ms Rennes Champs Libres 255, f 188v,
                  détail

LANCELOT
Roman en prose du XIIIe siècle
Du début du roman jusqu'à la capture
de Lancelot par la dame de Malehaut

Tome I
Traduction
par
Micheline de COMBARIEU du GRES
d'après l'édition par Alexandre MICHA
(Librairie Droz, Paris-Genève)
1980

TABLE  DES  MATIERES
I : Eloge de Galehaut
II: Destin de Galehaut (songes et présages de mort)
III: La fausse Guenièvre : sa messagère accuse la reine
IV: Me Hélie de Toulouse explique ses songes à Galehaut
V: Projets de Galehaut. Annonce d'un épisode ultérieur :
Les deux ponts du royaume de Gorre

VI: La fausse Guenièvre accuse la reine (suite).
Enlèvement du roi Arthur

VII: Nouvelles du roi Arthur.
La fausse Guenièvre est proclamée reine.
La garde de la vraie Guenièvre est confiée à Gauvain (jusqu'à son jugement)

VIII: Lancelot, champion de Guenièvre, est vainqueur
IX: Guenièvre, Galehaut et Lancelot en Sorelois.
Mort de la fausse Guenièvre. Arthur reconnaît à nouveau
Guenièvre comme épouse et comme reine

X: Enlèvement de Gauvain par Karadoc
XI: Quête de Gauvain par le duc de Clarence (début)
XII: Quête de Gauvain par Yvain
XIII: Quête de Gauvain par Lancelot
XIV: Gauvain prisonnier secouru par une demoiselle
XV: Galehaut et Lionel
XVI: Quête de Gauvain par le duc de Clarence (suite)
XVII: Quête de Gauvain par Yvain (suite)
XVIII: Quête de Gauvain décidée par Arthur
XIX: Lancelot au secours d'Yvain et de Sagremor
XX : Quête de Gauvain par Yvain et Lancelot (suite)
XXI: Quête de Gauvain par le duc de Clarence (suite)
XXII: Description de la Vallée sans retour
XXIII: Le duc de Clarence retenu prisonnier dans la Vallée
XXXIV: Lancelot délivre les prisonniers de la Vallée.Enlèvement et séquestration de Lancelot par Morgue
XXXV: Les prisonniers libérés se mettent en quête de Gauvain
XXVI: Lancelot, libéré sur parole par Morgue (1) rejoint les autres quêteurs
XXVII: Combats pour libérer Gauvain.Yvain et le duc de Clarence sont faits prisonniers
XXVIII: Combats pour libérer Gauvain (suite) : Lancelot tue Karadoc ; délivrance de Gauvain.Lancelot regagne sa prison
XXIX: Morgue fait accuser Lancelot à la cour d'Arthurde relations coupables avec la reine.Galehaut, Lionel et Gauvain partent en quête de Lancelot
XXX: Quête de Lancelot par Galehaut
XXXI: Lancelot libéré sur parole par Morgue (2)
XXXII: Quête de Lancelot par Lionel qui rejoint Galehaut
XXXIII: Quête de Lancelot par Gauvain et Yvain : Ils le retrouvent, mais celui-ci refuse de les suivre à la cour
XXXIV: Lancelot manque Galehaut en Sorelois et repart.Rumeur de sa mort
XXXV: Mort de Galehaut 

I
Eloge de Galehaut

1         [p.1] Galehaut s'en va donc avec son compagnon, partagé entre joie et douleur : joie parce qu'il ne s'en retourne pas seul ; douleur, parce que Lancelot appartient maintenant à la maison du roi Arthur, ce qui, craint-il, signifie qu'il est, en fait, définitivement perdu pour lui. Or, il lui avait voué en son cœur un amour qui allait bien au-delà du compagnonnage fidèle qui peut lier deux hommes qui ne sont ni de la même famille, ni du même pays. De cela, nul besoin d'autres témoins que les faits : le conte relatera, plus loin, l'origine de cette souffrance qui le fit mourir de tristesse et de chagrin. Mais ce n'est pas encore le moment d'en parler : la mort d'un héros tel que lui ne doit pas être rapportée avant le temps. Toutes les chroniques s'accordent à dire qu'il était, en tout, le meilleur des grands princes après le roi Arthur qui, à son époque, n'a pas eu d'égal.

2         On peut à ce sujet se référer, par exemple, au livre de Tandélide de Vergeaux - c'est lui qui en dit le plus sur les prouesses de Galehaut. Il affirme que la supériorité du roi Arthur n'avait rien d'éclatant car, sans sa mort prématurée et s'il était resté dans l'état d'esprit qui était le sien lorsqu'il lui avait déclaré la guerre, Galehaut n'aurait pas eu de rival.

          [p.2] Il s'ouvrit lui-même de ses premières intentions à Lancelot : au début des hostilités, son ambition était de devenir le maître du monde. Témoins les vingt-huit royaumes qu'il conquit entre ses vingt- cinq et trente-neuf ans (c'est-à-dire entre le moment où il fut fait chevalier et celui de sa mort). Mais il renonça à tout cela pour Lancelot. On le vit à l'évidence à deux reprises : quand il fit d'un triomphe glorieux une honteuse défaite en criant merci au roi Arthur dont il était le vainqueur ; et longtemps après, quand deux de ses plus proches parents dont il avait fait des rois lui reprochèrent en privé d'avoir, pour un seul homme, conclu une paix déshonorante.

3         Il répondit qu'il n'avait jamais, au contraire, connu de jour qui lui ait apporté plus de richesse et d'honneur, "car, dit-il, la vraie richesse ne réside pas dans la terre, ni dans la fortune, mais dans le cœur des hommes. Ce n'est pas la terre qui fait leur valeur, mais eux qui font la sienne. Or, celui qui est déjà riche doit chercher à s'assurer ce que personne d'autre ne possède". C'est ainsi qu'il présenta comme profitable et sage un acte qui, aux yeux des autres, était une pure et coûteuse folie : personne ne mettait aussi haut que lui les vrais preux.

II
Destin de Galehaut (songes et présages de mort)

1         Le conte cesse ici de parler des qualités de Galehaut et reprend le récit de son retour avec Lancelot. Seuls, quatre écuyers les accompagnent et ils chevauchent en proie à de tristes pensées ; l'un, affligé parce qu'il craint de voir son compagnon le quitter pour le roi qui l'a admis dans sa maison ; l'autre consterné de s'éloigner de sa dame et le cœur gros de faire souffrir son ami. Ils sont si peinés l'un pour l'autre [p.3] qu'ils en perdent le boire et le manger. A force de retourner ces pensées dans leur tête, ils dépérissent, atteints dans leur force et leur beauté. De surcroît, la loyale amitié qui les lie les rend craintifs, au point qu'aucun n'ose rien dire qui risquerait d'accroître la tristesse de l'autre, comme s'ils se sentaient tous les deux coupables.

2         Mais aucune souffrance n'est comparable à celle de Galehaut qui, pour l'amour de Lancelot, avait engagé tout ce qu'un homme peut donner : sa vie, son cœur et, ce qui compte beaucoup plus, son honneur. Sa vie, parce qu'il n'aurait pas hésitè à la sacrifier pour sauver celle de son ami ; son cœur, puisque sa joie d'agir et de vivre reposait toute en lui ; et son honneur puisque, pour lui, il alla jusqu'à crier merci au roi Arthur qu'il avait vaincu et presque dépouillé de son royaume.

3         Ils poursuivirent leur chevauchée jusqu'aux abords du Sorelois : déjà, Galehaut n'attendait plus que la mort. Le soir d'avant leur arrivée, ils parvinrent à la Garde-le-Roi, une place qui appartenait au roi des Francs dont le royaume était limitrophe du Sorelois, du côté du nord-ouest, non loin de l'Hombre. L'état de Galehaut ne cessait d'empirer, mais il s'efforçait de faire bon visage. Consterné de le voir si mal, Lancelot tâchait, mais en vain, de le réconforter. Il n'osait pas lui [p.4] demander de quoi il souffrait tant, car il se rappelait la patience et la discrétion dont Galehaut avait fait preuve avec lui quand il était devenu son compagnon et qu'il était lui-même rongé de chagrin ; mais, d'un autre côté, il se disait que les choses ne pouvaient pas durer longtemps ainsi et qu'il ferait mieux de le prier de lui dire la vérité, car il lui était insupportable de le voir souffrir à cause de lui, et il soupçonnait que tel était pourtant le cas.

4         Quand Galehaut se fut mis au lit et qu'il crut Lancelot endormi, il laissa éclater sa douleur : "Ah ! comme il m'a trahi, cet être sans reproche !" répétait-il d'une voix entrecoupée par les larmes et les plaintes. Et cela toute la nuit, sans un seul instant de répit. Quant à Lancelot, le chagrin de son compagnon ne troubla pas trop longtemps son sommeil et il dormit ensuite tranquillement jusqu'au matin.

          Le jour même, ils quittèrent la Garde et reprirent leur route droit vers le Sorelois. Galehaut chevauchait derrière, son capuchon rabattu sur les yeux, tête baissée ; mais, après avoir fait presser l'allure à son palefroi, il dépassa Lancelot et les écuyers. Ils entrèrent alors dans la forêt dite "Glorinde" qui séparait le royaume des Francs du Sorelois au niveau de l'Hombre.

5         Galehaut poursuit sa chevauchée à la même allure (son palefroi est tout écumant !), toujours sombre et pensif, sans un mot pour Lancelot ni les autres. Alors qu'il s'engage [p.5] sur un chemin caillouteux, le cheval lourdement chargé (la taille, le poids du cavalier et jusqu'aux tristes pensées qui accaparaient celui-ci, tout s'alliait pour lui rendre la tâche difficile), gêné par une allure qui ne lui convenait pas, bute contre une des nombreuses pierres qui dépassaient du sol et vient le heurter des deux genoux. Brutalement tiré de ses réflexions, Galehaut laisse échapper les rênes. Enervé par le faux-pas de la bête, il l'éperonne jusqu'au sang : reprenant son élan, le palefroi bondit en avant. Mais le cavalier ne réussit pas à ressaisir les rênes qui pendaient sur son encolure si bien qu'au moment où le cheval repart de plus belle, ses pieds vident les étriers et il est projeté en l'air, la tête entre les jambes ; la secousse lui fait craquer la nuque.

6         De tout son haut, il vole hors des arçons et tombe à la renverse ; le choc est si brutal qu'il est bien près de lui faire éclater le cœur. Aussitôt, Lancelot saute à bas de son palefroi et se précipite : Galehaut gisait au sol, sans mouvement. "Sainte Vierge !" hurle-t-il en le prenant dans ses bras. Son sang se glace : et si son ami était mort ! Epouvanté et désespéré à cette idée, il sent les forces lui manquer : il tombe à terre à côté de lui, sans connaissance. Dans sa chute, l'arête d'une pierre l'atteint au front, au dessus du sourcil gauche et lui entaille la peau et la chair jusqu'à l'os.

7         Les quatre écuyers sont consternés : les croyant morts tous les deux, ils se tordent les mains et s'arrachent les cheveux, avec tous les signes d'un deuil inconsolable.

          Il ne fallut pas longtemps à Galehaut pour reprendre conscience [p.6] et pour ouvrir les yeux en poussant de profonds gémissements, l'air surpris devant ceux qui l'entourent. Mais, dès qu'il vit Lancelot, avec le sang qui coulait de sa plaie, il en fut bien plus touché que de la douleur qu'il ressentait lui-même. Aussitôt qu'à son tour son compagnon revient à lui, il lui demande ce qui lui est arrivé et Lancelot lui raconte, en soupirant, ce qui avait fait toute sa crainte : qu'il soit mort. L'histoire frappe Galehaut d'étonnement. Puis, de ses propres mains, il panse le blessé. Un de ses écuyers lui amène un palefroi pour remplacer le sien, qui était mort, il l'enfourche (Lancelot et les écuyers se remettent aussi en selle) et tous reprennent leur chevauchée.

8         Mais Galehaut a été si effrayé par l'accident de son compagnon que, arraché à ses pensées et à son mutisme, il engage la conversation avec lui. Lancelot n'est pas en reste : "Ce n'est pas digne d'un homme comme vous, seigneur ! Faire une pareille chute parce que votre cheval a bronché ! Vous avez failli perdre la vie pour ne pas avoir bien tenu les rênes. Si vous étiez mort ou si vous vous étiez estropié, ç'aurait été un malheur irréparable ! – Mes premiers malheurs ne datent assurément pas d'aujourd'hui ! Mais, comme aucun chevalier n'a eu plus de chance que moi, il est normal que, maintenant, elle tourne, puisqu'il ne me reste plus rien à attendre d'elle. Il y a eu un jour où Dieu a comblé tous mes désirs. Celui qui n'a plus rien à désirer ne peut plus que perdre : c'est ce qui est en train de m'arriver."

9         Cette déclaration peine profondément Lancelot et l'inquiète, car il craint de comprendre où Galehaut veut en venir. Aussi, l'adjure-t-il instamment, sur l'être qu'il chérit le plus au monde, de lui dire ce qu'il en est : pourquoi parle-t-il de 'malheur' ou de 'perdre' ? Pourquoi était-il si absorbé dans ses pensées tout le long du chemin ? "Je ne vous avais jamais vu si troublé. Je vous en prie, seigneur, si mon service a eu l'heur de vous plaire, dites-moi toute la vérité ;[p.7] vous auriez tort de ne pas vous confier à moi : vous savez bien que personne n'a autant d'amitié pour vous que moi, et non sans raison, puisque je vous dois tout ce à quoi je tiens le plus. – Certes, quel cœur pourrait ne pas s'ouvrir à vous ? Je vais donc vous dire ce dont je n'ai encore osé parler à personne.

10        Deux cauchemars que j'ai faits les nuits précédentes sont venus augmenter mes craintes alors que, depuis longtemps déjà, je vivais dans le chagrin et l'inquiétude. Avant-hier, j'ai cru me voir, pendant mon sommeil, dans la demeure du roi Arthur, au milieu d'une foule de chevaliers ; de la chambre de la reine, surgissait un serpent (on ne m'en avait jamais décrit d'aussi énorme) qui s'avançait droit sur moi, crachant feu et flamme, si bien que j'y perdais la moitié de mes membres. Voilà ce que j'ai rêvé la première nuit. La suivante, il me semblait avoir deux cœurs dans la poitrine, si semblables qu'on aurait eu de la peine à les distinguer l'un de l'autre. Puis, je me voyais en perdre un qui, aussitôt sorti de mon corps, se changeait en léopard et se jetait au milieu de tout un troupeau de bêtes sauvages. Le cœur qui me restait et tout mon corps se desséchaient et je mourais. Voilà les deux songes qui n'ont cessé de m'obséder [p.8] et je ne serai pas tranquille avant de savoir avec certitude leur signification - même si j'en ai déjà quelque idée.

11        – Seigneur, vous êtes trop sage pour accorder du crédit aux songes. Un rêve ne veut rien dire : il n'est que l'image illusoire d'une fausse réalité et ne doit donc pas vous faire peur. Nul ne peut l'emporter sur vous, puisque c'est vous qui êtes l'homme le plus puissant de ce temps. – Il existe quelqu'un qui peut me porter atteinte  - un seul homme -, mais si celui-là en a la volonté, alors je n'ai plus de recours à attendre de personne. En tout cas, si la science peut m'être utile, alors je saurai ce que ces deux songes veulent dire : je n'ai pas de plus grand désir ; j'ai autant envie de l'apprendre que j'en ai eu de vous connaître quand, lors de la rencontre entre le roi Arthur et moi, j'ai vu un chevalier en armes rouges remporter la victoire.

12        – Je ne pense pas que la science puisse vous faire connaître l'avenir. – Mais si ! Est-ce que le roi Arthur n'a pas appris le vrai sens de ses songes grâce à de savants interprètes ? Ne lui ont-ils pas annoncé qu'il était destiné à perdre toute sa grandeur en ce monde ?"

13        Ils poursuivirent longtemps la conversation, jusqu'au moment où le chemin les mena à l'Assurne qu'ils franchirent par un pont qui donnait accès à deux royaumes (ceux des Francs et des Marches-de-Galone) et à une seigneurie (le duché de Rivel). Galehaut prit alors une voie sur la droite qui conduisait à un de ses châteaux [p.9] qu'il avait récemment fait fortifier et qui était construit sur le site le plus inexpugnable de toutes ses terres. Il l'avait baptisé lui-même l'Orgueilleuse Garde à cause de sa beauté et de sa puissance, et s'était vanté d'y emprisonner le roi Arthur. Le château était érigé, à même le rocher, au sommet d'une hauteur et, en contrebas, coulait une rivière au courant torrentueux qui se jetait dans l'Assurne à moins de quatre lieues de là : c'était la Cérance.

14        Si Galehaut avait pris cette direction, c'est parce qu'il voulait y passer la nuit, dans le somptueux palais qu'il s'était fait aménager. A une lieue galloise environ, la forteresse s'offrit entièrement à leurs regards, avec son haut donjon fortifié, au sommet des rochers, son enceinte massive et bien défendue et ses tourelles aux nombreux créneaux.

          Lancelot fut le premier à parler : "Certes, seigneur, on devine qu'un grand dessein a présidé à la construction de ce château. Je n'en ai jamais vu de plus beau ni de mieux conçu. – Ah ! mon doux compagnon, mon ami très cher, soupire Galehaut, vous le diriez à coup sûr, si vous connaissiez mon ambition d'alors. Quand j'ai commencé de le faire édifier, je voulais devenir le maître du monde. Vous allez voir une entreprise sans exemple dont je suis bien fou de parler car, plus vite et plus haut on s'élève, plus vite et plus bas on tombe. Mon ambition dépassait toutes les bornes de la mesure et de la sagesse. De cette prétention orgueilleuse, il reste encore beaucoup de traces.

15        Entre ceux de l'enceinte et ceux du donjon, il y a, tout bien compté, cent cinquante créneaux. Mon projet était [p.10] de faire passer cent cinquante rois sous ma domination ; après les avoir vaincus, je les aurais tous rassemblés dans ce château et, en mon honneur, ils auraient tous eu couronne en tête. Alors, je me serais fait couronner à mon tour et j'aurais tenu une cour digne d'un roi. Tout cela pour que le monde entier parle de moi après ma mort.

          Et j'aurais encore fait autre chose. Sur chaque créneau, il y aurait eu un chandelier d'argent à nombreuses branches, de la taille d'un chevalier et, tout en haut du donjon, un candélabre d'or, aussi grand que moi. Le jour de mon couronnement, avant le déjeuner, on aurait placé sur les chandeliers les couronnes des rois vaincus et la mienne sur le candélabre au sommet du donjon que vous pouvez toujours voir.

16        La nuit venue, sur chaque chandelier on aurait allumé un cierge trop épais et à la flamme trop vive pour que le vent risque de les éteindre. Et ils auraient brûlé jusqu'au lever du jour. Cela - l'exposition des couronnes le jour, l'illumination des cierges la nuit - se serait renouvelé quotidiennement pendant tout le temps où j'aurais tenu cette cour dont l'éclat et la somptuosité auraient fait parler à jamais. Je dois ajouter que, depuis la construction de ce château, si triste que j'aie pu y entrer, j'avais retrouvé la joie quand j'en partais. C'est pour cela que j'y vais : jamais je n'ai eu autant besoin que Dieu me mette en joie".

17        Tout en parlant, les deux compagnons poursuivaient leur chemin. Lancelot n'en revenait pas de ce que Galehaut lui avait expliqué. "Mais Dieu ! se disait-il à lui-même, il devrait me haïr : quand je pense à tout ce que je l'ai empêché de faire ![p.11] Le plus entreprenant des hommes est devenu le plus inactif. Et tout cela à cause de moi !" Dans son chagrin, il pleurait à chaudes larmes qui venaient mouiller l'arçon de sa selle, mais il faisait attention que Galehaut ne s'aperçoive de rien.

          Alors qu'ils arrivaient devant le château, un prodige vint plonger Galehaut dans un trouble nouveau pour lui : le donjon qui dominait l'enceinte se fendit en plein milieu et les créneaux de tout un côté s'écroulèrent. Il fit halte, en proie à une stupéfaction qui lui coupait le souffle, et se signa devant ce mystère. Le temps qu'il aurait mis à parcourir un lancer de pierre s'était à peine écoulé que toute la partie du château dont les créneaux étaient tombés - donjon et enceinte - s'effondra. Le fracas fut tel qu'on se serait cru à la fin du monde.

18        Inutile de demander ce que fut l'accablement de Galehaut ; de stupeur, il faillit tomber de cheval. Et quand la parole lui revint, ce fut pour soupirer : "Mon Dieu, c'est le commencement de la fin !"

          Il fait faire demi-tour à son cheval et part à travers champs sur sa gauche. Lancelot le suit, faisant force d'éperons, si consterné qu'il ne sait que faire. Il s'efforce cependant de redonner courage à son compagnon : "Un homme comme vous ne doit pas se laisser abattre parce qu'il a perdu une partie de ses biens,[p.12] tant que lui-même et ses amis sont sains et saufs. Cela ne convient qu'aux gens vils de craindre plus pour leurs avoirs que pour leur vie parce que leur valeur se limite à celle de leurs possessions et qu'un lâche ne peut pas davantage démériter. Vous voyez aussi que Dieu a montré son amour pour vous, puisque vous n'étiez pas à l'intérieur."

19        A ces mots, Galehaut lui jette un regard qu'accompagne un sourire de dédain : "Comment pouvez-vous penser, ami cher, que ce soit la ruine de mon château qui me mette dans cet état ? Même s'il valait, à lui seul, autant que tous les autres au monde, je n'en serais pas plus atteint qu'à présent. Apprenez à mieux me connaître : on ne m'a jamais vu soucieux ni troublé par la perte d'une terre ou de quelque autre bien. Pas plus que mis en joie et en fête pour un gain que j'aurais fait, sauf en une seule occasion : quand vous êtes devenu mon compagnon. Si mon cœur se désole, c'est parce qu'il pressent tout le malheur qui m'attend. – Le cœur varie, seigneur, tantôt gai, tantôt triste ; et cette tristesse peut vous rendre malade ; selon moi, un homme digne de ce nom ne doit pas permettre à son cœur d'éprouver par avance de la crainte ; qu'il lui inspire plutôt courage, et envie de s'élever et de se surpasser !

20        – Cher compagnon, mon cœur ne me donne que deux malheurs à craindre : pour vous ou pour moi, et c'est tout un à mes yeux.[p.13] Je tiens tant à vous que je prie Dieu de ne pas me laisser vivre un seul jour après votre mort. Or, j'ai peur de vous perdre bientôt, que la mort ou un autre événement vienne à nous séparer. Soyez sûr que, si ma dame la reine avait été aussi bienveillante envers moi que je l'ai été envers elle, elle ne m'aurait pas enlevé votre compagnie pour la donner à un autre ; si je n'avais fait pour elle que tout mettre en œuvre pour combler ses désirs et vous remplir de joie, cela seul aurait dû suffire à l'en dissuader.

21        Cependant, je ne dois pas la blâmer de faire passer en premier le contentement de son cœur : elle m'a dit un jour qu'on ne pouvait pas donner sans calculer ce qui vous était nécessaire pour vivre. Maintenant, je le sais. Sachez-le, vous aussi : le jour où vous me quitterez, je quitterai le monde. – Plaise à Dieu, seigneur, que nous ne soyons jamais séparés ! Vous avez tant fait pour moi que je n'aurais pas l'audace de m'opposer en rien à vos désirs. Si je suis resté dans la maison du roi Arthur, c'est uniquement parce que telle était votre volonté et, avant, celle de ma dame. Si je m'étais écouté, je n'en aurais même jamais fait partie."

22        Lancelot profite de cette longue conversation pour rassurer de son mieux Galehaut qui finit par avoir l'air plus rasséréné, et il lui demande où il voudra faire étape pour la nuit. "Nous irons dans les prairies de Tesseline." C'était une de ses châtellenies, où il y avait une grande rivière et de vastes prés riants. Galehaut ordonne alors à ses écuyers de les précéder et de faire les préparatifs nécessaires : nourriture, et le reste.[p.14] "Surtout, veillez à ce que tout soit prêt pour que je puisse passer la nuit dans la maison de religion, à l'orée du bois, où je me suis fait soigner l'an dernier. Mon compagnon et moi, nous vous suivrons sans nous presser. Mais vous, dépêchez-vous et faites ce qu'il y a à faire."

23        Les écuyers s'empressent d'obéir aux ordres de leur maître, tandis que Galehaut et Lancelot poursuivent tranquillement leur chevauchée, et continuent leur conversation familière sur un ton d'intimité. Il était largement l'heure de faire étape quand ils arrivèrent au monastère où ils devaient passer la nuit. Tout le nécessaire les attendait, mais les moines furent extrêmement surpris de voir leur seigneur se présenter en si petit appareil : d'habitude, il était accompagné d'une nombreuse suite de chevaliers. Ce soir là, Galehaut fit un peu meilleur visage et mangea plus qu'il ne l'avait fait depuis son départ de la cour. Mais il devait se forcer pour y arriver et il le faisait plus pour ne pas inquiéter Lancelot que par envie personnelle.

          Le lendemain matin, il envoya un de ses écuyers à Sorhan - c'était la capitale du Sorelois - et manda à ses gens qui l'y attendaient de venir à sa rencontre, le lendemain, à Alantine qui était la première ville sur son chemin.

24        Quand il se leva, il faisait déjà grand jour et le soleil brillait : il assista à la messe du Saint Esprit et de Notre-Dame.[p.15] Puis, il se mit en chemin et, ne voulant pas emprunter la grand route parce qu'il avait peu de gens avec lui, il traversa le cours d'eau qui longeait la lisière de la forêt et aboutissait à un gué en contrebas du monastère. Ils chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'au soir et couchèrent chez un vavasseur dont la maison donnait sur la rivière. Le lendemain, Galehaut se leva tard car Alantine n'était pas à plus de quinze lieues anglaises. Après avoir entendu la messe, il reprit sa chevauchée et parvint à la ville en fin d'après-midi. Deux lieues avant, il avait retrouvé le régisseur de sa terre et ses chevaliers qui étaient venus avec lui. Cet homme était un parent qui l'avait élevé du temps de son enfance, c'était quelqu'un qui ne se laissait pas abattre facilement et d'une loyauté à toute épreuve. Et voilà qu'à sa vue, il se met à pleurer et l'embrasse, l'air consterné.

25        Très surpris, Galehaut lui demande ce qu'il a et exige sur la foi qu'il lui doit, de savoir la vérité. "J'ai eu la peur de ma vie pour vous, seigneur : jusqu'à ce matin, personne n'aurait pu me faire croire que vous ne soyez pas blessé ou mort, car, cette semaine, il vous est arrivé un malheur que vous n'imaginez pas." Cette annonce n'est pas sans troubler Galehaut qui tire sur la rêne de son cheval en blêmissant, tant il craint le pire. Dès qu'il retrouve la force de parler, il interroge : "De quoi s'agit-il, mon maître ? Dites-le moi : ai-je perdu un de mes proches ? Ne me cachez rien, par la foi que vous me devez. – Non, seigneur, aucun d'eux n'est mort." [p.16] Sur ce, Galehaut éperonne son cheval et se remet en route. Au fur et à mesure qu'il rencontre ses chevaliers, il les salue et leur donne l'accolade, arborant un grand sourire, car il ne veut pas leur découvrir le fond de sa pensée.

26        En repassant devant son régisseur, ce qu'il lui avait dit lui revient à l'esprit et il lui déclare en hochant la tête : "Jusqu'à présent, mon maître, je vous croyais capable de résister aux coups du sort mais je suis en train de changer d'avis. Comment pouviez-vous penser qu'une perte ait pu m'atteindre au cœur, alors même qu'elle ne concernait pas ce qui le touche ? D'après ce que vous m'avez laissé entendre, il s'agit de terre ou de quelque autre bien. Or, vous me connaissez assez pour savoir que jamais une perte de cette nature ne m'a plongé dans l'accablement, pas plus qu'un gain du même ordre ne m'a fait exulter de joie. Vous pouvez donc me dire tranquillement ce que j'ai perdu, puisque, de toute façon, je n'en serai guère affecté. – Il ne s'agit pas tant de la perte en elle-même, seigneur, que des conditions mystérieuses qui l'entourent ; je n'ai jamais entendu parler de pareil prodige : dans tout le Sorelois, une moitié de chacun de vos châteaux s'est écroulée. C'est arrivé en trois semaines.

27        – Peu m'importe ! La forteresse à laquelle je tenais le plus s'est effondrée sous mes yeux, sans que mon cœur en soit ébranlé. Et je vais vous dire pourquoi, en présence de tous ces gens qui chevauchent à mes côtés. Longtemps, je n'ai pas eu mon pareil au monde : j'avais tant de cœur à l'ouvrage que je ne vois pas comment il aurait pu supporter d'être logé dans un corps de médiocre taille.[p.17] Jamais il ne reculait devant une grande entreprise ni ne rechignait à s'y lancer, toujours entreprenant et décidé, au delà de ce que la sagesse et la raison auraient pu lui demander. Et tel doit être le cœur de celui qui ambitionne de surpasser tous les autres par ses hauts faits : à faible cœur, faible projet. Ne vous étonnez donc pas que mes terres soient le siège de prodiges car, si je suis allé au bout de ce qu'un homme peut faire, il est normal que je sois entouré d'événements extraordinaires."

28        Voilà les propos que Galehaut tient à son régisseur tout en chevauchant vers Alantine ; les habitants de la ville accourent à sa rencontre, se réjouissant de sa venue, car, dans tout le pays, on avait craint pour lui à cause des événements mystérieux qui s'étaient produits. Pendant toute la soirée, il s'appliqua à faire bon visage et, le lendemain matin il dicta des lettres par lesquelles il mandait à tous ses vassaux de venir, s'ils tenaient à son amitié, le retrouver, à Sorhan pour la Noël ; et que chacun amène avec lui les conseillers les plus expérimentés de son entourage, gens d'Eglise ou chevaliers. Il fit aussi adresser un message écrit au roi Arthur où il le priait de lui envoyer, comme son seigneur et ami, les plus savants clercs du royaume, ceux-là même qui lui avaient expliqué le sens de ses rêves car, dans sa situation, il a le plus grand besoin d'eux.

          Le conte laisse maintenant de côté Galehaut et son compagnon ; il revient au roi Arthur et à la reine Guenièvre.

III
La fausse Guenièvre : sa messagère accuse la reine

1         [p.18] Le roi séjournait à Kamaalot quand se présenta le messager, avec la lettre de Galehaut. Le roi s'en réjouit, et la reine ainsi que la dame de Malehaut plus que lui et que tous les autres. Mais cette joie devait être de courte durée et se changer bientôt en tristesse car, à peine l'envoyé s'était-il acquitté de sa mission, qu'une demoiselle mettait pied à terre et, l'air très sûre d'elle, s'avançait vers le roi qui était assis au milieu de ses chevaliers. Une nombreuse escorte l'accompagnait : une trentaine d'hommes, en comptant les chevaliers et les sergents d'armes, tous de sa compagnie. Elle était fort belle et avait revêtu ses plus beaux atours : une tunique et un manteau taillés dans un luxueux drap de soie ; ses cheveux étaient ramassés en une épaisse et longue tresse, brillante comme de l'or. A sa vue, les chevaliers s'écartèrent sur son passage ; même les plus grands seigneurs se levèrent et chacun pensa qu'il ne pouvait exister dame de plus haut rang qu'elle.

2         Une fois arrivée devant le roi, elle retira la guimpe qui lui masquait le visage et qu'elle avait gardée jusque là, et la jeta à terre. Plusieurs membres de sa suite se chargèrent de la ramasser. Quand on put voir son visage, ce fut un émerveillement général.

          [p.19] Elle prit la parole avec beaucoup d'assurance et s'exprima de manière à être entendue de tous : "Que Dieu sauve le roi Arthur et sa compagnie - mais sans porter atteinte à l'honneur et au droit de ma dame - car il n'y a rien à vous reprocher, seigneur, à part une seule chose. – Quoi qu'il en soit de moi, demoiselle, que Dieu vous bénisse ! Quant à l'honneur et au droit de votre dame, je suis d'accord pour qu'ils soient sauvegardés partout où elle se trouve. Cela dit, je vous saurais gré de m'expliquer en quoi j'ai eu un comportement blâmable qui m'empêche d'être considéré comme un homme sans reproche. Après, vous me direz aussi qui est celle qui vous envoie et de quoi je peux m'être rendu coupable envers elle : je ne pensais pas avoir jamais fait tort à dame ou demoiselle, et je ne voudrais pas que cela m'arrivât.

3         – Roi, si je n'étais pas capable de justifier mes assertions et de montrer ce qui, dans votre conduite, annule tous vos mérites, ma venue en votre cour n'aurait pas de raison d'être. Or, elle en a une, et c'est l'aventure la plus surprenante et la plus extraordinaire qui soit jamais arrivée dans votre maison ; vous et les vôtres aurez, une fois la vérité découverte, du mal à y croire.

          La première chose que j'ai à vous dire, c'est que celle qui m'adresse à vous est la reine Guenièvre, la fille du roi Léodagan. Mais, avant de révéler à quoi elle a droit, je vais vous remettre une lettre scellée de son sceau et qui devra être lue en présence de tous vos vassaux."

4         Elle jette un coup d'œil derrière elle à un chevalier dont les cheveux étaient devenus blancs et qui s'avance en lui tendant un très luxueux coffret, orné d'or et de pierres précieuses.[p.20] Elle l'ouvre et en sort une lettre accrochée à un sceau en or.

          "Seigneur, dit-elle au roi, faites la lire comme je vous l'ai demandé ; mais il faut que toutes les dames et les demoiselles assistent, elles aussi, à cette lecture. J'ai le droit de l'exiger, car une missive de cette importance le mérite. Et si tous ceux que vous avez jamais pu réunir lors d'une de vos cours étaient ici, aucun d'eux ne pourrait en apprendre le contenu sans trembler. Il serait donc bon de pouvoir prendre conseil, s'agissant de quelque chose d'aussi incroyable, auprès de gens sages, et pas seulement de quelques-uns." A la vue de cette personne qui parle avec tant d'assurance, le roi ne sait que penser - pas plus que son entourage.

5         Arthur envoie aussitôt chercher la reine, ainsi que les dames et les demoiselles qui se trouvent sur place ; un crieur public passe de maison en maison, prévenant que tous les chevaliers et les hommes d'armes doivent se rassembler sans délai à la cour où de surprenantes nouvelles les attendent.

          Dès leur arrivée, la demoiselle reprit la parole pour demander au souverain de faire lire la lettre qu'elle lui avait remise et il la tendit à celui de ses clercs qu'il connaissait pour être le plus savant et doué de la meilleure élocution. L'homme déroule le parchemin et lit la lettre de bout en bout : à la fin, il est si troublé que des larmes ruissellent sur son visage et jusqu'à sa poitrine. Ce spectacle met le roi au comble de l'étonnement [p.21] et fait peur à ceux qui le voient. "Parlez, fait Arthur, jamais je n'ai été si impatient de connaître le contenu d'un message." Le clerc regarde la reine qui s'était appuyée contre l'épaule de monseigneur Gauvain : à cette vue, l'angoisse lui étreint la poitrine au point qu'il est incapable d'articuler un mot, dût-il y aller de sa vie ; son cœur s'arrête et il se met à chanceler.

6         Monseigneur Yvain, un homme de courtoisie et de bonté, était assez bienveillant, ayant vu ce qui arrivait au lecteur, pour l'attribuer à un malheur annoncé par la lettre et qui devait toucher la personne du roi : il se lève d'un bond pour retenir l'homme, qui tombe évanoui dans ses bras. Pris au dépourvu, le souverain ne s'en demande qu'avec plus de stupéfaction quel est le contenu de la lettre ; il envoie donc chercher au plus vite un autre clerc à qui il remet le message. Après l'avoir parcouru, celui-ci soupire et se met, comme le premier, à pleurer à chaudes larmes, avant de le jeter sur les genoux du roi et de tourner les talons en menant grand deuil. "Ah ! dame, s'écrie-t-il en passant devant la reine, voilà de bien tristes nouvelles !" Et il se précipite dans une chambre voisine, continuant de donner tous les signes de la plus vive douleur. C'est au tour de la reine de se poser des questions.

7         Mais le roi ne s'en tient pas là ; il envoie chercher son chapelain : "Lisez-moi cette missive. Et je vous ordonne, sur la foi que vous me devez et sur la messe que vous avez célébrée ce jour, de me dire, sans rien m'en cacher, tout ce qu'elle contient." Le chapelain prend la lettre et, après l'avoir parcourue de bout en bout, pousse, lui aussi, de grands soupirs. "Est-ce que je dois la lire à haute voix ? – Oui, c'est ce que vous devez faire. – Assurément,[p.22] je suis au regret d'avoir à proférer des paroles qui vont peiner et indigner votre cœur. Si je le pouvais, je vous demanderais, par Dieu, de faire lire ce message par quelqu'un d'autre. Mais, étant donné les termes avec lesquels vous m'avez adjuré, je ne dois pas me dérober. – C'est votre devoir de le lire", insiste le roi.

8         Assez haut pour être entendu de toute la cour, le clerc commence ainsi sa lecture : "La reine Guenièvre, la fille du roi Léodagan, salue, comme elle doit le faire, le roi Arthur ainsi que tous ses vassaux et chevaliers. Roi Arthur, je m'adresse en tant que plaignante, d'abord à toi, ensuite à la communauté de tes vassaux. Tous doivent savoir que tu as manqué à la foi que tu me devais, alors que, moi, j'ai respecté celle que je te devais. Ce manquement est tel qu'il te rend indigne de régner, car un roi ne peut se permettre de vivre en concubinage comme tu le fais. Or, sans conteste possible, je t'ai épousé en légitime mariage, et j'ai été ointe et sacrée comme ta compagne et comme reine du pays de Logres, en l'église dédiée à Saint Etienne, martyr, dans la ville de Logres, la capitale de ton royaume.

9         Mais mon élévation à ce haut rang a été de courte durée : un jour et une nuit seulement ; après quoi, à ton instigation ou à celle de quelqu'un d'autre, je m'en suis vue brutalement dessaisie. Et j'ai été remplacée par celle qui était ma servante et ma chambrière, cette autre Guenièvre que tu traites en épouse et en reine. Alors qu'elle aurait dû être prête à exposer sa vie pour moi, elle a cherché à usurper ma place et à me faire périr. Mais Dieu qui n'oublie pas ceux qui Lui font confiance [p.23] a permis que j'échappe à cette femme avec l'aide de ceux qui ont ainsi mérité que je les aime par dessus tout. Bien que j'aie été privée de ce qui m'appartenait légitimement et que j'aie dû m'exiler, me voilà - le Seigneur en soit remercié ! - en passe de recouvrer tout ce que j'ai perdu : ma terre et mes droits. Je te requiers donc, au nom de la loyauté et de l'équité, de faire justice de cette trahison, conformément à l'arbitrage et au jugement de ta cour, et que celle qui t'a si longtemps fait vivre en état de péché mortel soit condamnée à mort en punition de la tentative d'assassinat dont j'ai été la victime.

10        Voilà tout ce que j'avais à t'écrire. Et comme, au moment où j'ai dicté cette lettre, certaines choses que j'aurais dû préciser ne me sont pas revenues à l'esprit, je t'envoie, en même temps que cette missive ma cousine germaine, Clice : elle est ma langue et mon cœur. Crois tout ce qu'elle te dira de moi, car elle connaît tous mes malheurs aussi bien que moi, et ce n'est pas sans raison. Il y a enfin, pour l'accompagner, quelqu'un qui mérite d'être cru plus encore qu'elle ou moi : c'est Bertolai le Vieux : aucun chevalier de son âge n'a nulle part donné autant de preuves de sa bravoure et de sa sagesse."

11        Sur ces derniers mots, le chapelain rend la lettre au roi et se retire, en proie à de douloureuses réflexions. Ce qu'il vient d'apprendre laisse Arthur pantois et, de tous ceux qui sont là, pas un qui ose souffler mot. Alors se tournant vers l'envoyée qui se tenait devant lui : "Demoiselle, dit-il, j'ai bien compris le message de votre dame [p.24] et si sa lecture laisse à désirer, vous pouvez vous en expliquer puisque vous êtes son 'cœur' et sa 'langue'. Et je voudrais aussi faire la connaissance de cet homme qui a plus de valeur et de réputation que les autres."

          La demoiselle recule alors un peu et, prenant par la main le chevalier qui lui avait passé la lettre : "Voici celui que ma dame vous adresse comme témoin et défenseur de sa cause."

12        Aux yeux du roi, il apparaît comme un homme très âgé, les cheveux tout blancs, le visage livide, ridé et marqué de cicatrices, une barbe qui lui descendait jusqu'au milieu de la poitrine ; mais ses longs bras s'articulaient sur des épaules musclées et tout son corps était si bien proportionné qu'on n'aurait pu rêver mieux. Il était grand, solidement bâti et se tenait très droit : il en imposait plus qu'on ne l'aurait attendu d'un si vieil homme. "Assurément, demoiselle, fait Arthur, quand on est parvenu à un âge aussi avancé, on ne devrait plus songer à se mêler d'affaires où la perfidie et la trahison aient leur part.

13        – Vous diriez la même chose, si vous l'aviez fréquenté, surenchérit la demoiselle. Mais il n'a nul besoin qu'on atteste de sa valeur : Dieu connaît les gens de bien. Je vais donc vous dire ce que la lettre de ma dame passe sous silence et qu'elle m'a chargée de vous faire savoir. Vous avez dû comprendre qu'elle vous accuse d'avoir manqué à la fidélité conjugale que vous lui deviez. On sait [p.25] qu'au moment où vous avez été couronné roi de Bretagne, vous avez entendu parler du roi Léodagan de Tarmélide qui était alors l'homme le plus accompli qui soit, et qui estimait et honorait les chevaliers plus que tout autre.

14        On faisait force éloges de lui, mais ce n'était rien en comparaison de ce qu'on rapportait sur la beauté et sur toutes les qualités de sa fille (c'est elle qui est ma dame), et personne ne le méritait autant qu'elle. Vous avez donc déclaré que vous n'auriez de cesse de voir par vous-même pourquoi on parlait tellement d'eux partout. Vous avez quitté votre royaume après l'avoir confié à un régent et vous êtes allé en Tarmélide, déguisé, comme vos compagnons, en écuyer. Une fois là, vous êtes entré au service de monseigneur le roi et vous y êtes resté de Noël à la Pentecôte : ce jour là, vous avez découpé le paon à la Table Ronde sous le regard approbateur des cent cinquante chevaliers qui y étaient assis et chacun fut servi selon son désir ; cela vous valut d'obtenir la main de madame la reine - un modèle de toutes les vertus ! En même temps qu'elle, le roi vous fit le don le plus précieux qui ait jamais été offert en dot : cette Table Ronde que révèrent tant de chevaliers émérites.

15        Puis vous avez emmené ma dame dans votre ville de Logres où vous l'avez épousée, comme sa lettre le relate et, la nuit, vous avez partagé son lit. Mais on a mis à profit un moment où vous vous étiez levé afin d'aller faire vos besoins pour se jouer d'elle et la jeter dehors : celles et ceux à qui elle faisait le plus confiance l'avaient trahie. Depuis lors, vous avez eu pour compagne cette mauvaise femme que je vois là :[p.26] c'est elle qui a trahi sa maîtresse et l'a fait enfermer ; et cette Guenièvre-là pensait bien que ma dame avait été tuée. Mais Dieu ne voulut pas que la trahison demeurât ignorée, son action dénonce celle qui l'a commise : ma dame s'est échappée de sa prison, grâce au Tout-Puissant et avec l'aide de ce chevalier qui s'est mis hors-la-loi pour elle et a risqué sa vie en s'introduisant dans le donjon où elle était détenue, avant de l'emporter sur ses épaules, sans craindre le danger.

16        Après avoir longtemps vécu dans la misère avec les siens, ma dame a - Dieu soit loué ! - retrouvé sa seigneurie ; ses barons lui ont rendu sa terre et son héritage. Si elle l'avait voulu, elle aurait pu faire un beau mariage car il n'y a pas au monde d'homme, de si haut rang qu'il fût, qui soit fondé à la refuser pour ne pas se mésallier. Mais, ce qu'elle pense au fond de son cœur, c'est que, si elle vous perd définitivement, vous qui deviez être son fidèle époux, elle renoncera à se marier car elle considère que vous êtes faits l'un pour l'autre. Si vous étiez réunis, il n'y aurait pas de couple comparable : vous le meilleur des rois, elle, la meilleure des reines. C'est pourquoi, elle vous adjure de rentrer dans la fidélité que vous lui avez promise quand vous l'avez épousée et de lui faire justice de cette femme qui lui a suscité pareille querelle et que vous avez gardée auprès de vous contre la loi divine.

17        Si vous vous y refusez, ma dame vous dénie le droit, au nom de Dieu, de ses amis et d'elle-même, de conserver plus longtemps la dot qu'elle vous a apportée en tant qu'épouse, c'est-à-dire la Table Ronde,[p.27] que vous devez lui renvoyer, aussi bien fournie en chevaliers que vous l'avez reçue d'elle ; et gardez-vous d'en tenir une autre en votre demeure, car elle a un caractère unique dû à son prestige. Et vous, seigneurs chevaliers, qui êtes dits compagnons de la Table Ronde, je vous enjoins de ne plus porter ce nom, tant qu'un jugement équitable n'aura pas décidé qui s'en verra conférer l'honneur, car même le plus redouté d'entre vous risquerait de le payer cher.

          Quant à vous, seigneur, conclut-elle à l'adresse du roi, si vous-même ou un membre de votre maison voulez soutenir que ma dame n'a pas été prise en traître comme vous l'avez entendu rapporter, je suis prête à fournir la preuve de ce que j'ai dit, dans votre cour ou dans une autre, sans délai ou à une date qui devra être fixée. Et cela ne se fera pas déloyalement, en faisant intervenir un témoin suspect, mais grâce à un chevalier qui a vu et entendu lui-même tout ce qui s'est passé. Celui qui voudra le démentir devra donc être aussi sûr de ce qu'il soutient : c'est de cette façon que, lorsqu'une affaire aussi importante est en cause, on doit en faire la preuve, ou celle de son contraire."

18        Le discours de la demoiselle laisse toute l'assistance sans un mot et le roi lui-même ne sait plus que dire ni que faire. Il lève les yeux au ciel et multiplie les signes de croix, stupéfait de ce qu'il vient d'entendre. Se faire ainsi accuser le rend quasi fou de douleur et de honte et son visage laisse transparaître le trouble profond de son cœur.

          "Levez-vous, dame, dit-il à la reine ; il est légitime qu'on entende votre point de vue : expliquez-vous ! Car,[p.28] Dieu m'en soit témoin, si vous avez fait ce qu'on vous reproche, vous avez mérité la mort plus que tout autre pécheresse et vous avez honteusement abusé les gens : on vous considérait comme un modèle de vertu alors que, si cette accusation était fondée, vous seriez la plus déloyale et la plus perfide  des créatures." Elle se met debout, sans laisser paraître la moindre peur, tandis que rois, comtes et autres seigneurs se lèvent devant elle. Monseigneur Gauvain la précède, le visage si échauffé de colère que son visage cramoisi semble près de suer le sang.

19        La reine se tient devant le roi, mais c'est Gauvain qui prend la parole pour elle : "Demoiselle, déclare-t-il à la messagère, nous voulons savoir si c'est bien ma dame la reine, ici présente, que vous accusez. – De quelle reine voulez-vous parler ? Je n'en vois pas ; mais j'accuse cette personne, là, c'est elle qui a trahi ma maîtresse qui était aussi la sienne. – Ma dame n'a pas à craindre semblable accusation et, avec l'aide de Dieu, sa défense, sur ce point, sera assurée. Et, sachez-le, avant vous, jamais femme n'avait réussi à me faire sortir de mes gonds comme vous venez de le faire. Si la honte qui serait retombée sur mon seigneur ne m'avait, plus que la mienne, retenu d'agir, je vous aurais fait voir que vous vous êtes lancée dans la plus folle entreprise qu'une demoiselle ait jamais tentée ; car, même si tous ceux de votre pays l'attestaient sous serment, ce dont vous avez témoigné ne serait pas avéré pour autant."

20        [p.29] Et à l'adresse du roi : "Seigneur, je suis prêt à soutenir le droit de ma dame en duel judiciaire contre un chevalier ou plus, selon la décision de votre cour, et à prouver qu'elle n'est en rien coupable de la trahison dont cette demoiselle l'accuse, et qu'elle est bien votre épouse et légitime compagne, qui a été sacrée comme reine. – Incontestablement, chevalier, dit la messagère, vous m'apportez un démenti ; mais il ne serait pas malvenu de nous faire connaître votre nom." Il réplique qu'il ne l'a jamais caché à un chevalier ni, à plus forte raison, à une jeune fille et qu'il s'appelle Gauvain. Son interlocutrice sourit : "Que Dieu vous sauve ! Me voilà rassurée ! Car un homme de bien comme vous, un homme loyal, ne se risquerait pas, pour tout le royaume de Logres, à attester sous la foi du serment ce que vous venez de dire.

21        Je suis donc sûre que, si vous le prêtez, vous renoncerez au combat. Cela dit, il y a des réputations usurpées ; le moment venu, je verrai donc qui acceptera de défendre celle que j'accuse. Que chacun réfléchisse avant de s'y risquer ! Même si votre prouesse était plus grande qu'elle n'est, vous n'échapperez pas à une confrontation par les armes si l'idée ne vous fait pas reculer."

          Et sur ce, la demoiselle prend le chevalier Bertolai le Vieux par la main et l'amène devant le roi. "Engagez-vous, lui dit-elle, en votre nom et au nom de ma dame, à soutenir sa cause par les armes contre monseigneur Gauvain [p.30] ou contre un autre chevalier s'il s'en présente un pour vous opposer un démenti."

22        Bertolai s'agenouille devant le roi et se propose pour ce duel, aux conditions dites. Gauvain est très gêné de se voir opposer un champion si âgé ; quant à Dodinel, qui était assis aux pieds du roi, sa vue ne lui inspira que du mépris : "Vous voulez vous battre ? A votre âge ? A vous affronter, on ne peut que perdre honneur et bonne renommée ! Faites venir de votre pays le meilleur chevalier que vous pourrez y trouver, et alors, monseigneur Gauvain se mesurera à lui. Et si vous voulez, nous vous concéderons un avantage supplémentaire : amenez vos trois plus forts champions et il les combattra, aidé seulement de moi qui suis le moins bon des cent cinquante compagnons de la Table Ronde. – Si j'ai présenté cet homme, c'est que je le considère comme le meilleur chevalier de tout mon pays ; et si vous avez peur pour monseigneur Gauvain, prenez sa place !"

23        A ces mots, Dodinel se lève et jure qu'il veut bien être abandonné de Dieu s'il affronte jamais cet homme plus qu'il ne le ferait d'un cadavre. "Et, ajoute-t-il, je ne resterai pas à voir monseigneur Gauvain en découdre avec lui." Et il s'en va, crachant par terre de dépit. Mais il revient vite sur ses pas et, s'adressant au roi : "J'ai quelqu'un à proposer comme adversaire pour cet homme : Rioul de Caux. Ce n'est plus une jeunesse : sa renommée aux armes remonte au temps où votre père n'avait pas encore été fait chevalier et il y a plus de dix ans qu'il n'a pas quitté son lit.[p.31] Mettez-les face à face si vous voulez voir un duel entre deux revenants !"

24        Cette plaisanterie déclenche une hilarité générale. Cependant, le vieux chevalier est toujours à genoux devant le roi et insiste pour se battre. Arthur aurait préféré, s'il l'avait pu, calmer les deux partis. Ce pourquoi il déclare à la demoiselle qu'il fait se relever en lui tendant la main : "Chère et belle amie, la lettre de votre dame et ce que vous avez dit m'ont clairement mis au fait de l'accusation que vous portez. Mais je ne veux pas trancher une affaire de cette importance sans avoir demandé leur sentiment aux gens de mon conseil, car je ne voudrais pas qu'on me reproche de favoriser la reine ni de faire tort à votre maîtresse. C'est pourquoi, je vais vous donner une date - proche - à laquelle je réunirai tous mes barons.

25        Vous direz à celle qui vous a envoyée que je l'assigne à la Chandeleur. Ce jour-là, je serai à Brédigan, à la frontière entre Irlande et Tarmélide. J'y tiendrai ma cour, entouré de toutes les personnes de bon conseil que j'aurai partout pu réunir. Que votre dame fasse de même, car ma volonté est que ce litige soit arbitré conformément au jugement de nos deux cours. Vous lui direz aussi qu'elle prenne bien garde de ne rien avancer qu'elle ne puisse prouver ; sur la foi que je dois au Créateur, celle des deux qui sera convaincue de trahison ne saurait échapper, pour rien au monde, au châtiment que son crime lui aura mérité - et il sera tel qu'après ma mort on en parlera à jamais. Et vous, dame, ajoute-t-il pour la reine, soyez prête à vous défendre ce jour-là." Guenièvre répond qu'elle n'a pas besoin de se préparer davantage : elle se soumettra au jugement de la maison du roi - et que Dieu fasse qu'il lui soit favorable, puisqu'elle est innocente.

26        [p.32] Sur ce, la demoiselle prend congé et repart dans son pays sous les malédictions de tous ceux qui la voient s'en aller : plaise à Dieu que ce soit un départ sans retour ! Mais le roi et ses gens étaient consternés, car tous craignaient que tout ce qu'on leur avait dit ne fût que trop vrai.

          Le lendemain, le messager de Galehaut prit congé à son tour et le roi lui fit emmener les dix clercs les plus savants qu'on ait pu trouver dans tout son royaume. Tous partirent donc ensemble.

          Le conte laisse là le roi et revient à Galehaut.

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IV
Me Hélie de Toulouse explique ses songes à Galehaut

1         Celui-ci séjourna en Sorelois avec son compagnon jusqu'au retour du messager qui lui relata ce qu'il en était de l'accusation portée contre la reine. Cette nouvelle le plongea dans un mélange de tristesse et de joie : tristesse, parce qu'il était sûr que celle de Lancelot serait profonde, dès qu'il serait mis au courant ; joie parce que Lancelot resterait plus longtemps auprès de lui si le roi et la reine se séparaient. Cependant, il interdit [p.33] à tous les siens de le prévenir, tant il craignait son désespoir. Mais on ne put lui cacher la vérité longtemps : ce fut le chagrin de sa vie !

2         Prenant son compagnon par la main, il l'entraîna aussitôt dans une chambre où ils puissent parler en tête-à-tête ; la consternation se lisait sur le visage de Lancelot. Galehaut ne put pas ne pas s'en rendre compte. "Qui vous a fait tant de peine, cher doux ami ? – Une nouvelle que je viens d'apprendre, et qui me tuera, je pense." A ces mots, Galehaut comprend qu'il sait ce qui arrive à la reine, et il le regrette d'autant plus qu'il aurait préféré pouvoir le lui cacher. Feignant l'ignorance, il lui demande de quoi il veut parler. Et Lancelot lui raconte l'histoire de bout en bout, exactement comme elle s'était passée. "Je le savais déjà, mon tendre ami, mais je n'osais pas vous le dire : connaissant le fond de votre cœur, j'étais sûr que cela vous ferait souffrir ; et pourtant, une séparation entre le roi et la reine devrait vous plaire car ce serait le moyen pour elle et vous de partager sans obstacle les joies de l'amour.

3         – Ah ! seigneur, comment mon cœur pourrait-il être à la joie si je sais celui de ma dame à la peine ? – Ce n'est pas ce que je dis. Mais son comportement traduit à l'évidence ses sentiments ; il n'y a pas à s'y tromper : elle aimerait mieux être dame, à vos côtés, d'un petit royaume que [p.34] reine du monde sans vous. Si vous en êtes d'accord tous les deux, je vous donnerai le plus profitable des conseils. Je peux vous garantir que jamais deux amants n'ont eu autant de chance  et, si vous voulez me faire confiance et vous conduire en conséquence, l'avantage vous reviendra. – J'ai en effet bien besoin de conseils, désespéré comme je suis ; mais, quoi que ma dame ait à perdre, je ne m'en consolerai que si elle-même n'en éprouve aucun regret.

4         – Voici ce que je propose : si monseigneur le roi la répudie (ce dont Dieu la protège !... même si c'est ce que vous devriez souhaiter), je lui donnerai le plus beau royaume et le plus plaisant qui soit en terre de Bretagne et sur les miennes, celui où nous nous trouvons en ce moment, et je le lui garantirai par serment sur les reliques, dès que nous la verrons. Si l'avenir nous donne raison, qu'elle vienne ici et elle sera la souveraine non seulement du Sorelois mais de toutes les terres dont je suis le seigneur ! Vous pourriez vous voir au grand jour autant que vous en auriez envie, sans être obligés de vous cacher pour ne passer que de rares moments ensemble. Et si vous souhaitiez jouir, votre vie durant, d'un amour qui ne soit entaché ni de honte, ni de péché, vous pourriez vous unir par les liens du mariage : ni elle, ni vous ne sauriez faire un meilleur choix. Voilà mon plan pour que vos amours ne connaissent pas de fin.

5         – Rien ne saurait autant me plaire, si ma dame en était d'accord comme moi.[p.35] Seulement, ce qui m'effraie, c'est que le roi a juré sur les reliques de la faire mettre à mort, dès qu'il l'aura convaincue d'imposture. Mais je compte bien qu'elle ne sera pas seule à mourir, s'il plaît à Dieu, à la garde de qui je m'en remets. Et je vous en adresse la prière, au nom du Tout-Puissant, en son nom à elle - qui a une si grande amitié pour vous -, et au nom de cet amour que vous m'avez voué, qui est assez grand pour vous avoir fait sacrifier en un jour l'honneur de trente royaumes presque conquis."

6         Les sanglots lui coupent la parole et il tombe à genoux, mains jointes, aux pieds de Galehaut qui ne peut supporter de le voir ainsi et le relève en le prenant dans ses bras, pleurant comme lui à chaudes larmes. L'excès de leur douleur les fait tomber sans connaissance sur un lit où ils furent un temps avant de reprendre leurs esprits. Revenus à eux, ils continuent de se plaindre à fendre l'âme.

          Mais Galehaut, qui avait quand même plus de pondération et de maîtrise de soi, ne tarde pas à prodiguer des paroles de réconfort à Lancelot : "Rassurez-vous, ami cher, ce que vous m'avez entendu dire ne doit pas vous effrayer. Je vous aiderai autant qu'un homme peut le faire, mais je suis décidé à n'employer ni la force, ni la ruse, pour parvenir à mes fins, dussé-je y perdre mes terres, mes parents et ma vie.

7         Vous n'ignorez pas que je ne chéris personne plus que vous. Aussi, devez-vous faire de votre mieux pour me garder en vie - une vie qui me soit plaisante ! Vous le pouvez si vous le voulez. Vous savez,[p.36] sans risque de vous tromper, que j'ai fait beaucoup de choses pour vous que l'on m'a imputées à honte plus qu'à honneur et à folie plus qu'à sagesse. Dieu m'en soit témoin, je ne veux pas dire par là que je pense de même : à mes yeux, j'ai retiré honneur et profit de tout ce que j'ai fait pour vous et je donnerais tous les royaumes de la terre pour conserver votre compagnie et votre amitié. Si vous me les gardez intactes, c'en sera vite fini de tout mon chagrin. Mais si je vous perds, il ne me restera plus qu'à mourir.

8         C'est pourquoi, je vous en supplie, au nom de Dieu, faites tout ce que vous pourrez pour que nous ne soyons pas séparés ; quand vous serez auprès de ma dame, conseillez-lui, comme moi, d'accepter ma proposition : qu'elle nous permette de rester ensemble ! Si votre amour est partagé, vous devriez avoir envie de passer tous vos jours avec elle, - et alors, nous serions tous les trois réunis, sans risque d'avoir à nous quitter.

          Il faut que vous le sachiez : j'avais fait un projet que, seule, la crainte de vous mécontenter m'a retenu de mettre à exécution ces jours-ci. Ç'aurait été commettre la première félonie de ma vie mais je m'y serais résolu, poussé par la peur de la mort et la force de l'amour.

9         Mon plan était le suivant. Je profiterais de la première fois où le roi Arthur viendrait par ici pour marcher contre lui avec toutes mes troupes, en chevauchant de nuit comme de jour, afin de le surprendre avant qu'il ait su mon approche. J'aurais pénétré dans son campement avec cent de mes meilleurs chevaliers, en laissant les autres au plus près, dans la forêt, pour les avoir sous la main en cas de besoin. Ceux qui m'auraient accompagné auraient dissimulé leurs armes sous leurs vêtements et auraient, sur mon ordre, enlevé [p.37] la reine, sans qu'on me reconnaisse. Puis, je l'aurais fait amener ici. J'aurais ainsi disposé à jamais de vous et de votre cœur. Mais j'ai fini par me dire que j'aurais trop de honte à agir de cette façon et que, si ma dame s'en indignait, vous pourriez en perdre la raison, ou même la vie, car je connais assez le fond de votre cœur pour savoir que sa colère suffirait seule à vous conduire à cette extrémité.

10        – Par Dieu, seigneur, répond Lancelot, vous m'auriez tué ! Vous lancer dans pareille entreprise sans son consentement ! Si elle l'avait désapprouvée, ma vie n'aurait plus été que tristesse. – Que Dieu me sauve, je ne me fâcherai pas avec vous à ce propos. Seule, la pensée du mal que j'aurais pu vous faire m'en a détourné ; celle des autres ne m'aurait pas arrêté, même si toutes les belles actions que j'ai pu accomplir avaient dû être effacées par ce forfait. Mais un cœur malheureux se laisse souvent aller à commettre de grandes fautes pour ne plus l'être."

11        Après avoir longuement parlé de leurs malheurs, les deux compagnons se redonnent courage en se promettant de s'aider l'un l'autre.

          Puis Galehaut convoque les clercs que lui avait dépêchés le roi Arthur pour s'entretenir avec eux de ce dont il était en souci. Quand ils se furent rendus à son appel, il les emmena dans sa chapelle, avec Lancelot pour seul témoin. Une fois les portes soigneusement fermées, il leur tint un discours marqué au coin de la sagesse et de l'éloquence qui étaient les siennes : il était passé maître dans l'art de la parole.

12        [p.38] "Seigneurs, le roi Arthur vous a mandatés auprès de moi parce que je suis dans l'embarras. Nous devons donc lui en savoir gré, vous et moi : vous, de ce qu'il vous tienne pour les clercs les plus savants et les plus sages de son royaume ; moi, de ce qu'il vous ait envoyés afin de m'éclairer. Il vous rend le plus bel hommage qui soit, et à moi le plus grand service car, dans la situation où je me trouve, je n'ai besoin que de conseils. Tout le reste, je l'ai. Je possède plus de terres, de bois et de biens qu'il n'en faudrait à un plus grand seigneur que moi ; j'ai corps et cœur vaillants - n'était l'inquiétude où je suis ; et mes parents sont gens de grand mérite. Mais tout cela ne me sert de rien, au contraire : si je n'avais que la vingtième partie de toutes ces richesses, je ne m'en porterais que mieux. La maladie dont je suis atteint ne peut être soulagée de cette façon. Elle est différente de toutes les autres : vous voyez que je suis grand et robuste, je ne souffre de rien en aucune partie de mon corps et je crois n'avoir jamais été plus capable d'efforts physiques qu'à mon âge.

13        Mais c'est mon cœur qui est touché. Le mal qui le ronge me tue à petit feu : j'en ai perdu le boire et le manger, sans parler du sommeil. La seule origine que je lui voie, c'est une crainte que j'ai conçue il y a peu. Mais je suis incapable de dire ce qui m'est arrivé en premier, la crainte ou le mal : tout s'est produit en même temps. C'est pour cela que je vous ai fait venir et c'est à ce sujet que j'ai grand besoin de vos conseils. Efforcez-vous de m'éclairer, je vous en prie, pour Dieu d'abord, ensuite pour l'amour du roi Arthur et pour votre honneur, et pour vous assurer la reconnaissance d'un homme tel que moi."

14        [p.39] Galehaut n'en dit pas plus. Celui qui prend alors la parole était un clerc très âgé, un homme de science et de sagesse, maître Hélie de Toulouse. "Vous aurez de la difficulté à trouver quelqu'un qui sache traiter votre mal sans avoir, d'abord, posé un diagnostic précis. Le cœur souffre souvent de maux contre lesquels la médecine des hommes s'avère impuissante ; pour en venir à bout, il faut avoir recours aux remèdes de Notre-Seigneur : prières, méditations, aumônes, jeûnes, conseils de pieuses personnes et considération de Dieu.

15        Mais, il y a une seconde sorte de maladie qui peut atteindre le cœur et être guérie par des moyens humains, c'est le ressentiment. Le remède pour qui a été victime d'un forfait, c'est de se faire rendre justice : de cette façon, le cœur malade guérit et retrouve la santé. Par exemple, si demain vous étiez en butte à la honte et au déshonneur, votre cœur se porterait mal tant que vous ne vous seriez pas débarrassé de ces imputations en rendant la pareille à vos offenseurs ; après s'être fait justice, il serait libéré de la souillure et du poison qui l'entachaient et, du coup, de sa préoccupation et de sa colère.

          Le cœur en proie au ressentiment est sensible à toutes les violences et à tous les maux qui troublent le corps. Il ne peut pas facilement prendre son parti des coups portés au corps, car sa fierté lui fait prendre à son compte [p.40] la honte qui en découle. Le corps n'est guère que l'habitacle du cœur, honoré ou honni, comme l'est une maison selon qu'elle abrite un homme de bien ou un méchant. Battu et maltraité, il oublie tout, sitôt guéri. Mais le cœur reste malade, il ne cesse de se regarder au miroir de sa honte et il ne sera pas guéri avant de s'en être débarrassé, comme je vous l'ai expliqué. Voilà ce dont le cœur est capable et ce qu'il exige.

16        Pour finir, je vous décrirai une troisième maladie du cœur, celle qui le fait le plus souffrir. Ce sont les gens dépourvus de sagesse qui en sont atteints, et elle est si grave qu'il est très difficile d'y porter remède : c'est ce qu'on appelle le mal d'amour. L'amour procède d'un attendrissement du cœur par l'intermédiaire de la vue et de l'ouïe. Quand, attiré par ces appâts, le cœur s'enflamme d'amour, il poursuit sa proie, et, s'il parvient à l'atteindre, de deux choses l'une : ou il est guéri, ou il en meurt. Le retour en arrière lui est difficile car, une fois maître de sa proie, il est condamné à croupir en prison comme s'il l'avait manquée [p.41] - sauf qu'il peut s'y complaire : de douces paroles, une compagnie agréable allègent sa peine et lui donnent de la joie, dans l'attente de voir son désir comblé. Car, quoi qu'il en soit des sentiments du cœur, le corps ne peut que voir et entendre. Mais au milieu de toutes ces satisfactions, l'Amour connaît aussi bien des souffrances qui sont, pour lui, autant de crève-cœur : il a peur de perdre l'objet aimé et il s'inquiète de soupçons infondés. Voilà les maux qui accablent le cœur et font obstacle à la guérison du corps.

17        Je vous ai donc expliqué quelles sont les trois maladies qui peuvent frapper le cœur. Les prières et les aumônes guérissent la première ; rendre affront pour affront vient à bout de la deuxième. Mais la troisième est la plus dangereuse, car il arrive souvent que le cœur ne veuille pas entendre parler d'une guérison qui serait, pourtant, à sa portée. Un cœur tendre a d'autant plus de difficulté à recouvrer la santé qu'il lui préfère son mal.

          Comme vous m'avez dit que vous aviez le cœur malade, je vous ai exposé les trois possibilités ; vous êtes nécessairement atteint d'une de ces maladies. Maintenant, il faut nous en dire plus sur votre mal et sur ce que vous ressentez. Si la science peut quelque chose pour vous, vous ne tarderez pas à être soulagé, car je ne doute pas qu'il y ait, parmi nous, des plus compétents et plus sages clercs [p.42] de Bretagne, et qui ont fait la preuve tant de leur science que de leur vertu.

18        – Par Dieu, maître, je vous fais confiance ; ce que vous m'avez révélé sur les mystères du cœur suffirait, à soi seul, pour que je m'en remette entièrement à vous de me conseiller sur une question de vie ou de mort. Je vais donc vous dire, à vous et à vos collègues, comment s'est déclarée ma maladie. Mais jurez-moi d'abord, sur les reliques des saints, de me dire toute la vérité, sans rien me cacher, de ce que vous pourriez découvrir grâce à votre science, que cela doive me réjouir ou m'affliger."

19        Après qu'ils s'y sont engagés conformément à sa demande, il reprend la parole : "Un songe me fait craindre le pire, seigneurs ; je l'ai fait il y a peu et en deux fois." Et il leur relate ces rêves que vous avez entendu rapporter précédemment. Le récit de Galehaut les plonge dans un abîme de perplexité. "Quel songe bizarre !" disent-ils. "Seigneur, déclare maître Hélie, pour élucider une question si importante et voir quelles en seraient les conséquences, il faudrait que nous puissions prendre tout notre temps. Vous devez donc nous accorder un délai pour déchiffrer le sens de votre rêve, si nous voulons éviter d'être pris de court, car il y a là matière à de longues réflexions pour tout philosophe, si savant soit-il." Galehaut leur demande de combien de temps ils souhaitent disposer. "Neuf jours suffiront"[p.43] répondent-ils. Il les leur accorde "à condition que vous me direz aussitôt ce à quoi vous avez abouti." Ce qu'ils promettent de faire.

20        Sur ce, les clercs quittent la chapelle. Cependant qu'approche la date à laquelle Galehaut avait convoqué ses vassaux, ils se consacrent avec application à leurs recherches : chacun d'eux s'est installé dans une chambre vide, tranquille, à l'écart des gens et du bruit. Tous se voient révéler bien des mystères, comprennent bien des choses. Le neuvième jour, ils se réunirent ; chacun à son tour dit ce qu'il lui avait été donné de voir et ils confièrent tous à maître Hélie ce qu'ils avaient compris. Il déclara que cela suffisait pour le moment. Le délai écoulé, Galehaut les fit venir devant lui et leur demanda le résultat de leurs travaux.

          Le premier répond qu'il n'a rien trouvé qui puisse aider à interpréter le songe.

21        "Je ne vais pas m'en tenir là, fait Galehaut. Rappelez-vous que vous m'avez juré de me dire tout ce que vous auriez découvert, sans rien me cacher. Respectez fidèlement ce serment, les uns et les autres ; sinon, je vous considérerai tous comme parjures." Le premier clerc reprend la parole et déclare qu'au cours de la divination qu'il avait pratiquée il avait vu quelque chose de prodigieux, "mais dont la signification m'échappe : c'était vraiment une vision mystérieuse. Je vais tout vous dire.[p.44] Je voyais un lion de grande taille s'approcher depuis les îles au milieu d'une foule d'animaux et de l'autre côté, c'est-à-dire de l'est, en venait un autre, couronne en tête, lui aussi accompagné de beaucoup d'animaux, mais en moins grand nombre que le premier.

22        Quand les deux hardes se furent rejointes, la bataille s'engagea entre elles, et les bêtes de l'Est allaient avoir le dessous quand surgissait un énorme léopard, imposant et sûr de sa force, qui dévalait une colline et, prenait position contre celles de l'Ouest, réussissant, à lui seul, à stopper leur avance et à les contenir. Le lion qui était leur chef s'approchait alors du léopard, lui faisant fête comme peut le faire un animal ; puis il se rendait auprès du lion couronné et il baisait son encolure ; ce dernier prenait alors le pas sur l'autre et les animaux de l'Est en faisaient autant avec ceux de l'Ouest. Voilà ce que j'ai vu, mais je n'ai pas pu poursuivre assez mes recherches pour savoir qui étaient les deux lions et le léopard. – Sur votre serment,[p.45] n'avez-vous rien vu de plus ? – Si, seigneur, j'ai vu que le plus fort des deux lions, celui qui s'était humblement incliné devant l'autre, emmenait le léopard avec lui dans le pays d'où il était venu, et ils y demeuraient longtemps ensemble jusqu'au jour où le léopard s'en allait. Et le lion se retrouvait seul, si affligé que tout son corps se mettait à enfler et qu'il finissait par en mourir. Je n'ai pas eu le temps d'en voir davantage."

23        Ce furent là ses derniers mots. C'était un clerc de grande valeur, qui s'appelait Boniface le Romain.`

          Galehaut resta longtemps muet, plongé dans ses pensées, comme s'il n'était plus conscient de rien. Quand il eut retrouvé la parole, ce fut pour interpeller le clerc qui était assis à côté du premier, maître Elimas de Radole, en Hongrie : "A votre tour, maître." Il répète ce qu'avait dit Boniface, mais ajoute : "Moi, je sais qui est le lion couronné : c'est monseigneur le roi Arthur ; et le lion qui venait de l'Ouest, c'est vous. Mais je n'ai pas pu découvrir qui était représenté par le léopard. Ce que je sais, c'est ce qu'il en adviendra de votre compagnonnage ; mais, je vous en supplie, tenez-moi quitte de mon serment pour que je n'aie pas à vous dire le reste. – Impossible, vous êtes obligé d'aller jusqu'au bout. – C'est lui qui sera la cause de votre mort. Cela doit arriver, ou la science ne m'a jamais rien appris." Et il termina en disant que c'était là tout ce qu'il avait vu et compris.

24        [p.46] Un autre lui succéda, lui aussi très sage et très savant, qui reprit ce qu'avait dit Elimas ; et il en fut de même des quatre suivants. Mais le huitième avait davantage à dire. Il était originaire du royaume de Logres et natif de Sindenort, une citadelle située à sept lieues anglaises de ce lieu que Merlin appelle le château du Gué-aux-Bœufs ; c'est là que, d'après lui, à la fin des temps, science et sagesse se concentreront. Ce clerc s'appelait maître Pétrone ; c'est lui qui a mis par écrit les prophéties de Merlin et a fondé la première école d'Oxford. Il était savant dans chacun des sept arts universitaires, mais s'était spécialisé en astrologie parce qu'elle permet à l'esprit de l'homme de pénétrer plus avant dans les secrets du passé et de l'avenir. C'est donc lui qui prit la parole le huitième.

25        "Seigneur, dit-il à Galehaut, l'étude de votre songe m'a révélé tout ce que notre science était capable d'y découvrir. Ces savants clercs vous ont dit que l'un des lions est monseigneur le roi Arthur et que vous êtes l'autre. Quant au léopard, voici ce que j'en sais. C'est, après le lion, le fauve le plus sauvage ; ses crocs, ses griffes et son agilité le rendent redoutable. Dans votre songe, il représente l'homme qui a été l'agent de la paix conclue entre vous et [p.47] monseigneur le roi ; on le reconnaît à ce qu'il a fait s'incliner les vôtres devant nous. Et de même qu'il n'y a pas - le lion mis à part - de plus noble bête que le léopard, il n'y aura pas de plus grand chevalier que lui - un seul mis à part -, mais il y en aura un, qui aura pour père le fils du roi mort de chagrin, c'est-à-dire le léopard de votre songe. J'ai encore vu une chose : il ne lui a fallu qu'une heure pour vous prendre le cœur et une autre pour vous ravir l'honneur ; il ne lui en faudra qu'une troisième pour vous arracher la vie, à moins que le serpent qui, toujours dans votre songe, vous brûlait la moitié du corps ne vous en protège : ce serpent, c'est la reine, ou une dame ou demoiselle de son entourage. Je n'en sais pas plus."

26        Le neuvième à s'exprimer était maître Agarnice de Cologne, lui aussi grand homme de science et de bien. "Maître Pétrone a bien parlé, seigneur, et il a complètement élucidé votre songe. Mais comme chacun doit être fidèle à la parole donnée, je vais vous dire une chose supplémentaire que les autres n'ont pas bien vue comme moi : il s'agit d'une rivière que vous devez franchir sur un pont de quarante cinq planches. Dès que vous arriverez à la dernière, vous serez obligé de sauter à l'eau (à cet endroit, le courant sera profond et le bord encore loin) : vous ne pourrez pas retourner en arrière car toutes les planches s'effondreraient sous vos pas. Après avoir touché la surface de l'eau,[p.48] vous coulerez à pic, sans parvenir à remonter : là est donc fixé le terme de votre vie.

27        Chaque planche compte pour une année, un mois, une semaine ou un jour mais je ne sais pas laquelle de ces quatre durées est la bonne. Cependant, je n'affirme pas qu'il vous soit impossible de vivre plus longtemps, car un examen attentif m'a permis de voir que le pont se prolongeait au delà de la rivière ; certes, le léopard de votre songe enlevait plus de planches qu'il n'en laissait ; mais, d'après moi, il pourrait tout aussi bien les remettre en place."

28        Ce discours plonge Galehaut dans la stupéfaction et Lancelot encore plus que lui. C'est alors que le dixième clerc, maître Hélie de Toulouse, prit la parole : il dépassait en sagesse tous ceux qui en étaient des exemples et il en savait plus qu'eux dans beaucoup de domaines. "Seigneur, dit-il à Galehaut, vous avez entendu s'exprimer les plus sages et savantes personnes de toute la Bretagne et, si un conseil peut être utile, personne, plus que vous, n'en a besoin. Mais, si on vous a bien expliqué quelle serait la cause de votre mort, on vous a laissé dans le vague quant à sa date exacte, et vous aurez du mal à trouver qui puisse vous la dire ; l'intelligence humaine a des limites : elle ne peut, à tous coups, découvrir ce dont elle est en quête et le faire savoir. L'Ecriture Sainte nous apprend que les desseins de Dieu sont si secrets que nous ne pouvons ni les appréhender, ni les révéler.

29        Cependant, la science peut parvenir à en pénétrer certains : ne sommes nous pas faits à l'image de Dieu ? L'interprétation de l'Ecriture Sainte nous permet de connaître une partie de l'avenir,[p.49] mais une partie seulement. Il n'y a que l'Omniscient qui le sache tout entier. – Ceux que j'ai entendu parler jusqu'à présent, maître, ont, je crois, respecté leur serment de me dire ce qu'ils avaient appris ; mais il n'en est pas de même pour vous ; et pourtant, je désire plus encore écouter ce que vous, vous avez à me dire : dès le début, je vous ai déclaré que je m'en remettrai à vos avis, plutôt qu'à ceux de n'importe quel autre clerc, pour tout ce qui concerne ma vie et ma mort car, de même que personne aussi bien que vous n'a su me parler de ma maladie, de même, me semble-t-il, personne ne pourrait me donner de conseils plus pertinents que les vôtres sur ma conduite.

30        C'est pourquoi, je vous somme, sur votre serment, de me dire à quoi ont abouti vos recherches, comme ceux qui vous ont précédé. Quand vous m'aurez fait part de ce que vous avez découvert, il me restera à entendre vos conseils, si Dieu vous a fait capable de m'en dispenser. Et si nous constatons qu'il n'y a rien à faire, alors, qu'il en soit selon la volonté de Notre-Seigneur, car aucune puissance ne peut prévaloir contre la sienne. Cependant, je crois que ce me serait un grand soulagement,[p.50] d'apprendre au moins, de votre bouche, ce qui m'attend, que ce soit bon ou mauvais.

31        – Puisque vous me faites plus confiance qu'aux autres, seigneur, vous seriez d'autant plus chagriné si je vous annonçais un malheur, et d'autant plus content s'il s'agissait d'événements favorables. Il est donc préférable que vous vous en teniez à ce qui vous a été dit. Quant à moi, j'aimerais mieux - à supposer que je sache ce qu'il en est - vous prédire un avenir souriant que des jours sombres. – Parlez-donc ! Vous ne pouvez pas m'annoncer de plus mauvaise nouvelle que celle de ma mort, dont on m'a déjà beaucoup parlé. – J'ai, d'abord, des choses à vous dire en privé, seigneur, et même en tête-à-tête, sans aucun témoin." Et il ordonne lui-même aux clercs de se retirer, ce qu'ils firent tous, sans exception. "Mais vous voulez bien que mon compagnon, qui est ici, reste avec nous ?" (En disant cela, Galehaut pensait à Lancelot).

32        – Quand on veut soigner une plaie, on ne doit pas tant faire plaisir au blessé qu'utiliser un traitement efficace ; la guérison ne vient pas de l'agrément du cœur mais d'un remède adapté. Il vous faut donc faire ce que je vous demande, ou vous ne pourriez pas compter sur moi comme sur un maître. Or, je ne voudrais à aucun prix que nous fussions trois à entendre ce que je veux vous dire ; je sais bien que vous souhaiteriez [p.51] ne rien cacher à ce chevalier, mais ma volonté est que notre entretien ait Dieu pour seul témoin."

33        Sur ce, le maître se tut, et Lancelot, sur un regard de Galehaut, se leva aussitôt et quitta la chapelle, saisi d'angoisse et d'une douleur qui lui ôtait tout courage ; il se précipita dans une chambre où, après avoir fermé la porte derrière lui, il donna libre cours à son chagrin, soupçonnant que son compagnon s'attendait à mourir par sa faute. Cependant qu'il gémit et se lamente, maître Hélie entreprend Galehaut : "D'après moi, seigneur, vous êtes un des plus sages princes de ce temps ; et je sais que, s'il vous est arrivé de commettre une folie, ç'a plus été par générosité de cœur que par manque de réflexion. Voici une petite leçon qui vous sera profitable : gardez-vous de dire, devant celui ou celle que vous chérissez du fond du cœur, quelque chose qui risque, à votre connaissance, de lui faire du mal, car, autant que faire se peut, on doit éviter d'irriter ou de peiner l'être aimé.

34        Ce que j'en dis là, c'est en pensant à ce chevalier qui vient de sortir. Je sais que vous avez pour lui tout l'amour qui peut attacher l'un à l'autre deux loyaux et fidèles compagnons et vous auriez souhaité qu'il fût présent à notre entretien ; mais il vaut mieux qu'il en soit autrement car peut-être aurait-il entendu des propos qui auraient mis son cœur en peine ou qui l'auraient rendu honteux ; et peut-être en aurait-il été plus affecté que vous ne le serez. Pourtant, vous n'accordez pas moins d'importance qu'il ne le fait à ce qui est bon pour lui et peut le mettre en joie ;[p.52] mais il y a plus de bon sens et de raison dans votre cœur que dans le sien. – A vous entendre, je pense que vous le connaissez bien. – Je le pense aussi. Pourtant, tout ce que j'ai entendu dire de lui, c'est que celui grâce à qui la paix a été conclue entre monseigneur le roi et vous est le meilleur chevalier de ce temps. Il est représenté, dans votre songe, par le léopard que nous avons vu, nous aussi, au cours de nos recherches.

35        – Mais, est-ce-que le lion n'est pas un animal plus redoutable que le léopard et sa puissance n'est-elle pas plus grande ? – Assurément. – Ce qui me fait penser que le meilleur des chevaliers aurait plutôt dû être figuré par un lion. – Par Dieu, beaucoup ne se seraient pas montrés aussi subtils que vous ; mais, je vais vous faire une réponse franche et facile à comprendre. Il est actuellement le meilleur des chevaliers, mais il en viendra un qui le surpassera ; c'est ce qu'a prédit Merlin qui ne s'est jamais trompé. – Connaissez-vous son nom, maître ? – Je l'ignore, car je n'ai pas cherché à le savoir. – Alors, comment pouvez-vous être sûr qu'il sera dépassé par un autre ? – Ce que je sais, c'est que le meilleur chevalier du monde, c'est celui qui accomplira les aventures de Bretagne, après avoir occupé le dernier siège laissé libre [p.53] à la Table Ronde. Merlin le représente symboliquement en lion.

36        – Et ce Bon Chevalier dont vous parlez, savez-vous quel sera son nom ?" Et comme il répond qu'il n'en a aucune idée : "Alors, comment pouvez-vous être sûr que ce n'est pas le premier de ces chevaliers qui accomplira les aventures de Bretagne ? – Je sais, sans risque d'erreur, que c'est impossible, car il serait incapable de s'asseoir sur ce siège où aucun chevalier qui s'y soit risqué n'a connu d'autre sort que la mutilation ou la mort ; et il n'est pas tel qu'il puisse accomplir l'aventure du Graal.

37        – Que dites-vous là, maître ? Toutes les qualités du chevalier, il les a. Comment pouvez-vous affirmer qu'il échouerait à coup sûr à ce à quoi tout autre, en effet, n'oserait même pas rêver ? Il est assez hardi pour l'entreprendre et le mener à bien. – Cela n'a rien à voir. Il ne pourrait pas recouvrer les qualités nécessaires. Car celui qui accomplira cette aventure du Graal devra rester, de sa naissance à sa mort, vierge et chaste, sans aimer dame ou demoiselle. Or, le chevalier dont vous parlez n'est ni l'un ni l'autre. Je connais mieux le fond de son cœur que vous ne l'imaginez."

38        [p.54] Galehaut rougit de honte, mais posa une autre question : "Au nom de Dieu, maître, ce chevalier qui occupera le siège vacant à la Table Ronde, vous imaginez-vous qu'il puisse lui être supérieur aux armes ? – Je vais vous répondre. Je sais bien qu'il est le meilleur de notre temps, et même le meilleur qu'il y ait jamais eu en Grande-Bretagne. Et j'irai jusqu'à dire qu'en duel personne ne pourrait le battre. Mais Merlin - qui ne nous a encore jamais trompés - dit : 'De la chambre du roi mutilé, sortira, aux confins du royaume des Lisces, dans la sauvage Forêt des Aventures, la Bête mystérieuse qui sera considérée comme un prodige sur les plateaux de la Grande Montagne. Elle sera différente de toutes les autres, avec sa tête et son mufle de lion, son corps et ses pattes d'éléphant ; son sexe et son nombril seront ceux d'une vierge immaculée ; son cœur sera dur et dense comme l'acier que l'on ne peut fléchir, ni attendrir ; sa parole sera celle d'une femme réfléchie et son inspiration, celle d'un juste juge.

39        Telle sera la Bête, et toutes les autres s'écarteront sur son passage et lui feront fête. Elle accomplira les aventures de Grande-Bretagne, et ce sera la fin de leurs périls et de leurs mystères. Son apparence donne à entendre qu'aucun chevalier n'en imposera comme celui qu'elle figure, car le lion est le plus noble des animaux,[p.55] et que nul ne l'égalera aux armes, puisque l'éléphant est le plus fort de tous. Son sexe et son nombril révèlent qu'il sera chaste et vierge, puisqu'ils sont ceux d'une vierge. Son cœur sera hardi, étranger à la peur et à la couardise, et jamais découragé d'agir ; enfin, semblable à une femme méditative, il parlera peu.

          D'après tout cela, vous pouvez comprendre que ses prouesses  n'auront  pas  grand  chose  à  voir avec celles des autres preux.        – Assurément, maître, elles devront être bien grandes pour être incomparables à celles de mon chevalier. Je ne pensais pas qu'il pût y en avoir un qui lui soit supérieur. Mais, dites-moi : connaissez-vous aussi quelque prophétie qui le concerne ?

40        – En effet. Merlin dit que, du roi mort de chagrin et de la reine de douleur, naîtra un mystérieux léopard qui sera fier, courageux et vaillant ; tout en étant de tempérament gai et enjoué, sa hardiesse et sa violence au combat dépasseront celles de tous ceux qui l'auront précédé ; avec cela, charmant et l'objet de tous les désirs. Si vous connaissez le père du chevalier qui vient de sortir, vous n'aurez pas de mal à comprendre que cette prophétie parle de lui, car on s'accorde à penser qu'il a plus d'exploits à son actif que tous ceux qui ont porté les armes avant lui en Bretagne. – Son père, qui était roi de Benoÿc, est mort de chagrin et la reine, sa mère, a eu l'immense douleur [p.56] de perdre en même temps son mari et son fils qui était encore au berceau : il n'y a aucun doute là dessus.

41        Je sais aussi que nul n'a autant de grâce ni de charme que lui, et qu'on se dispute sa compagnie. Quant à sa prouesse, elle est si grande qu'il a bien droit au titre de "léopard des chevaliers". Mais vous en savez plus sur lui que je ne l'imagine et je vois bien que vous êtes la fleur des clercs, comme l'or est la fleur des métaux. – On dit autre chose aussi dans les prophéties de maître Marabon qui naquit du temps où la Bretagne était encore païenne : 'Seule, la faiblesse de la chair pourra l'empêcher de surpasser tous les animaux de la terre, les lions comme les autres.' Je sais que cela a été écrit pour le chevalier dont nous parlons et, s'il s'était gardé chaste et vierge, le monde entier se serait perdu dans la contemplation de ses hauts faits."

42        Tandis que Galehaut s'absorbe dans cette triste pensée, c'est maître Hélie qui le relance : "Savez-vous ce qu'a dit Merlin avant que la dame du Lac ait fait sa connaissance ? 'Du fier léopard et du lignage de Jérusalem naîtra le lion qui inspirera plus de crainte que tous les autres animaux ; des ailes finiront par lui pousser et elles couvriront le monde.' Ce léopard doit représenter votre chevalier, ou je n'y comprends rien.[p.57] – Par Dieu, maître, c'est bien possible, en effet. Mais parlez-moi encore des prophéties de Merlin : elles me font grand plaisir à entendre. Y en a-t-il qui me concernent ?

43        – Mais oui ! 'Du côté des îles de Jédares, un mystérieux dragon prendra son essor au royaume de la Belle Géante. Il survolera le monde dans tous les sens, et toutes les terres où il se posera trembleront devant lui. Quand il arrivera au Royaume aventureux, il aura tant grandi et forci qu'il aura trente têtes d'or, plus belles et plus riches que n'était la première ; l'ombre de son corps et de ses ailes couvrira l'univers. Et quand il sera près de s'être soumis tout le Royaume aventureux, le léopard l'arrêtera, le fera reculer et se mettre à la merci de ceux qu'il allait vaincre. Puis, ils s'aimeront au point de ne faire qu'un et de ne pas pouvoir se passer l'un de l'autre. Enfin, le serpent à la tête d'or lui prendra le léopard et lui ravira sa compagnie pour mieux s'en soûler à sa place !

44        Tel sera, selon Merlin, le vol de ce grand dragon qui vous représente à l'évidence ; quant au serpent, c'est madame la reine qui aime déjà le chevalier (ou l'aimera) d'un amour sans pareil.[p.58] Si vous-même avez autant d'amour pour lui, votre cœur ne pourra pas supporter d'être séparé de lui, vous ne l'ignorez pas. – J'en prendrais mon parti pour un temps, mais pas s'il s'agissait d'une séparation définitive. Je l'aime du plus profond de mon cœur et jamais je n'ai eu semblable attachement pour un homme qui ne soit ni de ma famille, ni de mon pays. Mais je ne vois pas comment il pourrait être la cause de ma mort, sauf s'il venait à mourir avant moi, car je n'imagine pas vivre après la sienne ; je n'aurais plus goût à rien en ce monde : c'est ce qui me fait penser que je ne pourrais pas lui survivre. Ce que je ne comprends pas non plus, c'est ce que vous m'avez dit de la reine : selon moi, il n'a aucune dame, ni demoiselle en tête. Et si cela lui arrivait, je serais le premier à le savoir.

45        – Les choses se passeront comme je vous l'ai dit, dès qu'elle s'en donnera la peine, je vous le garantis. Je suis même persuadé qu'elle s'y est déjà mise, et elle arrivera sans doute à ses fins. Sachez encore qu'il vous sera donné d'en voir une conséquence des plus mystérieuses. On a porté sur elle l'accusation la plus ignoble dont une épouse puisse être l'objet : il faut y voir, d'après moi, une punition de ce péché - et non d'un autre - qu'elle a commis en se montrant infidèle à cet homme de bien qu'est son mari. C'est parce que je voulais vous en parler que j'ai fait sortir ce chevalier qui vous est si cher : j'aime mieux me faire détester de vous pour vous avoir mis au courant du mal qu'elle commet,[p.59] plutôt qu'il ne l'ait entendu lui-même, et je vous sais suffisamment sage et prudent pour penser que ce que je vous dis restera entre nous. C'est pourquoi, je vous adjure, au nom de votre honneur et de votre gloire, de ne rien répéter à ma dame qui puisse lui faire honte, de même que vous souhaiteriez que je taise vos intentions si vous m'en faisiez la confidence, car beaucoup de ce que je viens de vous dire, si cela venait à être su, me vaudrait d'être considéré comme un traître ayant agi par haine. Prenez garde, je vous en prie, à ne pas me nuire, et aussi à mon honneur, comme vous voudriez que je le fasse pour vous.

46        – Votre recommandation est inutile, mon maître : je ne divulguerais jamais rien de ce que vous m'aurez révélé et qui gagnerait à rester secret. D'autre part, je n'aurai garde d'oublier votre conseil : ne jamais tenir à quiconque des propos blessants, sauf à vouloir faire état de ses écarts de conduite. Je dois donc cacher ce que vous m'avez appris à ma dame et à mon très cher compagnon, pour ne pas leur faire de peine. Je connais le fond de son cœur :[p.60] s'il savait qu'on parle de lui et de la reine, on ne le verrait plus à la cour, car il ne pense pas à mal et il n'y a pas plus scrupuleux que lui sur ce chapitre. – Tenons-nous en là, les faits parleront d'eux-mêmes. Vous avez raison, mais je sais presque tout de ce qu'il en est, et je regrette qu'il ne puisse en advenir autrement. Et de même que vous vous en remettriez plus volontiers à moi qu'à un autre pour une affaire grave, de même je vous ai révélé ce que je ne voudrais pour rien au monde dire au roi ni à la reine, ni même à votre compagnon.

47        – Vous m'avez clairement expliqué tout ce dont vous m'avez parlé, maître ; toutefois, j'aimerais vous consulter encore sur un point qui me tient particulièrement à cœur : ce pont de quarante cinq planches que je devrai franchir, selon celui qui s'est exprimé juste avant vous ; il m'a dit que chacune d'elles pouvait représenter une année, un mois, une semaine ou un jour, et qu'il n'y avait pas d'autre possibilité... mais qu'il ignorait la bonne. C'est pourquoi, je vous demande, s'il vous plaît, de me dire la vérité. – Ne vous préoccupez pas de cela : l'homme, qui est exposé aux aléas de la vie en ce monde [p.61] ne peut que perdre tout contentement et toute joie de vivre s'il connaît l'heure de sa mort, tant celle-ci est un sujet de frayeur. Et si la mort du corps est si redoutée, à plus forte raison devrait-on craindre celle de l'âme.

48        – Sur la foi que je vous dois, maître, si je vous demande de me dire quand je mourrai, c'est précisément pour œuvrer au salut de mon âme et éviter de la perdre, ce qui est, en effet, une mort combien plus épouvantable que celle du corps. Soyez-en sûr : si l'homme charnel que je suis doit en souffrir, mon âme n'aura, s'il plaît à Dieu, qu'à s'en réjouir, car je m'appliquerai à faire le bien avec plus de zèle et d'empressement que si je devais mourir à un âge normal. Et c'est ce qu'à coup sûr il me faudrait faire, quand je pense à tout le mal que j'ai commis dans ma vie, à ravager les villes, à chasser les gens de chez eux, à les dépouiller et à les tuer.

49        – Vous auriez, en effet, grand besoin de réparer tout le mal dont vous vous êtes rendu coupable : toutes les guerres de conquête que vous avez menées n'ont pu que vous laisser accablé sous le poids de vos péchés ; il n'y a pas lieu de s'en étonner. Et si, sachant la date de votre mort, vous vous efforciez de travailler au salut de votre âme,[p.62] ce serait en effet une bonne chose.

          Mais, d'un autre côté, cette connaissance pourrait recéler un grand danger, comme cela s'est déjà produit. Un livre rapporte qu'il y avait, en Ecosse, une très grande dame qui avait longtemps mené une vie de débauche. Un pieux et saint ermite vivait non loin de là, au fond de la forêt. Elle le connaissait et lui rendait de fréquentes visites, si bien qu'à force d'entendre ses vertueux propos, elle changea complètement de vie. Un jour, il eut la révélation, en songe, qu'elle n'avait plus qu'un mois à vivre. Il lui apprit le temps qui lui restait et l'exhorta donc instamment à ne plus penser qu'à faire le bien.

50        Quand elle sut quel jour il lui faudrait mourir, saisie d'épouvante, elle se mit à trembler de tout son corps. La faiblesse de la chair lui fit perdre de vue le salut de son âme et elle sombra dans le désespoir. Dès que la pensée de la mort lui eut fait oublier celle du salut, le diable prit possession d'elle. Lorsque le saint homme l'apprit, il implora, dans les larmes, la miséricorde de Notre-Seigneur, au moment de la messe où il Le tenait dans ses mains, le suppliant de ne pas permettre que le démon se rende maître de cette pécheresse qu'Il avait appelée à Son service. Et Dieu, qui ne demande qu'à venir à l'aide de ceux qui ont recours à Lui d'un cœur sincère, entendit  sa prière :[p.63] une voix retentit dans la chapelle, disant que le Tout-Puissant l'avait exaucé et qu'il lui suffirait de toucher la dame pour la guérir.

51        Il se rendit dans la demeure de la possédée qui se mit à crier à sa vue : c'était le démon qui la tourmentait à cause de la présence du saint homme. Mais, dès qu'il eut fait le signe de la croix sur elle et qu'il l'eut touchée, le diable sortit de son corps en poussant des cris et des hurlements à faire trembler la terre. Quand elle eut retrouvé la raison et compris que c'était son manque de foi qui était à l'origine de tout, elle renonça au monde, fit couper ses belles tresses et prit l'habit religieux. Elle se retira, avec une autre femme pour toute compagnie, en haut d'une colline, à l'abri de rochers où elle vécut dans la pauvreté jusqu'à sa mort.

52        Vous pouvez donc voir que, si la crainte est une bonne chose, le désespoir est ce qu'il y a de plus dégradant, puisque, dès que cette femme perdit l'espérance, elle ne fut plus habitée du Saint-Esprit mais hantée par le démon.

          La même chose arriva à saint Pierre, qui s'enfonça dans l'eau, sitôt qu'il perdit confiance - voilà le danger auquel on est exposé quand on connaît le jour de sa mort. C'est pourquoi, nul ne doit chercher à le savoir car la faiblesse de la chair met dans un état d'épouvante, source, à son tour, de désespoir. Mon conseil est donc de renoncer à pareille folie, de vous remettre entre les mains de Dieu et de vous appliquer à faire le bien comme si vous aviez tout le temps devant vous.

53        [p.64] – Plaise à Dieu, maître, que je ne me laisse pas aller au désespoir si vous m'apprenez le jour de ma mort. Je ne suis pas un homme de si peu de foi. Je dois, au contraire, m'estimer heureux du temps qui me sera donné pour réparer. Dieu m'a permis, jusqu'à ce jour, de disposer de plus de puissance et d'honneur que n'importe qui de mon âge, fût-il de plus haute naissance que moi. Je considère donc que ce sera une grande marque d'amour de Sa part si, après m'avoir laissé jouir des plaisirs de ce monde, Il m'accorde de pouvoir prétendre à la joie sans fin de l'au-delà. Moins il me reste de temps à vivre, plus je m'efforcerai de mériter la vie éternelle. C'est pourquoi, je vous prie de me répondre, d'après ce que vous en savez, car vous ne seriez pas un loyal conseiller si vous ne me disiez pas tout ce qui a trait au salut de mon âme.

54        Et si vous me cachez la vérité, j'en appellerai au Sauveur du monde, - puisse-t-Il mettre votre âme dans la situation où se trouverait la mienne, si je pèche parce que vous auriez refusé de me donner l'enseignement de votre magistère, puisque je m'en suis remis à vous pour tout, et que Dieu, dans Sa grande justice, rend à chacun selon ses œuvres.[p.65] Veillez donc, sur votre salut, à me conseiller comme il le faut et à ne pas tricher sur le temps qui me reste à vivre, pour me faire plaisir : sachez-le bien, je serais moins pressé de faire le bien si je pensais avoir plus de temps devant moi.

55        – Puisque vous en avez appelé au salut de mon âme, fait-il sans retenir ses larmes, je n'ai plus d'excuse à vous taire la vérité. Vous me voyez partagé entre satisfaction et regret. Satisfaction, parce que je vous sais si sage que vous n'en vaudrez que mieux. Regret, parce qu'un homme accompli comme vous l'êtes déjà et comme vous auriez pu le devenir encore davantage si votre vie avait suivi son cours naturel, ne devrait pas connaître une fin prématurée. Cependant, je ne vous dirai pas le jour et l'heure exacts de votre mort parce que je ne trouve pas de terme fixé qui exclue la possibilité que vous le dépassiez. Et si vous viviez plus longtemps, vous penseriez que je vous ai menti. Je me contenterai donc de vous indiquer une date au delà de laquelle vous ne pourriez voir votre existence se prolonger qu'à une seule condition ; mais il se peut aussi que vous ne l'atteigniez pas."

56        [p.66] Sans hésiter, il marche à la porte de la chapelle qui était fraîchement peinte de blanc et il y trace, à l'aide d'un morceau de charbon de bois, quarante cinq cercles noirs au dessus desquels il écrit : "Symboles des années" ; puis, au dessous, quarante cinq cercles plus petits, surmontés de la mention : "Symboles des mois" ; et il fit encore deux fois la même chose avec des cercles de plus en plus petits et les deux inscriptions disaient : "Symboles des semaines" et "Symboles des jours".

57        Cela fait, il montre à Galehaut les quatre lignes de cercles qu'il a dessinées et lui en explique le sens. "Voici représentées les quarante cinq planches qui déterminent la fin de votre vie avec leurs quatre significations possibles : années, mois, semaines ou jours. Gardez tout votre sang froid devant ce que je vais vous montrer, seigneur, car vous n'avez guère eu l'occasion de contempler aussi grands mystères. Sachez que, si ces cercles demeurent intacts comme ils sont, votre vie suivra son cours naturel et vous mourrez dans quarante cinq ans. Si l'un d'eux ou plusieurs s'effacent (cela se produira sous vos yeux), c'est autant d'années en moins que vous aurez à vivre. Il en sera de même pour les mois et les semaines ; quant aux jours, il vous en reste [p.67] au moins autant que de planches.

58        Il tire alors de son sein un mince livret et l'ouvre. "Cet ouvrage, dit-il à Galehaut, recèle à la fois le secret et le sens de toutes les adjurations qui se font par la force des mots ; il pourrait me révéler la vérité de tout ce dont je suis incertain. Si je voulais m'y efforcer, il me donnerait le pouvoir de déraciner les arbres, de faire trembler la terre et remonter les fleuves à leur source. Mais sachez que s'en servir expose à de grands dangers. Quand monseigneur le roi Arthur ne parvenait pas à se faire expliquer ses songes, tous les savants clercs eurent recours à ce livre et comme je me trouvais alors à Rome, ils allèrent ouvrir l'armoire où il était rangé ; mais celui qui s'en chargea ne se méfia pas : il ignorait la force d'esprit et d'âme qu'il fallait avoir pour s'en servir et, au cours de sa lecture, il perdit la vue, l'usage de ses membres et la raison, au moment où il allait découvrir la signification du 'lion de l'eau', du 'médecin qui n'utilise pas de médicament' et du 'conseil de la fleur'.[p.68] C'est pourquoi, je vous le répète, restez calme : vous n'avez encore jamais contemplé ces effrayants mystères (oui, vous aurez peur !) que je vais découvrir à vos yeux."

59        Il va prendre sur l'autel une croix rehaussée d'or et de pierres précieuses ainsi que la custode où était le corps de Notre-Seigneur. "Prenez cette boîte, dit-il en la remettant à Galehaut ; elle contient ce qu'il y a de plus sacré au monde ; et moi, je tiendrai en main l'objet le plus vénérable après elle : la croix. Tant que nous les aurons sur nous, nous n'aurons rien à craindre."

          Après s'être assis sur un siège de pierre, il ouvre le livre, y cherche un passage et entame une longue lecture ; une chaleur l'envahit, son visage rougit, son front et toute sa figure ruissellent de sueur, puis, il se met à pleurer à chaudes larmes.

60        A le regarder, Galehaut se dit qu'il doit voir quelque chose qui lui serre le cœur. Le maître continue de lire, jusqu'au moment où il ne peut plus retenir des gémissements de fatigue et de douleur. Le temps de se ressaisir, il reprend sa lecture, mais ce qu'il lit le fait trembler de frayeur.

          Une épaisse obscurité ne tarde pas à envahir la chapelle, si impénétrable qu'on se serait cru au fin fond de l'abîme. Une voix s'élève, inspirant l'épouvante et si tonitruante qu'on l'entendit dans toute la cité de Sorhan. Galehaut en est complètement assourdi ; il pose la custode par terre devant lui, s'allonge à plat ventre et la reprend entre ses mains,[p.69] en ayant grand soin de ne pas la lâcher des yeux, car les ténèbres n'étaient pas sans l'effrayer et le vacarme de la voix lui avait si bien donné le vertige qu'il n'entendait, ni ne voyait plus rien. Quant à maître Hélie, il gisait évanoui au milieu de la chapelle, la croix sur la poitrine.

61        L'obscurité se dissipe et la lumière du jour revient ; le clec reprend conscience, non sans gémir à fendre l'âme ; il regarde autour de lui et demande à Galehaut comment il se sent. "Bien, grâce à Dieu", répond-il.

          C'est alors que la terre se mit à trembler. "Appuyez-vous contre ce siège : la chair ne peut soutenir la vue de tels mystères." Galehaut obéit, tenant toujours la custode à la main, cependant que le maître s'adossait contre un pilier de pierre. Ils avaient l'impression que la chapelle s'était mise à tourner. Quand ce fut fini, Galehaut vit passer par la porte - qui avait été soigneusement fermée - une main, puis un bras, revêtu, de l'épaule au coude, d'une large manche de soie violette tombant jusqu'à terre ; un tissu de soie blanche couvrait l'avant-bras. Le bras était étonnamment long et la main, rouge comme braise,[p.70] tenait une épée de même couleur qui, à la pointe, laissait s'écouler un sang rouge qui tombait goutte à goutte.

62        L'épée se dirigea tout droit sur maître Hélie comme si elle voulait le frapper en pleine poitrine pour le tuer. Il fut saisi de terreur, pensant sa dernière heure arrivée, mais il interposa la croix entre son corps et l'épée qui virevoltait autour de lui, cherchant toujours à l'atteindre ; à chaque coup dont il était menacé, il opposait la croix. Puis, il la voit s'écarter et aller droit sur Galehaut qui tend la custode devant lui, comme il avait vu maître Hélie le faire avec la croix, si bien qu'elle finit aussi par s'éloigner de lui ; tenue à bout de bras, elle s'approche du mur où avaient été tracés les cercles de charbon et, à coups si brutaux qu'elle s'enfonce, à chaque fois, d'un demi-pied dans la pierre de taille, elle efface entièrement quarante et un de ceux qui représentaient les années et le quart du quarante-deuxième. Après quoi, elle disparaît par la porte, comme elle y était apparue.

63        [p.71] Galehaut en resta muet de stupeur et il lui fallut un certain temps pour retrouver la parole : "Vous avez bien tenu votre promesse, maître, car vous m'avez, d'après moi, donné à contempler les prodiges les plus mystérieux qui aient jamais été, et vous avez fait en sorte que je sache clairement combien de temps il me reste à vivre, c'est-à-dire entre trois et quatre ans. Voilà qui me rassure et sachez que cette connaissance me fera mener une meilleure vie : aucun homme de mon temps n'a fait autant de bien que j'en ferai ces trois ans durant ; et je vous garantis que jamais je ne ferai une triste mine qui révélerait ce qui m'attend, mais je m'efforcerai au contraire, plus qu'auparavant, d'avoir l'air gai.

64        – Vous montrer ces signes qui annoncent clairement votre mort m'a consterné. Cependant, vous avez encore une possibilité de vivre au delà de ce terme, mais il y faudrait une intervention de la reine. Si vous pouviez faire en sorte que ce chevalier demeure auprès de vous, vous seriez sûr de vivre plus longtemps, puisque seule son absence pourra être la cause de votre mort. Il vous reste à faire belle contenance en attendant de voir ce que va donner l'avenir. Toutefois, ne parlez pas de vos intentions à votre chevalier, ni à quelqu'un d'autre. Il y a des secrets que l'on doit garder pour soi."

V
Projets de Galehaut. Annonce d'un épisode ultérieur :
Les deux ponts du royaume de Gorre
 
 

1         Mettant fin à leur entretien, ils sortent de la chapelle ; mais si Galehaut fait bonne figure, maître Hélie a tout l'air d'un homme épuisé de fatigue et de lassitude.

          [p.72] Galehaut rentre chez lui, pour y trouver un Lancelot toujours en proie à la même douleur, mais qui, l'entendant venir, se lève et essuie ses yeux rouges et ses paupières gonflées. Comme il le connaissait bien, il s'empressa de lui demander ce qu'il avait. "Mais, rien, seigneur ! – Ne soyez plus inquiet, mon cher et doux compagnon : je viens d'apprendre des nouvelles qui ont de quoi me réjouir... et vous aussi, puisque, je le sais, ce que vous avez, c'est que vous êtes inquiet pour moi."

2         Lancelot se réjouit de lui voir un air souriant et se persuade qu'il lui dit la vérité. "Dites-moi, seigneur, qu'en a-t-il été de ces quarante-cinq planches ? Et pourquoi avoir décidé de me faire sortir ? Vous avez dû tenir des propos qui ne m'auraient pas fait plaisir : j'ai très peur que ce clerc ne sache quelque chose sur mes relations avec la reine. – Non, ce n'est pas pour cela que vous avez dû vous en aller, et il n'a pas été question de la reine dans notre entretien. Cela n'empêche pas maître Hélie de savoir, aussi bien que moi, qui vous êtes : il m'a parlé de vous comme du 'fils du roi mort de chagrin et de la reine de douleur' ; et aussi de beaucoup de sujets qui ne vous concernaient pas. Mais la vraie raison pour vous faire sortir, c'est que je voulais me confesser à lui : il disait que, sans cela, il ne pourrait pas répondre à mes questions. Et maintenant, grâce à Dieu, je suis beaucoup plus serein que je ne l'étais au moment où vous avez quitté la chapelle, car j'ai appris de sa bouche que j'ai quarante-cinq ans à vivre devant moi."

3         (Ce qu'il en disait, c'était pour rassurer Lancelot). "Pour finir, il m'a expliqué [p.73] que le serpent de mon rêve, qui m'arrachait la moitié de mes membres, représentait la mort qui me frapperait, à moins qu'elle ne me ravisse un membre de ma famille ou de mon entourage. Or, jamais on n'a vu prédiction si à propos, ce qui m'amène à faire confiance à ce clerc sur tout le reste ; à peine sorti de la chapelle, j'ai croisé un messager venu m'annoncer la mort de ma mère : c'était elle la parente que je devais perdre. Et si vous ne m'aviez jamais été secourable qu'en cette occasion, je ne saurais assez vous en savoir gré. Sans vous, ma peine aurait été sans bornes et sans issue. Mais, de penser à vous a calmé mon chagrin. Et pourtant, avant de vous connaître, je n'ai aimé personne autant qu'elle. Allons, puisque vous voyez que je n'ai plus rien à craindre, réjouissez-vous avec moi." Lancelot répond que rien ne saurait autant le mettre en joie que l'assurance de sa longue vie à venir. Le seul malheur qu'il avait craint était qu'il en fût autrement.

4         Galehaut s'efforce de garder courage et affiche un air plus content et souriant que son cœur ne l'est, mais c'est pour ne pas inquiéter son compagnon. Ils restèrent à Sorhan jusqu'à la date à laquelle Galehaut avait convoqué ses vassaux. La veille au soir, quand il les sut tous arrivés, il prit Lancelot à part, afin de lui parler en tête-à-tête.

5         "Ami cher, je vous aime trop pour vous cacher quoi que ce soit. Je peux vous assurer sur la foi et l'amour que je vous porte, que depuis le premier jour de notre compagnonnage, je n'ai eu aucun secret pour vous, sauf à vous taire ce qui aurait pu vous faire honte ou mal, faute de pouvoir y remédier.[p.74] Au temps de ma jeunesse, un de mes maîtres - un sage ! - m'avait donné ce conseil, car, disait-il, 'on ne doit pas faire de peine à un ami, ni lui parler de ce à quoi on ne peut rien changer'; Peut-être bien vous ai-je tu quelque chose de ce genre ; d'où la raison de cet entretien. J'ai convoqué mes vassaux ici, à une date que j'ai fixée, sans vous dire pourquoi. Je vais le faire maintenant car je ne dois ni ne veux rien entreprendre sans avoir votre avis. Puisque nous sommes compagnons, si je ne dois pas avoir autorité sur vous, vous ne pouvez, non plus, prétendre à l'emporter de beaucoup sur moi. Mais vous descendez d'une famille plus grande et plus noble que la mienne : vous êtes fils de roi et mon père n'était qu'un modeste prince. Donc, s'il nous advient quelque occasion de gagner honneur ou richesse, vous devez en bénéficier le premier, parce que vous êtes d'une plus haute naissance que moi.

6         Voici à quoi j'ai pensé. Si j'ai convoqué mes barons pour demain, c'est que mon intention est de me faire couronner roi ; mais il n'est pas question que je le sois, si vous ne l'êtes d'abord : je vous prie donc et vous requiers de l'accepter. Nous partagerons le pouvoir sur toutes mes terres, avec l'accord de mes vassaux qui vous feront hommage comme à moi et prêteront le serment de vous aider fidèlement et loyalement à vous défendre contre tous ceux qui voudraient vous disputer cette seigneurie. Nous serons couronnés ensemble [p.75] le jour de Noël, là où monseigneur le roi Arthur tiendra sa cour. Et le lendemain, nous ferons mouvement avec tous nos hommes pour reconquérir le royaume de Benoÿc dont Claudas de la Terre Déserte vous a spolié. Nous le traquerons partout et, si nous pouvons le trouver et nous emparer de lui, nous lui réserverons le châtiment dû à un traître et à un meurtrier. Vous avez trop attendu pour venger la mort de votre père, l'usurpation de votre héritage et toutes les souffrances que votre mère a endurées.

7         Depuis notre rencontre, c'est la première fois que je retrouve l'envie de guerroyer : la justice a trop tardé à passer. Acceptez, je vous en prie, mon doux et cher compagnon, qu'il en soit ainsi. Vous disposerez du Sorelois qui est un si riche et beau domaine, et vous serez le maître de vingt-neuf autres royaumes. Je me charge aussi de reconquérir, par amour pour vous, celui dont vous êtes l'héritier légitime : il me sera plus cher que le mien et que toutes les terres du roi Arthur."

8         – Je ne peux faire hommage à personne, seigneur, sans l'autorisation expresse de ma dame : elle me l'a interdit. Et comment oserais-je m'y risquer, alors qu'elle ne veut même pas que je le fasse au roi Arthur ? Je ne veux pas non plus exposer la vie de mes compagnons pour rentrer en possession de ce qui me revient ou pour faire quelque conquête. Je pense pouvoir y arriver beaucoup plus facilement [p.76] et avec plus d'honneur. – Comment avez-vous l'intention de vous y prendre, cher seigneur ? Quel moyen est plus honorable que la force pour recouvrer une terre dont on est l'héritier légitime ? – J'aspire à devenir si passé maître en chevalerie, avec l'aide de Dieu et la vôtre, que je n'aurai plus d'ennemis assez audacieux pour occuper fût-ce un pied de ma terre, et qu'ils prendront tous la fuite sans m'attendre.

9         – Que Dieu vous exauce et qu'Il me permette d'assister à l'accomplissement de vos vœux ! Mais je ferai quelque chose de plus pour vous, si je le peux : je vais m'entremettre auprès de la reine pour qu'elle vous engage à accepter ma proposition. Je connais assez le fond de votre cœur et le sien. Elle ne souhaiterait pas vous voir seigneur, même du monde entier, si cela devait - et ce serait le cas - lui ôter une partie de son pouvoir sur vous ; elle aurait trop peur de perdre votre compagnie, si vous deviez succomber à l'attrait des honneurs et de la fortune. Quant à vous, vous ne donneriez pas cher d'une souveraineté qui vous ferait perdre son amour.

10        – Sur ce point, vous me connaissez bien, en effet, seigneur. J'aimerais mieux rester comme je suis plutôt que d'être roi et de jouir d'honneurs et de richesses qui nous exposeraient, elle et moi, à nous perdre l'un l'autre, et je ne souhaite détenir de puissance qu'autant qu'il lui plaise.[p.77] Mais l'amour que vous n'avez cessé de me témoigner fait que je suis prêt à agir comme vous le voudrez, à moins qu'elle ne s'y oppose. Et je pense la connaître assez pour penser qu'il n'y a rien qu'elle vous refuse, si vous l'en priez avec instance. Quant à cet honneur que vous souhaitez me conférer, je vous donne ma parole que je ne le recevrai qu'après vous, sauf si j'y suis contraint et forcé." Ce soir là, ils ne s'en dirent pas plus. La joie régnait dans toute la demeure de Galehaut qui dîna avec ses principaux barons : trente rois et plus de cent autres princes comptaient au nombre des convives.

11        Le lendemain, après la messe, Galehaut réunit ses vassaux et leur expliqua pourquoi il les avait réunis : "Vous êtes tous mes hommes, seigneurs : vous devez donc m'assister fidèlement chaque fois que j'en ai besoin ; et si je vous ai envoyé chercher, c'est parce que ce besoin n'a jamais été plus grand : il y va de ma vie. En fait, j'avais deux raisons d'avoir recours à vous. D'abord, parce que je craignais pour ma vie et pour mes amis ; ensuite à cause d'un projet dont je vous parlerai après.

          J'avais fait deux cauchemars qui m'avaient effrayé. C'est pourquoi, je vous ai demandé d'amener avec vous toutes les personnes de bon conseil que vous connaîtriez. Mais, Dieu merci, entre temps, les plus savants interprètes ont si bien élucidé ces songes [p.78] qu'ils m'ont entièrement rassuré.

12        Cependant, j'ai encore besoin de vos avis sur un autre sujet car je suis en proie à un grave souci. Voici ce qu'il en est. Il faut vous dire que j'ai eu l'ambition de m'emparer des terres du roi Arthur jusqu'au jour où, par la volonté de Notre-Seigneur, nous avons conclu la paix. Quand je vous ai fait mander, l'autre jour, mon intention était de me faire couronner à Noël, là où il tiendrait sa cour. Mais, j'ai changé d'avis : je dois, auparavant, avoir réglé une affaire dont je ne vous parlerai pas aujourd'hui parce qu'il est encore trop tôt ;  le moment venu, vous serez mis au courant.

          Vous n'ignorez pas que je suis entré en relation avec le roi Arthur dont la maison rassemble tous ceux qui se distinguent par leur valeur et leur prouesse. J'ai donc décidé, tel que je suis, d'y vivre quelque temps, car ce séjour me sera très profitable. Pour être un preux digne de ce nom, il faut y avoir été admis. C'est pourquoi, je veux en être, moi aussi, et y rencontrer tous ces vaillants.

13        Quand j'en aurai terminé avec cette affaire dont vous ne pouvez, à présent, savoir le fin mot, je vous ferai connaître le jour que j'aurai choisi pour mon couronnement. Je vous demande instamment, sur la fidélité que vous me devez et sur notre mutuelle amitié, d'y venir tous ; plus nombreux vous serez, plus je m'en réjouirai. Mais, en attendant, vu l'étendue et la dispersion de mes terres, je ne pourrai pas y être aussi souvent que par le passé. Il me faut donc trouver un homme d'expérience et de sens [p.79] qui soit loyal et vertueux, qui déteste les méchants et aime la justice : je les lui confierai et il s'acquittera, à ma place, de mes tâches, en veillant à les accomplir d'une façon qui soit à mon profit et à mon honneur. Et comme, à moi seul, je ne peux en savoir aussi long que vous tous réunis, je compte sur vos avis.

14        Faites en sorte de choisir un homme de bien, qui me fasse honneur, à moi et à mes terres, un homme intègre qui s'applique à se rendre utile, car c'est la ruine et la mort d'un domaine que de tomber entre les mains d'un régisseur dépourvu de ces qualités. Je veux encore qu'il soit quelqu'un de riche et de puissant, afin de pouvoir lui faire payer cher une éventuelle forfaiture."

          Comme ils étaient incapables de se mettre d'accord (les uns penchant pour le roi des Cent Chevaliers, les autres ayant une préférence pour le roi Peneor), le duc des Cloies prit la parole. Il était trop vieux pour pouvoir encore monter à cheval, mais si décidé et énergique qu'il se refusait à voir une affaire d'importance être réglée en son absence ; il se faisait donc porter en litière dans les assemblées où il savait que ses conseils pourraient être utiles, et c'était un si sage chevalier que seul un homme d'étude aurait pu l'être davantage.

15        Le désaccord qui régnait entre les barons lui déplut fort. Il se leva comme il put et, s'appuyant sur une table, déclara assez haut pour que tous l'entendent : "Ah ! Insensés que vous êtes ![p.80] Vous avez des yeux et vous ne voyez pas, et vous parlez sans savoir. Si j'avais encore la force et l'âge de tel que je vois ici, il y a longtemps que cette dispute serait terminée, car je n'aurais pas tant attendu pour vous dire à tous ce que je pense. Sur toutes ces terres, il n'y a guère qu'un sage et un demi-sage ; mais celui qui n'en est un qu'à moitié a tant d'autres qualités qu'elles compensent cette imperfection. Si vous voulez m'écouter, je vous dirai de qui il s'agit, car je suis sûr qu'il est tel que monseigneur le souhaite, et qu'il est irréprochable." Personne n'ose s'opposer à lui : sage comme il était, on risquait, en le contredisant, de passer pour un fou. Tous l'approuvent donc et promettent de s'en tenir à son avis.

16        Le duc rappelle alors Galehaut, qui s'était écarté et se rapproche. "Seigneur, ces gens s'en sont remis à moi de cette affaire parce que j'ai plus vu et plus vécu qu'eux tous. Ils veulent que je choisisse un homme qui réponde à ce que vous avez demandé, et je vais vous en nommer un qui vous mettra tous d'accord. Son portrait ? C'est un homme sage dont les conseils sont judicieux, avec toutes les qualités d'un bon juge : il fait respecter le droit de chacun, sans jamais faire de passe-droit ; il est énergique, actif et n'épargne pas sa peine quand il y va de son honneur. – Par Dieu, que de qualités ! Nommez-le moi, je m'en tiendrai à votre conseil. – Je vous déclare, sur Dieu,[p.81] que c'est le roi Baudemagus de Gorre. – J'ai toujours pensé qu'ils étaient peu nombreux, sur mes domaines, à être aussi sages que lui. Je dois donc me réjouir de voir assurer la régence de ce royaume par semblable homme de bien."

17        Il appelle aussitôt le roi Baudemagus qui s'approche. "Je vous charge de tenir à ma place toutes les terres qui dépendent de moi. Sur ma vie et sur votre honneur, ne faites pas mentir le témoignage que le duc des Cloies a porté sur vous. – Cher seigneur, je n'ai pas besoin d'une seigneurie plus vaste : et encore, je ne m'occupe pas aussi bien de mon fief qu'il le faudrait pour le salut de mon âme. Je serais un mauvais régent de vos domaines, qui sont si vastes, puisque je ne suis déjà pas un trop bon régisseur du mien, qui est modeste. – Inutile de refuser : c'est un ordre. Puisque telle est ma volonté, vous n'avez aucun moyen de vous dérober : c'est un devoir, et que vous êtes capable d'assumer. – Je ne saurais pas me faire obéir d'un peuple sauvage et orgueilleux comme celui d'ici.

18        – Tous ceux qui auraient l'audace d'outrepasser vos commandements, je le leur ferais payer cher, je vous le jure ; vous n'auriez qu'à dire. Il me semble [p.82] qu'avec l'aide de quelques hommes sages et de bon conseil, je pourrais gouverner toutes les contrées qui s'étendent sous la voûte du ciel.

          Et vous, mes hommes-liges, qui avez répondu à mon appel, je vous ordonne de lui prêter assistance en toutes occasions, sauf contre moi. D'autre part, comme j'ignore l'avenir et que, peut-être, après vous avoir quittés, je ne reviendrai plus, je veux que le roi Baudemagus me jure, en votre présence, de se comporter loyalement avec moi et avec mon peuple. S'il se trouve que je passe de vie à trépas, il transmettra mes terres à mon neveu et filleul, Galehodin. Et vous, vous me jurerez de vous opposer à lui, s'il manquait à son serment, et d'aider le jeune homme à défendre son droit, comme un homme-lige y est tenu avec son seigneur."

19        Galehaut fait alors apporter les reliques. Il reçut d'abord le serment du roi Baudemagus et de tous ses vassaux. Puis, il fit jurer au roi des Cent Chevaliers et à ses parents de ne pas revendiquer une part de son héritage, s'il venait à décéder, ce qu'ils promirent et jurèrent à son gré. C'est ainsi qu'il remit sa terre à la garde du roi Baudemagus.

20        Ce Baudemagus était seigneur du pays de Gorre qui est limitrophe du royaume de Norgales. Compte tenu de son étendue, c'est la terre la mieux défendue de toute la Grande-Bretagne, car elle est entourée de tous côtés de rivières profondes [p.83] et de marais si fangeux qu'on ne peut s'y risquer sans perdre la vie ; du côté du royaume de Logres, la rivière qui est large, profonde et boueuse, s'appelle Ténèbre.

          Pendant toute la durée des Temps aventureux, une très mauvaise coutume fut en vigueur dans le pays : tous les chevaliers de la cour du roi Arthur qui y pénétrèrent furent empêchés d'en repartir jusqu'au jour où ils furent libérés grâce à la prouesse de Lancelot qui était parti au secours de la reine, au péril du Pont de l'épée, comme le rapporte l'authentique Conte de la Charrette.

21        Cette coutume fut instaurée dès la première année des aventures, quand le père du roi Arthur déclara la guerre au roi Urien, l'oncle de Baudemagus, parce qu'il voulait qu'Urien devienne son vassal et que celui-ci refusait d'en entendre parler. Le conflit fut long, et Uterpendragon y subit des pertes plus sévères qu'Urien. C'est alors que ce dernier se mit en route pour Rome afin d'y être entendu en confession par le pape. Il se dissimula sous les hardes d'un pauvre pèlerin, mais on le reconnut, on l'appréhenda et il fut livré à Uter qui le jeta en prison. Malgré ses dures conditions de détention, il n'accepta pas de renoncer à la possession de sa terre. Finalement, on l'amena devant un de ses châteaux, où Uter avait fait dresser un gibet [p.84] pour le pendre s'il persistait dans son refus. Il répondit qu'il ne céderait jamais : "Plutôt mourir pour défendre mon droit que vivre dans la pauvreté et le déshonneur", dit-il.

22        Mais son neveu Baudemagus, qui se trouvait dans le château et qui était l'héritier légitime de son oncle, ne put supporter de le voir supplicier. Il se démit en son nom, de toute la terre, en échange de la vie d'Urien, geste qui lui valut beaucoup d'estime : c'était un beau début de faire passer la vie de son oncle avant le désir de posséder sa terre après lui. C'est ainsi que le pays de Gorre tomba entre les mains d'Uter : à force de ravages et de massacres, il en fit quasiment un désert. Puis, Urien le reconquit, grâce aux habitants qui le lui rendirent, et il fit pendre tous ceux qui y avait été établis par l'usurpateur. Peu de temps après, il fit couronner Baudemagus et lui légua tous ses domaines pour le récompenser de sa loyauté et pour lui témoigner son amitié.

23        Aussitôt après le couronnement de son neveu, Urien quitta le monde et se retira dans un ermitage, loin de son pays.

          Baudemagus grandit en force, prit de l'assurance et, réfléchissant à la façon de repeupler son royaume, décida que ce serait aux dépens d'Uter, puisque c'était lui qui l'avait saccagé. Il fit construire, sur la rivière qui séparait la Grande-Bretagne du pays de Gorre, deux ponts étroits qui aboutissaient, du côté de sa terre, à une haute tour ronde fortifiée [p.85] où il installa des chevaliers et des hommes d'armes. Dès qu'un chevalier, une dame ou une demoiselle voulait passer, on s'emparait d'eux et ils devaient jurer de rester là jusqu'au jour où ils seraient libérés grâce aux exploits d'un chevalier.

24        C'est ainsi que le royaume de Gorre se peupla de gens de Bretagne exilés et réduits en servitude. Quand, après la mort d'Urien, Arthur devint roi à sa place, il eut l'intention de rétablir la situation, mais, attaqué de plusieurs côtés en même temps, il dut faire face, ce qui l'empêcha d'intervenir.

          Au début des aventures, la population de Gorre avait suffisamment augmenté (le flot des exilés y avait beaucoup contribué) pour que le roi Baudemagus décide de faire démolir les deux ponts et de les remplacer par deux autres dont la construction était des plus étranges. Le premier consistait en une planche de bois de seulement trois pieds de large qui passait entre deux eaux, d'une rive à l'autre, à mi-profondeur de la rivière.

25        Le second avait encore plus de quoi surprendre :[p.86] il était constitué d'une lame d'acier, semblable à celle d'une épée, aussi luisante et tranchante qu'on avait pu la faire ; elle n'avait pas plus d'un pied de large, était scellée, sur chacune des deux rives, dans un gros tronc d'arbre et protégée de la pluie par un auvent.

          Le Pont entre-deux-eaux fut gardé par un très vaillant chevalier depuis le début des aventures jusqu'à la délivrance de la reine Guenièvre et au départ des exilés. Le Pont-de-l'épée avait été confié à un autre preux, du nom d'Acadoès mais qui était mort avant que Galehaut fasse ce songe qu'on vous a raconté et, dès lors, c'est Méléagant, le fils du roi Baudemagus, qui en était devenu le gardien.

26        Grand, bien bâti et bien proportionné, il avait les cheveux roux et la peau criblée de taches de rousseur. Il était si outrecuidant et si violent qu'il n'en faisait qu'à sa tête, sans tenir compte du bien et du mal, ni des mises en garde qu'on pouvait lui adresser. Il ignorait jusqu'au sens des mots "compassion" et "courtoisie". Impossible de trouver plus faux et plus cruel que lui ; la joie d'autrui lui était insupportable.

          Il était présent le jour où Galehaut confia sa terre à Baudemagus : il avait très envie de voir Lancelot à cause des exploits qu'on lui attribuait ; persuadé que c'était lui le meilleur c'était même la seule raison de sa venue, parce qu'il détestait tous les chevaliers dont il entendait dire du bien. Son abord ne lui fit pas grande impression et, le soir, quand il entendit Baudemagus faire son éloge, il émit une remarque qui était bien celle d'un homme brutal et envieux :[p.87] Lancelot, dit-il, n'était ni de taille, ni de force à l'emporter sur lui.

27        "Mon cher fils, lui rétorqua son père en hochant la tête, à te dire vrai, ce n'est pas la grandeur du corps et des membres qui fait le bon chevalier, c'est celle du courage. Sans doute es-tu d'aussi haute taille que lui, mais tu n'as, à cela, ni profit, ni honneur qui te revienne ; pour la renommée, il vaut beaucoup mieux que toi, et ce n'est pas étonnant : dans toutes les terres de monseigneur Galehaut comme dans celles du roi Arthur, aucun chevalier ne peut rivaliser avec lui aux armes.

28        – Je ne suis pas moins réputé dans mon pays qu'il ne l'est dans le sien, et que Dieu me donne de vivre assez longtemps pour que nombreux soient ceux qui auront l'occasion de voir qui, de nous deux, est le meilleur ! D'ailleurs si ce n'était vous on le verrait même sans attendre ; mais vous ne m'avez jamais laissé agir à ma guise : j'y ai perdu en renommée et en gloire plus que vous ne pensez. –Tu auras bientôt l'occasion de te mesurer à lui et à d'autres ; mais, pour le moment, tu n'es réputé qu'en ton pays ; lui, il l'est non seulement dans le sien, mais aussi dans le tien et ailleurs encore.[p.88] – Puisqu'il est si valeureux, pourquoi ne vient-il pas chez nous libérer les exilés ? – Il n'y aurait là rien d'impossible : on a vu plus surprenant.

29        – Que Dieu m'abandonne si lui ou quelqu'un d'autre y parvient tant que je suis en vie et en bonne santé ! – Laissons-là cette discussion : quand tu auras autant d'expérience que moi, tu feras preuve de plus de modération." Ainsi s'acheva leur conversation.

          Le lendemain, Galehaut se prépara à partir pour la cour du roi Arthur et il prévint ceux de ses vassaux qui l'accompagneraient. Personne ne se risqua à discuter ses ordres. Enfin, le jour suivant, après avoir entendu la messe, il se mit en selle, avec son compagnon et ses hommes, et ils quittèrent Sorhan.

VI
La fausse Guenièvre accuse la reine (suite).
Enlèvement du roi Arthur
 
 

1         Une nombreuse escorte accompagnait Galehaut dans son voyage, mais Lancelot et lui chevauchaient très souvent à l'écart. Lancelot était content de voir son ami paraître plus gai que d'habitude, ce qui lui faisait croire qu'il lui avait dit la vérité. De son côté, Méléagant gardait les yeux fixés sur Lancelot à cause des marques d'amitié que lui prodiguait Galehaut : l'incompréhension et la jalousie qu'il en éprouvait lui rongeaient le cœur.

          La chevauchée se poursuivit ainsi jusqu'aux abords de Cardueil où le roi se trouvait depuis la veille.[p.89] Quand il apprit que Galehaut arrivait, comme un prince, entouré de tous ses vassaux, lui-même se mit en selle avec ses chevaliers ainsi que la reine et ses suivantes, pour aller au devant de lui, à plus de deux lieues anglaises de la ville. Ce furent de gaies retrouvailles. La joie de la reine et celle de la dame de Malehaut à revoir Lancelot et Galehaut n'avaient pas leur pareille. Mais si toutes deux en éprouvaient autant, celle de la reine était plus visible : elle se lisait sur son visage d'où avait disparu toute trace d'inquiétude, dès l'arrivée de ceux qui se dévoueront, corps et âme, pour effacer la honte et le mal qu'on lui avait faits.

2         Tous passèrent une nuit inconfortable, parce qu'il y avait foule. On n'avait jamais vu autant de monde : comme on était trois jours avant Noël, presque tous les gens du roi Arthur étaient déjà là. Il décida donc de tenir sa cour à Kamaalot ; c'était une grande ville où on trouvait facilement à se loger : les siens y seraient mieux installés. Le soir, il s'entretint avec Galehaut des nouvelles de Tarmélide apportées par la demoiselle. Celui-ci prit, autant qu'il le put, la défense de la reine et dit au roi qu'il ne devait pas accorder de crédit à de tels propos avant d'être sûr de leur bien fondé. Le lendemain matin, on quitta Cardueil pour Kamaalot.[p.90] Les grands seigneurs se logèrent tous en ville et les autres, qui n'avaient pas réussi à en faire autant, se répartirent dans les tentes qu'on avait dressées en grand nombre dans les prés, en dehors de l'enceinte.

3         La présence de tant de grands seigneurs autour de Galehaut incita Arthur à tenir une cour particulièrement somptueuse : le jour de Noël, il se répandit en largesses plus qu'il ne l'avait jamais fait. Après le déjeuner, on dressa la quintaine, comme c'était la coutume, et ses chevaliers prièrent Galehaut de leur permettre de rencontrer en tournoi ceux du roi Arthur - mais sans autres armes que la lance et l'écu, ce à quoi il consentit.

4         Le bruit en parvint à Lancelot qui lui adressa la même prière au nom de leur amitié ; et il accepta, puisque tel était le désir de son compagnon. Ils étaient donc trois cents, de son côté, jeunes chevaliers tous du même âge et brûlant de remporter le prix, et trois cents aussi dans le camp d'Arthur. Mais Galehaut ne voulut pas participer à la joute : il craignait un malheur qu'il aurait à regretter plus tard.

          Les participants des deux camps enfourchèrent leurs chevaux et, lance en main, se rassemblèrent dans les prés, devant les murs de la ville, où ils commencèrent à s'affronter. Dès le début, le roi des Cent Chevaliers brisa rudement nombre de lances :[p.91] il était passé maître à cet exercice.

5         Lancelot se mit alors sur les rangs et sa façon de jouter, si habile et efficace, ne tarda pas à le faire reconnaître : chevaux et cavaliers, il renversait tous ceux qu'il atteignait. Rapide et vigoureux, son cheval culbutait tous ceux qu'il heurtait, mais, un peu trop vif et mal bridé, il entraînait parfois celui qui le montait plus loin qu'il ne le voulait. Cependant, il ne se décidait pas à mettre pied à terre, tant il prenait plaisir à la joute et parce qu'il craignait de faire souffrir sa réputation en se retirant à ce moment-là. Aussi, l'animal ne l'empêchait pas d'abattre de plus belle cavaliers et montures.

6         Le roi des Cent Chevaliers se présente alors pour jouter avec lui, et Lancelot lui assène un coup si violent qu'il le fait tomber à la renverse en même temps que son cheval ; dans sa chute, il se blessa sérieusement à la cuisse gauche et resta longuement à terre, privé de conscience. A son tour, Méléagant attaque Lancelot, mais il brise sa lance sur son écu, tandis que son adversaire, d'un seul coup brutal, le jette à terre avec sa monture, en plein milieu du chemin. Telle fut l'origine de la haine profonde qu'il lui voua [p.92] toute sa vie. Comme sa blessure n'était pas grave, il est vite debout, réclame une lance qui ait une hampe épaisse et rigide, dont il fait aiguiser au mieux le fer (ce qu'un chevalier digne de ce nom ne se serait jamais permis pour une joute) et charge à nouveau en visant soigneusement le point où il veut frapper.

7         Il faut dire que Lancelot avait alors en vue un autre chevalier et qu'il ne se méfiait pas. Méléagant arrive sur lui de côté et lui enfonce sa lance dans la cuisse qu'elle traverse de part en part avant de s'enfoncer dans le tapis de selle et de heurter l'arçon arrière contre lequel elle se brise. Un tronçon de plus d'une toise reste fiché dans la jambe le long de laquelle ruisselle un sang rouge qui vient teindre à sa couleur le vert de l'herbe. Quand les gens de Galehaut s'aperçoivent qu'il s'est fait blesser, ils ne laissent pas de s'inquiéter car ils savaient la grande amitié que leur seigneur lui portait ; ils ôtent donc les écus de leur cou et les jettent au sol, disant qu'ils ne participeront plus aux joutes de la journée. Galehaut, apprenant ce qui s'était passé, s'évanouit : on lui avait dit que Lancelot était touché en plein corps.

8         De son côté, le roi Arthur est loin de se réjouir de l'événement ; quant à la reine, elle est si bouleversée que le cœur lui manque : incapable de se retenir à la fenêtre de la bretèche où elle était appuyée, elle tombe sans connaissance ; dans sa chute,[p.93] elle se blesse en heurtant l'arête d'une pierre.

          Avant même l'arrivée du roi, Lancelot, qui était resté sur le champ, avait extrait le tronçon de lance de sa cuisse qu'il avait bandée.

          Cependant, Galehaut laisse libre cours à sa douleur, perdant conscience pour la deuxième fois. Quand il revient à lui, c'est pour se tordre les mains de désespoir : "Seigneur Dieu, vienne la mort qui m'est signifiée ainsi !"

9         Comme il s'enquiert de l'état du blessé et qu'on lui répond qu'il n'a rien, il se refuse à le croire, monte à cheval... pour le voir s'approcher côte à côte avec le roi que Lancelot avait prié instamment de ne pas le mettre au courant. "Je sais qu'à coup sûr cela le rendrait fou,  alors que ma blessure n'est pas grave." Lorsqu'ils rejoignent Galehaut, la vue de son compagnon le comble de joie, car elle lui donne à penser qu'il est indemne.

          Sur ce, les jouteurs se dispersent et rentrent en ville. Baudemagus est très inquiet de ce que son fils ait blessé Lancelot : il craint un malheur. Aussi, lui adresse-t-il force mises en garde avant de le renvoyer dans son pays, malgré ses protestations.

10        Une fois de retour, Lancelot prie à nouveau le roi qu'au nom de Dieu Galehaut reste dans l'ignorance de sa blessure, et Arthur promet d'y faire attention. Quand ils ont rejoint la reine, ils s'aperçoivent qu'elle a une grosse écorchure à la tête, et son époux lui demande ce qui lui est arrivé ; elle répond que, comme elle ne parvenait pas à bien voir l'affrontement général entre les jouteurs, elle revenait des bretèches et qu'en apprenant la soi disant mort de Lancelot,[p.94] elle avait voulu s'asseoir, mais était tombée ; "Oh ! je n'ai pas grand chose !" dit-elle. Le roi lui conseille de retenir Lancelot auprès d'elle et de faire soigner sa plaie ; "car il ne veut pas que Galehaut soit au courant." A l'entendre, son sang se glace : "Alors, seigneur, il est blessé ? – Oui, à la cuisse gauche ; mais ce n'est pas grave."

11        Ils se séparent, le roi emmenant Galehaut avec lui, et la reine déclarant son intention de garder Lancelot auprès d'elle. Elle le conduit dans une chambre où des médecins, que l'on avait avertis, s'occupèrent d'examiner sa blessure ; après avoir affirmé qu'elle ne présentait pas de danger, ils la pansèrent au mieux, mais il en garda des séquelles pendant quinze jours, à l'insu de Galehaut.

          Le lendemain, celui-ci renvoie tous ceux de ses gens qui ne font pas partie des familiers de sa maison, mais, avant leur départ, il leur ordonne de se rassembler, dix jours avant la Chandeleur, dans son domaine de Videborg, aux confins de son royaume des Iles Etrangères, du côté de l'Irlande et d'y être prêts à partir en campagne.

12        Il resta donc en compagnie du roi avec un entourage restreint ;[p.95] huit jours avant la Chandeleur, ils se rendirent à Brédigan où Arthur avait convoqué tous ses vassaux pour cette date. Auparavant, Galehaut avait fait prévenir ceux des siens qui l'attendaient à Videborg d'aller tout droit, eux aussi, à Brédigan : c'était la cité la plus proche de la frontière avec l'Irlande. Quand le souverain y arriva, il trouva sur place, rassemblés, les très nombreux chevaliers de Galehaut. Il passa toute la semaine à attendre des nouvelles de la demoiselle de Tarmélide et à consulter ses conseillers pour savoir quelle attitude adopter avec elle. Il sollicita les avis des plus sages d'entre eux, et aussi de ses principaux barons, car il était persuadé que la plaignante était dans son droit et qu'une usurpatrice occupait sa place, comme son envoyée l'avait prétendu. Ce qui était faux : c'est elle qui avait tous les torts de son côté. Voici comment elle avait manigancé cette affaire.

13        Il faut savoir que le roi Léodagan de Tarmélide avait un sénéchal auquel il était très attaché et dont l'épouse était une vraie beauté. Le souverain s'éprit d'elle et, selon le conte, ils eurent ensemble une fille, elle aussi de la plus grande beauté : c'est elle qui contestait à la reine Guenièvre la possession de la Table Ronde. Les deux jeunes femmes portaient le même nom et elles se ressemblaient tant que même les personnes qui les avaient élevées avaient du mal à les distinguer l'une de l'autre. Quand celle qui allait devenir la reine Guenièvre rejoignit le roi Arthur pour l'épouser, l'autre fit partie du voyage et conçut l'idée de trahir sa dame en l'accusant dans les termes que vous connaissez.

14        [p.96] Ce fut un échec : découverte et empêchée d'agir, elle prit la fuite pour éviter une condamnation à mort. Elle vécut longtemps à l'étranger, jusqu'au jour où, sur le conseil de ce vieux chevalier qui s'était présenté à la cour du roi Arthur sous le nom de Bertolai, elle entreprit à nouveau d'exécuter son projet ; il lui promit de lui apporter toutes les formes d'aide dont elle aurait besoin, jusqu'à y risquer sa vie. C'est ainsi qu'il la ramena en Tarmélide et fit croire à tout le monde qu'elle était la Guenièvre fille du roi Léodagan, et que son époux l'avait répudiée pour prendre la fille du sénéchal comme femme. Les seigneurs du pays crurent de bonne foi que c'était elle et la traitèrent en souveraine, toujours sur le conseil de Bertolai. Si cet homme avait ourdi pareille machination, c'était à cause de sa rancœur à l'égard du roi Arthur qui l'avait, jadis, chassé de ses terres, pour meurtre ; mais celui-ci ne s'en souvenait plus et ne se méfiait pas.

15        A la Chandeleur, après la messe à laquelle assista le roi - un office aussi solennel que le requéraient la fête elle-même et Celle en l'honneur de qui on la célèbre -, une demoiselle se présenta, entourée de tous les gens de guerre et de conseil qu'elle avait pu réunir. Ce n'était pas elle qui était venue la première fois, mais celle-là même dont le message avait été apporté et lu à la cour. Revêtue de ses plus beaux atours et accompagnée de trente demoiselles, toutes aussi bien habillées, elle s'avança devant le roi et parla assez haut pour que tous l'entendent :[p.97] "Que Dieu sauve Guenièvre, la fille du roi Léodagan de Tarmélide et qu'Il confonde tous ceux, et toutes celles, ici présents qui sont mes ennemis ! Roi, vous m'avez citée à comparaître devant vous en ce jour, pour que je fasse la preuve de la trahison dont j'ai été victime, et que je vous ai déjà dénoncée par ma lettre et ma messagère. Je suis prête à me justifier, à votre choix, par un combat singulier où un chevalier soutiendra ma cause, ou selon toute procédure conforme à la coutume de votre terre : j'ai été dessaisie de mes biens et bannie de votre cour, moi qui étais votre légitime épouse et la fille d'un aussi grand prince que le roi de Tarmélide."

16        Galehaut se leva, avec la permission du roi et par amitié pour la reine qui l'avait chargé de parler à sa place : "Nous avons bien entendu la plaignante, mais le droit exige qu'elle précise, de sa propre bouche, si c'est bien elle la victime, et de qui. – Oui, seigneur, c'est moi ; et l'auteur du forfait, j'affirme que c'est cette Guenièvre dont le roi Arthur a fait son épouse. Ce doit bien être elle que je vois là."

          A ces mots, la reine se lève, s'avance devant le roi et déclare qu'elle n'a jamais fomenté pareille trahison : "Je suis prête à m'en défendre, devant votre cour, par un combat singulier entre deux chevaliers ou par un jugement de Dieu."

17        Galehaut appelle alors le roi Baudemagus, qui s'approche, et lui demande son avis. "C'est, dit-il, une affaire [p.98] si grave et de tant de portée qu'elle ne doit pas être tranchée sans réflexion ni délibération. Le choix d'un mode de justification, duel ou jugement de Dieu, doit d'abord être examiné par les gens de cette maison. D'autre part, il est légitime, avant que la cour ne se prononce, de s'assurer que la plaignante, ici présente, acceptera sa décision, qu'elle lui soit favorable ou non."

18        Le chevalier qui s'était proposé comme champion la première fois s'avance alors vers le roi. "Seigneur, sur la question de s'en remettre à ce choix ou, s'il y a lieu, de le récuser, ma demoiselle va consulter." Arthur répond qu'il y consent. La demoiselle se retire alors avec ses conseillers et ils ont un long conciliabule ; à leur retour, le chevalier déclare que sa dame réclame un délai d'une journée - "ce qui n'a rien d'excessif" - avant de lui donner sa réponse. Arthur le lui accorde, sur l'avis de ses barons. Sur ce, la plaignante quitte la cour avec tous les siens et leur chevauchée les en éloigne autant qu'ils le peuvent.

19        Le soir, elle consulta ses hommes, et le vieux Bertolai prit la parole : "Attendre que le roi se prononce pourrait s'avérer dangereux pour vous, dame : demain, il voudra s'assurer que vous accepterez sans discuter. Or, si la reine demande le jugement de Dieu, je suis sûr qu'elle obtiendra gain de cause ;[p.99] si elle s'en sort saine et sauve, vous serez mise à mort, car vous encourrez le même supplice qu'elle, si elle était convaincue de trahison. Et il n'est pas facile de faire invalider une décision de justice, rendue en présence d'un si nombreux public : vous ne pourriez la faire casser qu'en réclamant un duel judiciaire dont votre champion - et vous même ! - seriez rien moins que sûrs de sortir victorieux.

20        Il vaudrait donc mieux vous y prendre autrement. S'il y a un moyen d'assurer votre succès, je suis à même de vous proposer le meilleur car, lorsqu'on se lance dans une entreprise aussi ambitieuse, ce n'est pas la perspective de commettre un péché qui doit vous faire reculer. Or, je ne vois vraiment pas comment vous pourriez réussir, sans avoir recours à la trahison ou à quelque autre procédé peu loyal. Mais, pour ma part, j'aimerais mieux m'y résoudre plutôt que d'échouer et de perdre l'objet d'une si longue convoitise. Je vais donc vous expliquer comment vous y prendre. – Dites, ami cher.

21        – Demain matin, vous ferez prévenir le roi que vous ne vous sentez pas bien et que vous n'avez pas eu assez de temps pour discuter de votre affaire ;[p.100] demandez-lui un délai supplémentaire d'un jour, qu'il vous accordera, car il ne se rendrait pas, pour si peu, coupable d'une infraction au droit. Vous lui dépêcherez aussi un de vos chevaliers, avec le message que je vais vous expliquer, grâce auquel il serait bien étonnant que je ne puisse pas, demain soir, avoir fait de lui votre prisonnier. Vous voulez savoir de quelle façon ?

22        Vous lui enverrez dire que cette forêt abrite le plus énorme sanglier qu'on ait jamais pris. Mais celui qui le "mettra au courant" ne dira pas qu'il est de vos gens : il se présentera comme quelqu'un du pays qui veut lui faire plaisir. La chasse est pour lui une vraie passion : il n'est jamais aussi heureux que lorsqu'il s'y livre : aussitôt dit, aussitôt parti ! Avec la trentaine de chevaliers que vous aurez postés dans le bois, nous nous emparerons de lui et nous l'emmènerons aussitôt en Tarmélide, où vous l'enfermerez dans une prison, qui lui sera douce si vous voulez bien le séduire avant qu'il ne parvienne à s'échapper. Voilà ce que je vous conseille de faire. Vous avez intérêt à vous servir contre lui plutôt de la ruse que de la force."

23        La dame et ses conseillers approuvent le plan de Bertolai. Elle dépêche trois de ses chevaliers auprès du roi pour lui demander le délai (un quatrième devait lui raconter l'histoire du sanglier). Ils chevauchent rapidement pour arriver à Brédigan tôt le matin et s'acquittent du message qui leur avait été confié. Les conseillers du roi furent d'accord pour qu'il consente à donner ce nouveau répit,[p.101] mais il précisa bien que, si la dame ne se présentait pas le lendemain, on n'accorderait plus aucun crédit à tout ce qu'elle pourrait raconter.

24        Les trois messagers se retirèrent aussitôt et, dès qu'ils eurent quitté la salle, le quatrième se rendit à la cour et, s'avançant vers Arthur, comme s'il avait une importante communication à lui faire, s'écria assez haut pour être entendu de tous : "Que Dieu protège le roi et sa compagnie ! Quel spectacle offre la forêt de Brédigan ! Je l'ai vu de mes propres yeux : un sanglier énorme, qui n'a pas son pareil ! Et si sauvage que personne n'ose se risquer ! Il fait des ravages dans la campagne alentour, si bien que tous les habitants ne pensent plus qu'à se mettre à l'abri, hors de sa portée. Si vous n'en débarrassez pas le pays, assurément, vous n'avez plus droit au titre de roi !" Lancelot était assis à côté d'Arthur pendant que le chevalier lui tenait ce discours et lui aussi prend plaisir à l'entendre parler de la sauvagerie de la bête.

25        Il bondit pour rejoindre Galehaut qui se tenait dans la galerie extérieure et lui apprend la nouvelle : un sanglier si énorme, si féroce qu'aucun chasseur n'ose attendre sa charge de pied ferme. Galehaut se lèvre et regagne la salle où se trouvait le roi ; d'aussi loin qu'il l'aperçoit, celui-ci l'interpelle : "Vous êtes au courant, Galehaut ? – Oui, seigneur, allons-y ! C'est une occasion à ne pas manquer. Ce sera un grand honneur pour celui qui parviendra à tuer cet animal. Tous ces fringants jeunes gens [p.102] vont se bousculer !" Ce qu'il en disait, c'était à cause de Lancelot dont l'envie d'y aller était évidente.

26        Le roi s'équipe aussitôt pour la chasse, on lui approche son palefroi qu'il enfourche, et le voilà en route avec Galehaut et Lancelot ; messeigneurs Gauvain et Yvain (le fils du roi Urien) et la plupart de ceux qui se trouvaient là étaient aussi de la partie.

          Le chevalier les précède jusqu'à la forêt ; il fait alors remarquer à Arthur que le bruit qu'ils mènent risque de leur faire manquer le sanglier. Le souverain ordonne à ses compagnons de rester sur place et s'enfonce dans le bois avec seulement deux veneurs et deux tireurs à l'arc, à la suite du guide qui les amène jusqu'à un sous-bois de bruyère, non loin de là.

27        Mais, en se retournant, il se voit tout à coup encerclé par une trentaine de chevaliers, heaume en tête ; l'un d'eux saisit son cheval par la bride : "N'essayez pas de vous défendre, dit-il, vous pourriez bien y perdre la vie." Arthur comprend qu'il est tombé dans un piège et se voit en position de faiblesse. Cependant, il dégaine son épée et se défend comme un beau diable ; mais il a son cheval tué sous lui ; on se saisit des veneurs, on les ligote ; et finalement, on s'empare de lui, tout en prenant bien garde de le tuer et, même, de le blesser. Après quoi, on le fait monter sur un palefroi et on l'entraîne à vive allure, cependant que le chevalier de la demoiselle a gagné un point éloigné de la forêt d'où il sonne du cor à perdre haleine. Quand Galehaut, qui s'inquiétait beaucoup de ne pas voir Arthur revenir, l'entendit :[p.103] "Par Dieu, c'est mon seigneur ! Il nous appelle !"

28        Aussitôt, tous piquent des deux dans cette direction, mais le chevalier s'arrête de sonner, lance son cheval au galop, faisant tout ce qu'il peut pour les égarer : après avoir parcouru une certaine distance, il sonne à nouveau du cor et les entraîne dans une folle poursuite qui allait durer toute la journée, sans arrêt jusqu'à la nuit tombée. Alors seulement, il retourna au château de la dame qu'il trouva fort aise et réjouie.

          En revanche, les hommes d'Arthur s'alarmaient de rester sans nouvelles de leur seigneur et des chasseurs. Ils finirent par faire demi-tour. Ignorant ce qui s'était passé, la reine et une foule de barons guettaient l'arrivée du roi depuis la fenêtre de la salle. Quand on les eut mis au courant, ils furent consternés et Guenièvre déclara qu'elle avait grand peur que son époux ne soit tombé dans un piège, car, dit-elle, "il a beaucoup d'ennemis que nous ignorons."

29        Comme elle, tous font triste mine, mais Galehaut dont le grand cœur ne se laissait jamais abattre en cas de malheur, les rassure : "Dame, dit-il à la reine, n'allez pas penser qu'on oserait porter la main sur monseigneur le roi ! Bannissez de votre esprit jusqu'à l'idée de sa mort. Il aime la chasse, il a débusqué cet énorme et exceptionnel sanglier dont on lui avait parlé ; il l'a poursuivi pour le tuer afin de jouer un bon tour,[p.104] à ceux qui s'étaient vantés de le faire. Je suis persuadé que les choses se sont passées ainsi. Mais la forêt est vaste et profonde, son relief est accidenté et elle est pleine de chemins qui ne mènent nulle part : il peut être n'importe où. Ce serait très étonnant que nous ne le retrouvions pas demain : nous fouillerons la forêt dans tous les sens et de fond en comble."

30        Les barons se retirent et rentrent chez eux, mais Galehaut reste afin de s'entretenir avec la reine, cependant que Lancelot tient compagnie à la dame de Malehaut. La souveraine lui expose les soupçons qui pèsent sur elle et dans quelles circonstances une jeune fille est d'abord venue l'accuser. "Que puis-je faire ? Tout le monde pense que c'est vrai. Monseigneur le roi me fait grise mine ; il n'a plus pour moi la même estime. – Je vais dire une folie, dame, mais c'est le désir de vous exaucer qui me l'inspire. Vous n'avez rien à craindre, je vous assure : vous avez, n'en doutez pas, plus de pouvoir que votre époux. Si vous en êtes d'accord, personne ne pourra m'empêcher de faire enlever cette dame, où qu'elle se trouve. Honte à moi autant qu'on voudra, mais elle ne sera plus en état de déposer plainte au tribunal du roi."

31        – A Dieu ne plaise que je sois complice de pareil acte ! Je m'en remets au droit - et au droit seul - pour me justifier et je n'ajouterai pas un péché à celui qu'on m'impute : je me contenterai d'attendre la décision du roi. C'est pourquoi, je vous prie, pour Dieu [p.105] et au nom de l'amitié que vous me portez, de faire tout votre possible, en cette affaire, pour sauvegarder mon honneur. Et comme, tant qu'elle ne sera pas réglée, votre compagnon et vous ne serez plus aussi libres de nous parler à la dame de Malehaut et à moi, il faudra que vous en preniez votre parti et que chacun supporte son malheur."

32        Galehaut comprenant sans difficulté ce que la reine veut dire, il s'engage à lui obéir. En attendant, ils passèrent toute la soirée à parler ensemble.

          Le lendemain, la dame de Tarmélide se présenta à la cour et, en l'absence du roi, elle ne trouva que Baudemagus pour lui répondre (Galehaut l'avait chargé de le faire à la place d'Arthur). Devant les barons, elle réclama le souverain, comme si de rien n'était. "Il n'est pas ici, demoiselle, dit Baudemagus ; des affaires d'importance ont exigé sa présence ailleurs ; mais, comme il voit en nous des gens de confiance, il m'a demandé de le remplacer, et nous veillerons à ce que justice vous soit rendue comme s'il était là."

33        La demoiselle, qui sait parfaitement ce qu'il en est, rétorque qu'elle le considérait comme seul habilité à lui faire rendre justice "puisque c'est lui qui m'a citée à comparaître aujourd'hui. – Acceptez la proposition que je vais vous faire : tous les chevaliers ici présents - et ils sont nombreux ! - seront garants, sur leur personne,[p.106] que monseigneur le roi ne remettra pas en cause ce qui aura été décidé." Mais elle réplique qu'elle ne veut avoir affaire qu'au roi Arthur, "parce que, dit-elle, vous auriez moins à cœur que lui de faire respecter mon droit, étant donné sa place centrale dans l'histoire."

34        Sur ce, la demoiselle se retire, affirmant publiquement qu'en tant que plaignante, elle a trouvé la cour royale défaillante à son égard ; mais ses conseillers sont d'avis qu'elle attende l'heure à laquelle se terminait normalement l'audience, ce qu'elle accepte volontiers. Elle patienta donc jusque là ; en s'en allant, elle déclara à tous les chevaliers qu'elle voyait bien que le roi Arthur se dérobait et qu'elle n'obtiendrait pas justice en sa maison. Baudemagus et les autres barons eurent beau lui offrir maintes sortes de garanties, elle les récusa toutes, malgré conseils et prières, et partit en affichant une mine indignée, autant que peinée.

35        De retour en son pays, elle trouva le roi Arthur emprisonné, conformément à ses ordres, au château de Caténieux et fut au comble de la joie d'être parvenue à ses fins.

          Quant aux compagnons du souverain, ils étaient de plus en plus alarmés car, après l'avoir cherché dans toute la forêt, la seule trace de lui qu'ils avaient rencontrée, était le cadavre de son cheval :[p.107] si ç'avait été celui d'Arthur lui-même, ils n'auraient pas pu en montrer plus de douleur ! Leur retour accablé à Brédigan ne fit qu'augmenter le bouleversement de la cour ; personne ne savait que faire, parce que personne ne croyait que le roi fût encore en vie. On continua de chercher dans tout le pays et au-delà, pour apprendre quelque chose, mais on aurait dit qu'un abîme l'avait englouti.

36        Le conte rapporte ici que la demoiselle avait d'abord tenu des discours menaçants à son prisonnier : "La chance et la force vous ont fait tomber entre mes mains. Sachez, roi, que vous ne sortirez pas d'ici avant que j'aie retrouvé ma seigneurie sur tous ceux de la Table Ronde - comme mon père l'a eue avant moi. Et puisque je ne peux obtenir justice de vous à l'amiable, alors, j'ai le droit de me la faire moi-même, et je le ferai avec tant d'éclat qu'on en parlera à jamais après ma mort."

          Les gens du roi Arthur continuèrent d'ignorer ce qu'il était devenu, alors que la demoiselle le retenait contre son gré. Mais, à force de venir le voir, elle réussit à passer à ses yeux pour une personne courtoise, avec qui il était agréable de parler ; et elle finit par lui plaire au point de lui faire oublier son amour pour la reine. Tout le temps de son emprisonnement, elle allait partager son lit.

37        [p.108] A la fin de l'hiver, peu avant Pâques, le roi déclara qu'il ne pouvait plus supporter cette épreuve ; il en passerait donc par tout ce qu'elle voudrait, parce qu'il ne tarderait pas à mourir, s'il devait rester davantage en prison ; "et je suis plus malheureux pour les miens que pour moi : sans nouvelles de moi, ils me croient sûrement mort. – Sur mon âme, vous ne sortirez pas d'ici, si je dois vous perdre. Or, je sais bien que c'est ce qui arriverait, si vous retourniez dans votre pays. Mon père m'a donnée à vous comme femme, parce que vous étiez le meilleur parti possible, parmi ceux de votre génération et que personne n'était susceptible de me combler davantage. Je veux donc vous avoir comme époux et comme compagnon, selon le sacrement de l'Eglise. Et j'aimerais mieux vous avoir à moi, moins puissant, plutôt que de vous voir maître du monde et de vous perdre.

38        – Chère belle amie, Dieu m'en soit témoin, à présent, je vous aime plus que toute femme au monde ; je ne nie pas avoir beaucoup chéri celle en qui j'ai vu mon épouse, mais vous me l'avez complètement fait oublier. J'ai tant d'amour pour vous que je ferai tout ce que vous voudrez : vous n'avez qu'à ordonner. – Je veux que vous vous engagiez à me reconnaître comme votre femme en présence de tous vos vassaux et à me traiter en épouse et en reine. Et avant que je vous laisse partir, vous me jurerez sur les reliques des saints, devant tous mes barons, que vous me tiendrez parole." Il s'y engagea donc.

39        "Mais, pour que j'évite tout blâme, du fait des gens d'Eglise comme de mes barons, j'ai, à mon tour, une demande à vous adresser : convoquez devant moi les plus grands seigneurs de votre terre ;[p.109] comme ils sont bien placés pour savoir ce qu'il en est, ils témoigneront que vous êtes la fille du roi Léodagan et que c'est vous que je dois avoir comme compagne en légitime mariage ; ils s'en porteront garants en présence de tous mes vassaux que j'aurai, de mon côté, fait venir pour qu'ils se trouvent ici, le jour dit, et qui deviendront vos hommes." Elle répond que cela lui convient tout à fait : "Je veux que ce soit le jour de l'Ascension ; mais avant de convoquer mes vassaux, vous me prêterez le serment que je vous ai requis et que vous m'avez promis."

40        Elle fait alors apporter les reliques et le roi prête serment devant les gens de sa maison. Elle rédige ensuite une lettre par laquelle elle ordonne à tous ses vassaux de Tarmélide de se rassembler pour l'Ascension à Zélebrège, la capitale de son royaume. De son côté, Arthur envoie des messagers en Bretagne, à son neveu monseigneur Gauvain ainsi qu'à ses autres familiers : il leur fait savoir qu'il est en bonne santé et qu'ils doivent tous se rendre à Zélebrège, pour l'Ascension, où il a besoin de leur présence.

          Mais le conte n'en dit pas plus pour l'instant sur lui, ni sur la demoiselle ; il parle des seigneurs de Bretagne qui pensaient avoir définitivement perdu leur roi.

VII
Nouvelles du roi Arthur.
 La fausse Guenièvre est proclamée reine. La garde de la vraie
 Guenièvre est confiée à Gauvain (jusqu'à son jugement)
 
 

1         [p.110] Il rapporte à présent qu'après la disparition d'Arthur dans la forêt de Brédigan, ses vassaux quittèrent la ville en proie au plus grand des chagrins. La reine regagna Cardueil si abattue qu'elle s'y arrêta et n'en bougea plus tant qu'elle fut sans nouvelle de lui.

          Quand les barons virent le pays sans seigneur, il se mirent à se faire la guerre, ce qui parut inadmissible aux gens de bien et à ceux des puissants qui pensaient comme eux. Ils allèrent donc trouver monseigneur Gauvain, qui était resté auprès de la reine, avec Galehaut et Lancelot, ainsi que monseigneur Yvain et le sénéchal Keu. Ces braves ne la quittaient pas, ils lui tenaient compagnie tous les jours car tous se désolaient de la voir se ronger de chagrin.

2         L'un de ceux qui se rendirent auprès de monseigneur Gauvain était Aguisant, le roi d'Ecosse ; il y avait aussi le roi d'Irlande et celui des Francs, les rois des Marches et de Galles : en tout, ils étaient douze. Ils se présentèrent devant la reine et lui expliquèrent, ainsi qu'à Gauvain, qu'ils ne toléreraient pas plus longtemps que le pays reste sans personne à sa tête.

3         Galehaut, en homme avisé qu'il était, leur répondit qu'ils avaient été jusque là les amis du roi et le demeuraient tant qu'il ne serait pas mort ; "ce n'est pas seulement à lui qu'il revient de défendre la couronne, mais à vous tous ; il n'est qu'un homme,[p.111] au même titre que chacun de vous, pas moins mais pas plus. Madame la reine vous demande donc un peu de temps, et monseigneur Gauvain, qui est le plus proche parent du roi, vous prie d'attendre son retour jusqu'à Pâques. S'il plaît à Dieu, nous aurons de ses nouvelles d'ici là, et elles seront bonnes. En revanche, si, alors, nous ne savons toujours rien, vous serez entendus pour ce qui touche à la terre et à celui qui doit en être en charge."

          Il obtint le répit qu'il avait demandé ; mais, à cette date, les rois qui étaient venus la première fois et aussi tous les grands barons se rassemblèrent de nouveau à la cour. Quand ils eurent constaté qu'Arthur n'était toujours pas de retour, ils déclarèrent qu'ils ne voulaient plus laisser la terre sans seigneur ; la reine et monseigneur Gauvain répondirent que, loin de s'opposer à leur volonté, ils s'y conformeraient en tous points.

4         Ils se réunirent donc entre eux pour délibérer : qui allaient-ils choisir comme roi ? Les uns proposèrent Lancelot, parce qu'il était jeune et que sa prouesse faisait de lui un conquérant qui pouvait aller jusqu'au bout du monde. D'autres disaient que ce n'était pas un bon choix parce que, si le roi Arthur revenait après son couronnement, il ne voudrait pas entendre parler de lui restituer la couronne. "Prenons plutôt monseigneur Gauvain, son neveu ; il est plus pondéré et lui fera moins de difficulté pour la rendre à son oncle."

5         [p.112] Tous se mettent d'accord et le désignent pour cet honneur qu'ils l'invitèrent à accepter. "Que Dieu me maudisse, du jour où j'accepterais cette offre ou une autre, sans être sûr que mon oncle est mort ! Autrement, ce serait pure outrecuidance que de prétendre se retrouver en lieu et place de quelqu'un d'aussi accompli que lui. Je vais vous dire ce que vous pouvez faire, si vous estimez que c'est une solution de bon sens : confiez la terre à la garde de l'homme le plus sage que vous trouverez en cette cour, mais seulement pour une durée d'un an : d'ici là, peut-être les incertitudes sur la vie ou la mort du roi n'auront-elles plus lieu d'être." Mais ils répondent qu'ils ne sont pas d'accord : s'il veut être roi, qu'il prenne la couronne maintenant, sinon, il ne leur faudra pas longtemps pour faire un autre choix.

6         A ces mots, Galehaut l'emmène à part, pour discuter avec la reine, le sénéchal Keu et Lancelot : "Je vois bien, fait-il sagement observer à Gauvain, que ces gens ne sont pas animés des meilleurs sentiments envers monseigneur le roi Arthur, pas plus qu'envers vous-même : s'ils vous ont offert cet honneur, c'est parce qu'ils pensaient que vous le refuseriez. Alors, écoutez une prière (et mon conseil) : acceptez, et nous aurons ainsi un répit pour savoir à coup sûr si le roi est vivant ou mort. Car s'il est mort, nous ne pourrons pas l'ignorer longtemps encore."

7         A force d'insister, Galehaut parvient, non sans mal, à convaincre Gauvain, et il déclare aux barons que celui-ci pourrait accepter l'honneur qu'ils lui ont offert parce qu'il ne veut pas voir le royaume tomber en des mains étrangères, s'il le déclinait. [p.113] Le roi Aguisant d'Ecosse, cousin de monseigneur Gauvain, était, de tous, celui qui aurait préféré lui voir refuser la couronne. C'était un homme de grande famille, riche de terres et qui n'avait pas plus de quarante-cinq ans. Mais, quand il entendit la raison mise en avant par Galehaut, il jugea qu'elle était marquée au coin du bon sens : "Acceptez donc cet honneur, cher cousin, comme on vient de vous le proposer".

8         Gauvain ne peut répondre que par des mots entrecoupés de larmes qu'on comprend à peine ; cependant, il accepte la couronne qu'ils veulent lui offrir. Même les cœurs les plus endurcis ne laissèrent pas d'être attendris ; et quand il les entend proclamer qu'ils le considèrent tous comme leur roi, il s'écrie que Dieu mette fin à sa vie dès ce jour, pour qu'il n'ait pas plus longtemps à régner. Si les compagnons de la maison royale se montrent inconsolables,[p.114] la reine renchérit encore sur eux : elle s'est enfermée dans une chambre, loin de tous les regards et pousse des cris que l'on entend jusque dans la salle : "Seigneur Dieu ! Toute prouesse est morte, et toute joie changée en tristesse !" Elle n'interrompt ses lamentations que lorsque le cœur lui manque, pour les reprendre aussitôt qu'elle revient à elle.

9         Mis au courant, Galehaut compatit et Lancelot qui se tenait, en pleurs, auprès de Gauvain, se dépêche de se lever. Tous trois vont à la porte de la chambre qu'ils trouvent close et que Galehaut ouvre brutalement. La reine a tout juste le temps de se réfugier dans une alcôve et de s'essuyer les yeux. Dès qu'elle reconnaît Galehaut, elle va à sa rencontre, pour s'entendre reprocher ses grands éclats de douleur : "Vous allez trop loin, dame, en vous laissant aller à pareil chagrin. S'il plaît à Dieu, monseigneur le roi est encore bien vivant là où il est. C'est seulement si vous étiez sûre de sa mort qu'il ne serait pas raisonnable de trouver à redire à votre conduite.

10        – C'est au contraire parce qu'au fond de moi je ne suis pas persuadée de sa mort que je mène pareil deuil : peut-être Dieu me le ramènera-t-il plus vite ; je sais bien qu'Il a exaucé de plus grandes pécheresses que moi. Et ce n'est pas tant lui que tous les autres qui sont à plaindre ; sa mort est une perte pour eux, mais il n'y a pas lieu de se lamenter sur le sort de celui qui meurt en pleine gloire au milieu de l'estime générale, et à qui les éloges manqueront encore moins après sa mort que de son vivant.[p.115] Je me demande comment rois et chevaliers pourront encore se réjouir après la disparition d'un être tel que lui."

11        Les compagnons du roi pleuraient à chaudes larmes et la reine elle-même éprouvait un grand chagrin mais elle ne le laissait voir qu'en l'absence de Lancelot ; devant lui, elle dissimulait sa douleur, parce qu'elle savait que la sienne était déjà si grande qu'il aurait pu en perdre la raison. Il était plusieurs fois parti à la recherche du roi, jusqu'au jour où elle lui dit : "Cher doux ami, vous voulez me faire mourir ? – Oh ! non, dame. – Alors, restez ici : avec la perte que j'ai déjà subie, une autre serait ma mort ; et vous êtes tout ce qui me reste." Les jours passant, ils vécurent dans cette souffrance jusqu'à Pâques.

12        C'est alors qu'arrivèrent les messagers envoyés de Tarmélide par le roi  : c'étaient les deux veneurs qui avaient été pris en même temps que lui dans la forêt. Dès leur entrée dans Cardueil, ils s'enquirent de monseigneur Gauvain, et on leur répondit qu'il résidait avec la reine et se trouvait au palais. Ils se dirigent directement vers la salle au milieu de nombreux chevaliers. Sitôt qu'il les aperçoit, il se précipite vers eux, sans leur laisser le temps de le saluer, leur donne l'accolade à tous les deux et les prie, pour Dieu, de lui annoncer de bonnes nouvelles.

13        "Seigneur, répond celui qui prend la parole en premier, monseigneur le roi vous salue,[p.116] comme son homme-lige, son neveu affectionné, et comme son meilleur ami. Il vous fait savoir qu'il se trouve en Tarmélide ; il est en bonne santé et content de la vie qu'il y mène. Mais il doit régler, sans attendre, une affaire importante pour laquelle il a besoin de la présence de ses vassaux. C'est pourquoi, il vous demande, si vous tenez à son amitié, de les convoquer tous, en son nom, de telle manière qu'ils puissent se réunir, pour l'Ascension, à Zélebrège, qui est la capitale du pays."

14        Les deux messagers n'étaient pas plutôt arrivés au palais, que la reine apprit la nouvelle ; sans attendre leur visite, elle se leva pour aller les rejoindre. Galehaut ne manqua pas de l'escorter : il lui tenait compagnie quotidiennement, affligé de la voir toujours en proie à la même tristesse et au même chagrin. Quand ils arrivèrent à la salle où Gauvain recevait les messagers, ceux-ci n'avaient pas encore fini de parler. Dès qu'il la voit, il court la prendre dans ses bras : "Venez, dame ! Ce sont de bonnes nouvelles pour vous !" Dans sa joie, elle ne se connaît plus d'impatience ; elle s'assied à côté de lui et il lui apprend que le roi est en Tarmélide ; mais il ne lui dit pas tout, craignant de lui faire de la peine.

15        Les messagers lui expliquent en détail les circonstances dans lesquelles le roi a été enlevé et que ses vassaux doivent être auprès de lui à l'Ascension ; "et pour qu'on nous fasse confiance, fait l'orateur,[p.117] je vais dire à monseigneur Gauvain les signes de reconnaissance irréfutables que le roi lui envoie." Comme il s'agissait de choses que nul ne savait à part lui et Arthur, il fut convaincu. Mais le messager n'en avait aucun qui fût destiné à la reine, ce qui lui fait soupçonner que son époux n'est plus dans les mêmes dispositions à son égard et que sa geôlière l'avait fait changer de sentiment. Cela ne laisse pas de l'inquiéter, mais elle fait cependant meilleur visage, à cause de ce qu'elle vient d'apprendre.

          Monseigneur Gauvain envoie des messagers par toute la Bretagne pour convoquer, au nom du roi, l'ensemble de ses vassaux : ils doivent se retrouver, quinze jours avant l'Ascension, là où ils avaient été à la Chandeleur, c'est-à-dire à Brédigan ; de là, une chevauchée d'une semaine les amènera au roi ; qu'ils sachent tous qu'il est en bonne santé et qu'il est libre de ses mouvements et de ses décisions.

16        Cependant que monseigneur Gauvain convoque les barons du royaume, la reine s'entretient en tête-à-tête avec Galehaut. "Hélas ! lui dit-elle en pleurant, Dieu m'en soit témoin je n'ai jamais eu plus besoin de vos conseils ! Je vous en supplie, dites-moi ce que je dois faire ; je suis sûre que cette demoiselle qui le retient prisonnier l'a retourné contre moi. La souffrance que j'en attends sera - j'en suis persuadée - une punition du péché dont je me suis rendue coupable, en me conduisant mal avec le meilleur époux qui soit. Mais la force de l'amour qui me l'a fait commettre était telle que je n'ai pu lui résister. Et cette prouesse sans égale parlait aussi pour lui !

17        [p.118] Cependant, je ne crains pas tant d'être répudiée par le roi que d'être condamnée à mort sur son ordre, car, s'il me laissait la vie sauve, je ne demanderais rien de plus ; je m'estimerais riche, pourvu qu'il me permette de vivre ! Tandis que s'il me faisait supplicier, vraiment, ce serait trop ! Et si j'y perdais non seulement la vie, mais aussi mon âme ? Vous avez toujours fait tout ce qui dépendait de vous pour que je sois heureuse, et vous êtes mon seul vrai confident, mais, s'il m'arrivait malheur, vous ne seriez pas le seul à le déplorer.

18        – Vous n'avez pas à craindre la mort, dame : mille chevaliers seraient prêts à sacrifier leur vie plutôt que de voir la vôtre mise en danger. Si telle était l'intention de votre époux, il ne pourrait pas l'accomplir : je convoquerai tous mes hommes - et ce n'est pas une vaine promesse - pour qu'ils soient sous les armes, le jour même où Gauvain a prévu de réunir les vassaux du roi. Même si je dois m'attirer à jamais sa haine, cela ne m'empêchera pas de venir en force à votre rescousse si vous êtes condamnée à mort et de donner ma vie pour vous protéger.

19        Soyez donc rassurée, vous n'avez pas à craindre semblable supplice tant que je serai en vie. S'il arrive que le roi se sépare de vous, je vous  donnerai un royaume, le plus beau et le plus riche dont je dispose, et vous en serez la maîtresse jusqu'à la fin de vos jours. D'ailleurs, peut-être ne serez vous même pas menacée de mort ou de répudiation ; mais, quoi qu'il arrive, soyez sans crainte, vous aurez toute l'aide qui vous sera nécessaire."

20        C'est ainsi que Galehaut réconforte la reine en attendant le départ. Le moment venu, elle se met en route avec monseigneur Gauvain et les familiers de sa maison, et ils chevauchent [p.119] jusqu'à Brédigan où ils passent quinze jours à attendre les barons qui n'étaient pas encore tous arrivés. Les chevaliers de Galehaut s'y rendent eux aussi. Gauvain, étonné de les voir en si grand nombre, questionne Galehaut, lequel répond que le roi peut être retenu prisonnier et avoir besoin d'aide : en ce cas, il faudrait démanteler une forteresse pour le libérer. "Et il est légitime que chacun se présente en force car un homme comme monseigneur le roi mérite qu'on ne lésine pas sur les troupes à mettre en œuvre pour aller le chercher là où il est."

21        Deux semaines plus tard, tous se mirent en route pour la Tarmélide et arrivèrent à Zélebrège l'avant-veille de l'Ascension.

          De son côté, la demoiselle avait eu un entretien avec l'ensemble de ses barons qui, persuadés qu'elle était leur dame, l'assurèrent qu'ils soutiendraient son droit : ils l'aimaient, comme il est légitime d'aimer une souveraine et vouaient à la reine une haine mortelle qui n'avait d'égale que l'amour des gens du roi pour elle.

22        Le jour de l'Ascension, le roi prit la parole devant l'assemblée plénière de ses barons: "Seigneurs, dit-il d'un ton calme, si je vous ai mandés ici, c'est que je sais pouvoir compter sur votre loyauté, et que l'avis de ses vassaux est indispensable à un seigneur où à un roi pour régler une affaire de tant de portée. Vous avez tous entendu cette plainte que la demoiselle a déposée devant ma cour, à la Chandeleur. A ce moment-là, j'étais persuadé qu'elle mentait.[p.120] Mais, entre temps, les choses ont tourné de telle manière que, maintenant, je sais qu'au contraire elle disait vrai, et que l'auteur de la trahison, c'est celle qui a longtemps été reine sans avoir droit à ce titre. Tout le peuple de ce royaume est prêt à témoigner devant vous que la plaignante est bien la fille de Léodagan et de la reine, son épouse, et que celle dont j'ai fait ma femme est la fille de son sénéchal. J'ai péché par ignorance et par manque de réflexion et, si je vous ai convoqués, c'est pour que, grâce à l'aide de vos judicieux conseils, je puisse venir à résipiscence."

23        Cette déclaration les plongea dans un tel embarras que pas un n'ouvrit la bouche pour répondre, et monseigneur Gauvain, comme s'il voyait déjà la reine morte, se mit à verser des larmes de compassion. Mais Galehaut, qui ne s'en laissait pas facilement conter, s'avança pour répondre : "On vous tient, seigneur, pour l'homme le plus avisé au monde : il serait donc dommage que vous donniez prise à la critique et que vous encouriez le reproche de légèreté en accomplissant un acte dont vous vous repentiriez trop tard. Comment ma dame a-t-elle été convaincue de cette trahison ?

24        – Selon moi, seigneur, vous êtes moins bien placé pour savoir ce qu'il en est que les barons du pays. Or, ils affirment que le roi Léodagan était un homme sage et raisonnable, qui s'entourait de gens de confiance : son entourage est mieux à même de savoir la vérité que des étrangers. – Assurément, seigneur, vous aussi avez une grande réputation de sagesse ; mais il me semble curieux qu'une situation acquise de si longue date soit si facilement remise en cause, d'autant plus que, pendant tout ce temps, il n'y a pas eu de plainte déposée en justice, en ce pays ni ailleurs, et que personne n'a jamais contesté à ma dame sa qualité de reine. – Moi, je sais ce qu'il en est, rétorque le roi. Si ce n'était un péché mortel, j'aurais continué de la préférer à toute autre. Mais, si je la gardais plus longtemps comme épouse, ce serait contraire à la loi divine. Pour prononcer la séparation, il n'y aura ni jugement de Dieu, ni duel judiciaire ; ce sont les seigneurs de ce royaume qui décideront de celle qui doit être reconnue comme souveraine."

25        [p.121] Sur ce, le conseil prit fin. On demanda ceux qui prenaient le parti de la reine et ils se groupèrent autour d'elle. De l'autre côté, se tenaient son accusatrice et les seigneurs du pays auxquels le roi Arthur tint ce discours :  "Seigneurs, vous êtes mes vassaux et vous m'avez juré fidélité. Or, j'ai à connaître d'une contestation qui oppose ces deux dames : celle qui a reçu l'investiture de ce pays affirme qu'elle est la fille de feu votre seigneur et de sa femme, et que je l'ai épousée ; et celle que j'ai toujours tenue pour mon épouse dit la même chose. Si je vous ai réunis, c'est que vous seuls êtes à même de trancher. Je veux donc que vous me juriez sur les reliques des saints de parler sans amour et sans haine et de désigner celle qui a droit au titre de reine."

26        Bertolai le Vieux s'avança alors et, prenant la demoiselle par la main, tendit l'autre vers le reliquaire que le roi avait fait apporter et jura que - il en prenait à témoins Dieu et ses saints - cette Guenièvre était la fille des souverains de Tarmélide, qu'elle était l'épouse du roi Arthur et qu'elle avait été sacrée reine. Après lui, tous les grands barons de la terre et les vieux chevaliers qui avaient été à la cour de Léodagan prononcèrent le même serment.

          Cependant, la reine avait beaucoup de partisans parmi ceux qui avaient fait partie de son entourage depuis son couronnement ; mais, on ne voulut ni les écouter, ni les entendre, car le roi ne partageait pas leur point de vue.

27        La reine fut donc déclarée déchue de son titre d'épouse et celle qui n'y avait aucun droit fut proclamée légitime souveraine. C'est l'acte qui fut le plus sévèrement reproché au roi Arthur. Autant ce fut un jour de joie pour les gens de Tarmélide,[p.122] autant il fut douloureux pour ceux du royaume de Logres. Ensuite, Arthur consulta les siens sur le traitement qu'il devait réserver à celle qui s'était si longtemps fait passer pour son épouse, sans en avoir le droit. Galehaut, qui voyait bien où il voulait en venir, lui conseilla d'attendre la Pentecôte : "Cela vous laissera le temps de solliciter des avis car un comportement aussi insensé doit recevoir le châtiment qu'il mérite."

28        Ce qu'il en disait, c'était pour se concilier Arthur qui, en effet, lui en sut gré et décida de suivre son conseil : il appelle monseigneur Gauvain et lui confie la garde de la reine jusqu'à cette date ; "mais veillez bien à être en mesure de me la remettre ce jour-là ; si vous ne l'ameniez pas alors en ma présence, par les reliques qu'abrite cette chapelle, dit-il en tendant la main dans sa direction, ce serait me trahir et vous perdriez pour toujours mon amitié. Je vous la confie donc, sur tout ce que vous tenez de moi. – Vous pouvez le faire, seigneur : ce ne sera pas la première fois que je veille sur elle, depuis que vous êtes dans ce pays."

29        Avec Galehaut et une nombreuse escorte de chevaliers, il reconduit Guenièvre jusqu'à son logis. "Que Dieu donne à monseigneur Gauvain de soigneusement veiller sur vous, dame, dit Galehaut en plaisantant, car vous lui avez été recommandée sur tout ce qu'il tient de son oncle."[p.123] Souriant comme si de rien n'était, elle réplique : "Assurément, seigneur, je ne lui donnerai pas de mal. Dieu m'en soit témoin, je voudrais que tout soit fini au plus vite, à condition que personne d'autre que moi n'ait à en souffrir, parce que, si je mourais comme me voilà, ce serait ma seule consolation."

VIII
Lancelot, champion de Guenièvre, est vainqueur
 
 

1         La reine demeura ainsi sous la garde de monseigneur Gauvain jusqu'à la Pentecôte. Ce jour-là, on l'amena devant l'assemblée des barons. Le roi s'adressa à eux, leur ordonnant, comme à ses hommes-liges, de lui dire quel châtiment on devait réserver à celle qui l'avait fait vivre pendant si longtemps en état de péché mortel. Ceux à qui il demandait leur verdict étaient du royaume de Logres, mais il ne pensait pas qu'ils auraient l'audace de refuser de se prononcer : ce qu'il aurait voulu, c'était une condamnation à mort, tant la demoiselle l'avait abusé, à force de drogues et de maléfices ; le matin même, elle s'était jetée à ses pieds en le suppliant de faire passer sa rivale en jugement ; sans quoi, elle lui refuserait dorénavant ses faveurs.

2         Après qu'Arthur eut chargé ses barons de rendre leur verdict, comme vous venez de l'entendre, ils se retirèrent pour délibérer. Gauvain, qui avait toujours été attaché à l'autre reine, fut le premier à prendre la parole pour dire qu'il ne resterait pas là si elle devait être condamnée à mort ; et tous de l'approuver. Galehaut intervint après lui : "Nous aurons intérêt à ne pas brusquer le roi. Il a tout l'air de vouloir la mort de ma dame, alors que, je crois le comprendre, ce n'est pas ce que vous souhaitez.[p.124] Il serait donc bon de solliciter un délai avant de rendre votre jugement. D'ici-là, monseigneur le roi aura quitté le pays, et nous avec lui ; peut-être, après nous avoir tant échauffé les oreilles, brûlera-t-il moins d'ardeur pour cette femme qu'aujourd'hui. S'il vous refuse ce répit, dites-lui que l'on ne doit pas prononcer une sentence le jour d'une si grande fête, sans que chacun ait eu tout le temps de réfléchir et de prendre conseil."

3         Cette proposition fait l'unanimité et tous retournent devant le souverain. Galehaut fut leur interprète pour demander le délai : il rapporta fort bien la discussion et les difficultés qui devaient inciter le roi à accepter. Laissé à lui-même, il n'aurait pas demandé mieux, mais celle qui s'était rendue maîtresse de lui avait si bien jeté le trouble dans son esprit qu'il jure ses grands dieux qu'il n'en est pas question et il leur intime, sur la foi qu'ils lui doivent, d'obéir à ses ordres. "Si vous ne le voulez pas, je n'aurai pas de mal à vous trouver des remplaçants." Mais ils persistent dans leur refus : ils voyaient bien que le jugement aboutirait à une condamnation à mort, puisque l'accusée avait été convaincue d'avoir usurpé le titre de reine. Comprenant qu'il ne les fera pas céder, le roi s'indigne et déclare que la sentence sera prononcée avant le soir, et "j'assisterai en personne à la délibération", dit-il.

4         [p.125] Il appelle alors les barons de Tarmélide et leur ordonne, comme à ses hommes-liges, de se prononcer. "Seigneur", dit Bertolai le Vieux, qui n'a pas d'autre loi que celle de sa dame, "puisque tous les nobles seigneurs de Bretagne se refusent à le faire et que vous nous en avez chargés, nous voulons que vous soyez présent en personne pendant que nous délibérerons : cela nous sera très utile car si nous ne parvenons pas à trancher, dans votre grande sagesse, vous nous apprendrez quelle est la décision conforme au droit. – Du moment que vous me le demandez, je ne dirai pas non."

5         Il se lève donc et les accompagne pour décider du verdict.

          De leur côté, monseigneur Gauvain et tous les barons de Bretagne se réunissent. Galehaut fait partie de leur groupe à cause de sa grande amitié pour la reine, ainsi que Lancelot, son compagnon, dont la décision est déjà prise : si sa dame meurt, il mourra aussi. "Seigneurs, demande Galehaut à Gauvain et aux autres, si la décision est une condamnation à mort pour demain, que ferons-nous ?" Monseigneur Gauvain proteste qu'il n'assistera pas à l'exécution de pareille sentence ; il préférerait quitter la maison de son oncle et s'exiler. Monseigneur Yvain, le fils du roi Urien, approuve ; le sénéchal Keu aussi, et de même, tous les rois et comtes qui étaient là. Tous sont d'accord.

6         "Sur ma foi, reprend Galehaut, ceux qui aiment la reine et sont gens de bien ne devraient pas permettre qu'elle soit mise à mort ; pour ma part, j'affirme solennellement que je perdrais plutôt mon honneur et ma terre que de m'y résoudre.[p.126] Mais il faudrait s'y prendre assez adroitement pour que son honneur à elle aussi soit sauvegardé. Je vous conseille donc de prier monseigneur le roi de lui accorder la vie sauve pour l'amour de nous tous. Adressez-vous à lui au moment où il s'apprêtera à prononcer la sentence. S'il refuse, attendez que le jugement ait été rendu et quand vous saurez qu'il s'agit bien d'une condamnation à mort, alors, prenez tous congé de lui et affirmez que votre décision est irrévocable."

7         Le conseil s'arrête là. Galehaut prend à part un Lancelot consterné : "Ne vous laissez pas impressionner, mon très cher ami, par ce que vous entendez dire à propos de ma dame ; en revanche, soyez sûr qu'avant qu'il ne lui arrive malheur, vous me verriez accomplir un acte d'une rare audace et qui laisserait pantois l'homme qui passe pour être à la fois le plus vaillant et le plus sage au monde. – Que voulez-vous dire, seigneur ? – Si le roi condamne la reine à mort, tout ne sera pas fini pour autant, car mon intention est de récuser son jugement et, de soutenir mon point de vue par les armes, soit contre lui-même, soit contre un chevalier de son choix. – Vous ne ferez pas cela, seigneur : c'en serait fini à jamais de notre amitié, et ce serait dommage que deux hommes comme nous en viennent à se détester. C'est moi, et personne d'autre, qu'il trouvera en face de lui : la haine qu'il pourra me vouer ne sera pas de très grande conséquence et, venant de moi, ce geste lui causera moins de mécontentement que de votre part."

8         Galehaut accepte, "mais, dit-il, vous devrez agir en respectant les formes, car vous êtes compagnon de la Table Ronde et vous appartenez à sa maison :[p.127] en prenant parti contre lui, vous vous exposez à de vives critiques. – Alors, dites-moi comment m'y prendre. – Quand vous aurez entendu prononcer la condamnation à mort, regardez-moi et, dès que je vous ferai signe, avancez-vous devant le roi et déclarez que vous quittez sa maison, ainsi que la Table Ronde. Demandez-lui alors qui a décidé de ce verdict et, s'il répond que c'est lui, récusez la sentence, en vous affirmant prêt à affronter par les armes, lui-même s'il veut la défendre en personne, ou son champion."

9         Pendant qu'ils s'entretiennent ainsi en tête-à-tête, le roi et les barons reviennent après avoir fini de délibérer. C'est Bertolai le Vieux qui, sur l'ordre d'Arthur, prend la parole et il le fait à voix assez haute pour se faire clairement entendre de tous : "Seigneurs barons de Bretagne, notre jugement a obtenu l'approbation du roi. Voici le verdict. Comme c'est à cause de cette Guenièvre que notre souverain a longtemps vécu en désobéissant à la loi de Dieu et à celle des hommes, elle est condamnée comme suit : toutes les marques que le sacre confère à une reine seront effacées de sa personne.

10        Parce qu'elle a usurpé la couronne, elle subira la honte de se voir raser la tête ; parce que ses mains ont reçu l'onction du chrême, on les lui écorchera, ainsi que les doigts afin qu'on la reconnaisse plus facilement pour ce qu'elle est ; après quoi, elle quittera pour toujours les terres de monseigneur le roi."

          A cet énoncé, les barons de Bretagne furent saisis d'indignation et tous déclarèrent qu'ils ne resteraient pas [p.128] plus longtemps dans un lieu où on pouvait faire une chose pareille. Monseigneur Gauvain, quant à lui, affirma que, n'eût été la présence du roi parmi eux, il aurait volontiers maudit tous ceux qui avaient décidé cette sentence. Et monseigneur Yvain d'opiner.

11        Le sénéchal Keu s'avance alors, si échauffé qu'il est tout près de reprocher au roi d'avoir, sciemment, rendu un faux jugement, et il se dirige vers lui, comme s'il voulait lui présenter son gage. A ce moment, Lancelot regarde Galehaut : sur un signe de lui, il fend aussitôt la foule en arrachant le manteau qu'il portait sur ses épaules : comme celui de son compagnon, il était taillé dans un luxueux drap de soie broché d'or et doublé d'hermine. Quand il est arrivé devant le roi, on se presse autour de lui pour écouter ce qu'il avait à dire, et sa tenue attirait les regards.

12        Il était très beau. Le teint mat, mais clair, l'air doux et noble à la fois; il était encore imberbe : il n'y avait pas plus de trois ans qu'il avait été fait chevalier et il en avait alors tout juste quinze ; sa bouche était petite et très bien dessinée,[p.129] son front large et ses cheveux, d'un blond soutenu, ondulaient. Il avait un cou solide, bien proportionné par rapport à la tête et au corps ; un torse très développé, avec des épaules et des bras où os, nerfs et muscles s'équilibraient harmonieusement ; des mains longues et fines, à la peau douce ; quant aux reins, aux hanches et au reste du corps, aucun chevalier de sa taille n'aurait pu être mieux découplé. Et plutôt grand, avec tout cela : le conte qui relate sa vie, après avoir raconté comment il avait jeté son manteau à terre, dit qu'il dépassait monseigneur Gauvain d'un demi-pied et qu'être vêtu d'une simple tunique lui seyait à merveille.

13        Il s'avance dans la salle, brûlant d'indignation, comme nous l'avons déjà dit, se fraye un passage à travers la foule et rattrape le sénéchal Keu au moment où, arrivé devant le roi, il allait se proposer pour la bataille ; il le force à faire demi-tour sur lui-même et lui passe devant ; exaspéré de s'être fait bousculer, Keu reprend sa place ; mais Lancelot le tire à nouveau en arrière : "Ne vous proposez pas pour ce combat, seigneur. Ni vous, ni personne ici ne saurait s'en charger. C'est une affaire qui vous dépasse. – Et pourquoi ne saurions-nous nous en charger ? – Parce qu'elle revient à quelqu'un qui en est plus capable que vous. – Et qui donc ? interroge Keu, vexé. – Vous le verrez, le moment venu."

14        Ces propos valurent force critiques à Lancelot, mais il ne s'en soucia guère, car il pouvait être en proie à des accès de fureur pendant lesquels [p.130] il proférait aussi bien des insanités que des propos sensés ;  et quand il avait dit à Keu qu'il y avait quelqu'un de plus capable pour livrer bataille, il ne pensait pas tant à lui-même qu'à la reine, car tout ce qu'il accomplissait, il lui semblait que c'était elle qui le faisait en lui, et qu'il n'y était pas pour grand chose.

          "Seigneur, fit-il en s'avançant devant le roi, je vous demande, en mon nom et pour tous ces nobles barons et chevaliers ici présents, si c'est vous qui avez rendu ce jugement." Arthur répond que c'est bien lui, "mais je n'étais pas seul ; j'avais à mes côtés beaucoup d'hommes de sens" dit-il en les lui montrant, car ils étaient là, eux aussi.

15        "Seigneur, répond Lancelot, vous m'avez fait compagnon de la Table Ronde et je le suis resté un temps ; mais je la quitte, ainsi que votre maison, car je ne veux plus rien tenir de vous. – Pourquoi donc, ami très cher ? – Parce que, tant que j'appartiendrais à la Table Ronde et à votre maison, je ne pourrais pas prendre parti contre vous en justice. – Et à quel propos avez-vous l'intention de prendre parti contre moi ? – J'affirme que le jugement que vous avez rendu contre ma dame est inique et déloyal, et je suis prêt à en faire la preuve par les armes, contre vous ou quelqu'un d'autre. Si un chevalier ne suffit pas, j'en affronterai deux ou trois."

16        A ces mots, le sénéchal ne peut se contenir : il déclare que c'est pure folie, que Lancelot aurait dû se limiter à un adversaire et qu'il allait trop loin en se vantant d'être plus vaillant que tous les autres. "Ne vous inquiétez pas,[p.131] seigneur Keu : sur la foi que je dois à Galehaut, mon seigneur ici présent, que j'aime par dessus tous les chevaliers, quand on en sera à la bataille, vous ne voudriez pas être le quatrième, pour toute la terre de ce roi. Et à cause de ce que vous avez dit, je me battrai contre trois adversaires, à tort ou à raison. Je sais bien que ce n'est pas conforme à la règle, sauf si celui qui en appelle d'une décision de justice est consentant. C'est donc de mon plein gré que je le demande, afin que le bon droit de ma dame soit plus nettement établi.

17        – Vous êtes un chevalier dont la vaillance est grande, Lancelot, cela est sûr, répond le roi, et vos prouesses sont connues en maints pays ; mais vous allez trop loin, en voulant récuser un jugement que j'ai rendu. Aucun chevalier n'y a jamais réussi, aucun n'a même osé s'y essayer ; de plus, vous vous targuez de vous battre dans des conditions insensées, à un contre trois : vous n'auriez aucune chance ! Renoncez à votre projet et restons bons amis." Ne serait-ce qu'à cause du sénéchal Keu, il n'y renoncera pas, rétorque-t-il, et il prie Arthur d'être un de ses trois adversaires ; mais le roi réplique qu'il ne le laissera pas se battre ainsi en sa maison, sans avoir tout fait pour l'en détourner.

18        De leur côté, les barons de Tarmélide sont très indignés et honteux de ce que Lancelot ait récusé le jugement et qu'il se soit vanté de se battre contre trois chevaliers choisis parmi les meilleurs. Ils s'offrent donc à l'affronter [p.132] et demandent au roi de prendre les gages des deux parties. Mais celui-ci, désireux d'apaiser la querelle, affirme sa volonté que les choses en restent là : "Vous devez savoir, dit-il, que c'est notre meilleur chevalier : je ne voudrais pas, pour toute ma terre, qu'il trouve la mort dans un combat déloyal."

19        Cependant, Lancelot persiste : il ne s'en ira pas sans avoir obtenu de se battre, car il veut prouver qu'il s'agit d'un faux jugement et que ceux qui l'ont rendu ont menti. Le roi fait tous ses efforts pour le persuader de renoncer à la bataille, mais rien n'y fait : Lancelot est à genoux devant lui, tendant son gage, et les seigneurs de Tarmélide se lèvent pour lui porter la contradiction. Le roi prend donc les gages, non sans regret, car il se désole pour Lancelot, craignant qu'il n'ait le dessous.

20        Monseigneur Gauvain déclara alors que cette bataille à un contre trois n'était pas raisonnable, et le roi se rangea à son avis, car il aurait préférer éviter l'affrontement. Mais Bertolai le Vieux, qui était le mal incarné, s'avance aussitôt : "Lancelot a remis son gage, dit-il, et nos chevaliers aussi ; la bataille doit donc avoir lieu aux conditions choisies par le requérant ; s'il y renonce, nous sommes prêts à nous en remettre au jugement de votre cour, seigneur, et même à celui de ceux qui, en son sein sont ses partisans !"

21        [p.133] A ces mots, Lancelot jure tout ce qu'il sait qu'il ne veut entendre parler que d'une bataille contre trois chevaliers et il prie Galehaut de le laisser combattre à sa guise. N'osant pas s'opposer à sa volonté, celui-ci dit au roi que son compagnon s'en tiendra à ce qu'il a décidé : "Il vous livrera, ou à moi, les trois chevaliers vaincus, le jour fixé pour la rencontre, conformément à la coutume, c'est-à-dire en affrontant ses adversaires l'un après l'autre." Les barons de Tarmélide récusent aussitôt cette façon de faire : ils veulent se mesurer avec lui tous les trois ensemble.

22        Lancelot se précipitait déjà pour accepter, mais Galehaut le retint et lui jura que c'en serait fini de leur amitié, s'il renonçait aux modalités qu'il venait de fixer. "Laissez-les dire et tenez-vous en à ce que je dirai. – Je me tairai, seigneur, mais je vous confie mon honneur. – Il sera bien gardé."

23        Galehaut alla trouver les barons de Tarmélide qui discutaient de la bataille : elle n'aurait pas lieu, disaient-ils, de la façon qu'il avait proposée. "Sur ma foi, ce que vous demandez là ne pourra jamais devenir une coutume en usage dans la maison de monseigneur le roi, même au prix de tous vos avoirs ; et présenter pareille requête est plus à votre honte [p.134] qu'à votre honneur : c'est reconnaître qu'il n'y a pas, chez vous, autant de chevaliers de valeur que ce qu'on dit." A force de discuter, Galehaut obtint que la bataille se déroulerait comme il l'avait préconisé. Le roi la fixa pour l'octave de la Pentecôte et demanda de solides garanties aux barons, car il craignait, s'il ne l'avait pas fait, de mettre Galehaut en colère.

24        Le lendemain de la Pentecôte, Arthur se prépara à se mettre en route pour rentrer dans son pays et il partit le mardi ; il prit la mer avec les siens et, le samedi, ils étaient à Brédigan.

          Les barons de Tarmélide, eux, étaient allés chercher leurs trois champions : c'étaient des hommes de haute taille, très robustes ; le plus âgé ne dépassait pas les cinquante ans et ils jouissaient, tous les trois, d'une grande renommée chez eux. Le lundi matin, ils étaient dans les prés sous Brédigan, prêts à se battre, armés au mieux à la mode de leur pays ; Lancelot, de son côté, s'était fait armer, et beaucoup de grands seigneurs et de chevaliers l'entouraient.

25        D'abord Galehaut avec ses vassaux, et, de la maison du roi Arthur, monseigneur Gauvain qui lui laça, de ses propres mains, les attaches de son heaume ; à eux deux, ils firent tout le nécessaire et ne permirent à personne d'autre de s'en occuper. Pour finir,[p.135] Galehaut lui ceignit sa propre épée en le priant de la porter pour l'amour de lui ; et Lancelot promit de le faire, car il aimait cet homme qui était son seigneur du plus profond de son cœur.

          Le roi s'efforce encore, par tous les moyens, de faire annuler la bataille, mais il a beau prier Lancelot, celui-ci ne veut rien entendre. Monseigneur Gauvain et Galehaut disent au souverain de le laisser faire, sans remords de conscience, puisque telle est sa volonté : "Il ne craint rien, dit Gauvain, personne mieux que moi ne sait ce dont il est capable."

          Arthur ordonne alors de placer des gardes autour du champ : Galehaut en fit partie, les rois Yder et Aguisant, ainsi que ceux des Francs et du pays d'Outre les Marches ; il y avait encore monseigneur Gauvain et un certain nombre d'autres seigneurs. En tout, ils étaient vingt, tant rois que comtes.

26        La bataille devait avoir lieu au pied de la demeure du roi - la plupart d'entre elles, comme celle-là, donnaient sur une rivière ; à l'une des fenêtres, se tenait la nouvelle reine ; l'autre, celle dont Lancelot était le champion, était montée au sommet du donjon avec le sénéchal Keu, à la garde de qui elle avait été confiée jusqu'à la fin du combat ; Sagremor-le-Démesuré, Girflet, le fils de Doon et nombre d'autres chevaliers étaient aussi à ses côtés.

          Galehaut fait apporter un cor et le remet à un de ses chevaliers pour qu'il en sonne sur son ordre. Il demande aussi aux futurs combattants et à tous ceux qui se trouvaient sur le champ de ne plus se déplacer jusqu'à la sonnerie du cor.

27        Quand on eut indiqué sa place à celui des trois chevaliers qui commencerait, la position de Lancelot était telle qu'il regardait la tour [p.136] où se tenait la reine.

          Galehaut s'approche du roi qui se tenait en selle, à bonne distance et lui demande un don ; il sanglotait. "Tout ce que vous voudrez, sauf mon honneur. – Où avez-vous jamais entendu parler d'une telle bataille : un contre trois ! Vous devriez préférer perdre la moitié de vos terres plutôt que de voir, humilié et vaincu, celui qui, je n'hésite pas à le dire, vous a, un jour, rendu votre royaume et votre honneur. Si vous renonciez à faire exécuter la sentence qui a frappé la reine, je crois que nous pourrions obtenir de lui que ce combat n'ait pas lieu.

28        – Et que faites-vous de mon honneur ou de ma honte, dans cette accusation de faux jugement qu'il porte à mon encontre, et de sa façon de s'en prendre à moi ? Mais il est vrai que, si coupable qu'il soit à mon égard, je ne saurais le haïr, tant il a mérité que je l'aime. Aujourd'hui encore, pendant la messe, au moment de la consécration, j'ai prié Dieu de lui donner la victoire. A part ceux qui sont de mon sang, je n'aime aucun chevalier autant que lui, et je le lui ai montré."

29        Ils vont trouver Lancelot qui, armé de pied en cap, attendait avec impatience la sonnerie du cor. "Ami très cher, lui dit le roi, je vous en prie, renoncez à vous battre et je ferai pour vous quelque chose que beaucoup se refuseraient à croire possible :[p.137] j'obtiendrai une renonciation semblable de mes adversaires et je ferai en sorte que la reine soit déclarée quitte de tous les chefs d'accusation retenus contre elle. Oui, je ferai tout cela pour vous ; vous n'avez qu'un mot à dire. – Assurément, seigneur, vous n'en ferez rien pour moi : que Dieu m'abandonne si je renonce à cette bataille avant d'avoir trouvé la mort ou vaincu ces trois-là ! Plût au ciel qu'au lieu d'eux il y eût en face de moi les trois chevaliers de votre maison qui pensent être les meilleurs du monde : aucun accommodement avec eux non plus n'aurait pu être trouvé. Par Dieu, je connais quelqu'un qui n'aurait plus jamais trôné couronne en tête."

30        Le roi a grand honte car il comprend bien que Lancelot dit cela pour lui et il s'en retourne avec Galehaut, toujours en larmes ; mais Gauvain affirme qu'ils ne devraient pas avoir peur : "Que Dieu se détourne de moi, si ces trois-là lui résistent longtemps et si j'acceptais, pour tout le royaume de Logres, d'être le quatrième, après eux !"

          "Est ce que ce cor va enfin sonner ? crie Lancelot à l'adresse de Gauvain. – Oui, tout de suite, ami cher. Je sais bien que vous êtes plus impatient de distribuer des coups que préoccupé par l'heure qui avance."

31        Sur ce, Galehaut fait sonner du cor et, dès que Lancelot l'entend, il cale sa lance sous l'aisselle et éperonne son cheval qui part au galop : ramassé derrière son écu, il fend l'air qui vibre sur son passage. Son premier adversaire en fait autant. Ils se heurtent si violemment que les lances transpercent les écus, leur écrasant à tous deux le bras contre le corps ;[p.138] celle du chevalier de Tarmélide casse et vole en éclats, et Lancelot le frappe avec tant de vigueur et d'allant que les planches de son écu se fendent et que les mailles de son haubert sont faussées. Asséné avec une force accrue par la colère, porté par un fer résistant et acéré, le coup traverse le cavalier de part en part, et la pointe de la lance ressort dans son dos ; Lancelot l'abat, mort, sur le pré.

          Les gardes font alors à nouveau sonner du cor.

32        Lancelot récupère sa lance et charge un des deux autres chevaliers au triple galop et ils s'entrefrappent sur leurs écus, au dessus de la bosse. Lancelot transperce l'écu de son adversaire dont la lance se brise, mais dont le haubert résiste ; le cavalier plie sous la force du coup et ne peut éviter de basculer en arrière par dessus la croupe de sa monture, se blessant sérieusement dans sa chute. Lancelot va appuyer sa lance contre un arbre (il se dit qu'il en aura encore besoin) et revient à celui qu'il avait laissé à terre, mais qui s'était relevé et avait dégainé son épée, se protégeant la tête avec son écu. Il met l'épée au clair et pique des deux. Quand le blessé le voit s'approcher, il est saisi de terreur. "N'ayez crainte, fait Lancelot, on n'aura pas à me reprocher de vous avoir attaqué à cheval !"

33        Il met donc pied à terre, attache l'animal à un arbre et revient sur le chevalier, l'épée à la main et l'écu au bras. Sous la violence des coups portés, le sang du blessé se met à ruisseler sur tout son corps, et bientôt, il est incapable de résister : il esquivait les attaques et reculait de plus en plus.[p.139] Quand il comprend qu'il n'a plus guère de temps devant lui il ne sait que faire ; il hésite à prononcer la phrase qui fait honte : "Je renonce au combat."

          Le pré où ils s'affrontaient était bordé d'un côté par une profonde rivière ; sur le second, il était entouré par le public - chevaliers et autres gens - qui assistait au combat ; sur le troisième, il y avait le château avec le donjon en haut duquel se tenaient la reine Guenièvre avec le sénéchal Keu et d'autres chevaliers. Quand l'adversaire de Lancelot comprit qu'il n'avait aucun secours à attendre, il se mit à courir aussi vite qu'il le pouvait vers la rivière - mais il avait perdu tant de sang ! - dans l'intention d'y sauter pour se noyer.

34        Puis il se dit que c'était là une fin déshonorante, celle d'un fuyard et d'un lâche, et il fit demi-tour ; toutefois, à la vue de Lancelot qui arrivait sur lui, l'épée brandie, la peur de la mort le fait supplier : "Ah ! noble seigneur, ayez pitié de moi ! Qui serait mieux placé que vous, qui êtes le meilleur, pour me faire grâce ? – Vous devrez d'abord avouer, en mots propres, que tous ceux qui ont condamné ma dame sont des menteurs et des traîtres. – Il n'y a rien dont je puisse être davantage persuadé et, d'après moi, c'est leur péché qui est la cause de ma défaite. – Avec l'aide de Dieu, la suite de la journée montrera qu'ils le sont en effet : ils seront confondus en présence des plus vaillants, des plus sages et des plus vertueux qui soient au monde. Et toi, tu en mourras, et aussi cet autre que je vois là."

35        Il lève son épée pour l'abattre sur le chevalier qui n'ose faire face et s'enfuit à travers le pré.[p.140] Mais bientôt, il n'en peut plus, revient vers Lancelot et lui crie à nouveau merci avec instance. "Lâche ! prononce le mot qui te déshonorera ou ne recule pas devant le tranchant de mon épée. Mieux vaut mourir plutôt que vivre dans la honte ! – Que Dieu m'aide ! Vous avez raison et je suis prêt à recevoir la mort de votre main : il n'est pas de plus valeureux chevalier pour me la donner."

36        Alors, il fait face, se protégeant la tête de son écu et se défendant de son mieux : mais cela ne lui sert pas à grand chose : Lancelot fait voler en pièces ce qui restait de son écu et le met dans un état qui fait pitié à voir, mais qui ne le touche nullement : il souffre tant de la honte faite à sa dame qu'il ne veut pas accorder sa merci au blessé. Au contraire, il marche sur lui et lui assène un coup où transparaît toute sa colère : l'épée sépare en deux heaume, ventaille et tête avant de s'enfoncer dans l'échine du chevalier qui s'écroule à terre. "Seul un cœur vaillant mérite de vous porter !" s'écrie Lancelot en invoquant sa belle et bonne épée.

37        Puis, il la remet au fourreau, se dirige vers son cheval qu'il enfourche rapidement, empoigne sa lance et s'apprête à attaquer le troisième chevalier.

          Cependant, les barons de Tarmélide étaient venus se plaindre au roi ;[p.141] ils s'étaient avisés que la bataille ne se déroulait pas dans les règles : étant donné l'importance de son enjeu (la récusation d'un jugement !), elle aurait dû être précédée d'une prestation de serment. "Nous vous requérons donc, seigneur, d'y faire procéder, car nous sommes sûrs d'avoir rendu notre verdict en conscience." Le roi répond qu'il n'y voit pas d'inconvénient. Mais Galehaut se dirige sans attendre vers celui qui tenait le cor et lui ordonne d'en sonner : s'il le faisait, c'est parce qu'il craignait encore que la reine fût coupable, et la sentence juste et légitime.

38        Aussitôt que le cor a retenti, les deux cavaliers lâchent la bride à leurs montures (des bêtes vives et vigoureuses, pas des traîne-la-patte !) devant lesquelles s'ouvrait un vaste espace dégagé et se chargent avec impétuosité. L'adversaire de Lancelot, qui le craignait beaucoup (c'était un bon combattant qui ne manquait pas de hardiesse et s'appelait Cardoan de Lanval) avait l'intention de lui tuer son cheval au moment du choc : il aurait ainsi l'avantage sur un ennemi réduit à combattre à pied. Il exécuta bien ce qu'il avait combiné mais, contrairement à ce qu'il avait escompté, ne parvint pas à conserver son assiette : le coup de Lancelot fut assez violent pour lui faire vider les arçons et le faire basculer en arrière.

39        Ils se relèvent immédiatement tous les deux (le cheval de Lancelot gisait à terre), mettent l'épée au clair et s'élancent l'un contre l'autre avec beaucoup de courage. Les heaumes se fendent sous les coups des bonnes épées maniées par des escrimeurs qui avaient pour eux l'agilité et la force : fer et bois ne résistent pas et s'enfoncent dans les chairs, faisant gicler le sang. L'herbe est recouverte des mailles tombées des hauberts.

          Mais Lancelot frappait plus fort que l'autre.[p.142] Tous font l'éloge de ce qu'ils lui voient faire et Gauvain est sûr qu'il finira par l'emporter. Leur affrontement se prolonge et si l'un est en piètre état, l'autre n'est pas indemne ; cependant, c'est le champion de Tarmélide qui était le plus sérieusement atteint, car les bras de Lancelot étaient doués d'une vigueur exceptionnelle.

40        En plein milieu de l'après-midi, le combat n'était toujours pas terminé, mais les forces commençaient de manquer au chevalier qui avait perdu beaucoup de sang ; le souffle court, moins agile qu'il ne l'aurait été sans ses blessures, il peine à éviter les coups de Lancelot. Mais il s'efforce si bien de se défendre que, s'il cède du terrain, il est loin de paraître prêt à s'avouer vaincu, et continue d'asséner de grands coups où il met toute sa vigueur. Cependant, Lancelot ne lui laisse pas de répit : il le serre de près, le faisant, tantôt avancer, tantôt reculer par tout le champ ; déjà, par trois fois, épuisé Cardoan est tombé paumes contre terre.

41        Il finit par l'acculer sous les fenêtres de la tour où se tenait la reine, et l'attrape par son heaume qu'il lui arrache ; l'homme, qui n'en pouvait plus, essaie de se protéger la tête avec ce qui lui reste de son écu. C'est alors que Lancelot aperçoit le sénéchal à côté de la reine. "Voilà une bataille terminée, Keu ! s'écrie-t-il. Je ne crois pas que vous aimeriez être le quatrième. Cela ne ferait pas votre affaire, si c'était à votre tour !" Il dit cela assez haut pour être entendu de nombre des bons chevaliers qui se trouvaient là,[p.143] lesquels comprirent qu'il s'agissait d'une allusion à l'adresse du sénéchal qui s'était moqué de lui quand il avait entrepris de se battre seul contre trois.

42        Lancelot se jette à nouveau sur le chevalier qui, craignant de recevoir un coup à la tête, renonce à l'attendre ; il jette son écu à terre et cherche à empoigner son adversaire à bras-le-corps. Celui-ci le ceinture et ils se font tourner l'un l'autre en rond. Mais Lancelot avait beaucoup plus de force, et d'avoir si près de lui celle qu'il aimait par dessus tout l'augmentait encore. Il finit par faire tomber Cardoan sous lui et se mit à le bourrer de coups de poing et d'épée : le sang giclait entre les mailles de sa ventaille.

43        Quand Galehaut et les autres chevaliers préposés à la garde du camp le voient dans un pareil état, ils sont saisis de pitié car ils avaient admiré son courage pendant le combat, et ils implorent la grâce du roi : qu'il ne laisse pas un tel chevalier mourir ainsi ! "Croyez-moi, répond-il, j'aurais donné une cité de bon cœur pour pouvoir le sauver sans manquer à mes engagements mais, je le sens, la rancune de Lancelot à mon égard est telle que ma prière ne pourrait que nuire à cet homme. – Je vais vous expliquer comment faire, seigneur, déclare Galehaut. Vous n'aurez qu'un mot à dire. – Alors, il ne mourra pas. Mais que dois-je faire ? – Si vous priez ma dame, pour qui il combat, d'intervenir, Lancelot le déclarera quitte ; et je la vois mal, elle, ne pas vous écouter. – En ce cas, il est sauvé."

44        [p.144] Arthur se dirige vers la reine qui, le voyant venir, descend à sa rencontre. "Vous voilà acquittée, dame, s'empresse-t-il de lui dire, mais ce chevalier qui combat, là, est un homme mort si vous ne venez pas à son secours ; et ce serait dommage, car c'est un vrai preux : aussi, je voudrais que vous demandiez à Lancelot de lui faire grâce. – Je ferai mon possible, seigneur, puisque tel est votre bon plaisir." Elle s'engage dans le champ et s'approche de Lancelot qui n'en avait pas encore fini avec Cordoan : "Grâce pour ce chevalier, ami cher ! Laissez-le aller ! Le roi, qu'il en soit remercié, a déclaré que j'étais acquittée."

45        Dès que Lancelot la voit, en larmes, agenouillée devant lui, il se précipite : "Ah ! miséricorde divine ! Ne pleurez plus, dame ! Si vous le voulez, je vous accorde qu'il m'a vaincu, car vous êtes la personne au monde à qui je suis le plus redevable, ne serait-ce que de m'avoir gardé dans votre chambre, quand j'avais perdu le sens, à la Roche-aux-Saxons, où le roi était retenu prisonnier." Il déclare donc le chevalier quitte en ce qui le concerne et on s'empresse pour relever le blessé qui était grièvement touché.

          Si la vraie reine était au comble de la joie, l'autre était plongée dans la douleur et les barons de Tarmélide dans la honte, accusés qu'ils se voyaient d'avoir rendu un faux jugement. Les seigneurs de Bretagne ne permirent plus à aucun d'entre eux de se faire entendre dans la maison d'Arthur.

46        [p.145] Grâce à Lancelot, la reine a donc évité le déshonneur, ce dont tous ceux qui l'aiment se réjouissent infiniment. Le soir venu, Galehaut et lui vont retrouver Gauvain. "Dame, déclare Galehaut en présence de leur hôte, votre séparation d'avec mon seigneur demeure une chose acquise, jusqu'au moment où Dieu voudra vous voir à nouveau unis ; mais tous ses barons n'en devraient pas moins conserver de l'attachement pour vous, car vous les avez honorés et leur avez témoigné beaucoup d'estime - je suis le premier à m'en féliciter. C'est pourquoi, je vous offre (et j'en prends à témoin monseigneur Gauvain qui compte au nombre de vos meilleurs amis) la plus belle et la meilleure terre parmi celles que monseigneur le roi ou moi possédons.

47        Si vous avez été reine, ce n'est pas la terre qui vous manquera pour continuer de tenir votre rang : vous régnerez sur un beau et riche royaume, et capable de se défendre : les armées de celle qui a pris votre place n'oseront pas venir vous y attaquer ; alors que, j'en suis sûr, elle mettrait tout en œuvre pour vous nuire, si vous restiez à sa portée." La reine et Gauvain le remercient beaucoup de sa proposition ; "mais, précise Guenièvre, je n'accepterai pas sans l'autorisation de mon époux ; si lui ne se comporte pas comme je le voudrais, moi, je me conformerai à sa volonté, en cela comme pour le reste. En tout cas, je vous suis reconnaissante, car vous m'avez ainsi fait plus d'honneur que tous ses barons."

48        Leur conversation se poursuivit tard dans la nuit. Le lendemain matin, la reine alla parler au roi, à sa sortie de l'église. Devant la foule des chevaliers qui se trouvaient là, elle tombe à ses pieds : "Je m'en vais sur votre ordre, seigneur, je ne sais encore où mais, au nom de Dieu, je vous en prie, dites-moi quel est votre bon plaisir : que voulez-vous que je fasse ? S'il vous plaît, assignez-moi seulement un lieu de résidence où je puisse œuvrer au salut de mon âme et où je n'aie pas à craindre pour ma vie car, si ceux qui me veulent du mal s'en prenaient à moi alors que je suis sous votre protection, cela ne vous ferait pas honneur. Cela dit, si je voulais une terre d'asile, je n'aurais pas de mal à trouver qui m'en donnerait une, non tant pour moi [p.146] que par égard pour vous ; mais je n'en accepterai aucune sans votre permission."

49        Comme il lui demande où est située cette terre, Galehaut qui se tenait non loin, en profite : "Je lui donnerai, seigneur (que Dieu m'approuve !) la plus belle qui existe dans vos domaines ou dans les miens : le Sorelois, celle que je préfère, parce que je voudrais que ma dame ait une vie digne d'elle." Arthur répond qu'il va consulter ses barons ; il les appelle aussitôt et, après que tous se sont exprimés, monseigneur Gauvain le prend à part : "Seigneur, vous êtes bien placé pour savoir que l'exil de ma dame et les privations de ce à quoi elle a droit ne sont pas une punition de ses crimes, mais l'expression de votre seule volonté. En vous laissant aller jusque là, nous avons tous manqué à la loyauté, mais, pour être fondé à se rebeller contre un seigneur injuste, jusqu'où ne doit-on pas aller ?

50        Je vous conseille donc de traiter ma dame de façon à préserver votre honneur, car accréditer l'idée qu'elle aurait été votre concubine tournerait à votre honte en même temps qu'à la sienne. Puisque vous avez moins d'amour pour elle que de crainte de cette autre femme, je suis sûr que vous ne voudrez pas d'elle sur vos terres. En ce cas, vous avez le choix : l'envoyer auprès de mon cousin Yvain où elle sera traitée avec les plus grands égards, ou chez mon père en Loenois ; et si vous ne voulez ni de l'un ni de l'autre, permettez-lui de se rendre dans la terre que Galehaut a l'intention de lui donner."

51        Ils n'avaient pas fini de parler que se présente un chevalier qui était au mieux avec la nouvelle reine,[p.147] laquelle l'avait pris pour confident. "J'ai à vous parler, seigneur" dit-il au roi dès qu'il l'aperçoit. Celui-ci s'écarte de Gauvain qui n'ose pas rester davantage. "Pitié, seigneur, au nom de Dieu ! – Qu'avez-vous, mon ami ? demande Arthur en lui voyant les larmes aux yeux. – Ma dame la reine est folle de rage que vous songiez à donner une terre à une femme qui a été votre concubine ; si un de vos vassaux lui en offre une, elle en mourra de chagrin."

52        Il est si fâché de ces nouvelles qu'il change de visage : "Allez lui dire qu'elle peut se rassurer : je ne ferai rien qui puisse la contrarier." Et revenant à Gauvain : "Mon cher neveu, la situation est telle que Guenièvre ne peut rester ni sur mes terres, ni sur celles d'un de mes hommes : elle risquerait de se trouver là où je ne pourrais pas assurer sa sécurité, et je ne souhaite pas sa mort, tant je l'ai aimée. Je veux donc qu'elle se retire sur la terre que Galehaut lui a offerte, et je lui attribuerai autant de chevaliers et d'hommes d'armes de ma maison qu'elle voudra."

53        Sur ce, le tête-à-tête entre le roi et Gauvain prend fin. Arthur retourne auprès de ses barons qui l'attendaient et leur répète ce qu'il vient de dire à son neveu. Ses conseillers l'approuvent, surtout par respect de sa volonté. Puis le roi rejoint Galehaut qui se tenait à l'extérieur, dans la galerie. "J'ai trouvé en vous un compagnon et un ami très cher et digne de ce nom. A l'épreuve des faits, je considère, d'après votre attitude et ce dont j'ai été témoin, que vous êtes l'homme au monde sur qui, à part mes vassaux, je pourrais le plus compter en cas de besoin ; vous m'avez proposé de donner [p.148] à Guenièvre, ici présente, un domaine à la fois très prospère et où il fait bon vivre ; et je sais que, pour vous, promettre et donner, c'est tout un. Je n'aurais pas osé vous demander un si grand service, mais, pour le moment, elle ne peut en effet pas rester sur des terres qui dépendent de moi : or, si vous êtes mon compagnon et mon ami, vous n'êtes pas mon vassal. Je vous la confie donc comme à un de mes proches, afin que vous veilliez sur elle comme sur votre sœur : promettez-moi de le faire par amitié pour moi."

54        Et la prenant par la main, ému aux larmes, il la remet à Galehaut qui la reçoit en s'engageant, selon ce qui lui a été demandé, à la protéger comme si elle était sa sœur. Toute l'assistance compatissait au sort de la reine : pas un chevalier qui ne fût en larmes. Enfin, le roi choisit ceux qui partiront avec elle.

55        Cependant qu'elle s'en retourne à son logis, Arthur reste en compagnie de ses barons. "Vous devez savoir, lui dit Gauvain, qu'on vous accuse de n'avoir pas conclu ce nouveau mariage pour mettre fin à une vie de péché, bien au contraire. Quoi qu'il vous en advienne, vous avez d'ores et déjà beaucoup perdu : vous vous êtes publiquement rendu coupable de déloyauté, et du coup, Lancelot, le meilleur chevalier de votre cour, vous a quitté ; quant à la Table Ronde, elle a connu une honte qui ne lui était pas encore arrivée : jusque là, on s'estimait comblé d'y avoir été admis et jamais un chevalier ne l'aurait abandonnée de son plein gré.

56        Or, Lancelot vient de renoncer à en faire partie. Soyez sûr que, si vous ne parvenez pas à le retenir,[p.149] vous le paierez cher, car il a derrière lui toutes les forces dont dispose Galehaut, et vous lui êtes tant redevable, vous et les vôtres, que vous vous feriez honneur à vous le concilier. – Vous avez raison, mon cher neveu : je vais m'appliquer à faire ma paix avec lui, et je lui accorderai tout ce qu'il voudra me demander, excepté me séparer de cette femme car, même si je devais me brouiller avec tous mes vassaux, je ne lui manquerais pas de parole. Je vous en prie, venez avec moi le supplier."

57        Arthur et Gauvain, accompagnés des plus hauts barons, se rendent à cheval au logis de Galehaut : assis sur un lit, il était en train de discuter avec Lancelot. A la vue du roi, ils se lèvent et le souverain supplie humblement Lancelot d'oublier son ressentiment, prière à laquelle Gauvain et les autres s'associent. "Il est vrai que vous avez fait pour moi beaucoup plus que je n'ai fait pour vous ; par amour de la chevalerie et par amitié pour moi, vous êtes devenu compagnon de la Table Ronde que vous venez d'abandonner parce que vous êtes en colère contre moi et que vous me détestez. Si vous partez ainsi, je ne saurai plus ce que c'est que la joie. Pardonnez-moi et revenez : je vous donnerai la moitié de mon royaume et j'en passerai par toutes vos volontés, sauf mon honneur.

58        – Grand merci, seigneur ! Je ne vous en veux pas et votre terre ne me tente pas, mais personne ne pourrait me convaincre de rester : toutes les prières du monde n'y feraient rien, je vous le jure sur la messe que j'ai entendu célébrer aujourd'hui." Comprenant qu'il ne pourrait rien obtenir, le roi s'en retourne avec les siens, cependant que Lancelot et Galehaut restent à se réjouir [p.150] d'avoir vu le roi si fraîchement éconduit.

          Arthur, lui, faisait triste figure ; incapable de fermer l'œil de la nuit, il finit par se rappeler une phrase que Lancelot avait dite lors de sa bataille pour la reine : il ne lui refuserait rien qu'elle sût lui demander "parce qu'elle l'avait gardé dans sa chambre quand il avait perdu le sens à la Roche-aux-Saxons."

59        Au matin, Galehaut vint prendre congé du roi : il voulait rentrer dans son pays. Arthur monta à cheval pour l'accompagner et, après qu'ils eurent fait ensemble un bout de chemin, il appela Gauvain et Guenièvre : "Je sais, dame, que Lancelot vous aime trop pour vous refuser quelque chose, et vous n'ignorez pas combien je tenais à sa compagnie : c'est pourquoi, je voudrais vous demander, sur l'envie que vous avez de rentrer un jour en grâce auprès de moi, d'intervenir pour qu'il reste à mes côtés comme auparavant : je n'arrive pas à l'en persuader, pas plus que mes chevaliers : toutes nos prières sont restées vaines."

60        La réponse de la reine ne manqua pas de sang froid. Craignant que le roi ne se fût rendu compte que Lancelot et elle s'aimaient, elle sut se montrer prudente et avisée : "Il est légitime que je l'aime, seigneur, s'il consent à faire en ma faveur ce qu'il ne ferait pas pour quelqu'un d'autre, car j'aurais alors la preuve qu'il n'aime personne plus que moi. Et plus je saurais qu'il m'aime, et qu'il m'aime davantage, plus je devrais me garder de le contrarier. Je ne lui adresserai donc pas votre prière : j'aurai ainsi plus souvent sa compagnie que la vôtre, et j'ai des raisons de la préférer, puisqu'il s'est montré compatissant envers moi et m'a sauvé la vie,[p.151] alors que vous aviez la cruauté de vouloir me faire supplicier. Il ne vous doit aucune reconnaissance car, même si j'avais mérité la mort, vous auriez dû m'épargner, en pensant au jour où il vous a rendu et vos terres et votre honneur, plutôt que de le laisser s'engager dans un combat aussi inégal, à un contre trois !"

61        L'entretien en resta là, parce que le roi comprenait qu'il était inutile de discuter. Après avoir encore escorté Galehaut un moment, il prit congé de lui et de ses barons (Lancelot, qui avait mis son cheval au galop, était hors de vue) et chargea son cher neveu Gauvain d'accompagner la reine. Lui-même s'en retourna, à la fois désolé et irrité de n'avoir pu retenir Lancelot.

IX
Guenièvre, Galehaut et Lancelot en Sorelois.
Mort de la fausse Guenièvre. Arthur reconnaît à nouveau
Guenièvre comme épouse et comme reine

1         Galehaut regagna le Sorelois en emmenant la reine avec lui. Là, il lui fit prêter hommage par tous ses vassaux. Quand elle eut été investie de la terre et qu'on lui eût juré fidélité, monseigneur Gauvain  repartit, content de la laisser dans une situation apaisée.

          Elle voulut alors avoir, avec Lancelot, un entretien, non pas en public, mais en compagnie du seul Galehaut en qui elle avait toute confiance. "Ami très cher,[p.152] ma séparation d'avec le roi est de ma faute, j'en suis consciente : non que je ne sois son épouse légitime et que je n'aie pas été couronnée et sacrée comme il l'a été, car je suis bien la fille du roi Léodagan de Tarmélide, mais j'expie le péché que j'ai commis en lui étant infidèle.

2         Et pourtant, même une très grande dame ne doit-elle pas combler un chevalier tel que vous ? Seulement Notre-Seigneur n'a pas égard aux coutumes du siècle et de la courtoisie : tel que le monde approuve est condamné par Dieu. C'est pourquoi, comme je me trouve dans une situation où je dois me garder mieux que je ne l'ai fait jusqu'alors, je vous prie de m'accorder le don que voici : au nom même de tout l'amour que vous me portez, n'attendez pas de moi plus qu'accolades et baisers et, s'il vous plaît, seulement à ma prière. Je ne vous refuserai pas ces caresses, tant que j'en serai au même point ; mais, quand le temps sera venu et que vous le désirerez, tout le reste vous sera redonné sans réserve ni réticence.

3         Telle est, pour le moment, ma volonté, et vous ne devez pas vous y opposer. Ne craignez pas que je ne vous appartienne pas pour toujours : vous le méritez et, si je voulais me détourner de vous, mon cœur ne le supporterait pas. Sachez que j'ai été plus nette avec mon mari que je ne viens de l'être avec vous : quand il m'a demandé d'intervenir pour que vous continuiez de faire partie de sa maison, je lui ai dit que j'aimais mieux vivre auprès de vous que de lui. – Rien de ce que vous décidez ne peut m'être pénible, dame ; je n'ai pas d'autre volonté que la vôtre, pour ma douleur ou pour ma joie, et je me soumettrai à votre bon plaisir, puisque rien de bien ne peut m'arriver que par vous."

4         [p.153] La reine vécut ainsi deux ans en Sorelois, jouissant le plus souvent de la compagnie de Galehaut et de celle de son ami, sans oublier celle de la dame de Malehaut : sans ces trois-là, elle aurait eu du mal à supporter cette existence, après les plaisirs et l'animation de sa vie d'avant.

          De son côté, le roi ne bougeait pas de son royaume et, s'il avait beaucoup aimé sa première épouse, il était plus attaché encore à la seconde.

          Entre temps, le pape apprit, à Rome, ce qui s'était passé et il s'indigna de ce qu'un grand seigneur comme le roi de Bretagne ait quitté son épouse sans consulter l'Eglise : il ordonna que la justice de Notre-Seigneur passe sur la terre où le coupable avait pris femme pour la première fois, jusqu'à sa réconciliation. C'est ainsi que l'interdit fut jeté sur le royaume d'Arthur et il devait y rester soumis pendant vingt et un mois.

5         A ce moment-là, le roi séjournait dans un de ses châteaux de Bretagne. La reine s'y trouvait aussi et Bertolai-le-Vieux : le couple royal ne jurait que par lui. A force de drogues, sa nouvelle épouse avait rendu le souverain incapable de lui refuser quoi que ce soit et elle avait déjà assez fait pour être détestée de tous les barons.

          Pour l'Avent, le roi avait réuni sa cour à Carlion, puis s'était rendu à Brédigan ; sa femme l'avait suivi car il l'emmenait avec lui chaque fois qu'il partait en expédition pour quelque chevauchée, une tournée ou des opérations militaires, mais alors il ne partageait pas son lit, sauf en quelques moments d'intimité.

          Or, à l'occasion d'une dispute entre elle et les barons,[p.154] elle se retira dans sa chambre et, durant la nuit, elle perdit l'usage de tous ses membres (elle ne pouvait plus bouger que les yeux) ; bientôt, la gangrène se mit à ronger son corps, remontant des pieds à la tête : elle dégageait une puanteur insupportable ; c'était le début d'une longue maladie qui devait aller en s'aggravant.

6         Cette nuit-là, Bertolai fut atteint du même mal.

          Après ces événements, le roi, consterné, resta longtemps à Brédigan où on avait ramené les deux malades, mais monseigneur Gauvain finit par le convaincre de rentrer à Kamaalot.[p.155] Arthur déclara qu'il ne voulait pas être blâmé de ses barons et que, là, il lui serait facile de recevoir des nouvelles de la reine.

7         Honteux qu'on puisse lui reprocher de ne plus penser qu'à la maladie de son épouse, il s'efforçait de ne pas faire trop mauvais visage. Gauvain l'entreprit un jour à ce sujet : "On trouve que vous êtes devenu d'humeur bien farouche, seigneur ; vous êtes toujours de mauvaise humeur avec vos barons, vous qui étiez connu pour votre heureux naturel. Cela vous ferait du bien d'aller à la chasse - vénerie ou volerie -, en joyeuse compagnie ; voir plus de gens aide à oublier les folles pensées qu'on peut avoir. – Ce sont là de sages conseils, mon neveu, et je vais en tenir compte : demain, nous ferons une partie de chasse en forêt (il y a longtemps que je ne me suis pas donné ce plaisir) et après-demain, en bord de rivière (nous ne manquons pas de chasseurs au gibier d'eau, capables et bien équipés, non plus que d'oiseaux, ni de chiens)." C'est ce qui fut convenu avant que les deux hommes ne se quittent. Le lendemain, le roi fit donc venir ses hommes et leur annonça qu'il passerait la journée à la chasse.

8         Après avoir entendu la messe, ils s'équipèrent sans tarder, se mirent en route et gagnèrent la forêt ; comme elle était très giboyeuse, ils n'eurent pas à aller loin pour débusquer un gros sanglier adulte qu'ils poursuivirent jusqu'au milieu de l'après-midi ; l'animal fut touché au moment où il grimpait sur un escarpement rocheux : diminué par ses blessures, il fit volte-face et affronta les chiens. Le roi mit alors lui-même pied à terre et le tua d'un coup d'épieu. Pendant qu'on dépeçait la bête, il entendit un coq chanter sur sa droite - non loin,[p.156] semblait-il. Comme il avait grand faim, il sauta en selle et, suivi de Gauvain et de la plupart de ses gens, se dirigea de ce côté. Très vite, il se retrouva devant un enclos entièrement entouré par une palissade.

9         Il arriva le premier à la porte et se mit à frapper et à appeler assez fort pour être, à coup sûr, entendu à l'intérieur. L'attente fut brève : un homme, habillé de blanc, vint ouvrir. A le voir vêtu ainsi, Arthur pensa que le lieu devait être un ermitage, et il demanda s'il y avait là un endroit où ses compagnons et lui puissent se restaurer. – "Oui, seigneur : nous avons un grand beau bâtiment qui a été prévu pour accueillir les chevaliers de passage et les autres voyageurs." Et il alla ouvrir la porte d'une vaste construction en bois où on vint allumer du feu, ce qui fut bien utile. Puis, on dressa les tables et le roi, avec ses compagnons de chasse, mangea ce qu'il avait fait apporter.

10        Mais il avait à peine avalé quelques bouchées qu'il fut saisi d'une douleur fulgurante à la poitrine, comme si, lui semblait-il, on lui eût arraché le cœur. Il avait si mal qu'il dut s'allonger. On ne lui voyait plus que le blanc des yeux, son visage pâlit et il perdit conscience.

          Ses chevaliers s'arrêtèrent de manger et quittèrent la salle, tandis que Gauvain le prenait dans ses bras, craignant qu'il ne soit déjà mort. "Ah ! mon Dieu ! Un prêtre !" s'écria-t-il dès qu'il parvint à articuler un mot. "Il faut que je me confesse !" Il ne reconnaissait plus ni son neveu, ni aucun des autres, tant la douleur lui avait troublé la vue.

11        Les chevaliers se mirent en toute hâte en quête de l'ermite. Ils tombèrent sur l'homme qui leur avait ouvert la porte et lui demandèrent s'il était prêtre, pour pouvoir confesser le roi ; il répondit que non,[p.157] mais qu'il irait chercher l'ermite à l'église. Il se précipita aussitôt et ils lui emboîtèrent le pas : l'ermite, un très vieil homme, y était en effet. Dès qu'il sut pourquoi on avait besoin de lui, il s'avança jusqu'au tabernacle. "Béni soit Dieu pour cette maladie" s'exclama-t-il à haute voix : il savait que le Seigneur avait exaucé sa prière.

12        A la vue du saint homme qui s'approchait de lui, le roi se redresse pour s'asseoir, non sans mal ; l'ermite lui demande qui il est. "Ah !, je suis un misérable ! Un malheureux ! Je m'appelle Arthur et je règne sur la Bretagne depuis longtemps, ce qui doit me peser sur la conscience, car je suis en train de mourir en état de péché, et de quel péché ! Je me suis rendu gravement coupable vis à vis des gens de ma maison et de ma terre. – Et pourquoi m'as-tu envoyé chercher ? – Afin que vous m'entendiez en confession, et que vous me donniez la communion. – Je suis prêt à répondre à ta première demande : je te confesserai volontiers ; mais tu ne recevras pas ton Sauveur de mes mains, pour l'instant ; et je t'interdis de Le recevoir non plus de celles d'un autre. Non seulement, ce ne serait pas profitable au salut de ton âme, mais ce serait t'exposer à la damnation.

13        – Ah ! seigneur, pourquoi cette interdiction ? – Parce que tu es un parjure et un pécheur invétéré : il n'en est pas de pire au monde. Oui, tu es un homme déloyal, un parjure, un excommunié. Déloyal, parce que tu as quitté ton épouse légitime pour une autre avec laquelle tu vis, hors la loi divine et celle des hommes ; parjure parce que tu as manqué à la foi que tu lui avais jurée devant l'Eglise, en cherchant à la faire condamner à mort ; excommunié, parce que tu t'es séparé d'elle, sans respecter ta parole et sans l'aveu de l'Eglise. Ne t'attends à rien de bon tant que tu resteras dans cette situation."

14        [p.158] Le roi fait des efforts pour parler : "Vous êtes le représentant de Notre-Seigneur puisque vous êtes prêtre ; aussi, je vous en prie, éclairez-moi de vos conseils : personne n'en a jamais eu autant besoin. Sans doute, j'ai dû me rendre coupable en me séparant de mon épouse, et Dieu ne doit pas approuver ma nouvelle union : depuis, il ne m'est arrivé que des malheurs, et celle qui est maintenant ma femme est tombée si malade que je ne pense pas qu'elle puisse s'en remettre. Pourtant, je n'imaginais pas commettre de péché : tous les seigneurs du pays assuraient que c'était bien elle mon épouse légitime, et que j'avais tort de vivre avec l'autre. Mais je crois que ce que j'expie maintenant, c'est de l'avoir quittée sans la permission de l'Eglise, car il est juste que ce qui a été lié par elle ne soit pas délié sans elle. C'est parce que j'ai mal agi que j'ai besoin de conseils qui soient utiles au salut de mon âme et à l'honneur de ma personne. Je suivrai tous ceux dont vous me ferez part.

15        – Le seul que j'aie à te donner, c'est de retourner dans le giron de l'Eglise. Si elle est d'avis que tu restes séparé de ta première épouse, alors tu n'es pas coupable ; mais si elle t'ordonne de ne pas en avoir d'autre qu'elle, tu la reprendras auprès de toi. – Ce sont en effet là des conseils salutaires, je le comprends, et je m'y conformerai. Mais, je vous prie et requiers, au nom de Dieu, d'entendre la confession de mes autres péchés, car je crains de ne plus avoir beaucoup de temps devant moi."

16        Il avoua alors toutes les fautes commises dont il put se souvenir, puis, le saint homme appela les chevaliers et, en leur présence, déclara au roi. "Je te connais mieux que toi tu ne me connais, Arthur ;[p.159] mais, quand je t'aurai dit qui je suis, la mémoire te reviendra. Je suis ce frère Amustan qui a été ton chapelain pendant plus de sept ans. J'étais venu de Tarmélide avec la reine Guenièvre, et je pense être l'homme au monde le plus à même de reconnaître celle des deux qui est ton épouse légitime car la fille du roi Léodagan m'a confié des choses qu'elle n'a dites à personne d'autre, et je l'ai bien connue, depuis qu'elle a eu l'âge de raison jusqu'au moment où j'ai quitté le monde pour entrer en religion : je saurai donc identifier celle avec qui l'Eglise a consacré ton union."

17        Le nom du saint homme permit en effet au roi de le reconnaître. "Dieu soit loué !" s'écria Arthur en remerciant le Seigneur. Après s'être confessé et avoir exprimé son repentir, il reçut le corps de son Sauveur ; peu après, Dieu permit que sa douleur se calmât et il s'endormit : les siens eurent la joie de le voir reposer. Il resta trois jours à l'ermitage en attendant d'être complètement soulagé : il recommença alors de  manger avec appétit. "Seigneur, vint-il dire au saint ermite, grâce à Dieu, me voilà guéri de mon mal ; j'aimerais retourner à Kamaalot (ce n'est pas loin) ; venez avec moi : je serai plus tranquille et plus en confiance. – Ce sera très volontiers."

18        Le lendemain matin, le roi, accompagné de l'ermite et de ses gens, gagna la ville où on fut très content de sa venue parce qu'on avait entendu dire qu'il était mourant.

          Le jour d'après, il reçut un messager envoyé par sa femme qui, toujours malade, était restée à Brédigan :[p.160] elle lui demandait de venir s'il voulait avoir encore le temps de la voir. Il en avisa l'ermite et lui demanda conseil. "Allez-y, mais je vous y suivrai et je veux que la réparation que vous ferez à l'Eglise soit aussi éclatante qu'a été grand l'outrage que vous lui avez infligé. Convoquez donc vos hommes pour qu'ils viennent avec vous." Arthur obéit aux ordres d'Amustan. Arrivé sur place, il s'installa, non pas dans la maison où sa femme gardait le lit, mais dans une autre (il avait l'embarras du choix !) et il s'abstint d'aller la voir ou lui parler : l'ermite en avait décidé ainsi.

19        Le lendemain, il se leva de bonne heure et entendit la messe du Saint-Esprit que le religieux célébra à son intention ; à leur sortie de la chapelle, ils se rendirent ensemble auprès de la malade : l'odeur pestilentielle qu'elle dégageait aurait été insupportable sans les fumigations d'encens et d'herbes aromatiques. Le roi s'avança à son chevet et lui demanda comment elle allait. "Mal, répondit-elle distinctement. Mon état ne fait qu'empirer et les médecins ne savent plus quoi faire. Je voudrais vous prier - comme mon seigneur et maître - de me faire ramener dans mon pays : on m'a laissé entendre que, par voie d'eau, le voyage ne serait pas pénible et que je n'aurais pas besoin de sortir du bateau jusqu'à mon arrivée.

20        [p.161] – Non, dame, ce n'est pas facile : peut-être supporteriez-vous le trajet par rivière, mais pas la mer. Patientez encore un peu, pour connaître la volonté de Dieu et veillez à faire une bonne confession, car personne ne sait ce qui l'attend. Justement, j'ai amené avec moi un pieux et saint religieux. Ayez un entretien seule à seul avec lui : personne ne saura vous donner de plus sages conseils."

21        Dès que le roi eut fini de parler, l'ermite s'avança pour entendre la dame en confession. C'est alors qu'entra un de ses chevaliers : "Seigneur, dit-il à Arthur, Bertolai-le-Vieux est au plus mal ; il vous demande, au nom de Dieu, de venir lui parler avant qu'il ne soit trop tard." "Seigneur, dit Bertolai dès que le souverain fut à son chevet, je vous ai envoyé chercher parce que je n'ai jamais eu autant besoin de vous, mais je voudrais que tous vos chevaliers entendent ce que j'ai à vous dire : on n'a jamais imaginé ni formulé rien de pareil. Faites-les donc venir, je vous en prie, au nom de Dieu;"

22        Pendant que le roi donnait les ordres nécessaires, frère Amustan s'entretenait avec Guenièvre : "Vous êtes en grand danger, dame : les médecins ne peuvent plus rien pour vous ; mais encourir la damnation, après avoir perdu la vie, c'est trop ! Vous allez mourir : alors, pensez au salut de votre âme. Veillez à ne dissimuler aucune de vos fautes, car une confession n'est valable que si on s'accuse de tous les péchés dont on se sent coupable et nul ne peut être sauvé sans cette confession sincère. – A quoi bon, seigneur ? Comment pourrais-je espérer être sauvée,[p.162] moi qui ai commis les pires péchés, ceux de déloyauté et de trahison, moi qui ai trompé et trahi un homme sans reproche, le roi Arthur, à qui j'ai fait abandonner sa légitime épouse, la fleur de toutes les dames ? En me réduisant à l'impuissance où je suis, Dieu fait, à l'évidence, justice de moi ; encore, cette justice n'est-elle pas aussi rigoureuse que je l'ai mérité."

23        Elle lui relate alors en détail la trahison qu'elle avait ourdie, sans rien lui en dissimuler ; et de même, pour les autres péchés dont elle peut se souvenir. "Conseillez-moi, je vous en prie, termine-t-elle : j'en ai bien besoin, et monseigneur le roi m'a dit que vous le feriez mieux que personne. – Ce n'est pas facile, dame : peut-être ne seriez-vous pas disposée à m'écouter ?" Mais elle promet de lui obéir. "Alors, voici ce que vous devez faire : puisque vous avez péché envers le roi et envers son peuple, vous devez confesser publiquement votre faute, devant le roi et devant son peuple. Ce sera un soulagement pour votre âme et un moyen d'aider à votre salut. Sinon, quand vous mourrez, vous serez damnée." Elle jure de le faire.

24        Sur ce, arrivèrent les chevaliers qu'Arthur avait envoyé chercher pour qu'ils entendent ce que Bertolai avait à dire. Il reconnut devant eux qu'il avait trahi le roi, l'avait fait enlever, bref, tout ce que le conte a déjà rapporté. "Seigneur, ajouta-t-il en s'adressant au souverain, vous connaissez maintenant l'étendue de ma déloyauté et de ma trahison ; mais, sachez que la malheureuse qui se meurt là-haut n'a jamais rien fait qu'à mon instigation. C'est pourquoi, je vous en prie et requiers au nom de Dieu,[p.163] faites justice de ce misérable traître, de ce perfide que je suis, et qu'elle soit assez exemplaire pour décourager quiconque aurait des desseins comparables au mien. Je crois que ce sera profitable à mon âme : plus mon corps sera mis au supplice en ce monde, moins elle aura à souffrir dans l'au-delà."

25        D'un grand signe de croix, le roi marqua sa stupéfaction. Nombreux, autour de lui, étaient les chevaliers à se réjouir, surtout monseigneur Gauvain : "Je vous le disais bien, seigneur ! Ce n'est pas à nous que ma dame doit d'avoir la vie sauve, mais à Dieu d'abord et ensuite à Lancelot. Une trahison finit toujours par être découverte, il n'y a rien de plus vrai." Tandis que le roi écoutait l'étonnant aveu de Bertolai et les propos de son neveu, on vint le chercher de la part de l'ermite qui était au chevet de la reine, et il s'y rendit, suivi de tous ses chevaliers. Dès qu'elle le vit s'approcher, elle éclata en sanglots et implora sa pitié au nom de Dieu : "Pardon, seigneur, pour la plus grande pécheresse en ce monde !"

26        Elle lui raconta en détail la trahison dont elle s'était rendue coupable en écoutant Bertolai. La joie des chevaliers redoubla, assurés qu'ils sont maintenant de savoir la vérité. Quant au roi, il fut abasourdi : il n'imaginait pas qu'une femme puisse tramer pareille machination. Que doit-il faire ? demande-t-il à ses barons et à l'ermite. "Attendez l'arrivée de vos vassaux que vous avez convoqués en cette ville : vous agirez selon leur avis. Il vaut mieux qu'ils apprennent la vérité de la bouche même de ceux qui l'ont avouée". Le roi se tint à ce conseil. En attendant, monseigneur Gauvain envoya un messager à la reine Guenièvre pour la mettre au courant de la tournure prise par les événements : elle peut compter que, bientôt,[p.164] on lui rendra de plus grands honneurs encore qu'auparavant. Sa joie en fut ce qu'elle devait être.

27        Quand les barons furent arrivés à Brédigan et qu'ils eurent entendu les aveux des deux coupables, qui n'étaient pas encore morts, même ceux qui étaient de sens rassis en restèrent pantois : ç'avait été là une entreprise inouïe ! Et ils déclarèrent au roi qu'il serait honteux pour lui de n'en pas faire une justice exemplaire dont on parlerait partout. Certains, en particulier, voulaient les faire traîner à la queue de chevaux, mais le frère Amustan exprima son désaccord et recommanda à Arthur de s'en tenir au châtiment infligé par Dieu qui serait, pour eux, le pire des supplices. Sur son conseil, il les fit donc transporter hors de Brédigan, dans un vieil hôpital.

          On convoqua aussi les seigneurs de Tarmélide pour qu'ils sachent la vérité sur celle qu'ils considéraient comme leur dame légitime. Ils arrivèrent à temps. Bertolai et l'autre Guenièvre vivaient toujours et allaient agoniser longtemps encore.

28        Une fois mis au courant, ils eurent grand peur que la vraie reine ne les fasse mettre à mort. Ils s'entendirent donc tous pour aller jusqu'en Sorelois implorer son pardon, car ils pensaient qu'elle ne tarderait pas à retrouver sa position de souveraine dans le royaume d'Arthur, voire avec plus d'autorité qu'avant. Et, n'eût-elle jamais été sa femme, ils étaient bien conscients qu'elle ne pouvait perdre sa terre, maintenant que le roi savait qui elle était.

          Ils firent comme ils avaient décidé et, une fois arrivés aux abords de Sorhan où résidait la reine, tous mirent pied à terre, coupèrent le bout  de leurs chausses, raccourcirent leurs manches à hauteur des coudes et se rasèrent les tresses (maints d'entre eux en avaient de fort belles) ; et c'est dans cet appareil qu'ils allèrent crier merci à la souveraine, la saluant comme leur dame et la priant, au nom de Dieu, de leur faire subir le châtiment qu'elle voudra,[p.165] mais d'oublier son ressentiment contre eux, ou de les bannir pour toujours :

29        "Car nous savons, dame, que nous avons mérité un châtiment pire que tous ceux que vous pourriez nous infliger, à nous qui vous avons chassée de vos terres, vous qui étiez notre dame-lige et qui vous avons exposée à un supplice dégradant ; pourtant, nous pensions rendre justice puisque tout ce que nous avons fait, c'était sur le conseil de ce traître de Bertolai qui est en train de connaître la plus infamante des morts." Devant tous, ils implorent sa grâce à genoux et, douce et compatissante comme elle l'est, ils lui font grand pitié : elle en a les larmes aux yeux et s'empressant de les faire se relever, un à un, elle déclare qu'elle ne leur en veut pas.

30        A la Noël, le roi tint sa cour à Cardueil ; il y convoqua ses vassaux, par tout son royaume, et s'appliqua à les fêter et à les honorer plus qu'il ne l'avait fait depuis longtemps, afin d'éviter de se faire blâmer pour s'être séparé de la reine à tort, comme tout le monde le savait maintenant.

          L'autre Guenièvre vivait encore : elle finit par mourir, trois semaines après Noël, dans d'abominables souffrances. Pour Arthur, ce fut le plus grand chagrin de sa vie, car il n'avait jamais autant aimé une femme. Mais il s'efforçait, de son mieux, de se ressaisir et de faire bon visage devant son peuple. Quant à sa terre, le pape avait, dès lors, levé l'interdit qu'il avait jeté sur elle.

31        On envoya chercher la reine en Sorelois. En furent chargés le frère Almustan, l'archevêque de Cantorbéry, les évêques de Winchester, de Logres et autres lieux (ils étaient sept en tout) ; dix laïcs, rois ou ducs, les accompagnaient. La reine leur fit fête,[p.166] surtout, dès qu'elle l'eût reconnu, à ce frère Almustan qui avait été son gouverneur. Elle versa des larmes de joie et d'émotion pendant qu'il lui racontait le grand miracle opéré par Dieu avec la maladie du roi dans son ermitage et la mort de l'autre reine. "Que Notre-Seigneur en soit remercié !" s'exclama-t-elle, en rendant grâce à Dieu.

32        Lorsqu'on lui eût dit que le roi l'envoyait chercher pour lui rendre son statut d'épouse, elle ne laissa pas transparaître la satisfaction, fort légitime, qu'elle en éprouvait. Elle convoqua ses vassaux par tout le Sorelois et elle envoya chercher Lancelot et son compagnon qui se réjouirent, non pour eux, mais pour elle, de la nouvelle qu'on leur apprit. Dès leur arrivée, elle eut avec eux un entretien en tête-à-tête et leur demanda leur avis sur la conduite qu'elle avait à tenir : "Le roi m'a fait dire que je revienne auprès de lui : ses messagers sont là, dit-elle en les leur montrant ; il sait maintenant, sans risque d'erreur, qu'il n'a jamais eu d'autre épouse légitime que moi, et vous avez entendu raconter quelle mort a connue celle avec qui il vivait. Mais j'ai trop de respect et d'amitié pour vous deux, pour me décider sans vous consulter d'abord. Dites-moi ce que vous voulez que je fasse, et je le ferai, que cela soit à mon honneur ou à ma honte.

33        – Avec tous les conseils que l'on pourrait vous donner, dame, c'est à vous de décider, déclara Lancelot ; mais il n'y a pas là matière à longue délibération, et il faudrait ne guère vous aimer pour vous [p.167] conseiller de refuser pareil honneur : retrouver celui qui est votre légitime époux, le roi Arthur, le seigneur le plus accompli qui soit, et avec lui, la seigneurie de Bretagne. On vous le reprocherait beaucoup. Tous ceux qui vous inciteraient à vous comporter ainsi voudraient votre mal. Quant à mon seigneur et à moi-même, certes nous aimerions mieux vous garder ici, mais nous préférons (je parle aussi pour lui, car je connais son cœur aussi bien que le mien) vivre dans la peine et le chagrin : on ne doit pas conseiller à une personne aimée ce qui peut lui causer du mal. Voilà ce que je pense.

34        – Et vous, seigneur, demande-t-elle à Galehaut, vous qui m'avez plus honorée que personne au monde, quel est votre avis ? – Le même que le sien, dame, celui que tout le monde vous donnerait. Seulement, si vous nous avez aimés jusqu'à maintenant, ne nous oubliez pas, car vous ne retrouverez jamais un pays où vous soyez respectée et servie comme vous l'avez été ici. A dire vrai, et je ne vous le cacherai pas, si le destin vous avait définitivement retenue parmi nous, je n'en aurais pas éprouvé de regret - mais enfin, on ne doit donner de mauvaises idées à personne !"

35        Entendre les deux hommes en qui elle a le plus confiance lui conseiller de faire ce qui était justement dans ses intentions est un grand soulagement pour la reine. Elle est aussi attendrie par leur prière de ne pas les oublier. L'un après l'autre, elle les prend par le cou et les embrasse. L'émotion leur arrache des larmes à tous les trois, ainsi qu'à la dame de Malehaut. Après avoir longuement parlé ensemble, ils reviennent dans la salle où les envoyés du roi les attendaient. Galehaut leur réserve un chaleureux accueil, leur demande des nouvelles du souverain, et ils lui racontent tout ce qui s'est passé, car ils ne le croyaient pas aussi bien informé qu'il l'était déjà. La journée se passa ainsi. Le lendemain,[p.168] les barons que la reine avait envoyé chercher se présentèrent à leur tour. Elle prit congé d'eux et les remercia de l'avoir traitée avec autant d'égards. Tout le monde, dans le pays, regrettait de la voir partir, y compris les dames et les demoiselles.

36        Elle avait passé près de trois ans en Sorelois : deux années entières, plus la période qui va de la Pentecôte jusqu'à la dernière semaine de février. Elle repartit accompagnée d'une nombreuse escorte, à la tête de laquelle se trouvaient Galehaut et son compagnon. A deux journées de Cardueil, ils rencontrèrent le roi Arthur qui venait au devant d'eux.

          Galehaut ayant prié la reine d'interdire à Lancelot de faire à nouveau partie de la maison d'Arthur, elle l'appela : "Gardez-vous de rester auprès du roi, quelque prière qu'on puisse vous en faire, lui recommanda-t-elle, sauf si je vous le demande à genoux ; ce que je ne ferai pas, soyez-en sûr, si je peux m'en dispenser avec honneur."

37        Le souverain se montra très content de retrouver Galehaut, et même son épouse, bien qu'il n'eût pas oublié son chagrin pour la mort de l'intruse ; mais il s'efforça de faire bon visage à cause de ses gens. Guenièvre s'inclina humblement devant lui : tous ceux qui la virent se comporter ainsi en conçurent plus d'amour et de respect pour elle. Mais celui qui montra le plus de contentement - plus que le roi, plus que tous les autres -, ce fut monseigneur Gauvain qui, dès qu'il eût aperçu Galehaut et la reine, courut à eux, bras ouverts, et les embrassa l'un, puis l'autre : personne n'aurait pu davantage laisser éclater la joie de son cœur.

38        [p.169] Ce soir-là, ils firent étape sur les terres du roi d'Escalon. Quand ils eurent mis pied à terre, Galehaut escorta la souveraine, comme il en avait eu l'habitude, jusqu'au logis royal : "Seigneur, dit-il à Arthur, voici celle que vous m'aviez confiée. Je vous la ramène. Et, sachez-le bien, je pense avoir veillé sur elle comme je vous l'avais promis : que Dieu et les saints patrons de cette église m'en soient témoins, dit-il en levant la main droite en direction d'une chapelle proche, je l'ai gardée comme ma propre sœur : votre honneur n'a rien eu à souffrir.

39        – Ami très cher, le remercie le roi en souriant, je n'arriverai pas à vous revaloir tout ce que vous avez fait pour moi : je le voudrais, mais comment le pourrais-je ? Il vous reste encore un service à me rendre, qui ne vous coûtera guère, mais qui est important pour moi. Je vous dirai de quoi il s'agit, le moment venu." En disant cela, il pensait à Lancelot sur la présence de qui il comptait, mais qui n'avait pas assisté aux retrouvailles entre le roi et la reine : il s'était enfermé dans sa chambre où il demeurait plongé dans de sombres pensées ; persuadé d'avoir perdu sa dame, il était au désespoir, mais n'en avait rien dit à Galehaut.

40        Ce soir-là, archevêques et évêques célébrèrent la réunion du couple royal dans la liesse générale. Galehaut resta une semaine entière auprès d'eux, mais Lancelot repartit pour le Sorelois, sans attendre sa permission ni celle de la reine. Trois jours après son départ,[p.170] Galehaut vint prendre congé d'Arthur qui l'emmena à l'écart, avec Guenièvre, et leur demanda, à tous deux, sur la foi et l'amour qu'ils lui devaient, de s'entremettre pour que Lancelot lui pardonne et que lui-même puisse, comme avant, profiter de sa compagnie et de son amitié. Galehaut répondit qu'il l'en prierait volontiers : "J'aurai bientôt l'occasion de le voir, mais ma dame devra attendre : il est reparti avant-hier dans mon pays."

41        Le roi, très contrarié, déclare qu'on s'est honteusement joué de lui, "car je pensais faire la paix avec lui avant votre départ : le service dont je vous ai parlé, quand vous m'avez ramené la reine, c'était votre aide pour y parvenir. – Seigneur, intervient Guenièvre, il ne me semble pas qu'il aurait autant fait pour moi que vous le prétendiez quand je suis partie pour le Sorelois, puisqu'il s'en est allé sans mon congé ; à tout prendre, j'aime mieux cela, plutôt qu'il ait repoussé ma requête.

42        – Quand on est en colère, on n'est pas vraiment maître de soi, dame, réplique Galehaut. Un être tel que lui mérite qu'on lui pardonne beaucoup de choses. Et il n'oublie rien, ni bienfait, ni affront ; si peu de chose que ce soit, il ne prend rien à la légère, je lui en ai souvent fait le reproche, devant vous et seul à seul. Mais il est si indigné que monseigneur le roi ne vous ait pas déclarée quitte, dès qu'il l'a demandé, qu'il serait incapable de nourrir en son cœur quelque amitié pour lui. Plusieurs fois, il m'a dit : 'Comment pourrais-je jamais le servir, alors qu'il m'a marqué combien il faisait peu de cas de moi [p.171] et de tout ce que j'ai fait pour lui, qui est si considérable que je n'aurai plus jamais l'occasion d'en faire autant ? Il n'est pas comme vous, qui êtes passé pour moi, en un jour de l'honneur à la honte !' Voilà ce qu'il me répétait quand je lui faisais la leçon."

43        Lorsque le roi comprend que Lancelot est plein de ressentiment à son égard, des larmes d'inquiétude lui montent aux yeux et il est saisi d'un grand trouble, car son amour pour lui n'avait d'égal que celui de Galehaut. Il le montra plus tard, à maintes reprises, quand les mauvaises langues de sa maison disaient du mal de lui : il répondait qu'il était inutile de chercher à le monter contre Lancelot, "car, aussi coupable qu'il pût être envers moi, je n'aurais pas de haine pour lui, seulement du chagrin."

44        Consterné de s'être fait détester, Arthur implore Galehaut, s'il tient à son amitié, de faire vraiment tout son possible pour parvenir à une réconciliation. "Et à vous aussi, dame, dit-il à la reine, j'adresse la même prière, sur la foi que vous me devez et par l'être le plus cher à votre cœur, si vous voulez que je retrouve la paix. Jurez-moi, Galehaut et vous, que vous ferez ce que je vous ai demandé. Quant à lui, il disposera de moi à son gré, chaque fois qu'il le voudra." Et il se jette à leurs pieds, promettant d'en passer par toutes leurs volontés, comme s'il y allait de sa vie.

45        A force de prières, il obtient leur accord : Galehaut lui promet qu'à Pâques ils seront tous deux auprès de lui,[p.172] sauf cas de force majeure, et la reine ajoute que, s'il tient à ce qu'elle l'aime, il doit à tout prix amener Lancelot avec lui à la date convenue. "Et ne craignez rien, ami très cher, je jure, sur toute la foi que je lui porte, que vous ne perdrez pas sa compagnie pour autant, quoi qu'il advienne ; je ferai en sorte que vous soyez avec lui aussi souvent que vous l'avez été jusqu'ici."

46        De retour dans son pays, Galehaut apprit à Lancelot ce que désirait la reine. Ils restèrent ensemble en Sorelois jusqu'à la mi-carême, puis se mirent en route à petites étapes et arrivèrent à Disnadaron le jour des Rameaux ; le roi Arthur, qui avait pour habitude, comme beaucoup de gens en ce temps-là, de ne pas chevaucher pendant la Semaine Sainte, s'y était arrêté. La venue de Lancelot lui fit très plaisir, ainsi qu'à Guenièvre, qui s'en réjouissait tant pour elle-même que pour son époux : il souhaitait ce retour depuis longtemps et l'avait souvent priée d'intervenir lorsqu'il croyait la trouver mieux disposée à l'écouter.

47        Ils passèrent la semaine à faire leurs dévotions ; le jour de Pâques, avant la grand-messe, le roi rappela à la reine et à Galehaut ce dont il les avait priés et il leur renouvela sa requête : qu'ils lui ménagent une entrevue avec Lancelot. "N'hésitez pas à mettre en jeu tout ce que je possède et tout ce que je peux faire pour lui, déclare-t-il ; assurez-le qu'il n'aura qu'à demander : tout ce qui sera en mon pouvoir et au vôtre, il l'aura." Galehaut et Guenièvre envoient aussitôt chercher Lancelot : il était dans les appartements de la souveraine.[p.173] Dès qu'il arrive, elle le prend dans ses bras devant tous - était présente aussi la dame de Malehaut qu'on avait fait prier.

48        "Ami très cher", dit la reine en s'adressant à Lancelot une fois qu'ils se sont assis tous quatre sur le même lit, voici venu le moment de vous réconcilier avec le roi : telle est ma volonté, et aussi celle de Galehaut qui vous aime tant, vous le savez. Vous devez être très sensible au fait que mon époux apprécie tellement votre compagnie : il est allé jusqu'à ordonner de vous promettre tout ce que souhaiteriez avoir qui soit à lui ou à moi - mais je sais que vous aimez mieux ce que vous avez déjà que tout le reste. Cela dit, gardez-vous d'accepter dès qu'il vous en aura prié ; attendez que Galehaut et moi nous soyons mis de la partie et, après nous, tous les barons. Je veux que vous commenciez par refuser sèchement ; et persistez, tant que Galehaut et moi, nous ne serons pas tombés à vos pieds, et, avec nous, tous les chevaliers, les dames et les demoiselles ; alors seulement, allez vous agenouiller devant lui et consentez à ce qu'il veut.

49        – Je ne supporterai jamais, dame, de vous voir à genoux devant moi. – Mais si, puisque je le veux et que tel est mon bon plaisir ; je vous en adjure, sur tout l'amour que vous avez pour moi, il faut me le promettre." Il s'incline donc, car il n'oserait pas s'opposer à la volonté de sa dame.

          Cependant que Lancelot reste avec la dame de Malehaut, la reine retourne avec Galehaut dans la salle où le roi se tenait en compagnie de ses barons et ils lui déclarent d'une seule voix qu'ils ne sont pas parvenus à faire sa paix avec Lancelot. "Mais nous allons l'appeler, ajoute Galehaut,[p.174] et si nous n'arrivons toujours à rien, dites à vos gens de faire comme nous."

50        On envoie chercher Lancelot et, de leur côté, dames et demoiselles quittent les chambres pour la grand-salle. Quand il ne manque plus personne, la reine et Galehaut entreprennent d'adresser à Lancelot la même prière qu'auparavant ; mais il proteste avec énergie qu'il n'a aucune envie d'appartenir à la maison de qui que ce soit et que ses compagnons lui suffisent. La souveraine s'engage alors à lui donner tout ce qu'il voudra, comme Arthur lui avait dit de le faire ; il refuse toujours, déclarant à voix assez haute pour être entendu de tous : "N'insistez pas, dame, au nom de Dieu, cela me contrarierait. N'allez pas croire pour autant, ni vous, ni personne, que j'éprouve la moindre haine pour le roi : je vous assure que, d'aussi loin que je me trouve, je ne manquerais pas de venir à son aide, si je savais qu'il a besoin de moi."

51        Voilà en quels termes il repousse la prière qui lui a été faite. Galehaut et la reine tombent alors à ses pieds, imités par tous les barons, ainsi que par les dames et les demoiselles. Quand Lancelot voit sa dame à genoux devant lui, il fait semblant d'en être fâché et se précipite afin de la relever par la main ; et de même avec Galehaut. Puis il s'avance devant le roi, s'agenouille et lui demande tout simplement et humblement pardon, se disant prêt à lui obéir en tout. Au comble de la joie, Arthur le relève, à son tour par la main et lui donne un baiser sur les lèvres : "Grand merci, ami très cher. Il y a une chose que je veux vous promettre, en présence de vos amis et des miens (je le jure par la sainte fête de ce jour), c'est de ne jamais vous causer une contrariété que je pourrais vous épargner."

52        C'est ainsi qu'Arthur et Lancelot se réconcilient : le chevalier reste compagnon de la Table Ronde et continue de faire partie de la maison du roi [p.175] comme il l'avait été. Grande fut la joie qui régna dans le palais, à la fois à cause de la satisfaction du souverain et pour avoir évité la perte d'un chevalier aussi exemplaire. On alla, sans plus attendre, assister à la messe qui avait subi quelque retard, le temps de mener cette affaire à bien, et la liesse fut générale parmi les gens du roi qui prolongea son séjour à Disnadaron.

          Le conte rapporte que son intention était de tenir, à l'occasion de la Pentecôte, la cour la plus somptueuse de son règne. Quand celle de Pâques s'acheva et que ses vassaux reprirent le chemin de leurs terres, il leur ordonna à tous, s'ils tenaient à son amitié, de venir le rejoindre à Londres pour la Pentecôte et de s'y présenter plus nombreux et dans un apparat plus éclatant que jamais.

X
Enlèvement de Gauvain par Karadoc

1         Sur ce, la cour fut levée, et, à la date fixée, les vassaux du roi se rassemblèrent à Londres ; ils vinrent en nombre, comme il les en avait priés, et les hommes de Galehaut étaient là, eux aussi. La Pentecôte de cette année vit se tenir une cour magnifique : il y avait plus de grands seigneurs, de chevaliers et de gens de toutes conditions qu'Arthur ait jamais réunis en pareille occasion. Comme le conte l'a rapporté, il voulait manifester, ainsi, sa joie d'avoir retrouvé, depuis peu, son épouse, ainsi que de s'être réconcilié avec Lancelot. De toutes les terres en son pouvoir et de beaucoup d'autres, barons et chevaliers étaient venus participer à cette cour dont la liesse fut cependant troublée, voici par quelle aventure.

2         [p.176] Afin de montrer tout l'éclat de sa richesse, Arthur avait fait monter des tentes tout le long de la Tamise. La veille de la Pentecôte, après le déjeuner, monseigneur Gauvain quitta celle du roi, en compagnie d'Yvain, le fils du roi Urien, de Lancelot du Lac et de Galescalain, duc de Clarence (qui était son cousin germain, par son père le roi Loth et avait pour frère Dodinel le Sauvage), un chevalier de petite taille mais trapu, avec un corps et des membres robustes : c'était un homme d'une grande hardiesse et d'une prouesse encore plus grande.

3         Tandis que Galehaut restait avec le roi pour parler d'affaires importantes et qui les touchaient de près, les quatre se retirèrent dans l'intention d'aller flâner à travers prés ; sans plus de compagnie, ils se dirigèrent à pied vers la forêt de Vréguène qui commençait tout près des tentes : elle était peu sûre et les aventures mystérieuses qu'on y rencontrait avaient fait partout sa renommée. Leur promenade les mena sous un grand chêne, tout rond, au feuillage épais (on était à la fin mai). La beauté et l'agrément du lieu leur plurent : ils s'assirent et se mirent à parler des prodiges qu'on avait vus là.

4         Gauvain déclara qu'il aimerait bien passer deux ou trois jours à explorer cette forêt [p.177] pour savoir si elle était à la hauteur de sa réputation, et qu'il le ferait dès après la Pentecôte. Lancelot s'engage à se mettre, lui aussi, en route le lundi, au point du jour. Yvain ajoute qu'il ne partira pas sans lui : personne, dit-il, n'était plus désireux d'en apprendre davantage sur ces mystères ! Le duc de Clarence opine à son tour. Ils décident donc de partir tous les quatre, le lundi, sans mettre personne au courant.

          Ils n'avaient pas fini de parler qu'un écuyer, monté sur un cheval de somme en sueur, vint à passer : il s'arrêta devant eux, les toisant du haut de sa monture ; monseigneur Gauvain lui demanda qui il était, mais, sans répondre l'homme piqua des deux et repartit à vive allure. Les quatre chevaliers restèrent perplexes et conclurent qu'il devait s'agir d'un simple d'esprit.

5         Peu après, ils entendirent des bruits de chevaux : un vacarme à croire qu'il y en avait un vrai troupeau ! Ils se lèvent précipitamment tous les quatre ; sur un destrier d'une taille exceptionnelle, un chevalier armé de pied en cap, venait vers eux : ils n'avaient jamais vu plus grand, ni plus vigoureux que lui ; l'écuyer qui avait refusé de répondre à Gauvain le suivait. "Lequel de vous est Gauvain ? interroge le chevalier en s'approchant. – C'est moi, seigneur. Que me voulez-vous ?[p.178] – Vous n'allez pas tarder à le savoir." Et, calant sa lance sous son aisselle, il éperonne son cheval, en visant son interlocuteur à la poitrine, mais celui-ci esquive le coup.

6         Au moment où le chevalier arrivait à sa hauteur, Gauvain saisit son cheval par la bride, le fait virevolter et tend le bras, sous l'animal, vers l'épée que le cavalier portait ceinte au côté : il espérait la sortir du fourreau et se mettre ainsi hors de danger. Mais le chevalier le devança en l'attrapant à bras-le-corps ; sa taille et sa force lui permirent de soulever Gauvain en poids et de l'asseoir devant lui, sur l'encolure du cheval, aussi facilement qu'un autre l'aurait fait d'un enfant. Les trois compagnons coururent après lui pour l'arrêter, mais la rapidité et l'impétuosité de la monture étaient à la hauteur de la robustesse de son maître : ruant des quatre fers, le destrier renversa Yvain et échappa tant à Lancelot qu'au duc.

7         Sur ce, le ravisseur s'éloigne au triple galop, tenant Gauvain étroitement serré contre lui pour l'empêcher de se débattre. Les trois lui donnent la chasse jusqu'au moment où ils le voient rejoindre une troupe d'une vingtaine de chevaliers, tous solidement armés. Yvain arrête Lancelot qui voulait se jeter sur eux, en le saisissant par le poignet : "N'y allez pas, seigneur, par la sainte Croix ! Ce n'est pas le moment de tabler, sans réfléchir, sur votre prouesse : ce serait peine perdue. Voici plutôt [p.179] ce que nous allons faire : rentrons chez nous, prenons nos armes en cachette du roi et de la reine, et repartons. Alors seulement, nous le libérerons ou nous y laisserons la vie. On ne doit pas abandonner un ami, mais pas non plus se lancer, pour l'aider, dans une tentative vouée à l'échec. Il ne faut faire preuve de vaillance qu'à bon escient."

8         Tous les trois s'étant mis d'accord sur la conduite à tenir, ils s'en retournent au plus vite, non sans se lamenter d'avoir perdu pareil compagnon. Une fois chez eux, ils donnent l'ordre, avant de repartir, qu'on fasse porter leurs armes à leur suite et dans la plus grande discrétion. Après s'être équipés, ils se mettent en selle et se lancent sur la piste des ravisseurs de Gauvain. Les empreintes des sabots les menèrent à une large route empierrée et visiblement très fréquentée ; ils la suivirent jusqu'à un croisement de chemins qui portaient, tous, des traces de chevaux.

9         "Seigneurs, fit Lancelot en s'arrêtant, je crois que nous aurions intérêt à nous séparer à ce carrefour et à emprunter, chacun, une voie différente : sinon, nous ne pourrons pas savoir quelle direction a prise celui qui nous a infligé cette grande perte." Comme tous en tombent d'accord, Lancelot s'engage, le premier dans le chemin du milieu, monseigneur Yvain prend celui de droite et le duc de Clarence celui de gauche. C'est ainsi qu'ils partirent, chacun de son côté.

          Le conte laisse ici en suspens l'histoire de monseigneur Yvain et de Lancelot pour rapporter celle du duc de Clarence.

XI
Quête de Gauvain par le duc de Clarence (début)
 
 

1         [p.180] Il relate que le duc poursuivit sa chevauchée jusqu'après la nuit tombée, par un beau clair de lune. Prêtant l'oreille, il entendit le son d'un cor, non loin, sur sa droite ; un sentier qui allait dans cette direction s'offrit bientôt à lui et il le suivit jusqu'à la lisière de la forêt : la lumière de la lune éclairait une très belle et vaste plaine. Toujours chevauchant, il arrive devant une barbacane ouverte qu'il franchit ; au delà, il y avait, à droite et à gauche, de profonds fossés remplis d'une eau qui coulait avec impétuosité ; il s'avance jusqu'à une haute et large porte donnant accès à une tour carrée, mais qui, elle, était fermée. A son troisième appel,...

2         ... un jeune homme arrive en courant et demande qui va là. "Un chevalier étranger qui demande l'hospitalité, répond le duc. – Soyez le bienvenu, au nom de Dieu ! Vous avez trouvé la maison qu'il vous faut." Il ouvre la porte, fait entrer Galescalain, et la referme derrière lui. Puis, il le conduit jusqu'au donjon, érigé au centre de la cour. C'était une magnifique construction, haute et bien défendue, entourée d'un massif mur d'enceinte, lui aussi de belle taille et solidement fortifié. Le duc met pied à terre et d'autres jeunes gens sont là pour s'occuper de son cheval [p.181] et le mener à l'écurie.

3         Celui qui lui avait ouvert la porte le fait monter dans le donjon, le débarrasse de son écu et de ses autres armes, et le fait asseoir sur un lit. A la clarté des chandelles (si nombreuses qu'on se serait cru en plein jour), le duc voit entrer, venant d'une autre pièce, une demoiselle apportant un manteau en drap d'écarlate qu'elle avait jeté sur son épaule, et dont l'éclatante beauté lui donna lieu de penser qu'elle devait être la maîtresse de céans. Il se lève et la salue. "Que Dieu vous bénisse !" répond-elle.

4         Puis elle lui fait endosser le manteau et repart aussitôt dans la chambre d'où elle était sortie. Le duc est fort étonné de la richesse déployée en ce lieu et veut interroger le jeune homme qui l'avait introduit. Mais, comme il tournait les yeux vers la pièce d'où la demoiselle était venue, voici qu'en arrive une dame d'une très grande beauté, accompagnée d'une quarantaine de chevaliers et d'hommes d'armes. Galescalain se précipite à sa rencontre ; elle le prend par la main, lui souhaite la bienvenue et il lui rend courtoisement son salut.

5         Ils s'asseoient alors côte à côte sur un lit et, en personne qui veut savoir à qui elle a affaire, la dame l'interroge sur sa famille, son pays, sur le seigneur dont il dépendait. Il répond qu'il appartient à la maison du roi Arthur. "Comment vous appelez-vous, seigneur ? – Mon nom est Galescalain, dame. – Et en quel lieu du royaume de Logres êtes-vous né ? – A Escavalon" dit-il,[p.182] et il ajoute qu'il est fils du roi Arguel et duc de Clarence.

          A ces mots, la dame tressaille de joie, lui jette les bras au cou et le couvre si bien de baisers qu'il en est plutôt embarrassé. "Loué soyez-vous, mon Dieu, et béni soit Votre saint nom ! s'exclame-t-elle. Vous m'avez envoyé quelqu'un pour qui j'ai tant d'affection, et que je désirais tant revoir ! Il est bien normal que je vous fasse fête, ami très cher, lui explique-t-elle : vous êtes mon cousin germain et nous avons été élevés ensemble à Escavalon ; vous êtes le fils de mon oncle, et moi la fille de votre tante, cette dame de Corbalain à qui votre père portait une si grande affection."

6         Le duc ne laissa pas, d'abord, d'être surpris ; puis, la mémoire lui revenant, il se rappela qu'en effet ils avaient passé leur enfance l'un avec l'autre : elle avait raison ! Mais il était resté sans nouvelles d'elle depuis son mariage et il l'avait crue morte. "Si vous êtes contente de m'avoir retrouvé, ma chère cousine, je le suis encore plus que vous. Je pensais vous avoir perdue pour toujours. Sans cela, vous pouvez être sûre qu'il y a longtemps que je serais venu vous voir, si j'avais su où vous trouver." Elle lui demande alors où il va et pourquoi il chevauche en armes la veille d'une grande fête comme la Pentecôte : il lui raconte comment monseigneur Gauvain s'est fait enlever par un chevalier et comment, avec deux compagnons, il était parti lui porter secours à l'insu du roi et de toute la cour.

7         Puis, il lui décrit les armes du ravisseur, sa grande taille, sa corpulence, ce qui permet à la dame de comprendre de qui il s'agit. "Je le connais, dit-elle ; nous l'avons vu passer hier. Assurément, c'est le chevalier le plus cruel et le plus déloyal qui ait jamais porté les armes. Vous voulez savoir son nom et qui il est ? C'est Karadoc le Grand, le seigneur de la Tour des Douleurs, la brute [p.183] qui n'a jamais fait grâce à un vaincu. Pour ce qui est de la force, il est sans rival : aussi, je vous conseille d'en rester là ; vous n'arriverez à rien, car il n'est pas encore né celui qui pourra le vaincre, vu sa prouesse, qui est grande, et sa force, qui semble ne pas avoir de limite. – Je ne sous-estime pas sa force ; mais la force est une chose, la prouesse et le courage en sont une autre. Plût à Dieu, quelle qu'en dût être l'issue, que nous nous trouvions face à face, en champ clos, tous les deux armés de pied en cap - et que la joie de la victoire revienne à celui que Dieu aurait choisi !

8         – Pour rien au monde, je ne voudrais vous voir aux prises avec lui, parce que, je le sais, s'il avait le dessus, vous seriez condamné sans recours à vous faire trancher la tête : il en a achevé bien d'autres ! C'est pourquoi, je vous déconseille de vous obstiner. Si vous avez pareille folie en tête, renoncez-y ; vous vous feriez des illusions si vous espériez réussir l'impossible. – Ne me faites pas la leçon, ma chère cousine, vous perdriez votre temps. Persuadez-vous bien que, si mes deux compagnons devaient délivrer monseigneur Gauvain sans moi, je ne m'en remettrais pas. Aidez-moi plutôt de vos conseils : vous savez qu'ils me seront très utiles."

9         Quand elle constate qu'il ne sert à rien d'insister, elle verse des larmes amères, mais n'en dit pas plus. On fait les lits, on apporte du vin et, après avoir bu, le duc va se coucher ; il a du mal à s'endormir, tant la pensée de Gauvain l'obsédait, [p.184] mais la fatigue causée par le port des armes et par la rapidité de sa chevauchée finit par lui fermer les yeux. Cependant, sa nuit fut d'autant plus courte qu'il se leva de très bonne heure. Sa cousine vint le voir, avant qu'il ait fini de se préparer et le supplia, à nouveau, de rester, en pleurant à chaudes larmes : "Si vous vous en allez, je n'arrêterai pas de me faire du souci pour vous."

10        Malgré toutes ses prières, il ne cèda pas. "Ami très cher", lui dit-elle alors, sans cesser pour autant de pleurer, "je ne vous laisserai pas partir sans vous avoir mis au courant de tout ce qui est susceptible de pouvoir vous servir ; or, il se trouve que je suis mieux à même que beaucoup de vous aider de mes conseils. Je vais donc m'y employer de mon mieux. Voici ce que vous ferez. Quand vous vous en irez, je vous ferai conduire jusqu'à la grand route par un homme à moi ; de là, si vous y consentez, il vous amènera au château de Karadoc : si on n'a pas l'habitude des chemins qui y mènent, on risque fort de s'égarer. Je vous conseille donc d'accepter de vous faire accompagner : sinon, vous pourriez vous perdre.

11        Savez-vous ce que vous ferez, une fois arrivé au château ? Jamais vous n'avez vu citadelle si haute, ni mieux défendue, s'élever en rase campagne. On ne peut guère songer à franchir la première porte qui se présente, parce qu'elle est, à longueur de journée, gardée contre ceux qui en auraient l'idée par dix hommes en armes,[p.185] armés de pied en cap. Si un chevalier étranger prétend passer, il y laissera sa tête en gage, car ils sont sans pitié. Telle est la coutume de la première porte qui donne accès à la demeure de Karadoc - tous les messagers que j'y ai envoyés m'ont dit la même chose. De tous ceux qui ont tenté de forcer le passage, aucun n'est revenu : dès leur entrée, ils ont eu la tête tranchée.

12        Je ne vous conseille donc pas d'essayer de passer par là, mais plutôt par derrière : entre le fossé et la palissade, vous verrez une poterne, basse et étroite, à laquelle on accède par une planche qui permet de franchir le fossé, même si sa longueur et son étroitesse la rendent dangereuse à emprunter pour un chevalier en armes. Cette porte vous permettra de pénétrer à l'intérieur de la première enceinte, et vous en trouverez encore deux.

13        Attendez-vous à des combats que, fussiez-vous le meilleur chevalier du monde, vous ne remporterez pas sans mal ; mais si vous réussissez à passer cette triple série de murs, vous n'aurez plus à affronter qu'un seul chevalier, avant de découvrir un des plus beaux jardins que vous ayez jamais vus. En son milieu, s'élève une tour au pied de laquelle jaillit une source. Vous y entrerez sans rencontrer d'obstacle et y trouverez une demoiselle que vous auriez mauvaise grâce à estimer laide ou grossière, tant il serait difficile de trouver plus belle et plus courtoise parmi celles de sa condition.

14        [p.186] Saluez-la de ma part (je suis la dame de la Tour Blanche) et, au nom de la grande amitié et de la confiance qu'elle m'a témoignées depuis notre première rencontre (elle a été ma suivante de langue date, non seulement jusqu'à la mort de mon mari, mais longtemps encore après), demandez-lui qu'elle vous aide à mener à bien votre entreprise. Afin qu'elle vous croie plus facilement, vous lui remettrez cet anneau ; elle le reconnaîtra sans mal, puisque c'est elle qui me l'a donné la dernière fois que je l'ai vue. Et n'oubliez pas de lui dire que vous êtes mon cousin germain, l'homme au monde pour qui j'ai le plus d'affection, ce qui est pure vérité. Si vous pouvez parvenir jusqu'à elle, à partir du moment où elle saura qui vous êtes, votre vie ne sera plus en danger, tenez-le pour certain."

15        Elle lui remet l'anneau qu'il prend, avant de demander aussitôt congé. La dame se met en selle pour l'escorter elle-même et elle l'accompagne jusqu'à la lisière de la forêt où le duc la force à faire demi-tour. Elle lui laisse son écuyer qui le conduira jusqu'à la demeure du chevalier qui retient prisonnier monseigneur Gauvain, et le prie de surtout venir la voir à son retour, au nom de Dieu et de son affection pour elle, si la Providence lui accordait de s'en sortir sain et sauf. Sur ce, elle s'en retourne, versant des larmes d'inquiétude pour la vie de son cousin qui, de son côté, suit son chemin en compagnie de l'écuyer.

          Mais le conte cesse ici de parler de lui et de sa cousine ; il revient à monseigneur Yvain, après qu'il s'est séparé de Galescalain et de Lancelot.

XII
Quête de Gauvain par Yvain
 
 

1         [p.187] Yvain poursuivit sa chevauchée jusqu'en fin d'après-midi. A la tombée de la nuit, il arriva dans une large vallée couverte de hautes futaies. Il y rencontra bientôt un brancard à deux palefrois. A l'arrière était assise une jeune fille, visage et tête nus, dont la grande beauté n'aurait rien laissé à désirer si, au lieu de joie, la douleur n'avait été peinte sur sa figure ; devant elle, un chevalier, grièvement blessé à la tête et à la poitrine, était allongé dans un caisson. Quatre écuyers chevauchaient autour du brancard, deux de chaque côté. C'est l'inquiétude que la demoiselle éprouvait pour le chevalier - l'être qu'elle chérissait le plus au monde - qui était la cause de son profond chagrin.

2         Dès qu'elle fut assez près, Yvain la salua. "Que Dieu vous bénisse !" répondit-elle, sans pour autant avoir l'air moins affligée. "J'aimerais beaucoup voir qui vous transportez dans ce coffre, demoiselle, avec votre permission. – Pour Dieu, renoncez-y, seigneur : aucun chevalier errant ne le verra sans qu'il en retire ou beaucoup d'honneur, ou beaucoup de honte ; mais jusqu'à présent, tous ceux qui s'y sont essayés n'y ont récolté que peine et qu'humiliation. – Expliquez-moi de quel genre d'honneur ou de honte il s'agit. – C'est un chevalier blessé qui gît là, seigneur.[p.188] Pour le voir, il faut d'abord s'engager à tenter de le faire sortir d'où il est et donner sa parole, en le jurant sur les reliques des saints, qu'en cas de succès on n'aura de cesse d'avoir fait justice de celui qui l'a mis dans cet état.

3         Certes, beaucoup de chevaliers émérites s'y sont essayés, mais sans succès. Honte à eux ! Le seul à pouvoir réussir, qui sera aussi son vengeur, c'est le meilleur de ce temps. Si, sachant ce qu'il en est, vous voulez vous risquer, je soulèverai le drap qui le couvre. – Puisque tant s'y sont aventurés, je vais les imiter, demoiselle."

4         Elle ordonne alors à ceux qui chevauchaient aux côtés du brancard de descendre et de déposer le caisson à terre, ce qu'ils font. Monseigneur Yvain découvre lui-même le chevalier et constate la gravité de ses blessures : il a deux tronçons de lance fichés en pleine poitrine, une entaille d'un demi-pied de profondeur à l'épaule droite, et il a reçu un coup d'épée qui lui a balafré le visage, des sourcils jusqu'au bas de la joue droite ; et il geint douloureusement. Avant d'essayer de le soulever, Yvain doit donner à la demoiselle sa parole d'honneur qu'il le vengera de celui qui l'a mis dans cet état, s'il peut le sortir du coffre.[p.189] Après s'y être engagé, il prend le chevalier à bras-le-corps et le tire à lui, mais sans parvenir le moins du monde à le faire bouger. Quand il comprend que c'est peine perdue, consterné, il renonce.

5         "J'en étais sûre, seigneur chevalier, dit la demoiselle en le considérant : vous n'avez rien pu faire. – Vous avez raison ! Aussi bien, je savais que je n'étais pas le meilleur chevalier du monde. Je voudrais être blessé à sa place et qu'un autre de ma connaissance fût ici - et il n'y a pas longtemps qu'il m'a quitté. Je vais vous dire ce que vous allez faire : reprenez votre chemin dans cette direction. Si vous rencontrez celui dont je vous parle, il réussira, pour peu que cette aventure doive être accomplie par un être humain. Sinon, rendez-vous directement à Londres où monseigneur le roi Arthur tient sa cour : là, s'il plaît à Dieu, vous trouverez le secours dont vous avez besoin, car c'est un lieu de passage pour les meilleurs chevaliers."

6         Les quatre écuyers remontent le coffre sur le brancard et s'en vont en prenant le chemin par où Yvain était venu, cependant que celui-ci prolonge sa chevauchée après la tombée de la nuit, à la lumière du clair de lune. Il poursuit encore longuement sa route jusqu'au moment où, sur sa gauche, il entend une sonnerie de cor, non loin, lui semble-t-il, d'après le bruit. Il décide alors de se diriger de ce côté pour demander l'hospitalité (sans oublier son cheval qui a besoin de manger, et d'une écurie) car, s'il ne fait pas halte de toute la nuit, il n'est pas sûr, pour autant, de trouver, le lendemain, un endroit où s'arrêter qui soit à son gré [p.190] et qui lui offre tout le nécessaire.

7         Il quitte donc le chemin qu'il suivait depuis longtemps et se dirige dans la direction du son. A une portée d'arc, il l'entend résonner plus fort, comme pour un appel au secours. Cinq fois coup sur coup, l'instrument retentit ; Yvain presse son cheval, puis le met au galop - comprenant qu'il y a urgence - et finit par lui faire donner tout ce qu'il peut. Sa course l'amène devant une bretèche, au bout d'un pont-levis (un gros hérisson de fer, fixé au dessous, empêchait de l'escalader) ; un profond fossé plein d'eau entourait une spacieuse demeure en bois et un vaste clos.

8         Arrivé là, il entend de grands cris, de véritables hurlements qui venaient de l'intérieur : celui qui avait sonné du cor était dans la bretèche et il ponctuait ses sonneries de "Sainte Vierge !" répétés. "Ayez pitié de nous, seigneur, au nom de Dieu !", s'écrie-t-il, comprenant, aux armes d'Yvain, qu'il était un chevalier. En levant les yeux, celui-ci l'aperçoit et lui demande ce qu'il a. "Hélas ! Une troupe de brigands a forcé l'entrée de ma maison, et ils sont en train de massacrer mes gens ; ils ont déjà dû tuer ma mère, une pauvre et noble vieille femme ; mais celle qui me fait le plus de peine, c'est ma sœur - une si belle et vertueuse jeune fille ! - elle, je pense qu'ils l'ont violée."

9         Voyant le pont abaissé et la porte ouverte, Yvain éperonne son cheval et galope jusqu'au milieu de la cour. Quatre des brigands grimpaient à une échelle [p.191] pour atteindre une des fenêtres, en haut de la maison ; à l'intérieur, deux autres tenaient la sœur de l'homme à la bretèche dans l'intention de la faire glisser par la fenêtre dans les bras de ceux qui étaient sur l'échelle ; il y en avait encore d'autres dans la cour et à l'intérieur des bâtiments : en tout, ils n'étaient pas loin de vingt, armés légèrement de justaucorps en cuir et de coiffes en cuir bouilli, et portant haches, épées et arcs gallois.

10        Dès qu'Yvain aperçoit ceux qui tenaient la jeune fille, il fonce sur eux ; au premier, il porte un violent coup de lance, qui l'atteint en plein corps et le fait tomber à la renverse ; le second, c'est avec l'épée qu'il le frappe, à la tête : la coiffe et le crâne de l'homme n'y résistent pas ; quant aux deux derniers, ils se laissent tomber en bas de l'échelle et s'enfuient à travers la cour. Yvain s'élance sur tous ceux qui sont là, entaillant bras et têtes, faisant tout ce qu'il peut pour les mettre à mal. Eux, de loin, le prennent comme cible de leurs flèches : ils lui tuent son cheval et l'atteignent à plusieurs reprises, mais sans réussir à lui infliger de blessure mortelle.

11        Quand il se voit à pied, il se protège de son écu avec adresse, et l'épée à la main, court sus aux voleurs et leur rend la monnaie de leurs pièces, leur faisant si peur qu'aucun d'eux n'ose l'affronter et qu'ils s'enfuient de tous les côtés. Du haut de sa bretèche, le jeune homme, lui, leur décoche des flèches sans discontinuer, de son arc fortement tendu. A eux deux, des quatorze brigands, ils en tuent ou en font prisonniers une douzaine. Les deux derniers [p.192] s'échappent en se glissant en dessous du hérisson pour sauter dans le fossé. Yvain ne se donne pas la peine de les poursuivre : la forêt où ils s'étaient aussitôt enfoncés était trop vaste.

12        Le jeune homme descend alors de la bretèche et laisse éclater son contentement. "Ne vous inquiétez pas pour la perte de votre cheval, seigneur, ajoute-t-il. On vous le remplacera au mieux, s'il plaît à Dieu."

          Tous deux pénètrent dans la maison où ils trouvent la dame, gisant sur un lit, évanouie de peur. Quant à la jeune fille, elle se dissimule à leur vue sous un autre lit, car elle pensait encore avoir affaire aux brigands ; lorsqu'elle reconnut son frère, quelle joie ce fut pour elle, et pour lui, quand il vit qu'elle était saine et sauve et avait échappé au viol. Il leur dit à l'une et à l'autre qu'elles avaient sujet de se réjouir car "Dieu nous a envoyé ce vaillant chevalier pour nous secourir."

13        La dame et les deux jeunes gens firent fête à monseigneur Yvain : toute leur tristesse avait été changée en joie. Que sa mère et sa sœur en aient réchappé fit oublier au garçon la mort de plusieurs de ses gens. Ce soir là, Yvain fut traité au mieux et quand ses hôtes l'eurent couché de façon qu'il ait toutes ses aises, le jeune homme lui demanda s'il avait l'intention de se lever de bonne heure. "Oui, au point du jour, car j'ai plus à faire qu'on ne pourrait le croire.

14        – En ce cas, je n'oserais pas vous demander de rester, seigneur ; mais demain, c'est la Pentecôte : un jour de fête comme celui-là, vous ne devez pas partir sans avoir entendu la messe ; si le cœur vous en disait, nous pourrions [p.193] prendre le temps d'y assister ensemble, dans un lieu qui est proche d'ici." Yvain le remercie d'avoir parlé en homme qui connaît les usages : "J'aurais plaisir en effet, à l'entendre mais, sur la foi que vous me devez, le plus tôt que vous pourrez, car je suis vraiment très pressé." Le jeune homme dit que ce sera au petit matin ; puis il alla s'étendre sur son lit qui avait été fait au pied de celui d'Yvain.

          Mais le conte s'arrête ici de parler de lui et revient à Lancelot.

XIII
Quête de Gauvain par Lancelot
 
 

1         Il rapporte qu'après s'être séparé du duc de Clarence et d'Yvain, Lancelot chevaucha longtemps sans rencontrer d'aventure qui mérite qu'on en garde la mémoire. Le jour commençait de baisser et la nuit n'était pas loin de tomber quand son chemin s'infléchit sur la gauche, et il se rendit compte qu'il allait retomber sur celui qu'avait emprunté Yvain. Les deux voies, en effet, se rejoignaient pour n'en plus faire qu'une. Il déboucha alors dans une large vallée ; puis sa chevauchée le mena au pied d'une colline qu'il gravit. C'est au sommet qu'il rencontra le chevalier blessé sur son brancard.

2         Il demande à la demoiselle qui y est couché et elle lui fait la même réponse qu'à Yvain. "Découvrez-le, pour qu'on puisse le voir, dit-il. – Seulement si vous essayez de le sortir de ce coffre en respectant la coutume."[p.194] Lancelot réplique que ce n'est pas cela qui le fera renoncer, et il lui engage sa parole d'honneur de chevalier que, s'il parvient à extraire l'homme du caisson, il fera tout ce qui sera en son pouvoir pour le venger de celui qui l'a mis dans cet état. Sur ce, les écuyers déposent le coffre à terre et la demoiselle le découvre pour qu'on puisse voir le blessé. A sa vue, Lancelot s'étonne que la douleur causée par ses blessures ne l'ait pas encore tué.

3         Il le prend alors dans ses bras le plus doucement qu'il peut et le fait glisser hors du coffre sans difficulté. "Ah ! seigneur, soupire le chevalier en tournant ses regards vers Lancelot, bénie soit l'heure de votre naissance ! Jamais prisonnier n'a souffert autant que moi dans ce caisson ; personne n'avait pu m'en faire sortir et pourtant, il n'a pas manqué de bons chevaliers pour s'y essayer : c'est donc que vous valez mieux qu'eux tous, cela est sûr.

4         Et puisque Dieu m'a été si favorable, à quoi bon continuer mon chemin ? Mon intention était de me rendre auprès du roi Arthur : mais si j'y étais allé, je n'aurais pas pu obtenir mieux. Grâce à Dieu, me voilà si bien soulagé de mon mal que je ne sens plus rien. Mon cher neveu", fait-il à l'adresse d'un de ses écuyers, "dépêchez-vous d'aller, avec un de vos camarades, jusqu'à notre château, et annoncez la nouvelle à mon seigneur et frère : elle lui fera chaud au cœur. Quant à ce chevalier que voilà, il nous accompagnera, car il a vraiment mérité que nous lui fassions honneur et que nous le fêtions."

5         Puis à celle de Lancelot : "Venez avec nous, seigneur ; pour aujourd'hui, il est bien temps de faire étape. Vous ferez votre entrée dans une des plus belles demeures qui soient et où vous serez d'autant plus attendu qu'on saura que vous êtes mon sauveur. Venez, je vous en prie [p.195] au nom de Dieu, et pour nous faire plaisir à mes amis et à moi." Lancelot accepte parce qu'il est en effet l'heure de trouver un gîte ; sinon, il devrait dormir à la belle étoile.

6         Faisant donner tout ce qu'ils peuvent à leurs mauvais chevaux, les deux écuyers s'éloignent dans la direction du château où ils vont annoncer la nouvelle qui mettra ses habitants en joie.

          Cependant, Lancelot et la demoiselle préparent un lit - le plus doux possible - sur le brancard, pour le chevalier : un matelas d'herbe fraîche, des vêtements (ce n'est pas ce qui manquait), une courtepointe et des coussins. Quand il s'y fut allongé avec leur aide, ils étendirent sur lui une somptueuse couverture, puis ils soulèvent le brancard et l'installent sur les deux palefrois qui le portaient. Et ils se mettent en route, laissant le coffre sur place, car telle était la volonté du chevalier : rien qu'à le voir, prétendait-il, toutes ses douleurs lui seraient revenues.

7         Ils chevauchent donc jusqu'à l'entrée du château où ils allaient être reçus dans la liesse. Château-Gai était situé au bord de la Tamise ; c'était un grand édifice, qui avait fière allure, et ç'avait été un des lieux au monde où la vie avait été la plus agréable et la plus joyeuse (d'où son nom). Le maître de céans était un homme très âgé qu'on appelait encore Trahan le Gai parce que, tout le temps de sa jeunesse, on aurait eu du mal à trouver chevalier plus sociable et amène que lui ; tant qu'il porta les armes au combat, il arborait toujours les couleurs d'une dame et il ne passait pas un jour sans être amoureux. Ce Trahan était le père du chevalier au brancard, qui se nommait Drian le Gai, lequel avait un frère aîné Mélyant le Gai. Tous deux étaient de valeureux chevaliers.

8         Avant d'arriver,[p.196] Lancelot et Drian rencontrèrent Mélyant qui venait au devant d'eux, suivi de tous les gens à cheval qu'il avait pu amener avec lui hors-les-murs. Quand il les eut rejoints, il courut vers eux, faisant la plus grande joie du monde à Lancelot, puis allant embrasser Drian sur son brancard et lui demandant comment il se sentait. "Bien, grâce à Dieu, et à ce seigneur que voici. J'ai tant souffert dans ce coffre que, depuis qu'il m'a fait sortir de ce lieu de torture, il me semble que je n'ai plus mal nulle part. Sauf nos parents, vous devez avoir pour lui plus d'amitié que pour tout autre car, s'il plaît à Dieu et avec son aide, ma guérison sera complète, puisqu'il me vengera, lui, vu qu'il est assurément le meilleur chevalier au monde. Il n'aurait pas pu me délivrer s'il n'avait mieux valu que tous les autres : telle était ma destinée."

9         A l'intérieur de l'enceinte, on dansait dans toutes les rues à la lumière de chandelles et de cierges qu'on avait allumés à pleines poignées. La place entière était comme embrasée. Dès qu'on vit les chevaliers qui arrivaient, on se précipita au devant d'eux. Un cri unanime salua Lancelot : "Bienvenue au Bon Chevalier qui nous a guéri notre seigneur !" Et on les accompagna tous jusqu'au château ; le père de Drian venait à leur rencontre comme il pouvait : jusque là paralysé, il était devenu incapable de faire un pas et devait se faire porter. La vue de son fils le mit au comble de la joie car il n'espérait plus qu'il pût guérir.

10        Drian ne manqua pas de bras pour l'aider à descendre de son brancard ;[p.197] quant aux dames et aux demoiselles, qui étaient là en nombre, elles le firent s'allonger sur un lit.

          De son côté, Mélyant, qui entendait réserver un chaleureux accueil à Lancelot et le fêter, lui fit retirer ses armes, avant de le ramener en haut, dans la salle où était couché Drian. Que ne ferait-on pas pour lui ! Or, après l'avoir longuement dévisagé, Mélyant eut l'impression de l'avoir déjà vu : "Ne soyez pas fâché de la question que je vais vous poser, seigneur ; si elle pouvait vous faire honte, je me tairais."

11        Lancelot répond que, puisqu'il s'agit d'une chose qui ne peut que lui faire honneur, il veut bien l'écouter. "Alors, dites-moi si vous appartenez à la maison du roi Arthur. – Assurément, mais qu'est-ce qui vous le fait penser ? – Parce qu'il me semble vous reconnaître : vous ressemblez de façon frappante à ce jeune chevalier qui, à Kamaalot, fut le seul à oser libérer un blessé de ses fers. – C'est un geste qui m'a valu bien des peines et des tracas. – Avez-vous su qui il était ? – Je l'ai toujours ignoré, mais il m'a fait passer un an et demi dans une prison d'où je ne suis sorti, pendant tout ce temps, que deux fois."

12        Convaincu que c'est bien lui, Mélyant lui saute au cou, en laissant éclater sa joie : "Béni soyez-vous, seigneur, plus que tout autre chevalier. Me voilà sûr et certain que c'est bien vous qui avez délivré le blessé. Vous n'aviez pas encore eu l'occasion de montrer votre prouesse aux armes, puisque vous aviez été adoubé le jour même. Eh ! bien, c'est à moi que vous avez extrait les fers."

13        Et il lui montre la cicatrice qu'il en gardait à la tête, et deux autres à la poitrine,[p.198] laissées par les tronçons de lance. "Mon frère et moi, nous vous devons la vie, puisque vous avez pris sur vous de faire ce qu'il fallait pour nous guérir, alors que tous les autres s'étaient dérobés. Et à nos guérisons à nous deux, s'ajoute celle de mon seigneur et père, qui vaut mieux que nous, et qui n'a pas été moins éprouvé que Drian et moi - je vais vous raconter comment.

14        A la lisière de cette forêt, vit un chevalier qui, sans mentir, est le plus brutal et le plus cruel du monde ; c'est aussi le plus grand qu'on sache par la taille, puisqu'il dépasse Galehaut, le fils de la Géante, qui mesure déjà un demi-pied de plus que n'importe qui dans la maison du roi Arthur. Il s'appelle Karadoc le Grand et c'est le seigneur de la Tour-des-Douleurs. Il avait un frère, aussi violent et déloyal que lui : c'est lui qui m'avait infligé les trois blessures à la tête et à la poitrine dont vous avez extrait les fers.

15        Pour m'avoir mis dans cet état, je l'ai tué avec sa propre épée. Telle est l'origine de la haine mortelle qui règne entre Karadoc et nous. Elle durait depuis longtemps lorsque, cette année, il a attaqué mon frère, qui est couché là et qui lui a opposé une défense acharnée car, lorsqu'il n'était pas atteint comme maintenant, c'était un chevalier très courageux et de très grande prouesse. Il a fini par blesser Drian, comme vous l'avez vu : sa force est telle qu'aucun haubert ne peut résister aux coups de sa lance, pour peu qu'il monte un bon cheval. Mais il n'a pas daigné l'achever et il s'est vanté de lui réserver une vie de souffrance qui serait aussi une source d'humiliation pour tous ceux qui l'aimeraient. Il la fait transporter dans son château où il l'a tenu longtemps enfermé dans sa prison.

16        [p.199] C'est la mère de son geôlier qui l'en a fait sortir : c'est l'être le plus déloyal qui puisse être et la vue de la douleur ne lui a jamais inspiré la moindre pitié. Aussi ne fut-ce pas pour le bien du prisonnier qu'elle a agi ainsi, mais pour lui rendre toute guérison impossible et pour que ses amis ne vivent plus que dans le chagrin : elle l'a fait déposer dans le coffre dont vous l'avez extrait qui, par la magie de sortilèges et de maléfices, avait été prévu pour qu'un chevalier blessé qui y serait placé ne puisse jamais en sortir, sauf grâce à l'intervention du meilleur chevalier au monde qui, le prenant dans ses bras, y parviendrait sans lui faire mal et sans briser ni détériorer le caisson.

17        Mais cette aventure comportait un autre élément de mystère : tant que le chevalier resterait là où il était, il ne pourrait ni mourir, ni guérir. Après en avoir disposé ainsi, elle fit, de nuit, transporter mon frère jusqu'à la porte de notre enceinte ; au matin, notre douleur et celle de tous les habitants fut indicible. Mais ce ne fut encore rien au regard du chagrin qui accabla mon seigneur et père, et le rendit infirme sans qu'on s'expliquât comment : muet, sourd et paralysé (pour le faire sortir de son lit, il fallait le porter en poids). Notre désolation fut telle que nous aurions préféré la mort à cette vie-là.

18        Peu de temps après, je me trouvai à chevaucher dans cette forêt avec deux de mes oncles et trois autres de mes parents, tous chevaliers. Nous nous mîmes à parler de mon père et de mon frère,[p.200] et à pleurer de chagrin en pensant à leur sort. 'Seigneur Dieu, dis-je au milieu de mes larmes, je ne sais s'ils pourront jamais guérir.' Juste à ce moment, vint à passer devant nous une demoiselle montée sur un palefroi qui filait l'amble à vive allure. 'Bien sûr qu'ils guériront, Mélyant, l'un en même temps que l'autre', me dit-elle.

19        Cette parole ne laissa pas de nous étonner ; quand j'eus retrouvé mes esprits, je fis force d'éperons pour la rattraper, mais en vain, et je n'ai jamais pu savoir qui elle était ; toutefois, j'ai compris ce qu'elle voulait dire : c'est que, pour guérir mon frère, il fallait d'abord le faire sortir du coffre ; vous avez vu qu'aussitôt après mon père l'a été, lui, alors qu'il n'avait pas mis le pied par terre depuis plus de sept mois ; quant à Drian, il n'a plus besoin, maintenant, que de médecins pour se rétablir, comme dans mon cas, après que vous m'avez eu enlevé mes fers."

20        Mélyant et les siens font donc fête à Lancelot qui, de son côté, les interroge sur ce grand chevalier dont ils lui avaient parlé ; ce qu'ils lui en disent lui fait comprendre que c'est le même qui a enlevé monseigneur Gauvain. Il leur révèle alors ce qui l'avait amené là, la capture de Gauvain et la quête dans laquelle il s'était lancé avec monseigneur Yvain et le duc de Clarence.

          "Puisque vous m'en avez tant dit, seigneur, fait Mélyant le Gai, apprenez-moi, s'il vous plaît, ce que j'ignore encore et que j'aimerais tant savoir : votre nom. – Lancelot du Lac", répond-il, en précisant :[p.201] "Sachez que vous êtes le premier chevalier à qui j'accepte de le dire."

21        Cette confidence fait très plaisir à Mélyant qui avait entendu parler de sa prouesse un peu partout.

          Quand, depuis le lit où il était couché, Drian entendit le nom d'Yvain, il se rappela ce qu'avait dit celui qui avait en vain essayé de le sortir du coffre : s'il existait un chevalier capable de le faire, c'était celui qui venait de le quitter ; il raconte l'histoire à Lancelot et lui demande s'il s'agissait de monseigneur Yvain, ce que celui-ci confirme, tout en demandant de ses nouvelles : mais ni Drian, ni la demoiselle, ni aucun des écuyers ne put lui en dire davantage.

22        Cette fois, c'est au tour de Mélyant d'interroger Lancelot : "Comment pensez-vous venir à bout du ravisseur de monseigneur Gauvain ? Ce ne sera pas aussi aisé que vous le croyez et c'est même impossible sans l'intervention du roi Arthur ; encore faudrait-il qu'il y aille avec son armée au grand complet, et même dans ces conditions, ce ne serait pas gagné : un aussi fort château est très difficile à prendre d'assaut : quant au chevalier, ses terres et son lignage font de lui un homme puissant, et il a été un des principaux adversaires du roi quand il était en guerre contre Galehaut.

23        C'est pourquoi, je serais d'avis que vous renonciez à votre entreprise qui dépasse les possibilités d'un seul chevalier. Même cent n'y arriveraient pas, fussent-ils les meilleurs au monde : on ne vous a menti ni sur les défenses du château, ni sur la violence et la sauvagerie de celui qui en est le seigneur. Courageux et vaillant comme vous l'êtes, je doute que vous puissiez croire ce qu'il en est réellement avant d'avoir pu en juger par vous-même ; mais alors, vous conviendrez que je ne vous ai dit que la vérité.[p.202] Vous devez aussi savoir que la démesure de cet homme va jusqu'à lui faire ambitionner de devenir le maître de toutes les terres du roi Arthur ainsi que de celles de Galehaut. C'est pour cela qu'il a instauré toutes ces mauvaises coutumes dans son château : il escompte que les meilleurs chevaliers de la maison du roi s'y succéderont pour délivrer monseigneur Gauvain et qu'ainsi, après s'être emparé d'eux l'un après l'autre, il pourra l'emporter sur lui.

24        Je vous ai suffisamment expliqué les raisons qui doivent vous faire renoncer à poursuivre votre entreprise, et vous avez assez de bon sens pour savoir ce qui vaut le mieux, mais c'est la voix de votre cœur qui emportera la décision. Une fois que vous aurez choisi la manière de vous y prendre qui, à vos yeux, offre le plus de chance de réussite, quel que soit ce choix, toutes nos forces seront à votre disposition, et je vous accompagnerai moi-même avec tous les chevaliers, les hommes d'armes et les amis que je pourrai réunir, car s'il y a quelqu'un au service de qui nous devons mettre nos biens et nos personnes, c'est vous. – Je ne vais pas renoncer maintenant, et puisse Dieu me venir en aide ! Deux chevaliers plus valeureux et plus expérimentés que moi sont engagés dans cette quête, qui ne se laisseraient pas facilement décourager ; et ce n'est pas pour moi qu'il en viendra d'autres ! Mourir dans cette aventure me ferait plus honneur que de faire demi-tour.

25        – Dieu m'en soit témoin, dit Mélyant, si quelqu'un devait venir à bout de cet homme, ce serait vous : je ne vois pas qui d'autre pourrait le tuer, car nul n'aurait pu tirer mon frère du coffre s'il ne devait aussi le venger."

          Ce soir-là, ils parlèrent longtemps de Karadoc ; le père et ses deux fils s'offrirent à servir Lancelot à son gré, leur vie durant, ce dont il les remercia vivement.[p.203] Quand l'heure d'aller dormir fut venue, on fit les lits et le coucher de Lancelot fut encore un moment de fête.

XIV
Gauvain prisonnier secouru par une demoiselle
 

1         Le conte revient ici à l'enlèvement de monseigneur Gauvain par le grand chevalier. Quand il se fut éloigné d'une lieue, son ravisseur lui enleva ses vêtements, le fit monter sur une rosse au trot saccadé et l'abandonna, tout nu, aux mains de deux hommes d'armes brutaux et cruels : chacun d'eux tenait une pleine poignée de courroies de cuir attachées très serrées ensemble, et ils le flagellèrent à tour de bras, sur les flancs et les épaules, sur le dos et la poitrine : son corps ruisselait d'un sang rouge qui marquait, à sa couleur, son cheval et le chemin qu'on lui faisait suivre. Mais il endura ce supplice sans souffler mot. Tout ce dont il exprimait le regret, c'était le chagrin qu'auront le roi son oncle et ses amis, quand ils sauront ce qui lui est arrivé : s'il pleure à chaudes larmes, ce n'est pas tant à cause des coups qui s'abattent sur lui que de compassion pour ceux dont il souffre amèrement d'être séparé.

2         Coups et blessures n'eurent pas de répit jusqu'à la Tour des Douleurs, c'était le nom du principal château de Karadoc le Grand. On y livra Gauvain aux mains de sa perfide mère.[p.204] "Enfin, je vous tiens !" s'écria-t-elle, dès qu'elle l'eût reconnu. "J'ai bien l'intention de vous faire payer cher la mort de mon frère, Gadras le Noir, un des plus vaillants chevaliers qui aient jamais porté l'écu, et que vous avez tué en le prenant en traître, déloyal que vous êtes ! – Assurément, dame, proteste Gauvain tout blessé qu'il soit, je n'ai jamais pris personne en traître, ni ne le ferai jamais. – Si, le jour où seule la ruse a pu te permettre de tuer un brave comme mon frère."

3         De s'entendre infliger pareil démenti rend Gauvain quasi fou de rage et lui fait presque oublier son mal et sa peur : il réplique, sur un ton de colère, que c'est elle la perfide et qu'elle ment comme la vieille traîtresse qu'elle est, "et si le maudit lâche d'ici qui, lui, m'a pris en traître, osait se montrer, je m'en défendrais sur place, en loyal chevalier, contre lui ou un autre." A ces mots, la vieille appelle à l'aide et ceux qui étaient là se hâtent d'accourir, tant elle leur inspirait de crainte ; elle s'écrie que, seule la mort de ce traître pourra la rendre contente. "Et si vous ne le tuez pas, je m'en chargerai moi-même."

4         Ce disant, elle court à un râtelier d'armes où on avait posé un épieu qu'elle tire de son support et, folle furieuse, va pour en frapper Gauvain ; son fils, qui arrivait [p.205] d'une autre chambre, se précipite pour l'arrêter ; il la ceinture et lui enlève son arme : "Surtout pas, dame ! Ce serait ruiner tous mes projets et de manière irréparable ! – Il m'a traitée de vieille perfide et de traîtresse ! Comment l'accepter ? – Il cherche à se faire tuer, dame : il sait qu'il ne sortira jamais d'ici et qu'il ne connaîtra plus que souffrances et humiliations. Ce que le désespoir fait dire à un homme ne mérite pas qu'on en tienne compte."

5         Cette réflexion fit retrouver son sens à la dame. Elle ordonna à quatre serviteurs de se saisir de Gauvain et de l'allonger sur une table ; elle l'enduisit alors de poison, mais en y ajoutant une mince couche de pommade qui empêche son action de se faire sentir jusqu'aux entrailles ; après quoi, elle l'installa pour la nuit de façon à ce qu'il ait toutes ses aises dans une chambre luxueuse où il était surveillé de manière à ne pas pouvoir s'échapper.

6         Le lendemain matin, alors qu'il pensait garder le lit pour se reposer, on se saisit de lui et on le transporta dans un sombre cachot profondément creusé dans le sol et infesté de serpents et de vermine. Dedans, il y avait un gros bloc de marbre assez large pour qu'un homme de bonne taille puisse s'y allonger dans n'importe quel sens, mais qui avait à peine quatre pieds de haut et autour duquel grouillaient les serpents. C'est sur ce pilier que Gauvain avait ce qui lui servait de lit : le roc dur recouvert d'une paille qui piquait et trop peu de couvertures : la profondeur du cachot, les lourds blocs de pierre taillés en voûte dont la geôle était construite y faisaient régner un froid glacial. Rester allongé là était un vrai supplice. A cela s'ajoutaient la faim et la soif, une puanteur [p.206 qui devenait insupportable à la longue et le bruit des bêtes qu'on aurait pu entendre de loin. Impossible, enfin, de se sentir tranquille : tomber au milieu de ce grouillement, c'était l'assurance de n'en pas réchapper.

7         La première nuit que Gauvain passa au cachot, le vacarme fut tel que même le plus brave aurait pris peur ; de surcroît, les plus grands serpents essayaient de grimper le long du bloc de marbre pour en atteindre le sommet qui n'était guère élevé ; avant le lever du jour, il se sentit si mal qu'il faillit, à plusieurs reprises, se jeter au milieu d'eux. Mais il en fut retenu par la honte d'une mort dégradante et par la peur de perdre le salut de son âme - car ç'aurait été une forme de suicide. Il aima mieux écouter la voix de sa conscience et ne pas se laisser aller au désespoir, à la perspective des souffrances et des maux qui l'attendaient, car un cœur sans reproche ni faiblesse doit mieux aimer mourir en refusant de s'avouer vaincu plutôt que de subir sans résister les malheurs du sort.

8         Voilà tous les tourments qu'il endure, le noble chevalier, au fond du cachot de son cruel bourreau ! Sous l'action du poison qui s'est répandu dans ses membres, ses bras enflent et ses plaies crèvent en ulcères ; le manque de sommeil et de nourriture lui donne des étourdissements et lui fait perdre ses forces au point qu'il a du mal à se tenir debout. Couleuvres et autres serpents ne cessent de se lancer à l'assaut du pilier ; tenu éveillé nuit et jour, il les repousse à coups de ses poings [p.207] pesants mais enflés, et de ses pieds douloureux : il n'a pas d'autre moyen de défense contre eux.

9         Or, une demoiselle d'une très grande beauté, et que Karadoc préférait à toutes les autres femmes, vivait au château. Loin de partager ses sentiments, elle le détestait parce qu'il l'avait enlevée au très vaillant chevalier qu'elle avait eu pour ami et dont elle était éprise ; après quoi, il l'avait tué. Sa haine était telle que le voir suffisait à la mettre en rage. Elle avait longtemps été une des suivantes de la dame de la Tour Blanche, la cousine de Galescalain, le duc de Clarence. Très vertueuse, très policée, elle était inconsolable de la mort de son ami. Si Karadoc ne l'avait fait étroitement surveiller, elle se serait enfuie à la première occasion, mais hommes d'armes et chevaliers étaient chargés de la garder pour l'en empêcher.

10        Ce jour-là, elle était aller faire quelques pas dans l'enclos en bas de la tour où elle avait sa chambre, et elle se distrayait à cueillir des fleurs qui émaillaient un espace de prairie sur lequel donnait le cachot de Gauvain par l'étroite fenêtre qui permettait d'entendre ses soupirs et ses gémissements. Quand la demoiselle passa à l'aplomb de la lucarne, elle se rappela qui on avait mis là et fut émue de pitié pour celui dont on lui avait si souvent dit tant de bien. A entendre ses plaintes, elle eut le cœur gros et se mit à pleurer à chaudes larmes.

11        Elle se rapproche au plus près de l'ouverture, tendant l'oreille. Dans ses lamentations, comme souvent, il en appelait à Dieu : "Hélas ! Seigneur,[p.208] je n'ai pas mérité si infamante male mort ! Ah ! roi Arthur, mon cher oncle, comme votre cœur souffrirait si vous saviez ce que j'endure ! Ah ! chère douce dame, bonne reine Guenièvre, comme votre teint de rose pâlirait si vous connaissiez mes souffrances ! Ah ! Dieu, quelle grave perte subira la puissante Table Ronde, non pas du fait de ma mort, mais à cause de tous les braves qui se mettront en quête de moi, mais ne parviendront pas à me libérer et y perdront la vie !

12        Ah ! Lancelot, ami très cher, quel soulagement ce serait pour moi d'être sûr que vous êtes sain et sauf, et libre de vos mouvements ! Que Dieu vous protège, vous surtout, afin que le roi Arthur puisse compter sur vous pour lui apporter aide et secours : et qu'Il ne vous laisse pas venir jusqu'ici, puisque ce serait peine perdue ! Et pourtant, si un homme était capable de forcer l'accès de ce cachot, ce serait vous... mais je ne vois pas comment : ce château est imprenable et son impitoyable seigneur jouit de tout le pouvoir que peuvent conférer la violence et la ruse."

13        C'est ainsi que monseigneur Gauvain se plaint et se lamente dans son cachot. La demoiselle qui était restée à l'écouter passe la tête par la lucarne jusqu'aux épaules et l'appelle tout doucement par son nom. "Qui est là, mon Dieu ? répond-il d'une voix faible en s'entendant nommer. – Une amie très chère qui est désolée de ne pouvoir rien faire pour vous. Je pense ne vous avoir jamais rencontré, mais l'aide que vous n'avez cessé d'apporter aux dames et aux demoiselles vous a valu mon amitié. – Qui êtes-vous, dame ?" Elle lui explique alors ce que le conte a déjà rapporté, sans pouvoir retenir ses larmes au souvenir de son premier ami.`

14        "Au nom de Dieu, demoiselle, puisque vous seriez disposée à m'aider,[p.209] ne m'oubliez pas car je suis en train de mourir dans des supplices inconnus jusqu'à ce jour." Et il lui raconte ses plaies envenimées, ses membres, son visage et tout son corps enflés : il pense, dit-il, que c'est parce que les couleuvres et les autres serpents l'ont mordu : "Mais si j'avais au moins un bâton pour me défendre, cela me suffirait : rien ne m'a jamais été plus utile qu'il ne le serait dans la situation où je me trouve. – Par Dieu, j'aurai vite fait de vous en procurer un très gros et très solide, et je vous apporterai aussi une pommade pour calmer l'irritation de vos plaies."

15        La demoiselle remonte sans attendre dans la tour d'où elle était venue ; elle ouvre un coffret où elle prend une boîte qu'elle glisse dans sa manche ; puis elle redescend dans sa chambre - qui était presque de plain-pied avec le jardin -, se saisit d'une longue perche où elle suspendait ses vêtements quand elle se couchait et la jette par la fenêtre le plus discrètement possible ; elle continue de descendre jusqu'en bas de la tour et, de là, sort dans le jardin par une porte qu'elle prend soin de refermer derrière elle. Après avoir regardé de tous côtés pour vérifier qu'il n'y avait personne, elle ramasse la perche qu'elle cale sur son épaule (elle n'était pas très grosse et ne pesait guère), elle la porte jusqu'à la lucarne du cachot, prend la boîte qu'elle accroche à son extrémité et la tend à Gauvain.

16        Celui-ci doit tâtonner pour l'attraper, car la geôle n'était éclairée que par cette étroite fenêtre. "Prenez cette boîte, dit la demoiselle, et enduisez-vous tout le corps avec la pommade qu'elle contient : elle fera disparaître [p.210] cette enflure que vous n'arrivez pas à guérir ; et si vous cassez la perche en plusieurs morceaux, vous pourrez vous en servir pour vous défendre contre les serpents, en attendant que Dieu vous envoie du secours. Mais surtout, si vous avez quelque amitié pour moi, et si mon honneur et votre salut vous sont à cœur, que personne ne sache ce que j'ai dit ou fait pour vous aider : ce serait la mort pour vous et une trahison à mon égard."

17        Il répond qu'elle n'a rien à craindre : il se laisserait plutôt arracher la langue que de parler. Il prend donc la boîte et la glisse dans son sein pour ne pas risquer de la perdre ; puis il tente de briser la perche sur son genou : avec beaucoup d'efforts, il en fait trois tronçons avec lesquels il se défend hargneusement contre les attaques des serpents. Un des tronçons en chaque main, il les blesse ou les tue en assez grand nombre pour en être en partie débarrassé.

18        Cependant, craignant de se faire surprendre, la demoiselle est repartie. Mais, une fois rentrée dans la tour, elle se souvint d'une recette que lui avait enseignée la mère de Karadoc, cette perfide vieille, celle d'un pain qui tuait les serpents quand ils en mangeaient. Elle se fit aider d'une de ses suivantes qu'elle chargea de lui procurer la quantité de farine nécessaire à la fabrication du pain pour le repas d'une dizaine d'hommes. Elle-même se mit en quête d'une plante particulière, elle pétrit la farine avec son suc et ajouta un autre ingrédient qui était, lui aussi, indispensable.

19        Quand elle eut achevé la préparation du mélange sans y rien changer,[p.211] elle fit cuire le pain, l'émietta en menus morceaux sur une nappe blanche et retourna à la porte qui donnait sur le jardin. Après avoir vérifié que personne ne la voyait, elle alla à la fenêtre du cachot par laquelle elle jeta le tiers des miettes. Dès que les serpents eurent senti l'odeur du pain chaud dont ils raffolaient, ils se précipitèrent (on aurait pu entendre le vacarme qu'ils faisaient depuis le jardin) et il ne leur fallut pas longtemps pour tout manger. Comme ils n'étaient pas encore rassasiés, elle leur jeta le reste qu'ils dévorèrent : étant froids par nature, ils recherchent ce qui est chaud.

20        Maintenant, ils étaient repus. La chaleur du pain et la vertu des plantes combattirent la froideur du venin et les firent aussitôt crever sur place : pas un n'en réchappa. Leurs cadavres dégageaient une telle puanteur que Gauvain n'y aurait pas résisté sans le puissant parfum de la pommade dont il s'était déjà enduit, mais il ignorait qu'ils étaient morts ; s'il l'avait su, quelle en aurait été sa joie !

21        Le bruit qu'avaient fait les serpents, puis leur silence, n'avaient pas échappé à la demoiselle qui s'en retourna, fort contente, mais sans dire un mot. La nuit venue, elle apporta à Gauvain de quoi manger en abondance ; pour cela, elle noua une corde à l'extrémité d'une longue lance et y attacha le paquet de nourriture ; dès lors, il n'eut plus à souffrir, ni de la faim, ni de la soif :[p.212] la jeune fille avait trop pitié de son malheur pour le laisser manquer de rien. Pour la première fois, il passa une nuit tranquille, à son plus grand étonnement.

22        Le lendemain, la demoiselle revint le voir et lui demanda comment il avait dormi. "Très bien : les assauts des serpents ont complètement cessé et le vacarme habituel a disparu. – Vous comprendrez ce soir pourquoi. J'ai bien l'intention de vous remettre complètement sur pied ; mais reste à le faire sans qu'on s'en aperçoive."

23        Sur ce elle repart, pour ne revenir qu'à la nuit tombée avec une petite lanterne de cristal où brûlait un gros cierge. "Eclairez autour de vous, monseigneur, dit-elle à Gauvain : vous verrez ce qu'il en est." A la lumière du cierge, il distingue, dans un angle du cachot, tous les cadavres des serpents, spectacle réjouissant dont il fait part à la demoiselle qui lui raconte ce qu'elle avait fait pour lui - sans qu'il s'en rende compte - en jetant le pain dans son cachot.

          Telle fut, désormais, la vie du prisonnier : tous les jours, la demoiselle venait lui parler et elle faisait tout son possible pour améliorer son sort et le rendre plus agréable. Elle réussit à faire disparaître le poison et le pus de ses plaies grâce à l'efficacité des pommades qu'elle lui apportait, et il avait à boire et à manger tout son saoul.

24        Pour empêcher le froid, qui était glacial, de lui faire mal, elle lui donna de ses plus chauds vêtements, si bien que le séjour lui était moins pénible qu'il ne l'avait d'abord été, qu'avec le repos il se portait de mieux en mieux et que, peu à peu, il retrouvait ses forces et sa beauté. Mais il avait beaucoup de mal à supporter la puanteur dégagée par les cadavres des serpents. Il s'en plaignit à la demoiselle [p.213] qui lui prodiguait toujours ses encouragements par la lucarne. Comme elle lui demandait comment il se sentait, il lui expliqua ce qu'il en était : "J'aurais tout ce dont un prisonnier a besoin - que Dieu et vous-même en soyez remerciés ! - s'il n'y avait pas cette abominable odeur ! Je crois qu'elle viendra à bout de moi !" Sa remarque la fit soupirer : "Ne vous inquiétez pas, lui répondit-elle avec beaucoup de douceur, je vais m'en occuper."

25        Revenue dans la tour, elle fait brûler du soufre, ajoute une grande quantité d'encens pour chasser la mauvaise odeur et retourne au cachot, accompagnée de sa cousine ; toutes deux jettent la préparation par la fenêtre sur les serpents dont tous les cadavres furent ainsi consumés. Cette intervention avisée de la demoiselle fut une nouvelle source de bien-être pour Gauvain. Dès lors, seule, la privation de liberté continua d'être un tourment pour lui ; mais personne n'avait remarqué l'amélioration de son sort : on continuait de lui faire passer sa nourriture, chaque après-midi, par une petite porte qui avait été ménagée dans le plafond du cachot.

          Pour cette fois, le conte n'en dit pas plus sur lui ; il revient à la conduite du roi Arthur et des siens lors de la cour somptueuse qui avait rassemblé, près de Londres, sur les bords de la Tamise, des gens venus de nombreux pays.

XV
Galehaut et Lionel

1         [p.214] La veille de la Pentecôte, le roi sortit de sa tente pour aller entendre les vêpres en compagnie de Galehaut. Après l'office, le hasard les fit s'enquérir de monseigneur Gauvain, mais nul ne sut leur répondre, pas plus qu'au sujet des trois autres. Galehaut, qui prenait les choses plus à cœur, ne voulut pas s'en tenir là : il enfourcha aussitôt son cheval et se rendit au logis de Gauvain où il ne trouva personne pour le renseigner, de même que chez Yvain et le duc de Clarence, dont les gens lui turent ce qu'ils savaient : tous les trois avaient interdit à ceux de leur maison de dire à quiconque ce qu'ils étaient parti faire.

2         Comme il revenait chez lui demander si on y avait des nouvelles de Lancelot, il aperçut, au croisement d'une ruelle, son cousin Lionel qui s'éloignait au galop d'un très grand cheval ; le jeune homme devait être fait chevalier le lendemain et il arborait déjà la tenue qu'il devait porter à cette occasion. Trouvant qu'il a l'air bien pressé de s'en aller, Galehaut se lance à sa poursuite, le rattrape à l'entrée d'un petit pont et saisit sa monture par la bride. Lionel se retourne et paraît très gêné de le voir. Galehaut, lui, est plutôt surpris de constater qu'il a revêtu une cape, comme s'il partait pour une longue chevauchée.

3         Il lui demande donc où il va et, tout en l'interrogeant, soulève un pan de son vêtement sous lequel, constate-t-il, il porte haubert et épée. "Qu'est-ce que cela veut dire, Lionel ? Où allez-vous ? – Ne vous en préoccupez pas, seigneur, et laissez-moi tranquille, au nom de Dieu ! – Pas question ![p.215] Vous ne partirez pas tant que vous ne m'aurez pas répondu. – Par la foi que vous portez à l'être qui vous est le plus cher, assez de me poser des questions. Vous n'avez rien à y gagner. – Ainsi adjuré, je me tais ! Mais, sur ma tête, vous devez revenir sur vos pas."

4         Et, à la consternation de Lionel qui enrage, Galehaut fait faire demi-tour au cheval. Tous deux voient alors un écuyer accourir au triple galop ; il portait, passé à son cou, l'écu de Lionel qui, le reconnaissant, recule un peu pour dégager le passage, afin que Galehaut n'intercepte pas le cavalier, lequel, sur l'ordre de son maître, franchit la passerelle à vive allure en refusant de s'arrêter, quoi qu'on lui dise. Pendant que Galehaut tente de le faire revenir en le menaçant, Lionel dégaine son épée le plus silencieusement possible, coupe les rênes de son cheval que Galehaut tenait en main et pique des deux pour rattraper son écuyer. Ce que voyant, Galehaut se prend à soupirer : "Ah ! cœur sans frein, crie-t-il en direction du jeune homme qui s'éloignait, vous êtes vraiment de la même famille, tous les deux !"

5         A son tour, il éperonne sa monture pour rejoindre le jeune homme qui, loin de l'attendre, forçait l'allure de son mieux ; mais le cheval de Galehaut était plus rapide (il possédait les meilleurs du monde !). Quand il fut à la hauteur de celui qu'il poursuivait, il l'attrapa par dessous les bras, le souleva des arçons et l'assit devant lui - il était assez vigoureux pour accomplir pareil tour de force ! Lionel était loin d'être un gringalet : en se débattant tant et plus, il parvint à échapper à l'étreinte de son ravisseur [p.216] et tomba de tout son long sur l'herbe. Mais celui-ci se laissa glisser sur lui de son cheval : "Maintenant, vous allez venir avec moi : pas moyen d'y échapper !"

6         Des larmes de désolation montèrent aux yeux de Lionel : "Je vois bien ce qu'il en est, seigneur : j'en suis réduit à dire ce que j'avais la ferme intention de cacher. J'allais à la recherche de mon seigneur et cousin que je viens de voir s'enfoncer dans cette forêt ; c'est sûrement pour une affaire sérieuse : il est armé de pied en cap et il a avec lui messeigneurs Gauvain et Yvain, et un autre chevalier, un grand seigneur. Je crains qu'il ne s'agisse de quelque chose de très grave, à cause de l'heure de leur départ et parce qu'ils ne nous ont rien dit : je vous en prie, au nom de Dieu, laissez-moi y aller ! – Comment êtes-vous sûr de ce que vous dites ?

7         – Je le sais sans risque d'erreur." Mais Galehaut ne veut pas laisser voir son inquiétude et il rassure Lionel de son mieux : "Ne vous inquiétez pas, ami. Il n'y a pas de crainte à avoir pour des preux de leur espèce. De plus, ce n'est pas à vous d'entreprendre ce que vous aviez en tête : vous ne pouvez pas porter des armes de chevalier, ni vous servir d'une épée. – Pourquoi, seigneur ? – Parce que vous n'en aurez le droit que demain, quand monseigneur le roi vous aura adoubé et ceint l'épée. Et peut-être que ceux dont vous vous mettez en quête reviendront ce soir, parce qu'ils ne voudront pas l'abandonner pour une fête si solennelle."

8         [p.217] Galehaut disait cela pour retenir Lionel - et il réussit à le convaincre -, mais, au fond de lui-même, il était mort d'inquiétude. Ils se remirent donc en selle et retournèrent à leur logis. Galehaut ne quitta pas Lionel d'une semelle jusqu'à la fin de la journée : il avait trop peur que le jeune homme ne s'échappe. Comme le secret fut bien gardé, Arthur n'apprit que le lendemain ce qui s'était passé.

          Le conte relatera cela plus loin. Il revient maintenant au duc de Clarence au moment où il quittait sa cousine.

XVI
Quête de Gauvain par le duc de Clarence (suite)

1         Galescalain part en compagnie du jeune guide que la dame de la Tour Blanche lui avait donné et ils retrouvent, sur la grand-route, les traces de sabots des chevaux à l'endroit où il avait cessé de les suivre. Leur chevauchée se poursuit une grande partie de la matinée sans qu'ils rencontrent d'aventure donnant matière à histoire.

          Ils débouchent alors de la forêt dans une vaste lande. A trois portées d'arc, le sol était couvert de tronçons de lance et de quartiers d'écus ; des cadavres de chevaux et de cavaliers gisaient partout ; le ruisseau qui serpentait dans la plaine était rouge de sang. Tout indiquait qu'une grande bataille s'était déroulée là. Le duc fait halte, se demandant, non sans étonnement qui peuvent être ces morts et qui sont les auteurs de cette tuerie.

2         [p.218] Tandis qu'il s'interrogeait ainsi, il voit, d'un coup d'œil devant lui, non loin, un écuyer qui sortait des fourrés, à la lisière d'un petit bois ; il avait reçu un coup d'épée à la tête et avait bandé la blessure avec un pan de sa chemise. Le duc s'élance vers lui, l'épée à la main, et jure qu'il est mort s'il ne l'attend pas. Craignant pour sa vie, l'homme se jette à genoux et le supplie de l'épargner, au nom de Dieu. Le duc lui ordonne de lui dire qui sont ces gens qui se sont fait massacrer, et il répond qu'il va le lui expliquer à condition qu'il n'ait rien à craindre de lui. Une fois que Galescalain l'a rassuré, il raconte.

3         "Eh bien, seigneur, la dame de Cabrion s'en allait à Londres, à la cour, rendre visite au roi qui est son cousin et qu'elle n'avait pas vu depuis longtemps. Nous avons rencontré par ici une troupe d'une vingtaine de chevaliers en armes et nous les avons dépassés sans échanger un mot. Or, il y avait au milieu d'eux, un homme entièrement nu (on ne lui avait laissé qu'une culotte, pas même de chausses), monté sur un grand cheval, et qu'ils flagellaient à coups de lanières : il était tout en sang.

4         Un de nos chevaliers dit alors à ma dame que cet homme était monseigneur Gauvain : de douleur, elle glissa, évanouie, sur l'encolure de son palefroi. Quand elle eut repris conscience, elle déclara qu'elle aimait mieux tout perdre, même la vie, plutôt que de ne pas lui porter secours. Nous les avons donc attaqués, mais nous nous sommes fait écraser : nous n'étions que quinze et ils avaient dans leurs rangs un chevalier, très grand et si fort que nul ne pouvait lui résister. Tous les nôtres ont été blessés ou tués, et j'ignore ce que ma dame elle-même est devenue car elle est allée se cacher dans les bois quand elle a vu le massacre de ses gens."

5         Comme il achevait son récit, ils virent une jeune fille sortir de la forêt en courant ; elle tenait à la main ses épaisses tresses blondes qu'on lui avait coupées et, dès qu'elle vit le duc, elle se précipita vers lui.[p.219] Un chevalier, armé, la poursuivait ; dans sa fuite, elle regardait souvent derrière elle, tant elle avait peur de lui et, à grands cris, elle appelait au secours. Aussitôt, il se hâte vers elle ; ce que voyant, le chevalier tourne le dos et prend la fuite dans la direction du bois. "Ah ! seigneur, s'écrie la demoiselle, ayez pitié de moi, au nom de Dieu ! Si vous ne me protégez pas, ce brigand qui me donne la chasse ne se contentera pas de m'avoir humiliée en coupant mes tresses ; il s'en prendra à mon honneur !"

6         En entendant cela, Galescalain donne de l'éperon, tandis que l'autre se dirige vers son cheval qu'il avait attaché à un arbre à cause de la demoiselle avec qui il voulait prendre son plaisir ; et il le poursuit en lui reprochant sa déloyauté pour lui faire honte. L'agresseur de la jeune fille eut le temps de coiffer son heaume, qu'il avait ôté, mais pas celui d'enfourcher sa monture ; s'abritant derrière un chêne, il demanda au duc si ses intentions étaient hostiles. "Considérez-vous comme défié, répondit celui-ci. Je n'ai jamais laissé faire un homme qui s'emploie à déshonorer dame ou demoiselle.

7         – Ce ne serait pas un combat équitable, cher seigneur : vous êtes à cheval, et moi à pied ; si je l'étais comme vous, je serais en état de me défendre et, en cas de victoire, tout l'honneur serait pour vous. – Par Dieu ! Inutile de chercher une mauvaise raison ! Vous ne pourrez pas dire, à la fin, que vous étiez en situation d'infériorité : je préfère combattre à pied ; ou plutôt, choisissez : ou je descends de mon cheval, ou vous montez sur le vôtre." Il répond qu'il préfère se battre à cheval.

8         [p.220] Une fois en selle, il demande au duc pourquoi il lui en voulait. "Tu as offensé une demoiselle en lui coupant ses tresses et en la violentant - de surcroît, en ce saint jour de Pentecôte !" Le chevalier proteste qu'il n'a pas couché avec elle. "Si tu acceptes de te mettre à sa merci, je renoncerai à me battre contre toi", propose Galescalain. Mais l'autre réplique qu'il n'en fera rien : plutôt même en affronter deux comme lui !

          Le duc le charge alors et son adversaire, qui était très vigoureux et plus grand que lui, en fait autant. Sous la brutalité du premier coup des lances, les écus - couvertures de cuir mises à mal, planches disjointes et fendues - ne résistent pas, mais les hauberts arrêtent la pointe des fers.

9         Faisant preuve d'un courage de lion, et mis en rage par l'injure faite à la demoiselle, Galescalain emploie toute la force de son bras - qui l'avantageait - dans un deuxième coup de lance qui fait tomber à la renverse le cavalier avec sa monture, sur le sol rendu fangeux par la proximité d'une source où son heaume disparaît dans une boue liquide et sans consistance. Alors que le duc pensait terminer sa course sur son élan, son cheval bute sur l'homme et l'animal à terre, et lui-même est projeté hors des arçons, mais se retrouve tout droit sur ses pieds ; il met la main à l'épée et se précipite sur le chevalier qui se débattait, étouffé par la boue qu'il avait été forcé d'avaler et par le poids de son cheval qui l'écrasait : sans aide, c'en était fini de lui.

10        Galescalain fait se relever l'animal et réussit à sortir du bourbier le blessé qui était incapable de se mouvoir ; il le plante au milieu du champ où il reste, mains et pieds comme paralysés ; le duc lui arrache son heaume et fait mine de vouloir lui couper la tête [p.221] mais l'autre demeure encore longtemps sans bouger. Quand, enfin, il reprend son souffle, il pousse des gémissements à fendre l'âme et supplie son adversaire de l'épargner. Celui-ci lui répond qu'en fait de merci, il ne peut compter que sur celle de la jeune fille. "Ah ! Seigneur, je reconnais que je suis très coupable envers elle. C'est pour cela que les choses ont mal tourné pour moi. Offrez-lui la réparation que vous voudrez."

11        A la demoiselle qui s'avance vers lui, le duc demande donc ce qu'elle souhaite qu'il fasse du chevalier. "Décidez-en vous-même", répond-elle en lui montrant ses belles tresses coupées. "Est-il allé plus loin, demoiselle ? – Non, seigneur, grâce à Dieu, et à vous qui m'avez protégée, car ce n'était pas l'envie qui lui en manquait."

          Galescalain interroge alors le chevalier pour savoir qui il est et qui sont ceux qui ont massacré les gens de la dame de Cabrion ; et comme celui-ci fait des difficultés pour répondre, il se jette sur lui, brandissant son épée et lui assure qu'il est un homme mort s'il persiste à se taire ; il veut aussi savoir, ajoute-t-il, où monseigneur Gauvain a été emmené en prison.

12        La colère du duc fit craindre au chevalier pour sa vie ; il avoua donc la vérité : c'était Karadoc qui avait perpétré la tuerie et il avait emmené son prisonnier à la Tour-des-Douleurs. "Pensez-vous qu'il ait l'intention de le tuer ? – Non, seigneur, soyez tranquille là-dessus, mais il lui fera payer cher la mort de son oncle, un très valeureux chevalier qu'il a tué. Je vous en supplie au nom de Dieu, ayez pitié de moi ! J'ai été de son parti, mais je le regrette. – Que le Seigneur m'abandonne si je vous réserve un autre sort que celui dont décidera cette demoiselle !"

13        Et, lui tendant son épée,[p.222] il dit à la jeune fille de couper la tête à son agresseur, si telle est sa volonté - et lui-même rabat la ventaille du chevalier. Mais l'écuyer blessé se saisit de l'arme et déclare qu'avant de mourir lui-même, il veut "décapiter cet homme qui, dit-il, m'a frappé à la tête alors que je défendais ma sœur contre lui." La vue de ses tresses coupées fait pleurer de chagrin la demoiselle qui se couvre la tête et affirme en s'en allant qu'elle aime mieux, elle aussi, le voir mort que vivant. L'écuyer brandit alors l'épée et en porte un grand coup qui fait voler la tête du chevalier au milieu du champ.

14        Juste à ce moment, comme il levait les yeux, il aperçoit, à la lisière de la forêt, un de leurs chevaliers, sur un simple cheval de bât, à qui il fait signe de la main. L'homme pique des deux, salue le duc au passage et, voyant le cadavre décapité, dit à l'écuyer que sa dame n'est pas loin. Galescalain se rend auprès d'elle, par amitié pour Gauvain dont elle était la cousine, et s'efforce de la consoler de son mieux. Puis ils parviennent à récupérer tous leurs chevaux sauf celui de l'écuyer blessé que le duc fait monter sur celui du décapité.

15        Une fois tous en selle, ils recommandèrent le duc à Dieu et la dame déclara que, malgré tout, elle allait se rendre à la cour du roi Arthur. Galescalain la pria de ne rien dire au souverain à propos de monseigneur Gauvain et elle l'assura qu'elle s'en garderait. Puis, elle lui demande son nom et, quand il le lui a donné, ils prennent congé les uns des autres. La dame reprend donc son chemin sous la seule escorte d'un chevalier et de trois écuyers.

16        Le duc s'en va de son côté, poursuivant longtemps sa chevauchée, guidé par l'écuyer de sa cousine. Alors qu'ils arrivaient à un carrefour, une demoiselle montée sur un palefroi qui allait à l'amble, s'avance vers eux : "Seigneur chevalier, demande-t-elle [p.223] en s'arrêtant devant le duc, est-ce vous qui êtes à la recherche de monseigneur Gauvain ? – Je voudrais bien être capable de le trouver et, quoiqu'il arrive, je ferai tout ce que je peux pour y parvenir.

17        – Que Dieu m'aide, vous n'y pourrez pas grand chose : vous n'avez ni le courage, ni la prouesse nécessaires pour mener à bien si difficile entreprise. – Comment le savez-vous, demoiselle ? – Si vous n'hésitiez pas à me suivre pendant deux jours, alors je dirais que vous en avez, au contraire, suffisamment. – Il n'ira pas avec vous, intervient l'écuyer qui conduisait le duc, car il a déjà un guide pour l'amener là où il veut, et par un meilleur chemin.

18        – Dieu m'en soit témoin, j'étais sûre qu'il n'oserait pas venir avec moi ; et pourtant, là où je l'emmènerais, il n'aurait pas à accomplir le dixième des exploits qui seront exigés de lui là où monseigneur Gauvain est emprisonné. – Assurément, demoiselle, celui qui se lance dans une entreprise comme celle-là doit d'abord faire ses preuves ; et si je ne suis pas capable de réaliser ailleurs la moitié des faits d'armes nécessaires à celle que je poursuis, alors je perds mon temps. Je vais donc vous accompagner, quoi qu'il puisse m'en advenir."

19        L'écuyer s'inquiète de l'entendre s'engager ainsi et fait tout son possible pour qu'il change d'avis, mais en vain, car il est, dit-il, "fermement décidé à emboîter le pas à la demoiselle."

          Elle part donc devant, suivie de Galescalain et ils chevauchent de concert jusqu'en fin d'après-midi. Ils sortent alors de la forêt et débouchent dans une vaste lande. Comme la nuit commençait à tomber, ils arrivèrent devant un vaste enclos, ceint de hauts murs,[p.224] où ils pénétrèrent l'un derrière l'autre. Dès qu'ils virent la demoiselle, les gens de la maison, qui la connaissaient bien, s'empressèrent d'aller l'accueillir et de lui faire fête, ainsi qu'à ses compagnons. On veilla à ce qu'ils soient bien installés pour la nuit et traités en invités d'honneur.

          Le lendemain matin, le duc se leva très tôt, s'équipa et s'arma ; mais, avant qu'il se soit mis en selle avec son écuyer, la demoiselle l'appela : "Suivez-moi, seigneur chevalier." lui dit-elle.

20        Marchant devant lui, elle le précéda dans un très grand bâtiment à l'intérieur duquel un escalier descendait jusqu'à un souterrain, fermé par une porte aussi solide qu'épaisse. Elle l'ouvre et franchit le seuil, le duc derrière elle. Quatre hommes étaient là, tous très grands et bien bâtis : trois frères et leur père. Ils s'entraînaient à l'escrime, exercice où ils étaient passés maîtres. Ils avaient de forts écus de bois, résistants à merveille, recouverts de cuir bouilli et incrustés de cornes faisant saillie, des justaucorps de cuir et des coiffes sur la tête, les uns et les autres, à la galloise, et ils étaient armés de piques assez légères pour être faciles à manier, mais terminées par des pointes d'acier coupantes et acérées.

21        A la vue d'un homme en armes, ils se rangent, deux de chaque côté, prêts à frapper et l'écu sous le bras, sans dire un mot.[p.225] La demoiselle les dépasse et invite le duc à la suivre : il comprend bien que les quatre n'attendent que ce moment pour se jeter sur lui ; mais il veut tenir sa promesse, car il redoute plus de se montrer lâche que de mourir ; or, la jeune fille va tout droit jusqu'à une porte qui ouvre sur l'extérieur et il est obligé, pour l'atteindre, de passer entre les quatre hommes. Il dégaine donc son épée, qui brillait d'avoir été aiguisée - c'était un bon escrimeur - et se protège la tête de son écu - il s'entendait aussi à se défendre.

22        Puis il s'avance à grands pas vers les quatre qui l'attendent sans broncher. Brusquement, la tête sous l'écu, ils s'élancent sur lui en force pour donner plus de violence à leurs coups. Dès qu'ils l'estiment à leur portée et qu'ils sont à même de frapper, ils cherchent, tous ensemble, à l'atteindre aux flancs, mais, si leurs piques aux pointes aiguës lui inspirent une grande crainte, il ne reste pas sur place à attendre leur attaque : il recule d'un saut et, honteux et marris d'avoir tous manqué leur cible, ils doivent suivre le mouvement. Profitant de l'occasion qui s'offre à lui, le duc se lance entre ses adversaires et le mur, dont deux s'étaient écartés.

23        Comme il n'a plus de danger à craindre sur ses arrières, ni pour sa tête (son heaume est solide), il se protège le visage de son écu et leur oppose à tous une défense très mobile qui rend tous leurs coups inutiles. En revanche, son épée acérée met leurs écus en pièces dès qu'il parvient à les toucher ; et souvent, abattue avec force, après avoir arraché le cuir des écus et déchiré les justaucorps, elle atteint jusqu'à l'os ceux qui les portent.

24        [p.226] Galescalain leur fait ainsi longuement face, sous les yeux de la demoiselle qui s'appuie contre la porte donnant sur le pré et de tous les gens du lieu rassemblés pour assister au combat. "Eh bien, seigneur chevalier, lui dit-elle, avez-vous l'intention d'y passer la journée ? A vous voir, on ne dirait pas que vous vous êtes lancé, par ailleurs, dans une aussi grande entreprise." Ces paroles lui font honte, cependant que les quatre se déchaînent. Celui qu'il craint le plus, c'est le père, parce qu'il est plus fort et plus combatif ; c'est lui dont il a le plus de mal à contenir les assauts. Profitant d'un coup où il lui avait fait baisser sa garde, il réussit à le frapper de sa luisante épée de l'épaule au flanc : la pique vole à terre en même temps que le bras qui la tenait.

25        A se voir ainsi mutilé, l'homme pousse un cri, et ses trois fils, fous de douleur, auraient bien voulu saisir Galescalain à bras-le-corps, mais ils n'osaient pas car c'était contraire à la coutume, sauf si l'adversaire en avait lui-même pris l'initiative. En revanche, ils se montraient plus agressifs et leur impétuosité ne faisait qu'augmenter. Le duc fait alors semblant de viser à la tête le plus difficile à contrer, qui se la couvre avec son écu, mais il abat sa lame sur la hanche de son adversaire, lui tranchant net l'articulation de la cuisse gauche : jambe séparée du corps, l'homme s'effondre.

26        Au coup suivant, il atteignit un des deux derniers frères à la nuque qu'il ne s'était pas assez bien protégée : avant qu'il ait eu le temps de se rendre compte de ce qui lui arrivait, il n'avait plus de tête sur les épaules. Le quatrième s'enfuit sans demander son reste ; passant par la porte où se tenait la demoiselle, il se réfugie dans le pré où le duc le poursuit, l'épée brandie ; quand il se retrouve acculé contre le mur de l'enceinte,[p.227] par peur de cette lame au fil si tranchant, il crie merci, reconnaissant sa défaite, et jette à terre écu et pique.

27        Tous ceux qui les avaient suivis - et ils étaient nombreux : dames, demoiselles, chevaliers et autres - se mirent à pousser des cris et réservèrent un triomphe au duc. Celle qui l'avait amené là ouvrit alors une porte qui donnait sur un vaste champ au bout duquel, à moins de quatre portées d'arc, s'élevait un château qui n'avait guère d'égal au monde. En haut des murs, cors et trompettes faisaient retentir tout l'édifice et l'espace qui l'entourait. Galescalain voit alors sortir une telle foule de gens qu'il a peine à en croire ses yeux. Ils viennent à sa rencontre au milieu de la liesse générale et l'emmènent à l'intérieur, toujours lui faisant fête.

28        Une fois là, on se met à danser et à faire la ronde ; tous, du plus noble au plus humble, manifestent la joie qu'ils ont à sa venue. Quatre jeune gens portaient devant lui les écus et les piques des vaincus. Les gens d'âge le saluaient : "Bienvenue au Bon Chevalier qui a mis fin à nos maux et qui a délivré nos enfants de ce honteux servage !" et ils s'agenouillaient sur son passage comme à la vue d'une châsse transportant les reliques d'un saint.

29        [p.228] Partout au château, on l'accueille dans la joie. Le seigneur du lieu, que son grand âge avait rendu presque aveugle, voudrait à tout prix le faire rester ; mais il objecte qu'une affaire très grave le requiert ailleurs. "Ah ! seigneur, insiste-t-il, si cela pouvait se faire, tout le monde en serait si content ! Voici ce qu'il en est : nous avons juré, il y a longtemps, moi d'abord, mes hommes ensuite, qu'après ma mort la seigneurie du château reviendrait à celui qui le délivrerait de ces mauvaises coutumes qui n'y ont que trop duré. Comme je veux m'acquitter de mon serment, je vous l'offre publiquement." La demoiselle et tous les chevaliers présents l'exhortent à accepter.

30        A force de prières, ils obtiennent gain de cause : barons et chevaliers lui jurent donc foi et hommage. Il s'enquiert du nom de l'endroit. "C'est Pintaduel", lui dit-on. Le seigneur, à son tour, lui demande comment il s'appelle : "Galescalain et je suis duc de Clarence", répond-il - titre qui vient encore augmenter leur joie. Après quoi, on lui donne congé et il se remet en route.

31        Après qu'il a chevauché un moment en compagnie de la demoiselle et de l'écuyer, il demande à celle-ci pourquoi les quatre rustres contre qui il avait dû se battre étaient là et ce qu'ils y faisaient. "Je ne vous le dirai qu'au moment de nous séparer ;[p.229] à ce moment là, vous serez plus content que maintenant... à moins qu'au contraire vous ne soyez plus affligé." Ils poursuivent leur chevauchée jusqu'en milieu d'après-midi et arrivent alors devant une enceinte fortifiée, magnifique à voir du dehors.

32        Depuis la porte, ils constatent qu'à l'intérieur des murs règne une profonde obscurité : on ne distinguait rien sur une portée d'arc mais, au centre de l'enceinte, il y avait un emplacement, occupé par le cimetière, à côté d'une église en ruine, où l'on voyait aussi clair qu'hors-les-murs.

          La demoiselle met pied à terre devant la porte et invite Galescalain et l'écuyer à en faire autant. Une fois entrés, chacun menant son cheval derrière soi par la bride, ils se guident en suivant une chaîne qui partait de la porte et allait jusqu'au cimetière. Tandis qu'ils progressent ainsi, ils ne cessent d'entendre, provenant des deux côtés de la rue, les voix de gens qui pleurent et se lamentent à grands cris, maudissant le jour où la cité fut fondée.

33        Dans tout le cimetière, poussait une herbe haute et drue qui lui donnait l'air d'un lieu abandonné. Ils le traversent et se dirigent vers la porte de l'église qui était grande ouverte. "A vous de faire vos preuves, seigneur chevalier, dit la demoiselle. Si vous parvenez à accomplir l'aventure de cette église - et il n'y a pas grand chose à faire -, vous pouvez être sûr d'abolir les coutumes de la Tour-des-Douleurs."

34        Elle accompagne le duc jusqu'au seuil de la porte, d'où il jette un coup d'œil : l'édifice était plongé dans de si noires et épouvantables ténèbres qu'on s'y serait cru au fin fond de l'abîme ; il en sortait un vent si violent et si glacial qu'on ne pouvait en imaginer pire, et qui dégageait une odeur pestilentielle : il en eut aussitôt la nausée.[p.230] La demoiselle se bouche le nez avec son voile et le bas de sa manche, et lui montre une ouverture qui se découpait dans une porte à l'autre extrémité de l'église.

35        "Si vous pouvez atteindre ce guichet que vous voyez d'ici, ouvrir la porte et aller jusqu'à l'autel qui est devant, vous aurez accompli le plus beau fait de chevalerie qu'on ait jamais vu et vous serez quitte envers moi. Sachez, pour votre gouverne, que la porte n'est pas fermée par un verrou, une barre ou par quelque autre moyen : elle se contente de glisser sur deux gonds. Sachez aussi que celui qui réussira à l'ouvrir fera régner la liesse au cœur de tous ceux qui vivent dans ces murs, cette foule d'hommes et de femmes que vous avez entendus, parce que l'on y verra partout aussi clair que dans ce cimetière et parce qu'ils exulteront de joie en retrouvant la liberté.

36        Et cette puanteur, vous vous demandez d'où elle vient ? Depuis dix-sept ans, les corps de tous ceux qui sont morts ici, hommes et femmes, ont été déposés dans cette église, mais sans y être enterrés. Dès que quelqu'un est décédé, on apporte là son cadavre - ce ne sont pas les habitants qui s'en chargent, mais on ne sait quels démons ou esprits. Depuis tout ce temps-là, les gens de la cité y vivent enfermés, sans pouvoir sortir de l'enceinte, ni pénétrer dans le cimetière."

37        [p.231] "Comment peuvent-ils y vivre et de quoi ?" demande le duc à qui cette histoire paraît bien mystérieuse. "De la façon suivante, répond la demoiselle d'un air entendu : tous ceux qui travaillent la terre habitent hors-les-murs (ils s'y sont installés après la venue des ténèbres), mais ils sont au service de ceux qui résident dans l'enceinte, pour qui ils cultivent des céréales et tous les produits du sol nécessaires pour vivre ; malgré cela, les gens de la cité vivent dans la pauvreté, et même dans la misère car ils manquent de nourriture par rapport à ce qu'ils ont connu avant et ils ont dû vendre tous leurs autres biens pour faire face à la disette des débuts.

38        – Quelle que soit l'aventure, demoiselle, je la tenterai ; peut-être pourrai-je l'accomplir, peut-être pas ; peut-être est-ce que j'en réchapperai ou peut-être y perdrai-je la vie. Dans cette incertitude où je suis, j'aimerais savoir en punition de quel péché ce malheur a frappé la cité, car je n'ai jamais entendu parler de semblable mystère. Dites-moi ce qu'il en est vraiment, au nom de l'être qui vous est le plus cher. – Ainsi adjurée, je ne peux que vous répondre. Cet endroit où il fait clair, est un cimetière où reposent les corps d'un grand nombre d'hommes de bien qui ont mené pieuse et sainte vie. Quant à la cité, si on l'a construite ici, c'est qu'on y était sur la meilleure terre de Bretagne, la plus fertile.

39        Tout est arrivé il y a dix-sept ans, pendant la Semaine Sainte, la première nuit où on se rassemble à l'église, selon la coutume, pour la célébration des Ténèbres.[p.232] Le seigneur du lieu était très amoureux d'une demoiselle, mais qui était surveillée de trop près pour qu'il puisse parvenir à ses fins avec elle. Il la prit dans l'église, cette nuit-là et jouit d'elle tout le temps de l'office. Un saint ermite qui chantait les matines le sut par l'inspiration du Saint-Esprit, et Notre-Seigneur exauça sa prière : on trouva le seigneur et la demoiselle morts, couchés l'un sur l'autre, et dès que l'assistance eut quitté l'église, l'obscurité qui y règne encore envahit l'édifice et il en fut de même dans toute l'enceinte, sauf dans ce cimetière (on croit généralement que c'est à cause des corps des justes qui y reposent).

40        Depuis ce malheur, la cité est restée plongée dans les ténèbres : il y a dix-sept ans que cela dure, et nous avons souvent entendu dire que, seul, le meilleur chevalier du monde pourrait y faire à nouveau briller la lumière d'autrefois. On dit aussi, sachez-le, que ce même chevalier abolira les mauvaises coutumes de la Tour-des-Douleurs où vous allez pour délivrer monseigneur Gauvain. Maintenant, dites-moi si vous acceptez de risquer votre vie pour ouvrir cette porte, de la façon que je vous ai expliquée." Il répond qu'il n'envisage pas d'y renoncer.

41        [p.233] Il entre donc dans l'église en tenant d'une main la chaîne qui allait jusqu'à la porte du fond, et de l'autre son épée qu'il avait dégainée. Il avait parcouru le quart de la nef quand il fut assez incommodé par l'odeur méphitique du lieu pour être pris d'un malaise : ses yeux se révulsent, la tête lui tourne et il doit se cramponner à la chaîne, comme saisi de vertige. C'est alors qu'il reçoit sur son heaume une véritable grêle de coups ; incapable d'en soutenir le faix, il se retrouve genoux à terre.

42        Et quand il pense pouvoir se remettre debout, on le frappe de nouveau et on le fait tomber par terre, à la renverse, où il reste longtemps, comme assommé, et incapable de bouger. Il lui faut un long moment pour parvenir à se relever, non sans peine ; il retourne sur ses pas, en se guidant avec la chaîne, comme à l'aller et finit par atteindre la porte d'entrée. "Ah ! seigneur, dans quel état revenez-vous !" s'exclame la demoiselle à sa vue. Encore sous le coup de l'étourdissement, il ne peut lui répondre ; mais, comme elle le bouscule tout en le traitant de lâche, la honte le fait retourner dans l'église, tout mal en point qu'il soit. Après qu'il s'est avancé assez loin, l'odeur et les coups le mettent dans un état pire que la première fois et il tombe sans connaissance. Quand il arrive à se relever, il s'accroche à nouveau à la chaîne et regagne la porte comme il peut.

43        La demoiselle a beau pousser des cris : il est en si triste état que c'est à peine s'il est capable de se tenir debout,[p.234] et il a de telles nausées qu'il craint de ne pas avoir le temps d'ôter son heaume ; dès qu'il a réussi à l'enlever, il vomit avec force haut-le-cœur. Sur ce, la demoiselle le laisse là où il est et s'en va sans rien ajouter. De leur côté, le duc et son guide enfourchent leurs chevaux et, après avoir traversé le cimetière, rebroussent chemin jusqu'à la porte de l'enceinte. Galescalain n'est toujours pas complètement remis de son étourdissement et il a beaucoup de mal à se tenir en selle si bien que l'écuyer lui porte heaume, lance et écu.

44        Furieux et honteux de son échec, le duc reprend la grand-route en compagnie de son guide et ils poursuivent leur chevauchée jusqu'au soir tard. Galescalain, qui commence alors de se sentir la tête plus dégagée, interroge l'écuyer sur la demoiselle : sait-il qui elle est ? s'enquiert-il. "C'est madame votre cousine qui l'a élevée, car elle est une proche parente de son mari et, si elle s'est fait accompagner de vous pendant ces deux jours, c'est à cause d'une très mauvaise coutume à laquelle étaient soumis les gens du château où vous vous êtes battu ce matin et où vous avez vaincu les quatre escrimeurs. Il y a des années de cela, son seigneur avait été fait prisonnier par un de ses plus mortels ennemis qui le garda longtemps enfermé jusqu'à ce que, finalement, celui que vous avez blessé en premier, qui était le père des trois autres, réussisse à le délivrer.

45        Le seigneur jura sur les reliques, avec tous ses hommes, de lui donner, en récompense de ce service, tout ce qu'il lui demanderait :[p.235] il n'imaginait pas que son libérateur irait abuser de la situation. Or, pour l'avoir fait sortir de prison, il réclama le tiers de toute sa terre ; et pour avoir rendu son seigneur au peuple, il exigea que chaque père de famille lui livre, pour le servir, celui de ses enfants - garçon ou fille - que lui-même choisirait, et il exigea que cette rente lui soit servie jusqu'au jour où lui et ses trois fils seraient vaincus par un chevalier de passage. Depuis tout ce temps, les gens du pays ont perdu leur liberté : le déshonneur pour les plus belles de leurs filles, le servage pour les plus forts de leurs fils, la mort pour les plus valeureux d'entre eux, voilà quel a été leur sort."

46        Le duc demande alors si la jeune fille qui l'avait amené au château avait quelque chose à voir dans cette affaire. "Oui, seigneur : elle a une nièce, la fille de sa sœur, qui n'a pas plus de douze ans, mais qui promet de devenir une femme d'une beauté exceptionnelle. Sa tante était sûre qu'elle deviendrait la proie de ces quatre traîtres que vous avez tués ; et à cause de la peine qu'elle en avait, elle est venue vous chercher pour savoir si Dieu vous accorderait cette victoire que vous avez, en effet, remportée. – Et ce lieu plongé dans le noir, comment s'appelle-t-il ? – Escalon l'Enténébré, seigneur ; et la demoiselle vous a dit vrai, quand elle a terminé en affirmant que seul abolira les mauvaises coutumes de la Tour-des-Douleurs celui qui ouvrira la porte de cette église où vous vous êtes présenté tout à l'heure.

47        [p.236] Aussi, étant donné que vous n'y avez pas réussi, vous pouvez être sûr que vous ne parviendrez pas non plus à accomplir ce que vous avez le dessein de faire pour monseigneur Gauvain. Je vous conseille donc de faire demi-tour car, à continuer, vous ne pourrez que perdre de votre renommée, puisque vous êtes assuré d'échouer à nouveau. – Par Dieu, étant donné que je me suis lancé dans cette quête et que je suis arrivé jusqu'ici, je ne me ferais pas honneur à renoncer ; au contraire, on pourrait me considérer comme un lâche si j'abandonnais avant même d'avoir essayé. Mais tu es libre de partir, si tu veux : je pense que la route que nous suivons m'amènera près de là où je souhaite aller.

48        – Oh ! vous n'y êtes pas encore seigneur, loin de là ! Et ce serait vraiment un grand hasard si vous y arriviez ! Puisque vous ne voulez pas renoncer, je ne vous laisserai pas aller seul - je ne veux pas perdre l'amitié de ma dame ! - mais je vous accompagnerai pour voir comment les choses tourneront pour vous." Ils poursuivent donc ensemble leur chevauchée un long moment, jusqu'à ce qu'ils arrivent au début d'un ancien sentier, envahi par l'herbe, et qui s'écartait de la voie qu'ils avaient empruntée jusque là. L'écuyer s'y engage, le duc derrière lui.

          Mais le conte n'en dit pas plus sur eux pour le moment ; il revient à monseigneur Yvain qui passait la nuit chez le jeune homme qu'il avait sauvé des brigands, la veille de la Pentecôte.

XVII
Quête de Gauvain par Yvain (suite)

1         Yvain se leva au petit jour ; le garçon, qui était aux petits soins, lui amena un cheval pour remplacer celui [p.237] qu'on lui avait tué : "Comme vous avez perdu votre cheval en me prêtant main-forte, seigneur, vous emmènerez celui de mon père. C'est le meilleur que j'aie et, Dieu m'en soit témoin, n'eût-il pas son pareil au monde, je serais content de vous l'offrir ; en tout cas, son maître, qui était un chevalier aussi valeureux que pauvre, le trouvait bon." A le regarder, Yvain estime, en effet, qu'il est loin d'avoir perdu au change. Il se met aussitôt en selle ; la dame et sa fille en font autant, la première sur un palefroi et l'autre, devant son frère. Tous s'en vont écouter la messe avec Yvain. Après l'office, celui-ci prend congé de ses hôtes ; mais le jeune homme l'escorte longuement, tout en parlant avec lui à bâtons rompus et il se réjouit d'apprendre que son sauveur est rien moins que monseigneur Yvain.

2         Quand ils se trouvent à deux bonnes lieues de l'église, Yvain renvoie le garçon et poursuit sa chevauchée. Vers le milieu de la matinée, il voit une large vallée s'ouvrir à ses pieds, mais la pente pour y descendre est si raide qu'il est obligé de mettre pied à terre ; tirant l'animal par la bride, il arrive en bas. La forêt s'arrêtait là et faisait place à une magnifique prairie où courait une large et profonde rivière au bord de laquelle, à moins d'un jet de pierre, on avait monté une tente, juste de bonne dimension pour offrir tout le nécessaire. Une dizaine d'écus et de lances étaient appuyés tout autour, avec un cheval attaché par les rênes devant chacun.

3         [p.238] Yvain traverse la prairie à cheval et, parvenu près d'un grand chêne qui se dressait à une portée d'arc de la tente, il lève les yeux : une jeune fille était pendue par les tresses et par les poignets à une branche ; elle avait les mains ligotées si serrées par une cordelette que le sang lui jaillissait des ongles. Emu de compassion, il presse son cheval dans sa direction et, ce faisant, il aperçoit, sur sa droite, un chevalier attaché à un poteau : on ne lui avait laissé qu'une culotte et on l'avait tant roué de coups qu'elle était rouge du sang qui avait coulé de ses plaies. De pitié, Yvain pleure à chaudes larmes ; il en a le visage tout mouillé sous son heaume.

4         S'approchant de la demoiselle, il constate qu'elle est au plus mal : à force de pleurer, elle a les yeux rouges et les paupières gonflées ; elle a tant crié qu'elle n'a plus de voix et peut à peine parler, et la corde a entaillé jusqu'à l'os la chair fragile de ses mains blanches. Mais, malgré sa faiblesse et sa difficulté à se faire entendre, elle n'est pas encore résignée à se taire : elle se lamente amèrement et toutes ses plaintes se terminent sur le nom de Gauvain. A entendre ainsi déplorer l'absence de celui qui est son seigneur et son cousin,[p.239] Yvain n'en est que plus apitoyé...

5         ... et il demande sur un ton plein de compassion à la jeune fille, pourquoi elle a sans cesse ce nom à la bouche. "Ah ! seigneur, dit la malheureuse, qui êtes-vous pour me poser cette question ? – Parce que, son oncle mis à part, personne, je le pense sincèrement n'a autant d'affection pour lui que moi. – Et comment vous appelez-vous ? murmure-t-elle – Mon nom est Yvain ; je suis fils du roi Urien et cousin germain de celui à qui vous en appelez. – Si je regrette tant qu'il ne soit pas là, c'est qu'à votre place, aussitôt qu'il m'aurait reconnue, il aurait sans attendre risqué sa vie et son honneur pour me sauver et, où qu'il soit, s'il savait ce qui m'arrive, il en serait très malheureux, car c'est pour lui avoir rendu service que me voilà condamnée à mourir, avec un des meilleurs chevaliers du monde dont ils se sont emparés en même temps que de moi - sans doute l'ont-ils déjà tué."

6         Yvain comprend qu'elle veut parler du chevalier ligoté au poteau et il lui demande son nom. "Ah ! monseigneur, si vous le voyiez, vous le reconnaîtriez sans mal : c'est Sagremor le Démesuré", lui répond-elle avant que la douleur ne lui fasse perdre connaissance. Au tourment d'Yvain devant le supplice de la demoiselle, s'ajoute maintenant sa peine à voir le triste état du chevalier : qui délivrer en premier ? se demande-t-il. Il choisit la demoiselle [p.240] à cause de ce qu'elle avait dit sur l'absence de Gauvain. A grands coups de son épée, il coupe la branche qui tombe par terre, entraînant celle qui y était pendue dans sa chute.

7         Alors qu'il s'apprêtait à dénouer ses liens, surgit un chevalier armé de pied en cap et qui faisait force d'éperons dans sa direction. "Vous auriez tort de continuer : cela vous coûtera cher !" crie-t-il à l'adresse d'Yvain qui, comprenant qu'il faisait partie des gens de la tente, lui répond, en homme courtois et pondéré qu'il était : "J'ignore qui vous êtes, seigneur chevalier, mais vous vous êtes gravement mis dans votre tort en vous emparant d'un des plus valeureux chevalier de la cour du roi Arthur et en l'attachant à un poteau comme un voleur, et aussi en livrant à pareil supplice une demoiselle qui était sous la protection de monseigneur Gauvain. – Ainsi, vous appartenez, vous aussi à cette cour ? – Assurément, et c'est une appartenance que je ne renierai jamais. – Alors, en garde ! Je vous défie."

8         Tous deux prennent du champ, puis reviennent l'un sur l'autre au galop de leurs chevaux, et se frappent sur leurs écus, au dessus de la bosse. La lance du chevalier se brise, tandis que celle d'Yvain reste intacte ; il en pousse brutalement son adversaire (habile à l'exercice, il ne manquait pas non plus de force, ni de courage) qu'il renverse en même temps que sa monture. Conscient que cette folie ne s'arrêtera pas là et ne voulant pas faire les choses à moitié, il fait passer cinq à six fois son cheval sur le corps qui gît à terre : pas un os ne résiste au piétinement des sabots. Dans l'état où Yvain l'a mis, l'homme est réduit à l'impuissance.

9         [p.241] Alors que, de nouveau, il s'employait à libérer la demoiselle de ses liens, un second chevalier sort de la tente aussi lourdement armé que le premier. A son tour, il s'élance sur Yvain au triple galop, en poussant des cris d'invective. A sa vue, celui-ci, qui avait détaché les mains de la jeune fille s'interrompt dans sa tâche, se remet en selle, saisit sa lance et charge le cavalier qui fonçait sur lui. Au premier et violent échange de coups sur les écus, la lance de l'agresseur se brise et il doit vider les arçons, basculant en arrière par dessus la croupe de son cheval.

10        Le laissant sur place, Yvain retourne auprès de la demoiselle, appuie sa lance contre le tronc du chêne où on l'avait pendue, met pied à terre et commence de défaire ses tresses le plus doucement qu'il peut. Mais il n'était pas facile de les dégager de la branche où elles s'étaient entortillées, d'autant plus qu'elles étaient longues, épaisses et que leurs cheveux fins s'emmêlaient plus facilement. "Vous n'avez qu'à les couper, par Dieu !" s'écrie-t-elle. Mais il ne peut s'y résoudre, car il les trouve si belles que ce serait une vraie pitié de le faire ! Or, il ne peut pas non plus casser la branche à sa plus mince extrémité sans faire très mal à la jeune fille. Inquiète de ce qui pouvait se passer, elle insiste pour qu'il l'abatte quand même, mais il répond que, s'il plaît à Dieu,[p.242] elle n'aura pas besoin de sacrifier un si précieux trésor pour recouvrer sa liberté.

11        C'est alors que les huit derniers chevaliers de la tente font ensemble une sortie, eux aussi l'insulte à la bouche. Yvain lève les yeux et les voit arriver, l'un derrière l'autre, heaume en tête, bras passé dans les courroies de l'écu, lance calée sous l'aisselle. Malgré lui, il doit interrompre sa besogne, mais il prend d'abord soin d'enfoncer le gros bout de la branche dans le sol humide du pré, pour que la demoiselle puisse s'asseoir. D'un saut, il se remet en selle, empoigne sa lance et charge ceux qui venaient sur lui en ménageant, de l'un à l'autre, une distance de trois ou quatre lances. Accablé par une grêle de coups, il se retrouve à terre, ainsi que son cheval.

12        Il se relève aussitôt - ce n'était pas la première fois que pareille mésaventure lui arrivait -, met la main à l'épée (il était très bon escrimeur), offrant une résistance acharnée à des adversaires qui ne l'épargnaient pas et multipliaient contre lui les assauts...jusqu'au moment où l'un d'eux fit reculer les autres, disant que ce serait une honte pour eux d'être vu tous en train de se battre contre un seul chevalier, qui, de surcroît, combattait à pied : "Laissons-le plutôt se remettre à cheval et, même ainsi, il pourra se vanter auprès des siens d'avoir accompli un exploit, s'il est assez valeureux pour nous vaincre." A force d'insister, il obtient gain de cause et déclare à Yvain que, s'il peut en réchapper, il aura montré qu'il est un preux digne de ce nom : "Je ferai encore davantage pour vous, ajoute-t-il, car je vais vous donner un cheval (c'est le meilleur que nous ayons ici) en échange du vôtre : il est entendu [p.243] qu'il ne vous servira pas longtemps puisque je vous réserve, et pas plus tard qu'aujourd'hui, le même sort qu'à celui qui est ligoté à ce poteau."

13        Tout ce qu'il en disait là, c'était pour faire croire qu'il voulait la perte d'Yvain, alors qu'au contraire il souhaitait qu'il s'en sorte sain et sauf ; il aurait préféré, en toute bonne foi, être lui-même vaincu et fait prisonnier en même temps que les sept autres. Sans lui, Yvain aurait été un homme mort ; c'était le chevalier que Sagremor avait battu la nuit où Gauvain avait couché avec la fille du roi de Norgales, la belle Hélient, la fois où son père avait voulu le tuer de ses propres mains. Sagremor l'avait fait prisonnier quand la herse s'était abattue derrière lui et qu'il s'était retrouvé dehors avec Gauvain. Il avait alors juré à son vainqueur de ne jamais lui faire défaut en cas de besoin.

14        Quant à la demoiselle pendue dans le chêne, c'était elle qui avait conduit monseigneur Gauvain auprès de la fille du roi de Norgales, comme le conte l'a relaté précédemment ; mais il n'explique pas ici comment et pourquoi les chevaliers l'avaient traitée de façon si honteuse, ainsi que Sagremor - il le fera en temps et lieu.

          Après que le chevalier qui s'était approché d'Yvain pour lui parler [p.244] eut mis pied à terre, celui-ci enfourcha son cheval - un fort beau et bon destrier - et lui laissa le sien en échange.

15        Yvain se trouve donc aux prises avec les compagnons de cet homme qui faisait semblant de l'attaquer, mais, en réalité, s'efforçait de gêner les siens, allant jusqu'à s'interposer entre eux et lui, feignant de ne pouvoir maîtriser sa monture. Il finit par remarquer son manège, sans en comprendre la raison. Il continue donc de se défendre contre ses assaillants qui n'essaient plus de se mettre ensemble pour l'empoigner à bras-le-corps, pour arrêter son cheval en le saisissant par la bride ou pour l'accabler de leurs coups ; ils se contentent d'y aller un par un, mais sans lui laisser de répit.

          Le conte le laisse dans cette situation et retourne à Lancelot...

XVIII
Quête de Gauvain décidée par Arthur
 
 

1         ...qui s'était équipé dès le point du jour. Après avoir entendu la messe, en armes mais nu-tête, il alla prendre congé de celui qui avait été son hôte pour la nuit, le père de ce Drian qu'il avait sorti du coffre. Le fils aîné de celui-ci, Mélyant, lui fit longuement escorte ; leur chemin passant devant la maison-forte où monseigneur Yvain avait tué les brigands, ils y eurent de ses nouvelles et la dame de céans leur indiqua la direction dans laquelle il était parti. Un peu plus loin, ils rencontrèrent le jeune homme qui rentrait, après l'avoir escorté ; il raconta à Lancelot comment, grâce à Yvain, il avait été débarrassé des voleurs et lui montra la route que celui-ci avait prise.

2         [p.245] Lancelot était impatient de le voir ; il s'engage donc sur ses traces, après avoir demandé à Mélyant et à ceux qui l'accompagnaient de s'en retourner, car désormais, dit-il, il veut continuer son chemin seul. Mélyant aurait bien préféré rester avec lui un jour ou deux, mais comme il se heurta à un refus, il fit demi-tour. Une fois revenu à Château-Gai, il réunit autant de ses amis qu'il put et, avec l'accord de son père et de son frère, partit pour la cour du roi Arthur où tout le monde était très inquiet pour monseigneur Gauvain et les trois autres dont on restait sans nouvelles.

3         La nuit commençait de tomber quand il arriva à la cour. On venait de faire Lionel chevalier et, ce jour même, il s'était battu contre un lion-à-tête-couronnée qu'on avait amené de Libye pour le montrer comme une curiosité, car c'était la première fois qu'on en voyait un en Grande-Bretagne. Ainsi que le rapporte le conte qui relate son histoire, le nouveau chevalier avait accompli l'exploit de tuer l'animal dont il mit la peau de côté pour la donner à monseigneur Yvain afin qu'il l'arbore sur son écu, pour le remercier de lui avoir prêté le sien la veille de la Pentecôte, un écu fabriqué tout exprès, écartelé d'or, d'azur, de blanc et de rouge. Lionel s'en servit longtemps et, dès lors, Yvain en porta un rouge à bande blanche, par amitié pour Lancelot : le sien était blanc à une bande diagonale rouge.

          En cette fin de journée, la cour était plongée dans l'inquiétude et personne n'avait le cœur à rire.

4         Mélyant s'avança devant le roi qu'il salua de la part de Lancelot. A ce nom, Arthur tressaillit de joie [p.246] et fit fête à Mélyant qu'il serra dans ses bras. On annonça aussitôt la nouvelle à Galehaut qui était resté chez lui, inconsolable ; dès qu'il fut au courant, il se précipita à toute allure et arriva juste à temps au logis royal pour entendre Mélyant raconter comment Lancelot avait réussi à extraire son frère du coffre.

          Le roi s'enquiert alors de monseigneur Gauvain et Mélyant lui dit ce qu'il en est : son enlèvement par Karadoc et, selon ce que Lancelot lui avait raconté, la quête qu'il avait lui-même entreprise avec Yvain et Galescalain. Arthur en fut partagé entre joie et peine : joie d'avoir de ses nouvelles, de le savoir en bonne voie de recevoir du secours ; peine de ce qui lui est arrivé.

5         Toute la maison du roi laisse éclater sa douleur pour monseigneur Gauvain et les trois autres. Le souverain lui-même, tout en sachant gré à Mélyant d'avoir apporté des nouvelles et en le traitant avec honneur, s'effraie quand il pense à la perfidie de Karadoc dont le messager s'est fait l'écho ; et s'il avait perdu pour toujours ses quatre compagnons ? Mais, qu'il s'agisse d'honneur rendu à l'un ou de douleur éprouvée pour la perte des autres, personne, pas même Arthur, n'est à la hauteur de Galehaut : il ne permet pas à Mélyant de s'éloigner de lui et son chagrin pour Gauvain, sa peur pour Lancelot l'obligent à faire appel à toute sa maîtrise de soi pour garder bon visage.

6         Le souverain fait appeler Guenièvre pour qu'elle ne reste pas dans l'ignorance : "Nous avons des nouvelles [p.247] de Gauvain et de Lancelot", lui dit-il aussitôt et, avec Galehaut, il la met au courant. Que Lancelot soit parti sans son congé lui arrache des larmes ; ses jambes se dérobent sous elle et elle doit s'asseoir. "Nous avons lieu de nous affliger autant pour l'un que pour l'autre, fait Arthur. Si nous venions à les perdre tous les deux - ce qu'à Dieu ne plaise ! - je ne sais trop lequel je regretterais le plus". Mais, pour rassurer son épouse, il ajoute : "N'ayez pas peur, dame : ils reviendront, si Dieu le veut."

7         Quasi folle de douleur et incapable de garder pour elle tout ce qu'elle pense, elle réplique au roi que Dieu lui rende monseigneur Gauvain, mais qu'il n'en soit pas de même pour certain autre ! Sur ce, elle se lève et se retire dans sa chambre, muette de chagrin. Galehaut, au vu de son malheur, court derrière elle et la trouve gisant sur un lit, sans connaissance avec, à ses côtés, la dame de Malehaut, elle aussi très affligée. Il la prend tendrement dans ses bras, jusqu'à ce qu'elle revienne à elle et, comme elle se lamente sans retenue, il s'efforce de la réconforter en la priant de lui confier un peu de ses soucis. "Jamais, dit-elle, tant que ce à quoi je pense n'aura pas été expié."

8         Voyant qu'elle ne veut pas lui avouer la vraie raison de sa peine, il interroge la dame de Malehaut qui est incapable de lui répondre.[p.248] Aussi, laissé dans l'ignorance et fort marri de l'être, il s'en retourne.

          Le roi le consulte alors pour décider quoi faire et tous deux s'entendent pour partir le lendemain, afin de porter secours à monseigneur Gauvain en emmenant toutes les forces dont ils disposaient.

9         Mais Mélyant le Gai, qu'Arthur avait appelé en conseil, lui recommanda de ne pas faire passer son armée par la forêt : elle était si étendue qu'on risquait de s'y perdre et des quantités d'aventures mystérieuses venaient vous y surprendre. De plus, Karadoc faisait la loi chez lui et il n'était pas facile d'accéder à sa terre : elle était entourée de toutes parts de hautes futaies, de taillis devenus inextricables et de profonds marais. "Si vos gens empruntaient ce chemin, même équipés en prévision, ils risqueraient de tous y rester. C'est pourquoi, je vous conseille plutôt de commencer par traverser la Tamise ; après quoi, votre armée devra longer la forêt et je me charge de vous conduire à bon port, elle et vous, en cinq jours."

10        Le roi et Galehaut approuvent ce plan et font crier dans le campement, dans la cité et dans tout le pays environnant que barons, chevaliers et jeunes hommes en âge de se battre qui sont de leur mouvance doivent ne pas s'en aller et se présenter, le lendemain matin, équipés et armés,[p.249] prêts à partir en campagne. Après cette convocation, Arthur fait dire à la reine, à la nuit tombée, de se préparer : elle suivra l'armée ; mais elle élude sa demande, déclarant qu'elle restera, et elle s'obstine à ne pas vouloir bouger en faisant semblant d'être gravement malade.

11        Au matin, Arthur et Galehaut se mirent en route à la tête de tous les gens et Mélyant le Gai guida leur chevauchée.

          Mais le conte s'arrête ici de parler d'eux et revient à Lancelot : au départ du Château-Gai de Trahant, l'aîné des deux fils, Mélyant, l'avait accompagné jusqu'au moment où ils avaient eu des nouvelles de monseigneur Yvain par le jeune homme qu'il avait délivré des voleurs.

XIX
Lancelot au secours d'Yvain et de Sagremor
 
 

1         Après avoir quitté Mélyant, Lancelot prit le chemin que celui-ci lui avait indiqué et suivit, tout le jour, les traces laissées par le cheval d'Yvain qui le menèrent jusqu'à la colline dominant la prairie où celui-ci était à la peine dans son combat contre les dix chevaliers. Il descendit la pente, mais il ne vit le groupe aux prises qu'une fois arrivé au fond de la vallée. De là, il avait, sous les yeux, la tente, dont la beauté et le luxe attiraient les regards, mais aussi le chevalier ligoté au poteau, et, sous le chêne, Yvain (qu'il reconnaît sans mal à son écu) qui offrait une résistance acharnée à ses adversaires.

2         Eperonnant son cheval jusqu'au sang, il pique des deux [p.250] et se dirige de ce côté, en calant sous son aisselle une lance à la hampe rigide et au fer acéré. De plus près, il remarque le chevalier qui fait tout ce qu'il peut pour ménager Yvain et comprend qu'il aimerait mieux le voir vainqueur que vaincu. De toute la vitesse de sa monture, il s'élance au milieu du groupe et, après leur avoir jeté des cris de défi, frappe le premier qui se trouve sur son passage ; il ne le prend pas en traître : son coup, porté de face traverse l'écu et le haubert avant de pénétrer - fer et hampe - dans la poitrine du cavalier qui tombe, mort, au milieu du pré.

3         Laissant sa lance plantée dans le corps, Lancelot achève sa course, sur son élan, puis dégaine son épée au fil affûté et charge avec fougue en pleine mêlée où il fait pleuvoir sur tous ceux qui se présentent une grêle de coups qui font leur poids ! Il entame heaumes et armures, fait voler les écus en morceaux sur le champ, arrache les mailles des hauberts qui brillent : flancs et épaules s'en ressentent ! Il se démène avec tant de rapidité et d'ardeur, il assène tant de rudes coups qu'il ne lui faut pas longtemps pour les malmener tous : il fait peur aux plus résolus et les plus forts n'osent pas lui faire face, tant ils sont effrayés par cette épée qui, à elle seule, est responsable de plus d'estafilades que toutes les leurs réunies.

4         De son côté, Yvain, bien que sérieusement blessé, ne manquait encore ni de forces, ni de souffle ; et l'aide de Lancelot - une véritable aubaine ! – lui donnait encore plus de courage et de hardiesse [p.251] parce qu'il se rend compte qu'à eux deux ils ne pourront pas être battus. Il se réjouit aussi en pensant au secours que va recevoir Sagremor et à la délivrance de la demoiselle. A force de coups, ils tuent quatre de leurs adversaires et en font fuir un cinquième qui courut tout droit se réfugier dans la forêt ; quant aux cinq derniers, ils les ont si bien mis à mal qu'ils ne sont plus guère en état de résister. Et, pendant tout ce temps, ils font attention à ne pas blesser celui qui avait protégé Yvain.

5         Quand les quatre autres constatent qu'ils ne pourront pas tenir longtemps, ils n'ont plus le courage de continuer et tournent le dos. Le cinquième - le partisan d'Yvain - s'élance dans la direction de la tente puis, voyant que les deux chevaliers ont pourchassé ses compagnons jusqu'à la forêt, il s'approche de Sagremor, coupe avec son épée les cordes qui lui attachaient les mains et le ramène jusqu'à la tente où il lui rend ses vêtements. A part eux, il n'y avait là qu'un écuyer, le seul à être resté, alors que tous les autres s'étaient enfuis ; c'était un neveu du chevalier.

6         Celui-ci court ensuite détacher la demoiselle qui était dans un triste état : ses tresses tout emmêlées faisaient peine à voir ; la peau de sa nuque, avec sa magnifique chevelure, formait un scalp, et ses poignets étaient si profondément entaillés qu'elle ne pouvait même pas porter ses mains à sa tête. Après l'avoir débarrassée de ses liens, le chevalier la prend dans ses bras pour la porter jusqu'à la tente, et Sagremor, qui ne la quitte pas des yeux, a plus mal pour elle que de ce qu'il a lui-même enduré ; dans sa compassion, il ne cherche pas à retenir ses larmes.

7         [p.252] Yvain et Lancelot ne tardèrent pas à arriver ; ils avaient tout l'air d'hommes qui reviennent d'une chaude affaire : heaumes décerclés, écus fendus, entaillés et mis en pièces, hauberts aux mailles brisées, les bras rouges de sang jusqu'aux épaules - non du leur, mais de celui de leurs ennemis. La vue de Sagremor et de la jeune fille sans leurs liens leur fit plaisir ; dès qu'ils eurent mis pied à terre, ils n'eurent plus qu'à s'attabler : un somptueux repas, préparé spécialement pour eux, les attendait et ils lui firent d'autant plus honneur qu'ils étaient affamés. Mais leur joie n'était pas sans mélange, car s'ils se réjouissaient d'avoir sauvé Sagremor et la demoiselle, ils demeuraient affligés des souffrances qu'ils avaient endurés.

8         Après s'être restaurés, ils demandent à Sagremor les circonstances de leur capture, à lui et à la jeune fille et de qui dépendent ces chevaliers qui leur avaient fait subir pareils supplices. Il répond que ce sont des hommes au roi de Norgales dont ils avaient croisé le chemin alors qu'ils se rendaient à Londres où le roi Arthur tenait sa cour. Ils l'avaient ligoté de la façon qu'ils avaient vue parce qu'il avait pris la défense de la demoiselle, "et vous pouvez être sûrs qu'ils m'auraient tué sans ce chevalier qui s'est arrangé pour me protéger." Celui-ci rappelle alors à Yvain que c'était lui qui l'avait fait prisonnier, la nuit où monseigneur Gauvain était allé coucher avec la fille du roi, malgré les vingt chevaliers qui interdisaient l'accès de sa chambre.

9         Puis ils interrogèrent [p.253] aussi la demoiselle et elle répondit qu'elle était une suivante de la fille du roi et qu'on lui avait réservé ce supplice parce que c'était elle qui avait amené monseigneur Gauvain à sa maîtresse. A leur tour, Yvain et Lancelot racontèrent qu'il était dans un état encore pire que le sien. Lancelot relata tout au long à Sagremor, à la demoiselle et au chevalier ce qui était arrivé au neveu du roi et comment, avec le duc de Clarence, ils étaient tous les deux partis à sa recherche, et qu'il leur fallait partir sur l'heure "car, dit-il, nous n'avons que trop tardé."

10        Après avoir fait harnacher le palefroi de la demoiselle qui était resté attaché à côté de la tente, ainsi que le cheval de Sagremor, on aida - non sans mal - le blessé à s'armer puis à se mettre en selle, incapable qu'il était de le faire seul ; quant à la jeune fille, une fois équipée, il fallut la hisser sur son palefroi. Le chevalier qui avait détaché Sagremor déclara qu'il allait l'accompagner, car il ne voulait pas le laisser seul tant qu'il ne serait pas remis. Il fit donc démonter la tente par son neveu et plier les draps, couvertures et courtepointe d'un lit richement garni. Le jeune homme chargea tous ces bagages sur les deux chevaux de bât qui les avaient apportés : tente et lit leur seront très utiles s'ils doivent dormir à la belle étoile.

11        Sur ce, c'est le départ. Sagremor et ceux qui l'accompagnent prennent le chemin de Londres par où monseigneur Yvain était arrivé. Lancelot et lui les prient, si le roi s'enquiert [p.254] de Gauvain, de se contenter de répondre qu'ils ne l'ont pas vu.

          Le conte rapporte maintenant ce qui va arriver aux deux compagnons qui, eux aussi, se mettent en route, mais pour aller là où ils savent que Karadoc a emmené Gauvain.

XX
Quête de Gauvain par Yvain et Lancelot (suite)
 
 

1         Après avoir quitté Sagremor, Yvain et Lancelot chevauchèrent à peu près deux lieues galloises sans trouver d'aventure, tout en parlant longuement de celles qui leur étaient arrivées jusque là. C'est alors qu'ils rencontrèrent une demoiselle, la sœur de celle qui avait conduit le duc de Clarence au château où il s'était battu contre les quatre escrimeurs, puis à Escalon l'Enténébré. Dès qu'il la voit, Lancelot la salue. "La bonne aventure à vous et à votre compagnie, de par Dieu", répond-elle.

2         Monseigneur Yvain lui demande alors si elle connaît le chemin de la Tour-des-Douleurs. "Qu'aurai-je à y gagner, si je vous l'indique ? – De pouvoir compter sur nous deux, votre vie durant. – Je serais surprise que l'un de vous soit assez hardi pour se risquer jusque là, et surtout pour y pénétrer. – Et pourquoi pas, demoiselle ? questionne Lancelot. – Parce que la route qui y mène est semée de tant de périls et de mystères que vous n'auriez pas le courage de la suivre jusqu'au bout." Ces propos mettent Lancelot hors de lui, parce qu'il craint [p.255] que celle qui le tient ne l'ait vu commettre quelque lâcheté. "Sur l'être qui vous est le plus cher, demoiselle, montrez-nous le chemin qui y mène tout droit, celui où il y a le plus 'de périls et de mystères' et vous verrez si nous avons ou non 'le courage d'aller jusqu'au bout'. Honte à celui qui n'entreprend que pour mieux reculer !"

3         A l'entendre s'exprimer de si fière façon, elle se dit qu'il ne doit pas manquer de hardiesse et elle lui demande donc lequel d'entre eux s'est mis en route dans l'intention de délivrer monseigneur Gauvain. "Pensez-vous que cela soit possible ?", s'enquiert-il avant de répondre. Des sages ont en effet annoncé la venue d'un chevalier qui abolirait les mauvaises coutumes de la Tour, grâce à sa prouesse aux armes : voilà ce dont elle est sûre. "Alors, il est sauvé : de cela aussi vous pouvez être sûre, car nous sommes deux à être partis dans ce but et nous ne retournerons jamais sans lui chez son oncle, sachez-le bien. – Alors, c'est décidé : je vais vous indiquer la route de la Tour, et même, je vous y conduirai, à condition que vous me disiez votre nom." Et comme elle le voit hésiter : "Si vous voulez que je vous emmène là où vous voulez aller, il faut me répondre ; sinon, n'y comptez pas." Malgré la gêne qu'il éprouvait à le faire, il se nomma...

4         ...et, une fois renseignée, elle répète qu'elle va donc lui servir de guide. Elle fait demi-tour et les deux compagnons chevauchent à sa suite. Comme le soir tombait, elle obliqua en direction d'un ermitage où ils pourraient passer la nuit. Dès que Lancelot la vit s'écarter de la grand route,[p.256] il s'imagina qu'elle le faisait pour leur éviter quelque aventure. "Demoiselle, proteste-t-il, ne nous faites pas honte en quittant le chemin direct afin de nous ménager : nous ne vous en saurions aucun gré. – Rassurez-vous, dit-elle en riant, vous n'êtes pas au bout de vos peines ! – Il n'y en aura pas trop pour nous deux !"

5         Toujours suivant la demoiselle, les deux chevaliers arrivèrent à l'ermitage où l'on se fit un honneur de les accueillir. Vivaient là deux hommes de bien, dont l'un était prêtre et l'autre avait d'abord été chevalier (la jeune fille était sa nièce). Les religieux se montrèrent aux petits soins pour les deux chevaliers errants. Celui qui avait vécu dans le monde leur demanda pourquoi ils chevauchaient un jour de fête solennelle et la demoiselle raconta ce qui s'était passé : l'enlèvement de monseigneur Gauvain, comment il avait été jeté en prison et comment les deux chevaliers s'étaient mis à sa recherche. "Le plus jeune, celui dont les cheveux sont couleur d'or, c'est Lancelot du Lac, actuellement notre meilleur chevalier. – Et son compagnon, comment s'appelle-t-il ? – Je ne le sais pas", dit-elle.

6         Le saint homme demanda lui-même à Yvain comment il se nommait et la réponse le mit en joie : "Vraiment, seigneur, soyez le très bien venu ! J'avais tellement envie de vous rencontrer ! Toute mon amitié vous est acquise, tant à cause de vous que de votre père que j'ai bien connu autrefois." Et il lui raconta qu'il avait fait partie [p.257] de la maison d'Urien dès avant son couronnement et encore longtemps après.

          On mit à leur disposition pour la nuit toutes les commodités et les agréments que peut offrir un ermitage, et le lendemain, après avoir entendu la messe très tôt, ils se remirent en route, tous les trois. La demoiselle les fit passer par le château de Pintaduel, là où le duc de Clarence, qui en était reparti le matin même, s'était battu contre les quatre escrimeurs.

7         Elle fut très surprise de voir la joie qui y régnait et on lui raconta l'heureuse issue de l'aventure dont elle ignorait tout ; elle comprit que le héros de l'histoire était le chevalier qui avait passé la nuit à la Tour Blanche, car sa sœur avait dit qu'elle l'emmènerait en un lieu où il pourrait faire la preuve de sa prouesse.

8         Sur ce, elle quitte le château, toujours suivie des deux chevaliers, et ils poursuivent leur chevauchée jusqu'aux abords d'Escalon l'Enténébré. Hors-les-murs, s'étendaient des terres fertiles et très bien cultivées où, de chaque côté du chemin, des paysans étaient occupés à labourer. La demoiselle leur demande si, par hasard, ils ont vu un chevalier errant pénétrer dans l'enceinte et ils répondent qu'en effet il y en a un qui y est entré il n'y a pas longtemps, mais qu'il est reparti comme il était venu, sans être arrivé à rien. Elle comprend aussitôt qu'il s'agit de celui dont sa sœur lui a parlé.

          Ils s'avancent tous trois vers la porte : à l'intérieur des murailles et jusqu'à l'enclos du cimetière, régnait toujours cette obscurité profonde que le conte a déjà décrite, et les deux chevaliers voient là un grand mystère.

9         Ils mettent pied à terre après la demoiselle, mais Lancelot se refuse à lui poser des questions sur tout ce dont la raison d'être et le sens lui échappent, parce qu'il craint qu'elle n'y voie de la lâcheté de sa part,[p.258] et il se contente de franchir la porte derrière elle ; monseigneur Yvain en fait autant et, chacun d'eux tirant son cheval derrière soi, ils suivent la chaîne qui va jusqu'au cimetière, stupéfaits d'entendre parler, des deux côtés de la rue, des gens qui restent invisibles. A l'intérieur du cimetière, on voyait aussi clair qu'en dehors de l'enceinte. Puis, ils atteignent la porte de l'église qui était toujours plongée dans la même obscurité, et l'odeur pestilentielle qui s'en dégageait faillit les faire reculer.

10        La curiosité d'Yvain fut trop forte : il s'enquit auprès de la demoiselle de l'origine de ces ténèbres, et de quelle sorte d'aventure il s'agissait, car il n'avait jamais rien vu d'aussi mystérieux. "Hier, seigneur chevalier, votre compagnon m'a priée de ne pas lui éviter les aventures qui sortent de l'ordinaire, quelles que soient les difficultés qu'elles doivent lui coûter. 'Il n'y en aura pas trop pour nous deux', m'a-t-il déclaré. Eh bien, ce que je peux vous dire, c'est qu'elles vous attendent, à partir d'ici, tous les deux, qu'il y en ait trop ou non : le plus hardi de vous, lui aussi, saura, avant de s'en retourner, ce qu'avoir peur veut dire, pour peu que vous souhaitiez accomplir l'aventure de cette église. – Quoi qu'il en soit de la peur, demoiselle, à cœur vaillant, rien d'impossible réplique Lancelot.[p.259] Dites-nous plutôt en quoi consiste cette aventure : le courage et la prouesse ne nous manqueront pas pour en venir à bout.

11        – J'ignore ce que vous êtes capable de faire, seigneur chevalier, mais pour ce qui est de parler, vous ne manquez pas de répondant, réplique-t-elle en plaisantant ; cela dit, je réserve mon estime à ceux qui ne se vantent pas. – C'est montrer du bon sens que de poser des questions sur les mystères qui effraient ; l'insensé, le lâche ne craignent rien, jusqu'au moment où le coup mortel vient les abattre, tandis que les gens avisés cherchent à savoir ce qui les guette avant qu'il ne soit trop tard." Tout ce que la demoiselle avait dit, c'était pour mieux encourager Lancelot à supporter, le moment venu, la dure épreuve qui l'attendait; parce qu'elle ne doutait pas que valeureux comme il était, s'il devait renoncer faute d'une de ces qualités qui font le chevalier sans peur ni reproche, personne, après lui, n'oserait s'y risquer. "Je vais vous expliquer en quoi consiste l'aventure de cette église", dit-elle en s'adressant à Yvain...

12        ... à qui elle indique la porte entrouverte, du côté du chevet, par où passait le peu de lumière qui éclairait le fond de l'église (si l'on peut dire, étant donné l'étroitesse de l'ouverture), ainsi que le conte l'a déjà relaté pour Galescalain.[p.260] La demoiselle répète exactement ce que sa sœur avait dit au duc de Clarence et elle déclare à Yvain que c'est à lui d'y aller le premier, persuadée que si quelqu'un devait réussir, ce serait Lancelot. Elle veut donc mettre d'abord son compagnon à l'épreuve car s'il échoue, l'honneur et la joie du vainqueur en seront grandis d'autant.

13        Après les avoir mis au courant, sans rien omettre de tout ce que sa sœur avait appris au duc, elle montre à Yvain la chaîne qui va d'une porte à l'autre et lui recommande de ne pas s'en écarter, "car si vous la perdez, vous aurez beaucoup de mal à revenir sans buter contre les corps qui sont étendus partout." Il entre dans l'église, touche la chaîne à tâtons et se signe, puis il met la main à l'épée et il avance en tenant son écu devant lui à bout de bras, au lieu de le porter accroché à son cou.

14        A peine a-t-il fait deux pas qu'un froid glacial le saisit et que la puanteur qui émane du lieu lui donne des nausées ; cependant, il s'efforce de ne pas céder et continue d'avancer le long de la chaîne (il la sent toujours contre sa cuisse gauche) ; mais, avant même d'avoir parcouru le tiers de la nef,[p.261] il sent une grêle de coups, violents et lourdement assénés, s'abattre sur son heaume, comme portés par force masses d'armes, massues, haches et épées ; en même temps, il a l'impression que des lances s'enfoncent de tous côtés dans son corps, qu'on lui met son écu en pièces et que de multiples blessures lui sont infligées dans son dos et ses côtes. Et pires que tout, ce sont les coups qu'il reçoit sur la tête : perdant l'équilibre, il se retrouva au sol où il resta longtemps étendu et sans connaissance.

15        Quand il put se relever, il avait encore des vertiges et, comme il avait eu le malheur de lâcher la chaîne, il ne savait plus où il était ; cependant, à force de se tourner un peu dans tous les sens, il finit par distinguer la clarté du cimetière qui venait de la porte par où il était entré et il se dirigea de ce côté ; mais le froid et l'odeur pestilentielle le mettent au bord du malaise et l'entassement des corps dans lesquels il butte gêne sa progression : il tombe à maintes reprises avant de regagner la porte. Arrivé en bas de l'escalier qui permettait de sortir, ses jambes se dérobent sous lui, il chute et son heaume vient heurter les marches. Lancelot, qui l'aperçoit, a très honte pour lui, mais il éprouve aussi beaucoup de pitié ; il s'élance donc, le traîne dehors par les épaules et l'allonge sur l'herbe verte.

16        [p.262] "Par Dieu, s'écrie la demoiselle afin de voir si elle pourra inquiéter Lancelot, je l'avais bien dit : il n'est pas encore de ce monde, le chevalier capable d'ouvrir cette porte ! – C'est ce que je ne vais pas tarder à savoir", réplique-t-il. Et sur ce, il suspend son épée à son bras par une solide courroie et retire l'écu de son cou. "Eh bien, seigneur chevalier, dit-elle en le regardant se préparer, vous avez l'intention d'aller vous faire tuer comme celui-là, qui ne vaut guère plus qu'un mort ? Mieux vaut vivre en lâche que mourir en héros !

17        – Que je doive y perdre la vie ou en réchapper, demoiselle, de toute façon je vais me risquer. Ce ne sera pas une grande honte si j'échoue après deux des plus vaillants parmi les hommes qui appartiennent à la maison de monseigneur le roi Arthur. – Je n'y peux rien, et je le regrette : quel dommage que vous ayez si peu de chance d'en revenir ! Mais, puisque je ne peux pas vous convaincre de renoncer et que vous ne voulez pas me croire, alors, allez-y ! Et n'oubliez pas de vous recommander à Dieu." Après avoir fait le signe de croix, il implore la protection de Notre-Seigneur et de Sa mère ; puis, il tourne ses regards vers ce qu'il pense être l'exacte direction de Londres : "Dame, dit-il en invoquant le souvenir de celle qu'il aime plus que lui-même, je me recommande à vous : que, dans les plus grands périls, votre pensée ne me quitte pas !"

18        Il descend l'escalier, l'épée au poing, et s'avance en suivant la chaîne le plus rapidement qu'il peut ; à son tour, il est exposé au froid glacial [p.263] et à l'odeur méphitique qui lui monte au nez ; mais celle qui lui faisait oublier tout son mal le réchauffe et remplit son cœur de si doux parfums qu'il ne se ressent guère de ce qu'il subit et qu'il continue de progresser à grands pas, sans encombre, se guidant sur la chaîne. Cependant, presqu'aussitôt, comme le duc avant lui, il reçoit, sur son heaume, sur son écu et par tout le corps, une grêle de coups qui le contraint à plier les genoux.

19        Mais il se ressaisit vite et se remet debout, assénant de violents coups d'épée tout autour de lui, sur sa droite, sur sa gauche, au milieu d'un fracas tel qu'il a l'impression que l'église s'écroulait. Sans perdre son sang-froid pour autant, et comme il n'a pas reçu de graves blessures, il avance toujours à grands pas. Pourtant, avant d'avoir parcouru les deux tiers de la distance, il tombe à genoux pour la seconde fois, et pour la seconde fois il se remet debout, soutenu par Amour, sabrant l'air à grands mouvements tout autour de lui : il sent sa lame casser des lances, fendre des écus et des heaumes, ce qui l'incite à redoubler d'ardeur, et tout cela sans jamais oublier la chaîne.[p.264] Dans un ultime effort, il atteint la porte où se découpait l'ouverture.

20        Mais, juste au moment où il va s'élancer dehors, une nouvelle nuée de coups s'abat sur lui de tous les côtés, si brutaux et si répétés que tout son crâne et sa poitrine en résonnent ; il se retrouve encore au sol, à plat ventre, mais, par chance, à portée de main de l'issue : non sans présence d'esprit, il s'agrippe au vantail qu'il tire à lui de toutes ses forces, bien que toujours à terre - son corps ruisselle de sueur ! - et parvient, non sans mal, à l'ouvrir : aussitôt, l'obscurité se dissipe et toute l'église, toute l'enceinte sont inondées d'une clarté plus vive qu'elles n'en ont jamais connue.

21        Quand la demoiselle qui attendait à la porte voit ce qui se passe, la surprise lui coupe la respiration et, vacillante de joie, elle est obligée de s'asseoir. Aussitôt qu'elle peut à nouveau tenir sur ses jambes, elle s'élance dans l'église avec monseigneur Yvain qui, entre temps, avait repris connaissance. A la vue de Lancelot toujours gisant au sol, elle craignit qu'il ne fut mort et poussa un grand cri qui fit honte au chevalier : d'un bond, il est sur ses pieds et franchit la grille du chœur.

          C'est alors que toutes les cloches de la cité, demeurées muettes depuis dix-sept ans, se mirent à carillonner.

22        [p.265] Yvain et la demoiselle s'avancent jusqu'à Lancelot qu'ils trouvent à genoux devant l'autel et s'empressent de lui demander comment il se sent. "Grâce à Dieu, très bien." Elle lui délace son heaume, car elle sait que la tête doit encore lui tourner et tous deux le font s'asseoir sur une cathèdre pour qu'il se repose un moment. Quand il a repris son souffle, la jeune fille le prend par la main et le fait sortir de l'église.

          Dehors, les habitants de la cité arrivaient en foule, ils voulaient voir l'homme providentiel à qui ils firent un triomphe comme s'il s'était agi de Dieu en personne. Tous étaient pâles et émaciés, comme s'ils avaient passé tout ce temps en prison et tel était le cas, en vérité ; quel pire supplice que d'être privé de la lumière du jour ?

23        Lancelot passa la soirée et la nuit à Escalon, au milieu d'une liesse indescriptible. Et pourtant, on eut du mal à le retenir, car il aurait préféré partir tout de suite pour remplir la mission qui l'attendait, mais il dut accéder en partie aux prières des habitants pour leur faire plaisir, car ils avaient grand besoin d'être rassérénés.

          La demoiselle mit à profit ces moments pour expliquer à Lancelot comment c'était le péché dont le seigneur du lieu s'était rendu coupable qui avait été à l'origine de l'aventure d'Escalon ;[p.266] elle lui répéta tout ce que sa sœur et l'écuyer qui lui servait de guide avaient raconté au duc de Clarence. Et quand il n'en ignora plus rien, il assura qu'il n'avait jamais entendu parler de semblable prodige.

24        Pendant toute la soirée, il fut à l'honneur et à la fête ; on s'occupa aussi avec grand soin de soigner ses blessures, ainsi que celles de monseigneur Yvain qui, elles, étaient graves. Tous deux se couchèrent de bonne heure parce qu'ils étaient las et pour se lever tôt le lendemain.

          A peine étaient-ils debout qu'ils allèrent entendre la messe et se mirent en route. Ceux qui le pouvaient les accompagnèrent et la demoiselle leur fit prendre le chemin qu'avait suivi Galescalain.

          Mais, ici, le conte n'en dit pas plus long sur eux ; il revient au duc qui poursuit son chemin, malgré son épuisement, toujours sous la conduite de l'écuyer.

XXI
Quête de Gauvain par le duc de Clarence (suite)
 

1         Après qu'il eut quitté Escalon l'Enténébré et que l'écuyer lui eut expliqué l'origine des prodiges qu'il y avait vus, ils chevauchèrent très longtemps sans parler ; tous deux étaient en proie à de tristes pensées. C'est l'écuyer qui finit par engager de nouveau la conversation. Comme il aimait beaucoup Galescalain et avait très à cœur sa vie et son honneur, il reprit ses mises en garde avec plus d'insistance qu'auparavant, [p.267] mais ce fut en pure perte.

2         "Seigneur, renchérit-il, vous devez être conscient que nous nous trouvons dans la partie la plus sauvage et la plus dangereuse de cette forêt, et il est impossible, à ma connaissance, d'aller où nous voulons sans rencontrer des aventures extrêmement périlleuses : si la demoiselle vous a amené là, c'est parce qu'elle voulait vous mettre à l'épreuve. Vous savez comment s'appelle ce chemin ? Le chemin du Diable ; et tout le pays, depuis Escalon jusqu'à la rivière de par ici, c'est la Forêt de Mésaventure, et elle mérite son nom : la peine et la honte y sont le lot des chevaliers errants. Ceux qui ont voulu suivre cette voie sans s'en écarter y ont trouvé une mort abominable, si grandes qu'aient pu être leurs qualités, ou ont dû s'en retourner, accablés de malheur et de honte.

3         C'est pourquoi, je vous conseillerais de retourner à la Tour Blanche, d'autant plus que vos blessures sont sérieuses : ma dame s'emploierait de son mieux à les soigner, car elle a plus d'amitié pour vous que pour tout autre - je suis bien placé pour le savoir ; alors que, si vous étiez forcé de vous aliter dans un lieu où on ne vous connaît pas, vous ne trouveriez personne qui prenne votre état à cœur autant qu'elle. Et comme, vous le savez, votre échec lors de la dernière aventure signifie que vous ne réussirez pas non plus à mener à bien votre grand dessein, vous feriez mieux de renoncer, car vous n'avez rien à gagner à faire demi-tour plus tard. – Il n'en est pas question [p.268] pour le moment ;  s'il plaît à Dieu, je continuerai tant que je pourrai : plutôt mourir dans l'honneur que vivre tranquille, mais déshonoré."

4         Malgré tous les avertissements du jeune homme, Galescalain refuse d'écouter ses conseils. Ils poursuivent donc leur chevauchée jusqu'en fin d'après-midi, quand le jour commença de baisser et qu'il fit presque nuit. Comme l'écuyer, au lieu de regarder droit devant lui, jetait un coup d'œil sur sa gauche, il aperçut des vaches et des brebis qui paissaient à la lisière de la forêt. "Seigneur, dit-il en interpellant le duc, il serait temps de faire étape, si vous en étiez d'accord : vous auriez grand besoin d'un logis confortable où vous coucher de bonne heure pour être capable de vous lever tôt demain matin." Galescalain convient qu'il s'arrêterait volontiers s'il savait où trouver un gîte.

5         "Ce que j'en dis, seigneur, c'est parce qu'il y en a sûrement un pas loin, puisqu'on voit, là en dessous, des animaux en train de brouter. Si vous voulez, j'irai demander à ceux qui les gardent (on n'a pas dû les laisser pâturer seuls !) où nous pourrons trouver à nous loger pour la nuit." Avec l'approbation de Galescalain, le jeune homme pique des deux dans la direction où il avait aperçu le troupeau et tombe sur deux bergers qui le suivaient au pas, montés sur des juments qui ne payaient pas de mine. Après avoir échangé un salut avec eux, il leur demande s'ils peuvent lui indiquer un endroit où un chevalier errant trouverait l'hospitalité pour la nuit : "Il est mal en point, explique-t-il,[p.269] parce qu'il est épuisé et qu'il a reçu de nombreuses blessures."

6         Les deux bergers étaient au service d'un vavasseur, un homme de bien qui n'était pas tout jeune et vivait dans un beau manoir très bien situé, en pleine forêt ; il accueillait volontiers les chevaliers de passage et c'était une joie pour lui quand il en avait l'occasion. Les mots de "chevalier errant" réjouirent donc les pâtres car ils savaient à l'avance le plaisir qu'en aurait leur seigneur. L'un d'eux répondit à l'écuyer qu'il allait le mener dans une belle et bonne maison où il trouverait tout ce dont il aurait besoin ; et il dit à son compagnon de continuer à ramener les bêtes, sans se presser : "Je conduis ce jeune homme et son maître et je reviens."

7         Laissant son compagnon sur place, il suit d'abord l'écuyer là où le duc attendait, puis il les mène au manoir du vavasseur. On leur réserve un accueil des plus joyeux. Deux chevaliers, les fils du maître de céans, se hâtèrent à leur rencontre. Et deux autres jeunes gens, leurs frères, désarmèrent le duc et n'épargnèrent rien pour qu'il ait toutes ses aises.

8         Galescalain n'aurait pu rêver plus agréable hospitalité. La compagnie du seigneur et de son épouse lui fit très plaisir, et la dame, qui s'y entendait, lui pansa au mieux ses blessures ; encore en avait-il moins [p.270] qu'il ne se l'imaginait, car les coups d'épée et de lance qu'il avait reçus n'avaient laissé aucune trace, bien qu'il fût persuadé d'en avoir été atteint à plusieurs reprises. Epuisé de fatigue, en même temps que rassuré de se trouver indemne (il comprit qu'il avait été victime d'une illusion diabolique), il passa une bonne nuit. Quand il se leva, au point du jour, l'écuyer avait déjà préparé ses armes ; aussitôt équipé, il prit congé de son hôte et de toute sa maisonnée.

9         Mais le vavasseur qui était un homme courtois en même temps qu'avisé déclara qu'il lui ferait escorte et il se mit en route avec ses quatre fils pour l'accompagner. Ce faisant, il lui demanda ce qui l'avait amené là. Le duc ne lui dit pas tout, mais lui confia qu'il venait de Londres et qu'il se rendait à la Tour-des-Douleurs. "Dieu ait pitié de vous ! Vous voilà mal parti : le chemin direct est à une demi-journée d'ici et celui que vous avez pris est le plus dangereux de la forêt ; à vouloir le suivre jusqu'à la Tour, vous rencontreriez en cours de route tant de périls et d'obstacles que personne ne pourrait en supporter la moitié sans y laisser la vie ou s'y faire estropier.

10        Mais, comme vous êtes chevalier et que vous avez couché sous mon toit, je vais vous indiquer comment vous y prendre pour vous en sortir sain et sauf ; car il est légitime d'éviter des aventures trop difficiles pour qu'on puisse en venir à bout, même si on est un vrai preux. Voici ce qu'il en est.[p.271] En continuant tout droit, vous trouverez, à moins de quinze lieues, une large et profonde vallée : vous ne pouvez pas la manquer, le chemin y mène directement.

11        La peine qu'elle réserve aux chevaliers errants, c'est qu'une fois entré, on ne peut plus en sortir ; ceux qui se considèrent comme bien informés assurent qu'il y a trois ans qu'on n'a vu aucun chevalier en revenir. Je ne vous expliquerai pas la raison de ce phénomène, ce serait trop long et d'autres tâches m'attendent : je dois m'en retourner pour m'occuper d'une affaire où on a besoin de moi ; sinon, je vous aurais volontiers guidé pour traverser la vallée. Mais si vous faites ce que je vais vous dire, cela reviendra au même.

12        A partir d'ici, suivez tout droit la route empierrée jusqu'à la chapelle de Morgue - c'est son nom -, qui est tout près de la vallée. Vous y verrez deux chemins : l'un devant la chapelle, va sur la gauche (c'est celui que vous devez éviter de prendre) ; l'autre, derrière, part sur la droite : c'est le bon - il vous mènera droit à la Tour-des-Douleurs sans que vous y soyez exposé à des difficultés insurmontables pour un chevalier digne de ce nom.

13        Cela dit, si je vous déconseille de pénétrer dans la vallée, je vous mets encore plus en garde contre la Tour : Dieu m'en soit témoin, je ne pense pas qu'un chevalier puisse avoir la chance [p.272] de conquérir l'une ni l'autre. La vallée est assez redoutable pour avoir mérité le nom de 'Vallée sans retour', parce qu'on n'a jamais vu un chevalier en revenir ; et si la Tour est dite 'des Douleurs', c'est à cause de tous les malheurs qui y sont arrivés : y pénétrer, c'est, pour un chevalier, la mort assurée. Voilà ce que je voulais vous dire. Je pense que vous avez assez de bon sens pour faire la différence entre ce qui est raisonnable et ce qui ne l'est pas. Et si, en effet, c'est une folie que vous avez en tête, ne vous obstinez pas. Il est encore temps de renoncer ; mais, à continuer, il risquerait d'être trop tard pour rebrousser chemin.

14        – Je sais, mon cher hôte, que je me faciliterais les choses en faisant demi-tour ; mais je ne suis pas venu ici pour le plaisir, et je sais aussi que j'aurais grand honte à revenir en arrière, et beaucoup d'honneur à aller de l'avant. Alors, sur votre âme, si je vous demandais votre avis, que me conseilleriez-vous ? – D'aller de l'avant bien sûr, s'il s'agissait d'une entreprise à la portée d'un chevalier ; mais, comme ce n'est pas le cas, il n'y aurait guère de déshonneur à ne pas tenter l'aventure. – Je ne sais ce qui m'attend, l'échec ou le succès ; quoi qu'il en soit, je veux y aller : si je dois abandonner en cours de route, ce sera parce que la force me fera défaut, pas le courage. – Alors, que Dieu vous protège, répond le vavasseur ; puisque c'est vraiment ce que vous voulez, les conseils sont inutiles."

15        [p.273] Sur ce, ils se recommandent mutuellement à Dieu et le vavasseur retourne à ses affaires avec ses quatre fils, cependant que le duc poursuit son chemin en compagnie de son écuyer. Tous deux chevauchèrent jusqu'en milieu de matinée sans rencontrer d'aventure dont le conte ait gardé la mémoire. Comme ils faisaient attention de suivre le bon chemin sans s'en écarter ni s'égarer, ils arrivèrent à la chapelle de Morgue, d'où partaient les deux chemins : l'un obliquait sur la droite à travers la lande ; celui de gauche donnait accès à la Vallée dont avait parlé le vavasseur : c'était une très ancienne voie empierrée, plus large d'un tiers que le premier, lequel permettait de contourner le passage dangereux et rejoignait l'autre ensuite.

16        L'écuyer arrête son cheval devant la chapelle : "Seigneur, dit-il au duc, de ce côté-ci, il y a cette vallée dont votre hôte vous a rapporté tous les dangers qu'on y courait, et de l'autre le chemin qui vous mènera sain et sauf à bon port, si vous le voulez. Ayez donc pitié de vous-même, car si vous mettez le pied dans ce vallon, c'en est fait de vous ; si vous allez par là, je ne ferai pas un pas de plus avec vous car je ne suivrai jamais, fût-ce mon meilleur ami,[p.274] là d'où je penserais ne pas pouvoir revenir. En revanche, si vous prenez cette autre voie qui, elle, est sans danger, je vous conduirai où vous voulez aller, et vous y arriverez sans encombre. – Il n'en est pas question. Certes, je tiens à ma vie encore plus que toi, mais je passerais pour un lâche qui a refusé le combat. – Ah ! seigneur, je suis prêt à vous jurer sur les reliques de cette chapelle que je ne le dirai à personne.

17        – Je suis sûr que tu ferais attention à ne rien rapporter qui risquerait d'entacher mon honneur. Mais si toi tu gardais le silence, je ne pourrais en faire autant, puisque je devrai tout raconter au roi Arthur et à sa maison, à moins de me parjurer. Un homme exemplaire doit craindre, plus que la mort, de commettre un acte déloyal. Or, en me parjurant en toute connaissance de cause, je me mettrais dans ce mauvais cas. Pour éviter de le faire, je dirai donc la vérité ; et comme, à éviter l'aventure de la vallée, je serais déshonoré, j'irai, au contraire, aussi loin que je pourrai. Attends-moi ici, un moment, s'il te plaît, pour savoir quel sort sera le mien. Dès que tu auras appris si on m'a retenu ou si j'en suis réchappé, retourne prévenir ma cousine de ce qui me sera arrivé."

18        Le jeune homme lui promet de patienter autant qu'il pourra, car il préférerait ne pas le quitter. Le duc s'éloigne donc par le chemin de gauche qui desservait la vallée.

          Avant de raconter la suite de ses aventures,[p.275] le conte expose brièvement ce qu'était cette vallée, pourquoi elle portait deux noms et pourquoi les chevaliers qui y entraient n'en ressortaient pas.

XXII
Description de la Vallée sans retour
 

1         La vallée était dite "sans retour", parce qu'aucun chevalier n'en revenait ; mais on l'appelait aussi "Vallée des faux Amants" parce qu'y étaient retenus les amoureux qui, de quelque manière que ce soit, fût-ce seulement en pensée, s'étaient mis en tort avec leur amie. Voici comment c'était arrivé.

          On sait que Morgue, la sœur du roi Arthur, était la plus experte des femmes en matière de sortilèges et de maléfices ; elle s'adonnait à cette science avec tant de passion qu'elle en vint à vivre à l'écart des hommes et à hanter, jour et nuit, la solitude des forêts profondes, si bien que les gens superstitieux - il n'en manquait pas en ce temps-là ! - ne parlaient pas d'elle comme d'une femme, mais comme d'un être divin : "la déesse Morgue", comme ils disaient.

2         Au temps où les aventures commencèrent, elle s'était éprise d'un chevalier : il n'y avait plus que lui qui comptait pour elle et elle s'imaginait que lui aussi l'aimait plus que tout au monde. En réalité, sa préférence allait à une autre demoiselle, remarquable par sa beauté, mais à qui il ne trouvait ni le lieu, ni l'occasion de parler aussi souvent qu'il l'aurait désiré,[p.276] parce que celle qu'il craignait plus qu'il ne l'aimait ne lui permettait guère de s'éloigner d'elle. Un jour, le chevalier et son amie s'étaient donné rendez-vous dans cette vallée qui était un vrai paradis, et ils furent dénoncés à Morgue qui les faisait surveiller de près ; elle réussit à les prendre sur le fait et en fut si bouleversée qu'elle faillit perdre la raison.

3         Elle jeta aussitôt un sort sur la vallée : tout chevalier qui y pénétrait serait empêché d'en sortir pour peu qu'il ait commis une faute, en acte ou en intention, envers son amie, et tous ces "faux amants" devraient rester là jusqu'à la venue de celui qui n'aurait rien à se reprocher, de fait, de pensée, ni de désir. Elle alla plus loin avec son ami, en le vouant, lui aussi, à ne pas sortir de la vallée, comme tous ceux qui y entreraient après lui ; enfin, elle renchérit de cruauté avec la demoiselle qu'elle fit jeter dans une geôle où la magie lui donnait sans cesse, de jour comme de nuit, l'impression d'être prise dans un bloc de glace des pieds à la taille et d'avoir le haut du corps en train de brûler dans les flammes.

4         Les sorts jetés sur la vallée avaient assez de force pour y retenir tous ceux qui étaient amoureux au moment où ils y entraient, ou qui l'avaient été auparavant - et cela durait depuis dix-sept ans.[p.277] En revanche, ceux qui n'avaient pas connu l'amour pouvaient s'en aller sans encombre. Vous avez remarqué que Morgue avait fixé un terme aux sorts qu'elle avait jetés sur le lieu : le jour où se présenterait un chevalier irréprochable en amour ; or, elle ne croyait pas qu'il en existât un seul : elle avait donc mis cette condition parce qu'elle voulait s'assurer que son ami resterait à jamais emprisonné auprès d'elle.

          Cette mauvaise coutume était partout si connue que la vallée était devenue un objet de crainte. Tous les chevaliers l'évitaient ; même les meilleurs n'osaient s'y risquer.

5         Large et profonde, la vallée était dominée, tout du long, par de hautes collines ; une herbe verte, drue et bien venue en tapissait le fond où, juste en son milieu, jaillissait une belle source à l'eau pure. Un grand chemin empierré la traversait d'une extrémité à l'autre. Enfin, le lieu était enfermé à l'intérieur d'une muraille magique qui en faisait le tour et dont la matière était aussi subtile que celle de l'air : on pouvait y entrer sans difficulté,[p.278] mais une fois à l'intérieur, on ne pouvait plus retrouver le passage que l'on avait emprunté, ni ressortir. Le jour où le duc s'y engagea, il y avait là, tous bien comptés, deux cent cinquante trois chevaliers, originaires de nombreux pays.

6         Ils vivaient dans de très belles demeures qui étaient mises à leur disposition ; à la limite de l'enceinte, une chapelle leur permettait d'entendre la messe tous les jours : Morgue l'avait fait édifier de telle manière que le prêtre s'y trouvait à l'extérieur de la muraille et l'assistance à l'intérieur. Certains menaient là une vie très agréable, alors qu'elle pesait beaucoup à d'autres. Au nombre des premiers, ceux qui avaient pu y faire venir leur amie et y vivaient avec elle, ou ceux qui avaient la compagnie d'un écuyer. Mais beaucoup d'autres ne s'étaient pas habitués : le chagrin, la longueur de la réclusion ou d'autres maux avaient causé leur mort.

7         Si arrivait dans la vallée une demoiselle qui avait été une amoureuse exemplaire et sans reproche, celles qui s'y trouvaient déjà n'étaient pas pour autant obligées de s'en aller, ni de rester : elles demeuraient maîtresses de leurs mouvements. Mais tel n'était pas le sort réservé aux écuyers : s'ils avaient quelque chose à se reprocher en amour, ils devaient rester jusqu'à leur mort ou jusqu'à la délivrance de leurs maîtres ; alors que, s'ils n'avaient jamais été amoureux, ils étaient libres de partir ou de rester. Des uns et des autres, beaucoup étaient venus là par attachement à leurs seigneurs.

8         Pour une prison, la vie y était plutôt douce :[p.279] on y mangeait et buvait bien ; promenade dans les prés, parties de tric-trac et d'échecs ; toute la journée, danses et rondes ; on faisait de la musique : vielle, harpe et autres instruments.

          Vous savez maintenant ce qu'il en était de cette vallée et par quelle aventure elle devint une prison pour tous ceux qui y entraient. Le temps est venu maintenant de raconter ce qui advint au duc quand il y eut pénétré.

XXIII
Le duc de Clarence retenu prisonnier dans la Vallée
 

1         Laissant le jeune homme à la chapelle, il commença de descendre la colline à pied car elle était trop escarpée pour un cheval déjà épuisé. Comme il hésitait à le fatiguer davantage, au risque de le blesser, et qu'il fallait passer par cette longue pente peu praticable, il mit pied à terre et tira l'animal après lui. Une fois arrivé en bas, tout ce qu'il vit fut comme un épais anneau de fumée qui entourait le centre de la vallée : c'était le mur d'air.

2         Enfourchant à nouveau son cheval, il y va tout droit et, sans rien comprendre à ce mystère, il traverse l'"enceinte" : bientôt de fort belles maisons s'offrent à sa vue, à droite et à gauche du chemin qu'il suit ; mais, très vite, il ne distingue plus l'entrée par où il est passé et il a l'impression qu'un très haut mur lui frôle le dos ; deux autres, tout aussi élevés, le serrent de si près qu'il ne peut, ni s'écarter de sa voie, ni faire demi-tour.

3         [p.280] Il continue d'avancer jusqu'au moment où il arrive à une porte trop basse et trop étroite pour un cheval, et où il doit donc à nouveau mettre pied à terre et abandonner sa monture. Après avoir ôté de son cou la courroie de son écu, il le tient de façon à s'en protéger la tête, se débarrasse de sa lance et dégaine son épée ; puis, il franchit le seuil en baissant la tête, l'épée à la main. Devant lui, s'ouvrait une longue allée étroite où on y voyait mal ; avançant encore, il ne tarde pas à distinguer deux énormes dragons dont les gueules vomissaient feu et flammes. Ils étaient attachés par le cou à deux chaînes scellées au mur, l'une à droite, l'autre à gauche.

4         "Des bêtes sauvages et redoutables !" se dit-il : mais, en se retournant, il constate que la porte qu'il venait de trouver ouverte s'était refermée derrière lui et qu'il va devoir passer entre les deux dragons. Ce n'est pas cela qui le fera renoncer, pense-t-il, et il avance toujours. Quand il arrive à leur portée, les deux animaux se ruent sur lui avec impétuosité : d'un coup de dents et de griffes, l'un fend l'écu qu'il tendait pour se protéger et l'autre fait sauter le maillage serré de son haubert : Galescalain sent les griffes s'enfoncer dans sa chair jusqu'à l'os.

5         Bien que sérieusement blessé, il fait mieux que se défendre, ripostant à grands coups d'épée qu'il leur assène sur la tête et les oreilles.[p.281] Mais il a beau faire, ils ne semblent pas s'en porter plus mal. Enfin, il parvient à leur échapper en se glissant entre eux d'un mouvement rapide. Quand ils le voient hors de leur portée, les deux dragons reviennent à leur place en léchant leurs blessures et se recouchent, la crête basse. Surpris de se retrouver là, le duc se secoue pour faire tomber les flammèches dont tout son corps était couvert.

6         Après avoir franchi une seconde porte, il continue son chemin jusqu'à une large rivière torrentueuse. C'est un nouveau mystère pour lui : "Que Dieu ait pitié de moi ! Je n'avais pas remarqué qu'il y eût un cours d'eau si important au fond de cette vallée, et je ne croyais pas que c'était possible." Une longue planche étroite servait de pont pour traverser, et il était obligé de l'emprunter, en l'absence de tout autre moyen de passage. Sa fragilité l'inquiète, "mais il faut bien que j'y aille", se dit-il.

7         Au moment où il va s'y engager, il voit, de l'autre côté, deux chevaliers en armes, qui se protégeaient le visage de leurs écus et tenaient leurs épées à la main : ils avaient tout l'air de vouloir l'empêcher de passer. Son étonnement et son embarras sont grands : le fait qu'ils soient deux et qu'ils aient l'avantage - considérable - d'avoir un terrain solide sous les pieds lui donne sujet de craindre ; s'ils le faisaient tomber à l'eau, il faudrait un miracle pour lui sauver la vie, car la rivière est si profonde, et le courant si bourbeux et si fort qu'y faire une chute serait comme se retrouver au fin fond d'un abîme. "Ce n'est pas cela qui me fera renoncer", se répète-t-il.

8         Il monte sur la planche, mais, à la moitié de la traversée, son pouls s'affole et il a le cœur qui bat, tant l'eau qu'il voit sous ses pieds lui fait peur - et il y avait de quoi ! Quand il arrive à portée des chevaliers, il constate qu'en fait [p.282] ils sont trois ; l'un brandit une lance dont il cherche à l'atteindre en pleine poitrine, cependant qu'un autre veut lui porter un coup d'estoc et que le dernier le frappe de taille au sommet du crâne. Chancelant brutalement, il perd l'équilibre et tombe à plat dans l'eau. "Je vais me noyer", pense-t-il, croyant déjà sentir les affres de la mort.

9         Il souffrait tellement qu'il aurait préféré que c'en fût fini de lui, et cela dura longtemps, jusqu'au moment où, quasi inconscient, il eut l'impression qu'on le tirait hors de l'eau avec des crochets de fer. Quand il ouvrit les yeux, il vit qu'il était au milieu d'un vaste pré ; un grand chevalier, armé de pied en cap, s'avançait vers lui : "Vous êtes mort, si vous ne vous défendez pas !" lui crie ce nouvel adversaire. Le duc se sentait si faible et si étourdi qu'il eut bien du mal à se redresser sur les genoux ; tandis qu'il se relève, le chevalier arrive sur lui, une lourde hache à la main, et avec toute la force et la brutalité dont il était capable, l'abat sur le sommet de son heaume : Galescalain retombe sur les mains, à ce point assommé qu'il ne sait même plus s'il est encore en vie

10        Le chevalier se précipite, se jette sur lui et lui arrache son heaume : "Constituez-vous prisonnier, ou je vous coupe la tête sur l'heure !", s'écrie-t-il. Malgré les coups et la douleur qu'ils lui causent, le duc ne peut s'y résigner ; mais il tombe dans un évanouissement si profond qu'on le dirait mort. Sans attendre davantage, quatre sergents se saisissent de lui et après lui avoir, bon gré, mal gré, retiré ses armes et se les être partagées, ils le transportent à bras d'hommes dans un magnifique jardin où étaient réunis une foule de chevaliers.

11        Quand ceux-ci voient qu'on l'emmène de cette manière,[p.283] ils demandent aux sergents s'il était mort. "Avec tout ce qu'il a subi, il s'en faut de peu !", font-ils. Emus de compassion, tous pleurent à chaudes larmes : "Maudite soit l'heure où pareille coutume a été instaurée !", s'exclament-ils.

          Cependant, le duc revint rapidement à lui, non sans pousser force gémissements de souffrance. Les chevaliers firent tout leur possible pour le réconforter, en lui disant qu'il devait se consoler à constater le nombre et la valeur de ceux qui l'avaient précédé en ce lieu.

12        Lorsqu'il eut repris tous ses esprits, on lui demanda qui il était ; il se nomma et précisa qu'il faisait partie de la cour du roi Arthur et qu'il était compagnon de la Table Ronde. Trois de ceux qui se trouvaient là étaient, eux aussi, des compagnons du roi : Aiglin des Vaux, Gaheris de Karaheu et Hedin le Beau ; ils reconnurent le duc à son nom et se précipitèrent vers lui, à nouveau émus aux larmes : "Quel malheur, Galescalain ! s'exclama Hedin ; et pas seulement pour vous, mais pour mes autres compagnons qui ne seront pas épargnés. Ah ! si monseigneur Gauvain avait vent de cette aventure, quelle peine il en aurait !"

13        Si ses trois compagnons manifestent un profond chagrin, lui même, quand il les a reconnus à son tour, est partagé entre tristesse et joie : tristesse de les voir, comme lui, retenus prisonniers sans espoir de délivrance ; joie de les retrouver sains et saufs, alors qu'à la cour du roi Arthur, tous les croyaient morts. Ils lui demandèrent [p.284] ce qui l'avait amené par là et il leur raconta l'enlèvement de Gauvain par un chevalier et comment il était parti à sa recherche en compagnie d'Yvain. Le sort de Gauvain les émut de pitié ; aucun d'eux ne put retenir ses larmes et ils ne cachèrent pas qu'à leurs yeux c'en était fini de la joie de la Table Ronde et de la gloire de la maison du roi.

14        Aux pleurs et aux plaintes sur le sort de Gauvain, succèdent les explications qu'ils donnent à Galescalain sur la Vallée : si tous les chevaliers sont incapables d'en sortir, malgré toute leur prouesse aux armes, c'est parce qu'aucun d'eux n'a été un amoureux sans reproche. Ce à quoi il répond que, s'il avait été au courant, il n'y aurait jamais mis les pieds, car il savait bien qu'on ne pouvait pas aimer de façon à la fois durable et parfaite, à la fois dans ses actes et dans ses pensées.

          Le conte s'arrête ici de parler de la Vallée et de ceux qui y vivent ; il y reviendra en temps et lieu, mais, pour le moment, il retourne à Lancelot.

XXIV
Lancelot délivre les prisonniers de la Vallée.
Enlèvement et séquestration de Lancelot par Morgue
 
 

1         Grands furent la joie et les honneurs qu'on lui fit dans Escalon l'Enténébré où il conquit la gloire en accomplissant l'exploit de chasser les ténèbres qui régnaient à l'intérieur de l'église et de l'enceinte et en y ramenant la lumière. [p.285] Le lendemain matin, après avoir entendu la messe, il partit avec monseigneur Yvain et la demoiselle qui leur fit prendre un chemin menant directement à la Vallée des Faux Amants. D'après le conte, ils rencontrèrent par hasard le vavasseur chez qui Galescalain avait passé la nuit et il leur dit tout ce qu'il savait.

2         Dès qu'ils l'eurent quitté, ils forcèrent l'allure, car ils étaient impatients de rattraper le duc ; en cours d'après-midi, ils arrivèrent à la chapelle où le chemin bifurquait et y trouvèrent l'écuyer qui attendait le retour de son maître ; il leur apprit que celui-ci était parti seul, et à quelle heure. La nouvelle les surprit et leur fit d'autant plus regretter de n'avoir pas pu le rejoindre avant.

3         Lancelot lui demanda aussi d'où ils étaient venus. "Nous avons fait deux longues étapes ensemble", répondit l'écuyer. La demoiselle et lui ne manquèrent pas non plus de se reconnaître, et avec beaucoup de plaisir. "Qu'allez-vous faire à propos du duc, chers seigneurs ? interrogea le jeune homme. Iriez-vous contourner la vallée et partir sans savoir ce qui lui est arrivé ? Lui ne vous aurait pas laissés là, même au risque de sa vie. – Il n'est pas question pour nous de l'abandonner, par Dieu, fait Lancelot. Nous allons prendre le même chemin que lui et nous verrons bien ce qui empêche tous les chevaliers de revenir."

4         Il prend donc le chemin qui va à gauche, suivi de monseigneur Yvain et de la demoiselle qui était décidée à faire l'impossible pour que la gloire de l'aventure revienne à Lancelot. Quand ils furent arrivés au mur de fumée, elle lui conseilla de ne pas se risquer : ce serait s'exposer à la honte d'un échec, puisque plusieurs de ses compagnons n'avaient pas réussi [p.286] et qu'assurément on avait là une des entreprises les plus difficiles de tout le royaume d'Arthur, étant donné que, de tous ceux qui s'y étaient lancés, aucun n'était revenu. "Choisissez donc, ajouta-t-elle en se tournant vers monseigneur Yvain : si vous voulez tenter votre chance en premier, Lancelot se chargera de l'aventure suivante, et vice versa."

5         Craignant fort que la demoiselle n'ait parlé que pour le mettre à l'épreuve et qu'elle ne lui impute à lâcheté son refus, il déclara qu'il s'essaierait volontiers à cette première épreuve ; quant à Lancelot, il n'osa pas non plus la contredire, parce qu'il avait peur qu'elle ne le blâme, comme la fois où il s'était targué d'accomplir toutes les aventures qui se trouveraient sur sa route, si pénibles soient-elles.

6         Et c'est donc monseigneur Yvain qui franchit la porte. "Attendez-moi un moment, dit la demoiselle à Lancelot. Je reviendrai vous apporter des nouvelles, bonnes ou mauvaises. Ce ne sera pas long." Et elle suit Yvain pour voir ce qu'il fera.

          [p.287] Les choses se passèrent exactement comme pour le duc, jusqu'au moment où elle vit les sergents lui retirer ses armes et le transporter là où Galescalain se trouvait avec les autres. Et tous, à nouveau, de laisser éclater leur douleur.

7         Elle fait donc demi-tour et, dès qu'elle est à portée de voix de Lancelot, l'interpelle : "Eh bien, noble chevalier, vous allez voir quel grand honneur vous est réservé car, j'en atteste Dieu, le jour est venu - le cœur me le dit - où vous délivrerez tous ceux qu'une mauvaise coutume retient prisonniers dans cette vallée. Mais ce n'est pas grâce à votre valeur aux armes que vous y parviendrez, car ce n'est pas cette sorte de prouesse qui vous permettra d'avoir le dessus. – Qu'entendez-vous par là, demoiselle ? Je suis loin de posséder, autant que je le voudrais, toutes les qualités d'un bon chevalier. – Je vais vous le dire : vous resterez là votre vie durant, s'il vous est arrivé, en acte ou en pensée, de manquer à la fidélité ou à la loyauté que vous devez à votre amie.

8         – Et si se présentait un chevalier qui soit sans reproche à cet égard, que se passerait-il, demoiselle ? répond-il en souriant. – A coup sûr, il libérerait tous ceux qui sont là, et ce ne serait pas un mince honneur, car ils sont plus de deux cents à se dire qu'ils n'en sortiront jamais. Mais ce serait trop dommage qu'un brave comme vous se retrouve en pareille prison. Je suis plutôt d'avis que vous preniez le chemin qui vous mènera à monseigneur Gauvain, car j'ai du mal à croire qu'il puisse exister un chevalier amoureux [p.288] qui ait toujours été irréprochable. – Je le saurai bientôt, et vous également, si vous me suivez."

9         Sur ce,  il  franchit  hardiment  le  mur  et  elle  le suit  craintivement - mais c'est pour lui qu'elle a peur. Avant de passer la porte basse, il descend de cheval et dépose sa lance. Dès qu'il arrive à leur niveau, les dragons se ruent sur lui. Il vise soigneusement le premier et l'atteint entre les deux yeux, mais son épée se contente de ricocher : de dépit, il va la jeter au loin de toutes ses forces quand, se disant qu'elle pourrait encore lui servir, il la remet au fourreau. Il ôte l'écu de son cou pour s'en protéger le visage, craignant de se le faire brûler par les flammes que crachaient les deux bêtes.

10        Il s'élance alors sur celui qui était le plus près, calculant le coup de pommeau qu'il allait lui porter, mais l'animal bondit et plante ses griffes dans l'écu, en vomissant feu et flammes. De sa main libre, Lancelot le plaque contre le mur proche et lui serrant la gorge entre ses poings, il lui brise la nuque à la force des bras. Celui-là mort, il s'élance aussitôt sur l'autre, comme s'il n'avait rien à craindre de lui. Quand il le voit à sa portée, le dragon l'attaque à son tour : il lui saute à la figure et Lancelot doit interposer son écu pour se protéger les yeux des flammes qui tourbillonnent en volutes épaisses et brûlantes.

11        Que dire de plus ? Il tua le second, comme il avait fait du premier, à la grande joie de la demoiselle.[p.289] Puis il rebroussa chemin pour aller récupérer sa lance et continua de suivre le chemin qui l'amena au bord de la grande rivière où la jeune fille avait vu tomber monseigneur Yvain : à ce souvenir, elle eut la peur de sa vie !

12        Arrivé là, et voyant la longue planche étroite et les trois chevaliers de l'autre côté de l'eau, Lancelot s'arrête et leur demande s'il peut passer ou non ; mais il n'obtient pas de réponse. Devant leur silence, il se dit que ce ne sont pas eux qui vont l'empêcher de traverser, si un parfait amant doit jamais y aller. Après avoir ôté l'écu de son cou, il tâte la planche du pied droit, puis s'y avance à petits pas, comme sur un sentier : aucun chevalier n'était plus agile que lui, ni n'avait le pied plus sûr.

13        A mi-parcours, il voit un des chevaliers, celui qui était armé d'une lance, se mettre en position pour le frapper en plein corps ; sans se laisser effrayer, il cale la sienne sous son aisselle et continue sa progression en tenant son écu à bout de bras. Au moment où l'arme de son adversaire va le heurter, il se campe sur ses pieds aussi solidement qu'il peut et pousse l'écu jusqu'à ce qu'elle y reste profondément enfoncée. Puis il s'en débarrasse, pour ne pas en être gêné, en le jetant à l'eau.

14        Son attaque suivante est bien préparée : il se précipite sur les trois qui l'attendent, atteint, de la sienne, le chevalier à la lance, en lui portant un coup sous le menton qui l'étend au sol, si étourdi qu'il est incapable de se relever et heurte les autres avec tant de violence qu'il les renverse et que lui-même s'affale de tout son long sur l'un d'eux.[p.290] Mais il ne fut pas long à se relever, souple et fort comme il était. D'un bond rapide, il se remet debout, se saisit de celui qu'il avait à moitié assommé en tombant, le tire jusqu'à la planche et le jette dans la rivière ; puis, l'épée au clair, il veut revenir à l'assaut contre ceux qu'il avait abattus...mais ils avaient disparu : un vrai mystère !

15        Se tournant vers la demoiselle qu'il voit toute joyeuse, il l'interroge : "Sur la foi que vous me devez et au nom de l'être qui vous est le plus cher, dites-moi où ils sont passés si vous en avez une idée. – Dieu m'en soit témoin, je l'ignore." Cette disparition irrite fort Lancelot parce qu'il craint d'avoir échoué, puisque ses adversaires se sont échappés ; aussi, reste-t-il un long moment sur place, plongé dans l'embarras. "Qu'attendez-vous ? s'enquiert la demoiselle. – Ces deux maudits lâches qui ont tourné le dos. J'ai peur qu'ils ne reviennent quand je serai parti et qu'ils ne prétendent m'avoir fait fuir.

16        – Vous êtes bien fou de le penser ! Ne vaut-il pas mieux que les aventures se dérobent devant vous plutôt que ce soit vous qui vous dérobiez devant elles ? Allez en chercher d'autres, puisque vous avez manqué celle-là ; mais je souhaiterais qu'il en fût de même pour toutes ! – Moi non, demoiselle : ce serait me ravir la gloire que vous m'avez promise."

17        Il rabat alors le gantelet gauche de son haubert et jette un coup d'œil à l'anneau qu'il portait au doigt : il n'y a plus trace du fort courant d'eau, ni de la planche sur laquelle il avait traversé. Il comprend aussitôt que ce n'avait été là qu'illusion et magie. Après avoir rajusté le gant,[p.291] il ramasse son écu qui était là, par terre, et s'avance jusqu'à l'énorme brasier qui lui barrait la route en occupant, d'un mur à l'autre, toute la largeur de la voie : sa taille et l'ardeur de ses flammes donnaient l'impression qu'il aurait réduit en cendres n'importe quoi. Un escalier en pierre de taille qui donnait accès à une salle somptueuse, située à l'étage, passait par dessus.

18        C'était un haut escalier à voûte, mais il n'avait guère plus d'un pied de large et la porte de la salle était gardée par deux chevaliers en armes. Chacun tenait à la main une lourde hache. Le premier était posté presque au pied de l'escalier et l'autre, quelques marches au dessus. La vue du feu embarrassa d'abord Lancelot, mais quand il vit que son chemin passait par l'escalier, il fut rassuré car l'obstacle à franchir ne lui parut pas très difficile. Il monte donc à la rencontre du premier chevalier.

19        A son approche, celui-ci brandit sa hache pour donner plus de force à son coup, et Lancelot feint de vouloir monter l'escalier quatre à quatre, tout en tenant son écu au dessus de sa tête pour amortir le choc. Mais le chevalier se dépêche trop : il pensait frapper son adversaire en plein sur le crâne, et il le manque ; au dernier moment, Lancelot fait un pas en arrière et la hache vient heurter l'escalier avec tant de violence qu'elle s'enfonce de plus d'un demi-pied dans la pierre de taille où elle reste fichée, malgré tous les efforts du chevalier pour l'en arracher. Lancelot en profite pour l'attaquer à l'épée : d'un coup de taille, il lui lacère en profondeur l'épaule droite et lui fait encore une estafilade à la gauche : le blessé laisse échapper sa hache et tombe évanoui dans l'escalier.

20        [p.292] Lancelot remet alors son épée au fourreau, réussit à récupérer la hache et, au moment où son adversaire s'était redressé sur les genoux et tentait de se relever pour prendre la fuite, il la brandit et lui assène, au sommet du heaume, un coup assez violent pour le faire, à nouveau, s'affaler de tout son long sur les marches, sans qu'il puisse se retenir, puisqu'il n'avait plus l'usage de ses mains.

          Dès que le second chevalier, celui qui gardait la porte, vit son camarade sur le point de tomber dans le brasier, il dévala l'escalier pour lui porter secours en l'empoignant à bras-le-corps, mais Lancelot ne lui en laissa guère le temps : il courut sur lui, la hache à la main, et lui en aurait donné un grand coup sur la tête, s'il ne s'était pas dépêché de reculer jusqu'à la porte et de l'y attendre, lui aussi hache en main.

          Quant au blessé, il tomba dans le feu de tout son long et fut bientôt mort.

21        A la vue du second chevalier posté en haut, prêt à faire face, Lancelot s'avance vers lui sans hésiter, tandis que l'autre se campe solidement sur ses pieds pour donner plus de force à son coup. Une fois à portée, chacun prépare soigneusement son action. Lancelot ôte l'écu de son cou et l'empoigne de la main droite, tout en tenant la hache de la gauche et sans quitter son adversaire des yeux ; puis, il lance l'écu droit devant lui : l'arme atteint le chevalier en plein sur le nasal de son heaume [p.293] d'où le sang se met à ruisseler. Il redouble alors son coup, à la hache cette fois, et atteint le blessé au visage, à travers le nasal : l'homme tombe à terre, inconscient.

22        Sans prendre le temps de souffler, Lancelot se précipite sur lui et lui arrache le heaume de la tête. Mais, tout à coup, la vue d'un autre chevalier qui arrivait dans la salle attira son attention : il était armé de pied en cap et portait l'épée ceinte au côté et l'écu passé au bras ; son  poing gauche serrait une courte lance à la hampe épaisse et le droit tenait une hache dont le fer aiguisé reluisait. "Que venez-vous chercher, seigneur chevalier ?" interroge Lancelot quand il le voit se présenter en semblable appareil. "A vous nuire plutôt qu'à vous plaire. – Voire !"

23        Et il se dresse à sa rencontre, hache à la main droite, écu à la gauche. Arrivé à portée, il tend celui-ci à bout de bras et la hache du chevalier, pesamment abattue, s'y enfonce jusqu'à la bosse, si profondément qu'elle y reste fichée. Lancelot, cependant, brandit la sienne à deux mains et en frappe si brutalement son adversaire qu'il le fait tomber à genoux. En se retournant, il voit que son assaillant précédent s'est remis debout et revient à la charge, tout couvert de sang comme il était : d'un coup de hache asséné sur le heaume, il fait chanceler Lancelot qui manque de tomber.

24        Tout honteux de s'être fait assommer si brutalement, celui-ci brandit à nouveau sa hache [p.294] et le coup qu'il porte en retour au chevalier témoigne de sa fureur : malgré heaume et ventaille, il lui fend le crâne jusqu'aux épaules et se retourne aussitôt avec impétuosité contre l'autre, qui lui fait face. Ils s'assènent, sur leurs heaumes, de rudes coups qui les mettent tous deux en danger.

25        Mais ceux de Lancelot étaient plus forts : l'un s'enfonça d'une paume dans le heaume du chevalier qui, assommé, se retrouva à genoux et la hache avait pénétré si avant que Lancelot ne parvint pas d'abord à la récupérer. Tous les deux se mirent alors à tirer à hue et à dia, mais c'est Lancelot qui prit le dessus : il déploya même tant d'énergie qu'il faillit, sur son élan, heurter le mur tout proche. Revenant sur ses pas et tenant la hache à deux mains, il veut en frapper le chevalier qui n'ose plus faire face et qui, dès qu'il le voit s'approcher, se réfugie tout droit dans une autre pièce. Son adversaire l'y poursuit, le serrant de si près qu'ils manquent de se retrouver tous les deux par terre.

26        Se rendant compte qu'il est incapable de résister davantage, le chevalier se dirige vers une fenêtre basse qui donnait sur une prairie [p.295] et saute. "Ce n'est pas ainsi que vous allez m'échapper !" lui crie Lancelot. Cependant, n'osant décidément plus prolonger l'affrontement, le fuyard avait pris ses jambes à son cou ; une rivière aux berges hautes et escarpées lui permet de se jeter à l'eau avant que son poursuivant ait pu le rattraper et d'atteindre l'autre rive.

27        "Seigneur chevalier, crie-t-il à son tour à Lancelot qu'il voit rester au bord de l'eau, la hache à la main, j'aurais une plus haute opinion de votre courage et de votre prouesse, si vous traversiez et veniez vous battre contre moi de ce côté. – Alors, dites-moi, en toute franchise, par où vous êtes passé pour aller si vite. – Exactement par là où vous êtes, je vous en donne ma parole d'honneur. – Je n'ai jamais vu un chevalier accomplir un exploit qui me fasse reculer : je vais donc me risquer à vous rejoindre, si vous me promettez de m'attendre. – Vous pouvez compter sur moi."

28        Au moment où il allait plonger, la demoiselle le retient par le pan de son haubert, le tire vers elle et lui dit de renoncer, sauf à vouloir se noyer. "Puisqu'il est passé là, j'aurais honte de ne pas en faire autant. Je pense même avoir un avantage sur lui, puisque j'ai vécu à l'abri de l'eau pendant toute mon enfance." Et il saute dans le courant, en armes et la hache à la main : sa traversée fut d'autant plus facile que tout cela n'était qu'illusion et magie.

29        Quand le chevalier le voit franchir la rivière et gagner tranquillement l'autre rive, il a une preuve irréfutable de son courage : ne vient-il d'accomplir ce qui avait fait reculer tous les chevaliers avant lui ? Voulant quand même le mettre encore à l'épreuve et voir comment il s'en sortira il s'avance vers lui et lui assène un rude coup de hache qui met son heaume à mal, laissant celui qui le porte à moitié assommé. Mais une fois ce coup donné,[p.296] à bout de courage, il tourne les talons et s'enfuit au plus vite, poursuivi à la même allure par Lancelot. Leur course les amène en même temps à l'intérieur d'un vaste bâtiment.

30        C'était une salle de grande dimension au milieu de laquelle on avait dressé une longue table, posée en travers. Le chevalier saute dessus mais, au moment où il allait retomber de l'autre côté, Lancelot le rattrape et l'atteint d'un coup de hache à l'épaule droite : la lame passe à travers son haubert et s'enfonce dans les chairs jusqu'à l'os. Le blessé a trop peur de mourir pour perdre du temps à gémir ; trop content s'il peut seulement en réchapper, il se précipite à toutes jambes et aboutit dans un jardin où on avait dressé une tente, aussi belle que luxueuse. Il s'y rue, Lancelot sur ses talons. Il y avait là une foule de demoiselles et de chevaliers, assis à leurs côtés. Et au milieu de la tente, un grand lit de bois somptueusement garni s'offrait à la vue ; une femme endormie y était allongée : c'était Morgue, la magicienne.

31        Arrivé là au pas de course, le chevalier se jette sous le lit, tant il avait peur de Lancelot, lequel, ne voulant pas rester coincé avec lui, empoigne le meuble - sans s'apercevoir qu'une dame ou demoiselle y était couchée - et le tire si brutalement qu'il le renverse sens dessus dessous. Quand la dormeuse se réveilla, tombée sous le lit, elle poussa un cri qui fit se retourner Lancelot. Surpris d'entendre une voix de femme, et honteux de ce qu'il a fait, il remet le lit dans le bon sens ; mais, voyant celui qu'il poursuivait en profiter pour s'enfuir à vive allure, il lui court après, suivi par tous ceux qui se trouvaient là, curieux de voir la suite des événements.[p.297] La course du chevalier le ramena dans la salle où se trouvait la longue table, talonné par un Lancelot qui n'avait que trop de raisons de lui en vouloir.

32        Bien qu'affaibli par la perte de sang, il voulut sauter par dessus la table, mais Lancelot était déjà dans son dos : d'un coup de hache, il lui tranche la cuisse gauche et le fait s'écrouler de l'autre côté. Son vainqueur ne s'estime pas satisfait pour autant ; d'un bond, il le rejoint, le trouve sans connaissance et, d'un second coup de hache, lui fait voler la tête ; puis, la prenant, encore coiffée du heaume, il l'apporte tout droit dans la tente de Morgue, où il entre, son trophée à la main droite. Chevaliers et demoiselles le regardent bouche bée, cependant que la magicienne poussait force gémissements parce qu'elle s'était fait mal en tombant du lit.

33        Ses plaintes firent comprendre à Lancelot que c'était sur elle qu'il avait renversé le lit ; dans son embarras, il ose à peine la regarder, car peu de chevaliers, autant que lui, se faisaient scrupule de causer quelque tort ou mal que ce soit à dame ou demoiselle. "Dame, dit-il en s'agenouillant devant elle et en lui présentant la tête, je viens réparer le forfait que ce chevalier m'a fait commettre [p.298] en se cachant sous le lit." A cette vue, Morgue jette un cri de terreur, et une demoiselle, l'amie du chevalier mort, se précipite sur Lancelot en poussant des cris de folle : brandissant à deux mains un épieu, elle l'en frappe, de toutes ses forces, entre les épaules : le fer fausse les mailles du haubert et s'enfonce en pleine chair : un sang rouge jaillit et ruisselle tout le long de son dos.

34        Sous le coup, Lancelot se relève en un éclair et du même mouvement, met la main à l'épée qu'il s'empresse de rengainer quand, à sa grande surprise, il constate qu'il a affaire à une jeune fille, laquelle jure tout ce qu'elle sait que rien ni personne ne l'empêchera de le tuer, à moins qu'il ne la devance, "car je me refuse à vivre après celui que j'ai aimé plus que tout, et que vous avez tué comme le traître que vous êtes. – Aucune demoiselle digne de ce nom n'aurait dû l'aimer, Dieu m'en soit témoin ! Grand et beau, ça, il l'était ! Mais je n'ai jamais vu plus couard ni plus lâche !" Ces mots la rendent quasi folle de douleur ; elle se précipite à nouveau sur lui, mais il l'évite, d'un pas de côté, la ceinture et lui arrache l'épieu des mains.

35        C'est alors qu'un serviteur vint apporter à Morgue [p.299] une nouvelle qu'il qualifia d'"étrange". "De quoi s'agit-il ? Parle vite. – Les sortilèges ont cessé d'agir, dame ; les murs sont abattus ; de l'autre côté de la porte, il y a déjà une centaine de chevaliers, des prisonniers de longue date. – Comment est-ce arrivé ? Qui a réussi cela ? – Ce chevalier, dit-il en montrant Lancelot ; jamais un autre n'a fait autant d'exploits que lui en ce jour." Comme il finissait de parler, arriva l'ami de Morgue, celui pour qui elle avait mis sa magie en œuvre dans la Vallée.

36        Il s'empresse de saluer Lancelot : "Soyez le bienvenu, seigneur, comme le plus beau fleuron de la chevalerie", fait-il en se laissant tomber à ses pieds. "Malvenu, au contraire, réplique Morgue, pour tout le mal qu'il nous a fait ! – Que dites-vous là, dame ?" intervient la demoiselle qui avait suivi Lancelot. "C'est le meilleur chevalier, le plus digne de confiance qui naquit jamais de femme. Et en plus, la loyauté même en amour : il vient d'en faire la preuve, vous ne pouvez le nier. – Certes, c'est tout à son honneur et son amie a tout sujet de s'en réjouir ; mais c'est peu de chose en comparaison du tort causé à toutes ces belles et bonnes amoureuses qui ont longtemps pu jouir, tout leur saoul, de la présence de leurs amis, puisqu'ils ne pouvaient partir d'ici.

37        Un fois qu'ils seront dehors, la situation va beaucoup changer ; c'en sera fini des longs moments passés ensemble. Cela dit, ce chevalier a bien mérité d'être estimé et honoré partout en ce monde : c'est un modèle de fidélité et de loyauté, et son amie, s'il en a une, peut se targuer d'être [p.300] la mieux aimée de toutes les femmes. Je n'imaginais pas rencontrer un amoureux qui eût toujours été irréprochable. Que Dieu le garde tel qu'il est aujourd'hui !"

38        Sur ces mots, elle se lève, toute souriante, lui réservant un courtois accueil.

          Monseigneur Yvain entre alors dans la salle avec les autres compagnons du roi Arthur et une foule de chevaliers qui avaient été retenus prisonniers depuis longtemps. Dès qu'ils l'aperçurent, tous ceux qui connaissaient Lancelot coururent à lui, bras ouverts, dans leur joie de fêter à la fois un camarade et un libérateur. Morgue le fit désarmer et quand elle apprit de qui il s'agissait, elle soupçonna aussitôt qu'il était amoureux de la reine à qui elle décida de jouer un mauvais tour : son dessein était de faire obstacle à leurs désirs - si elle l'aimait autant que lui -, car elle ne détestait personne plus que Guenièvre.

39        L'origine de cette haine qui séparait les deux femmes était la suivante. Vous devez savoir que Morgue est la fille du duc de Tintagel et de sa femme Ygerne qui devint ensuite l'épouse d'Uter et reine de Bretagne. Or, du vivant de son premier mari, Ygerne avait conçu un enfant - Arthur - qui, une ruse de Merlin aidant, avait été engendré par Uter. Quand elle vint vivre avec son second mari, elle amena sa fille Morgue avec elle ; mais un fils que le duc avait eu avant de la connaître resta dans le duché. Le duc était un homme très laid : sa fille avait donc de qui tenir ! De surcroît, dès qu'elle fut en âge, elle s'adonna à une luxure effrénée : on lui aurait vainement cherché une rivale en ce domaine !

40        Peu après son mariage, le roi Arthur avait, au nombre des chevaliers de sa maison, un neveu de son épouse qui s'appelait [p.301] Guiamor de Tarmélide, un bel homme et un vrai preux ! Morgue, qui était alors une des suivantes de la reine, en devint si passionnément amoureuse qu'elle ne pouvait plus se passer de lui. Guenièvre fut avertie d'un de leurs rendez-vous galants ; elle les faisait surveiller de près car elle aurait aimé empêcher la jeune fille de faire des bêtises, d'abord pour préserver l'honneur du roi et celui de Guiamor, et aussi parce que c'était son intérêt : elle savait que, sinon, Arthur lui en aurait voulu. Elle réussit si bien à les prendre sur le fait que Morgue ne put s'en défendre.

41        Guenièvre prit Guiamor à part et lui dit que, si le roi venait à apprendre ce qui s'était passé, il était un homme mort ; bref, à force de prières et de menaces, elle le persuada de rompre avec Morgue, ce qu'il fit sans beaucoup de peine, car il ne l'aimait pas assez pour qu'elle lui manque vraiment. Lorsque celle-ci comprit que son amant l'avait abandonnée sur les objurgations de la reine, elle en éprouva un profond chagrin, d'autant plus qu'elle se trouvait enceinte de lui ; quand elle vit qu'il était définitivement perdu pour elle, elle décida de s'enfuir et de se mettre à la recherche de Merlin, si longue que dût être sa quête, parce qu'elle pensait qu'il était le seul à pouvoir apporter un remède à sa peine.

42        Elle partit en emmenant beaucoup d'argent dans ses bagages et accompagnée d'une nombreuse escorte. Quand elle eut trouvé Merlin, elle fit sa connaissance, sut se faire éperdument aimer de lui et c'est ainsi qu'il lui apprit tous les sortilèges et maléfices dont elle fit ensuite usage. Elle demeura longtemps en sa compagnie, cependant que grandissait l'enfant qu'elle avait eu de Guiamor et qui allait devenir un très valeureux chevalier.

          Voilà pourquoi elle voua à Guenièvre une haine qui devait durer toute sa vie. Quand elle vit Lancelot, elle se dit [p.302] qu'en se servant de lui, elle pourrait causer à la reine le plus grand de tous les chagrins : elle était en effet persuadée qu'il était aimé d'elle parce qu'on l'avait vu accomplir en son honneur plus d'exploits qu'un chevalier n'en avait jamais faits pour une dame.

43        Mais, pour qu'il ne comprenne pas ce qu'elle a en tête, elle a soin de composer son visage. Elle ordonne qu'on l'aide à se désarmer et, quand il proteste qu'une longue chevauchée l'attend, elle jure qu'il doit rester au moins jusqu'au lendemain matin, car elle veut donner une grande fête en son honneur. "Aussitôt que vous aurez quitté la vallée, toutes ces belles demeures s'écrouleront et disparaîtront. Aucun chevalier n'aura plus où s'y héberger et le lieu redeviendra vide et désert, comme il l'était auparavant. Tous ceux qui y sont encore se trouveraient bien dépourvus s'ils n'avaient plus où se loger ce soir."

44        Il finit par céder à ses prières. Tous se réjouissent et lui font fête ; quant à Morgue, plus elle le regarde, plus elle estime qu'il en vaut la peine. Mais, avant d'accepter de rester, il lui avait fait jurer de laisser partir tous les chevaliers qui le voudront et, mieux, de leur restituer les armes et les chevaux qu'ils avaient avec eux le jour de leur arrivée. Dans l'attente du lendemain, la liesse est générale.

          Inutile, enfin, de parler de la somptuosité du festin, on se serait cru dans la ville la plus opulente au monde.

45        Quand il fut l'heure d'aller se coucher, on fit les lits,[p.303] et ceux qui étaient destinés à Lancelot, à monseigneur Yvain et, à côté de lui, au duc de Clarence, ainsi qu'aux trois autres chevaliers de la maison du roi, se distinguaient par leur luxe. Morgue demanda alors à Lancelot et à ses compagnons de route où ils se rendaient et, quand elle sut ce qui était arrivé à monseigneur Gauvain, elle en montra beaucoup de tristesse : "Si le chevalier qui le détient prisonnier vous avait à sa place, déclara-t-elle à Lancelot, et s'il vous connaissait comme moi, cette nuit, vous seriez logé à mauvaise enseigne - et vous n'auriez que ce que vous méritez."

46        S'il arrive jusque là, peut-être en effet deviendra-t-il son prisonnier, répond-il. "Mais que lui ai-je fait pour qu'il veuille me tuer si je tombais entre ses mains ?  Vous lui avez tué son neveu - ce chevalier dont vous m'avez apporté la tête tout à l'heure. – Dieu ! que cela me fait plaisir ! C'est un début de vengeance pour monseigneur Gauvain. Tout ce que je souhaite maintenant, c'est de retrouver son ravisseur en un lieu où je n'aurais que lui à craindre." Ce souhait suscita le rire de Morgue.

47        Sur ce, elle se retira comme si elle allait se coucher, mais, en réalité, elle ne le fit qu'après avoir mis son dessein à exécution. Quand elle crut Lancelot endormi, elle vint lui passer, à un doigt de la main droite, un anneau dont la vertu faisait qu'une personne endormie à qui on le mettait ne se réveillait plus tant qu'elle le portait. Après quoi, elle se coucha et dormit un moment ; puis, s'étant relevée, elle revint au lit du chevalier, ordonna à quatre de ses serviteurs, d'enrouler une courtepointe autour de lui et de le transporter dehors dans la prairie ; là, on l'installa sur un brancard porté par deux chevaux très rapides et robustes qui partirent à vive allure ;[p.304] Morgue et son ami étaient du voyage.

48        C'est ainsi qu'on l'emmena au fin fond d'une forêt où la magicienne possédait une très belle et riche demeure qui était loin de tout. Au matin, on le descendit dans un cachot souterrain où on le laissa.

          Le conte s'arrête ici de parler de Lancelot et de Morgue ; il revient à monseigneur Yvain et aux autres chevaliers qui, eux, étaient encore dans la Vallée.

XXV
Les prisonniers libérés se mettent en quête de Gauvain
 

1         Le matin venu, tous se retrouvèrent en plein air, au milieu d'un pré. Monseigneur Yvain et le duc de Clarence furent d'abord très surpris de ne pas voir Lancelot, mais quand ils constatèrent que Morgue était partie en cachette, ils comprirent qu'elle l'avait enlevé. Ce fut un concert de lamentations et de gémissements : leur joie d'avoir été délivrés était gâchée parce qu'ils craignaient de l'avoir à tout jamais perdu. La douleur d'Yvain et de Galescalain surpassa encore celle des autres : c'est la libération de monseigneur Gauvain qui est compromise puisque le Sauveur des cas désespérés a disparu.

2         Au moment du départ, ils trouvèrent leurs chevaux et leurs armes qui les attendaient, tout prêts. Ils s'équipèrent donc et enfourchèrent leurs montures. C'est alors qu'Yvain prit la parole : "Seigneur, dit-il au duc, c'est vous, maintenant, qui êtes le meilleur chevalier de nous tous, ainsi que le plus avisé, et l'homme de plus haut rang. Dites-nous donc ce que vous pensez de notre grande entreprise : qu'allons-nous faire ? – Ce qui est sûr, c'est que nous avons perdu le meilleur d'entre nous. Si nous savions où il est, nous aurions eu une chance de le retrouver et de réussir à libérer monseigneur Gauvain, puisque, si quelqu'un en était capable, ç'aurait été lui ; mais, comme nous l'ignorons, c'est sans remède.

3         [p.305] Etant donné, donc, que nous ne pouvons pas compter sur lui, je serais d'avis, si vous en êtes d'accord, que nous poursuivions notre route. Et si ces chevaliers qu'il a délivrés voulaient nous accompagner, ils agiraient en hommes d'honneur. Je voudrais vraiment, si c'était possible, que nous ayons réussi à faire quelque chose avant que monseigneur le roi n'arrive là où nous allons, car je sais bien qu'il y viendra, dès qu'il sera au courant, et avec toutes les forces qu'il pourra rassembler."

4         Ils sont unanimes à approuver et à se déclarer prêts à tout faire pour secourir Gauvain, fût-ce au péril de leur vie, à la place de celui qui les avait eux-mêmes libérés de leur cruelle prison. Ils partent donc ensemble aussitôt : tous bien comptés, ils étaient deux cent cinquante- trois. Parmi eux, Quehedin le Beau promet de les faire coucher, la nuit suivante dans un magnifique château : "Nous y arriverons de belle et bonne heure, avec les plus grandes nouvelles et les plus réjouissantes qui y soient jamais parvenues !

5         Dépêche-toi d'aller à Roevent, ordonne-t-il à l'un de ses écuyers. Salue mon oncle de ma part ; préviens-le que j'arrive et que je lui amène monseigneur Yvain, le fils du roi Urien, le duc de Clarence et tous les chevaliers qui étaient prisonniers dans la Vallée des Faux Amants - il sait combien ils sont à peu près. Dis-lui surtout de nous faire bel accueil et que la fête soit à la hauteur des nouvelles que ses invités lui apportent."

6         L'écuyer part sans attendre et galope jusqu'à Roevent. L'oncle de Quehedin était au château,[p.306] occupé à jouer aux échecs avec une très belle dame assise à côté de lui, sur un lit. Stupéfait de voir arriver le jeune homme qu'il croyait toujours dans la Vallée avec son neveu, il se précipite, se jette à son cou et lui baise très doucement les lèvres avant de lui demander quelles nouvelles il a de Quehedin et de cette affreuse Vallée - maudite soit-elle ! "Excellentes, seigneur : votre neveu se porte bien et il vous fait savoir qu'il vient passer la nuit chez vous."

7         Cette annonce laisse le seigneur sans voix ; et quand il retrouve enfin la parole : "Comment est-ce Dieu possible !" s'exclame-t-il. L'écuyer lui raconte alors toute l'histoire : comment il avait vu Lancelot passer tous les obstacles en faisant force d'armes, puis comment la traîtrise de Morgue le leur avait ravi, - et la perte de ce vaillant fait grand peine au maître des lieux qui était tout ouïe. Enfin, le jeune homme dit que la Vallée est redevenue libre et que tous ceux qui en étaient prisonniers seront chez lui ce soir.

8         Du coup, le seigneur ne se tient plus de joie : il chante, il fait des bonds ; à le voir, on aurait du mal à imaginer quelqu'un de plus content. Mais la nouvelle est loin de procurer le même plaisir à la dame qui se trouvait avec lui ; elle en est, au contraire, bouleversée au point qu'elle s'effondre sur le lit, plongée dans un si profond évanouissement qu'on la croit morte. Le châtelain en personne s'empresse auprès d'elle, essayant de la faire s'asseoir ; quand elle eut repris conscience, sa première parole fut : "Ah ! Lancelot du Lac ! Que Dieu ne te laisse jamais sortir de la prison où tu es ! Et si cela arrive malgré tout, puisses-tu trouver la male mort [p.307] dès ton premier combat ! Tu m'as ôté toute ma joie de vivre. Désormais, je passerai mes jours dans la douleur et dans la crainte de perdre celui dont, jusqu'à ce matin, la mort seule m'effrayait."

9         Elle continue longtemps de se plaindre et de se lamenter sur son malheur. Le seigneur, qui avait grand pitié d'elle, s'efforce, de son mieux, de la réconforter : que la Vallée se soit vidée de ses occupants n'a rien qui doive l'inquiéter dit-il. Mais c'est sans succès. Elle a les yeux rouges et les paupières gonflées de larmes ; sa voix est toute enrouée et cassée à force d'avoir crié. Et elle s'épuise en plaintes et en gémissements.

          Cependant, le soir approchait.

10        Les chevaliers amenés par Quehedin arrivèrent alors et tous les gens de Roevent qui savaient déjà qu'il n'y avait plus personne dans la Vallée des Faux Amants vinrent à leur rencontre, chantant et dansant de joie. Le seigneur s'avança jusqu'à la porte (il n'osait pas mettre le pied dehors - le conte dira plus loin pourquoi) et fit le plus joyeux accueil d'abord au duc de Clarence, puis à monseigneur Yvain et, enfin, à tous les autres.

          Les logis ne manquaient pas, plaisants, spacieux et jonchés de fraîche herbe verte, pour les nouveaux venus ; dès qu'ils eurent mis pied à terre, on emmena leurs chevaux à l'écurie - des serviteurs furent nombreux à s'en occuper.

11        Après s'être désarmés, tous les chevaliers s'assirent et s'installèrent à leur gré : ils n'avaient que l'embarras du choix. Mais la dame était toujours si affligée que leur vue lui était insupportable et qu'elle s'était enfermée dans sa chambre. Quehedin, ne la voyant pas, s'enquit d'elle et ce fut son oncle qui lui dit où elle se trouvait et lui raconta la douleur qu'elle avait montrée tout le jour. Comme il l'aimait beaucoup, il se rendit auprès d'elle, emmenant avec lui Galescalain, Yvain et une partie des autres ; on l'aurait dit plus morte que vive. "Dame, lui dit le châtelain, mon neveu vient vous voir [p.308] pour que vous vous réjouissiez de ce qu'il soit sorti, grâce à Dieu, de la cruelle prison où il était retenu.

12        – Assurément, seigneur, fait-elle en se mettant sur son séant, et d'un ton irrité, la joie que j'en ai ne va pas sans chagrin. – Sans chagrin, dame ? questionne Quehedin. Je ne pensais pas que la chance que j'ai eue puisse vous causer quelque peine. Je n'ai pas mérité cela. – Ce qui me désole, ce n'est pas votre bonne fortune, mais mon malheur : finie la joie, en ce qui me concerne, toute cette joie qui ne m'avait pas quittée depuis que je suis venue ici. – Le malheur d'une seule femme, réplique-t-il, n'est rien comparé à celui des deux cent cinquante trois chevaliers disparus. – Ils ne pouvaient guère se plaindre : s'ils étaient emprisonnés dans la Vallée, c'est qu'ils avaient des fautes à se reprocher ; ils n'avaient que ce qu'ils méritaient, et quiconque manque à la loyauté n'a pas à compter sur le secours de qui est sans reproche à cet égard."

13        Cette discussion tournant à la dispute fit rire Quehedin et tous ceux qui l'accompagnaient ; mais, à force de prières, ils persuadèrent la dame de se lever et de venir avec eux, ce qu'elle fit en s'efforçant, de son mieux, de faire bon visage, puisque se plaindre ne l'avançait à rien.

          A part elle, tous étaient au comble de la joie. Le repas fut prêt à l'heure ; les mets étaient aussi délectables que bien présentés et les convives prirent tout le temps de se restaurer. Après le dîner, le maître de céans, en homme réfléchi qu'il était, demanda au duc et à Yvain comment ils avaient été faits prisonniers dans la Vallée des Faux Amants, et ce qu'ils allaient faire quand ils étaient passés par là.

14        [p.309] Le duc - qu'Yvain laissa répondre pour eux deux - lui expliqua qu'ils ignoraient la coutume de la Vallée et qu'ils étaient en quête de Gauvain. Quand leur hôte apprit sa disparition, des larmes de compassion lui vinrent aux yeux, et celle de Lancelot lui fit aussi beaucoup de peine : il ne l'avait jamais rencontré, mais il avait si souvent entendu parler de ses exploits que c'était le chevalier au monde dont il aurait préféré faire la connaissance.

15        Pendant cette conversation, le hasard fit arriver là l'écuyer que le duc avait laissé près de la chapelle, à l'entrée de la Vallée, et la demoiselle qui y était descendue avec Yvain et Lancelot. Dès qu'on les vit, on s'élança vers eux, tout à la joie de retrouver ceux qu'on pensait avoir perdus, avant de leur demander s'ils savaient quelque chose à propos de Lancelot. "Rien de bon, fait le jeune homme. – Ce qui est sûr, seigneur, déclare la demoiselle à l'adresse d'Yvain, c'est que, pendant la nuit, Morgue l'a pris en traître et l'a fait enlever. Je dormais avec une de ses suivantes et, sitôt que j'ai compris ce qui se passait, je me suis dépêchée de me lever pour les suivre ; comme j'ai eu la chance de trouver mon palefroi sellé-bridé, j'ai galopé sur leurs traces jusqu'au jour.

16        C'est alors que Morgue s'est aperçue de ma présence... et de mon chagrin. Assurément, je lui ai fait pitié, puisqu'elle s'est approchée de moi et m'a chuchoté à l'oreille : 'Sur la foi que vous devez à ce chevalier, avez-vous un lien particulier avec lui ?'[p.310] Je lui ai répondu que non, bien sûr, mais que c'était moi qui l'avais amené dans la Vallée à cause des exploits que je lui avais vu accomplir et que j'étais fâchée qu'il n'ait pu en sortir sans mal ni honte. Et je lui ai raconté tout ce que nous lui avons vu faire, vous et moi, à Escalon l'Enténébré. A ce nom, elle s'est mise à se signer et elle m'a dit : 'Que Dieu m'aide, demoiselle, vous avez raison d'affirmer qu'il n'a pas son pareil comme chevalier ; mais, soyez tranquille : je vous garantis qu'il délivrera monseigneur Gauvain ; et n'ayez pas peur pour lui : je vous donne ma parole qu'il ne lui arrivera pas plus de mal qu'à moi. Retournez dire à ses compagnons, qui doivent s'inquiéter, de se réjouir sans arrière pensée : ils le verront d'ici demain soir à la Tour-des-Douleurs.'

17        Je lui ai répondu que j'avais si peur que je n'arrivais pas à le croire, ce qui l'a fait rire ; alors elle m'a tendu la main et m'a donné sa parole de bonne chrétienne que les choses se passeraient comme elle l'avait dit. Puis, elle m'a prise dans ses bras très affectueusement et, à force de prières, m'a convaincue de faire demi-tour. En cours de route, j'ai croisé ce jeune homme et nous sommes arrivés ici en suivant les traces de vos chevaux."

18        Ces nouvelles les réjouirent tous ; puis, on servit à manger à la demoiselle et à l'écuyer.

          Ce fut alors au tour de Galescalain d'interroger le châtelain : "Il y a une chose que nous aimerions beaucoup savoir, cher seigneur. – Et laquelle ?[p.311] – La raison pour laquelle la libération de la Vallée a fait tant de peine à cette dame. – Je vous répondrai très volontiers, et sans mentir d'un mot. Pendant près de dix ans, j'ai fait partie de la maison du roi Arthur ; je suis également compagnon de la Table Ronde et plaise à Dieu que je le reste jusqu'à ma mort ; ce qui fait que je vous connais bien, ainsi que monseigneur Yvain ici présent, à qui je suis très redevable parce qu'il a reçu, à la cuisse gauche, un coup d'épieu qui m'était destiné."

19        A cette allusion, Yvain reconnaît Keu d'Estraus. "C'est bien moi, en effet, acquiesce-t-il. – C'est un grand plaisir d'être arrivé chez vous ! Certes, nous avons eu la peur de notre vie, avec cette histoire d'épieu. Vous vous rappelez où c'était ? – Oui, très bien : chez cette Demoiselle d'Orgueil qui voulait tuer tous ceux qui se refusaient à elle, et qui faisait subir le même sort à tous ceux qui acceptaient. Et pourtant, vous avez réussi à coucher avec elle et à rester en vie : vous en avez été quitte pour la peur. J'ai souvent pensé à vous depuis : risquer votre vie pour sauver celle de vos compagnons, quelle générosité de votre part ! – Laissons cela, c'est du passé. Racontez-nous plutôt pourquoi cette dame a eu tant de chagrin.

20        – Voici ce qu'il en est. J'ai commencé d'être passionnément amoureux d'elle avant de me rendre à la cour de monseigneur le roi. Mais, malgré toutes mes prières, je n'avais rien pu obtenir, jusqu'au jour où elle m'a expliqué qu'elle ne serait jamais mienne, à moins que je ne lui accorde, à sa première demande, le don qu'elle voudrait.[p.312] Je l'aimais trop pour refuser ; je le lui ai donc promis en toute loyauté : je ne savais pas ce qu'elle avait en tête ! Après que j'eus couché avec elle, elle constata que je l'aimais plus que jamais ; mais, disait-elle, 'jusqu'à présent, c'est toujours moi qui ai fait ce que vous vouliez.' Elle m'adjura donc, sur la foi que je lui avais engagée, de m'acquitter de la promesse que je lui avais faite par serment, et j'acceptai de me plier, à mon tour, à sa volonté.

21        Elle exigea alors, sur ce serment, que je ne sorte pas d'ici tant que la Vallée des Faux Amants n'aurait pas été vidée de ses prisonniers, car elle voulait disposer de moi à son gré, comme je l'avais fait d'elle. Je n'ai pas pu refuser, puisque j'avais donné ma parole et que, Dieu le sait, j'ai toujours eu plus peur de ne pas la respecter que de mourir. Demeurer si longtemps en ce lieu m'a beaucoup coûté, et j'en aurais encore plus souffert sans l'amour que j'ai pour elle ; mais les peines qu'on supporte de bon cœur sont plus légères.

22        J'ai vécu ainsi sept ans entiers, plus autant de jours qu'il s'en est écoulé depuis le début du carême. C'est l'idée de mon départ qui la chagrine autant que vous l'avez vu : elle craint que je ne l'aime plus, parce qu'elle ne jouira plus de ma compagnie aussi souvent qu'elle en avait l'habitude. Mais moi, je suis très content de ce que Dieu vous ait amenés ici, car vous n'irez pas sans moi porter secours à monseigneur Gauvain, et il est légitime que j'y aille, par amitié pour lui d'abord et aussi pour Lancelot qui m'a libéré comme vous autres. Et je ne partirai pas sans rien : tout l'argent et tous les vivres que je pourrai rassembler ici,[p.313] à Estraus et par toute ma terre - qui est vaste - nous suivront.

23        Cette décision lui valut de chaleureux remerciements. Il manda aussitôt, par tous ses domaines, des convois de vivres et convoqua les chevaliers du voisinage qui dépendaient de lui. Le lendemain après-midi, ils étaient plus de cent, tous en armes. Un jour plus tard, après s'être restauré, tout le monde quitta Roevent. L'écuyer qui était venu avec le duc à la Vallée et la demoiselle qui avait apporté des nouvelles de Lancelot suivirent le même chemin. La troupe traversa les terres de Keu, abondamment ravitaillée par Estraus, la principale ville du pays, mais aussi par les autres cités qui étaient en nombre. La chevauchée se poursuivit tranquillement, à petite allure, jusqu'au moment où ceux qui la conduisaient annoncèrent qu'ils arriveraient à la Tour-des-Douleurs le lendemain, en fin d'après-midi.

          Ici, le conte laisse passer un certain temps avant de raconter la suite de leurs aventures et il revient à l'enlèvement de Lancelot par Morgue.

XXVI
Lancelot, libéré sur parole par Morgue (1)
 rejoint les autres quêteurs
 
 

1         Quand la magicienne et sa suite eurent amené Lancelot dans cette forêt que le conte a déjà mentionnée, elle le fit soulever du brancard tout endormi et on le descendit dans une crypte où la lumière du jour ne parvenait pas et que l'on avait creusée pour en faire un abominable cachot. Là, on profita de son sommeil pour lui ligoter les mains et les pieds et Morgue lui ôta l'anneau [p.314] qu'elle lui avait passé au doigt pour qu'il ne se réveille pas. Il ouvrit aussitôt les yeux, sans comprendre comment il était arrivé dans cet affreux et sombre endroit.

2         Il crut avoir rêvé tout ce qu'il avait vu et fait dans la Vallée des Faux Amants, et se prit à déplorer l'absence de messeigneurs Gauvain et Yvain ainsi que celle du duc de Clarence : sans doute, ces deux derniers ont-ils été pris en traître comme lui. Il ne cesse de les appeler en se lamentant et en cherchant à percer l'obscurité, mais il ne voit, ni n'entend personne. Que lui est-il arrivé ? C'est un mystère. Au bout d'un long moment, il s'entend interpeller par Morgue : "Vous voilà entre mes mains, Lancelot : dorénavant, mes désirs pourraient bien devenir des ordres.

3         – Ah ! dame, répond-il en la reconnaissant, que vous ai-je fait pour mériter pareil traitement ? – Rien du tout ! Je veux seulement pouvoir disposer de vous. – Et mes compagnons, qu'avez-vous fait d'eux ? – Ils sont sains et saufs : je les ai laissé partir, parce qu'ils ont fait ce que je leur ai demandé. Si vous voulez vous racheter par rançon, vous aussi, vous serez libre de vous en aller ; sinon, dit-elle afin de l'inquiéter davantage, vous pouvez croupir ici assez longtemps pour que l'honneur dont vous êtes en quête revienne à un autre."

4         Ces propos le bouleversent en effet : "Ne me tuez pas, dame ! Sachez que, si monseigneur Gauvain devait être sauvé par un autre que moi, et qui soit de la maison du roi Arthur, sans que je participe à sa délivrance, j'aimerais autant être mort.[p.315] Mais si je peux, de quelque manière que ce soit, racheter ma liberté, je le ferai volontiers. – Vous avez de la chance, parce que je ne vous demanderai rien d'impossible. – En ce cas, vous n'avez qu'un mot à dire. D'ailleurs, même si je n'étais pas ici votre prisonnier, il n'y a chose au monde si précieuse que je ne fusse prêt à vous donner sans discuter, si elle était en ma possession et que vous me la demandiez. – Ce que je vous demande, c'est la promesse de répondre la vérité à une question. – De grand cœur." Il tend la main pour en prêter serment, puis la retire après avoir réfléchi, et déclare qu'il ne lui confiera rien qui soit contraire à son honneur - il aimerait mieux rester son prisonnier sa vie durant.

5         "Je vais vous dire la question que je compte vous poser : vous devez me dire qui vous aimez d'amour - et je vous aurai ainsi fait avouer ce que la dame de Malehaut n'a pas réussi à apprendre de vous. – Je n'ai jamais été assez intime avec quiconque pour le mettre dans la confidence de mes amours, à supposer qu'amours il y eût, avant qu'il ne les apprenne d'abord par quelqu'un d'autre. Et si j'étais amoureux, ce n'est certes pas par moi que vous le sauriez. – Oh si ! De votre propre bouche. – Dieu m'en soit témoin, non !" Et comme elle affirme qu'il y sera forcé, il rougit de colère et s'emporte : "Vous serez morte avant, dame !"

6         Cette réplique lui montre à l'évidence son irritation. Mais elle ne fait qu'en rire et lui déclare que, dans ces conditions, il ne sortira pas de là où il est. "Eh bien, tant pis ![p.316] – Par Dieu, quelque chose de plus facile, alors : je vous laisserai sortir si vous me promettez de revenir en prison dès que vous serez parvenu à délivrer monseigneur Gauvain, à condition que vous me laissiez en gage cet anneau que vous portez au doigt. – Pour ce qui est de revenir, dame, je vous ferai toutes les promesses et tous les serments que vous voudrez, mais quant à l'anneau, il faudrait me tuer pour l'avoir."

7         Morgue pensa que ce devait être un cadeau de la reine et elle regretta de ne pas l'avoir examiné de plus près, ce qui lui aurait permis d'en être sûre. Guenièvre l'avait en effet donné à Lancelot en même temps que son amour : un mince anneau où était sertie une pierre grise, plate, qui avait pour vertu quand on la regardait, de dissiper les illusions dues à la magie.

8         Lorsque Morgue se rend compte qu'il ne voudra jamais s'en séparer, elle affirme qu'il ne tiendra pas à elle que la tentative pour délivrer monseigneur Gauvain ne soit un succès : "Je vous permettrai d'y aller à condition que vous me donniez votre parole d'honneur de chevalier de revenir vous constituer prisonnier, sitôt que vous ou quelqu'un d'autre aurez réussi ; vous ne direz à personne où vous allez, mais à mon premier message, vous ferez demi-tour et vous réintégrerez cette geôle." Après qu'il s'y est engagé, elle le fait sortir du cachot [p.317] et le force à s'alimenter avant de partir - il était si pressé qu'il commença par refuser. Après le repas, on lui apporta ses armes et on lui amena un cheval tout harnaché.

9         "Cher seigneur, lui dit-elle alors, si vous acceptiez d'assurer la protection d'une de mes suivantes, je vous la confierais pour qu'elle vous conduise à la Tour-des-Douleurs : sans guide, vous risqueriez de vous perdre à longueur de journée. Et si vous avez le courage de vous charger d'elle, faites attention de ne pas la perdre de vue." De l'entendre dire "si vous avez le courage", lui fait grand honte : "Même si on l'y détestait, je n'hésiterais pas à l'escorter au beau milieu de la cour du roi Arthur. – En ce cas, la voici." Elle avait choisi la plus belle à qui elle fit quelques recommandations avant de l'aider à se mettre en selle ; au moment du départ, elle rappela à Lancelot qu'à la première sommation de cette demoiselle, il devrait revenir, s'il voulait tenir sa parole, et il s'engagea à le faire.

10        Lancelot et la demoiselle s'en vont aussitôt ; c'est elle qui guide leur chevauchée parce qu'elle connaissait bien le chemin, pour l'avoir emprunté à de nombreuses reprises. Elle s'emploie aussi à aborder les sujets de conversation suggérés par Morgue, elle s'applique à le servir et à le flatter de son mieux, mêlant belles paroles et rires, plaisanteries et badineries. Sans oublier de se livrer à toutes les avances susceptibles, selon elle, de le séduire : elle écarte son voile pour montrer son visage et ses beaux cheveux ; de sa voix claire et bien placée, elle entonne des lais en breton (qu'elle parlait aussi bien que le français et plusieurs autres langues) et des chansons gaies et légères.

11        Enfin, elle profite de ce qu'ils arrivent en vue d'un bel endroit engageant pour lui faire remarquer :[p.318] "Voyez, seigneur chevalier, ne serait-ce pas une honte de passer par là en compagnie d'une jolie demoiselle, ou d'une dame, sans faire davantage ?" Bref, elle se donne beaucoup de mal pour l'aguicher, mais c'est peine perdue ; le désir et la volonté de l'écouter lui sont si étrangers que sa seule vue lui devient pénible et qu'il ne peut s'empêcher de lui demander si elle parle sérieusement. "On ne peut plus sérieusement, dit-elle. – Dieu m'en soit témoin, réplique-t-il, j'ignorais qu'une jeune fille pût dire de pareilles choses : elle devrait avoir honte de tenir à un chevalier qu'elle ne connaît même pas des propos que tous ses semblables rougiraient d'avoir avec elle.

12        – Que dites-vous là, seigneur ? Si un chevalier digne de ce nom profite de ce qu'il se trouve seul avec une belle demoiselle pour la prier d'amour, il n'y a là rien de déplacé. S'il s'en abstient (supposons-le timide ou distrait !), c'est à elle de l'inciter à répondre à ses désirs. Et je sais bien que, s'il refuse, loin de lui en faire honneur, on doit le mettre au ban de toutes les cours. Aussi, comme vous êtes un vaillant chevalier, et moi une belle demoiselle, et qu'il y a là un agréable endroit où nous aurons toutes nos aises, je vous en prie et j'insiste, soyez mon amant ! Sinon, je ne vous suivrai pas plus loin et, dans toutes les cours où je vous rencontrerai, je vous accuserai, à votre courte honte, de vous être dérobé.

13        – Vous ne me suivrez qu'autant qu'il vous plaira, demoiselle, vous êtes libre de vous en retourner ; mais vous n'obtiendrez jamais de moi ce que vous venez de me demander. Malgré tout et quoi que vous en disiez, je suis persuadé que vous ne parlez pas sincèrement,[p.319] car jamais une jeune fille n'a requis chose si honteuse d'un chevalier : c'est seulement pour me mettre à l'épreuve. Votre dame m'a demandé d'assurer votre protection, je ne m'en dédis pas ; mais c'est à vous de décider : si vous voulez continuer votre chemin avec moi, dites-le ; et si vous choisissez de faire demi-tour, allez-y !" Dès qu'elle a compris que toutes ses manigances sont vaines, elle se dépêche de lui répondre qu'elle ne va pas le laisser là, mais qu'elle ira en sa compagnie pour obéir à sa maîtresse.

14        Sur ce, ils poursuivent leur route ensemble, la demoiselle riant sous cape devant son refus obstiné. Après qu'ils ont chevauché longtemps en silence, elle revient à la charge : fait-il exprès de se couvrir de honte ? l'interroge-t-elle : "la coutume du royaume de Logres veut qu'un chevalier ne repousse jamais la demande d'une dame ou d'une demoiselle, s'il est en son pouvoir de la satisfaire. – Et s'il ne l'est pas, n'est-il pas quitte du déshonneur ? – Rien de plus sûr. – Alors, je peux refuser d'accéder à votre requête sans courir de risque. – Et pourquoi cela ? – Parce que je n'ai en moi, ni le désir, ni le pouvoir nécessaires. – Votre honte n'en sera que plus grande au contraire ! Fi donc ! Un chevalier se reconnaît vaincu par une demoiselle !

15        – Je montre plus de bienveillance envers vous que vous n'en avez à mon égard, répond-il, d'un air irrité :[p.320] vous cherchez à me mettre en colère, alors que je ne dis rien qui devrait vous contrarier. Savez-vous quoi ? Je vais vous donner le choix et vous déciderez ce que vous préférez : ou bien vous viendrez avec moi mais vous ne me parlerez plus de vos sottises, ou bien vous ferez demi-tour et je vous tiendrai quitte de me mener jusqu'à la Tour-des-Douleurs. – Mais pas moi, explique-t-elle ; c'est à vous de dire si, oui ou non, vous voulez de moi pour guide ; si c'est non, je reviendrai chez ma dame et je lui dirai que, si je ne me suis pas acquittée de la tâche qu'elle m'avait confiée, c'est parce que vous n'avez pas osé m'assurer votre protection jusqu'au bout."

16        Il comprenait que, s'il renonçait à l'escorter, le blâme en retomberait sur lui, mais d'un autre côté, ses propos le contrariaient tellement qu'il la trouvait insupportable. Finalement, il est trop scrupuleux et trop vertueux pour ménager sa peine, en se montrant lâche et grossier ; et il craint plus le blâme de la demoiselle, si sa protection venait à lui manquer, que ses paroles agressives, si pénibles qu'elles lui soient à entendre. Il déclare donc qu'elle peut toujours compter qu'il assurera sa sauvegarde : "Même si vous continuez de vous comporter avec moi de façon indécente, je resterai courtois avec vous."

17        Ils reprennent leur route de concert et chevauchent jusqu'en fin d'après-midi sans s'adresser la parole, sauf à propos du chemin à suivre. Comme le jour baissait, la demoiselle rompt le silence : "Il serait temps de faire étape, seigneur chevalier, et vous n'en soufflez mot. – Ce n'est pas à moi de m'en occuper, demoiselle, mais à vous : votre dame vous a chargée de me conduire là où je vais et de pourvoir à nos besoins et à nos aises. Moi, je dois assurer votre protection.[p.321] – On verra ce qu'elle vaut, réplique-t-elle. Quant à notre lieu d'hébergement pour cette nuit, celui où je pense vous mener est digne d'un roi en voyage." Cependant, la nuit était complètement tombée.

18        Ils débouchèrent alors dans de vastes et riantes prairies et poursuivirent encore un grand moment leur chevauchée au clair de lune. Ses rayons leur permirent de distinguer, tout à coup, devant eux une tente somptueuse. Quand ils se furent approchés et qu'il fut possible d'en reconnaître le travail, Lancelot reconnut que c'était celle où Morgue était étendue quand, dans la Vallée des Faux Amants, il avait poursuivi le chevalier qui s'était glissé sous le lit. Il en fait la remarque à la demoiselle qui, feignant de n'avoir rien entendu, poursuit son chemin jusqu'à l'entrée. Pas moins de sept serviteurs en sortent pour l'aider à mettre pied à terre, mais elle leur ordonne de ne pas s'occuper d'elle : "Mettez-vous plutôt au service de ce chevalier et veillez à ce qu'il soit traité avec les plus grands égards."

19        On obéit sans attendre à ses ordres : tous s'empressent à aider Lancelot à descendre de cheval, le désarment avec beaucoup d'habileté et l'installent sur un lit splendide, au milieu de la tente ; aussitôt après, un véritable festin leur fut servi. Pendant que les deux convives parlaient de choses et d'autres on vient les chercher et on les amène plus loin à l'intérieur de la tente : un des plus beaux [p.322] et des plus riches lits qui soient s'offre à la vue de Lancelot : courtepointe, draps et couvertures rivalisaient de luxe, et le chevet était orné de deux oreillers dont les taies de soie étaient richement brodées et incrustées de pierres précieuses douées de toutes sortes de vertus ; à chaque coin, il y avait un gros bouton doré plein d'un baume qui dégageait un parfum si suave et enivrant qu'on n'aurait pu trouver plus délicieux.

20        Sous ces deux magnifiques oreillers, il y en avait deux autres couverts de taies de soie blanche : ceux-là, on les utilisait pour dormir. Tel était le lit, dans toute sa magnificence.

          De l'autre côté, en face, il y avait un second lit, bas et étroit, qui ne payait vraiment pas de mine en comparaison. La demoiselle aide Lancelot à se déshabiller et le fait étendre sur le plus beau des deux. "Et vous, où couchez-vous ? lui demande-t-il. – Ne discutez pas et ne vous inquiétez pas pour moi : je ne manquerai pas d'endroits où dormir."

21        Il se met donc au lit comme elle lui avait dit de le faire, non sans laisser voir qu'il se méfie d'elle, puisqu'il garde sur lui ses braies et sa chemise ; il se contente de s'étendre parce qu'il a besoin de repos. Une fois que les serviteurs, sur l'injonction de la demoiselle, furent allés se coucher dans les cabanes de feuillage qui entouraient la tente en grand nombre, elle retourne auprès de Lancelot. Deux gros cierges allumés devant son lit répandaient une vive clarté ; elle les enlève du coffre où ils étaient placés et va les poser plus loin, par terre, pour que leur lumière n'arrive pas jusque là.[p.323] Lancelot la suivait des yeux, l'air peu décidé à s'endormir : il la vit donc ôter tous ses vêtements sauf sa chemise ;  et voilà qu'elle s'approche, soulève le drap et se glisse à côté de lui.

22        A la sentir à ses côtés, il est saisi de honte et saute hors du lit : "En voilà assez ! Vous n'avez vraiment aucune pudeur : je n'ai jamais entendu parler d'une dame ou d'une demoiselle qui ait voulu prendre de force un chevalier ! – Ah ! s'écrie-t-elle, vous reculez ! Que le diable m'emporte si vous avez jamais été  loyal  et maudite soit l'heure où vous vous êtes vanté de porter secours à monseigneur Gauvain alors qu'une seule demoiselle suffit à vous faire déserter votre lit ! Et pourtant, je suis aussi belle que vous, aussi courageuse, et plus loyale. – Vous direz ce que vous voudrez, demoiselle, mais le chevalier capable de me faire renoncer à me défendre d'une accusation de déloyauté n'a pas encore mis le pied par terre aujourd'hui. – Eh bien, on va voir ce que vaut votre défense, puisque moi, je vous accuse."

23        Mais, alors qu'elle veut l'attraper par le nez, elle manque son coup et, passant la main dans l'encolure de sa chemise, la déchire jusqu'en bas. Honteux de se trouver dans pareille situation, il la saisit à bras-le-corps et la force à s'asseoir par terre, mais sans lui faire mal. "Vous ne vous lèverez pas de là tant que vous ne m'aurez pas promis de ne plus m'importuner et d'aller coucher ailleurs que dans mon lit. – Je vais vous promettre quelque chose... que je vous dirai d'abord. – Dites, peut-être cela me conviendra-t-il.[p.324] – Je ne peux vous la dire qu'à l'oreille, car on risque de nous écouter et si vous refusiez, et que cela se sache, l'humiliation n'en serait que plus grande."

24        Lancelot se penche, mettant son oreille droite à hauteur de sa bouche. "Ah ! Dieu, murmure-t-elle en soupirant, comment le dire ?" et elle se laisse tomber en arrière si brusquement qu'il la croit évanouie. Mais comme il tourne la tête pour la regarder, elle en profite pour tendre les lèvres et l'embrasser. Exaspéré,...

25        ... il la laisse sur place et se précipite au milieu de la tente où il crache de dégoût. Elle s'élance alors sur lui et, comme il comprend qu'il ne pourra pas l'arrêter, il court vers le mât où son épée était accrochée, la tire du fourreau et menace de l'en frapper si elle le touche encore. "C'est ce qu'on va voir", réplique-t-elle, persuadée qu'il ne pourra se résoudre à porter la main sur elle ; lorsqu'il constate qu'elle essaie, par tous les moyens, de le prendre dans ses bras, il n'ose pas rester là et préfère prendre la fuite, après s'être débarrassé de son épée ; l'une poursuivant l'autre, ils se retrouvent hors de la tente.

26        "Revenez, seigneur chevalier, lui crie-t-elle quand elle le voit hors d'atteinte, revenez comme le lâche, le perfide que vous êtes ; vous n'avez plus rien à craindre de moi, je ne daignerai pas courir après vous plus longtemps. – Déloyal, moi ? Certainement pas. – Bien sûr que si, puisque vous avez rusé et que vous avez fait preuve de lâcheté en quittant votre lit à cause de moi, et qu'un chevalier encourt la honte à repousser la requête d'une dame. – Pour vous, la loyauté consiste à faire n'importe quoi, pourvu que ce soit la volonté d'une dame ?

27        – Oui. – Eh bien, que Dieu me garde [p.325] d'une loyauté qui me coûterait si cher ! – Et en quoi donc ? Ne suis-je pas assez belle pour vous ? – Si on aime quelqu'un plus que tout, la fidélité est aussi bien celle du corps que celle du cœur. – Je vous laisserai donc tranquille, à condition que vous répondiez à la question que je vais vous poser. – Cela dépend de ce que vous comptez me demander : peut-être aimerais-je mieux mourir que de parler. – Dites-moi le nom de celle que vous aimez d'amour ; sinon, il vous en faudra passer par tout ce que je veux, ou bien je vous ferai honte dans la plus noble cour au monde."

28        Les propos de la demoiselle le laissent d'abord sans voix : se targuer d'aimer et d'être aimé lui coûte trop ; mais d'un autre côté, continuer de faire face à ses assauts le contrarie tellement ! Pour sortir de cet embarras, il se résout finalement à dire ce dont il pense être certain : "Je vous donne ma parole de chevalier que je suis aimé d'une si loyale amie que je suis fondé à craindre de manquer à la fidélité que je lui dois, plus que la mort, la honte et la déloyauté même.

29        – Vous en avez assez dit, répond-elle en riant. Soyez tranquille : Dieu m'en soit témoin, je ne ferai plus rien qui puisse mettre votre cœur en peine, sauf contrainte et forcée. Maintenant, allez vous reposer, comme le plus parfait amant et le meilleur [p.326] des chevaliers. Je tiens à ce que vous le sachiez : les ennuis que je vous ai faits n'étaient que pour vous mettre à l'épreuve, et parce qu'on me l'avait ordonné. Et j'en éprouve à la fois du contentement et du regret : du contentement à cause de la très grande loyauté que j'ai trouvée en vous ; du regret parce que je crains de m'être fait détester. Pardonnez-moi, je vous en supplie, au nom de Dieu !" termine-t-elle en se jetant aux pieds de Lancelot qui la relève. Tous deux rentrent dans la tente. Lancelot se couche dans son lit, la demoiselle dans le sien, et ils dorment ainsi toute la nuit.

30        Le matin venu, ils se levèrent ; la demoiselle fit charger la tente et les autres bagages et indiqua aux écuyers où s'héberger, en personne qui connaissait bien le pays. Puis elle dit à Lancelot qu'il serait bon qu'il entendît la messe, car un chevalier ne devait pas laisser passer l'occasion d'y assister au cours d'une aussi sainte semaine. Comme il en convint volontiers, elle l'emmena, non loin de là, dans un ermitage où on célébra pour lui l'office du Saint-Esprit.

31        Ensuite, après s'être restaurés avec les mets dont l'ermite lui-même se nourrissait, ils se mirent en route ; dans l'après-midi, ils débouchèrent sur une immense prairie qui aurait eu tout pour plaire si elle avait été verte et fleurie comme il est normal ; mais elle était si aride qu'un agneau n'aurait pas trouvé [p.327] de quoi y paître. Très surpris, Lancelot interrogea la demoiselle. "Je vous répondrai, mais seulement après vous avoir montré quelque chose d'encore plus mystérieux."

32        Leur chevauchée les mena devant une rivière étroite et très profonde qui coulait à ras du rocher le plus escarpé qu'ils aient jamais vu ; droit devant eux, le courant s'écartait sur une largeur de deux bonnes toises (on aurait dit deux murs, mais taillés dans l'eau), ce qui permettait de voir la terre du fond aussi nettement que celle des berges. Au milieu, gisait un chevalier mort, armé de pied en cap et à côté de lui, une dame, morte elle aussi et dont la grande beauté se devinait encore. "Voici la réponse à votre question, seigneur, dit la demoiselle à Lancelot.

33        En vérité, ce chevalier et cette dame que vous voyez là, étendus l'un à côté de l'autre, s'aimaient en tout bien tout honneur ; il se serait tué si elle n'avait répondu à son amour. Mais la dame était mariée et son époux - il n'y avait pas plus cruel, ni plus perfide - qui s'était aperçu de quelque chose n'imagina pas que leur relation pût être innocente ; il épia le chevalier, parvint à le prendre en traître et jeta son cadavre à la rivière, encore revêtu de ses armes. Puis il se rendit auprès de sa femme et lui raconta le meurtre ; elle ne fit pas de difficulté pour reconnaître qu'elle connaissait le chevalier, mais affirma qu'elle n'avait jamais pensé à mal et qu'elle n'aurait de cesse d'avoir retrouvé son corps. "Vous pouvez y passer tous les jours de votre vie !" répliqua-t-il.

34        Du haut de ce rocher, elle supplia Notre-Seigneur, en présence de son époux et de nombreux témoins, aussi vrai qu'elle n'avait jamais [p.328] attenté à l'honneur de son mari, ni avec ce chevalier, ni avec un autre homme, de faire un miracle qui atteste de son innocence aux yeux de tous. A peine avait-elle achevé sa prière que l'eau de la rivière s'écarta, comme vous le voyez encore ; dès qu'elle vit le corps du chevalier, elle sauta pour le rejoindre, tout en implorant Dieu.

35        Il y a longtemps qu'ils sont là, l'un et l'autre, et depuis, sur toute la terre du meurtrier, pas une touffe d'herbe ne pousse : elle reste stérile et déserte." Elle le mène alors à une croix de pierre qu'elle prend à témoin : "Seul celui qui mettra fin aux mystères de la forêt pourra les sortir de l'eau", affirme-t-elle. "Et sachez que beaucoup de chevaliers ont tenté l'aventure et se sont noyés."

36        A ces mots, Lancelot descend de cheval et, avant que la demoiselle ait eu le temps de s'en rendre compte, il avait transporté le chevalier dans ses bras aussi facilement que s'il l'avait trouvé au bord du chemin ; après quoi, il en fait autant avec la dame. "Par Dieu, vous n'êtes pas un homme ! s'écrie-t-elle, n'en croyant pas ses yeux. – Et que suis-je donc, demoiselle ? – Ce que vous êtes ? Un pur esprit !" dit-elle,[p.329] ce qui le fait bien rire. Il demande que faire des deux corps. "Il y a un château à proximité, qui est sur notre chemin ; quand nous aurons prévenu de ce qui s'est passé, on s'y occupera de les inhumer."

37        Ils poursuivent donc leur chevauchée jusque-là ; Lancelot continue sans s'arrêter, mais la demoiselle prend le temps d'expliquer aux gens que la dame et le chevalier ont été sortis de l'eau et qu'ils doivent aller les enterrer. Stupéfaits de la nouvelle, ils se rendent sur les lieux en longue procession et font célébrer les cérémonies d'usage pour la mort des chrétiens.

          Il était tard quand Lancelot et la demoiselle arrivèrent à l'endroit où la tente était montée ; tout ce dont ils avaient besoin les attendait et ils passèrent une bonne nuit, elle s'efforçant de le servir de son mieux.

38        Le lendemain matin, ils repartirent et chevauchèrent de concert jusqu'à un monastère où ils entendirent la messe avant de déjeuner. Leur chemin finit par croiser celui de Galescalain, d'Yvain et de tous ceux qui avaient quitté la Vallée-sans-retour : ce furent de joyeuses retrouvailles. Le duc de Clarence avait envoyé son écuyer à la demoiselle qui vivait à la Tour-des-Douleurs ; il l'avait chargé de lui porter le message de sa cousine et l'anneau qu'elle lui avait donné, afin qu'elle fît tout son possible pour l'aider.

39        Pendant que Lancelot et les autres laissaient libre cours à leur joie d'être réunis, on monta la tente de Morgue, et tous s'accordèrent à dire qu'il n'avait pas à se plaindre d'une prison d'où il était sorti avec si riche butin. Peu après,[p.330] l'écuyer revint dire au duc qu'il pourrait compter sur toute l'aide de la demoiselle ; "sachez aussi que Karadoc est parti pour le Traître Passage, comme on appelle cet endroit qui marque l'entrée sur ses terres, à la tête de deux cents chevaliers et de dix mille fantassins ; il s'y porte à la rencontre du roi Arthur qui arrive avec toute son armée. Si on donnait l'assaut à la Tour, il n'y aurait qu'une faible garnison pour la défendre."

40        Ces nouvelles eurent l'heur de réjouir le duc qui demanda à Lancelot ce qu'il était d'avis de faire. "Vous vous y entendez mieux que moi, répond l'interrogé ; il vous revient, à vous et à monseigneur Yvain, qui avez plus d'expérience de ces grandes entreprises, de choisir le meilleur parti. – Par Dieu, fait le duc, ce que nous pensons c'est que la chance est avec nous, puisque nous avons l'occasion de trouver la place en situation d'infériorité, étant donné qu'il y reste peu d'hommes. Je propose donc de donner l'assaut, au nom de Dieu ! Et vous, seigneur, demande-t-il à Yvain, qu'en pensez-vous ? – La même chose que vous : le roi et l'armée des nôtres sont en route ; il est juste que nous soyons les premiers à payer de notre personne pour venir au secours de monseigneur Gauvain."

41        Les autres chevaliers sont unanimes à approuver. "Et vous seigneur, s'enquiert le duc auprès de Lancelot, quelle est votre opinion ? – Monseigneur Gauvain, qui est le chevalier le plus accompli qui soit, mérite d'être libéré grâce à un pur exploit,[p.331] non par des ruses ou des manœuvres - et, s'il plaît à Dieu, il n'en sera pas autrement. Pour ma part, je sais bien que je ne voudrais pas avoir réussi à le libérer sans avoir rencontré de résistance. Dieu me garde de me présenter à l'entrée de cette Tour, si je n'y trouve personne pour m'en interdire le passage ! J'irai plutôt là où les cœurs vaillants pourront se distinguer car, dans ces conditions, j'aimerais mieux avoir tué le seigneur du lieu ou l'avoir fait prisonnier que d'avoir conquis le château et tout ce qu'il enferme."

42        Sur ce, il s'en alla, Quehedin déclara qu'il irait avec lui et il en fut de même d'un autre Quehedin (celui de Karaheu) et d'Aiglin des Vaux ; Keu d'Estraus en fit autant et ajouta qu'il emmènerait avec lui tous ceux qui l'avaient suivi jusque là ; et tous les chevaliers qui avaient été prisonniers de la Vallée s'associèrent à eux.

          Cependant, le duc de Clarence et monseigneur Yvain n'étaient pas d'accord. Ils déclarèrent qu'ils ne suivraient pas Lancelot, parce que, pour eux, le plus urgent était de libérer Gauvain ; mais, ce qu'ils allaient faire en ce jour pour y parvenir devait, plus tard, leur valoir force critiques.

          Lancelot partit tout droit pour le Traître Passage avec tous les chevaliers que l'on a énumérés et avec ceux de Keu d'Estraus. Ils avaient pour guides la demoiselle qui était venue avec Lancelot et celle qui avait apporté les nouvelles chez Keu, car l'une et l'autre connaissaient bien le pays.

          Le conte s'arrête ici de parler d'eux tous ; il revient à monseigneur Yvain et au duc de Clarence qui ne les ont pas suivis et veulent tenter de délivrer monseigneur Gauvain sans plus attendre.

XXVII
Combats pour libérer Gauvain.
Yvain et le duc de Clarence sont faits prisonniers

1         [p.332] Quand Yvain et le duc de Clarence arrivèrent aux abords de la Tour, l'écuyer de Galescalain, craignant d'être reconnu, les quitta et ils poursuivirent tous deux leur chevauchée en direction de la grand-porte. A l'entrée de la première enceinte, un nain vient à leur rencontre ; il tenait à la main une épée couverte de sang. "Vous voulez entrer, seigneurs chevaliers ?" Et comme ils répondent que oui : "Vous avez tout le temps. Ne soyez pas trop pressés : le maître de céans est toujours au lit ; il n'a pas encore daigné se lever pour vous ! Mais vous ne pénétrerez pas tous les deux ensemble : l'un de vous devra attendre jusqu'à ce que l'autre soit fait prisonnier ou qu'il ait réussi à passer. Ou si vous préférez, on peut faire autrement : nous nous préparerons à recevoir deux chevaliers à la fois. – Qu'entendez-vous par là ? – La coutume du lieu est qu'un chevalier errant doit affronter dix adversaires ; et s'ils s'en présente plus d'un, chacun doit en affronter dix."

2         Le procédé ne fut pas sans les inquiéter ; malgré tout leur courage, ils auraient préféré se trouver avec ceux qui avaient pris le chemin du Traître Passage. Cependant, le duc déclara que ce n'était pas cela qui allait le faire reculer : l'écuyer n'avait-il pas affirmé qu'il ne restait plus un chevalier à l'intérieur ? Quoi qu'il en soit, il voulait entrer. "Seigneur, dit-il à Yvain, c'est là un accès des plus redoutables, mais il y en a un autre qui, en comparaison, ne présente guère de difficultés.[p.333] Je vous laisse donc le choix : lequel choisissez-vous ?" Yvain ignorait ce qu'il en était du second passage ; mais, craignant que le duc ne le considère comme un lâche s'il ne prenait pas le premier, il déclara que c'était celui qui avait sa préférence : quel qu'en soit son désir, il n'osa pas refuser parce que le duc l'avait mis au défi de le faire. Galescalain dit alors qu'il prendrait l'autre.

3         Leurs chemins se séparent donc là. Monseigneur Yvain s'en va dire au nain de faire ouvrir la porte. "Tout de suite", répond celui-ci qui rentre à l'intérieur de l'enceinte en empruntant la poterne. Presqu'aussitôt, un cor retentit au dessus de la porte : au premier son qu'il émit, elle s'ouvrit ; dix chevaliers en gardaient l'entrée, cinq de chaque côté, montés sur de grands chevaux ; les lances qu'ils tenaient empoignées avaient des hampes épaisses et des fers acérés ; et ils portaient leurs épées ceintes au côté.

          Monseigneur Yvain s'avance : "Lorsque vous faites prisonnier un chevalier, que doit-il s'attendre à perdre, chers seigneurs ? – La tête, et jamais moins. – Et s'il réussit à forcer le passage ?

4         – Seigneur, lui répond l'un d'eux sans agressivité, si nous assurons la garde de cette porte, c'est parce qu'elle vaut à chacun de nous une vaste et riche tenure, mais nous préférerions qu'aucun chevalier ne s'y présentât, d'autant plus qu'à notre grand regret nous en avons déjà tué beaucoup. C'est pourquoi, je vous préviens que vous avez tout intérêt à faire demi-tour, car si vous êtes vaincu et fait prisonnier, vous aurez la tête tranchée. En revanche, si vous réussissez à nous battre,[p.334] ainsi qu'un autre chevalier qui défend la porte du donjon, vous deviendrez le maître du château et de toutes les terres qui en dépendent - et elles sont vastes ! Mais c'est assurément une tâche difficile à entreprendre et encore plus à achever. Décidez à votre gré.

5         – Et comment puis-je être sûr de n'avoir affaire qu'à vous et à ce chevalier du donjon ? – Parce que nous l'avons tous juré et, si vous le souhaitez, nous vous renouvellerons ce serment. – Qu'il retombe sur celui à qui vous le prêterez ! Car, si je l'emporte sur vous, je ne craindrai plus personne ! – De plus vaillants que vous ont eu peur, et souvent ! – Je ne ferai pas demi-tour sans tenter cette aventure. – Puisque vous la voulez, vous l'aurez !"

6         Tandis qu'il se mettent en position pour recevoir sa charge, il s'écarte un peu et, levant les yeux au ciel, prie Notre-Seigneur d'avoir pitié de son âme, puisqu'il n'y a plus rien à faire pour le corps. Il recommande aussi à Dieu le roi, la reine et monseigneur Gauvain qu'il pense bien ne plus jamais revoir, et sa dernière pensée est pour Lancelot : "Seul un insensé oserait se targuer de mener un combat dont vous vous êtes détourné ! A se ranger à vos côtés, on ne gagnera jamais que de l'honneur, car Dieu ne vous a réservé que des succès, à vous et à tous ceux de votre compagnie." Sur ce, il se signe, cale sa lance sous son aisselle et pique des deux en direction des chevaliers qui l'attendaient à la porte ; chacun d'eux lui porte au passage [p.335] le plus rude coup de lance qu'il peut ; ils le renversent sur l'arçon arrière de sa selle et lui arrachent du cou son écu dont toutes les courroies se cassent.

7         Grâce à la rapidité et à la vigueur de son cheval (c'était celui dont il s'était emparé quand il était venu au secours de Sagremor et de la demoiselle), il réussit à passer entre les cavaliers et se retrouve au milieu de la cour, toujours en selle, mais blessé, et couché sur l'arçon arrière. Cependant, la crainte de la mort dont il se sent menacé lui donne la force de se redresser au plus vite ; il se démène comme un beau diable et, sans attendre l'assaut  de ses adversaires, il met l'épée au clair et c'est lui qui les attaque, faisant force d'armes ; mais cela ne suffit pas : accablé de coups, il est à terre ; on se saisit de lui et on l'emmène de force, là où on avait l'habitude de mettre à mort les vaincus. Toutefois, quand on sut son nom et qu'il appartenait à la maison du roi Arthur, on n'osa pas l'exécuter ; on se contenta de l'enfermer dans un cachot souterrain, en attendant le retour de Karadoc.

8         Pendant ce temps, le duc se trouvait de l'autre côté du château, là où une poterne donnait accès au logis seigneurial. Il traversa le fossé en passant sur la planche, non sans trembler. Au delà de la poterne, deux chevaliers l'attendaient. Ils l'attaquèrent, l'un sur sa droite, l'autre sur sa gauche et, en vrai preux qu'il était, il riposta si bien qu'il réussit à se débarrasser d'eux : l'un était blessé, l'autre renonça à l'affronter plus longtemps et lui laissa le champ libre. Il s'avança jusqu'à la seconde enceinte et, dès qu'il eut passé la porte qui permettait de la franchir, il constata en se retournant quelle s'était refermée derrière lui.

9         Ce sont alors quatre chevaliers qui se précipitent sur lui : ils mettent son écu en pièces [p.336] et le blessent à plusieurs reprises, à la poitrine et au dos ; malgré tout, il se défend avec acharnement - ses adversaires ne s'attendaient pas à une telle résistance de sa part. Il finit cependant par être mis hors de combat : on s'empara de lui et on le mit en prison avec monseigneur Gauvain en attendant le retour du maître du lieu. Persuadés que la mort les attendait, ils donnèrent libre cours à leur chagrin.

          Mais le conte cesse ici de parler d'eux et revient à Lancelot et à ceux qui l'accompagnent.

XXVIII
Combats pour libérer Gauvain (suite) :
Lancelot tue Karadoc ; délivrance de Gauvain.
Lancelot regagne sa prison

1         Quand ils se furent éloignés de Galescalain et d'Yvain qui n'avaient pas voulu venir avec eux, ils chevauchèrent jusqu'au Traître Passage, guidés par les deux demoiselles. Les gens d'Arthur y étaient aux prises avec ceux de Karadoc. Les premiers voulaient forcer le passage que les autres s'efforçaient de leur interdire. Du côté du roi, les pertes étaient nombreuses parce que ses hommes se montraient trop imprudents. Lancelot et les siens se présentent sur leurs arrières, poussant des cris pour les prévenir et s'enfoncent hardiment au cœur de la mêlée, faisant tomber à terre beaucoup de ceux qui se trouvent sur leur passage. Lancelot fit des exploits, bien que restant en partie sur sa réserve, dès qu'il vit le camp adverse mis en déroute. Karadoc, qui était lui-même  un combattant émérite, résista longtemps, mais il finit par être obligé de céder et de s'enfuir au triple galop de son bon cheval.

2         Tous ceux qui se battaient ne remarquèrent pas sa fuite parce qu'il s'était mis à couvert de la forêt, mais Lancelot, plus attentif, ne le laissa pas s'échapper : éperonnant sa monture, il se lança à sa poursuite, lui reprochant sa lâcheté, indigne d'un chevalier. Leur galopade, l'un derrière l'autre, les amena à l'écart, au fond d'un grand et profond vallon. D'un coup d'œil derrière lui, Karadoc constate que Lancelot est seul à l'avoir suivi ;[p.337] l'épée à la main, il lui fait alors face, à la grande satisfaction de son poursuivant qui craignait de ne pas arriver à le rattraper. Ils s'assènent de rudes coups sur les heaumes, les bras et les épaules : le sang jaillit bientôt de leurs corps, rougissant les mailles brillantes des hauberts.

3         Leur affrontement fut long ; mais Karadoc finit par prendre peur (un mauvais coup est vite arrivé !) et par tourner le dos, essayant de regagner son château de toute la vitesse de son cheval. Lancelot, qui était au désespoir de le voir lui échapper, se jeta à sa poursuite. Aux abords de la Tour, Karadoc eut devant lui l'armée constituée par les gens de Lancelot et ceux du roi qui donnaient furieusement la chasse aux siens, lesquels trébuchaient et tombaient en grand nombre. A cette vue, il craignit pour lui et pour son château, et il força l'allure afin de parvenir à se mettre à l'abri. Quand, du haut du rempart, le guetteur les vit arriver, tous les deux, il se précipita pour abaisser le pont-levis et ouvrir la porte.

4         Lancelot, qui talonnait Karadoc, lui assenait de grands coups d'épée chaque fois qu'il le pouvait, mais celui-ci fit passer son écu dans son dos pour se protéger : aucun coup ne pourrait plus l'atteindre directement. Quand ils furent tout près du pont-levis Lancelot, quasi fou furieux d'échouer aussi près du but, fit donner à son cheval ce qu'il n'aurait jamais cru pouvoir obtenir de lui et se rapprocha assez de son adversaire pour saisir son écu par en haut : en le tirant à lui de toutes ses forces - qui étaient grandes ! -, il parvient à renverser le cavalier sur l'arçon arrière de la selle.

5         [p.338] Se sentant pris, celui-ci baisse la tête en lâchant les courroies de l'écu qui se met à glisser. Lancelot le laisse tomber cependant que Karadoc s'engage sur le pont-levis. Les dix chevaliers préposés à la garde de la porte, lances calées sous l'aisselle, attendaient le poursuivant qui, voyant son adversaire le devancer, fonce au milieu d'eux sans ralentir et l'empoigne d'une main par le cou au moment où il pensait se redresser en se raidissant de toutes ses forces, avec une énergie qu'augmentait sa peur de mourir. Mais Lancelot lâche les courroies de son écu pour libérer son autre main et lui saisit le bras gauche. En riposte à cette nouvelle prise, le seigneur de la Tour, d'une traction où il met toutes ses ressources de corps et d'esprit, arrache des arçons un Lancelot qui, s'agrippant, saute à la voltige en croupe derrière lui, non sans se rappeler que monseigneur Gauvain avait réussi semblable acrobatie quand ils s'étaient battus devant le pont de l'Ile Perdue.

6         [p.339] Le cheval, trop robuste pour être ralenti par le poids des deux cavaliers, fit manquer leur coup aux dix qui attendaient à la première porte ; les trois enceintes franchies à la même allure, ils se retrouvèrent au pied du donjon, bien que Karadoc ait dû lâcher les rênes, gêné dans ses mouvements parce que son adversaire le serrait étroitement contre lui. Les chevaliers qui les avaient suivis jusque là s'arrêtèrent en entendant le vacarme de tous ceux qui donnaient l'assaut à la première enceinte : il y avait déjà beaucoup de prisonniers et de morts parmi les gens du château, et beaucoup aussi avaient sauté dans les douves, par peur ou parce qu'ils y avaient été acculés.

7         Plus préoccupés, dès lors, par ce qui se passe à l'extérieur, ils se précipitent pour aider les survivants à fermer la porte et montent au sommet des tours.

          Pendant ce temps, grâce à sa taille (peu de chevaliers étaient plus grands que lui) et à sa force, Karadoc, d'une détente brutale, s'était dégagé : Lancelot et lui tombèrent ensemble, tête la première ; Karadoc, qui était lourd et massif, manqua s'y briser la nuque et tous deux restèrent au sol un long moment étourdis.

8         Lancelot est le premier à se relever ; l'épée à la main, il s'élance sur Karadoc qui, lui aussi, se remet debout, dégaine son épée et se précipite, bien que la perte de son écu le mette en situation d'infériorité et qu'il n'ait pas le temps d'en récupérer un, son adversaire ne lui laissant aucun répit et faisant pleuvoir une grêle de coups sur ses bras  afin d'aggraver son handicap. Mais cela n'empêche pas l'autre, fort comme il est, de lui en assener, en retour, qui fendent son heaume avant de le défoncer et réduisent son écu à presque rien.[p.340] L'affrontement se prolonge, mais aucun des deux combattants ne réussit à prendre l'avantage ; tous deux ont perdu beaucoup de sang.

9         Depuis le donjon, la demoiselle que Karadoc retenait prisonnière les considère, non sans stupéfaction. Comme le conte l'a déjà rapporté, il l'avait ravie à un chevalier - un tout jeune homme et si beau ! - et elle était tout pour lui ; mais elle ne pouvait que le détester. Prenant Lancelot pour le duc de Clarence, elle décide de lui prêter main-forte. Or, elle exerçait sur Karadoc une telle emprise qu'il lui avait donné à garder un objet qu'il n'aurait confié à personne d'autre : une épée magique ; sa mère, qui était une très savante sorcière, avait appris en consultant les sorts que seule cette arme pourrait tuer son fils : aussi l'avait-elle longtemps conservée par devers elle ; mais Karadoc, persuadé que la demoiselle partageait ses sentiments, avait fini par la lui remettre.

10        La jeune fille réfléchit donc à la manière de mettre Lancelot en possession de cette épée : comment s'y prendre ?

          Pendant ce temps, le combat continuait car ni l'un, ni l'autre des deux adversaires n'était encore à bout de forces. Cependant, les bras et les épaules de Karadoc, sous les coups répétés de Lancelot, étaient tout endoloris et enflés, et ses ripostes faiblissaient ; tout ce qu'il voulait, c'était le saisir à bras-le-corps ; mais Lancelot, qui sentait qu'il avait encore des réserves, ne quittait pas ses poings des yeux : sa seule crainte était qu'il ne réussisse à l'empoigner.[p.341] Mais comme il était à la fois robuste et agile, et pas essoufflé, il esquivait toutes ses attaques.

11        Le combat se prolongea, jusqu'à ce que l'épuisement de Karadoc l'ait mis hors d'état de se défendre. Peu à peu, il recula vers le donjon, en même temps que le vacarme des assaillants à l'extérieur du château augmentait son désarroi. Par peur de mourir ou de se faire estropier, il cherche à éviter les coups ; arrivé au pied de l'escalier qui donnait accès à la tour, il monte les premières marches à reculons ; mais, au moment de se retourner pour franchir la porte, il prend conscience que, s'il le fait, ce sera reconnaître sa défaite. Et Lancelot, qui le talonne, le serrant de près, lui fait honte de sa lâcheté.

12        Il se dépêche donc de faire volte-face ; ce que voyant, Lancelot l'évite et saute de l'escalier à terre. Le corps à corps reprend sur le pré, mais Karadoc n'est plus en mesure de résister : il recommence à esquiver les coups et se réfugie sous la voûte de l'escalier ; Lancelot sautille autour de lui, à droite, à gauche, et finit par lui porter un coup particulièrement brutal, en le visant à la gorge ; effrayé, son adversaire se dérobe d'un bond : la lame vient heurter une marche et se brise à un demi-pied de la poignée ; le tronçon rebondit en haut de l'escalier, juste au moment où la demoiselle arrivait à la porte, la "bonne" épée à la main. De là, elle voyait l'armée du roi Arthur [p.342] occupée à  mettre le siège autour du château ; elle comprend aussi que Karadoc est mort si le chevalier peut disposer de l'épée. Elle la brandit donc très haut pour lui faire signe de venir la prendre.

13        Et quand elle est sûre qu'il l'a vue, elle la pose par terre et rentre dans la tour dont elle referme la porte sur elle, après avoir risqué sa vie, tant elle souhaite la mort de cet homme qu'elle haïssait plus que personne.

          Ne pensant plus qu'à éviter les coups, Karadoc ne s'était même pas aperçu que l'épée de Lancelot s'était brisée. Celui-ci saute aussitôt sur l'escalier, se saisit de l'épée déposée par la demoiselle, après s'être débarrassé des restes de la sienne en la jetant en bas et, se protégeant le visage avec ce qui subsistait de son écu, il attaque à nouveau son adversaire qui tend les bras en avant pour l'empoigner, mais rate son coup : d'un saut, Lancelot l'évite et lui assène un coup si violent qu'il lui tranche net le bras droit : la main tombe à terre avec l'épée qu'elle tenait encore. Toute l'enceinte retentit des hurlements de Karadoc.

14        Trois hommes d'armes voulurent lui prêter main-forte, mais ils se heurtèrent à la porte fermée par les bons soins de la demoiselle qui avait abaissé la herse pour que le chevalier ne puisse pas être pris par surprise. Se retrouvant seul, Karadoc rassemble ses dernières forces pour empoigner Lancelot de sa main gauche, mais celui-ci saute vivement en arrière avant de repartir à l'attaque, brandissant la bonne épée ; dès qu'il la vit, Karadoc la reconnut : "Ah ! Dieu, voici venue l'heure de ma mort ! Elle m'a trahi, moi qui l'aimais tant !"

15        Saisi d'épouvante,[p.343] il n'a plus le courage de faire face et s'enfuit par l'escalier, pensant se réfugier dans le donjon ; mais, à son tour, il trouve porte close, et déjà Lancelot arrivait dans son dos ; sans l'attendre, il saute en bas des marches, tenant son épée de la main gauche ; Lancelot saute derrière lui, craignant toujours de le voir s'échapper ; l'autre s'enfuit jusqu'à l'entrée d'un passage souterrain qui aboutissait dans l'enceinte où donnait la prison de Gauvain : il voulait le tuer, puisque lui-même, il le comprenait bien, ne survivrait pas.

16        Il va être rattrapé au moment où il s'affaire à ouvrir la porte du passage ; voyant son poursuivant arriver sur lui, il se rue dans le souterrain, talonné de près. Une fosse profonde de deux bonnes toises y avait été creusée : tout en bas, il y avait une grande dalle de fer en dessous de laquelle se trouvait le cachot de Gauvain. Karadoc est prêt à donner ce qui lui reste de vie pour avoir la chance d'atteindre le prisonnier - et puisse Lancelot, se dit-il, sauter derrière lui : il aurait plus de chance d'y rester que d'en réchapper.

17        En sautant dans la fosse, Karadoc se cassa une cuisse, mais l'idée du forfait qu'il avait en tête lui fit presque oublier sa douleur. Il se traîna tout au fond, jusqu'à l'ouverture, arracha, en se servant de sa main gauche, le trousseau de clefs qu'il portait à la ceinture et en enfonça une dans la serrure. Depuis le bord de la fosse, Lancelot entend le bruit de la porte qui s'ouvre : il se dit que le trou ne doit pas être trop profond et qu'il y retrouvera son ennemi :[p.344] il se signe et, se recommandant à Dieu, saute en bas et tombe sur Karadoc qui s'évanouit en poussant un cri de souffrance. Il lui arrache le heaume de la tête, rabat la ventaille sur ses épaules et, à force de coups, portés au hasard puisqu'il n'y voyait rien, lui tranche la tête ; puis il jette le cadavre par l'ouverture au fond du cachot où il va s'écraser.

18        Tout ce bruit arracha un gémissement de surprise à Gauvain. "Qui va là ? interroge Lancelot. – Un malheureux qui n'en peut plus de souffrance et de peines. – Ah ! mon bien cher compagnon (il l'avait reconnu à sa voix), dans quel état êtes-vous ? – Je ne suis pas encore mort, mais vous-même, qui m'appelez 'compagnon', qui êtes-vous ?" Le nom de Lancelot le laisse un long moment muet de joie et quand il recouvre la parole : "Ce ne pouvait être que vous ! Personne d'autre n'aurait eu le courage de se lancer dans pareille aventure, et encore moins de la mener à bien. La Table Ronde peut se vanter de compter en son sein un parangon de chevalerie, et davantage encore !"

19        Pendant que Lancelot était dans la fosse, la demoiselle s'était rendue de l'autre côté du donjon, auprès des chevaliers qui défendaient l'enceinte et elle leur avait raconté ce qui se passait en faisant triste figure : "Vous pouvez être sûrs que la mort nous attend tous, parce que le roi Arthur va s'emparer de la place." Comme ils ne savaient que faire et qu'ils la considéraient comme quelqu'un d'avisé, ils lui demandèrent conseil ;[p.345] elle les incita à tous aller crier merci au Bon Chevalier à qui sa victoire a donné des droits sur le château dont il est appelé à devenir le seigneur. Sa proposition fait l'unanimité. Elle les accompagne donc jusqu'à la fosse, demande à un homme d'armes de se munir d'une pleine poignée de chandelles et de les allumer et fait apporter une échelle par laquelle elle descend la première. A sa vue, Lancelot s'agenouille respectueusement devant elle : "Vos désirs seront des ordres pour moi, demoiselle" déclare-t-il.

20        On appuie alors le bas de l'échelle sur le bloc de pierre où Gauvain se tenait et on le fait sortir du cachot : ce fut une scène de joie indescriptible ! Quand ils furent tous les trois remontés, les chevaliers et les hommes d'armes se jetèrent aux pieds de Lancelot et mirent à sa merci leurs personnes et le château. Puis ils l'emmenèrent dans la geôle où monseigneur Yvain et le duc étaient enfermés : sa vue les rendit tout honteux, mais, d'un autre côté, la délivrance de Gauvain leur causait tant de plaisir !

21        Lancelot fait aussitôt ouvrir les portes de l'enceinte ; il amène son neveu au roi et lui présente la tête de celui qui l'avait emprisonné : la joie est à la hauteur de l'événement et tous célèbrent le vainqueur. Arrivent alors les chevaliers qu'il avait auparavant fait sortir de la Vallée des Faux Amants, ainsi que les trois compagnons de la Table Ronde avec Keu d'Estraus : ce fut l'occasion de rappeler les exploits qu'il avait accomplis [p.346] tout le long de sa quête. Lui-même se réjouit, mais pas autant que Galehaut, ni que son cousin Lionel, maintenant chevalier, pour ne rien dire des deux demoiselles.

          Arthur passa la nuit au château avec Galehaut et une grande partie des barons, après qu'ils furent tous allés voir le cachot de Gauvain, qui ne manqua pas de raconter à son oncle combien il avait eu à se louer de la demoiselle pour tous les services qu'elle lui avait rendus.

22        Cependant, la suivante que Morgue avait chargée de conduire Lancelot était venue lui enjoindre de respecter sa promesse : "Je le fais à contre-cœur, dit-elle, mais sinon, ce serait me parjurer. – Vous ne serez pas plus parjure que moi : je partirai ce soir ou demain matin, à votre gré. – Vous vous rappelez en quoi consiste exactement cette promesse : vous devez retourner vous constituer prisonnier auprès de ma dame à ma première injonction." Il se rend aussitôt dans la pièce où la demoiselle du donjon avait rangé ses armes, s'équipe au mieux et demande qu'elle lui fasse amener le meilleur cheval qu'elle pourra trouver sur place : "Je désire aller faire un tour jusqu'à la forêt, dit-il ; et surtout que personne n'en sache rien, sur votre honneur et si vous tenez à mon amitié. – Vous n'avez rien à craindre", répond-elle.

23        Après être sorti de là le plus discrètement possible, il l'envoya chercher Gauvain en lui demandant de venir lui parler seul à seul. "A un homme comme vous, seigneur, on ne doit rien cacher, lui affirme-t-il. Je vais donc vous mettre dans la confidence : une affaire requiert, aujourd'hui, ma présence. Je ne peux vous dire ni de quoi il s'agit, ni où je me rends, mais mon absence sera brève. Avertissez le roi et monseigneur Galehaut [p.347] et, sur la foi que vous me devez, attendez un moment pour le faire, je vous en conjure, parce que j'ai besoin d'avoir un peu de temps devant moi et surtout, dites-leur bien que je serai de retour sous peu.

24        – Ah ! seigneur, au nom de Dieu, fait Gauvain sans pouvoir retenir ses larmes, dites-moi au moins si vous allez dans un endroit où nous ayons à craindre pour vous. – En aucune façon." Sur ce, ils se recommandent mutuellement à Dieu et Lancelot va retrouver la demoiselle de Morgue là où elle lui avait donné rendez-vous. Avec les serviteurs chargés de transporter la tente, ils reprennent tout droit le chemin qu'ils avaient suivi à l'aller. Lancelot s'en retourne donc dans la prison de Morgue et le conte le laisse à ce point ; il revient au roi Arthur, à Galehaut et à tous ceux qui étaient à la Tour-des-Douleurs.

25        Pendant la soirée, on s'y enquit de Lancelot à maintes reprises. Voyant l'inquiétude du roi, Gauvain déclara qu'il ne tarderait pas à être là... puis il reconnut qu'il l'avait vu s'éloigner. Arthur se montra fort mécontent et le blâma de n'avoir rien dit : la chose n'était pas importante en soi, mais elle le devenait dès lors qu'elle concernait ce chevalier sans pareil. "Sachez, lui dit-il, que, s'il est perdu (car nous n'avons aucun moyen d'avoir de ses nouvelles), toute la honte sera pour vous."

          Mais si le roi fait des reproches à Gauvain, celui qui est le plus stupéfait et qui a le plus de peine, c'est Galehaut. "Voici la preuve qu'il ne m'aime pas, se dit-il, puisqu'il a confié ses intentions à quelqu'un d'autre et qu'il est parti sans rien me dire." Telle fut la cause du grand chagrin qui allait obscurcir son cœur et ne plus le quitter. Mais inutile d'en dire plus pour le moment.

26                    Au matin, le roi quitta la Tour-des-Douleurs qu'il donna en tenure, avec les terres qui en dépendaient,[p.348] à la demoiselle, pour la remercier de son dévouement envers Gauvain et il regagna Londres où il trouva la reine malade. Ce qu'on lui apprit de Lancelot aggrava son état, mais elle s'efforça de faire en sorte qu'on ne s'aperçût de rien. Malgré tout, elle ne parvenait à dissimuler entièrement ni son état de santé, ni celui de son cœur. Dans l'attente de nouvelles sûres, le roi et Galehaut restèrent à Londres, ainsi que leurs familiers.

XXIX
Morgue fait accuser Lancelot à la cour d'Arthur
de relations coupables avec la reine.
Galehaut, Lionel et Gauvain partent en quête de Lancelot

1         Quand Lancelot fut revenu dans la prison de Morgue, elle s'efforça de l'amener à lui faire des confidences en usant de douces paroles, mais ce fut en vain : elle ne put rien tirer de lui. Il avait toujours au doigt le mince anneau serti d'une pierre grise qu'elle avait remarqué le jour où elle l'avait laissé partir à la Tour-des-Douleurs. Cette fois, elle le reconnut comme ayant appartenu à Guenièvre - et il était exact que la reine en avait fait présent au jeune homme. Désireuse de l'avoir pour elle, Morgue le lui demanda à maintes reprises. Comme elle se heurtait, chaque fois, à un refus, elle se dit que, si elle n'arrivait à rien par la douceur,[p.349] elle devrait employer la force.

2         Quand elle comprit qu'en effet ni les prières, ni la contrainte ne pourraient lui procurer l'anneau, elle cessa d'en parler, feignit l'indifférence et lui dit que tout cela n'avait été que pour le mettre à l'épreuve. Elle eut donc recours à la magie, mais tous ses sortilèges échouèrent. Or, elle avait en sa possession un autre anneau qui, lui aussi avait appartenu à la reine, semblable en tous points à celui de Lancelot, sauf qu'il n'avait pas le pouvoir de résister aux sortilèges et aux charmes, pouvoir que conféraient à ce dernier deux figures différentes gravées dans la pierre et dont la signification était impossible à déchiffrer, tant elles étaient peu distinctes.

3         Elle fit macérer dans un vin corsé une plante aux propriétés dormitives (quiconque en ingère dort tant qu'on n'use pas de la force pour le réveiller) et lui en fit boire ; après quoi, feignant de vouloir l'installer plus à son aise, elle lui glissa sous la tête l'oreiller dont elle s'était servi pour l'enlever, à la Vallée des Faux Amants.

4         Quand il fut profondément endormi, elle substitua son anneau à celui qu'il portait en prenant toutes les précautions pour qu'il ne sente rien : elle n'ignorait pas que, s'il s'en était aperçu, il se serait, à coup sûr, mis en colère. Elle l'observa longuement pour savoir s'il s'était rendu compte de quelque chose, faisant même en sorte qu'il regarde son doigt ; mais comme lui-même n'était pas enclin à la tromperie,[p.350] il ne remarqua rien. Une fois qu'elle en fut sûre, elle choisit la plus avisée de ses suivantes et l'envoya à la cour du roi Arthur, chargée du message dont vous allez entendre les termes exacts. Celle-ci se rendit à Londres où le roi et la reine séjournaient avec Galehaut qui attendait toujours impatiemment d'avoir des nouvelles de Lancelot.

5         Au moment où elle arriva à la cour, les deux souverains, Galehaut et monseigneur Gauvain étaient réunis ensemble ; ils discutaient pour décider quoi faire à propos de Lancelot : ils craignaient beaucoup qu'il ne fût mort car plus de quinze jours s'étaient déjà écoulés depuis la Pentecôte, et ils en étaient malades de chagrin.

          La demoiselle met pied à terre, s'avance vers le groupe des quatre affligés, toujours en pleine discussion, et les salue.

6         "Seigneur, déclare-t-elle au roi, je viens de loin et je suis porteuse d'une nouvelle qui va beaucoup vous surprendre. Mais, avant de vous la dire, je veux avoir l'assurance, de vous et de vos gens, que, quoi que je dise, on ne me fera ni tort, ni honte, pour le cas où certains de ceux qui sont ici seraient tentés de mal prendre mon message." Arthur lui garantit qu'elle n'a rien à craindre, ni de lui, ni des siens : "Parlez donc, demoiselle ! Jamais un messager n'a été molesté en ma maison à cause des nouvelles dont il était porteur, et à plus forte raison, jamais une demoiselle ne s'exposera à l'être, là où mon pouvoir s'exerce."

7         A voix assez haute pour être entendue de toute l'assistance, elle prend la parole : "Roi Arthur, je vous apporte des nouvelles de Lancelot du Lac. Sachez que vous ne le reverrez plus jamais en votre demeure, ni vous, ni aucun de vos compagnons car, là où il va, il ne sera pas facile de le trouver. Et si on y parvenait, cela ne servirait de rien parce que, je n'hésite pas à le dire, jamais plus il ne portera les armes." A ces mots, le sang de Galehaut se glace, son cœur se serre dans sa poitrine [p.351] et il perd connaissance au milieu des autres.

8         Le roi et Gauvain se précipitent pour le prendre dans leurs bras. Quant à Guenièvre, pressentant un malheur, elle est si bouleversée que, incapable de supporter la présence de tous ces gens qui l'entourent, elle se lève pour se retirer ; mais la demoiselle l'arrête en s'écriant à l'adresse du roi : "Si vous laissez votre épouse s'en aller, seigneur, je ne vous en dirai pas plus." Et comme il veut tout savoir, il jure qu'elle ne bougera pas.

9         Monseigneur Gauvain, lui aussi, s'élance pour la retenir : "Ah ! dame, pitié, au nom de Dieu ! Dans quelle ignorance nous laisserait votre départ !" Au comble de l'angoisse, elle reprend donc sa place tandis que Galehaut, qui était revenu à lui et gémissait à fendre l'âme, implore la demoiselle de parler : "Au nom de Dieu, dites-nous ce qui est arrivé au meilleur de tous les chevaliers ! Pourquoi affirmez-vous qu'il ne portera plus jamais les armes ? Est-il mort, ou vivant ? Ce serait une perfidie de nous le cacher.

10        – Par Dieu, fait-elle, je vous dirai tout, puisque le roi et vous me l'ordonnez. Sachez donc qu'après avoir quitté la Tour-des-Douleurs, il s'est battu contre un des plus forts chevaliers au monde ; il a reçu un coup de lance en pleine poitrine et il a perdu tant de sang qu'il s'est cru à l'article de la mort. C'est pourquoi, il a fait une confession publique de ses fautes au cours de laquelle il a avoué avoir commis un péché particulièrement honteux et abominable : il avait attenté à l'honneur de son seigneur ici présent en entretenant une longue liaison avec sa femme. Et comme je me trouvais là, il m'a chargée de venir en faire part à cette cour.

11        Après avoir publiquement reconnu ses crimes,[p.352] il a juré devant le Saint-Sacrement de ne jamais coucher plus d'une nuit dans la même ville et d'aller toujours nu-pieds et en chemise, sans plus porter les armes, ni l'écu. Et pour qu'on croie bien que ces paroles sont les siennes, il rappelle à monseigneur Gauvain ce qu'ils se sont dit le soir où il a quitté la Tour-des-Douleurs : vous lui avez demandé, fait-elle à l'adresse de Gauvain, s'il se rendait en un lieu où ses amis aient sujet de craindre pour lui, et il vous a répondu : 'en aucune façon'."

12        Gauvain reconnaît en effet les paroles qu'ils ont échangées et, au comble de l'inquiétude, il manifeste toute la douleur qu'il en ressent.

          La demoiselle se tourne alors vers la reine et, sous les yeux de toute l'assistance, lui rend l'anneau que Morgue avait subtilisé à Lancelot : "Que cela plaise ou non, il faut que je m'acquitte de la dernière partie de mon message, dame, non sans regret, mais ce serait me parjurer, car j'ai promis à Lancelot sur les reliques de vous remettre en mains propres ce bijou qu'il vous rend."

13        La reine le prend mais, trop bouleversée pour avoir la force de répondre, elle s'évanouit. Les plus nobles et puissants barons se précipitent pour la soutenir, et elle fait pitié à beaucoup de ceux qui sont là. Quand elle reprend conscience, c'est pour se lamenter : aucune présence, pas même celle du roi, ne la retient de pleurer à chaudes larmes et de gémir sur le sort de Lancelot : même si, fait-elle, les médisants y trouvent à redire, ce qu'elle pense - et elle veut que tous le sachent -, c'est qu'aucune nouvelle [p.353] ne lui a jamais fait autant de peine, sauf celle des prisonniers faits à la Roche-aux-Saxons.

14        "J'en prends Dieu et le monde entier à témoin, ajoute-t-elle, je n'ai jamais eu à rougir de mon amour pour Lancelot : c'était le plus beau, le plus valeureux, et le meilleur parmi les meilleurs. Il aurait été le plus grand des preux s'il avait porté plus longtemps les armes : ne les avait-il pas déjà tous dépassés, alors qu'il était chevalier depuis seulement sept ans ? Qu'il s'agisse du corps ou du cœur, il était sans rival ; il n'avait qu'un défaut : une certaine démesure dans le langage ; mais c'était son grand cœur qui en était la cause : il ne supportait ni la lâcheté, ni la perfidie.

15        Rien qu'à énumérer toutes ses qualités, ma langue se fatiguerait avant que j'en vienne à bout. Et que Dieu me damne s'il ne se serait pas laissé arracher un œil plutôt que d'avouer un forfait pareil, même si ç'avait été la vérité ! Je ne me justifierai ni pour l'anneau, ni pour le reste. L'anneau, je le lui ai donné en effet, et tout ce que j'aurais refusé aux autres chevaliers. Qu'on me blâme, si on trouve des raisons de le faire, mais ces raisons n'existent pas !"

16        Telle fut la réponse de la reine qui fit des convaincus ; le roi lui-même resta impavide :[p.354] pour lui, tout ce qu'avait dit la demoiselle était pur mensonge ; il répondit à sa femme que, Dieu lui en était témoin, il voudrait que Lancelot l'eût épousée, à condition de l'avoir pour compagnon sa vie durant et qu'il ne meure pas prématurément.

          A ces mots, la demoiselle prend congé du roi en le priant de la faire reconduire en sécurité, ce dont il charge monseigneur Yvain.

17        La reine retourne dans sa chambre avec Galehaut, Lionel et la dame de Malehaut, et leur douleur à tous quatre est grande. "Votre compagnon ne m'a-t-il pas bien trahie ? se plaint la souveraine à Galehaut. Sur ma foi, ou il est mort, ou c'est un traître prouvé : comment mon anneau aurait-il pu passer en d'autres mains sans son aveu ? S'il est encore vivant, il paiera cher sa perfidie, car c'en sera fini de l'amour que j'avais pour lui ; s'il est mort, c'est sur moi que tout retombera, parce qu'on en parlera partout."

          Ce triste entretien se prolongea longtemps encore. Galehaut y mit fin en disant qu'il suivrait la demoiselle et ne reviendrait pas avant d'avoir appris si Lancelot était encore en vie ou pas.

18        Lionel déclara qu'il partirait avec lui et que, sinon, il y serait allé seul. Il sera, pour lui, le meilleur des compagnons, répond Galehaut. Ils prennent tous deux congé de la reine qui les embrasse en pleurant, puis vont en faire autant avec le roi. Galehaut passe par son logis, le temps de faire empaqueter une petite tente qui ne pesait guère et de renvoyer tous ses gens en Sorelois, ne gardant avec lui que quatre écuyers.

          A la sortie de la ville,[p.355] Galehaut et Lionel rencontrèrent monseigneur Gauvain, lui aussi en armes ; il tenait à les accompagner, dit-il, ce qui leur convient tout à fait. Ils quittèrent la ville par la route qu'avaient prise, leur dit-on, Yvain et la demoiselle, et poursuivirent leur chemin sans attendre, avec tout leur bagage.

19        Ils suivirent les traces des chevaux jusqu'à la tombée du jour ; après avoir monté la tente pour bivouaquer dans la forêt, ils dînèrent de pâtés qu'ils avaient emportés de la ville et de vin en baril ; les chevaux, eux non plus, ne manquèrent de rien. Le lendemain, ils se levèrent au petit jour et continuèrent de suivre les chevaux à la trace, non sans s'étonner qu'Yvain accompagne la demoiselle si loin. Vers le milieu de la matinée, ils arrivèrent aux abords d'un charmant castel, construit sur la Targejure et qu'on appelait la Duiche.

20        Tandis que les écuyers allaient y faire des provisions pour le déjeuner, les chevaliers poursuivirent leur route et, dans la prairie en contrebas du château, ils aperçurent monseigneur Yvain avec la demoiselle ; quand ils l'eurent rattrapé, ils ne cachèrent pas leur satisfaction et, de son côté, il déclara qu'il se réjouissait de leur présence car il n'avait aucune envie de faire demi-tour avant d'avoir appris ce qu'était devenu Lancelot, si cela faisait partie des choses possibles.

21        [p.356] Ils mirent pied à terre au milieu de la prairie, dans un bosquet où ils déjeunèrent et, après s'être restaurés, ils adjurèrent la demoiselle de les conduire à Lancelot : si elle le faisait, ils deviendraient à jamais ses chevaliers servants. Mais toutes leurs prières et leurs promesses furent inutiles : elle refusa de leur donner le moindre renseignement. Ils jurèrent alors de ne point la quitter d'un pas tant qu'elle ne serait pas revenue là d'où elle était partie pour la cour. Comprenant qu'elle ne pourrait pas se débarrasser d'eux, elle se mit en tête de les tromper : elle s'engagea à les amener là où il l'a quittée, "mais c'était loin d'ici et, depuis, je ne sais pas ce qu'il est devenu." Se fiant à sa parole, ils s'en tinrent là et continuèrent de chevaucher jusqu'au soir.

22        Elle leur fit alors quitter le chemin qu'ils suivaient et en prit un qui bifurquait vers la droite ; une bonne lieue plus loin, ils arrivèrent à la maison d'un vavasseur qui était construite en lisière de forêt, au bord d'une petite rivière à laquelle donnaient naissance, non loin de là, des sources abondantes. C'est là qu'elle les emmena faire étape : on leur y réserva un accueil souriant et on les traita avec beaucoup d'égards.

          Dès qu'ils furent couchés, la demoiselle, au lieu d'en faire autant, prit avec elle les deux fils du vavasseur, qui étaient ses cousins,[p.357] et se fit accompagner par eux (ils partirent aussitôt et chevauchèrent toute la nuit) jusqu'au lieu où Lancelot était retenu prisonnier.

23        Elle rendit compte à Morgue de ce qui s'était passé à la cour et qui la contraria au plus haut point, parce qu'elle avait escompté porter atteinte à l'honneur de la reine ; elle comprit aussi, avec le même déplaisir, d'après ce que lui rapporta la jeune fille, que Lancelot et Guenièvre s'aimaient et qu'il était le plus loyal des amants. Si elle se refusait à le libérer, ce n'était pas qu'elle le détestât, mais parce que la reine était la femme qu'elle haïssait le plus au monde. Son idée était donc de ne pas le laisser partir jusqu'au jour où le chagrin de son absence aurait fait perdre à Guenièvre la raison ou la vie.

          Le conte cesse ici, pour un temps, de parler de Lancelot et de Morgue ; il revient aux quatre chevaliers en quête.

XXX
Quête de Lancelot par Galehaut

1         Lorsque, après la nuit passée dans la maison du vavasseur où la suivante de Morgue les avait amenés, Galehaut et ses compagnons se levèrent et constatèrent qu'elle n'était plus là, ils se trouvèrent pris de court et des plus marris. Ils partirent d'autant plus contrariés et inquiets que leur hôte fut incapable de les mettre sur le bon chemin et c'est la mort dans l'âme qu'ils chevauchèrent toute la matinée. Comme Galehaut était d'avis qu'ils se séparent pour mieux fouiller le pays et ses environs, c'est ce qu'ils firent ;[p.358] mais, eussent-ils été un millier, leur quête n'aurait pu aboutir et ils n'auraient pas réussi à trouver Lancelot tant qu'il aurait été entre les mains de Morgue : elle était trop savante magicienne.

          Cependant, le conte parle des aventures qui leur arrivèrent, et d'abord de celles de Galehaut qui est plus désemparé encore que les trois autres.

2         Il s'en va donc, de son côté, avec ses quatre écuyers. Pendant deux jours, il chevaucha sans rencontrer d'aventure qui mérite d'être rapportée. Il cherchait à se renseigner auprès de tous ceux qu'il rencontrait, mais personne ne savait rien. Le sort de Lancelot lui inspirait tant de crainte qu'il en avait perdu le boire et le manger et, dès le troisième jour, son visage et son corps en accusaient les marques.

          C'est alors qu'au milieu de la matinée, il pénétra dans une immense futaie de très hauts et très vieux arbres. A midi, accablé par un soleil chaud comme il lui arrive de l'être au mois de juin, il fut pris d'une telle envie de dormir qu'il fut obligé de s'arrêter pour faire la sieste. Il mit donc pied à terre, s'allongea dans le coin d'ombre le plus frais qu'il put trouver et plongea dans un long et profond sommeil.

3         Il y fit un rêve dans lequel il se voyait au milieu d'un jardin, devant un grand arbre si chargé de feuilles et de fleurs qu'on pouvait à peine en croire ses yeux ;[p.359] comme il était fatigué, il allait jusqu'au pied de cet arbre pour se reposer en se couchant sur l'herbe verte, et aussitôt, les fleurs et les feuilles se mettaient à tomber des branches autour de lui. La peur qu'il en éprouvait, alors qu'il dormait toujours, le réveilla et le fit se remettre en route. Il poursuivit sa chevauchée au hasard, toujours en compagnie de ses écuyers. Il allait plongé dans ses pensées, sans heaume et ventaille rabattue, revoyant en lui-même les images de son rêve, s'interrogeant sur leur sens et faisant des hypothèses. Il était si absorbé dans ses réflexions que rien d'autre n'existait plus pour lui et que de grosses larmes de chagrin ruisselaient sur son visage. C'est alors qu'un rameau vint l'égratigner en le cinglant en pleine figure.

4         Tiré de sa rêverie, il sursaute, regarde autour de lui et voit venir dans sa direction une demoiselle, montée sur un palefroi rapide et doux-amblant ; les cheveux défaits, elle pleurait à chaudes larmes, en se tordant les mains, au milieu de lamentations qui disaient un malheur sans égal. A sa vue, saisi de pitié, Galehaut lui demande ce qu'elle a. "Et vous-même, seigneur chevalier ? Car vous aussi vous pleurez.[p.360] – Oh ! oui, demoiselle ! Et si vos raisons valent les miennes, alors, il est normal que vous montriez autant de chagrin : je porte le deuil du meilleur de tous les chevaliers : il a disparu !

5         – Ah ! mon Dieu, ayez pitié de nous, s'exclame-t-elle dans un cri. Comment le monde pourra-t-il se passer de Lancelot ?" Bien que ne comprenant pas qui elle peut être, Galehaut l'interroge : "Savez-vous quelque chose, chère et belle demoiselle ? Miséricorde divine, dites-le moi ! – D'après ce que j'en sais, ne comptez pas le revoir ! Il est enfermé dans une geôle d'où vous ne pourrez pas le faire sortir." A ces mots, le souffle coupé, il tombe évanoui sur l'encolure de son cheval, et la demoiselle, qui ne voulait pas perdre de temps, s'éloigne : c'était elle qui avait conduit Yvain et Lancelot à Escalon et elle se dépêchait d'aller chercher la dame qui l'avait élevé au Lac, parce qu'il lui avait dit qu'elle serait la seule à pouvoir le délivrer.

6         Galehaut resta longtemps sans connaissance, dans les bras de ses écuyers. Dès qu'il fut revenu à lui, il voulut parler à la demoiselle, mais c'était trop tard : il l'avait perdue de vue. Ils repartirent à leur tour et chevauchèrent jusque tard dans l'après-midi. Leur chemin passait par un village qu'ils traversèrent sans s'arrêter. Au delà, une belle maison-forte, défendue par des fossés et des murs en troncs d'arbres s'offre à la vue de Galehaut. Depuis la porte, il voit une foule de dames, de demoiselles et de chevaliers qui faisaient la farandole et chantaient gaiement au milieu de la cour.

7         [p.361] Un poteau y était planté auquel était accroché un écu : à voir les énormes trous de lance au dessus et au dessous de sa bosse, la taille à laquelle il avait été réduit, en haut et en bas, par des coups d'épée qui l'avaient mis en morceaux, on comprenait que c'était celui d'un brave. Malgré tout, on distinguait encore assez de couleur pour le reconnaître : il était à champ blanc à une bande diagonale rouge. Les danseurs lui faisaient face et tous marquaient une génuflexion en passant devant lui, comme ils l'auraient fait devant la châsse d'un saint.

8         Galehaut se remplit les yeux du spectacle. Il avait la joie de contempler, sans risque d'erreur, l'écu que Lancelot avait emporté de Londres quand il s'était lancé à la poursuite du ravisseur de Gauvain : sans doute, lui donnerait-on là de ses nouvelles. Il franchit donc la porte et se dirige, tout armé, vers l'écu. Un vieux chevalier s'avance à sa rencontre auprès de qui il s'enquiert de son possesseur et de la raison de la vénération que tous témoignent à cet objet. "Il a appartenu au meilleur chevalier du monde, répond le vieillard, et c'est pourquoi nous le fêtons et l'honorons." Galehaut le prie au nom de Dieu, de lui dire s'il sait [p.362] quelque chose de ce chevalier. L'homme déclare qu'il ne sait rien de sûr, mais qu'ils ont entendu dire qu'il était mort ; "pendant deux jours, tous les esprits sont restés accablés de tristesse ; personne n'avait le cœur à la joie. Et voilà qu'au soir du troisième jour (c'est-à-dire hier), on nous a apporté son écu, pour que nous soyons consolés - c'est la raison de cette liesse que vous pouvez voir."

9         A défaut de celui qui l'arborait, Galehaut veut avoir son écu. Il s'en saisit, l'emporte hors de la cour et le confie à un de ses écuyers. "Comment ? s'étonne le vieux chevalier, vous voulez partir avec ? – Oui, ou j'y perdrai la vie. – Ce sera vite fait : nous ne manquons pas de chevaliers assez preux pour vous en empêcher !" Sans répondre, Galehaut s'éloigne rapidement, tout en ordonnant à l'écuyer de forcer l'allure autant qu'il le pourra et de se mettre à couvert de la forêt dont la lisière est proche.

10        L'homme obéit. Galehaut le suit, sans presser son cheval. Il n'eut pas longtemps à attendre pour voir, en se retournant, arriver au galop derrière lui un chevalier en armes qui, lorsqu'il fut à portée de voix, lui cria d'un ton hargneux que d'avoir pris cet écu allait lui porter malheur. Galehaut demande son heaume, le lace, met son écu au cou et empoigne une de ces lances dont il se servait habituellement : avec une hampe épaisse et une pointe aiguë. Il charge le chevalier furieusement, en homme indifférent à la vie comme à la mort et l'atteint rudement au dessus de la bosse de son écu : l'arme acérée,[p.363] maniée par quelqu'un dont la colère accroît la violence, s'enfonce dans le corps en plein cœur : mort, le cavalier s'effondre à terre.

11        Un coup d'œil investigateur en direction de la maison-forte permet à Galehaut d'apercevoir une vingtaine de chevaliers en armes qui galopent en désordre dans sa direction, mais il reprend sa chevauchée vers la forêt, comme si de rien n'était. Au moment où l'un de ses poursuivants le rattrape, en poussant des cris de menace, il fait volte-face et, d'un seul coup de lance, le fait tomber à la renverse en même temps que son cheval : dans sa chute, l'homme se casse la jambe droite. Un troisième adversaire avait largement devancé les autres grâce à la rapidité exceptionnelle de son destrier ; Galehaut, dont la lance était toujours intacte, se la cale sous l'aisselle et, au premier coup, le renverse à son tour en plein milieu du chemin.

12        Effrayé pour son maître, par le nombre de ceux qui le poursuivaient, un de ses écuyers lui demande de le faire chevalier sans attendre : "Ainsi, je pourrais vous prêter main-forte, avec un de mes camarades, car, à vous seul, vous ne pourriez pas venir à bout de tous ces gens. – Tu ferais mieux de te taire, réplique Galehaut. Par Dieu, je ne t'adouberai pas parce que j'aurais peur. Aujourd'hui,[p.364] j'ai enfin l'occasion de faire la preuve de ce que je suis. – Et quoi donc ? – Un chevalier digne de ce nom."

13        Faisant face à ses poursuivants qui arrivent en désordre, il les affronte un par un, dans l'ordre où ils se présentent et, sans quasiment coup férir, en renverse quatre. Obligé de changer de lance (la première s'était cassée), il abat trois nouveaux assaillants sans qu'elle se brise. Avec les deux, il était venu à bout de dix adversaires.

          C'est alors qu'un chevalier de haute taille lui porte un coup de côté qui met à mal son haubert et le blesse gravement. Furieux de se sentir touché, il jette sa lance encore intacte, met la main à l'épée et, se retournant contre celui qui venait de l'atteindre, d'un revers, il lui fait voler la tête au milieu du champ.

14        Eprouvés par cette perte, ceux qui restent l'attaquent tous ensemble et font pleuvoir sur lui une grêle de coups. Se gardant à droite et à gauche, il se défend avec courage, et l'écuyer qui l'avait adjuré de le faire chevalier lui est d'un grand secours en tuant les chevaux de tous ceux qui s'étaient fait désarçonner, les empêchant ainsi de se remettre en selle. Les autres trouvent en Galehaut un adversaire dont tous les coups portent : tous ceux qu'il atteint en plein mordent la poussière ou y perdent la vie. Il se battait si bien, malgré sa blessure,[p.365] qu'ils en étaient tous pantois. C'est ainsi que ce chef de guerre, qui avait tant de victoires à son actif, fait ses preuves de chevalerie.

15        Bientôt, le vieux chevalier qui lui avait reproché de s'emparer de l'écu arrive sur les lieux. Devant le nombre de ceux qui gisaient au sol, blessés ou morts, ou seulement tombés de cheval, il se signa d'étonnement tant il avait de mal à en croire ses yeux ; mais quand il vit le sang de Galehaut qui ruisselait jusqu'à terre, il fut touché de pitié : il ne pouvait pas le laisser mourir ! S'avançant vers lui, il l'invite à se rendre avant qu'on ne le tue. "Pourquoi donc, s'entend-il rétorquer, puisque l'avantage est toujours pour moi ? – Dieu m'en soit témoin, courageux comme vous êtes, répond le vieil homme, je ne voudrais pas, pour tout un royaume, que vous perdiez la vie sur mes terres pour une faute si légère !" Il fait donc reculer les chevaliers et se porte garant pour lui. Puis, de ses propres mains, il soigne sa blessure avant de la panser comme il faut. Galehaut le prie, au nom de Dieu, de lui parler de Lancelot : d'après lui, est-il vraiment mort ? Où a-t-il été enterré ? Mais l'autre lui affirme qu'il lui a déjà dit tout ce qu'il savait.

16        Sur ce, ils se séparent courtoisement après qu'à la demande du seigneur, Galehaut lui eut dit son nom et qu'ils eurent pris congé l'un de l'autre, car, en dépit de toutes les prières du vieil homme qui aurait aimé le retenir, il voulut partir sans attendre. Il s'en alla donc, persuadé de la mort de Lancelot [p.366] et bouleversé à cette idée. En proie à un chagrin que rien n'aurait pu consoler, incapable d'imaginer de vivre sans son compagnon et ami, il décida de mettre son corps à la peine, sans aller jusqu'à risquer, avec sa vie, le salut de son âme.

17        Toujours plongé dans ces sombres pensées, il chevaucha jusqu'au soir. Le hasard le mena dans une maison de religion où il trouva un gîte pour la nuit et où il fut traité avec beaucoup d'égards. Par chance, il y avait là un moine qui, dans le siècle, avait été chevalier et qui savait soigner les blessures : il s'occupa donc de celle de Galehaut qui resta jusqu'à ce qu'elle fût en bonne voie de guérison ; mais son état général ne fit que s'aggraver. Comme il craignait de ne pas faire une bonne mort, il décida de rentrer sur ses terres afin d'y fonder églises et hôpitaux et d'y distribuer de généreuses aumônes, d'abord pour le salut de l'âme de son compagnon et aussi de la sienne. C'est dans cette idée qu'il partit du monastère où son état l'avait forcé de garder le lit ; il lui fit, plus tard, une riche donation qui lui permit de devenir une grande et puissante abbaye.

          Mais le conte revient maintenant à Lancelot.

XXXI
Lancelot libéré sur parole par Morgue (2)

1         [p.367] Le long emprisonnement où le tenait Morgue usait peu à peu ses forces et le laissait en proie à une tristesse dont rien ne pouvait le distraire. Un jour où elle l'avait fait sortir de son lieu de détention, il lui demanda si elle avait décidé de l'y garder définitivement et elle répliqua que, s'il ne répondait toujours pas à la question qu'elle lui avait déjà posée, assurément, il était là pour longtemps. "Alors, ce serait ma vie durant... ou la vôtre. Mais si vous persistez, c'est un cadavre que vous aurez bientôt sur les bras, car je ne supporterai pas longtemps de vivre ainsi. – Comment diable ? N'avez-vous pas été le prisonnier de la dame de Malehaut pendant un an et demi ?

2         – Vous ne vous trompez pas, dame, mais je me portais mieux que maintenant ; dans l'état où je suis, je serais incapable d'endurer un enfermement aussi prolongé, me donnerait-on le monde. Et puis, si mon corps est en prison,[p.368] mon cœur ne vous appartient pas. C'est pourquoi, je vous en prie au nom de Dieu, laissez-moi partir, puisque je ne suis coupable de rien ; ou si vous ne voulez pas le faire sans rien obtenir en échange, mettez-moi à rançon : quel que soit le montant que vous fixerez, tel que je connais le roi, s'il le sait, je ne resterai pas ici. – Vous n'en sortirez pas, par Dieu, avant que votre emprisonnement en ait chagriné beaucoup d'autres ! – Ce ne sera pas de ma faute, dame."

3         Leur entretien s'achève sur ces mots et on le ramène dans la chambre où elle le tenait enfermé : c'était une très belle pièce, pourvue de tous les agréments possibles.

          Dès lors, il refusa de s'alimenter ; au bout de trois jours, il n'avait plus la force de se tenir debout. "Etes-vous donc décidé à vous laisser mourir ?" lui demanda Morgue, quand elle vit que la contrainte ne servait à rien. "La mort est mon plus cher désir, dame. – Et si je vous rendais la liberté ? – J'ai connu un temps où je l'aurais souhaitée plus que maintenant ; mais, alors,[p.369] vous ne vouliez pas en entendre parler ; vous attendez que je sois à l'article de la mort pour me la proposer ! Cependant, je m'acquitterai d'une rançon, si vous le voulez : dites-moi comment.

4         – Je vais vous le dire : jurez-moi sur les reliques de ne pas entrer dans une demeure qui appartienne au roi Arthur et de ne pas rester une heure en compagnie de quelqu'un de sa maison, homme ou femme – et cela pendant un an. Si vous refusez, vous ne sortirez jamais d'ici. – J'aimerais autant que vous me fassiez mettre à mort, dame. Et je crois que, si vous en avez envie, vous n'hésiterez pas. Perfide et déloyale comme vous êtes - il n'y a pas pire que vous ! -, qu'attendez-vous, par Dieu, pour me faire trancher la tête ?

5         – Comment, Lancelot ? fait-elle en le voyant hors de lui, ne feriez-vous aucun sacrifice pour vous en aller ? Sur l'être qui m'est le plus cher, voici ma dernière proposition, et si celle-là aussi vous la refusez, vous ne m'échapperez pas avant que je vous aie gardé par devers moi aussi longtemps que la dame de Malehaut. Vous voulez savoir le serment que j'exige de vous ? De ne pas entrer, d'ici Noël, en un lieu où la reine se trouve." La douleur de Lancelot est telle que le cœur est près de lui manquer et qu'il maudit l'heure de sa naissance ; il répond à Morgue de le faire ramener dans sa prison car, de sa vie, il ne prêtera pareil serment. "Je vous y laisserai périr, je le jure", réplique-t-elle.

6         On le renferme aussitôt dans sa chambre où il passe une nouvelle nuit sans manger. Morgue n'avait qu'une idée en tête :[p.370] l'abuser. Mais, comme il refusait toute nourriture, elle versa dans sa boisson des drogues où les sortilèges de la magie avaient leur part et qui lui montèrent au cerveau : pendant son sommeil, il rêva qu'il surprenait sa dame la reine couchée avec un chevalier ; il courait prendre son épée pour le tuer, mais elle se levait d'un bond et l'arrêtait : "Comment, Lancelot, vous voulez tuer ce chevalier ? N'ayez pas l'audace de porter la main sur lui, car je lui appartiens. Et si vous tenez à la vie, gardez-vous désormais de vous trouver là où je suis."

7         Ce songe lui fut inspiré par Morgue, parce qu'elle voulait l'amener à haïr la reine. Afin de lui faire prendre sa vision pour la réalité, elle profita de son sommeil pour le faire porter hors de sa chambre : on l'installa sur un brancard à chevaux, comme lors de son enlèvement à la Vallée sans Retour, et on l'emmena, toujours endormi, à trois lieues de là, en pleine campagne. Morgue s'y rendit en personne et le fit surveiller de près par ses gens. Au matin, quand il ouvrit les yeux, il se vit dans une tente splendide ; devant lui, il y avait un lit en tous points semblable à celui où il avait vu la reine et le chevalier ; et lui-même tenait encore à la main l'épée dont il voulait le frapper.

8         Quasi fou de douleur, il était convaincu de ne pas avoir rêvé.[p.371] Mais ce qui le consternait plus encore que le chevalier, c'était la défense que la reine lui avait faite de jamais la revoir, car il ne saurait jurer d'avoir le courage nécessaire pour ne pas transgresser son ordre. La vue des gens de Morgue lui fit grand mal et grand honte. "Comment, Lancelot, dit-elle en s'avançant vers lui, c'est cela que vous appelez être loyal ? Partir sans mon congé ?" A l'entendre, il se persuade que son accusation est fondée : peu s'en faut que cette idée ne lui fasse perdre la tête, et il veut s'enfoncer dans le corps l'épée qu'il avait l'illusion de tenir, mais elle l'en empêche : "Nombreux sont ceux, fait-elle sur un ton sentencieux, qui ont une fois manqué de parole et à qui cela n'est plus arrivé le restant de leur vie.

9         – Je ne pourrai pas vivre longtemps sous votre loi, dame, et plutôt que de mourir ici, j'aimerais encore mieux me parjurer et renoncer à la société des hommes. Mais vous m'avez dit, hier soir, que vous me laisseriez partir, si je m'engageais à ne pas entrer d'ici Noël en un lieu où se trouverait ma dame la reine : maintenant, je suis prêt à vous le jurer. – Et moi, je suis prête à recevoir votre serment ; mais faites très attention de le respecter : sinon, j'irai en témoigner, pour votre plus grande honte, à la cour de mon frère.[p.372] – Plutôt mourir, répond-il. – Voici ce que vous allez faire : vous êtes trop faible et trop amaigri pour pouvoir chevaucher. Restez avec moi le temps de reprendre des forces ; alors vous me prêterez votre serment et vous irez là où vous avez affaire."

10        Comme il en est d'accord, elle le remmène avec elle. Dès lors, elle lui servit tous les plats qu'elle pensait devoir lui plaire et lui faire du bien, et cela jusqu'au jour où il eut retrouvé des forces et quelque peu de sa beauté. Il prit alors congé d'elle, après avoir prêté le serment exigé, et s'en alla, en proie à de sombres pensées, ne sachant où diriger ses pas, sans autre consolation que de passer ses jours et ses nuits à pleurer et à rêver. Il chevauchait ainsi, arborant les armes, magnifiques et coûteuses, que Morgue lui avait données.

          Le conte cesse un moment de parler de Lancelot et revient à Lionel qui, lui aussi, poursuit tristement sa chevauchée, persuadé par ce qu'il avait appris que son cousin avait trouvé la mort.

XXXII
Quête de Lancelot par Lionel qui rejoint Galehaut

1         Après avoir quitté Galehaut, Gauvain et Yvain, Lionel chevaucha trois jours [p.373] sans plus entendre parler d'eux, ni de Lancelot. Le jour d'après, il se leva de bonne heure et assista à la messe dans un ermitage qui se trouvait sur son chemin. Au sortir de la chapelle, l'ermite le raccompagna jusqu'à la porte de l'enclos. Comme il lui voyait les larmes aux yeux, il fut ému de compassion et lui demanda ce qu'il avait. "Le plus grand chagrin qui puisse affliger le cœur d'un homme, dit Lionel. – Et lequel, cher seigneur ? Vous pouvez me le confier, vous le devez, même : je suis prêtre ; peut-être pourrais-je vous aider de mes conseils.

2         – Je pleure sur le sort de mon seigneur, un cousin à moi. Il est mort, ou disparu, et j'ignore où. Il était l'honneur de la maison du roi Arthur qui réunit tous les plus braves et il n'y avait pas au monde meilleur chevalier que lui. – Je sais bien de qui vous parlez, c'est de Lancelot du Lac. Vous n'êtes pas le seul à sa recherche ; il y a aussi un chevalier à qui sa taille ne permet pas de passer inaperçu, et qui est un grand seigneur ; il est l'hôte d'une maison de religion, près d'ici, où son état l'a forcé de s'aliter : nous y avons de vos compagnons qui nous ont parlé de lui.

3         – Où est-ce exactement, seigneur ? interroge Lionel, comprenant qu'il s'agit de Galehaut. L'ermite le lui explique. Lionel demande aussi ce qu'il a : "Est-il malade ? Ou blessé ? – Il a reçu plusieurs graves blessures à la poitrine, mais il est en bonne voie de guérison. – Ah ! seigneur, au nom de Dieu,[p.374] faites-moi mener auprès de lui ; autrement, je ne serai pas tranquille." L'ermite ordonne alors à son clerc de le conduire à l'Aumône-Notre-Dame (c'était le nom du monastère où se trouvait Galehaut). Avant de partir, Lionel demande encore à l'ermite s'il a entendu parler de Lancelot mais, répond-il, il est incapable de lui dire s'il est mort ou vivant. Il a si bien disparu qu'on pourrait croire que la terre l'a englouti.

4         C'est un Lionel en larmes qui prend congé et s'en va avec le clerc pour guide. La première personne qu'ils virent en arrivant au monastère était un des frères qui travaillait au jardin. A la question de Lionel sur l'état de santé de Galehaut, il répond qu'il se rétablit au mieux. "Et combien de temps lui faut-il encore pour être capable de chevaucher? – Celui de nos frères qui le soigne pense que, d'ici une quinzaine, il pourra monter à cheval et porter les armes."

5         Et il raconte tous les exploits que, d'après le récit de ses écuyers, il avait accomplis pour s'emparer de l'écu de Lancelot. Lionel se dit qu'il ne veut pas entrer tant que, lui aussi, il n'aurait pas quelque prouesse à son actif : il aurait honte de se montrer, sans avoir combattu depuis qu'il avait quitté Galehaut. Et recommandant à Dieu les deux frères (son guide et l'autre), il reprend son chemin, comme le hasard le mène,[p.375] toujours en proie au même chagrin pour la mort de son cousin. Il chevaucha quatre jours ainsi, sans rencontrer d'aventure qui mérite d'être rapportée.

6         Le lendemain, alors qu'il chevauchait par une radieuse matinée, il rencontra une demoiselle dont la beauté et la douleur qu'elle manifestait se remarquaient également. Lionel lui ayant demandé la raison de ses larmes, elle répondit que c'était parce que le meilleur chevalier au monde avait trouvé la mort : "Il gît, non loin d'ici : un perfide l'a pris en traître et l'a tué." A ces mots, persuadé qu'il s'agit de son cousin, il tombe dans ses bras, sans connaissance. Quand il revient à lui, elle veut savoir pourquoi cet évanouissement. "Hélas ! demoiselle, c'est Lancelot, n'est-ce-pas ? – C'est bien lui", dit-elle. Pour la seconde fois, il s'évanouit. "Ah ! demoiselle, je vous en supplie au nom de Dieu, s'écrie-t-il dès qu'il reprend conscience, conduisez-moi là. – Très volontiers."

7         Elle fait demi-tour et elle l'emmène jusqu'à un très ancien monastère. Il y avait là un vaste cimetière, fort bien entretenu où étaient enterrés un grand nombre de chevaliers et au milieu duquel on voyait une tombe fraîchement creusée : "C'est ici qu'il repose", dit la demoiselle. Pour la troisième fois, Lionel perd un moment conscience. A la tête de la tombe, on avait planté une grande croix de bois à laquelle était suspendu un écu au champ d'or à une bande diagonale d'azur. Il demande si c'est l'écu du chevalier mort et, comme la jeune fille lui répond que oui, il est d'autant plus persuadé qu'il appartenait bien à Lancelot qui arborait presque toujours une ou plusieurs bandes sur le sien ; de surcroît, il était loin d'être intact.

          Comme il jetait un regard d'investigation autour de lui, voilà que surgit dans l'enclos un homme à cheval.[p.376] "Maudit traître, crie la demoiselle, ce n'est pas maintenant que vous auriez le courage de reconnaître que vous avez tué ce brave chevalier... ce serait trop risqué !" Mais il répond qu'il ne voit pas de raison de le nier.

          A peine avait-il achevé que Lionel le charge et que l'autre fait face pour se défendre. Au premier échange de coups, les hampes de leurs lances ne sont plus que tronçons ; et au moment où ils se croisent, ils se heurtent - corps et têtes - avec tant de violence qu'ils se désarçonnent l'un l'autre et qu'ils restent un long moment à terre. Lionel, qui était plus vif et plus agile, fut le premier à se remettre debout ; retirant l'écu de son cou, il s'en protège la tête, met l'épée au clair et se précipite sur le chevalier qui s'était sérieusement blessé dans sa chute, arrive sur lui au moment même où il pensait se relever et, de toutes ses forces, lui assène sur son heaume un coup qui lui fait toucher terre des deux mains...

9         ... mais ne suffit pas à le décourager : il ne manquait ni de vigueur, ni de prouesse, bien au contraire. Il parvient donc à se relever, dégaine sa bonne épée et se défend en homme passé maître à cet exercice. Cependant, comme il avait été durement atteint, non seulement en tombant de cheval, mais également lors de son choc avec Lionel, il n'était pas aussi fringant que lui et il cherchait à esquiver les coups, à droite ou à gauche, selon l'avantage qui s'offrait à lui. L'affrontement eut tout le temps de durer. Les écus des deux hommes aux prises étaient entaillés par dessus et par dessous, leurs heaumes cabossés et défoncés, leurs hauberts [p.377] démaillés et brisés ; eux-mêmes avaient de multiples blessures. A la fin, le chevalier accusa la fatigue et ses coups perdirent de leur force.

10        Avec toute la rapidité dont Lionel fait preuve, il n'est même pas essoufflé, au grand étonnement de l'autre qui se voit réduit à la défensive. Il serre de près son adversaire qui recule sans la voir derrière lui, vers une tombe. Quand il en est tout près, Lionel abat sur son heaume un coup si rude que le cercle qui le renforçait se brise et que la coiffe de fer lui tombe sur les yeux ; d'un coup d'épaule, il le fait chuter à la renverse de l'autre côté de la tombe, lui saute dessus, lui arrache son heaume et se met à le rouer de coups au visage et au crâne, violemment assénés du pommeau de son épée : le chevalier en est couvert de sang. Lionel lui rabat alors sa ventaille sur les épaules et brandit son épée pour lui couper la tête... au plus grand plaisir de la demoiselle qui le regarde faire.

11        C'est alors qu'arrive une autre demoiselle (sa mule était couverte d'écume) ; saisie de pitié à la vue du chevalier en danger de mort, elle saute à bas de sa monture, marche sur Lionel et lui demande quel crime a commis cet homme.[p.378] "Il a tué en trahison le meilleur de tous les chevaliers. – Comment s'appelait-il ? – Lancelot du Lac. – Dieu m'en soit témoin, seigneur, Lancelot est bien vivant et il ne s'est jamais mieux porté : je l'ai vu, hier soir encore, toujours en prison."

12        A ces mots, Lionel est debout : "Est-ce possible, demoiselle ? – Sur le salut de mon âme, je vous assure que, ce matin même, quand je suis partie, il était en fort bonne santé - et je vais en porter la nouvelle à la cour du roi. – J'ai besoin de le voir pour le croire.", réplique-t-il. La demoiselle, qui souhaitait que le chevalier ait la vie sauve, réfléchit, puis demande à Lionel s'il est un parent de Lancelot : ils sont cousins germains, dit-il. "Je comprends que vous vouliez le voir ; eh bien, je vous le montrerai pas plus tard que ce soir. Et comme je ne veux pas que vous puissiez douter de ma bonne foi, ce chevalier viendra avec nous, sans ses armes. Si vous ne voyez pas votre cousin, qu'il se retrouve au point où il en est maintenant !"

13        Tous deux acquiescent, mais la demoiselle qui avait servi de guide à Lionel est aussi surprise que désolée.[p.379] "Pourquoi m'avoir dit que ce chevalier avait tué Lancelot ? lui demande-t-il. – Parce qu'il avait tué mon ami, mais Lancelot, je ne l'ai jamais vu."

14        Ils se mettent en selle sans plus attendre et chevauchent à la suite de la demoiselle ; en fin d'après-midi, ils étaient arrivés. "Seigneur chevalier, dit-elle à Lionel, si vous voulez voir votre cousin, il faut me promettre de ne pas vous faire connaître : ce serait, à coup sûr, la mort pour vous et pour moi le déshonneur." Quand il s'y fut engagé, elle le fait se désarmer et l'emmène au fond d'un très plaisant jardin où Lancelot avait l'habitude, le soir venu, de se promener. A la nuit tombée, il était là : dix hommes d'armes, avec haches et épées, étaient chargés de le surveiller et Lionel le vit assez distinctement [p.380] pour être convaincu que c'était lui. Puis, la demoiselle lui fit remettre ses armes, ils montèrent à cheval et, deux lieues plus loin, arrivèrent à un couvent de religieuses où elle leur fit faire étape.

15        Ils reprirent leur chevauchée le lendemain matin et la demoiselle obtint de Lionel qu'il déclare quitte le chevalier vaincu ; comme on lui demandait son nom, il dit s'appeler Sauguères de Hongrie et s'en alla de son côté. La demoiselle demanda alors à Lionel dans quelle direction il avait l'intention de poursuivre sa route. "Je dois me rendre dans un monastère qui s'appelle l'Aumône-Notre-Dame. – Je sais où il se trouve ; je vais vous y guider pour que vous ne risquiez pas de vous perdre et, de là, j'irai à la cour du roi Arthur."

16        Ils chevauchèrent deux jours sous sa conduite et, le lendemain, après l'avoir mis sur le bon chemin, elle quitta Lionel. Lorsqu'il arriva au monastère, il n'y trouva plus Galehaut qui en était déjà parti. On lui dit qu'il était très malade et qu'il ne pouvait pas être allé vite. Après qu'on lui eut indiqué la direction dans laquelle il s'était éloigné, il prit la même route et ne mit pas pied à terre avant de l'avoir rattrapé. Galehaut fut au comble de la joie d'apprendre que Lancelot était vivant [p.381] et en bonne santé. De là, ils gagnèrent ensemble le Sorelois.

17        Là, conformément à ce qu'il avait décidé, Galehaut prodigua les aumônes à l'intention du salut de l'âme de son compagnon et de la sienne, et il fonda une trentaine d'abbayes et d'églises.

          Mais le conte n'en dit pas plus, pour l'instant, sur lui et sur Lionel ; il revient à monseigneur Gauvain dont il n'a plus parlé depuis longtemps.

XXXIII
Quête de Lancelot par Gauvain et Yvain :
Ils le retrouvent, mais celui-ci refuse de les suivre à la cour
 

1         Après s'être séparé de ses compagnons, Gauvain poursuivit sa route deux jours entiers sans rencontrer d'aventures. Le troisième jour, alors qu'il chevauchait, plongé dans ses pensées, il tomba, à l'entrée d'une lande, sur un chevalier en armes. Dès que celui-ci le vit, il lui cria de s'arrêter : "Vos armes et votre cheval sont à moi, chevalier ! – Pourquoi cela, cher seigneur ? – Parce que je garde cette lande. – Vous la gardez ? Et au nom de qui ? – Au nom de la fée Morgue à qui je les remettrai."[p.382] Et il lui ordonne de mettre pied à terre. "Vous ne m'avez pas encore vaincu, réplique Gauvain. – Ce sera vite fait !"

2         Sur ce, il éperonne son cheval, charge Gauvain et lui assène, sur l'écu, un coup qui fait voler sa lance en éclats. Quant à Gauvain, il heurte son adversaire si brutalement que celui-ci se retrouve par terre, la jambe droite coincée sous l'animal. Laissant le blessé là où il est, il reprend aussitôt sa route. Mais l'autre pousse des cris : "Comment, seigneur, vous m'abandonnez dans cette position ? Cela ressemble un peu à de la lâcheté. Aidez-moi plutôt à me relever pour que je puisse rentrer chez moi me faire soigner, car je suis sérieusement blessé. – Pour cela, comptez sur moi", dit Gauvain qui attache son cheval au chêne le plus proche et appuie sa lance contre le tronc. Puis il va au chevalier, fait se relever l'animal qui lui écrasait la jambe et l'aide à l'enfourcher. L'autre fait mine d'être gravement touché.

3         Une fois l'homme en selle, Gauvain, sans se méfier, retourne vers sa monture dans l'intention de l'enfourcher à son tour. Mais le "blessé" lance, d'un coup d'éperons, son destrier sur lui : le choc est si brutal qu'il se retrouve étendu par terre de tout son long ; toutefois, il n'y reste pas longtemps : il se relève d'un bond, met la main à l'épée, fonçant sur son assaillant qui prend la fuite sans l'attendre. Gauvain saute en selle et pique des deux à la poursuite du fuyard qui, de son côté fonçait au galop et qui était déjà trop loin pour pouvoir être rattrapé.

          C'est alors que le neveu du roi fut victime d'une triste mésaventure :[p.383] son cheval fit une chute et lui-même fut si gravement blessé qu'il crut sentir son cœur lui éclater dans la poitrine. Quand le fugitif le vit à terre, il fit demi-tour, l'épée à la main, et comme, en s'approchant, il constata que Gauvain avait perdu connaissance, il le fit piétiner à deux ou trois reprises par son destrier.

4         Mais voici que surgit, armé de pied en cap, un chevalier qui allait à l'aventure. Il s'était dirigé vers Gauvain en le voyant tomber et rien de ce que l'autre avait fait ne lui avait échappé : quand il le voit partir en emmenant avec lui la monture de son adversaire évanoui, il lui barre la route : "Sale lâche, vous allez payer cet animal au prix fort !" Il s'élance au galop sur lui, mais le traître évite sa charge, laisse le cheval sur place et s'enfuit pour se mettre à l'abri dans la forêt. L'autre chevalier prend la bête par la bride, la ramène à Gauvain qui reprenait conscience, et, reconnaissant le blessé, met précipitamment pied à terre en fondant en larmes.

5         Gauvain lève les yeux, reconnaît, de son côté, son cousin Yvain et, tout mal en point qu'il est, lui jette les bras au cou. "Vous êtes blessé ? lui demande Yvain. – Oui, à l'intérieur du corps. – Certes, si j'avais su que c'était vous, je n'aurais pas laissé ce chevalier s'échapper aussi facilement". Après avoir aidé Gauvain à se mettre en selle, il l'accompagna dans sa chevauchée et ils firent route jusqu'au soir.

6         Ils rencontrèrent alors un vavasseur qui traversait la forêt et qui leur offrit très poliment l'hospitalité, ce dont tous deux le remercièrent.[p.384] L'homme avait, avec lui, un écuyer qui portait deux lièvres et un daim chargés sur son cheval, et tenait deux lévriers en laisse. Il lui ordonna de les devancer et d'aller préparer le gîte et le couvert - ce qu'il fit aussitôt.

          Le vavasseur resta avec ses invités et ils n'arrivèrent chez lui, après une longue et difficile chevauchée, que tard dans la soirée. Les deux chevaliers furent magnifiquement reçus et Gauvain resta là, avec Yvain qui ne voulait pas le laisser seul, jusqu'à sa complète guérison. Quand il fut bien remis, ils repartirent en même temps, toujours en compagnie l'un de l'autre.

7         Un jour où ils chevauchaient, plongés dans de tristes pensées parce qu'ils étaient toujours sans nouvelle de l'objet de leur quête, ils débouchèrent dans une très vaste prairie où une foule de chevaliers s'affrontaient en tournoi. Ils se dirigent de ce côté et s'enquièrent de l'enjeu auprès d'un écuyer. "Gagner un cheval et faire des prisonniers. – Et peut participer qui veut ? demande Gauvain. – Oui, et on choisit son camp." Gauvain observe comment les choses se passent [p.385] et il remarque un chevalier qui arrive au galop ; dès qu'il s'est engagé dans la mêlée, ceux de l'autre camp ont le dessous et prennent aussitôt la fuite ; en revanche, il suffit qu'il se retire pour qu'à nouveau l'avantage soit pour eux. Quand le jouteur constate qu'il a réussi à mettre en déroute ses adversaires, il sort de la mêlée et les laisse se regrouper ; puis, quand ce sont les siens qui sont en difficulté, il revient se ranger à leurs côtés. Gauvain et Yvain le voient se livrer à cette manœuvre cinq ou six fois de suite.

8         A leur tour, ils prennent part au tournoi où leurs prouesses font l'admiration de tous. Quand le Bon Chevalier s'en aperçoit, quasi fou de rage, il sort du champ, remet son épée au fourreau, jette son écu par terre et prend la direction de la forêt en se tordant les mains, tout en sanglotant et en poussant des hurlements qui s'entendent très loin à l'entour. Ce comportement suscite l'étonnement de Gauvain : "Connaissez-vous ce chevalier, cher cousin ?" demande-t-il à Yvain qui répond que non. "Par Dieu, je ne vois que Lancelot pour agir ainsi."

9         Faisant force d'éperons, ils se lancèrent à ses trousses. Yvain ramassa au passage l'écu qu'il avait jeté en disant que, lui présent, jamais l'arme d'un tel brave ne resterait abandonnée au milieu du chemin. Ils le suivirent jusqu'à la forêt où ils purent le voir mettre pied à terre, enlever son heaume et attacher son cheval, tout en manifestant son désespoir ; il s'écrie qu'il ne vaut rien,[p.386] qu'il est un lâche, qu'il est né sous une mauvaise étoile et qu'il n'a que trop vécu. Enfin, il tombe évanoui de douleur.

10        Gauvain et Yvain arrivèrent au galop : c'était bien Lancelot, et ils le soutinrent dans leurs bras jusqu'à ce qu'il revienne à lui. Quand il reconnut Gauvain, qui avait ôté son heaume, il fut saisi de honte, mais tous deux le tranquillisèrent. Ils lui expliquèrent qu'ils étaient à sa recherche depuis longtemps "parce qu'on disait à la cour qu'aucun des vôtres ne vous reverrait plus" - mais ils ne lui répétèrent pas le reste. Lancelot leur répondit qu'il n'y reviendrait pas pour le moment, "et ne me demandez pas de le faire, c'est impossible ; mais allez dire que je suis vivant et en bonne santé à ceux qui, d'après vous, seront contents de le savoir."

11        Voyant qu'il ne servirait à rien de l'en prier davantage, Gauvain changea de sujet : "Dites-moi, bien cher ami, sur l'être qui vous est le plus cher au monde, pourquoi tout ce chagrin, si, cela, vous pouvez nous le confier ? – Ce n'était pas sans raison, au contraire : j'ai eu la surprise de ma vie ! Jusqu'à présent, chaque fois que je me suis trouvé engagé dans un affrontement, si important soit-il, c'est mon action qui décidait de son issue. Or, aujourd'hui, dans [p.387] ce tournoi de rien, je n'y suis pas arrivé, à cause de vous. Toute ma valeur - hélas ! - a disparu, elle ne m'a pas fait long usage !"

12        Sur ce, il se relève, car il en a trop gros sur le cœur pour rester en leur compagnie. Il remet son heaume, enfourche son cheval et s'éloigne après qu'Yvain lui a passé son écu au cou.

          Gauvain et Yvain s'en vont de leur côté et regagnent la cour où ils apportent la nouvelle qui va la mettre tout entière en joie, car on y était toujours persuadé que Lancelot était mort.

          Mais le conte n'en dit pas plus sur la cour ; il revient à Lancelot qui, en plein désarroi, chevauche sans savoir où aller.

XXXIV
Lancelot manque Galehaut en Sorelois et repart.
Rumeur de sa mort
 

1         Après avoir quitté messeigneurs Gauvain et Yvain, il se demanda longtemps quel chemin prendre et finit par se décider pour le Sorelois où il irait rejoindre Galehaut, son bienfaiteur. Ce qu'il ignorait (sans quoi, il n'y serait pas allé), c'est que celui-ci, de son côté, était à sa recherche. Gauvain avait oublié de le lui dire et il devait le regretter amèrement. Quand Lancelot fut à bon port, on lui fit fête, mais il ne trouva pas Galehaut qui était parti avec Lionel. Ce lui fut un tel crève-cœur qu'il crut en perdre la raison : il n'avait personne auprès de qui trouver quelque réconfort et les marques de joie qu'on lui prodiguait ne faisaient que lui peser.

2         Un soir, à minuit, il faussa compagnie aux gens du lieu et partit, n'ayant sur lui qu'une tunique, sa chemise et ses braies. D'angoisse,[p.388] il avait eu un saignement de nez, si abondant qu'il y aurait eu de quoi remplir une écuelle. Quand, au matin, on constata qu'il n'était pas là et qu'on découvrit tout le sang dans son lit, on pensa qu'il avait voulu se donner la mort. Jamais on ne vit deuil semblable.

          Mais le conte cesse ici de parler de lui et revient à Galehaut.

XXXV
Mort de Galehaut
 

1         Après leur départ, Galehaut et Lionel passèrent par la cour où ils trouvèrent Gauvain qui leur donna des nouvelles de Lancelot ; il ajouta que celui-ci s'était peut-être bien rendu en Sorelois (d'où eux-mêmes venaient), "car j'ai oublié de lui dire que vous étiez à sa recherche." Galehaut y retourna aussitôt mais, quand il apprit les circonstances dans lesquelles Lancelot était parti et le lit tout ensanglanté, lui aussi crut qu'il avait voulu se donner la mort et il le pensa perdu. Dès lors, il fut inconsolable ; savoir son compagnon en vie aurait suffi à le rasséréner, mais l'idée de sa mort, dont il était persuadé, le plongea dans un désespoir tel qu'il refusait de boire et de manger. Sa seule consolation, c'était de contempler l'écu de Lancelot qu'il gardait constamment sous les yeux.

2         Pour lui, Lancelot était bel et bien mort : il en avait perdu le boire et le manger. Il passa ainsi onze jours et onze nuits. Les pieuses personnes qui lui rendaient de fréquentes visites finirent par lui dire que, s'il venait à mourir ainsi, il compromettrait [p.389] le salut de son âme et on le força à s'alimenter ; mais cela ne servit de rien : la longueur de son jeûne lui avait fait trop de mal. Son état s'aggrava encore quand la blessure qu'il avait reçue en conquérant l'écu et qui s'était mal cicatrisée s'infecta : la gangrène s'y mit. Tous ses membres, tout son corps se desséchèrent sous le coup de la maladie.

3         Il traîna dans cet état depuis la Sainte-Madeleine jusqu'à la dernière semaine de septembre, où il trépassa. Les contes le présentent comme l'homme de son âge le plus accompli qui ait vécu à son époque. On ne viendrait pas à bout de faire le compte de ses généreuses aumônes. Il remit à son neveu l'investiture de sa terre et lui en fit recevoir l'hommage par ses vassaux. Une foule d'autres bonnes œuvres sont aussi à porter à son crédit.

          Telle est la fin de son histoire. Le conte revient à Lancelot.