le verre et le miroir

Le miroir, ballade anonyme
Le miroir, chant royal anonyme
La fiole, chant royal de Jehan Heuze
Le verrier, chant royal de Jacques Syreulde

Le miroir, ballade anonyme

19369, f 76
  Ballade
     Selon les souverains effectz,
     Pour la premiere offense faicte,      f 76 v
     Les humains naquissent infaictz  :
4   Donc nature est toute imparfaicte.
     Ce neanmoins, Dieu m'a parfaicte
     Si bien que riens n'ay imparfaict,
     Dont l'en me dit tant suis parfaicte
8   Mireur sans macule parfaict.
     Je viens redresser par mes faiz
     Nature humaine contrefaicte,
     Que par trop oultrageux meffaitz
12 Le serpent avoit contrefaicte.
     Nonobstant si bien est refaicte
     Qu'elle m'apelle en mon effect
     Pour la doulceur dont l'a reffaicte,
16 Myreur sans macule parfaict.
     Et non sans cause, car fort faiz,
     A ceste malheureuse infaicte,
     Voir et congnoistre les forfaitz
20 Lesquels l'avoient ainsy infaicte.
     Helas, par luy estoit forfaicte,
     Se celluy qui tout bien parfaict
     Ne m'eust ce saint sacré jour faicte
24 Mireur sans macule parfaict.
              Envoi                                                                       f 77
     Prince, se avons grace deffaicte
     Par quelque vil peché infaict,
     Garde l'ame d'estre deffaicte
28 Myreur sans macule parfaict.
 

manuscrit : 19369, f 76

Le miroir, chant royal anonyme

                                                                                    19369, f 13
1517
  Chant royal
     Le grand voirrier, entre ses faictz haultains,
     Feist ung myrouer bien orné a plaisance,
     En quel estoient representez et tainctz
4   Dessus le vif, son ymage et semblance.
     Mais froit venin luy feist vice et nuysance,
     Par tel façon que l'alloy fut infect,
     Si que depuis ne fut ung myrouer faict
8   Qui n'eust ung sy, pollu, fragille ou tendre,         f 13v
     Fors ung, que cil qui tout veoit et specule
     Feist informer d'une tres pure cendre :
     Le beau myrouer sans aucune macule.

12 Ces deux myrouers sont en gerre conjoinctz,
     En mineral et de mesme substance,
     Tant seullement par qualitez disjoinctz.
     Car le premier par venin eust grevance,
16 Le second non. Mais fut par l'ordonnance
     Du grand voirrier preservé de deffect,
     Sain et entier, non subject a forfaictz,
     Que l'air infaict ne peust oncques surprendre,
20 Qui n'eust jamais d'infection scrupule,
     Du grand voirrier chef d'oeuvre sans reprendre :
     Le beau myrouer sans aucune macule.

     Plusieurs voirriers mauldictz et inhumains
24 Ont soustenu, par tres folle arrogance,
     Que oncques mirouer ne yssist d'aucunes mains,
     Ne voirre, aussy parfaict a suffisance,
     En concluant qu'il n'est a la puissance
28 D'un seul voirrier, combien qu'il soit parfaict,
     Faire ung mirouer qui n'ait aucun meffaict.
     Leur raison est : ilz ne sçauroient entendre
     D'un vil alloy dont tout voirre pullule
32 Qu'on sceust ne peust de ce faire descendre      f 14
     Le beau mirouer sans aucune macule.

     D'aultres voirriers, gens prudens et humains
     En deffandant on dict que sans doubtance
36 Au beau mirouer y a des secretz maintz,
     Tres souverains, dessus leur congnoissance,
     Et pour prouver par clere demonstrance
     Que ce myrouer ne fut pas imparfaict,
40 Cil y fut cloz qui l'a faict et parfaict
     Par telz moyens qu'on ne sçauroit comprendre.
     Si concluoyent, qui bien le tout calcule,
     Que le voirrier a peu et deu deffendre
44 Le beau mirouer sans auncune macule.

     Ce grand voirrier c'est Dieu, le sainct des sainctz,
     Et le mirouer faict en premiere instance
     Ce fut Adam, tres bien signé des saings
48 Du createur et soubs bonne asseurance,
     Lequel Adam nous mist en grand souffrance
     Par son peché tres vil et putrefaict,
     Jusques a tant qu'il y fut satisfaict
52 Par le moyen de celle sans reprendre,
     La mere Dieu de qui on articule
     Ce palinod gratieux a apprendre :
     Le beau myrouer sans aucune macule.      f 14 v

              Envoi
56 Prince du Puy, ce jour du sainct concept,
     L'an de doulceur mil cinq cens et dix sept,
     Prions a Dieu, quand mort nous viendra prendre,
     Que avec les sainctz es cieulx nous accumule,
60 Et que voyons l'honneur et l'humain gendre
     Le beau mirouer sans aucune macule.
 

manuscrit :
19369, f 13

La fiole, chant royal de Jehan Heuze

  Argument
     Chant royal auquel je praticque
     Une phÿale de feugere
     Faicte de matiere legere
4   Suyvant au plus pres la pratique.           f 42v
  Chant royal
     On s'esbahyt des oeuvres de nature,
     On s'esbahyt des oeuvres d'artiffice,
     Mais on congnoist que humaine creature
4   Peult au moyen de divin benefice
     Faire un chef d'oeuvre et parfaict exemplaire
     Qui doibt a tous sur tous aultres complaire.
     C'est ung vaisseau qui peut en rond comprendre
8   Plus que ung quarré, pour lequel je vueil prendre
     Ung corps parfaict en ame intelligible
     Le descripvant sans qu'il soit a reprendre
     Claire phÿale entiere et infrangible.

12 Que faict Nature en primogeniture  ?
     El gaste tout et se rend a service
     En ruÿnant son vaisseau d'ornature
     Tout pur et nect, alors sçayt que sert vice.
16 Que faict Noblesse, affin qu'elle prefere
     A son honneur pour au faict satisfaire  ?
     Vient des haultz monts au val de pleurs descendre,
     Pour a Nature a son art condescendre,
20 Cherchant feugere aux desertz corruptible,
     Dont el veult faire une, entre aultre de cendre,
     Claire phÿale entiere et infrangible.     f 43

     Art suyt nature, et la feugere impure
24 Prinse au monceau, est myse en lieu propice
     Pour la parer, affin qu'el sorte pure
     Du premier feu, et que de noir propre ysse
     Blanche en couleur. Sur ce poinct ne differe
28 Le bon voirrier ung pot de terre faire
     Pour recepvoir, ainsy qu'il peult entendre
     Ceste matiere au feu bien cuyte et tendre.
     Le tout applicque a son ouvrail fusible,
32 Tant que l'esprit face en vray rond estendre
     Claire fïale entiere et infrangible.

     L'esprit est vif, matiere est sans ordure,
     Appetant forme ainsy que son complice,
36 Et au fourneau, tout ainsi que l'or, dure
     A celle fin que l'oeuvre s'accomplisse,
     Sans y trouver empeschement contraire.
     L'ouvrier expers alors en vient extraire
40 Ung pur vaisseau, quand de main vient surprendre
     La felle creuse. A l'instant se vient rendre
     Matiere au bout, de forme susceptible,
     Dont faict celuy qui peult tout entreprendre
44 Claire fiale entiere et infrangible.           f 43v

     Ainsy l'ouvrier a la former prend cure,
     Ronde par tout par son bon exercice,
     Sans y permectre aucune tache obscure
48 Qui soit de vice ou de macule indice.
     Elle est sans veine, et n'y a que refaire.
     Puis transparence et lustre luy confere
     Par industrie, et pour myeulx la deffendre,
52 L'esprouve au feu, sans qu'elle puisse fendre,
     Affin qu'el soit de basme susceptible :
     Tout pour monstrer que d'obscur peult dependre
     Claire phÿale entiere en infrangible.

  Envoi
56 Prince du Puy, comme je vueil pretendre,
     Ce pur vaisseau ne peult venin attendre,
     Aussy la grace, en vice incompatible,
     Monstre la Vierge, a mes dictz pour apprendre,
60 Claire phÿale entiere et infrangible.

manuscrit : 1715, f 42.
leçon non retenue : v  18  : monltz.
notes : v  32  : en vray répété. v.  35  : complice : ce à quoi il est joint, les autres composants nécessaires à la fabrication du verre.v.  39  : en vient s extraire : s biffé.

Le verrier, chant royal de Jacques Syreulde

  Chant royal
     Le souverain en ceste terre basse
     Avoit jadis ung grand verrier commys
     Auquel donna povoir, temps et espace
4   De faire ung verre ainsy que avoit promys.
     Mais ce verrier, par art dÿabolique
     Esperant faire une exquise relique,
     En son fourneau qui ne sceust bien reger
8   Myst sa feugere en perilleux danger,
     Quand son seigneur feist de chose impossible
     Possible effect, qui fut pour dueil changer :
     Le cler vaisseau de pur verre infrangible.

12 Ainsy fut faict, car luy qui tout surpasse
     Voyant l'effect du verrier si bas mys,
     Par aultre ouvrier feist chercher une masse
     De cestuy verre en grand peril submys.
16 Puis ce seigneur humain et autentique
     Par cest ouvrier le cas si bien pratique
     Qu'en l'esperant en son fourneau plonger,
     Vouloir Divin feist le sort eslonger
20 Par vraye amour, qui ne luy fut nuysible,
     Pour achever, malgré tout mensonger,
     Le cler vaisseau de pur verre infrangible.        f 36

     Lors, quant Honneur, qui son faict bien compasse
24 Voit qu'il estoit en ce faire permys,
     Ses instrumens dedens son fourneau passe
     Pour reparer le mal premier commys ;
     Puis le cler verre en sa flelle il applique,
28 Ou vint souffler par doulceur angelique,
     Voyant Honneur en son oeuvre luger
     Amour divin, qui le feist cler purger
     Par sa vertu, qui estoit invisible,
32 En le rendant, comme on peult bien juger,
     Le cler veaisseau de pur verre infrangible.

     Ce verre estoit en beaulté l'outrepasse,
     Cler et luysant, ou n'a ung poinct omys,
36 Si bien dressé que aucun effort ne casse
     Sa fermeté, dont plaisir fut remys.
     Ung lustre avoit, si beau et magnifique,
     Que sa clarté, par ardeur deifique,
40 Feist aux humains leurs ennuys estranger
     Et retyrer du faulx et estrange air
     Ou ilz estoient, en peril trop horrible,
     Par le meffaict, que bien feist rechanger
44 Le cler vaisseau du pur verre infrangible.      f 36v

     Le faulx Sathan, remply de fiere audace,
     Lequel s'estoit de le rompre entremys,
     En approchant, trebucha en la place,
48 Sans nul povoir, comme mat et remys,
     Car le vaisseau plus que haulte relique
     Rendant clarté, sa poisson basilique
     Myst sans vertu, aussy pour descharger
52 Humanité que avoit voulu changer
     Ce faulx verrier, et le rendre paisible,
     Fut tout parfaict, pour plaisir desgager,
     Le cler vaisseau de pur verre infrangible.

  Envoi
56 Prince, l'ouvrier a mon esprit leger
     C'est Joachim, que voulut eriger
     Le souverain a qui tout est possible ;
     Et l'humble, Vierge ou n'a que corriger,
60 Le cler vaisseau de pur verre infrangible.
 

manuscrit : 1715, f 35v.
leçon non retenue : v.  16  : puis cest ouvrier : on a corrigé selon le sens.
notes : v. 27 : flelle : le mot est surchargé. Il peut s'agir d'une graphie particulière pour la felle, cf. supra. v. 29 : luger : plustôt que troubler (cf. Héron, Glossaire de la Muse Normande, ad verb.), je pense qu'il faut comprendre loger.