L'effet de miroir dans le Lai de l'Ombre 

 

        Dans les activités quotidiennes de l'universitaire urbain, les possibilités de regarder son reflet dans  un point d'eau sont assez rares. Et d'ailleurs on se voit en général mal dans l'eau  : l'image y est la  plupart du temps, sombre, troublée, sans détails. Notre visage acquiert là une étrangeté et une  altérité fascinante et vertigineuse. C'est peut-être pour cela que le thème du reflet dans l'eau est riche  de développements narratifs : se voir sans s'y reconnaître n'est pas si loin du fait d'y voir quelqu'un  d'autre. Cette ombre que je vois quand je me penche, est-ce vraiment moi ? N'est-ce pas plutôt un  habitant de l'eau qui me nargue ? Quelles sont les relations qui peuvent unir l'être et le reflet, le  monde et cette image floue, déformée, tordue ? Ceci explique sans doute ma légère déception en  lisant le Lai de l’Ombre, j'ai eu l'impression en effet que le thème du reflet était sous utilisé par  rapport à d'autres   œuvres.
 
        Mais à y regarder de plus près –  travailler sur le thème du miroir, c'est aussi travailler à améliorer  son propre regard ! – on se rend compte que l'on trouve des reflets à un autre niveau,  psychologique cette fois. Les personnages vacillent et peinent à définir qui ils sont, qui est l'autre,  l'homme ou la femme en face d'eux. Pour montrer cela, ma réflexion s'appuie essentiellement sur  l'article de Jean Frappier 1 qui évoque un certain nombre de miroirs et de fontaines littéraires avec  lesquels j'ai comparé le puits de notre texte, pour m'interroger enfin sur une de ses remarques : il  qualifie le geste de jeter l'anneau dans le puits de « trait délicat ». Pourquoi ?
 
         Ce qui frappe à première vue quand on lit le Lai de l’Ombre, c'est que le puits qui fait office de  miroir fait partie de ces miroirs qui ne réfléchissent pas l'image de celui qui regarde mais celle de son  amante. Il me semble d'ailleurs que dans la littérature médiévale, rares sont les miroirs où l'on se  regarde soi-même, surtout si c'est un homme qui regarde. Bien sûr, ici, les personnages sont tous les  deux assis à côté du puits et il est vraisemblable que leurs deux reflets sont visibles dans l'eau. Néanmoins aucune allusion n'est faite à l'image du chevalier alors même que c'est lui qui se penche :

            Ce puits rejoint par là un grand nombre d'autres fontaines ou sources littéraires qui ne reflètent pas une réalité préexistante mais qui révèlent, font apparaître, évoquent, donnent vie à une réalité nouvelle. Le plus souvent, ce sont de belles dames qui y sont visibles, même ou surtout quand ce sont des hommes qui se penchent dessus. Les fées en particuliers sont coutumières de ces lieux  : l'eau, on le sait, symbolise fréquemment le passage dans l'Autre monde, c'est le cas dans Lanval par exemple. Dans le Lai de l'Ombre, rien de magique cependant. Si le chevalier évoque en quelques mots un monde inversé, parallèle au nôtre sans autre communication possible que justement ce puits, celui-ci ne représente ni danger, ni aventure. (Le puits serait-il la version domestiquée de la source ?)         On pourrait voir dans ces quelques vers fantaisistes le prologue d'un récit fantastique du type de la Vénus d'Ille. Ils donnent seulement une touche poétique au discours de séduction du chevalier. Si je me permets de continuer à évoquer d'autres miroirs littéraires célèbres pour voir précisément en quoi celui du Lai de l’Ombre s'en distingue, je peux aussi rapprocher ce puits dans lequel le chevalier voit le visage de la dame aimée du miroir du Lanzelet, poème en moyen haut allemand écrit vers la fin du XIIe siècle par Ulrich de Zatzikhoven. Ce miroir permet d'éprouver la fidélité de son amant ou de sa maîtresse : si l'on voit apparaître le visage de l'être aimé lorsque l'on s'y regarde, c'est que l'on est aimé d'un amour loyal. En revanche, si c'est son propre visage qui apparaît, c'est le signe d'un amour malheureux. Le miroir sert donc à faire apparaître l'autre devenu consubstantiel à son amant, par la loyauté de son amour. L'amant heureux, en quelque sorte n'est plus lui-même : dans l'union avec celui qui s'est entièrement donné en lui, il est devenu la créature androgyne parfaite du Banquet de Platon, un être double à deux visages apparaissant alternativement, illustration de la fusion parfaite des amants.

        Dans le Lai de l’Ombre la fusion amoureuse des amants est illustrée par une remarque de la dame, remarque aimable, mais en deçà du thème magique  :

        Certes, elle a mis son cœur dans le sien, mais cette expression est un cliché, loin de l'image de la fusion des êtres que l'on vient de voir dans le Lanzelet. L'image imparfaite que l'on a de soi-même et du monde dans le miroir est aussi l'image de la connaissance que l'on a du monde. Jacques Ribard analyse le miroir des textes médiévaux comme l'instrument de la connaissance  : « Connaissance indirecte, trouble et changeante, mais c'est la seule connaissance à laquelle l'homme puisse prétendre, à moins de vouloir s'égaler à Dieu » 2. Cette analyse est plus précise chez Jean Frappier qui compare l'ombre du miroir à celles de la Caverne du mythe platonicien. Seuls les reflets permettent d'avoir accès aux réalités supérieures, aux archétypes divins. C'est là que le miroir se fait speculum mundi. Chez Bernard de Ventadour, continue Jean Frappier, les yeux de la femme, miroir où se perd le poète, lui découvrent une réalité supérieure à lui. « En dépit de sa cruauté, la dame répond nécessairement à l'idée de perfection ». Et il ajoute « dans le Lai de l'Ombre, l'ombre de la dame reflétée dans l'eau du puits devient l'Idée de la parfaite amie qui ne saurait refuser le présent de l'anneau ».

        L'ombre serait donc l'archétype, supérieur en essence à la dame, à l'être même. Affirmation qui ne me semble pas si évidente. Le reflet, en effet est désigné par deux  périphrases qui marquent son infériorité hiérarchique par rapport à la dame  :

L'ombre est bien désignée comme venant au second rang des amours du chevalier         L'ombre existe mais est renvoyée à son origine, la dame, d'où elle procède et qui est le fondement de sa dignité ; cependant, loin d'une perte de qualité entre le modèle et son reflet, le reflet est supérieur en courtoisie. Son comportement s'avère plus amoureux. Elle accepte l'anneau « sans meslée », sans querelle. Ceci dit la dimension intellectuelle que l'on pourrait donner à ce reflet reste somme toute modeste. Comme le fait remarquer Jean Frappier, si l'ombre apparaît comme l'amante parfaite, la dame ne cherche cependant pas à l'imiter. Elle est simplement vaincue, je cite Frappier « par la délicatesse du trait ». Sur un topos riche de développement narratif et philosophique, Jean Renart adopte une dimension fort modeste et réaliste. Pas de magie : ce n'est pas une fée que l'on trouve dans le puits mais un simple reflet qui s'efface quand l'eau est troublée. Pas de prolongement philosophique subtil, le thème du reflet est analysé de manière essentiellement psychologique. C'est là que je m'interroge  : Quel est le sens du geste du chevalier  ? En quoi ce geste a-t-il séduit la dame  ? En quoi est-il délicat ?

        Tout d'abord, en effet, si le comportement de la dame est longuement analysé et expliqué tout au long du récit, son revirement en revanche est fort rapide.

Le narrateur n'explique pas grand chose, et les répliques de la dame n'en disent pas plus dans la mesure où elles se limitent à des hyperboles exclamatives  :         D'autre part, comment cette idée est-elle venue au chevalier  ? Son geste élégant (au sens où il résout un problème de la manière la plus simple possible) est précédé d'un long monologue dans lequel il expose la situation bloquée dans laquelle il se trouve  :         Soit il reprend l'anneau et renonce à la dame ; soit il lui laisse l'anneau et se brouille avec elle. Dans les deux cas, il la perd. Le chevalier, à la fin de ce monologue décide de reprendre l'anneau mais rien n'indique qu'il va faire ce geste de bravade, cette dernière tentative désespérée de séduction. Manière habile qu'il a de faire disparaître l'anneau compromettant sans le reprendre directement. Imposer l'anneau aurait été une violence faite à la dame. Le reprendre, c'était renoncer à son amour (vexant pour lui) et cesser de la courtiser (ce qui aurait pu  être vexant pour elle). Coup de génie donc, inspiré par son « sens », d'autant plus efficace qu'il correspond à une ruse que la dame avait imaginée. Elle avait, en effet prévu de jeter l'anneau dans le puits au cas où le chevalier aurait refusé de le reprendre :         Deux ruses donc, symétriques. J'ai bien envie de qualifier l'une de reflet de l'autre. Là est l'élégance du conte, dans le fait que cette idée astucieuse et subite du chevalier reprenne et désamorce la ruse préméditée de la dame. Il fait le même geste, mais de geste de rupture qu'il était, il le fait devenir un geste de séduction. Il imite –  sans être au courant cependant – mais en inversant le geste. D'autre part, il répète le geste de don qu'il avait fait avant de partir ; la première fois le don était direct quoique discret. Cette fois, il est indirect mais ostensible. Le deuxième don double le premier et va jusqu'au bout de la démarche de séduction tout en escamotant l'objet en cause.  La première ruse du chevalier, passer l'anneau au doigt de la dame sans qu'elle s'en aperçoive avait pour double inversé la ruse de la dame pour se débarrasser de l'anneau, à laquelle répond ce dernier geste, ce « mout grant sen » inspiré par Amour. On a donc un double effet de symétrie  : le chevalier donne l'anneau à la dame – geste direct mais discret – la dame rend l'anneau au chevalier – geste franc – la dame décide de jeter l'anneau dans le puits – geste prévu – le chevalier donne l'anneau au reflet de la dame (dans le puits) – geste indirect mais ostensible.
 
        Ce geste fait sortir les deux personnages du cycle de la ruse, du cycle de l'anneau que l'on passe et que l'on se repasse. Les deux ruses se superposent et disparaissent en un reflet, celui auquel le chevalier offre l'anneau. Cependant ce reflet ne provient pas d'un miroir mais d'un puits. En effet, ne nous méprenons pas  : le puits n'est pas un miroir, il est avant tout un trou. Ce qui importe dans cette dernière situation, c'est finalement moins le reflet de la dame, que l'on aurait pu voir dans un miroir, que le fait que le puits engloutisse l'anneau et ne le rende pas. Narrativement le puits importe moins par sa fonction réfléchissante que par sa fonction engloutissante si je puis dire. C'est peut-être pour cela que la dimension magique et philosophique du conte semble si faible. Ces jeux de reflets, de double et de symétrie, on en trouve tout au long du texte. Ce qui peut plaire ainsi à la dame dans le geste du chevalier, c'est peut-être donc cette symétrie entre les deux ruses, mais ceci ne permet pas de répondre à nos questions précédentes –  la dame est-elle réellement vaincue par ce geste  ? En quoi est-il délicat  ?  – et ne rend pas compte de la richesse psychologique de la situation en laissant de côté la première partie du Lai de l'Ombre.

        Puis-je légitimement parler de psychologie pour des personnages qui n'ont ni nom, ni passé  ? Qui ne sont vraisemblablement que des développements narratifs des interlocuteurs des dialogues amoureux d'André le Chapelain 3 ? La richesse de ce texte nous l'impose. Nombre de répliques et de remarques ne peuvent se comprendre que par une évolution implicite et volontairement non explicitée par le narrateur. Et c'est ce soubassement psychologique riche d'ambiguités qui fait l'intérêt de ce lai. Ambiguités parce que les réactions des personnages sont difficiles à interpréter  : est-ce le chevalier qui cède ou la dame  ? Est-ce lui qui apprend à laisser parler son cœur, est-ce elle qui lui apprend à aimer les dames  ? Les interprétations divergent selon les critiques et se résument en gros à deux conclusions, notées ainsi par Sara Kay  :

        Ma manière de voir les choses est plus proche de la première : c'est le chevalier qui est principalement conduit à modifier son attitude. Je vais essayer de montrer que le reflet du puits renvoie aux hésitations amoureuses des personnages dans la première partie où le décalage est constant entre ce qu'ils sont réellement, l'image qu'ils donnent d'eux-mêmes et la représentation qu'ils ont d'eux-mêmes. Ces glissements permanents sont signalés avec humour par le narrateur.

        Au départ, les décalages entre l'être et l'image sont utilisés par les personnages dans un but polémique. Le chevalier tout d'abord se présente à la dame comme un converti. C'est du moins l'image qu'il veut donner de lui  :

        La conversion se déroule en deux étapes. Tout d'abord, il a tout abandonné : c'est le renoncement. Ensuite il se tourne entièrement vers sa nouvelle idole et lui offre tout ce qu'il a, don total de son être. Cette image est renforcée par l'invocation à Dieu, quand le chevalier se présente comme un repentant et par l'image des prières aux monastères. La dame s'offusque de cette déclaration d'amour si rapide et pour la contrer. Elle lui oppose sa réputation de séducteur, l'image que les autres ont du chevalier  : La dame lui renvoir donc une image de séducteur là où il se présentait comme un converti. Cette réputation à laquelle elle fait réference, ce « pris », fondé à partir de l'opinion des autres, et à partir de son physique parfait est un thème qui revient à plusieurs reprises. Dans cette histoire à deux personnages, finalement les autres sont étrangement présents, image d'un monde où l'on vit en communauté et où tout le monde s'observe. Si le chevalier tient à la dame, il tient aussi à cette réputation. Séduire la dame est aussi pour lui une affaire de réputation  : il tient à la montrer aux autres  : « Bien le savroient mi annemi » affirme-t-il quand la dame lui demande quels sont ses projets. Quand la dame lui annonce son désir de rendre l'anneau, il avoue tout dépité : « Mains en vaudroit, fet il, mes pris ». Mais cette discordance entre l'image que le personnage veut faire passer de lui-même et celle que les autres ont effectivement perçue se retrouve à l'identique chez la dame. Si celle-ci réfute le premier argument de son prétendant ainsi, le chevalier ne se prive pas de lui rendre la pareille.         Voila la dame prise en flagrant délit. Le narrateur d'ailleurs avait noté son empressement à se faire belle pour accueillir le chevalier qu'elle connaissait de réputation. Sa parole, qui renvoie en permanence à sa dignité de dame, à l'image qu'elle veut donner d'elle-même ne correspond pas à ce qu'elle est, à son regard. Cependant la dame réagit très fortement à de tels propos, se plaignant comme nous le faisons encore aujourd'hui de ce soupçon qui menace toutes les femmes : Elle aussi s'inquiète de sa réputation. C'est pour que personne ne le voie qu'elle décide de jeter l'anneau dans un puits et elle se rassure en se disant qu'elle a été « depuis longtemps » –« grant piece » – une épouse fidèle. Les personnages sont obligés de réajuster constamment leur image et leur être. Mais ils hésitent aussi pour savoir qui ils ont devant eux : Sanblanz, l'apparence, le mot revient souvent dans le texte, associé en général au verbe cuidier. L'image qu'ils ont construite de l'autre se modifie en permanence. La dame petit à petit change son regard sur le chevalier et commence à croire en son amour  :         Elle se décide à faire disparaître l'image du séducteur au profit de celle de l'amant tourmenté. Sa déception en sera d'autant plus grande quand le chevalier prend congé de manière rapide et cavalière  :         Elle venait de se persuader qu'il était effectivement amoureux, et soudain il s'en va, attitude difficile à concilier avec celle de la grande douleur. De son côté, aussi le chevalier passe son temps à mesurer l'écart qui existe entre l'image qu'il a fantasmée et la dame réelle  : il ne peut en effet se détacher de celle qu'il a vue une fois, cette parfaite amante qu'il imagine depuis le début, qu'il qualifie de « rubis de toutes biautéz » 5 et qui hante ses nuits :         Le chevalier finit par se persuader que la dame le recevra bien et voudra bien l'aimer  :     L'adjectif droiz renvoie à un comportement conforme à la raison ou tout au moins à un comportement convenable, ce que l'on attend d'une femme à qui l'on déclare sa souffrance amoureuse, d'une parfaite amoureuse. C'est ce qu'il imagine d'elle. Et si la dame ne cesse de lui dire qu'il se trompe, il n'en est pas moins persuadé après son départ qu'elle est amoureuse et que si elle lui a demandé si vite de revenir, c'est pour le lui avouer. Toucher à l'image de l'autre entraîne aussi la modification de l'opinion que l'on a de soi-même. Cette demande donc le conforte dans l'image de séducteur conquérant qu'il a de lui-même. Et ce n'est pas sans malice que le narrateur note qu'un léger doute cependant le travaille  : La bienveillance de la dame à son retour le confirme dans cette idée. Il triomphe :         À la dame, il impose ainsi, outre son anneau, l'image, le reflet de la parfaite amoureuse. Au point que celle-ci, pourtant toute prête à se laisser tenter, en vient dans un long monologue à se demander qui elle est réellement  :         L'image qu'elle a d'elle même vacille. Ses protestations sont vigoureuses  : au chevalier qui continue son fantasme et qui rêve de renvoyer partout cette image du couple parfait qu'ils vont former, elle ne peut que répondre par un cri  : Elle laisse le chevalier tout désappointé, face à son illusion qui s'écroule :         Peut-être puis-je alors me risquer à une nouvelle interprétation de la scène finale, le don de l'anneau à l'ombre. Le reflet auquel le chevalier donne son anneau, c'est en réalité ce fantasme qu'il s'est inventé. Ce serait moins l'Idée philosophique de l'amante parfaite, que le fantôme de son désir. Pour Jean Renart, l'enjeu est moins la connaissance du monde que la psychologie. D'ailleurs l'eau se trouble et le reflet disparaît. Que reste-t-il après la disparition du reflet ? La dame réelle.

        Ainsi je me demande si le lai n'est pas aussi le récit de l'acceptation par le chevalier de la réalité de la dame, réalité qui impose des contraintes, quant à sa réputation par exemple et qui l'oblige à renoncer à ce reflet qu'il avait construit. Les critiques ont noté à plusieurs reprises la naïveté de ce chevalier qui se prend pour un grand séducteur. S'il réussit son coup final avec cette bonne idée de jeter l'anneau dans le puits (pour s'en débarrasser avant tout) c'est d'abord qu'il a été obligé d'accepter de soumettre sa volonté à celle de la dame, de ne pas lui faire la violence de lui imposer un anneau et un fantasme  :

        Une telle attitude, humble, pleine de renoncement fait un véritable contraste avec son entrée tonitruante dans le château vers lequel il s'élance au début du conte en s'écriant « Aux armes ! ». Certes, ce cri pouvait avoir pour fonction de détourner les soupçons des hommes qui l'accompagnaient, il n'en dénotait pas moins une conception plutôt belliqueuse de l'amour. En même temps, il renonce à sa réputation « Veez, fet il, or l'a pris. / Mout en est amendez mes pris. »
J'interprète cette dernière réplique comme une antiphrase ironique  : nul ne verra son anneau au doigt de cette étrange maîtresse. Il finit par se moquer de cette prétention.  Le chevalier accepte de reprendre l'anneau, de renoncer à son amour idéal pour passer par la volonté de la dame. On comprend que celle-ci voit là une belle courtoisie et que ce geste la touche.

        Cependant, on peut sans doute nuancer cette hypothèse que d'aucuns pourront trouver trop féministe. Le chevalier a le génie de ne pas trop rentrer dans le jeu de la dame. Il reprend l'anneau, mais ne le garde pas. Renoncer trop vite à cette prétention amoureuse aurait pu aussi passer pour une muflerie aux yeux d'une dame qui n'était pas si éloignée de se laisser séduire –  ce qu'avait bien vu le chevalier. Se trompait-il en l'imaginant en parfaite amoureuse ? Oui, puisqu'il poursuivait un fantasme, mais pas tant que cela tout de même si on lit la fin... C'est ce qui explique que cette deuxième déclaration, indirecte, mais têtue ait porté ses fruits. Le chevalier montre qu'il reste assez attaché pour ne pas renoncer, mais qu'il est devenu assez respectueux en même temps pour proposer son amour de façon détournée. Belle leçon de psychologie.

        Si je me suis étonnée au début de ne pas voir dans ce puits les reflets d'une fée, ou les cristaux d'une fontaine de Narcisse, j'y ai trouvé finalement –  à moins que je ne l'ai fantasmé, créant à mon tour une ombre de ce texte  – un beau jeu entre l'être et l'apparence, où les personnages voient l'image qu'ils ont d'eux-mêmes vaciller devant celle qu'on leur impose : le chevalier qui se voyait conquérant, se voit qualifié de séducteur à la petite semaine. La dame qui se voie en épouse fidèle se laisse petit à petit modeler sur le fantasme de la parfaite amante, celle qui sait récompenser les peines de l'amour et les beaux gestes. C'est quand le chevalier lui annonce qu'il va donner l'anneau à « son autre bonne amie » qu'elle semble brusquement abandonner cette attitude. Réaction de jalousie sans doute – mais le narrateur n'explique pas  ce qu'elle ressent et chacun de nous est libre d'interpréter cela à sa guise – elle craint alors de se voir préferer une autre qu'elle dans la même fonction d'amante. De nouveau on trouve une tension entre le même et l'autre. Le jeu de l'ombre et de l'anneau symbolise le renoncement que le chevalier fait de son fantasme pour mieux séduire la dame.

        Tant de tours et de détours entre ce que les personnages sont, ce qu'ils croient être et ce qu'ils deviennent enfin –  le chevalier un séducteur triomphant, et la dame une maîtresse sincère  – dans un conte si bref en font un condensé de psychologie. Mais le jeu des symétries et des reflets ne s'arrête pas là puisque la dame donne enfin son propre anneau au chevalier, faisant réapparaître ainsi l'objet englouti et bouclant le cycle des dons.

CORINNE DENOYELLE

1 : FRAPPIER, Jean, « Variations sur le thème du miroir de Bernard de Ventadour à Maurice Scève », dans Cahiers de L'Association Internationale des Etudes Françaises, 11, 1959, p.130-158. Retour
2 : RIBARD Jacques, Le Moyen Âge, Littérature et Symbolisme, Paris, Champion, 1984. Retour
3 : SARGENT-BAUR Barbara N., « The Lai de l'Ombre and the De Amore » in Romance notes, volume VII, n°1, 1965. Retour
4 : KAY Sara, « Two readings of the Lai de l'Ombre » in the Modern Language review, 75, july 1980. Retour
5 : Le rubis étant souvent désigné dans les lapidaires comme étant la plus belle des pierres, celle qui rayonne et éblouit même la nuit.  Retour