L’arbre blanc, vert, rouge de la Queste del Saint Graal
et le symbolisme coloré des Indo-Européens

J. Grisward,   Actes du 14ème Congrès International Arthurien,
Presses Universitaires de Rennes II, 1985, p. 273-287.



Dieux proches, dieux fréquents !
Quelle rose de fer nous forgerez-vous demain ? L’Oiseau-moqueur est sur nos pas !
Et cette histoire n’est pas nouvelle que le Vieux Monde essaime à tous les siècles, comme un rouge pollen...
Saint-John Perse, Exil

        Parmi les formes diverses et multiples à travers lesquelles s’est exprimée l’idéologie tripartie des Indo-Européens figure une triade de couleurs symboliques dont V. Basanoff, Jan de Vries, G. Dumézil, L. Gerschel ont progressivement mis en lumière l’existence, dégagé les spécimens et assuré les contours. Le monde indo-iranien témoigne au premier chef, et dès son lexique, de la réalité de ce symbolisme dans la mesure où les termes qui servent à désigner les classes sociales – sanskrit varṇa, avestique pištra    signifient respectivement  « couleur » et « moyen de colorer ». Dans l’Inde, les brahmanes, les kşatriya, les vaiśya et les śudra sont respectivement associés au blanc, au rouge, au jaune, au noir, cependant que l’Iran présente une répartition homologue qui met en rapport le blanc avec les prêtres, le rouge avec les guerriers, le bleu avec les éleveurs-agriculteurs.

        Un rituel d’evocatio hittite analysé fonctionnellement par V. Rasanoff prouve l’antiquité de ces valeurs symboliques : les différents dieux d’une ville ennemie assiégée sont invités à quitter celle-ci et à rejoindre les assiégeants en suivant trois chemins matérialisés par trois étoffes, une étoffe blanche, une étoffe rouge, une étoffe bleue : « les Hittites se représentaient, chez leurs ennemis et sans doute d’abord chez eux, la totalité des dieux d’un État comme divisée en trois groupes, auxquels il fallait ouvrir trois chemins, distingués par des couleurs évidemment symboliques. Ces couleurs – indiquées dans le texte hittite par leurs noms sumériens et par conséquent certaines – sont, avec le même ordre d’énumération, celles des classes sociales des Indo-Iraniens : le blanc, le rouge, le bleu »[1].

        Un autre témoin de ce mode de spéculation est fourni par une strophe du dixième livre du Rig Veda ; Agni, le Feu, dont l’activité se développe sur les trois niveaux, y est caractérisé par la formule suivante : Noir, blanc, rouge est son chemin, formule qui traduit une conception toute proche du rituel hittite[2]. Un exemple particulièrement transparent du système coloré triparti se rencontre à Rome où, selon un texte de Jean le Lydien qui écrivait à Byzance dans la première moitié du vie siècle, des trois chars qui participaient à la course rituelle : « Les uns (sic) étaient russati, c’est-à-dire rouges, les seconds albati, c’est-à-dire blancs, les autres virides, c’est-à-dire verts, ce qu’ils appellent aujourd’hui prasini. Ils considéraient les rouges comme appartenant à Mars, les blancs à Jupiter, les verts à Vénus »[3]. La lisibilité trifonctionnelle de ces données s’avère immédiate, d’autant que ce système tricolore est mis en relation par l’auteur lui-même avec les trois tribus primitives des Ramnes, des Luceres et des Titienses dont les valeurs à la fois ethniques et fonctionnelles ont été de longtemps reconnues[4].

        Albati, russati, virides. Le même ensemble tricolore pourvu de valeurs fonctionnelles identiques a été mis au jour par L. Gerschel à l’intérieur d’un groupe de légendes germaniques recueillies en Suisse alemanique. À travers les diverses variantes, le « fonds commun » se laisse résumer ainsi :

Res, un vacher qui passe la nuit dans une cabane d’alpage, reçoit la visite de trois êtres surnaturels : un vacher gigantesque, un valet blond aux yeux bleus et un chasseur vert. Cependant que chacun s’affaire à la fabrication du fromage, Res suit les gestes du vacher géant ; celui-ci verse le petit-lait dans trois seaux : dans le premier le petit-lait prend une couleur rouge comme le sang, dans le second il devient vert, dans le troisième blanc comme la neige. Le vacher bâti comme un géant et ses deux étranges compagnons invitent tour à tour Res à choisir entre le petit-lait rouge, le petit-lait vert et le petit-lait blanc. S’il choisit le rouge, il recevra une force prodigieuse. S’il prend le vert, il obtiendra la richesse. S’il préfère le blanc, il acquerra le don de « jodler », technique de chant dont le caractère magique est explicitement attesté par un grand nombre de versions. Res choisit le seau de petit-lait blanc et c’est l’origine du ranz des vaches.

        L’ensemble de la structure et la signification trifonctionnelle de ce récit ont été analysés dans le détail et avec minutie par L. Gerschel[5]. Ce qui importe à notre propos, c’est qu’« aux trois couleurs différentes du petit-lait dans les seaux, blanc, rouge, vert, répondent les dons respectifs : technique magique du Jodel, force, richesse »[6]. Ce trio de couleurs avec son symbolisme se superpose très exactement à l’antique triade des couleurs distinctives des trois fonctions et des trois classes sociales du monde indo-européen ; terme pour terme il coïncide avec les couleurs romaines des trois chars du cirque.

        Si nous avons jugé nécessaire ce bref rappel de données comparatives aujourd’hui bien établies et répertoriées, c’est que celles-ci nous semblent propres à éclairer d’un jour un peu nouveau un passage énigmatique et particulièrement rebelle à l’interprétation de la Queste del Saint Graal.

        La Queste del Saint Graal, ce flamboyant roman écrit dans le premier quart du xiiie siècle, raconte dans sa dernière partie une bien étrange histoire.

Galaad, le destructeur d’enchantements et l’acheveur  d’aventures, rencontre un jour une demoiselle inconnue qui s’offre à le guider vers « la plus haute aventure que chevaliers vaist onques ». Tous deux ne tardent pas à rejoindre Boorz et Perceval à bord d’un bateau qui lève l’ancre et vogue miraculeusement. Vers le soir les trois compagnons et la jeune fille abordent à une île sauvage où est ancrée une nef extraordinaire.

Ils montent à bord et découvrent un lit merveilleusement beau, sur lequel reposent une couronne d’or et une épée étincelante. Une inscription avertit que seul le meilleur chevalier de tous les temps pourra empoigner cette épée merveilleuse. En vain Perceval et Boorz tentent-ils l’épreuve. Ils aperçoivent alors une autre merveille : fixés sur les bois du lit et formant une sorte de dais, trois fuseaux : « Le premier fuseau était plus blanc que neige fraîche, le deuxième rouge comme des gouttes de sang, le troisième vert comme l’émeraude »[7].

        L’auteur prend soin de préciser qu’il s’agissait là de « naturiex colors sanz peinture » (de couleurs naturelles dues à la teinte originelle du bois). Et comme il est conscient du caractère surprenant de la chose, et afin de convaincre les sceptiques, il entreprend un long excursus « pour deviser la maniere des trois fuissiax qui des trois colors estoient ».

        Ce long récit, enchâssé dans le premier, relate qu’Ève, chassée du paradis, avait, pour ainsi dire par mégarde, conservé dans sa main le rameau auquel était accroché le fruit défendu. Désirant le garder « en remembrance de sa grant mesaventure », elle le replanta en terre. Il prit racine et donna naissance à un grand arbre dont le tronc, les branches et les feuilles étaient blancs comme neige. Les boutures qu’Adam et Ève prélèvent et fichent en terre produisent elles aussi des arbres de couleur blanche.

Or un vendredi qu’Adam et Ève étaient assis sous L’Arbre de Vie, ils reçoivent l’ordre divin de s’unir charnellement. Honteux, ils hésitent. Mais Dieu les aide à surmonter leur honte en les plongeant dans l’obscurité. Ainsi Adam engendre-t-il et Ève conçoit-elle Abel le juste. Et lorsque l’obscurité se dissipe, il se produit une merveille :

« l’Arbre, qui était auparavant parfaitement blanc, devient aussi vert que l’herbe des prés et tous les arbres qui naquirent de lui après l’union d’Adam et Ève étaient verts de tronc, de feuilles et d’écorce »[8].

Ainsi l’Arbre demeura-t-il longtemps de couleur verte jusqu’à cet autre vendredi où Abel qui sommeillait sous cet Arbre même en gardant ses brebis fut tué par Caïn d’un coup de couteau. À nouveau il se passe une chose extraordinaire :

« Dès qu’Abel eut été tué, l’Arbre perdit sa couleur verte et devint tout vermeil en souvenir du sang qui avait été répandu sous lui »[9].

        Et le romancier ajoute que, de ce jour, l’Arbre ne produisit plus de rejetons, sans cesser pour autant de se développer lui-même jusqu’à devenir le plus bel arbre du monde et le plus agréable à regarder.

        Mais l’histoire ne s’arrête pas là.

Les arbres blancs, les arbres verts et l’Arbre rouge résistèrent au Déluge et survécurent jusqu’au temps du roi Salomon. Celui-ci désira adresser par delà les siècles un signe à l’ultime descendant de son lignage dont une révélation divine lui avait enseigné l’existence future. Sur le conseil de sa femme, il construisit une nef. Sur cette nef il plaça un lit et sur ce lit il déposa sa couronne et l’épée de David, son père, épée que sa femme avait préalablement garnie d’un baudrier d’étoupe. Puis cette dernière entreprit de compléter le lit par trois fuseaux ; elle en fit tailler un dans chaque espèce d’arbre coloré et les disposa en une espèce de dais. Enfin, après une intervention divine et nocturne destinée à graver une inscription sur les flancs de la nef et sur la lame de l’épée, la nef est mise à l’eau. Et l’auteur clôt son excursus :

« Voici dont, comme le livre vous l’a expliqué et comme le conte vous l’a rapporté, pourquoi cette nef fut construite et pourquoi les trois fuseaux étaient naturellement blanc, vert et rouge. Mais le conte cesse ici d’en parler et passe à autre chose »[10].

        Cette histoire singulière des « trois manieres de fust, qui estoient de diverses colors » et « des trois fuissiax qui des trois colors estoient » a laissé les exégètes d’autant plus perplexes qu’agissait le pouvoir fascinateur de cette fantasmagorique histoire d’arbre tricolore. On admet généralement que le « mythe de la nef » est essentiellement construit à partir d’une légende qui, sous des variantes multiples et des variations tarabiscotées, a connu au Moyen Âge une grande popularité : la légende de l’arbre de la Croix.

        La version la plus répandue, et en quelque manière la vulgate, raconte qu’Adam mourant envoya son fils Seth chercher « l’huile de miséricorde » que Dieu avait promis de lui donner à la fin de sa vie. Le Chérubin qui gardait l’entrée du Paradis perdu montra de loin à Seth l’Arbre de la Science au sommet duquel trônait un nouveau-né ; cet enfant était l’huile de miséricorde qui viendrait un jour sur la terre pour racheter la faute originelle. L’ange remit à Seth trois graines de l’Arbre du péché en lui recommandant de les mettre dans la bouche de son père avant de l’ensevelir ; « trois verges en nestront ; si seront trois manieres d’arbres. L’une des verges sera cedre et l’autre cypres et la tierce pin ». Seth exécute les ordres du Chérubin et ce sont les trois verges issues des trois graines qui, après bien des vicissitudes et réunies en un seul arbre au temps du roi David, fourniront le bois de la Croix. Certaines rédactions, telle la Vita Adae et Evae, mettaient en scène Ève accompagnant Seth dans son voyage et Seth recevant, au lieu des trois graines, un rameau détaché de l’Arbre.

        On discute sur le type de version qu’aurait utilisé l’auteur de la Queste, et dans une étude récente, très savante et très documentée, Esther Casier Quinn s’est efforcée de répertorier les métamorphoses que le romancier « cistercien » a/aurait fait subir à la possible légende-type au point de la rendre méconnaissable[11]. Au départ il s’agirait d’une variante proche du De poenitentia Adami ou Poenitentia Adae, texte latin qu’un certain Andrius a traduit en français à la fin du xiiie siècle[12]. Le travail d’Esther C. Quinn repose sur une série de postulats dont le suivant n’est pas le moindre : tout ce qui ne figure pas dans la variante supposée de la rood-tree legend est dû à l’imagination de l’auteur. Procédant motif par motif, E.C. Quinn tâche de définir pour chacun the basic pattern. Il n’est pas question d’envisager ici l’ensemble de sa démonstration non plus que d’examiner en détail le jeu multiple des amalgames et des transformations. À titre d’exemples citons simplement :

the author of the Queste... transposed the three trees which appeared at the head of Moses to the three trees whose color marked the stages in man’s progressive alienation from God.[13]

        Ou encore :

of the details of this scheme, the one most clearly related to the rood-tree legend is the cutting of the three spindles from the trees and placing them over the bed on board the ship. Although having no exact counterpart in any version of the rood-tree known to me (sic), the spindles resemble, as we have seen, the three rods which appeared at the head of Moses as he lay sleeping ; and the three spindles joined to form the canopy parallel the miraculous Joining of the rods to form one trunk during the reign of David. The canopy, like the tree of three kinds of wood, is intended to symbolize the Trinity as well as prefigure the cross.[14]

        On se souvient que dans toutes les formes connues de la légende de la Croix, l’Arbre de la Connaissance/l’Arbre de Vie donne naissance à trois sortes d’arbres, à trois arbres d’essence différente : un cèdre, un cyprès, un pin. L’auteur de la Queste aurait tout simplement métamorphosé les arbres d’espèces différentes en arbres de couleurs différentes ! Méritoires efforts pour tirer par transformation, et élément par élément, un texte d’un autre texte, mais quelque ingénieuse qu’elle soit, l’opération de transmutation imaginée et reconstituée par la médiéviste américaine paraît, dans le dédale même de ses circonvolutions, peu vraisemblable ; l’esprit humain ne fonctionne pas sur le mode du puzzle, par petits morceaux juxtaposés, cet esprit fût-il celui d’un présumé cistercien du xiiie siècle.

        Si l’épisode ici considéré de la Queste del Saint Graal se rattache à la légende de la Croix, c’est de la manière dont un mythe particulier se relie à une constellation mythique. Vain est le jeu qui consiste à tirer une variante singulière d’une autre variante hypothétique ou reconstruite à coups de transformations morcelées. Périlleuse est la méthode qui émiette et pense par analogie. Il n’y a de comparaison valide que de structures. Or précisément ce qui différencie l’histoire de l’Arbre tricolore des versions existantes de la légende de la Croix, c’est la structure, celle des arbres aussi bien que celle du récit. Toutes les triades ne sont pas nécessairement équivalentes : les trois graines ou les trois arbrisseaux ont peut-être quelque chose à voir avec les arbres blancs, verts et rouges, mais à condition de ne pas se laisser aveugler par le seul nombre trois, car l’affaire ici se joue au niveau des relations structurales et non pas sur le plan de la pure triplicité du motif.

        Là où toute la tradition donne trois arbres d’essence différente (« Et dist que la premiere estoit de Cypries, et la seconde de cedre, et la tierce si avoit de pin »[15]), dont la réunion au temps de David fournira le tronc unique de l’Arbre de la Croix, la Queste présente un seul arbre qui revêt successivemen trois couleurs différentes (et non trois séries d’arbres comme l’écrivent certains commentateurs). En effet, seuls l’arbre blanc et l’arbre vert produisent des descendants (entendons l’Arbre au stade blanc et au stade vert), l’arbre rouge, lui, demeurant unique : « En outre, aucun arbre, par la suite, ne naquit de lui et toutes les boutures qu’on en faisait ne donnaient rien et mouraient »[16]. En toute rigueur il n’y a que deux séries d’arbres colorés, une série blanche et une série verte, l’Arbre rouge restant solitaire. Méthodologiquement, le détail a son importance : l’absence de rejetons rouges constitue un indice et signale une volonté de clôture du texte : nous nous trouvons en présence d’un ensemble explicitement clos, délimité par le texte lui-même ; les trois couleurs blanc, vert, rouge forment une triade exhaustive, une totalité finie. L’Arbre, un seul Arbre, le même Arbre, revêt successivement trois couleurs et trois seulement.

        À l’esprit du comparatiste cette triade colorée évoque les exemples similaires que nous avons rappelés plus haut. En particulier cet arbre qui change de couleur et passe tour à tour au blanc, puis au vert, puis au rouge n’invite-t-il pas au rapprochement avec le petit-lait de la légende germanique étudiée par L. Gerschel ? De la même manière que le même petit-lait originel change de couleur et, versé dans trois seaux, prend successivement une teinte rouge comme le sang dans le premier, verte dans le second, blanche comme la neige dans le troisième, le même Arbre de vie, arraché au Paradis terrestre, modifie sa coloration et pousse tour à tour « blans come noif », puis « aussi verdoianz come herbe de pré », enfin « vermeux [...] en remembance dou sanc qui i avoit esté espanduz ». La même merveille colorée se produit dans un cas et dans l’autre. L’homologie ne se peut guère nier et, à ma connaissance, la littérature ou le folklore n’offrent nulle part quelque chose d’aussi proche. Spécialement, il n’existe rien d’équivalent dans aucune des variantes connues de la si souvent invoquée rod-tree legend.

        En ce qui concerne le choix des couleurs, il n’y a rien à tirer non plus, semble-t-il, des rapprochements proposés avec Le Pèlerinage de l’âme de Guillaume de Digulleville (1357) où la Trinité est conçue comme tricolore : le vert pour le Saint-Esprit, le rouge pour le Fils, l’or pour le Père. Ni de l’éventail des couleurs les plus fréquemment utilisées dans l’iconographie de la Croix. « La croix historique », écrit M. Didron[17], « le gibet que le Christ porte sur ses épaules en allant au Calvaire et sur lequel il est crucifié, est un arbre ; en conséquence elle est de couleur verte ». Mais plus loin : « l’arbre de la croix ayant été couvert du sang de Jésus-Christ, cette verte écorce que nous venons de signaler a été très souvent peinte en rouge ». Enfin, plus avant, on lira : « quant à la couleur de la croix idéale, elle est idéale elle-même ; rouge comme celle de la croix réelle, par extension métaphorique ; bleue, parce que la croix est céleste ; blanche, parce que le blanc est la plus lumineuse de toutes les couleurs, et que la lumière est l’image visible de l’invisible divinité ». Assurément le vert, le rouge, le blanc se rencontrent bien, mais aussi le bleu et le jaune, et jamais les trois premières ne se laissent appréhender en système[18].

        Mais l’opposition essence/couleur – en soi déjà fondamentale – se double d’une autre, capitale : la triple coloration de l’Arbre de Vie rythme, organise, structure le récit alors que les trois arbrisseaux de la légende n’interviennent qu’en bloc comme un simple motif narratif et non comme un élément de structuration du texte[19].

        L’histoire de la Genèse telle qu’elle nous est contée est scandée par les trois couleurs, chaque modification dans la teinte de l’Arbre correspondant à une étape, à un moment de l’aventure humaine. La correspondance la plus lisible est celle qui fait coïncider l’apparition de la couleur rouge avec le meurtre d’Abel par Cain, « the primal act of violence in the world »[20]. Or, à partir de cette constatation (sur laquelle chacun s’accorde comme sur une évidence), il est aisé de reconnaître dans chacune des apparitions des deux autres couleurs, le vert et le blanc, une semblable coïncidence avec une « première fois ». Ainsi l’Arbre se colore en vert après la conception d’Abel et la perte de la virginité par Ève, en d’autres termes à la suite du premier acte sexuel dans le monde. Quant à la blancheur qui caractérise primitivement l’Arbre issu du rameau dérobé (rameau initialement « verdoiant come celui qui tantost avoit esté coilliz »[21] et conservé par Ève « en remembrance de sa grant mesaventure »[22]), elle renvoie au premier acte de désobéissance à Dieu[23].

        Il n’a pas échappé certes à E.C. Quinn que les trois manieres d’arbres intervenaient « as the consequences or key actions in human history » et représentaient « the stages which mark man’s progressive alienation from God »[24], mais ce que l’analyse structurale de l’épisode révèle, c’est que ces actions-clé de l’histoire humaine, cette progressive aliénation par rapport à Dieu se situent respectivement, exclusivement et exhaustivement, dans les trois zones du sacré (rapports des hommes, de l’homme avec la divinité, le religieux), de la sexualité, de la violence physique : respectivement le premier manquement aux ordres divins, le premier rapport sexuel et le premier meurtre s’inscrivent très exactement, sans contrainte ni gauchissement et dans l’ordre 1/3/2, sur les trois niveaux fonctionnels de l’idéologie tripartie indo-européenne, à savoir religion et les rapports des hommes avec les dieux, la sexualité et son prolongement la fécondité, la force physique. Et les usages de la force[25].

        Dès lors, le rapprochement suggéré ci-dessus entre le petit-lait qui prend successivement une couleur rouge, puis verte, puis blanche et l’Arbre qui passe tour à tour au blanc, au vert, au rouge, loin d’être fortuit, s’impose : dans un cas comme dans l’autre la triade colorée, la même triade colorée, corrobore l’analyse trifonctionnelle en même temps qu’elle la légitime et qu’elle lui sert d’armature ; l’utilisation que fait le texte médiéval des trois couleurs s’affirme, dans la triple mise en regard avec la désobéissance à l’ordre de Dieu et le viol de l’interdit divin, l’acte sexuel et le meurtre d’Abel, rigoureusement conforme au symbolisme indo-européen des couleurs distinctives des trois fonctions et des trois classes sociales.

        Derrière le récit biblique et la symbolique chrétienne explicite, mais instable et embarrassée[26], se découvre une structure homologue à celle qui sur d’autres parties du territoire indo-européen. informe des triades de délits[27] ou a donné naissance au thème célèbre des trois péchés du guerrier[28]. Les trois péchés d’Héraklès, par exemple, présentent dans leur spécification une analogie éclairante avec les types de « fautes » mis en œuvre dans la Queste : le héros grec se rend triplement coupable 1) d’une désobéissance à l’ordre de Zeus, 2) du meurtre lâche d’un ennemi désarmé 3) de concupiscence sexuelle[29] ! C’est vraisemblablement un ensemble trifonctionnel similaire ou apparenté à ce thème, mais à l’intérieur duquel les trois fautes étaient mises en relation avec le système coloré triparti, qui a servi de modèle structural à la légende-cadre de l’Arbre aux trois couleurs.

        « On ne manquera pas d’objecter », écrivait G. Dumézil en conclusion de son étude « Albati, russati, virides »[30], « que les valeurs symboliques du rouge et du vert, sinon du blanc, que proposent nos auteurs [...], sont de celles qui peuvent partout et en tout temps se réinventer... C’est parfaitement vrai. Si vrai que, partout où les usagers indo-européens des couleurs symboliques prennent la peine de nous les expliquer, ils se réfèrent à de telles convenances : le rouge du vêtement du Cuchulainn ou des hommes de Mars, c’est le sang ; le rouge du kşatriya, c’est encore le sang ou la passion ; le jaune du vaiśya, c’est la robe ordinaire des vaches qu’il a pour fonction d’élever ; le blanc du brahmane est la pureté, et le noir du śūdra est exactement le contraire... Mais ceci reconnu, on doit reconnaître également que, si naturel que paraisse l’emploi symbolique de chacune, le groupement des trois couleurs blanc, rouge, bleu (ou noir, ou vert) en un système symbolique, avec les valeurs fonctionnelles que nous avons précisées, est fort rare et, jusqu’à présent, ne s’est rencontré que dans les quelques cas ici réunis, qui tous sont liés à la tripartition fondamentale des sociétés indo-européennes et d’elles seules dans l’ancien monde »[31].

        Qu’on ne fasse pas dire au présent travail ce qu’il ne dit pas, à savoir que le récit de la Genèse est trifonctionnel et d’origine indo-européenne. Ce que l’analyse et le comparatisme suggèrent, c’est le dépistage d’un des procédés de fabrication utilisés par l’auteur de la Queste del Saint Graal (ou sa source). Ce que l’analyse et le comparatisme révèlent, c’est que le blanc, le vert et le rouge constituent, dans l’épisode considéré, un système et que ce systême s’avère identique au système coloré triparti des Indo-Européens ; que l’arbre au triple changement de couleur – qui découpe le récit et l’organise en une totalité signiticative – reçoit, dans son double rôle à la fois symbolique et structurant, sens et cohérence d’une légende germanique tritonctionnelle et de l’idéologie des trois fonctions. Ce schème trifonctionnel, hérité plutôt que reconstruit, a fourni à l’auteur (ou à sa source) une architecture, un cadre structurel et pittoresque pour systématiser une aventure biblique dont les péripéties se prêtaient a priori à une systématisation tripartie. Coulé dans ce moule, le mythe adamique de la chute – une chute conçue comme s’effectuant en trois temps et en conséquence de trois « fautes » (et de trois seulement) dont chacune s’inscrit spécifiquement sur l’un des trois niveaux fonctionnels – le mythe adamique désormais tel que l’articule la Queste-palimpseste rejoint (hasard ?) le vaste complexe mythologique indo-iranien du « premier homme » ou de son équivalent le « premier roi ».

        Mais l’aventure ne s’arrête pas là. L’arbre tricolore appelle les trois fuseaux aux trois couleurs, Adam le premier homme Galaad l’home derreain du lignage Salemon et l’ultime roi du Graal. Trois fuseaux ! Le mythe vire au conte. Il était une fois... Mais ceci est une autre histoire.



[1] G. Dumézil, Rituels indo-européens à Rome, ch. III (« Albati russati virides »), Paris Klincksieck, 1954, p. 47, d’après V. Basanoff, Evocatio, étude d’un rituel militaire romain, Bibliothèque de l’École des Hautes Études, Sciences Religieuses, vol. LXI, 1947, ch. VI, p. 141-150.

[2] G. Dumézil, op. cit., p. 50-51.

[3] Ibid., p. 53-54.

[4] On trouvera un grand nombre d’exemples, religieux, folkloriques, littéraires, de triades de couleurs dans l’étude de Jan de Vries, « Rood, wit, zwart », Volkskunde, II, 1942, p. 1-10 (résumée et en partie traduite par G. Dumézil, Revue de l’Histoire des Religions, CXXXI, 1946, p. 57-60).

[5] L. Gerschel, « Sur un schème trifonctionnel dans une famille de légendes germaniques », Revue de l’Histoire des Religions, CL, 1956, p. 73-92.

[6] Ibid., p. 86.

[7] La Queste del Saint Graal, éd. A. Pauphilet, Paris, Champion, 1923, p. 210, l. 16-20 (traduction d’E. Baumgartner, Paris, Champion, 1979, p. 189).

[8] Ibid., p. 215, l. 27-31 (trad. E. Baumgartner, p. 194).

[9] Ibid., p. 219, l. 5-7 (trad. E. Baumgartner, p. 197).

[10] Ibid., p. 226, l. 3-7 (trad. E. Baumgartner, p. 202).

[11] Esther Casier Quinn, « The Quest of Seth, Solomon’s Ship and the Grail », Traditio, 21, 1965, p. 185-222.

[12] The Penitence of Adam. A study of the Andrius MS, by Esther C. Quinn, with a transcription of the Old French and English translation by Micheline Dufau, Romance Monographs, Number 36, University, Mississippi, 1980.

[13] E.C. Quinn, art.cit., p. 195. Le texte d’Andrius dit pour sa part « Et quand vint au matin que Moyses s’esvilla, si vit devant lui une mout bele grande verge qui fu mise a son ceves [chevet] et une devers sa destre, et une devers sa senestre, et demonstreire de quel maniere les verges estoient. Et dist que la premiere estoit de cypries, et la seconde de cedre, et la tierce si avoit le pin » (The Penitence of Adam, p. 86).

[14] E.C. Quinn, art. cit., p. 199.

[15] The Penitence of Adam, p. 86.

[16] La Queste del Saint Graal, p. 219 (trad., p. 197).

[17] M. Didron, Iconographie chrétienne. Histoire de Dieu, Paris, 1843, p. 396-399.

[18] Sur le problème du choix des trois couleurs, cf. E.C. Quinn, art. cit., p. 199, n. 49.

[19] Dans la Pénitence d’Adam, les trois verges apparaissent à trois reprises à la tête de Moïse endormi, mais le procédé de triplement employé ici n’est pas différent du motif ternaire utilisé par le conte populaire : il s’agit d’une pure redondance, d’une simple réduplication, et non, comme dans les trois arbres colorés de la Queste, d’une structure d’opposition.

[20] E.C. Quinn, art. cit., p. 190.

[21] La Queste del Saint Graal, p. 212, l. 15-16.

[22] Ibid., p. 212, l. 21-22.

[23] « Ne il ne savoient coment il osaissent trespasser le comandement Nostre Seignor, car la venjance dou premier comandement les chastioit » (Ibid., p. 215, l. 1-4).

[24] Art. cit., p. 191.

[25] G. Dumézil, L’Idéologie tripartie des Indo-Européens, coll. Latomus, vol. XXXI, Bruxelles, 1958, p. 18-19.

[26] Si le blanc (la virginité) et le rouge (le sang d’Abel) reçoivent dans le roman une signification simple, claire et immédiate, en revanche l’interprétation alambiquée de la couleur verte (Queste, p. 216, l. 4-9) est peut-être le symptôme de l’adaptation d’un schéma coloré préfabriqué et le signe des difficultés rencontrées à ajuster un symbolisme mystique et chrétien à un système symbolique plus ancien. Au reste, dans l’Estoire del Saint Graal, le roman qui ouvre la gigantesque suite du Lancelot-Graal et qui comporte également le mythe de la nef, deux de ces trois couleurs sont interprétées de façon différente. À qui douterait que le blanc pût au xiiie siècle posséder une connotation religieuse et/ou de première fonction, je rappellerai ce que le Praepositini Cremoneneis tractatus de officiis, rédigé en Italie vers 1150, dit du vêtement blanc du nouveau baptisé : « Post hec datur baptizato vestis candida in signum sacerdotii et mitra in signum corone regni, quia ipse est membrum Christi, qui est rex et sacerdos » (éd. James A. Corbett, Publications in medieval studies, vol. XXI, University of Notre-Dame Press, Notre-Dame, 1969, De vigilia Pasche NN. 47-51, p. 157). Vestis candida in signum sacerdotii ! Pour ce qui concerne le rapport du vert avec la sexualité, on se souviendra que sur les fresques romanes de Tavant (Indre-et-Loire) la femme au sein percé d’une lance et qui symbolise la luxure est tout habillée de vert.

[27] G. Dumézil, L’Idéologie tripartie des Indo-Européens, p. 20-21.

[28] Cf. G. Dumézil, Heur et labeur du guerrier. Aspects mythiques de la fonction guerrière chez les Indo-Européens, PUF, Paris, 1969, p. 53-98.

[29] Ibid., p. 89-94.

[30] « Albati russati virides » dans Rituels indo-européens à Rome, p. 56-57.

[31] Dans un article intelligent des Essays in memory of Lewis Thorpe. An Arthurian Tapestry (éd. Kenneth Varty, University of Glasgow, 1981), article intitulé « Le motif du tournoi des trois jours avec changement de couleur destiné à préserver l’incognito », Janine Delcourt-Angelique a, à la suite de Jessie Veston (The Three Days’ Tournament, Londres, 1902, p. 37 n.1), rapproché les trois couleurs de l’Arbre de Vie du chevalier noir, vert, rouge, blanc du Cligès de Chrétien de Troyes et posé la question fondamentale : Pourquoi ces couleurs-là plutôt que d’autres ? Elle émet l’hypothèse « que Chrétien aurait, inconsciemment sans doute, retenu quelques images d’une légende religieuse et les aurait associées à un motif dont nous croyons qu’il est trop dans la manière de l’auteur pour avoir été emprunté » (p. 175). Sans prendre position sur le fond et réservant la comparaison avec le motif du tournoi pour un examen ultérieur, je suggérerai qu’il y a présomption en faveur de l’héritage, dans un cas comme dans l’autre, d’un ensemble triple et/ou quadruple, organisé et/ou organique, de couleurs. Et si l’on songe que dans le système indo-européen les couleurs sont, parallèlement aux fonctions, hiérarchisées (cf. le noir, le jaune, le rouge et le blanc attribués dans l’Inde respectivement aux Non-aryens, aux éleveurs-agriculteurs, aux guerriers, aux prêtres, c’est-à-dire selon l’ordre ascendant des fonctions), on s’étonnera peut-être moins que dans Cligès la série noir, vert, rouge, blanc – très exactement conforme dans le choix des couleurs et dans leur succession à la pure orthodoxie trifonctionnelle – recouvre dans cet ordre précisément « quatre chevaliers » (en réalité le même inconnu déguisé) de valeur croissante ! Car la question posée par J. Delcourt-Angelique se double d’une autre, tout aussi indiscrète : pourquoi dans cet ordre ?