ms Rennes Champs Libres 255, f 188v,
                  détail

LANCELOT
Roman en prose du XIIIe siècle
Le Conte de la Charrette et ses suites
La quête de Lancelot (début)
Tome II
Traduction
par
Micheline de COMBARIEU du GRES
d'après l'édition établie par Alexandre MICHA
(Librairie Droz, Paris-Genève)
1978

Table des matières

 

 

XXXVI Enlèvement de Guenièvre par Méléagan ; Lancelot (sur
la charrette) et Gauvain poursuivent le ravisseur

XXXVII Lancelot en quête de Guenièvre (la jeune fille violée,
le peigne de la reine, le Saint Cimetière)
.

XXXVIII Lancelot en quête de Guenièvre (le Pas des Pierres,
le Pont de l'Epée)
.

XXXIX Combat de Lancelot contre Méléagant ; délivrance de
Guenièvre ; Lancelot fait prisonnier par Méléagant

XL Bohort, l'autre chevalier à la charrette .

XLI Lancelot au tournoi de Pomeglai.

XLII Evasion de Lancelot qui affronte Méléagant et le tue

XLIII Aventures de Lancelot ; il blesse Hector des Marais
Et Lionel

XLIV Aventures de Bohort (défense de la demoiselle de
Honguefort)

XLV Aventures de Bohort (défense de la demoiselle de
Honguefort, suite)

XLVI Aventures de Bohort (défense de la demoiselle de
Honguefort)
.

XLVII Aventures de Bohort (la demoiselle"aux fers" ; le
Chevalier à l'épée dans la main ; le tournoi du roi
Brangoire : Bohort vainqueur)

XLVIII Bohort chez le roi Brangoire : les"gabs"des chevaliers ;
Bohort et la fille du roi. Autres aventures
de Bohort
.

XLIX Aventures de Lancelot : il découvre le tombeau de Galehaut ;
il sauve du bûcher la sœur de méléagant

L Aventures de Lancelot : combats victorieux ; funérailles de
Galehaut à la Joyeuse Garde

LI Aventures de Bohort (en quête de Lancelot)

LII Baudemagus apprend que c'est Lancelot qui a tué son fils

LIII Aventures de Bohort (enlèvement de Guenièvre).
Dodinel et Sagremor

LIV Aventure de Sagremor, prisonnier de Mathamas

LV Aventure de Dodinel.

LVI Lancelot, la vieille demoiselle et Grifon du mauvais
Passage

LVII Guenièvre croit Lancelot mort.

LVIII Lancelot et la Vieille Demoiselle.

LIX Dodinel prisonnier

LX Début de la quête de Lancelot par Gauvain et d'autres.
Histoire de la Croix Noire

LXI Histoire de l'épée brisée ; Gauvain et ses compagnons
échouent à la ressouder

LXII Agloval en quête de Lancelot

LXIII Gauvain en quête de Lancelot

LXIV Hector en quête de Lancelot

LXV Hector vainqueur de Gauvain au tournoi du Moulin.
Tous deux échouent à l'aventure du tombeau
en feu

LXVI Gauvain à Corbenyc : apparition du Graal qu'il ne
reconnaît pas

LXVII Hector délivre une jeune fille

LXVIII Yvain vient en aide à une jeune fille .

LXIX Gauvain de Gauvain et de ses frères. Un méfait
de Mordret



XXXVI

Enlèvement de Guenièvre par Méléagant ;
Lancelot (sur la charrette) et Gauvain poursuivent le ravisseur

1 [p.1] Lancelot avait quitté le Sorelois à la dérobée. Tout à sa douleur, il avait la tête vide et c'est à peine s'il prenait le temps de manger et de dormir. Il finit par en perdre la raison et passa l'été et le début de l'hiver à divaguer un peu partout.

La dame qui l'avait élevé au Lac s'était mise à sa recherche ; à force de s'enquérir de lui et de chercher des indices de son passage, elle le retrouva en Cornouaille, la veille de la Chandeleur : il gisait sous un buisson dans la forêt de Tintagel. Elle l'emmena avec elle, et réussit à le guérir en le gardant auprès d'elle le reste de l'hiver et pendant tout le carême : il était alors redevenu plus beau et plus fort que jamais parce qu'elle lui avait promis de lui faire recouvrer tout ce qui avait fait la joie dans sa vie. Mais il continua d'ignorer la mort de Galehaut parce qu'elle ne lui en dit rien et fit en sorte qu'on ne lui en parlât point.

2 Deux semaines avant l'Ascension, elle lui fit préparer un cheval et des armes et lui dit de se rendre à la cour du roi Arthur :"Lancelot, le moment arrive où il ne tiendra qu'à toi de regagner tout ce que tu as perdu. Il faut que tu te trouves à Kamaalot pour l'Ascension, au début de l'après-midi ;[p.2] si tu arrivais plus tard, tu le regretterais mortellement. – Dites-moi donc pourquoi, dame. – Parce que la reine se fera enlever et que, si tu es là, tu pourras aller à son secours et la ramener d'où personne n'a jamais pu être libéré. – J'y serai, je vous le jure, à pied s'il le faut."En partant à cette date, il devait se trouver à midi juste à Kamaalot, à l'endroit où, comme le relate le conte, le sénéchal Keu, qui s'était chargé d'assurer la sécurité de Guenièvre, s'était fait désarçonner et blesser en la défendant.

3 Ce jour-là, le roi y tenait sa cour et la ville était une des plus agréables de son royaume et la plus fertile en aventures. Mais ce n'était pas une de ces grandioses et exceptionnelles réunions comme du vivant du preux et noble Galehaut, quand Lancelot, - que tous, maintenant, croyaient mort - était là. L'Ascension allait même voir la tristesse s'abattre sur tous ceux qui s'étaient rassemblés et les larmes leur monter aux yeux. Alors que le roi revenait de la messe, Lionel, le cousin de Lancelot, de retour d'une quête qui l'avait mené à sa recherche dans bien des pays, arriva à la cour. Arthur s'empressa à sa rencontre ainsi que la reine (plus joyeuse que tous de le revoir) et que la dame de Malehaut (bien qu'elle fût inconsolable : la mort de Galehaut, qu'elle devait épouser avant la fin de l'année lui avait fait perdre les trente royaumes dont elle aurait été la dame).

4 Mais la joie qu'on lui fit se changea rapidement en tristesse quand il leur eut dit que son cousin avait disparu et qu'il le pensait mort. Le roi, en pleurs, affirma qu'il avait péri de chagrin à cause de la disparition de Galehaut."Et non sans raison, assurément, remarqua Gauvain :[p.3] la vie ne vaut guère la peine d'être vécue après semblable perte."La reine, qui ne pouvait se résoudre à croire que Lancelot n'était plus fut très contrariée par ce propos."Comment, Gauvain ? rétorqua-t-elle. Il ne reste donc personne en ce monde qui soit comparable à Galehaut ? – Je ne vois pas qui, dame. – Il y a au moins votre oncle."Il en a si gros sur le cœur que les larmes lui montent aux yeux :"Bien sûr, il devrait l'être, dame"fit-il en se levant, ce qui mit fin à la conversation.

5 Sans avoir revêtu sa tenue d'apparat, mais son bâton de sénéchal à la main, Keu vient annoncer au roi que le repas est prêt:"Inutile d'attendre plus longtemps, même si une aventure devait se produire."Arthur s'installe donc : il ne se sentait guère en appétit mais ne voulait pas faire grise mine devant les siens... dont beaucoup se contentèrent, eux aussi, de manger du bout des lèvres. Lionel déjeuna dans la chambre de Guenièvre : ils essayaient de se consoler l'un l'autre.

Après s'être restauré, le roi s'assit sur un lit de parade, mais il n'avait pas le cœur à ces joyeux divertissements dont il était coutumier ; le voir absorbé dans de sombres pensées mit ceux qui l'entouraient dans un grand embarras.

6 Tandis qu'il se tenait ainsi, muet et pensif, un chevalier fit son entrée : grand et bien bâti, il portait haubert et jambières, l'épée ceinte au côté, mais pas de heaume. Il s'avança à grands pas dans la salle, la main droite sur le pommeau de son épée pour se donner une contenance [p.4] et marcha droit au roi."Je vous fais savoir, dit-il sur un ton hautain, que je suis Méléagant, le fils du roi Baudemagus de Gorre. Je viens me justifier en votre cour, roi Arthur : j'ai entendu dire que Lancelot se plaignait que je l'aie blessé par traîtrise, lors de la joute qui nous a opposés l'an passé. S'il m'accuse, qu'il le dise : je suis prêt à me défendre de cette imputation.

7 – Hélas, seigneur chevalier, Lancelot n'est pas là et il y a longtemps que nous sommes sans nouvelles de lui. S'il avait été présent, il n'aurait certes pas hésité à soutenir son droit ici, dans votre pays, ou ailleurs."La venue du chevalier et la teneur de ses propos furent vite connues jusque dans la chambre de la reine. Lionel, qui s'y trouvait, se dépêcha de se présenter devant le roi, décidé à relever le défi et à faire la preuve que son cousin avait effectivement été pris en traître. Mais Arthur s'opposa à ce qu'il se batte, ainsi que la reine qui fit tout ce qu'elle put pour l'en empêcher.

8 Méléagant parut alors vouloir se retirer ; mais, comme il arrivait à la porte de la salle, il fit volte-face et revint au roi :"Je m'en vais sans avoir obtenu cette bataille que j'étais venu chercher, mais je l'aurai quand même, s'il se trouve ici quelque brave. Rappelez-vous tous ces chevaliers de votre terre qui sont retenus prisonniers et réduits en servage dans notre royaume à mon père et à moi ; et toutes ces dames, ces demoiselles, ces jeunes gens ! On dit que votre cour est pleine de chevaliers émérites : mais où sont-ils ? Qu'attendent-ils pour venir libérer ces exilés et les ramener ? Est-ce si loin ? Est-ce trop demander à des chevaliers dignes de ce nom de franchir un pont et de se battre contre un unique adversaire ?

9 Je leur offre une occasion facile de s'en assurer l'honneur, s'ils en ont aussi le courage. Roi Arthur, si vous avez, vous,[p.5] celui de confier la sauvegarde de la reine ici présente à l'un de vos chevaliers, qu'il la conduise jusqu'à la lisière de la forêt et, s'il peut la défendre contre moi, je libérerai toutes celles et tous ceux qui sont captifs au pays de Gorre, et nous deviendrons vos vassaux, mon père et moi. Si je suis vaincu, vous me garderez en prison tant que mon engagement n'aura pas été tenu. Et si c'est moi le vainqueur, alors, que, pour l'avenir, le meilleur gagne ! – Seigneur, je dois me résigner à ce que vous reteniez nos gens de force tant que je ne peux pas remédier à cette situation. Mais si la reine n'a été pour rien dans leur emprisonnement, elle ne sera pas non plus l'enjeu de leur délivrance."Cette fois, Méléagant se retire, enfourche son cheval et gagne la lisière de la forêt où il se poste pour voir si on va l'y suivre.

10 Une centaine de ses chevaliers l'attendaient, dissimulés à moins de deux portées d'arc.

Cependant, par toute la maison du roi, on parle de la morgue du chevalier et de son orgueil. Le bruit ne tarde pas à en venir aux oreilles du sénéchal Keu qui déjeunait dans la salle du bas : il se lève aussitôt de table, rentre chez lui et, une fois armé, revient trouver le roi :"J'ai été longtemps à votre service, seigneur, mais j'en ai assez. Je prends congé de vous et je m'en vais. – Comment, sénéchal ? Parlez-vous sérieusement ? – On ne peut plus sérieusement. – Et pourquoi agir ainsi ? – Parce que telle est ma décision. – Ne faites pas cela. Ça n'a pas de sens. Ne me quittez pas ! Je vous en prie au nom de l'amitié et de la foi que vous me portez. – Inutile d'insister, seigneur.[p.6] Une seule chose pourrait me faire rester à votre cour, et je ne vous la dirai pas."

11 Le roi qui lui était très attaché fit tout ce qu'il put pour le retenir, mais Keu persista à ne pas vouloir lui dire ce qui le convaincrait de ne pas s'en aller. Comprenant qu'il n'obtiendrait rien, il demanda à son épouse de s'entremettre."Soyez sûr, dit-elle humblement au sénéchal, que vous pouvez demander tout ce que vous voulez : je vous le ferai avoir. – Si j'en étais sûr, dame, je vous le dirais."Arthur se réjouit de l'entendre et s'engage à accéder à sa demande, avec la reine pour garante."Ce que vous m'avez accordé, seigneur, c'est de me confier ma dame pour que je la défende contre ce chevalier qui était là tout à l'heure : votre cour serait déshonorée si personne n'en avait le courage."

12 Malgré sa consternation et les larmes de tous les chevaliers présents, le roi lui confie la reine que ses sanglots empêchent de parler. Quand Dodinel voit que Keu va bel et bien emmener avec lui la souveraine (son palefroi est là), il intervient :"Vous allez laisser partir ma dame, seigneur ? – J'y suis bien obligé. – Vraiment ? Alors, que Dieu m'aide, elle n'ira pas loin. Il vaut mieux que ce soit moi qui l'enlève au sénéchal plutôt que cet étranger. – Vous n'en ferez rien. A Dieu ne plaise que je trahisse jamais ma promesse ! Je l'ai confiée à Keu, il l'aura. Et Méléagant n'a rien à craindre de moi avant d'être de retour en son pays : la parole d'un roi ne souffre aucun démenti. – Non ? Alors, honte à qui veut l'être à ce prix car c'est lui qui encourt tout le déshonneur."

13 Et il se retire, laissant éclater tout son chagrin, cependant que la reine monte à cheval : sa douleur à elle aussi est bien visible.[p.7]"Ne vous inquiétez pas, dame", fait Keu pour la rassurer. Mais en voyant le désespoir de Gauvain, elle ne peut s'empêcher de dire :"Ah ! monseigneur, je vais m'en rendre compte aujourd'hui : avec Galehaut, c'est la prouesse qui est morte !"Sur ce, elle suit Keu et ils chevauchent tout droit vers la forêt. A la vue de Guenièvre, Méléagant va porter la nouvelle aux cent chevaliers postés à l'attendre.

14 Puis il revient là où il avait guetté ce qui allait se passer et, lorsque le sénéchal arrive, il lui demande si c'est bien la reine qui est là."Oui, répond-il. – Et vous, qui êtes-vous ?"Keu se nomme."Ecartez votre voile, dame."Elle en reste muette d'humiliation, et c'est Méléagant qui lui découvre le visage pour être sûr que c'est elle."Eh bien, Keu, je vais vous faire voir une très belle prairie où nous serons plus à l'aise pour jouter qu'au fond de cette forêt."Le sénéchal acquiesce.

15 Sur leur chemin, ils rencontrent un chevalier en armes : c'était Lancelot qui surveillait le passage comme sa dame du lac lui avait dit de le faire."Qui est cette dame ? s'enquiert-il. – C'est la reine, répond le sénéchal. – Quelle reine ? – L'épouse du roi Arthur. – Vous ne l'escorterez pas plus loin. – A qui voulez-vous l'interdire ? – A tous ceux qui prétendent l'emmener avec eux. – Qui êtes-vous ? – Un chevalier errant. Et vous ? – Je suis Keu. – Et c'est vous qui conduisez ma dame ? – Cher seigneur, réplique le sénéchal qui n'avait pas reconnu Lancelot, je me suis chargé de la défendre contre ce chevalier."Et il lui raconte comment.

16 Lancelot se dit [p.8] qu'il va regarder si Keu s'en tire et il le laisse passer, à la stupéfaction de la reine qui était persuadée d'avoir été recoonue :"Je n'ose penser que c'est lui", se dit-elle alors. Il les suit à couvert dans la forêt jusqu'au pré."Venez avec moi, dame, dit Méléagant en prenant son palefroi par la bride. – Vous ne l'avez pas encore conquise, réplique Keu. Otez votre main de là, ce geste va vous coûter cher."

17 Ils prennent du champ, lance calée sous l'aisselle, piquent des deux et viennent s'asséner de très rudes coups sur leurs écus. Keu y brise sa lance ; quant à Méléagant, il renverse son adversaire sur l'arçon arrière de la selle : le fer transperce l'écu - cuir et bois -, met à mal le haubert dont le maillage cède et, pénétrant dans le flanc du cavalier, lui casse une côte ; il s'enfonce si profondément, sous la violence de la poussée, qu'il ressort dans le dos à travers l'armure. L'arçon se brise : cavalier et monture tombent brutalement à terre. Voyant le sénéchal évanoui, Méléagant a la cruauté de le faire piétiner par son cheval sans qu'il puisse se défendre. Les chevaliers de Gorre qui attendaient se précipitent alors et, blessé comme il est, l'installent sur un brancard pour le transporter...

18 ... et ils emmènent aussi la reine. Quelle ne fut pas la consternation de Lancelot devant l'issue du combat et l'enlèvement de sa dame ! Eperonnant son cheval, il pousse des cris pour les arrêter.[p.9] A sa vue, Méléagant l'attaque (sa perfidie seule l'empêchait d'être un vrai chevalier). Un sol uni, des chevaux fougueux, des hommes pleins de vigueur et de colère : ils s'élancent de loin et frappent de toute leur force. Méléagant brise sa lance sur l'écu de son adversaire et Lancelot l'atteint en plein milieu du sien. Le coup était si durement asséné que le cavalier, malgré sa vigueur et son excellente assiette, fut désarçonné et chuta lourdement, à moitié assommé.

19 Tandis que le cheval de Méléagant s'enfuit, Lancelot fonce sur la troupe des chevaliers : ramenant sa lance à lui, il en frappe le premier qui se présente et l'étend à terre, mort du même coup ; il reprend de l'élan pour les charger en masse et en tue quatre à la lance ; puis, mettant l'épée au clair, intrépide, il charge à nouveau, entaillant les écus, défonçant les heaumes et faussant les hauberts : tous ses coups portent.

Entre temps, Méléagant avait récupéré sa monture ; à la vue des exploits du chevalier, il se dit que leur auteur devait être Lancelot. Piquant des deux, il le charge après s'être muni d'une nouvelle lance dont il frappe son cheval en plein corps : l'animal s'écroule pour mourir. Les hommes de Gorre encerclent l'adversaire de leur seigneur qui, craignant qu'on ne vienne lui prêter main-forte, les arrête :"Laissez-le et allez-vous en ! Nous en finirons avec lui une autre fois !"

20 Ils s'en retournent tous. Méléagant reste un peu en arrière, mais sans rien faire pour tenter de tuer Lancelot ou de s'emparer de lui : il ne manquait pourtant pas d'audace, mais il avait trop peur de se faire surprendre.

[p.10] Lancelot se retrouve à pied - son cheval s'étant vidé de son sang - et désespéré de voir la troupe s'éloigner. Jetant un regard d'investigation autour de lui, il aperçoit Gauvain qui arrive, armé de pied en cap : le cheval de Keu s'était échappé en direction de Kamaalot, donnant à penser aux gens du roi que le sénéchal était mort ; c'est pourquoi Gauvain s'était armé pour suivre la reine jusqu'au pays de Gorre et lui porter secours - et il faisait mener deux destriers supplémentaires.

21 Lancelot le reconnut fort bien, mais ce ne fut pas réciproque."Seigneur chevalier, dit-il quand l'autre le rejoint, mon cheval est mort, comme vous pouvez le constater. Pour Dieu, prêtez-moi un des vôtres jusqu'à ce que je puisse vous le rendre : c'est à charge de revanche. – Très volontiers : prenez celui que vous préférez."Lancelot saute en selle sur le premier qui se présente - peu lui importait lequel - et, comme Gauvain lui demandait son nom, il réplique qu'il n'a pas à s'inquiéter et qu'il ne manquera pas de lui rendre sa bête. Gauvain se retrouve tout penaud, regrettant d'avoir posé pareille question.

22 Lancelot éperonne sa monture et se lance aussitôt sur la piste de Méléagant qui, se voyant sur le point d'être rattrapé, s'étonne qu'il ait si vite trouvé un autre cheval.[p.11] Il ordonne à ses hommes de tuer l'animal - le plus tôt sera le mieux - et lui-même fait face à Lancelot : comme il le voit sans lance, il jette la sienne au sol et dégaine son épée ; un brutal échange de coups sur leurs heaumes les laisse l'un et l'autre étourdis. Puis Lancelot galope vers ceux qui emmenaient la reine, frappe le premier qui se trouve à sa portée et lui tranche le bras droit ; mais eux lui tuent son cheval et il s'effondre à terre avec lui.

23 Dépité de se voir encore à pied, il revient à Méléagant qui, toujours en proie au tournis, se cramponnait des deux bras à l'encolure de son cheval. D'un coup d'épée, il lui fait mordre la poussière, saute en selle à sa place et attaque la troupe ; mais, à nouveau, on lui tue son destrier, on donne une nouvelle monture à Méléagant et tous s'éloignent avec lui au triple galop.

Pour la troisième fois, il se retrouve à pied et toujours aussi fâché de l'être. Il leur court après, l'épée à la main, jusqu'à ce qu'il n'en puisse plus de fatigue. Un coup d'œil sur sa droite lui montre alors, arrivant par un large chemin herbu, une charrette.

24 Il se dirige de ce côté et constate que le charretier - qui savait y faire ! - est un nain bossu."Ah ! nain, s'écrie-t-il, connais-tu ces chevaliers qui viennent de passer et emmènent une dame avec eux ? Si tu me réponds, tu auras, ta vie durant, un chevalier à ton service.[p.12] – Tu veux parler de ceux qui em-mènent la reine ? – Exactement. – Et désires-tu vraiment savoir où ils vont ? – Oh ! oui, plus que tout. – Alors, monte sur cette charrette et je te conduirai là où tu auras la réponse à ta question. – Me le promets-tu ? – Oui", dit le nain à Lancelot qui saute dans la charrette. En ce temps-là, on avait coutume de traiter ainsi les meurtriers et tous ceux qui attentaient à l'honneur d'autrui : dès lors, ils n'avaient plus droit à la parole dans aucune cour et ils étaient mis hors-la-loi.

25 Lancelot savait donc ce qu'il faisait. Un bon moment après, Gauvain le rejoignit ; il était passé sur tous les lieux des exploits du chevalier, il avait vu les cadavres de tous ceux qu'il avait tués et se demandait, non sans stupéfaction, qui il pouvait bien être. Le voir assis dans la charrette le choqua."Nain, demande-t-il au charretier, sais-tu ce qu'il en est de ces gens qui emmènent la reine ? – Si tu veux grimper à côté de l'autre, je te conduirai là où on pourra répondre à ta question. – Moi, monter dans une charrette ! A Dieu ne plaise ! – Alors, c'est que tu as plus d'amour-propre que ce méchant-là !"

Gauvain chevaucha donc derrière l'attelage jusqu'au soir tombant.

26 Bientôt, ils arrivèrent à un bourg fortifié où Lancelot fut accueilli par des jets de pierre et par des cris hostiles et méprisants."Qu'est-ce-qu'il a fait ?", demandait-on au nain qui traversa tout le village."Seigneur chevalier, s'enquit Gauvain quand ils en furent sortis, un cheval ne serait-il pas plus digne de vous ? J'en ai deux en plus du mien : choisissez celui que vous voudrez.[p.13] L'honneur sera pour moi autant que pour vous. – Il n'en est pas question, par Dieu, intervient le nain : il doit rester là où il est tant que nous ne serons pas arrivés, quand je ferai halte pour la nuit. – C'est bien ce que j'ai l'intention de faire", confirme Lancelot.

27 Ils poursuivent, sans attendre, leur chemin et, à peu près deux lieues plus loin, ils arrivent à un autre bourg où les quolibets et les huées redoublent. On s'acharne sur Lancelot, on lui court après sans lui laisser le moindre répit jusqu'au moment où le nain fait entrer son véhicule à l'intérieur d'une enceinte dominée, tout autour, de hauts murs crénelés"Descendez, ordonne-t-il à Lancelot. – Donnez-moi d'abord des nouvelles de ma dame. – Vous en aurez après. – Je veux en avoir avant de descendre. – Descendez d'abord ! Vous ne voulez pas coucher ici cette nuit ? – Non, je préférerais continuer. – Si vous voulez avoir la réponse à votre question, vous devrez coucher ici... mais ne vous y risquez que si vous avez le cœur vaillant et hardi - il faut du courage pour s'en sortir !"

28 La situation paraît très embarrassante à Lancelot : s'il fait étape dans ce lieu, il ne pourra pas éviter d'être reconnu par Gauvain ; et s'il s'en va, il passera pour un lâche aux yeux du nain. Finalement, il descend de la charrette. Il voit alors deux demoiselles sortir d'une des grandes tours et s'approcher pour faire un courtois et joyeux accueil à Gauvain. Lancelot les salue, mais l'une lui déclare que, par Dieu, il aurait bien dû s'en garder."Et pourquoi, demoiselle ? – Parce que vous avez été mené en charrette et que vous êtes donc perdu d'honneur."Ces mots le plongent dans une telle désolation qu'il est tout près de se tuer d'un coup d'épée. Mais, réfléchissant que c'est pour sa dame qu'il est monté sur cette charrette, il remet son épée au fourreau et dit adieu à sa tristesse.

29 [p.14] Il se dirige alors tout droit vers la tour d'où les demoiselles étaient venues, y entre et monte jusqu'à une fort belle salle où on avait dressé un lit somptueusement paré. Il dépose son écu et s'allonge sans enlever ni son armure ni son heaume.

Les deux jeunes filles le suivirent de près. Elles avaient posé force questions sur lui à monseigneur Gauvain, mais il avait été incapable de leur répondre. Quand elles le voient couché sur ce splendide lit de parade, leur étonnement redouble."Fi donc, chevalier sans vergogne, dit l'une, maudite soit l'heure où vous vous êtes installé ici ! – Et pourquoi ? – Parce que ce lit est trop beau pour vous. – L'eût-il été davantage, je n'aurais été que plus fier de m'y étendre. – Et bien, que Dieu m'aide, c'est ce qu'on ne va pas tarder à voir !"

30 Des serviteurs viennent l'aider à se désarmer et lui posent sur les épaules une cape d'un tissu clair et brillant. On avait préparé un repas pour monseigneur Gauvain et lui car tout le monde avait déjà dîné, mais il déclara qu'il ne mangerait pas parce qu'il ne se sentait pas bien. Gauvain, qui était impatient de faire sa connaissance, entra dans la chambre et insista pour qu'il vienne se restaurer ; il s'était enveloppé la tête dans sa cape pour qu'on ne puisse pas le reconnaître et répéta qu'il ne voulait rien manger."Vous avez bien raison, disent les demoiselles : on ferait plus de cas de vous mort que vif. Que vous importe ? ajoutent-elles à l'adresse de Gauvain. Nous vous tiendrons compagnie, mais pas s'il s'attable avec vous."

31 Cependant, à force de prières, Gauvain obtient qu'il mange quelque chose - mais las ! - à condition que ce soit dans la chambre.[p.15] Il va donc se mettre à table avec les deux jeunes filles mais, plutôt que de dîner à leurs côtés, il aurait préféré jeûner avec le chevalier, pourvu qu'il ait une occasion de faire connaissance avec lui. D'ailleurs, tout à sa pensée du chevalier à la charrette, c'est à peine s'il mange : il ne voyait que Lancelot pour faire si belle contenance et montrer pareille impavidité.

Après le repas, une des demoiselles vint trouver Lancelot :"Si vous avez le courage de contempler prodiges et mystères, je vais vous en montrer."Pensant qu'elle parle de la reine, il saute sur ses pieds et dit que c'est cela même dont il est partout en quête et que, jusqu'à présent, il n'en a pas vu ici.

32 Il la suit dans une vaste salle brillamment éclairée où se trouvent déjà sa compagne et monseigneur Gauvain et il se dissimule le visage dans un pli de sa cape."Regardez, seigneur chevalier !"lui dit celle qui l'avait amené. Ce qu'il y avait à voir, c'était trois lits, dont deux au fond de la pièce, l'un plus bas que l'autre. Quant au troisième, qui était au milieu de la salle, il dépassait en somptuosité tout ce qu'il avait jamais vu."Vous m'avez parlé d'un prodige, demoiselle : où est-il ? – Mais, sous vos yeux. – Ça ? Les lits de parade sont monnaie courante.

33 – Jamais vous n'en verrez d'aussi somptueux et bien conçu ; mais si vous tenez à la vie, gardez-vous de vous y coucher et prenez plutôt un des deux autres : celui-là n'est pas pour vous. – Et pourquoi cette interdiction ? – Pourquoi ? Que Dieu m'aide ! Vous ne méritez même pas d'en parler et encore moins d'y dormir. Et faites très attention :[p.16] vous y risqueriez votre vie. – J'ignore ce que j'y risque, mais j'y passerai la nuit. – Fi donc ! Ce serait déjà assez difficile pour les plus exemplaires des preux et des gens d'honneur. Et un homme aussi avili y coucherait ! – Eh bien, on va voir sans plus attendre pour qui sera la honte, car j'y coucherai. – Ce qu'on va d'abord voir, font les demoiselles, c'est si un lâche comme vous ose s'y aventurer."

34 Sur ce, elles se retirèrent, emmenant Gauvain avec elles. Des serviteurs aidèrent Lancelot à enlever ses jambières et, dès qu'il fut déshabillé, il entra dans le beau lit. Presque aussitôt, Gauvain et les demoiselles revinrent ; elles lui dirent qu'il paierait cher son audace mais, devant son indifférence, elles s'en allèrent pour de bon. Gauvain se coucha de son côté, de plus en plus persuadé que c'était bien Lancelot qui avait pris le plus beau lit. Cependant, épuisé par les combats qu'il avait livrés, et par la pensée de la triste situation de sa dame qui l'avait hantée tout le jour, Lancelot plongea dans un profond sommeil.

35 Au milieu de la nuit, il y eut un coup de tonnerre qui fit trembler la demeure : on aurait dit qu'elle était en train de s'écrouler. Et voici qu'une lance tombe du plafond : sa hampe était d'un blanc immaculé et, de son fer rouge, fusait une flamme écarlate.[p.17] Elle s'abat comme la foudre sur le beau lit, traverse la couverture et les draps, blesse Lancelot au côté gauche et s'enfonce dans le sol, en passant par le pied du lit. D'un bond, Lancelot est debout : il voit la lance, fichée toute droite, l'arrache et la jette aussi loin qu'il peut, maudissant le lâche qui l'avait frappé de loin. Puis il secoue les étincelles dont les draps étaient couverts et pose son épée au chevet, à portée de sa main.

36 De son côté, Gauvain, lui aussi, s'était dressé, épouvanté à l'idée que le dormeur risquait d'avoir été mortellement blessé ; mais quand il lui demande comment il se sent, il s'entend répondre :"Bien, seigneur. Retournez vous coucher."Ce qu'il fait aussitôt, sans plus bouger jusqu'au matin.

Comme le jour ne pénétrait pas dans la salle, ils ne le virent pas se lever. Le nain-charretier y entra brusquement, criant depuis la porte :"Chevalier à la charrette, viens voir les gens qui emmènent la reine !"Lancelot qui était encore couché, en chemise et en braies, bondit du lit, se contente d'enfiler sa tunique et descend dans la cour : aux fenêtres de la tour qui donnaient sur la prairie se pressait une foule de demoiselles ; de là, il voit, lui aussi, les chevaliers de la veille qui partent avec la reine et il y avait également avec eux le sénéchal Keu sur un brancard à chevaux.

37 La vue de Guenièvre le laisse sans voix. Plus elle s'éloigne, plus il se penche par la fenêtre pour l'apercevoir encore.[p.18] Gauvain qui l'avait rejoint voit son compagnon de route déjà à l'extérieur jusqu'aux cuisses : il l'empoigne à bras-le-corps et le tire en arrière. Ce faisant, il reconnaît le visage de Lancelot et il l'embrasse :"Vous avez failli vous tuer, ami très cher ! Pourquoi la vie vous est-elle si à charge ? – Il a raison, font les demoiselles, puisqu'il a perdu l'honneur à tout jamais. – Ah ! s'il l'a perdu, c'est le monde qui n'en aura plus. Vous connaissez bien mal ce chevalier."

38 Sur ce, tous deux réclament leurs armes et se font équiper. Les jeunes filles s'enquièrent auprès de Gauvain de l'identité du chevalier, mais il leur répond qu'il ne la leur révélerait à aucun prix sans son consentement."Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'il est le meilleur des meilleurs. Et ne perdez pas de temps à m'en demander davantage."

Quand ils se furent armés, les demoiselles leur firent amener une lance et des chevaux. Mais Gauvain déclara que le chevalier ne monterait aucun des leurs :"Il aura un des deux miens, celui qu'il voudra."Lancelot prit la lance, se mit en selle : les voilà tous deux sur le départ. Celle des demoiselles qui était d'un plus haut rang demanda son nom à Lancelot."Qu'en avez-vous à faire ? Je suis le chevalier à la charrette. – Assurément, et c'est bien dommage."Elle appelle alors une de ses suivantes et lui explique ce qu'elle la charge de faire. Puis elle-même se met en selle, escorte longuement les chevaliers avant de leur indiquer le chemin à prendre pour retrouver la reine ; après quoi, elle s'en retourne.

39 [p.19] Les deux compagnons poursuivent leur chevauchée jusqu'à midi. Ils rencontrent alors une demoiselle montée sur un mulet ; l'animal, fatigué et tout écumant, avançait à l'amble. Une fois les saluts échangés, ils lui demandent des nouvelles de la reine."Je pourrais vous en donner, si je le voulais."Tous deux la prient de le faire."Que me donnerez-vous en échange ? – Je serai votre chevalier servant jusqu'à la fin de mes jours, promet Gauvain. – Par Dieu, dit Lancelot, demandez ce que vous voudrez et vous l'aurez, si je peux vous le trouver. – Je vais vous dire ce que je sais."Et elle leur raconte qui est le ravisseur de la reine et de quelle superbe il est imbu."Je sais déjà tout cela, fait Gauvain. Apprenez-nous plutôt comment entrer dans son royaume. – Ce n'est certes pas facile : il y a deux ponts qui sont, l'un comme l'autre, redoutables à franchir."Et elle les leur décrit ;"à partir d'ici, ajoute-t-elle, vous avez un chemin qui va à droite : c'est celui du Pont de l'Epée ; et l'autre, qui part sur la gauche, vous amène au Pont-entre-deux-Eaux que les gens du pays appellent le Pont-Perdu.

40 – Puisque vous participez à cette quête, dit Lancelot à Gauvain, il vous faut en choisir un."Gauvain se décidant pour le second, Lancelot déclare qu'il prendra le Pont de l'Epée."Seigneurs, leur rappelle la demoiselle, chacun de vous me doit le don que je lui requerrai."Leur accord confirmé, elle les quitte.

Les deux chevaliers restent un bon moment à parler ensemble. Mais Gauvain ne met Lancelot au courant ni de la mort de Galehaut, ni de la colère de la reine, ni du détail de ses propres pérégrinations : il le voit déjà trop mélancolique et trop triste. Puis ils prennent congé l'un de l'autre et monseigneur Gauvain s'en va de son côté.

Mais le conte n'en dit pas plus sur lui pour l'instant et il s'intéresse à Lancelot.

XXXVII

Lancelot en quête de Guenièvre
(la jeune fille violée, le peigne de la reine, le Saint Cimetière)

1 Après s'être séparé de Gauvain au carrefour d'où partaient les deux chemins vers les ponts, Lancelot chevaucha jusqu'au soir sans trouver d'aventure qui mérite qu'on en parle ;[p.20] son chemin croisa alors celui d'une jeune fille : c'était celle qui leur avait expliqué le fonctionnement des deux ponts et à qui leur hôtesse avait confié la mission d'aller au devant d'eux et d'amener Lancelot où il pourrait faire étape ; elle lui avait aussi dit comment le reconnaître, car elle était persuadée que c'était lui.

"Seigneur chevalier, lui proposa-t-elle après qu'ils se sont salués, si vous le voulez, je peux vous proposer un endroit où vous trouverez l'hospitalité ; il est sur votre chemin et nous y serons à une heure convenable pour s'arrêter. – C'est entendu, dit-il. – Vous me le promettez ? – Mais oui !"

2 Ils poursuivent donc un moment leur chemin ensemble, l'un derrière l'autre, tant et si bien qu'ils arrivent à un très beau logis, à l'intérieur d'une enceinte de hauts murs crénelés. Quand ils eurent franchi la porte, elle lui rappelle qu'il lui avait promis en don de satisfaire la première requête qu'elle lui adresserait, ce dont il convient volontiers."Alors, je vous prie de partager mon lit cette nuit."Inquiet de cette mise en demeure, il suggère qu'elle pourrait se montrer moins impatiente."J'ai assez d'autres préoccupations"dit-il. Mais comme elle maintient que sa demande ne souffre aucun délai, il répond qu'il devra bien s'acquitter de sa promesse car il ne veut pas trahir sa parole.

3 Sur ce, ils montent dans le donjon où, après l'avoir aidé à se désarmer, elle le prie de l'attendre un moment ; puis, elle revient le chercher et l'invite à la suivre. Elle l'emmène alors dans une salle où on avait préparé un vrai festin - tel qu'on peut en servir un jour où l'on fait maigre [p.21] (on était le vendredi de l'Ascension) ; mais il n'y avait personne pour assurer le service. Après s'être lavé les mains, ils s'attablent et tout ce dont ils avaient besoin leur arriva par un passe-plat. Lancelot trouva cela très mystérieux : persuadé d'avoir affaire à de la magie, il regarda son anneau - mais il avait au doigt celui que Morgue avait substitué au sien quand elle le retenait prisonnier et qui ne permettait pas de distinguer le réel de l'illusion.

4"Seigneur, lui dit-elle quand ils eurent fini de manger, vous avez le temps d'aller faire un tour en attendant que je vous appelle - et alors, vous viendrez tenir votre promesse."Toujours aussi tourmenté à cette idée, il s'attarde jusqu'au moment où des cris de femme parviennent à ses oreilles. Il revient en courant dans la salle du dîner ; les cris provenaient d'une chambre à côté ; c'étaient ceux de la demoiselle qui appelait à l'aide."Pour Dieu, noble chevalier, viens au secours de ton hôtesse ! Ce perfide veut attenter à mon honneur, alors que c'est toi qui devrais être à sa place !"Ces paroles et ce qu'il voit ne peuvent le laisser indifférent : un grand chevalier avait renversé la jeune fille sur un lit et lui tenait les jambes écartées, prêt à la violer, et elle résistait de son mieux, tout en appelant à la rescousse celui-là même à qui elle avait donné l'hospitalité.

5 Deux hommes gardaient la porte, l'épée à la main et derrière eux, il y en avait deux autres armés de haches. Il veut d'abord aller chercher son épée et son écu ; mais il se dit aussitôt que, le temps de revenir, le viol sera chose faite ; d'un autre côté, s'il essaie de se faufiler entre les épées et les haches, il n'a aucune chance sauf si ceux qui les tiennent ne savent pas s'en servir. Toutefois, s'il n'intervient pas, il ne pourra plus prétendre sauver celle qu'il aime :"Ma dame du lac m'a pourtant dit que j'y réussirais ;[p.22] or, comment un lâche serait-il digne de si haute quête ? Alors, que la reine prenne en gré ce que je vais faire car, si je meurs, ce sera pour elle ; et si j'en réchappe, ce sera par elle. Je ne vais donc pas rester là, sans intervenir : j'irai au secours de cette jeune fille."

6 Après s'être enveloppé le bras gauche dans sa cape et en avoir jeté un pan sur sa tête, il s'élance pour passer la porte. Les épées le manquent et cognent sur le sol si violemment que leurs pointes y restent fichées, tandis que les lames se brisent. Sans perdre un instant, il continue sur son élan et heurte, de tout son corps, un des porteurs de hache, qu'il fait tomber à la renverse. Mais l'autre l'atteint du tranchant de la sienne : le coup traverse les plis de la cape et touche Lancelot à l'épaule gauche et au côté, fendant chemise et peau : le sang rouge ruisselle à terre.

7 Sans se laisser ébranler, il agrippe par les cheveux l'homme qui tenait la demoiselle pour le forcer à se redresser et le projette sur la hache de celui qu'il avait renversé avant qu'il ait le temps de l'en frapper. La lame l'atteint en pleine tête et lui ouvre le front. Lancelot attrape l'arme par le tranchant, l'arrache des mains de l'homme qui ne l'avait pas lâchée et se retourne contre les autres :"Vienne qui l'ose !"dit-il : ils ne seront jamais assez nombreux pour qu'il ne puisse leur tenir tête. Comme ils se dépêchent de quitter la pièce sans demander leur reste, la demoiselle éclate de rire :"Eh bien, les voilà tous partis !"s'exclame-t-elle.

8 Et, le prenant par la main :"Venez avec moi, mon bel invité ! Comme vous m'avez bien défendue !"Elle le fait entrer dans une chambre très spacieuse au milieu de laquelle il voit un magnifique lit :"J'ai l'intention de me coucher, seigneur. Pensez à tenir votre promesse ! – Le faut-il vraiment ? – Oh oui ! – Alors, je vais moi aussi me mettre au lit."

S'approchant d'une ouverture qui donne sur une autre pièce, elle y frappe avec un gong de fer un coup qui résonne dans toute la chambre.[p.23] Lancelot qui s'était assis pour ôter ses jambières, voit alors entrer un groupe de chevaliers et d'autres gens qui s'agenouillent devant lui :"Nous sommes là pour vous aider à vous déchausser, seigneur"lui répondent-ils parce qu'il les interrogeait sur la raison de leur présence.

9 Quand ce fut fait, il supplie la demoiselle de ne pas exiger qu'il partage son lit, mais elle lui objecte qu'il doit le faire, sous peine de se parjurer. Il se déshabille donc le plus lentement possible, mais comme les serviteurs se sont retirés en éteignant les chandelles, il finit par se coucher, sans ôter sa chemise ni ses braies, toujours aussi inquiet et embarrassé. La demoiselle, constatant qu'il reste muet, allongé sur le dos, essaie d'engager la conversation et commence de le caresser bien qu'il tente de l'en empêcher.

10"C'est tout ce que vous avez l'intention de faire, cher seigneur ? lui dit-elle en constatant son indifférence. – Je pensais, demoiselle, avoir assez fait pour vous déplaire autant que vous me déplaisez. – Comment, seigneur ? Je vous déplais tant ? Est-ce que je ne suis pas assez belle pour vous ? – Oh si ! – Alors, pourquoi ? – Parce que je n'ai pas un autre maître que mon cœur. – Assurément, c'est un cœur fidèle et je ne vous importunerai pas davantage : maintenant, je sais qui vous êtes. – Et qui suis-je donc ? – Un amoureux sans reproche et sans pareil.

11 Dormez, ajoute-t-elle en se levant, et que Dieu vous donne une nuit tranquille !"Et elle s'en va se coucher dans une autre chambre où son lit était déjà fait, car elle n'avait pas eu d'autre intention que de le mettre à l'épreuve et, s'il avait voulu coucher avec elle, elle aurait refusé.

Elle est désormais persuadée qu'il s'agit de Lancelot et elle s'estime bien placée pour savoir que si quelqu'un peut réussir dans la quête qu'il a entreprise, c'est lui... mais sa pensée l'empêche longtemps de trouver le sommeil.

12 [p.24] Le lendemain, elle se leva au point du jour et vint lui souhaiter"de par Dieu, une bonne journée. – Qu'Il vous soit favorable !"lui répondit-il.

Comme elle voulait encore le mettre à l'épreuve pour juger de quels exploits il était capable, elle déclara qu'elle n'avait plus rien à exiger de lui, puisqu'il s'était acquitté au mieux de sa promesse."Cependant, cher seigneur, fait-elle, si vous aviez le courage de m'emmener avec vous suivant les us et coutumes du royaume de Logres, cela me rendrait service, car une affaire importante m'attend du côté où vous allez. – Quels sont ces us et coutumes ? – Eh bien voici : une dame ou une demoiselle qui voyage seule n'a rien à craindre ; mais si un chevalier l'escorte, un autre a le droit de tenter de la capturer et de jouir d'elle à sa volonté sans encourir ni honte ni blâme. Si, dans ces conditions, vous vouliez me prendre sous votre sauvegarde, je serais tranquille. – Vous pouvez venir avec moi : si on vous fait le moindre mal ou si on attente à votre honneur, c'est que je ne serai plus en état de me battre. – J'irai donc avec vous."

13 Des serviteurs aident Lancelot à s'armer et elle se met en selle en même temps que lui. Au milieu de la matinée, ils arrivèrent devant une large et profonde rivière qu'ils longèrent jusqu'à [p.25] Wandehenche, une citadelle qui était à la frontière du royaume de Baudemagus et que ses défenses rendaient redoutable.

La terre de ce roi était séparée de la Bretagne par deux forts courants d'eau sur lesquels étaient construits les deux ponts périlleux ; si un chevalier errant venait à passer, on ne cherchait pas à lui en interdire l'accès et il pouvait circuler librement d'une rivière à l'autre.

14 Baudemagus avait conquis le pays après être devenu roi ; quand il vit s'accroître le nombre des Bretons retenus de force, il les cantonna dans cette région qu'à cause d'eux on appelait la Terre des Etrangers. Quatre places-fortes en marquaient les quatre issues : leur seule raison d'être était d'empêcher les exilés de partir, bien qu'ils n'essayassent pas de le faire.

Lancelot et la jeune fille entrèrent dans la place où on avait déjà partout appris qu'un chevalier arrivait pour délivrer la reine et qu'il avait fait une partie du trajet juché sur une charrette ; tout le monde connaissait aussi ses armoiries.

15 Dès qu'ils eurent franchi le mur de l'enceinte, dames et demoiselles se mirent à pousser des cris :"Fuyez ! Fuyez ! c'est le chevalier sans vergogne qui s'est fait charreter !"Et, fermant les yeux pour ne pas le voir, elles maudissaient l'heure de sa naissance."Il s'est fait battre ! Il s'est avoué vaincu !"hurlaient tous les enfants sur son passage. Cela dura tout le temps qu'ils mirent à traverser Wandehenche. La demoiselle en pleurait à chaudes larmes : elle, c'est la coutume de la charrette qu'elle vouait aux gémonies.

Quand ils en furent sortis, il était plus de midi. Ils atteignirent alors une digue de pierre entre deux étendues d'eau.[p.26] Un chevalier de haute taille, armé de pied en cap, en gardait le passage.

16 A leur approche, il se hâte vers eux et, dès qu'il reconnaît le charreté :"Va-t-en ! Va-t-en ! Ton odeur me suffoque ! s'écrie-t-il. C'est toi qui es monté sur la charrette. – Il faut bien que je passe, puisque c'est mon chemin. – Tu serais fou de t'y risquer. – Pourquoi donc ? – Parce que, sur ma foi en Dieu, tu devras me donner ce que je préférerai de tout ce que tu as en ta possession ou te battre avec moi. – Comment cela ? Exiges-tu pareil gage de tous ceux qui veulent passer ? – Certainement : même pour le roi Arthur, à l'occasion, il en serait de même. D'ailleurs, pas plus tard qu'aujourd'hui, sa femme m'en a laissé un, et qui est bien beau. – Lequel ?", interroge Lancelot.

17 L'autre lui indique, au bout de la digue, une borne qui servait aux cavaliers pour se mettre en selle :"Il y a, posé sur ce montoir, le plus splendide peigne que tu aies jamais vu ; et toutes les dents en sont pleines des cheveux de la reine, qui sont magnifiques eux aussi - mais pareil spectacle n'est pas pour un homme comme toi, un charreté ! – Ce n'est pas ce qui m'empêchera de le regarder ! – Il faudra d'abord me donner ton cheval. – Tu ne l'auras pas comme ça ! Je me battrai avant. – Fi donc ! Moi, me battre contre toi ? A Dieu ne plaise ! Un chevalier digne de ce nom ne doit pas en découdre avec un homme perdu d'honneur. – Le passage ne m'en sera que plus facile !"

18 [p.27] Comme Lancelot veut s'engager sur la digue, le chevalier s'avance et déclare que, s'il fait un pas de plus, il y va de sa tête. Sans en tenir compte le moins du monde, le charreté poursuit son chemin. L'autre saisit alors sa monture par la bride :"Arrête-toi, chevalier ! Tu dois m'affronter, et sache bien que, si je suis vainqueur, je te coupe la tête."

Lancelot fait halte, tandis que son adversaire recule jusqu'au bout de la digue pour prendre son élan. Tous deux se chargent au triple galop : le choc est brutal. Le chevalier de la digue y brise sa lance et Lancelot le frappe avec une violence telle qu'il lui fait mordre la poussière. Aussitôt, il met lui-même pied à terre , ôte l'écu de son cou et, s'en protégeant la tête, l'épée au clair, il se précipite sur l'autre qui s'était remis debout. S'ensuit un échange de rudes coups sur les heaumes, les écus et les hauberts.

19 Mais, à la fin, le chevalier de la digue est en si piteux état qu'il ne peut plus supporter le face-à-face ; il est contraint de reculer et de laisser le champ libre à Lancelot, lequel exige qu'il s'avoue vaincu, avant d'arrêter le combat."Dites-moi d'abord s'il est vrai que vous soyez monté sur la charrette. – Rien de plus vrai. – Alors, impossible que je reconnaisse ma défaite. – En ce cas, tu es un homme mort ! – J'aime mieux une mort dans l'honneur qu'une défaite qui ferait ma honte. – Ah ! malheureux, intervient la demoiselle, son passage sur la charrette n'a pas entaché son honneur, puisqu'il y est monté de son plein gré et justement pour avoir ce qui fait, à ses yeux, tout son honneur.

20 [p.28] – Je suis convaincu en effet, tant il est un chevalier émérite, que c'est son grand cœur qui l'a fait agir ainsi. Voici mon épée, seigneur : je reconnais votre complète victoire. – Je ne m'estimerai pas satisfait tant que tu ne m'auras pas remis le peigne de la reine et je veux que tu ailles te constituer prisonnier là où je te l'ordonnerai. Sinon, tu y perdras la tête, tout comme tu m'avais menacé de le faire."Le vaincu a beaucoup de mal à accepter, mais il est obligé de se résigner : il emmène son vainqueur jusqu'au montoir et lui donne le peigne. Lancelot s'absorbe dans une contemplation qui lui est bien douce ; puis, écartant un pan de son haubert, il glisse l'objet dans son sein - le peigne avec la mèche de cheveux ! - et déclare au chevalier qu'il le tient quitte du reste, car la rançon qu'il lui a versée lui suffit. L'homme est fort content de pouvoir s'en aller.

21 Le chemin que suivaient Lancelot et la demoiselle les fit à nouveau pénétrer dans une forêt. Au cours de l'après-midi, ce chemin devint un étroit sentier encaissé et bordé, des deux côtés, d'une végétation très touffue : un cheval aurait eu du mal à y faire demi-tour. Presqu'aussitôt, ils virent arriver un chevalier armé de pied en cap, que la demoiselle reconnut quand il fut assez près."Seigneur, dit-elle à Lancelot, c'est un de mes anciens soupirants, mais je ne l'aime guère. Voici l'occasion de montrer comment vous êtes capable de me protéger. – N'ayez pas peur ! Continuez : vous savez ce que je vous ai dit."Elle n'ajoute donc pas un mot.

22 Dès que le chevalier, à son tour, la reconnaît, de joie il bat des mains :[p.29]"Mon Dieu, me voilà au bout de ma quête ! – Comment cela ? – Parce que je vous ai trouvée en compagnie : je peux donc librement vous emmener comme mienne, dit-il en saisissant son cheval par la bride. – Laissez-la, intervient le charreté : elle est sous ma sauvegarde. – Mon geste ne doit guère l'offenser : une jeune fille qui se respecte ne devrait pas s'en remettre à un homme tel que vous. Comment seriez-vous capable de lui servir de garant ? – Vous ne l'avez pas encore conquise, cher seigneur, et elle ne manquera pas de défenseurs. Choisissez plutôt un endroit dégagé, à votre gré, et si vous voulez poursuivre, nous verrons ce qu'il y a lieu de faire. – Voilà qui me convient. J'aime mieux vous la prendre de force que si vous me la donniez."

23 Laissant la demoiselle, il fait faire demi-tour à son cheval et repart dans la direction d'où il était venu. Au débouché de la forêt, ils arrivent dans une immense prairie où il y avait une foule de dames, de demoiselles et de chevaliers : les uns faisaient la farandole ou chantaient ; d'autres se livraient à des joutes amicales ; d'autres encore faisaient des parties d'échecs ou de tric-trac. Dès que le soupirant de la jeune fille sortit du bois, il éperonna sa monture vers eux :"Fini de s'amuser ! Voici le lâche à la charrette !"

24 Aussitôt, tous les joueurs s'arrêtent et se mettent à pousser des cris hostiles, sauf les exilés de Logres qui se trouvaient là en grand nombre, simples spectateurs de divertissements auxquels ils n'avaient pas le cœur à participer.[p.30] Le chevalier attend que tous les jeux aient cessé pour saisir le cheval de la jeune fille par la bride et entreprendre de l'emmener. C'est alors qu'un vieux vavasseur l'interpelle :"Qu'est-ce que cela veut dire, mon fils ? D'où viens-tu ? – D'où ? Ne voyez-vous pas celle que j'ai gagnée ? – Mais où ? Ce chevalier te l'a-t-il cédée ? – Qu'il l'ait fait ou non, quelle différence ? Vous voyez bien comment il me la dispute !"Mais c'est alors que Lancelot intervient :"Lâchez cette demoiselle, seigneur chevalier, elle n'a que faire de vous."L'amoureux ne daigne pas lui répondre ; le charreté répète que, s'il ne la laisse pas partir, il le paiera cher...

25 ... et il met l'épée au clair."Arrête, pauvre imbécile, laisse-la, dit le père. Je savais bien que tu ne l'aurais pas sans dispute. Rengainez votre épée, seigneur chevalier, fait-il à Lancelot ; nous sommes persuadés que vous savez vous en servir, et quoi qu'il en soit du reste, vous n'êtes ni un sot, ni un rustre, et la garde de la jeune fille ne vous sera pas contestée. – Par la croix de Notre-Seigneur, dit le fils, il ne l'emportera pas sans combat. – Je ne supporterai pas que tu fasses tes bêtises devant moi. Tu es mon fils et tu dois m'obéir : je t'interdis de te battre avec ce chevalier."

26 Mais l'autre jure qu'il le fera quand même."Assez ! dit le père. Ici, c'est moi qui commande. – Puisque vous ne me laissez pas l'affronter en votre présence, je le suivrai jusqu'à ce qu'il n'y ait personne pour m'en empêcher. – Très bien, je vais donc t'accompagner :[p.31] si j'estime que tu as une raison de te battre, tu le feras ; sinon, tu devras renoncer."Le fils accepte ce compromis. Ils se mettent donc en chemin à la suite de Lancelot. Quand ceux qui avaient interrompu leurs jeux voient que c'est lui qui emmène la demoiselle, ils en sont fort marris, alors qu'au contraire, les exilés en ont le cœur en joie.

27 Le chevalier et la jeune fille chevauchent tant et si bien qu'à la tombée du jour ils arrivent à proximité d'un monastère."Si vous m'en croyez, seigneur, nous demanderons l'hospitalité ici pour ce soir ; sinon, passé minuit, nous ne trouverons pas d'autre gîte. Vous y serez reçu avec honneur, grâce à moi et parce que vous êtes chevalier : j'ai là un oncle moine qui fut jadis, lui-même, un très preux chevalier. Ecoutez mon conseil et faites étape en ce lieu."Il acquiesce. Il y avait là trois frères qui se montrèrent ravis de les accueillir. Ils mirent pied à terre et Lancelot ne manqua pas d'aide pour se désarmer.

28 Ensuite, on les fit passer par un vaste enclos tout entouré de hauts murs et qui servait de cimetière. Là, reposait, avec ceux de vingt-quatre de ses compagnons, le corps de Galaad, le plus jeune fils de Joseph d'Arimathie, celui qui fut engendré au pays de Sorelice qui, plus tard, devait prendre le nom de Pays de Galles en mémoire de lui parce qu'il y répandit la religion de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

29 Il y avait là deux sarcophages mystérieux car on ignorait de quel matériau était faite la dalle qui les recouvrait. L'un était dans l'enclos lui-même, au milieu d'un bel espace vert, l'autre sous terre, dans une crypte très profonde. Sur le couvercle du premier, on lisait une inscription d'après laquelle celui qui le soulèverait libérerait tous les prisonniers du Royaume-sans-retour ;[p.32] sur celui du second, une autre inscription disait que celui qui le soulèverait occuperait le siège laissé vide à la Table Ronde, abolirait les maléfices qui pesaient sur le Royaume Aventureux et mettrait fin aux aventures. Le tombeau de la crypte était celui de Siméon, le père de ce Moÿse dont le corps avait été déposé à la Salle d'Epouvante dont parle le Saint Conte du Graal, dans la Tombe de Douleur.

30 De plus, les deux héros devaient être issus d'un même lignage. Enfin, Merlin avait annoncé que, sitôt ouvert le tombeau de Galaad, le corps serait ramené en Galles et la libération des prisonniers s'ensuivrait. Maintenant, vous savez ce qu'il en était des deux sarcophages de ce monastère où le chevalier charreté fit étape. L'endroit s'appelait le Saint Cimetière à cause des justes qui y étaient enterrés.

31 On accueillit donc le charreté avec beaucoup d'égards, et son arrivée fut suivie de peu par celle du vavasseur (l'homme qui avait empêché son fils de combattre), lequel s'arrangea pour que Lancelot ne le vît pas. Il était le seigneur d'une grande partie du pays et les frères l'aimaient beaucoup.

Le lendemain, le chevalier-à-la-charrette entendit la messe, puis il s'arma."Seigneur, lui dit alors le supérieur des frères, nous savons bien que vous êtes en route pour délivrer la reine,[p.33] mais la première épreuve à laquelle sont soumis ceux qui en ont le dessein se subit ici. – En quoi consiste-t-elle ?"Le moine lui détaille ce que le conte a déjà exposé."Je vais donc tenter l'aventure", déclare-t-il.

32 On le conduit au cimetière où la vue des tombeaux n'est pas sans lui rappeler la Douloureuse Garde. Il s'approche de la grande dalle qui couvrait le sarcophage (celui-ci reposait sur quatre blocs de pierre) et dont la matière est pour lui un vrai mystère, incapable qu'il est d'en avoir la moindre idée. Déchiffrant l'inscription qui y était gravée, il lit :"Ci-gît Galaad, le conquérant de Sorelice, le premier vrai chrétien de Galles."Puis, saisissant l'extrémité de la dalle, il la soulève, sans même avoir d'effort à faire : à l'intérieur, il découvre le corps d'un chevalier armé de pied en cap : son haubert brillait comme au premier jour, son heaume et son écu (d'or à une croix rouge) étaient aussi neufs et brillants que s'ils avaient été fabriqués la veille ; et son épée, nue, était posée sur lui : elle portait des taches d'un sang qu'on aurait dit frais.

33 En ce temps-là, on enterrait toujours un chevalier avec ses armes, si on parvenait à les récupérer.

Du sarcophage, émanait un parfum si suave et si agréable que Lancelot ne pouvait se rassasier de le respirer : absorbé aussi dans la contemplation de ce mystère, il resta plongé dans ses pensées un long moment, tenant toujours la dalle soulevée. Quand il la lâcha, un phénomène mystérieux se produisit : elle resta dressée en l'air, aussi droite que s'il la soutenait encore.

Juste à ce moment, se présenta tout un cortège de moines qui arrivaient de Galles pour chercher le corps du roi dont le chevalier avait ouvert le tombeau. Le supérieur du monastère leur demanda comment ils avaient appris ce qui venait de se passer et ils répondirent [p.34] que cela faisait huit jours qu'une vision le leur avait révélé : c'était encore un autre mystère.

34 Les moines sortirent donc de son sarcophage le corps du saint roi et le ramenèrent au Pays de Galles.

Alors que le chevalier-à-la-charrette était sur le départ, un fracas assourdissant se fit entendre : il venait de la crypte où se trouvait le tombeau de Siméon, et il en sortait aussi une épaisse fumée qui prenait à la gorge et rendait l'air irrespirable quand on était à proximité. Il demande l'origine de ce vacarme et de cette fumée, et le supérieur lui répond qu'ils proviennent du lieu le plus épouvantable et le plus horrible qu'il connaisse - et il lui explique en quoi consiste cette autre aventure."Je veux voir de mes yeux ce qu'il en est", dit Lancelot.

35 On le fait descendre par un passage voûté où régnait une profonde obscurité jusqu'à un escalier où on le laisse seul : aucun des moines n'osait se risquer plus loin. Il descend les marches et ne s'arrête qu'une fois parvenu dans l'endroit d'où provenait le vacarme. Il y régnait une clarté dont, ébloui comme on l'est quand on vient de l'extérieur, il ne comprend d'abord pas l'origine. Mais, rapidement, ses yeux s'habituent et il constate qu'il se trouve dans une vaste salle avec, en son milieu, un tombeau au moins aussi grand, sinon plus, que le sarcophage dont il avait soulevé le couvercle : c'était un vrai brasier ! Des flammes plus hautes qu'une lance l'enveloppaient de tous côtés et il dégageait une odeur pestilentielle.

36 Lancelot regarde le tombeau sans comprendre, mais il est surtout saisi par une voix qui en sort : il n'en avait jamais entendu d'aussi horrible ; elle poussait des hurlements et de longues plaintes, à terroriser quiconque les entendait. Et il eut peur, en effet, et recula sans rien faire.[p.35] Mais, arrivé à l'escalier, il s'arrête pour un bref retour sur lui-même. Puis il soupire et éclate en sanglots, maudissant l'heure de sa naissance :"Mon Dieu ! Quelle déchéance !"Il se dirige alors vers le tombeau, se protégeant le visage des flammes avec son écu.

37 Quand il est tout près, la voix l'interpelle en criant, et, en faisant attention, il comprend ce qu'elle dit :"Va-t-en ! Retourne sur tes pas : cette aventure n'est pas pour toi. Tu n'as pas le droit de la tenter ni la force de la réussir. – Pourquoi ? s'enquiert-il. – Je vais te l'expliquer, fait la voix. Mais d'abord, pourquoi as-tu dit : 'Mon Dieu, quelle déchéance !' ?"Des larmes de douleur et de honte coulent sur le visage de Lancelot."Allons, parle sans crainte, fait la voix, et ne mens pas ! – Parce que j'ai trop bassement trompé et trahi le monde : on m'y considère comme un chevalier exemplaire, le meilleur parmi les meilleurs. Et je comprends maintenant que c'est faux, parce qu'un vrai chevalier ne connaît pas la peur.

38 – Tu as à la fois raison et tort, reprend la voix ; raison quand tu affirmes qu'il faut se montrer intrépide pour être un vrai chevalier ; mais tort de parler de 'déchéance' parce que tu n'es pas le meilleur de tous : contente-toi de faire tout ce dont te rendent capable la force de ton corps et le courage de ton cœur. De toute façon, celui qui aura droit à ce titre n'est pas encore parmi nous,[p.36] même si sa venue est proche. Il sera l'incarnation de la Beauté, de la Vaillance, et il possédera toutes les vertus à un degré si éminent de perfection qu'il lui suffira d'entrer dans cette salle pour éteindre ces flammes affreuses qui sont un supplice pour mon corps et pour mon âme.

39 Je te connais très bien, toi et tous tes parents. Sache que ton nom de baptême est celui de ce saint homme, là-haut, dont tu as ouvert le tombeau (je suis son cousin germain), mais ton père t'a appelé Lancelot, comme son aïeul. Celui qui me fera sortir d'ici sera de votre lignage et c'est aussi celui qui occupera le siège laissé libre à la Table Ronde et qui mettra fin aux aventures de Bretagne."Et comme Lancelot s'enquiert de lui :"Moi, je m'appelle Siméon, précise-t-il, et je suis neveu de Joseph d'Arimathie, celui qui a apporté le Graal chez nous, depuis la Terre Promise. Si mon corps et mon âme endurent les tourments que tu vois, c'est à cause d'un péché dont je me suis rendu coupable envers mon créateur et qu'Il ne veut pas me le faire expier dans l'autre monde. Ce supplice durera jusqu'au jour où Dieu nous enverra le Sauveur qui nous délivrera.

40 Partez maintenant, mon cher cousin, et n'ayez pas honte, car vous avez en vous toute la prouesse et toutes les qualités de cœur [p.37] qu'on peut trouver chez un homme marqué, dès avant sa naissance, par le péché. Sans cela, vous auriez mené à bien toutes les mystérieuses aventures qu'il revient à votre parent d'accomplir. Et ce qui vous en a fait perdre la capacité, c'est la faute de votre père : il était demeuré vierge et chaste jusqu'à son mariage, alors qu'il avait pourtant plus de cinquante ans, mais il a ensuite manqué, même si ça n'a été qu'une fois, à la fidélité conjugale. C'est ce péché qui a porté atteinte à votre intégrité. En revanche, tout ce qu'il y a de bon en toi, tu le dois aux vertus insignes qui ont été et sont encore celles de ta mère."

41 Lancelot se réjouit beaucoup d'apprendre que sa mère est encore en vie, mais il ne veut pas partir sans avoir essayé de soulever le couvercle du sarcophage. Quand Siméon comprend qu'il ne parviendra pas à l'en détourner, il le prévient :"Suivez au moins mes conseils, ou c'en est fait de vous. Aspergez-vous tout le corps avec l'eau que vous trouverez dans la cuve de marbre, sur ma droite : le prêtre s'en sert pour se laver les mains après la communion :[p.38] elle vous protégera. Mais enlevez votre écu qui ne vous servirait à rien, au contraire."

Après s'être conformé aux recommandations de la voix, Lancelot s'avance jusqu'à la dalle, mais, malgré tous ses efforts, il ne parvient pas à la soulever si peu que ce soit, et les flammes ont mis son haubert en morceaux, avant qu'il ait pu atteindre l'escalier.

42 Après avoir repris son écu, il remonte jusqu'au cimetière où tout le monde l'attendait. Mais si on éprouve une grande joie de le revoir vivant, lui est surtout fâché d'avoir perdu son haubert. Le vieux vavasseur le calme :"N'ayez pas de regret, seigneur, je vais vous en donner un tout neuf et de très bonne qualité"; et il lui fait apporter celui de son fils, ce dont Lancelot le remercie avec effusion. On l'interroge sur ce qu'il pense du tombeau de Siméon."Ce que j'en pense ? Celui qui soulèvera la dalle ne sera certes pas n'importe qui et le Bon Chevalier qui en sera capable n'est pas encore venu."

43 Puis, il endosse le haubert et se met en selle ; au supérieur qui lui demande son nom, il répond qu'il est un chevalier, et personne ne peut lui en faire dire davantage. Il s'en va donc en compagnie de la demoiselle, et le vavasseur part de son côté, tandis que tous demeurent éblouis de ce qu'ils lui ont vu réussir.

En proie à de sombres pensées, il suit son chemin. A son tour, la demoiselle le prie de lui confier son nom, mais il se contente de dire qu'il appartient à la maison du roi Arthur. Alors, elle prend congé de lui et s'éloigne, cependant qu'il poursuit sa chevauchée, toujours affligé de son échec.

XXXVIII

Lancelot en quête de Guenièvre
(le Pas des Pierres, le Pont de l'Epée)

1 [p.39] Passé midi, il atteignit la lisière d'une forêt où deux chevaliers armés de pied en cap, en position l'un à côté de l'autre, lui barraient la route. Un écuyer s'avance vers lui :"Seigneur, ces deux chevaliers m'ont chargé de vous dire qu'ils vous défendent de passer par là, si vous êtes l'homme à la charrette."Lancelot est trop en colère pour répondre au porteur du message qui répète sa question, ce qui ne fait que l'irriter davantage :"Et pourquoi ne passerais-je pas par là ? – Parce que les gardiens de la forêt ne veulent pas qu'un chevalier charreté y entre. – Va leur dire qu'il y en aura pourtant un, que cela leur plaise ou non."

2 Dès que l'écuyer a transmis sa réponse, un des chevaliers passe le bras dans la courroie de son écu, cale sa lance sous l'aisselle et éperonne dans sa direction, tout en le couvrant d'insultes à cause de la charrette."Ta mère est une putain et toi, tu es un homme perdu d'honneur !"crie-t-il. Ses façons de faire n'impressionnent guère Lancelot qui évite sa charge et, furieux, lui assène un coup d'une rare violence : l'écu n'y résiste pas, le haubert cède sous le fer qui s'enfonce en plein corps ; à la pointe de sa lance, il le soulève des arçons et le fait tomber à terre, mort, brisant sa propre lance dans la chute.

Sans lui jeter un regard, il se retourne contre l'autre chevalier qui arrivait pour venger son compagnon et lui enfonce dans le ventre, au défaut de l'armure, le tronçon de hampe qui lui restait en main ; il appuie si brutalement son coup que l'arçon arrière de la selle se casse : le cheval tombe sur les genoux et le cavalier [p.40] vole à terre par dessus sa croupe. Lancelot s'engage aussitôt dans la voie devenue libre."Je passerai donc !"s'exclame-t-il à l'adresse de son adversaire qu'il ne croyait pas avoir tué. L'écuyer, qui avait vu toutes les péripéties du combat, se signe de stupéfaction.

3 Lancelot mit toute la journée pour traverser la forêt. Comme le soir tombait, il poursuivit encore un peu son chemin et aperçut alors, arrivant sur sa droite, deux hommes à cheval : l'un avait un écu passé au cou ; l'autre portait un arc et un carquois, un cor, et un chien, derrière lui, sur la selle : c'était un respectable vavasseur (ses cheveux grisonnaient) qui revenait de chasser dans la forêt où il avait tué une biche. Les deux chevaliers se saluent."Si ma modeste hospitalité vous tente, propose le chasseur, nous pourrions partager mon gibier. Je vous en prie : dites oui."Lancelot accepte le gîte offert et remercie. Le vavasseur ordonne à l'autre (c'était son fils) de les devancer chez lui au plus vite.

4 Le jeune homme s'en va faire les préparatifs nécessaires, cependant que les deux chevaliers le suivent, parlant l'un avec l'autre à bâtons rompus. Le chevalier-à-la-charrette apprend ainsi que son hôte est originaire du royaume de Logres et qu'il fait partie de ceux qui ont été empêchés d'y retourner. Tout content de rencontrer quelqu'un qui est du même pays, Lancelot lui confie que lui aussi est chevalier du roi Arthur et que, s'il se rend dans la terre de Gorre, c'est pour délivrer la reine."Ah ! seigneur, nous avons déjà entendu parler de vous : tout le monde est au courant et nous sommes prêts à vous aider de notre mieux."Lancelot lui demande comment il est arrivé là."J'y suis venu quand j'étais petit pour rejoindre mon père et j'y ai payé le même tribut d'humiliations et de servitude [p.41] que tous les autres, puisque même ceux qui sont de haute naissance ne s'en voient pas dispensés."

5 Le vavasseur lui raconte donc comment on vit dans le pays et ils poursuivent leur conversation. Avant d'arriver, ils rencontrent deux autres de ses fils, chevaliers eux aussi, qui venaient au-devant d'eux ; puis ce fut au tour de la maîtresse de maison, qui était une femme de bien et d'expérience, de s'empresser auprès de son époux et de son invité que l'on aida à se désarmer. Comme le repas était prêt, ils se mirent à table et, bientôt, la nuit fut là.

6 C'est alors qu'un jeune homme se présenta, sur un cheval épuisé et tout couvert d'écume."Soyez le bienvenu, mon fils ! fait le vavasseur à sa vue. Comme vous arrivez tard ! – Bienvenu je le suis en effet, car j'apporte une nouvelle inespérée : on a soulevé la dalle du Saint Cimetière. – Laquelle ? demande le père. – Celle de l'enclos. Et si j'ai tant tardé, c'est que je suis allé l'annoncer à mes deux oncles et à vos autres amis. – Que Dieu m'aide ! Qui a fait cela ? – Un chevalier qui vient porter secours à la reine. Il a également essayé de soulever la dalle de la crypte, mais il n'y est pas parvenu, et pourtant il a eu tout le dos de son haubert brûlé : je l'ai vu de mes yeux."

7 Après ce récit, il retourna emmener son cheval à l'écurie et, ce faisant, il vit l'écu du chevalier qu'il reconnut sans risque d'erreur. Dès que la table eut été desservie, il prit son père à l'écart :"Est-ce là l'écu de notre invité ? – En effet. – Alors, c'est lui qui a soulevé la dalle.[p.42] Et ce n'est pas tout : il a aussi tué les deux chevaliers qui gardaient la route de Galles dans la forêt ; un écuyer me l'a dit : il les a tués tous les deux à la lance - le premier avec le fer, l'autre avec la hampe."

8 Ce récit met le vavasseur en joie."Seigneur, s'en va-t-il déclarer au chevalier, j'ai à me plaindre de vous. – De moi ? – Oui, parce que vous nous avez caché ce qui vous fait autant d'honneur qu'à nous de joie : vous avez soulevé la dalle du Saint Cimetière. – Pourquoi vous l'aurais-je dit ? fait-il, hors de lui. Je m'en suis sorti à ma courte honte. – Comment cela, seigneur ? – Parce que j'ai échoué avec celle de la crypte. – Voyons ! Elle n'a rien à voir avec votre aventure, puisque celui qui la soulèvera ne libérera pas les prisonniers du royaume de Gorre ; c'est l'ouverture de l'autre tombeau qui annonce notre délivrance, et c'est elle qui nous met en joie. Tant de chevaliers émérites s'y sont essayés ! Il y a là de quoi vous réjouir, d'autant plus que vous êtes sûr, du coup, d'arriver à vos propres fins.

9 – Dites-moi, mon cher hôte, est-il bien vrai que celui qui soulèvera la dalle de la crypte mènera à son terme la sainte quête du Graal ? – Oui, seigneur."Le chevalier en est si désemparé que les larmes lui montent aux yeux, et il se détourne vers une fenêtre pour qu'on ne les voie pas."Ah ! mon père, murmure-t-il, pourquoi as-tu commis ce péché ?"Mais le fils aîné du vavasseur s'approche de lui."Vous avez encore un long chemin à faire, seigneur, et il est semé d'embûches. Si vous en étiez d'accord, j'aimerais beaucoup aller avec vous : je pourrais vous être utile."Lancelot accepte de bonne grâce ; mais comme le cadet qui était, lui aussi, chevalier, lui présente la même requête, il répond qu'il ne veut pas plus d'un compagnon de route. Ils s'en tinrent donc là.

10 [p.43] Après un lever matinal, les deux chevaliers s'arment et se mettent en route ; le jeune homme qui avait apporté la nouvelle de la dalle soulevée s'en va avec eux, chargé de leurs lances. Dans l'après-midi, ils arrivent au Pas-des-Pierres, comme on l'appelait, vous allez savoir pourquoi.

11 A cet endroit, le chemin s'encaissait entre deux escarpements et il était trop étroit pour que deux chevaux puissent l'emprunter de front ; trois gros blocs de pierre, de la taille d'un homme, le bornaient à droite et à gauche ; à une hauteur de trois pieds, on avait creusé trois trous de bonnes dimensions dans lesquels on avait fait coulisser de longues barres, chacune reliant deux pierres de part et d'autre de la voie, si bien qu'il était impossible de passer sans avoir à se battre car, à chaque bloc, se tenait un homme d'armes à pied défendant le passage ; lorsque ces défenseurs se voyaient mis en difficulté, des grottes leur servaient de refuges dans la montagne ; enfin, la sortie du défilé était défendue par un chevalier en armes, mais qui s'y tenait seulement lorsqu'un chevalier étranger arrivait dans le pays.

12 A leur approche, un guetteur se mit à sonner du cor depuis la montagne et les défenseurs prennent position."J'ignore qui a annoncé votre venue, seigneur, dit, à leur vue, le fils du vavasseur qui était chevalier, à celui de la charrette, mais on sait, à l'évidence, que vous êtes là."Quand ils se présentent à l'entrée du passage,[p.44] les gardes plantent leurs lances en terre et leur font face.

13 L'intention du chevalier-à-la-charrette était de charger directement celui qui était à l'autre extrémité du passage pour le frapper ; aussi sans se soucier des barres, il fonce à bride abattue (son cheval était brave et plein d'allant) entre les rustres qui l'en séparaient. Les deux premiers heurtent son écu de leurs lances qui volent en éclats, sous la force de son élan. Il en frappe un de la sienne en plein corps et le renverse, mort ; mais son cheval se cogne si brutalement, du poitrail et de l'encolure, contre la barre que lui-même tombe à terre, de tout son long. Aussitôt, il se remet debout et, laissant sa lance plantée dans le corps du vilain, il met l'épée au clair et se jette sur les autres."On va voir qui vous êtes, noble chevalier ! s'écrie le benjamin du vavasseur. Celui qui a soulevé la dalle du Saint Cimetière !"

14 Lancelot se rue au milieu de ses adversaires, frappant à droite et à gauche, mutilant et tuant ; très vite, il passe les barres, les unes après les autres, et les hommes d'armes, épouvantés, courent se réfugier dans les cavernes. Il s'avance alors vers le chevalier qui devait défendre le passage et qui se tenait de l'autre côté de la dernière barre."Si vous mettiez pied à terre, seigneur chevalier, lui dit-il, je dégagerais cette barre et nous nous battrions à pied."Mais l'autre s'y refuse."En ce cas, je vous tuerai votre cheval : vous n'avez qu'à y perdre. – Tuez-le donc, si vous en êtes capable ! – Dieu m'en soit témoin, je n'ai jamais tué un cheval exprès, sauf à être dans une situation critique ou en danger de mort. Venez donc comme vous êtes !"

15 [p.45] Le chevalier fils du vavasseur s'avance alors :"Ecartez-vous, seigneur, lui dit le gardien du passage. Je ne me battrai pas seul contre deux. – Vous n'avez rien à craindre de lui, ni de personne d'autre que moi", réplique le charreté, qui enfourche la monture de son compagnon, lui prend sa lance et fait sauter la barre. L'autre le charge et lui assène un coup si violent qu'il brise la hampe de sa lance sur l'écu de son adversaire où elle éclate en morceaux ; mais celui de Lancelot le fait tomber à la renverse par-dessus la croupe de son cheval : dans sa chute, il heurte lourdement un des blocs de pierre. L'animal se dirige vers le plus jeune fils du vavasseur qui le prend par la bride et l'amène à son frère à qui il avait, entre temps, donné le sien.

Sérieusement touché, le chevalier gardien du passage gisait à terre, tout de son long ; celui de la charrette s'approche et descend de cheval pour l'attaquer à l'épée. A sa vue, le blessé se remet debout comme il peut et tente de se défendre, mais il en est incapable : il a affaire à trop forte partie ; il déclare donc qu'il cesse le combat et que le passage est libre.

16"Ne le laissez pas s'en aller ainsi, seigneur, intervient le compagnon de Lancelot. Vous voyez où il en est : si vous poursuivez votre avantage, il est à vous."Une nouvelle et brève attaque : le chevalier doit s'avouer vaincu et se constituer prisonnier. Lancelot lui ordonne, sur sa parole, de se rendre auprès de celui qui avait été son hôte, et dont le fils lui dit le nom, ainsi que celui de son manoir.

Ils se séparent aussitôt et le chevalier-à-la-charrette reprend sa chevauchée jusqu'au soir en compagnie du fils du vavasseur qui a pris pour lui le cheval du vaincu, Lancelot gardant celui qu'il lui avait donné pendant la bataille.

17 [p.46] Ils arrivèrent alors chez un frère du vavasseur qui fit très bon accueil tant à ses neveux qu'au chevalier qu'il installa au mieux pour la nuit. Le lendemain matin, leur première halte fut pour un ermitage où ils entendirent la messe et déjeunèrent ; l'ermite était lui-même natif du royaume de Logres. Puis ils reprirent leur route et, plus tard dans la matinée, ils croisèrent un jeune homme qui, à voir l'allure de son cheval, semblait très pressé. C'était un beau garçon dont les cheveux, coupés court, dégageaient un cou harmonieux à la peau très blanche, ce qui permettait de reconnaître en lui un des exilés : tous avaient cette même coupe de cheveux, alors que les gens du pays les portaient nattés.

18 Le fils du vavasseur le salue et lui demande quelles sont les nouvelles."Bonnes, s'il plaît à Dieu : nous avons appris qu'un chevalier de chez nous vient porter secours à la reine. C'est le meilleur des meilleurs : nous sommes sûrs qu'il a réussi à soulever la dalle du Saint Cimetière et qu'il a accompli encore d'autres exploits. Méléagant fait surveiller les chemins pour le tuer, mais les nôtres se sont rassemblés afin de lui ouvrir la voie. Ils sont là, en dessous, aux prises avec ceux d'ici, et il y a déjà eu beaucoup de morts et de blessés dans les deux camps. Je vais partout rameuter nos hommes car les leurs reçoivent de plus en plus de renforts. Allez-y, pour Dieu, et prêtez-leur main-forte. Moi, je dois partir."

19 Le jeune homme s'éloigne à bride abattue cependant que les autres forcent l'allure pour atteindre le sommet d'une haute colline d'où ils voient, en bas de la vallée, les deux partis en train de s'affronter.[p.47] Heureusement, les exilés faisaient des prouesses car ils étaient moins nombreux. Lancelot et les fils du vavasseur dévalent la pente et repèrent les leurs, aux armes qu'ils portaient. Les choses étaient en train de mal tourner pour eux."Les nôtres sont de ce côté, seigneur, dit son compagnon au chevalier-à-la-charrette, et ils ont bien besoin qu'on les aide. – Ne vous inquiétez pas : je ne vois pas que ceux d'en face soient capables de grands exploits."

20 Une fois leurs heaumes lacés, le fils du vavasseur prend une lance des mains d'un écuyer et ils s'engagent dans la bataille, s'enfonçant au cœur de la mêlée. Lancelot tue le premier qui se présente sur son passage, tandis que son compagnon en désarçonne un autre."Clarence !"hurle-t-il (c'était le cri de guerre du roi Arthur) et quand sa lance se brise, il met la main à l'épée, distribuant force coups, à droite, à gauche, en homme expert à ce genre d'exercice. Ses faits d'armes laissent les deux camps pantois. Son exemple redonne force et courage aux exilés qui, après avoir eu un temps le dessous, reprennent l'avantage, regagnant au plus vite le terrain perdu, alors que ceux qui les avaient d'abord mis en fuite reculent à leur tour.

21 Le benjamin du vavasseur s'approche du chevalier qu'avait tué Lancelot, se revêt au mieux de son armure, enfourche le cheval dont il s'était emparé au moment de la chute du cavalier, suspend le fourreau de l'épée à l'arçon de la selle, prend l'arme en main et rejoint le héros sans pareil ; se tenant à ses côtés, il l'aide comme il l'aurait fait pour son père, mais sans se faire reconnaître.

22 [p.48] Les exilés font des prouesses, mais rien de comparable à celles du chevalier-à-la-charrette qui, avec son compagnon, multiplie les hauts faits : à eux deux, ils serrent leurs ennemis de si près que ceux-ci ne peuvent plus leur résister. Même les plus courageux tournent le dos et prennent la fuite, poursuivis par le charreté et par le fils du vavasseur qui ne les portent pas dans leur cœur ; les blessés et les morts sont nombreux dans leurs rangs.

Dans la mêlée, Lancelot eut son cheval tué sous lui. Le jeune homme qui avait, de lui-même, pris les armes vint lui offrir le sien."Prenez-le, seigneur, je suis de votre parti. Qui, plus que vous, y aurait droit ? – Mais qui êtes-vous ?", interroge le chevalier. Le garçon se nomme et ajoute :"Ce que j'en ai fait, c'était pour vous prêter main-forte. Pour Dieu, ceignez-moi l'épée, que je ne meure pas écuyer !"

23 Lancelot s'exécute, puis enfourche le cheval et repart au galop : tous les siens étaient en train de baisser les bras parce qu'ils l'avaient perdu de vue et qu'ils n'apercevaient plus trace des prodiges qu'il avait accomplis. Il s'enfonce au cœur de la mêlée : son premier et pesant coup d'épée atteint brutalement un adversaire entre l'épaule et l'écu (le bras vole à terre en même temps que l'écu) et s'enfonce à travers son flanc jusqu'à l'arçon arrière. Lancelot extirpe son arme de la selle et l'autre tombe à terre ; il s'empare du cheval, l'amène à celui qu'il venait d'adouber et qui était resté à pied, puis plonge à nouveau en pleine bataille où il recommence à multiplier ces prouesses dont il est seul capable : très vite, il ne trouve plus personne pour lui faire face ; tous prennent à nouveau la fuite et leurs poursuivants, qui ne se soucient pas de faire des prisonniers, blessent ou tuent nombre d'entre eux.

24 [p.49] Pendant l'après-midi, les exilés se rassemblent autour de leur héros pour lui rendre les honneurs. Tous savent que son but est de porter secours à la reine et ils sont unanimes à proposer de l'accompagner, tant ils craignent que Méléagant ne le fasse tuer. Bien qu'il réponde qu'il ne veut pas d'autre escorte que les deux hommes arrivés avec lui, il ne peut, malgré qu'il en ait, les empêcher de le suivre."Ne soyez pas contrarié, seigneur, lui dit un chevalier plein de bon sens, si votre sauvegarde nous préoccupe à ce point. Votre mort nous atteindrait autant que la nôtre parce que, si vous mouriez, qui nous délivrerait jamais ? – Qui ? Eh bien, monseigneur Gauvain, le neveu du roi, qui est plus valeureux que moi. – Pour nous, le plus valeureux sera celui à qui nous devrons notre libération, et ce sera vous, si Dieu le veut."

25 Tout en parlant ainsi, ils l'accompagnent jusqu'à la tombée du jour. Celui qui avait été son principal interlocuteur le prie alors d'accepter son hospitalité pour la nuit."Ma demeure, dit-il, est sur votre chemin."Lancelot rétorque qu'il ne se mettra pas à table tant qu'il y aura pareille foule autour de lui."Je les persuaderai de faire demi-tour, seigneur, ne viendront avec moi que mes cousins et mes autres parents."A ces conditions, l'invité accepte et son hôte demande alors à tous les chevaliers présents de repartir, sauf aux quarante qui étaient de sa famille.

26 Ils arrivèrent à la nuit et il y avait tant de troubles dans le pays que tout le monde cherchait refuge à l'intérieur des places fortifiées. Lancelot fut traité au mieux et, le lendemain matin, son hôte lui déclara que ceux qui avaient dormi là iraient avec lui jusqu'au Pont-Périlleux - comme on appelait le Pont de l'Epée. Mais il proteste à nouveau qu'il ne veut pas d'autre escorte que ses deux compagnons de route.[p.50] Quand le chevalier voit qu'il se fâche, il répond que, puisque telle est sa volonté, les autres ne viendront pas. Et, après qu'ils se sont recommandés à Dieu, Lancelot s'en va avec les deux chevaliers, cependant que son hôte et les quarante hommes de son lignage, en armes, les suivent, mais de loin.

27 Comme il arrive à la lisière d'une forêt, il tombe sur une trentaine de vilains, alignés des deux côtés du chemin et portant arcs, lances et épées ; il y avait aussi dix chevaliers, cinq à droite et cinq à gauche. Quant au chemin, il était si étroitement bordé de haies qu'il y avait à peine la place de passer pour un cavalier. Les rustres attendent que les chevaliers se soient engagés entre eux pour tirer tout en poussant des cris ; blessés, leurs chevaux tués, les trois compagnons se retrouvent à pied et se défendent de leur mieux. Mais c'est alors que les quarante qui les suivaient surgissent : à leur vue, les vilains s'enfuient au fond du bois. Les nouveaux arrivants mettent pied à terre, se jettent à leur poursuite, l'épée à la main et en tuent un bon nombre. De leur côté, les trois chevaliers ont enfourché d'autres montures ; dans leur première charge, ils tuent un de leurs adversaires et en désarçonnent deux ; les sept autres leur courent sus pour les attaquer, mais ils se heurtent à une défense acharnée.

28 Voyant leur situation (les quarante ont mis à mal les vilains au point qu'ils n'osent plus se montrer et ils reviennent en force), ils n'osent plus soutenir l'affrontement et préfèrent prendre la fuite sans attendre. Les autres les poursuivent, les serrant de si près qu'ils en tuent quatre ; les trois derniers réussissent à s'échapper en s'enfonçant dans la forêt.

[p.51] L'hôte du chevalier-à-la-charrette s'avance alors vers lui :"Comme vous pouvez en juger, seigneur, il vaut mieux ne pas être seul dans un pays où, partout, la trahison vous guette."Ce dont Lancelot tombe d'accord."Permettez-moi donc d'aller avec vous jusqu'au Pont de l'Epée : nous y serons demain dans l'après-midi, voire plus tôt."

29 Sur ce, ils reprennent leur chevauchée jusqu'au moment où ils rencontrent un jeune homme monté sur un grand cheval qu'il menait à bride abattue. Il les salue tous et on lui demande quelle affaire le presse."Une affaire très importante, répond-il : un chevalier arrive dans le pays pour délivrer la reine et les nôtres ont peur qu'on lui barre la route, conformément aux ordres de Méléagant ; c'est pourquoi, ils lui ont obtenu un sauf-conduit de Baudemagus interdisant qu'on s'oppose à son passage."L'homme qui était venu prêter main-forte à Lancelot avec les siens lui demande alors s'il a idée de l'endroit où il pourra trouver le chevalier,"Non, réplique-t-il, mais je crèverai mon cheval sous moi avant de m'arrêter, et d'autres après lui : il faut que, demain soir, je me trouve à l'entrée de la route de Galles.

30 – Inutile d'aller plus loin, mon ami, tu es au bout de ton chemin. – Comment cela ? – Voici ton chevalier, fait-il [p.52] en le lui désignant. – C'est bien lui, en effet : on m'avait dit qu'il portait ces armes. Bienvenue à vous, seigneur, déclare-t-il à celui dont il était en quête. De grands honneurs vous seront rendus ce soir, plus solennels que je ne pourrais vous le dire, car jamais chevalier n'a été attendu avec une telle impatience."

Ils chevauchèrent donc vers ce lieu où il était tant espéré, cependant que le jeune homme l'y devançait pour apporter la bonne nouvelle. Sans attendre, deux cents hommes, chevaliers ou en passe de l'être, se portèrent au devant du charreté et tous le saluèrent comme leur protecteur et seigneur.

31 Leur chemin les amena jusqu'à une vaste et puissante place fortifiée qu'ils traversèrent sans mettre pied à terre. Tout le monde se pressa sur le passage de ce chevalier dont on disait qu'il faisait des prodiges. Au sortir de l'enceinte, ils se trouvèrent dans un bourg très plaisant où ne vivaient que des exilés, alors que l'espace à l'intérieur des remparts était réservé aux gens du pays. On y fit honneur à Lancelot : tout le peuple vint à sa rencontre, laissant éclater sa joie en chansons, et toutes les rues étaient pavoisées de ce qu'on avait trouvé de plus précieux. Il descendit dans la plus belle maison du lieu où on fit honneur aussi à ceux qui l'escortaient par amour pour lui.

32 Le dîner ne fut prêt qu'à une heure tardive ; après qu'ils eurent passé un long moment à table, un chevalier armé de pied en cap se présenta à cheval dans la salle, qui était de plain-pied avec la rue, et il demanda au maître de céans de lui montrer [p.53] ce Bon Chevalier qui venait porter secours à la reine."Pourquoi cette question ? s'enquit l'hôte. – Parce que j'aimerais beaucoup le voir. – De vous-même, vous ne pourriez pas en effet le reconnaître. – Pourquoi se cache-t-il ? Ce n'est pas digne de lui. Pareil chevalier doit se présenter à tous pour ce qu'il est. Et s'il a vraiment le courage de se risquer au Pont de l'Epée, qu'il le dise ! – C'est bien mon intention, seigneur chevalier. – Toi ?

33 D'où t'es venue l'audace de te lancer dans une entreprise à laquelle ont échoué tous les chevaliers du royaume de Logres ? La honte de t'être fait traîner en charrette devrait t'inciter à y renoncer, car tu y as perdu tout honneur et toute joie. Tu dois t'en persuader : ceux qui ont été retenus ici contre leur gré ne seront pas libérés par un homme déshonoré ; ils ont besoin, au contraire, d'un vrai preux, loyal, courageux, et plus hardi que tous. Il faut un grand cœur pour une telle aventure et non celui de qui s'est lâchement avoué vaincu sans se battre jusqu'au bout, comme tu l'as fait. Mais, si cela te tente, tu peux passer l'Eau Périlleuse à moindres frais que par le Pont de l'Epée. Seulement, quand tu seras sur l'autre rive, je prélèverai sur toi le tribut de mon choix."

34 Le charreté réplique qu'à ces conditions, il ne passera pas par là."Non ? Alors, ne te mets pas en tête de franchir ce pont : je te l'interdis. Et si tu as l'intention de ne pas tenir compte de ma défense, commence par te battre avec moi sur le champ. Si tu ne peux pas me vaincre, comment viendras-tu à bout de Méléagant qui est un des meilleurs chevaliers de notre temps - et cela, après l'éprouvante traversée du pont ?"A ces mots, le maître de maison intervient pour dire que le chevalier ne se battra pas immédiatement, car une autre tâche l'attend. Mais Lancelot quitte la table d'un bond, réclame ses armes et déclare que, puisqu'on l'a mis au défi de le faire,[p.54] il se battra. Tout le monde déplore sa décision, mais personne ne peut l'en détourner.

35 Une fois armé, on l'emmène dans un vaste pré, à l'extérieur de l'enceinte ; les exilés, qui craignent une trahison, ont, eux aussi, pris les armes. Tout le peuple se rassemble, habitants de la citadelle comme du bourg ; ceux qui avaient conduit là le Bon Chevalier avaient peur, mais il les rassure :"Soyez tranquille !"leur dit-il. Ecu passé au cou, lance calée sous l'aisselle, il pique des deux en direction du chevalier qui en fait autant. Le pré, bien dégagé, permettait aux chevaux de charger vite et tout droit.

36 Aucun des deux adversaires ne manquait de cœur ; leurs écus se fendent sous la violence du premier coup qu'ils s'assènent, mais les hauberts résistent ; les lances se cassent et les chevaux se heurtent de la tête et du poitrail : ils s'écroulent à terre et ne s'en relèveront pas. Les deux cavaliers, qui n'avaient que des blessures légères, sont aussitôt debout, mais si étourdis sous le choc qu'ils chancellent. Dès qu'ils ont recouvré leurs esprits, ils mettent la main à l'épée et se portent, sans ménager leurs forces, tous les coups qu'ils peuvent. Le chevalier-à-la-charrette trouve qu'il a là un adversaire dont il est difficile de venir à bout, ce qui lui est une raison de l'estimer : c'était un brave, assurément, mais aussi un perfide et un traître.

37 Leur affrontement durait : ils s'infligeaient l'un à l'autre des blessures de plus en plus graves ; mais, à la fin, le chevalier-à-la-charrette mit son adversaire dans l'impossibilité de lui résister davantage, tant il était dans un piteux état : réduit à se défendre, il cédait de plus en plus de terrain.[p.55] Le voyant si affaibli, Lancelot le presse de plus belle et l'accable de coups, lui faisant mettre un genou à terre, et au moment où il pensait à se relever, l'agrippe par son heaume qu'il lui arrache et jette au milieu du champ. Le chevalier se protège la tête avec son écu et continue de reculer, mais à quoi bon ? Il en vient à crier merci et à rendre son épée. Mais Lancelot rétorque qu'il ne la prendra pas et ne lui fera pas grâce s'il ne monte pas d'abord dans la charrette, ce que le vaincu refuse de faire."Alors, je te couperai la tête. – Je n'ai pas la force de vous en empêcher."

38 Au moment où il disait ces mots, une demoiselle montée sur un palefroi noir débouche à vive allure sur le pré. Elle échange un salut avec Lancelot puis, se laissant glisser à bas de son cheval, elle l'implore :"Jamais je ne pourrai avoir davantage besoin de ton aide, noble chevalier ! Je t'en adjure avec instance sur l'être qui t'est le plus cher au monde, accorde-moi le don que je vais te demander : il te vaudra plus d'honneur et de profit que tu aies jamais retiré d'un service rendu !"A ces conditions, il accepte et, dans sa joie, elle tombe à ses pieds :"Ce que tu m'as généreusement octroyé, fait-elle, c'est la tête de ce chevalier que tu as l'intention de lui couper."

39 S'imaginant qu'elle veut assurer la vie sauve au vaincu, il répond qu'il la lui donne :"Puisque vous m'en priez, je ne le tuerai pas, s'il plaît à Dieu, même s'il m'a gravement offensé. Mais je ne refuserai jamais rien à dame ou demoiselle, sauf s'il y allait de mon honneur. – Ah ! chevalier, vous m'avez octroyé sa tête : je veux la recevoir de votre main et la tenir dans les miennes, car il n'y a pas plus perfide que lui."Le chevalier-à-la-charrette en reste tout éberlué. Cependant, le blessé, lui aussi, se jette à ses pieds et le supplie d'avoir pitié de lui :[p.56]"Ne croyez pas ce qu'elle vous dit ! J'étais persuadé qu'elle m'aimait et, en fait, elle me hait !"

40 Lancelot ne sait que faire : la demoiselle est toujours à genoux devant lui et lui demande de tenir la promesse qu'il lui a faite"sur l'être qui lui est le plus cher au monde"; et de son côté, le chevalier crie miséricorde,"par pitié et au nom de Dieu."Comme il avait l'habitude de ne jamais achever un adversaire qui se mettait à sa merci, sauf s'il avait auparavant juré de le faire ou s'il y était obligé, il cherche à les satisfaire tous les deux :"Chevalier, propose-t-il, si je te rendais ton heaume et ton écu, reprendrais-tu le combat ? Si je suis vainqueur, je ferais de toi ce que je veux et si tu avais le dessus, c'est moi qui serais à ta merci. – Ah ! seigneur, en ce cas, je dirais que vous êtes le fleuron de la chevalerie. –Alors, c'est entendu, mais à condition que, si la victoire me revient, tu ne sauveras pas ta tête. – Cela me suffit."

41 Lancelot lui fait aussitôt apporter un bon écu intact (le sien était en morceaux) et lui rend son heaume. La bataille recommence, mais le chevalier-à-la-charrette prend l'avantage plus nettement et plus vite que la première fois : il arrache le heaume de son adversaire, lui rabat sa ventaille sur les épaules : à nouveau, l'autre crie grâce : à nouveau, la demoiselle réclame sa tête, sur l'être qui lui est le plus cher."Sachez, noble chevalier, que vous ne perdrez rien à me rendre ce service et qu'il ne vous en reviendra que de l'honneur, parce qu'il n'y a pas au monde de chrétien plus déloyal."Lancelot brandit son épée et, d'un coup, tranche la tête qu'il remet à la jeune fille. Elle remonte à cheval et l'emporte à vive allure jusqu'à un vieux puits très profond où elle la jette.

42 [p.57] Cette demoiselle était la sœur de Méléagant et fille du roi Baudemagus par sa deuxième femme. Quant à celui dont elle avait pris la tête, c'était un des meilleurs amis de Méléagant ; il était très amoureux d'elle et lui avait maintes fois déclaré ses sentiments, mais elle l'avait toujours éconduit, parce qu'elle était elle-même éprise d'un tout jeune chevalier - difficile de trouver plus beau que lui ! Quand il comprit qu'il ne serait jamais payé de retour, il alla raconter au roi qu'il l'avait vue en train de préparer un breuvage empoisonné pour les assassiner, lui et son fils, afin que celui qu'elle aimait puisse régner à leur place - ce pourquoi Baudemagus et Méléagant la prirent en haine. Après quoi, le perfide vint aussi rapporter qu'il l'avait surprise au lit avec le chevalier, et le roi l'autorisa à le tuer s'il le trouvait encore dans la chambre de la jeune fille.

43 Et c'est ce qu'il fit, mais en trahison, puisqu'il y amena lui-même le jeune homme qui ne pensait pas à mal et qui y perdit la vie alors qu'il n'avait pourtant rien à se reprocher. La demoiselle chercha alors un moyen de le venger. Quand elle apprit que le Bon Chevalier arrivait dans le pays pour délivrer la reine, elle alla trouver l'assassin de son ami et lui promit que, s'il se battait contre ce chevalier, elle serait à lui,"car, prétendit-elle, je l'exècre plus qu'aucun homme au monde."Comme il était éperdument épris d'elle, il ne fit pas de difficulté, au contraire. Elle le suivit pour mieux se jouer de lui et, quand elle vit sa défaite, adressa sa demande au vainqueur"sur l'être qui lui était le plus cher au monde"parce qu'elle soupçonnait qu'il était amoureux. Et c'est ainsi qu'elle se vengea de son ennemi.

44 Le chevalier-à-la-charrette et ceux qui l'accompagnent rentrent chez leur hôte où tout le monde le contemple avec admiration. Il ne manqua pas d'aide pour se désarmer ; on examina soigneusement ses blessures et le maître de maison vérifia l'état de son équipement :[p.58] lacets du heaume, lanières et courroies de l'écu pour le passer au cou et y engager le bras, tout fut inspecté en détail. Enfin, on lui procura toutes ses aises pour la nuit.

Le lendemain matin, après s'être levé, il entendit la messe, puis s'arma, ainsi qu'un grand nombre des exilés. Leur chevauchée se passa sans incident qui mérite qu'on en parle...

45 ... jusqu'à leur arrivée, dans l'après-midi, au Pont de l'Epée. Là, même les plus endurcis se mirent à pleurer, tant ils craignaient pour sa vie ; mais il les rassura tous :"N'ayez pas peur pour moi, leur dit-il : si Dieu le veut, je vous délivrerai, et si telle n'est pas Sa volonté, c'est chose impossible. Or, les aventures par lesquelles je suis passé ont de quoi vous faire espérer, puisque, d'après les sages, une fois le corps de Galaad sorti de son sarcophage - ce qui vient de se produire - vous-mêmes serez libérés. Si cette libération doit avoir lieu, c'est donc maintenant."

46 Après être parvenu à les rasséréner, il confie son cheval à son hôte, de qui il le tenait, et s'avance jusqu'au pont : devoir progresser sur la lame qui le constituait était dangereux autant qu'effrayant, mais ce qui le rassure c'est que, si le cours d'eau était profond, il n'était pas bien large. Sur l'autre rive, une ville s'offre à sa vue, aussi belle qu'opulente : c'était Gorrun, la capitale du pays d'où il tirait son nom.

47 La reine Guenièvre y logeait dans la demeure du souverain et, pour l'heure, elle se tenait à une fenêtre ; le roi, Méléagant, des dames et des demoiselles en faisaient autant. De part et d'autre du pont, on se voyait très bien. Plusieurs dirent au chevalier-à-la-charrette que la reine était là, en prison. Après un tendre regard vers la tour, il se fait équiper. Ses compagnons lui relèvent les pans de son haubert entre les cuisses et les attachent avec de solides courroies en peau de cerf [p.59] et des fils en fer très épais ; puis, ils lui cousent ses gantelets avant de les enduire de poix chaude pour qu'ils adhèrent mieux à la lame.

48 Quand il est prêt, il les recommande à Dieu et s'approche du pont. Après s'être incliné en direction de la tour, il fait le signe de croix et monte à califourchon sur la lame d'acier où il commence de se traîner. Encombré par ses armes - il a même gardé son écu avec lui – il progresse, non sans mal, au prix de vives souffrances, en long, ou à travers, à plat ventre ou à califourchon, et finit par atteindre l'autre rive. Ses pieds et ses mains sont en sang ; il se les essuie sur l'herbe verte et avec les pans de sa chemise. En se retournant, il voit ses compagnons descendre la rivière pour la passer sur les barques qu'eux étaient libres d'emprunter à leur gré.

49 De son côté, le roi Baudemagus s'approche de la reine pour la questionner :"Dame, je vous en prie, dans votre intérêt et en échange de tous les services que je vous ai rendus et que je pourrai vous rendre encore, dites-moi le nom de ce chevalier qui vient de passer le pont, car je suis sûr que c'est pour vous qu'il l'a fait. – Je ne voudrais pas vous cacher quelque chose qui pourrait être en ma faveur. Je n'en suis pas sûre, mais je pense que c'est Lancelot du Lac.

50 – Si je l'avais su en vie, dame, je ne vous aurais pas posé la question : qui, si ce n'avait été lui, aurait osé s'y risquer ? Me voilà donc persuadé qu'il est vivant et que c'est lui que je vois là. Sachez qu'il est vraiment le chevalier du royaume de votre époux pour lequel j'ai le plus d'amitié, et celle que je vous porte est encore plus pour lui que pour le roi Arthur dont les ancêtres ont fait beaucoup de mal aux miens.[p.60] – Je vous suis très reconnaissante, seigneur, de m'avoir traitée avec autant d'honneur, car je n'ai eu qu'à me louer de vous et, si c'est bien lui, je lui en saurai gré et je l'en aimerai plus de ce que vous vous soyez comporté comme vous l'avez fait à cause de lui. Mais qu'il s'agisse de lui ou non, faites en sorte de demeurer irréprochable à l'égard de ce chevalier, dans la mesure où cela dépend de vous, puisqu'on vous considère comme un des seigneurs les plus exemplaires de ce monde. – Soyez tranquille, dame : je le protégerai, il y va de mon honneur."

XXXIX

Combat de Lancelot contre Méléagant ;
délivrance de Guenièvre ;
Lancelot fait prisonnier par Méléagant

1 Il descend de la tour, se met en selle avec quelques uns de ses familiers et, faisant conduire avec lui un bon cheval, se rend à l'endroit où Lancelot étanchait le sang qui avait coulé de ses blessures. A sa vue, le chevalier se hâte à sa rencontre ; Baudemagus met pied à terre, le prend dans ses bras et lui fait fête, avant même de le voir à visage découvert."Vous vous êtes exposé à de grands dangers, seigneur, pour obtenir la victoire et l'honneur que vous recherchez. Que Dieu vous accorde d'y réussir comme je le souhaite, si seulement je pouvais ne pas en souffrir ! Ne voyant pas votre visage, je ne sais pas qui vous êtes, mais je le soupçonne, d'après ce que m'a dit madame la reine de Bretagne. Je tiens à ce que vous le sachiez : vous n'avez à redouter que mon fils ; je garantirai votre sécurité contre tous les autres.

2 – Grand merci, seigneur, mais c'est justement votre fils que je cherche ; puisque nous devons nous battre, qu'il vienne donc, et sans attendre : cet emprisonnement n'a que trop duré. – Ne vous précipitez pas, ami cher : vous avez grand besoin de repos et je veux d'abord faire soigner vos blessures. – Je n'en ai pas, grâce à Dieu, qui m'impose de m'arrêter. Faites donc en sorte, au contraire, que cette bataille ait lieu au plus vite : bien d'autres affaires m'attendent. – Pour aujourd'hui, c'est impossible parce que je veux qu'y assistent de mes gens et des vôtres :[p.61] si vous ne pouvez vous résigner à un plus long délai, vous devrez donc au moins attendre jusqu'à demain."

3 Lancelot accepte, mais à contrecœur, tant il est impatient d'en finir. Le roi le fait monter sur le cheval qu'il avait amené, le conduit dans sa propre demeure où il le fait désarmer ; et, dès qu'il le vit sans son heaume, il n'eut pas de peine à le reconnaître.

4 Il se montra alors encore plus chaleureux et ce n'est qu'après avoir passé du temps à lui faire fête qu'il alla trouver Méléagant :"Mon cher fils, je t'ai entendu, un jour, regretter que Lancelot ne vienne pas essayer de libérer ceux que nous retenons captifs, parce que tu pourrais ainsi faire la preuve que, de ton vivant, il n'y parviendrait pas. Eh bien, l'occasion va t'en être fournie ; il a déjà franchi le pont qui avait arrêté tous les autres avant lui. Le grand courage dont il a fait preuve devrait t'inciter à renoncer à beaucoup de tes prétentions : tu n'ignores pas qu'il vient dans l'intention de délivrer la reine et que tu n'as aucun droit sur elle. Si tu la lui rends de bon cœur, ce geste te vaudra plus d'estime et de renommée qu'il n'en retirera de tout ce qu'il a fait, lui qui a surmonté les plus grands périls pour arriver jusqu'ici, car on dira que tu as fait preuve de générosité en restituant de toi-même celle que tu avais conquise par la force ; alors que, s'il la conquiert grâce à sa prouesse, tu perdras tout cet honneur dont je te parle. Je te conseille donc de la libérer : lui-même y verra l'acte d'un homme magnanime, alors même qu'il n'aurait pas à t'en être redevable, puisqu'il serait capable de la conquérir sur plus fort que toi (tu sais bien qu'il est le meilleur de tous) et qu'il aimerait mieux la devoir à sa vaillance qu'à ta bonne volonté.

5 – Quel assaut de paroles, seigneur ! Vous voulez me faire peur de Lancelot ! Je dois donc vous répondre.[p.62] Jamais je n'ai eu autant envie de me mesurer à un autre chevalier. S'il est valeureux, je pense l'être aussi, voire plus que lui ; je ne suis ni moins grand, ni moins fort ; et ceux qui m'ont vu combattre ne me tiennent pas pour un lâche. Plus grandes sont sa prouesse et sa notoriété, plus grand sera l'honneur que me vaudra ma victoire sur lui.

6 Et je ne pousserai certes pas la bonté d'âme jusqu'à lui rendre la reine pour qui j'ai risqué ma vie, car on verrait, dans ce geste, plus de lâcheté que de générosité. D'ailleurs, puisqu'il est là, qu'attend-il pour venir se battre, ce chevalier si redoutable et si estimé ? – C'est moi qui l'en ai empêché ; lui-même aurait préféré le faire immédiatement et attendre jusqu'à demain lui paraît très long. Je t'en prie encore, au nom de Dieu et pour moi, rends-lui la reine sur qui tu n'as aucun droit."Et comme Méléagant réplique qu'il n'en fera rien :"Alors, demain, tu auras à te battre. – Sur-le-champ m'aurait mieux convenu : je n'ai jamais rien tant désiré !"

7 Baudemagus se retire au comble de la tristesse et s'en va retrouver Lancelot qu'il traite avec les plus grands égards ; et il se garde de lui parler de Galehaut pour ne pas raviver son chagrin, parce qu'il le croyait au courant de ce qui lui était advenu.

La nuit parut très longue à Lancelot. Le lendemain, après un lever matinal, le roi le mena lui-même à l'église. Après la messe, on prépara ses armes et il ne manqua pas d'aide pour s'équiper car les exilés avaient afflué de toutes parts après que la nouvelle s'était répandue. De son côté, Méléagant, lui aussi, se fait armer. Puis, tous deux arrivèrent sur le lieu du combat.

8 L'endroit était situé devant la demeure royale :[p.63] c'était un vaste espace bien dégagé. Le roi tente encore de raisonner son fils et il l'admoneste de son mieux, mais c'est peine perdue : Méléagant jure, par tous les serments possibles, qu'il se battra jusqu'à la victoire ou jusqu'à la mort. Voyant ce qu'il en est, Baudemagus s'adresse aux deux adversaires :"Je vous prie et vous ordonne de ne pas vous lancer l'un contre l'autre avant d'avoir entendu le signal que je vous en donnerai."

9 Sur ce, il monte dans la tour, emmène la reine avec lui et l'installe à une fenêtre de la salle d'où elle pourra voir le déroulement de la bataille, car il avait à cœur de lui être agréable. A sa grande surprise, elle ne s'enquiert pas de Lancelot, mais demande qu'on fasse transporter au même étage le sénéchal Keu pour qu'il assiste au combat. Ce qui fut fait : on installa son lit près d'une fenêtre. la reine, quant à elle, était entourée d'une foule de dames et de demoiselles.

10 Le roi fait alors crier le signal et les deux hommes en armes se précipitent l'un contre l'autre sur leurs chevaux rapides ; Baudemagus avait donné à Lancelot le meilleur de ses écuries. Le lieu choisi convenait bien à un combat, avec son sol uni. Les cavaliers chargent de loin, lance calée sous l'aisselle (courtes et rigides, elles avaient des fers au fil bien aiguisé) et s'entrefrappent violemment sur leurs écus. Le coup porté par Méléagant fait éclater celui de Lancelot, mais s'arrête sur le haubert, et sa brutalité fait voler la lance en pièces.

11 Celui de Lancelot atteint en haut, au dessus de la bosse, l'écu de son adversaire qui va heurter sa tempe ;[p.64] le fer est suffisamment acéré pour transpercer la couverture et les planches de l'écu, puis les mailles du haubert ; il s'enfonce dans la poitrine, touche l'os de l'épaule, et fait vider les arçons au cavalier qui mord la poussière, brisant la lance dans sa chute : la pointe de l'arme et un tronçon de sa hampe restent plantés dans le corps du blessé. Lancelot descend aussitôt de cheval et marche sur son adversaire, l'épée au clair, se protégeant la tête de son écu. Dans la position où il se trouvait, il avait toujours la reine sous les yeux, en face de lui.

12 Méléagant se remet debout ; il extrait de son épaule l'extrémité de la lance, dégaine et se couvre, lui aussi, de son écu."Ça, Méléagant, c'est pour la blessure que vous m'avez faite à la joute, s'écrie Lancelot ; mais moi, je ne vous ai pas pris en traître !"Sur ce, ils se jettent l'un sur l'autre : écus tailladés, mailles des hauberts qui volent partout, heaumes défoncés et brisés, sous les rudes coups qu'ils s'assènent, ruisseaux de sang sur les visages, les bras et les corps.

13 Si l'un des combattants est alerte, l'autre l'est plus encore, mais leur affrontement se prolonge et tous deux ont perdu beaucoup de sang : leur respiration se fait haletante et leurs mouvements plus lents. Méléagant, presque exsangue, accablé par la chaleur, est à bout de forces : il commence de reculer, et Lancelot fait de lui ce qu'il veut.

Il faisait si chaud que la reine rabattit le voile qui dissimulait son visage, l'offrant à découvert aux yeux de Lancelot qui ne l'avait pas quittée du regard.

14 De saisissement,[p.65] il faillit lâcher son épée ; il se perd, dès lors, dans sa contemplation, oublieux de lui-même et de sa prouesse. Personne n'y comprend rien : il manque de plus en plus ses coups, alors que ceux de son adversaire, répétés et lourdement assénés partout où il peut l'atteindre, lui infligent de nombreuses blessures.

"J'ai oublié de vous poser une question, seigneur, dit la reine à Baudemagus. Est-ce là Lancelot ? – Oui, dame, sans aucun doute. – Quel dommage ! intervient Keu. S'il était mort comme on le croyait, il n'aurait pas perdu l'honneur."Mais le roi réplique qu'il ne le croit pas en si fâcheuse posture ; d'après lui, il le fait exprès.

15 Cela dura longtemps ; même ceux qui ne l'avaient jamais vu en pleuraient de pitié. Hors de lui, Keu ne peut s'empêcher de passer, non sans mal, la tête par la fenêtre :"Hé ! Lancelot, crie-t-il, qu'est devenue cette prouesse qui faisait reculer les plus hardis aussi facilement que les lâches ? Rappelle-toi les trois chevaliers que tu as vaincus dans les prés de Brédigan, quand tu m'as dit que je n'aurais pas intérêt à être le quatrième. Et te voilà conquis par un seul chevalier !"Malgré tout, ces mots ne tombèrent pas dans l'oreille d'un sourd ; aussitôt, Lancelot s'élance sur Méléagant,[p.66] le serrant de si près qu'il a vite fait de le mener à sa guise, et il a l'air plus vif qu'il ne l'a été de toute la journée : la tristesse de l'assistance se change en joie."N'avais-je pas raison, dame ? demande Baudemagus à la reine. – Rien qu'à lui voir reprendre l'avantage, dit Keu, je ne me ressens plus de mes blessures."

16 Méléagant était réduit à se défendre non sans peine et tous ceux qui sont là comprennent qu'il est perdu. C'est alors que le roi s'approche de Guenièvre :"Je vous ai traitée avec beaucoup d'honneur, dame, et je n'ai jamais agi contre votre gré ; cela mérite récompense, maintenant que l'occasion s'en offre à vous. – Vous pouvez compter sur moi. Qu'est-ce qui vous amène à le dire ? – Mon fils, dame, pour qui tout va très mal, hélas pour lui et pour moi ! A vrai dire, je n'en suis pas fâché, à condition qu'il s'en sorte sain et sauf. C'est pourquoi je vous prie de bien vouloir qu'on en reste là. – Cela me convient tout à fait. Je regrette que cette bataille ait commencé. Allez les séparer : je ne souhaite rien d'autre."

17 A ce moment, Lancelot avait fait reculer Méléagant jusque sous les fenêtres de la tour, si bien qu'ils entendaient parfaitement tout ce que le roi et la reine se disaient :[p.67] aussitôt, Lancelot suspend ses attaques et rengaine son épée. Méléagant, au contraire, met ses dernières forces dans les coups qu'il lui porte et il réussit à le blesser, sans l'ébranler pour autant. Baudemagus descend en courant et tire en arrière son fils qui proteste :"Laissez-moi me battre ! Ne vous en mêlez pas ! – Oh ! si, parce que je sais qu'il te tuerait, si je n'intervenais pas. – C'est moi qui ai le dessus, rien de plus évident. – Verbiage que tout cela ! La vérité saute aux yeux : tu n'as plus qu'à reconnaître ta défaite. – Vous avez le pouvoir d'arrêter cette bataille, mais je chercherai par tous les moyens à la reprendre là où je penserai pouvoir obtenir justice."

18 Et il va jusqu'à déclarer à Lancelot que, quitter ainsi le champ c'est s'avouer vaincu. Baudemagus le prend alors à part et réussit à le convaincre d'arrêter le combat à condition qu'il soit libre d'aller à la cour du roi Arthur et d'y sommer Lancelot de le reprendre. De son côté, Guenièvre jura sur les reliques de le suivre si c'était lui le vainqueur.

19 Tels furent les termes du compromis passé entre le roi et la reine qui s'engagea - et Lancelot après elle, à les respecter. Sur ce, on l'emmena dans la chambre de la souveraine pour le désarmer.

Le sénéchal Keu regrettait cet accord : il aurait préféré que la bataille fût poursuivie jusqu'à sa conclusion plutôt que d'être arrêtée de cette façon ; quant à la reine, elle n'en était pas non plus satisfaite, mais elle avait accepté sans en mesurer les conséquences et, après avoir passé toute la journée dans la grand-salle en nombreuse compagnie, elle voulait se retirer dans sa chambre.

20 Mais, sitôt que Lancelot se fut désarmé et qu'il se fut lavé le visage et les bras,[p.68] le roi le conduisit auprès d'elle. A la vue de Baudemagus, elle se lève, tandis que, du plus loin qu'il l'aperçoit, Lancelot s'agenouille devant elle et s'incline."Dame, voici ce Lancelot à qui vous avez coûté tant de peines : combien de périlleux passages a-t-il dû forcer pour parvenir jusqu'à vous ! – Certes, seigneur, répond-elle au roi en détournant la tête, s'il l'a fait pour moi, c'est peine perdue, parce que je ne lui en sais aucun gré. – Ah ! dame, pensez à tout ce qu'il a fait pour vous ! – Il a tant fait par ailleurs que je ne saurais l'aimer le moins du monde."Et, pour l'accabler davantage, elle se retire dans sa chambre, cependant qu'il la suit longuement du regard."Voyons, dame, dit Baudemagus, ce dernier service aurait dû effacer, à vos yeux, toutes ses fautes."

21 Et, prenant Lancelot par la main, il l'emmène auprès de Keu. Le sénéchal gardait le lit mais, voyant qui arrivait, il se redresse de son mieux :"Bienvenue au maître des chevaliers ! s'écrie-t-il. Il faut vraiment avoir perdu la tête pour prétendre rivaliser avec vous en prouesse. – Pourquoi dites-vous cela ? – Parce que vous êtes venu à bout de ce que j'avais eu la sottise d'entreprendre."

Baudemagus les ayant laissés seuls, Lancelot demande au sénéchal pourquoi sa dame avait refusé de lui parler,"Comment ? Elle a refusé ? – Oui, devant le roi et tous ceux qui étaient là. – Vraiment, je ne comprends pas. – N'en parlons plus, puisque tel est son bon plaisir. Dites-moi plutôt ce qui vous est arrivé entre-temps."

22 Keu lui raconte alors les marques d'amitié [p.69] que Baudemagus lui a prodiguées ; il lui explique qu'il s'est gardé de laisser la reine entre les mains de son fils :"Lui-même couche au-dessus de cette chambre voûtée dont on ne peut forcer l'entrée, une fois que les portes en sont solidement verrouillées. Mais, pendant le voyage, rien n'avait été épargné à ma dame ! Dès la première nuit, il a prétendu coucher avec elle ; elle a dû lui répondre qu'il n'en était pas question, pas plus avec lui qu'avec un autre, s'il ne l'épousait pas d'abord. Méléagant a rétorqué qu'il ne demandait pas mieux, mais elle a exigé que ce soit en présence de son père : alors, il pourrait faire d'elle ce qu'il voulait.

23 Bref, elle a réussi à gagner du temps jusqu'à notre arrivée, et dès que le roi est venu à notre rencontre, elle a sauté de son palefroi et s'est jetée à ses pieds, en larmes, poussant des cris comme si elle allait mourir. Il l'a doucement relevée et l'a assurée qu'elle n'avait rien à craindre. 'Ah ! seigneur, je vous en supplie, s'est-elle exclamée, vous qu'on tient pour le plus exemplaire des hommes, ne permettez pas qu'on attente à mon honneur !' Il lui a répondu qu'elle pouvait être tranquille, et qu'il la protégerait contre tous de pareille honte.

24 Cependant, son fils s'obstinait à vouloir faire d'elle sa femme. Et moi, qui souffrais encore le martyre, je n'ai pas pu retenir ma langue : j'ai dit que ce serait là un échange d'un nouveau genre, que celui d'un homme aussi accompli contre un vaurien. Il a été assez affecté par ma remarque pour s'employer désormais à empêcher la guérison de mes blessures : il a fait mettre dessus tout ce qui était susceptible de les aggraver : pour que j'aie aussi mal, il a sans doute employé le poison."

Après une longue conversation,[p.70] Lancelot se leva en disant que, le lendemain, il irait chercher monseigneur Gauvain au Pont-entre-deux-Eaux. Puis il quitta le sénéchal et regagna la salle du haut où il y avait foule et où tant les exilés que les gens du pays lui firent les plus grands honneurs.

25 Il se mit en route en compagnie de sept des exilés, invitant les autres à rester avec sa dame jusqu'à l'arrivée de Gauvain. Alors qu'il était presque rendu au Pont, les hommes du pays, persuadés de faire ce qu'aurait souhaité leur souverain, l'appréhendèrent sans qu'il oppose la moindre résistance, parce qu'il était désarmé et pensait ne rien avoir à craindre. Ceux qui l'avaient capturé voulurent l'amener au roi ; toutefois, les rumeurs ont vite fait de se répandre et c'est le bruit de sa mort qui parvint à la cour. La douleur de la reine fut si grande qu'elle faillit attenter à ses jours, mais elle voulut d'abord être tout à fait sûre de ce qui lui était arrivé.

26 En attendant, elle décide déjà de ne plus manger ; ce qui lui faisait le plus mal, c'était sa conviction d'être responsable de sa mort,[p.71] parce qu'elle avait refusé de lui parler. Elle ne cesse donc de s'adresser des reproches et de s'en prendre à elle :"A quoi bon vivre, après avoir causé la perte d'un tel chevalier !"se lamente-t-elle. Et elle se met au lit pour cacher à tous ce qu'elle endurait. Touché de compassion, Baudemagus fait de son mieux pour la réconforter, mais elle demeure inconsolable : le conte affirme qu'elle resta deux jours sans boire ni manger et que sa grande beauté en était très altérée.

Cependant, ceux qui amenaient Lancelot n'étaient plus loin de la cour.

27 A leur étape du soir, le bruit courait que la reine était bel et bien morte. Le premier à l'apprendre fut le vavasseur qui avait été l'hôte de Lancelot avant son affrontement avec le chevalier à qui il avait coupé la tête. Il n'osa rien lui dire mais, incapable de retenir ses larmes, dut quitter la table. Cela n'échappa point à Lancelot qui comprit qu'il devait avoir une raison sérieuse de le faire et le prit à part, sitôt le dîner desservi, l'adjurant de tout son pouvoir de lui dire pourquoi il pleurait.

28 [p.72] Le vavasseur n'ose plus se taire et répète ce qu'il a entendu dire. La nouvelle circule, tirant des larmes à tous ceux qui l'apprennent, et les prisonniers libérés disent qu'elle n'aura jamais sa pareille. Lancelot reste muet de douleur, mais il lui tarde d'être seul. Sitôt couché, il réfléchit à la façon dont il se tuera à l'insu de tous. Comment pourrait-il survivre un seul jour à celle qui lui donnait la vie ? Il la suivra, où qu'elle soit.

29 Il resta longtemps à retourner cette idée dans sa tête. Dix hommes en armes étaient postés autour de son lit, afin qu'il ne puisse pas leur échapper, et les portes de sa chambre étaient solidement verrouillées. Aux environs de minuit, quand il les estima tous endormis, il alla éteindre les deux cierges dont la lumière permettait d'y voir comme en plein jour. Son intention était de se pendre ; mais, à y réfléchir, il se dit qu'il ne voulait pas d'une mort aussi dégradante, s'il pouvait faire autrement.

30 Il s'approcha donc de l'un de ses gardiens afin de sortir tout doucement son épée du fourreau, mais l'homme lui saisit les mains, sans parvenir toutefois à l'empoigner assez solidement pour l'empêcher de se porter un coup au côté gauche entre les côtes sur lesquelles la lame se brisa ; si elle s'était enfoncée un peu plus profond, il était mort sans rémission. L'alarme est donnée, les gardes se précipitent et on le ligote de façon à ce qu'il ne puisse plus bouger de la nuit. A partir du lendemain matin, la surveillance fut renforcée.

31 [p.73] Quand l'escorte se trouva à vingt lieues anglaises de Gorrun, on y apprit que Lancelot était sain et sauf. Dès que la reine fut au courant, elle cessa de se sentir mal et, même, ne se tint plus de joie ; et elle se remit à manger et à boire ; sa peine n'avait que trop duré !

Lorsque Baudemagus sut que Lancelot n'était plus loin, il monta à cheval pour aller à sa rencontre, lui fit fête et, le prenant à part, lui raconta tout le chagrin que sa disparition avait causé à Guenièvre :"Je serais surpris qu'elle ne veuille pas vous parler quand elle vous verra !"Quant à Lancelot, de la savoir en vie le mit au comble de la joie.

32 Le temps qu'ils arrivent à Gorrun, elle avait appris comment il avait tenté de se tuer.

Baudemagus fait sur-le-champ jeter en prison ceux qui l'avaient capturé et, dans sa fureur, se déclare décidé à les mettre à mort ; mais, à la prière de Lancelot qui tombe à ses pieds en le suppliant, au nom de Dieu, de leur pardonner, il accepte de les épargner. Puis, il l'emmène voir la souveraine qui se lève, prend Lancelot dans ses bras et lui demande comment il va."Très bien, dame."Tous trois s'installent sur le même lit, mais le roi a la délicatesse de ne pas s'attarder : il va prendre des nouvelles de Keu, leur dit-il.

33 La reine et Lancelot restèrent ensemble à parler. Elle voulut savoir s'il se ressentait de sa blessure."Je n'ai aucun mal, dame"répond-il. Puis, c'est à son tour de s'enquérir : au nom de Dieu, qu'elle lui dise pourquoi elle n'avait pas voulu [p.74] lui parler l'autre jour."Parce que vous êtes parti de Londres sans mon congé."Il convint qu'il avait eu grand tort, mais elle ajouta qu'elle avait un autre reproche à lui adresser, et plus grave ! Et elle lui demande ce qu'il a fait de son anneau."Le voici, dame !"fait-il en lui montrant celui qu'il avait au doigt."Vous me mentez, par Dieu : ce n'est pas celui-là."Il proteste en toute bonne foi et jure solennellement que c'est bien celui qu'elle lui avait donné.

34 Mais elle lui fait voir celui qu'elle-même portait et il est forcé de reconnaître que c'est celui-là le vrai ; consterné à l'idée que le sien lui venait d'une autre, il le retire de son doigt et le jette par la fenêtre aussi loin qu'il peut. Puis elle lui raconte qu'une demoiselle lui avait rapporté, de sa part, son propre anneau, en lui prêtant des propos tout à fait incroyables, tant et si bien qu'il reconstitue ce qui s'était passé et comprend qu'il s'agit d'une machination perfide de Morgue. Il révèle alors à la reine - qui en est stupéfaite - l'histoire du songe et de la rançon.

35"Ami cher, réplique-t-elle à ce récit, plutôt mourir que de me donner à un autre. Je ne peux même pas l'imaginer : je perdrais trop au change. – M'accorderez-vous un jour votre pardon, dame, pour ce dont je me suis rendu coupable ? – C'est déjà fait, ami cher."Il la supplie alors, pour Dieu, si elle en voit la possibilité, de lui donner rendez-vous la nuit prochaine : il y a si longtemps qu'il n'a pu vraiment parler avec elle."Je le désire encore plus que vous, dit-elle. Allons rendre visite à Keu : vous verrez, à droite de mon lit, une fenêtre avec des barreaux de fer : impossible d'entrer par là dans ma chambre, mais vous pourrez me parler. Vous passerez par le jardin de derrière : je vais vous montrer [p.75] comment y pénétrer facilement."

36 Depuis une fenêtre de la salle, elle lui indique le vieux mur à moitié écroulé par où passer. Comme Baudemagus était toujours en conversation avec Keu, elle lui fait voir discrètement l'emplacement de la fenêtre et, après avoir passé un long moment en compagnie du sénéchal, ils se retirent en même temps que le roi. Lancelot voudrait qu'il fasse déjà nuit.

Ce soir-là, il se coucha plus tôt que d'habitude, sous prétexte qu'il ne se sentait pas bien. Et quand il vit que c'était le bon moment, il se leva, sortit de sa chambre en enjambant la fenêtre et, après avoir traversé le jardin au pas de course, vint à la fenêtre.

37 La reine ne dormait pas : elle s'approche et, passant leurs bras à travers les barreaux, ils se caressent comme ils peuvent."Me laisseriez-vous entrer, dame, si j'y arrivais ? – Mais comment le pourriez-vous, ami cher ? – Si vous le vouliez, dame, ce ne serait pas difficile. – Oh ! je n'ai pas de plus cher désir. – Par Dieu, ce ne sont pas des barreaux, même de fer, qui m'en empêcheront. – Attendez que je me recouche pour le cas où on vous entendrait."

Une fois qu'elle s'est mise au lit, très doucement, pour ne pas faire de bruit et sans en briser aucun, il descelle les barreaux, puis se glisse par la fenêtre. Ni cierge ni chandelle n'était allumé dans la chambre parce que le sénéchal Keu se plaignait de la lumière.

38 Quand il entra dans le lit, la reine sentit bien son sang (il s'était tailladé les doigts [p.76] sur les angles des barreaux), mais elle crut que c'était de la sueur et ni l'un ni l'autre ne s'aperçut de rien. C'est alors qu'elle lui apprit la mort de Galehaut dont il ignorait tout ; dans d'autres circonstances, il en aurait montré beaucoup de douleur, mais le lieu n'y prêtait pas, et la joie qu'ils partagèrent n'en fut pas altérée. Peu avant le jour ils se séparèrent. Après être sorti, Lancelot remit les barreaux en place, puis, recommandant sa dame à Dieu, retourna se coucher sans faire de bruit, à l'insu de tous.

39 Le matin venu, Méléagant alla voir Guenièvre comme d'habitude. Elle dormait encore ; les draps étaient tachés du sang de Lancelot. Il va au lit de Keu dont les plaies s'étaient rouvertes et avaient abondamment saigné, comme presque toutes les nuits."Dame, voilà qui est indigne, dit-il en se tournant vers la reine. – De quoi voulez-vous parler ? – Mon père vous a bien protégée de moi, mais pas du sénéchal", réplique-t-il en lui montrant les taches de sang dans son lit à elle et dans celui de Keu."Quelle déloyauté de la part d'une dame de votre réputation ! Porter atteinte à l'honneur de l'homme le plus exemplaire en lui préférant le plus lâche ! C'est une grande humiliation pour moi que vous m'ayez repoussé, et pas lui, alors que je me suis battu pour vous avoir et que je l'ai vaincu.[p.77] Pour ne rien dire de Lancelot, et de tout ce qu'il a enduré pour vous : que d'efforts gâchés ! Servir diable ou femme, c'est tout un : on n'en retire que de la honte.

40 – Vous pouvez dire ce que vous voulez, seigneur : ce n'est pas le sang de Keu ; mais il m'arrive souvent de saigner du nez. – Dieu me garde, c'est là pur verbiage ! Vous voilà confondue ! Ce n'est pas ainsi que vous m'échapperez, et votre déloyauté sera publiquement reconnue."Quant au sénéchal, il s'étouffe d'indignation et dit qu'il est prêt à se justifier par bataille ou jugement de Dieu.

Méléagant envoie chercher son père qui était encore au lit ; lorsqu'il apprend la nouvelle, il bondit, furieux, et fait se lever Lancelot pour qu'il l'accompagne. C'est alors seulement que ce dernier s'aperçoit qu'il s'est entaillé les mains en passant par la fenêtre.

41 Dès qu'ils sont dans la chambre, Méléagant montre à son père les taches de sang dans les deux lits :"Seigneur, dit-il, faites-moi justice de cette femme pour laquelle j'ai risqué la mort. Elle s'est refusée à moi et j'ai, ici, la preuve qu'elle a couché avec ce pleutre qui s'est montré incapable de la défendre. – Ah ! dame, s'écrie le roi, qu'est-ce que cela veut dire ? Comment avez-vous pu faire une chose pareille ? – Ne le croyez pas, seigneur. Que Dieu m'abandonne si le sénéchal a jamais eu des rapports coupables avec moi ! Et vous, Lancelot, vous êtes à même de savoir si ceux qui me connaissent considèrent ou non que je suis femme à me conduire ainsi.

42 – Que Dieu vous en défende, dame ! Assurément, Keu n'est pas coupable et vous-même ne l'êtes pas non plus, ne serait-ce qu'en pensée, et je serais prêt à être votre champion contre tout chevalier [p.78] qui vous accuserait. – Certes, elle en a bien besoin car, si vous avez l'audace de la prétendre innocente, moi je suis prêt à soutenir par les armes qu'elle est coupable. – Ah oui ? Etes-vous déjà remis de la blessure que je vous ai infligée ? – Par Dieu, je ne suis pas assez mal pour être empêché d'affirmer mon bon droit. – Ce sont là de fières paroles, mais une fois devrait vous suffire ! Si vous en voulez plus, allez prendre vos armes : elle aura qui la défendre. – Rien ne saurait autant me plaire", réplique Méléagant.

43 Sur ce, tous deux vont s'armer, cependant que Baudemagus sermonne son fils pour qu'il renonce à se battre, mais en vain car Méléagant est persuadé de savoir la vérité : Keu a connu charnellement la reine.

Quand ils se retrouvent sur le lieu du combat, Lancelot fait remarquer au roi qu'une bataille comportant un enjeu aussi important doit être précédée d'un serment. Baudemagus fait donc apporter un reliquaire et les deux adversaires s'agenouillent. Méléagant en atteste Dieu et Ses saints : c'est le sang de Keu qu'il a vu dans le lit de la reine. Lancelot le bouscule et déclare, sur les mêmes garants, que son adversaire vient de prêter un faux serment : il le forcera à cracher la vérité, dit-il, à moins qu'on ne le lui arrache des mains, ou alors, il mourra en parjure.

Tous deux enfourchent leurs chevaux, cependant que Baudemagus essaie de dissuader son fils,[p.79] mais toujours sans succès : Méléagant est déjà en selle. Le roi et la reine remontent alors dans la salle et vont s'installer aux fenêtres.

44 Les deux champions chargent à bride abattue. Sous le choc, leurs lances se brisent ; montures et cavaliers se heurtent, tête contre tête, corps contre corps - ils en voient trente-six chandelles ! Les bosses des deux écus volent en éclats et leurs courroies échappent aux mains qui les tenaient ; des étincelles jaillissent des heaumes ; renversés en arrière, les dos des deux adversaires cognent contre l'arçon des selles. Lancelot met l'épée au clair et, se protégeant la tête de son écu, se rue sur son ennemi mortel, ce Méléagant dont la blessure s'est rouverte et saigne à nouveau, mais qui résiste avec acharnement : quel chevalier il ferait, s'il n'était un homme déloyal et sans pitié ! Cependant, il se retrouve, à la fin, incapable même de se défendre, et mis à mal plus gravement encore que la première fois.

45 Le roi ne peut supporter de voir la bataille tourner au désavantage et au déshonneur de son fils : ému de pitié, comme un père peut l'être, il va prier la reine de faire cesser le combat"au nom de Dieu et des services que je vous ai rendus, dit-il. – Allez donc les séparer vous-même."Il s'approche aussitôt de Lancelot :"Arrêtez ce combat, c'est la volonté de ma dame. – Est-il vrai, dame ?[p.80] interroge-t-il. – En effet."Il demande aussi à Méléagant s'il en a assez pour cette fois, et celui-ci répond que oui, puisqu'il pourra reprendre les hostilités plus tard à son gré."Quant à moi, je regrette de m'en tenir là, et je le fais à contre-cœur."

46 Tous les deux abandonnent aussitôt le champ. Baudemagus s'efforce de réconforter son fils ; humilié comme il vient de l'être, celui-ci jure qu'il tuera Lancelot de ses propres mains, sans lui laisser le temps de quitter le pays."Sois sûr, réplique son père, qu'en ce cas je te déshériterai : je ne veux pas d'un traître, ni d'un assassin comme successeur."

Méléagant quitta Gorrun le soir même, et tous ceux qui voulaient sortir du pays furent laissés libres de le faire : le roi avait ordonné qu'on n'arrête personne.

Au matin, Lancelot se mit en route pour aller chercher monseigneur Gauvain ; il emmenait quarante chevaliers en armes avec lui (il y avait, parmi eux, aussi bien des exilés que des gens du pays) - et, cette fois, il ne partit pas sans armes.

47 Baudemagus avait fait savoir par toute sa terre qu'on devait le traiter comme un autre lui-même. Mais, à moins de sept lieues anglaises du Pont-entre-deux-Eaux, il croisa sur son chemin un nain qui montait un cheval de chasse blanc. Celui-ci s'enquit de Lancelot qu'on lui désigna ;"Monseigneur Gauvain vous salue, seigneur", déclare-t-il à la grande joie de son interlocuteur qui demande de ses nouvelles."Elles sont excellentes, mais il m'a chargé d'un message confidentiel qui vous est destiné."

48 Et l'entraînant à l'écart :"Il se trouve dans un lieu de délices où tous ses désirs sont satisfaits ; mais comme il se doutait que vous vous mettriez en quête de lui pour savoir les raisons de son retard, il vous demande de venir le retrouver avec peu de gens [p.81] et alors, vous irez ensemble rejoindre la reine. – Mais je ne sais que faire de tous ceux qui sont là. – Dites-leur de vous attendre et que vous n'allez pas loin : vous leur ferez savoir ce que vous aurez décidé avec monseigneur Gauvain. – A combien sommes-nous de cet endroit ? – A peine à une lieue, fait le nain. – En ce cas, j'irai seul. Seigneurs, dit-il aux siens, attendez-moi un moment ici ; ce ne sera pas long et je vous enverrai un messager pour que vous veniez me retrouver."

49 Il part aussitôt en compagnie du nain et ils pénètrent dans une forêt dont la largeur n'excédait pas quatre portées d'arc pour arriver, bientôt, devant un château puissamment fortifié : une palissade à la fois élevée et épaisse l'entourait, puis un double fossé au pied d'un haut rempart. La porte ouverte leur permet d'accéder à une vaste salle jonchée d'herbe fraîche où ils mettent pied à terre. Impatient de revoir Gauvain, Lancelot s'avance à grands pas, mais, au moment où il passe au milieu de la pièce, le sol lui manque sous les pieds et il chute dans une vaste fosse profonde de deux toises - sans se faire mal parce qu'on avait eu soin d'en tapisser le fond avec une couche d'herbe assez épaisse pour qu'il ne se blesse ni aux bras, ni aux jambes.

50 Du coup, il comprend qu'il est tombé dans un piège tendu par Méléagant. Il cherche à tâtons un escalier ou un autre moyen de s'extraire de là, en vain. Toutefois il n'eut pas longtemps à attendre :[p.82] vingt chevaliers en armes surgirent au bord de la fosse, au nombre desquels le sénéchal de Gorre à qui le château appartenait :"Vous voilà pris, seigneur chevalier, fait-il à l'adresse de Lancelot, et vous voyez que toute défense est inutile : rendez-vous donc, et on ne vous mènera pas la vie dure. – Pourquoi m'avoir appréhendé ? – Vous n'en saurez pas davantage pour le moment. – Et pourquoi ne pas avoir eu recours à la force pour vous emparer de moi ? Même nombreux et équipés comme vous voilà, ç'aurait été moins déshonorant pour vous. – Parce que nous ne voulions ni vous tuer, ni risquer d'y perdre la vie. Allons, rendez-vous si vous voulez sortir de ce cul de basse-fosse."

51 Contraint et forcé, il leur remet son épée, et il doit aussi enlever son heaume. Après quoi, on le hisse hors du trou."Où est Méléagant, ce perfide qui m'a fait prendre en traître ?"demande-t-il. On lui répond que ce n'est pas lui qui en a donné l'ordre, mais c'était un mensonge : il était même sur place, bien qu'il préférât ne pas se montrer. Une fois désarmé, Lancelot fut enfermé dans une pièce en haut d'une tourelle fortifiée.

Mais le conte cesse un moment de parler de lui et revient à ceux qui l'accompagnaient dans sa quête de monseigneur Gauvain.

XL

Bohort, l'autre chevalier à la charrette

1 Quand ils virent qu'il tardait tant à revenir, ils commencèrent de s'inquiéter ; après l'avoir attendu jusqu'à la nuit, ils trouvèrent à s'héberger dans un bourg fortifié, non loin, où ils eurent des nouvelles de Gauvain : il avait passé le Pont-entre-deux-Eaux et couchait là, lui aussi. Le lendemain matin, ils allèrent au devant de lui et le rencontrèrent alors que lui-même arrivait, escorté par une foule des exilés nouvellement délivrés : la tête lui tournait encore d'avoir avalé, malgré lui, tant d'eau en franchissant le pont (il avait failli se noyer) et le chevalier qui défendait le passage l'avait sérieusement blessé.

2 [p.83] Ils demandèrent à ceux qui l'entouraient comment il s'était comporté pendant la bataille."Très bien, mais l'eau lui a fait beaucoup de mal, et aussi de s'être battu immédiatement après en être sorti. Jusqu'à midi, il a été réduit à la défensive. Mais après, il a montré tout ce dont il était capable et il a remporté la victoire, alors que tout le monde le croyait à bout. Maintenant, il se ressent toujours, et sérieusement, de ses blessures, mais l'autre est à l'article de la mort."

Gauvain s'enquiert alors de Lancelot et ses compagnons lui racontent comment un nain, qui disait venir de sa part, l'avait emmené. A ces mots, le neveu d'Arthur éclate en larmes en se tordant les mains :"Mon Dieu ! On l'a trahi, le Bon Chevalier ! C'est le perfide Méléagant qui est le coupable."

3 Monseigneur Gauvain reprend sa route jusqu'à la cour où Baudemagus, et encore plus la reine, lui font fête. Mais, dès qu'ils apprennent la disparition de Lancelot, leur joie se change en tristesse : lui est comme fou et elle plongée dans une désolation sans pareille, d'autant plus pénible à supporter qu'elle n'ose pas montrer toute son angoisse à cause de Gauvain ; elle la laisse cependant assez transparaître pour que même les moins perspicaces s'en rendent compte.

Le roi décide de le faire rechercher dans tout son royaume. Le matin venu, il envoie des messages écrits, partout où il le peut, dans toute sa terre : que tous le sachent : si quelqu'un est convaincu d'avoir dissimulé des renseignements sur Lancelot,[p.84] il sera pendu sans rémission. Et il participa en personne aux recherches qui commencèrent aussitôt

4 La reine et monseigneur Gauvain attendirent quinze jours pendant lesquels les investigations ordonnées par le roi restèrent sans résultat. Il décida alors de convoquer par lettre tous ses vassaux ; au vu de son sceau, chevaliers, sergents et hommes d'armes devront se rendre auprès de lui. Mais ce suppôt du diable qu'était Méléagant écrivit lui aussi une missive, afin de tromper son père et les barons. Cette lettre fut fermée avec un sceau qui contrefaisait celui du roi Arthur, et il la fit porter à la reine : son époux la saluait et lui demandait de revenir avec Gauvain, sans attendre Lancelot qui était déjà de retour, sain et sauf. La liesse fut générale ; la reine, en particulier, ne se connaissait plus de joie et il lui tardait de s'en aller.

5 Le lendemain matin, elle se mit en route, escortée par Baudemagus. Les deux Ponts périlleux avaient été démolis et on passait où on voulait. Le roi la quitta à la frontière du pays de Gorre après qu'elle l'eut remercié de lui avoir fait l'honneur de l'accompagner jusque là. Cependant qu'il s'en retournait, elle chevaucha directement jusqu'à Kamaalot ;[p.85] en chemin, elle retrouva son époux et tous les barons qui étaient venus à sa rencontre. Le roi l'embrassa, puis il en fit autant de son neveu, puis du sénéchal Keu qui commençait de se remettre. Enfin, il s'enquiert de Lancelot."Lancelot ? Mais c'est à vous de nous le rendre. – Comment cela ? – Ne m'avez-vous pas écrit qu'il était avec vous sain et sauf ? – Sur la foi que je vous dois, je ne l'ai plus revu depuis la cour plénière de Londres, et la lettre dont vous me parlez n'était pas de moi."

6 A ces mots, elle reste sans voix ; elle se met à trembler, son cœur se serre dans sa poitrine et elle défaille dans les bras de Gauvain qui s'était précipité pour la soutenir. Lui-même ne peut retenir ses larmes et donne tous les signes d'une vive douleur ; mais ce n'était rien en comparaison de Guenièvre qui ne dissimule plus ses sentiments à personne et proclame devant tous que sa vie ne sera que tristesse, dès lors que le meilleur de tous les chevaliers est mort à son service. Toute la maisonnée d'Arthur est consternée parce que tous sont persuadés que Lancelot a perdu la vie. Le roi reste sur place dans l'espoir d'apprendre quelque chose, parce que Kamaalot n'était pas loin de Gorrun ; quant à la reine, elle s'y attarde volontiers en souvenir de son ami qui y avait été adoubé.

7 Mais, un mois après leur retour d'exil, les anciens prisonniers vinrent prier Arthur d'organiser un tournoi : pendant tout le temps de leur absence, ils avaient été privés des prouesses d'armes [p.86] auxquelles ils avaient été habitués. Ce à quoi il réplique que, dans la mesure où c'est à lui d'en décider, il n'y en aura pas tant qu'on sera dans l'ignorance de ce qui est arrivé à Lancelot. Finalement, tous l'approuvèrent et dirent même qu'ils s'abstiendraient de porter les armes aussi longtemps qu'on serait sans nouvelle de lui, même si cela ne faisait pas leur affaire. Personne n'a le cœur à la joie dans cette cour où la consternation est générale. Quant à la reine, son chagrin ne lui laisse aucun répit, ni le jour, ni la nuit, au point que son éclatante beauté n'est plus qu'un souvenir. Et elle n'attend rien de personne, pas même de Dieu, sauf de la dame du Lac parce qu'elle savait que Lancelot pouvait compter sur elle en toutes circonstances.

8 Le temps passa ainsi de la Pentecôte à l'Assomption où le roi dut tenir une cour et y trôner, couronne en tête, comme c'était l'habitude pour les grandes fêtes. C'est à Roevent qu'il la présida et, s'il n'avait craint le blâme de ses vassaux, il aurait choisi une ville encore plus modeste, tant il n'avait plus le cœur aux grandes manifestations de liesse et aux réjouissances d'autrefois.

Le jour de la fête, après la messe, il se tenait accoudé à une fenêtre, le regard tourné vers les prés et il ne voulait pas encore se mettre à table : il attendait qu'une aventure se produise.

9 C'est alors qu'apparaît une charrette :[p.87] on avait coupé la queue et les deux oreilles au cheval qui la tirait et que montait un nain gras et trapu, avec une longue barbe et une grosse tête grisonnante. Un chevalier y était assis, les mains ligotées dans le dos, et les jambes liées aux brancards ; il portait une chemise sale et déchirée ; son écu, blanc uni, était accroché devant par une cordelière de soie blanche ; son heaume et son haubert étaient posés à côté de lui, et son cheval suivait, attaché par la bride à l'arrière de la charrette, sellé-bridé : sa robe était d'un blanc immaculé comme celui de la neige : une vraie merveille !

10"Hélas ! Mon Dieu ! Qui me délivrera ?"s'écrie le chevalier, à la vue du roi et de ceux qui l'entourent. Tout le monde sort pour le voir de plus près et Arthur interroge le nain qui conduisait la charrette :"Qu'a-t-il fait ? – Comme l'autre."Cette réponse laisse le roi perplexe. Il répète donc sa question, mais n'obtient rien de plus ; il s'adresse alors au charreté et lui demande comment faire pour le délivrer."Il faudrait qu'un chevalier vienne prendre ma place. – Vous ne trouverez personne ici pour accepter. – A Dieu ne plaise !"fait le nain.

11 Sur ce, la charrette descend jusqu'à la ville : dans toutes les rues où elle passait, ce n'était que huées,[p.88] jets de guenilles et d'ordures.

Cependant, le roi déclare qu'il peut aller se mettre à table après avoir contemplé pareil mystère. Monseigneur Gauvain arrivait juste à ce moment de la chambre de la reine où il avait dormi un moment, après avoir passé la nuit en prière à la chapelle ; il ne manqua pas de témoins pour lui raconter l'aventure. Le récit qu'on lui en fit lui tira des larmes, au souvenir de Lancelot sur la charrette :"Maudit soit celui qui a instauré pareille coutume !"grommela-t-il.

12 Le roi s'assied à table avec tous les autres ; mais, en se retournant, ils voient la charrette s'avancer dans la cour ; le chevalier, qui en était descendu, entra dans la salle ("C'est le charreté !"s'écrie-t-on) et va s'asseoir avec les chevaliers, mais il se fait partout repousser : il n'a pas le droit de s'installer parmi eux, lui dit-on. Il a beau passer de table en table, personne n'accepte de lui faire de place et de l'avoir comme commensal. De guerre lasse, il prend une nappe et va s'attabler avec les écuyers.

13 Monseigneur Gauvain, voyant que tous le rejetaient, s'interrompit dans son service et vint s'asseoir à côté de lui, en disant qu'il lui tiendra compagnie, puisqu'ils sont chevaliers tous les deux. Le roi ne tarda pas à être mis au courant de son geste qu'il blâma fort ; il lui fit dire qu'il considérait son comportement comme une honte : c'était manquer au respect dû à la Table Ronde.[p.89] Gauvain lui fit aussitôt répondre que, si ce chevalier était déshonoré pour être monté sur une charrette, Lancelot l'était donc aussi, et comment pourrait-il vouloir pour lui-même d'un honneur qui serait refusé à Lancelot ? Cette répartie laissa le roi muet d'étonnement et d'embarras. Quant au chevalier, il entendit tout cela sans broncher ; après avoir fini de manger, il se leva de table, remercia beaucoup Gauvain et ajouta :"Je constate que ce qu'on dit est vrai."

14 Il part sans plus attendre et gagne un petit bois, tout proche, où son écuyer l'attendait, armé de pied en cap. Tous deux vont droit à l'écurie royale ; il y avait là un des meilleurs chevaux d'Arthur, tout sellé. Le chevalier l'enfourche et retourne dans la salle :"Roi Arthur, dit-il, si celui qui blâmait monseigneur Gauvain et l'estimait déshonoré d'avoir mangé avec moi se présentait maintenant, je serais le champion de votre neveu contre le meilleur de vos chevaliers, y compris contre vous-même, et plus volontiers que contre tout autre ! Vous êtes le plus lâche de tous vos semblables : un pleutre sans pareil ! Sur ce, je m'en vais, mais en emmenant avec moi ce cheval qui vous appartient ; et je ne manquerai pas une occasion de m'enrichir davantage encore à vos dépens, sans que personne de votre maison soit capable de récupérer par la force ce que je vous aurai pris."

15 Comme il va pour se retirer, il croise Gauvain :"Rappelez-vous, monseigneur,[p.90] nous avons été compagnons de table ! – Que Dieu vous garde ! Vous n'avez rien à craindre de moi."

Dans la salle, on ne sait que faire devant l'indignation du roi, quasi-fou de rage : jamais il n'a été si humilié, dit-il : un voleur, emmener un de ses chevaux, et sous ses yeux, encore ! Sagremor quitte la table en toute hâte, court chez lui se mettre en armes et se lance au galop sur les traces du chevalier. L'échanson Lucan, le connétable Bédoin et Girflet, le fils de Doon, en font autant, ainsi que le sénéchal Keu qui, sortant de chez la reine, avait appris pourquoi les autres s'étaient équipés afin de poursuivre l'inconnu.

16 Sagremor, qui était parti en avant, fut le premier à apercevoir le chevalier qui longeait la rivière en descendant vers le gué de la Forêt (situé sous Roevent, il devait son nom à celle qui commençait à pas plus de deux portées d'arc). Parvenu au bord du gué, le cavalier fit halte ; sur l'autre rive, une quarantaine de chevaliers l'attendaient, tous des plus vaillants.

Sagremor arrive à son tour, à fond de train ; quand l'autre le voit s'approcher, il éperonne à sa rencontre. Le premier échange de coups est rude : Sagremor brise sa lance sur l'écu de son adversaire qui le fait tomber à la renverse au milieu du gué, prend son cheval par la bride et l'emmène sur l'autre rive où ceux qui y étaient postés s'en saisissent."Seigneur chevalier, dit le vainqueur à Sagremor, allez dire au roi que je viens de m'enrichir à ses dépens et que ce n'est pas fini. – Comment cela ?[p.91] Vous ne voulez pas poursuivre le combat ? – Non, et pourtant, je crois que vous y perdriez, puisque j'ai l'avantage d'être à cheval, alors que vous êtes à pied."

17 Sagremor fait demi-tour, aussi chagrin que dépité, aussitôt relayé par Lucan. Le chevalier sort du gué à sa rencontre, tous deux se chargent... et Lucan se retrouve gisant dans l'eau, tandis que l'autre emmène son cheval."Allez donc dire au roi que je suis plus riche qu'hier de trois chevaux qui lui appartiennent."

Puis c'est au tour de Bédoyer qui se fait désarçonner comme les deux premiers, et enfin de Girflet. Chaque fois, le vainqueur fait transmettre au roi le même message, comme le conte l'a déjà rapporté. Il traverse alors le gué et paraît décidé à quitter les lieux.

18 Mais voilà que Keu arrive et l'interpelle. Le chevalier prend alors des mains de son écuyer une lance à la hampe épaisse et courte, et fait demi tour : ils se rencontrent au milieu du gué. Dans le coup qu'il lui porte, le sénéchal perd sa lance qui se brise en morceaux ; celui du chevalier frappe l'écu et le haubert de son adversaire qui tombe dans l'eau, tête la première. Le vainqueur s'empare du cheval et l'emmène cependant que Keu se remet debout ; mais, encore étourdi de sa chute et de toute l'eau qu'il a dû avaler, il s'en retourne dans un piteux état.

Consterné au possible, le roi s'en prend à son neveu qu'il rend responsable de tout ce qui s'est passé. Ce n'est pas lui le plus déshonoré de tous, se contente-t-il de répondre.

19 [p.92] Sur ces entrefaites, la charrette apparaît de nouveau, toujours menée par le nain ; une demoiselle y était assise. Le conducteur la dirige droit vers la cour d'où la jeune fille aperçoit Arthur, accoudé à une fenêtre."On avait coutume de dire, s'écrie-t-elle à son adresse, que tous ceux et toutes celles qui avaient besoin d'aide, en trouvaient ici, mais on voit bien que c'est pur mensonge, puisque le Bon Chevalier n'y a vu personne prendre sa place sur cette charrette. Cela vous a déjà valu plus de honte que d'honneur, car il a emmené six de vos chevaux malgré vous. Du coup, j'ignore si je rencontrerai quelqu'un qui me tirera d'ici."

20 Monseigneur Gauvain descend jusqu'à elle et l'interroge :"Que faut-il faire, demoiselle ? – Venir prendre ma place. – Par Dieu, je vais le faire à cause du Bon Chevalier qui m'y a précédé."Et il se juche sur la charrette tandis qu'elle met pied à terre. Une dizaine de chevaliers en armes se montrent aussitôt, descendent de cheval et l'aident à monter sur un magnifique palefroi qu'ils avaient amené avec eux.

21 La reine s'approche à son tour de la demoiselle, mais c'est au souverain que celle-ci s'adresse :"Je vais m'en aller, roi Arthur. Mais auparavant, je veux que tu le saches, bientôt ta cour se dispersera, et ce sera la fin des Aventures. Tu n'aurais pas dû éconduire le chevalier, mais plutôt prendre toi-même place sur cette charrette,[p.93] car il n'y était monté que par amitié pour Lancelot qui l'avait fait, avant lui, pour cette dame que voici, ce que tu n'avais pas eu le courage d'accomplir pour elle, bien qu'elle fût ton épouse - et à cause de lui, on devrait désormais faire honneur à tous les charretés. Et sais-tu qui est ce chevalier qui a fait vider les étriers à tes compagnons ? C'est un jeune homme qui a été adoubé à la Pentecôte. Il est le frère de ce Lionel qui a fait la folie de se lancer, en vain, à la recherche de leur cousin Lancelot."

22 A ces mots, voici qu'arrive le chevalier dont elle venait de parler, suivi de son écuyer qui menait tous les chevaux que son maître avait gagnés. Il ôte son heaume et va s'agenouiller devant le roi ;"Je vous rends vos chevaux, seigneur, je n'ai pas l'intention de les garder."La reine s'élance vers lui, cependant qu'Arthur lui fait fête en souvenir de son cousin.

La demoiselle, une fois en selle, part sans rien ajouter. De son côté, le roi retient le chevalier pour faire de lui un compagnon de la Table Ronde et, comme il s'enquiert de son nom, il dit s'appeler Bohort le Déshérité.

23 De son côté, la reine l'interroge sur la demoiselle :"C'est elle, dit-il,[p.94] qui nous a élevés au Lac, Lancelot, Lionel et moi."Consternée de l'apprendre si tard, Guenièvre se montre inconsolable. Elle monte aussitôt à cheval, disant qu'elle n'aura de cesse de l'avoir rattrapée. Arthur part avec elle et, alors qu'ils étaient encore à l'intérieur de la ville, ils tombent sur monseigneur Gauvain à qui le nain n'avait pas fini de faire faire le tour des rues. La reine saute dans la charrette - Gauvain en descend - et le roi monte à côté de son épouse ; l'un après l'autre, tous les chevaliers de sa maison en font autant.

Désormais, jusqu'à la mort d'Arthur, on n'exposa plus les condamnés sur une charrette ; à la place, il y avait, dans chaque ville, une vieille rosse à qui on avait coupé les oreilles et la queue ; on y faisait monter ceux qui étaient condamnés à une peine infamante et on les menait ainsi, de rue en rue.

24 Cependant, la reine, maintenant accompagnée de Gauvain, suivait la dame du Lac et ils parvinrent à la rattraper. Guenièvre implore son pardon et la prie de revenir : elle est si honteuse de ne pas l'avoir reconnue ! Gauvain, qui a toutes ses faveurs, s'associe à cette prière, mais elle répond que c'est impossible. La souveraine la prend alors à part et la supplie, si elle a des nouvelles de Lancelot, de lui dire ce qu'elle sait ; il est vivant et retenu prisonnier, répond-elle, mais il a toutes ses aises et on le traite avec beaucoup d'égards. Le moment où il sera libre est fixé ; toutefois, s'il l'anticipait, il perdrait la joie et l'honneur qui sont l'objet de tous ses vœux ;"et si vous assistez au premier tournoi qui se déroulera au royaume de Logres, vous l'y verrez."

25 Ces renseignements font très plaisir à la reine qui, comprenant qu'elle ne pourrait pas retenir la dame, prend congé d'elle et s'en retourne.[p.95] Elle va répéter au roi ce qu'elle a appris sur Lancelot, mais sans lui dire qu'il se trouverait au prochain tournoi. Arthur s'en réjouit car il vivait dans la crainte de sa mort... mais il trouve le temps long."Faites donc annoncer une rencontre à la frontière entre le pays de Gorre et votre terre, seigneur, lui conseille son épouse : peut-être y entendriez-vous parler de lui. Ceux qui sont rentrés d'exil vous en ont déjà adressé la demande : et ne choisissez pas une date trop lointaine !"Il accepte et fait partout savoir - par lettres et par messagers - qu'il y aura un grand tournoi à Pomeglai dans un délai de quinze jours.

Mais le conte cesse ici de parler d'Arthur et des siens. Il revient à Lancelot.

XLI

Lancelot au tournoi de Pomeglai

1 Prisonnier chez le sénéchal de Gorre qui a beaucoup d'amitié pour lui, Lancelot a tout ce qu'il veut, – sauf la liberté de s'en aller ; et, comme il a appris l'annonce du tournoi, il se désole de ne pouvoir y participer. Or, si le sénéchal n'était pas souvent au château, sa femme, une belle et courtoise dame, ne le quittait pas, et elle ne menait pas la vie dure au captif : tous les jours, il avait le droit de sortir de sa tourelle, il mangeait avec elle... et elle l'aimait plus que tout autre homme au monde, à cause des récits extraordinaires qu'elle avait entendus à son sujet.

2 Cependant, au fur et à mesure que la date du tournoi approchait, il avait l'air plus pensif et plus triste. Quand elle le vit perdre l'envie de boire et de manger, au grand dam de sa beauté, elle lui demanda ce qu'il avait ; il refusa d'abord de répondre, mais, comme elle l'adjurait sur l'être qu'il chérissait le plus au monde, il céda :"Si je ne peux me trouver à ce tournoi qui doit avoir lieu bientôt, tout ce que je pourrai manger ou boire d'ici là ne me profitera pas,[p.96] et c'est pour cela que je ne vais pas bien. Je regrette de vous avoir confié ma contrariété, mais vous m'y avez contraint. – Et si quelqu'un faisait en sorte que vous y soyez, donneriez-vous une belle récompense à cette personne ? – Oh ! oui, dame, tout ce dont je disposerais. – Eh bien, Lancelot, si vous m'accordez un don à mon gré, je vous laisserai y aller, et je vous donnerai des armes et un bon cheval."

3 Tout à sa joie, il accepte."Savez-vous, fait-elle, ce que vous m'avez octroyé ? Votre amour."Pris de court, il hésite : s'il l'éconduit, il craint de manquer le tournoi où il désirait tant se rendre ; s'il consent, il lui aura menti, car elle exigera que rien ne manque à leur relation. Après lui avoir laissé tout le temps de réfléchir, elle lui demande sa réponse."Je ne vous refuserai rien dont je dispose, dame, car vous l'avez vraiment mérité. – M'accordez-vous votre amour ? – Tout ce que j'ai le droit de faire, dame."

4 Devant sa gêne, elle pense que la pudeur l'empêche d'en dire plus, et elle se promet de si bien le servir qu'à son retour il sera tout à elle. Elle lui fait préparer un cheval et des armes et, le moment venu, lui dit qu'il est temps qu'il s'en aille, ce qui le met au comble de la joie.

Au matin, dès le lever du jour, après l'avoir elle-même aidé à s'armer, elle lui donne le signal du départ, quand il lui a juré, sur l'être qu'il chérissait le plus au monde, de revenir dès qu'il pourrait quitter le tournoi, sans que rien, sauf la mort, puisse l'en empêcher.

5 Il prit donc le chemin de Pomeglai, emmenant avec lui les armes du sénéchal et son bon cheval [p.97] et il fit étape dans l'endroit le plus écarté qu'il put trouver, à sept lieues au moins, si bien que personne ne le reconnut. Le lendemain matin, il se présenta au tournoi. Fières joutes et mêlées acharnées s'engagent en plusieurs points du champ clos. Bédoyer, Dodinel le Sauvage, Guerrehet, Gaheriet et leur frère Agravain, ainsi qu'Yvain le Bâtard et Bohort le Déshérité s'y distinguent.

La reine était montée, en compagnie de nombreuses dames et demoiselles, au sommet d'une bretèche, en avant de la ville.

6 Lancelot avait avec lui un jeune homme venu de là où il avait passé la nuit et qui portait ses lances. Quant à la reine, elle regardait tous ceux qui se faisaient remarquer sans reconnaître son ami parmi eux. Il s'arrête au pied de la tour et la couvre de tendres regards. Puis il va prendre place au bout de la file des combattants (il arborait un écu rouge à trois bandes blanches) la longeant au galop ; un chevalier se porte à sa rencontre : c'était le roi Herlion, frère de celui de Northumberland - un vrai preux ! Leur échange de coups est rude : Herlion y brise sa lance et Lancelot lui fait vider les étriers, au milieu des cris et du vacarme, car le vaincu avait été un des meilleurs jouteurs de la journée. Le spectacle réjouit ceux de Logres, mais chagrine les autres.

7 A tous ceux qui l'entourent Lancelot fait subir le même sort. Quand s'avance vers lui [p.98] Godet d'Outre-les-Marches, un jouteur émérite,. il l'attaque, le frappe et renverse à terre, pêle-mêle, cheval et cavalier. Et il continue de faire des prodiges qui laissent tout le monde pantois, tant et si bien qu'il ne lui reste plus qu'une lance. Il s'en saisit au moment où il voit venir vers lui un chevalier qui était sénéchal de Claudas, le roi de la Terre Déserte. Au premier heurt, sa lance vole en éclats, tandis que Lancelot l'atteint sous le menton : l'arme s'enfonce en pleine gorge et le cavalier est porté à sa pointe dans le champ. Il perd conscience, arrosant la terre de son sang, tandis qu'une clameur générale s'élève :"Il est mort ! Il est mort !"

8 Ces cris font peine à Lancelot qui jette sa lance et décide de s'en tenir là. Il fait demander par son écuyer qui est le blessé et s'il est mortellement atteint. On lui répond qu'il est sénéchal du roi Claudas et qu'il est mort sur place, la gorge transpercée."C'est Dieu qui me venge", dit-il, car il avait jusqu'alors ignoré à qui il avait affaire. Sur ce, il tire l'épée (il était passé maître à l'escrime,[p.99] et fait pleuvoir des coups pesants, à droite, à gauche, qui renversent chevaux et cavaliers ; il agrippe de ses mains coiffes de hauberts et bords d'écus, arrache les heaumes, frappe d'estoc et de taille, poussant son cheval contre ses adversaires qu'il heurte de tout son corps et bouscule en homme habile à exécuter ce qu'un chevalier émérite doit savoir faire. Ceux qui participent à la rencontre ou y assistent, restent sidérés et pensent que ce ne peut être que Lancelot. Monseigneur Gauvain est le plus stupéfait de tous et il va prévenir la reine ; mais elle avait déjà compris que c'était lui, pour l'avoir vu à maintes reprises accomplir pareils exploits. Gardant sa joie pour elle, elle songe à tromper Gauvain et tous les autres.

9 Elle appelle une de ses suivantes et n'osant s'ouvrir à personne de son dessein (la dame de Malehaut était restée sur ses terres où elle était mourante et du coup, la reine était privée de confidente), elle lui ordonne d'aller trouver le chevalier :"Dites-lui de combattre désormais aussi mal qu'il l'a fait excellemment jusqu'ici, de la part de celle qui lui a causé beaucoup de peine par ses paroles, là même où il a reçu d'elle sa plus haute joie."[p.100] Dès que la jeune fille s'est acquittée de son message, il prend une lance des mains de son écuyer, s'élance pour jouter contre un chevalier et le manque ; en revanche, son adversaire l'atteint, le renversant sur la croupe de son cheval, ce qui fait qu'il a toutes les peines du monde pour se redresser.

10 Il revient à la mêlée, mais, au lieu de frapper à tour de bras, il se cramponne à la crinière de son cheval comme s'il allait tomber et, au lieu de faire face, il baisse la tête et prend la fuite dès qu'il voit son adversaire s'apprêter à lui porter un coup, tant et si bien qu'on le couvre de huées et de malédictions. Le plus surpris de tous était le jeune homme qui l'avait accompagné. Lancelot continue de se comporter ainsi jusqu'à la fin de la rencontre. Du coup, ceux qui l'avaient considéré comme un preux étaient fort dépités. Et il retourne où il s'était logé, sans que personne ose lui demander pourquoi il s'était mis à se conduire comme un lâche.

11 Le lendemain matin, comme il arrivait au lieu du tournoi encore sans son heaume, une demoiselle le reconnut alors qu'elle passait à sa hauteur (c'était elle qui l'avait conduit au Saint Cimetière) et lui emboîta le pas. Dès qu'il l'eut coiffé, elle le suivit de rang en rang, proclamant derrière lui :"Voilà bien le mystère !", tandis qu'à sa vue, les mauvais plaisants, ceux qui sont toujours très forts en paroles, commencèrent à faire du tapage.

Lancelot, lui, ne fait pas de quartier : il renverse, l'un après l'autre, tous ceux qui se présentent, suscitant l'étonnement et l'admiration de tous ceux qui le voient faire.

12 [p.101] Il accumule les victoires jusqu'au moment où la reine lui fait à nouveau dire par la jeune fille :"Au pire !". Il obtempère aussitôt, à tel point que celle qui l'avait escorté à grands cris n'ose plus rien dire ; et, de toute la matinée, il ne fait plus rien qui vaille. A midi, la reine lui donne l'ordre contraire : qu'il montre tout ce dont il est capable et qu'il surpasse tous les autres ! Dès lors, on ne parle plus que de lui.

A la tombée du jour, il jeta son écu au milieu de la mêlée et rentra au logis. Ce soir là, tous les tournoyeurs comprirent qu'ils avaient eu affaire à Lancelot et qu'il avait feint de combattre en lâche uniquement pour se jouer d'eux.

13 Il retourna par étapes jusqu'au lieu où on le retenait prisonnier et y trouva le sénéchal qui l'attendait, épouvanté à l'idée qu'il puisse ne pas revenir - et s'il avait su que c'était grâce à sa femme qu'il était allé au tournoi, il l'aurait tuée. Aussi, quand il le vit de retour, il lui déclara qu'il était vraiment la loyauté incarnée.

14 Mais quand Méléagant apprit qu'il avait participé à la rencontre,[p.102] il en fut extrêmement contrarié et il jura de l'enfermer dans un lieu d'où il ne pourrait pas sortir sans sa permission expresse. Avec l'accord de son père, il fit construire une tour du côté de la marche de Galles, disant qu'elle servirait à surveiller toute la frontière avec le pays de Gorre. Elle était érigée en plein milieu d'un marais où on serait mort enlisé à tenter d'y mettre le pied et qui était hors de portée des pierrières et autres machines de guerre.

Un serf de Méléagant fut préposé à sa garde et Lancelot y fut incarcéré. De la maison du gardien à la tour, coulait un ruisseau qui permettait d'apporter sa nourriture au prisonnier en utilisant une petite barque. Il hissait ce qu'on lui apportait, en trop petite quantité pour apaiser sa faim, au bout d'une corde car il n'y avait pas d'autre porte ou fenêtre qu'une étroite ouverture par laquelle il faisait passer son pain et son eau .

15 Méléagant était le seul, avec le serf, à savoir qu'il était là. Voyant son prisonnier enfermé comme il le voulait, il quitte Gorrun et se rend à la cour du roi Arthur - le roi séjournait à Londres. S'avançant devant le souverain, il prend la parole :"Roi Arthur, je rappelle que j'ai conquis la reine sur le sénéchal Keu cette année même ; Lancelot est venu la réclamer et il s'en est suivi une bataille, entre lui et moi, à l'issue de laquelle je lui ai permis de l'emmener ; mais il m'a juré sur les reliques qu'il reprendrait la bataille en sa présence [p.103] à ma première sommation ; quant à elle, elle s'est engagée à me suivre, s'il ne parvenait pas à la défendre. Je suis donc venu l'en sommer, mais je ne le vois pas ; s'il est ici, qu'il se montre, car il ne convient pas à un chevalier comme lui de se cacher."

16 Quand le roi eut reconnu le fils de Baudemagus, il l'accueillit avec beaucoup d'égards, par amitié pour son père."Lancelot n'est pas ici, Méléagant, et je ne l'ai plus vu depuis bientôt un an, le jour où il est parti chercher la reine. Vous n'ignorez pas ce qu'il vous reste donc à faire. – Et quoi ? – Attendre sur place quarante jours ; s'il n'est pas de retour d'ici là, vous rentrerez chez vous et vous reviendrez dans un an : si, à cette date il ne se présente pas (ou un autre à sa place) pour vous affronter, la reine sera à vous."Méléagant déclare qu'il se conformera à l'usage et il reste donc à la cour.

Le conte n'en dit pas plus ici sur lui, ni sur le roi et les siens ; il parle d'une sœur de Méléagant...

XLII

Evasion de Lancelot qui affronte Méléagant et le tue

1 ... dont il a déjà été question : c'était la jeune fille à qui Lancelot avait remis la tête du chevalier. Elle se désolait de le savoir emprisonné et, quand Méléagant fit construire la tour, elle soupçonna que c'était uniquement pour y faire emmener le captif. Le hasard voulut que l'épouse de l'homme chargé de garder la tour avait été élevée auprès d'elle ; la demoiselle, qui lui avait souvent fait du bien, redoubla de générosité à son égard.

2 [p.104] Un soir, elle resta coucher dans la maison du serf qui se trouvait au bord du chemin à l'entrée du marais et, en prenant bien garde de ne pas attirer l'attention, elle observa comment on portait à manger à quelqu'un dont elle comprit qu'il s'agissait à l'évidence de Lancelot. Pour cette fois, elle s'en tint là. Mais elle revint un autre soir après avoir réuni tout ce qui était nécessaire pour faire évader le prisonnier. La nuit venue, dès que tout le monde fut au lit, elle fit ses préparatifs dans la chambre où elle couchait avec ses suivantes. Puis, quand tous furent endormis, elle alla déposer dans la barque un pic et une grosse corde, et elle gagna le pied de la tour à la rame. Un petit panier y pendait au bout d'une corde qu'elle secoua.

3 La pensée de son triste sort avait empêché Lancelot de trouver le sommeil ; il se lève et sort la tête par la fenêtre. Elle l'appelle à voix basse :"Qui êtes-vous ? demande-t-il. – Une amie qui vient vous délivrer."Quelle n'est pas sa joie de l'entendre ! Elle attache le pic et la grosse corde à celle du panier ; il hisse le tout, agrandit l'ouverture en se servant du pic, suffisamment pour pouvoir passer, attache la corde à l'intérieur, descend jusqu'en bas. Ils traversent le marais le plus silencieusement possible et terminent la nuit dans la même chambre, mais chacun de son côté.

4 Le matin venu, Lancelot se leva, se déguisa avec les plus beaux vêtements de la demoiselle qui le fit monter sur un palefroi [p.105] et l'emmena ainsi aux yeux de toute la maisonnée. Elle se rendit avec lui sur une terre qu'elle avait héritée de sa mère et, une fois là, elle procura à Lancelot tout ce dont il avait besoin : après son dur séjour en prison, les agréments de la vie lui étaient bien nécessaires. Puis elle envoya un messager à la cour du roi Arthur pour avoir des nouvelles de Méléagant.

5 Il y demanda pourquoi celui-ci prolongeait tant son séjour et on lui répondit qu'il devait attendre quarante jours avant de se battre contre Lancelot. On lui indiqua aussi quand le délai serait écoulé. Il rentra alors auprès de sa dame et lui rapporta ce qu'il avait appris ; elle-même le répéta à Lancelot qui commençait de se remettre et de retrouver vigueur et beauté.

6 Il lui demanda de le laisser aller à la cour car il était impatient de se venger de cet homme à qui il vouait une haine mortelle."Je vous procurerai d'abord armes et cheval, ami cher ; et alors, vous vous en irez. Soyez tranquille : vous avez encore onze jours devant vous. Et Dieu fasse que vous me fassiez justice de lui comme de celui à qui vous avez coupé la tête. Je ne déteste personne autant que lui, parce qu'il ne s'est jamais comporté en frère avec moi : il m'a spoliée de mon héritage et il m'a fait pis que pendre."Lancelot passa encore une semaine à attendre que la demoiselle lui ait préparé tout son équipement.

7 Puis il se mit en route et arriva juste à temps à Escavalon où le roi séjournait. Méléagant était déjà sous les armes, et même prêt à s'en aller, disait-il, parce que"personne n'accepterait de se battre à la place de Lancelot."C'est alors que Bohort le Déshérité bondit et déclare que lui est tout prêt à le faire, si on le laisse s'en charger.[p.106] Méléagant réplique qu'il aimerait mieux avoir affaire à Lancelot lui-même... et Gauvain intervient pour rétorquer que ce sera lui, et personne d'autre."Dieu m'en soit témoin, seigneur, répond le fils de Baudemagus, je ne connais aucun chevalier à qui j'aimerais autant me confronter."Gauvain se dépêche donc d'aller s'armer, et Bohort en fait autant, de son côté.

8 A ce moment même, Lancelot entrait en ville et il croisa Gauvain qui rentrait chez lui pour s'équiper : ce sont de chaleureuses retrouvailles ! La nouvelle de son arrivée parvient à la cour, suscitant une liesse générale. Le roi, la reine, tout le monde se précipitent pour l'embrasser. Quant à Méléagant, il n'y comprend rien : il ignorait ce qui s'était passé, parce que le serf qui gardait la tour s'était enfui quand il n'y avait plus trouvé Lancelot. Celui-ci s'avance sur le lieu du combat :"Eh bien, Méléagant, vous m'avez réclamé à cor et à cris : me voici ! Vous aurez cette bataille que vous avez appelée de vos vœux puisque je me suis évadé du marais, grâce à Dieu et à celle qui m'en a fait sortir."

9 Ils se mettent en position dans le champ où des gardes sont postés. Leur charge à cheval se termine par un rude échange de coups : la lance de Méléagant y vole en pièces et Lancelot le frappe si violemment qu'il lui plaque l'écu contre le bras qui s'écrase contre sa poitrine et lui fait heurter l'arçon du dos : le cavalier vide les étriers, cependant que son adversaire met pied à terre. Ils dégainent leurs épées et s'entaillent heaumes et hauberts, mettant toutes leurs forces dans les coups qu'ils se portent. Apre et sauvage, l'affrontement dura jusqu'au soir. Méléagant commence alors de donner des signes de faiblesse, cependant que Lancelot le presse haineusement ; il lui a infligé d'innombrables blessures d'où le sang jaillit et lui a fait mettre plusieurs fois genou à terre.

10 Maintenant, ils s'empoignent à bras-le-corps, se faisant tourner l'un l'autre, jusqu'à ce que Lancelot renverse son adversaire au sol ; il lui arrache son heaume qu'il jette au milieu du pré et lui rabat sa ventaille. Arthur lui crie de ne pas le tuer, mais la reine lui fait signe de lui trancher la tête."Seigneur, dit-il au roi, par égard pour vous, je vais le laisser se relever,[p.107] et ne m'en demandez pas davantage."Méléagant se remet debout, mais Lancelot fait voler sa tête sur le pré, d'un revers de son épée qu'il remet alors au fourreau : le corps s'est effondré à terre où il gît de tout son long.

11 Keu se précipite vers le vainqueur et le débarrasse de son écu :"Ah ! Bienvenu soyez-vous, seigneur, comme le plus beau fleuron, ici-bas, de toute la chevalerie ! Vous venez de confirmer ce que vous aviez déjà montré ailleurs."Après le sénéchal, c'est le roi qui vient à lui : il le prend dans ses bras, encore tout en armes, lui enlève son heaume qu'il confie à Yvain, et l'embrasse sur les lèvres :"Ami très cher, oui, soyez le bienvenu !"C'est ensuite au tour de Gauvain de lui ouvrir les bras et de sauter à son cou. La reine s'approche, elle aussi, au comble de la joie, et tous les barons après elle, au milieu d'une liesse indescriptible. Et on l'escorte en haut, jusqu'à la grand-salle du palais, toujours lui faisant fête, avec les mêmes manifestations d'allégresse. Le roi ordonne de dresser les tables, ce qu'on fait, et les chevaliers s'y installent, alors, pourtant, que la nuit n'était pas encore tombée.

12 Arthur fit alors une chose qui fut considérée comme un grand honneur pour Lancelot, et qu'il ne faisait pour ainsi dire jamais : il l'invita à s'asseoir à sa propre table qui était surélevée par rapport aux autres, et cela juste en face de lui. Etre admis à la table royale était une faveur réservée à quelques rares chevaliers, pour le dîner, à l'occasion de fêtes solennelles, mais c'est seulement quand un étranger avait été vainqueur à la joute ou à la quintaine, qu'Arthur le faisait asseoir en face de lui, pour que toute l'assistance le voie et puisse, dès lors, le reconnaître. Autrement, le convive prenait place un peu en dessous du souverain. La noblesse du rang n'était pour rien dans ces exceptions.

Malgré sa gêne et sa confusion, Lancelot dut se conformer à la volonté du couple royal et il s'assit là où Arthur lui dit de le faire et parce que sa dame la reine lui en avait donné l'ordre.

XLIII

Aventures de Lancelot ;
il blesse Hector des Marais et Lionel

1 [p.108] Le roi fait fête à Lancelot, ravi qu'il est de le revoir après une aussi longue absence. Il lui adresse la parole pour savoir ce qu'il est, depuis, advenu de lui."Tout s'est très bien passé, grâce à Dieu, puisque me voilà sain et sauf."Mais le souverain n'ose pas lui parler de la mort de Galehaut - il pensait qu'il l'ignorait.

Tandis qu'ils s'entretenaient tous les deux, voici que pénètre dans la salle un chevalier armé de pied en cap ; il avait laissé son cheval en bas, dans la cour.

2 Grand et bien bâti, il arborait des armes rouges. Il s'avança jusqu'aux tables, sans saluer personne et, après avoir longuement dévisagé les dîneurs, il prit la parole à voix assez haute pour être entendu de tous :"Où est-il, ce perfide, ce traître, ce chevalier perdu d'honneur qui a tué Méléagant, le fils du roi Baudemagus ? Où est-il, ce Lancelot que nous avions comblé d'égards au royaume de Gorre et qui, le déloyal, nous a tué en retour le meilleur des chevaliers ?"

3 [p.109] A ces mots, Lancelot se retourne pour le regarder en face, et le chevalier le reconnaît :"Comment avez-vous pu, seigneur ? dit-il en s'adressant au roi. Vous que l'on considère comme un homme sans reproche, vous avez fait asseoir à votre table le pire traître qui soit, c'est à n'y rien comprendre !"Humilié de l'insulte, Lancelot sort de table d'un bond :"Faire honte à quelqu'un sans raison n'est pas digne d'un homme courtois, proteste-t-il. – Plutôt qu'en paroles, c'est en actes qu'on devrait vous marquer du sceau de l'infamie, pour avoir tué mon cousin Méléagant. – Je ne l'ai pas fait sans témoins ; ils ont été plus de deux cents à voir comment les choses se sont passées.

4 – Oui, mais en le tuant après qu'il avait imploré votre merci, vous vous êtes conduit comme un lâche et comme un perfide : je suis prêt à soutenir par les armes, dans une autre cour que celle-ci, que vous avez agi en couard et en traître, si vous avez le courage de vous en défendre. – Il n'est pas de cour au monde où il me manquerait pour me disculper en toute bonne conscience contre votre accusation de déloyauté et de traîtrise. – Par Dieu, si vous avez le cœur à le faire à la cour du roi Baudemagus, j'apporterai la preuve de ce que j'ai avancé."Lancelot s'y dit prêt."Alors, rendez-vous là-bas, de lundi en un mois, à la Sainte-Madeleine ; je vous donne ma parole d'honneur que vous m'y trouverez. – Je vous garantis que, moi aussi, j'y serai, si la mort ou la captivité ne m'en empêchent."

5 Le chevalier se retire aussitôt et Lancelot se rassied sur l'ordre du roi.[p.110] Tous se mettent à parler du chevalier rouge que l'on juge grossier et qui n'a dit que des sottises.

Presqu'aussitôt, un écuyer vint prévenir Arthur que l'intrus faisait emporter le corps de Méléagant"sur le plus luxueux brancard que j'aie jamais vu ; son escorte comprend une vingtaine de chevaliers en armes qui se lamentent en chœur à fendre l'âme. – Assurément, j'aurais préféré que les choses se passent autrement et, par amitié pour le roi Baudemagus, j'aurais souhaité que son fils ne meure pas ici ; si seulement il était allé se faire tuer ailleurs ! Mais puisqu'il en est ainsi, je dois en prendre mon parti."

6 Après le dîner, on desservit et les chevaliers rentrèrent chez eux, mais le roi retint Lancelot avec lui et l'emmena dans l'embrasure d'une fenêtre ; la reine y était aussi avec Gauvain et Bohort le Déshérité à qui la présence de son cousin faisait tant de joie ! Après qu'ils se sont installés sur un lit, Arthur s'emploie à faire fête et honneur à Lancelot à qui il demande, sur la foi du serment qu'il en avait prêté, de raconter à tous ceux qui étaient là les aventures qui lui étaient arrivées depuis son départ de la cour, et il en raconte une grande partie, mais pas toutes.[p.111] Le couple royal prit beaucoup de plaisir à ce récit qu'Arthur fait aussitôt coucher par écrit afin qu'on en garde le souvenir après leur mort.

7 Puis, Lancelot s'enquit de Lionel."Il est parti à votre recherche il y a six mois (tout le monde disait que vous étiez mort) et nous ne l'avons pas revu depuis. – Ah ! mon Dieu, où qu'il soit, protégez-le !"Le roi lui raconte aussi l'arrivée de Bohort à la cour, ses prouesses contre ceux de sa maison et comment tous les chevaliers étaient montés sur la charrette.

8 Cette histoire fait sourire Lancelot qui ne dissimule pas la satisfaction qu'il en éprouve :"Mon cher cousin", dit-il en l'embrassant tendrement, car il ne l'avait pas revu depuis longtemps,"faites en sorte que, dans l'avenir, on continue de parler de vous en des termes aussi élogieux que maintenant ; que vos exploits ne restent pas un feu de paille, mais qu'ils soient seulement un début qui vous incite à progresser et à aller de l'avant sans jamais vous arrêter ; et, par amitié pour moi, ayez soin de ne jamais refuser votre aide à dame ou demoiselle qui vous en prie : veillez à secourir toutes celles dont vous pensez qu'elles en ont besoin."

Le roi Arthur garda Lancelot auprès de lui toute la semaine dans la même atmosphère de liesse et de fête ; et il n'était de plaisir ni de contentement dont le chevalier n'eût sa part, puisqu'il jouissait à son gré de celle qui faisait toute sa joie.

9 Quand il dut partir, la tristesse fut générale. La reine, en particulier, versa des larmes amères, mais si discrètement que, seul, Lancelot s'en aperçut.

Le lundi matin, après avoir entendu la messe,[p.112] il s'arma, enfourcha son cheval et quitta la cour, à l'insu de tous, sauf de la reine. Il chevaucha toute la journée sans trouver d'aventure qui mérite d'être rapportée et passa la nuit chez un garde-forestier qui lui fit très bon accueil. Le lendemain, il reprit son chemin au point du jour et entra dans la forêt de la Sapinaie.

10 Sur sa droite, s'ouvrait un sentier qu'il emprunta parce qu'il lui paraissait peu fréquenté et il le suivit jusqu'au milieu de la matinée. C'est alors qu'il rencontra un chevalier qui chevauchait seul et armé de pied en cap. Dès qu'ils se furent aperçus, ils se saluèrent."De quel pays êtes-vous ? demande l'autre à Lancelot. – De Gaule. – Et avez-vous fréquenté la cour du roi Arthur ? – Oui, cela m'est arrivé. – Vous y avez vu la reine ? – Assurément, je l'ai vue. – Alors, vous pouvez dire que vous avez vu la plus déloyale de toutes les femmes. – Qu'est-ce qui vous permet de l'affirmer ?

11 – Je suis bien placé pour le savoir, je vais vous expliquer comment. Cette année, je me suis trouvé à la cour d'Arthur quand une demoiselle est venue y annoncer que Lancelot était mort et qu'avant de mourir il avait demandé pardon au roi pour avoir couché avec sa femme. Et elle avait apporté un indice convaincant de ce qu'elle disait. – Lequel ? – L'anneau que la reine avait donné à Lancelot en gage d'amour : pour qu'on la croie, elle le lui a tendu et celle-ci n'a pas nié que ce fût le sien ; elle a reconnu publiquement qu'elle avait aimé [p.113] Lancelot et lui avait donné ce bijou. D'après moi, il a été évident pour tous qu'elle est bien telle que je l'ai décrite.

12 – Seigneur chevalier, s'écrie un Lancelot fort en colère, il faut être fou pour parler sans preuves. – Je suis prêt à sou- tenir ce que j'avance face à n'importe quel chevalier, à l'exception d'un seul. – Lequel ? – Lancelot du Lac, le fils du roi Ban de Benoÿc. A part lui, j'affronterai n'importe qui. – Mais il est de notoriété publique que ce Lancelot est mort depuis plus d'un an. – L'est-il vraiment ? – Je n'ai pas vu son cadavre, mais c'est ce qu'on assure.

13 – En ce cas, il n'y a personne contre qui je n'oserais soutenir et prouver par les armes qu'elle est la plus déloyale de toutes les femmes, pour avoir ouvert son lit à un autre chevalier qu'au roi Arthur, cet homme sans peur ni reproche. – Par Dieu, il ne manque pas de chevaliers dans ce pays qui, s'ils vous entendaient proférer contre elle semblable accusation, auraient à cœur de l'en défendre. – Vous n'êtes pas de ceux-là. – Vous n'en savez rien. – Si c'est le cas, dites-le ; quant à moi, je suis prêt à montrer que j'ai raison et qu'elle est même encore plus déloyale que je ne l'ai affirmé. – Et moi, je suis prêt à soutenir le contraire. – Alors, gardez-vous de moi ! – Faites de même", dit Lancelot.

14 [p.114] Lâchant la bride à leurs chevaux, ils s'élancent l'un contre l'autre au galop : sous la violence du coup porté, les écus, transpercés, se fendent. Le chevalier y brise sa lance ; quant à Lancelot, il le frappe de la sienne si brutalement qu'il renverse à terre cavalier et cheval, la récupère aussitôt et l'appuie contre un arbre, pensant qu'elle pourra encore lui servir ; puis il descend de sa monture, ne voulant pas rester en selle pour affronter un homme à pied.

15 Après avoir attaché son cheval, il marche sur le chevalier qui s'était relevé et l'attaque à l'épée, la tête à l'abri de son écu. L'autre aussi se jette sur lui avec hargne. Ils mettent toute leur énergie dans les coups qu'ils s'assènent : des étincelles jaillissent de leurs deux heaumes. Lancelot trouve là un adversaire acharné, mais il finit par venir à bout de sa résistance : le chevalier en est réduit à éviter ses assauts ; cependant, il lui restait encore des forces et du courage : il montre alors toute la prouesse dont il a jamais fait preuve et continue de se défendre, non sans mal, passé midi.

16 Lancelot le presse encore davantage et lui inflige d'innombrables blessures d'où son sang gicle, lui causant de cruelles souffrances. A tous coups, il le mène où il veut,[p.115] d'un côté, de l'autre. A bout de résistance et craignant pour sa vie, le chevalier crie merci et rend son épée à Lancelot qui ne la prendra, dit-il, que si le vaincu promet de faire ce qu'il exigera de lui."Tout ce que vous voudrez, sans restriction, en échange de la vie sauve. – Vous devez d'abord convenir qu'aucune dame en ce monde n'est plus parfaite que la reine."Que cela lui plaise ou non, il est bien forcé de le confesser.

17"Ce n'est pas tout, dit Lancelot. – Quoi d'autre ? – Vous devez aussi vous rendre à la cour de monseigneur le roi Arthur et implorer le pardon de ma dame pour vos paroles insultantes à son égard ; si elle vous demande qui vous envoie, vous lui répondrez que c'est son chevalier. Enfin, à l'avenir, gardez-vous de médire d'une dame comme elle : cela vous coûterait cher, soyez-en sûr. Mais avant que vous ne partiez, dites-moi votre nom. – Je m'appelle Margondre du Château-Noir.

18 – Et où alliez-vous de ce pas ? – Les chevaliers du Château aux Dames ont organisé une rencontre avec ceux du Château aux Pucelles : elle aura lieu demain matin et il y aura foule de chevaliers éprouvés. C'est là que je me rendais. Avant de vous quitter, faites-moi l'amitié de me dire votre nom. – Demandez-le à madame la reine : elle vous le dira."

19 [p.116] Comprenant qu'il n'en saura pas plus, le chevalier s'éloigne, cependant que Lancelot reprend son chemin qui le mène à une large voie empierrée où il poursuit sa chevauchée ; il y rattrape un écuyer, monté sur un grand cheval à la robe pie et qui soutenait devant lui un chevalier blessé. Lancelot s'empresse de le saluer."Que Dieu vous bénisse ! répond-il en pleurant, – Qui a blessé ce chevalier, mon ami ? – Celui du Clos. – Pourquoi donc ? – Parce qu'il a dit qu'il était chevalier de la reine Guenièvre. On n'a rien eu d'autre à lui reprocher. – Et comment s'appelle-t-il ? – Dodinel le Sauvage, seigneur ; et le duc de Clarence est son frère."

20 A la fois peiné et irrité de ce qui est arrivé à Dodinel qu'il connaissait bien, Lancelot demande à l'écuyer de quel côté se trouve le Clos."A moins d'une demi-lieue, seigneur ; si vous voulez y aller, vous n'avez qu'à suivre tout droit la direction d'où je viens."Sans plus attendre, il rebrousse chemin au galop et ne tarde pas à apercevoir, juste devant lui, une belle et puissante tour, au milieu d'un marais, au pied de laquelle on avait dressé, dans un pré, quatre tentes luxueuses. Comme il s'en approche, Lancelot en voit sortir un chevalier armé de pied en cap qui lui demande qui il est."J'appartiens à la maison du roi Arthur", répond-il.

21 – Alors, si vous faites partie des chevaliers de la reine Guenièvre, gardez-vous de moi, car je vous défie."Lancelot réplique qu'en effet, partout où il se trouve, il est son chevalier."Vous devez donc jouter contre moi et contre tous ceux qui sont ici. – Comment cela ? Détestez-vous à ce point ma dame la reine ? – Oh oui, je n'exècre personne autant qu'elle. Aussi, je vais jusqu'à tuer [p.117] tous ceux qui invoquent son patronage, pour peu que je réussisse à l'emporter sur eux. – Par Dieu, cette haine sera cause de votre mort à tous, à vous et aux vôtres, si la vie m'en laisse le temps : je manquerais à la loyauté que je dois à ma dame, si je ne consacrais pas mes forces à faire justice de ses ennemis. – Vengez-la donc car je la hais et je cherche à lui nuire autant que je peux. – Alors, gardez-vous de moi, car je vous défie. – Moi de même", réplique le chevalier.

22 Ils se chargent aussitôt et se portent l'un à l'autre un coup de lance qui transperce leurs écus : celui de Lancelot se fend, mais son haubert est si résistant qu'aucune maille ne cède et que la lance du chevalier vole en éclats ; quant à celle de Lancelot, il la pousse avec tant de violence que sa pointe traverse écu et haubert avant de s'enfoncer dans le corps du cavalier qui s'effondre à terre, mort. Le vainqueur récupère son arme, cependant qu'une dizaine de chevaliers armés de pied en cap sortent des tentes, écu au cou, lance à la main. Il leur fait aussitôt face sur son cheval et, plein de courage et de détermination, il les attaque avec sa lance dont le fer était encore ensanglanté.

23 Le premier à se présenter casse sa lance sur l'écu de Lancelot qui, d'un seul coup, le désarçonne et lui fait passer son cheval sur le corps : membres brisés, il s'évanouit de douleur. Sur son élan, Lancelot en atteint un second à qui il fait vider les étriers, mais sa lance se casse dans cette chute. Il dégaine aussitôt son épée [p.118] et charge les autres qui en font autant, prêts à le frapper, non pas tous ensemble, mais l'un après l'autre.

24 Les voilà donc venus à la mêlée. Brandissant son épée, Lancelot les attaque. Le premier qu'il trouve sur son passage, il lui assène, en y allant avec toute sa force, un coup assez violent pour fendre le heaume et la coiffe du haubert : la lame s'enfonce dans le crâne et le cavalier tombe, en proie aux affres de la mort. Lancelot se jette alors au milieu des autres, mettant en pièces heaumes et écus, démaillant les hauberts aux épaules et aux bras ; du tranchant de son épée, il les isole les uns des autres et les fait s'égailler, si vif et agile qu'il leur inflige plus de blessures qu'il n'en reçoit. Sa prouesse fait si bien merveille qu'elle les laisse pantois et qu'ils en viennent à penser qu'à eux tous ils ne réussiront pas à venir à bout de lui.

25 Beaucoup de temps se passe ainsi, sans qu'ils puissent le toucher sérieusement. C'est alors que surgit de la tour un grand chevalier, tout armé de noir et monté sur un destrier à la fois vigoureux et rapide. Il s'approche à vive allure de la mêlée et, constatant que les hommes des tentes ne parviennent pas à prendre le dessus,[p.119] il les fait reculer en les agonisant d'injures. C'était leur seigneur ; ils se retirèrent donc dès qu'il leur en eut donné l'ordre.

26 Quand Lancelot se trouve seul face à lui, le chevalier l'interpelle :"Dites-moi qui vous êtes. – Un chevalier de madame la reine Guenièvre. – Je le regrette, car je trouve que vous vous battez bien. – Pourquoi ce regret ? – Parce que, du moment que vous lui appartenez, vous allez mourir."Sur ce, il va lui-même chercher dans une des tentes, deux lances à la hampe courte et massive, dont le fer est à la fois acéré et tranchant ; il en garde une pour lui et tend l'autre à son adversaire en lui disant qu'il doit l'affronter à la joute.

27 Ils se chargent aussitôt à bride abattue et, de toutes leurs forces, se frappent l'un l'autre sur leurs écus. Le coup du grand chevalier est assez violent pour qu'à travers l'écu et le haubert Lancelot sente la pointe de la lance le toucher au côté ; mais il n'est pas blessé. Le sien est plus efficace : l'écu et le haubert n'arrêtent pas le fer qui s'enfonce dans l'épaule de son adversaire ; le choc est si brutal que le cavalier se retrouve gisant à terre de tout son long ; la lance se brise dans sa chute, si bien que la pointe et une partie de la hampe restent dans l'épaule du blessé.

28 Lancelot s'apprêtait à mettre pied à terre quand il voit à nouveau sortir des tentes ceux qui s'y étaient retirés ;[p.120] il lance son cheval contre eux, brandissant son épée, et fait vider les arçons au premier qui se présente : un seul coup y suffit ; après quoi, éperonnant sa monture il se jette au milieu d'eux, tranchant les hampes des lances, fendant les écus, les heaumes, les hauberts. C'est une telle démonstration de force que, bientôt, aucun ne se risque plus à faire face, car ils sont tous blessés au sang. Ils s'enfuient çà et là et s'enfoncent dans le bois tout proche, cependant qu'il leur donne la chasse aussi loin qu'il le peut.

29 Quand la forêt les dissimule à sa vue, il retourne auprès du grand chevalier pour s'enquérir de la coutume qui régit le lieu. Il met pied à terre à côté de lui - l'homme qui était grièvement blessé avait réussi à s'asseoir. Lancelot lui arrache son heaume et, l'épée brandie, fait mine de vouloir lui couper la tête."Ah ! noble chevalier", s'écrie le vaincu, qui se sent menacé et craint pour sa vie,"au nom de Dieu, grâce ! Ne me tuez pas ! Voici mon épée : je vous la rends. – Et maintenant, fait Lancelot en la prenant, dis-moi pourquoi tu exècres les chevaliers qui se réclament de la reine.

30 – Je vais vous l'expliquer, seigneur, puisque cela vous intéresse. Il y a un an de cela, mes deux frères et moi,[p.121] nous chevauchions dans cette forêt ; on était un lundi matin et, ce jour-là, le roi Arthur était venu y chasser ; il avait amené la reine avec lui, pour le plaisir. Par hasard, nous rencontrâmes un chevalier à qui nous vouions une haine mortelle parce qu'il avait tué un de nos cousins germains. Nous nous sommes immédiatement emparés de lui et, comme le tuer sans plus nous paraissait être un châtiment trop bénin, nous avons entrepris de le traîner à la queue d'un de nos chevaux. C'est alors que nous sommes tombés sur la reine et sur son escorte qui était forte d'une dizaine de chevaliers.

31 A la vue du supplicié, elle fut saisie de pitié et nous pria, pour l'amour d'elle, de ne pas nous acharner davantage. Nous lui avons répondu que ce n'était pas à cause d'elle que nous allions nous arrêter en si bon chemin."Vous allez y être contraints", me dit-elle et elle ordonna à ceux qui l'accompagnaient de s'emparer de force de notre homme. Nous en sommes donc venus aux mains et c'est ainsi que mes deux frères ont trouvé la mort. Moi, je n'ai dû mon salut qu'à la fuite. Quant au chevalier, il s'en est tiré.

32 J'ai été aussi indigné qu'affligé de cette aventure. C'est pourquoi je suis venu ici - cette tour est à moi - et, devant tous mes hommes, j'ai juré que tout chevalier qui viendrait à passer par ici et se réclamerait de la reine Guenièvre serait, sauf s'il prenait la fuite, tué ou retenu prisonnier jusqu'à la fin de ses jours, pour peu que nous parvenions à l'emporter sur lui. Depuis, bon nombre sont passés en effet que nous avons tués ou emprisonnés. Mais voilà que la chance a tourné [p.122] et que vous nous avez vaincus : désormais, c'est à vous de nous condamner à mort ou de nous pardonner. Mais, de même qu'à mon avis vous êtes le plus brave et le plus vaillant des chevaliers, de même vous devriez être le plus compatissant et le plus généreux, et faire preuve d'une retenue qui soit à la hauteur de votre prouesse.

33 – Ne compte pas sur ma pitié tant que tu ne m'auras pas promis de te conformer, sans restriction, à ma volonté. – Je m'y engage. – Donne-moi d'abord ta parole d'honneur que, de toute ta vie, tu ne t'en prendras plus aux chevaliers de ma dame la reine Guenièvre, sauf à ton corps défendant. – Je vous la donne. – Je t'ordonne aussi, au nom de la promesse que tu m'as faite, d'aller à la cour de monseigneur le roi Arthur et de t'y rendre à ma dame la reine de la part de son chevalier.

34 – Puisque telle est votre volonté, je ferai tout cela. Mais acceptez d'abord mon hospitalité pour cette nuit : la journée s'avance et c'est l'heure de faire étape."Impossible, répond Lancelot, car il a encore beaucoup de chemin à faire. Et il se dispose à partir après avoir demandé son nom au chevalier."Méliaduc le Noir. Et vous, seigneur ? – Décrivez mes armes à la cour, et on vous le dira."

35 Sur ce, il s'en va au galop sur la route empierrée et poursuit sans s'arrêter jusqu'à ce que la nuit le surprenne. A sa droite, s'élevait un vieil ermitage qui portait les marques du temps. Il s'y dirige et frappe à la porte jusqu'à ce qu'on vienne lui ouvrir.[p.123] Il entre, laisse son cheval dans la cour et se désarme sans plus attendre, cependant que l'ermite va ramasser de l'herbe au jardin pour faire un lit au chevalier et donner à manger à sa monture. Pour le dîner, l'hôte partage avec Lancelot tout ce qu'il avait : du pain et du vin. Et le lendemain matin, au point du jour, il chanta la messe

36 Après la célébration, Lancelot reprit ses armes, enfourcha son cheval, puis, après que l'ermite et lui se furent recommandés à Dieu, il continua de suivre la route qui traversait la forêt et il arriva à l'orée du bois, du côté de Guindebourg, alors que la matinée était encore peu avancée. A une demi-lieue , loin devant lui, il y avait une foule de chevaliers, plus de deux mille à son estimation, en comptant ceux des deux camps. Il comprend aussitôt qu'il est en vue de la rencontre dont lui avait parlé Margondre le Noir et il tourne dans cette direction. Une fois sur place, il voit les deux châteaux qu'on appelait, l'un le Château aux Pucelles, et l'autre le Château aux Dames ; tous les deux étaient très bien situés et fortifiés ; une large rivière torrentueuse, l'Obscure, coulait entre eux.

37 Lancelot reste longtemps à contempler les deux châteaux, puis il tourne ses regards vers le champ de la rencontre. Il y avait beaucoup de monde dans les deux camps où tous étaient déjà aux prises : les joutes, violentes et risquées se terminaient souvent par la chute des cavaliers et de leurs montures.[p.124] Lancelot trouve l'affrontement particulièrement brutal et acharné. Les champions du Château aux Pucelles étaient beaucoup moins nombreux, et pourtant c'étaient eux qui avaient l'avantage, ce qui, à voir leur évidente infériorité en nombre, ne laisse pas de le surprendre. Presque aussitôt, il voit sortir de ce château deux chevaliers en armes blanches.

38 Dès lors, c'est la déroute dans le camp des Dames, car ces deux-là, aux yeux de Lancelot, n'auraient pu trouver leurs pareils. Au bout d'un moment, les deux compagnons s'arrêtent, laissant aux fuyards le temps de faire demi-tour et de poursuivre à présent leurs adversaires jusqu'au Château aux Pucelles. Quand ils voient que les choses en sont là, ils reprennent le combat et leurs exploits font à nouveau reculer les champions des Dames jusqu'aux barrières du champ clos. Quatre fois, ils se livrent à la même manœuvre ; à la cinquième, ceux des Dames s'enfuient sans demander leur reste, pour ne s'arrêter qu'à l'entrée du château.

Lancelot prenait beaucoup de plaisir à observer les péripéties du tournoi, par sympathie pour ces deux magnifiques chevaliers qui lui inspiraient la plus vive admiration.

39 [p.125] C'est alors qu'un jeune homme s'approche de lui :"Seigneur, lui dit-il, ces dames qui sont là-haut, sur les remparts, vous prient, au nom de la personne que vous chérissez le plus au monde, de leur montrer lesquelles vous préférez, les Dames ou les Pucelles, car elles aimeraient beaucoup vous voir aux prises avec les autres chevaliers : que vous restiez là, en vous contentant de regarder les fait toutes jaser. – Eh bien, mon ami, allez leur dire qu'elles ne vont pas tarder à avoir la réponse à leur question."

40 Le jeune homme repart là d'où il était venu, mais une demoiselle lui succède :"Seigneur chevalier, donnez-moi votre écu. – Pourquoi cela, demoiselle ? – Parce qu'il me sera utile, alors qu'il ne vous sert de rien. – Que voulez-vous en faire ? – Je l'attacherai à la queue de mon cheval, où je pourrai l'arborer, quand l'envie m'en viendra, par amour pour les vaillants chevaliers qui contemplent le tournoi sans avoir le courage d'y prendre part."

41 Cette réflexion le rend si honteux qu'il ne trouve rien à répondre ; il se contente de baisser la tête, à la fois furieux et chagriné. Il se dirige vers le Château aux Dames et, arrivé au niveau des fuyards, il serre son écu contre sa poitrine, brandit sa lance et met son cheval au galop pour plonger au cœur de la mêlée. Le premier qui se trouve sur son passage, il lui plonge sa lance en plein corps au travers de l'écu et du haubert et le renverse à terre, raide mort. Il met alors l'épée au clair [p.126] et commence de s'escrimer : jamais de sa vie, il n'avait été aux prises avec tant d'adversaires à la fois, ni n'avait accompli autant de faits d'armes.

42 Quand les fuyards constatent qu'avec sa charge fougueuse il leur redonne l'avantage, et qu'ils le voient devenu le centre du tournoi, ils viennent lui prêter main-forte. Et la rencontre reprend, toujours aussi violente et dangereuse. Lancelot, rendu quasi fou de colère et de peine par les propos de la jeune fille, frappe à droite, à gauche, tue chevaux comme cavaliers, tranche des pieds, des mains, des bras, des épaules, des cuisses, des têtes, renversant pêle-mêle tout ce qu'il rencontre, laissant derrière lui la trace douloureuse de son passage : celle du sang qui, partout, couvre le sol.

43 Grâce à lui, ceux qui avaient le dessous reprennent l'avantage, tant son aide leur est d'un grand secours : il y met une ardeur telle qu'il fait mordre la poussière à tous ceux qu'il atteint. A la lance, à l'épée, il envoie rouler à terre hommes et montures, agrippant les uns par leurs heaumes, heurtant les autres, corps contre corps, cheval contre cheval. Ses exploits dépassent l'entendement de ceux qui y assistent. Quand il s'enfonce dans la mêlée, souvent il ne trouve plus d'adversaire devant lui car personne n'ose s'exposer à ses coups : aucun mystère à cela, puisque celui qu'il frappe en face, rien ne peut le sauver, ni le bois, ni le fer, ni quelque arme que ce soit.

44 A lui seul, il réduit ses adversaires à l'impuissance ; tous s'enfuient à bride abattue.

Quand les deux compagnons qui s'étaient distingués tout au long de la rencontre constatent que les leurs sont mis en déroute, ils reprennent le combat. Lancelot, qui les a vu s'approcher,[p.127] évite de se diriger vers eux : il est persuadé que, dans l'état de fureur où il se trouve, s'il arrivait à leur contact, il les blesserait forcément, et il préférerait ne pas le faire en hommage à leur vaillance. Mais l'un d'eux s'élance contre lui, lance abaissée, et le renverse sur l'arçon arrière : s'il n'avait pas réussi à se redresser, c'était la chute.

45 Ne se connaissant plus de colère, Lancelot brandit son épée et l'abat si violemment sur la tête du chevalier que ni le heaume, ni la coiffe du haubert ne suffisent à arrêter le fer. A moitié inconscient, le cavalier tombe à terre où tous les chevaux lui passent sur le corps. Quand le second chevalier voit son compagnon gisant au sol, convaincu de sa mort, il attaque furieusement Lancelot et lui porte, en pleine poitrine, profitant d'un défaut de sa garde, un coup de lance qui transperce son haubert et l'aurait grièvement blessé si la hampe n'avait éclaté sous le choc.

46 Lancelot se retourne contre lui, l'épée au poing, et l'atteint à l'épaule gauche : sa lame fait sauter le maillage du haubert et s'enfonce jusqu'à l'os. En retirant son arme, il fait si mal au blessé que celui-ci s'effondre à terre. Tous les autres prennent la fuite et se réfugient au Château aux Pucelles. Le tournoi s'arrêta là, pour cette fois.

47 Lorsqu'il n'y eut plus personne à poursuivre, Lancelot revint au premier des chevaliers qu'il venait d'abattre :[p.128] il était parvenu à se redresser et à s'asseoir, mais il se ressentait encore beaucoup à la fois de sa blessure et de s'être fait piétiner par les chevaux."Qui êtes-vous ?"interroge le vainqueur. L'autre lève la tête et, le reconnaissant :"Salut à vous, fait-il, comme au brave des braves ! Vous n'avez pas voulu porter la main sur moi avant que ce ne soit moi qui vous attaque, et le sot que je suis a bien mérité le traitement que vous lui avez infligé.

48 – Je regrette de vous avoir blessé, cher seigneur, croyez-le bien. – Je n'ai à m'en prendre qu'à moi, je le sais. – Mais qui êtes-vous donc ? Je vous en prie, dites-le moi, si rien ne vous en empêche. – Je n'ai aucune raison de vous le cacher : j'appartiens à la maison du roi Arthur, je m'appelle Hector des Marais et mon compagnon n'est autre que Lionel, le cousin germain de Lancelot du lac.

49 – Sainte Vierge ! Malheur à moi ! J'ai tué mon cousin Lionel !"Il pique des deux du côté où il l'avait laissé et le trouve déjà remis debout - mais que d'efforts cela lui avait coûtés ! Lancelot met pied à terre, le prend tendrement dans ses bras et lui demande comment il se sent."Qui êtes-vous, seigneur ? demande le blessé. – Votre malheureux cousin Lancelot qui, par Dieu, ne vous survivra pas s'il doit être le responsable de votre mort."En l'entendant, Lionel s'efforce de se montrer aussi libre de ses mouvements que s'il n'avait mal nulle part ; il le prend par le cou, armé comme il est, et affirme qu'il ne sent plus rien. Sur ce, les deux cousins enlèvent leur heaume et se font l'un à l'autre toute la joie du monde.

50"Ah ! seigneur, s'exclame Lionel,[p. 129] il y a plus d'un an que je suis à votre recherche, mais, grâce à Dieu, j'ai fini par vous trouver. Comment ai-je pu perdre la tête au point de ne pas vous reconnaître, quand je vous ai vu accomplir pareils faits d'armes ! Je me rendais pourtant compte que vous étiez le seul à en être capable ! Dieu m'en soit témoin, avoir essuyé vos coups n'est pas sans me faire plaisir : désormais, je sais d'expérience qu'aucun homme ici-bas ne pourrait vous résister."

Lancelot ne prête guère attention à tout ce discours car il demeure persuadé d'avoir blessé mortellement son cousin, et il en verse des larmes amères."Je vous garantis que toutes mes blessures seront vite guéries, le rassure Lionel ; mais, quant à Hector, mon compagnon, lui, je crains que vous ne l'ayez tué. – Non, puisqu'il vient de me parler."

51 Tous deux se dirigent vers lui et le trouvent moins gravement touché qu'ils ne le craignaient.

Les chevaliers du Château aux Dames s'étaient rassemblés là et font fête aux trois chevaliers qui s'étaient reconnus. Ceux-ci se remettent en selle et vont jusqu'au château où régnait une liesse indescriptible ; toutes les dames vont au devant de Lancelot, parées de leurs plus beaux atours :"Bienvenue à la fleur des chevaliers ! répétaient-elles en chœur. Bienvenue au meilleur des meilleurs !"

52 [p.130] Lancelot passa une soirée très gaie en compagnie d'Hector et de Lionel. Ils lui demandèrent ce qui l'avait amené par là et il leur raconta comment un chevalier l'avait accusé de trahison à la cour du roi Arthur ; il était en route pour celle de Baudemagus où devait avoir lieu le duel judiciaire qui ferait apparaître son innocence :"Je partirai demain matin au point du jour. Vous, Lionel, retournez à la cour d'Arthur où vous trouverez votre frère Bohort ; j'ai un message pour lui : dites-lui qu'à rester trop longtemps au même endroit un chevalier n'a aucune chance de voir sa renommée grandir, et que ce n'est pas en s'attardant pour rien là où il est qu'il s'attirera mon estime."

53 Tout le château était en fête et en liesse ; les dames n'arrêtèrent pas, toute la soirée, de faire la farandole, dans leur joie d'avoir remporté la victoire. On aurait dit toute l'enceinte embrasée, tant elle était illuminée. Inutile de demander si on s'empressa de servir et d'honorer Lancelot : nulle part au monde dames ne traitèrent si bien chevalier.

Le lendemain, dès l'aube, il se leva, s'arma et après que Lionel, Hector et lui se furent recommandés à Dieu, il repartit et suivit son chemin jusqu'à la frontière du pays de Gorre, du côté de la forêt de Sarpenic.

Mais le conte cesse pour le moment de s'intéresser à lui ;[p.131] il revient à Margondre, ce chevalier qu'il avait blessé et qui, sur son ordre, se rendait auprès de la reine Guenièvre, comme on vous l'a déjà rapporté.

XLIV

Aventures de Bohort
(défense de la demoiselle de Honguefort)

1 Margondre chevaucha jusqu'à la cour du roi Arthur où il arriva un matin ; il se rendit aussitôt au logis royal : avec son écu où il manquait partout des morceaux et dont ce qui en restait était plein de trous assez gros pour y passer le poing, avec son haubert arraché sur les bras, les épaules et les flancs, avec son corps et son armure couverts de sang, il avait tout l'air d'un homme qui sort d'un triste lieu.

2 A son arrivée, chacun s'empresse au devant de lui, curieux d'entendre ce qu'il a à dire. Il met pied à terre et demande où il pourra trouver la reine, priant ceux qui l'entourent d'aller la chercher - ce qu'ils font. Dès qu'elle est là, il la prend à part et, tombant à ses pieds, implore humblement son pardon."Dame, 'votre chevalier' - comme il se désigne -, m'envoie à vous : il m'a vaincu et m'a forcé de reconnaître ma défaite."Et il lui relate les raisons de leur affrontement et son déroulement."Mais il n'a pas voulu me révéler son nom : il m'a dit de m'en enquérir auprès de vous. – Quelles armes [p.132] portait-il ?

3 A la description qu'il lui en fait, elle reconnaît tout de suite qu'il s'agissait de Lancelot :"Imprudent que vous êtes, à qui croyiez-vous avoir eu affaire ? – Tout ce que je sais, dame, c'est qu'il est un chevalier émérite. – Par Dieu, fait-elle, c'est le meilleur de tous ! Et vous n'avez guère été avisé de lui dire du mal de moi. Ce qui me surprend le plus, c'est qu'il ait eu pitié de vous. – Mais qui est-ce, dame ? – Lancelot du Lac, bien sûr.

4 – Alors, peu m'importe d'avoir été battu: contre lui, je n'étais pas de force. Je suis même fier d'avoir été vaincu par semblable adversaire. Dieu m'en soit témoin, si j'avais pensé avoir affaire à lui, je ne me serais pas risqué à l'attaquer, mais il prétendait que Lancelot était mort."Guenièvre éclate de rire à ce propos."Pour l'amour de lui, vous aurez droit à une douce prison : dès que vous serez guéri de vos blessures, vous pourrez vous considérer comme quitte et repartir."Margondre lui en exprime toute sa gratitude.

5 Mais avant qu'il en soit là, ce fut au tour de Méliaduc d'arriver à la cour ; lui aussi se constitua prisonnier auprès de la reine ("de par votre chevalier", précisa-t-il) et il raconta comment il s'était battu contre Lancelot, et tous les prodiges d'armes qu'il lui avait vu accomplir devant le Clos. Guenièvre en fut toute radieuse et retint Méliaduc auprès d'elle : il en valait la peine et devait, dans l'avenir, être l'auteur de maintes prouesses qui lui vaudraient beaucoup d'éloges.

Le soir venu, le roi rentra de la chasse où il avait passé la journée, et on le mit au courant pour Lancelot, ce qui le combla de joie. Il fit fête à Méliaduc et [p.133]l'invita à faire partie de sa maison car il avait souvent entendu parler de lui.

6 Avant la fin de la semaine, Hector et Lionel, eux aussi, arrivèrent et leur récit du tournoi donna beaucoup de plaisir au couple royal. Hector affirma devant tous que jamais femme n'avait mis au monde un chevalier tel que Lancelot."Sachez-le bien, seigneur, je n'imaginais pas qu'il pût en exister un seul comme lui ! – Sur ma foi, approuve Arthur, moi, je savais qu'il n'a pas son pareil. Mais ce qui m'inquiète, c'est qu'il soit toujours par monts et par vaux en quête d'aventures. J'ai très peur qu'on ne cherche à lui faire du mal, par jalousie."

7 Bohort était absent de la cour au moment où son frère y était arrivé, mais on l'envoya chercher aussitôt et ce furent de joyeuses retrouvailles. Lionel lui transmit le message de son cousin."Mon seigneur a raison, répondit-il d'un ton accablé ; et moi, j'ai honte : ce n'est certes pas en m'attardant ici que je pourrai gagner en estime et renommée."Il rentre sur-le-champ chez lui prendre ses armes et s'équiper ; la tête et les mains encore nues, il revient demander leur congé au roi et à la reine. Tous deux le recommandent à Dieu avec affection et il part sans délai.

Quant à Lionel, il reste sur place parce que la blessure que son cousin lui avait infligée demandait des soins attentifs.

8 Après avoir quitté la cour, Bohort s'en va le plus directement qu'il peut vers le pays de Gorre [p.134] où il pense trouver Lancelot. Le premier jour, il chevaucha sans trouver d'aventure qui mérite d'être rapportée et il coucha chez un vavasseur qui le traita au mieux quand il sut qu'il appartenait à la maison du roi Arthur. Le lendemain, il partit le plus tôt possible et pénétra dans la magnifique forêt de Landone où il ne rencontra personne jusqu'au milieu de la matinée. Le soleil était accablant, comme il peut l'être à l'époque de la Saint-Jean, au point qu'il rendait la chevauchée pénible. Pour avoir moins chaud, Bohort enleva son heaume et le confia à son écuyer.

9 C'est alors qu'il fit la rencontre d'une très belle demoiselle. Il la salue et elle, après l'avoir dévisagé - elle n'a jamais vu plus beau chevalier, pense-t-elle, et tout jeune ! - lui répond que Dieu le bénisse."Je ne sais qui vous êtes, ajoute-t-elle, mais si vous avez autant de vaillance que de beauté, vous méritez vraiment qu'on ait une haute opinion de vous."Et il est exact que c'était un des plus beaux chevaliers de sa génération.

10 – Assurément, demoiselle, si ma vaillance n'est pas à la hauteur de la beauté que vous dites me reconnaître (mais peut-être voulez-vous plaisanter ?), cette beauté ne vaut pas grand chose. – Par Dieu, si vous avez le courage de me suivre, je pourrai bientôt vous dire ce qui est le plus remarquable chez vous, la beauté ou la vaillance. – A supposer que je possède à profusion les qualités d'un chevalier, je préférerais ignorer complètement que je les aie [p.135] car, le sachant, peut-être irais-je m'en enorgueillir ; or, un chevalier doit humblement recevoir les grâces que Dieu lui accorde. Mais, pour ce qui est d'aller où vous voudrez, j'y suis tout prêt ! – En ce cas, venez. – Passez devant : je vous suivrai."

11 Elle rebrousse aussitôt chemin et ils chevauchent de concert jusqu'en fin d'après-midi. Ils arrivent alors à la lisière de la forêt qu'ils avaient traversée pendant toute la journée, d'où ils ont vue sur une des plus magnifiques citadelles du pays, et une des mieux situées."N'est-ce pas un beau château ? demande la demoiselle à Bohort. – Certes, et imposant. – Et n'a-t-elle pas raison de s'affliger, celle qui en a été déshéritée et chassée alors qu'elle devait en être la dame et souveraine ?

12 – Cela dépend, demoiselle. S'il s'agissait d'une perte irréparable comme celle de membres de sa famille, son chagrin serait fondé. Mais dans le cas que vous dites, le Tout-Puissant peut lui rendre ce qu'elle a perdu, dès qu'Il lui plaira de le faire ; elle ne doit donc pas en concevoir tant de peine. Mais j'aimerais beaucoup savoir pourquoi vous m'avez dit cela. – Je parlais de moi, seigneur. C'est moi qui devrais être la dame de ce château, et y détenir le pouvoir. Or, j'en ai été chassée et dépouillée, en même temps qu'une sœur à moi qui a bien plus de beauté et de mérites que je n'en ai. – Et qui vous a fait cela, demoiselle ? Confiez-le moi, s'il vous-plaît.

13 – Très volontiers, puisque vous me le demandez. Je suis la fille du roi Alouz [p.136] qui a régné sur tout ce pays qu'on appelle la Terre des Bruyères et qui n'a pas eu d'autres enfants que ma sœur et moi. A sa mort, il nous a transmis à toutes les deux la tenure de sa terre. La même année, six mois après son décès, Gallidès, le seigneur de ce Château Blanc, à la frontière du pays de Gorre, vint nous rendre visite et nous étions contentes de le voir : c'était notre oncle. Il voulut avoir un entretien avec nous et annonça à ma sœur qu'il lui avait trouvé un mari. 'Qui est-ce, mon cher oncle ? lui demanda-t-elle. – C'est mon sénéchal, un chevalier émérite : vous ferez là un beau et riche mariage.'

14 Elle lui répliqua qu'elle aimerait mieux être brûlée vive que de se marier avec lui parce qu'il n'y avait pas chevalier plus cruel et plus traître. Mais il refusa de tenir aucun compte de son refus et déclara qu'il le lui ferait épouser de force. Rendue furieuse par ses paroles, elle rétorqua que tout son pouvoir n'irait jamais jusqu'à l'y contraindre. Il jura donc de la déposséder de toute sa terre et se retira avec ses hommes. Seulement, moins d'un mois après, il était de retour, à la tête des siens, en armes, et il nous a tout pris, sauf une seule place que nous tenons encore.

15 Ma sœur s'indigna d'être ainsi spoliée de son héritage contre tout droit, et, comme elle n'était pas sans moyens, elle rassembla hommes d'armes et chevaliers dans l'intention de reprendre sa terre par la force ; mais ce ne fut pas un franc succès. Cependant, nous avons résisté longtemps ; et, un jour, nos gens eurent la chance de faire prisonnier le fils de notre oncle qu'ils livrèrent à ma sœur. Aussitôt qu'il fut en son pouvoir, elle proclama que jamais elle ne le libérerait avant que toute sa terre ne lui ait été rendue.

16 Apprenant ce qui était arrivé à son fils, notre oncle rassembla autant de ses gens qu'il put - certains vinrent par amitié pour lui, il usa de la contrainte pour les autres -,[p.137] mit le siège devant notre dernière cité et jura qu'il ne bougerait pas tant qu'il n'aurait pas récupéré son fils, de gré ou de force. Il y a presque six mois qu'il est là; et nous avons subi de lourdes pertes : une centaine de nos chevaliers sont morts et si les défenses de la place ne nous avaient pas permis de tenir, il y a longtemps que nous aurions perdu la vie ou la liberté."

17 La demoiselle arrêta là son récit."Certes, votre oncle s'est montré cruel et déloyal envers vous, et - que Dieu m'abandonne si je mens ! - je voudrais être avec vous en ce moment dans cette place en compagnie d'une vingtaine de chevaliers ! Je vous jure que je n'y dormirais pas tranquille tant que je ne me serais pas rendu compte par moi-même de la valeur aux armes de ceux qui vous assiègent. – Au nom de Dieu, seigneur, si vous êtes assez compatissant et généreux pour cela, je vais vous y faire entrer ; ce ne sera pas difficile. – Avec l'aide de Dieu, je voudrais déjà y être !"

18 La demoiselle prend alors un chemin sur sa gauche pour aller demander l'hospitalité chez un vavasseur qui était de ses hommes. Dès qu'il la vit, il s'empressa de l'aider à mettre pied à terre, fit de même pour le chevalier [p.138] et, pour l'amour d'elle, leur réserva le meilleur accueil.

Le lendemain, Bohort se leva à l'aube et s'arma ; une fois bien équipé, il partit avec la demoiselle et son écuyer. Il s'enquit auprès d'elle de la distance qui les séparait de la cité où se trouvait sa sœur."Dix lieues anglaises, lui répondit-elle ; nous y serons largement avant midi, si vous le souhaitez, mais je crois que nous ne pourrons pas y pénétrer avant la nuit, parce que les assiégeants encerclent toute la place et que, de jour, ils montent la garde devant la poterne qui demeure le seul accès possible."

19 Ils n'eurent guère le temps d'aller plus loin : quatre chevaliers en armes, montés sur de solides destriers, sont en vue."Ah ! seigneur, je suis perdue ! s'écrie-t-elle en les reconnaissant. – Pourquoi cela, demoiselle ? – Vous voyez celui qui s'avance en tête ? – Très bien. – C'est lui dont je vous ai parlé, le sénéchal qui est à l'origine de cette guerre. Si vous ne me protégez pas, il va me tuer, c'est sûr ! – Par Dieu, demoiselle, je ne permettrai pas qu'on porte la main sur vous sans payer de ma personne ! D'ailleurs, vous n'avez rien à craindre. Je me réjouis que cet homme arrive si à propos [p.139] car, avec l'aide de Dieu, et à moins que je n'y perde la vie, je l'aurai mis, à jamais, avant de le laisser partir, hors d'état de dépouiller injustement une demoiselle."

20 Sur ce, il prend sa lance des mains de l'écuyer, se suspend son écu au cou et se prépare au combat."Eh bien, Amide, s'écrie le sénéchal à la vue de la demoiselle, voilà la guerre finie pour vous ! La prison de mon maître vous attend. – Pas encore, seigneur, intervient Bohort. Vous n'avez pas affaire à une personne sans défense. – Et c'est vous qui allez vous charger de cette tâche ? – Je ferai de mon mieux, en effet. – Alors, je vous défie, sur ma foi. – J'en ai autant pour vous", réplique Bohort.

21 Après quoi, ils lâchent la bride à leurs chevaux. Leurs écus, enfoncés et mis en pièces, ne résistent pas au premier échange de coups. La lance du sénéchal se brise sous le choc et Bohort, qui y va de toute sa force, l'atteint à l'épaule gauche : ni l'écu, ni le haubert n'arrêtent la pointe et la hampe de sa lance. Son adversaire s'écroule à terre, assez grièvement blessé pour être incapable de se relever. Un de ses trois compagnons se précipite ; Bohort récupère sa lance, demeurée intacte dans la chute, et se retourne contre ce nouvel adversaire qui casse sa lance en le frappant à la poitrine. Il lui porte un coup si violent que le fer passe au travers [p.140] des mailles du haubert et s'enfonce en plein corps : l'homme s'effondre à terre, raide mort, faisant voler la lance en éclats, dans sa chute.

22 Aussitôt, Bohort tire sa bonne épée au fil tranchant et attaque les deux autres qui lui brisent leurs lances sur le corps. Il abat son arme sur le heaume de l'un d'eux qui en voit trente-six chandelles : assommé sous le coup, le cavalier vide les arçons et tombe à terre où Bohort lui fait passer son cheval sur le corps : les os brisés, il s'évanouit de douleur. Et quand le dernier se retrouve seul, face au vainqueur de ses compagnons, il ne voit pas comment il pourrait lui résister longtemps et échapper à la mort. Aussi, se dépêche-t-il de chercher son salut dans la fuite.

23 Estimant qu'il ne serait pas facile à rattraper, Bohort revient vers le sénéchal, qu'il avait abattu en premier ; il met pied à terre et confie la garde de son cheval à son écuyer ; puis il va droit sur le blessé qui s'était suffisamment redressé pour s'asseoir : il l'attrape par son heaume qu'il lui arrache de la tête et lui ordonne de se rendre, s'il veut avoir la vie sauve. Paralysé par la souffrance, le chevalier est incapable de répondre ; comprenant qu'il ne pourra rien tirer de lui dans l'état où il est, Bohort rabat sa ventaille et la coiffe de son haubert.

24 Un peu soulagé, l'homme ouvre les yeux et voit l'épée de son adversaire brandie au dessus de sa tête. Epouvanté par cette menace de mort, il implore sa grâce :[p.141]"Ne me tue pas, noble chevalier ! Je n'ai jamais été sciemment coupable à ton égard d'une faute qui le mérite ! – La seule chance que tu aies d'échapper à la mort, c'est de me jurer que tu iras te constituer prisonnier là où je t'enverrai. – Partout où vous voudrez, sauf à Honguefort. – S'agit-il de la cité assiégée ? – En effet. J'irai n'importe où ailleurs, mais pas là.

25 – C'est justement là que tu iras, et nulle part ailleurs. Tu te rendras à la demoiselle qui y commande, et si elle te demande qui t'envoie, réponds que c'est un chevalier qui aimerait, s'il en avait le pouvoir, lui venir en aide. – J'aime mieux que vous me tuiez plutôt que d'y aller. De toute façon, elle me ferait mettre à mort et, que Dieu m'en soit témoin, je préfère mourir de votre main plutôt que de la sienne. – Alors, écoute bien : je te donne le choix : ou tu iras, ou je t'achève."

26 Et, comme prêt à joindre le geste à la parole, il brandit à nouveau son épée. Devant la mort imminente qui le menace, le sénéchal cède :"J'irai, seigneur, ne me tuez pas ! Mais, si on m'y fait mal ou vilenie, le dommage sera pour moi et la honte pour vous. – Ne t'inquiète pas pour cela, contente-toi de me donner ta parole."Ce qu'il fait, toujours sous le coup de la grande douleur causée par sa blessure.

Bohort s'écarte de lui et se jette sur celui qu'il avait blessé d'un coup d'épée, et qui se retrouve vite si malmené que la peur de la mort lui arrache la même promesse qu'au sénéchal.

27 A eux deux, ils remettent ce dernier en selle après lui avoir [p.142] bandé sa blessure pour qu'elle ne saigne pas trop et le deuxième chevalier enfourche, lui aussi son cheval. Puis, ils prennent la direction de Honguefort, Bohort derrière eux, au petit pas."Assurément, seigneur, lui dit la demoiselle, jamais je n'ai vu chevalier obtenir pareil succès : rendez grâce à Dieu qu'Il ait été constamment à vos côtés ! Si vous êtes, à tous coups, capable des mêmes exploits, assurément, avec Son aide et la vôtre, ma sœur sera délivrée, si vous voulez bien vous en donner la peine."

28 Ils poursuivent ainsi leur chemin puis, en cours de matinée, bifurquent vers une abbaye pour aller y déjeuner. Les frères y firent d'autant meilleur accueil à la demoiselle que leur maison avait été fondée par ses aïeux.

Cependant, le sénéchal et son compagnon continuent d'une traite jusqu'à Honguefort mais, quand ils en furent à traverser le camp des assiégeants, on les arrêta, car tous voulaient savoir ce qui leur était arrivé ; ils racontèrent publiquement, et même devant leur seigneur, comment un chevalier les avait vaincus, qu'il les envoyait à Honguefort se constituer prisonniers de par lui et qu'il était en route pour venir prêter main-forte à la demoiselle.

29 A ce point de leur récit, Gallidès déclare qu'il n'est pas question pour eux d'y aller."Ce serait manquer à notre parole, seigneur, proteste le sénéchal : vous ne le permettriez pas, je le sais. – Oh si, et c'est même ce que je préférerais car je suis sûr qu'ils vont vous tuer, là dedans ;[p.143] la demoiselle ne hait personne autant que vous. – Tant pis ! Je dois quand même y aller."Il repart donc avec son compagnon ; tous deux pénètrent à l'intérieur de l'enceinte dont on leur avait ouvert la porte et mettent pied à terre devant le logis seigneurial. La demoiselle est vite au courant de leur arrivée :"Ce sont apparemment deux prisonniers", lui dit-on et elle vient s'enquérir de ce qu'ils veulent.

30 A sa vue, le sénéchal enlève son heaume et le jette à ses pieds, ainsi que son épée :"Demoiselle, celui qui m'envoie à vous est un chevalier dont j'ai fait la rencontre aujourd'hui : il avait pris votre sœur sous sa sauvegarde et il nous a vaincus, mon compagnon et moi ; il voulait me tuer, mais nous lui avons promis, tous les deux, de venir ici nous rendre à vous et nous constituer vos prisonniers : nous sommes quittes de notre promesse, puisque nous voilà devant vous et que vous pouvez faire de nous ce que vous déciderez."

31 A la vue de ce sénéchal à qui elle avait voué une haine mortelle, elle se mit à bouillir de rage et sa figure s'empourpra. Sa réponse fut à l'évidence celle d'une femme emportée par la fureur et qui, sous l'empire de la colère, allait commettre un acte dont elle se repentirait plus tard amèrement."Assurément, sénéchal, depuis que j'ai l'âge de raison, rien ne m'a jamais autant réjouie que de vous tenir en mon pouvoir, car me voilà assurée d'une vengeance à la hauteur de ce que j'ai subi quand j'ai été dépouillée de mes biens et chassée de chez moi."Elle le fait aussitôt ligoter, pieds et poings, ainsi que son compagnon. A ce moment-là, ses hommes ignoraient encore ce qu'elle avait en tête. Elle donne l'ordre de déplacer la baliste juste en face de la tente de son oncle,"parce que je veux, dit-elle qu'il voie comment j'enseigne à ses chevaliers à prendre leur envol."

32 [p.144] On obéit donc à ses ordres en plaçant les deux hommes dans la machine qui les catapulta, par dessus les remparts, en plein milieu du camp. Le sénéchal s'abattit exactement devant la tente de son seigneur, le corps disloqué par tant de fractures qu'il ne survécut pas à sa chute. Gallidès en conçut un tel chagrin qu'il aurait préféré avoir perdu la moitié de sa terre et il jura devant tous ses hommes que, il en attestait Dieu et Ses saints, s'il parvenait à s'emparer de sa nièce, il lui réserverait le même supplice et qu'il ne traiterait pas autrement tous ceux des siens qui tomberaient entre ses mains.

33 Toute l'armée des assiégeants est en deuil pour la mort du sénéchal et nombreux sont ceux qui le pleurent, même s'ils n'avaient aucun lien avec lui. En revanche, la cité est en liesse : les assiégés s'y estiment bien vengés de celui qui était leur plus grand ennemi et, du coup, suspendent les hostilités.

C'est à ce moment-là que Bohort et la demoiselle pénétrèrent, à leur tour, dans l'enceinte. Quand la maîtresse du lieu apprit l'arrivée de sa sœur, et qu'elle amenait avec elle un chevalier, elle alla au devant d'eux et souhaita la bienvenue à Bohort. Elle déploie pour lui toute la courtoisie dont elle est capable et le conduit dans la grand-salle du haut où elle l'aide à se désarmer ; puis, elle lui apporte un vêtement d'écarlate fourré d'hermine qu'elle lui fait endosser.

34 La jeune fille qui l'avait amené, elle aussi, s'emploie [p.145] à le servir de son mieux et invite sa sœur à"remercier ce noble chevalier qui, lui dit-elle, par pure générosité et compassion, vient vous prêter l'assistance de ses armes et qui, grâce à sa prouesse, m'a, ce jour même, protégée contre quatre chevaliers qui m'auraient tuée s'il n'avait pas été là : c'est lui qui vous a envoyé le sénéchal et son compagnon pour qu'ils soient vos prisonniers."

35 A ce récit, elle veut se jeter à ses pieds, mais il ne la laissa pas faire et s'empressa de la relever. Elle se met alors à son entier service :"La cité est à vous, seigneur : disposez-en à votre gré."Ce pour quoi il lui exprime sa gratitude.

Sa sœur l'emmène, pour le plaisir, lui faire faire le tour des chambres et recoins de la demeure et le fait monter tout en haut du donjon, d'où il a une vue dégagée sur toute l'armée des assiégeants. Mais il y avait, sur la droite, entre le camp et les remparts, une butte, pas très étendue mais remarquable par son élévation, au sommet de laquelle poussait un énorme pin, magnifique à voir.

36 Bohort demande ce que c'est que ce mouvement de terrain."C'était notre lieu de guet, une défense avancée de la place, une sorte de redoute. Vous voulez savoir à quoi il sert maintenant ? Gallidès y envoie quotidiennement un de ses chevaliers pour jouter contre les nôtres. D'un jour à l'autre, le sort change de camp : il nous arrive d'être vainqueurs, mais aussi d'avoir le dessous. – Et s'il se trouvait que moi, ou un autre de votre parti s'y présentait demain matin, armé de pied en cap, est-ce que vos assiégeants y dépêcheraient un des leurs [p.146] pour se mesurer à lui ? – Oui, dit-elle, celui qui le voudrait. – Par Dieu, voilà qui me convient."

37 Sur ce, il descend du donjon et regagne la grand-salle où il trouve les tables déjà dressées et le repas tout prêt. Après s'être lavé les mains, il prend place ; il y avait là une dizaine de chevaliers, et le dîner fut somptueux. Après qu'on eut desservi, les demoiselles amenèrent leur invité dans une belle prairie qui s'étendait au pied du donjon. Les regards de l'aînée s'attardaient sur Bohort dont la grande beauté lui faisait plaisir à voir. Dieu, se disait-elle, s'est montré généreux avec lui en le faisant aussi vaillant que beau et celle dont un chevalier comme lui s'éprendrait pourrait s'estimer contente ; aussi n'a-t-elle plus qu'une idée en tête : le séduire.

38 Ils ne rentrèrent qu'à la nuit tombée ; les lits étaient déjà faits ; on fit coucher Bohort dans une très belle chambre où on lui avait dressé le lit le plus somptueux qu'il ait jamais vu. Les deux sœurs restèrent avec lui jusqu'au moment où il fut endormi, avant d'aller, elles aussi, se coucher.

XLV

Aventures de Bohort
(défense de la demoiselle de Honguefort, suite)

1 Le lendemain matin, Bohort se leva dès le point du jour ; après avoir entendu la messe sur place à la chapelle, il demanda ses armes - qu'on lui apporta - et il s'équipa avec le plus grand soin. Pendant qu'il était en train de lacer son heaume, l'aînée des deux sœurs vint le trouver :"Que Dieu vous soit favorable en ce jour, seigneur ! – Qu'Il vous bénisse ! dit-il en lui rendant son salut. – Pourquoi vous faites-vous armer si tôt, seigneur ? – Parce que je voudrais être déjà sur cette butte.[p.147] – Vous en avez donc tant envie ? – C'est ce que vous ne tarderez pas à voir."

2 Et il ordonne à son écuyer de lui amener son cheval qu'il enfourche aussitôt. Il se mettait en route quand la demoiselle le rappelle :"Attendez-moi un instant, seigneur : le temps de monter et de redescendre. – Allez-y, demoiselle, mais faites vite."Elle se dépêche de revenir, rapportant avec elle une lance dont la hampe était courte et massive, et le fer acéré et bien aiguisé ; une enseigne de soie blanche y était fixée par cinq clous d'or.

3"Prenez ce fanion, seigneur, portez-le en mon nom et que Dieu vous accorde l'honneur de la victoire ! Et sachez que, si vous étiez aussi vaillant que celui pour qui il a été fait, les dix meilleurs chevaliers de ce camp n'auraient pas à vous faire peur. – Pour qui donc a-t-il été fabriqué ? – Pour Lancelot du Lac, mais il n'a jamais daigné l'arborer."Bohort dit que lui le portera pour l'amour de son cousin,"et soyez sûre, demoiselle, que je vous en suis plus reconnaissant que d'un présent de beaucoup plus grand prix."

4 Sur ce, il sort de l'enceinte par la fausse poterne, tout content d'emporter avec lui ce fanion qui avait été destiné à son seigneur, et chevauche jusqu'au sommet de la butte. Une vingtaine de lances étaient appuyées contre le tronc du pin, pointes vers le haut ; cela le réjouit, car il pense que les adversaires ne vont pas lui manquer.

Dès que les gens du camp l'avaient vu arriver, ils avaient prévenu Gallidès :"Il y a un chevalier en haut de la butte, seigneur.[p.148] Lequel de nous souhaitez-vous lui envoyer ?"Avisant devant lui un de ses neveux, un chevalier émérite, il lui ordonne de se mettre en armes.

5"Mon cher neveu, lui dit-il quand il le voit fin prêt, vous irez affronter ce chevalier, là-haut. Mais gardez-vous de le tuer ; quand vous l'aurez vaincu, amenez-le moi vivant et, sur ma tête, il connaîtra le même sort que mon sénéchal. – A vos ordres, mon oncle."Du camp, il monte au sommet de la butte."Rendez-vous ou je vous tue, déclare-t-il d'emblée à Bohort. – Vous allez vite en besogne ! Je ne suis pas encore réduit à pareil choix. – Il vous reste peu de temps devant vous. Gardez-vous de moi : je vous défie. – Je vais faire de mon mieux."

6 Ils lâchent la bride à leurs forts et rapides chevaux et se portent de grands coups sur leurs écus, qui les transpercent et les font éclater. Celui de Bohort part en morceaux, mais pas une maille de son haubert ne cède : la lance plie et se casse contre lui. Lui-même y va avec toute sa force et toute son énergie : écu et haubert ne résistent pas. Il enfonce la blanche enseigne en plein dans le corps de son adversaire et le culbute à terre. Au mouvement qu'il fait pour ramener avec lui sa lance, le blessé s'évanouit de douleur, en proie aux affres de la mort. Parvenu à la fin de son élan, Bohort fait demi-tour et c'est alors qu'il remarque la couleur du fanion :[p.149] de blanc, il était devenu rouge sang : quel plaisir il en éprouve ! Il s'avance, toujours sur son destrier, s'approche de l'homme au sol, descend de sa monture qu'il attache à une branche du pin contre lequel il appuie sa lance ; puis, il met l'épée au clair et se précipite sur le chevalier.

7 Constatant que celui-ci ne se relève pas, il lui arrache le heaume de la tête et lui dit qu'il est un homme mort, s'il ne se rend pas."Me rendre ? fait le blessé qui peut à peine parler. A quoi bon ? – Parce que, sinon, je vais te tuer. – Ce n'est plus à faire : de toute façon, je vais mourir. Vous pouvez avancer ma mort, si vous voulez, rien de plus. Mais achever un homme mortellement atteint serait pure lâcheté de votre part."Bohort l'assure qu'il n'a pas l'intention de s'acharner sur lui :"Je vais vous remettre en selle et vous irez vous rendre à cette demoiselle qui m'a reçu hier soir avec grand honneur - qu'elle en soit remerciée !"Le chevalier accepte et son vainqueur l'aide à réenfourcher le cheval d'où il était tombé, après avoir étanché sa plaie avec un pan de sa tunique en soie. Puis, il lui fait donner sa parole d'honneur de se rendre là où il l'envoie.

8 Le blessé ne demande pas mieux que de s'y engager. Il se rend immédiatement de la butte à la cité - et c'est pour lui un très pénible trajet - où il se constitue prisonnier auprès de l'aînée des deux sœurs, de par son invité. Dans sa joie, elle prie Dieu humblement de lui conserver un tel champion et de le protéger afin qu'il ne soit ni blessé, ni capturé, et qu'il revienne sain et sauf : c'est là tout ce qu'elle désire.[p.150] Elle ordonne ensuite à des serviteurs de désarmer le chevalier, ce à quoi ils s'empressent. Mais avant qu'ils aient eu le temps de lui retirer son haubert, il mourut entre leurs mains. Cette mort la laissa partagée entre joie et chagrin : joie, parce qu'il lui avait fait beaucoup de mal ; chagrin, parce que c'était un de ses proches parents.

9 Les assiégeants ignoraient sa mort, mais montraient autant de consternation de le savoir prisonnier que s'ils avaient eu son cadavre sous les yeux. Hors de lui, Gallidès réclame ses armes, décidé qu'il est à en découdre avec le chevalier de la butte, mais son entourage ne le laisse pas faire :"Pas vous, seigneur ! Beaucoup d'autres se sont proposés. Ne soyez pas accablé à l'idée que votre neveu est retenu prisonnier : s'il plaît à Dieu, il sera vengé avant le soir de celui qui l'a vaincu. Ce n'est pas la première fois qu'un chevalier de rien a la victoire sur un brave : pure malchance, voilà tout ! Mais, dans ces cas-là, justice est rapidement faite."

10 Ils sont dix à s'armer et à se concerter pour savoir qui sera le premier à se rendre sur la butte. Celui qui est désigné se dirige vers Bohort qui attendait sous le pin. Sans échanger un mot, ils lâchent la bride à leurs chevaux. Le chevalier a sa lance brisée sous le choc, alors que Bohort le frappe assez violemment pour lui faire vider les arçons : le chevalier tombe à la renverse, sans se faire autrement mal. Les assiégeants, aussi bien que les assiégés qui se tenaient sur les remparts déclarent qu'il y a là un bel et bon jouteur, qui sait s'y prendre comme il faut. Quant à la demoiselle,[p.151] elle était montée en haut du donjon pour voir comment son invité se comportait ; sa sœur était avec elle et ne tarissait pas d'éloges sur lui.

11 Cependant, Bohort était descendu de cheval et l'avait attaché au pin contre lequel il avait aussi appuyé sa lance, encore intacte. Puis, il met l'épée au clair et, se couvrant de son écu, se rue sur le chevalier et l'attaque avec une fougue qui laisse celui-ci pantois : tout ce qu'il peut faire, c'est se défendre de son mieux, et encore pour peu de temps, car le sang ne tarde pas à ruisseler sur son corps de multiples blessures dues au tranchant de l'épée. Incapable de supporter davantage les assauts de son adversaire, il est réduit à les esquiver tant et si bien qu'un faux mouvement le fait tomber en arrière de tout son long.

12 Aussitôt, Bohort saute sur lui et lui arrache son heaume de la tête ; le chevalier, qui se voit en danger de mort, implore sa grâce."N'y compte pas, sauf si tu vas te rendre à la maîtresse du lieu. – A Dieu ne plaise que j'y mette jamais les pieds ! J'aime mieux mourir de votre main : vous ne sauriez m'infliger pire supplice que celui qu'on m'y réserverait. – Qu'en savez-vous ? – Ils n'auraient pas plus pitié de moi que de ceux qui y ont été envoyés hier : ils les ont fait entrer dans la baliste et les ont catapultés au milieu du camp. Si le mot veut dire quelque chose pour vous, vous devez être accablé de honte, car l'amitié qu'on vous y porte ne les a pas protégés d'une mort aussi épouvantable. – Comment ? Ils ont été tués de cette façon ? – Oui, Dieu m'en soit témoin. – Sur ma foi, je le regrette, mais ce qui est fait est fait : il faut bien que je m'en accommode. J'exige, malgré tout, que tu ailles t'y rendre ;[p.152] si tu refuses, je devrai te tuer."

13 Contraint et forcé, le chevalier accepte, puisque telle est la volonté de son vainqueur :"Mais sachez, seigneur, que si j'y perds la vie, c'est l'honneur que vous, vous y perdrez. – Tu peux aller tranquille : je ne pense pas que tu aies rien à craindre ; mais si tu es mis à mort, je m'engage à tout faire pour te venger. Avant de partir, dis-moi ton nom. – Je m'appelle Pétrone."Et sans un mot de plus, il s'en va se rendre à la demoiselle qui le fait enfermer en prison.

14 Sa défaite consterne les assiégeants."Sur ma foi, dit Gallidès, il faut vous prêter main-forte autrement que vous ne l'avez fait jusqu'ici, sans lui laisser le temps de bien se reposer entre deux assauts ; sinon, il pourra nous causer beaucoup de tort. – Que nous conseillez-vous de faire, seigneur ? – La chose suivante : vous partirez à dix et vous vous rendrez ensemble au pied de la butte d'où vous irez l'affronter l'un après l'autre. Dès qu'il aura abattu l'un de vous, un autre le relaiera ; s'il vient à bout des deux premiers, le troisième se présentera sans attendre. En s'y prenant ainsi, il sera plus facile de l'emporter sur lui. Mais je vous interdis de vous mettre à deux ou trois pour l'attaquer : étant donné que lui est seul, nous serions perdus d'honneur dans toutes les cours."

15 Les chevaliers font exactement ce qu'il a dit : dix d'entre eux partent, armés de pied en cap, mais neuf s'arrêtent en bas de la butte, tandis que le dixième la gravit pour affronter Bohort. Ils se chargent l'un l'autre, et c'est un violent échange de coups. Bohort se maintient en selle, alors que le chevalier tombe par terre de tout son long,[p.153] et il lui fait passer son cheval sur le corps jusqu'à ce que le vaincu accepte d'aller se constituer prisonnier auprès de la demoiselle.

En voilà trois d'abattus, toujours avec la même lance ; mais un quatrième se présente, très bien bâti et tout l'air d'un combattant coriace.

16 Lance en main, Bohort lâche la bride à son cheval. Au premier coup, les deux hampes se cassent et volent en éclats. Les cavaliers se heurtent, écu contre écu, corps contre corps ; vigoureux comme ils sont, ils mettent à mal leur équipement et eux-mêmes se ressentent, l'un comme l'autre, du choc. Mais Bohort reste solidement campé en selle, alors que l'autre est brutalement désarçonné et se brise la nuque dans sa chute, sous le poids réuni de ses armes et de sa monture qui s'effondre sur lui. Bohort revient, met pied à terre (il ne voulait pas profiter de l'avantage que lui donnait sa monture), tire l'épée et s'élance sur son adversaire ; mais, le voyant mort, il se remonte à cheval et rengaine son épée ; le temps qu'il prenne une des lances appuyées contre le tronc du pin, un de ceux qui étaient restés en bas de la butte arrive.

17 Bohort jette son destrier contre lui : un seul coup suffit pour faire tomber le cavalier à la renverse, en même temps que le cheval qui s'écroule sur lui. Il met pied à terre, tire son épée, se rue sur le chevalier qui se relevait déjà et lui assène en plein heaume un coup assez violent pour le mettre à genoux, mains au sol, si assommé qu'il ne sait plus s'il fait jour ou nuit. L'agrippant par le heaume, il tire si fort que toutes les attaches se rompent ; il le lui arrache aussitôt de la tête et le jette le plus loin qu'il peut."Vous êtes un homme mort, si vous ne vous rendez pas", lui crie-t-il, en le frappant au crâne [p.154] avec le pommeau de son épée.

18 Quand le blessé se voit pareillement malmené et menacé d'être achevé, craignant pour sa vie, il implore sa grâce, suppliant son vainqueur de ne pas le tuer, puisqu'il est prêt à se soumettre à sa volonté. Bohort lui fait promettre d'aller se rendre à la demoiselle, ce à quoi il s'engage, contraint et forcé. Il s'en va donc, à pied, parce que son cheval s'était enfui vers le camp, et il pénètre à l'intérieur de l'enceinte où il se constitue prisonnier.

19 Un sixième chevalier se dépêche aussitôt d'arriver. Bohort, qui l'a vu approcher, se remet en selle, prend une des lances et pique des deux dans sa direction. L'autre, qui arrivait au galop brise sa lance sur son écu, tandis que le coup de Bohort l'atteint un peu plus haut qu'il ne visait, juste sous le menton : le fer traverse le haubert et s'enfonce en plein dans la gorge qu'il tranche comme l'aurait fait un rasoir. Le cavalier ne peut résister au coup qui, il le sent, est mortel : il s'effondre sur sa selle et tombe à terre, du haut de son cheval.

20 Toujours lance au poing, Bohort poursuit sur son élan, puis descend de sa monture et veut se précipiter sur le blessé qu'il ne croit pas mort, alors qu'il l'est bel et bien. Quand il s'en aperçoit, il en est au regret parce qu'il aurait préféré ne tuer personne.

[p.155] Jusque là, sa prouesse lui a permis de vaincre six des chevaliers de Gallidès sans s'être vu infliger de blessure dont il se ressente. Le septième à attendre en bas de la butte se présente alors : un coup de lance, où Bohort met toute sa force, fend son écu et transperce son haubert : le fer s'enfonce dans son épaule gauche et se brise dans la chute du cavalier qui garde en pleine chair, avec la pointe, un morceau de la hampe.

21 C'est alors que survient une demoiselle montée sur un palefroi magnifique, mais passablement en sueur parce qu'elle lui avait fait forcer l'allure. Elle-même portait une robe taillée dans un luxueux tissu de soie et elle avait si bien tiré son voile et sa guimpe devant son visage qu'on ne voyait que ses yeux. Elle se dirige droit vers Bohort et, quand elle le voit, l'épée au clair et prêt à se jeter sur le chevalier, elle se hâte d'intervenir :"Arrêtez, seigneur, ne le tuez pas ! – Pourquoi cela, demoiselle ? – Parce que je l'ai pris sous ma sauvegarde et que je me porte garante pour lui. – Avec cette garantie là, demoiselle, je me mettrais trop en tort si je portais la main sur lui. Cependant, avant que je le déclare quitte, il devra s'engager à ne plus jamais faire de mal à la maîtresse de cette cité. – Je suis d'accord pour que vous en receviez le serment."

22 Après en avoir donné sa parole, le chevalier fait demi-tour, le fer toujours fiché dans l'épaule, après avoir beaucoup remercié la demoiselle de l'avoir si bien protégé, tandis qu'elle le recommande tendrement à Dieu.

Restée seule avec Bohort, elle va se mettre à l'ombre du pin pour être à l'abri de la chaleur qui était accablante, mais elle continue de garder le visage couvert, l'empêchant de la reconnaître.

Dans la cité, les deux sœurs sont à la fête à cause des exploits de leur champion ;[p.156] et tous ceux qui se tiennent sur les remparts proclament que sa prouesse devrait dissuader quiconque de porter les armes.

23 Il s'évertue si bien à la lance et à l'épée qu'il vient à bout des cinq derniers et les force à reconnaître leur défaite ; il en envoya quatre à Honguefort, mais retint le cinquième avec lui :"Je vous déclare quitte, chevalier, à la seule condition que vous me rendiez un service - et qui ne vous coûtera guère. – Lequel ? – Vous irez trouver votre seigneur de ma part et vous lui direz que, si je suis venu là, c'est uniquement pour me mesurer avec lui. Qu'il sache bien que je n'ai pas conçu une plus haute idée de sa vaillance parce qu'il m'a dépêché autant de ses chevaliers. S'il était hardi et valeureux, comme il en a la réputation, il se serait présenté en personne et alors, s'il m'avait battu en combat singulier, on y aurait vu l'acte d'un preux. Dites-lui bien tout cela."

24 Le chevalier promet de le faire et descend du haut de la butte dans le camp. Il était dans un tel état que le sang ruisselait de sa tête et de son épaule, et coulait jusqu'à terre si abondamment qu'on le suivait à la trace ; son heaume ne pouvait plus lui servir à grand chose : on aurait passé la main par plusieurs des trous qui l'avaient défoncé ; et son écu avait si bien été entaillé, du haut en bas, qu'il n'en restait à peu près rien.

25 C'est dans ce piteux état qu'il se présente devant son seigneur ; après l'avoir salué, il répète les paroles du chevalier de la butte :"Il vous fait dire [p.157] qu'il est venu là uniquement pour se mesurer à vous et qu'il ne comprend pas que vous n'ayez pas encore vengé vos douze chevaliers qu'il a tués ou faits prisonniers. Si votre réputation était justifiée - ce sont là ses mots -, vous n'auriez pas tant tardé, fût-ce au prix de votre terre. – Que Dieu m'aide, il a raison, et je n'ai que trop attendu. Mais c'est fini : j'y vais."Il ordonne alors qu'on lui apporte ses armes, ce qui est fait ; et on l'aide à revêtir un superbe équipement, qui n'a pas son pareil.

26 On lui fait endosser un haubert tout neuf, léger, mais résistant grâce à son double maillage, on le coiffe d'un heaume étincelant, dont le clair et dur acier lui emboîte bien la tête et on lui ceint au côté une épée dont la lame, soigneusement affûtée, reluit ; et le cheval qu'on lui amène a toutes les qualités d'un bon destrier. L'agilité et la force de Gallidès lui permettent de se mettre en selle d'un bond. Une fois équipé au mieux, il prend son écu et sa lance et sort du camp tout seul, laissant ses hommes plongés dans la douleur et l'inquiétude, car ils craignaient tous pour sa vie. Lui, cependant, chevauche jusqu'à la butte.

27 A sa contenance, Bohort reconnut un chevalier plein d'orgueil et la richesse de ses armes le lui désigna comme le seigneur des assiégeants. Ecu passé au cou, lance au poing, il lance son cheval sur lui qui, en retour, se dépêche d'en faire autant.[p.158] Sous la violence des coups que les deux preux se portent, leurs écus ne résistent pas et se cassent. La lance de Gallidès atteint l'écu de Bohort au dessus de la bosse, traverse le haubert, et sa pointe aiguisée s'enfonce dans la chair ; si la hampe ne s'était brisée, ç'aurait été une très grave blessure.

28 Bohort qui se sent touché, ne ménage pas son adversaire : de toutes ses forces, il assène son coup en dessous de la bosse de l'écu qui se fend ; les mailles du haubert se rompent et le fer s'enfonce dans le flanc de Gallidès qu'il traverse de part en part, cependant que la hampe se casse. Après le bois des lances - elles n'ont pu résister à la force brutale de ceux qui les manient -, c'est le choc des corps et des têtes : les deux combattants en voient trente-six chandelles. Gallidès est si mal en point qu'il ne peut garder son assiette et qu'il s'effondre à terre, où le cheval de Bohort le heurte des quatre sabots, butant contre lui si violemment que son cavalier, projeté hors des arçons, tombe à son tour à la renverse.

29 Mais il se remet vite debout et dégaine son épée pour se ruer sur ce chevalier qui lui a porté le coup le mieux ajusté qu'à son avis il ait jamais reçu. Bien que la tête lui tourne encore, Gallidès s'est déjà relevé et, dès qu'il voit Bohort s'approcher, il se hâte de mettre l'épée au clair et de se précipiter vers lui, bouillant de colère et ne pensant qu'à se venger d'avoir été blessé. Il brandit son arme et, avec toute son énergie, il l'abat sur le heaume de son adversaire : si dur et résistant qu'il soit, la violence du coup est telle que la lame s'y enfonce de deux doigts. Celui que Bohort lui paie en retour [p.159] fait jaillir des étincelles de son heaume et le laisse comme assommé.

30 Après quoi, ils se mettent en pièces, écus, heaumes et hauberts, et se blessent au sang, du fil de leurs épées. Avant la fin du premier assaut, ni l'un, ni l'autre n'est indemne.

L'après-midi s'avançait, mais la bataille était toujours aussi brutale et acharnée. A ce moment-là, les deux champions avaient eu tout le temps de se trouver à la peine, à bout de fatigue et de douleur, à cause de la perte de sang et de la chaleur étouffante qui augmentait encore leur épuisement. Ils continuaient cependant d'échanger des coups d'épée, faisant appel à leurs dernières ressources. Mais l'avantage revenait à Bohort qui avait nettement pris le dessus.

31 C'est alors que la demoiselle qui se tenait sous le pin vint s'adresser à lui :"Chevalier, sur la foi que vous devez à Lancelot et à votre dame du Lac, accordez-moi un don. – Je n'ai rien à vous refuser, demoiselle, s'il s'agit de quelque chose qui soit en mon pouvoir. – En ce cas, donnez-moi votre épée. – J'en aurais encore bien besoin, Dieu m'en soit témoin, mais pour l'amour de ma dame et de mon seigneur Lancelot, elle est à vous, malgré tout."Il la lui remet et, s'en saisissant, elle déclare :"On ne peut s'y tromper : bon sang ne saurait mentir !"

32 La situation réjouit fort Gallidès. Persuadé de pouvoir l'emporter, il se jette avec fougue sur Bohort qui se protège adroitement de son écu, le laissant se fatiguer à s'escrimer sur lui, et saisit la première occasion pour s'élancer : d'un coup d'écu au visage, il écrase son nasal [p.160] et lui fait gicler le sang par le nez et la bouche. Assommé sous le choc, Gallidès touche terre des genoux et des mains, lâchant son épée dont Bohort s'empare : il avait grand besoin d'en récupérer une ! L'autre ne tarde pas à se relever, mais, alors qu'il pense ramasser son arme, tombée devant lui, il ne la trouve plus. Et quand il la voit entre les mains de son adversaire, il recule d'un bond, accablé et furieux, se protégeant contre les coups qu'il s'efforce d'anticiper.

33 Bohort le serre de près, sans lui laisser de répit, faisant voler à terre de gros morceaux arrachés à son écu, cabossant son heaume qu'il met en pièces, brisant le maillage de son haubert aux épaules et aux bras. Bientôt, Gallidès n'a plus la force de se tenir debout, tant il perd son sang à flots. Bohort l'a déjà mis genoux à terre à trois ou quatre reprises, mais il réussit chaque fois à éviter l'épée qui fait toute sa crainte ; alors, d'un coup particulièrement violent, il fait sauter toutes les attaches de son heaume et le lui fait voler de la tête au milieu du champ. Assommé sous le choc, en même temps qu'accablé par le découragement et la peur, Gallidès tombe par terre à la renverse.

34 Bohort lui saute dessus, rabat sa ventaille et menace de lui couper la tête s'il ne s'avoue pas vaincu et n'accepte pas de céder à toutes ses exigences. Conscient de sa défaite, son adversaire s'y dit prêt."Je veux ta parole d'honneur que tu rendras à ta nièce toutes les terres que tu lui as prises et que, ta vie durant, tu ne lui feras plus la guerre, mais qu'au contraire tu seras son allié contre tous ceux qui voudront lui causer du tort."Gallidès la lui donne.

35 [p.161] "Je veux aussi que tu ailles te constituer prisonnier auprès d'elle, de par moi : tu lui diras que j'ai à me plaindre d'elle : je lui avais adressé ton sénéchal pour qu'il soit son prisonnier, et je m'étais porté garant qu'il serait bien traité. Comme elle l'a fait mettre à mort, tout le monde est fondé à m'accuser de déloyauté. J'aurais mieux aimé perdre ma virilité plutôt que de l'avoir exposé à pareil sort. Répète-lui tout cela."Il promet de s'acquitter au mieux du message, enfourche son cheval, non sans difficulté, et se dirige vers la cité.

36 Bohort rejoint la jeune fille à qui il avait remis son épée :"Soyez la très bien venue, vous qui nous connaissez tous les trois, ma dame du Lac, mon seigneur Lancelot et moi."Sans attendre plus longtemps, elle se découvre le visage ; la reconnaissant pour celle qui les avait enlevés de Gaunes, lui et son frère Lionel,[p.162] il lui ouvre les bras, tout à la joie de la revoir : bienvenue à elle, répète-t-il, plus qu'à toutes celles qu'il a rencontrées depuis qu'il a quitté sa dame !"Mais, questionne-t-il, qu'est-ce qui vous a amenée jusqu'ici ? – C'est ma dame qui m'a envoyée à vous : elle vous fait savoir que vous devez être, dimanche en huit, à la lisière de la forêt de Roevent, du côté de Lanvenic, et cela à midi. Vous verrez ce qui vous y attend. Et ne manquez sous aucun prétexte de vous y trouver à l'heure dite."

37 Il promet d'y aller sans faute, sauf à être, d'ici-là, mort ou prisonnier,..."encore que la prison ne serait même pas un obstacle suffisant, puisque telle est la volonté de ma dame. – Savez-vous pourquoi je vous ai réclamé cette épée au moment même où je vous voyais en avoir le plus besoin ? interroge-t-elle. – Non. – Je n'imaginais pas que, dans votre situation, vous puissiez me la remettre, fût-ce en échange de la Bretagne tout entière ! Mais comme je n'aurais pas pu trouver meilleure occasion de vous mettre à l'épreuve et de voir ce que vous étiez prêt à faire pour ma dame, j'ai profité de votre détresse. Maintenant, je sais qu'elle n'a pas perdu son temps avec vous. Quelle joie elle aura quand je lui raconterai que vous m'avez donné, par amour pour elle et alors que vous étiez en danger de mort, cela même qui devait vous en protéger. Et vous ne saviez même pas qui j'étais."Lui se contente de rire.

38 [p.163] Elle amène à Bohort son cheval qu'il enfourche malgré son épuisement ; en bas de la butte, il prend la direction opposée à celle de la cité, droit vers la forêt dite"de Lonvego"qui commençait à moins d'une lieue anglaise et presse l'allure car, dit-il à la demoiselle, il souhaite s'éloigner le plus possible de Honguefort. Quand ils se sont enfoncés dans le bois, ils tombent sur deux tentes superbes qu'on avait dressées au bord d'un ruisseau qui prenait là sa source ; à l'entrée de l'une d'elles, un chevalier se faisait désarmer par un nain et par une demoiselle.

39 Bohort s'avance vers lui, le salue ; et l'autre répond très poliment."Cher seigneur, demande la compagne de Bohort, accepteriez-vous de donner l'hospitalité pour la nuit à ce chevalier qui est recru de fatigue ? – Jamais un chevalier ne m'a présenté pareille requête que je ne l'aie honorée de mon mieux. Qu'il soit le bienvenu ! Il a trouvé, avec moi, un hôte de bonne volonté."A cette invite, Bohort met pied à terre. Aussitôt, trois écuyers sortent de l'autre tente pour le désarmer ; il était dans un état pitoyable, tout en sang sous son haubert - ce qu'ils rapportent à leur seigneur, lequel va lui-même examiner d'où ce sang peut venir et détecte, en plus de la plaie au côté, d'autres blessures qui avaient beaucoup saigné, elles aussi ; il les enduisit d'une pommade très efficace (il était expert en la matière) et dit à son invité de ne pas s'inquiéter : il n'était pas assez atteint pour ne pas pouvoir reprendre la route.

40 Bohort fut donc traité au mieux. Après le repas du soir, son hôte lui demanda où il allait :"Au pays de Gorre ;[p.164] je suis à la recherche d'un chevalier que je voudrais avoir déjà trouvé ! – Qui est-ce ? – Monseigneur Lancelot du Lac. – Et pourquoi êtes-vous en quête de lui ? Etes-vous son ami ou son ennemi ? Si vous avez l'intention de lui faire du mal, je souhaiterais que vous l'ayiez déjà rejoint, car il aurait vite fait de se venger ! Et si vous n'avez que de bonnes intentions à son égard, alors vous n'en êtes que plus le bienvenu ici ; par amitié pour lui, je ferai tout ce qui dépendra de moi afin de vous être agréable. C'est vraiment le plus valeureux de tous les chevaliers et pour lui, je serais prêt à tout faire.

41 – Si je suis parti à sa quête, c'est qu'il est mon seigneur. – Est-il de vos parents ? – Oui, c'est mon cousin germain. – Par Dieu, disposez donc de moi à votre gré : pour l'amour de lui, je me mets à votre service, afin de vous assister au mieux. Mais, je vous en prie, dites-moi votre nom. – Je suis Bohort le Déshérité. Vous m'avez demandé mon nom et moi, j'aurais assurément garde d'oublier le vôtre, si vous voulez bien me le dire. – C'est Maradot le Brun", répond-il.

42 Son hôte fut, en effet, aux petits soins pour Bohort pendant toute la soirée. Au moment d'aller se coucher, il fit dresser, un lit à son seul usage, au milieu de la tente, et un autre pour la demoiselle, où ils dormirent jusqu'au lever du jour.

Mais le conte cesse un moment de parler de la tente et de ceux qui y reposent ; il revient à Gallidès, au moment où il a quitté la butte, après avoir été vaincu par Bohort.

XLVI

Aventures de Bohort
(défense de la demoiselle de Honguefort, suite)

1 [p.165] Quand les gens de Honguefort eurent bien compris que la bataille s'était terminée par la défaite de Gallidès et qu'il venait se constituer prisonnier, inutile de demander s'ils en furent contents. Toutes les cloches de toutes les églises se mirent à carillonner ; dames et demoiselles commencèrent de danser rondes et farandoles, et l'aînée des sœurs fit pavoiser la ville sur tout le chemin de celui qui avait mis fin à la guerre : elle pria tous les siens de lui faire fête en donnant libre cours à leur joie. Les habitants rentrèrent immédiatement chez eux le temps de revêtir leurs plus beaux atours. C'était à qui montrerait le mieux son plaisir"à ce preux qui nous a délivrés de nos ennemis", disaient-ils.

2 Alors qu'on se préparait à faire la fête, Gallidès pénétra à l'intérieur de l'enceinte, le corps tout couvert du sang qu'il continuait de perdre. Il ne mit pied à terre qu'arrivé en dessous de la grand-salle et on s'empressa pour lui tenir l'étrier. Il monta l'escalier, non sans peine, alla s'agenouiller devant sa nièce et lui remit son épée, disant qu'il venait se constituer son prisonnier, de par celui qui avait déjà vaincu les autres."Ma chère nièce, ajouta-t-il, quoi que j'aie pu faire pour susciter votre courroux, je vous restitue toute la terre que je vous ai prise de force et je jure de ne plus vous faire la guerre, ma vie durant. Désormais, je serai, au contraire, votre allié contre ceux qui voudraient vous faire du tort."

3 Au comble de la joie, elle le relève et lui accorde son pardon : il n'est plus question entre eux, dit-elle, de colère, ni de ressentiment. Elle fait sortir son fils de la geôle où il était enfermé et le lui rend, quitte et libre de toute astreinte.[p.166] Après quoi, elle se retire dans une de ses chambres où elle revêt ses plus beaux atours et elle invite sa sœur et les autres demoiselles à se parer, chacune de son côté, aussi somptueusement qu'elles le pourraient.

4 Voyant leurs préparatifs, Gallidès appelle sa nièce pour lui demander si elle attend la venue du chevalier."Bien sûr qu'il viendra, seigneur. Plaise à Dieu... et à lui qu'il en soit ainsi. – N'y comptez pas : il n'en a nullement l'intention. Il m'a, au contraire, chargée de vous dire qu'il vous en veut amèrement, parce que, quand il a envoyé mon sénéchal se constituer votre prisonnier, il lui avait donné l'assurance qu'il aurait la vie sauve ; comme vous avez fait mettre cet homme à mort, vous l'avez fait manquer de parole et se conduire de façon déloyale. Il m'a dit qu'il aurait préféré perdre sa virilité plutôt que de vous l'avoir adressé."

5 En apprenant ce qu'il en est, la demoiselle fond en larmes :"Malheur à moi ! J'ai perdu, par ma folie, le plus valeureux des chevaliers, celui qui m'a fait recouvrer tous les biens et les terres dont j'avais été dépouillée. Et moi, je n'ai fait que l'irriter et lui causer du tort ! Mais je vais expier la vilenie que j'ai commise : en punition, je changerai de gîte chaque nuit tant que je ne l'aurai pas retrouvé, mort ou vif ; je ne porterai que de la laine à même la peau et mettrai mes vêtements à l'envers ; je ferai abstinence de viande et de poisson, ne me nourrissant que de pain et de vin ; et tous les chevaux que je monterai auront [p.167] la crinière et la queue rasées, et des licols faits de mauvaise ficelle. C'est dans cet équipage que mes gens et moi nous chevaucherons à sa recherche, jusqu'à ce que je retrouve celui qui s'est montré généreux et compatissant envers moi et qui m'a rendu la dignité que j'avais perdue.

6 Et vous qui me l'avez amené, ma chère sœur, je vous confie la garde de toutes nos terres. Je partirai demain au point du jour et s'il advient que je meure pendant cette quête, soyez-en dame, comme il vous revient de l'être. Si je suis de retour, vous me rendrez la part à laquelle j'ai droit."

7 Les propos de leur dame leur arrachent à tous, même à ceux qui n'ont guère de sens, des larmes de pitié. Alors qu'ils s'apprêtaient à faire la fête, voilà que leur joie est changé en tristesse. Elle ordonne d'harnacher les chevaux et choisit ceux de sa maison dont elle souhaite être accompagnée : quatre chevaliers, sept écuyers et trois demoiselles.

Assiégeants comme assiégés étaient réconciliés et auraient passé la nuit dans la liesse, n'eût été leur dame qui n'arrêtait pas de pleurer.

8 Au matin, elle quitte Honguefort, escortée par sa sœur et son oncle qui ne firent demi-tour que parvenus à la lisière de la forêt où Bohort s'était arrêté. Toute sa suite arborait des vêtements portés à l'envers et les quatorze chevaux se faisaient remarquer avec leurs crinières et leurs queues rasées.

Mais le conte cesse de parler d'eux jusqu'à ce que le sujet implique qu'il y revienne ; pour le moment, il retrouve Bohort chez son hôte, Maradot.

XLVII

Aventures de Bohort (la demoiselle"aux fers";
le chevalier à l'épée dans la main ;
le tournoi du roi Brangoire : Bohort vainqueur)

1 [p.168] Le lendemain matin, Bohort se leva dès l'aube, s'arma, enfourcha son cheval et quitta l'hôte qui l'avait reçu avec tant d'honneur, après qu'ils se furent recommandés à Dieu. La demoiselle du Lac repartit en sa compagnie, montée sur son palefroi, et ils chevauchèrent ensemble jusqu'à une bifurcation."Nos chemins se séparent ici, Bohort, lui dit-elle. Je ne peux pas aller plus loin avec vous. Désormais, nous irons chacun de notre côté. Surtout, veillez à vous trouver là où je vous ai dit, au jour et à l'heure convenus ; et ne vous laissez arrêter par aucun obstacle."Il y sera, elle peut en être sûre, sauf s'il est mort ou enfermé en prison, répond-il."Puisque je m'en vais, je vous recommande à Dieu, demoiselle : qu'Il soit avec vous ! Et saluez ma dame pour moi, dès que vous la verrez."Elle le fera, lui promet-elle.

2 Ils se quittent sur ces derniers mots et Bohort reprend sa chevauchée, tout seul, jusqu'au milieu de la matinée, lorsqu'il rencontre un écuyer monté sur une rosse étique. Après qu'ils se sont salués, Bohort lui demande si la forêt va encore loin."Vous n'en serez pas sorti ce soir, seigneur", se contente-t-il de répondre. Voyant qu'il n'en tirera rien de plus, il se remet en route. Au milieu de l'après-midi, comme il jetait un coup d'œil derrière lui, il voit arriver un autre écuyer – le sien ! – dont le cheval, couvert d'écume, semblait épuisé. Il fait halte pour l'attendre et lui souhaite la bienvenue."Mais, s'enquiert-il, comment as-tu fait pour me suivre ?

3 [p.169] – Ma foi, seigneur, quand j'ai compris que vous n'iriez pas à Honguefort, je suis parti, pensant pouvoir vous rattraper, mais je n'y suis pas arrivé ; j'ai donc fait étape chez un ermite, à la lisière de la forêt, et aujourd'hui, j'ai suivi la grand route où j'ai croisé un écuyer qui m'a donné de vos nouvelles. Depuis, je me suis tant dépêché pour vous rejoindre que mon cheval n'en peut plus de fatigue. Mais qui était cette demoiselle qui est partie hier soir avec vous, quand vous avez quitté la butte ? – C'était une des demoiselles de ma dame du Lac."

4 Tout en parlant, ils continuèrent leur chevauchée jusqu'au soir tombé ; comme la forêt s'étendait sur plus de trente lieues anglaises, ils ne purent pas la traverser de bout en bout en une seule journée. Lorsque la nuit les surprit, ils bifurquèrent en direction d'une vieille maison en bien mauvais état, où Bohort avait pensé qu'il y aurait des gens à qui demander l'hospitalité, mais quand il vit que la masure tombait en ruine, il commença de s'inquiéter ; il n'avait rien mangé de la journée et tout ce qu'on pouvait trouver là à se mettre sous la dent, c'était de l'herbe : il est vrai qu'il en aurait eu en abondance s'il avait pu s'en nourrir ! Malgré tout, il met pied à terre : au moins, pense-t-il, il se reposera et cela vaudra mieux que de continuer à chevaucher toute la nuit. L'écuyer enlève leurs mors aux chevaux pour les laisser paître, cependant que Bohort se débarrasse de son écu et de son heaume, rabat sa ventaille et entame la conversation, seul moyen à sa disposition pour se distraire de la faim qu'il éprouve.

5 Ils en restèrent au même point jusqu'au moment où le chevalier fit remarquer que"par Dieu, ce serait bien agréable de manger,[p.170] si on avait de quoi. – Si vous en êtes d'accord, seigneur, je peux prendre mon cheval et aller voir si je trouve une cabane ou une tente où il y aurait âme qui vive, car j'ai encore plus faim que vous. – Entendu, mais ne t'attarde pas."Le jeune homme enfourche sa monture et s'enfonce dans le bois, mais il est vite de retour.

6"Qu'as-tu trouvé ? – J'ai vu, par là, deux tentes avec de la lumière à l'intérieur : il doit y avoir du monde. Allons-y, si vous voulez. – Volontiers, dès que tu auras sellé mon cheval."Cependant qu'il s'exécute, Bohort lace son heaume, prend son écu et sa lance, puis se met en selle et s'engage dans la direction d'où l'écuyer était revenu. Très vite, il distingue les deux tentes, grâce à la lumière qui passe au travers. Une fois arrivé, il met pied à terre, confie écu et lance à son écuyer et pénètre à l'intérieur d'une des tentes : il y avait là deux chevaliers avec leurs écuyers et trois demoiselles qui s'apprêtaient à se coucher : les lits étaient déjà faits.

7 Bohort leur adresse un salut qu'on lui rend très poliment."Pourriez-vous accorder l'hospitalité pour la nuit à un chevalier errant qui a chevauché toute la journée dans cette forêt sans trouver la moindre maison - pas même une chaumière ! - où faire étape ? – Etes-vous seul ? – Mon écuyer est avec moi.[p.171] – Alors, il y a assez de place, dit l'un des chevaliers. Entrez donc !"Bohort appelle son écuyer ; on s'empresse de venir le désarmer et les demoiselles leur font apporter, à tous les deux, de quoi se restaurer.

8 Pendant le repas, Bohort perçoit, venant de l'autre tente, les gémissements d'une voix de femme. Il attend d'avoir fini de manger pour interroger ses hôtes :"C'est une demoiselle, répond l'une des jeunes filles qui est bien mal en point. – Miséricorde divine, que peut-elle avoir pour se plaindre ainsi ? – Plus de souffrance et d'angoisse que toutes ses semblables ; et pourtant, elle est fille de roi et de reine. – Par Dieu, qu'est-ce qui la fait autant souffrir ? J'aimerais le savoir, si rien ne s'y oppose. – Vous pouvez même la voir : il n'y a pas de raison d'en empêcher un chevalier qui le souhaite."

9 Elle demande donc à deux écuyers de prendre des torches et d'éclairer Bohort jusqu'à l'autre tente où la demoiselle était allongée sur un lit somptueux. On voyait qu'elle allait très mal : maigre, pâle, le visage marqué par la souffrance."Ma dame, annonce la jeune fille qui avait conduit Bohort, il y a là un chevalier qui demande à vous voir : il a trop pitié de vous pour s'en dispenser.[p.172] – Qu'il soit le bienvenu !"fait-elle. Et se tournant vers eux :"Qui êtes-vous, seigneur ? – Un étranger à qui vos plaintes inspirent beaucoup de compassion. – Elles n'ont rien de mystérieux : je souffre toutes les douleurs que femme ait jamais endurées. – D'où proviennent-elles, demoiselle ? – Je vais vous le montrer."

10 En disant cela, elle écarte un tissu de soie qui lui couvrait le corps et dévoile son buste. Le regard de Bohort s'arrête sur un bandeau de fer qui lui enserrait si étroitement la poitrine que la peau était entamée à plusieurs endroits et que ses seins étaient couverts de sang. Un autre, au niveau du nombril, la ligotait peut-être d'encore plus près."Cela explique-t-il assez mes plaintes, seigneur ? Sachez encore que, sous ces bandeaux, ma chair est toute gangrenée. – C'est trop de souffrance, demoiselle, et ce le serait même pour l'homme le plus endurant. Maudits soient les bourreaux qui vous ont infligé pareil supplice ! Je vous en prie, dites-moi qui vous a fait cela et pourquoi.

11 – Je ne demande pas mieux. Il y a juste un an, le roi Valadon, le frère de celui de Norgales, est venu assiéger mon père, le roi Agrippa, à la Roche-Mabon, sous prétexte qu'il lui avait tué un de ses frères. Il cerna si bien la place que nous ne pouvions plus nous ravitailler : au bout de trois jours, nous commençâmes de souffrir de la faim. Or, à ce moment, la canicule avait tari toutes les sources du pays [p.173] sauf une à laquelle nos assiégeants venaient puiser ; qu'elle vînt à leur manquer, ils étaient condamnés à mourir ou à lever le camp.

12 Lorsque j'appris ce qu'il en était, je réfléchis que, si je pouvais leur en interdire la jouissance, ils n'auraient en effet pas d'autre choix. Je sortis donc de la place, à la nuit, toute seule, pour ne pas être surprise, et j'allai jusqu'à la source, ayant dans l'idée un stratagème dont on parlera longtemps encore et loin d'ici : si j'empoisonnais cette source, je ferais périr tous nos ennemis. Et c'est ce que je fis : j'y versai un plein flacon du plus violent poison que j'avais pu me procurer, si bien que tous ceux qui burent de son eau en moururent : en trois jours, plus de cinq cents hommes y laissèrent la vie si bien que le roi leva le siège et rentra dans son pays...

13 ...ce qui fut une grande joie pour nous. J'expliquai alors à mon père comment c'était moi qui les avais fait partir en empoisonnant la source. Cela se sut et on le rapporta à Valadon. Quand il l'apprit, il en devint comme enragé et affirma qu'il n'aurait de cesse de s'être vengé ; mais il ne fit part de son intention qu'à ses intimes : personne d'autre n'était au courant. Quelque temps après, alors que je passais sur ses terres, je fus épiée, faite prisonnière et on m'amena devant lui. A ma vue, il déclara [p.174] que me tuer ne constituerait pas un châtiment suffisant, car ce serait trop rapide : 'Je ferai en sorte qu'elle vive, mais chaque instant de sa vie sera un supplice'.

14 Et c'est alors qu'il m'a fait ligoter aussi étroitement que vous le voyez. Ma douleur fut d'abord si vive que j'aurais préféré être morte et je lui demandai, devant tous les siens, s'il s'estimait suffisamment vengé de moi. 'Non, me répondit-il, c'est un supplice qui n'est pas encore à la hauteur de votre crime. – Par Dieu, répliqué-je, il serait au contraire trop cruel s'il devait être sans fin, mais il n'en sera rien, car je rencontrerai bien un chevalier qui aura le courage de m'enlever ces fers malgré vous. Toutefois, comme je tiens à ce que vous sachiez que vous y perdrez en même temps la vie, je vous donne ma parole d'honneur que je garderai ces liens tant que je n'aurai pas trouvé celui qui, avant de me libérer, me promettra sur les reliques, qu'il me fera justice de vous.'

15 Humilié par ces propos, il me demanda à quoi il reconnaîtrait ce chevalier. 'Que Dieu m'en soit témoin, à ce qu'il arborera pendant un an et un jour, le même écu que votre frère, celui dont vous prétendez que mon père l'a tué !' Il m'a rétorqué qu'il se battrait aussitôt contre celui dont il apprendrait qu'il m'avait libérée ; il en a prêté le serment sur les reliques et quinze chevaliers de sa cour en ont fait autant. Je me suis alors en allée, dans l'idée de me rendre auprès du roi Arthur pour savoir si je pouvais trouver là quelqu'un qui ait le courage de m'enlever ces attaches. Il y a deux mois que je suis en route, ne faisant que de courtes étapes, et c'est ainsi que je suis arrivée ici. Voilà pourquoi et comment j'ai été mise aux fers.

16 – Mais dites-moi, demoiselle, si vous rencontriez un chevalier qui veuille vous libérer, vous lui permettriez de le faire ?[p.175] – Oh oui, à condition qu'il jure de me venger, à la première occasion, de Valadon et de tous ceux qui déclareraient se réjouir de mon sort. – Ma foi, je suis prêt à tout cela, si vous le voulez. – Eh bien, donnez-m'en votre parole d'honneur."Il s'exécute aussitôt."Il faut donc que, pendant un an et un jour, vous ne portiez pas d'autre écu que celui-là - elle le lui montre - ; quand il sera hors d'usage, faites-vous fabriquer le même. Maintenant, termine-t-elle après qu'il a donné son accord, vous pouvez me détacher, si vous le voulez bien."

17 Bohort brise aussitôt les deux bandeaux à la force de ses mains, ce dont elle lui exprime sa gratitude,"et que Dieu vous assiste !"ajoute-t-elle. Puis elle fait enduire ses plaies d'une pommade si efficace qu'elle déclare se sentir déjà guérie. Elle lui demande aussi s'il avait mangé et comme il affirme que oui, elle ordonne qu'on dresse à son usage un lit assez beau pour lui faire honneur, ce qui est fait sans attendre ; il y dormit, avec toutes ses aises, jusqu'au lendemain matin.

18 Quand il se leva, à l'aube, son écuyer lui avait déjà préparé ses armes."Seigneur, lui déclara la demoiselle, vous m'avez délivrée de la vie de douleur que je menais, et vous l'avez fait par pure générosité. S'il vous plaît, dites-moi votre nom, pour que je puisse l'apprendre à mon père quand il me le demandera."Il lui répond qu'il s'appelle Bohort le Déshérité et qu'il est cousin de Lancelot du Lac. Sur ce, il s'en va, après avoir échangé son écu [p.176] contre celui qu'elle lui avait indiqué et il chevauche en compagnie de son écuyer jusqu'à la lisière de la forêt qu'ils atteignent pendant la matinée.

19 Leur chemin y croise celui d'un autre écuyer qui arrivait au trot. Parvenu à la hauteur de Bohort, le jeune homme lui adresse un salut que celui-ci s'empresse de lui rendre."Appartenez-vous à la maison du roi Arthur ? s'enquiert-il. – Oui, mon ami. Que veux-tu ? – Que vous alliez, demain à la Marche. Le roi Brangoire y fêtera l'octave de son couronnement et il fait dire à tous les chevaliers en quête de gloire et de renommée de lui faire la courtoisie et l'amitié de s'y retrouver. Il y aura un tournoi dans un lieu qui est fait pour : une vaste et belle prairie. On a convenu des clauses suivantes : celui que les demoiselles du lieu désigneront comme le meilleur chevalier prendra place à la Table des Douze Pairs (comme on la nomme) et il y trônera sur un siège d'or.

20 Puis on élira les douze meilleurs chevaliers après lui, mais ils ne pourront s'attabler et manger qu'après avoir assuré, pour lui, le premier service. Les demoiselles commenceront alors de danser et de faire la farandole autour de la table, et le vainqueur aura le droit de choisir pour lui la plus belle et d'en attribuer une à chacun des douze autres, en formant à son idée les couples les mieux assortis. Ce sera la fin du tournoi. Et comme monseigneur le roi souhaiterait que cet honneur revienne à un compagnon de la Table Ronde, il leur fait dire, par moi et par d'autres messagers, d'être là demain. – A quelle distance en sommes-nous, mon ami ? – Si vous le voulez, vous serez arrivé avant demain midi :[p.177] il n'y a que quatre lieues anglaises et la grand-route que voici vous y mènera tout droit. – En ce cas, tu peux continuer ton chemin : si je n'y suis pas, ce ne sera pas de ma faute."

21 Cependant que le jeune homme s'éloigne, Bohort poursuit son chemin. Vers le milieu de la matinée, il rencontre une demoiselle qui montait un palefroi pommelé. Après qu'ils se sont salués, elle lui demande qui il est."Un chevalier errant, se contente-t-il de répondre. – Ah ! seigneur, faites-vous partie de la maison du roi Arthur, de ces chevaliers qui vont en quête d'aventures dans les terres étrangères ?"C'est là tout ce qu'il cherche en effet, répond-il."Alors, si vous acceptez de me suivre, je vous montrerai la plus mystérieuse que vous ayez jamais vue ; et si vous la menez à bien, vous serez fondé à vous considérer comme le meilleur de tous les chevaliers. – Ce serait folie de ma part que de le penser. Il y en a tant d'émérites ! Oui, vraiment, il faudrait que je sois fou pour prétendre les surpasser tous. Cela dit, je suis prêt à vous suivre pour me conformer au désir que vous en avez exprimé. – Venez donc. – Allez-y, vous pouvez compter sur moi."

22 Passant la première, elle quitte la grand-route pour un sentier qui les mène à une maison-forte entourée de fossés et de murs crénelés, où elle appelle pour se faire ouvrir : après avoir franchi un premier pont-levis, ils mettent pied à terre dans la cour. Cependant, une seconde demoiselle était arrivée,[p.178] elle aussi accompagnée d'un chevalier, en armes comme Bohort, et ils étaient descendus de cheval. Ils se saluent tous les quatre."Suivez-moi, seigneurs, dit la jeune fille qui était arrivée en premier : je vais vous donner à voir cette aventure qui ne peut être menée à bien que par le meilleur chevalier du monde."

23 A sa suite, ils montent un escalier qui débouche dans une salle imposante, et, de là, passent dans une chambre dont les murs étaient tapissés de luxueuses tentures. Sur un lit de parade, un chevalier était allongé, tout habillé : c'était un homme de grande taille, pâle et émacié, et qui avait l'air très mal en point. Dès qu'il vit les deux visiteurs entrer, il les salua, et eux firent de même."Seigneur, dit la demoiselle, montrez leur pourquoi je les ai amenés auprès de vous. – Eh bien, écartez ce tissu qui me couvre les bras."Quand ce fut fait, il leur indiqua des yeux une épée qu'il tenait par la poignée, mais non pas de son plein gré : elle était rivée à sa main dont il ne pouvait plus se servir ; sa pointe lui traversait la paume de l'autre main dont elle dépassait d'un demi-pied.

24"Vous n'avez jamais rien vu de tel, seigneurs. Cette aventure vous permettra de savoir si l'un de vous est le meilleur chevalier du monde, en m'ôtant cette épée que je tiens empoignée et en extrayant la pointe que vous voyez fichée dans la paume de ma main. C'est lui, et lui seul, qui sera mon libérateur. Essayez donc, et que Dieu vous en donne l'honneur !"Le chevalier qui était arrivé en dernier s'avance [p.179] et se dit prêt à tenter l'aventure : il prend l'épée par la garde et la tire de toutes ses forces, jusqu'à secouer celui qui la tient, mais sans parvenir à la lui enlever de la main."Vous avez échoué, constate le malheureux. Reculez et laissez la place à celui qui ne s'est pas précipité comme vous.

25 Seigneur, dit-il en s'adressant à Bohort, puisque ce chevalier n'a pas réussi, c'est à votre tour d'essayer. – Vous êtes sûr que, mis à part le meilleur chevalier du monde, personne ne peut rien pour vous ? – Oui, je le sais de science certaine. – Par Dieu, je me garderai donc de toucher à cette épée : je sais bien que je ne suis pas le meilleur, et si je me l'imaginais, je ne serais qu'un sot. Il serait raisonnable de votre part de renoncer à toutes ces tentatives qui ne vous font que du mal. Je ne vois qu'un chevalier qui soit capable de vous porter secours, et lui vous délivrerait à coup sûr. – Je sais de qui vous voulez parler, intervient celui qui avait échoué : c'est de monseigneur Gauvain, n'est-ce-pas ?

26 – Par tous les saints, l'idée ne m'en est jamais venue ; non que je le méprise, mais si celui auquel je pense vous tenait en respect tous les deux, monseigneur Gauvain et vous, et qu'il y allât de vos têtes, je ne voudrais pas être à vos places, pour toute la terre du roi Arthur. – Vous mentez : il n'est pas encore né, celui qui pourra vaincre monseigneur Gauvain. – S'il ne l'est pas, je n'imagine pas que cela arrive dans l'avenir ! – Mais qui est donc, d'après vous, ce chevalier si rare ? – Sur ma vie, il n'y a aucune raison de cacher son nom à des gens de bien : c'est, dit-il, Lancelot du Lac.

27 – Lancelot ! s'exclame l'autre sur un ton méprisant.[p.180] Du diable s'il est meilleur que monseigneur Gauvain ! Et que Dieu m'abandonne, seigneur chevalier, si vous parvenez jamais à le faire croire : vous seriez incapable d'en apporter la preuve. – Sur ma tête, je serais prêt à le soutenir par les armes contre plus valeureux que vous. – Soutenir quoi, exactement ? – Que Lancelot est un meilleur chevalier que monseigneur Gauvain. – Je suis tout disposé à en fournir la démonstration contre vous, si vous osez affirmer le contraire. – Au diable qui s'en dédit ! Allons, à cheval ! – C'est d'accord. – Voyons, chers seigneurs, intervient le chevalier, depuis son lit, vous ne parlez pas sérieusement : renoncez à cette bataille !"

28 Il n'en est pas question, répliquent-ils. Ils descendent de la salle, enfourchent leurs chevaux, mais, alors qu'ils sont fins prêts à s'affronter, Bohort interpelle l'autre :"Avant que nous n'allions plus loin, je voudrais vous prier de reconnaître que j'ai dit la vérité. – J'affirme au contraire que vous êtes un menteur : jamais Lancelot ne s'est montré aussi bon chevalier que monseigneur Gauvain. Ce sera vite prouvé !"

29 Ils se chargent l'un l'autre et, au premier coup pesant qu'ils s'assènent, les fers des lances transpercent les écus, sans parvenir à fausser les mailles des hauberts, et les hampes se brisent. Bohort heurte si brutalement l'autre chevalier qu'il le fait voler à terre [p.181] par- dessus la croupe de son cheval, alors que lui-même reste solidement campé sur ses arçons. Il met pied à terre et se dirige vers son adversaire qui s'était déjà relevé. Un combat à l'épée s'engage entre eux, violent et acharné ; l'arme à la main, ils se font reculer tour à tour à travers le champ tant et si bien qu'ils sont tous deux recrus de fatigue. Mais la perte de sang a tellement affaibli le chevalier que le cœur lui manque : son épée lui échappe des mains et il s'écroule à terre.

30 Bohort lui saute dessus, arrache son heaume et le prévient qu'il le tuera s'il ne reconnaît pas sa défaite ; l'autre proteste que jamais, de sa vie, il ne fera pareil aveu."En ce cas, je vais vous achever. – Vous pouvez me prendre la vie, mais c'est tout ce que vous aurez de moi."Du pommeau de son épée, Bohort lui porte au crâne un coup qui fait gicler le sang et il répète que, s'il ne s'avoue pas vaincu, il est un homme mort. Puis, il rabat la ventaille pour lui dégager complètement la tête au dessus de laquelle il brandit son épée. Se voyant si près de mourir, le chevalier crie grâce et s'avoue vaincu.

31"Vous devez donc vous engager à faire ce que je veux."Contraint et forcé, il accepte."Vous devez d'abord, dit Bohort en se relevant de dessus lui, reconnaître que Lancelot est un meilleur chevalier que monseigneur Gauvain."L'autre en convient, en faisant la grimace."J'exige aussi qu'un fois remis de vos blessures, vous alliez à sa recherche, que vous vous rendiez à lui et lui demandiez pardon pour les propos insultants que vous avez tenus sur lui. – Je ferai tout cela.[p.182] – Enfin, je veux que vous me disiez votre nom."Il répond qu'il s'appelle Agravain l'Orgueilleux, mais se garde de préciser que Gauvain était son frère, afin que celui-ci n'ait pas honte de lui.

32 Les deux demoiselles s'approchent alors avec pas moins de quatre écuyers ; on désarme Bohort et on le conduit à nouveau dans la chambre où était couché le chevalier."Assurément, seigneur, dit-il à la vue du vainqueur, vous vous êtes tous les deux battus pour rien. – On ne peut pas raisonnablement l'affirmer, seigneur, puisqu'il s'agissait de savoir qui est le plus valeureux chevalier au monde. Du coup, vous pouvez en être sûr : si vous le trouviez, il vous délivrerait aussitôt, s'il est exact que, seul, le meilleur peut le faire. – Comment dites-vous qu'il s'appelle ? – C'est mon seigneur, Lancelot du Lac, et il n'y a pas de plus beau chevalier que lui."

33 Cependant, les gens du lieu, après avoir désarmé Agravain, avaient examiné ses blessures qui étaient graves ; ils les avaient nettoyées avec du vin et enduites d'une pommade très efficace ; puis ils l'avaient fait se coucher. Il dut garder le lit sur place pendant plus de deux mois avant d'être guéri.

Durant sa conversation avec le chevalier, Bohort lui demande comment il s'est retrouvé en pareil état."Je réserve la primeur de mon aventure à celui à qui Dieu donnera l'honneur d'y mettre fin."Bohort n'insiste donc pas et son hôte ordonne de dresser la table, car le soir n'allait pas tarder à tomber. On s'attable en face du malheureux maître de maison qu'une demoiselle faisait manger, spectacle qui paraît bien digne de pitié à son convive, bien que son hôte l'encourageât [p.183] à se restaurer de bon cœur et avec appétit. Ce soir là, Bohort fut aussi bien traité qu'il pouvait le souhaiter et avec infiniment d'égards.

34 Le lendemain matin, il se leva de bonne heure et quand il se fut armé - mais avant d'avoir mis son heaume et ses gantelets -, il alla demander son congé au chevalier, car il voulait partir. Celui-ci le lui donna volontiers mais, auparavant, il s'enquit de son nom. Après avoir répondu qu'il s'appelait Bohort le Déshérité, et avoir recommandé les deux demoiselles à Dieu, il s'en alla sans plus attendre.

Il chevaucha sans s'arrêter jusqu'au lieu fixé pour le tournoi : un très beau pré d'une lieue sur trois. A proximité de la Marche, il vit qu'on avait érigé des loges en bois à l'usage des dames et demoiselles pour qu'elles puissent observer le déroulement de la rencontre. La fille du roi - difficile de trouver plus belle au monde qu'elle ! – était déjà montée s'installer à une des fenêtres.

35 Bohort se trouvait juste au dessous d'elle, mais il n'y avait pas prêté attention. Il avait enlevé son heaume pour vérifier son équipement. Sa beauté attira les regards de la demoiselle : il était si plaisant à voir qu'on aurait en vain cherché plus beau que lui, si droit en selle [p.184] qu'il semblait ne faire qu'un avec sa monture."Regardez-le, fait la jeune fille à sa voisine : sur votre salut, que pensez-vous de ce chevalier ? – Il fait plaisir à voir. Et d'après vous ? – Le créateur s'est montré généreux en le faisant si beau, et aucun autre ne peut se comparer à lui s'il est aussi valeureux."

36 Pendant que les deux demoiselles parlaient de Bohort, le tournoi avait commencé et il y avait, au bas mot, un millier de chevaliers engagés de part et d'autre."Dans quel camp me ranger ?"demande-t-il à son écuyer. En levant la tête, le jeune homme aperçoit la demoiselle dans ses somptueux atours et comprend aussitôt que c'est la fille du roi."Seigneur, vous avez la plus belle dame du monde juste au dessus de vous", dit-il en attirant sur elle l'attention du chevalier qui lève la tête à son tour pour la regarder."Vous ne serez pas parmi les premiers aujourd'hui, seigneur chevalier, lui déclare-t-elle assez haut pour qu'il entende bien. Il est facile de se rendre compte que vous n'avez pas d'amie... ou que vous ne pensez guère à elle."

37 Il lâche aussitôt la bride à son cheval, se met sur les rangs et frappe le premier adversaire rencontré, qu'il culbute à terre en même temps que sa monture."Pour sa première joute, voilà un coup de maître !"constate-t-on dans le public. La demoiselle approuve et déclare à son entourage qu'elle a peut-être parlé trop vite.

Bohort, qui avait pris une nouvelle lance, se replace en tête de la file des tournoyeurs et fait à nouveau tomber à la renverse le premier jouteur qui se trouve sur son passage.

38 Dès lors, il ne s'arrête plus de casser les hampes des lances, de désarçonner les cavaliers,[p.185] d'arracher les écus et les heaumes aux cous et aux têtes qui les portent ; bref il accumule tant d'exploits de toutes sortes que c'est à n'y rien comprendre : il affronte tous ceux qui se présentent, si valeureux soient-ils. Son écu amortit tous les coups qu'on lui inflige, son épée ne manque aucun de ceux qu'elle porte. Tous ceux qu'il rencontre et qu'il touche, se retrouvent à terre, si bien qu'il fait l'unanimité : le vainqueur, c'est lui.

39 Tous parlent de ses prouesses, et d'abord les demoiselles qui le couvrent d'éloges, et le jugent aussi brave que valeureux : sans conteste, c'est lui qui devrait être désigné comme le meilleur."Que pensez-vous de notre nouveau chevalier ? leur demande la fille du roi. – Rien que du bien, dame. Il peut vraiment dire que Dieu l'a favorisé : la prouesse et la beauté réunies chez le même homme ! Nous ne pensons pas nous tromper en affirmant que nous n'avons jamais vu chevalier plus splendide ni plus vaillant. – Moi non plus, certainement."

40 Elle les rassemble alors toutes autour d'elle, dames et demoiselles :"C'est à vous qu'il revient de désigner le meilleur chevalier, et les douze meilleurs après lui : c'est pour cela que vous avez pris place ici. Je vous prie donc de vous consulter pour choisir celui à qui vous décernerez cet honneur."Le chevalier à l'écu mi-parti, disent-elles, s'est montré plus fort que tous les autres :[p.186] il mérite d'être proclamé vainqueur. C'est la réponse qu'elles vont bruyamment porter à la fille du roi, laquelle partage tout à fait leur opinion.

41 Sur ce, elles retournent se poster aux fenêtres pour assister à la déroute du camp adverse : il y avait déjà eu, dans ses rangs, une quarantaine de prisonniers, tant Bohort les avait serrés de près, aidé par les gens de la Marche, saisis d'émulation par son exemple. Au cours de la poursuite, un chevalier tua le cheval de Bohort en le frappant au ventre. Son cavalier se releva d'un bond ; l'épée à la main et l'écu levé pour se protéger, il pensait rattraper l'auteur du coup mortel, mais celui-ci avait pris la fuite au triple galop.

42 Le roi Brangoire qui avait suivi Bohort pendant toute la journée afin de le retenir auprès de lui à l'issue de la rencontre, se dépêcha de mettre pied à terre dès qu'il le vit privé de monture et lui donna son propre destrier :"Prenez-le, seigneur, vous l'avez bien mérité."Bohort enfourche l'animal, laissant le souverain à pied, sans savoir que c'était lui, mais non sans l'avoir beaucoup remercié, et il reprend la poursuite. Quant à Brangoire, il eut vite retrouvé un autre cheval ; il se rendit alors auprès des demoiselles et les invita à descendre de leurs loges, ce qu'elles firent.

43 Pendant ce temps, les poursuivants étaient revenus, ramenant Bohort avec eux, au milieu de telles démonstrations de joie qu'il en était tout honteux et qu'il en éprouvait plus de gêne que de plaisir. On l'escorte ainsi jusqu'aux loges. Le roi demande aux demoiselles de choisir celui qui, d'après elles, s'est montré le meilleur, et c'est Bohort qu'elles désignent à l'unanimité ; puis, elles élurent les douze qu'elles estimaient avoir été les meilleurs après lui.

44 [p.187] Après quoi, elles désarment le vainqueur, lui lavent le cou et le visage, quelque peu salis par le contact de l'armure, et la fille du roi lui fait apporter un somptueux vêtement de soie rouge qu'elle doit presque le forcer à endosser.

C'est alors le début des festivités et des réjouissances : quel beau spectacle vraiment ! Le roi ordonne de dresser les tables dans le pré (aussitôt dit, aussitôt fait) et de monter deux tentes - magnifiques ! - à côté d'un pin pour protéger les convives de la chaleur qui était accablante. Dans l'une d'elles, on installe la Table des Douze Pairs avec le siège d'or et dans l'autre, celle réservée au roi et à ses plus anciens chevaliers.

45 On escorta Bohort jusqu'à la tente où on le fit asseoir sur le siège d'or : rouge de confusion, il n'en était que plus beau. Les services, très variés, se succédèrent. Les Douze Pairs commencèrent par servir Bohort, un genou en terre, avant d'aller eux-mêmes s'attabler. Les dames assurèrent le second service, le roi et ses chevaliers le troisième et les demoiselles tous ceux qui suivirent. Enfin, la fille du roi se chargea du dernier, celui des épices.

Quand on eut enlevé les tables, on se mit à danser dans le pré. Dames et demoiselles avaient toutes revêtu leurs plus riches atours ; elles étaient plus de cent, certaines très belles, mais aucune ne l'était autant, ni aussi séduisante, que la fille du roi Brangoire : on disait qu'il n'existait pas d'aussi parfaite créature au monde, sauf la fille du roi Pêcheur.

XLVIII

Bohort chez le roi Brangoire : les"gabs"des chevaliers ;
Bohort et la fille du roi.
Autres aventures de Bohort

1 [p.188] Le banquet terminé, le roi se lève pour prendre la parole :"Seigneur, dit-il à Bohort, le courage et la valeur dont vous avez fait preuve vous ont mérité d'être désigné comme le meilleur de tous les participants à ce tournoi. Et c'est loin d'être un mince honneur, puisque vous pouvez, à ce titre, prendre pour vous la plus belle de ces demoiselles, avec toutes les terres et les richesses qui lui appartiennent. Ce n'est pas tout : il vous revient aussi de choisir douze autres demoiselles, celles que vous préférez, et d'en accorder une à chacun des douze chevaliers que vous voyez là.

2 – Est-ce une coutume à laquelle on ne peut se soustraire, seigneur ? s'enquiert Bohort. – C'est bien le cas : mon père s'y est conformé sa vie durant et j'ai, pour ma part, la ferme intention de la maintenir. – Et que se passe-t-il si le chevalier vainqueur n'a pas l'intention de se marier ? – Sur ma foi, il est alors quitte en ce qui le concerne, mais pas envers les douze autres chevaliers. – Soit, mais supposons qu'il n'établisse pas convenablement les demoiselles, si la honte en retombe sur lui, ce sont elles qui paieront une erreur qu'elles n'auront pas commise. – Eh bien, il peut demander conseil afin d'éviter de se faire blâmer. – Je fais donc appel à vous, seigneur, pour la conclusion de ces unions, et je vous adjure, en tant que roi, de marier chacune de ces jeunes filles selon son rang."

3 Brangoire accepte et appelle dix de ses chevaliers."Seigneur, dit-il à Bohort, c'est à vous de choisir en premier. – Si cela était possible, ma décision aurait été rapide, mais je me suis engagé dans une quête, ce qui m'empêche de prendre femme [p.189] avant de l'avoir achevée. – La demoiselle vous attendra jusqu'à ce que vous soyez de retour. – Par Dieu, ne voyez là aucun mépris de ma part, la seule raison de mon refus est celle que je vous ai donnée : n'en soyez pas fâché."Il ne l'est pas, dit-il,"mais vous pouvez désigner les accordées". – Vous connaissez bien tous ces chevaliers, je pense, et aussi les demoiselles : à vous de les établir en toute équité. J'en excepte une : celle qui m'a fait présent de ce vêtement ; je ne vois qu'un chevalier au monde pour être digne de sa beauté."

4 Le roi lui octroie ce qu'il souhaite, choisit douze demoiselles et en donne une à chacun des douze chevaliers. Mais lorsque sa fille voit lui échapper ce qu'elle avait cru obtenir, elle en est fort chagrinée, bien qu'elle n'ose pas le montrer et elle se demande, comme tout le monde, pourquoi le chevalier ne l'a pas choisie. Les demoiselles se disent entre elles qu'on devrait l'appeler"le Beau Timoré"puis qu'il n'a pas eu le courage de prendre pour lui la plus belle créature du monde."Quel malheur d'être à la fois si beau, si preux et si timide !"

5 La fille de Brangoire s'en vient alors à la Table des Douze Pairs :"Seigneur, fait-elle en s'adressant au premier d'entre eux qui s'appelait Calcas le Petit, je vous ai servi à table : comment, s'il vous plaît, allez-vous m'en récompenser ?"Ebloui par sa beauté, il lui déclare devant tous :"Pendant un an, je jouterai, la jambe droite posée sur l'encolure de mon cheval, et je vous enverrai les hauberts et les armes de tous ceux que je vaincrai :[p.190] je vous en donne ma parole d'honneur.

6 – Et vous, seigneur ? demande-t-elle à son voisin (c'était Sabilor aux Mains dures). – Je ferai dresser une tente à la lisière de la première forêt par où je passerai et j'y resterai le temps de vaincre dix chevaliers, à moins que je ne sois vaincu avant ; et si c'est moi le vainqueur, tous les chevaux seront pour vous."

Tels furent les engagements des deux premiers. Arfusat le Gros, qui était le troisième, promit de ne pas mettre le pied dans un château ou une autre demeure avant d'avoir vaincu six chevaliers ou d'avoir dû reconnaître sa défaite,"et, se contenta-t-il d'ajouter, moi vainqueur, vous aurez les heaumes des vaincus."

7 Sarduc le Blond, le quatrième, s'engagea à ne pas coucher, nu à nue, avec une demoiselle avant d'avoir conquis trois chevaliers ou de s'être fait battre."Et si c'est moi qui les bats, demoiselle, vous aurez leurs épées."Après lui, Mallier de l'Epire déclara que, pendant un an, il se mesurerait avec tous les chevaliers escortant une demoiselle qu'il rencontrerait et, à chaque victoire, il lui enverra la demoiselle qui se mettra à son service.

8 Le sixième – Agoier le Cruel - dit qu'il couperait la tête à tous les chevaliers dont il serait vainqueur,"et je vous enverrai tous les trophées de mes victoires, demoiselle, pendant un mois."Le septième, Patridès au Cercle d'Or, dit qu'il embrasserait de force toutes les demoiselles qu'il rencontrerait sous la protection d'un chevalier, à moins d'être lui-même vaincu.[p.191] Le huitième, Mélidon le Gai, s'engagea à chevaucher pendant un mois en chemise, mais heaume sur la tête, écu au cou, lance en main et épée ceinte, et à jouter contre tous les chevaliers qu'il rencontrerait ;"je vous enverrai les chevaux de tous ceux à qui je ferai mordre la poussière."

9 Ce fut alors au tour de Garengaut le Fort, qui était le neuvième :"Je me posterai au Gué du Bois et j'interdirai à tous les chevaliers qui voudront passer d'y abreuver leurs chevaux, à moins qu'ils ne se battent avec moi, et je vous enverrai les écus de tous ceux que je vaincrai."Le dixième, Malaquin le Gallois déclara qu'il ne s'arrêterait pas en chemin avant d'avoir trouvé la plus belle de toutes les demoiselles,"et je m'emparerai d'elle, où que ce soit. Si on prétend me la disputer, je me battrai jusqu'à ce qu'elle soit à moi, à moins que je ne sois forcé de m'avouer vaincu. Si je l'emporte, je vous l'amènerai pour qu'elle vous serve."

10 [p.192] Puis ce fut au tour du onzième, Agricol le Beau Parleur :"Sans autre vêtement que ma chemise et la tunique de mon amie dont j'utiliserai la guimpe pour me protéger le visage, et sans autres armes que ma lance et mon écu, je chevaucherai tant que je n'aurai pas abattu dix chevaliers, ou que je le sois moi-même. Et je vous enverrai tous ceux que j'aurai désarçonnés."

11 Le Laid Hardi, qui était le douzième, fut le dernier à prendre la parole :"Demoiselle, j'en prends à témoin tous ceux qui sont là : je m'engage à ne monter, pendant un an, que des chevaux sans mors et à qui je laisserai la bride sur le cou, pour qu'ils aillent uniquement à leur fantaisie, et je combattrai tous les chevaliers qui se trouveront sur mon chemin, s'ils ne sont pas plus de trois ensemble, et je vous enverrai les ceintures et les aumônières de tous ceux que j'aurai vaincus ainsi que les agrafes de leurs manteaux."

12 Quand les douze eurent fini de parler, la demoiselle s'avança vers Bohort :"Et de vous, seigneur, quelle récompense puis-je attendre ? – Vous pouvez me considérer comme votre chevalier et avoir recours à moi pour défendre votre droit en n'importe quelle circonstance, pourvu que je sois libre et maître de mes mouvements. Mais je ferai plus encore : sitôt ma quête achevée, je me porterai, d'une traite, à la rencontre de la reine Guenièvre et je l'enlèverai, même si elle a quatre chevaliers pour la protéger, - à condition que Lancelot n'en fasse pas partie : m'en targuer, s'il y était, ce serait de la folie. – Je vous en remercie infiniment, seigneur."

13 Sur ce, elle se retire. Danses et farandoles se prolongèrent jusqu'au moment où le roi quitta les tentes [p.193] pour rentrer au château. Bohort eut droit à un très beau lit pour lui tout seul, et le souverain à un autre. Et tout le monde alla se coucher.

Mais la fille de Brangoire continuait d'être tourmentée par la réponse de Bohort à son père : on la lui avait rapportée et elle s'en désolait. Elle demanda donc conseil à sa gouvernante.

14 C'était une vieille femme, très savante en tours de magie et en sortilèges. Elle interrogea la jeune fille pour savoir ce dont elle se plaignait et celle-ci lui répondit qu'il lui manquait ce qui l'aurait comblée,"et je me vois obligée de m'y résigner, dussé-je en mourir. – En mourir ? Comme vous y allez ! Et pourquoi mourriez-vous, tant que je suis là ? Dites-moi ce qui vous arrive et je mettrai à votre disposition toutes les ressources de l'esprit féminin. – Je n'ose pas vous l'avouer, dame. – Vous pouvez le faire sans vous inquiéter : si vous le souhaitez, je ne répéterai rien de ce que vous m'aurez confié, je vous le jure sur ma tête.

15 – Si vous me promettiez votre aide, mais sans être prête à aller jusqu'au bout, dit la jeune fille d'une voix entrecoupée de larmes, vous seriez responsable de ma mort,[p.194] parce qu'alors je me tuerais : ma vie est devenue un supplice ; j'aimerais mieux mourir – Allons, ma chère enfant, ne vous ai-je pas servie fidèlement et sans hésiter, chaque fois que vous avez eu besoin de moi ? Vous pouvez compter sur moi ! Mais il faut me dire ce que vous avez. Si c'est une histoire d'amour, aucune femme au monde ne s'entendrait mieux à vous venir en aide.

16 – Oui, je suis amoureuse, reconnaît-elle en essuyant ses larmes, et jamais demoiselle n'a tant et si bien aimé que moi ; cela se saura vite car si celui que j'aime ne veut pas de moi, je me tuerai de mes propres mains. – Qui est celui que vous aimez ? – Le plus beau et le plus valeureux de tous les chevaliers que j'aie jamais vus - et pour mon malheur, s'il ne se montre pas plus courtois qu'on ne me l'a dit : c'est le vainqueur du tournoi. Il est mon corps et mon cœur, ma douleur et ma joie, mon mal et mon bien, ma richesse et ma pauvreté, mon Dieu et mon credo, ma vie et ma mort, et mon âme. A quoi bon vivre sans lui ? – Dites-moi, reprend la vieille, accepteriez-vous de renoncer à lui ?

17 – J'en atteste Dieu que non. Je l'aime tant que, si je me trouvais au sommet d'une tour de cent toises et lui au pied, je n'hésiterais pas à sauter pour le rejoindre : Amour, qui est le prince de ce monde, me protégerait, je le sais, de tout mal. Si vous avez jamais eu pitié d'une demoiselle, ayez pitié de moi ! Sinon, il ne me reste plus qu'à attendre la mort. – J'ai là un anneau [p.195] que je vais lui porter de votre part : sa vertu le rendra amoureux de vous, bon gré mal gré. Et je ferai en sorte qu'il vienne vous trouver. Maintenant, allez vous coucher. – Ah ! dame, ne vous jouez pas de moi : vous seriez responsable de ma mort. – Je parle sérieusement"assure la vieille femme.

18 La demoiselle va donc se mettre au lit, toute contente de la promesse de sa gouvernante, en même temps qu'inquiète parce qu'elle n'ose pas y croire.

La vieille passe un manteau et se rend dans la chambre de Bohort que la fatigue due aux armes tenait encore éveillé ; quatre cierges y étaient allumés, qui répandaient une vive clarté."Que Dieu vous donne une bonne nuit ! lui souhaite-t-elle. – Bonsoir à vous, dame ! Mais qu'est-ce qui vous amène ici à pareille heure ? – C'est ma dame, la fille du roi Brangoire, qui m'envoie ; elle vous fait dire qu'elle a sujet de se plaindre de vous : elle vous a fait un très grand honneur, ce qui ne vous a pas empêché de vous mettre dans votre tort vis à vis d'elle - et cela de deux façons ; c'est donc à vous personnellement qu'elle adresse de graves reproches. – Qu'ai-je fait, dame ? Pour Dieu, dites-le moi.

19 – Bien sûr, réplique-t-elle. Vous devez savoir que ce tournoi avait été organisé en grande partie pour lui trouver un mari et il avait été entendu que le vainqueur l'épouserait et deviendrait le seigneur du pays. Le vainqueur, ç'a été vous : vous devez donc la prendre pour femme d'après ce qui a été convenu. En vous dérobant, vous vous exposez à vous faire - légitimement - reprocher de lui avoir fait honte et de lui avoir causé du tort :[p.196] c'est son premier sujet de plainte.

20 Le second, c'est que, comme elle est bien d'âge à se marier et que vous avez donné un conjoint aux autres, pour vous conduire en homme courtois, vous n'auriez pas dû l'oublier, surtout étant donné qu'elle est la plus belle de toutes, et la plus parfaite. Elle considère donc qu'elle aurait dû être la première à se voir attribuer un époux. Et comme ce n'est pas ce que vous avez fait, vous êtes le seul qu'elle est fondée à blâmer. Elle vous envoie malgré tout un anneau en vous priant de le porter en souvenir d'elle... et de ce que vous lui avez fait."

21 Dès qu'il se le fut passé au doigt, un bouleversement se produisit au fond de lui-même : lui qui, jusque là, avait un tempérament froid et était demeuré parfaitement chaste - il était vierge et désireux de le rester -, se trouve changé du tout au tout : les propos de la dame le plongèrent dans la consternation."Ah ! pourrais-je, au nom de Dieu, me faire pardonner mes fautes ? Je me suis si mal conduit avec elle, ce n'est que trop vrai ! Par pitié, intervenez pour qu'elle se réconcilie avec moi : elle peut m'infliger le châtiment qu'elle voudra. – Sur ma foi, ce que vous avez de mieux à faire, je pense, c'est d'aller vous-même implorer votre grâce et de la servir à son gré en tout. – Il n'est rien que je ne sois prêt à faire pour obtenir son pardon. – Je vais vous mener la voir ; vous n'aurez qu'à vous en remettre entièrement à elle."

22 Il enfile sa chemise et ses braies, pose un manteau sur ses épaules et suit la vieille qui le conduit [p.197] dans la chambre de la demoiselle. Elle s'était déjà couchée mais, en le voyant s'approcher (il faisait clair comme en plein jour), elle se redresse pour s'asseoir."Demoiselle, déclare-t-il en s'agenouillant devant elle, je viens faire amende honorable de mes fautes, s'il est en mon pouvoir de vous fournir une satisfaction digne d'elles : décidez vous-même de mon châtiment."Il disait cela d'une voix entrecoupée de larmes, tant l'anneau avait transformé sa façon de voir.

23 Sur ce, il lui tend en gage un pan de son manteau."Seigneur, dit-elle, puisque vous me suppliez de vous faire grâce, ce serait très discourtois de ma part de vous le refuser et de ne pas avoir pitié de vous. Aussi, je vous pardonne. – C'est à moi de fixer la réparation, seigneur chevalier, intervient la gouvernante. – Comme vous voudrez, dame. – Je vous ordonne, sur votre vie, de passer la nuit avec elle. Et vous, demoiselle, ne dites pas non : acceptez-le comme celui qui est tout à vous, comme vous êtes toute à lui". Et sur cette parole qui les unit l'un à l'autre, elle referme sur eux la porte de la chambre.

24 Voici donc, allongés ensemble dans le même lit, les deux jeunes gens, fils et fille de rois et de reines, qui ont la nature pour instruire leur ignorance. Dans le rapprochement intime de leurs corps, les fleurs de la virginité se fanèrent, mais la grâce et la volonté de Dieu y jouèrent leur rôle : la demoiselle en conçut Hélain le Blanc qui deviendrait un jour empereur de Constantinople et régnerait plus loin que ne l'avait fait Alexandre, comme le rapportent l'histoire de sa vie [p.198] et la suite de ce livre, dans la Quête du Graal. Bien que les deux jeunes gens aient, à cette occasion, péché par ignorance, Dieu se montra miséricordieux : Il ne permit pas qu'ils perdent leur virginité pour rien et fit en sorte qu'ils donnent naissance au plus grand et puissant arbre qui, de leur temps, soit issu de plantes aussi fragiles.

25 Le vigneron ne peut fournir à sa vigne que son travail ; c'est le Grand Maître seul qui la fait fructifier. De la même manière, quand un homme s'unit à une femme, comme il est bon et naturel de le faire, le germe, né de leur rapprochement, grandit dans le ventre de la femme, tant et si bien qu'il devient, de chair et de sang, tout un corps auquel Dieu donne ce qui lui manque, c'est-à-dire l'âme. C'est ce qui arriva aux deux jeunes gens : ils fournirent la façon et Dieu le fruit. Le diable commença par s'en réjouir, pensant se les être ainsi attachés ; mais il devait, par la suite, considérer qu'il s'était fait jouer. De son côté, la dame du Lac, vite mise au courant (la magie lui permettait de savoir certaines choses) trouva cela très mystérieux : elle ne savait plus à qui se fier,"car je pensais qu'il resterait vierge toute sa vie", se disait-elle,[p.199] et c'est bien, en effet, ce que s'était proposé Bohort. La nouvelle ne fut pas sans lui faire de la peine.

26 Bohort passa la nuit avec la demoiselle jusqu'au retour de la gouvernante qui lui fit regagner sa chambre ; dans sa joie, il se frottait les mains, tant et si bien que l'anneau, qui était un peu trop large, lui glissa du doigt et tomba dans son lit. Il comprit aussitôt qu'il avait été abusé et attendit dans la consternation que le jour se lève. Il se mit debout sans attendre, alla entendre la messe, prit ses armes et demanda au roi son congé qui lui fut accordé avec bienveillance. Mais son amie l'attira dans une autre pièce pour lui parler en tête à tête.

27"Vous savez ce qui s'est passé entre nous, seigneur, et voilà que vous partez. Comme nous ignorons quand vous serez de retour, je veux que vous emportiez avec vous cette broche, qui m'appartient, et je vous prie de la mettre à votre cou pour l'amour de moi. Soyez ici dans six mois au plus tard : si Dieu veut que je sois enceinte, je désirerais que vous puissiez témoigner que vous êtes le père de l'enfant et qu'on apprenne notre faute de votre bouche."Il agrafe la broche et promet de revenir avant le terme fixé, s'il n'en est pas empêché. Et il s'en va, laissant la demoiselle à son chagrin. Il se met en selle et s'éloigne, tout seul, parce que son écuyer s'était fait blesser pendant le tournoi et était obligé de rester. Le voilà donc à nouveau en route.

28 [p.200] Après avoir chevauché une partie de la matinée, il arriva sur la lisière de la forêt de Gloeven. Comme il jetait un coup d'œil derrière lui avant d'y pénétrer, il vit arriver la demoiselle de Honguefort au milieu de ses gens. Tous portaient leurs vêtements à l'envers, et les chevaux avaient la crinière et la queue coupées ras. Afin d'élucider ce mystère, il fait halte et attend qu'ils l'aient rejoint. Après un échange de politesses, la demoiselle s'avance vers lui et lui demande s'il a entendu parler d'un chevalier qui porte des armes et un écu blancs unis.

29 Elle était si emmitouflée qu'il ne pouvait pas la reconnaître."Pourquoi cette question, demoiselle ? – Parce qu'il me tarde de le retrouver."Et elle raconte tout ce qui lui était arrivé - et que vous savez déjà - si bien qu'il comprend que c'est de lui qu'elle est en quête. Mais, toujours sous le coup de l'indignation que lui avait causée la mort du sénéchal, il ne voulut pas lui dire qui il était et se contenta de répondre qu'il ne connaissait aucun chevalier à l'écu blanc."Mon Dieu, comme j'en suis fâchée !"fit-elle.

30 Sans rien ajouter, il partit aussitôt, après l'avoir recommandée à Dieu ; arriver de l'autre côté de la forêt lui prit une bonne partie de la matinée ; il s'engagea alors, sur sa droite, dans un vieux chemin [p.201] mal entretenu qui débouchait au bord d'une large et profonde rivière : ni pont, ni gué, ni un autre moyen de passage n'était en vue. Sur l'autre rive, on distinguait un bourg fortifié, petit mais très bien situé et entièrement entouré de remparts. Il s'attarde un long moment à le regarder parce qu'il apprécie la façon dont il est construit, puis il se remet en route en longeant la rivière vers l'aval pour voir s'il trouverait un pont ou un gué, mais en vain. Quand il comprend qu'il ne peut pas traverser, son embarras est grand, car faire demi-tour ne lui dit vraiment rien.

31 C'est alors qu'il voit sortir de l'enceinte une demoiselle en chemise que trois rustres armés de haches contraignaient à avancer en la brutalisant. Elle hurlait de toutes ses forces pour protester contre l'humiliation et la violence qu'ils lui faisaient subir en l'entraînant le long de la rivière à force de coups. Dès qu'elle l'aperçut sur l'autre rive, elle l'appela à grands cris :"Au secours, bon chevalier ! Ces brigands en veulent à ma vie. Montrez-vous généreux ! Ne me laissez pas tuer, si vous avez jamais eu pitié d'une noble demoiselle !"

32 Ces cris de supplication qui font mal à entendre plongent Bohort dans l'embarras : il aimerait pouvoir s'interposer, mais l'eau, noire et profonde, lui fait craindre de se noyer s'il essaie de traverser ; d'un autre côté, il y a les cris de la jeune fille, ses appels au secours. Finalement, la compassion est la plus forte : il oublie sa peur,[p.202] fait le signe de croix sur son visage, serre son écu contre lui, éperonne son cheval et s'engage dans le courant. Dès qu'il eut perdu pied, l'animal qui était vigoureux, se mit à nager et l'amena, non sans mal, sur l'autre rive : cheval et cavalier avaient bu la tasse et sans la robustesse de la bête, ils se seraient noyés tous les deux, car Bohort était alourdi par le poids de ses armes.

33 Sitôt qu'il fut passé, au lieu de mettre pied à terre, il chargea les ravisseurs : le premier qui se trouva sur son passage, il le fit tomber à la renverse en lui enfonçant sa lance en plein corps ; les autres décampèrent sans demander leur reste parce qu'ils étaient désarmés. La demoiselle tombe aux genoux de son sauveur :"Que Dieu vous bénisse, noble chevalier ! Je vous dois la vie. Et qu'Il soit remercié de vous avoir fait passer si à propos ! Sinon, ils m'auraient déjà tuée, ces maudits ! – Mais pourquoi donc, demoiselle ? – Je vous le raconterai une fois que vous m'aurez mise en sûreté. – Comment cela ? Vous craignez quelque chose ? – Je ne serai pas tranquille tant que je saurai le seigneur de ce lieu dans les parages : il n'y a pas plus cruel, ni plus perfide que lui".

34 Elle eut à peine le temps d'achever qu'ils voient un chevalier sortir de la place :"Arrêtez ! s'écrie-t-il à l'adresse de Bohort. Ne l'emmenez pas ! Sur ma tête, vous avez eu tort de lui sauver la vie : tant pis pour vous !"Et il charge au triple galop, lance couchée. Bohort extirpe la sienne du corps gisant au sol, lâche la bride à son cheval [p.203] et assène à son adversaire un coup assez rude pour le désarçonner : le cavalier tombe si mal qu'il manque de se briser la nuque ; loin de pouvoir se relever, il reste étendu à terre comme assommé et privé de conscience. Bohort lui fait passer son cheval sur le corps, lui brisant les os.

"Nous n'avons plus rien à craindre, seigneur, déclare joyeusement la jeune fille : je crois qu'il était seul. Maintenant, je peux répondre à la question que vous m'avez posée tout à l'heure. – Je vous écoute, fait-il.

35 – Ce matin, alors que mon ami - un chevalier - et moi traversions ce bourg à cheval, le frère de celui que vous venez de désarçonner, et qui était amoureux de moi depuis longtemps, prétendit m'enlever : il prit mon cheval par la bride et voulut m'emmener de force, mais mon ami se battit contre lui et le tua. Quand celui à qui vous avez eu affaire vit son frère mort, il dépêcha une troupe de ses gens - des rustres - pour s'emparer du vainqueur qu'il tua afin de venger son parent. Il voulut aussi se venger sur celle qui, déclara-t-il, était la cause de tout. C'est pourquoi il avait donné l'ordre à ces brigands de se saisir de moi et de me noyer, 'parce que je ne veux pas faire couler son sang.' Ils étaient en train d'obéir à ses ordres quand vous les avez vus et que, grâce à Dieu et à vous-même, j'ai été sauvée.

36 Voilà toute l'histoire. A présent, si vous le voulez bien, j'aimerais que vous me conduisiez à un château, non loin d'ici. Il m'appartient et j'y serai en sécurité. – Volontiers."Il l'attrape par le bras, la hisse devant lui sur l'encolure de son cheval et, son écu rejeté dans le dos, prend la direction [p.204] qu'elle lui indique : à midi passé, ils arrivent en vue d'une imposante citadelle construite au sommet d'un promontoire. Leur chemin croise alors celui de deux écuyers qui sortaient d'un petit bois ; chacun portait, chargées derrière lui, plusieurs pièces de gibier.

37 A la vue de la demoiselle, ils manifestent beaucoup de joie et mettent pied à terre : c'était leur dame ; mais, ne comprenant pas la raison de ses larmes, ils lui demandent ce qu'elle a. Elle leur raconte comment son ami avait trouvé la mort,"et j'aurais connu le même sort sans ce généreux chevalier qui a risqué sa vie pour sauver la mienne."Puis elle s'entend avec l'un d'eux pour qu'il confie son gibier à son compagnon et qu'il se rende au château aussi vite que son cheval peut le porter. Quant à Bohort, il s'enquiert auprès d'elle du nom du lieu où son ami avait été tué."C'est Galedon, seigneur, et la rivière que vous avez traversée est la Galède."

38 Tout en parlant, ils arrivent devant la place dont Bohort admire la situation et les défenses. Parvenus au sommet du promontoire, ils voient, à l'extérieur de l'enceinte, une foule de dames et de demoiselles, richement habillées et parées, qui se divertissaient à toutes sortes de jeux et de danses ; une dizaine de chevaliers les accompagnaient, au milieu de grandes manifestations de joie. Dès qu'on aperçoit Bohort, on l'acclame :"Bienvenue, seigneur ! Bienvenue au sauveur de notre dame ![p.205] Bienvenue à son libérateur !"On les aide tous deux à descendre de cheval, et le chevalier a droit à un accueil impossible à décrire.

39 On l'escorte dans la liesse jusqu'au logis seigneurial où on le fait se désarmer, qu'il le veuille ou non - et ce fut bien malgré lui, car ce n'était pas encore l'heure de s'arrêter pour la nuit. Il resta donc et tous lui firent fête à l'envi. Après le dîner, la demoiselle lui demanda son nom."Bohort le Déshérité. Et quel est le vôtre ? - Blévine de Glocedon, comme le château."

40 Alors qu'ils finissaient d'échanger ces propos, un écuyer entra et vint s'agenouiller devant elle :"Dame, fait-il, votre cousine, la demoiselle de Honguefort, vous salue et vous fait dire qu'elle vient vous demander l'hospitalité."A ces mots, la demoiselle, ravie, se lève en hâte :"Où est-elle en ce moment ? – A moins d'une demi-lieue."Aussitôt, elle fait seller son cheval pour aller au devant d'elle et part sans attendre avec six chevaliers, quatre restant pour tenir compagnie à Bohort que la nouvelle plonge dans l'embarras : s'il reste, les arrivants le reconnaîtront forcément, et il ne le veut surtout pas.

41 Aussi, après s'être donné le temps de la réflexion, il se lève et demande qu'on lui apporte immédiatement ses armes.[p.206]"Que voulez-vous en faire, seigneur ? – J'ai envie d'aller me promener jusqu'à ce petit bois, et je reviendrai : ce ne sera pas long."Comme on n'ose pas refuser de lui obéir, on les lui apporte. Une fois équipé, il enfourche son cheval et part dans la direction qu'il a dite, mais sans vouloir que personne l'accompagne.

42 Après s'être un peu éloigné, il aperçoit, sur sa droite, la lisière d'une épaisse futaie ; forçant l'allure, il bifurque de ce côté et s'y enfonce. A la nuit tombée, il ne s'était pas encore arrêté. Prêtant l'oreille, il entend un son de cloche qui lui indique la présence d'un ermitage. Il s'avance jusque là, met pied à terre devant la porte et hèle l'ermite qui vient lui ouvrir, l'accueille aimablement, l'aide lui-même à se désarmer et va ramasser de l'herbe pour donner à manger au cheval et préparer un lit pour son maître.

43 Voilà donc Bohort installé chez l'ermite. Cependant, la demoiselle de Glocedon avait rejoint sa cousine et elles avaient échangé un salut. Mais l'accoutrement de la visiteuse ainsi que des siens laissait leur hôtesse perplexe ; elle lui en demanda la raison et la châtelaine de Honguefort raconta l'histoire et termina en disant qu'elle n'aurait de cesse d'avoir retrouvé celui dont elle était en quête ;"et sachez, ma chère cousine, ajouta-t-elle que je n'ai jamais vu plus beau chevalier que lui, ni plus valeureux, bien qu'il soit encore tout jeune. Quand je pense à la façon dont je me suis comportée avec lui, je suis si malheureuse que cela me fend le cœur.

44 [p.207] – Par Dieu, ma chère cousine, ce qui m'est arrivé en vaut aussi la peine."Et elle lui raconte à son tour son aventure, et que le chevalier passe la nuit chez elle ;"vraiment, moi non plus, je n'ai jamais vu plus beau que lui, et tout jeune."A la description qu'elle en fait - sa taille, l'harmonie de ses proportions, son allure -, la demoiselle de Honguefort croit reconnaître celui qu'elle cherche : aussi est-elle très impatiente de le voir.

45 Tout en parlant ainsi, elles arrivent au château où on aide la voyageuse à mettre pied à terre et où on lui réserve un accueil à la fois respectueux et empressé. Les deux demoiselles montent dans la grand-salle et la maîtresse de céans s'enquiert de son invité."Il vient de partir, armé de pied en cap ; mais il nous a dit qu'il n'en avait pas pour longtemps et il a refusé obstinément notre compagnie. – Par où est-il parti ? – Vers le petit bois, dame. – Alors, faites vite ! A cheval, et ramenez-le nous."

46 Les dix chevaliers obéissent, vont jusqu'au petit bois qu'ils parcourent en tous sens, mais sans trouver trace du chevalier. Fâchés et chagrins de rentrer bredouilles, ils vont dire à leur dame qu'ils ne sont pas arrivés à mettre la main sur lui."Par Dieu, fait-elle, les choses ne vont pas en rester là."Elle se met elle-même en selle avec tous les siens et ordonne de fouiller à fond tout le bois, ce qu'ils font, mais sans résultat : pas le moindre indice !

47 Furieuse en même temps que peinée, elle fait demi-tour et explique à sa cousine [p.208] comment son invité était parti,"quand cela au juste, seigneurs ? s'enquiert-elle auprès de ses chevaliers – Tout de suite après vous, dame, et il a dit qu'il ne tarderait pas à revenir. – Sur ma foi, il s'est joué de nous."Sur ce, la demoiselle de Honguefort lui demande quelles armes il portait, et elle les lui décrit."Je l'ai croisé ce matin, à la lisière d'une forêt, mais il n'avait pas le même écu que mon chevalier. – Il peut en avoir changé, ma chère cousine. Pour moi, votre chevalier et le mien n'en font qu'un. Je vous en prie, laissez-moi vous accompagner jusqu'à ce que nous l'ayons retrouvé : alors, je saurai pourquoi il s'en est allé de chez moi aussi vite. – Puisque cela vous dit, venez avec moi : j'en serai très contente."

48 Après avoir passé la nuit sur place, elles se levèrent au point du jour et partirent à la recherche de leur chevalier.

Mais le conte laisse ici les deux demoiselles et Bohort, pour parler à nouveau de Lancelot qu'on retrouve au moment où il pénètre dans la forêt de Sarpenic.

XLIX

Aventures de Lancelot : il découvre le tombeau de Galehaut ;
il sauve du bûcher la sœur de Méléagant

1 Il faisait très chaud ce jour-là, ce qui ne l'empêcha pas de poursuivre sa chevauchée, sans faire halte avant le milieu de l'après midi. Il ne rencontra pas âme qui vive jusqu'au soir ; mais, juste au moment où il allait sortir de la forêt qu'il avait mis toute la journée à traverser, il tomba sur une demoiselle montée sur un palefroi noir richement harnaché, avec une selle d'un élégant travail d'Angleterre.[p.209] Comme elle se répandait en lamentations, il lui demanda, après qu'ils eurent échangé un salut, la raison de ses larmes."Je vous le dirais bien, seigneur, si je pensais que cela puisse me servir à quelque chose. – En tout cas, vous n'y perdrez rien, s'il plaît à Dieu. Si vous me la confiez, je m'engage à faire tout ce que je pourrai pour vous mettre du baume au cœur.

2 – Par Dieu, seigneur, je vais donc vous la dire. Vous savez sans doute, comme tout le monde, que Méléagant, le fils du roi Baudemagus, s'est rendu à la cour du roi Arthur pour essayer de s'assurer la possession de la reine Guenièvre. Cependant, sa sœur avait réussi à faire évader Lancelot d'une tour où il l'avait enfermé, je ne sais pourquoi. Après l'avoir délivré, elle l'avait gardé auprès d'elle le temps qu'il soit complètement remis de son séjour en prison qui l'avait durement éprouvé ; après quoi, elle l'a envoyé à la cour du roi Arthur où il a tué Méléagant. Mais, dès que sa parenté apprit ce qu'elle avait fait, tous déclarèrent qu'elle avait voulu faire tuer son frère ; ils s'emparèrent d'elle, la rendirent responsable de sa mort et décidèrent de lui faire subir le supplice réservé aux fratricides, si elle n'avait pas de champion pour la défendre.

3 Elle répliqua qu'elle n'aurait pas de mal à en amener un et fixa une date pour présenter un chevalier qui soutiendrait sa cause. Depuis, elle a eu beau chercher,[p.210] elle n'a trouvé personne qui ait le courage de prendre les armes contre le représentant de ses accusateurs, tant et si bien que le temps a passé et que le délai a pris fin aujourd'hui sans qu'elle ait trouvé de défenseur : du coup, on considère qu'elle est coupable du crime qu'on lui impute et je crois qu'on l'a condamnée au bûcher pour demain matin. C'est cette pensée qui me tirait des larmes, car c'était une des plus courtoises jeunes filles en ce monde, et de plus de mérites.

4 – Mais dites-moi, demoiselle, si, demain, elle disposait de quelqu'un qui soit prêt à se battre pour elle, ne serait-elle pas quitte de la sentence ? – Je l'ignore, seigneur. – Faut-il aller loin pour la trouver ? – Pas à plus de six lieues anglaises. Si vous partiez tôt demain, vous y seriez avant la première heure. – Et où exactement ? – Au château de Floego : ce chemin vous y mène tout droit, vous n'avez qu'à le suivre. – Que Dieu vous garde, demoiselle !"

5 Chacun repart de son côté, la demoiselle toujours se lamentant. Au sortir de la forêt, un monastère s'offrit à la vue de Lancelot qui s'y dirigea pour demander l'hospitalité. Au moment où il arrivait à la porte, quatre frères prenaient le frais, après avoir chanté complies. Ils s'empressent de l'aider à descendre de son cheval et lui souhaitent la bienvenue ; puis ils le font entrer, lui demandent s'il a mangé [p.211] et, comme il répond que non, ils font aussitôt dresser une table ; mais il dit qu'il veut d'abord se rendre à l'église car il n'y était pas allé de la journée.

6 Une fois là, il s'agenouille pour dire ses prières, d'où un coup d'œil sur sa droite lui permet de voir une grille d'argent, richement ouvragée de petites fleurs d'or, d'oiseaux et d'animaux divers, derrière laquelle se tenaient cinq chevaliers en armes, heaume en tête, épée à la main, comme prêts à repousser une attaque. Lancelot, qui n'y comprend rien, se relève, va vers eux et les salue. Qu'il soit le bienvenu, répondent-ils.

7 Empruntant un portillon, il passe de l'autre côté de la grille. A côté des chevaliers, il y avait un sarcophage dont la richesse surpassait encore la beauté : même un roi n'aurait pu, selon lui, payer à son prix une telle magnificence ; c'était le plus somptueux qui ait jamais été fait de main d'homme : d'or fin et incrusté de pierres précieuses qui valaient plus qu'un vaste royaume. En outre, il n'en avait jamais vu d'aussi grand : quel prince peut y reposer ? C'est, pour lui, un mystère.

8 Il interroge donc les chevaliers."Nous veillons sur le corps qui a été déposé dans ce tombeau afin qu'on ne l'emporte pas malgré nous. Nous sommes cinq préposés à sa garde pendant la journée et, la nuit, cinq autres s'acquittent du même service. – Et pourquoi avez-vous peur qu'on ne cherche à l'enlever ?[p.212] – Parce qu'un des frères du monastère, un savant autant qu'un saint, nous a annoncé récemment qu'un chevalier viendrait s'en emparer de force et le ferait transporter dans un autre pays. Et nous, qui sommes d'ici, nous aimerions mieux mourir plutôt qu'il ne nous soit ravi. Le saint homme nous a dit que ce chevalier serait bientôt là : c'est pourquoi nous montons la garde, comme vous le voyez.

9 – Mais, dites-moi, celui en l'honneur de qui on a édifié pareille sépulture devait être un très grand prince ? – C'était un grand et puissant seigneur, en effet, et de surcroît, l'homme le plus sage de son temps. – Mon Dieu, qui était-ce ? – Si vous savez lire, seigneur, vous pouvez le voir : son nom est gravé sur cette dalle.

10 Lancelot s'avance et lit :"Ci-gît Galehaut, le fils de la Géante, le seigneur des Iles Etrangères qui mourut de son amour pour Lancelot."A la vue de cette inscription, il tombe sans connaissance et reste un long moment à terre sans pouvoir dire un mot. Les chevaliers accourent pour le relever, ne comprenant pas qui il peut être."Hélas ! s'exclame-t-il en se tordant les mains, quand il revient à lui, quel chagrin ! Et quelle perte !"Il s'égratigne tout le visage jusqu'au sang, s'arrache les cheveux et se donne de grands coups de poing sur le front et la poitrine, en poussant des cris pitoyables.[p.213] Proférant des injures contre lui-même, il maudit l'heure de sa naissance."Hélas, mon Dieu ! L'homme le plus exemplaire au monde est mort à cause du plus vil et du plus misérable chevalier qui fut jamais ! Oui, quelle perte que la sienne !"

11 Ses éclats de douleur sont tels que tous viennent le regarder, ne comprenant pas ce qui lui arrive. On lui demande qui il est mais, incapable d'articuler une phrase, il continue de pousser des cris, de se frapper et de déchirer ses vêtements. Au bout d'un long moment, il relit l'inscription : puisque Galehaut est mort à cause de lui, ce serait trop lâche de ne pas l'imiter, se dit-il ; et il se précipite hors de la grille dans l'intention d'aller chercher son épée - qui avait d'abord été celle de son ami - afin de s'en donner la mort.

12 Alors qu'il sortait de l'église, arrivait une demoiselle du Lac (celle à qui Bohort avait parlé devant Honguefort) qui le reconnut sans mal et l'arrêta en le retenant par un pan de sa tunique."Qu'avez-vous ? Où allez-vous ainsi ? – Hélas, demoiselle, laissez-moi mettre fin à ma douleur, puisque je n'aurai plus jamais ni joie, ni repos, tant que je serai de ce monde ! – Expliquez-vous !"Mais, au lieu de lui répondre, il s'arrache à ses mains et repart en courant."Sur l'être que vous chérissez le plus au monde, lui crie-t-elle quand elle le voit s'échapper, je vous interdis d'aller plus loin avant de m'avoir parlé."

13 Il fait halte, la regarde et, la reconnaissant, lui dit qu'elle est la bienvenue."Par Dieu,[p.214] vous auriez dû me faire meilleur accueil, au moins parce que je suis la messagère de votre dame du Lac. – Ne m'en veuillez pas, demoiselle, mais Dieu seul pourrait m'empêcher de désespérer : quoi qu'il puisse m'arriver, ma vie ne sera plus que tristesse. – Mais non ! Ecoutez d'abord ce que ma dame m'envoie vous dire. – Soit, fait-il.

14 – Elle désire que vous enleviez d'ici le corps de Galehaut et que vous le fassiez transporter sur un brancard à la Douloureuse Garde afin qu'il y soit déposé dans le sarcophage sur lequel vous avez vu votre nom gravé, parce qu'elle est sûre que vous y serez vous-même enseveli."Ce message le rassérène :"Vos paroles me font du bien", dit-il, et il ajoute qu'il suivra les conseils de sa dame, avant de s'enquérir d'elle.

15"Elle a été au plus mal pendant une semaine, parce que les sorts lui avaient révélé, comme elle me l'a raconté depuis, que, dès que vous trouveriez le tombeau de Galehaut, le chagrin que vous auriez de sa mort vous ferait attenter à vos jours, si on ne vous arrêtait pas. C'est pour cela qu'elle m'a dépêchée de toute urgence. Il faut vous calmer et cesser de vous faire du mal ; elle vous prie, sur l'être que vous chérissez le plus au monde, de vous montrer courageux ; sinon, vous ne devrez plus compter sur elle en cas de besoin."Puisqu'elle le veut, il va se ressaisir, promet-il.

16"Maintenant, allez chercher vos armes ; il est évident que ces chevaliers ne vous laisseront pas emporter la dépouille de votre ami sans résister. – Plutôt mourir que de le laisser là !"[p.215] Tandis qu'il va s'armer, la demoiselle s'adresse aux gardiens du tombeau :"Prétendez-vous empêcher ce qui arrivera de toute façon ? – Que voulez-vous dire ?

17 – Ce corps auprès duquel vous montez la garde, vous savez bien qu'il sera enlevé d'ici. – Pas tant que nous serons là pour nous y opposer. – Il finira par l'être, et même, celui qui s'en chargera est là. Si vous essayez de le lui interdire, vous mourrez tous. Il vaudrait mieux que vous le laissiez faire plutôt que d'y perdre la vie."Tant qu'il leur restera un souffle, répliquent-ils, ils ne permettront à personne d'emporter le corps."Et que le chevalier qui vient s'y risquer le sache bien : fût-il encore plus valeureux que Lancelot, il ne l'aura pas. – Eh bien, on va voir ce qui vous en adviendra."

18 Comme elle achevait ces mots, Lancelot revint, armé de pied en cap, et les chevaliers lui demandèrent ses intentions."Je veux emmener ce corps, qui est là. – Il vous en coûtera cher, sur notre foi. Nous nous ferons tous tuer plutôt que de vous laisser le prendre. – Si c'est le seul moyen de vous faire céder, vous êtes des hommes morts, tous autant que vous êtes !"A peine a-t-il passé la grille qu'ils se jettent sur lui, s'imaginant que la peur de mourir le fera reculer ; mais lui, l'épée au clair, leur en assène de rudes coups : le premier qui se trouve devant lui, il le frappe avec tant de violence que, malgré le heaume et la coiffe du haubert, sa lame s'enfonce jusqu'au crâne et qu'il le fait tomber à terre en le bousculant.

19 Furieux, tous les autres se ruent sur lui, mettent en pièces, qui son écu, qui son heaume, qui son haubert et le blessent à plusieurs reprises.[p.216] Mais, tout à son chagrin, il n'y fait même pas attention ; il les attaque avec rage et les force à reculer sous les grands coups d'épée qu'il leur porte. L'un des quatre - un homme vigoureux et de grande taille - se montrait plus agressif et plus violent que les autres. Lancelot, qui l'a remarqué, abat son épée sur le heaume de ce chevalier, en faisant jaillir des étincelles ; la lame dévie - le coup n'avait pas été asséné suffisamment droit - et l'atteint à l'épaule : le bras mutilé tombe sur les dalles.

20 Ebranlés à la vue de ce coup, effrayés par cette épée qui les a déjà tous blessés au sang, ils ne font plus guère mine de vouloir se défendre. Lancelot se jette sur eux et en frappe un au sommet du heaume, lui faisant toucher le sol des mains. Ce que voyant, les deux derniers cherchent leur salut dans la fuite et veulent gagner la porte. Il rattrape le plus lent, le touche entre l'écu et le bras et lui tranche le poignet : la main et l'écu qu'elle portait tombent à terre, cependant que le blessé réussit à s'enfuir.

21 Puis Lancelot se retourne contre le précédent qui se relevait déjà et, d'un large revers de son épée, lui fait voler le heaume de la tête. Ainsi exposé, le chevalier crie grâce : si son adversaire lui laisse la vie sauve, il se soumettra à ses exigences."Tu dois me promettre de conduire le corps de mon seigneur Galehaut à la Douloureuse Garde et de veiller sur lui jusqu'à mon arrivée. Si on te demande qui t'envoie, tu répondras :[p.217] celui qui portait des armes blanches lors de la prise de la cité."Le vaincu s'engage à tout cela.

22 Lancelot empoigne alors le couvercle du sarcophage par son plus large côté. Il doit mettre toute sa force pour le soulever : ses muscles ont du mal à résister ; le sang lui coule du nez et de la bouche et tout son corps ruisselle sous l'effort ; le souffle court, il parvient cependant à le tenir droit. Mais il n'avait jamais éprouvé de douleur aussi poignante que celle dont il fut saisi, à voir le cadavre de Galehaut comme il était là, encore revêtu de ses armes : sa bonne épée, posée à côté de lui, avait gardé son éclat ; la demoiselle dut l'arracher des mains de Lancelot pour l'empêcher de s'en frapper.

23 Après avoir fait fabriquer un brancard de bois, il le recouvrit des plus beaux tissus qu'il y avait au monastère et le garnit des plus riches ornements qu'il put y trouver. Son prisonnier lui conseilla alors de partir dès la nuit tombée :"Ce serait plus raisonnable, lui dit-il. – Et pourquoi ? – Parce que, si les chevaliers du pays venaient à apprendre qu'on emmène le corps, ils surveilleraient tous les chemins et arrêteraient le convoi. C'est pourquoi, je suis d'avis de prendre la route sans attendre : d'ici que le jour se lève,[p.218] le brancard sera à vingt lieues anglaises."Lancelot donne son accord et le fait installer sur deux palefrois qui vont à l'amble et emportent ainsi les restes de Galehaut hors du pays, au plus grand regret et à la plus grande indignation des moines.

24 Lancelot accompagna la dépouille une grande partie de la nuit, en larmes, se souvenant avec tristesse de la vaillance et des mérites de son compagnon ; sans la présence de la demoiselle à ses côtés, il ne s'en serait pas tenu là, mais elle sut l'en empêcher. Après avoir interdit au chevalier de faire ensevelir le corps avant son retour, il le laissa poursuivre son chemin et retourna à l'abbaye où il se coucha, en refusant de boire et de manger, malgré tout ce qu'on put lui dire, et il passa le reste de la nuit à pleurer et à se lamenter : comme le jour lui parut long à venir !

25 Il se leva dès l'aube, entendit la messe avec la demoiselle et s'arma. Elle lui parla alors de Bohort et lui raconta ce qu'elle lui avait vu faire devant Honguefort. Ces nouvelles lui firent plaisir."Il s'est mis en tête de vous retrouver, seigneur, ajouta-t-elle, et il n'aura de cesse d'y avoir réussi. – Si vous pensiez le rencontrer avant moi, demoiselle, j'aurais un service à vous demander : donnez-lui cette épée [p.219] qui a appartenu à monseigneur Galehaut et dites-lui de ma part qu'il la porte : c'est une arme de qualité."Elle le verra bientôt, répond-elle, et s'acquittera au mieux du message. Et elle s'en va de son côté, cependant qu'il se dirige droit vers Floego où il arrive tôt dans la matinée.

26 En parcourant du regard les prés à l'extérieur de la ville, il distingue un attroupement : les gens s'étaient rassemblés autour du bûcher où on allait mettre à mort la sœur de Méléagant. La vue du feu lui fit craindre pour la vie de la demoiselle. Aussitôt, il pique des deux et lance son cheval au galop. Une fois sur place, il la voit : on l'avait déjà amenée, en chemise, auprès du bûcher qui devait être l'instrument de son supplice. Six gueux la tenaient, trois de chaque côté, et n'attendaient plus que l'ordre des juges pour la jeter dans le brasier. Elle pleurait amèrement sur l'absence de Lancelot.

27"Hélas, noble Lancelot ! S'il plaisait à Notre Sauveur que vous sachiez ce qui m'arrive et que vous ne soyez pas loin d'ici, je pourrais maintenant encore être sauvée, avec Son aide et la vôtre, au grand dam de tous nos ennemis ! Mais vous l'ignorez, et je vais mourir pour vous avoir, après Dieu, sauvé la vie. J'en ai moins de regret pour moi que pour votre chagrin quand vous l'apprendrez. Mais ce qui me donne du courage, c'est que je ne serai pas morte pour rien :[p.220] désormais, aussi longtemps que vous vous souviendrez de moi, vous viendrez au secours de toutes celles qui en appelleront à vous, car un cœur généreux comme le vôtre ne pourra qu'écouter avec faveur celles qui se réclameront de moi. Je pense avoir plus fait pour le salut de mon âme en mourant parce que j'ai agi avec loyauté, quand j'ai fait sortir de prison un homme aussi exemplaire que vous, que si je vous avais laissé périr, victime de la perfidie de Méléagant qui vous avait enfermé parce qu'il n'est qu'un traître."

28 La demoiselle pleurait à chaudes larmes en tenant ce discours. Et c'est alors que Lancelot surgit, piquant des deux vers elle."Lâchez-la !"intime-t-il à ceux qui la tenaient. Un chevalier en armes intervient aussitôt :"Et pourquoi donc ? – Parce que vous n'avez pas le droit de lui faire du mal. – Oh que si, puisqu'elle a été reconnue coupable du meurtre dont je l'avais accusée. Elle a proposé de s'en défendre, mais elle a été incapable de trouver un champion qui accepte de soutenir sa cause, ce qui est facile à comprendre, puisque tout le monde sait qu'elle a commis une trahison. – Et laquelle ? – Elle a aidé Lancelot à s'évader pour faire tuer son frère.

29 – Si vous osiez entreprendre de fournir la preuve qu'elle est coupable de trahison ou de meurtre, moi, je serais prêt à l'en défendre. – Qui êtes-vous ? – Un chevalier qui se présente en champion de cette demoiselle. – Sur ma foi, si je le voulais, je n'aurais pas à me battre, puisque sa culpabilité est un fait établi depuis hier, étant donné qu'elle n'a trouvé personne pour affirmer qu'elle est innocente ; mais, je suis si convaincu d'être engagé dans une affaire où la légitimité et la justice sont de mon côté, qu'il n'est de chevalier au monde que je n'ose affronter à ce propos, vu que le droit est, à l'évidence, pour moi. – Par Dieu, c'est ce qu'on va voir :[p.221] je suis prêt à défendre cette demoiselle contre vous. – Sur ma tête, on va le voir, en effet : vous y trouverez la mort qui attend les perfides et les traîtres."

30 On écarte la condamnée du bûcher, et les deux chevaliers, après avoir pris du champ, s'élancent au galop l'un contre l'autre : leurs lances volent en pièces sous la violence du premier coup qu'ils se portent. Puis, le heurt des corps et des têtes les laisse tous deux étourdis et secoués. Mais c'est surtout le chevalier qui ne sait plus où il en est : incapable de se maintenir en selle, il tombe de son cheval sur la pointe de son heaume qui cogne contre le sol, manquant de peu de se briser la nuque.

31 Lancelot achève sa course sur son élan et revient, mais il descend de sa monture, car il aurait honte d'attaquer à cheval un homme à pied ; il dégaine son épée, se jette sur son adversaire qui se relevait déjà et lui assène, sur le sommet du heaume, un premier coup qui lui fait toucher terre des genoux et des mains ; d'un second, il l'étend au sol et, le traînant par son heaume, il va le jeter dans le brasier : épuisé, assommé, le chevalier ne peut se relever et, prisonnier des flammes, il y perd la vie.

Les hommes préposés à la garde du champ s'avancent alors et déclarent à Lancelot qu'il est quitte et ils lui remettent la demoiselle saine et sauve. Après lui avoir fait rendre ses vêtements, il lui demande ce qu'elle attend encore de lui."Que vous me rameniez en sécurité chez moi, seigneur.[p.222] – Ce sera volontiers", répond-il. Il l'aide donc à se mettre en selle et la conduit au château de Galefort où elle l'avait hébergé et soigné pendant un certain temps.

32 Ce château était construit au bord d'une petite rivière ; il était très bien fortifié et on n'y manquait de rien. Inutile de demander si Lancelot fut bien reçu, puisque les gens du lieu savaient déjà que leur dame devait son salut à un chevalier qui arrivait avec elle. Ils l'accueillirent avec des manifestations de liesse comme s'il avait été le Messie : ils s'agenouillent sur son passage et l'acclament en chœur :"Seigneur, béni soyez-vous d'avoir changé notre tristesse en joie !"Quand, dans cette atmosphère de fête, on eut aidé la demoiselle à mettre pied à terre devant sa demeure, Lancelot voulut s'en aller au plus vite : on était à peine au milieu de la matinée ; mais elle retint son cheval par la bride et le força à en descendre :"Sur la croix de Notre-Seigneur, je ne vais pas vous laisser partir ainsi."

33 Elle ordonne donc qu'on le désarme et des écuyers s'y affairent sans perdre de temps. Dès qu'il eut enlevé son heaume et qu'elle l'eut reconnu, elle courut se jeter dans ses bras et voulut l'embrasser sur les lèvres, mais il se déroba. Alors, faute de mieux, elle couvrit de baisers son visage, son menton, son cou, tout en pleurant d'émotion."Ah ! noble chevalier, j'ai tant souhaité vous revoir avant de mourir ! Que vous est-il arrivé entre temps ? – Tout s'est bien passé, grâce à Dieu.[p.223] – Mais pourquoi êtes-vous revenu par ici, après en être parti il n'y a guère ? – Pour une raison très grave."Et il lui raconte comment un chevalier qui portait des armes rouges l'a accusé de trahison, à la cour du roi Arthur pour la mort de Méléagant ; il doit aller s'en défendre, termine-t-il, à celle du roi Baudemagus.

34"Je sais de qui il s'agit, dit-elle : c'est Argodras le Roux, et il est le frère de ce chevalier que vous avez tué et jeté dans le feu tout à l'heure. Mais je vois mal ce que vous pourriez faire car, si mon père apprend que vous avez tué son fils, j'ai peur que, sous le coup du chagrin, il ne vous fasse mettre à mort. – Comment ? Il l'ignore toujours ? – En effet. Le corps de Méléagant a été ramené dans le pays au château des Pierres, depuis quinze jours, mais dans le plus grand secret et à l'insu du roi : il vous faudra donc faire preuve de discrétion. Quel est le jour fixé pour votre combat ? – Il doit avoir lieu à la Sainte-Madeleine. – Que Dieu vous inspire, car je crains fort qu'Argodras ne cherche à vous prendre en traître, en tramant quelque mauvais coup. – Soyez tranquille ! Il ne réussira pas à m'effrayer."

35 Pendant toute la soirée, ils continuèrent de parler ensemble de choses et d'autres, ce qui n'empêcha pas les gens du lieu de montrer à leur dame toute la joie qu'ils avaient à la retrouver saine et sauve, alors qu'ils avaient cru la perdre. Lancelot se leva au point du jour et s'en alla sitôt équipé. La demoiselle le recommanda à Dieu et le pria de repasser par chez elle à son retour, ce qu'il lui promit de faire, s'il le pouvait.

Il se remet donc en route et poursuit sa chevauchée jusqu'à la fin de la journée.[p.224] Il n'était alors pas loin de l'Aglonde, une rivière au courant très noir et très profond. Une fois arrivé près de la berge, il vit qu'on y avait dressé trois tentes : l'une était remarquable par ses dimensions et sa richesse, les deux autres étaient plus modestes.

36 Comme il s'approchait, un chevalier sans armes sortit de la plus grande et lui souhaita la bienvenue ; Lancelot s'empressa de lui rendre son salut."Cher seigneur, vous avez tout l'air d'être un chevalier errant. J'en suis un moi-même et j'ai beaucoup d'amitié pour ceux qui choisissent de vivre ainsi : c'est pour quoi, je vous prie d'accepter mon hospitalité pour ce soir. Si vous continuez, vous ne trouverez plus que de la forêt, et assez sauvage pour que vous ayez vite fait de vous y perdre. Et puis, c'est l'heure de faire étape, comme vous le voyez. Je vous invite donc à vous arrêter ici, où vous aurez le gîte et le couvert à votre gré. – Puisque vous me le proposez, je n'irai pas plus loin, à la fois pour répondre à votre prière et parce que vous êtes, dites-vous, un chevalier errant."

37 Il met aussitôt pied à terre, cependant que des écuyers sortent des deux autres tentes et le désarment ; ils lui apportent un manteau de soie légère à cause de la chaleur et l'accompagnent avec son hôte à l'intérieur de la grande tente. Tous les deux firent connaissance en parlant ensemble et se posèrent des questions l'un sur l'autre. Le chevalier demanda à Lancelot d'où il venait et où il allait, et le but de sa chevauchée solitaire ; celui-ci ne dit pas tout, mais lui confia néanmoins qu'il avait hâte d'arriver à la cour du [p.225] roi Baudemagus pour soutenir sa cause contre le chevalier qui l'avait accusé de trahison.

38 Durant cette conversation, les écuyers avaient dressé la table ; après s'être lavé les mains, Lancelot et son hôte y prirent place, ainsi qu'une très belle demoiselle, l'amie du maître des lieux, et le dîner leur fut servi à tous les trois. Dès le premier regard qu'elle posa sur lui, la demoiselle n'eut plus d'yeux que pour Lancelot dont la beauté lui semble faire pâlir celle des autres. Toute à sa contemplation, elle en perd l'appétit, et les écuyers desservent les premiers plats sans qu'elle y ait touché, absorbée qu'elle est dans ses pensées. Son cœur en conçoit un amour sans exemple ; quelle félicité ce serait d'être aimée de lui !

Le conte n'en dit pas plus ici à ce sujet ; il racontera plus loin à quelle extrémité sa passion la porta et comment elle la déclara à celui qui en était l'objet, et la conduite sans exemple de son ami quand il l'apprit ; comment, enfin, elle mourut pour s'être fait repousser. Pour le moment, il laisse tout cela de côté et rapporte l'aventure qui leur advint alors qu'ils étaient tous les trois dans la tente.

L

Aventures de Lancelot : combats victorieux ;
funérailles de Galehaut à la Joyeuse Garde

1 Pendant le second service, un chevalier qui arborait des armes rouges [p.226] arriva au grand galop devant la tente, à la tête d'une nombreuse troupe . Il entre, se précipite sur un des écuyers qui servaient à table (c'était le frère du maître des lieux), l'empoigne par les épaules, le hisse devant lui sur l'arçon de sa selle et repart aussi vite qu'il était arrivé. A ce spectacle, l'hôte jette un cri :"Ah ! cher seigneur, c'est la mort pour moi ! Si cet homme réussit à enlever mon frère, il le tuera. Au nom de Dieu, je vous en supplie, faites tout ce que vous pourrez pour lui porter secours !"Lancelot bondit et réclame ses armes."Ils les ont emportées, l'avertit un écuyer, et votre cheval avec ! – Sur ma tête, je vais le suivre quand même !"

2 Il sort aussitôt de la tente avec le chevalier pour voir les ravisseurs s'éloigner ; ils avaient déjà franchi la rivière par un pont de bois."Resterez-vous à m'attendre ? fait Lancelot. – Que non ! J'irai avec vous jusqu'à ce que nous ayons trouvé quelqu'un qui vous donne des armes."Ils partent donc à pied, passent le pont et prennent la direction de la colline par où les autres s'en vont. Leur route croise presque aussitôt celle d'un chevalier en armes noires qui arrivait par un chemin de traverse. A la vue de Lancelot qu'il connaissait bien, il s'arrête et lui demande où il se rend ainsi, à pied et sans armes.

3"Qui êtes-vous, seigneur, pour me poser pareille question ? – Un chevalier étranger [p.227] qui ne comprend pas où vous pouvez aller en semblable appareil."Lancelot lui raconte alors l'arrivée soudaine du chevalier dans la tente de son hôte, alors qu'ils étaient à table, et le rapt de l'écuyer hissé sur l'encolure du cheval."Pis encore, ceux qui étaient avec lui m'ont volé mes armes et ont emmené mon cheval. – Quelle récompense pourrais-je attendre de vous, si je vous rendais le service de vous donner les miennes ainsi que ma monture ? – Celle que vous-même auriez fixée. – D'accord si, à la première occasion vous faites la même chose pour moi. – Vous pouvez être sûr que je le ferai, à moins que je ne sois en train de me battre au moment où vous me trouverez !"

4 Le chevalier met aussitôt pied à terre, se désarme et remet tout son équipement à Lancelot qui s'en revêt, monte à cheval et invite son hôte à s'en retourner. Devant son refus, il insiste :"Les armes de celui que je recherche me suffiront pour le reconnaître."L'autre finit par céder et fait demi-tour, emmenant avec lui le chevalier, fort satisfait que Lancelot soit devenu son obligé.

[p.228] Cependant, celui-ci continue de suivre de loin les ravisseurs. Du haut de la colline, il domine toute la Forêt des Trois Périls (le conte expliquera plus tard pourquoi on l'appelait ainsi)...

5 ... mais il ne distingue aucune trace de ceux qu'il recherchait et qui s'étaient déjà enfoncés dans le bois. Il suit cependant jusqu'à la lisière de la forêt les empreintes laissées par les sabots de leurs chevaux.

C'est là qu'il rencontre une demoiselle aux cheveux tout blancs, mais ceints d'une guirlande de roses (on était à l'époque de la Saint Jean) : tête nue, elle laissait flotter ses tresses sur les épaules comme une jeune fille et, sur son cheval, elle avait fière allure. Il la salue et elle lui répond en lui souhaitant"une heureuse aventure, de par Dieu. – Pourriez-vous me renseigner sur un chevalier aux armes rouges, demoiselle ? Je voudrais savoir dans quelle direction il va. – Je le pourrais... mais il faudrait que je le veuille. – Si vous me le dites, je m'engage à me mettre à votre service dès que vous me le demanderez. – Si vous jurez de me suivre à ma première sommation, je vous répondrai."Il lui en donne sa parole - ce dont il devait se repentir amèrement plus tard.

6"Prenez ce chemin", dit-elle en lui montrant un étroit sentier qui s'enfonçait dans la forêt,"et suivez-le tout droit pendant à peu près une demi-lieue,[p.229] jusqu'à un étang sur les bords duquel vous verrez trois tentes : elles appartiennent au chevalier que vous cherchez ; il s'appelle Arramant le Gros, et vous le reconnaîtrez à ses deux cicatrices au milieu du front. Dites-moi votre nom et allez-y. – Je m'appelle Lancelot du Lac, répond-il non sans réticence. – Que Dieu vous garde !"fait-elle.

7 Sans attendre davantage, il s'éloigne en suivant l'itinéraire qu'elle lui avait indiqué, mettant son cheval au galop jusqu'à ce qu'il ait rejoint ceux qu'il poursuivait. Dès qu'il leur signale sa présence à grands cris, l'un des chevaliers fonce sur lui, écu au cou, lance en main, armé de pied en cap ; mais son haubert n'empêche pas Lancelot de lui enfoncer en plein corps le fer de sa lance et de le désarçonner, grâce à sa force et à son énergie. Aussitôt son arme récupérée, il voit un second adversaire s'avancer vers lui, tout prêt à la joute ; loin de l'éviter, il dirige son cheval dans sa direction. Le nouvel assaillant fait voler sa lance en pièces sur l'écu de Lancelot mais la sienne, qu'il tenait un peu bas, passe juste au dessus de l'arçon de la selle : malgré les mailles du haubert, la hampe s'enfonce dans le corps qu'elle traverse de part en part ; sous la brutalité de la poussée, le cavalier et sa monture sont culbutés à terre.

8 [p.230] Ceux qui chevauchaient en tête de la troupe comprennent à qui ils ont affaire : un jouteur qui a fait mordre la poussière à deux de leurs meilleurs compagnons ! Lancelot les attaque en bloc : ils étaient encore neuf. Se servant de son épée (sa lance s'était cassée dans l'affrontement avec le dernier qu'il avait renversé), il entaille les écus, met les heaumes en morceaux, brise le maillage des hauberts aux bras et aux épaules. Tous ceux qui le voient en restent sidérés.

Dès qu'il reconnaît, parmi eux, le chevalier aux armes rouges, il le choisit comme cible de ses coups : celui qu'il assène sur son heaume l'assomme si bien qu'il lui fait vider les étriers : le voilà gisant à terre. Lancelot lui fait alors passer son cheval sur le corps, le privant de ses dernières forces.

9 Bouleversés à la vue de ce qu'ils croient être le cadavre de leur seigneur, les autres entreprennent de le venger et, tous ensemble, ils se ruent sur son vainqueur. Mais ils ne parviennent pas à le prendre au dépourvu : il pare leurs coups de son écu et de son épée et leur en assène lui-même de rudes, chaque fois qu'il peut les atteindre, de sorte qu'en dépit de leurs efforts, ils n'arrivent pas à le faire reculer ; c'est lui, au contraire qui, à maintes reprises, se retrouve en position d'attaquant. Tous ceux qu'il réussit à toucher, il les blesse au sang ou les désarçonne. Il arrache les écus des cous, les heaumes des têtes, mutile poignets et bras, bouscule cavaliers et chevaux.[p.231] Il en met à mal cinq qui gisent au sol, incapables de se relever.

10 A ce spectacle, les derniers se disent qu'en s'obstinant davantage ils perdraient la vie à coup sûr et ils s'enfuient sans demander leur reste, cherchant refuge au fin fond de la forêt. Lancelot ne se donne pas la peine de les y poursuivre longtemps ; il fait demi-tour afin de venir demander au chevalier aux armes rouges (un de ceux qu'il avait abattus) qui il était. Une fois là, il retrouve l'écuyer qu'il recherchait et qu'on avait hissé sur un méchant cheval, les mains ligotées derrière le dos ; il s'approche de lui et le détache. Aussitôt que le jeune homme se sent libre de ses mouvements, il se jette aux pieds de celui qui est venu à son secours et le remercie au nom de Dieu. Quant à Lancelot, il met pied à terre et lui confie la garde de son cheval. Puis il se dirige vers le chevalier qui avait réussi à se redresser pour s'asseoir, mais encore si assommé qu'il n'y voyait rien. Il lui arrache le heaume de la tête avec tant de brutalité que le blessé va cogner le sol des deux mains et de tout le visage et que, sous le choc, des flots de sang lui couvrent le front et jaillissent de son nez.

11 Il lui déclare sans ambages qu'il l'achèvera, s'il ne s'avoue pas vaincu ; mais le blessé gît face contre terre, presque inconscient et bien incapable de répondre. Lancelot le redresse et, à le voir pareillement ensanglanté, craint qu'il ne soit bel et bien mort. Au regret de l'avoir mis en si pitoyable état, il s'assied à ses côtés, guettant une réaction de sa part. Mais déjà, trois de ceux qu'il avait désarçonnés se relevaient et il se rue sur eux. Ils sont morts, s'ils ne se rendent pas, leur crie-t-il. Epouvantés à sa vue, craignant pour leurs vies, ils lui rendent leurs épées [p.232] qu'il accepte de recevoir, et s'affirment prêts à en passer par toutes ses volontés. Du moment qu'ils s'avouent vaincus, il ne leur fera pas de mal, les rassure-t-il,"mais vous devrez obéir à mes ordres."Ce dont ils sont d'accord.

12 Cependant, le chevalier aux armes rouges reprenait ses esprits ; il avait ouvert les yeux et réussi à s'asseoir. Lancelot revient sur lui et, comme s'il était indifférent à ce qu'il endurait, brandit son épée, répétant qu'il va le tuer s'il ne reconnaît pas sa défaite. Sous la menace de l'arme, se voyant déjà mort, le blessé crie grâce :"Ne me tuez pas, noble chevalier ! Voici mon épée en gage de ma soumission sans réserve : je m'avoue vaincu."Lancelot prend l'arme et reçoit l'engagement solennel du vaincu qu'il se conformera à tout ce qui lui sera ordonné. La première chose que son vainqueur exige, c'est qu'il lui dise pourquoi il a enlevé l'écuyer pendant son service de table.

13"Voici pourquoi, seigneur. Il y a peu, j'avais encore un frère, un beau jeune homme sans peur ni reproche, presque un enfant. Un jour où il chevauchait sans être accompagné, il passa par hasard devant la tente où vous étiez tout à l'heure. Cet écuyer - d'après ce qu'il m'a raconté - se trouvait là. Or, mon jeune frère était si bien absorbé dans ses pensées (des bruits couraient sur ma mort et il venait de les apprendre) qu'il omit de le saluer. Celui-ci crut à du mépris de sa part et se jeta aussitôt sur lui ; il me l'a envoyé dans un triste état : trois jours plus tard, il était mort. Rien n'aurait pu me consterner davantage ; je me promis de le venger, et que ce n'était pas le lignage du meurtrier qui me ferait y renoncer.

14 [p.233] Je l'aurais fait sur-le-champ, mais d'autres affaires me sollicitaient ; j'ai donc attendu jusqu'à aujourd'hui et je me suis renseigné : celui à qui j'avais confié cette mission vous a reconnu et m'a prévenu que vous faisiez partie des convives. Comme je vous craignais plus que tout autre, j'ai fait prendre vos armes et votre cheval afin que vous ne puissiez pas nous suivre ; et ce n'est que par considération pour vous que j'ai épargné le chevalier. Quant à l'écuyer, il n'est pas question que je le fasse mettre à mort, parce qu'on m'imputerait à honte d'avoir porté la main sur lui ; mon intention était de l'enfermer dans une prison d'où il ne serait jamais sorti : voilà quelle aurait été ma vengeance. J'ai répondu à votre question et je vous crie à nouveau merci comme au plus généreux des chevaliers."

15 Lancelot le rassure."Mais, dites-moi, vous savez qui je suis ? – Bien sûr, seigneur : vous êtes Lancelot du Lac. Et moi, je suis le cousin d'un des hommes au monde qui a le plus d'amitié pour vous : ce Mélian le Gai à qui vous avez extrait les fers à Kamaalot, le jour où vous avez été adoubé."Tout au plaisir de l'apprendre, Lancelot enlève son heaume, s'empresse de serrer le chevalier dans ses bras, au nom de la grande amitié qu'il porte, lui aussi, à son cousin, et le prie de lui pardonner, pour Dieu, le mal qu'il lui a fait, ce à quoi le blessé consent volontiers.

A cette vue, les autres chevaliers, eux aussi, se réjouissent et donnent l'accolade à Lancelot. C'est ainsi que toute leur colère et leur tristesse se changent en joie et en paix. Les deux derniers à être restés longtemps au sol, évanouis, se sont remis péniblement sur leur séant : l'un avait perdu une main et l'autre un bras, au niveau de l'épaule.

16 Devant la gravité de leurs blessures,[p.234] Lancelot ne dissimule pas tout le regret qu'il éprouve. Se refusant à voir plus longtemps leurs souffrances, il déclare à ceux qui sont là qu'il a tant à faire qu'il ne peut s'attarder davantage, alors que la nuit est en train de tomber ;"mais, avant de m'en aller, seigneurs, ma volonté - et je vous prie tous de vous y conformer - est que vous retourniez là où vous m'avez rencontré et que vous fassiez la paix avec le chevalier : soyez bons amis, désormais. Ramenez-lui son écuyer sain et sauf, comme il était quand vous l'avez enlevé, et saluez son maître de ma part. Et vous, seigneur, fait-il en se tournant vers le chevalier aux armes rouges, dès que vous verrez Méliant, transmettez-lui mes salutations et mes amitiés, et dites-lui que j'ai plus envie de le voir qu'aucun autre chevalier étranger. Que vous dire de plus, sinon que je vous recommande à Dieu ? – Vraiment, seigneur, insiste le chevalier, vous ne voulez pas rester ? – En aucune manière. – Partez donc, et que le créateur du monde veille sur vous partout où vous irez."

17 La nuit était tombée depuis longtemps, mais il y avait un beau clair de lune : Lancelot s'enfonce dans la forêt, et elle était si épaisse qu'il distinguait mal le chemin. Il finit par arriver devant la maison d'un forestier : construite au milieu d'une clairière, elle était solidement défendue par un mur crénelé et par un profond fossé. Là, il appelle jusqu'à ce qu'on lui ouvre la porte. A ses armes, le maître des lieux reconnaît un chevalier errant ; il s'empresse donc, avec les siens, de l'aider à se désarmer et il lui demande s'il a déjà mangé. Comme Lancelot répond que oui, il ordonne de préparer un lit : aussitôt dit, aussitôt fait ; et il eut cette couche, somptueuse, pour lui tout seul.

18 Le lendemain, il se leva au point du jour et, après avoir recommandé à Dieu toute la maisonnée,[p.235] se remit en route, escorté par son hôte. Quand ils furent à une certaine distance, le forestier demanda à Lancelot où il avait l'intention d'aller."A la cour du roi Baudemagus. – Pourquoi cela, seigneur ? – Parce que je dois me défendre par les armes contre un chevalier qui m'a accusé de trahison. Le jour fixé est la Sainte Madeleine. – C'est-à-dire dans quatre jours. Pour cette fête, le roi tiendra sa cour à Huindesan ; la ville est au bord de la mer. Il faut vous dépêcher, si vous voulez y être à temps, car il y a trois bonnes journées de chevauchée jusque là. Si vous en étiez d'accord, j'aimerais vous accompagner, car vous me semblez un homme de bien. – Ne vous donnez pas cette peine pour moi ; mais, si vous connaissez un chemin qui y mène directement, guidez-moi jusque là. – Très volontiers", dit-il.

19 Ils poursuivent leur route à travers la forêt, parlant de choses et d'autres, tant et si bien que son hôte demande à Lancelot qui il est."J'appartiens à la maison du roi Arthur. – Je n'en ai que plus de plaisir à vous faire ce bout de conduite. Mais, au nom de Dieu, dites-moi : s'y est on remis de la grande perte que sa maison a subie ? – Quelle perte ? – Comment ? Vous ne savez pas ? – Non ! Vous allez me mettre au courant. – Par Dieu, en ce cas, vous n'en faites pas partie. Tous ceux qui en sont le savent, j'en suis sûr ; et c'est facile à comprendre car il ne leur est jamais rien arrivé d'aussi grave."

20 [p.236] Perplexe, Lancelot le prie de s'expliquer."Dieu m'en soit témoin, je vais tout vous dire. Cette année, le meilleur chevalier qui ait jamais porté l'écu est venu dans le pays pour libérer la reine Guenièvre que Méléagant avait enlevée et qu'il retenait prisonnière ; et sa valeur lui a permis de franchir tous les obstacles qu'on y rencontre sur son passage. Le nombre incroyable de prouesses qu'il a accomplies ont fini par rendre jaloux le ravisseur qui l'a enfermé dans une tour où il l'a laissé mourir. Depuis, je suis passé par la cour du roi Arthur où je l'ai vu montrer tout le chagrin auquel on pouvait s'attendre. La cour elle-même en était si bouleversée que personne ne savait plus que devenir, et tout le monde y pleurait la mort du Bon Chevalier.

21 Vous voulez savoir de qui il s'agit ? De Lancelot du Lac, le fils du roi Ban de Benoÿc, l'homme à la mort duquel personne ne devrait survivre, celui dont la disparition devrait entraîner celle de tout ce qu'il y a de beau et de bon en ce monde, celui dont la fin a si bien marqué celle de la chevalerie qu'après lui personne ne peut prétendre au titre de Bon Chevalier. C'est une perte incommensurable que la sienne ! Le roi Arthur a raison de dire qu'avec lui, il a tout perdu. Et par chez nous aussi, on y a perdu. – Comment cela, seigneur ? – Je vais vous le dire.

22 [p.237] Dans la forêt où nous sommes, il y a une tour qu'on appelle la Tour de Merlin. Les chevaliers du pays, aussi bien que les étrangers, peuvent y affronter les aventures les plus mystérieuses du monde, mises à part celles du Graal. Aucun n'en est encore revenu : sont-ils morts ou retenus prisonniers, nous ne le savons pas. Mais ce que je peux vous assurer, c'est que personne ne ressort de là et que nous ignorons tout de ce qui s'y passe, si ce n'est que, devant la porte, il y a un tombeau avec cette inscription : 'Les mystères de ce lieu ne seront pas résolus avant la venue de Lancelot'. C'est ce qui nous a permis de savoir que l'aventure lui était réservée et que, vivant, il nous aurait délivrés. Sa mort nous coûte, chaque année, une quarantaine de chevaliers, en les comptant tous. Voilà ce qu'elle fait perdre à notre pays. Comment l'ignorez-vous encore, après tout ce temps ?

23 – Je vous assure que je n'en savais rien. Mais cette tour dont vous me parlez, en connaissez-vous l'emplacement exact ? – Oui, dit-il. Quand on sort de cette forêt, elle se trouve dans la direction du soleil couchant, entre Château-Blanc et la ville de Gazan. – Et d'après vous, si je faisais un détour par là, est-ce que je pourrais quand même me trouver, au jour dit, à la cour du roi Baudemagus ? – Oh ! non, même si vous chevauchiez jour et nuit. – Alors donc, je vous recommande à Dieu", conclut Lancelot. Sur ce, ils se séparent, et le forestier rentre chez lui.

24 Traverser la forêt prenait deux jours ou plus. Le premier jour, Lancelot chercha en vain une maison ou quelque autre endroit où déjeuner. Mais, comme l'après-midi touchait à sa fin, il aperçut, sur sa gauche, deux bergers qui gardaient un troupeau de bœufs et de vaches. Il alla vers eux et, après les avoir salués, leur demanda s'il y avait à proximité une habitation [p.238] où il puisse demander l'hospitalité."Oui, seigneur, et vous y trouverez bel et bon gîte."L'un d'eux invita Lancelot à le suivre et, par un sentier visiblement très fréquenté, l'amena jusqu'à une maison-forte, construite sur un promontoire rocheux, complètement entourée d'un profond fossé qu'on passait sur un solide pont-levis. Le maître des lieux, un chevalier très âgé, était accoudé à une fenêtre et, à voir Lancelot arriver en armes, il comprit facilement qu'il était un chevalier errant. Il donna donc l'ordre d'abaisser le pont, ce qui fut aussitôt fait.

25 Lancelot entre dans la cour où il met pied à terre ; le seigneur vient à sa rencontre pour lui souhaiter la bienvenue ; puis il le fait se désarmer et le conduit dans une vaste salle dont le luxe était digne d'un roi. L'air poli et avenant, il lui demande d'où il est."J'appartiens à la maison du roi Arthur. – Votre venue ne m'en fait que plus plaisir et, par Dieu, je conçois encore plus d'amitié pour vous, ne serait-ce qu'à cause de la présence, en ces murs, d'un chevalier blessé qui en fait partie, lui aussi. – Qui est-ce, seigneur ? – Sur ma foi, je sais seulement que c'est le meilleur chevalier que j'aie jamais vu : il n'y a pas longtemps, il a, sous mes yeux, et à lui tout seul, vaincu, dans la même journée, trois adversaires dont la réputation n'était plus à faire ; les blessures qu'ils lui ont infligées en témoignent encore ; il garde le lit dans ma propre chambre : je ne pouvais pas faire moins pour un vaillant comme lui. – Je vous en prie, permettez-moi de le voir : il se peut que je le connaisse. – Avec plaisir."

26 [p.239] Et il conduit son invité dans la chambre où le chevalier était couché ; deux fenêtres grandes ouvertes permettaient d'y voir clair. Lancelot demande au blessé s'il est bien de la maison du roi Arthur."Oui, seigneur, et je suis même compagnon de la Table Ronde."Comme son accent dénote qu'il n'est pas du royaume de Logres, le visiteur lui demande de quel pays il est originaire."De Gaule, du royaume de Benoÿc : le seigneur du pays, le roi Ban, a été mon parrain et c'est en son honneur qu'on m'a appelé Banin."

27 Ces propos rendent Lancelot pensif et lui font monter les larmes aux yeux."Qu'avez-vous ? s'inquiète le chevalier. – Je compatis à votre état. La gravité de vos blessures me fait craindre pour votre vie et la disparition d'un preux (on m'a parlé de vos exploits !) est toujours une perte douloureuse. – Vous pouvez vous rassurer : Dieu m'en soit témoin, l'heure de ma mort n'est pas encore venue ! Si je mourais maintenant, mon âme ne pourrait pas connaître la joie dans l'autre monde, j'en suis sûr. – Pourquoi cela, seigneur ? – Parce que je ne me serais pas vengé de l'homme que je déteste le plus ici-bas.

28 – De qui s'agit-il ? – De Méléagant, le fils du roi Baudemagus, qui s'est emparé par traîtrise de monseigneur Lancelot-du-Lac et l'a laissé mourir dans la prison où il l'avait enfermé, d'après ce qu'on m'a raconté. Il y a plus d'un an que je m'étais mis en quête de lui. Je désirais tellement le voir, comme les gens de son pays qui attendent toujours qu'il vienne les délivrer, grâce à sa prouesse, du joug de Claudas. Mais, maintenant qu'il est mort, ils ne pourront plus compter sur lui. Quel ne sera pas leur chagrin quand ils apprendront la nouvelle !"

29 [p.240] Comme il achevait de parler, un jeune homme vint prévenir le maître de maison que le repas était prêt : s'il lui plaisait, c'était le moment de passer à table. Le chevalier se lève, tandis que Lancelot demande à Banin s'il peut se déplacer pour venir partager leur repas."Non, seigneur, mais allez-y, et que Dieu soit avec vous !"Laissant le blessé se reposer, son hôte emmène Lancelot avec lui hors de la pièce. Ils dînèrent en compagnie d'un frère du chevalier et de deux demoiselles qui vivaient là, et n'eurent pas à se plaindre de ce qu'on leur servit ; puis, ils allèrent se coucher et dormirent toute la nuit.

Le matin venu, Lancelot entendit la messe à la chapelle, en compagnie du seigneur ; puis il s'arma et prit congé de Banin qui le recommanda à Dieu. On lui avait déjà amené son cheval dans la cour ; après avoir salué son hôte et tous ses gens, il se mit en selle.

30 Il poursuivit sa route toute la journée sans trouver d'aventure qui mérite d'être rapportée, et à si vive allure qu'il sortit de la forêt avant le soir. S'offre alors à sa vue la très belle cité de La Flèche vers laquelle il se dirige pour y faire étape. Avant de franchir la porte, il admire la situation du lieu : d'un côté un bras de mer, et de l'autre une ceinture de prés, de terres cultivées et de forêts ; mais peu de vignes, bien que la Grande-Bretagne n'en manquât point (toutes crevèrent quand se manifestèrent les mystères du Graal - le livre vous le racontera plus loin).

31 [p.241] En armes, Lancelot pénètre dans la place et suit la rue qui mène au logis seigneurial. Avant qu'il ait eu le temps de mettre pied à terre, une dizaine d'écuyers accourent lui tenir l'étrier et l'aident à descendre de cheval. Une dame très âgée, la châtelaine, vient au devant de lui et l'accueille courtoisement avec le sourire. Qu'il soit le bienvenu, lui dit-elle. Que Dieu la garde, répond-il.

32 Rien de ce qu'il pouvait désirer ne manqua à l'hospitalité qu'il reçut et il jouit de toutes ses aises pour la nuit. Au matin, il se leva à son heure habituelle, quitta La Flèche après avoir entendu la messe et reprit la route, tant et si bien qu'il arriva à Huidesan le jour de la Sainte-Madeleine. Le roi Baudemagus était arrivé et, à cette occasion, tenait sa cour en dehors de la ville dans un vaste pré. Il avait l'intention de donner une grande fête pour célébrer l'anniversaire de son couronnement : il avait donc convoqué ses plus hauts barons et, à cause de la chaleur (on était au mois de juillet), il avait fait dresser des tentes à l'abri desquelles tous les invités s'étaient restaurés.

33 Lui-même se trouvait dans une tente qui avait été montée à son usage, à l'écart des autres, au bout de la prairie et il y était entouré d'un groupe de ses principaux vassaux. Il était assis sur un précieux fauteuil d'ivoire ;[p.242] devant lui, un harpiste lui chantait le lai d'Orphée en s'accompagnant sur son instrument et le roi y prenait tant de plaisir que personne n'osait souffler mot.

Lancelot, qui arrivait à ce moment-là, reconnut sans mal la tente royale, à l'aigle qui la sommait ; sur quoi, son cheval, qui avait de la vigueur à revendre et n'avait pas eu beaucoup d'efforts à fournir depuis le matin, se mit à pousser des hennissements sonores, ce qui fit sortir beaucoup de monde des tentes. On s'empressa d'aller tenir l'étrier au cavalier qui, une fois pied à terre, s'avança vers le roi en gardant son heaume sur la tête, pour éviter d'être reconnu. Après avoir salué Baudemagus, il lui tint ce discours, d'une voix assez haute pour que tous l'entendent bien :

34"Seigneur roi, je témoigne qu'il y a peu, je me suis battu en duel, à la cour du roi Arthur, et j'ai tué mon adversaire. Le jour même, un chevalier est entré dans la grand-salle où j'étais attablé et il a déclaré publiquement, en présence du roi, que je l'avais tué par traîtrise et qu'il en apporterait la preuve si j'osais m'en défendre à votre cour. Je lui ai répondu que je le ferais sans hésiter et il m'a fixé rendez-vous pour aujourd'hui : c'est la raison de ma venue. S'il est là, je suis prêt à me justifier de ce chef d'accusation.

35 Un chevalier, que sa taille faisait remarquer, se leva sur le champ :"C'est moi [p.243] qui vous ai accusé de trahison ; et je n'ai rien dit que je ne sois disposé à prouver, pour peu que vous vous risquiez à soutenir le contraire. – Si je n'en avais pas l'intention, assurément, je ne serais pas venu ici d'aussi loin ! Tenez, seigneur, dit-il en tendant publiquement son gage au roi : je suis prêt à me justifier."L'autre aussi maintient ce qu'il a dit. Après avoir reçu le gage des deux parties, Baudemagus fait s'asseoir Lancelot à côté de lui et lui demande qui il est ; mais, craignant que quelqu'un d'autre le reconnaisse, celui-ci refuse de répondre."Et qui était ce chevalier qui vous vaut d'être accusé ? – Ne comptez pas sur moi pour vous le dire", réplique-t-il.

36 Le roi n'insiste pas davantage.

Cependant, l'accusateur de Lancelot s'est fait puissamment armer : un haubert à la fois résistant et léger, un heaume et un écu de grande qualité, une épée au fil aiguisé ; il tient empoignée une lance dont la hampe, épaisse et courte, était exceptionnellement rigide, et la pointe aiguë et acérée : elle portait, accroché, un oriflamme rouge ; l'écu, le heaume et le harnachement du cheval étaient de la même couleur. Et comme il n'en portait jamais d'autres, ceux qui ne le connaissaient pas de nom l'appelaient le Chevalier Rouge.

37 Une fois soigneusement équipé, il enfourche sa monture - un animal vif et vigoureux - et prend son écu et sa lance. Lancelot était déjà en selle et, à sa demande, on lui avait apporté une bonne lance très solide. De toute la prairie, on accourt de leur côté pour les voir aux prises [p.244] et on fait cercle ; tout le monde dit que"ce chevalier est fou de s'en prendre à Argodras, car nous ne voyons personne, dans le pays, qui puisse se comparer à lui."

Sur ce, ils se chargent l'un l'autre de toute la vitesse de leurs montures et, sous la violence du choc, les fers des lances s'enfoncent dans les écus et les hauberts ; sans le bris des hampes, ils auraient été tous deux mortellement blessés.

38 Bien campé entre ses arçons, Lancelot heurte Argodras de l'écu et du corps, lui faisant vider les étriers : sous les yeux du public, il le renverse au sol, jambes en l'air. Mais sa force permet à l'homme abattu de se relever aussitôt, et il met l'épée au clair, se protégeant la tête de son écu. Comme Lancelot, après avoir achevé sa course sur son élan, avait fait demi-tour et revenait, Argodras brandit son épée et l'enfonce d'un demi-pied en plein dans la tête de son cheval : l'animal trébuche avant de s'écrouler, incapable de porter plus longtemps le poids du cavalier - qui se remet droit debout."Seigneur chevalier, se moque l'autre, je vous trouve très courtois d'avoir mis pied à terre pour me tenir compagnie !"

39 Sans répondre, Lancelot dégaine son épée et, se couvrant avec son écu, saute sur lui. Ils se jettent l'un sur l'autre, se mettant en pièces écus et hauberts et faisant jaillir des étincelles de leurs heaumes. Chacun, tour à tour, prend l'avantage, puis recule quand il a besoin de reprendre haleine et de retrouver des forces ; et le chevalier oppose à Lancelot une résistance si acharnée que personne dans l'assistance ne peut dire qui a le dessus. L'un et l'autre sont couverts de blessures plus ou moins graves ; mais les coups de Lancelot sont si lourdement assénés qu'ils mettent en miettes toutes les pièces de l'armure qu'ils atteignent.

40 Son adversaire les endure en se protégeant de son mieux ; cependant, son écu finit par être tailladé de haut en bas,[p.245] beaucoup des mailles de son haubert ont sauté et jonchent le champ clos ; son heaume n'est plus guère en état de lui garder la tête à l'abri. Et Lancelot, rien moins qu'épuisé, continue de l'assommer de coups, sans lui laisser de répit, tant et si bien qu'il n'a plus la force de les éviter : il ne fait plus que craindre cette épée qui a déjà fait couler son sang par une dizaine de blessures et son adversaire lui fait parcourir tout le champ à sa guise. L'assistance est unanime : si Lancelot ne lui fait pas grâce, Argodras est un homme mort.

41 Mais, loin de montrer quelque signe de pitié, il le harcèle tant et plus : Argodras ne peut que prendre conscience de sa défaite à l'épée ; mais il lui reste une chance au corps à corps, pense-t-il, car peu de chevaliers sont plus forts que lui ; il se débarrasse donc de son écu et de son épée en les jetant à terre et se précipite pour empoigner son adversaire qui, le voyant venir, fait comme lui : se tenant à bras-le-corps, ils se font tourner l'un l'autre. Mais Lancelot, lui aussi, avait de la force à revendre : il soulève Argodras en poids de plus d'un pied et le projette au sol sous lui avec une brutalité qui lui fait perdre conscience : un peu plus, et son cœur n'y résistait pas.

42 Lancelot lui arrache aussitôt le heaume de la tête, saisit son épée qu'il aperçoit par terre, la brandit et l'en frappe en plein dans la figure qu'il lui ouvre jusqu'aux oreilles.[p.246] Moribond, le blessé s'écroule et le vainqueur lui coupe la tête sans hésitation, ne voyant en lui que le cousin de Méléagant. Puis il prend en mains son trophée et s'avance devant Baudemagus :"En ai-je assez fait, seigneur ? – Assurément ! Mais je vais vous demander, au nom de la loyauté que vous êtes tenu de montrer envers tous les vrais chevaliers, de faire pour moi quelque chose qui ne vous coûtera guère. – Volontiers, seigneur. Dites donc. – Enlevez votre heaume, pour que nous voyions votre visage."

43 Il s'exécute et, le reconnaissant, le roi court pour l'embrasser, mais Lancelot l'arrête."Ah ! seigneur, au nom de Dieu, ne vous réjouissez pas tant de me voir. Si vous saviez tout le mal que je vous ai fait, vous auriez pour moi une haine sans égale. – N'en dites pas plus ! l'interrompt Baudemagus. Je soupçonne de quoi vous voulez parler, mais je préfère ne pas en être sûr, parce qu'il pourrait s'agir de quelque chose qui me ferait en effet vous accueillir avec moins de joie ; or, tant que vous serez avec moi, je veux qu'il n'y ait pas de place pour le chagrin. Cela étant, je crains bien que le seul événement au monde susceptible de me causer de la peine se soit déjà produit et, comme je ne veux pas savoir ce qu'il en est réellement, s'il vous plaît, qu'il ne soit question entre nous que de bonnes nouvelles : en votre présence, la joie doit chasser la tristesse."

44 [p.247] Le roi Baudemagus s'efforce avec courage de ne pas se laisser abattre : persuadé que son fils est mort, il ne veut pas le montrer, à cause de l'amitié sans égale qu'il voue à Lancelot. Il serait prêt à tous les sacrifices, sauf celui de son honneur pour l'avoir comme compagnon, sa vie durant, mais sans espoir qu'il daigne accepter, il n'ose pas l'en prier.

Quand les seigneurs de Gorre eurent reconnu Lancelot, ils l'entourèrent de grandes manifestations de joie et le désarmèrent malgré lui car, disait-il, il ne voulait pas s'attarder plus longtemps. Mais le roi Baudemagus jura par tous les serments possibles qu'il ne partirait pas le jour même si bien que Lancelot fut obligé de rester, qu'il le voulût ou non.

45 Tous et toutes lui firent honneur et le reçurent au mieux. Le lendemain matin, sitôt après avoir entendu la messe, il demanda à s'en aller parce qu'il voulait regagner la cour du roi Arthur ; Baudemagus fit amener son meilleur cheval qu'il lui donna, en échange du sien qu'on lui avait tué ; il l'aida à l'enfourcher et lui fit un bout de conduite. Puis, quand fut venu le moment de la séparation, il lui tint ce discours :"Dieu m'en soit témoin, vous êtes l'homme au monde que je désirerais le plus avoir comme compagnon, si ce souhait était partagé. Mais je sais bien que je ne le mérite pas. Pourtant, avant de nous quitter, promettez-moi, s'il vous plaît, que je pourrai toujours compter sur votre bienveillance - je m'en estimerai plus fortuné que de posséder la plus belle ville du monde.

46 [p.248] – Vous le pouvez, seigneur, mais pardonnez-moi le mal que je vous ai fait. – Si vous m'aviez chassé de mes terres et que vous ayez tué tous mes parents, je vous le pardonnerais pour jouir de votre compagnie. – Dieu m'en soit témoin, seigneur, j'aimerais beaucoup que nous fussions pairs et compagnons, vous et moi, si j'étais libre d'en décider. Mais sachez bien que je ne m'appartiens pas et que je ne suis pas seul en cause. N'en soyez pas fâché, je vous en prie, et soyez certain que, partout où vous me rencontrerez, vous pourrez me considérer comme un ami qui ne demande qu'à se mettre à votre service.

47"Ami cher, reprend Baudemagus après l'avoir remercié, vous m'avez fait du mal, m'avez-vous dit ? – Rien de plus vrai, seigneur, et j'en suis au comble du regret. – Alors, je vous prie de me faire savoir de quoi il s'agit d'ici trois jours, mais je ne veux pas l'apprendre de votre bouche. Ma colère et ma peine risqueraient de vous coûter cher, et je m'y refuse. Maintenant, allez à Dieu, qu'Il vous garde de tous les périls du corps et de l'âme et qu'Il me laisse vivre assez longtemps pour que je devienne un de vos familiers comme je rêve de l'être !"

48 Sur ce, il s'en va, pleurant à chaudes larmes, cependant que Lancelot, de son côté, prend le chemin qu'il sait être le plus direct pour gagner la Douloureuse Garde. Après avoir passé la nuit dans un couvent de religieuses, alors que, le lendemain matin, il était sur le départ, une demoiselle qui, elle aussi, y avait fait étape, s'approcha de lui et lui demanda quelle direction il allait prendre.[p.249]"Je vais à la Douloureuse Garde, demoiselle. – Me feriez-vous l'amitié d'accéder à une prière que j'aimerais vous adresser ? Ce serait généreux de votre part. – Avec plaisir, sans aucun doute, si vous me dites ce que vous voulez. – Que vous me preniez sous votre sauvegarde jusque là. – Vous n'aurez rien à craindre, tant que je serai en état de vous protéger. – Grand merci, seigneur, c'est tout ce que je voulais."

49 Elle fit alors amener son palefroi qui avait passé la nuit à l'étable et se mit en selle. Tous deux chevauchèrent de concert jusqu'après midi. Comme ils s'apprêtaient à pénétrer dans une forêt, ils rencontrèrent un chevalier armé de pied en cap. Quand la demoiselle fut à proximité, ils échangèrent un salut, puis, s'avançant à la toucher, il la saisit par le bras et tenta de l'embrasser de force ; elle se débat tant qu'elle peut et crie à Lancelot de ne pas permettre qu'on lui fasse honte en sa présence.

50"Lâchez-la, seigneur, vous êtes un grossier personnage, s'écrie-t-il, indigné. Au diable soit qui vous a autorisé à importuner les demoiselles et à leur faire violence ! Si vous tenez à la vie, arrêtez-vous ! – Sur ma foi, ce n'est pas vous qui m'en convaincrez. – Oh si, parce que, avant que vous n'alliez plus loin, je me battrai contre vous. – Alors, vous avez trouvé à qui parler, parce que je l'embrasserai même si je dois me battre d'abord. – Puisque nous en sommes là, battons-nous donc.[p.250] Je vous défie : en garde ! – J'en ai autant à votre service."

51 Ils se chargent de toute la vitesse de leurs chevaux et mettent toutes leurs forces dans les coups qu'ils se portent. Le chevalier brise sa lance sur l'écu de Lancelot qui lui enfonce la pointe de la sienne dans l'épaule, écu et haubert transpercés, et, sous la violence du choc, le désarçonne ; aussitôt, il met pied à terre pour récupérer son arme, mais l'extraction du fer fait s'évanouir de douleur le blessé. Lancelot lui arrache son heaume de la tête et le jette le plus loin qu'il peut, puis dégaine son épée et va reprendre l'assaut mais, constatant que le chevalier est inconscient,...

52 ... il s'assied à côté de lui en attendant de pouvoir apprendre qui il est. Le blessé reste longtemps sans connaissance, avant de revenir à lui en poussant des gémissements à fendre l'âme. Lancelot le menace de l'achever sans attendre, s'il ne s'avoue pas vaincu."Ah ! seigneur, fait l'autre, pour Dieu, ne me tuez pas ! Voici mon épée, que je vous rends. Je reconnais ma défaite."Son adversaire lui garantit qu'il aura la vie sauve à condition de lui expliquer pourquoi il a voulu embrasser la demoiselle de force.

53"Je ne pouvais pas faire autrement, seigneur, je vais tout vous raconter. Il y a moins de quinze jours, j'ai participé, avec beaucoup d'autres chevaliers, à un tournoi qui s'est terminé par l'élection de celui qu'on a considéré comme le meilleur de tous - et pourtant, il n'était pas bien vieux ! On a aussi désigné les douze chevaliers qui, d'après l'opinion générale, avaient été les meilleurs, lui mis à part. Après quoi, on a dressé une table qu'il a présidée, assis sur un trône d'or, avec les douze autres en face de lui.

54 [p.251] Après le repas, les douze élus ont fait un vœu, chacun selon son choix. Le premier a déclaré publiquement que, pendant un an, il jouterait contre tous les chevaliers qu'il rencontrerait en gardant une jambe posée sur l'encolure de son cheval, et il a donné sa parole d'honneur de respecter cet engagement. Le second a fait un autre vœu, et ainsi de suite. Quant à moi - j'étais l'un d'entre eux -, j'ai dit que, pendant un an, j'embrasserais de force toutes les demoiselles que je trouverais escortées d'un chevalier, si je me voyais opposer un refus - et qu'il s'agirait, chaque fois, d'un combat à outrance. Ce vœu était une sottise, mais il y en a eu de pires : un autre s'est vanté d'enlever la reine Guenièvre, même si quatre chevaliers assuraient sa sauvegarde, pourvu que Lancelot n'en fasse pas partie.

55 – Par Dieu, celui qui a prêté ce serment ne s'est guère montré raisonnable, et vous non plus ; mais vous avez respecté les termes de votre engagement, puisque vous avez reconnu votre défaite. Je vous déclare donc quitte à condition que vous alliez trouver de ma part le roi Baudemagus :[p.252] vous lui direz que Lancelot du Lac implore son pardon pour avoir tué son fils Méléagant. Maintenant, s'il vous plaît, j'aimerais savoir votre nom. – Patridès au Cercle d'Or.", répond-il. Lancelot coupe alors un pan de sa tunique pour panser sa blessure et l'empêcher de trop saigner.

56 Comme ils s'apprêtaient tous deux à partir, Lancelot demanda qui était le jeune chevalier qui avait gagné le tournoi."On l'appelait Bohort le Déshérité, seigneur."Sur cette réponse qui le comble d'aise, il aide Patridès à enfourcher son cheval et ils se recommandent l'un l'autre à Dieu. Puis, il en fait autant pour la demoiselle qui, pendant ce temps-là, avait mis pied à terre pour se détendre, et il se met en selle à son tour. Il poursuit son chemin avec elle jusqu'à la Douloureuse Garde que les gens du pays appelaient maintenant la Joyeuse Garde, mais à laquelle les étrangers avaient conservé son ancien nom.

57 Quand Lancelot s'y trouva en présence du corps de Galehaut à quoi bon demander s'il en manifesta du chagrin ? A le voir, on aurait dit qu'il allait mourir sur place. Dès que les habitants de la cité l'eurent reconnu, ils firent tout leur possible pour le consoler. Il donna sans attendre l'ordre de fabriquer le plus beau cercueil qu'il se pourrait."Pourquoi, seigneur ? lui demanda-t-on. – Parce que je veux y faire mettre ce corps. – Par Dieu, seigneur, intervient une vieille dame, nous avons déjà, en ces murs, le plus magnifique qui soit,[p.253] mais nous ne savons pas exactement où. Si vous voulez le trouver, posez la question aux vieillards : je crois qu'ils pourraient vous renseigner."

58 Lancelot suivit son conseil et réunit les anciens du pays pour les consulter. Après avoir discuté entre eux, ils lui déclarèrent qu'il se trouvait dans la chapelle principale, sous l'autel."Il n'y a pas plus beau cercueil ; il a été fait pour le roi Narbaduc qui, après Mahomet, a complété les articles de foi des Sarrasins. Et comme ce lieu servait de mosquée aux païens avant que Joseph d'Arimathie ne vienne chez nous, ils y avaient enseveli le roi après avoir placé son corps dans ce cercueil qu'ils vénéraient comme une châsse. Mais, aussitôt le pays devenu chrétien, on a enlevé le cadavre qu'on a jeté dans les fossés hors-les-murs, sans toucher au cercueil qui, depuis, n'a pas bougé de sa place."

59 [p.254] Cette histoire plut fort à Lancelot. Il fit exhumer le cercueil et sa vue le plongea dans une admiration facile à comprendre : les pierres précieuses dont il était fait n'étaient pas serties dans l'or ou l'argent mais si artistement enchâssées les unes dans les autres qu'on hésitait à y voir un travail fait de main d'homme. On le transporta dans le cimetière, à l'emplacement où Lancelot avait découvert son nom, on l'encastra dans le sarcophage de marbre et on y déposa le corps de Galehaut, en armes selon la coutume du temps. Après l'avoir allongé lui-même dans la cercueil, Lancelot l'embrassa trois fois sur les lèvres, si abîmé de douleur que son cœur faillit ne pas y résister. Puis, il étendit sur lui un somptueux tissu de soie incrusté d'or et de pierres précieuses, et posa la dalle par dessus.

Cela fait, il quitta aussitôt la ville où il laissa la demoiselle qu'il y avait conduite, après avoir recommandé les habitants à Dieu.

60 Il reprit donc son chemin qui le mena à Kamaalot où le roi Arthur séjournait et tenait sa cour. Dès que le souverain apprit sa venue, il descendit dans la grand-salle à sa rencontre, ainsi que la reine, ses suivantes et les barons. Tous l'accueillirent comme s'il avait été [p.255] le Messie. Lionel, Hector et Méliaduc le Noir se distinguaient au milieu des autres pour le fêter, comme on pouvait s'y attendre.

Après qu'il se fut désarmé et restauré, le roi fit venir les clercs qui étaient chargés de coucher par écrit le récit des aventures qui étaient le lot des chevaliers. Ils notèrent donc celles que Lancelot leur relata.

61 Quand Arthur entendit l'histoire de celui qui avait fait le vœu d'enlever la reine, fût-elle sous la protection de quatre chevaliers, il déclara que, pendant l'année en question, chaque fois qu'il irait à la chasse en forêt, il l'emmènerait avec lui et que quatre chevaliers en armes resteraient toujours auprès d'elle, -"et je vous prie d'être l'un d'eux"demanda-t-il à Lancelot qui s'empressa d'accepter. Il choisit Sagremor le Démesuré, Dodinel le Sauvage et le sénéchal Keu pour être les trois autres. Ils devraient, une année durant, assurer, à eux quatre, la protection de la souveraine, pendant toutes les sorties du roi.

Le conte relatera plus loin comment il se trouva une occasion où, sans la présence de Lancelot, Guenièvre aurait été bel et bien enlevée ; mais, pour l'instant, il n'est plus question d'Arthur, ni de la reine, ni de Lancelot. Le conte revient à Bohort qui est toujours à la recherche de son cousin.

LI

Aventures de Bohort (en quête de Lancelot)

1 On vous a déjà raconté qu'après avoir quitté Glocedon, le soir où il avait appris que la demoiselle de Honguefort [p.256] y était attendue, il s'était arrêté dans un ermitage en pleine forêt pour y passer la nuit. S'estimant plus satisfait de la façon dont il était traité qu'il n'aurait pu l'être s'il était resté au château, il dormit tard et, après que l'ermite eut chanté la messe, il partit et chevaucha tout le jour sans rencontrer d'aventure qui mérite d'être rapportée. La seconde nuit, il la passa chez une veuve qui lui montra beaucoup d'égards parce qu'il lui sembla être un homme de haute naissance. Le lendemain, parti avant le lever du jour, il traversa, jusqu'à midi, une forêt où, à nouveau, il ne trouva pas d'aventure dont le conte fasse le récit - disant simplement qu'au jour fixé par la demoiselle il se trouva, à l'heure dite, à la lisière de la forêt de Roevent, du côté de Lauvenic.

2 De là, il aperçut, à moins de deux portées d'arc, une chapelle vers laquelle il se dirigea pour y dire ses prières. Après avoir attaché son cheval à un arbre et y avoir suspendu son écu, il pénètre à l'intérieur. Au bout d'un moment, un bruit lui fait dresser l'oreille : des gens se lamentaient à grands éclats de voix. En se retournant, il voit s'approcher une vingtaine de chevaliers qui entouraient un brancard véhiculé par deux palefrois, sur lequel était étendu le cadavre d'un chevalier, visage découvert ; au milieu du groupe, s'avançait un vieux chevalier qui sanglotait et montrait un tel chagrin que personne ne pouvait le voir sans être ému de pitié.

3 [p.257] Bohort se relève et attend que les conducteurs du brancard en aient descendu le corps et l'aient déposé sur le sol de la chapelle. Tous laissent alors libre cours à leur peine ; jamais la mort d'un chevalier n'en suscita de telle au point que Bohort lui-même en est touché au cœur, surtout quand il voit le vieillard s'arracher les cheveux et se griffer au sang le front et les joues ; mais les autres aussi témoignaient d'une douleur sans pareille."Mon cher fils, s'écrie le vieil homme, vous qui étiez l'exemple même de toutes les vertus, comment la mort a-t-elle eu l'audace de se saisir de vous, alors qu'elle m'a laissé là, moi qui, désormais, ne vaux guère mieux qu'un cadavre ?"Et, perdant conscience, il s'effondre au sol où il gît longtemps, inerte. Dès qu'il peut à nouveau parler, il ordonne à ceux qui l'entourent de ne pas rester là et de lui amener sur-le-champ"ce perfide, ce traître qui m'a tué mon enfant", dit-il.

4 Quelques uns sortent et reviennent presque aussitôt, traînant avec eux un homme qui n'avait plus que sa chemise et ses braies sur le corps. Quand ils sont suffisamment près, Bohort reconnaît son visage : c'est celui de son gouverneur, Lambègue. Sous le coup de l'indignation, il ne leur laisse pas le temps de pénétrer dans l'église, mais se précipite au devant d'eux, l'épée au clair et récupérant au passage son écu."Demi-tour ! Lâchez cet homme ! Vous ne l'emmènerez pas plus loin."Les autres rétorquent qu'ils n'y renonceront pas, malgré qu'il en ait."Alors, en garde ! Si vous ne le lâchez pas, je vous tuerai tous !"

5 Se ruant sur eux, il fend jusqu'au menton le crâne du premier qu'il trouve sur son passage : l'homme, qui n'était pas armé, s'écroule à terre. Puis, il se retourne contre les deux qui retenaient Lambègue, tuant le premier, mutilant l'autre à qui il coupe le bras gauche.[p.258] Epouvantés de l'avoir vu abattre déjà trois des leurs sans quasiment coup férir, les autres se réfugient dans l'église."Ah ! mon maître, fait Bohort, montez sur mon destrier, je prendrai un des chevaux du brancard, et partons ! Vous n'avez pas d'armes et vous risqueriez de vous faire blesser."

6 Sitôt dit, sitôt fait : Lambègue enfourche le cheval de Bohort qui se met en selle sur celui dont il avait parlé : une bête vive et robuste, à la robe plus noire que les mûres. Et ils s'en vont, laissant les autres à leurs lamentations dans la chapelle.

Mais Lambègue n'avait pas oublié que Bohort l'avait appelé"maître". Aussi, quand ils se furent enfoncés dans la forêt sur plusieurs portées d'arc, il s'adresse à lui en ces termes :"Sur ma foi, seigneur, je vous suis très reconnaissant d'avoir risqué votre vie pour moi - et cela alors que je ne crois pas avoir rien fait pour le mériter. Et comme j'aimerais vous rendre la pareille, si j'en ai l'occasion, enlevez votre heaume, je vous en prie, pour que je puisse vous reconnaître plus facilement partout où je vous verrai."

7 Bohort s'exécute et, dès que Lambègue voit son visage, il lui tend les bras :"Ah ! mon très cher seigneur, soyez le bien venu, vraiment ! Que vous est-il arrivé depuis votre départ de chez la dame du Lac ? – Tout va au mieux pour moi. – Et comment vous êtes-vous trouvé là juste au bon moment ? – Sur ma foi, c'est précisément à cause de notre dame :[p.259] elle m'a envoyé dire, il y a quelques jours, que je devais me trouver ici, aujourd'hui à midi, et que je verrais bien ce qui m'y attendait... et ce qui m'y est arrivé, c'est que vous avez eu la vie sauve. Et vous, comment ces gens s'étaient-ils emparés de vous ? – Voici l'histoire.

8 Avant-hier, je passais par là avec un chevalier du royaume de Logres et nous avions chevauché jusqu'au milieu de l'après-midi sans boire, ni manger. Quand nous sommes arrivés à la lisière de cette forêt, nous avons mis pied à terre sous un pin pour nous reposer ; nous avons enlevé nos heaumes, rabattu nos ventailles, nous nous sommes allongés à l'ombre, dans l'herbe verte et nous nous apprêtions à faire la sieste quand nous avons vu débouler un sanglier, quatre lévriers à ses trousses et, les suivant, un archer : il tenait son arc à la main, une flèche déjà encochée. Au moment où la bête passait près de nous, le chasseur a tiré et sa flèche a atteint en plein corps celui qui était avec moi.

9 Dès qu'il s'est senti blessé, mon compagnon a compris qu'il était mortellement atteint ; il s'est relevé, a pris le coupable pour cible et lui a passé sa lance, fer et bois, au travers du corps. C'est alors qu'a surgi un chevalier : l'archer était un de ses hommes. Il a demandé qui l'avait tué et mon compagnon a dit que c'était lui. Sur quoi, l'autre a dégainé et, d'un coup d'épée, lui a tranché la tête pour venger la mort du garçon. J'étais d'autant plus atterré que l'affaire me couvrait de honte : j'ai voulu courir sus au chevalier, mais il s'est éloigné au triple galop.

10 Alors, j'ai pris mes armes, enfourché mon destrier après avoir hissé sur son encolure le cadavre du chevalier [p.260] que j'ai amené dans un monastère pour l'y faire ensevelir. Après quoi, je me suis remis en route en jurant que je n'aurai de cesse d'avoir retrouvé celui qui m'avait fait l'affront de tuer mon compagnon sous mes yeux. Le hasard a fait que, ce matin, je suis tombé sur lui ; il sortait d'un fortin, en armes, mais sans heaume. Comme il était en état de se défendre, je l'ai défié et me suis aussitôt précipité sur lui ; le combat a tourné à mon avantage et je l'ai tué de mes mains : c'est son corps que vous avez vu dans la chapelle.

11 Mais quand le vieux chevalier, son père, a su que je lui avais tué son fils, il a envoyé une dizaine de chevaliers en armes à mes trousses ; ils m'ont fait prisonnier et m'emmenaient, comme vous avez vu ; si vous n'aviez pas été là, c'en était fait de moi. Mais, grâce à Dieu et à vous, ils n'en ont pas eu le temps. Voilà toute mon histoire. Maintenant, j'aimerais à mon tour savoir, si vous voulez bien me le confier, ce qui vous avait amené par ici."

12 Bohort lui raconte donc comment il s'est mis à la recherche de Lancelot,"et je ne reviendrai pas à la cour du roi Arthur avant de l'avoir retrouvé, à moins qu'il n'y revienne avant moi. – Et de quel côté pensiez-vous le trouver ? – Je crois que nous aurons de ses nouvelles à la cour du roi Baudemagus."

Le récit de leurs aventures, les questions qu'ils se posaient l'un à l'autre accompagnèrent leur chevauchée jusqu'à la fin du jour. A ce moment là, alors qu'ils sortaient de la forêt,[p.261] une forteresse bâtie à même le rocher, au sommet d'un promontoire, s'offrit à leur vue et ils se dirigèrent de ce côté pour aller y demander l'hospitalité. Ils trouvèrent là un vieux chevalier qui fut très content de les accueillir et qui leur réserva les plus grands honneurs. Il les fit descendre de cheval, aida lui-même Bohort à se désarmer et ordonna qu'on apporte à Lambègue de bons vêtements neufs. Après quoi, il les conduisit tous les deux dans la grand-salle ; sur sa demande, ils se présentèrent. Et quand il sut qu'un de ses invités était Lambègue, il en montra une très grande joie par amitié pour son oncle Pharien qui avait longtemps été son compagnon d'armes.

13 Les trois chevaliers eurent tout le temps de s'entretenir avant l'heure du dîner. Alors qu'ils allaient passer à table, arriva aussi la demoiselle - une des suivantes de la dame du Lac - que Lancelot avait chargée de remettre l'épée de Galehaut à Bohort. Elle fut donc très contente de le voir là."Monseigneur Lancelot, votre cousin, vous envoie cette épée, lui dit-elle. Et il vous demande de la porter pour l'amour de lui et de Galehaut à qui elle appartenait. Il en est peu qui la vaillent."Il la prend en disant que ce présent lui fait très plaisir, puis, il la sort du fourreau et, à voir cette belle lame qui étincelle, il se dit qu'en effet ce doit être une arme de toute première qualité.

14 Sur ce, ils vont s'attabler, plaisantant et se divertissant à leur guise. Après qu'on leur eut présenté le premier service, un jeune homme entra dans la salle et, mettant un genou en terre devant le maître de céans, il lui dit que deux de ses nièces étaient en bas, dans la cour, et que, semblait-il, elles avaient l'intention de lui demander l'hospitalité.[p.262]"Desquelles s'agit-il ? – Des demoiselles de Honguefort et de Glocedon."A ces noms, il sort de table sans attendre pour aller au devant d'elles, en disant à Bohort de ne pas lui en vouloir : il revient tout de suite.

Il n'avait pas fini de parler que les deux demoiselles entraient dans la salle ; il ne lui resta plus qu'à s'élancer vers elles, pour les accueillir joyeusement à bras ouverts. Mais, dès que la demoiselle de Honguefort aperçut Bohort, elle le reconnut sans peine et courut se jeter à ses pieds :"Ah ! noble chevalier, au nom de Dieu, pardonnez-moi mon forfait, je vous promets de vous en faire la réparation que vous voudrez."Très embarrassé de la voir à genoux devant lui, il n'osa pas l'éconduire et lui accorda purement et simplement son pardon.

16 Au milieu de la liesse générale, les deux jeunes filles racontent dans quelles circonstances Bohort est venu à leur secours. Puis, la demoiselle de Honguefort va changer de vêtements ; elle enfile à la place une tunique neuve et fait le récit, devant tout le monde, de ce qu'elle a enduré, et qui paraît presque incroyable - surtout à Bohort."Il faut que vous le sachiez, seigneur : j'aurais continué tant que je ne vous aurais pas eu trouvé. – Puisque vous êtes arrivée au bout de votre quête, demoiselle, j'ai une requête à vous présenter : ne faites plus jamais mettre à mort un chevalier sans être sûre que le droit est tout entier de votre côté."Elle lui donne sa parole d'honneur de n'y pas manquer.

[p.263] C'est alors au tour de la demoiselle de Glocedon de lui demander pourquoi il était parti si tôt de chez elle : l'explication qu'il lui en donne suscite un éclat de rire général. Pendant toute la soirée, on ne le laissa manquer de rien et on lui fit même trop d'honneur à son goût, car il estimait qu'il n'en méritait pas tant.

17 Le lendemain, il se leva dès l'aube et s'arma après avoir entendu la messe. Le châtelain apporta à Lambègue une belle et solide armure dont il lui fit présent et que celui-ci revêtit aussitôt. Après avoir recommandé à Dieu les nièces de leur hôte, ils partirent ensemble, emmenant avec eux la demoiselle du Lac et tous trois poursuivirent leur route de concert jusque passé midi. Leur chemin croisa alors celui d'un chevalier sans armes, vêtu seulement, à cause de la chaleur, d'une tunique taillée dans un taffetas léger, et qui montait un destrier de belle taille.

18 Ils échangèrent un salut, dès qu'il fut arrivé assez près."Vous avez tout l'air d'être des chevaliers errants, chers seigneurs. – C'est ce que nous sommes, en effet. – Et quel est l'objet de votre quête dans ces parages ? – Un chevalier que j'ai hâte d'avoir trouvé, déclare Bohort. – Qui est-ce ? – Monseigneur Lancelot du Lac. – Par Dieu, si je le voulais, je pourrais vous renseigner sur lui. – Alors, dites-nous ce que vous savez, je vous en prie. – Pas sans être sûr de ce que vous lui voulez. Si vous êtes animé de mauvaises intentions à son égard, ne comptez pas sur moi. Dans le cas contraire, je suis prêt à vous répondre."

19 Bohort jure qu'il ne lui veut que du bien."Alors, sachez que monseigneur Lancelot s'est rendu à la cour du roi Baudemagus où il a tué le chevalier qui l'avait accusé de trahison ; il a passé la nuit dernière chez moi et il en est reparti ce matin ; [p.264] et quand je lui ai demandé où il allait, il m'a dit : 'A la Douloureuse Garde'. Si vous voulez le rattraper, je crois que vous y arriverez sans mal, à condition de vous dépêcher un peu."La nouvelle mit Bohort en joie et il se confondit en remerciements. Après s'être recommandés à Dieu, ils se séparèrent, et Bohort repartit, toujours en compagnie de Lambègue et de la demoiselle ; mais comme ils ignoraient le bon chemin, ils perdirent du temps et, quand ils arrivèrent à la Douloureuse Garde, on leur apprit que Lancelot n'y était plus, depuis au moins trois jours.

20 Consterné d'avoir joué de malchance, son cousin passa la nuit sur place et reprit la route le lendemain matin. A une bifurcation du chemin, la demoiselle prit congé de lui, le recommandant à Dieu."Qu'y-a-t-il ? Où voulez-vous aller ? – Je dois rentrer chez ma dame du Lac. Je n'ai pas de raison de rester plus longtemps dans ce pays puisque je me suis acquittée de la mission dont elle m'avait chargée."A son tour, il la recommanda à Dieu et la pria de saluer sa dame pour lui.

21 Alors qu'elle s'apprêtait à les quitter, Bohort demanda à Lambègue d'accompagner la jeune fille jusqu'à la mer et, à force d'insister, il le convainquit d'accepter. Il reprit donc son chemin tout seul, décidé à ne pas revenir à la cour avant un an, mais à aller au hasard, en quête d'aventures.

Le conte n'en dit pas plus sur lui et revient, pour un moment à Patridès au Cercle d'Or qui se rend à la cour du roi Baudemagus, envoyé par Lancelot.

LII

Baudemagus apprend que c'est Lancelot qui a tué son fils

1 [p.265] Tout blessé qu'il fût, il chevaucha le jour durant et, le soir, parvint à l'abbaye où Lancelot s'était lui-même arrêté, peu auparavant. Il y avait là un vieux frère, très savant dans l'art de soigner les blessures. Il examina celle de Patridès, l'enduisit d'une pommade dont il savait qu'elle lui ferait du bien et fit en sorte qu'il eut toutes ses aises pour dormir. Le lendemain, le chevalier se leva de bonne heure et reprit sa route ; il souffrait encore, mais chevaucha cependant sans s'arrêter jusqu'à Huindesant où il trouva le roi Baudemagus, entouré de ses barons ; il mit un genou à terre pour le saluer et lui dit que c'était Lancelot qui l'envoyait : il l'avait chargé de lui dire qu'il avait tué son fils, Méléagant, et qu'il implorait son pardon.

2 La nouvelle frappa Baudemagus droit au cœur - Méléagant était son seul fils - et, incapable de rester assis, il glissa à terre, inanimé. Ses barons se précipitèrent pour le relever, et ce fut une désolation générale : cris et sanglots auraient empêché le tonnerre de Dieu de se faire entendre. Quand le roi revint à lui, il demanda à ses vassaux, d'une voix entrecoupée de larmes, si eux savaient où on avait mis le corps et ils lui apprirent qu'il était au château des Quatre Pierres.[p.266] Il voulut y aller aussitôt et fit monter tous les siens à cheval, sauf Patridès qui n'était pas assez remis de sa blessure.

3 Il chevaucha d'une traite le reste du jour et toute la nuit, si bien que, le lendemain, au début de l'après-midi, il était arrivé à destination. Le corps de son fils se trouvait dans la grand-salle, posé sur un brancard, la tête séparée du tronc. On avait traité le cadavre avec du baume et des aromates pour l'empêcher de sentir.

4 Le père prit la tête entre ses mains - elle n'était que sang et plaies - et la couvrit de baisers, tant qu'il eut la force de se tenir debout. Quand son cœur fut incapable de supporter la douleur qui l'étreignait, il glissa à terre, sans connaissance, malgré les efforts de ses barons pour le soutenir. Il y resta longtemps étendu, sans pouvoir parler et, quand il eut repris conscience, il se mit à se lamenter, exprimant avec une grande tendresse tout le regret que la mort de son fils lui inspirait. Inconsolable, il passa le reste de la journée en proie à un chagrin que je ne saurais décrire. Refusant de s'alimenter, il ne faisait que pleurer et crier sa douleur.

5 [p.267] Le lendemain, il fit ensevelir le corps dans un ermitage avec tous les honneurs dûs à un fils de roi. Au moment de s'en aller, il était si bouleversé qu'on pouvait craindre pour sa raison. De se retrouver à Huindesant entouré de tous ceux de sa maison ne fit que rendre encore plus poignants le souvenir de son fils et celui de sa mort. A nouveau, il laisse éclater sa peine - il faisait vraiment pitié à voir ! -, et cela nuit et jour, sans relâche.

6 Au milieu de ses larmes et de ses gémissements, tout à ses regrets pour la perte qu'il vient de subir, il accuse la mort :"Perfide, traîtresse, comment as-tu osé toucher à mon enfant ?"Il s'en prend aussi à ses barons :"Si vous aviez bien veillé sur lui, on ne l'aurait pas tué. Avec ce que vous avez fait, je n'aurai plus que de la haine pour vous, ma vie durant. Et n'espérez pas que je finisse par m'en consoler, car c'est là un malheur irréparable."

Cependant, le conte cesse ici de parler de lui ; il revient à Lancelot et au roi Arthur.

LIII

Aventures de Bohort (enlèvement de Guenièvre),
Dodinel et Sagremor

1 Un an après la mort de Méléagant - c'était l'octave de la Pentecôte - le roi Arthur fit une partie de chasse dans la forêt de Kamaalot. Nombre de grands seigneurs l'accompagnaient : les rois Yon, Karadoc aux Courts Bras, Malaquin d'Ecosse, ceux d'Irlande, de Cornouaille[p.268] et de Norgales ; en tout, pas moins de douze rois portant couronnes, qui tenaient leurs terres de lui et étaient ses hommes liges. Quant aux ducs et aux comtes, leur foule était innombrable. La raison de cette affluence était que, le souverain n'ayant pas encore mis fin à sa cour de la Pentecôte, tous ses grands vassaux qui s'y étaient rassemblés se trouvaient toujours là.

2 Après eux, venait la reine Guenièvre, entourée d'un groupe nombreux de dames et de demoiselles, mais seulement de quatre chevaliers : monseigneur Keu, Sagremor le Démesuré, Dodinel le Sauvage dont la réputation n'était plus à faire et Lancelot du Lac, le vaillant (ils étaient armés de pied en cap parce que le roi avait donné l'ordre que son épouse ne se déplace que sous semblable escorte). Enfin, un écuyer portait un braque que la souveraine emmenait toujours avec elle par amitié pour la dame du Lac qui lui en avait fait présent.

3 Le groupe où se trouvait Guenièvre suivait de loin les chasseurs, prenant plaisir à cette promenade en forêt. Au cours de la matinée, un chevalier déboucha sur eux, sortant d'un chemin de traverse. Monté sur un cheval de grande taille, il était armé de pied en cap, écu au cou, lance en main, heaume sur la tête.[p.269] Dès qu'il reconnut la reine, il fit halte et éclata en sanglots."Que Dieu vous sauve, seigneur chevalier !"le salue-t-elle. Ses larmes et sa peine l'empêchent de répondre le moindre mot ; il se contente de la dévisager, toujours pleurant à chaudes larmes. Mais, dès qu'elle se trouve à quelque distance, il met son cheval au galop pour la rattraper et, arrivé à sa hauteur, déclare d'une voix entrecoupée :"Dame, je m'acquitte du vœu que j'ai fait : le prononcer était une faute contre vous, et l'accomplir en sera une autre ; toutefois, je suis forcé d'agir ainsi."

4 Et, tendant la main, il saisit son cheval par la bride :"Je vous enlève, dame, et vous ne m'échapperez pas facilement"- et, ce disant, il pleurait toujours autant."Lâchez-moi, seigneur chevalier ! proteste-t-elle. – Je ne peux pas, dame ! – Sur ma foi, intervient Keu qui veut s'interposer, si vous ne voulez pas le payer cher, laissez-la ! – Ce n'est pas vous qui me ferez renoncer ; si elle n'a pas d'autre défenseur, je l'emmènerai. – Si vous ne la lâchez pas, vous allez vous en repentir sur l'heure. – Je ne la lâcherai pas, déclare le chevalier. – Non ? Eh bien, c'est ce qu'on va voir tout de suite."Et, dégainant son épée :"Otez votre main [p.270] ou vous y perdrez le bras. – Vraiment ? Nous en sommes déjà arrivés là ? – Oui, sur ma tête. – Vous allez le regretter, par Dieu, car vous ne vous en tirerez pas sans vous battre contre moi. – Peu m'importe ! Ce n'est pas la première fois que je me mesurerai à quelqu'un. En garde donc, je vous défie ! – Moi de même !"

5 Monseigneur Keu et le chevalier reculent pour prendre de l'élan et se chargent au triple galop de leurs chevaux. Les écus cèdent sous le choc. Le sénéchal brise sa lance sur son adversaire qui, en retour, le fait tomber à la renverse par dessus la croupe de sa monture. Dès que Sagremor voit Keu à terre, de toute la vitesse de son destrier, il fonce vers le chevalier qui n'est pas en reste : la rapidité de la course donne tant de force à leurs coups que les écus se fendent et volent en pièces. Sagremor transperce l'écu de son adversaire et fait sauter le maillage de son haubert du côté gauche, mais sans parvenir à le blesser. Le chevalier, lui, le renverse pêle-mêle avec son cheval et lui fait passer le sien sur le corps : le cœur du blessé faillit ne pas y résister.

6 La reine se désole et s'indigne de voir les deux chevaliers s'être fait abattre à cause d'elle. Dodinel le Sauvage, lui-même fort irrité de l'humiliation infligée à ses compagnons, déclare que l'autre est un expert à la joute,[p.271] mais qu'avec l'aide de Dieu il ira quand même tenter sa chance,"car j'aime mieux mordre la poussière que de ne pas tout faire pour les venger."Et il lance sa monture contre celle du chevalier dont la lance avait résisté aux premiers heurts. Les deux chevaux étaient à la fois rapides et robustes, et leurs cavaliers valeureux et hardis. Avec une force que la colère redouble, ils se frappent sur leurs écus qui se fendent et volent en éclats ; la pointe des lances rompt le maillage des hauberts, si résistants soient-ils. Le chevalier reste solidement campé entre les arçons, alors que Dodinel se retrouve par terre : le poids de ses armes aggravant sa chute, il manque de se briser la nuque.

7 Cette troisième joute augmente l'inquiétude de la reine et lui fait verser, ainsi qu'à ses suivantes, des larmes de pitié. La souveraine a aussi très peur pour Lancelot."Tenez-vous en là, seigneur chevalier, dit-elle à son agresseur d'un ton affligé. Si vous réservez le même sort au quatrième, ma vie ne sera plus que tristesse. – Dieu m'en soit témoin, dame, je dois vous emmener ou être moi-même abattu. – Si vous m'emmenez, je me tuerai parce que la défaite de ce quatrième m'ôtera le goût de vivre."

8 Sur ce, Lancelot et le chevalier reculent pour prendre leur élan. Alors qu'ils allaient se mettre en branle, surgit une vieille femme qui se dirige droit vers Lancelot, faisant presser l'allure à son palefroi."Seigneur chevalier, lui dit-elle en saisissant son destrier par la bride, acquittez-vous de votre promesse. – Quelle promesse ? Je vous ai promis quelque chose ? – Oui, par Dieu ! Quand vous étiez à la recherche [p.272] du Chevalier Rouge, vous vous êtes engagé, si je vous disais où le trouver, à me suivre immédiatement à la première occasion où je vous le demanderais. Je vous somme donc de le faire : venez tout de suite avec moi ; sinon, vous aurez manqué à votre parole et vous serez perdu d'honneur aux yeux du monde.

9 – Ayez pitié de moi, dame ! C'est en m'empêchant d'affronter ce chevalier qui est là à m'attendre, que vous faites de moi, et à jamais, un homme déshonoré. – Peut-être, mais si c'est lui le vainqueur, vous serez son prisonnier ; et moi, je ne pourrai plus rien exiger de vous, puisque vous ne serez plus libre de disposer de vous-même. – A Dieu ne plaise que je me fasse battre maintenant ! Je vous en prie, évitez-moi une honte qui entacherait définitivement mon honneur et accordez-moi un délai : laissez-moi le temps de me mesurer à lui. – Pas question de délai. Venez tout de suite ! – Vraiment, dame, je ne peux espérer la moindre faveur de votre part ? – Pas la moindre.

10 – Alors, passez devant et soyez tranquille : je vous suis. Mais, avant de vous être éloignée de deux portées d'arc, vous me trouverez mort.[p.273] – Mort ! Qui donc vous aura tué ? – Moi-même, bien sûr : comment pourrais-je survivre, ne serait-ce qu'une heure, à la honte que vous voulez m'infliger ? – Ce n'est pas mon but ! Je vais donc vous laisser vous battre. Mais vous allez d'abord me jurer que, sitôt le combat fini, vous me suivrez. – Certes, si je suis encore libre de mes mouvements. – Autrement je n'en parlerais pas", dit-elle en lâchant la bride de son cheval.

11 Elle paraissait avoir soixante-dix ans, mais portait encore un diadème d'or sur ses cheveux tout blancs, ce qui l'avait fait surnommer"la Vieille Demoiselle."

Comme les deux chevaliers étaient animés d'un égal désir de s'affronter, sans atermoyer davantage, ils s'élancent l'un contre l'autre avec fougue. Au premier échange de coups, les écus, incapables de résister, sont mis en pièces, les mailles des hauberts sont faussées et les pointes des lances s'enfoncent dans la blancheur des chairs. Le chevalier atteint Lancelot au côté droit mais, par chance, pas trop profondément :...

12 ... sous le choc, la lance se brise, et sa pointe reste fixée dans le flanc avec une partie de la hampe ; il s'en faut, malgré tout, de peu qu'il ne réussisse à désarçonner son adversaire. Lancelot, qui se sent touché, et furieux de l'être, lui plonge toute sa lance, fer et bois, en plein corps : la pointe en ressort dans le dos ; poursuivant sa poussée, il désarçonne le cavalier :[p.274] la hampe de son arme se brise dans la chute.

13 La vieille se précipite aussitôt, pressant son cheval :"Vite ! crie-t-elle à Lancelot. Faites ce que vous m'avez promis !"Comme il revenait sur son adversaire, il constate qu'elle avait déjà une portée d'arc d'avance. Sans se donner le temps d'examiner sa blessure ni de prendre congé de personne, il éperonne son cheval et se lance à vive allure derrière elle."Suivez-le, Keu ! s'écrie la reine. Ne voyez-vous pas qu'il a un tronçon de lance avec toute la pointe dans le corps ? S'il continue ainsi, il est mort. – Je veux bien, dame, mais je ne pense pas qu'il rebroussera chemin pour moi. – Si vous n'arrivez pas à le convaincre, aidez-le, si vous pouvez faire quelque chose pour lui. – Volontiers", fait le sénéchal...

14 ... qui se hâte sur les traces de Lancelot. Après avoir parcouru une demi-lieue dans la forêt, il le retrouve au fond d'une vallée en train de se battre contre deux chevaliers. Ils avaient d'abord été trois, mais il en avait déjà tué un et les deux autres prenaient la fuite à pied. Comme ils avaient réussi à lui tuer son cheval, lui aussi était à pied. Keu resta sidéré devant ce spectacle : décidément, se dit-il, tout lui réussit.

15"Seigneur, fait-il en s'approchant, ma dame m'envoie vous demander comment vous vous sentez : elle craint que la blessure que vous avez reçue [p.275] ne mette votre vie en danger. – La blessure que j'ai reçue ? Mais je ne suis pas blessé. Vous pouvez garantir à ma dame que je suis tout à fait en état de chevaucher. Sur ce, je m'en vais. Et, pour Dieu, occupez-vous de mon adversaire de tout à l'heure et voyez s'il peut se remettre. Ce serait bien de votre part, car, assurément, c'est un chevalier sans reproche, et un vaillant ! – Dites-moi, s'enquiert le sénéchal, que vous voulaient ces gens contre qui vous vous battiez à l'instant ? – Je n'en sais rien, sur ma foi : ils étaient cachés derrière cette haie et m'ont attaqué. J'en ai tué un, les deux autres ont abattu mon cheval et se sont acharnés sur moi, mais, Dieu merci, j'en suis réchappé."

16 Keu met pied à terre et le prie de le laisser extraire le fer de sa blessure."Ne vous en occupez pas, chevalier, intervient la vieille : un plus expert que vous s'en chargera aujourd'hui même. Et maintenant, partez : vous ne lui faites que du mal."Lancelot veut se remettre en route, mais le sénéchal l'arrête encore :"Prenez mon cheval, seigneur ; je ne vous laisserai pas aller à pied. – Volontiers, mais vous, comment ferez-vous ? – Je m'arrangerai."Lancelot se met en selle [p.276] et avant de se séparer de Keu :"Saluez de ma part tous ceux qui s'enquerront de moi, surtout ma dame la reine, et pour Dieu, qu'elle n'oublie pas le chevalier blessé ! – J'y veillerai."Sur ce, ils se quittent sans rien ajouter, Lancelot toujours suivant la vieille demoiselle.

17 Le sénéchal regagne l'endroit où il avait laissé la reine."Pourquoi revient-il à pied ?"s'étonnent-ils tous. Sagremor va au devant de lui et lui pose la question. Keu répond que Lancelot emmène son cheval ; puis, s'adressant à la souveraine :"Il vous salue, dame, et vous prie, pour Dieu, de prendre soin du chevalier blessé. – C'est ce que nous avons fait", dit-elle.

18 Le sénéchal constate en effet qu'on lui avait retiré son armure ; on avait aussi soigné et bandé sa plaie tandis que Dodinel et Sagremor confectionnaient à son intention un brancard où il puisse s'allonger. La reine recommande aussi à ses suivantes qu'aucune d'elles n'aille, pour le moment, raconter qui est le chevalier, d'où il est venu, qui a fabriqué le brancard :"Je veux que cela reste sous le sceau du secret jusqu'à tout à l'heure quand mon époux sera à table."Elles acquiescent toutes.

19 Après avoir fait couvrir le brancard d'une jonchée d'herbe verte et de deux beaux draps de soie, la reine et sa compagnie se remettent aussitôt en route, pour rejoindre le roi. Leur chemin les mena à une source qui jaillissait au pied d'un sycomore et qu'on appelait la Source aux Fées : les gens du pays y avaient aperçu, à maintes reprises, de très belles dames qu'ils ne connaissaient ni d'Eve ni d'Adam : ils prétendaient donc qu'elles étaient des fées,[p.277] d'où le nom du lieu.

20 Guenièvre et les siens y mirent pied à terre pour se reposer un moment. La reine fit alors remarquer à Sagremor que ce serait un endroit très agréable pour se restaurer."Assurément, dame, si on avait de quoi. – C'est à vous d'y pourvoir. – Je peux aller à la tour de Mathamas qui n'est pas bien loin d'ici, c'est le seul endroit que je voie. – Vous n'y obtiendrez pas grand chose, intervient Keu. Le roi Arthur n'a pas de plus farouche ennemi que lui. – Par Dieu, raison de plus, alors, rétorque Dodinel, d'en profiter pour le malmener quelque peu et pour lui faire honte. Si Sagremor en est, je ne demande qu'à l'accompagner, pendant que madame la reine nous attendra ici. – Au diable qui s'en dédit ! En route !"réplique l'autre.

21 Chacun se munit d'une lance et d'un écu, et ils se mettent en selle. Ils se ressentaient encore de leur récent combat, mais ils étaient assez courageux pour n'en pas tenir compte. La reine les prie de ne pas s'attarder et ils promettent de faire le plus vite qu'ils pourront. Sur ce, ils partent en empruntant un étroit sentier qui traversait un roncier ; ils n'étaient pas encore allés bien loin qu'ils aperçurent un chevalier, armé de pied en cap et monté sur son destrier ; il se tenait à l'entrée d'une tente, dressée au bord du chemin et, appuyé sur sa lance, chantait un refrain nouveau d'une voix si claire qu'elle résonnait dans tout le bois.

22"Sur ma foi, fait Sagremor, voilà quelqu'un de content ![p.278] – En tout cas, il en donne l'impression."Dès que le chevalier les voit s'approcher, il rajuste son haubert et se met en position pour les affronter."Compagnon, constate Sagremor, il nous faut combattre. – Vous avez raison : laissez-moi y aller ! – Sûrement pas. C'est moi, par Dieu, qui irai et vous, vous attendrez ici pour voir comment les choses se passent."

23 Sagremor s'élance donc sur le chevalier qui, de son côté, arrive sur lui à fond de train. Leurs lances se brisent en heurtant les écus, mais les deux cavaliers restent en selle. L'épée au clair, ils s'assènent, sur leurs heaumes, des coups qui en font jaillir des étincelles ; et ils mettent leurs écus en pièces du haut en bas, s'acharnant l'un contre l'autre. L'affrontement dure longtemps sans qu'aucun des deux parvienne à prendre l'avantage.

24 Cependant, le hasard fait passer par là une demoiselle montée sur une mule. Elle reste un court moment à regarder la bataille, puis s'approche de Dodinel :"Bienvenue, jeune fille ! – Je ne vous souhaite que du bien, à vous aussi, pourvu que vous ne soyez pas de ces faillis lâches qui n'ont pas le courage d'escorter une demoiselle. – Assurément, je n'en fais pas partie : il n'est de jeune fille au monde que je n'oserais suivre. – J'en doute.[p.279] Pour la prunelle de vos yeux, vous n'iriez pas là où je me rends. – Mais si, fût-ce au prix de ma vie. – C'est ce que je vais voir : suivez-moi donc. – Soyez tranquille ! Vous accompagner en enfer ne me ferait pas reculer."La demoiselle s'éloigne aussitôt à vive allure, Dodinel derrière elle ; et ils chevauchent un long moment sans échanger un mot.

Le conte cesse ici de parler d'eux et revient à Sagremor, toujours aux prises avec le chevalier.

LIV

Aventure de Sagremor, prisonnier de Mathamas

1 Sagremor finit par si bien épuiser son adversaire que celui-ci, incapable de résister davantage, se vit réduit à chercher son salut dans la fuite. Il le poursuivit un moment dans la forêt mais, voyant qu'il n'arrivait pas à le rattraper, il renonça. C'est alors qu'il constate la disparition de Dodinel. Se demandant ce qu'il a pu devenir, il regarde de tous les côtés, cherche çà et là, mais en vain. Malgré tout, il ira chez Mathamas, se dit-il, et il reprend son chemin au plus vite. Il n'avait pas eu le temps d'aller très loin qu'il vit arriver un des veneurs du roi qui fuyait au galop : blessé à l'épaule et à la tête, il était couvert de sang.

2 Il reconnut Sagremor à ses armes et, d'aussi loin qu'il l'aperçut, l'appela au secours,"au nom de Dieu. – Qu'est-ce qui t'arrive ? Pourquoi t'enfuis-tu ? – A cause de deux chevaliers qui sont à ma poursuite et qui m'ont mis dans l'état où vous me voyez, et comme cela ne leur suffit pas, ils veulent me tuer.[p.280] – Mais pour quelle raison ? – A cause d'un braque qu'ils m'ont pris. Comme je refusais de le leur laisser, ils m'ont roué de coups, blessé et ils sont sur mes traces pour en finir avec moi. – N'aie pas peur et conduis-moi jusqu'à eux. – Inutile, ils passeront par ici. – Alors je vais les attendre."

3 Les deux chevaliers s'approchent en effet. Dès qu'il les aperçoit, Sagremor leur crie de rendre le chien :"Vous n'avez pas le droit de l'emmener."Eux confient l'animal à un écuyer et lui disent de s'en aller tranquille :"Nous nous chargerons de ce chevalier."Il fait donc demi-tour, emportant le braque avec lui, tandis que Sagremor et les deux autres se chargent. D'un coup d'épée sur le heaume, Sagremor assomme l'un de ses adversaires et lui fait vider les étriers ; le second, lui aussi d'un coup d'épée, arrache un quartier de son écu ; Sagremor riposte et l'autre fait de même. Cependant, celui qui s'était fait désarçonner se relève ; mais, au moment où il voulait se remettre en selle, Sagremor lance son cheval sur lui : heurté par le poitrail de la bête, il tombe à la renverse de tout son long.

4 Son compagnon en profite pour attaquer Sagremor par derrière et le faire tomber sur l'encolure de son cheval ; il l'empoigne alors par le heaume afin de le renverser à terre, mais il avait affaire à trop forte partie :[p.281] d'un coup du pommeau de son épée, Sagremor défonce son nasal et, revenant à la charge, d'un deuxième coup, il lui ouvre le crâne jusqu'aux yeux : mort, l'homme s'écroule.

Aussitôt, Sagremor met pied à terre et se précipite sur celui qu'il avait désarçonné, menaçant de l'achever s'il ne se rend pas. Alors, le chevalier crie grâce et lui tend son épée."Tu dois t'engager, dit son vainqueur, à restituer le chien et à aller te mettre à la merci du veneur."Contraint et forcé, il accepte ; et Sagremor reçoit sa promesse de se conformer aux ordres reçus.

5 Il rengaine son épée, se met en selle et, après avoir recommandé le chasseur à Dieu, reprend son chemin, un sentier encombré d'aubépines, d'églantines et de ronces, et si étroit que le cheval s'y écorchait au sang les quatre membres. Le cavalier s'énerve et maudit le passage avec"toutes ces épines qui ne font que nuire au pauvre monde."Mais la voie ne tarde pas à s'élargir, permettant à Sagremor d'apercevoir, sur sa droite, une tente splendide, montée au pied d'un chêne ; à l'entrée, se tenait un nain dont la laideur lui parut surpasser tout ce qu'il avait jamais vu.

6 [p.282] Il avait à la main un long et solide gourdin dont l'extrémité était renforcée de fer et, dès qu'il vit Sagremor s'approcher de la tente, il se précipita, brandissant son bâton dont il frappa le cheval à la tête, l'assommant à moitié. Le chevalier, déjà irrité par le mauvais chemin qu'il avait dû suivre, le fut encore plus de voir sa monture pareillement maltraitée :"Bas les pattes, maudit avorton !"crie-t-il. Mais le nain brandit à nouveau son gourdin et redouble son coup : cette fois, l'animal tombe sur les genoux. C'en est trop pour Sagremor qui attrape l'agresseur par les oreilles, le soulève et le projette à terre si brutalement que son cœur a du mal à résister au choc ; puis, il le fait piétiner par son cheval qui lui brise une cuisse."Au secours ! Au secours !"braille le nain à tue-tête.

7 Surgit aussitôt de la tente une des plus belles jeunes filles que Sagremor ait jamais vues."Vraiment, seigneur, s'écrie-t-elle en s'avançant sur lui, vous êtes un grossier personnage ! Abuser de votre force contre une aussi pauvre et faible créature ! Vous pourriez bien avoir à le payer - et si son seigneur était là, ce serait déjà fait. Maudit soit en tout lieu le chevalier qui ne mérite pas de l'être ! – Ainsi soit-il, demoiselle. Mais pourquoi dites-vous cela ? – Parce que vous venez de commettre un acte indigne. Aucun geste de courtoisie ne rachètera jamais la vilenie dont vous vous êtes rendu coupable en vous en prenant à ce nain.[p.283] Et s'il avait été aussi fort que vous, vous auriez été incapable de vous conduire comme vous l'avez fait.

8 – Vous pouvez dire ce que vous voulez, demoiselle, mais je vous assure que si monseigneur Gauvain ou Lancelot du Lac en personne m'avaient outragé comme lui, je n'aurais pas reculé et j'aurais cherché à me venger d'eux. D'ailleurs, ne vous fâchez pas : je suis tout prêt à réparer, et je m'en remets à vous. – Réparer ? dit-elle. Je veux bien."

A la regarder, Sagremor apprécie sa beauté et son élégance ; du coup, il se dit qu'il serait bien sot de s'en aller si vite. Il la suit donc jusqu'à la tente à l'intérieur de laquelle se trouvait un chevalier de la Table Ronde, Calogrenant, étendu sur un lit, enchaîné et faisant triste mine. Sagremor, qui n'a pas de difficulté à le reconnaître, le salue et lui demande ce qu'il fait là."Soyez le bienvenu, seigneur ! J'y suis prisonnier, rien d'autre. – Prisonnier ? Racontez-moi ce qui vous est arrivé.

9 – Eh bien, voilà : quand le roi est parti à la chasse ce matin, j'ai voulu l'accompagner, mais je m'y suis pris trop tard, le hasard m'a amené par ici ; j'étais seul, j'ai trouvé, dans cette tente, le nain et cette demoiselle qui tenait à la main un cor d'ivoire, un magnifique objet. Elle m'a demandé si j'aurais le courage d'en sonner. J'ai répondu que oui, je l'ai pris et l'ai fait retentir à longue haleine. Peu après, sont arrivés deux chevaliers armés de pied en cap [p.284] qui m'ont attaqué et qui n'ont pas eu beaucoup de mal à s'emparer de moi, puisque j'étais seul contre eux et sans armes. – Que voilà un lâche procédé ! Si je pensais que sonner de cet instrument les ramènerait, je le ferais tout de suite. – Par Dieu, c'est assurément ce qui se passera. – Eh bien, je vais en avoir le cœur net."

10 Sur ce, il prend le cor que Calogrenant lui indique, l'embouche et le fait résonner aussi puissamment qu'il peut. Puis, il empoigne une lance qui était appuyée, toute droite, à l'entrée de la tente où il se poste. De là, il voit arriver un chevalier monté sur un grand destrier, qui arborait une armure rouge sang et qui lui crie de loin :"Cette sonnerie va vous porter malheur !"Quand Sagremor comprend qu'il n'évitera pas la bataille, il se ramasse à l'abri de son écu et se lance sur le chevalier. Sous les coups qu'ils échangent, ils se retrouvent tous les deux à terre, coincés sous leurs chevaux.

11 Le chevalier est le premier à se dégager et à se remettre debout - c'était un combattant aussi entendu que brave -, mais Sagremor ne tarde pas à en faire autant. L'épée au clair, ils se précipitent l'un sur l'autre : les lames affûtées arrachent des morceaux d'écus, de haut en bas, percent le maillage des hauberts aux épaules, cabossent sans répit les heaumes et font jaillir le sang de ceux qui les manient. L'affrontement est si rude qu'on a du mal à comprendre comment ils peuvent y résister.

12 [p.285] La bataille se prolonge sans que l'un des deux parvienne à prendre l'avantage.

Surgit alors un autre chevalier en armes sur un cheval pie. Après être resté un long moment à observer le combat, il s'approche de la demoiselle, l'attrape par les bras, la hisse devant lui et s'éloigne en l'emmenant de force, malgré ses cris de terreur :"Au secours, Marlagan ! Ne le laissez pas faire !"L'adversaire de Sagremor tourne les yeux et, à la vue du ravisseur, se trouve pris au dépourvu : il est serré de trop près pour pouvoir se lancer à sa poursuite mais, s'il perd ainsi son amie, sa vie ne sera plus que tristesse.

13 Tout à ce double malheur, il n'a plus la tête à autre chose et la force de ses coups s'en ressent. Sagremor se rend compte qu'il jette sans arrêt des coups d'œil dans la même direction ; maintenant, il fait de lui ce qu'il veut : réduit à la défensive, le chevalier se contente de se couvrir de son écu."Grâce, au nom de Dieu, implore-t-il à bout de forces ; si j'ai fait la folie de vous attaquer, vous vous en êtes vengé en homme brave et sans reproche.[p.286] – Que voulez-vous dire, seigneur ? – Je souhaite que nous en restions là. Je me soumettrai à toutes vos exigences, si vous me faites la faveur de me laisser poursuivre celui qui vient d'enlever mon amie. – Très volontiers, et j'irai avec vous ; ou plutôt, c'est moi qui m'en chargerai pendant que vous vous occuperez d'ôter ses liens à ce chevalier. – C'est entendu", fait-il.

14 Sagremor enfourche aussitôt son destrier qui l'attendait sous un arbre et se lance, bride abattue, sur les traces du ravisseur. Une demi-lieue plus loin, son chemin croise celui d'un écuyer dont le cheval, recru de fatigue, avait peine à avancer. Après l'avoir salué, il lui demande s'il a rencontré un chevalier qui emmenait avec lui une demoiselle."Oui, seigneur, dans cette vallée, là-bas. Mais à l'allure où il va, vous ne le rattraperez jamais."Cette nouvelle ne réjouit guère Sagremor qui repart en éperonnant. Une fois dans la vallée, il aperçoit le chevalier déjà au sommet du versant d'en face et il pique des deux dans sa direction. Lorsqu'il l'atteint à son tour, une dizaine de tentes, dressées dans un pré où coulait une source, s'offrent à sa vue :[p.287] quatre écus étaient suspendus à chacune d'elle et une dizaine de lances, pointes en l'air, y étaient appuyées.

15 A son approche, un chevalier sortit d'une tente et lui déclara qu'il devait se battre ou rendre ses armes. Sagremor répondit que, pour ce qui était de jouter, il en avait plus que son content, mais que rendre ses armes lui paraissait pire."Seulement, je n'ai pas de lance, dit-il. – Qu'à cela ne tienne, je vous en donnerai une qui est de qualité."Sitôt dit, sitôt fait : juste le temps qu'une trentaine de chevaliers sortent des tentes pour assister au spectacle. Sagremor charge son adversaire - et pourtant, il se ressentait douloureusement de tous ses faits d'armes et de toutes ses prouesses de la journée. Mais si l'autre brise sa lance sur son écu, lui le désarçonne au premier coup."Vous êtes libre de vous remettre en selle, déclare-t-il à l'homme à terre : je n'ai pas l'intention de poursuivre les hostilités. – Qui êtes-vous ?

16 – Un chevalier du pays. – Et quel est l'objet de votre quête ? – Le ravisseur d'une demoiselle. – Si je voulais, je pourrais vous renseigner utilement. – Parlez donc, s'il vous plaît. – Si vous me promettez de m'accorder le premier don que je vous demanderai. – Je vous le promets, si cela dépend de moi et s'il s'agit d'une requête légitime. – Je l'entends bien ainsi. – Alors, c'est entendu. Je vous écoute. – Vous allez prendre le chemin que vous voyez là [p.288] et vous ne tarderez pas à voir une tente sommée d'une aigle d'or. Le chevalier et la demoiselle que vous cherchez y sont. Faites seulement attention à ne pas vous écarter du sentier ; il vous y mènera tout droit. Si cette jeune fille ne s'y trouve pas, je vous déclare quitte. Sinon, je vous présenterai une requête quand j'en déciderai."

17 Sur ce, ils se quittent et Sagremor se remet en route, passant entre les autres chevaliers sans qu'aucun lui adresse la parole ou cherche à l'arrêter. Arrivé à la tente, il la reconnaît sans difficulté aux indications qui lui avaient été données. A l'intérieur, quatre chevaliers étaient en train de manger et la demoiselle, à côté d'eux, pleurait à chaudes larmes. Sans un salut pour les autres, c'est à elle que Sagremor s'adresse :"Demoiselle, on vous a emmenée à tort ; moi, je vous ramènerai de droit."

18 Un des convives saisit alors un couteau pointu qui se trouvait devant lui sur la table dans l'intention de le lancer contre l'intrus."Qui es-tu, chevalier ? l'interpelle Sagremor. Par Dieu, si tu bouges, je te fais sauter la tête."Cela n'arrête pas l'autre qui lance le couteau avec assez de force pour traverser au niveau de l'épaule le haubert de celui qu'il vise et faire pénétrer la lame d'une pleine paume dans les chairs.[p.289] Se sentant blessé, Sagremor arrache la lame de sa blessure, dégaine son épée et l'abat avec hargne sur le crâne de son agresseur qu'il fend jusqu'aux dents : mort, l'homme s'écroule.

19 Les trois autres sortent alors précipitamment de table pour courir prendre leurs armes, mais Sagremor les devance. Un coup de son épée tranche l'oreille du plus grand, descend jusqu'à l'épaule et lui coupe le bras ; l'homme s'effondre à terre, cependant que les deux derniers s'enfuient hors de la tente sans demander leur reste. Quand Sagremor constate qu'ils ont tous disparu, il hisse la demoiselle sur l'encolure de son cheval pour l'emmener."Où avez-vous l'intention de me conduire ? lui demande-t-elle. – Auprès de votre ami. C'est lui qui m'avait envoyé."Toute contente, elle acquiesce et ils s'en vont de concert. Cependant, il ne cesse de la regarder et elle lui plaît tant qu'il l'aurait priée d'amour, si le chevalier ne lui avait pas fait confiance en le chargeant de la lui ramener ; mais cette pensée le fait renoncer.

20 Leur chemin les ramène devant les tentes où Sagremor s'était battu ; il allait les dépasser quand une dizaine de chevaliers en armes se précipitent pour l'arrêter : il ne peut pas s'en aller avec la jeune fille, prétendent-ils."Pourquoi cela ? – Parce que notre seigneur, le duc de Taningue, veut d'abord savoir qui elle est.[p.290] – Par Dieu, voilà qui ne le regarde pas ! – Il y tient, et nous n'hésiterons pas à faire usage de la force pour la lui amener. – Pour me la prendre, il faudrait d'abord que je ne sois pas en état de la défendre. Et, sur ma tête, puisque vous usez de ce ton, moi vivant, vous ne l'emmènerez pas. – Alors, en garde ! Il ne vous reste qu'à vous battre contre nous. – Comptez sur moi !"

21 Il fait aussitôt descendre la jeune fille de cheval et déclare assez haut pour être entendu de tous :"Allez-y ! Même si vous étiez quarante et que je ne puisse plus compter sur l'aide de Dieu, je ne vous laisserai pas vous emparer d'elle, tant qu'il me restera un souffle de vie et que je serai libre de mes mouvements."En entendant ces propos, un des chevaliers s'approche pour lui demander qui il est :"Je suis de la maison du roi Arthur. – Et comment vous appelez-vous ? – Sagremor le Démesuré. – Par Dieu, celui qui vous a baptisé ainsi ne s'est pas trompé : démesuré, vous l'êtes, et bouffi d'orgueil pour prétendre vous battre seul contre nous tous pour cette demoiselle. – Sur ma foi, je ne vous laisserai pas vous emparer d'elle sans me battre, quitte à y perdre la vie, puisqu'un chevalier s'est fié à moi pour la lui ramener."

22 A ces mots, un autre s'approche : c'était un homme de haute taille qui arborait une armure échiquetée. Voyant Sagremor décidé à défendre la demoiselle contre eux tous, il se dit que ces fières paroles témoignent d'un grand courage et que leur auteur pourrait aussi être un homme valeureux.[p.291] Il constate d'ailleurs que son écu porte la trace de nombreux coups d'épée et de lance qui en ont arraché des morceaux de toutes parts ; le maillage de son haubert a sauté en plusieurs endroits, et lui-même est couvert de sang, le sien et celui de ses adversaires. Tout cela lui inspire plus d'estime qu'il n'en a jamais eu, pense-t-il, pour aucun autre chevalier. Ce qui ne l'empêche pas d'essayer de lui faire peur afin de mieux l'éprouver.

23"Vous devez me remettre cette demoiselle, seigneur. – Inutile d'insister : si je le fais, ce ne sera pas de mon plein gré. Et si la partie devait se jouer entre vous et moi, je ne pense pas que j'y serais contraint aujourd'hui, si fort que vous soyez. – Non ? Eh bien, c'est ce que nous allons voir. Par Dieu, c'est donc à moi que vous devez vous mesurer. – A vous ? Au diable celui qui en aurait peur ! Vous n'êtes pas le premier de la journée à qui j'aurai eu affaire."

24 A ces mots, il empoigne la lance la plus proche, mais quand l'autre le voit sur le point d'entamer la joute, il le rappelle :"Dites-moi votre nom avant que nous nous affrontions. – Je suis Sagremor le Démesuré. – Mon très cher ami ! Vraiment, c'est une heureuse rencontre : vous êtes la personne au monde que je désirais le plus retrouver. – Qui êtes-vous donc ? – Brandeban, le duc de Taningue : c'est pour moi [p.292] que vous vous êtes battu contre Maudit le Noir à l'Ile Sèche. J'étais si désolé que vous soyez parti à mon insu que j'avais décidé de me mettre en quête de vous aussi longtemps qu'il le faudrait. Aujourd'hui même, je m'apprêtais à me rendre à la cour du roi Arthur pour m'y enquérir de vous. Rien de plus normal, car vous m'avez rendu un si grand service que je vous serai redevable jusqu'à la fin de ma vie. Dieu merci, vous voilà tout trouvé !

25 – C'est bien vous, seigneur ? Certes vous m'avez traité avec plus d'honneur que tous les étrangers que j'ai pu rencontrer. Dites-moi donc comment vous allez. – Au mieux, vu la joie que me donnent nos retrouvailles. Il faut que vous descendiez de ce cheval et que vous veniez partager mon repas : la table est déjà mise à l'intérieur de cette tente. – Vraiment, cela m'est impossible : je dois ramener cette demoiselle à son ami, puis m'acquitter d'une mission que m'a confiée ma dame la reine. – Sagremor, vos excuses ne valent rien : vous devez rester. – Il n'en est pas question, seigneur. Même s'il y allait de ma vie, je n'accepterais pas : la reine m'attend à la Source aux Fées et j'ai promis d'y revenir au plus vite. Dans d'autres circonstances, ç'aurait été volontiers, et tout ce qui vous aurait fait plaisir. Mais, pour cette fois, par Dieu, ne m'en veuillez pas !"

26 [p.293] Voyant l'inutilité de ses prières, le duc fait donner un palefroi à la demoiselle et déclare à Sagremor qu'il s'incline devant ses exigences. Celui-ci se confond en remerciements et repart sans plus attendre. La jeune fille et lui chevauchèrent en parlant à bâtons rompus jusqu'à la tente où ils avaient laissé Calogrenant. Mais ils n'y retrouvèrent personne : ni Calogrenant lui-même, ni l'ami de la demoiselle, ni le nain. Très embarrassé, le chevalier demande à la demoiselle ce qu'ils peuvent être devenus.

27"Je n'en ai vraiment aucune idée. – Vraiment aucune ? Que vais-je bien pouvoir faire ? – A quel sujet ? – Je me suis engagé à vous ramener à votre ami, de telle manière qu'il puisse disposer de vous. – Sur ma foi, vous êtes quitte : vous m'avez ramenée ; s'il n'est pas là, vous n'y êtes pour rien. Et il peut disposer de moi, puisque je suis dans sa tente. Vous êtes donc libre de vous en aller, la conscience tranquille, si vous avez à faire ailleurs : je suis aussi en sécurité que si vous restiez à me garder. – Ce n'est pas le cas : si des chevaliers passaient par ici et voulaient vous faire violence, qui viendrait à votre secours ? – Que cela ne vous inquiète pas ! Allez sans crainte, à votre gré. – Puisque c'est là ce que vous voulez, je m'en vais en vous recommandant à Dieu. – Qu'Il veille sur vous en chemin !"dit-elle.

28 La matinée tirait à sa fin quand Sagremor la quitta et il poursuivit sa chevauchée jusqu'à la [p.294] demeure de Mathamas. C'était une imposante maison-forte dont les assises étaient taillées dans des blocs de marbre : un fossé, large et profond, l'entourait, lui-même bordé, à l'extérieur, par une palissade faite de gros pieux taillés en pointe. Le seul accès était une porte de métal, avec des incrustations de cuivre : on n'aurait pu trouver plus somptueux travail.

29 Sagremor s'y dirige tout droit, contemple un moment la porte dont il admire la beauté avant de la franchir et, toujours à cheval, monte à la grand-salle où Mathamas s'apprêtait à se mettre à table avec ses chevaliers - ils étaient une trentaine. Quand ils le virent entrer armé, ils se turent pour écouter ce qu'il avait à dire. Comme il connaissait bien le maître des lieux, Sagremor alla directement vers lui :"Mathamas, dit-il sans le saluer, la reine Guenièvre, ma dame, te fait dire par mon intermédiaire de lui envoyer de quoi se restaurer à la Source aux Fées où elle est avec ses suivantes. – Qu'est-ce que cela veut dire ? Puisque tu dépends d'elle, qui t'a permis d'entrer ? – C'est elle qui m'en a donné congé. – Eh bien, on va voir ce que vaut sa garantie !

30 [p.295] Aux armes", crie-t-il à ses hommes qui se précipitent chacun de leur côté pour aller revêtir leurs armures et reviennent en toute hâte."En garde ! Je te défie", déclare Sagremor à Mathamas. L'épée au clair, il l'attaque, mais l'autre court s'enfermer dans une chambre dont il referme la porte derrière lui. Sagremor se retourne pour voir une vingtaine de chevaliers, en armes, occupés à barricader les issues afin d'empêcher toute sortie. Conscient d'avoir pris trop de risques, il regrette d'avoir tant tardé, car il avait le temps de sortir. Mais, bien que se voyant en grand danger, il ne s'affole pas.

31 Il aurait mieux fait de ne pas entrer, lui crient les chevaliers qui se jettent sur lui à coups de haches, d'épées et de lances. Son cheval tué, il se retrouve à pied, adossé à un pilier au milieu de la salle. Il résiste avec acharnement, mettant en pièces écus et heaumes, blessant plusieurs de ses assaillants. Mais à force de s'en servir, son épée finit par se briser au niveau de la poignée ; il ne sait plus que faire, tant il est serré de près : deux fois déjà, il est tombé à genoux et les coups pleuvent si drus sur lui de tous côtés que son écu a peine à les amortir. Sans le pilier derrière lui, il serait mort.

32 [p.296] A ce moment, Mathamas rentra dans la salle et, voyant que Sagremor ne savait plus avec quelle arme se défendre, il fit reculer ses hommes et lui dit de se rendre."Me rendre ? Au diable une reddition tant qu'on a un souffle de vie ! – Alors, ils vont te tuer. – Encore faudrait-il qu'ils le puissent. – Si tu veux m'en croire, rends-toi pendant que je t'en prie. – Je n'en ferai rien, par Dieu ! En tout cas, pas à vous qui êtes un ennemi de mon seigneur, le roi Arthur."A ces mots, Mathamas s'emporte :"Sus à lui !"ordonne-t-il à ses hommes.

33 Comme ils s'avancent sur lui, Sagremor se précipite vers la porte d'une chambre où une hache était accrochée ; il l'empoigne à deux mains et en frappe le premier qui se trouve sur son passage qu'il abat, mort. Et il en fait autant avec le second. Un troisième se jette alors sur lui d'un bond, le ceinture, si bien que tous deux roulent à terre. Tous les autres en profitent pour se ruer sur Sagremor [p.297] et pour se saisir de lui avant qu'il ait pu se relever. Ils allaient l'achever, quand Mathamas les arrête :"Ne le tuez pas ! Vous n'imaginez pas la vengeance que je vais tirer de lui. Allez me l'enfermer en prison."

34 Les chevaliers obéissent : après l'avoir désarmé, ils l'emmènent dans un cachot barreaudé de fer de tous côtés qui était mitoyen du verger. On l'avait construit de telle manière que, de l'extérieur, on pouvait voir sans difficulté celui qui y était enfermé, et lui-même avait vue sur le jardin et sur ceux qui y circulaient ; mais la consigne était de mettre tous les prisonniers au pain et à l'eau - et de n'en faire qu'une distribution par jour.

35 C'est là qu'on mit Sagremor. Or, son tempérament était tel que, lorsqu'il s'était échauffé au cours d'une bataille ou à cause d'un effort quelconque, et qu'ensuite cette chaleur l'abandonnait, il était pris d'une faim dévorante qui le rendait comme enragé et l'amenait parfois jusqu'à la perte de conscience, tant il se sentait mal. Cette fois-là, pendant l'après-midi, il crut qu'il allait mourir d'inanition, sans même avoir le temps de se confesser et sa souffrance était telle qu'il avait du mal à retenir ses cris.

36 Le hasard fit à ce moment passer par le jardin une belle et avenante demoiselle, la fille de Mathamas qui la chérissait d'autant plus que c'était sa fille unique. Quand elle découvrit le prisonnier, elle lui demanda qui il était, et il put à peine lui répondre : sous le coup de l'épuisement et de la douleur, il n'avait plus guère sa tête à lui. Il se contenta de dire qu'il appartenait [p.298] à la cour du roi Arthur."Et comment vous appelez-vous ? – Sagremor le Démesuré. – Sagremor ! Par Dieu, j'ai souvent entendu parler de vous, et toujours en bien. Je suis désolée de vous voir dans pareille prison. – Et pourquoi, demoiselle ? – Parce que vous y serez au pain et à l'eau, et encore une seule fois par jour. – Vraiment, c'est l'habitude ? – Oui, assurément. – Par Dieu, ce n'est pas exactement ce qu'il me faudrait."

37 La demoiselle prend alors le temps de le regarder ; comme il est beau et bien fait ! pense-t-elle (c'était réellement un des plus beaux chevaliers de la Table Ronde), toute à son plaisir de le contempler. Et plus elle le considère, plus sa beauté lui paraît grande. Quand ils eurent parlé un long moment ensemble, Sagremor avoua :"Je me meurs, demoiselle. – Comment cela, seigneur ? – J'ai si faim que je ne résisterai plus longtemps. – Ah ! seigneur, patientez seulement le temps que je revienne. – Je veux bien, mais si vous tardez trop, à votre retour vous trouverez un cadavre."Elle se retire pour être à nouveau là presque immédiatement."Voilà, vous avez de quoi manger à votre faim. – Où cela ? – Regardez derrière vous."

38 En se retournant, il voit, posés dans l'embrasure d'une fenêtre [p.299] sur un torchon blanc, une grosse galette, un plein pichet de vin et un chapon bien gras, avec deux écuelles."Votre repas est là, seigneur, et cette fenêtre donne dans ma chambre : nous pourrons parler tous les jours ensemble sans être vus. Ce que j'en dis là, c'est seulement parce que j'ai tant entendu dire du bien de vous que, dans la mesure où je le peux, j'aimerais vous traiter avec honneur."Sagremor se confond en remerciements et elle l'invite à se restaurer, ce qu'il fait aussitôt, tant il avait faim.

Le voilà donc enfermé dans ce cachot. Mais le conte cesse pour le moment de parler de lui et revient à Dodinel le Sauvage.

LV

Aventure de Dodinel

1 Après avoir chevauché plus d'une demi-lieue sous la conduite de la jeune fille, il croisa par hasard le chemin d'un chevalier armé de pied en cap, lui aussi en compagnie d'une demoiselle montée sur un palefroi somptueusement harnaché ; un nain, sur un cheval de chasse, leur ouvrait la voie, si petit, bossu et difforme, bref, si hideux que Dodinel en resta sidéré. Il le salue, mais le nabot, au lieu de lui répondre, se rapproche de la jeune fille,[p.300] la prend par les épaules et cherche à l'embrasser de force ; indignée et honteuse, elle lui assène, des cinq doigts de la main, une gifle qui le jette à bas de son cheval, tout étourdi."Va-t-en, misérable avorton ! Maudit soit celui qui vous a dit de prendre les demoiselles dans vos bras !"

2 D'un bond, le chevalier s'interpose :"Qu'y-a-t-il, demoiselle ? Pourquoi avez-vous frappé mon nain ? – Parce que j'en ai eu envie, et si cela ne vous convient pas, tant mieux ! – Sur ma tête, vous allez le payer cher."Et brandissant la lance qu'il tenait empoignée, il l'envoie dans sa direction, pensant l'atteindre en plein corps ; mais elle a un mouvement de recul et il la manque. Aussitôt, Dodinel est là, lui aussi lance à la main."Je ne sais pas ce qui me retient de vous frapper, fait-il sur le ton d'un homme très en colère ; vous êtes un lâche et n'avez pas droit au titre de chevalier. Il a fallu que vous naissiez sous une mauvaise étoile pour aller jusqu'à vous en prendre à une demoiselle. Jamais je n'ai vu pareille couardise, ni pareille vilenie. Que Dieu m'aide, vous avez bien mérité de perdre la main qui a jeté cette lance !"

3 Rendu furieux par ces propos, le chevalier réplique sur le même ton :"Vous m'avez insulté comme on ne l'a jamais fait, et sans savoir qui je suis.[p.301] Mais si vous n'appreniez pas à me connaître, vous seriez désormais fondé à me considérer comme un lâche. Et comme je ne vois pas pourquoi vous cacher plus longtemps à qui vous avez affaire, en garde ! Je vous défie. – Moi de même, bien sûr, car je ne vous aime guère."

Sur ce, ils reculent pour prendre de l'élan, puis s'élancent l'un vers l'autre, ne pensant qu'à se mettre à mal. Le galop des chevaux donne à leurs coups de lance une force qui fait éclater les écus. Dodinel demeure en selle, mais l'autre passe par dessus la croupe de son cheval, si brutalement désarçonné qu'il manque de se casser le bras dans sa chute.

4 Dès que Dodinel le voit à terre, il descend de sa monture, ne voulant pas attaquer à cheval un homme à pied. Il confie donc son destrier à la garde de la demoiselle qu'il suivait, dégaine son épée et se précipite sur son adversaire qui était en train de se relever et de se mettre en position de défense, se protégeant de son mieux avec son écu. Dodinel s'avance sur lui, l'épée haute ; le chevalier se sert de la sienne pour parer le coup, et de son écu pour se couvrir ; c'est sur lui que la lame vient s'abattre, le fendant jusqu'à la bosse où elle reste si profondément enfoncée que Dodinel ne peut l'en arracher. Ce que voyant, le chevalier ôte la courroie qui le tenait accroché à son cou et s'en débarrasse en le jetant par terre ; puis, il se rue avec hargne sur son adversaire, persuadé que la perte de son épée va le réduire à l'impuissance. De la sienne, il lui assène de rudes coups, chaque fois qu'il peut l'atteindre.

5 [p.302] Mais Dodinel, qui était un escrimeur de première force, continue de s'abriter derrière son écu laissant l'autre se fatiguer jusqu'à l'épuisement. Quand il le voit à bout de forces, en sueur, il le heurte en pleine poitrine avec son écu, lui faisant toucher le sol des deux mains, tandis que son épée lui échappe. Dodinel, qui en avait grand besoin d'une, s'en saisit. Le chevalier, se voyant privé de son arme, court ramasser l'écu qu'il avait jeté ; mais au moment où il va se redresser, il reçoit sur son heaume un coup qui le laisse assommé : il vacille sur ses jambes avant de mettre un genou à terre. Dodinel en profite pour lui arracher son heaume de la tête et le lancer le plus loin qu'il peut.

6 La tête plus légère et les idées plus claires, il se relève d'un bond, récupère écu et épée, et déclare qu'il se sent mieux :"Ce heaume me tenait trop chaud ! dit-il. Encore un peu et j'étais mort."Il se défend de son mieux contre les attaques de Dodinel qui, de son côté, ne ménage pas ses coups, arrachant des morceaux de son écu, de haut en bas, si bien qu'il le met en pièces et le réduit à presque rien. Cependant, le chevalier continue de résister de son mieux, esquivant les coups,[p.303] parce qu'il craint pour sa tête nue.

7 Mais quand il voit son adversaire, l'épée brandie à bout de bras, viser son crâne, il n'ose pas l'attendre et, en reculant, tombe à la renverse de tout son long. Dodinel lui saute immédiatement dessus, toujours l'épée levée : il est un homme mort, lui dit-il, s'il ne se rend pas. Effrayé de la menace, le chevalier remet son épée au vainqueur, en lui donnant sa parole d'accepter toutes ses exigences."Tu dois me jurer d'aller de ce pas à la Source aux Fées où tu trouveras la reine Guenièvre et sa suite. Tu te constitueras prisonnier auprès d'elle au nom de Dodinel le Sauvage. Tu lui diras que je n'ai pas pu me rendre chez Mathamas parce qu'une demoiselle m'a forcé à suivre un autre chemin. Salue-la de ma part et dis-lui que je lui raconterai en détail tout ce qui m'est arrivé. – Volontiers", fait le chevalier qui va ramasser son heaume là où Dodinel l'avait jeté et le relace sur sa tête.

8 A la question de son vainqueur, il répond s'appeler Maruc le Roux et s'en va aussitôt, en compagnie de la jeune fille que sa compagnie ne réjouit guère et avec le nain qui s'était remis en selle sur le cheval dont on l'avait fait tomber

9 Dodinel repart de son côté mais, presque aussitôt, il rappelle [p.304] le nain :"Que Dieu t'aide, dis-moi comment tu as eu l'audace d'essayer, sous mes yeux, d'embrasser de force cette demoiselle ? – C'est que j'y étais obligé. – Comment, obligé ? – Par Dieu, j'obéissais à un ordre de mon seigneur : il m'avait ordonné, si je tenais à la prunelle de mes yeux, d'embrasser toutes celles que nous rencontrerions, à condition qu'elles soient sous la protection d'un chevalier. Quand l'un d'eux protestait, il se battait contre lui jusqu'à ce qu'il ait le dessus. En un an, il l'a emporté plus de quarante fois et il ne pensait pas avoir l'occasion de trouver un adversaire qui puisse le vaincre à son tour. Voilà la réponse à votre question. – Va donc, en effet, et salue pour moi ma dame la reine Guenièvre. – Ce sera avec plaisir."

10 Cette fois, Dodinel et le nain s'en vont, chacun de son côté.

Maruc gagna la Source aux Fées où il trouva la reine, comme Dodinel le lui avait dit. Dès qu'il l'aperçut au milieu de ses suivantes, il mit pied à terre à quelque distance, ainsi que son amie et le nain. Il s'approcha pour la saluer, se rendit à elle, conformément à l'engagement qu'il en avait pris, et elle l'accueillit avec bienveillance comme prisonnier.

[p.305] Le conte cesse maintenant de parler d'eux tous : la reine, Maruc, Dodinel et Sagremor. Il revient à Lancelot du Lac.

LVI

Lancelot, la Vieille Demoiselle et Grifon du Mauvais Passage

1 Celui-ci repartit donc à la suite de la Vieille Demoiselle, sur le cheval donné par Keu, bien que le tronçon de lance resté fiché dans sa blessure le fît beaucoup souffrir ; sa tunique était imbibée de sang jusqu'à la taille. Cependant, la vieille poursuivit sa route, et lui derrière elle, sans échanger un mot. Alors que midi était encore loin, ils croisèrent un chevalier monté sur un grand destrier noir, et armé de sa seule épée ; la tête d'un chevalier tué depuis peu était suspendue à l'arçon de sa selle. C'était un homme de haute taille, vigoureux et bien découplé, l'air farouche et plein de superbe. Quand il passa à la hauteur de Lancelot, ils échangèrent un salut.

2 Mais à peine s'étaient-ils croisés, le chevalier fait demi-tour :"Seigneur, demande-t-il à Lancelot, sur l'être que vous chérissez le plus au monde, dites-moi votre nom. – Volontiers. Je m'appelle Lancelot. – Par Dieu, c'est vous que je cherchais. – Sur ma foi, vous m'avez donc trouvé. Mais que me voulez-vous ? – Je veux que vous enleviez vos armes pour me les donner. – Vous ne m'avez pas encore réduit à cette extrémité [p.306] et je ne pense pas pouvoir être amené à m'en séparer tant que je serai en état de les défendre : j'aurais trop honte de me retrouver sans. – Vous devez pourtant le faire, sauf à ne pas tenir votre parole. – Vous l'ai-je donc engagée ? – Mais oui ! Vous ne me reconnaissez pas ? – Non, vraiment. Il faut me dire qui vous êtes.

3 – Je vais vous éclairer. Je suis Grifon du Mauvais Passage. C'est moi qui vous ai donné mes armes, l'autre jour, à la lisière de la forêt des Quatre Périls. On vous avait volé les vôtres, m'avez-vous dit, et c'était le soir où vous cherchiez le Chevalier Rouge qui avait enlevé un écuyer dans la tente où vous étiez à table. Vous m'avez promis les vôtres en échange des miennes, à la première occasion où je vous rencontrerais, sauf si vous étiez en train de vous battre. Or, vous n'êtes pas en train de vous battre. Je vous demande donc de me remettre celles que vous portez ; et si vous refusez, vous n'aurez pas tenu parole.

4 – Vous dites vrai, seigneur, je vous ai fait cette promesse ; mais, au nom de Dieu, patientez jusqu'à la prochaine occasion - ce serait un beau geste de votre part, digne d'un homme courtois : vous voyez bien que cette dame a besoin de moi, et que je suis pressé. – Il n'en est pas question ! – Vraiment pas ? Alors, elles sont à vous, même si je devais en mourir ici et maintenant, car à Dieu ne plaise que je manque à mes engagements, en espérant sauver ma vie."

5 Il se dépouille aussitôt de ses armes, non sans mal, ni douleur, et il les remet à Grifon sauf son épée. Le chevalier constate alors que tous ses vêtements sont imprégnés de sang, devant et derrière ; mais, bien que fâché de cette circonstance, il s'équipe,[p.307] avant de s'enquérir :"Vous allez où, seigneur ? – Je suis cette dame, c'est tout ce que je sais. – Si vous en êtes d'accord, j'irai à votre place et vous, vous ferez demi-tour : vous êtes trop mal en point et trop gravement blessé pour continuer. – Par Dieu, chevalier, intervient la vieille femme, je n'ai rien à faire de vous. C'est lui, et pas un autre, que je veux pour assurer ma sécurité. – Je ne peux pas faire plus, dame", dit Grifon.

6 Lancelot reprend donc son chemin, armé de sa seule épée.

Quant à Grifon, il repart au galop à travers la forêt et se retrouve bientôt à la source où la reine attendait toujours avec ses suivantes. De loin, on le prend pour Lancelot et on se réjouit de son retour.

7 Mais dès qu'il fut à proximité, on vit bien, à son cheval, que ce n'était pas lui ; or, la reine apercevant la tête suspendue à l'arçon de la selle, crut reconnaître celle de Lancelot et s'évanouit. Quand elle eut repris conscience, elle laissa éclater sa douleur :"Ah ! malheur à moi ! Le plus beau fleuron de ce monde est mort !"De nouveau elle perd connaissance au milieu du deuil général qui s'exprime avec une violence sans exemple : on se tord les mains, on s'arrache les cheveux. C'est un cri unanime :"Honte à toi, chevalier, de par Dieu !"Et on se précipite vers lui pour lui faire un mauvais sort. Grifon ne comprend rien à leur conduite, mais préfère ne pas rester à les attendre : il tourne bride et lance son cheval au triple galop. Cependant, la reine ordonne à Keu et au chevalier qui était venu se constituer prisonnier de se mettre en selle :"Allez-y ! Et surtout, ne le laissez pas vous échapper !"

8 [p.308] Ils partent aussitôt, forçant l'allure de leurs chevaux jusqu'au moment où ils arrivent en vue du chevalier. A leurs cris, il fait face, lance à la main. Au sénéchal Keu, le premier qu'il trouve sur son passage, il porte un coup si violent qu'il le culbute avec son cheval ; puis, dégaine son épée, en vaillant qu'il était, et l'abat sur la tête de Maruc : ni le heaume, ni la coiffe du haubert n'arrêtent la lame qui s'enfonce dans son crâne ; mort, il tombe à terre du haut de son cheval.

9 Le sénéchal était en train de se relever, mais Grifon ne lui en laisse pas le temps : il le bouscule en poussant brutalement son cheval contre lui ; sous la violence du choc, Keu retombe et son adversaire lui fait passer l'animal sur le corps pour l'écraser ; souffle coupé par la douleur, le blessé sent à plusieurs reprises le cœur lui manquer. Fort comme il est, le chevalier empoigne le sénéchal, tout armé, à bras-le-corps, le hisse sur sa selle et s'installe en croupe derrière lui. Il l'emmène ainsi à travers la forêt jusqu'à l'imposante demeure qu'il y possédait. Arrivé là, il fait désarmer le vaincu et le met au cachot.

Le conte cesse ici de parler de lui et revient à la reine et à sa compagnie qui attendaient à la Source aux Fées.

LVII

Guenièvre croit Lancelot mort

1 Guenièvre y resta un long moment, rapporte-t-il, pour savoir si l'un des chevaliers reviendrait, sans cesser de pleurer et de s'affliger, maudissant le jour et l'heure où elle avait mis le pied dans cette forêt : jamais elle n'avait tant perdu qu'à cette occasion, se plaignait-elle. Et toutes les dames de sa suite, elles aussi, pleuraient amèrement.

[p.309] Cependant, au cours de l'après-midi, le chevalier blessé - celui qui avait abattu Keu, Sagremor et Dodinel -, finit par retrouver la parole et s'enquit de la raison de leur chagrin.

2"Il est bien compréhensible, seigneur, répond la reine ; le plus beau fleuron de toute la chevalerie a trouvé la mort en ce jour, j'ignore dans quelles circonstances de malheur. – Trouvé la mort ? Comment cela ? De qui voulez-vous parler ? – Du chevalier qui vous a fait vider les étriers. – Et comment s'appelle-t-il ? – Lancelot-du-Lac. C'était le fils du roi Ban de Benoÿc. Un chevalier vient, sous nos yeux, d'emporter sa tête, suspendue à l'arçon de sa selle."

3 Cette fois, c'est le blessé qui s'évanouit à la nouvelle. Sa blessure recommence de saigner si abondamment que son pansement cède et que tout le brancard en est couvert de sang ; les dames s'empressent de le soutenir. Dès qu'il revient à lui, il éclate en lamentations :"Hélas ! Que fait la mort, au lieu de venir m'emporter ? A quoi bon vivre, si le maître de toute prouesse n'est plus !"Le cœur lui manque à nouveau et il reste si longtemps sans conscience que les dames craignent de le voir mourir entre leurs bras. Quand il finit par reprendre ses esprits, il s'arrache les cheveux à pleines poignées et se lacère le visage."Hélas ! Quel malheur et quelle perte ! Personne ne pourra jamais le remplacer !"

4 Il manifeste un tel chagrin et une telle consternation de ce qu'il vient d'apprendre que la reine s'enquiert :"Vous le connaissiez, seigneur ? – Dame, fait-il d'une voix inarticulée, je le connaissais si bien que,[p.310] s'il est vraiment mort, je ne crois pas que je pourrai lui survivre."Alors, les dames l'entourent, refont son pansement et lui prodiguent tous leurs soins, sur les indications d'une suivante de la souveraine qui était, en cet art, la femme la plus experte que l'on connût.

5 Après avoir longuement donné libre cours à son chagrin et à sa douleur, la reine décida de rentrer à Kamaalot mais, à l'entrée de la ville, elle interdit à tout le monde de parler de Lancelot."Moi-même, je ne dirai rien avant que les compagnons de la Table Ronde se soient attablés pour dîner. Alors seulement, je leur ferai le récit de tout ce qui m'est arrivé aujourd'hui, et je sais bien que je ne leur mettrai pas le cœur en joie."

Le conte n'en dit pas plus, pour l'instant, sur elle et sur sa compagnie. Il revient à Lancelot et au moment où, après avoir donné ses armes à Grifon, il reprend son chemin.

LVIII

Lancelot et la Vieille Demoiselle

1 Il a déjà relaté comment celui-ci avait alors continué de suivre la Vieille Demoiselle. Il était dans un si triste état qu'il serait mort en cours de route si elle n'avait pas étanché le sang qui coulait de sa blessure, car il en avait déjà beaucoup perdu. Au milieu de l'après-midi, ils rencontrèrent une jeune fille montée sur une mule blanche.

2 En reconnaissant Lancelot, elle s'arrêta à leur hauteur :"Ah ! seigneur, soyez le bienvenu, comme il convient au plus vaillant chevalier ici-bas ![p.311] – Que Dieu vous soit favorable, demoiselle ! Mais, êtes-vous sûre de savoir qui je suis ? – Ce dont je suis sûre, c'est que vous êtes Lancelot du Lac, le chevalier le plus espéré de la terre ! – Puisque vous le dites, demoiselle, je ne vous contredirai pas. Mais si ma venue est l'objet d'une telle attente, j'aimerais savoir de la part de qui. – Les gens du pays d'Estrangore vous appellent assurément de tous leurs vœux ; si le hasard vous amenait par chez eux, vous sauriez pourquoi. Je peux seulement vous garantir qu'ils mettent tous leurs espoirs en vous."

3 Et sans rien dire de plus, elle se remet en route en prenant le chemin que Lancelot avait suivi jusque là. Il continua de chevaucher, non sans difficulté, jusqu'à la tombée du jour, qui les vit arriver, la vieille dame qui le guidait et lui, dans la maison d'un forestier. Celui-ci fit fête à la demoiselle, mais quand il sut que le chevalier qui l'accompagnait était Lancelot, sa joie fut mâtinée de tristesse : sa venue le réjouissait parce qu'il désirait faire sa connaissance plus que de personne au monde ; mais la blessure qu'il lui voyait ne pouvait que le consterner, car il était persuadé qu'il ne s'en remettrait pas. Il n'osa pas lui en toucher mot, mais sa désolation se lisait sur son visage.

4 Quand le blessé eut mis pied à terre, la Vieille Demoiselle le fit se coucher dans une chambre loin du bruit et, comme elle était passée maître en cet art, elle soigna sa blessure au mieux, après en avoir extrait le tronçon de lance.[p.312] Il dut rester sur place et garder le lit pendant trois semaines avant de pouvoir à nouveau se déplacer à cheval.

Mais le conte le laisse là où il est ; il rapporte ce qui arriva à Dodinel le Sauvage après sa victoire sur Maruc le Roux.

LIX

Dodinel prisonnier

1 Dodinel quitta celui qu'il venait de vaincre et repartit avec la demoiselle. En fin de journée, ils atteignirent une rivière aux eaux noires et profondes ; une planche y servait de passerelle, mais si étroite que l'emprunter n'était pas sans danger. La jeune fille met pied à terre et attache son cheval à un arbre, sur la berge. Comme Dodinel lui demande ce qu'il doit faire du sien, elle lui répond de le laisser là ; puis elle s'engage sans hésiter sur la planche et traverse jusqu'à l'autre rive avec l'aisance de l'habitude ; et elle invite Dodinel à la suivre : c'est ce qu'il va faire, dit-il. A son tour, il monte sur la planche dont l'étroitesse lui donne le vertige et malgré la crainte qu'il éprouve à cet exercice dont il n'était pas familier.

2 La vue du courant, tellement sombre, au dessous de lui, accentue son malaise, mais il continue quand même d'avancer jusqu'au milieu du courant. La fragilité de la planche lui donne alors l'impression qu'elle va s'effondrer sous lui - et il est exact qu'elle branlait toute, mais c'était à cause du poids de ses armes - et la peur le fait tomber à l'eau où il coule à pic.[p.313] Il ne revient à la surface qu'après avoir tant absorbé d'eau qu'il se sent tout près d'éclater : malgré tout, la peur de mourir lui donne la force, en tendant les bras, de s'agripper à deux mains à la planche, mais pas celle de se hisser hors de l'eau : décidément, ses armes pesaient trop lourd.

3 Un coup d'œil vers la berge lui permet d'apercevoir un paysan qui s'apprêtait à traverser."Hé ! toi, donne-moi un coup de main ! Si je reste là, le poids de mon armure me fera lâcher prise et je coulerai. – Que diable alliez-vous chercher là, seigneur chevalier ? Vous étiez en quête d'aventures ? – J'en ai trouvé une dont je me serais bien passé. Par Dieu, mon ami, arrête de discuter et aide-moi. – Sur ma foi, ce n'est pas l'affaire des paysans que de prêter main-forte aux chevaliers en difficulté, qui en seraient déshonorés. Aussi, ne comptez pas sur moi pour l'occasion ; vous n'avez qu'à vous sortir par vos propres moyens du mauvais pas où vous vous êtes mis. – Il n'y a pas à dire, tu es bien un rustre ! Maudit soit qui demande un service aux gens de ton espèce : pour que vous le rendiez, il faudrait que vous changiez de nature !"

4 Sur ce, l'homme s'éloigne, laissant Dodinel toujours en danger ; mais il avait des bras si musclés qu'on aurait eu du mal à trouver plus fort que lui dans toute la maison du roi Arthur. La peur d'y perdre la vie aidant, il parvient à se hisser hors de l'eau, à plat ventre sur la planche : comment ne se brisa-t-elle pas sous l'effort qu'il fit pour se sortir du courant, c'est un vrai mystère. Une fois dans cette position, il réussit à se redresser et, non sans mal, à regagner la rive... où il constate la disparition de la demoiselle,[p.314] ce dont il est fort contrarié.

5 De là, s'offre à sa vue, à la lisière d'un bosquet, un château de dimensions modestes mais très bien situé. Un chevalier armé de pied en cap en sort, à pied, et s'avance vers lui qui, encore mal remis d'avoir dû avaler autant d'eau, n'arrive pas à se tenir debout. il lui intime l'ordre de se rendre, mais Dodinel est incapable de répondre. Alors, le chevalier lui arrache son heaume, rabat sa ventaille et menace de lui couper la tête s'il ne se rend pas... mais Dodinel n'arrive toujours pas à articuler un mot. Ce que voyant, l'autre le fait appréhender par ses gens et le fait enfermer en prison dans son château dont le nom était Langue.

Le conte cesse ici de parler de lui et revient à la reine qui est rentrée à Kamaalot.

LX

Début de la quête de Lancelot par Gauvain et d'autres.
Histoire de la Croix Noire

1 Une fois de retour, elle ordonna de faire descendre le blessé du brancard et de le transporter dans une chambre tranquille pour qu'il s'y repose. Après quoi, elle se rendit dans celle où Lancelot couchait d'habitude et, fermant la porte sur elle, elle s'approcha du lit et laissa éclater son chagrin : jamais douleur semblable à la sienne ne s'était vue. Elle tire à pleine mains sur ses tresses et se griffe le visage au sang.

2"Hélas, noble chevalier ! se lamente-t-elle, vous n'aviez pas mérité pareil sort. Hélas, cœur généreux, modèle de prouesse parmi les hommes,[p.315] quelle épée s'est montrée assez barbare, assez perfide pour anéantir tout l'éclat de votre valeur ? Hélas, noble ami, vous disiez que vous resteriez en vie aussi longtemps que vous n'encourriez pas ma colère, mais que vous ne lui survivriez pas. Hélas ! fleur de chevalerie, bienveillant entre tous dès que vous aviez sujet de l'être, simple et doux comme un agneau, plein de tendresse avec vos amis, mais fier comme un lion avec les superbes et les traîtres, cœur de léopard pour tous sauf pour moi, seigneur et maître de tous par la grâce de vos exploits et soumis devant moi jusqu'à vous laisser blesser et tuer, plutôt que d'agir contre ma volonté !"

3 Sa déploration aurait été un très long et très rare éloge funèbre, si le retour du roi n'était venu l'interrompre. Revenu de la chasse, il mit pied à terre en bas de la cour, au milieu de la nombreuse troupe de ses barons et monta dans la grand-salle, de joyeuse humeur en homme qui, de tout le jour, n'avait pas rencontré la moindre contrariété. Une fois là, il s'enquit de la reine et on lui dit où elle était. Il l'envoya chercher et elle vint aussitôt, l'air triste et abattu, mais s'efforçant de faire bonne figure ; elle s'était lavé le visage pour en ôter le sang et avait rajusté sa guimpe. A sa mine, Arthur comprit qu'elle était dans la peine [p.316] et lui en demanda la raison."Vraiment, je n'ai rien, seigneur. – Oh si ! – Mais non. – Dites-moi ce que c'est, par la foi que vous me devez. – Ah ! seigneur, ainsi adjurée, je ne peux me taire plus longtemps. Seulement, commencez par vous restaurer ; après, je vous mettrai au courant, à moins que quelqu'un ne s'en charge à ma place."

4 Le roi n'insiste pas et ordonne de dresser le couvert. Dès que les connétables s'en sont acquittés, les chevaliers vont s'asseoir. Surpris de ne voir ni Lancelot, ni les trois autres qui devaient assurer la protection de son épouse, Arthur ne comprend pas ce qu'ils sont devenus et, saisi d'un mauvais pressentiment, il craint un malheur. L'appétit coupé, il préside le dîner à la table d'honneur, mais sans toucher aux plats, ni boire une goutte.

5 Dès le repas achevé, il fait enlever les tables et appelle la reine :"Maintenant, dame, j'exige une réponse à ma question. – Comme vous voulez, seigneur. Mais préférez-vous que je vous la donne moi-même ou que quelqu'un d'autre le fasse ? – Je veux l'entendre de votre bouche : aucun récit ne pourrait valoir le vôtre, ni me donner plus confiance sur sa véracité."Il est exact qu'elle savait parler mieux que toute autre femme et avec plus d'aisance.

6 Elle prend donc la parole :"Seigneur, quand vous nous avez quittés ce matin, en entrant dans la forêt, nous vous avons suivi jusqu'au moment où nous avons rencontré un chevalier en armes qui a voulu m'emmener de force. Keu s'est précipité à mon secours, mais le chevalier l'a abattu, et il en a fait autant de Sagremor le Démesuré et de Dodinel le Sauvage.[p.317] Ce que voyant, Lancelot s'est mis de la partie : ç'a été un rude affrontement. Tous les deux y ont reçu un coup de lance, mais Lancelot a fini par le désarçonner. Tout de suite après, il nous a quittés, à la requête d'une vieille femme qu'il s'était engagé à suivre. Je lui ai dépêché le sénéchal Keu pour le convaincre de faire demi-tour, mais il n'a rien voulu entendre.

7 Cette aventure nous a tous plongés dans la consternation. Nous avons continué d'aller sur vos traces, pensant vous rejoindre ; et c'est ainsi que nous sommes arrivés à la Source aux Fées où nous avons fait halte pour nous reposer. Sagremor a proposé d'aller chercher de quoi nous restaurer et il est parti avec Dodinel : leur intention était de se rendre chez Mathamas. Depuis, nous sommes sans nouvelles d'eux, sauf que Dodinel m'a envoyé un chevalier qu'il avait vaincu pour qu'il se constitue mon prisonnier.

8 Peu après leur départ, un autre chevalier est passé devant nous : il portait les armes de Lancelot et il avait, suspendue à sa selle, la tête d'un chevalier qui venait d'être tué et dont les cheveux étaient frisés comme les siens. Nous nous sommes toutes mises à pousser des cris, mais quand il nous a vues venir sur lui, il a pris la fuite. J'ai envoyé à sa poursuite le sénéchal Keu et mon chevalier prisonnier, mais ni l'un, ni l'autre, non plus n'est revenu. Nous sommes donc restées à attendre sur place jusqu'à la fin de l'après-midi, avant de rentrer. Voilà l'histoire de notre journée.

9 – Sur ma foi, dit Arthur, c'est là un bien grand malheur, et s'il se confirme que Lancelot a été tué, dans toute ma vie, ce pays n'aura pas connu de pire catastrophe."En proie à de sombres pensées qui lui font monter les larmes aux yeux, il reste muet de chagrin ;[p.318] son cœur se serre de tristesse, son visage change de couleur et blêmit ; il finit par s'évanouir dans les bras de ses barons. Quand il revient à lui, c'est pour s'interroger avec angoisse :"Hélas, Lancelot, qu'êtes-vous devenu ?"

10 Toute la salle retentit des lamentations de l'assistance. Monseigneur Gauvain pleure et se désole :"Hélas, noble chevalier ! Hélas, avec vous, nous perdons le meilleur de nous tous !"Rois et comtes se tordent les mains et s'arrachent les cheveux. Les compagnons de la Table Ronde déplorent la disparition d'un des leurs qui ne connaîtra pas d'égal.

Mais c'est surtout la reine qui montre un chagrin sans pareil, parce que sa souffrance était plus profonde ; celle des autres n'était, en comparaison, que joie et délices. Si, par impossible, on parvenait à la dire avec des mots, elle ne paraîtrait pas crédible. Dans sa douleur, elle aurait, à coup sûr, fini par attenter à ses jours, mais une pensée la retenait encore : et si, malgré tout, Lancelot était vivant ?

11 La désolation est unanime, comme les plaintes et les gémissements qui en témoignent. Le roi est si bouleversé que ce malheur, pense-t-il, le laissera à jamais inconsolable. Monseigneur Gauvain déclare devant tous que, dès le lendemain matin, il se mettra en route et qu'il ne s'arrêtera pas avant d'être fixé sur le sort de Lancelot. Pas moins d'une trentaine de chevaliers de la Table Ronde, parmi les plus vaillants, disent qu'ils partiront en même temps que lui et ne reviendront pas avant d'avoir retrouvé le disparu, vivant ou mort. Ils s'engagent ainsi à se mettre en quête de lui,[p.319] mais le roi s'oppose à ce qu'ils y aillent en si grand nombre :"Pas plus de dix, cela suffira, affirme-t-il, si ce sont des braves et des vaillants."Et il laisse à Gauvain la liberté de choisir ceux qu'il voudra emmener avec lui.

12 Le premier que celui-ci désigna fut monseigneur Yvain, puis ses trois frères : Guerrehet, Gaheriet et Mordret, le benjamin (celui que son oncle le roi devait tuer de ses propres mains au cours de la bataille où lui-même perdrait la vie) qui venait d'être fait chevalier. Les autres furent Hector des Marais, Agloval, le frère aîné de Perceval (et qui, plus tard l'amènerait à la cour), le Laid Hardi et Gasohain l'Estrangot. Quant au neuvième, il s'appelait Brandélis. Enfin, le dixième était monseigneur Gauvain lui-même que tous furent d'accord pour reconnaître comme maître de la quête. Sans attendre, il leur ordonna de rassembler armes et équipement, et d'être tous prêts à partir le lendemain matin, ce à quoi ils s'engagèrent.

13 Ce soir là, tout Kamaalot était dans la consternation. Le lendemain, après que le roi eut entendu la messe, les dix qui devaient être compagnons de la quête se réunirent dans la grand-salle, chacun arborant ses meilleures armes. Arthur fit apporter un reliquaire et tous prêtèrent le serment accoutumé :[p.320] ils poursuivraient leurs recherches un an et un jour si besoin était ; l'année écoulée, tous ceux qui seraient en situation de le faire reviendraient à la cour et feraient un compte-rendu public de leur quête, que ce soit à leur honneur ou pas : tout chevalier qui partait dans une expédition d'importance était astreint à pareil serment. Quand tous eurent juré dans les termes qui viennent de vous être rapportés, ils se mirent en route, au milieu des cris et des pleurs. Plus de deux ans allaient s'écouler avant qu'ils ne soient de retour.

14 Au moment du départ, la reine s'approcha de Gauvain :"Monseigneur, lui dit-elle assez haut pour que tous l'entendent, vous ignorez si Lancelot est mort ou vivant ; mais vous avez plus de responsabilités que les autres dans cette quête : faites donc en sorte de revenir dans l'honneur et avec des nouvelles sûres. – Dame, je vous donne ma parole de continuer mes recherches jusqu'à ce que je sache ce qu'il en est vraiment. Et s'il est mort, comme vous l'avez dit, je poursuivrai son meurtrier, et quand je l'aurai retrouvé, je consacrerai toutes mes forces à tirer vengeance de lui. Sinon, je ne remettrai pas les pieds à la cour de mon oncle et seigneur."

15 Sur ce, Gauvain quitte la reine et il se met en route avec ses compagnons, tout droit vers la forêt de Kamaalot. A sa lisière, ils font halte à la Croix Noire. Je vais vous raconter d'où lui vient ce nom parce que c'est une belle histoire, que je tiens à vous faire connaître.

16 Elle s'est passée à l'époque où Joseph d'Arimathie, le noble chevalier qui fut un fidèle de Jésus-Christ, arriva en Grande-Bretagne à la tête d'une foule de chrétiens [p.321] qu'il amenait de pays étrangers. Ils se dirigèrent droit vers Kamaalot où régnait alors Agreste : des souverains de ce temps, c'était assurément le plus détestable. Dès que Joseph fut entré en ville, il commença de prêcher le saint nom de Dieu à des habitants qui étaient païens, comme, à cette époque, dans toute la région. Par la grâce de Notre-Seigneur, en un seul jour, plus de mille d'entre eux abjurèrent la fausse religion dans laquelle ils avaient vécu jusque là et ils se firent baptiser.

17 Voir son peuple se convertir en masse plongea Agreste dans la consternation. Il réfléchit qu'il ne parviendrait pas à détourner les siens de cette nouvelle foi qui avait déjà plus de fidèles qu'il ne pouvait en rassembler autour de lui. Dans sa malignité perfide, il eut l'idée de faire semblant de se convertir, pensant qu'une fois Joseph parti, il pourrait ramener son peuple à ses anciennes croyances.

18 Passant aussitôt à l'acte, il se fit"chrétien"et reçut le baptême, au grand dam de son âme, puisque ce n'était là que pure hypocrisie. Persuadés qu'il était devenu un bon et vrai chrétien, les siens s'en réjouirent, mais sans avoir sujet de le faire puisqu'il ne fut jamais qu'un faux et mauvais chrétien, empêché de faire le bien par le démon qu'il abritait en son cœur. Tout le pays, des humbles aux puissants, se convertit d'autant plus facilement qu'on croyait à sa sincérité.

[p.322] Après avoir passé une semaine à Kamaalot, Joseph partit pour l'Ecosse, laissant sur place douze parents à lui, choisis parmi les plus sages et les plus savants afin qu'ils continuent de prêcher la Bonne Parole aux habitants : il connaissait assez la fragilité humaine pour craindre qu'une ruse du démon ne les fasse retomber dans leurs anciens errements.

19 Quand il se fut en allé, Agreste convoqua, un vendredi matin, le plus puissant de ses barons (il savait que lui aussi faisait semblant de s'être converti) pour s'ouvrir à lui de ses intentions."Il faut que vous m'aidiez, Landoine. – Vous pouvez parler en toute liberté, seigneur : je suis prêt à faire ce que vous voudrez... et quoi qu'il faille entendre par là.

20 – Mon projet est de ramener le peuple à notre première religion car, loin d'apprécier celle que je viens d'embrasser, je la déteste du plus profond de moi. Et comme je sais bien qu'il me faudra user de contrainte pour y réussir, je convoquerai ici mes principaux barons et je les recevrai l'un après l'autre, séparément, dans ma chambre où j'aurai fait placer, d'un côté, les statues de nos dieux et de l'autre, cette croix dans laquelle les chrétiens voient un instrument de leur salut ; ceux qui choisiront de lui rester fidèle, nous les tuerons, en nous y mettant à deux ; et ceux qui accepteront d'adorer nos dieux seront quittes, mais ils devront s'engager solennellement à nous aider dans notre action."L'autre répondit [p.323] qu'il y avait là un projet fort bien conçu et avec lequel il ne pourrait qu'être d'accord.

21 Les grands seigneurs du pays furent donc convoqués de la façon convenue, et tous ceux qui refusaient d'adorer les anciens dieux étaient incontinent décapités, tant et si bien que plusieurs y perdirent la vie. Mais comme leur foi était dans l'ensemble plutôt fragile, comme peut l'être celle d'un néophyte, presque tous, par peur de la mort, retombèrent dans leur erreur première. Après quoi, ils contraignirent le menu peuple à retourner à la religion de Mahomet et à redevenir les mécréants qu'ils avaient été.

22 Enfin, Agreste fit appréhender les douze compagnons de Joseph et les menaça de les faire exécuter s'ils ne reconnaissaient pas les dieux qui étaient ceux du peuple. Comme ils répondaient qu'ils pouvaient bien avoir peur, mais qu'ils ne céderaient pas, il les fit dépouiller de leurs vêtements et traîner, nus, par toute la ville, attachés à la queue de chevaux, puis, on les amena au pied de la croix que Joseph avait fait ériger sur la lisière de la forêt. L'un d'eux y fut aussitôt attaché et on lui fracassa la tête contre elle d'un coup de massue.

23 Les douze compagnons connurent tous le même martyre. Eclaboussée du haut en bas par le sang qui giclait des crânes, la croix devint toute rouge. Le roi, s'estimant vengé, s'en alla en laissant les corps sur place. De retour en ville, il vit une croix de bois à l'entrée d'un cimetière et il ordonna de la traîner à travers les rues, puis d'y mettre le feu. Mais à peine avait-il fini de parler, qu'il fut pris d'une crise de folie furieuse [p.324] et se mit à se dévorer les mains. Un de ses fils, un tout jeune enfant, se trouva sur son passage : il le saisit à la gorge et l'étrangla. Et il tua de la même manière sa femme et son frère. Après quoi, il se répandit dans la cité, poussant des cris de bête ; il arriva bientôt dans la grand-rue où on venait d'allumer un feu ; il se jeta dedans, comme enragé, et y perdit la vie.

24 L'événement inspira une telle crainte aux gens du pays qu'ils ne savaient plus que faire, car ils avaient bien compris que la folie d'Agreste était le châtiment dont l'avait frappé un Dieu irrité par son péché. Ils dépêchèrent donc un messager à Joseph d'Arimathie pour lui faire savoir ce qui leur était arrivé et le prier de revenir au plus tôt, parce qu'ils avaient grand besoin de sa présence. Ces nouvelles le plongèrent dans une profonde tristesse et, quand il arriva sur les lieux, il ne retint pas ses larmes ; il fit transporter les corps du pied de la croix dans une chapelle où on les ensevelit ; puis il fit laver l'instrument du supplice pour en ôter le sang qui l'avait noirci à force d'y être resté incrusté, car, avec le temps, il passe du rouge au noir.

25 Mais Dieu fit un miracle et la croix demeura à jamais noire en souvenir du sang qui y avait été répandu. C'est pourquoi tous ceux qui savent ce qui s'est vraiment passé l'appellent la Croix Noire.

Le conte s'est expliqué sur cette histoire comme il en avait le dessein. Il revient donc à ceux qui ont fait halte devant la croix, c'est-à-dire monseigneur Gauvain et ses compagnons.

LXI

Histoire de l'épée brisée ;
Gauvain et ses compagnons échouent à la ressouder

1 [p.325] Il rapporte qu'ils s'étaient arrêtés là pour discuter entre eux."Seigneurs, leur déclara monseigneur Gauvain, vous voilà tous à la quête de Lancelot, vous qui êtes considérés comme des chevaliers émérites. Ce serait donc une honte si vous rentriez bredouilles. C'est pourquoi, je suis d'avis que nous passions toute la semaine à fouiller la forêt, en faisant le tour des châteaux proches, des ermitages, des monastères, bref, des endroits susceptibles, d'après vous, d'attirer les chevaliers : peut-être apprendrons nous quelque chose. Je vous prie donc de vous retrouver, à midi, dans huit jours, à la Croix Blanche, de l'autre côté de la forêt, près du Château aux Saxons."Ils y seront, disent-ils, sauf si la prison ou un obstacle insurmontable ne les en empêche.

2 Ils n'avaient pas fini de parler que des cris de douleur leur parvinrent. Gauvain retint son cheval et leur demanda s'ils avaient entendu comme lui."En effet. – Allons donc voir de quoi il retourne."Ils dirigèrent leurs chevaux dans cette direction et ne tardèrent pas à rencontrer, montée sur un palefroi, une demoiselle visiblement en proie à un profond chagrin."Pourquoi pleurez-vous, demoiselle ?"lui demanda Gauvain quand il fut assez près d'elle et après l'avoir saluée.[p.326]"A cause d'un des meilleurs chevaliers qui soient, seigneur, et qui est en train de se faire tuer, dans la vallée, là-bas. – Il faut nous y mener. – Vous y mener ? Ce chemin y va tout droit. – Alors, au galop !"

3 Ils se lancent aussitôt dans la direction indiquée et, en descendant de la colline, voient au fond de la vallée, un chevalier aux prises avec une dizaine d'adversaires. Il se défendait bien : il en avait blessé plusieurs et avait tué pas mal de chevaux ; certains de ses assaillants étaient donc réduits à se battre à pied, mais c'était aussi son cas : ils avaient réussi à lui tuer sa monture.

A la tête de ses compagnons, Gauvain les charge en poussant des cris dès qu'il arrive à portée de voix. Ceux qui étaient à pied, à la vue des cavaliers qui leur arrivent droit dessus, cherchent leur salut dans la fuite.

4 Quant aux autres, Gauvain enfonce sa lance dans l'épaule du premier qu'il atteint et lui fait vider les étriers. Yvain et Hector en abattent deux de plus. Ceux qui parviennent à leur échapper s'enfoncent au cœur de la forêt. Gauvain, comprenant qu'il ne pourra pas les y rattraper, revient au chevalier qu'ils avaient secouru :"Seigneur, dit celui-ci après un échange de saluts, je ne sais qui vous êtes, mais vous m'avez rendu un fier service : sans vous, j'étais un homme mort."

5 A le regarder plus attentivement, Gauvain s'aperçoit qu'il porte deux épées, ce qui lui paraît bien mystérieux, ainsi qu'à tous ses compagnons."Cher seigneur, interroge-t-il après qu'ils ont longuement parlé ensemble, si cela ne devait pas vous contrarier, j'aimerais que vous m'accordiez un don. – Il faut que je sache d'abord qui vous êtes. – Sur ma foi,[p.327] je n'ai jamais caché mon nom à qui me l'a demandé. Je vais donc vous le dire ; je m'appelle Gauvain et je suis le fils du roi Loth d'Orcanie. – Vous êtes vraiment monseigneur Gauvain ? – Rien de plus sûr ! – Alors, par Dieu, vous pouvez me demander ce que vous voulez, vous l'aurez, si cela ne dépend que de moi. – Grand merci ! Je vous prie donc de me dire pourquoi vous portez ces deux épées : ce n'est guère l'usage. – Avec plaisir, sur ma foi."

6 Après avoir ôté les deux, il en suspend une par son baudrier à la branche d'un chêne et pose l'autre sur l'herbe ; puis, il s'agenouille devant elle et, s'inclinant, en baise le pommeau avec respect. Après quoi, il la sort du fourreau, mais seule la moitié de la lame apparaît : elle était cassée juste au milieu. Gauvain et ses compagnons trouvent cela plutôt énigmatique :"Qu'est-ce-que cela veut dire, seigneur chevalier ? N'avez-vous que ce tronçon ? – Non, vous allez voir le reste."Et, renversant le fourreau, il fait tomber sur l'herbe l'extrémité de la lame ; mais un vrai prodige s'offre alors à la vue des spectateurs : goutte à goutte, lentement, du sang coulait de sa pointe.

7 Devant ce mystère, monseigneur Gauvain et ses compagnons font le signe de la croix.[p.328]"Que diriez-vous de cette seconde partie de l'épée, seigneur ? demande le chevalier à Gauvain. – Qu'elle est couverte de sang ? – Elle l'est en effet, j'en atteste Dieu. Je pense que vous n'avez jamais contemplé semblable mystère. – C'est exact ; mais dites-nous ce que cela veut dire, si vous le savez vous-même ; j'aimerais beaucoup l'apprendre. – Je ne demande pas mieux, mais vous devez d'abord, vos compagnons et vous, tenter de faire se ressouder les deux moitiés de la lame. – Nous nous y essaierons volontiers", fait-il.

8 Sur ce, le chevalier se relève et, prenant un tissu de soie rouge que lui tend la demoiselle (qui avait suivi jusque là Gauvain et les autres) :"Il faut vous envelopper les mains dans cette étoffe, seigneur, parce que, si vous la touchiez directement et que vous échouiez à faire se rejoindre les deux parties, il pourrait vous arriver malheur."Gauvain s'exécute, tout en demandant s'il sera vraiment possible de ressouder l'épée."Oui, seigneur : cela se passera sous vos yeux, si vous êtes celui qui doit mener à leur accomplissement les hautes aventures du Graal."

9 Cette idée fait pleurer Gauvain d'émotion."Allez-y, au nom de Jésus-Christ !"l'encourage le chevalier. Epouvanté de ce qu'il fait, il prend en main les deux tronçons de l'épée et les ajuste l'un avec l'autre ; mais il a beau appuyer, ils ne se ressoudent pas. Il les repose donc par terre dans le même état qu'avant,[p.329] si plein de regret et de honte qu'il ne sait pas où se mettre.

10 C'est au tour du chevalier de pleurer amèrement."Hélas, seigneur, après avoir échoué avec vous, je ne vois pas à qui m'adresser. – J'ai fait tout ce que je pouvais, mais puisque telle n'est pas la volonté de Dieu, je ne suis pas de force."

Le chevalier se tourne alors vers monseigneur Yvain qui échoue lui aussi. Puis il fait appel à Hector, à Guerrehet, enfin à tous les compagnons, l'un après l'autre ; mais aucun d'eux ne parvient à ses fins. Quand, à sa demande, ils se furent tous nommés, le chevalier se signe d'étonnement."Sur ma foi, leur dit-il, vous pouvez constater que votre réputation est usurpée. Dieu m'en soit témoin, je m'attendais à trouver en chacun de vous plus de qualités et de ressources que vous n'en avez montré à vous tous."

11 Sur quoi il éclate en sanglots, cependant qu'Hector déclare :"Dorénavant, seigneur, vous savez que tous ceux qui nous considèrent comme des chevaliers sans peur ni reproche s'abusent. – Sans peur, vous l'êtes, mais vous ne vous êtes pas suffisamment gardés en beaucoup de vos actions pour être considérés comme sans reproche. – Au nom de Dieu, seigneur, le supplie Gauvain, expliquez-nous ce mystère : pourquoi cette épée est-elle brisée ? Pourquoi saigne-t-elle ? J'aimerais tant le savoir. – Je le ferai volontiers, puisque vous me le demandez. Voici comment les choses se sont passées.

12 On vous a souvent raconté, monseigneur, la vieille histoire de Joseph d'Arimathie, le noble chevalier qui, après avoir décloué Jésus-Christ de la Vraie Croix, vint en cette terre de Grande-Bretagne où,[p.330] sur l'ordre du créateur, il passa longtemps avec son fils et le reste de sa famille, à prêcher l'Evangile et convertir les mécréants. Or, tôt un vendredi matin, comme il était seul dans la forêt de Brocéliande, suivant un étroit sentier, un païen le rejoignit : armé de pied en cap, écu au cou, lance en main, épée au côté, il montait un cheval de belle taille.

13 Ils se saluèrent et firent route un moment ensemble et, comme ils s'enquéraient de leur pays d'origine, Joseph dit qu'il venait d'Arimathie. 'D'Arimathie ? Et qui t'a amené ici ? – Celui qui connaît les bons chemins, Celui qui a fait franchir la Mer Rouge au peuple d'Israël quand Pharaon les poursuivait pour les massacrer. C'est lui qui m'a conduit ici. – Et quel est ton métier ? – Je suis médecin. – Médecin ? Tu t'entends à guérir les blessures ? – Je sais le faire. – Alors, tu vas m'accompagner jusqu'à un château qui m'appartient, plus loin devant. Un de mes frères y est depuis plus d'un an avec une blessure à la tête dont aucun médecin n'a pu venir à bout.

14 – S'il accepte de me faire confiance, je me fais fort de le guérir, avec l'aide de Dieu. – De quel Dieu ? Nous n'en avons que quatre : Mahomet, Jupiter, Apollon et Tervagan, et aucun d'eux ne consent à lui venir en aide. Comment t'y prendras-tu ? Ou sur lequel des autres comptes-tu [p.331] pour te donner le pouvoir nécessaire ? – Sur lequel ? Sur aucun : ils n'en sont pas plus capables l'un que l'autre, et si tu t'imagines le contraire, tu es une dupe et une victime. – Une dupe ? Sûrement pas, aussi longtemps que je croirai fermement en eux, car ce sont des dieux puissants dont le règne durera autant que le monde.'

15 Ces propos eurent le don d'irriter Joseph dont le visage rougit de colère : 'Comment ? réplique-t-il. Veux-tu dire que des images faites de main d'homme soient des dieux qui ont plus de pouvoir sur toi que tu n'en as sur elles ? – Ce que j'affirme, ce n'est pas qu'elles ont du pouvoir par elles-mêmes, mais qu'il leur est conféré par ceux qu'elles figurent, c'est-à-dire les dieux qu'elles représentent et en l'honneur de qui nous leur rendons un culte et les adorons. D'elles-mêmes, elles ne peuvent rien évidemment, mais chacune reçoit le pouvoir qu'elle exerce par la grâce du Dieu dont elle épouse la forme : par exemple, c'est Mahomet qui donne son efficace à la statue qui le figure, et de même pour les autres. – Si tu m'amènes chez toi, je te montrerai, pas plus tard qu'aujourd'hui, qu'à l'évidence ces images n'ont aucun pouvoir, qu'il vienne d'elles-mêmes ou qu'il leur soit conféré par quelqu'un, et que tu n'as cessé d'être abusé dès lors que tu as eu foi en elles. – Je ne demande qu'à vous y conduire. Mais, sur ma tête, si vous m'avez menti, vous ne vous en sortirez pas vivant.'

16 [p.332] Ils poursuivirent la conversation toute la matinée avant d'arriver en vue d'un bourg fortifié, construit au sommet d'une montagne et qui s'appelait la Roche. Il était entouré de solides remparts et d'un fossé à la fois large et profond ; on y trouvait en abondance tout ce dont une place-forte a besoin. Au moment où les deux hommes passaient la porte de l'enceinte, un lion qui avait rompu ses chaînes courait dans la grand-rue ; dès qu'il aperçut le païen en armes, le fauve bondit à sa hauteur, le fit tomber de cheval et l'égorgea.

17 A la vue du cadavre (c'était celui de leur seigneur-lige), les gens qui poursuivaient l'animal se répandirent en lamentations. Ils se saisirent de Joseph, lui ligotèrent les mains derrière le dos et l'emmenèrent au logis seigneurial. Pendant le trajet, le sénéchal qui était à leur tête tira son épée et en porta un coup au prisonnier, la lui enfonçant dans la cuisse jusqu'à la garde ; mais quand il voulut la retirer, elle se brisa en deux et une moitié resta fichée dans la blessure.

18 C'est ainsi que Joseph fut blessé alors qu'on l'emmenait au château, les mains liées, pour l'enfermer en prison. En arrivant à l'entrée du donjon, il demanda pourquoi on le traitait de cette façon. 'Parce que telle est notre volonté. – C'est la seule raison ? – Pour nous, oui. – Et où allez-vous me mettre ?[p.333] – Dans un endroit d'où vous ne sortirez jamais. – Alors, avant de le faire, amenez-moi tous les malades. – Pourquoi cela ? – Pour que je les guérisse. – Vous êtes donc médecin ? – Oui, et je leur rendrai la santé à tous, aujourd'hui même, s'ils veulent me faire confiance. – C'est ce que nous allons vérifier."

19 On lui amena d'abord le frère du mort : il avait cette blessure à la tête qu'aucun médecin n'avait pu guérir. Joseph lui demanda à quand elle remontait. 'A plus d'un an, répondit-il, et je ne m'en suis jamais remis. Si vous y pouviez quelque chose, je ferais de vous un homme riche pour le restant de vos jours.'

20 Ces propos amenèrent un sourire ironique sur le visage de Joseph : 'Comment pourrais-tu me donner une richesse dont tu es toi-même dépourvu ? – Mais j'ai de l'or, de l'argent, des pierres précieuses en quantité, des tissus de soie et des pièces d'orfèvrerie à ne savoir qu'en faire. Est-ce que cela ne constitue pas une grande fortune ? – Oh ! non, cela ne t'empêche pas d'être pauvre, comme tu peux en juger par toi-même. Dis-moi : si tu avais là, devant toi, tout cet or et cet argent, ces pierres précieuses, cette vaisselle de luxe et que, d'autre part, se présentait un homme capable de te rendre la santé, est-ce que tu n'accepterais pas de lui donner tous ces trésors en échange ? – Certainement, et sans hésiter.

21 – En ce cas, tu vois bien que tu es pauvre et dans le besoin,[p.334] et que l'or, l'argent et les pierres précieuses ont moins de prix que la santé, puisque tu es prêt à donner tout ce que tu as pour te la procurer. Mais comme la richesse n'y suffit pas, tu dois chercher un autre moyen, si c'est ce que tu veux. – Vous avez raison. Si seulement je savais comment faire ! – Par Dieu, si tu le souhaites, je peux t'indiquer ce moyen. – En quoi consiste-t-il ? – Si tu acceptes de croire en Dieu, je t'obtiendrai une complète guérison. – Eh bien, j'y crois en Dieu, et même en quatre Dieux. – Il y en a quatre ? – Oui, Mahomet, Tervagan, Jupiter et Apollon, et je crois fermement en tous les quatre.

22 – Tu n'en es que plus dans l'erreur : ceux dont tu parles ne peuvent rien pour toi, ni pour personne. Rien de plus facile que de t'en fournir la preuve. – Comment cela ? – Donne l'ordre de transporter le cadavre de celui que le lion a égorgé devant tes dieux : s'il ressuscite, tu seras fondé à dire qu'ils sont puissants, puisqu'ils ramènent les morts à la vie ; mais s'il reste inanimé, alors tu pourras te rendre compte que tu es dans l'erreur en croyant en eux, et que ce sont de faux dieux. – Sur ma foi, ce n'est pas là une opération facile. Je n'ai jamais entendu parler d'un dieu qui ait fait revivre un homme, mais je vais tenter l'expérience, puisque vous me le proposez.'

23 [p.335] Après avoir fait détacher Joseph (tout le monde ignorait sa blessure à la cuisse), il se rend avec lui à la mosquée et il donne l'ordre de déposer le corps de son frère devant la statue de Mahomet. Tous les autres païens s'agenouillent et se mettent en prières, suppliant leurs dieux d'avoir pitié du mort. Quand Joseph, qui ne les quittait pas des yeux, estime que leurs oraisons ont assez duré, il les apostrophe : 'Eh bien, malheureux, comment êtes-vous assez insensés pour vous laisser abuser de la sorte ? Comment pouvez-vous avoir foi en ces images qui ne vous sont d'aucune utilité, ni d'aucun secours ? N'êtes-vous pas bien placés pour savoir qu'elles ne sont douées ni de mouvement, ni de parole ? Qu'elles n'entendent ni ne répondent ? Vous voyez comment ces idoles ramènent le mort à la vie !'

24 Et s'agenouillant à son tour, il prie : 'Père, toi qui m'as envoyé en ce pays pour y prêcher ton saint nom, seigneur, je t'implore - non pas en ma faveur et pour qu'on le porte à mon crédit - mais pour que la foi dont Tu est l'objet en soi magnifiée, montre maintenant aux pauvres gens qui sont là combien ils se laissent tous abuser en adorant ces démons !' Puis, il baisse la tête avant de se relever. 'Vous allez voir, s'écrie-t-il de façon que tous l'entendent, ce que vaut la puissance de vos dieux !' Aussitôt, le temps s'assombrit, le tonnerre retentit dans un ciel zébré d'éclairs et la terre se mit à trembler : tous les Sarrazins crurent leur dernière heure arrivée. Tout à coup, la foudre s'abattit sur les statues, les faisant s'écrouler : toutes étaient calcinées. Il s'en élevait une fumée si pestilentielle que tous ceux qui la respiraient furent saisis de nausées et s'évanouirent, sauf Joseph.

25 [p.336] Après leur avoir laissé le temps de reprendre leurs esprits et de se rassurer, il leur tint ce discours : 'Seigneurs, vous voilà à même d'apprécier la puissance de vos dieux, vous avez vu comment ils se sont aidés eux-mêmes ! Vous comprenez donc qu'ils ne peuvent pas en faire plus pour vous. C'est pourquoi, je vous l'affirme : Celui qui les a écrasés vous anéantira si vous n'amendez pas vos vies et si vous persistez à croire en eux.' Matagran, le frère du mort (celui qui avait la blessure à la tête), répondit à ces propos en s'enquérant du nom de celui qui les tenait. 'Je m'appelle Joseph d'Arimathie. – Alors, vous n'êtes pas païen ?

26 – Non, sur ma foi. Je suis chrétien, et je crois en Dieu, le Père, le Fils et le Saint-Esprit : Sa toute-puissance lui permet de ressusciter les morts ; de ceux qui sont méchants et perfides, Il fait des hommes bons et justes ; même le pécheur le plus invétéré, pour peu qu'il fasse la paix avec Lui, Il l'aide à triompher de tout ce qui lui pèse. Vous venez tous d'être témoins de Sa puissance contre laquelle aucune autre ne saurait prévaloir, avec ces images dans lesquelles vous voyiez des dieux objets de foi et qu'Il a calcinées et réduites en poussière. – Je me rends compte, en effet, qu'Il est beaucoup plus puissant que je ne le pensais et, s'Il parvenait à rendre à mon frère la parole et la vie, je ne croirais plus en un autre dieu que Lui.'

27 [p.337] A ces mots de Matagran, Joseph s'agenouille : 'Dieu, dit-il, toi qui as créé le monde, toi qui as fait le soleil, la lune et les quatre éléments, toi qui as daigné t'incarner dans la Sainte Vierge, toi qui t'es laissé insulter, flageller et frapper pour ces juifs qui t'ont trahi, toi qui as été mis en croix et as consenti à mourir pour racheter ton peuple des peines de l'Enfer, Seigneur, aussi vrai que tu es toi-même ressuscité, je t'en prie, accomplis pour ce mort un miracle identique, en présence de tous ceux qui sont ici.'

28 Sur ce, Joseph se releva et, presque aussitôt, le mort se remit debout, en parfaite santé ; se précipitant vers Joseph, il lui baisa les pieds ; 'Voici, déclare-t-il à haute et intelligible voix, le juste qui a détaché le fils de Dieu de la Sainte Croix ; et c'est Dieu qui nous l'a envoyé, afin que vous receviez le baptême, sans lequel vous ne pouvez échapper à la mort éternelle de l'enfer.'

A la vue du mort ressuscité, Joseph versa des larmes d'émotion et il remercia Dieu du fond du cœur. 'Seigneurs, dit-il à ceux qui l'entouraient, maintenant vous avez la preuve que Celui dont je vous parlais est le Vrai Dieu et qu'Il est tout-puissant. – Voilà qui est avéré, dit Matagran. Jamais plus, je ne croirai en un autre Dieu : dès lors qu'Il a ressuscité mon frère Argan, Il n'a pas son égal.'

29 Là dessus, tous ceux qui se trouvaient là tombèrent aux pieds de Joseph en affirmant d'une seule voix qu'ils s'en remettaient entièrement à lui : 'Si, dans le passé, nous nous sommes comportés en mécréants, désormais, nous sommes disposés à réparer les erreurs que nous avons pu commettre, en nous fiant à vos conseils qui nous dicteront notre conduite. Apprenez-nous ce que nous devons croire et faire : nous nous y tiendrons.'[p.338] C'est ainsi que la population de la Roche se convertit et reçut le baptême.

Quand le sénéchal qui avait blessé Joseph vit ce qui se passait, il avoua publiquement son geste ; 'Mon épée s'est cassée, dit-il, et je crois que vous trouverez l'autre moitié dans sa cuisse.'

30 Matagran fit examiner le membre, où le tronçon était resté enfoncé depuis lors, ce qui impressionna tout le monde. 'Comment pourrez-vous guérir, seigneur ? lui demanda Matagran. – Sans difficulté, s'il plaît à Dieu. Mais pas avant que vous ne soyez remis de votre plaie à la tête.' Il ordonna donc qu'on apporte ce qui restait de l'arme, avec le pommeau et la garde, et traça le signe de la croix sur la blessure de Matagran qui se referma instantanément. Puis, il retira de sa cuisse le second tronçon ; mais ce qui laissa l'assistance sans voix, c'est que cette extraction ne fit pas couler la moindre goutte de sang et que la lame ressortit aussi nette et luisante que si elle n'avait pas pénétré dans les chairs.

31 Tous crièrent au miracle et, quand Joseph eut en main les deux moitiés de l'épée, il déclara, sous la foi du serment, qu'elle ne serait ressoudée que par celui qui mènerait à leur fin les hautes aventures du Graal, 'mais, dès que lui te tiendra, tu seras rejointoyée. Quant au tronçon qui m'a blessé, on en verra, jusque là, du sang s'écouler.'

Toute la population reçut alors le baptême et Argan vécut encore huit ans. Après le départ de Joseph, les habitants de la ville conservèrent l'épée et veillèrent jalousement sur elle : j'ai eu beaucoup de mal à la conquérir cette année.

32 Et avant d'en arriver là, j'étais aussi passé par bien des moments difficiles. Sachez enfin que, depuis qu'elle est en ma possession, c'est la première fois que je l'ai sortie de son fourreau. Je ne m'en sépare jamais : jusqu'à présent, je pensais [p.339] que le hasard pourrait me faire rencontrer celui qui serait capable de la ressouder, et j'avais surtout espoir que ce soit vous (il s'adressait à Gauvain) parce qu'aucun chevalier n'a meilleure réputation ; mais, après votre échec, je ne sais qui aurait une chance de réussir.

Voilà pourquoi j'ai deux épées et pourquoi celle-ci saigne. Voulez-vous savoir encore pourquoi je me suis agenouillé devant elle ? C'est en raison de sa sainteté, puisque c'est par elle que seront menées à bien les aventures du Saint Graal - et d'ailleurs, depuis que je la porte, je l'ai vue faire des miracles.

33 – Et pourquoi l'avez-vous embrassée ? interroge Hector. – Parce que je suis ainsi protégé pour une journée de toute blessure mortelle. Si j'ai dit tout à l'heure à monseigneur Gauvain qu'il m'avait sauvé la vie, c'était pure étourderie de ma part. – Maintenant, dites-moi votre nom demande Gauvain. – Je m'appelle Eliezer et je suis le fils de Pellès, le puissant roi qui abrite le Saint Graal en sa demeure. – Et de quoi étiez-vous en quête ? – C'est vous que je cherchais parce que j'étais persuadé que vous ressouderiez les deux morceaux de l'épée ; et comme vous en avez été incapable, je crains que nous n'ayons longtemps à attendre avant qu'un autre chevalier y parvienne.

34 – Voici ce que vous allez faire. Nous, nous sommes à la recherche du meilleur chevalier du monde, dont nous ignorons s'il est mort ou vivant. Je serais donc d'avis que vous veniez avec nous jusqu'à ce que nous l'ayons retrouvé, où qu'il puisse être. Certes, lui mènera à bien cette aventure, si la prouesse humaine peut y suffire. – Qui est ce chevalier si rare dont vous parlez ? – C'est monseigneur Lancelot du Lac.

35 – Sur ma foi, je ne vous accompagnerai pas, car je n'y suis pas autorisé : je vais donc retourner là d'où je viens.[p.340] Mais si vous le trouvez, vous pouvez lui dire de se rendre tout droit chez le roi Pellès, s'il désire voir cette épée : elle y sera."Sur ce, après les avoir recommandés à Dieu, il s'en va avec la jeune fille et l'écuyer, cependant que monseigneur Gauvain et les autres quêteurs prennent, chacun, un chemin différent.

Mais le conte, pour le moment, ne va s'occuper que d'Agloval.

LXII

Agloval en quête de Lancelot

1 Il rapporte que celui-ci, après avoir quitté ses compagnons, chevaucha toute la journée sans rencontrer d'aventure qui mérite d'être rapportée. Il passa la nuit chez un très saint ermite qui fit tout son possible pour le traiter au mieux. Le lendemain, il repartit de bonne heure et, pendant trois jours, il fouilla la forêt dans tous les sens, prenant un chemin après l'autre. Enfin, alors que l'après-midi touchait à sa fin et qu'il se trouvait sur un sentier très étroit, il vit arriver au galop un chevalier armé de pied en cap, mais dont l'écu était entaillé un peu partout ; le maillage de son haubert avait sauté en plusieurs endroits, ce qui lui restait de son heaume était fendu et des blessures à la tête et aux bras lui faisaient perdre un sang qui avait rougi toute son armure.

2 Dès qu'il aperçut Agloval, il se précipita vers lui ;"Aie pitié de moi, noble chevalier ! Ne permets pas qu'on me tue sous tes yeux ! J'ai à mes trousses un chevalier dont j'ignore tout et qui veut me tuer, alors que je ne lui ai rien fait ; il m'a déjà blessé comme tu peux t'en rendre compte.[p.341] – Tranquillisez-vous et donnez-lui le temps d'arriver : je vous donne ma parole que je ne vous laisserai pas mettre à mal sans intervenir."

3 A peine avaient-ils achevé de parler qu'ils aperçoivent un chevalier qui s'approchait, lancé au grand galop."Le voilà, c'est lui !"s'écrie le blessé à l'adresse d'Agloval qui éperonne aussitôt dans sa direction, pressant son cheval. Quand il se voit attaqué, l'autre charge à son tour. Les coups échangés sont si rudes que les fers des lances transpercent les deux écus. Celle du chevalier casse sous le choc et Agloval renverse à terre cheval et cavalier. Mais celui-ci, qui était un brave, se relève aussitôt, met l'épée au clair et, se protégeant la tête de son écu, se montre bien décidé à se défendre.

4 Agloval fonce sur lui, toujours à cheval et, le bousculant du poitrail de sa bête, le fait retomber. Il met alors pied à terre car il ne veut pas s'en prendre plus longtemps à un adversaire qui, lui aussi, est démonté. Après avoir attaché son destrier à un arbre, il dégaine son épée et se rue sur le chevalier, mais c'est pour constater qu'il est incapable de se relever. Il lui arrache son heaume, en rabat la ventaille et menace de lui couper la tête, s'il ne s'avoue pas vaincu. Le blessé, qui était très mal en point, ouvre les yeux et, à la vue de cette épée [p.342] brandie au dessus de sa tête, la peur de la mort lui fait crier grâce.

5"Montrez-vous généreux, chevalier, dit-il, et ne m'achevez pas : je reconnais ma défaite. Voici mon épée."Agloval la prend et lui demande pourquoi il en avait après le chevalier."Parce qu'il m'a tué un de mes écuyers, il y a quelques jours, je ne sais pour quelle raison ; et j'aurais bien aimé lui réserver le même sort à titre de revanche, si j'avais eu le dessus - ce qui aurait été le cas si vous ne vous étiez pas trouvé là. – Sur ma foi, ç'aurait été un châtiment excessif que de faire payer de sa vie à un chevalier celle d'un écuyer. Pour ma part, vous êtes quitte mais, à titre de réparation, j'exige que vous vous mettiez à la merci de celui que vous poursuiviez."

6 Contraint et forcé, il accepte et va s'agenouiller devant le chevalier en implorant, pour son forfait, un pardon que celui-ci lui accorde. Après s'être remis en selle, le vaincu propose son hospitalité à Agloval :"Il fait presque nuit, seigneur : l'heure est venue de trouver où faire étape. Or, j'ai, tout près, un château qui ne manque de rien. Je vous en prie, accompagnez-moi jusque là ; vous ne pourriez pas trouver mieux pour ce soir."

7 [p.343] Agloval accepte, puis demande à celui qu'il avait secouru d'où il est."Du château de Roguedan, à peine à une lieue anglaise. Si vous vouliez bien y venir, je vous recevrais avec les plus grands honneurs, comme il est normal, puisque vous m'avez sauvé la vie. – Voici ce que vous allez faire, intervient le vaincu. Ce soir, vous serez tous les deux mes invités : à trois, ce sera beaucoup plus agréable que si vous étiez chacun de votre côté."Et comme Agloval, à son tour, insiste, l'autre s'incline.

8 Ils rebroussent donc chemin ensemble et chevauchent jusqu'à une clairière en pleine forêt. Au milieu, s'élevait un haut donjon fortifié entouré de remparts et de fossés. Dès qu'ils ont pénétré à l'intérieur de l'enceinte, on s'empresse de venir leur tenir l'étrier pour les aider à descendre de cheval et on les fait se désarmer : ils avaient grand besoin de repos ! Lorsqu'ils sont débarrassés du poids de leurs armures, le châtelain les conduit à la grand-salle. Et, à la question d'Agloval qui lui demande son nom, il dit s'appeler Grifon du Mauvais Passage."Et vous, seigneur, qui êtes-vous ? – J'appartiens à la maison du roi Arthur. – Quel est l'objet de votre quête ?"L'interrogé raconte alors toute l'histoire de Lancelot et de la reine qui a vu un chevalier emporter sa tête."Nous avons été nombreux à jurer que, si nous parvenions à savoir de qui il s'agit et à mettre la main sur lui, nous rapporterions sa tête au roi ;[p.344] et c'est dans ce but que dix d'entre nous sont partis de la cour."

9 Le récit d'Agloval donna à penser à Grifon : il savait bien que, si celui-ci venait à apprendre le rôle qu'il avait joué dans l'affaire, il ne pourrait pas croire qu'il n'ait pas tué Lancelot et, du coup, il serait un homme mort. Après avoir déclaré que ce serait assurément une perte irréparable que celle-là, il fit mine de s'enquérir :"Mais, seigneur, est-il le seul de vos compagnons à avoir disparu ? – Non, par Dieu, il y a aussi le sénéchal Keu, Sagremor le Démesuré et Dodinel le Sauvage, mais c'est surtout la perte de Lancelot qui nous afflige. – Vraiment, cher seigneur ? Cependant, ne sauriez-vous pas bon gré à qui vous rendrait le sénéchal ? – Que Dieu m'aide, bien sûr que oui ! Ce serait une grande joie. – En ce cas, sachez que si vous êtes, demain, à l'ermitage de la Haie, vous l'y trouverez. – Au nom de Dieu, seigneur, mille mercis à vous", fait Agloval...

10 ... qui, après avoir passé la nuit sur place, se leva le lendemain dès le point du jour et, après avoir pris ses armes, chevaucha tout droit vers l'ermitage que son hôte lui avait indiqué.

[p.345] Après son départ, Grifon vint voir Keu dans son cachot."Vous êtes libre, sénéchal", lui dit-il, en lui expliquant le pourquoi de la chose, précisant :"Je veux que, d'ici, vous alliez à l'ermitage de la Haie et que vous vous rendiez à Agloval. S'il vous demande qui vous a envoyé, vous lui direz que vous l'ignorez. Et comme je veux que personne ne sache ce qu'il en est de moi, j'exige votre promesse de ne révéler à personne, où que vous vous trouviez, que vous avez séjourné ici."

10 Keu est trop content de se retrouver libre pour ne pas accepter. Sur ce, Grifon lui fait apporter de quoi se restaurer ; puis, il ordonne qu'on lui restitue ses armes, ce qui est fait. Le sénéchal gagne donc l'ermitage où il arrive dans la matinée ; il y trouva Agloval qui lui fit fête et lui demanda d'où il venait, mais il se refusa à le lui dire, pour ne pas manquer à sa parole.

11 Agloval lui raconta alors comment une dizaine de chevaliers s'étaient mis en quête de Lancelot et qu'ils ne reviendraient pas avant d'avoir appris ce qu'il était devenu."Et vous, seigneur, qu'allez-vous faire ? Ne voulez-vous pas être des nôtres par amitié pour Lancelot ?[p.346] C'est ce qu'il aurait fait s'il avait été à votre place. – C'est entendu", répond-il. Et il prêta le même serment que les autres sur une croix de bois qui se trouvait là. Tous deux repartent donc ensemble.

Mais le conte n'en dit pas plus sur eux pour le moment. Il revient à ce qui arriva à monseigneur Gauvain après qu'il se fut séparé de ses compagnons.

LXIII

Gauvain en quête de Lancelot

1 Rendu pensif et triste par son échec à ressouder l'épée, il chevaucha toute la journée, seul, sans boire ni manger, et sans trouver d'aventure qui mérite d'être rapportée. Les deux jours suivants, il en fut de même. Mais le lendemain, il vint à passer, vers midi, devant la demeure où Mathamas retenait Sagremor prisonnier. Le maître des lieux était à la porte et le salua, mais Gauvain, plongé dans une somnolence qui ne lui laissait plus voir où il allait, continua sans lui dire un mot.

2 Mathamas vit de la morgue dans ce silence. Rentrant chez lui, il réclama aussitôt ses armes que ses écuyers se hâtèrent de lui apporter. Ses gens lui demandèrent où il voulait aller et il déclara que c'était à la poursuite du plus arrogant chevalier qu'il ait jamais vu :"Je l'ai salué et il n'a pas daigné me répondre : je serais fâché d'attendre davantage pour le ramener à plus de modestie."

3 [p.347] Il se met donc en selle et, en suivant les traces du cheval, rattrape Gauvain à l'entrée d'un boqueteau,"Demi-tour, seigneur chevalier, lui crie-t-il du plus loin qu'il l'aperçoit, ou je vous frapperai dans le dos et votre honte n'en sera que plus grande !"Tiré de sa rêverie, Gauvain se retourne et voit, sans y rien comprendre, l'autre arriver sur lui, prêt à l'attaquer. Passant son écu à son bras, lance baissée, il lui fait face et le frappe assez rudement pour le désarçonner. Il met alors pied à terre, ne voulant pas continuer de combattre à cheval un homme privé de monture, attache son destrier à un arbre, dégaine son épée et, se précipitant sur Mathamas qui se relevait, lui en porte un coup si violent qu'il le fait retomber à terre, assommé.

4 Il lui arrache son heaume si brutalement que le nez manque de venir avec et que son sang gicle à flots et lui ordonne de se rendre ; sinon, dit-il, il va le tuer. Mais son adversaire était à peine conscient, ce qui n'empêche pas Gauvain de répéter que, s'il ne se rend pas, il lui coupera la tête. L'autre se redresse à grand peine et crie merci :"A me tuer, seigneur chevalier, vous ne gagneriez que de vous mettre en état de péché mortel, car je ne pense pas avoir mérité la mort.

5 – Comment vous appelez-vous ? lui demande Gauvain. – Mathamas. – Ah ! c'est chez vous que Sagremor le Démesuré [p.348] et Dodinel le Sauvage se sont rendus. Si vous voulez avoir la vie sauve, dites-moi ce que vous savez d'eux. – Au nom de Dieu, seigneur, pitié ! Si en échange vous me déclarez quitte, je vous remettrai Sagremor avant la nuit. – D'accord, mais j'exige que vous me juriez de faire ce que vous m'avez dit et d'aller vous constituer prisonnier là où je déciderai de vous envoyer."Le vaincu s'y engage.

6 Sur ce, Gauvain enfourche son cheval, son adversaire fait de même, non sans mal (tant il était dans un état pitoyable) et tous deux retournent au château. Mathamas dut empêcher ses gens de porter la main sur Gauvain ("si vous tenez à la prunelle de vos yeux", leur dit-il), car sitôt qu'ils avaient appris la défaite de leur seigneur, ils avaient voulu s'en prendre à son vainqueur - et comme il y avait là une trentaine de chevaliers, il n'aurait pu résister à leurs assauts.

Mathamas fit alors tirer Sagremor de son cachot et le remit à Gauvain qui, le voyant en si bonne santé, lui déclara que sa détention n'avait pas dû être trop pénible, ce en quoi il disait vrai, compte tenu de tout ce que la fille du geôlier avait fait pour lui.

7 La vue de monseigneur Gauvain réjouit beaucoup Sagremor qui réclama ses armes parce qu'il voulait s'en aller au plus vite. On les lui apporta mais, avant de se mettre en selle, il prit congé de la demoiselle en la recommandant à Dieu et lui donna l'assurance qu'elle pourrait, où qu'il soit, compter sur ses services de chevalier, ce dont elle le remercia vivement.

[p.349] Gauvain lui aussi voulait partir sans attendre. Avant de le faire, il ordonna à Mathamas de se rendre à la cour du roi Arthur et de se constituer son prisonnier"au nom de son neveu ; dites à ma dame la reine que j'ai retrouvé Sagremor et, si elle vous demande ce qu'il est devenu, vous pouvez lui répondre qu'il s'est mis, comme les autres, en quête de Lancelot."

8 (Il avait en effet déjà raconté à Sagremor les débuts de la quête et celui-ci avait, avant de s'y engager, prêté le même serment que tous les participants). Mathamas affirme qu'il fera volontiers tout ce qui lui est demandé. Sur ce, les deux compagnons quittent le château et se mettent en route de concert.

Mais le conte cesse ici de parler d'eux (pour cette fois, cela suffit, mais il y reviendra en temps et lieu) et il rapporte une aventure d'Hector qui mérite de ne pas être oubliée et de prendre place dans un livre.

LXIV

Hector en quête de Lancelot

1 Après s'être séparé de ses compagnons, Hector mit quatre jours à parcourir la forêt dans tous les sens, sans rencontrer d'aventure qui vaille la peine d'être mentionnée ; partout où il passait, il s'enquérait de Lancelot, mais personne ne pouvait le renseigner. Le cinquième jour, son chemin l'amena au bord de cette rivière avec la planche du haut de laquelle Dodinel était tombé à l'eau. Une fois là,[p.350] il constata qu'il n'y avait pas d'autre moyen de traverser. Il met donc pied à terre et attache son cheval à un arbre :"Tant pis si je le perds, se dit-il, ce n'est pas cela qui va m'empêcher de passer. Je vois bien que l'étroitesse de cette planche a été prévue pour arrêter les chevaliers errants."Il s'y engage donc, sans retirer ses armes, et traverse sans hésiter, en homme qui n'a peur de rien.

2 Depuis l'autre rive, il aperçoit le château, non loin, vers lequel il se dirige pour y demander l'hospitalité. Tandis qu'il gardait les yeux fixés sur l'édifice, un chevalier en armes, monté sur un grand destrier, en sort et s'élance vers lui, tout en lui criant de se rendre, s'il tient à la vie. Pas effrayé pour autant, Hector fait passer son écu devant lui et abaisse sa lance. Au dernier moment, l'assaillant dévie sa charge pour éviter le coup d'un adversaire dont il voit la vigueur ; cependant, il se fait si bien frapper au passage qu'il vide les étriers. Hector met l'épée au clair et l'abat sur son heaume avec une violence qui le laisse assommé, ne sachant même plus s'il fait jour ou nuit. Le chevalier tombe à plat ventre de tout son long ; l'autre l'empoigne par le heaume, le traîne sur près d'une longueur de lance sans arriver à en faire céder les attaches et lui assène, du pommeau de l'épée, un coup qui lui enfonce dans le crâne les mailles de son haubert : du sang lui sort des oreilles et du nez.

3 Sur ce, Hector coupe les lacets du heaume et déclare au chevalier que sa tête connaîtra le même sort s'il ne s'avoue pas vaincu ; mais, toujours évanoui, le blessé ne pouvait répondre. Il lui laisse donc le temps de reprendre ses esprits ; dès que le malheureux peut à nouveau parler, il supplie Hector de ne pas le tuer :[p.351]"Je reconnais ma défaite". Mais, tandis qu'il tenait ces propos, il soulevait sans vergogne un pan du haubert de son vainqueur, dans l'intention de lui enfoncer son épée dans le ventre. Hector l'attrape par le poignet et lui arrache son arme de force ;"Espèce de lâche, traître ! Votre perfidie ne vous aura servi à rien."Et ce disant, il brandit son épée et lui tranche la tête.

4 Il voit alors sortir du château une douzaine d'écuyers qui se jettent à ses pieds :"Ah ! béni soyez-vous, seigneur ! Vous avez fait justice de l'homme que nous détestions par dessus tout. Venez avec nous dans ce château : il est à vous maintenant, puisque vous avez vaincu celui qui en était le maître. Et sachez-le : lorsqu'on l'apprendra, on vous en sera plus reconnaissant que si vous aviez donné cent marcs d'or à chacun."

Quatre écuyers s'en retournent annoncer la nouvelle qui réjouit tout le monde. Les gens sortent, amenant à Hector un beau cheval dont ils lui font présent, et le conduisent, à son corps défendant, à l'intérieur de l'enceinte. Ils déclarent qu'il va y rester et qu'il sera leur seigneur à tous, mais il répond qu'il n'en est pas question. Malgré tout, ils lui font ôter ses armes et le mènent dans la grand-salle où il fait la connaissance de la demoiselle qui avait guidé Dodinel jusqu'à la passerelle.

5 Tous deux se saluent courtoisement. Elle avait été l'amie du chevalier qui venait de se faire tuer, mais sans l'aimer, tant il était traître et perfide.[p.352] Le soir, après le dîner, elle demanda à Hector d'où il était."J'appartiens à la maison du roi Arthur. – Voilà qui tombe bien : il y a , ici, un autre de ses chevaliers. – Vrai ? Eh bien, faites-le venir : nous verrons de qui il s'agit."Hector reconnut aussitôt Dodinel le Sauvage et, sautant sur ses pieds, s'élança vers lui, bras ouverts. Après de mutuelles démonstrations de joie, Hector lui demanda comment il était arrivé là ; et Dodinel lui raconta comment une demoiselle l'avait conduit jusqu'à la passerelle où il avait failli se noyer et comment, lorsqu'il avait réussi à gagner l'autre rive, ç'avait été pour s'y faire prendre par un chevalier qui l'avait emprisonné.

6 Reconnaissant alors la demoiselle qui était devant lui, il lui demanda ce qui l'avait poussée à se comporter comme elle l'avait fait."Je vais vous dire la vérité. Mon ami - l'homme qui est mort - vous avait voué une haine mortelle à cause d'une blessure que vous lui aviez infligée l'an passé, lors d'un tournoi. Il m'a assuré qu'il me tuerait, si je ne m'arrangeais pas pour vous amener à lui. Il m'a dit d'aller vous chercher à la cour du roi Arthur et m'a intimé l'ordre de ne surtout pas revenir sans vous.

7 J'ai donc fait en sorte que vous me suiviez et que vous passiez la rivière derrière moi. Quand il a su que c'était vous, il s'est fait armer, vous a attaqué sans attendre et vous a fait jeter dans cette geôle dont, vous ne l'ignorez pas, il disait que vous ne sortiriez jamais. Mais vous avez eu de la chance : ce chevalier lui a coupé la tête ; vous voilà donc vengé ! Et moi, j'ai répondu à votre question. – C'est à vous maintenant, seigneur, fait Dodinel en se tournant vers Hector, de me dire pourquoi vous êtes passé par ici."

8 [p.353] Celui-ci raconte donc comment, après la nouvelle que la reine avait apportée à la cour, un groupe de compagnons s'étaient mis à la recherche de Lancelot :"Nous avons juré de continuer tant que nous ne saurons pas avec certitude s'il est mort ou vivant. – Puisqu'il en est ainsi, je vous donne, moi aussi, ma parole d'honneur de ne pas retourner à la cour de monseigneur le roi Arthur avant les autres. Désormais, je deviens compagnon de cette quête."Cet engagement fit très plaisir à Hector.

On lui offrit à nouveau la seigneurie du château, mais il préféra partir, dès le lendemain matin, avec Dodinel, et ils continuèrent leur chevauchée jusqu'à la fin de la semaine, pour se retrouver, le jour fixé, à la Croix-Blanche, de l'autre côté de la forêt.

9 Par un heureux hasard, tous les compagnons arrivèrent le même jour, à l'heure dite : ce furent de joyeuses retrouvailles. Ils eurent aussi beaucoup de plaisir à voir réapparaître, sains et saufs, les trois autres qu'ils croyaient avoir perdus. Chacun raconta ce qui lui était arrivé pendant la semaine, mais aucun n'apportait de nouvelle de Lancelot, ce qui leur fut, pour le coup, un grand sujet de chagrin et de tristesse.

10 Gauvain déclara que, dès lors qu'ils rentraient bredouilles, il ne leur restait plus qu'à se séparer une fois pour toutes. Il fut le premier à ôter son heaume, et tous l'imitèrent. Avant de partir, ils s'embrassèrent en pleurant d'émotion à l'idée qu'il risquait de se passer longtemps avant qu'ils ne se retrouvent ensemble comme ils l'étaient alors.

Leur séparation se fit au milieu d'une profonde tristesse. Le premier à s'éloigner fut monseigneur Gauvain : il pleurait [p.354] comme s'il était le seul survivant d'une hécatombe générale. Et les douze autres, eux aussi, étaient dans les larmes.

Mais chacun s'en allant de son côté, le conte parle d'abord de monseigneur Gauvain.

LXV

Hector vainqueur de Gauvain au tournoi du Moulin.
Tous deux échouent à l'aventure du tombeau en feu

1 Le livre vous a exposé dans quelles circonstances il s'était séparé de ses compagnons. Dès lors, il poursuivit seul son chemin. En deux semaines, il traversa plusieurs contrées, s'enquérant de Lancelot partout où il passait, mais sans trouver personne qui puisse le renseigner, et sans rencontrer d'aventure qui mérite d'être rapportée. C'est ainsi qu'un samedi soir il arriva dans une abbaye de moines blancs ; il y passa le dimanche et, le lendemain matin, après avoir entendu la messe et changé d'armes, il partit en direction du royaume d'Estrangore par la route la plus directe qu'il connaissait.

2 Elle l'amena bientôt à proximité d'une source dont l'eau, fraîche et limpide, coulait sur un lit de gravier brillant comme de l'argent. Un bosquet de grands arbres verts la protégeaient des rayons du soleil en la couvrant d'une ombre impénétrable, ce qui était un agrément de plus. Monseigneur Gauvain s'approcha et la vue de cette belle source lui donna envie de s'y désaltérer. Mettant pied à terre, il enleva son heaume,[p.355] s'assit à terre et but à longs traits.

3 Tandis qu'il se reposait, une demoiselle montée sur un palefroi qui trottait à l'amble se montra sur le chemin. Elle n'eut pas de mal à le reconnaître car il était resté nu-tête, et lui fit son plus beau salut."Que Dieu vous soit favorable ! répondit-il. – Où allez-vous ainsi, monseigneur ? – Que Dieu m'aide, demoiselle, je ne le sais pas au juste. – Alors, que cherchez-vous ? – A cela je peux répondre : quelqu'un qui me donnerait des nouvelles de Lancelot.

4 – Comment cela ? Où est-il donc ? – Sur ma foi, on craint à la cour, qu'il ne soit mort et nous sommes partis, à treize chevaliers, pour savoir ce qu'il en est réellement ; nous ne reviendrons pas avant d'être parvenus à une certitude. – Tout ce que je peux dire, quant à moi, c'est que, si c'était vrai, ce serait un malheur irréparable. Plaise à Dieu que ce soit une fausse nouvelle : la chevalerie aurait trop à y perdre. Mais, je vous en prie, faites-moi l'amitié d'accepter mon hospitalité pour ce soir : je ne vous laisserai manquer de rien."

5 – Ce serait volontiers, mais il est trop tôt pour y penser.[p.356] – Au nom de l'être que vous chérissez le plus au monde, dites oui."Ainsi adjuré, il ne peut qu'accepter, dit-il. Il enfourche donc son cheval et suit la demoiselle. Deux lieues anglaises plus loin, ils arrivent en vue d'un petit château, construit au bout d'un marais."C'est là que vous coucherez ce soir", fait-elle. Sitôt arrivés, on les aide avec empressement à mettre pied à terre et on fait monter monseigneur Gauvain dans une pièce où on le débarrasse de ses armes pour qu'il soit plus à l'aise.

6 La demoiselle le conduisit alors dans une salle qu'on avait jonchée d'herbe fraîchement coupée à cause de la forte chaleur. Il n'y avait pas longtemps qu'ils y étaient assis quand un serviteur vint avertir l'hôtesse :"Dame, monseigneur est arrivé ; il a une trentaine de chevaliers avec lui. – Dis-lui de venir : il verra quel invité je lui ai amené. – Pourquoi tous ces chevaliers, demoiselle ? s'enquiert Gauvain. – Je vais vous l'expliquer. Demain, à deux lieues anglaises d'ici, un tournoi se tiendra devant le château du Moulin : ce sera une rencontre comme vous n'en avez pas entendu parler depuis longtemps. Celui qui en a pris l'initiative est le roi Narbaoc (il était parent de Galehaut, le fils de la Géante) ; il a été convenu que celui qui sera reconnu vainqueur gagnera, comme prix de sa victoire, un faucon et un épervier ; et, s'il est accompagné de son amie, elle recevra une somptueuse couronne de fleurs.

7 [p.357] Comme mon ami a très envie d'obtenir ce trophée, il a fait venir des chevaliers du pays pour qu'ils soient à ses côtés demain, car si on est seul dans une rencontre de cette importance, on ne peut pas faire grand chose, sauf si on est capable des plus grands exploits. Il m'a promis de m'emmener avec lui et que j'aurai la couronne, si c'est à sa portée. Je vous en prie, monseigneur, sur la foi que vous devez à votre oncle, le roi Arthur, venez au tournoi, demain, pour prêter main-forte à mon ami. Si vous y consentez, je suis sûre que nous remporterons la victoire et que l'honneur vous en reviendra, car s'il est vainqueur, ce sera grâce à vous."Il répond que ce sera un plaisir pour lui d'accéder à sa demande, ce dont elle le remercie avec effusion.

8 Comme elle achevait de parler, le seigneur arriva : c'était un chevalier de haute taille, bien fait ; la couleur de ses cheveux était assez remarquable pour lui avoir valu le surnom de Tanaguin le Blond. Dès qu'elle le vit venir, la demoiselle alla au devant de lui ;"Regardez, lui dit-elle, monseigneur Gauvain est là."A cette nouvelle, le châtelain s'élance vers lui :"Personne, s'écrie-t-il en lui ouvrant les bras, ne saurait être, autant que vous, le bienvenu."Sur ce, ils s'asseoient, se présentent l'un à l'autre [p.358] et s'occupent de faire plus ample connaissance.

9 Monseigneur Gauvain s'enquiert de son nom, qu'il lui dit ; après quoi, le chevalier expose les conditions du tournoi (la demoiselle l'avait déjà fait, mais lui ne pensait pas que leur invité fût au courant) puis demande à son interlocuteur d'être de son parti."Très volontiers, fait-il. – Alors, puisque je peux compter sur vous, je ne doute pas de remporter le prix. Que Dieu m'aide, je vous en suis plus reconnaissant que si vous m'aviez donné le plus fort château du roi, votre oncle."Sur ce, ils se mirent à table pour dîner et le repas fut très gai : tous les convives se réjouissaient de la promesse de Gauvain car ils avaient toute confiance en lui pour leur faire gagner le tournoi.

10 Le lendemain, quand chacun se fut équipé comme il l'entendait, le chevalier fit revêtir à la demoiselle ses plus luxueux atours : il voulait qu'elle soit la plus belle et la plus élégante parce qu'il y aurait là pour la voir beaucoup de grands et puissants seigneurs - et elle était assurément une des plus belles dames de tout le pays.

Ils se mirent alors en route et gagnèrent une colline du haut de laquelle on dominait la vallée où les joutes étaient déjà engagées : le champ clos était un vaste espace de prairie qui mesurait une lieue sur deux. Ce jour-là, le roi Narbaoc ne portait pas les armes, mais il avait fait dresser des galeries de bois aux fenêtres desquelles son épouse était allée s'accouder avec toutes les dames et les demoiselles du pays [p.359] pour voir le tournoi. Il y avait, parmi elles, une nièce de la reine qui proclamait devant tout le monde que c'est à elle que reviendrait la couronne, parce que son ami valait mieux que tous ceux qui s'étaient présentés jusqu'alors.

11 Mais, quand l'amie de Tanaguin fut là et qu'elle entendit les vantardises de la demoiselle, elle lui déclara qu'elle faisait erreur."Pourquoi donc ? – Parce qu'un meilleur chevalier que lui vient d'arriver. – Et qui est-ce ? – Sur ma foi, je ne vais pas vous le dire, mais vous n'allez pas tarder à le voir par vous-même."Furieuse, l'interpellée demanda à sa rivale de venir s'accouder à côté d'elle et de lui montrer celui dont elle parlait. Celle-ci s'exécuta et jeta un coup d'œil aux chevaliers qui étaient aux prises un peu partout.

Cependant, Gauvain demandait à Tanaguin dans quel camp il voulait se ranger : contre les gens du roi, dit-il, c'est-à-dire du côté du comte des Broches qui était à la tête de l'autre parti.

12 Ils éperonnèrent aussitôt pour rallier ceux qu'ils avaient choisis comme compagnons de combat et monseigneur Gauvain se mit sur les rangs des jouteurs. Immédiatement, un chevalier qui était passé maître aux armes se présenta pour l'affronter et ils se chargèrent de toute la vitesse de leurs montures. Il ne fallut qu'un coup à Gauvain pour le désarçonner, et si brutalement qu'en tombant il se cassa le bras gauche. L'épée dégainée, il s'élance sans attendre sur d'autres, frappant et renversant tous ceux qui se trouvent sur son passage. A la lance, à l'épée, il culbute chevaux et cavaliers, parcourant le champ en tous sens [p.360] et n'évitant aucun de ceux qui voulaient lui faire face. A tous coups, il est si remarquable que, de l'avis unanime, il mérite d'être considéré comme le vainqueur.

13"N'avais-je pas raison ? demande l'amie de Tanaguin à la nièce du roi. C'est celui qui porte l'écu blanc qui est le meilleur. – Par Dieu, vous vous dépêchez trop de parler : s'il se comporte bien en ce moment, il n'est pas dit qu'il va continuer sans désemparer. Prenez garde de ne pas trop vous avancer et d'avoir à vous en repentir. – Je n'en aurai pas l'occasion ; je sais qu'il fera mieux et plus encore ; et si vous le connaissiez comme moi, vous ne prétendriez pas le contraire."

14 Pendant cet échange de propos, deux cents chevaliers en armes étaient sortis du château pour prêter main-forte aux gens du roi qui étaient déjà sérieusement mis en difficulté, tant Gauvain ne leur laissait pas de répit. Une fois qu'ils se sont engagés dans la mêlée, plus un cavalier ne peut rester en selle : ils les désarçonnent tous à la pointe de leurs lances. Serrés de près par de trop nombreux adversaires, les partisans du comte sont contraints de reculer ; ils auraient même pris la fuite sans monseigneur Gauvain : ses efforts lui permirent de rassembler ses compagnons autour de lui et de rétablir la situation grâce à des exploits qui lui valurent l'admiration générale.

15 [p.361] Entra alors sur le terrain le frère du comte des Broches qui amenait avec lui une centaine de chevaliers ; quand ils furent assez près pour charger, ils le firent avec une impétuosité qui contraignit à reculer, à leur tour, les gens du roi jusqu'aux barrières où ils se regroupèrent pour faire face - car s'ils n'étaient pas en nombre, c'étaient des braves - et résistèrent longtemps aux assauts de leurs poursuivants. Tandis qu'ils étaient ainsi mis en difficulté, un chevalier qui arborait des armes rouges descendait la pente du pré ; il était tout seul, sans écuyer ni valet avec lui. Il inspecte le champ et constate que les choses vont mal pour les partisans du roi qui étaient réduits à la défensive.

16 Il se dirige de ce côté, au milieu des cris des hérauts :"Par ici, chevalier ! Avec ceux qui en ont le plus besoin !"Il s'aligne donc contre ceux qui bénéficiaient de l'aide de Gauvain, s'élance sur eux et renverse le premier qui se présente à lui, puis le second,[p.362] puis le troisième. La même lance lui sert pour les quatre premiers. Après quoi, l'épée au clair, il plonge au cœur de la mêlée, et sa première charge est assez efficace pour faire reculer tout le monde d'une portée d'arc et pour susciter une peur générale, car il fait vider les arçons à tous ceux qu'il attaque : grâce à sa prouesse, les royaux voient leur situation se rétablir. Quant aux compagnons de Gauvain, ils sont si stupéfaits que peu s'en faut qu'ils ne prennent la fuite et n'abandonnent le terrain.

17 Celles et ceux qui assistaient au tournoi depuis les galeries déclarent alors que le vainqueur, c'est le chevalier qui porte l'écu rouge à un lion blanc, si bien que le bruit en arrive aux oreilles de Gauvain qui s'était retiré à l'écart pour reprendre son souffle : un jeune homme vient l'avertir qu'il y avait là un chevalier, le meilleur qu'on ait encore vu : à lui tout seul, il est venu à bout des gens du comte et grâce à lui, ceux du roi qui étaient au bord de la déroute ont repris le dessus. Quand il entend cela, Gauvain, qui ne comprend pas de qui il peut s'agir, se dépêche de relacer son heaume, prend une lance - la plus résistante qu'il puisse trouver - et regagne impétueusement la file des jouteurs pour affronter le chevalier qui, de son côté, avait récupéré une lance.

18 Dès qu'ils s'aperçurent, ils s'élancèrent l'un sur l'autre, au galop, car leurs chevaux étaient aussi vifs que robustes. Les deux chevaliers non plus ne manquaient pas de vigueur ; le premier coup qu'ils échangèrent fut si rude [p.363] que les lances n'y résistèrent pas ; mais aucun d'eux ne tomba et ils se croisèrent, toujours solidement campés sur les arçons. Si Gauvain était plutôt vexé de ne pas avoir désarçonné son adversaire, celui-ci l'était dix fois plus : il en a si grand honte qu'il ne sait plus où se mettre. Les spectateurs, eux, sont unanimes pour affirmer qu'il y a là deux jouteurs de première force.

Ils prennent de nouvelles lances et se chargent pour la seconde fois. Les autres leur laissèrent le champ libre et ce coup-là fut rude, lui aussi : les pointes aiguisées des lances s'enfoncèrent dans les écus et les hauberts, mais aucun des deux jouteurs ne fut trop sérieusement touché.

19 Ils se heurtent, corps contre corps, visage contre visage, si violemment que la tête leur tourne et qu'ils ont du mal à rester en selle ; mais c'est le Chevalier Rouge qui est le plus légèrement atteint : reprenant aussitôt ses esprits, il empoigne une lourde lance, la plus rigide qu'il peut trouver ; Gauvain en fait autant, sans être bien remis de son étourdissement. Et ils se chargent pour leur troisième joute. La lance de Gauvain se brise sur l'écu du chevalier dont le coup est si violent qu'il fait tomber son adversaire à la renverse ;[p.364] puis, continuant sur son élan, il dégaine son épée et se jette au milieu des gens du comte, les faisant reculer à force de coups, jusqu'aux galeries où se tenaient les dames et les demoiselles. Incapables de lui faire face plus longtemps, il ne leur reste qu'à prendre la fuite.

20 Ce fut alors le début d'une longue poursuite qui permit aux gens du roi de faire de nombreux prisonniers. Dès que le Chevalier Rouge vit que l'autre camp n'avait aucune chance de reprendre l'avantage, il quitta le champ et s'enfonça dans la forêt toute proche.

Quant à Gauvain, il s'était remis en selle, mais il était si courbaturé et honteux qu'il n'eut pas le courage de rester davantage ; sans prendre congé de personne, il partit sur les traces de celui qui lui avait fait mordre la poussière, se promettant de continuer aussi longtemps qu'il le faudrait pour le retrouver et de reprendre le combat contre lui - sauf s'il appartenait à la maison d'Arthur -, un combat qui ne se terminerait que par la mort ou la défaite avouée de l'un d'eux : c'était la seule fin possible. S'il avait su Lancelot vivant, il aurait cru que c'était lui ; mais comme il est persuadé de sa mort, il ne sait vraiment pas à qui penser. Il se dirige donc à son tour vers la forêt, aussi furieux que chagriné, déplorant la malchance qui, à deux reprises déjà, s'est acharnée sur lui durant cette quête.

21 C'est avec tout cela en tête qu'il a soin de ne pas perdre de vue les traces du chevalier, ce qui lui permet de savoir qu'il reste sur la bonne voie. Sa chevauchée l'amena, à la nuit tombante, chez un forestier qui habitait à côté d'un étang ;[p.365] dès qu'il entre dans la cour, des serviteurs viennent lui tenir l'étrier ; puis, on le conduit à l'intérieur de la maison, une belle et vaste demeure, où on le fait se désarmer, Gauvain retrouve là Hector des Marais, assis sur un lit et qui, à sa vue, se lève pour l'embrasser en lui souhaitant la bienvenue ; quant à Gauvain, il lui témoigne plus de joie qu'il n'en avait au fond du cœur.

22"D'où arrivez-vous à cette heure ? s'enquiert Hector. – D'un tournoi, de l'autre côté de la forêt. J'ai passé tout le reste de la journée à suivre la piste d'un chevalier qui portait des armes rouges et qui s'y est distingué. Pour moi, je n'ai pas de quoi me vanter : il m'a fait la honte de ma vie. – Comment cela, seigneur ? – Nous avons jouté l'un contre l'autre - toute l'assistance nous regardait. Pendant les deux premières joutes, nous sommes restés en selle l'un et l'autre - il m'a quand même légèrement blessé à l'aisselle ; mais à la troisième, il a réussi à me faire mordre la poussière. J'en suis si contrarié que je ne sais comment mon cœur résiste encore. Après quoi, j'ai suivi ses traces jusqu'ici ; je voulais le retrouver, parce que les choses ne peuvent pas en rester là entre nous : il faut qu'il y ait un vainqueur et un vaincu."

23 Ce récit remplit Hector de confusion, car il comprend qu'à l'évidence c'est lui que Gauvain recherche ; il en est si consterné qu'il aimerait mieux avoir reçu un coup d'épée dans ses parties viriles que l'avoir fait tomber de cheval :[p.366] il craint en effet de s'être fait, pour toujours, un ennemi de lui et qu'il préférerait n'importe quoi plutôt que de s'être attiré sa haine."Hélas, seigneur, l'implore-t-il en se jetant à ses genoux, pardonnez-moi ce que j'ai fait ! Je ne vous avais pas reconnu, bien sûr. Si j'avais su que c'était vous, je vous jure sur tous les saints du paradis que je me serais comporté autrement. Je me mets entièrement à votre merci et je vous ferai la réparation que vous voudrez me fixer."Quand Gauvain apprend que c'est lui, il lui accorde son pardon de bon cœur.

24 Après s'être tranquillement reposés toute la nuit, ils repartirent le lendemain au point du jour et décidèrent de faire route ensemble jusqu'à ce qu'une aventure les sépare. Leur chemin les fit passer par une lande déserte où il n'y avait ni village, ni château ; pas même une habitation en vue. Au bout d'une lieue, une vieille chapelle, au milieu d'un boqueteau, s'offrit à leur vue, non loin sur la droite ; un sentier y conduisait qu'ils prirent dans l'intention d'aller y entendre la messe, car il était encore très tôt. Après avoir mis pied à terre, ils attachèrent leurs montures à un arbre et entrèrent. Mais il n'y avait personne et l'édifice, abandonné, tombait en ruine : les murs étaient comme pourris, tout fissurés et pleins de trous. Ils s'avancent jusqu'à l'autel qui n'était plus qu'un tas de pierres. Au fond, une petite porte donnait accès à un vaste cimetière.

25 Mais, entre l'autel et le cimetière, il y avait un tombeau de marbre rouge qui portait une inscription gravée avec beaucoup d'art en lettres blanches.[p.367] Ils restent longtemps à le contempler, se disant qu'ils ne seront pas venus pour rien, car, sûrement, une aventure les attend là. Hector déchiffre l'inscription qui disait :"Attention, chevalier errant qui vas en quête d'aventure, garde-toi de pénétrer dans ce cimetière pour y accomplir celles dont il est le lieu - car ce serait peine perdue - à moins que tu ne sois cet infortuné chevalier que sa luxure empêchera, pour son malheur, d'achever les mystérieuses aventures du Graal dont elle l'a définitivement rendu incapable."

26 La formule laisse les deux compagnons perplexes : son sens n'est pas clair, et ils ont du mal à la comprendre, disent-ils. Mais, comme l'affirme aussi Gauvain, ce n'est pas cela qui les empêchera d'aller voir ce dont il s'agit. Ils s'avancent donc jusqu'à la porte d'où ils voient, à l'autre bout du cimetière, un tombeau d'où s'élevaient des flammes plus hautes qu'une lance. Il était entouré de douze tombes qui, elles n'étaient pas embrasées, mais sur chacune d'elles, une épée était dressée, pointe en l'air.

27 Les deux chevaliers ne savent que penser de ce spectacle et ils restent un long moment à contempler le tombeau en feu."Hector, dit enfin monseigneur Gauvain, je n'ai jamais vu plus mystérieuse aventure. Si nous voulons partir d'ici avec honneur, il faut que nous tentions l'épreuve. Laissez-moi aller voir le premier de quoi il retourne, je vous en prie, et restez ici à m'attendre. Ne bougez pas, quoi que vous me voyiez faire jusqu'à ce que mon échec ou mon succès soit avéré. – Volontiers, seigneur."

28 [p.368] Gauvain pénètre donc dans le cimetière, l'écu passé au cou, l'épée ceinte au côté ; quand il arrive près des tombes, une autre surprise l'attend : il constate que les épées tenaient debout toutes seules,... mais voilà qu'elles se dirigent droit sur lui, et s'abattent sur son heaume avec tant de violence que, si solidement campé qu'il soit sur ses pieds, il se retrouve, assommé, genoux et mains à terre. Et quand il veut se relever, il sent une telle volée de coups pleuvoir sur son crâne qu'il est incapable de résister et tombe au sol où il reste un bon moment étendu sans connaissance. Enfin, il revient à lui, ouvre les yeux et se retrouve à l'entrée du cimetière, près de la porte, devant Hector.

29 Plein de honte, il se remet debout et déclare que, fût-ce au prix de sa vie, il ira jusqu'à ce tombeau. La tête à l'abri de son écu et l'épée en main, il repart. A son approche, les épées se dirigent encore vers lui, ses efforts pour se protéger sont vains : il se retrouve dans un état pire que la première fois, si mis à mal que le sang lui sort du nez, de la bouche et des oreilles ; sa souffrance est telle qu'il pense en mourir sur place et qu'il s'évanouit à nouveau. Quand il revient à lui, après être resté longtemps entre douleur et perte de conscience, il est, comme la première fois, à côté de la porte, si recru de fatigue que c'est à peine s'il peut parler.

30 Au comble de l'anxiété, Hector lui demande comment il se sent."Comment je me sens ? Au plus mal. Mon corps et mon cœur souffrent également.[p.369] Mon corps, parce que je n'ai jamais éprouvé une telle douleur qu'en ce moment ; mon cœur parce que moi à qui tout souriait plus qu'aux autres, voilà que les événements se liguent contre moi. – Seigneur, il n'est pas encore né le chevalier qui n'ait parfois joué de malchance ; vous n'avez donc pas de raison de vous désoler à ce point."

31 Il lui ôte alors son heaume pour qu'il ait de l'air et le laisse allongé près de la chapelle. Puis il prend son écu, dégaine son épée et pénètre dans le cimetière, s'avançant à grands pas vers le tombeau en feu. Mais il n'a pas le temps d'aller très loin qu'il sent une volée de coups s'abattre sur son heaume et sur son écu, et qu'il tombe par terre à moitié assommé. Sans se laisser ébranler pour autant, il se relève comme un vaillant qu'il était, mais alors qu'il pensait avoir bien repris son équilibre, il tombe à nouveau sous la grêle de coups qui l'accablent : dans l'état où il se trouve, il est incapable ne serait-ce que de se redresser et il reste gisant au sol, comme mort.

32 Et si monseigneur Gauvain s'était fait rouer de coups et jeter à terre, ce fut pire pour Hector dont le supplice dura plus longtemps. Finalement, lui aussi se retrouva devant la porte de la chapelle, ne sachant plus où il était, abasourdi, incapable d'en faire davantage ;[p.370] il avait peine à garder les yeux ouverts. Après un long moment, il se remet debout et regarde autour de lui comme s'il se réveillait et il remarque, sur la porte, une inscription qui disait :"Nul n'entrera dans ce cimetière sans en sortir à sa courte honte, jusqu'à ce qu'y vienne le fils de la Reine de Douleur."

33 Hector la montre à Gauvain qui, après l'avoir lue, déclare ne rien comprendre à tous ces messages qui sont trop mystérieux pour lui, et qu'ils n'ont plus qu'à aller ailleurs puisque, là, ils ont échoué. Trop désolé pour pouvoir répondre, Hector sort de la chapelle en larmes, partagé entre la tristesse et l'irritation. Ils reviennent à leurs chevaux, les enfourchent et partent, la tête basse sous le heaume, remâchant avec rancœur leur infortune. Ils chevauchent ainsi jusqu'à midi sans échanger un mot.

34 Ils atteignent alors une haute et dense futaie de très vieux arbres à l'orée de laquelle une croix de bois marquait un carrefour. Cette croix portait une inscription qui disait :"Attention, chevalier qui passes par ici ! Deux chemins s'offrent à toi : l'un va à droite, l'autre à gauche. Si tu tiens à la vie, ne prends pas celui de gauche, car tu n'en sortirais pas sans déshonneur. Je ne te dis pas la même chose pour celui de droite qui est moins dangereux."

35 Tous deux en prennent connaissance ; puis, Hector déclare à Gauvain :[p.371]"Cher seigneur, je vous recommande à Dieu. Je vais prendre ce chemin, à gauche, que l'inscription m'interdit ; l'autre sera pour vous. – Je m'y refuse : c'est vous qui le prendrez, et moi, j'irai par celui de gauche. – Sur ma foi, il en sera comme j'ai dit, et pas autrement."Sans attendre davantage, ils enlèvent leurs heaumes et s'embrassent en pleurant, puis se séparent : chacun s'en va de son côté.

Le conte laisse aller Hector et raconte la suite des aventures de monseigneur Gauvain.

LXVI

Gauvain à Corbenyc :
apparition du Graal qu'il ne reconnaît pas

1 Après avoir quitté Hector, il s'enfonça au cœur de la forêt. Au cours de l'après-midi, il distingua, sur sa droite, une tente qu'on avait montée près de la source d'un ruisseau. Il se dirigea de ce côté pour savoir qui s'y trouvait ; depuis l'entrée, il voit, à l'intérieur, pas moins de dix hommes, assis par terre sur l'herbe fraîche et qui étaient en train de manger. Gauvain, qui n'avait rien avalé de la journée avait grand faim : il met donc pied à terre, suspend son écu à une branche, puis pénètre dans la tente et salue les convives ; mais tous le regardent d'un air peu amène sans lui répondre.

2 Leur silence ne l'empêche pas de prendre place après avoir enlevé son heaume et détaché son épée qu'il pose à côté de lui ; en homme affamé, il commence de manger avec avidité,[p.372] tout en disant à son voisin de table"Continuez votre repas, cher seigneur, et bon appétit ! – Vous voir mon commensal a de quoi me le couper. Peut-être avais-je aussi faim que vous ; je vous interdis donc de vous servir au même plat que moi : cela pourrait vous coûter cher."D'une seule voix, ils menacent de le tuer s'il ne s'en va pas. Ce à quoi Gauvain réplique qu'il ne bougera pas d'où il est, malgré qu'ils en aient,"mais ce qui m'ennuie, c'est que mon cheval, lui, n'a rien à se mettre sous la dent."

3 Ils se lèvent d'un bond et se précipitent sur les épées et les haches qui étaient en nombre à leur portée. Ce que voyant, Gauvain lace son heaume et court récupérer son écu. Ils s'avancent sur lui, l'épée au clair, pour le tuer, et lui fait face à tous ceux qui se présentent : le premier qui se trouve sur son passage - et qui était sans armure -, il l'abat à terre d'un coup d'épée qui lui fend la tête en deux ; puis il se tourne vers les autres qui s'efforçaient de l'atteindre : il lui suffit de trancher le bras à l'un, entre le coude et l'épaule, pour que tous ceux qui restent, voyant comment leurs compagnons se sont fait traiter, prennent la fuite.

4 Sans daigner les poursuivre, il enfourche son cheval et reprend son chemin. Comme l'après-midi touchait à sa fin, il débouche sur une large vallée [p.373] au fond de laquelle il aperçoit un bourg, pas très grand, mais très bien situé et défendu : il était tout entouré d'eau et de solides remparts crénelés. Désireux d'y passer la nuit, il dirige son cheval de ce côté et, parvenu au bord de l'eau, trouve un pont de bois qui donnait accès à l'enceinte.

5 Il chevauche ensuite par la grand-rue pour gagner le château et, plus il s'en approche, plus il l'admire : il n'a jamais vu un édifice de cette taille qui soit plus puissant et mieux conçu. Des cris de femme, pas loin à ce qu'il lui semble, et venant de la droite, lui font tourner la tête. Il éperonne dans leur direction et découvre, dans une grande salle, au milieu d'un cuveau de marbre posé par terre, une demoiselle qui poussait des gémissements à fendre l'âme :"Sainte Marie, qui me délivrera ?". Gauvain se précipite : la cuve était à moitié pleine d'eau, de sorte que la demoiselle y était plongée jusqu'à la taille."Ah ! cher seigneur, le supplie-t-elle dès qu'elle le voit, au nom de Dieu, faites-moi sortir de là !"

6 Il la saisit aussitôt à bras-le-corps, mais ne parvient pas à la faire bouger. Après deux ou trois essais infructueux, elle se rend compte qu'il n'y arrivera pas :"Hélas, seigneur chevalier, vous n'avez pas réussi. Vous pouvez dire, sans risque de vous tromper, que vous ne partirez pas d'ici sans vous être couvert de honte. – Demoiselle, j'ai fait tout ce que j'ai pu ; on ne saurait donc me blâmer. Je suis désolé de n'avoir pu vous délivrer.[p.374] Mais voudriez-vous me faire l'amitié de me dire ce que vous éprouvez, quelle aventure vous a amenée là et si un autre pourra faire ce dont je me suis montré incapable.

7 – Sur ma foi, j'endure tous les tourments, et toutes les souffrances possibles, et seul le meilleur chevalier du monde pourra y mettre fin. Mais la raison pour laquelle j'ai encouru pareille condamnation, je ne la dirai ni à vous, ni à quiconque avant la venue de mon sauveur : elle est proche, puisque ce sera d'ici la fin de l'année. – Mais comment se fait-il que vous souffriez tant ? – Comment ? Tâtez cette eau et vous le saurez."

8 Gauvain plonge les doigts dans l'eau et les retire précipitamment, mais pas assez à son gré : elle était si brûlante qu'il craignit d'avoir perdu l'usage de sa main."Voilà le supplice que j'endure, seigneur chevalier ! – Je ne comprends même pas comment vous le supportez. – Si la douleur pouvait me faire mourir, il y a longtemps que je serais morte. Mais Dieu en a décidé autrement : Il ne m'a pas encore fait suffisamment expier un grand péché que j'ai commis autrefois et qui m'a mérité pareille torture. Maintenant, vous êtes libre de vous en aller quand vous le voudrez, seigneur chevalier : vous n'avez pas réussi à me faire sortir de cette cuve, inutile d'en reparler ; quant à mon histoire, je ne vous en dirai rien de plus."

9 [p.375] Voyant qu'il n'en saura pas davantage, Gauvain se dirige vers le logis seigneurial. On s'y empresse de l'aider à mettre pied à terre, on emmène son cheval à l'écurie et on le conduit en haut, dans la grand-salle, pour qu'il s'y désarme ; il trouve là une foule des plus beaux chevaliers qu'il ait jamais vus. Dès qu'ils le voient entrer, tous se lèvent et lui souhaitent la bienvenue, et lui s'incline pour les saluer. Ils le débarrassent de ses armes, lui font endosser un luxueux manteau ; puis, après l'avoir invité à s'asseoir avec eux, ils lui demandent d'où il est."Du royaume de Logres, dit-il, et j'appartiens à la maison du roi Arthur."Cette réponse suscite de grandes manifestations de joie ; on le questionne sur ce qui se passe à la cour et il leur raconte tout ce qu'il en sait.

10 Alors qu'ils s'entretenaient ainsi, on vit un chevalier sortir d'une chambre et entrer dans la salle : c'était un homme de haute taille ; il y avait longtemps que Gauvain n'avait pas vu beauté semblable à la sienne, et avec tout l'air d'un grand seigneur."C'est le roi", lui dit-on. Gauvain se lève aussitôt pour le saluer. Le souverain lui rend fort courtoisement son salut, le fait asseoir à côté de lui et lui demande qui il est ; la réponse qu'il reçut le combla de joie, d'autant qu'un de ses plus chers désirs était de rencontrer monseigneur Gauvain pour faire sa connaissance :[p.376] ils se mirent donc à parler ensemble et entreprirent de se lier d'amitié.

11 Pendant la conversation, Gauvain tourna la tête, juste à temps pour voir une colombe blanche passer au travers d'un vitrail : dans son bec, elle tenait un magnifique encensoir d'or. Dès son entrée, la salle se remplit de tous les parfums dont on peut connaître la fragrance et le nom. A sa vue, un silence complet s'établit (on n'entendait plus un mot) et tous s'agenouillèrent. L'oiseau vola tout droit de la salle dans une autre pièce. Immédiatement, les gens du palais arrivèrent pour mettre les nappes sur les tables, et tous ceux qui étaient là y prirent place, toujours sans rien dire et sans qu'aucun appel les eût avertis d'avoir à le faire. Pour Gauvain, tout cela est un mystère. Il s'assied donc avec les autres et constate qu'ils se sont mis en prières.

12 Presque aussitôt après que tous se furent attablés, Gauvain voit sortir, de la pièce où était allée la colombe, une demoiselle - de toute sa vie, il n'avait contemplé aussi ravissante - et elle était, sans erreur, la plus belle de son temps et le resterait encore pour les générations à venir. Ses tresses, enroulées autour de sa tête, lui tenaient lieu de bandeau, et elle avait les plus beaux cheveux du monde. Elle réunissait si bien en elle toutes les beautés [p.377] de la femme que seule la Vierge Marie qui porta Jésus en son sein en fut encore plus douée qu'elle. Elle portait à deux mains la plus splendide coupe qu'on ait jamais vue sur cette terre : elle avait la forme d'un calice et sa porteuse la tenait, un peu inclinée, plus haut que sa tête.

13 Monseigneur Gauvain porte des regards admiratifs sur la coupe, mais il est incapable d'identifier le matériau dont elle est faite : ce n'est ni du bois, ni aucun métal connu, pas non plus de la pierre, de la corne ou de l'os. Voilà qui le laisse perplexe. Puis ses regards se fixent sur la jeune fille et sa beauté lui paraît encore plus mystérieuse que tout ce qui touche la coupe, car il n'a jamais vu sa pareille. Il se laisse fasciner par elle sans plus avoir rien d'autre en tête.

Au fur et à mesure que la demoiselle longeait une table, chaque convive s'agenouillait devant la sainte coupe, et elle se couvrait aussitôt des mets les plus alléchants ; de si bonnes odeurs se dégageaient dans toute la salle qu'on l'aurait crue parfumée par des épices venues des quatre coins du monde.

14 [p.378] Après avoir fait le tour des tables, la demoiselle regagna la pièce d'où elle était sortie, Gauvain la suit des yeux le plus longtemps possible ; quand elle a disparu, il reporte ses regards sur la table, devant lui - mais il n'y voit rien à manger : l'emplacement était vide, alors que tous les autres convives avaient de quoi se sustenter à profusion, comme si la nourriture était venue là toute seule. Dans sa stupéfaction, il ne sait que dire, ni que faire : il comprend bien qu'il a dû commettre quelque faute, pour être le seul à avoir été privé de dîner ; et tant que les tables n'ont pas été enlevées, il reste là à se poser des questions.

15 Dès qu'on eut desservi, les convives se levèrent et s'égaillèrent, chacun de son côté, tant et si bien qu'il ne comprit pas ce qu'ils étaient devenus. Et comme il voulait descendre dans la cour, ce lui fut impossible : toutes les portes avaient été soigneusement fermées. Du coup, il alla s'accouder à une fenêtre, pour réfléchir à tout ce qui venait de se passer.

16 Sur ces entrefaites, un nain sort d'une pièce voisine, un bâton à la main, marche sur lui et l'interpelle :"Que faites-vous là, failli chevalier ? Malheur à vous ! Comment avez-vous eu l'audace de vous accouder à nos fenêtres ? Dépêchez-vous de partir ! Vous êtes indigne de rester là. Allez plutôt vous cacher dans un endroit où on ne pourra pas vous voir !"Et il brandit son bâton pour en frapper Gauvain [p.379] qui tend le bras pour parer le coup et le lui arrache des mains."Ça ne t'avance à rien, chevalier ! Mais quand tu t'en iras, tu seras un homme déshonoré : ça c'est sûr."Et il sort.

Tout à coup, Gauvain voit qu'au fond de la salle on a dressé un somptueux lit de parade : il y va, n'aspirant plus qu'à s'y étendre.

17 Mais, comme il s'apprêtait à s'y asseoir, il entend une voix féminine :"Ah ! chevalier, tu perdras la vie, si tu te couches sans armes sur ce Lit des Aventures. Mais regarde, il y en a là ; prends les et, alors, tu pourras t'installer, si cela te tente."Gauvain se dépêche de faire ce qu'on lui a dit et s'équipe au mieux : haubert sur le dos, heaume en tête, avec aussi un écu et une épée, il revient s'asseoir sur le lit. Mais à peine l'avait-il fait qu'un hurlement retentit, le plus assourdissant qu'il ait jamais entendu - on dirait le diable en personne, pense-t-il.

18 Aussitôt, il voit sortir d'une seconde pièce une lance dont la pointe était un fer rougi au feu et qui vient le frapper assez rudement pour lui traverser l'épaule de part en part, malgré la double protection de l'écu et du haubert. Sous le coup, il perd un instant conscience. Puis, il ne sait qui arrache la lame de sa blessure, et son sang gicle et ruisselle comme cela ne lui est jamais arrivé, mais il s'obstine à rester sur le lit : ou il sera réduit à l'état de cadavre,[p.380] ou il verra plus qu'il n'a encore vu, se dit-il. Pour le moment, il se contente de sentir qu'il est grièvement blessé.

19 Il resta longtemps dans le même état. La nuit était tombée, mais la clarté de la lune qui entrait dans la salle par une quarantaine de fenêtres grandes ouvertes permettait de bien y voir. C'est ainsi qu'il put distinguer, dans la pièce la plus proche du lit - la troisième - le plus gigantesque dragon qu'il eût jamais vu (de quoi épouvanter n'importe qui !) et le plus extraordinaire car il était de toutes les couleurs : rouge, violet, jaune, noir, vert et blanc. Il avait de gros yeux rouges exorbités, une énorme gueule béante et un poitrail renflé. Il faisait des allers et retours dans la pièce, et frappait le sol en donnant des coups de queues. Et cela pendant un long moment. Puis, brusquement, il se laisse tomber à la renverse et se met à gémir et à pousser des cris en s'agitant dans tous les sens.

20 A nouveau, cela dure ; enfin, il reste étendu à terre, comme mort, et Gauvain le voit, sans y rien comprendre, expulser par la gueule une centaine de petits qui, eux, étaient bien vivants. Après quoi, le dragon se relève et pénètre dans la salle. Un léopard, farouche entre tous ses congénères, y était apparu et l'attendait. Les deux animaux se jettent aussitôt l'un sur l'autre et une bataille féroce s'engage entre eux ;[p.381] à chaque assaut, le dragon donnait l'impression de prendre le dessus, mais en vain.

Gauvain ne put être le spectateur de tout cet affrontement ; malgré le clair de lune, il ne voyait plus rien ; cependant, il retrouva la vue avant la fin du combat...

21 ... qui se prolongea tant et plus. Il était incapable de dire de quel côté était l'avantage. Mais quand le dragon se fut rendu compte qu'il n'arriverait pas à l'emporter, il retourna dans la pièce d'où il était sorti. Aussitôt qu'il y eut pénétré, les serpenteaux et lui s'attaquèrent. Les petits résistaient avec acharnement en s'alliant tous contre lui. La mêlée dura tard dans la nuit, jusqu'à ce qu'il n'y eut plus aucun survivant.

22 Une tornade de vent s'engouffra alors par les fenêtres, faisant voler l'herbe qui jonchait le sol de la salle, et elles se mirent à battre et à claquer. Le vacarme était tel qu'on aurait cru le palais prêt à s'écrouler. Cela paraît encore plus mystérieux à Gauvain que tout le reste ; aussi, se tient-il sur le qui-vive pour guetter la suite des événements. Longtemps après que le fracas des fenêtres eut cessé, il crut entendre, en prêtant l'oreille, des femmes sangloter et se lamenter.

23 Comme il voulait se lever pour aller se rendre compte, il vit sortir d'une nouvelle pièce [p.382] - la quatrième - une douzaine de demoiselles qui donnaient tous les signes du plus violent chagrin. Elles s'avancent en procession, priant d'une voix entrecoupée de larmes :"Cher seigneur Dieu, quand viendra notre délivrance ?"Une fois arrivées devant la porte de la pièce où la colombe s'était retirée pendant la soirée, elles se mettent à genoux et restent longtemps en prière, sans cesser pour autant de pleurer amèrement. Puis, elles retournent là d'où elles étaient venues.

24 A peine étaient-elles parties que Gauvain se fait apostropher par un grand chevalier, armé de pied en cap, l'écu au cou, l'épée à la main, et qui, à son tour, était sorti encore d'une autre pièce - cette fois, c'était la cinquième - :"Levez-vous de là, seigneur chevalier, ce n'est pas un endroit pour vous, et allez dormir ailleurs ! – Je n'en bougerai pas, même si cela devait me coûter la vie. – Oh ! que si, cher seigneur, parce que je me battrai avec vous plutôt que de vous le permettre. – Je m'en passerais bien, réplique Gauvain, mais j'aime encore mieux me battre que de m'en aller. – Sur ma foi, puisque vous ne voulez pas le faire de bon gré, la contrainte vous y forcera. En garde : je vous défie."

25 Et sans attendre, il l'attaque, l'épée au clair, la tête à l'abri de son écu. Gauvain, qui s'était levé, résiste de son mieux, mais l'autre ne lui laisse aucun répit. Heaumes et écus sont en morceaux, les hauberts cèdent au niveau des épaules, des bras et des hanches, le sang coule. Gauvain est très désavantagé par la blessure de son épaule qui n'a pas cessé de saigner, ce qui le met en état d'infériorité. Il se protège avec son écu comme il s'entendait à le faire et supporte aussi courageusement qu'il peut tout ce qu'il lui faut endurer. Cependant, le chevalier le menace sans cesse du tranchant de son épée,[p.383] et le mène tantôt ici, tantôt là, en vrai preux qu'il était.

26 Gauvain finit quand même par trouver un second souffle ; maintenant, c'est lui qui attaque avec fougue le chevalier, lui assénant de rudes coups d'épée sur son heaume et son écu ; mais l'autre riposte de plus belle. La bataille se prolonge jusqu'au moment où, épuisés, les deux adversaires qui sont allés au delà de leurs forces ne peuvent même plus se tenir debout : ils s'écroulent, chacun de leur côté. Ils s'étaient si bien battus que tout le sol était jonché des mailles de leurs hauberts et des morceaux de leurs écus ; ils sont exténués et affaiblis au point qu'ils se retrouvent, gisant au sol, incapables de soulever la tête et qu'ils y restent, évanouis, un long moment.

Pendant que Gauvain était étendu par terre devant le lit, avec le chevalier non loin de lui,...

27 ... le palais tout entier se mit à osciller et à trembler sur ses bases ; les fenêtres recommencèrent de battre et de claquer ; le tonnerre et les éclairs se déchaînèrent en tempête, mais il ne tombait pas une goutte de pluie. Cette aventure ne laissa pas que d'effrayer Gauvain bien que, recru de fatigue comme il était, il n'eût pas la force de redresser la tête ; abasourdi par le fracas de la foudre, il ne savait même plus s'il était mort ou vivant. Il gisait toujours au sol, aussi inerte qu'un cadavre.

C'est alors qu'une brise d'une miraculeuse douceur pénétra dans la salle.[p.384] En même temps, des voix résonnèrent. Elles venaient d'en haut et leur chant était si suave que rien au monde n'aurait pu s'y comparer. Elles n'étaient pas moins de deux cents à se faire entendre.

28 Gauvain a du mal à comprendre les paroles, sauf à un moment où elles disaient :"Gloire, louange et honneur soient rendus au roi des cieux !"Et tous les parfums de la terre avaient rempli la salle juste avant qu'elles se fassent entendre. Leur douceur harmonieuse et sans égale lui donne à penser qu'elles ne viennent pas de la terre, mais du ciel - et c'était bien le cas. Il ouvre les yeux, mais il ne voit personne : il est alors sûr que ces êtres invisibles ne sont pas de ce monde. Il aurait aimé se lever, mais il en était incapable : il avait perdu l'usage de ses membres et son corps restait inerte.

29 C'est alors qu'il voit sortir de la même pièce que pendant le dîner la si belle demoiselle qui était passée devant les tables en tenant la précieuse coupe ; deux cierges et deux encensoirs la précédaient. Elle s'avance jusqu'au milieu de la salle et pose la coupe sur une table d'argent autour de laquelle une dizaine d'encensoirs répandaient leur parfum. Les voix recommencent de chanter à l'unisson : l'esprit d'un homme ne peut concevoir pareille harmonie, ni les mots en rendre compte."Béni soit le père des cieux !"répétaient elles en chœur.

30 Le chant dura longtemps ; puis, la demoiselle prend la coupe et la remporte dans la pièce d'où elle était venue, [p.385] cependant que les voix s'éloignent et s'éteignent. D'un seul coup, toutes les fenêtres se ferment, plongeant la salle dans l'obscurité : monseigneur Gauvain n'y voyait plus rien ; mais il a l'heureuse surprise de se sentir aussi bien que s'il n'avait jamais eu mal nulle part. Quant à la blessure de son épaule, il n'a plus à s'en soucier : elle est complètement guérie. Il se lève donc, tout content et ravi, cherche le chevalier contre qui il s'était battu, mais il ne le voit nulle part.

31 Des bruits de gens qui s'approchent lui font dresser l'oreille. Il sent qu'on le prend, qui par les bras et les épaules, qui par les pieds, qui par la tête ; on l'emporte hors de la salle et on le ligote solidement sur une charrette, au milieu de la cour.

Le soleil était déjà levé quand il se réveilla ; il se vit dans cet abominable véhicule, son écu attaché à un des montants et son cheval à l'arrière. A l'avant, était attelée une rosse étique dont on n'aurait pas donné trois sous. De se voir en pareille situation l'affligea tant qu'il aurait préféré être mort.

32 Tout de suite, une vieillarde arriva et entreprit de conduire rapidement le cheval à travers les rues, en le frappant à coups de fouet.[p.386] Sur son passage, artisans et boutiquiers poursuivent Gauvain de leurs cris et de leurs huées, et lui jettent de la boue et des excréments, de vieilles savates et toutes les ordures qui leur tombent sous la main ; ils l'accompagnent ainsi en cortège jusqu'à la sortie de l'enceinte. Après avoir passé le pont de bois, la vieille s'arrête, lui enlève ses liens et lui dit de descendre de cette charrette où il n'est que trop resté. Il en sort d'un saut, enfourche son cheval et demande le nom de l'endroit."Corbenyc", lui répond-elle.

Sur ce, il se hâte de s'en aller, donnant tous les signes du plus profond chagrin, maudissant l'heure de sa naissance et celle de son entrée en chevalerie puisque toute sa vie n'a fait de lui que le plus vil et le plus honni des hommes.

33 Il s'éloigne ainsi, versant des larmes amères, et poursuit sa chevauchée tout le jour sans boire ni manger ; le soir, il arriva chez un ermite qui s'appelait Segré, au moment où celui-ci s'apprêtait à chanter les vêpres auxquelles il assista donc pieusement. Après l'office, le saint homme regagna sa maisonnette et demanda à monseigneur Gauvain qui il était et de quel pays, et le chevalier lui répondit en toute franchise."Ah ! seigneur, soyez le bienvenu ! Vous êtes l'homme au monde que j'avais le plus envie de rencontrer. Mais, par Dieu, où avez-vous passé la nuit dernière ?"La douleur de Gauvain [p.387] lui fait monter les larmes aux yeux, l'empêchant de répondre.

34 Segré n'a pas de mal à comprendre que quelque chose le tourmente et, sans insister, il se contente de dire qu'il ne doit pas s'affliger de ce qui a pu lui arriver,"car, Dieu m'en soit témoin, il n'est d'homme de si grand mérite qui, parfois, ne joue de malheur. – Je le sais bien, mais depuis quinze jours, il ne m'arrive rien d'autre."Et il lui raconte en détail ses aventures de la nuit. L'ermite en a la parole coupée pour un bon moment."Hélas ! seigneur, fait-il quand les mots lui reviennent, assurément, c'est un bien grand malheur : le voir et ne pas le reconnaître !

35 – Si vous savez ce qu'était cet objet, au nom de Dieu, dites-le moi. – Eh bien, c'était le Saint Graal, où le sang de Notre-Seigneur a été répandu et recueilli. Et comme vous n'avez fait preuve ni de simplicité, ni d'humilité, il est normal que son pain vous ait été refusé, comme il l'a été - ce que vous avez vu quand tous les autres ont été servis, mais pas vous. – Au nom de Dieu, si vous êtes capable de me dire ce que signifie, en réalité, tout ce que j'ai vu là, éclairez-moi. – Ce n'est pas moi qui vous l'expliquerai, mais vous ne tarderez pas à l'apprendre. – Au moins, cher seigneur, dites-moi qui le dragon représentait, si vous le pouvez. – Je vais vous répondre mais ne m'en demandez pas plus : ce serait inutile.

36 [p.388] Voici ce que vous avez vu : d'abord le dragon se trouvait dans une pièce où il s'agitait avant d'expulser de sa gueule de petits serpents qu'il a laissés là ; puis il a pénétré dans la grand-salle où il s'est trouvé en présence d'un léopard qu'il a affronté sans pouvoir le vaincre ; constatant son échec, il est retourné dans la première pièce où les serpenteaux l'ont attaqué, et ils se sont mutuellement entretués. Est-ce bien ce que vous avez vu ? – En effet, convient Gauvain.

37 – Voici la signification de tout cela. Le gigantesque dragon, celui qui était si fort, représente votre oncle, le roi Arthur qui partira de sa terre - à l'instar du dragon quittant la première pièce - en abandonnant derrière lui ses parents et ses hommes - comme le dragon laissait ses petits. Et de même que le dragon attaquait le léopard sans pouvoir le vaincre, de même le roi fera la guerre à un chevalier, sans pouvoir venir à bout de lui, malgré tous ses efforts. Et de même aussi que le dragon revenait là d'où il était parti après avoir constaté qu'il ne pouvait pas l'emporter sur le léopard, de même, le roi rentrera dans son pays quand il aura constaté son impuissance face au chevalier.

38 Il vous arrivera alors une aventure très mystérieuse :[p.389] vous avez cessé de voir pendant la bataille du léopard contre le dragon ; eh bien, l'éclat de votre prouesse s'éteindra pendant celle du chevalier contre le roi. Puis, quand le roi sera de retour dans son pays - comme le dragon revenait dans la pièce d'où il était sorti -, ses hommes l'attaqueront de la même façon que les serpenteaux se jetaient sur le dragon, et la bataille se terminera par une extermination totale. Voilà ce que signifie l'histoire du dragon. J'ai répondu à votre demande ; maintenant, c'est à vous de faire ce que je vais vous dire."Gauvain acquiesce et s'y engage.

39"Il faut me jurer sur les reliques des saints, que, votre vie durant, vous ne parlerez à personne, homme ou femme, de ce que je vous ai révélé."Gauvain prête le serment demandé et, profondément troublé par ce qu'il vient d'entendre, laisse tomber la conversation, tout en s'efforçant de montrer un visage plus tranquille qu'il ne l'est au fond de son cœur.

Il passa la nuit à l'ermitage où le saint homme fut aux petits soins pour lui. Et au matin, après avoir entendu la messe, il prit ses armes et enfourcha son cheval, comme il l'avait fait la veille.

Mais le conte cesse pour le moment de parler de lui et revient à la quête d'Hector.

LXVII

Hector délivre une jeune fille

1 Après s'être séparé de Gauvain, Hector continua son chemin dans la forêt ; au milieu de la matinée, il rencontra un nain qui arrivait au trot sur un cheval de chasse."Vous allez trop loin, seigneur chevalier, lui dit-il au passage. – Qu'entendez-vous par là, mon ami ? – Je n'ai rien d'autre à ajouter", et il s'en alla, sans un mot de plus. Hector poursuivit cependant sa chevauchée [p.390] sans se soucier de cette mise en garde, jusqu'au moment où il se trouva devant deux blocs de pierre qui barraient le passage ; sur l'un, on lisait, gravée, l'inscription suivante :"La honte attend tous ceux qui franchiront cette limite."Hector la déchiffre mais, bien que le sens ne lui en échappe pas, il décide de ne pas faire demi-tour parce que, pour employer ses mots,"on ne doit pas avoir peur avant de savoir pourquoi"; aussi, achève-t-il de traverser la forêt, après avoir ôté son heaume à cause de la chaleur qui était accablante.

2 A la lisière du bois, il fait la rencontre de deux demoiselles qu'il salue."Ah ! seigneur chevalier, quel dommage que vous soyez venu par ici ! – Mais pourquoi ? – Parce que vous allez y trouver la mort, et que ce sera bien triste, beau comme vous êtes !"Sans se laisser inquiéter non plus par leurs dires, il les recommande à Dieu et se dirige vers une enceinte fortifiée qu'il aperçoit droit devant lui. En approchant, il se retrouve devant une rivière profonde et torrentueuse que franchissait un large pont.

3 Il s'avance jusqu'à un orme sous lequel une autre demoiselle était assise. Il s'empresse de la saluer, mais elle l'avertit :"Si vous continuez jusqu'à la ville, tant pis pour vous, seigneur. Ce qui vous attend, c'est la noyade, et ce sera vite fait ! – Comment cela, demoiselle ? – Je vais vous l'expliquer. Vous voyez ce chevalier, de l'autre côté du pont, devant les murs ?[p.391] – Très bien, en effet. – Je ne connais personne qui soit meilleur jouteur que lui ; or, vous devrez l'affronter, et je suis sûre qu'il vous réservera le même sort qu'aux autres. – Et que fait-il d'eux ? – Sur ma foi, cavalier et cheval, il les fait, à chaque fois, tomber à l'eau. Voilà pourquoi je ne vous conseille pas d'y aller, car vous avez tout à perdre à vous battre contre lui. – Je vais en juger par moi-même, demoiselle."

4 Après l'avoir recommandée à Dieu, il s'avance jusqu'à l'entrée du pont où il trouve une lance appuyée contre un tronc - et il la prend car il n'en avait pas avec lui. Pendant qu'il traverse, le chevalier qui était sur l'autre rive lui crie d'avoir à se garder de lui ; il va s'y employer, dit-il. Sur ce, ils s'élancent l'un contre l'autre, lances abaissées et mettent toutes leurs forces dans le premier coup qu'ils se portent, en plein sur les écus : le chevalier voit sa lance voler en éclats ; quant à Hector, il frappe si brutalement son adversaire qu'il le fait tomber à l'eau, en même temps que son cheval : sans le pieu auquel il put s'accrocher, le cavalier se serait à coup sûr noyé.

5 Sans plus lui accorder d'attention, Hector va droit jusqu'à la porte de l'enceinte qu'on lui ferme au nez, alors qu'il allait la franchir. Et quand il demande à un homme posté sur le rempart la raison de ce geste, il s'entend répondre que c'est parce qu'il est un chevalier étranger : pour avoir le droit d'entrer, il faut qu'il jure d'abord de faire tout ce qui sera en son pouvoir afin de délivrer l'endroit des mauvaises coutumes qui y règnent."Sur ma foi, s'il y a de mauvaises coutumes ici, je suis prêt, en effet, à tenter de les abolir. – Mais me donnez-vous votre parole d'honneur de consacrer tous vos efforts à cette tâche ? – Oui, je m'y engage en loyal chevalier."

6 [p.392] On lui ouvre aussitôt la porte et, dès qu'il est à l'intérieur, il s'enquiert des coutumes dont on lui a parlé."Nous allons vous les exposer, lui dit-on. Le seigneur du lieu est le chevalier le plus cruel et le plus perfide qui soit, mais nous ne connaissons personne qui lui soit supérieur aux armes. Comme il est conscient de cette supériorité, il livre combat à tous les chevaliers qui passent par ici. Et, chaque fois qu'il en a vaincu un, il le fait mettre nu et traîner à la queue d'un cheval dans toutes les rues. Voilà une des coutumes - elle concerne les chevaliers étrangers.

7 Mais il y en a une autre, qui est pire et qui nous concerne, nous. Chaque mois, il prend une de nos filles - il exige qu'elle soit vierge - et il la déflore avant de la livrer au bon plaisir de sa valetaille. Il en a déjà ainsi déshonoré plus de quarante ; c'est, pour nous, une telle honte et un tel chagrin que nous aimerions mieux être morts.

Voilà quelles sont les mauvaises coutumes du lieu, et vous devez vous employer à les abolir, sous peine de parjure."Il aura plaisir à s'y appliquer de toutes ses forces, répond-il,"mais comment pourrai-je trouver le chevalier ? – Très facilement : nous allons vous amener là où il est."

8 On le conduit sans attendre dans un superbe verger tout planté de jeunes arbres sauf, en son milieu, un espace d'un arpent, tant de long que de large, qui était entouré d'une palissade formée de hauts pieux pointus ; on lui montre un cor d'ivoire accroché à un pin, en lui disant qu'il doit en sonner s'il veut que le chevalier vienne. Il s'en saisit donc et le fait puissamment retentir jusqu'au loin.

Un chevalier surgit aussitôt d'une tour ;[p.393] c'était un homme de haute taille ; il montait un grand destrier blanc, mais ne portait pas d'armes ; les cheveux roux, la peau semée de taches de rousseur, le nez épaté et le visage grimaçant, il avait tout l'air d'une brute sans foi ni loi.

9"Que Dieu vous garde, seigneur chevalier !"s'écrie-t-il à la vue d'Hector qui lui rend son salut de mauvaise grâce."D'où êtes-vous, cher seigneur ? – Que vous importe ? Je ne vous le dirai que si vous vous engagez à vous conformer entièrement à mon bon plaisir. – Seulement si j'y trouve mon intérêt et mon honneur. Qu'entendez-vous par votre 'bon plaisir' ? – Mon 'bon plaisir' serait d'abord que vous me juriez sur les reliques de ne plus déshonorer par des traitements indignes les chevaliers dont vous êtes vainqueur ; si, d'autre part, vous me promettiez de ne plus attenter à l'honneur de vos hommes en vous en prenant à leurs filles, ce serait encore mieux. A ces conditions, nous pourrions nous entendre, et je vous dirais qui je suis et d'où je viens. – Sinon, vous ne le ferez pas ? – Assurément pas. – Alors, sachez-le, vous serez le premier chevalier ajouté à la liste de ceux à qui j'ai réservé le sort que vous savez."

10 Sur ce, il fait demi-tour pour aller s'armer."Seigneur, disent à Hector ceux qui avaient assisté à la scène, savez-vous pourquoi il est venu sans armes ? Il pensait vous payer de belles paroles pour que vous acceptiez de vous entendre avec lui et de déposer les vôtres. Dès que vous auriez été sans défense, il vous aurait fait appréhender et vous aurait fait subir toutes les humiliations possibles : il en a usé ainsi avec nombre de gens de bien et de valeureux chevaliers ; mais ils en seront vengés un jour, si Dieu le veut."

11 Tandis qu'ils parlaient ainsi, le chevalier sortit de la tour : il arborait une magnifique armure rouge ; à son cou, était suspendu un écu, rouge lui aussi ; et il tenait une lance à la main."Seigneur chevalier,[p.394] crie-t-il de loin à Hector, désormais, en garde : je vous défie. – Et moi de même, car jamais chevalier ne m'a inspiré tant de haine que vous."

Ils pénètrent alors dans l'arpent de terrain qui était clôturé comme je vous l'ai dit, et s'élancent l'un sur l'autre ; leurs deux lances, couchées à l'horizontale viennent frapper les écus avec tant de violence qu'elles se brisent. Les cavaliers se heurtent si rudement, corps contre corps, tête contre tête, qu'ils se culbutent l'un l'autre à terre ; et le choc est si brutal que la tête leur tourne.

12 Hector est le premier à se relever et à empoigner son épée, mais le chevalier trouve, lui aussi, la force d'en faire autant. Ils se ruent l'un sur l'autre, brandissant leurs épées dont ils s'assènent, sur les heaumes, des coups qui en font jaillir des étincelles et eux-mêmes, tant ils frappent fort, en voient trente-six chandelles. Ecus et hauberts sont en pièces ; les deux adversaires, tantôt avancent, tantôt reculent, chacun à son tour ; leurs épaules, leurs bras et leurs têtes ruissellent de sang et ce premier assaut ne permet guère de dire qui a le dessus, tant le moins bon des deux montrait de prouesse.

13 Le combat dure assez longtemps pour que l'un et l'autre soient au bord de l'épuisement. Le chevalier a si chaud qu'il est près de suffoquer : il a du mal à reprendre haleine et les forces lui manquent. Hector ne lui laisse aucun répit, le forçant à reculer pour éviter les coups de son épée qui l'a déjà blessé au sang à maintes reprises. Son adversaire se protège de son écu autant qu'il peut,[p.395] mais il multiplie les attaques (lui n'avait pas le souffle court !) et finit par atteindre le chevalier au bras droit - celui qui tenait l'épée ! La main tombe à terre en même temps que l'arme : sa mutilation arrache un cri de douleur au blessé. Hector remet sa lame au fourreau, empoigne le vaincu par le heaume, le lui arrache de la tête et menace de le tuer s'il ne reconnaît pas sa défaite."Jamais, par Dieu !"s'écrie-t-il. Aussitôt, Hector dégaine à nouveau son épée et la lui abat sur la nuque : la tête vole à plus d'une longueur de lance.

14 Puis il demande à ceux qui l'entourent s'il faut qu'il fasse encore autre chose."Oui, disent-ils. Vous devez délivrer notre dame : elle est enfermée dans un cachot souterrain où deux lions la gardent."Et comme il répond qu'il est à leur disposition, ils le conduisent, toujours en armes, jusqu'à l'entrée d'une crypte sous la tour :"C'est là qu'elle est emprisonnée ; personne n'ose approcher à cause des lions."Cela suffit à Hector qui, n'écoutant plus rien, se recommande à Dieu en faisant le signe de la croix et pénètre dans la crypte : on y voyait clair, parce que des trous creusés dans la terre laissaient passer la lumière du jour.

15 Une fois descendu au fond, il voit les deux lions attachés à de solides chaînes de fer, l'un à droite, l'autre à gauche, qui gardaient le passage ; pour avoir accès à la dame, on était forcé de passer entre eux. Comprenant ce qu'il lui reste à faire, Hector engage son bras dans la courroie de son écu, se le plaque sur la tête, et, l'épée au clair, s'avance vers les lions [p.396] qui s'agitaient furieusement en poussant des rugissements, tout en labourant le sol de leurs griffes et en donnant des coups de queue. Il attaque celui dont il était le plus près ; d'un coup de patte, l'animal cherche à attraper son écu ; lui brandit son épée et en tranche net les deux pattes avant du lion ; puis il redouble son coup, en pleine tête cette fois, et la lui fend en deux ; morte, la bête s'écroule.

16 Impatient de délivrer la dame, il se retourne aussitôt contre le second lion qui, à son approche se dresse sur ses pattes arrières, plante ses dents et ses griffes dans son écu et le lui arrache des mains si brutalement qu'il le fait tomber par terre à la renverse. Mais quand l'animal veut retirer ses griffes restées enfoncées dans l'écu, l'arme résiste. Hector, honteux de sa chute, se relève et se précipite sur lui avec une bravoure qui l'aurait fait considérer comme un preux digne de ce nom s'il y avait eu des gens pour le voir. D'un coup d'épée à la tête, il tranche le mufle et les crocs de l'animal. Le lion veut se jeter sur lui, mais il en est empêché par l'écu qui lui immobilisait les pattes. Hector brandit son épée et lui coupe la tête, puis les griffes au ras de l'écu. Enfin, il s'approche de la dame.

17 Dès qu'elle le voit venir, elle s'écrie qu'il est vraiment le bienvenu."Que Dieu vous soit favorable !"répond-il ; il sectionne la chaîne de fer à laquelle elle était attachée ;[p.397] la fait sortir de son cachot et la conduit là où on les attendait. A la vue de leur dame, ses gens laissent éclater leur joie et font fête aussi à Hector, avant d'aller, avec eux, à l'église rendre grâce à Dieu de l'honneur qu'Il leur avait accordé.

18 A la sortie, tous les habitants les rejoignent, parés de leurs plus beaux atours, pour montrer leur joie et faire la fête. On danse, on mène la farandole, tous les jeux sont de la partie. On salue Hector de tous côtés :"Bienvenue au fleuron de la chevalerie qui nous a délivrés de cette vie qui nous faisait tant honte !"C'est au milieu d'une liesse unanime qu'on l'escorte dans la grand-salle, tapissée de tentures de soie et jonchée d'herbes fraîches et parfumées. Une fois en haut, on le désarme, on lui fait endosser un vêtement de soie légère à cause de la chaleur et il prend place à côté de la dame à qui il demande son nom.

19"Je m'appelle Angale de Roguidel, comme ce lieu. Mais, pour l'amour de Dieu, dites-moi ce qu'il en est de Marigard le Roux : l'avez-vous vraiment tué ?[p.398] – De qui voulez-vous parler ? – Du seigneur de la ville. – Il n'y a pas plus mort que lui. – Vous l'avez vu ? De vos yeux vu ? – Assurément, puisque c'est moi qui l'ai tué de mes mains. – Ah ! mon Dieu, bénies soient ces mains-là ! Et béni soyez-vous sur tous les hommes ! Et béni soit Dieu de vous avoir conduit ici, car vous m'avez mis le cœur en joie plus que je ne l'ai jamais eu, en me vengeant de celui qui a fait subir à l'innocente que je suis tant de tourments et d'humiliations ! Je vais vous raconter comment les choses en sont venues là.

20 Quand j'étais encore une jeune fille, il est devenu passionnément amoureux de moi et il m'a fait sa déclaration, mais, je sentais que c'était un homme mauvais et il m'était impossible de l'aimer en retour. Il a renouvelé sa requête à plusieurs reprises, directement ou par des intermédiaires ; chaque jour, il m'envoyait son frère, qui était écuyer, avec le même message. J'en étais si importunée que je l'ai menacé de lui faire un mauvais parti, s'il se présentait encore. Ce garçon était lui-même aussi orgueilleux que cruel. Et il me dit tant de mal de mes gens qu'un de mes cousins, entendant ses propos, se mit en colère et le tua. Quand Marigard l'apprit, il rassembla tous les chevaliers et sergents d'armes dont il pouvait disposer et, de nuit, força l'entrée de la ville avec eux ; il fit massacrer tous ceux qui refusèrent de devenir ses hommes, mais ils ne furent pas nombreux à perdre la vie, car la plupart lui engagèrent leur parole dès qu'ils constatèrent qu'ils n'étaient pas de force à lui résister.

21 Il entra tout droit dans ma chambre et me prit de force ; après quoi, il ne daigna pas m'épouser, mais il fit chercher deux jeunes lions et m'enferma avec eux dans cette crypte où vous m'avez trouvée ;[p.399] et il déclara que, pour venger son frère, il ne me laisserait jamais sortir tant qu'un chevalier assez preux pour me délivrer, à lui seul, ne se présenterait pas. Il fit aussi jurer à tous ses hommes de ne pas me libérer à une autre condition, s'il venait à mourir avant moi. Il y a bientôt douze ans que je survis, au pain et à l'eau, en proie à ces tourments. Voilà : je vous ai raconté comment on m'a mise là où vous m'avez trouvée. Et vous, s'il vous plaît, dites-moi, à votre tour, comment vous vous appelez et qui vous êtes : j'ai tant envie de vous connaître."

22 Il répond que son nom est Hector, qu'il appartient à la maison du roi Arthur et qu'il est compagnon de la Table Ronde."Vous êtes d'autant plus le bienvenu ! Vous allez pouvoir me donner des nouvelles d'un chevalier qui en fait partie, lui aussi. – Qui est-ce ? – C'est monseigneur Lancelot du Lac. – Sur ma foi, je ne peux guère vous renseigner ; à la cour, on ignore ce qu'il est devenu et c'est pourquoi nous nous sommes mis, à treize, en quête de lui, et nous ne reviendrons pas avant de savoir, sans risque d'erreur, s'il est vivant ou mort. – Où est-il donc, cher seigneur ?"Il lui répète alors ce que la reine avait dit. La nouvelle la fait presque s'évanouir."Hélas ! s'exclame-t-elle, quelle perte, s'il est mort ! Jamais personne ne l'égalera."

23 Devant le chagrin qu'elle manifeste, Hector lui demande comment elle le connaissait."Je ne peux pas dire que je le connaisse vraiment, puisqu'il avait deux mois la dernière fois que je l'ai vu, et pourtant nous sommes cousins germains. Mais j'entendais parler de lui dans mon cachot : je le savais donc en vie [p.400] et le récit de ses prouesses me le faisait aimer plus que personne au monde. – Mais comment cela ? Pour pouvoir vous parler, il fallait d'abord passer entre les lions. – C'était possible parce qu'il y a un autre accès par où entraient ceux qui venaient me porter à manger. – Et comment pouvait-il être votre cousin ?

24 – Ma mère était la sœur du roi Ban de Benoÿc qui lui a donné un mari dans ce pays. Mais elle n'a pas vécu bien vieille, puisqu'elle est morte même pas deux ans après son mariage - je n'avais que six mois quand elle nous a quittés. Et mon père ne lui a survécu qu'un an ; à la suite de quoi, j'ai perdu toute ma terre sauf cette place. J'aurais été une grande dame s'il avait vécu, mais il est mort si vite que je me suis fait dépouiller de tout ce qui devait me revenir, fiefs et richesses."

25 Le soir venu, toute la ville, illuminée, fit la fête. Hector dit à la demoiselle que, pour l'amour de Lancelot, elle pouvait le considérer comme son chevalier servant, ce dont elle le remercia avec effusion. Ses hôtes lui réservèrent une généreuse hospitalité, ne le laissant manquer de rien de ce qu'on pensait pouvoir lui être utile et agréable. Le lendemain matin, il se leva au point du jour, endossa ses armes après avoir entendu la messe et s'en alla, reprenant sa quête comme le jour d'avant.

Mais le conte cesse ici de parler de lui pour revenir à monseigneur Yvain.

LXVIII

Yvain vient en aide à une jeune fille

1 Comme il l'a déjà relaté, Yvain, lui aussi, s'était séparé de ses compagnons. Après avoir poursuivi sa route quatre jours sans rencontrer d'aventure qui mérite d'être racontée,[p.401] il s'engagea le lendemain matin, dans une forêt ; il enleva son heaume, car la chaleur pesait déjà. Il fit alors la rencontre d'une demoiselle qui chevauchait, toute seule - elle montait un palefroi pommelé. Quand elle fut assez près, ils se saluèrent ; mais, en même temps qu'elle l'avait aperçu, elle s'était mise à sourire et, comme il pensait que ce n'était pas sans raison, il la pria de lui dire pourquoi,"au nom de l'être qui vous est le plus cher et si rien ne vous en empêche. – Oui, à condition que vous m'accordiez un don, qui ne vous coûtera pas grand chose. – Vous pouvez compter sur moi.

2 – En ce cas, je vais vous répondre. Je suis passée tout à l'heure devant une tente, à la lisière de la forêt, plus loin sur le chemin que vous suivez ; il y avait là un chevalier avec son amie ; je me suis arrêtée et j'ai entendu la demoiselle lui demander ce qu'il était prêt à faire pour elle, l'espace d'une journée, et il a proposé de lui offrir le cheval de tous les chevaliers et demoiselles qui passeraient devant leur tente. Et elle a accepté. Alors que je repartais, il s'est précipité pour me prendre mon palefroi et il l'aurait fait, sans la demoiselle qui lui a ordonné de me le rendre. En m'en allant, j'ai dit au chevalier qu'il pourrait bien avoir affaire à quelqu'un qui apporterait un démenti à sa vantardise. Il m'a dit de m'y employer ; j'ai répliqué que je n'y manquerais pas et, sur ce, je suis repartie.

3 Dès que je vous ai vu, je vous ai reconnu et, si j'ai souri, c'est que je savais bien que, si vous le vouliez, vous seriez à même de l'en faire mentir. Voilà ce qui me mettait en joie. Et savez-vous le don que je vais vous demander ?[p.402] – Non, pas tant que vous ne me l'aurez pas dit. – Je veux que vous me fassiez présent de son cheval, en échange de celui qu'il voulait m'enlever."Il répond qu'il fera de son mieux."Je ferai donc demi-tour pour vous accompagner jusque là. – Mais, vous savez vraiment qui je suis, demoiselle ? s'enquiert-il. – Oh oui ! Vous faites partie de la cour du roi Arthur et de sa maison. Vous êtes monseigneur Yvain, le fils du roi Urien."C'est à son tour à lui de rire.

4 Tout en poursuivant leur conversation, ils chevauchent jusqu'à la lisière de la forêt où la demoiselle lui montre la tente :"C'est là", dit-elle. Yvain coiffe aussitôt son heaume, passe le bras dans la courroie de son écu et, lance baissée, fonce dans la direction indiquée. En entendant un bruit de galop, le chevalier sort précipitamment de la tente, enfourche son destrier, prend son écu et sa lance : le voilà armé de pied en cap. D'aussi loin qu'il aperçoit Yvain, il l'interpelle :"Seigneur chevalier, vous devrez continuer à pied ; mon amie veut avoir votre cheval. – Cher seigneur, si vous voulez qu'elle ait le mien, il faut que j'aie le vôtre à la place : pas question que j'aille à pied.

5 – Ce sera de gré ou de force. Si vous n'acceptez pas, je me battrai contre vous et je l'aurai. Procéder ainsi ne nous fera plaisir ni à elle, ni à moi. – Sur ma foi, seigneur chevalier,[p.403] je me dispenserai volontiers de vous faire plaisir plutôt que de me couvrir de honte. On aurait bien raison de me considérer comme un sot si je vous donnais mon cheval pour aller à pied ! Et vous-même n'êtes pas dans votre bon sens, si vous croyez que je vais accepter. – Vous ne le feriez pas pour moi ? – Assurément non. – Nous allons donc nous battre, il n'y a pas d'autre issue."

6 Ils font alors reculer leurs chevaux de façon à ce qu'une distance d'un arpent les sépare, puis ils leur font prendre le galop. Le coup du chevalier fend l'écu d'Yvain et le transperce, mais le haubert est assez résistant pour qu'aucune maille ne cède ; quant à sa lance, elle vole en éclats sous la violence du choc. Celle d'Yvain, pointée un peu plus bas, traverse l'écu et le haubert, et pénètre dans le flanc gauche du chevalier. La poussée était si violente - celui qui l'avait donnée avait de la force et de l'énergie à revendre - que le chevalier est désarçonné.

Yvain récupère sa lance qui était toujours intacte, prend le cheval par la bride et l'amène à la demoiselle :"Suis-je quitte avec vous ? – Certes oui, seigneur. – Alors, je vous recommande à Dieu."Et il s'éloigne sans attendre, laissant celle de la tente désolée parce qu'elle craint que la blessure de son ami ne soit mortelle.

7 Monseigneur Yvain a repris sa chevauchée qu'il poursuit sans s'arrêter jusqu'au soir :[p.404] il lui avait fallu une journée entière pour traverser la forêt. A sa lisière, il rencontre une jeune fille qui donnait tous les signes du plus vif chagrin. Après l'avoir saluée, il lui demande la raison de ses larmes."Par Dieu, seigneur, c'est parce que je suis dans la consternation : mon ami m'avait confié son épervier préféré, une bête qui n'a pas son pareil ; je l'emportais à l'abri, non loin d'ici, et au moment où je passais devant une cabane, un chevalier en est sorti et me l'a pris. Mon ami n'aimait rien tant que cet oiseau. Il me tuera, c'est sûr ; il ne voudra pas croire qu'on me l'a volé et il croira que je l'ai donné à ce chevalier. Voilà pourquoi je m'afflige. – Ne vous lamentez plus, demoiselle. Rebroussez chemin et venez me montrer où est celui qui s'est emparé de votre épervier. Je ferai de mon mieux pour qu'on vous le rende, je vous le promets. – Ah ! que Dieu vous bénisse, seigneur !"

8 Elle fait aussitôt demi-tour et conduit Yvain par le sentier qu'elle avait pris à l'aller, jusqu'à ce qu'ils arrivent dans un vallon. Là, elle lui fait voir, un peu à l'écart du chemin, sur la gauche, la cabane d'où était sorti le chevalier dont elle se plaignait."Allez-y, dit-il, n'ayez pas peur, et si vous voyez votre épervier, surtout, prenez-le. Je vous donne ma parole de tout faire pour vous protéger contre ceux qui voudront vous le disputer : si l'oiseau n'y est pas, désignez-moi le chevalier qui vous l'a pris, et je vous ferai obtenir la réparation que vous déciderez. – Que Dieu vous entende, seigneur ![p.405] Mais j'aimerais mieux que cela se fasse sans violence. – Par Dieu, si la persuasion ne suffit pas, j'userai de la force."

9 Ils s'avancent jusqu'à la cabane où Yvain pénètre le premier, la demoiselle derrière lui. Sans saluer personne, il proclame à la cantonade :"Venez, demoiselle ! Prenez votre épervier, s'il est ici, et emportez-le : vous en avez le droit autant qu'on a eu tort de vous le prendre. – Volontiers, seigneur : je le vois, il est là."Après l'avoir détaché du perchoir, elle s'apprêtait à l'emporter quand un chevalier bondit pour l'en empêcher :"Sortez d'ici, demoiselle ! Ne le touchez pas : sur ma tête, vous ne l'aurez pas. Vous avez perdu votre temps à revenir et vous partirez les mains vides. Si vous voulez un oiseau, cherchez-en un autre : ce n'est pas avec celui-là que vous irez à la chasse. – Laissez-le lui, seigneur chevalier, intervient monseigneur Yvain. Elle va l'emporter et si vous tentez de vous y opposer, il sera trop tard pour vous en repentir. – Comment cela ? Vous êtes venu la soutenir ? – C'est ce que vous verrez si vous essayez de lui prendre cet oiseau."

10 [p.406] Le chevalier tend aussitôt le bras pour s'en emparer, mais Yvain tire son épée et menace de lui couper la main s'il touche davantage à la demoiselle ou à l'épervier."Voilà une parole qui vous coûtera cher, sur ma tête !"Il était déjà en armes, mais sans son heaume qu'il se dépêche de prendre et de coiffer ; il ne lui reste plus qu'à enfourcher son cheval, à empoigner écu et lance, et à dire à Yvain qu'il ait à se garder de lui.

Lance à l'horizontale, ils se chargent. Au premier coup qu'ils se portent, les écus, transpercés, se fendent, le maillage des hauberts cède et se brise, les pointes aiguisées s'enfoncent dans les chairs ; les deux cavaliers se heurtent, écu contre écu, corps contre corps, tête contre tête et se font mordre la poussière, les fers toujours enfoncés dans le corps. Yvain est blessé au côté droit ; quant au chevalier, frappé en plein corps, il reste étendu au sol, incapable de se relever.

11 Yvain se remet debout, le tronçon de lance à moitié planté dans le flanc ; il dégaine son épée et se prépare à attaquer cet adversaire qui lui a porté un coup comme il n'en avait pas reçu depuis longtemps. Mais, alors qu'il croyait le trouver prêt à se défendre, il constate qu'il ne bouge plus. Il se jette sur lui, arrache son heaume et menace de lui couper la tête s'il ne s'avoue pas vaincu. Le chevalier est si grièvement blessé qu'il a du mal à parler."Grâce,[p.407] noble chevalier, ne me tue pas, laisse-moi le temps de recevoir le corps de mon Sauveur : je n'en réchapperai pas, je le sais. Au sommet de cette colline, tout près, vit un saint ermite ; au nom de Dieu qu'on aille le chercher et qu'on lui dise de m'apporter le viatique."

12 Yvain accepte volontiers. Il invite d'abord la demoiselle à s'en aller, ce qu'elle fait, mais encore plus chagrinée qu'avant à la vue de ces deux chevaliers, l'un blessé et l'autre mourant, pour un litige aussi peu important. Puis il va chercher l'ermite, comme son adversaire le lui avait demandé. A son retour, il trouva là un écuyer et une demoiselle qui était l'amie du vaincu et montrait toute la peine du monde. Après que le chevalier se fut confessé et eut communié, on l'aida à s'allonger dans la cabane.

13 Monseigneur Yvain raccompagna l'ermite, à pied, en tenant son cheval par la bride, car il ne voulait pas chevaucher à côté de la custode sacrée qui contenait le corps de Notre Sauveur. Une fois à l'ermitage du Mont - comme on l'appelait - trois des frères l'aidèrent à se désarmer et l'un d'eux, qui s'entendait à soigner les blessures, s'occupa aussitôt de la sienne : il retira le tronçon de lance qu'il avait dans le côté et arrêta l'écoulement du sang.[p.408] Mais Yvain dut rester quinze jours sur place avant de pouvoir recommencer à chevaucher sans avoir mal.

Le conte cesse ici de parler de lui et s'occupe de Mordret, le plus jeune frère de monseigneur Gauvain.

LXIX

Portraits de Gauvain et de ses frères.
Un méfait de Mordret

1 Après s'être séparé de ses compagnons, Mordret, comme eux, poursuivit seul sa chevauchée ; il passa toute la journée sans boire ni manger, durement éprouvé par la chaleur et du fait qu'il n'était pas habitué à vivre à la dure, car il n'avait pas plus de vingt ans. Grand pour son âge, il était mince ; son visage, couronné de cheveux blonds et frisés, aurait été des plus avenants, sans la fourberie et la cruauté du regard - ce en quoi il était très différent de son frère aîné qui avait l'air franc et doux, le regard bienveillant et qui était aussi mieux proportionné que tous ses frères bien qu'ils ne lui cédassent que de peu à cet égard. Et comme je ne vous ai pas encore tracé leur portrait, je vais le faire maintenant, en suivant les données du conte.

2 L'aîné, monseigneur Gauvain donc, était un beau chevalier, bien découplé. Il n'était pas particulièrement grand, mais il avait une noble prestance. Sa vie durant, il s'affirma comme plus valeureux que tous ses frères ; pourtant, l'histoire rapporte que Gaheriet n'était pas loin de l'égaler aux armes, mais, n'y accordant pas la même importance que son aîné, il ne jouit pas de la même réputation que lui. Cependant, ce dont on se souvient surtout à propos de Gauvain,[p.409] c'est de son amour pour les gens humbles, - combien il se montrait doux et compatissant avec eux, et l'attention particulière qu'il portait aux lépreux. Oui, c'est cela qui lui valut une renommée spéciale, et personne ne pouvait rivaliser avec lui sur ce point.

Pour la prouesse, bon nombre de ceux qui appartenaient à la maison du roi Arthur l'emportaient sur lui... tant que le souffle ne leur manquait pas. Il avait en effet un trait qui le distinguait des autres : passé midi, sa force était multipliée par deux, ce qui fait que personne ne pouvait le battre quand l'heure était venue de s'affronter à l'épée ; pour ce qui était de la joute à la lance, beaucoup étaient encore assez dispos pour prétendre l'emporter sur lui.

3 Chaque fois qu'il affrontait un adversaire en champ clos, le froid de la mort lui paraissait préférable à la défaite.

Sa vie durant, il fut loyal envers son seigneur ; il ne se montra jamais envieux, ni médisant ; et c'était le plus courtois chevalier du pays : nombreuses furent les demoiselles qui l'en aimèrent plus que pour sa valeur. Jamais il ne se vanta auprès des siens d'avoir accompli des exploits dont il ne fût pas l'auteur. Il se conduisit toujours en homme sage et modéré, sans être jamais grossier ni insultant dans ses propos.

4 [p.410] Le plus âgé après lui s'appelait Agravain : plus grand que Gauvain, mais moins bien proportionné, c'était un très bon chevalier. Mais c'était aussi un orgueilleux qui avait toujours des paroles méprisantes à la bouche ; de surcroît plus envieux que quiconque, ce qui lui valut de mourir de la main de Lancelot, comme le conte vous le relatera plus loin. Il ignorait l'amour et la pitié. Ses seules qualités étaient la beauté, la prouesse et l'habileté à s'exprimer.

5 Celui qui venait après était Gaheriet. C'était le plus doué de tous les frères : chevalier émérite, vif et hardi, beau et gracieux (mais avec le bras droit plus long que l'autre), il accomplit maints exploits dont il ne parlait jamais, sauf contraint et forcé. D'un tempérament plus mesuré que tous ses frères, il pouvait cependant se montrer plus emporté qu'eux, sous l'empire de la colère. C'était également le moins disert.

6 Le quatrième s'appelait Guerrehet. C'était un preux et hardi chevalier qui ne cessa, sa vie durant, de rechercher les aventures. Des bras vigoureux, un magnifique visage, il se souciait plus que ses frères de l'élégance de sa tenue.[p.411] Il avait assez de souffle pour accomplir des efforts considérables, mais ses exploits ne rivalisèrent jamais avec ceux de Gauvain. Généreux, il fit beaucoup de bien, aussi longtemps qu'il vécut. C'était le préféré de son aîné et il le lui rendait bien.

7 Enfin, le benjamin s'appelait Mordret. C'était le plus grand de tous par la taille, mais aussi le plus indigne du nom de chevalier. Il n'était pas dépourvu de hardiesse, mais elle le portait plus à faire le mal que le bien ; cependant, il accomplit quelques exploits notables.

Envieux et perfide, il ne se lia plus jamais d'amitié avec un vrai et bon chevalier dès qu'il eut acquis quelque expérience aux armes. Il accumula les meurtres et fit plus de mal en sa vie que tout son lignage ne fit de bien car, en un seul jour, un millier d'hommes trouvèrent la mort à cause de lui - il périt lui-même ce jour-là, ainsi que son oncle le roi, ce qui fut une très grande perte, comme le conte n'omettra pas de vous le relater. Vraiment, c'était un démon incarné - sauf pendant les deux premières années de sa chevalerie où il eut de beaux comportements ; mais s'il commença bien, il ne tarda pas à changer en mal, ce qui ne l'empêchait pas d'être beau et d'avoir un corps harmonieux.

Voilà donc les portraits de monseigneur Gauvain et de ses frères que je vous avais annoncés. Comme j'en ai assez dit sur eux, il est temps que je revienne à mon sujet.

8 [p.412] Après avoir quitté ses compagnons, Mordret chevaucha donc toute la journée sans boire ni manger, comme je vous l'ai déjà raconté. Il passa la nuit chez une dame qui habitait à l'orée d'un bois : il trouva là une hospitalité qui lui assura tout ce dont il avait besoin et qui pouvait lui être agréable. Il repartit le lendemain matin, et reprit la route jusqu'à midi. Il se trouvait alors à proximité d'une forêt. Non loin du chemin qu'il suivait, deux tentes luxueuses avaient été dressées ; devant l'entrée de l'une d'elles, un cheval sellé et une lance, pointe en l'air, à laquelle un écu blanc uni était accroché. Mordret se dirigea de ce côté et, quand il fut assez près, vit, posté sous un orme, un nain qui le visait avec son arc déjà tendu et la flèche encochée.

9"Pas de ça, nain ! Si tu tires, tu risquerais de faire un malheur en tuant mon cheval !"Sans répondre, le nain laisse partir sa flèche ; l'animal, atteint en plein corps, s'écroule, touché à mort. Mordret qui se retrouve à pied, court vers le cheval devant la tente, se met en selle et s'écrie à l'adresse de l'avorton qu'il va regretter de lui avoir tué sa monture. Fonçant sur lui, il l'attrape par les cheveux, le traîne à côté du cheval en disant qu'il ne sait pas ce qui le retient de le pendre à un arbre. Se jugeant en fâcheuse posture (ses pieds ne touchaient même plus terre), le nain pousse des cris qui font sortir d'une des tentes un chevalier sans armes.

10 A la vue des mauvais traitements qu'on lui inflige, il interpelle Mordret :"Qu'est-ce qui se passe, seigneur ? Vous n'êtes pas le bienvenu, c'est le moins qu'on puisse dire. Qu'avez-vous à lui reprocher ?[p.413] – Seulement de m'avoir tué mon cheval ! Je pourrais le pendre pour pareil forfait. – Sur ma tête, si vous le maltraitez davantage, c'est vous qui allez le payer. – Si vous continuez sur ce ton, c'est à vous que je m'en prendrai pour la perte et la honte que j'ai subies."L'autre réplique qu'il est d'accord. Mordret lâche aussitôt le nain et se retourne contre le chevalier, s'écriant que, s'il n'était pas sans ses armes, il lui aurait déjà coupé la tête."Eh bien, le temps de les prendre et vous pourrez vous y essayer."

11 Il va les chercher dans sa tente et se dépêche de s'équiper ; après avoir coiffé son heaume, il enfourche le cheval que le nain lui amène, prend son écu et sa lance, et déclare à Mordret :"Allez-y, seigneur chevalier ! Ne m'épargnez pas ! Mais je crois que l'envie de battre un nain vous sera définitivement passée quand j'en aurai fini avec vous."

Sur ce, ils s'élancent l'un contre l'autre et s'assènent un coup si rude que, seul, le bris des deux lances leur évite d'être désarçonnés. Le choc des écus et des corps les laisse étourdis, mais aucun des deux ne tombe de cheval à cette charge.

12 Ils dégainent leurs épées et, la tête abritée sous l'écu, foncent l'un sur l'autre, ne manquant aucune occasion de se porter des coups ; de gros morceaux des écus, arrachés, volent à terre ; le sang coule sous le fil des épées. La bataille se prolonge jusqu'au moment où le chevalier ne peut plus résister :[p.414] il a reçu sept blessures dont la moins grave, d'après ce qu'il en sent, pourrait lui être fatale ; il fait tout ce qu'il peut pour se protéger avec son écu. Mais Mordret brandit son épée et l'abat de toute sa force, avec tant de violence que le heaume ne suffit pas à l'arrêter : elle s'enfonce en plein crâne et le chevalier mort, s'effondre à terre.

13 A cette vue, le nain se précipite au plus épais de la forêt, tant il a peur que Mordret ne le rattrape et ne le tue. Mais, si lui aussi y pénètre, c'est sans penser à rien d'autre qu'à reprendre sa route.

Au soir tombant, il distingue, devant lui, une tente dressée à côté d'une source et il s'y dirige pour demander l'hospitalité, car il était temps de trouver un gîte. Depuis l'entrée, il aperçoit à l'intérieur une très belle demoiselle allongée sur un lit recouvert d'une courtepointe rouge. Il descend aussitôt de son cheval qu'il attache, la salue et elle lui souhaite en retour que Dieu l'accompagne."Pourriez-vous m'héberger pour cette nuit, demoiselle ? – Ce serait avec plaisir, si je ne craignais de me le faire reprocher. – Mais par qui ? – Par mon ami : il est sorti dans la forêt, mais il ne tardera pas à revenir. – Eh bien accordez-moi l'hospitalité pour le moment ; je m'engage à m'en aller, dès son retour, si ma présence lui déplaît."Elle accepte, à cette condition.

14 [p.415] Quand il eut enlevé son heaume et rabattu sa ventaille, elle vit que c'était un jeune et beau chevalier, et ses regards s'attardèrent sur lui avec plaisir. De son côté, admirant sa beauté, le luxe et l'élégance de sa toilette, il la pria d'amour, mais elle l'éconduisit : elle n'était pas assez dévergondée, dit-elle, pour se donner à deux hommes. Cependant, à force de prières, elle céda. Ils étaient seuls ; le désir qu'elle avait de lui était encore plus grand que le sien et aucun obstacle ne s'opposait à leur plaisir ; ils purent donc se parler d'amour en toute liberté, et, s'ils jouirent l'un de l'autre, personne ne le sut.

15 L'ami de la demoiselle finit par revenir. Quand il vit Mordret, il le salua très poliment."J'ai accordé l'hospitalité à ce chevalier, fit-elle, mais seulement à condition qu'il partirait aussitôt, si vous ne voulez pas qu'il reste. – Mais j'en suis ravi, au contraire. Qu'il soit le bienvenu !"Il invite Mordret à s'asseoir à côté de lui puis ils se mettent à parler ensemble et l'hôte demande à son invité d'où il est et comment il s'appelle."Je fais partie de la maison du roi Arthur ; je suis le frère de monseigneur Gauvain, et je m'appelle Mordret, dit-il.

16 [p.416] – Certes, seigneur, répond le chevalier en manifestant une grande joie, vous avez un frère pour l'amitié duquel je serais partout prêt à me mettre à votre service, en reconnaissance de tout ce qu'il a fait pour moi. – Du quel de mes frères voulez-vous parler ? – De Gaheriet. Je n'ai jamais rencontré chevalier plus exemplaire et, en souvenir de lui, vous pouvez disposer de ma personne et de mes biens selon votre bon plaisir."Mordret se confond en remerciements.

17 Sur ces entrefaites, deux écuyers et un valet à pied qui portait un chevreuil sur ses épaules pénètrent dans la tente. Une fois qu'ils ont préparé le dîner et dressé la table, Mordret y prend place avec son hôte, à côté de la demoiselle. Après le repas, ils allèrent faire un tour ensemble, dans la forêt et leur promenade les mena jusqu'à un olivier ; là, le chevalier s'éloigna un peu de son côté, tandis que Mordret et la demoiselle restaient seuls, ce qui les laissa libres de se dire tout ce qu'ils voulaient ; Mordret finit par lui demander de venir partager son lit, plus tard.

18"C'est impossible, seigneur, je dois rester avec mon ami. – Mais si, vous le pouvez ; je vais vous expliquer comment. – Dites donc.– Vous vous coucherez avec lui et, quand vous le jugerez endormi, vous vous lèverez et vous viendrez me rejoindre. De cette façon, il ne saura rien. – Et s'il se réveille, que croyez-vous qu'il ferait de moi ? Il nous tuerait l'un et l'autre, par Dieu. – Je suis sûr qu'il ne se réveillera pas ; mais, s'il le faisait,[p.417] je vous protégerais, même s'il était deux fois plus fort qu'il n'est."A force d'insister, il parvient à la convaincre, ce dont il se réjouit fort.

19 Sur ce, le chevalier revint et raccompagna Mordret à la tente. Arrivés là, ils virent que les écuyers avaient construit une cabane avec des branches d'arbres et des feuilles pour y dormir. On fit les lits, et le chevalier se coucha avec son amie, tandis que Mordret s'étendait seul, à part, et que les écuyers allaient dans la cabane.

Beaucoup plus tard, quand la demoiselle crut son ami endormi - et elle ne se trompait pas - elle se releva et rejoignit Mordret qui, lui, ne dormait pas, tant il l'attendait avec impatience : quel plaisir de la serrer dans ses bras ! Une fois dans le même lit, ils jouirent l'un de l'autre comme le font leurs semblables. On voyait très clair sous la tente, parce que deux cierges y étaient restés allumés : la demoiselle avait oublié de les éteindre et Mordret, tout à la pensée de celle qui faisait ses délices n'y avait pas songé davantage.

20 Après qu'ils eurent passé un long moment ensemble à se donner l'un à l'autre tout le plaisir possible, le chevalier vint à se réveiller ; il tendit les bras à tâtons, pensant trouver son amie à côté de lui mais elle n'y était pas.[p.418] Tremblant de colère, car il comprend qu'elle est allée retrouver Mordret, il se lève sans faire de bruit et court s'armer. Comme il endossait son haubert, Mordret ouvre les yeux. A la vue de son hôte en train de s'équiper, il se glisse jusqu'à l'endroit où il avait laissé ses armes et il a le temps de coiffer son heaume et d'endosser son haubert avant que l'autre ait finit d'ajuster le sien.

21"Ah ! maudit traître, s'exclame le chevalier en découvrant Mordret déjà tout armé, voilà qui ne vous empêchera pas de mourir comme le perfide et le menteur que vous êtes ! Vous, le frère de monseigneur Gauvain ? Allons donc ! Si vous l'étiez, vous n'auriez pas fait preuve de pareille déloyauté à mon égard. Vous n'êtes qu'un vaurien qui bat la campagne, déguisé en chevalier."Et se dépêchant de coiffer son heaume à son tour et de saisir son écu, il déclare :"Je vous ai accueilli chez moi et je vous y ai traité avec les plus grands égards ; et vous, en homme bas que vous êtes, vous n'avez pensé qu'à me déshonorer. Sachez-le : vous n'avez que la mort à attendre de moi. Vous en êtes venu au point où l'un de nous deux doit mourir."

22 S'élançant sur lui, il lui porte un coup d'épée qui fait s'enfoncer la lame de deux doigts dans le heaume. De son côté, Mordret emploie toute la force de ses bras pour le frapper. Du fil de leurs épées, ils se malmènent et se blessent [p.419] jusqu'à l'épuisement. Cependant, l'avantage revient à Mordret qui fait ce qu'il veut de son adversaire et finit par l'immobiliser sous lui ; il lui arrache son heaume et menace de le tuer s'il ne lui promet pas d'en passer par sa volonté. Se voyant réduit à l'impuissance, le vaincu accepte et lui en prête serment à main nue. Mordret déclare alors qu'il exige de lui qu'il ne lui tienne plus rancune de ce qu'il a fait, ce à quoi il acquiesce. Il veut aussi qu'il pardonne sa faute à la demoiselle ; il répond qu'il y est bien obligé, mais, sur ce point, il ne tint pas parole, car rien, désormais, ne put la lui faire aimer plus longtemps.

23 Au matin, Mordret se prépara à partir. Il enfourcha son cheval que les écuyers lui avaient amené, stupéfaits de voir les traces du combat dont ils n'avaient rien entendu, ce qui n'était pas surprenant : leur cabane était trop éloignée. Après s'être mis en selle, Mordret quitta le chevalier et la demoiselle, et reprit son chemin comme la veille.

Le conte cesse ici de parler de lui et rapporte maintenant les aventures de son frère Agravain.

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