Le texte qui suit a été édité par Michel Rousse à l'usage des étudiants du Centre de Télé-enseignement des Universités de l'Ouest, en 1971. Il est évidemment introuvable dans cette édition, et il a semblé utile de proposer aux chercheurs un texte édité avec le plus grand soin, même si nous le proposons ici amputé d'une bonne partie de l'introduction et de la totalité des notes. Souhaitons qu'un éditeur convainque Michel Rousse de publier sur papier les commentaires denses et éclairants de son édition... La saisie et la mise en page ont été assurées par Denis Hüe.     D.H. 


La Farce du Cuvier
 

Texte établi et
 

présenté
 

par Michel Rousse
 

Université de Rennes, 

1971

 

Introduction

I LE THÈME : DU RÉCIT À LA FARCE

Il - LES ÉDITIONS (...)

NOTES POUR LA LECTURE

FARCE NOUVELLE TRESBONNE ET FORT JOYEUSE DU CUVIER 

APPENDICE Le début de la farce

Notes

 

1 - LE THÈME : DU RÉCIT À LA FARCE

        L'étude qu'Emmanuel Philipot a fournie sur les fabliaux et les contes dont l'argument offre des parentés avec le Cuvier est irremplaçable et reste toujours valable1.

        Résumons en l'essentiel : des récits nous présentent un serviteur qui passe un contrat de ses obligations avec son maître. Lorsque celui-ci tombe dans un fossé plein d'eau, il appelle en vain son valet qui récapitule les articles de son contrat sans en trouver un qui vaille pour la circonstance. Une autre lignée de récits met aux prises sur le même thème une femme en face de son mari tombé à l'eau.

        On voit les ressemblances qui existent avec Le Cuvier, mais on en voit aussi les limites. L'auteur a profondément transformé la signification de ce thème qui était courant à l'époque, il en a aussi remodelé la matière.

        Car il était homme de théâtre. À cette époque l'auteur (on disait alors "l'acteur" - si on en parlait...) et l'acteur (on disait "le joueur")se confondaient souvent, et c'est sans doute ce qui explique la réussite de ces courtes scènes, cette alacrité du dialogue qui élimine tout bavardage.
En déplaçant les données du thème, en identifiant le valet au mari et le maître à la femme 2, il rejoignait la tradition de la farce et de la risée populaire dont le mari dominé et battu est un des motifs favoris. À Lyon
et dans plusieurs autres villes, on promenait assis à califourchon sur un âne, face vers l'arrière, l'époux qui avait été malmené par sa compagne. Et la faiblesse de l'homme devant celle qui devait lui être soumise était
un élément comique dans plus d'une farce. Rifflart, dans l'Obstination des femmes 3, en est un exemple entre bien d'autres. Comme Jaquinot il se plaint de sa femme : "Gens mariez ont assez peine" (v. 1) et tremble devant elle :

        L'un des maris de la Farce des deux maris et leurs deux femmes est affligé d'une moitié qui ressemble fort à celle de Jaquinot : "La myenne crye,
tempeste et blasme" 4.
Bref, la farce s'est plu à représenter l'époux malheureux en ménage. Mais la domination féminine prend sur scène des figures diverses. Le problème est de la rendre plausible. Dans Jolyet, nous avons affaire à un benêt tout ébloui par la promotion sociale inespérée que lui apporte son récent mariage :

        Dans l'Obstination des femmes 6, les cris et les disputes viennent à bout du tempérament bonasse du mari. Dans le Cuvier, la femme "crie et tempeste" bien sûr, comme il est de coutume dans la farce, elle manie même le bâton, mais l'ascendant qu'elle a pris sur celui qui devrait être son seigneur et maître se voit justifié scéniquement par la présence de la mère. Jaquinot, qui n'est ni un sot comme Jolyet, ni un ivrogne comme dans le Savetier et le Moine 7, ploie l'échine devant les forces conjuguées de sa femme et de sa belle-mère. Un des aspects de ce rôle apparemment secondaire est donc de concrétiser la situation d'infériorité de Jaquinot. La sortie de la mère rendra possible le renversement des relations. Et il n'est peut-

être pas besoin d'évoquer d'autres raisons que ces nécessités dramatiques pour justifier son départ dont Philipot affirmait qu'il n'était pas motivé 8. Les farces ne s'embarrassent guère de complications psychologiques : la mère doit quitter la scène pour que l'équilibre des forces soit modifié et que le hasard donne à Jaquinot une occasion de revanche. Lorsque la femme de Jaquinot sera neutralisée par le cuvier, la mère ne sera plus à craindre.
Si l'auteur a changé la répartition des rôles que lui offrait la tradition narrative, c'est aussi qu'il allait de la sorte répondre aux exigences du jeu comique tel qu'il était conçu à l'époque. Un des "emplois" les plus constants de la farce est le badin. Ce type de sot dont la naïveté malicieuse crée des dénouements burlesques était très fréquent. Il est explicitement désigné dans maintes farces, mais dans bien d'autres pièces, sans porter ce titre, il se révèle à nous par les caractéristiques de son jeu 9. Et Jaquinot me paraît être lui aussi un badin, frère de Janot 10, de Naudet 11, ou de Guillot 12, pour n'en citer que trois ; il a en commun avec eux d'être un faux niais ; de paraître dénué d'astuce, borné, et de retourner à son profit les situations en réagissant à chaque fois de la façon la plus naïve qui soit. Le badin a coutume de sacraliser le langage et d'interpréter au pied de la lettre chaque parole. Ainsi lorsqu'il "loua" Jeninot, son maître eut-il l'imprudence de s'engager à lui donner trois francs tous les ans et à l'habiller : au matin, le valet refuse de se lever
avant qu'on ne lui passe sa chemise 13.

        Il n'est pas exclu que les données fournies par le schéma populaire aient été révisées en fonction de la nécessité de faire une place à ce type d'acteur qu'était le badin : Jaquinot devient le pilier de cette farce. C'est
lui qui de bout en bout mène l'action, malgré les apparences ; car le public habitué savait que ce pauvre mari brimé allait bientôt leur offrir quelque bonne occasion de rire. Son "accoutrement" comme l'on disait alors, c'est-à-dire son habillement et son maquillage, devait déjà le désigner : peut-être portait-il le béguin, peut-être était-il bossu, il était à peu prés sûrement "fariné"14. Au reste ce rôle était confié à l'acteur le plus accompli de la troupe, ainsi qu'en témoigne Rabelais : "En ceste manière voyons nous entre les jongleurs, à la distribution des rolles, le personaige du Sot et du Badin estre tous jours representé par le plus perit (= habile) et perfaict joueur de leur compaignie"15. Il n'est que de relire la pièce pour se rendre compte que le rôle de la femme ou de la mère est avant tout de faire valoir celui de Jaquinot. Une grande partie du comique de la première scène où il écrit sous la dictée, naît de ses réactions, de ses mimiques, de son jeu, lors de l'énoncé de chacune
de ses obligations.

 

Il - LES ÉDITIONS

Les éditions anciennes

Le Cuvier nous est parvenu dans deux éditions différentes.

 

    • L'une fait partie des plaquettes réunies en un recueil que possède aujourd'hui le British Museum. C'est un imprimé en caractères gothiques, de format agenda, c'est-à-dire long et étroit. Bien qu'elle ne porte aucun nom d'imprimeur, tous les érudits s'accordent pour dire qu'elle sort des presses de Jehan Cantarel dit Mottin, troisième mari de la veuve de Barnabé Chaussard, imprimeur Lyonnais, entre 1532 et 1550 16. Une réédition en fac-similé a été procurée en 1970 par Slatkine Reprints, Genève (Le Recueil du British Museum, fac-similé des soixante-quatre pièces de l'original, précédé d'une introduction par Halina Lewicka). Un bois représentant un rinceau avec des grappes, orne la page de titre. Sous ce bois un xylogramme 17 (les caractères du mot ne sont pas mobiles) énonce "farce joyeuse". On le retrouve dans le titre du Savetier Audin et du Gaudisseur, deux farces qui font également partie du Recueil du British Museum.
    Le texte comporte 42 lignes à la page et six feuillets qui sont signés en bas à droite : .A . sur la page de titre, puis A II, A III, B, B II.

•L'autre édition se lit dans le volume découvert à la bibliothèque de Copenhague, cet in-8° de 173 pp., imprimé à Lyon en 1619 renferme neuf pièces dont la Farce du Cuvier : mais, si ce texte du Cuvier est différent du précédent, il n'en est, en fait, qu'un remaniement plus ou moins laborieux, exécuté sur l'édition même de Cantarel-Chaussard 18.

 

Les éditions modernes

Elles sont relativement nombreuses :
•Viollet le Duc, Ancien théâtre françois, Paris, 1854.

Le Cuvier : pp. 32 -49 du t. I. Cette édition due en réalité à A, de Montaiglon, présente un texte parfois fautif, et n'offre aucun éclaircissement sur le sens.
•Edouard Fournier, Le théâtre français avant la Renaissance, Paris,1872.
Le Cuvier : pp.192-198. Réimpression faite d'après l'édition précédente – malgré les allégations de l'auteur.
•Emile Picot et Christophe Nyrop, Nouveau Recueil de farces françaises des XVe et XVIe siècles, Paris, 1880.
Le Cuvier : pp.1-45. Les auteurs proposent parallèlement le texte des deux éditions anciennes -; plusieurs corrections sont introduites pour rétablir des vers faux.

•Emmanuel Philipot, Trois farces du Recueil de Londres, Rennes,1931.

Le Cuvier  : pp. 121 -140. Il est précédé, pp. 27-48, d'une excellente étude sur le thème de cette farce et, pp. 49-59, d'un commentaire critique et explicatif très précieux, L'édition du texte est remarquable, mais apporte parfois trop de corrections.
• Barbara C. Bowen, Four farces, Oxford, 1967.
Le Cuvier : pp. 17-34. Le texte a été revu sur l'original et l'éditrice s'est interdit de le modifier, mais elle adopte souvent dans les notes les corrections d'E. Philipot ; les commentaires, très succincts, doivent beaucoup à ce dernier.

    (N.B. La bibliographie a singulièrement changé depuis 1971, on en proposera prochainement une version à jour)
 
 
 

NOTES POUR LA LECTURE 

Le texte de l'original est donné sans aucune modification. Pour faciliter la lecture, il est utile de se rappeler que le s , le l , le p, le c, etc., devant consonne ne sont pas prononcés : tousjours, soulcy, escripvez, faict, doibt, etc. . Le son s est rendu par la graphie s ou c indifféremment : servelle (v, 10), sa (v. 251, fr. mod : ça), c'est baissée (v. 271, fr. mod : s'est). Les imprimés du XVIe siècle ne présentent aucune ponctuation en dehors de quelques barres ou de quelques points-virgules, La ponctuation du texte qui suit est l'œuvre de l'éditeur et il est par conséquent possible d'en adopter une différente, si elle paraît mieux convenir.
 

 
 
 FARCE NOUVELLE TRESBONNE ET FORT JOYEUSE
DU CUVIER

a troys personnaiges, c'est assavoir :

Jaquinot

Sa Femme

Et la Mère de sa Femme
(Un bois représente un rinceau de vigne avec des grappes)
Farce joyeuse
 


                                                                                    A, i. , V°
Jaquinot commence

        Le grant dyable me mena bien
        Quant je me mis en mariage !
        Ce n'est que tempeste et oraige,
        On n'a que soulcy et peine ;
5      Tousjours ma femme se demaine
        Comme ung saillant, et puis sa mere
        Afferme tousjours la matiere.
        Je n'ay repos, heurt ne arrest,
        Je suis peloté et tourmenté
10    De gros cailloux sur ma servelle ;
       L'une crye, l'autre grumelle ;
       L'une mauldit, l'autre tempeste,
       Soit jour ouvrier ou jour de feste ;
       Je n'ay point d'aultre passetemps,
15    Je suis au renc des mal contens,
       Car de rien ne fais mon proffit.
       Mais par le sang que Dieu me fist,
       Je seray maistre en ma maison
       Se m'y maitz ?

La Femme
               Dea, que de plaictz !
       Taisez vous, si ferez que saige.

La mere
        Qu'i a il ?

La Femme
                        Quoy ? Et, que sçay je ?
        Il y a tousjours a refaire,
        Et ne pense pas a l'affaire
25    De ce qu'il fault a la maison.
       

La Mere
        Dea, il n'y a point de raison
        Ne de propos. Par Nostre Dame,
        Il faut obeyr a sa femme,
        Ainsy que doibt ung bon mary,
        ............................................
30    Se elle vous bat aulcunesfois
        Quant vous fauldrez.
       

Jaquinot
                                Hon ! hon ! toutesfois
        Ce ne souffriray je de ma vie.

La Mere
        Non ? Pourquoy, Saincte Marie,
        Pensez vous, se elle vous chastie
35    Et corrige en temps et en lieu
        Que se soit par mal ? Non, par bieu,
        Ce n'est que signe d'amourette.
       
                                                                                A,ii. R°

Jaquinot
        C'est très bien dit, ma mere Jaquette ?
        Mais ce n'est rien dit a propos
40    De faire ainsi tant d'agios.
        Qu'entendez vous ? Voyla la glose.
       

La Mere
        J'entends bien, mais je propose
        Que ce n'est rien du premier an.
        Entendez vous, mon amy Jehan ?
       

Jaquinot
45    Jehan ! Vertu Sainct Pol, qu'est ce a dire ?
        Vous me acoustrez bien en sire
        D'estre si tost Jehan devenu.
        J'ay non Jaquinot, mon droit nom :
        L'ygnorez vous ?
       

La Mere
               Non, mon amy, non.
50    Mais vous estes Jehan marié.
       

Jaquinot
        Par bieu, j'en suis plus harié !
       

La Mere
        Certes, Jaquinot, mon amy,
        Vous estes homme abonny.
       

Jaquinot
        Abonny ! Vertu sainct George,
55    J'aymeroys mieulx qu'on me coupast la gorge !
        Abonny ! Benoiste Dame !
       

La Mere
        Il fault faire au gré de sa femme,
        C'est cela, s'on le vous commande.
       

Jaquinot
        Ha, sainct Jehan ! elle me commande
        Trop de negoces en effaict.
       

La Mere
        Pour vous mieulx souvenir du faict,
        Il vous convient faire ung roullet
        Et mettre tout en ung fueillet
        Ce qu'elle vous commandera.
       

Jaquinot
65    A cela point ne tiendra,
        Commencer m'en voys a escripre.
       

La Femme
        Or escripvez, qu'on le puisse lire :
        Prenez que vous me obeyrez
        Ne jamais ne me desobeyrez
70    De faire le vouloir mien.
       
                                                                                    A,ii. V°

Jaquinot
        Le corps bieu, je n'en feray rien,
        Sinon que chose de raison.
       

La Femme
        Or mettez la, sans long blason :
        Pour eviter de me grever,
75    Qu'il vous fauldra tousjours lever
        Premier pour faire la besongne.
       

Jaquinot
        Par Nostre Dame de Boulongne !
        A cet article je m'oppose.
        Lever premier ! Et pour quelle chose ?
       

La Femme
80    Pour chauffer au feu ma chemise.
       

Jaquinot
        Me dictes vous que c'est la guise ?
       

La Femme
        C'est la guise, aussi la façon, :
        Apprendre vous fault la leçon.
       

La Mere
        Escripvez !
       

La Femme
                            Mettez, Jaquinot !
       

Jaquinot
85    Je suis icy encor au premier mot :
        Vous me hastez tant que merveille.
       

La Mere
        De nuyt, se l'enfant se resveille,
        Ainsi que faict, en plusieurs lieux,
        Il vous fauldra estre songneux
90    De vous lever pour le bercer,
        Pourmener, porter, apprester
        Parmy la chambre, et fust minuict.
       

Jaquinot
        Je ne sçauroye prendre deduit,
        Car il n'y a point d'aparence.
       

La Femme
95    Escripvez !
       

Jaquinot
                      Par ma conscience
       Il est tout plain jusques a la rive.
       Mais que voulez que j'escripve ?
       

La Femme
        Mettez, ou vous serez frotté!

Jaquinot
        Ce sera pour l'autre costé.

                                                                                    A. iii. R °

La Mere

100  Après, Jaquinot, il vous faut
        Boulenger, fournier et buer.
       

La Femme
        Bluter, laver, essanger.
       

La Mere
        Aller, venir, trotter, courir,
        Peine avoir comme Lucifer.
       

La Femme
105  Faire le pain, le four chauffer
       

La Mere
        Mener la mousture au moulin.
       

La Femme
        Faire le lict au plus matin,
        Sur peine d'estre bien bastu.
       

La Mere
        Et puis mettre le pot au feu
110  Et tenir la cuisine nette.
       

Jaquinot
        Si fault que tout cela se mette,
        Il fauldra dire mot à mot !
       

La Mere
        Or escripvez donc, Jaquinot :
        Boulenger...
       

La Femme
                        Fournier...
       

La Mere
                                        Buer...
       

La Femme
115     Bluter...
       

La Mere
                    Laver...
       

La Femme
                                Essanger.
       

Jaquinot
        Laver quoy ?
       

La Mere
                            Les potz et les platz.
       

Jaquinot
        Attendez, ne vous hastez pas :
        Les potz et les platz.
       

La Femme
                                        Et les escuelles !
       

Jaquinot
        Et, par le sang bieu, sans cervelle
120  Je ne sçaurois cela retenir.
       
                                                                                    A, iii. V°

La Femme

        Mettez le, pour vous en souvenir,
        Entendez vous, car je le veulx.
       

Jaquinot
        Bien. Laver les. . .
       

La Femme
                                Drapeaulx breneux
        De nostre enfant en la riviere.
       

Jaquinot
125  Je regny goy ! La matiere
        Ne les motz ne sont point honnestes.
       

La Femme
        Mettez, hay, sotte beste ;
        Avez vous honte de cela ?
       

Jaquinot
        Par le corps bieu, rien n'en sera !
130  Et mentirez, puis que j'en jure.
       

La Femme
        Il fault que je vous face injure :
        Je vous battray plus que plastre.
       

Jaquinot
        Helas ! plus n'en veulx debatre,
        Il y sera, n'en parlez plus.
 
       
 La Femme
       
 135 Il ne reste, pour le surplus :
        Que le mesnaige mettre en ordre ;
        Que present me ayderez a tordre
        La lessive auprés du cuvier,
        Habille comme ung esprevier.
       

Jaquinot
140 Il y est, hola !
       

La Mere
        Et puis faire aussi cela
Aulcunesfois a l'eschappee.

Jaquinot
        Vous en aurez une gouppee
        En quinze jours ou en ung moys.
       

La Femme
145  Mais tous les jours, cinq ou six fois,
        Je l'entens ainsi, pour le moins.
       

Jaquinot
        Rien n'en sera, par le bon Saulveur !
        Cinq ou six fois ] Vertu Sainct George !
        Cinq ou six fois ] Ne deux ne trois,
        Par le corps bieu, rien n'en sera,

La Femme
        Qu'on ait du villain malle joye !                                 A, iiii. R °
        Rien ne vault ce lasche paillart.

Jaquinot
        Corbieu, je suis bien coquillart
        D'estre ainsi durement mené.
160  Il n'est ce jour d'huy homme nay
        Qui sçeut icy prendre deduit
        Raison pourquoy ? Car jour et nuit
        Me fault recorder ma leçon.
       

La Mere
        Il y sera, puis qu'il me plaist.
        Despechez vous et le signez.
       

Jaquinot
        Le voila signé ! Or, tenez,
        Gardez bien qu'il ne soit perdu.
        Si je debvois estre pendu
        Des a ceste heure, j'ay proposé
165  Que je ne feray aultre chose
        Que ce qui est a mon rolet.
       

La Mere
        Or le gardez bien tel qu'il est,
       

La Femme
        Allez, ma mere, je vous commande a Dieu.
          En parlant a Jaquinot
        Or sus, tenez la, de par Dieu,
        Et prenez ung peu la suee
        Pour bien tendre nostre buee ;
        C'est ung des pointz de nostre affaire.
       

Jaquinot
        Point je n'entens que voulez faire.
        Mais qu'esse qu'elle me commande ?
       

La Femme
        Jouee te bailleray si grande.
        Je parle du laver, follet !
       

Jaquinot
        Cela n'est point a mon rollet.

La Femme
        Si est, vrayement !
       

Jaquinot
                                    Jehan, non est !

La Femme
        Non est ? Si est, s'il te plaist :
        Le voyla, qui te puisse ardre !
       

Jaquinot
        Hola ! hola ! je le veulx bien :
        C'est raison, vous avez dit vray ;
        Une aultre foys je y penseray,
       
                                                                                    A, iiii, V°

La Femme

        Tenez ce bout la : tirez, et tirez fort.
       

Jaquinot
185  Sang bieu, que ce linge est ort !
        Il fleure bien le mux de couche.
       

La Femme
        Mais ung estronc en vostre bouche !
        Faictes comme moy gentillement.
       

Jaquinot
        La merde y est, par mon serment !
190  Voicy ung trespiteux mesnage.
       

La Femme
        Je vous ruray tout au visage !
        Ne cuidez pas que ce soit fable.
       

Jaquinot
        Non ferez, non, de par le dyable.
       

La Femme
        Or sentez, maistre quoquart !
       

Jaquinot
195  Dame, le grant dyable y ait part !
        Vous m'avez gasté tous mes habis.
       

La Femme
        Fault il tant d'alibis
        Quant convient faire la besongne ?
        Retenez ! que malle rongne
        Vous puisse tenir par le col !
          Elle chet en la cuve.
        Mon Dieu, soyez de moy recorps,
        Ayez pitié de ma pauvre ame,
        Aydez moy a sortir dehors,
        Ou je mourray par grant diffame.

205  Jaquinot, secourez vostre femme,
        Tirez la hors de ce bacquet !
       

Jaquinot
        Cela n'est pas a mon rolet.

La Femme
        Tant ce tonneau me presse !
        J'en ay grant destresse,
210  Mon cueur est en presse.
        Las, que je soye ostee !

Jaquinot
        La, vieille vesse !
        Tu n'es que une yvresse.
        Retourne ta fessse
215  De l'aultre costé !
                                                                                    B, i. R°

La Femme

        Mon bon mary, saulvez ma vie !
        Je suis ja toute esvanouye :
        Baillez la main ung tantinet.
       

Jaquinot
        Cela n'est point a mon rollet,
220  Car en enfer il descendra.
       

La Femme
        Helas ! qui a moy n'attendra,
        La mort me viendra enlever.

                Jaquinot lyt son rollet.
Jaquinot
        Boulenger, fournier et buer,
        Bluter, laver, essanger. . .

La Femme
225  Le sang m'est desja tout mué,
        Je suis sur le point de mourir.

Jaquinot
        Baiser, acoller et fourbir...

La Femme
        Tost pensez de me secourir !

Jaquinot
        Aller, venir, trotter, courir...
 

La Femme
230  Jamais nen passeray ce jour.

Jaquinot
        Faire le pain, chauffer le four...

La Femme
        Sa, la main ! Je tire a la fin.

Jaquinot
        Mener la mousture au moulin...

La Femme
        Vous estes pis que chien mastin !

Jaquinot
235  Faire le lict au plus matin...

La Femme
        Las, il vous semble que soit jeu.

Jaquinot
        Et puis mettre le pot au feu...

La Femme
        Las, ou est ma mere Jacquette ?

Jaquinot
        Et tenir la cuisine nette.

La Femme
240  Allez moy querir le curé.

Jaquinot
        Tout mon papier est escuré.                                     B, i. R°
        Mais je vous prometz, sans long plet,
        Que cela n'est point a mon rolet.

La Femme
        Et pourquoy n'y est il escript ?

Jaquinot
        Pource que ne l'avez pas dit !
        Saulvez vous comme vous vouldrez,
        Car de par moy vous demourrez.

La Femme
        Cherchez doncques si vous voirrez
        En la rue quelque varlet.

Jaquinot
        Cela n'est point a mon roulet.

La Femme
        Et, sa, la main ! mon doulx amy,
        Car de me lever ne suis forte.

Jaquinot
        Amy ! mais ton grant ennemy !
        Je te vouldroye avoir baisé morte.

La Mere
255  Hola ! hault !

Jaquinot
                                Qui heurte a la porte ?

 

La Mere
        Ce sont voz grans amys, de par Dieu !
        Je suis arrivee en ce lieu
        Pour sçavoir comme tout se porte.

Jaquinot
        Tresbien, puis que ma femme est morte.
260  Tout mon souhait est advenu ;
        J'en suis plus riche devenu.
       

La Mere
        Et ? est ma fille tuee ?

Jaquinot
        Noyee est en la buee.

La Mere
        Faulx meurdrier, qu'esse que tu dis ?

Jaquinot
265  Je prie a Dieu, a Dieu de Paradis
        Et a monsieur sainct Denys de France
        Que le dyable lui casse la pance
        Avant que l'ame soit passee.
       

La Mere
        Helas, est ma fille trespassee ?

Jaquinot
        En teurdant elle c'est baissee,                                     B. ii R°
        Puis la pongnee est eschapee,
        Et a l'envers est cheute la.
       

La Femme
        Mere, je suis morte, voyla,
        Se ne secourez vostre fille.

La Mere
275  En ce cas seray habille.
        Jaquinot, la main, s'il vous plaist.
       

Jaquinot
        Cela n'est point a mon roulet

La Mere
        Vous avez grant tort en effaict.

La Femme
        Las, aydez moy !

La Mere
                                Meschant infaict,
280  La laisserez vous mourir la ?

Jaquinot
        De par moy elle y demourra
        Plus ne vueil estre son varlet.

La Femme
        Aydez moy !

Jaquinot
                            Point n'est au rollet
        Impossible est de le trouver.

La Mere
285  Dea, Jaquinot, sans plus resver,
        Ayde moy a lever ta femme.

Jaquinot
        Ce ne feray je, sur mon ame,
        Se premier il n'est promis
        Que en possession seray mis
290  Desormais d'estre le maistre.

La Femme
        Si hors d'icy me voulez mettre
        Je le promectz de bon couraige.

Jaquinot
        Et si ferez...

La Femme
                            Tout le mesnaige,
        Sans jamais rien vous demander,
295  Ne quelque chose commander,
        Se par grant besoing ne le fault.

Jaquinot
        Or sus doncques, lever la fault.
        Mais, par tous les sainctz de la messe,                         B.ii. v°
        Je veulx que me tenez promesse
300  Tout ainsi que l'avez dit.

La Femme
        Jamais n'y mettray contredit,
        Mon amy, je le vous prometz.

Jaquinot
        Je seray doncques desormais
        Maistre puis que ma femme l'accorde.

La Mere
305  Si en mesnaige y a discorde,
        On ne sçauroit fructifier.

Jaquinot
        Aussi je veulx certifier
        Que le cas est a femme laict
        Faire de son maistre son varlet,
310  Tant soit sot ou mal aprins.

La Femme
        Aussi m'en est il mal prins,
        Comme on a veu cy en presence.
        Mais desormais en diligence
        Tout le mesnaige je feray,
315  Aussi la servante je seray,
        Comme par droict il appartient.
       

Jaquinot
        Heureux seray, se le marché tient,
        Car je vivray sans soucy.

La Femme
        Je le vous tiendray sans nul sy
320  Je le vous prometz, c'est raison
        Maistre serez en la maison,
        Maintenant bien le considere.

Jaquinot
        Par cela doncques je feray
        Que plus ne vous seray divers
325  Car retenez, a motz couvers:
        Que par indicible follye
        J'avoys le sens mis a l'envers.
        Mais mesdisans sont recouvers
        Quant ma femme si est raillee,
330  Qui a voulu en fantasie
        Me mettre en subjection.
        Adieu ! C'est pour conclusion.

 

Cy fine la farce du Cuvier. Imprimé nouvellement.

 

  

 

APPENDICE Le début de la farce

        Le premier vers reste sans rime. E. Philipot suppose une lacune  d'un vers après celui-ci (Trois farces, p, 121, n. 1). G. Paris avance que ce premier vers devait rimer avec le dernier vers de la pièce qui précédait la farce dans la représentation (Romania, X, p. 282). Petit de Juleville émet l'hypothèse d'un prologue disparu (Répertoire du théâtre comique, Paris, 1886, p.131). Aucune de ces explications ne me paraît satisfaisante

        La farce obéit à des coutumes assez strictes : elle constitue un tout en soi . Son début, destiné à attirer l'attention du public se présente fréquemment sous la forme d'un rondeau, qui offre l'avantage de répéter plusieurs fois le même vers pendant que s'apaisent les conversations, ou sous la forme d'une chanson (le rondeau lui-même pouvait être chanté). Or si nous prenons un certain nombre de farces commençant par une chanson, nous constatons que le vers qui suit la chanson rime avec elle :

Farce nouvelle de celui qui se confesse à sa voisine :

Le Mary en chantant

        Maugré jalousie,
Je vous serviray
Ma dame et m'amye
Tant que je vivray

La Femme
        Par Dieu, je vous feray
Doncques sembler sot et lourt.

                            (Recueil Cohen, p. 9)

Le savetier, le moine, la femme, le portier :
Le Savetier commence en chantant
"L'autre jour jouer m'aloye
L'orée d'ung pré herbu,
Je ne sçay que je queroye
Ne que j'avoye perdu,"
Par mon serment, se j'eusse bu
Une fois, ou croqué la pie ...

                            (Recueil Cohen, p. 259)

Les femmes qui vendent amourettes

Pierrette commence en chantant
"En vollant amourettes, en vollant,
En vollant amourettes maintenant. "
Comment ung cueur est fort dolent
Et desplaisant quant il ne peut...

                            (Recueil Cohen, p. 295)

        Il en va de même pour les Maraux enchaînés (Recueil Cohen, p. 327),
pour la farce du Goguelu (Recueil Cohen, p. 357), la farce de Jolyet (ATF,
I, p. 50), la farce d'un Chauldronnier (ATF, II, p, 105) etc....

        Ceci nous amène à formuler l'hypothèse suivante : il manque au
début du Cuvier, comme au début de la farce d'un mari jaloux (ATF,I, p, l28)
  qui se trouve dans le même cas, le texte de la chanson par laquelle le mari
ouvrait la représentation. Ce texte, avec lequel le premier vers rimait, a
été omis soit par suite d'une inadvertance de l'imprimeur, soit délibérément
  parce qu'elle était ancienne et démodée au moment de l'impression.
Au reste la farce de Jolyet qui suit le Cuvier dans le recueil du
British Museum nous laisse voir comment la chanson initiale peut s'effacer ;
l'imprimé ne donne plus que le premier vers de la chanson :

Joliet commence en chantant
Jolyet est marié, etc.
Se suis mon, Dieu en soit loué.

                                        (ATF, I, p. 50)
Le vers 2 rime ici encore avec la chanson dont nous ne connaissons
  que le second vers par une autre citation : "Jolyet est marié / A la fille
d'un abbé" (voir Howard Mayer Brown, Music in the French secular Theater,
cambridge, Massachussets, 1963 ; p. 244). Mais cette chanson était si célèbre
à l'époque que l'imprimeur n'a pas jugé utile d'en donner le texte complet.
  Il est dès lors facile d'imaginer que le vers initial, début d'une chanson,
ait pu disparaître d'une édition. J'incline fortement à penser que c'est ce qui
  s'est passé pour le Cuvier, cette pièce s'ouvrait comme beaucoup d'autres
par une chanson.

Notes

1 Trois farces, p. 26-40.  retour
2 Ce déplacement est révélé par exemple au vers 282 où Jacquinot déclare
    "Plus ne vueil estre son varlet". retour

3 : Ancien  Théâtre Français (ATF), t. I,  p. 21.retour
4 : ATF I, p. 146retour

5 : ATF, I, p. 50.retour
6 : ATF, I , p. 21.retour

7 : Recueil Cohen, p: 259.retour
8 : Trois Farces, p, 131.retour

9 : E. Philipot a reconnu un badin dans le rôle de Robinet (La Veuve) voir Trois Farces, p, 160.retour

10 : Le Badin qui se loue, ATF, I , p, 179.retour

11 : Le Gentilhomme et Naudet, ATF, I , p. 250.retour

12 : Le Retrait, Recueil Le Roux de Lincy, III. retour

13 : Jeninot qui fit un roi de son chat, ATF, I , p. 299. retour

14 : Le béguin et la bosse sont des attributs fréquents du badin ; le visage grimé avec de la farine est une constante. Le propos de ces lignes ne me permet pas de donner ici les preuves nombreuses dont je peux étayer ces affirmations. retour

15 : Tiers Livre, chap. XXXVII. retour

16 :  voir E Philipot, Trois Farces, p. 40-41 ; Baudrier, Bibliographie Lyonnaise, XI, p. 54 ; E. Droz, Le Recueil Trepperel, Les Sotties, p. LIV. retour

17 : Voir Emile Picot, "Le Monologue dramatique", Romania, XVI, p. 492. retour
18 : Voir l'argumentation de Gaston Paris, Romania. retour X, (1881), p. 281.