ms Rennes Champs Libres 255, f 188v,
                  détail

LANCELOT
Roman en prose du XIIIe siècle
La quête de Lancelot
(suite et fin)
Tome IV
Traduction
par
Micheline de COMBARIEU du GRES
d'après l'édition par Alexandre MICHA
(Librairie Droz, Paris-Genève)
1980

TABLE DES MATIERES

 

 

LXX: Une aventure d'Agravain

LXXI: Aventures de Guerrehet

LXXII: Aventures de Gaheriet : joute avec Guinas ;
il délivre Brandélis, triomphe de Guidan, de Sorneham,
libérant ainsi deux de ses frères (Agravain et Guerrehet).
Les trois frères viennent en aide à Kalès en guerre contre ses fils.

LXXIII: Bohort va au secours de la dame de Galvoie.
Quête de Lancelot

LXXIV: Guenièvre envoie une messagère à la dame du Lac

LXXV: Guenièvre a des nouvelles de Lancelot

LXXVI: Lancelot, la source empoisonnée et la jeune fille guérisseuse.
Lancelot au service des fils de Kalès.
Une aventure de Lionel

LXXVII: Une aventure d'Hector

LXXVIII: Lancelot, enlevé par Morgue, lui échappe.
Lancelot vainqueur au tournoi de la Charrette.
Lancelot à Corbenyc ; engendrement de Galaad

LXXIX:Lancelot arrache une demoiselle à son ravisseur ;
il apprend qu'Hector est son frère ;
il est pris dans une ronde magique

LXXX: Yvain affronte Bohort.
Yvain et le géant Maudit

LXXXI: Bohort à Corbenyc. Autres aventures

LXXXII: Gauvain a des nouvelles de Lancelot

LXXXIII: Lancelot met fin à la ronde magique. Lancelot prisonnier dans un puits infesté de serpents, mais délivré par une demoiselle qu'il sauve, ensuite, du bûcher. Autres aventures

LXXXIV: Lancelot au tournoi de Kamaalot.
Mise par écrit des aventures

LXX
Une aventure d'Agravain

1         [p.1] Quand Agravain se fut séparé de ses compagnons comme vous l'avez entendu rapporter, il fut d'abord deux jours sans trouver d'aventure qui mérite d'être couchée par écrit. Partout où il passait - bourgs, châteaux ou forêt -, il s'enquérait de Lancelot auprès de ceux qu'il rencontrait ; mais nulle part on ne put le renseigner, malchance qui ne laissa pas de l'affliger. Au bout d'une semaine, il en était toujours au même point. Selon l'histoire, le huitième jour, il partit très tôt de chez le forestier qui avait été son hôte pour la nuit et il reprit sa route, plongé dans ses pensées mais n'oubliant pas d'interroger sur l'objet de sa quête, tous ceux, hommes ou femmes, dont il croisait le chemin.

2         Après avoir chevauché une partie de la matinée, il vit se dresser devant lui, à une certaine distance, un haut et vaste promontoire. Comme il souhaitait ne pas perdre de temps, il força l'allure. Au pied de la colline, il déboucha dans une verdoyante saulaie, toute plantée de jeunes arbres. Au milieu de la prairie, on avait monté une tente faite d'un tissu de soie rouge à motifs de fleurs et de lions, et qui était sommée d'un pommeau d'or représentant un dragon en vol ciselé avec grand art. Ce spectacle lui fit penser qu'à coup sûr des gens se trouvaient là et il voulut savoir qui. Il s'approche donc : à l'intérieur de la tente, un brancard soigneusement garni de draps d'or et de soie s'offre à sa vue : il était entouré de huit cierges et de quatre encensoirs d'argent ; il y avait aussi deux croix, mais qui n'affichaient pas le même luxe :[p.2] ni or, ni pierres précieuses. A côté du brancard, était assis un chevalier, le chagrin peint sur son visage - quatre pansements couvraient les blessures qu'il y avait reçues ; près de lui, une demoiselle qui, à force de pleurer, avait perdu la voix.

3         Agravain pénètre sous la tente sans mettre pied à terre et salue le chevalier :"Puissiez-vous retrouver la joie, seigneur, car il me semble, à vous voir, que vous en avez grand besoin. – Ce sont là de vaines paroles ! Il faudrait que Dieu fasse un miracle pour me la rendre, alors qu'hier soir j'ai perdu tout ce qui faisait ma joie, tout ce qui donnait à ma vie douceur et contentement, en voyant tuer le chevalier dont le corps gît ici. – Seigneur, dites-moi, je vous en prie, par qui et où il l'a été, et qui est le coupable. S'il s'agit de quelqu'un que je sois fondé à affronter, je vous donne ma parole de faire tout ce qui sera en mon pouvoir pour vous venger de lui. S'il se trouve que je ne puisse ou ne doive pas le combattre, je vous ferai obtenir la plus haute réparation qui soit de règle quand il y a mort d'homme - personne de raisonnable n'aura rien à me reprocher. – Je vais répondre à vos questions, seigneur chevalier, puisque vous m'avez manifesté votre désir de savoir ce qui s'est passé et après, vous ferez ce que le cœur vous dira. Mais sachez que, si vous agissez comme vous l'envisagez, vous n'obtiendrez rien de plus que ce mort : lui aussi voulait venger quelqu'un.

4         Ce cadavre, hélas, est celui de mon frère [p.3] que l'on considérait comme un des meilleurs chevaliers du pays de Logres. Avant-hier, il s'était mis en route pour se rendre à la cour du roi Arthur avec qui il devait parler d'une affaire personnelle. Son chemin passait par ce promontoire qu'on appelle la Colline aux Malheureux, et non sans raison : ceux qui s'y risquent ont sujet de regretter leur folie, puisque tous y perdent la vie. J'accompagnais mon frère et, quand nous sommes arrivés là, nous y avons rencontré Druas le Féroce qui a tué mon frère sans lui laisser le temps de s'armer et m'a blessé comme vous pouvez le voir. Il m'aurait tué moi aussi, mais j'ai réussi à m'enfuir, ainsi que cette demoiselle. – Mais, dites-moi, cher seigneur, interroge Agravain, qui donc a convoyé le corps ici ? – Un des serviteurs de Druas, parce que cette tente est destinée à ceux qui se font tuer là-haut : on prend soin d'y amener leurs cadavres et de les faire ensevelir. – Assurément, ce chevalier dépasse les limites de la cruauté : tuer les chevaliers de passage au seul motif qu'ils empruntent un chemin qui traverse ses terres ! Que Dieu m'abandonne, si je fais halte avant d'être sur place ! Si je tombe sur lui et s'il se comporte avec moi comme vous venez de me le raconter, l'un de nous deux y laissera la vie.

5         – Le péril est si grand que je ne vous aurais jamais conseillé d'y aller, mais Dieu fasse que vous réussissiez mieux que moi ! Et comme on ne peut pas savoir la manière dont les choses tourneront pour vous, si Dieu veut bien vous donner la victoire, je vous mets en garde : surtout, ne sonnez pas d'un cor d'ivoire qu'un nain vous apportera. – Pourquoi donc ? Quel danger cela présente-t-il ?[p.4] – Sur ma foi, je vais vous l'expliquer. On assure (et je suis persuadé de la véracité du fait) que, de l'autre côté de la colline, il y a un frère de Druas, qui est un chevalier sans égal dans le pays, si valeureux qu'on aurait du mal à trouver deux hommes au monde qu'il ait à craindre d'affronter. Les deux frères ont convenu entre eux que, si celui du promontoire était vaincu, l'autre interviendrait dès qu'il entendrait sonner du cor : ainsi, tous ceux qui viennent peuvent être sûrs de trouver la mort. Vous voilà informé ; prenez donc garde et que Dieu vous donne la victoire !"Agravain répond que, s'il en vient là, il fera ce que le cœur lui dit.

6         Après avoir recommandé à Dieu le chevalier et la demoiselle, il se met en route et gravit la colline par le chemin le plus direct : il y avait là une source à côté de laquelle se tenait un chevalier qui arborait des armes mi-parti noires et blanches ; il était en selle sur un grand destrier, écu au cou, lance en main (un oriflamme rouge y flottait) et il s'avança vers Agravain dès qu'il l'aperçut :"Qui vous a permis, seigneur chevalier, de passer par cette colline qui m'appartient ? – Si cela vous dérange, faites en sorte d'obtenir réparation. – Sur ma tête, c'est bien ce que je pense faire, sans vous laisser le temps de vous repentir. En garde, et n'attendez rien d'autre de moi que la mort. – J'en ai autant à votre service, rétorque Agravain ; jamais un chevalier ne m'a inspiré autant de haine que vous."

7         Sans ajouter un mot, ils s'élancent l'un contre l'autre. Ce fut une charge foudroyante, car les chevaux étaient vifs et vigoureux et leurs cavaliers robustes et solidement armés : lances couchées, écus serrés contre la poitrine, ils échangent un premier coup qui traverse les écus et brise le maillage des hauberts ; mais, si les fers pénètrent jusqu'à la chair,[p.5] aucun des combattants n'est mortellement blessé. Sous la force des deux chevaliers et la puissance de leurs destriers, les lances volent en pièces ; le heurt des écus et des corps suffit à désarçonner Agravain et son adversaire qui se retrouvent au sol, ayant, l'un et l'autre, un fer enfoncé dans le corps. Sans se laisser ébranler pour autant, ils se relèvent d'un bond comme s'ils étaient indemnes et mettent l'épée au clair ; la pointe de la lance restée dans le flanc de Druas n'aurait pas mis sa vie en danger si le combat s'était arrêté là, mais la haine que se vouaient les deux hommes rendait cette issue impossible. Ils se jettent donc l'un sur l'autre, s'assénant sur leurs heaumes des coups qui en font jaillir des étincelles et mettent leurs écus en morceaux. Acharnée, la bataille se prolonge jusqu'au milieu de la matinée ; à ce moment-là, ils avaient perdu beaucoup de sang tous les deux.

8         Mais c'est Agravain qui prend le dessus, car Druas se ressent davantage de ses blessures ; dès lors, il fait ce qu'il veut de son adversaire, le promenant d'un côté à l'autre du champ. Le chevalier de  la Colline est si affaibli par la perte de sang qu'il a du mal à rester debout et qu'en reculant il finit par tomber. Agravain saute sur lui, lui arrache son heaume, lui assène sur le crâne force coups du pommeau de son épée qui font gicler son sang, et lui intime de s'avouer vaincu. Mortellement blessé, Druas relève la tête et voit la lame qui le menace ; mais son acharnement lui fait dire qu'il aime mieux mourir que de crier merci. D'un coup d'épée, Agravain lui coupe la tête qu'il prend [p.6] et attache par les cheveux à l'arçon de sa selle ; puis il enfourche son cheval et retourne à la tente où il avait laissé le brancard ; un groupe de frères, venus d'une abbaye de moines blancs s'apprêtaient à emporter le corps pour l'ensevelir.

9         Agravain pénètre dans la tente et salue ceux qui s'y trouvent. Et tendant son trophée au chevalier :"Voici la tête du meurtrier de votre frère, seigneur. – Ah ! maudite soit l'âme qui s'était incarnée en toi, s'écrie-t-il sur le ton de la plus profonde douleur, car celui qu'elle animait a plongé mon cœur dans un chagrin dont il ne s'affranchira jamais ! Grand merci à vous, chevalier ! A cause de cette satisfaction que vous m'avez procurée, je me considère désormais comme votre homme. Dites-moi votre nom, pour que je puisse faire connaître celui qui s'est montré si généreux envers moi, quand je serai de retour dans mon pays. – Je m'appelle Agravain. – Oui, vraiment, c'est une chance de vous avoir rencontré ; mon amitié pour vous s'augmente de celle que je porte à votre frère, monseigneur Gauvain, pour un service qu'il m'a rendu autrefois et dont je lui serai reconnaissant toute ma vie - et sachez que je vous rendrai la pareille, si je vis assez longtemps pour en avoir l'occasion."

10        Sur ce, Agravain s'en va et gravit à nouveau la colline. Arrivé au sommet, il voit une demoiselle avec, à ses côtés, un nain, qui menaient tout le deuil du monde sur le corps de Druas.[p.7] Il se hâte vers eux pour savoir qui ils sont ; et eux, dès qu'ils le voient s'approcher, n'ont pas de mal à le reconnaître. Le nain, qui tenait un cor d'ivoire vient aussitôt à lui."Vous vous montreriez courageux, seigneur, en sonnant de ce cor. – Ma foi, si tu me le donnes et que je n'en sonne pas, je t'autorise à me considérer comme un lâche. – Prenez-le donc. On va voir ce que vous allez faire."Agravain s'en saisit et le fit retentir si haut qu'on pouvait clairement l'entendre à une demi-lieue de là. Cette sonnerie apprit la mort de Druas aux chevaliers du pays qui ne laissèrent pas de s'en étonner :"Par Dieu, voilà un chevalier valeureux : avoir tué Druas ! – Certes, mais, font remarquer d'autres, il n'est pas quitte pour autant : il va devoir affronter son frère qui en vaut quatre comme lui."

11        Tels étaient les propos que suscitait le son de l'instrument chez ceux qui l'avaient perçu. La plupart se réjouissaient de l'événement car Druas était un homme violent et cruel. Mais, quoi qu'il en fût des autres, il y en avait au moins un qui n'était pas content : c'était le frère de Druas, Sorneham du Château Neuf. La rage le laissa un moment sans voix ; en proie à un chagrin inconsolable, ses premiers mots furent pour dire que, puisque son frère était mort, il ne se souciait pas de vivre davantage, s'il ne le vengeait pas de son meurtrier. Il sauta du lit où il était allongé et réclama ses armes car il voulait, de ce pas, aller se battre contre celui qui l'avait tué."Miséricorde divine, seigneur ! Que voulez-vous faire là ? intervient un de ses fils qui était encore un jeune garçon ;[p.8] vous avez été près de mourir et vous ne vous êtes pas levé depuis deux mois ; aujourd'hui encore, on vous a saigné aux deux bras ; dans l'état où vous êtes, porter les armes, c'est vous tuer. – Tais-toi donc ! Personne ne m'empêchera d'aller au devant de celui qui a plongé mon cœur dans cette peine qui ne le quittera plus. Et tiens-toi pour dit que je t'en veux de ton propos. Car, si j'étais mort et que mon frère n'ait que toi pour parent, c'est à toi qu'il serait revenu de le venger pour l'amour de moi."

12        On lui apporta ses armes au plus vite et il s'équipa de son mieux dans la chambre même où il avait été alité. Quand ce fut fait et que son cheval eut été harnaché, il l'enfourcha, se passa l'écu au cou et réclama une lance - on lui en donna une qui lui ferait bon usage. Après quoi, il partit au triple galop, tout droit dans la direction de la colline.

          Agravain qui était encore en haut et voyait la désolation de la demoiselle se demandait s'il y pouvait quelque chose. Il interroge donc le nain : souhaite-t-il qu'il en fasse plus ?"Certes non, vous m'avez suffisamment rendu service comme cela, et vous êtes libre de vous en aller à votre gré. Mais je vous préviens que la suite de la journée - avant même le milieu de l'après-midi - sera la plus pénible que vous ayez jamais connue."

          Sans faire autrement attention à ces propos, Agravain extrait la pointe de la lance que Druas lui avait enfoncée dans le corps et il bande sa plaie [p.9] le plus serré qu'il peut afin d'éviter de continuer à perdre du sang ; puis il prend une lance qu'il trouve là, appuyée contre un arbre, et part sans plus attendre. La dame, qui le voit s'éloigner, court après lui, poussant des cris de douleur."Où vas-tu ? s'exclame-t-elle, à moitié folle de chagrin. Tu m'as tué mon mari ! Plaise à Dieu qu'avant la fin de la journée tu sois vaincu ou mort !"

13        A ce qu'elle dit non plus, Agravain ne prête pas attention ; il se dépêche de s'éloigner à bonne allure, recru de fatigue, éprouvé par la bataille qu'il avait livrée, car Druas s'était montré un adversaire acharné. Il descend de la colline sans rencontrer d'obstacle mais, arrivé en bas, il voit Sorneham s'avancer vers lui, armé de pied en cap - l'air rien moins que mal portant ; forçant son cheval à coups d'éperons, il arrivait comme la foudre et les sabots de sa monture faisaient jaillir des étincelles aux cailloux du chemin. Aussitôt qu'Agravain l'aperçoit, il comprend qu'il ne peut s'agir que de ce frère de Druas dont le chevalier lui avait parlé. Il se prépare donc à se battre puisque c'est inévitable ; et pourtant, il s'en serait bien passé !

14        Dès qu'il est à portée de voix, l'autre lui crie qu'il est un homme mort et, lance pointée à l'horizontale, écu serré contre la poitrine, il le charge. Sous le choc, la lance d'Agravain se casse et vole en morceaux. Et le coup de Sorneham est si violent qu'il fait tomber à la renverse, pêle-mêle, son adversaire avec sa monture. Mais, alors qu'il croyait dépasser l'homme à terre, son cheval - une bête particulièrement vigoureuse - heurte celui d'Agravain avec tant de brutalité qu'il se brise le cou. Le cavalier, projeté en avant à une longueur de lance, se casse le bras gauche dans sa chute et, de douleur, perd conscience.[p.10] Au bout d'un moment, il se relève, en brave qu'il était, dégaine son épée et se prépare à vendre chèrement sa vie. Or, quand il s'approche d'Agravain, il constate que celui-ci ne peut pas bouger : il était coincé sous son cheval qui avait reçu la lance en plein ventre et lui-même, blessé au côté (ou à la cuisse ?) s'était évanoui de douleur à plusieurs reprises. Sorneham, qui lui voue une haine mortelle délace son heaume et s'apprête à lui couper la tête, afin, comme il se l'était promis, de venger la mort de son frère.

15        Par hasard, juste à ce moment là, une jeune fille débouchait par un étroit sentier. A la vue de ces deux chevaliers dont l'un s'apprêtait à tuer l'autre, elle accourt, alarmée, et descend de son fringant palefroi."Noble chevalier, demande-t-elle à Sorneham, accordez-moi un don ! – Que voulez-vous, demoiselle ? Si c'est en mon pouvoir, je le ferai. – Je vous le dirai quand vous aurez accepté. – C'est entendu, fait-il. – Grand merci, donc. Ce que vous m'avez octroyé, c'est de laisser la vie sauve à ce chevalier et de ne plus porter la main sur lui. Et savez-vous ce que vous avez gagné ? D'échapper à la mort, car, si vous l'aviez tué, seul Dieu aurait pu vous en protéger : il appartient à une plus grande famille que vous ne pensez. – Qui est-il donc, demoiselle ?[p.11] – Le neveu du roi Arthur et le frère de monseigneur Gauvain : c'est Agravain l'Orgueilleux.

16        – Puisque je vous en ai donné ma parole, il ne mourra pas de ma main aujourd'hui ; mais parce qu'il est le frère de ce Gauvain que je hais plus qu'homme au monde, je le garderai en prison ma vie durant. – Quelle raison avez-vous de détester monseigneur Gauvain ? – Il a tué mon père, et son frère vient de tuer le mien pour mon plus grand chagrin. Aussi, étant donné que, pour le moment, je ne peux pas porter la main sur lui, je vais l'enfermer dans une prison d'où il ne sortira jamais. – Agir ainsi vous exposerait à un grand danger : monseigneur Gauvain est dans les parages avec douze autres compagnons de la Table Ronde, en quête de Lancelot. S'ils apprennent que vous détenez Agravain, nul ne pourra vous protéger et vous éviter la mort. – Sur ma tête, quoi qu'il m'en advienne, je ne le relâcherai pas tant que  son frère ne sera pas venu le chercher. – Grand bien vous fasse, dit-elle, mais c'est plutôt du mal qui vous en adviendra."

17        Sur ce, la jeune fille s'en va, laissant Sorneham mécontent de s'être fait blesser et très affligé de la mort de Druas : assurément, sans l'intervention de la demoiselle, il n'aurait pas épargné Agravain. Une fois en selle, il quitte le lieu du combat et monte en haut du promontoire où il découvre le corps de son frère, gisant au sol, couvert de sang. Il gagne le donjon que celui-ci avait fait construire autrefois et s'y débarrasse de ses armes [p.12] avec l'assistance d'une dizaine de sergents qui y logeaient. Ils l'aident ensuite à s'allonger, car les blessures qu'il avait reçues et son bras fracturé lui rendaient la station debout très pénible. Il leur ordonne alors de s'armer, leur indique où il avait laissé Agravain et leur dit d'aller le chercher et de le ramener avec eux dans l'état où ils le trouveraient. Il était toujours par terre, coincé sous le cheval, et fort mal en point. Ils laissèrent sur place l'animal, qui était mort, soulevèrent le blessé et le transportèrent, non sans mal, jusqu'au donjon ; il souffrait tant qu'il pensa mourir entre leurs bras.

18        A peine l'eut-il entrevu que Sorneham donna l'ordre de l'incarcérer, ce qui fut fait ; puis, on ensevelit le cadavre de Druas dans la chapelle du donjon. Après quoi, son frère fit venir des médecins qui le remirent sur pied en un mois. Quand il fut sûr d'être vraiment guéri, il convoqua des maçons et fit construire de hauts murs très solides autour de la colline, ne laissant subsister qu'une entrée et une sortie. Puis, il fit ériger une croix au pied du promontoire, du côté de l'entrée ; un écriteau scellé portait, en lettres suffisamment visibles pour que tous ceux qui savaient lire puissent le déchiffrer, le message suivant :"Que nul ne se risque à monter là-haut, à moins qu'il ne désire se battre contre Sorneham du  Château Neuf."

          [p.13] Le conte cesse maintenant de parler de lui et revient à Guerrehet, le frère d'Agravain.

LXXI
Aventures de Guerrehet
 

1         Quand les compagnons se furent séparés à la Croix-Blanche, comme le conte l'a relaté, Guerrehet, le frère de monseigneur Gauvain chevaucha tout seul de son côté, jusqu'à près de midi ; il pénétra alors dans une forêt qui s'étendait sur quarante lieues de long et dix de large. Il y poursuivit sa chevauchée solitaire par un étroit sentier qui, au milieu de l'après-midi, le fit déboucher sur une large route où il put forcer l'allure, car il souhaitait être sorti de la forêt avant la nuit et où il rencontra un paysan qui conduisait un âne chargé de bois. Le chevalier le salue d'aussi loin qu'il le voit et l'interroge :"Jusqu'où va cette forêt, paysan ?"A la vue de ce chevalier en armes, l'homme prend peur et fuit sans demander son reste, craignant pour sa vie."Pas de chance !"se dit Guerrehet qui continue de crier :"N'aie pas peur et réponds à ma question."Mais l'autre ne pense qu'à s'échapper, tant il redoute que le chevalier ne veuille s'en prendre à lui.

2         Comprenant qu'il n'obtiendra rien de plus, Guerrehet reprend sa route, laissant sur place l'âne du paysan. Des cris lui font tout à coup prêter l'oreille : à une certaine distance devant lui, dans la forêt, quelqu'un appelait au secours. Il mène son cheval de ce côté et, très vite, atteint un vaste pré au milieu duquel [p.14] une dizaine d'hommes maintenaient un vieillard ; ils ne lui avaient laissé sur le corps que sa chemise et ses braies, et s'apprêtaient à le tuer ; il implorait leur pitié à grands cris, mais en vain."Ah ! noble seigneur, s'écrie-t-il, aussitôt qu'il aperçoit le chevalier en armes qui arrivait, ne me laisse pas tuer sous tes yeux ! Sauve-moi : c'est ton devoir, toi qui es chevalier, d'en secourir un autre. Si je perds la vie dans ces conditions, le dommage sera pour moi, mais la honte en retombera sur toi."

3         Entendant ses appels de détresse, Guerrehet ordonne à ceux qui le tenaient de le relâcher immédiatement, mais ils répliquent que ce n'est pas lui qui les fera renoncer à le tuer."Non ? Sur ma tête, je vous en empêcherai bien, si c'est à ma portée."Il éperonne son cheval, lance couchée, et blesse l'un d'eux, tandis que les autres prennent la fuite (la plupart d'entre eux étaient désarmés). Il se jette à leur poursuite et tue les deux qui se trouvent sur son passage ; les derniers se réfugient au plus épais de la forêt. Quand il constate qu'ils lui ont échappé, il retourne auprès du chevalier qu'il avait secouru, désireux de savoir qui il est et pourquoi on voulait attenter à sa vie. Celui-ci se jette aussitôt à ses genoux."Au nom de Dieu, noble seigneur, amenez-moi dans un endroit où je serai en sécurité ; m'abandonner ici serait me condamner à mort, car, dès qu'ils seront de retour et m'auront retrouvé, ces hommes que vous avez mis en fuite me tueront. – Alors, dites-moi ce que vous voulez, parce que je ferai tout pour vous éviter pareil sort. – Ah ! que Dieu vous bénisse ! Accompagnez-moi là où j'habite : ce n'est pas loin et j'y serai à l'abri."

4         Guerrehet le fait monter en croupe derrière lui et le prie de lui dire pourquoi ces gens s'étaient ainsi emparés de lui."Je vais vous l'expliquer, seigneur. Ils sont tous mes neveux, des fils de mon frère.[p.15] Il y a un peu plus d'une semaine, un de mes fils - c'était un si beau jeune garçon ! - chassait dans la forêt ; en passant devant leur château-fort, près d'ici, il a tiré une flèche qui a blessé une de leurs sœurs : elle était sortie de l'enceinte pour aller s'amuser dehors. Elle a été atteinte à la tête et on n'a pas pu la sauver : on l'a enterrée hier. Après son décès, ils m'ont lancé un défi, à mon fils et à moi ; pour faire la paix, je leur ai proposé une réparation, mais ils ont refusé et, hier matin, ils sont entrés chez moi de force et ont tué mon fils sous mes yeux. J'en ai tant de peine que je pourrais mourir de chagrin. Sa mort ne leur suffisait pas : ils se sont saisis de moi, comme vous l'avez vu, et m'ont emmené là-bas pour me tuer sans que personne le sache. Et c'est ce qu'ils auraient fait, si Dieu ne vous y avait pas conduit. Voilà comment tout cela m'est arrivé."

5         Leur chemin les amène au pied d'une haute maison-forte, protégée par de profonds fossés. Le chevalier appelle pour se faire ouvrir la porte qu'il avait trouvée close. Une jeune fille arrive, en larmes ; mais, à la vue de son père, elle court se jeter dans ses bras :"Mon très cher père, quelle joie de vous revoir ! J'avais si peur que mes cousins vous aient tué ! – C'est bien ce qu'ils auraient fait, sur ma foi, si Dieu ne m'avait secouru - et ce généreux chevalier dont la vaillance m'a sauvé. Faites lui bon accueil et mettez-vous en peine de le servir comme celui qui vous a rendu votre père."La demoiselle s'avance vers Guerrehet,[p.16] prend son cheval par la bride et l'invite à mettre pied à terre, mais il s'en défend."Pour Dieu, seigneur, insiste-t-elle, il faut que vous acceptiez notre hospitalité. – Si c'était l'heure, demoiselle, vous n'auriez pas besoin de m'en prier : ce serait très volontiers. Mais la nuit est encore loin et un long chemin m'attend. C'est pour cela que je ne veux pas m'attarder davantage. – Par Dieu, votre excuse ne vaut rien, seigneur : restez donc, il est suffisamment tard."Comprenant qu'il ne peut guère agir autrement (à se faire prier davantage, il craint de passer pour discourtois aux yeux de la jeune fille), il descend de cheval ; quatre serviteurs se dépêchent de venir le désarmer et le conduisent dans la grand-salle où ils lui apportent un manteau, mais d'un tissu léger à cause de la chaleur.

6         Un moment plus tard, le chevalier que Guerrehet avait secouru le rejoignit ; il avait revêtu des vêtements de soie rouge et amenait sa femme avec lui - c'était une dame accomplie en tout. Dès qu'elle vit Guerrehet, elle tomba à ses pieds :"Que Dieu vous bénisse, noble chevalier, pour m'avoir rendu mon époux ! Tout ce qui est dans cette maison est à vous et moi-même je suis toute à votre disposition, pour vous servir."La jeune- fille qui avait ouvert la porte arrive à son tour, parée mieux que personne : grande, mince, bien faite, assez belle pour inspirer de l'amour à tous les hommes qui la voyaient."Seigneur, déclare-t-elle à Guerrehet, j'ai bien sujet d'avoir de l'amitié pour vous et de me mettre à votre service, puisque vous m'avez évité, en le sauvant, la désolation [p.17] où m'aurait plongée la mort de mon père. Demandez-moi tout ce que vous voudrez, il n'est rien que je vous refuse, si cela ne dépend que de moi."Guerrehet la remercie avec effusion.

7         Tous trois sont aux petits soins pour lui et lui font fête. Encore leur joie eut-elle été plus grande sans la mort de leur fils et frère, le matin même, et le chagrin qu'elle leur causait. Le châtelain ordonne de préparer le repas et qu'en l'honneur de son invité, ce soit un vrai festin ; ses ordres sont obéis. A l'heure du dîner, il fait dresser les tables et apporter de l'eau pour se laver les mains avant de s'asseoir ; le seigneur partage son écuelle avec son épouse et Guerrehet avec la demoiselle.

          Après avoir mangé, ils allèrent faire un tour au jardin, le maître des lieux d'un côté avec la dame, Guerrehet du sien avec leur fille. Après bien d'autres propos, il finit par la prier d'amour. Avant de lui répondre, elle lui demanda qui il était."Je fais partie de la maison du roi Arthur et monseigneur Gauvain est mon frère. – En ce cas, il faudrait que je sois folle pour vous aimer car je ne serais guère payée de retour ; vous êtes un trop grand seigneur pour vous éprendre d'une modeste fille comme moi. Répondez plutôt à la question que je vais vous poser. – Laquelle ? – Qui est le beau chevalier à la peau un peu brune qui porte cet écu ? (Et elle le lui décrit). – Comment s'appelle-t -il ? – Lancelot du lac, je crois.

8         – Eh bien, demoiselle, si je le savais encore en vie, je dirais que c'est un des meilleurs chevaliers de notre temps avec mon frère Gauvain.[p.18] Mais nous craignons qu'il ne soit mort : aussi, je ne sais trop que vous répondre. – Que Dieu le garde plus et mieux encore qu'Il ne fait pour tous les autres ! Ce serait un tel malheur s'il venait à mourir. – L'avez-vous rencontré ? – Oh oui ! s'exclama-t-elle. – Et l'avez-vous vraiment trouvé aussi beau que vous le dites ? – Comment pourrait-il en être autrement ? Je suis sûre de n'avoir jamais vu un plus bel homme et je ne pense pas qu'il y en ait un au monde pour l'être plus que lui. Plût à Dieu qu'il fût ici en aussi bonne santé que vous et qu'il m'aimât d'un cœur aussi sincère que le mien. Que Dieu m'aide, je ne vois personne contre qui j'accepterais de l'échanger, même pour régner sur le monde entier."

9         Au milieu de cette conversation, venant de l'autre côté du mur, leur parviennent les plaintes d'un homme qui gémissait :"Hélas ! Que vais-je faire, maintenant que je l'ai perdu ? – Vous avez entendu, seigneur ? demande Guerrehet à son hôte. Allons voir qui est là, par Dieu !"Ils ouvrent aussitôt la porte et sortent. Guerrehet hèle celui qui se lamentait et lui demande ce qu'il a."Ce que j'ai, seigneur ? Tout à l'heure, je rentrais de faire du bois dans la forêt avec mon âne, quand je suis tombé sur un chevalier : comme je ne savais pas s'il me voulait du bien ou du mal, j'ai couru me cacher en attendant qu'il soit parti ; et quand je suis revenu là où j'avais laissé mon âne, ç'a été pour le retrouver égorgé par une demi-douzaine de loups qui s'apprêtaient à le dévorer. Ne sachant que devenir, j'ai repris le chemin de ma maison. Vous me voyez dans la désolation, et j'ai bien raison de pleurer : cette bête était mon gagne-pain. Maintenant, je vais être réduit [p.19] à demander l'aumône car je n'ai pas un sou vaillant pour en racheter un autre. – Dis-moi, interroge Guerrehet, si tu avais un cheval de bât, est-ce-que cela reviendrait au même pour toi ? – Ce serait beaucoup mieux, seigneur."

10        Le chevalier demande aussitôt au maître de céans de lui en donner un, parce que, dit-il,"c'est moi qui ai causé à cet homme la peur qui l'a fait s'enfuir et perdre cet animal qu'il regrette tant. Réparez le dommage qu'il a subi, je vous en prie. – Volontiers"répond le châtelain qui lui fait aussitôt amener un vif et robuste cheval de bât. Le paysan part sans attendre avec la bête, après avoir remercié le seigneur du lieu pour son présent et Guerrehet de la belle compensation qu'il lui a fournie.

          Quand les deux chevaliers furent rentrés dans le château, l'hôte ordonna que l'on fît un lit pour Guerrehet, que les serviteurs dressèrent dans une très belle chambre, au rez-de-chaussée. Il s'appliquait encore plus qu'au début à le traiter avec les plus grands égards, parce que sa fille lui avait répété ce que Guerrehet lui avait dit de lui-même et de sa famille : il savait donc à qui il avait affaire.

11        La nuit venue, il conduisit Guerrehet dans sa chambre à la lumière de lourds flambeaux de cire et il y resta jusqu'à ce qu'il fût couché ; alors seulement, il se retira, le laissant endormi. Et tous les gens du château qui avaient vécu une journée pénible se mirent, eux aussi, au lit.

          Vers minuit, un des serviteurs qui s'était levé pour aller faire ses besoins, s'aperçut, en passant devant la porte de l'enceinte, qu'une vingtaine d'hommes en armes [p.20] l'avaient enfoncée. Ce que voyant, il se dépêcha de faire demi-tour en fermant les issues derrière lui afin d'éviter une surprise ; puis il alla éveiller son maître dans la chambre où il dormait :"Levez-vous vite, seigneur et réveillez vos gens : je crois que nous sommes trahis ! – Que se passe-t-il ? As-tu vu quelque chose d'inquiétant ? – Sur ma foi, votre porte est déjà mise à mal et une vingtaine d'hommes ont pénétré dans l'enceinte ; ils vont vous tuer, si on les laisse faire. Et ils n'auront pas de mal à y parvenir, parce qu'ils sont plus nombreux que nous et que nous ne serons pas de taille à leur résister."

12        Le châtelain saute à bas de son lit, endosse son haubert et lace son heaume tout en ordonnant d'allumer des chandelles. Puis, il va réveiller Guerrehet :"Il faut vous lever, seigneur ; armez-vous au plus vite : vos ennemis sont dans la place. – Vous en êtes sûr ? – Ma foi, ils ont déjà enfoncé la grand-porte et je m'attends à tout moment à les voir arriver ici. Si je suis venu vous prévenir, c'est pour qu'ils ne vous surprennent pas dans votre sommeil."A ces mots, Guerrehet, lui aussi, saute de son lit et réclame ses armes, qu'on lui apporte. Après avoir ceint son épée et pris son écu, il rejoint, dans la salle, le seigneur qui avait fait s'armer la demi-douzaine d'hommes dont il disposait. Guerrehet veut qu'on ouvre la porte de la pièce [p21] "pour éviter qu'on en brise les vantaux sur nous."Puisque c'est ce qu'il souhaite, le maître des lieux accepte. Tous ensemble, ils tentent une sortie et se heurtent, dans la cour, aux intrus qui essayaient de mettre le feu à une galerie extérieure. Surgissant de la salle, épée au clair, les gens du château se précipitent en poussant des cris sur leurs ennemis qui, grâce à leur supériorité en nombre, se défendent fort bien.

          D'un coup d'épée, Guerrehet tranche le bras d'un des assaillants entre l'épaule et le coude ; l'homme mutilé prend la fuite en hurlant. Puis il se jette sur les autres, criant qu'ils sont tous des hommes morts : pas un d'eux n'en réchappera. De son côté, le seigneur s'escrime tant qu'il peut et tous ses gens font de même.

13        L'affrontement fut long, et il était difficile de savoir quel camp l'emporterait, mais il faut reconnaître que, sans les prouesses de Guerrehet, ceux du château auraient été vaincus : en plus du premier, à qui il avait coupé le bras, il blessa six adversaires et en tua quatre à lui seul. Il y eut huit prisonniers qu'on ligota et enferma ; les autres prirent la fuite en se lamentant sur ceux de leurs amis qui étaient morts ou avaient été pris. Guerrehet leur donna la chasse pendant un long moment, mais quand il eut constaté que les poursuivre davantage ne le mènerait à rien, il revint sur ses pas, tout à la joie que les choses aient si bien tourné pour son camp. Quand tous furent rentrés,[p.22] les manifestations de contentement redoublèrent et ce n'est que bien plus tard qu'ils retournèrent se coucher. Le seigneur fit monter la garde à la grande porte pour éviter que les intrus, s'ils revenaient, ne puissent pénétrer dans l'enceinte sans rencontrer de résistance ; mais ils étaient loin d'y penser car ils avaient reçu une dure leçon.

14        Tôt le lendemain, avant que les gens du château soient debout, les prisonniers firent savoir qu'ils aimeraient faire la paix. Quand le seigneur en fut informé, il répondit qu'il allait en délibérer et que, si c'était l'avis qu'on lui donnait, il le suivrait. Il alla donc trouver Guerrehet qui était en train de se lever."Que Dieu vous donne une heureuse journée !"fit-il à son invité qui lui retourna son salut."En mettant fin au conflit qui m'opposait à ma famille, vous m'avez rendu un signalé service ! Je vous en resterai toujours redevable ; pour en terminer, il faut que vous me donniez votre avis. – Dites donc ! – Mon frère et mes neveux viennent de me faire savoir qu'ils feraient volontiers la paix avec moi, si j'en étais d'accord. Dans la situation où je me trouve maintenant, grâce à Dieu et à vous, je peux les déshériter entièrement, si je le veux, et comme je n'aurais jamais eu le dessus si Dieu ne vous avait pas envoyé ici à propos, je ne déciderai rien sans vous avoir consulté.

15        – Sur ma foi, ce sont de si proches parents à vous que je ne vous conseillerai certainement pas de poursuivre les hostilités contre eux. Au contraire, même s'ils se trouvaient en butte à l'hostilité générale, il est de votre devoir d'être à leurs côtés. Je serais donc d'avis qu'avant mon départ une paix solide et sincère soit conclue entre vous. [p.23] – Par Dieu, seigneur, je vous sais bon gré de tout ce que vous m'avez dit : vous avez parlé en homme loyal."Il fait donc savoir à son frère et aux amis de celui-ci de venir discuter avec lui, ce qu'ils firent dès qu'un messager les eut prévenus. Tous se réunirent en présence de Guerrehet, et la discussion aboutit à un accord entre les deux parties qui, chacune de son côté, oublia ses griefs contre l'autre. On fit sortir de leur prison ceux qui avaient été incarcérés et ils jurèrent tous au maître des lieux de ne jamais plus s'opposer à lui et de lui prêter assistance, sauf contre leur seigneur-lige, chaque fois qu'il en aurait besoin. De son côté, il s'engagea à les traiter en amis, et ils lui firent la même promesse.

16        Voilà donc la paix rétablie entre ceux qui, un temps, avaient été des ennemis mortels : des gages solides furent échangés pour garantir l'accord.

          Cela fait, Guerrehet demande ses armes, car, dit-il, il ne peut s'attarder plus longtemps. Tous le prient de rester, ce à quoi il se refuse. On lui apporte donc ses armes et on l'aide à s'équiper ; mais, avant de coiffer son heaume, il jette un regard à la demoiselle :"Vous rappelez-vous la dernière parole que vous m'avez dite ? – Oui, seigneur.  Pourquoi cette question ? – Parce que, si Dieu me donnait de retrouver celui à propos de qui elle a été prononcée, je ne laisserais pas de vous en avertir, même en échange du plus fort château de mon oncle le roi."Elle rougit, s'en voulant de lui avoir tenu ces propos.

17        [p.24] Puis, il lace son heaume et s'éloigne, après avoir pris congé de tous. Vers midi, son chemin l'amena dans un pré de peu d'étendue, mais tout à fait plaisant, au milieu duquel, sous un sycomore, jaillissait la plus belle source qui soit. Il s'y dirigea afin de se rafraîchir, car la chaleur du soleil l'avait épuisé. Trois dames s'y trouvaient déjà, toutes d'âges différents : l'une avait la quarantaine, la seconde atteignait soixante ans, mais la troisième n'en avait pas plus de vingt ; elles avaient étendu une nappe blanche sur l'herbe et dégustaient un pâté de chevreuil. Le seul homme présent était un nain qui leur servait à boire dans une coupe d'argent. A la vue de Guerrehet, elles se lèvent et lui souhaitent la bienvenue :"Aussi bien, nous regrettions l'absence, à nos côtés, d'un chevalier."

18        Le nain apporte de l'eau à l'arrivant pour qu'il se lave les mains ; après quoi, celui-ci s'assied avec les dames et, tout en mangeant, entame avec elles une joyeuse conversation ; ses regards sont attirés par la beauté de la plus jeune (il n'avait pas tort : elle était vraiment ravissante), mais il constate qu'elle a l'air mal à l'aise et que, comparée aux deux autres, elle montrait moins d'entrain."Vous êtes bien pensive, dame, fait-il. Je n'ai jamais vu aussi belle personne qui soit aussi triste. Voulez-vous que je vous dise la vérité ?[p.25] Je crois que vous êtes fâchée de me voir partager votre repas. – Vous vous trompez, seigneur : que vous soyez là à manger avec nous me fait au contraire très plaisir ; mais je pense à une peine de cœur dont je ne parviens pas à guérir comme je le voudrais. – Est-ce qu'un homme, un étranger pourrait vous y aider ? – Oui, s'il voulait s'en donner le mal. – Que Dieu m'abandonne si, connaissant la raison de votre malheur, je ne m'appliquais pas à y trouver remède. Je vous en prie, confiez-moi tout ce dont il s'agit. – Volontiers, seigneur, si vous voulez bien m'écouter.

19        Il y a deux ans de cela, mon père est mort ; il était seigneur de la Bretèche, un château par ici, au sommet d'une montagne. Après son décès, ma mère estima qu'une orpheline belle comme je l'étais risquait, si elle ne se hâtait pas de se marier, de se faire enlever et violenter. Elle prit conseil de notre sénéchal : mon père l'avait fait chevalier parce que c'était un homme riche, mais il était issu d'une famille de paysans. Quand il sut que ma mère voulait me trouver un époux, il se proposa : 'Ce sera volontiers, dame, et si vous y consentez, vous pouvez être sûre que je traiterai votre fille avec tous les égards dus à son rang, et que je ne lui refuserai rien.' A force de prières, il obtint que ma mère lui accorde ma main, bien malgré moi. Les premiers temps après notre mariage, il me montra beaucoup de respect et d'affection ; mais, très vite, il se mit à me tenir des propos désobligeants et humiliants. Si, quand un chevalier venait chez nous, mes regards se posaient sur lui, il m'accusait aussitôt d'être amoureuse de lui ; bref, sa jalousie devint telle qu'il me soupçonnait à propos de n'importe qui. Jusqu'au jour où, il y a moins d'un an, monseigneur Lancelot [p.26] est venu nous demander l'hospitalité ; quand mon mari a su qui il était, il s'est montré tout sourire à cause de ce qu'on racontait sur ses prouesses.

20        Pendant le dîner, je me pris à le regarder parce qu'il était beau et que j'avais tellement entendu parler de lui en bien ! Mon mari, comme un fou qu'il était, m'en fit la remarque : 'Vous n'avez d'yeux que pour monseigneur Lancelot, dame. Que pensez-vous donc de lui ? – Je ne vous le dirai pas, car cela ne vous ferait pas plaisir. – Mais non, je vous assure.' Il me pressa tant que je me mis en colère et, poussée à bout, lui déclarai que, puisqu'il le voulait tellement, j'allais lui répondre, à condition qu'il me promette de ne pas me tenir rigueur de ce que je lui dirais. Il me le jura et, comme son insistance m'insupportait au plus haut, point : 'Vous voulez vraiment savoir ce que je pense de ce seigneur ? – Oui, me dit-il. – Eh bien, je considère qu'il possède autant de qualités que vous de défauts et que vous devriez être l'objet d'encore plus de honte que lui d'honneur. Et pourtant, c'est l'homme au monde qui mérite le plus d'obtenir avantages et considération !' Ce propos ne laissa pas d'étonner tous les convives, et quand mon mari retrouva la parole, ce fut pour me demander de lui expliquer ce que j'avais voulu dire.

21        'Volontiers. Certes, ainsi que je l'ai affirmé, il a plus de qualités que vous n'avez de défauts. Si vous considérez les qualités dont un chevalier peut être doué,[p.27] prouesse et courage, beauté et noblesse, bonté, courtoisie, largesse, enfin cette force que vous donne la présence d'amis, aucune ne lui manque, sauf à penser qu'un seul homme ne peut les rassembler toutes. Je sais sans risque d'erreur qu'il fait plus de prouesses que tous ceux de ce temps et qu'il est le plus courageux d'entre eux ; pour la beauté, il n'a pas son pareil et, quant à la noblesse, descendant de la grande famille du roi David et de chevaliers comme Joseph d'Arimathie, il pourrait légitimement prétendre à régner sur le monde entier. J'aurais tant à dire aussi sur sa bonté que personne ne pourrait me reprocher de lui reconnaître cette vertu. Lui est-il arrivé de manquer de courtoisie ? Je n'en vois pas d'exemple. Quant à la largesse, il est vrai, je ne peux rien affirmer : un chevalier sans terre et qu'on a dépouillé de ce qui devait lui revenir ne peut donner une idée de la générosité dont la fortune lui permettrait de faire preuve. Enfin, pour ce qui est des amis, je n'en soufflerai mot car, personne au monde n'en est mieux entouré que lui. Cet homme exemplaire n'est donc dépourvu d'aucune des qualités que je vous ai énumérées.

          En revanche, vous abritez les défauts qui en sont l'opposé, car vous n'avez ni prouesse, ni courage, ni noblesse, ni courtoisie, ni bonté, ni largesse. S'il est pauvre, vous êtes riche, mais vous n'avez pas d'amis et lui en a tant et plus. Si je vous ai dit qu'il y a en vous plus de mal qu'il n'y a de bien en lui, c'est précisément parce qu'il a toutes les qualités et que vous, vous avez tous les vices. Vous pouvez donc en conclure que, si on reconnaissait vos mérites à l'un et à l'autre, vous en retireriez plus de honte encore que lui d'honneur. Voilà pourquoi je l'ai regardé comme je l'ai fait !'

22        [p.28] Mes propos le rendirent quasiment fou de rage, mais sur le moment, il ne fit mine de rien. En revanche, quand Lancelot fut parti, il y revint à la première occasion ; il me déclara que, malgré ce que j'avais dit, il ne me tuerait pas puisqu'il avait juré de ne pas le faire, et qu'il se vengerait autrement : désormais, il ne me considérerait plus comme son épouse, mais comme une servante : il m'a pris tous mes beaux vêtements, a fait en sorte que je n'aie plus un sou vaillant à ma disposition (c'est toujours le cas actuellement) et m'a forcée à manger avec ses valets. C'est une grande humiliation, mais je ne peux rien y faire. Si je me suis mise à pleurer tout à l'heure, quand je vous ai vu manger avec nous, c'est parce qu'il y a bien longtemps que je n'avais partagé mon assiette avec un chevalier. – Que Dieu m'aide, dame, votre époux vous a manqué de parole puisque, d'après ce que vous m'avez dit, il s'était engagé à ne pas vous tenir rigueur de vos propos et à ne pas vous maltraiter. Avec ce que vous m'avez appris, si j'en avais l'occasion, je pourrais le convaincre de déloyauté et de parjure, et j'accepterais de ne plus être considéré comme un chevalier digne de ce nom, si je ne faisais en sorte que la honte soit pour lui et l'honneur pour vous et pour moi."

23        Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, un enfant d'une dizaine d'années était accouru prévenir la plus âgée des trois dames :"Il faut que vous rentriez à la maison : un chevalier qui veut vous parler vient d'arriver. – Un chevalier, mon cher fils ?[p.29] Comment sont ses armes ? – Vertes avec un lion rouge sur son écu. – Hélas ! s'exclame-t-elle en donnant tous les signes de la plus vive douleur, quel crèvecœur ! J'aimerais mieux être morte ! Au nom de Dieu, seigneur, demande-t-elle à Guerrehet, dites-moi ce que je peux faire. – Expliquez-moi ce dont il s'agit, dame, et je m'appliquerai à vous répondre au mieux. – Grand merci à vous ! Voici ce qui fait mon chagrin.

24        Cette année, un jour où je chevauchais dans les parages en compagnie de mon écuyer, un chevalier du pays m'a enlevée de vive force et m'a menacée de me garder prisonnière jusqu'à la fin de mes jours, si je ne m'engageais pas à lui donner ce qu'il me réclamerait. Comme je craignais pour ma vie (je voyais à l'évidence sa brutalité et sa cruauté, et la force était de son côté), je promis de faire tout ce qu'il me demanderait, à condition que cela dépende de moi. Il répondit que cela ne suffirait pas pour qu'il me fasse confiance ; il fit donc apporter un reliquaire et me demanda de jurer qu'à sa première requête je lui remettrais ma fille - la plus belle enfant que l'on sache en cette contrée - pour qu'il dispose d'elle à son gré. Par peur d'être retenue prisonnière, je prêtai le serment qu'il exigeait ; puis, je suis partie : jusqu'à présent, il ne s'était pas manifesté ; mais maintenant, il est là et je ne sais que faire : plutôt que de lui donner ma fille, j'aimerais presque autant la voir traîner à la queue d'un cheval. Jamais vous ne pourriez entendre parler d'un homme plus perfide que lui et, avec cela, issu d'une famille des plus méchants rustres de la région ; mais le comte Valdon l'a fait chevalier et l'a investi d'un fief parce qu'il savait se battre.[p.30] Sa prouesse avait convaincu un seigneur du pays de lui donner sa fille en mariage, et il l'a remercié en l'assassinant pour s'approprier ses terres.

25        Quand il en fut maître et que ceux qui en relevaient lui eurent prêté hommage, il se déchaîna contre sa femme : il ne lui adressait quasiment plus la parole avant de finir par la pendre à un arbre à cause d'une peccadille. Etant donné la façon dont il s'est conduit avec elle, je suis persuadée qu'il ferait pire à ma fille. Que dire, sinon que je préférerais qu'elle fût morte, car je serais plutôt consolée de ce chagrin que de celui qui m'attend, elle vivante. Voilà pourquoi je vous demande conseil, au nom de Dieu, très cher seigneur, si vous avez une idée. – Je vais vous dire ce que je ferai par amitié pour vous, pour les dames qui sont ici et pour cette si jolie demoiselle - quel malheur si elle venait à tomber en pareilles mains ! Je vous accompagnerai et j'écouterai comment le chevalier formulera sa demande ; en fonction de quoi, je vous aiderai de mes conseils en sorte que, s'il plaît à Dieu, tout se passera bien pour vous. – Mille mercis, au nom de Dieu, seigneur. Mais venez vite : j'ai peur qu'il n'enlève ma fille avant notre retour."

26        Guerrehet se lève aussitôt, lace son heaume et, une fois en selle, s'adresse à la plus jeune des trois dames :"Dites-moi où vous habitez, je vous en prie : soyez sûre que [p.31] je ne quitterai pas la région sans y passer, sauf si j'en était absolument empêché."Elle lui indique donc le plus court chemin pour qu'il se rende chez elle quand il le voudra, sans risque de s'égarer.

          Après qu'ils se sont recommandés à Dieu, la dame âgée monte sur le cheval qu'on lui avait amené et s'en va, suivie de Guerrehet. Ils chevauchèrent jusqu'à une modeste maison-forte, construite au milieu d'un marais. La dame héla à la porte où un groupe de huit serviteurs se hâtèrent de l'aider, ainsi que celui qui l'accompagnait, à mettre pied à terre. Au milieu de la cour, elle vit aussitôt la monture de l'homme dont elle avait parlé à Guerrehet :"Ah ! seigneur, c'est bien le cheval de ce perfide ! Que vais-je faire ? – Rassurez-vous, dame : acquittez-vous tranquillement de la promesse que vous lui avez faite, et remettez-lui votre fille sans délai. Je vous donne ma parole d'honneur qu'il me trouvera sur son passage avant qu'il soit à une demi-lieue. S'il ne veut pas me la rendre de bon gré, je l'affronterai en combat à outrance. –  Que Dieu vous donne de réussir comme je le souhaite ! – S'Il le veut, il en sera ainsi."

27        Ils trouvèrent le chevalier à l'intérieur, armé de pied en cap."Dame, lui dit-il aussitôt qu'il la vit, je suis venu pour la promesse qui nous lie, vous et moi. – De quelle promesse s'agit-il, cher seigneur ? intervint Guerrehet. J'aimerais, s'il vous plaît, vous entendre la rappeler."L'autre réplique avec morgue qu'il s'y refuse."Seigneur, fait la dame, je me suis engagée sur les reliques, il y a moins d'un an, à vous remettre ma fille quand vous viendriez la chercher, et je vais vous la confier sans délai, conformément à ce que j'ai juré. Mais, avant que vous ne repartiez, je vous déclare,[p.32] en présence de ce chevalier, que pour être quitte de mon engagement, je suis prête à vous mettre en possession de cette demeure et de tout ce qui en dépend, à condition que vous me laissiez marier ma fille à mon gré et comme je le pourrai. – Qu'est-ce que cela veut dire, dame ? rétorque-t-il en se tournant vers elle. Me donner votre fille comme épouse fait-il quelque difficulté à vos yeux ? Je suis plus riche que vous et plus puissant que tous vos parents réunis. Que cela vous plaise ou non, c'est tout un : elle sera à moi. Et sachez que votre réflexion lui vaudra plus de mal que de bien. – Ne vous fâchez pas, noble seigneur ! Ce que j'en ai dit n'avait rien à voir avec vous, mais j'ai tant d'affection pour elle que je voudrais ne jamais la voir me quitter."

28        Elle se rend aussitôt dans sa chambre où elle trouve sa fille qui laissait libre cours à sa peine."Qu'avez-vous, ma chère enfant ? Pourquoi ce chagrin ? – Pourquoi ? Hélas ! N'est-ce-pas sans raison puisqu'après m'avoir élevée jusqu'à ce que je sois en âge d'être mariée, vous me vouez à une mort que je n'ai rien fait pour mériter - ni d'autres à ma place. – Vous n'avez rien à craindre, ma chère fille : nous avons ici un chevalier (un vrai preux, selon moi !) qui se battra contre cet homme s'il persiste à vouloir vous emmener de force et qui vous arrachera à lui par les armes. Voilà qui doit vous rassurer. – Cela ne m'empêche pas d'avoir très peur, car c'est un risque à courir. – Malgré tout, je veux que vous vous fassiez belle, car plus votre prétendant [p.33] vous verra séduisante, plus il sera furieux de vous perdre. Ah ! je voudrais que vous lui eussiez déjà été ravie et qu'il en fût mort de douleur !"

29        Pour obéir à sa mère, la jeune fille revêt ses plus riches atours. Dans tout l'éclat de sa parure - impossible de trouver plus ravissante ! -, elle sort de la chambre, ainsi que la dame ; à la voir si jolie, le chevalier qui était venu la chercher n'a plus qu'une hâte : l'emmener et l'avoir à lui."Soyez la bienvenue, demoiselle ! Assurément, ceux qui m'ont parlé de vous n'ont pas menti ; vous me semblez même plus belle qu'ils ne disaient : je n'ai vraiment pas perdu mon temps avec vous. Dépêchez-vous de recommander votre mère à Dieu. Maintenant que vous êtes à moi, je n'ai plus rien à faire ici. – Que Dieu m'aide, seigneur chevalier, intervient Guerrehet, vous croyiez pouvoir l'emmener ainsi ? – Qui donc m'y ferait renoncer ? – Moi, parce que je l'aime assez pour vous la disputer par les armes. – Vous pensez m'impressionner avec votre provocation ? Par tous les saints, si vous étiez trois comme vous, je l'emmènerais quand même. – C'est trop parler, vassal, et votre propos me fait vous assurer que vous ne l'accompagnerez pas chez vous aujourd'hui, si fort que vous soyez. Je ne vous interdis pas de la faire sortir d'ici, pour que la maîtresse des lieux ne soit pas parjure, mais sitôt que vous serez dehors, la seule garantie que je vous accorde, c'est celle de votre mort."L'autre rétorque qu'il fait peu de cas de ses menaces...

30        ... et réclame à la dame l'accomplissement de sa promesse."Volontiers, dit-elle, en lui remettant sa fille ;[p.34] elle est ce que j'ai de plus cher au monde ; prenez-la et que Dieu vous en donne la joie que j'espère."Il reçoit la demoiselle en couvrant sa mère de remerciements, la soulève dans ses bras pour la mettre en selle sur le palefroi qu'on avait harnaché exprès et il s'en va avec elle.

          La séparation d'avec sa mère qui l'avait élevée avec tellement de tendresse, le départ en compagnie de cet homme qui, elle en est persuadée, la tuera un jour ou l'autre plongent la jeune fille dans une désolation qu'elle manifeste sans retenue ; encore n'est-ce rien au regard de sa mère que son amour pour son enfant et la pitié qu'elle lui inspire jettent aux pieds de Guerrehet :"Suivez-la, noble chevalier et ramenez-la moi : si vous pouvez la reprendre à ce perfide, je vous la donne, toute à votre gré. – Cessez de vous affliger, dame : avant ce soir, vous serez dans la joie et l'allégresse."

31        Il part aussitôt sur les traces du chevalier qui emmenait la demoiselle, chevauchant jusqu'à ce qu'il le rattrape alors qu'il descendait la pente d'une colline."Seigneur chevalier, lui crie-t-il d'aussi loin qu'il l'aperçoit, en garde : je vous défie !"L'autre répond qu'il s'en moque et, faisant faire demi-tour à son cheval, se prépare au combat.

          Lâchant la bride à leurs chevaux, ils se portent mutuellement un coup violent qui laisse leurs lances intactes mais les projette tous les deux à terre pêle-mêle avec leurs montures. D'un bond, ils se relèvent, tirent l'épée et se mettent à s'escrimer : un des coups de Guerrehet tranche à son adversaire la main dont il tenait son écu : ainsi mutilé,[p.35] se sentant en danger de mort, le blessé tournait les talons pour s'enfuir quand, d'un autre coup d'épée qui le décapite, Guerrehet le fait s'effondrer à terre. Puis, il s'avance vers la demoiselle :"Cela vous suffit-il ? – Certes oui, seigneur. Que Dieu vous donne une joie pareille à celle que la mort de cet homme m'a fait éprouver, grâce à vous. – Allons-nous en donc : je vous ramènerai à votre mère qui m'en a tant supplié. – C'est à vous de décider, seigneur."

32        Guerrehet récupère sa lance et son écu, se remet en selle et reprend le chemin par où il était venu. Ce faisant, il tombe en admiration devant le charme de la demoiselle qu'il a sous les yeux, au point qu'il la prie d'amour et lui demande de devenir son amie."Je ne sais si vous plaisantez ou non, seigneur. Qui êtes-vous pour me parler d'amour ?"Il répond qu'il appartient à la maison du roi Arthur, qu'il est compagnon de la Table Ronde et frère de monseigneur Gauvain"Et quel est votre nom ? – Je m'appelle Guerrehet. – Dieu m'en soit témoin, j'ai beaucoup entendu parler de vous : je sais que vous êtes un chevalier émérite et que vous avez une amie, belle et séduisante, qui est d'une trop grande famille pour que vous me préfériez à elle : ce que vous m'avez dit là n'était qu'afin de me mettre à l'épreuve."Mais il proteste sur la foi du serment qu'il n'a pas d'amie et qu'il est libre de l'aimer si elle veut de lui."Je suis sûre, réplique-t-elle, qu'il n'y a pas un an, vous aimiez quelqu'un de ce pays. – Dites-moi qui."Comme elle lui nomme la demoiselle [p.36] de la Blanche Lande, il convient qu'en effet il a été amoureux d'elle mais ajoute qu'il ne l'est plus et que c'est bien elle qu'il désire avoir comme amie.

33       "Soit, fait-elle ; mais si je vous accordais mon amour à présent, quelle assurance aurais-je que vous ne me quitteriez pas, plus tard, pour une autre ? – Je vous donnerai toutes celles que vous exigerez. – Comment voulez-vous, seigneur, que je croie à votre fidélité, alors que vous avez abandonné une femme plus belle et de plus haut rang que moi ? Heureusement, vous m'avez dit comment vous vous êtes comporté. Si je l'avais ignoré, j'aurais pu être assez sotte pour vous accorder mon amour et vous m'auriez traitée comme elle, dès que vous auriez obtenu de moi ce que vous vouliez, et je me serais retrouvée abusée, ni plus ni moins. – Tous ces discours ne nous avancent à rien ! Nous sommes seuls, sans personne d'autre à la ronde : c'est moi le maître. – Comment cela ? Iriez-vous jusqu'à me faire violence ? – Non, mais je vous prie de m'accorder une faveur. – Si je disais oui, que se passerait-il ? – Je prendrais mon plaisir avec vous. – Et si je disais non ? – Je ne vous forcerais pas. – Autrement dit, c'est à moi de choisir ? – Exactement.

34        – Répondez-moi donc : pourriez-vous éprouver de l'amour pour une femme, quelle qu'elle soit, dont vous auriez sujet de penser qu'elle n'a pour vous que haine et mépris ? – Certes non. – Et si vous désiriez une femme pour sa beauté, mais qu'elle vous détestât, vous satisferiez-vous d'user d'elle à ce compte ? – Non, par Dieu ![p.37] Du moment qu'elle me haïrait, je serais incapable de l'aimer d'aucune manière. – Alors, vous ne pouvez pas m'aimer, puisque je vous déteste et vous méprise pour avoir trahi Amour en la personne de celle qui vous aimait plus qu'elle-même ; et vous baisserez dans l'estime d'autrui chaque fois qu'à vous l'entendre dire, on saura qu'il est dans vos habitudes de tromper les dames et les demoiselles des pays où vous êtes de passage. Je sais à l'évidence que vous adresserez demain, à une autre, dès que vous en aurez l'occasion, la même requête que vous m'avez présentée aujourd'hui, et certes je ne connais pas de plus misérable trahison que de tromper une femme qui se laisse facilement convaincre par de belles paroles : selon moi, c'est une façon de faire qui vous vaudra plus de honte que d'honneur. – Vous me méprisez donc pour vous avoir parlé ainsi ? – Oui, seigneur. – Mais pourquoi me haïssez-vous ? Je croyais plutôt avoir mérité votre amour.

35        – Je vais vous en dire la raison, sur ma tête. Vit en ce pays un chevalier qui est amoureux de moi depuis longtemps et à force de prouesses, il a obtenu que je l'aime en retour, sans pourtant m'avoir jamais approchée d'aussi près que vous en ce moment. Mais je lui ai engagé ma parole et je la tiendrai fidèlement : je n'aimerai que lui et je n'accepterai personne d'autre à sa place ; si je déteste tous ceux qui me prient d'amour, c'est qu'ils ne cherchent qu'à me déshonorer, alors que lui veut m'aimer dans l'honneur : voilà pourquoi je vous méprise et pourquoi aussi je vous déteste. Et maintenant, avez-vous encore l'intention d'user de contrainte [p.38] pour voir votre prière satisfaite ? – Assurément, demoiselle, même si je brûlais de désir pour vous plus que je ne l'ai jamais fait pour femme au monde, vous vous êtes si bien défendue en paroles que jamais je ne vous adresserai une demande qui doive vous être désagréable. De toutes les jeunes filles que j'ai eu l'occasion de rencontrer, je peux vous assurer qu'aucune ne m'a jamais tenu propos si sincères : aussi, je vous prie de me pardonner ceux que je vous ai adressés."Ce qu'elle fait de bon cœur.

36        Ils poursuivirent leur chemin jusqu'à la demeure de la demoiselle. Dès que la mère voit sa fille de retour, saine et sauve, elle se précipite vers elle, pleurant d'émotion, pour la couvrir de baisers. Mais la jeune fille l'arrête :"Voyons, ma mère, ce n'est pas à moi qu'il faut faire fête, mais à ce noble chevalier qui s'est tant dévoué pour nous que nous ne pourrons jamais le payer de retour, car il a risqué sa vie pour moi, alors que c'était la première fois qu'il me voyait. Pensons maintenant à le servir et à le traiter avec honneur ; de toute façon, la récompense ne sera pas à la hauteur du service rendu."Et sur ce, elle saute à bas de son palefroi et court tenir l'étrier à Guerrehet qui s'en défend ; pas question pour lui, dit-il, de mettre pied à terre : il est beaucoup trop tôt pour chercher un gîte, et il a trop à faire pour s'attarder ; il va donc s'en aller, après les avoir recommandées à Dieu. Mais la demoiselle arrête sa monture et réplique qu'il a beau s'en défendre, il restera bon gré mal gré."Vous ne me retiendrez pas de force ?"insiste-t-il.

37        [p.39] Comme elle acquiesce, il descend aussitôt de cheval et entre dans la demeure pour se reposer, car il faisait très chaud. Aux serviteurs qui accourent pour le débarrasser de ses armes, il déclare que, pour cette fois, il n'enlèvera que son heaume car il repartira avant la fin de l'après-midi."Qu'avez-vous en tête ? proteste la mère. Que Dieu m'aide, j'aimerais mieux avoir perdu la moitié de ma terre que de vous laisser partir aujourd'hui. – Dame, j'ai accepté de rester à condition de pouvoir m'en aller quand j'en déciderais ; or, je veux que ce soit à l'heure que je viens de dire, parce que je dois faire étape ce soir chez la jeune femme que nous avons quittée, il n'y a pas si longtemps, à la source - et pas ailleurs. – Vraiment, je ne vous conseille pas de vous y rendre : son mari est aussi violent que perfide et s'il vous voit faire chez lui la moindre chose qui lui déplaise, il serait capable de vous tuer. – Rien ne me fera renoncer à y aller, dame. – Je le regrette, sur ma foi, mais puisque telle est votre volonté, il faut bien que j'en prenne mon parti. Que Dieu vous donne donc de vous en sortir avec honneur et à votre plus grande satisfaction !"

38        Sur ce, elle ordonna aux gens de sa maison de préparer le repas, car elle souhaitait que le chevalier ne parte pas sans s'être restauré. On s'empressa de lui obéir si bien que tout fut prêt à temps. Une fois les tables dressées, on apporta de l'eau à Guerrehet pour qu'il se lave les mains et les convives eurent tout loisir de manger, puis de s'amuser et de se divertir. Guerrehet raconta à son hôtesse la requête qu'il avait adressée à sa fille et la réponse qu'elle lui avait faite, qui fit très plaisir à sa mère :"Certes, seigneur, si elle est sage,[p.40] c'est qu'elle a de qui tenir : il n'y avait pas de chevalier plus raisonnable et sensé que son père."

          Après avoir encore attendu un moment, Guerrehet réclame ses armes qu'on lui apporte. Une fois équipé et en selle, il recommande à Dieu la dame et sa fille, et elles le prient de repasser les voir avant de quitter le pays : il le fera sans faute, répond-il, si, d'aventure, son chemin le ramène dans les parages.

39        Il s'éloigne donc dans la direction que la plus jeune des trois dames lui avait indiquée et poursuit sa chevauchée jusqu'au soir. Il distingue alors, droit devant lui, au fond d'un vallon, un château de dimensions modestes mais très solidement fortifié et entièrement entouré d'une muraille crénelée : à la description que lui avait faite la jeune femme, il reconnut qu'il était arrivé. Il met son cheval au galop et, comme il passait le pont, il y trouva la maîtresse de maison qui guettait sa venue. Dès qu'elle l'aperçoit, elle le reconnaît et court à sa rencontre pour lui tenir l'étrier. Elle n'ignorait pas qui il était parce que la dame chez qui il avait déjeuné lui avait envoyé dire d'où il était et comment il l'avait tirée d'affaire."Vous voilà prisonnier, seigneur, déclare-t-elle en prenant sa monture par la bride ; vous devez mettre pied à terre et rester en prison ici pour aujourd'hui."Il répondit qu'il voulait bien de cette prison-là et descendit de cheval.

40        Elle appelle aussitôt deux serviteurs dont l'un s'occupe de conduire l'animal à l'écurie, tandis que l'autre se charge de l'écu du chevalier. Puis, elle prend Guerrehet par la main, l'accompagne dans la grand-salle à l'étage où elle l'aide à se désarmer [p.41] et lui fait apporter un vêtement de tissu léger à cause de la chaleur ; enfin, elle le fait asseoir à côté d'elle sur le sol jonché d'herbe verte, pour qu'il se rafraîchisse ;  l'exploit qu'il avait accompli, au dire de la vieille dame, lui faisait prendre plaisir à le regarder.

          Le châtelain ne tarde pas à rentrer de la forêt où il avait passé la journée. La beauté du chevalier lui fit regretter de l'avoir pour invité et l'irrita fort, mais il n'osa pas le montrer, parce qu'il s'agissait d'un étranger ; toutefois, craignant qu'il ne fût venu pour sa femme, s'il avait pu invoquer un motif raisonnable de le faire s'en aller, l'autre ne serait pas resté longtemps. Malgré tout, comme il craint aussi que Guerrehet ne s'aperçoive de son hostilité, il s'avance vers lui pour lui souhaiter la bienvenue :"Que Dieu vous soit favorable !"répond ce dernier qui demande à la dame s'il s'agit de son mari."En effet. – Alors, dame, rien de plus normal si vous avez peur de lui. Je n'ai jamais vu un visage qui respire autant la fourberie que le sien."

41        Tandis qu'ils échangeaient ces propos, un écuyer vint annoncer à la dame qu'il y avait là, dehors, un chevalier qui demandait l'hospitalité."C'est entendu, mais faites-le entrer avant que mon mari ne l'apprenne : s'il sortait de sa chambre et que cet homme soit encore en selle, il refuserait de l'accueillir, sous prétexte qu'il a déjà un invité."L'écuyer retourne dire au chevalier en attente de sa réponse qu'il a trouvé un gîte, et celui-ci pénètre sans attendre dans le château où d'autres écuyers s'empressent de le désarmer. [p.42] Dès qu'il entre dans la grand-salle, Guerrehet reconnaît au premier coup d'œil Sagremor le Démesuré ; il court le saluer cependant que Sagremor lui jette les bras au cou ;"Quelle aventure vous a amené par ici ? interroge-t-il. – Je ne fais qu'arriver. – Qui est ce chevalier ? demande la dame à Guerrehet. – Par Dieu, il appartient à la maison du roi Arthur, il est compagnon de la Table Ronde et c'est un des chevaliers les plus accomplis que je sache."La dame fait aussitôt apporter une tunique et un manteau de soie blanche qu'elle lui donne à revêtir. Une fois débarrassé de ses armes, le corps et la figure lavés de frais, il était d'une beauté resplendissante et son visage respirait la franchise.

42        Sur ces entrefaites, le châtelain ressortit de la chambre et demanda à un serviteur quand ce second chevalier était arrivé."Au moment où vous avez quitté la salle, seigneur."S'avançant vers ses deux invités, il leur demande qui ils sont."Nous faisons partie de la maison du roi Arthur."Cette réponse lui fait craindre que son épouse ne les ait fait venir pour l'assassiner. Il se retire donc à nouveau dans sa chambre où il appelle  un de ses frères et deux de ses neveux - des jeunes gens - afin de leur parler en tête-à-tête :"Sur ma foi, je ne sais ce que ma femme attend de ces deux chevaliers qu'elle a introduits ici sans mon autorisation. Peut-être a-t-elle dans l'idée de me faire tuer quand je serai au lit ; et même si elle n'a pas de mauvaises intentions, je me méfie.[p.43] D'après vous, comment réagir s'ils veulent me faire violence ? – De la façon suivante, répond son frère : ce ne sont pas les hommes d'armes braves et aguerris qui vous manquent ; qu'ils s'embusquent sans faire de bruit dans une des chambres, et qu'ils tuent les chevaliers, si ceux-ci font mine de causer quelque esclandre. – Sur ma tête, voilà le conseil d'un ami fidèle. Nous allons procéder comme vous venez de dire."

          Il réunit aussitôt une dizaine d'hommes d'armes, les fait se cacher dans une pièce et leur ordonne de ne pas faire de quartier aux deux chevaliers s'ils les voient se disposer à commettre un mauvais coup :"Ils n'ont pas d'armes avec eux : ils ne pourront pas vous résister. – Vous pouvez être tranquille : au moindre mouvement, nous les tuerons sans leur laisser le temps de se retourner."

43        Le seigneur mit ainsi ses gens en place, mais l'un des écuyers qui avait surpris la discussion prévint la dame à laquelle il était très attaché et lui raconta tout ce que son mari avait machiné."Soyez sûre, dame, qu'on ne laissera pas ces chevaliers sortir vivants d'ici. – Mon Dieu, si tu me dis la vérité, jamais on n'a comploté pire trahison. – Sur ma foi, si c'est faux, je consens que vous me fassiez crever les yeux ! – Je ne laisserai certainement pas les choses se passer ainsi. Ces deux nobles chevaliers ne mourront pas : je vais les avertir."Elle va donc les trouver [p.44] et leur révèle le dessein de son mari,"et surtout faites en sorte de n'être pas surpris sans armes : sinon, il ne vous resterait plus longtemps à vivre."Ils répondent que, s'il plaît à Dieu, ils déjoueront le piège :"Voici ce que nous allons faire, propose Guerrehet à Sagremor ; comme j'ai mangé il n'y a pas longtemps, je ferai semblant d'être malade et je me rendrai dans la pièce où se trouvent nos armes et je récupérerai les miennes, dès que vous serez attablé ; si j'entends que vous ayez besoin de moi, je serai là aussitôt et j'arriverai bien à les contenir le temps que vous soyez armé à votre tour. Dès lors que nous serons équipés comme il faut, ils ne seront pas de force contre nous, même s'ils devaient être deux fois plus nombreux."

44        Guerrehet feint donc de ne pas se sentir bien et va se coucher dans la chambre, cependant que Sagremor reste tenir compagnie à la dame. Quand le seigneur voit qu'un de ses invités n'est plus là, il interroge son épouse."Il est souffrant, seigneur, dit-elle, il est allé se coucher."Le châtelain n'en demande pas plus, car il se souciait peu que Guerrehet mangeât ou pas. Comme c'était l'heure de dîner, il ordonna de dresser les tables - aussitôt dit, aussitôt fait ; les convives allèrent se laver les mains et prirent place. Ne voulant pas que Sagremor le considère comme un goujat, le seigneur ne laissa pas sa femme manger avec les valets et il la fit asseoir à côté de l'invité - mais c'était aussi pour trouver l'occasion de lui chercher querelle. Les mets et les vins étaient de qualité et servis en abondance.

45        Au moment du troisième service, entre dans la salle une demoiselle qui apportait deux couronnes de roses (elle venait de les tresser au jardin)[p.45]. La dame les lui demande, se coiffe de l'une d'elles et donne l'autre à Sagremor. Ce que voyant, son mari lève la main et la gifle avec tant de brutalité qu'il  fait tomber la guirlande par terre :"Putain ! Voilà ce que mérite la honte que vous me faites dans ma propre maison. Quelle audace ! Etaler votre dévergondage sous mes yeux ! – Comment pouvez-vous ? proteste Sagremor. Frapper ainsi votre femme sans raison ! – C'est pour vous marquer mon mépris que je l'ai fait. – En ce cas, par Dieu, je serais un lâche si je ne la vengeais pas de cette gifle qu'elle a reçue à cause de moi."Et brandissant son lourd poing osseux, il en frappe son hôte à la joue et le fait chuter de son siège, assommé.

46        Ce coup porté au seigneur soulève tout un tumulte : les hommes aux aguets se précipitent, l'épée à la main, pour tuer Sagremor. Guerrehet, qui avait tout vu, accourt, de son côté, pour lui prêter main-forte ; il était armé d'une grande et lourde hache qu'il tenait à deux mains et dont il frappe le premier qui se trouve sur son passage, lui fendant le crâne jusqu'aux dents ; puis il s'élance sur le châtelain qui, encore étourdi, s'efforçait de se relever, et, d'un revers de sa hache, lui fait voler la tête au sol. A cette vue, les autres se précipitent, lui assénant de rudes coups dès qu'ils peuvent l'atteindre mais il se défend avec fougue pour laisser à Sagremor le temps de s'armer et de venir l'aider.

          A eux deux, ils réussissent l'exploit de venir à bout de leurs assaillants qui prennent la fuite,[p.46] couverts de sang et, pour certains d'entre eux, mortellement blessés. Le frère du seigneur et ses deux frères avaient perdu la vie sur place.

47        Quand ce fut fini, la dame envoya un messager à ses parents, en leur demandant de venir la voir, ce qu'ils firent. La tournure que l'affaire avait prise les mit en joie, car ils détestaient le chevalier, alors qu'ils avaient beaucoup d'affection pour sa femme, à la fois parce qu'elle faisait partie de la famille et pour ses qualités de bonté et de courtoisie. Ils préparèrent le corps du seigneur en vue de l'enterrement et, après l'avoir allongé sur un châlit couvert d'un drap de soie imprimé de rosaces, ils l'installèrent au milieu de la grand-salle où ils le veillèrent toute la nuit. Mais la dame ne voulut pas que ses invités participent à la veillée et elle les envoya se coucher.

          Au matin, après s'être armés, ils prirent congé de leur hôtesse ; elle les pria de repasser par chez elle si le hasard les amenait dans les parages, ce qu'ils promirent de faire ; puis, ils partirent sans attendre. Guerrehet demanda à Sagremor s'il n'avait rien appris sur celui dont ils étaient en quête."A vrai dire, non. – Que Dieu nous achemine là où nous pourrons savoir ce qu'il est devenu ! – Qu'Il le veuille !"approuve Sagremor.

48        Ils convinrent alors de ne pas se séparer avant d'avoir rencontré quelque aventure. Le sentier qu'ils suivaient les fit déboucher, au milieu de l'après-midi, après qu'ils furent sortis de la forêt, dans une prairie où une dizaine de tentes, toutes semblables, s'offrirent à leur vue ;[p.47] quatre écus et dix lances étaient accrochées à chacune."Sur ma tête, Guerrehet, des joutes nous attendent : nous ne partirons pas d'ici sans avoir brisé des lances."Ce à quoi Sagremor répondit que, si tel était bien le cas, il ne serait pas en reste et qu'on n'aurait rien à lui reprocher. Ils n'eurent pas longtemps à attendre : un nain s'avança vers eux :"Il vous faut jouter, seigneurs : choisissez lequel de vous commencera. – Ce sera moi, dit Guerrehet. – Alors, un instant", fait le nain qui retourne aux tentes et pénètre dans l'une d'elles. Un chevalier en armes en sort aussitôt, qui charge Guerrehet et brise sa lance sur lui, tandis que son adversaire le fait tomber à terre de tout son long.

          Une bonne quarantaine de chevaliers sortent alors des tentes, couvrant de huées celui qui avait mordu la poussière."Vous êtes libre de vous en aller, seigneur, vient dire le nain à Guerrehet ; vous avez fait ce qu'il fallait pour l'être, mais votre compagnon, lui, n'est pas quitte pour autant."Sagremor répond qu'il n'a pas de temps à perdre et qu'il est tout prêt.

49        Un second chevalier s'avance aussitôt, armé pour la joute. Sagremor et lui lâchent la bride à leurs chevaux. Sous le choc, le chevalier casse sa lance, tandis que le coup de Sagremor est si violent que ni son écu, ni son haubert ne suffisent à le protéger : le fer s'enfonce en pleine poitrine ; le cavalier passe par dessus la croupe de sa monture et tombe à terre ; dans sa chute, la hampe de la lance se brise mais sa pointe reste enfoncée dans le corps du blessé. Les huées redoublent, cependant que le nain annonce à Sagremor :"Vous êtes libre de vous en aller, seigneur ; vous n'avez plus rien à craindre de ceux qui sont là."Certes, il va partir, dit-il,"mais je n'ai rien gagné dans cette affaire, puisque j'y ai laissé ma lance.[p.48] – Je vais vous en apporter une."Le nain va en effet chercher une lance qu'il donne à Guerrehet et en profite pour lui demander qui il est et comment il s'appelle."Je suis de la maison du roi Arthur et je m'appelle Sagremor le Démesuré.

50        Mais, par Dieu, à ton tour dis-moi à qui sont ces tentes, et pourquoi les a-t-on montées ici ? – Elles appartiennent au comte Guinas qui est le seigneur de ce château - il le lui montre, au loin - et il les a fait dresser à cause de la présence, dans le pays, de monseigneur Gauvain qui s'est lancé, avec une dizaine d'autres compagnons, dans je ne sais quelle aventure ; le comte s'est fait décrire ses armes avec assez de précision pour que nous soyons sûrs de le reconnaître, s'il vient à passer par là. Mon seigneur est un chevalier émérite dont le plus grand désir est de se mesurer à lui : voilà pourquoi il a installé ses tentes dans ce pré."

51        Sur ce, Sagremor se dépêche de rejoindre Guerrehet qui l'attendait à quelques pas et ils se remettent en route ensemble. Alors que l'après-midi touchait à sa fin, leur chevauchée les mena dans une vallée où ils rencontrèrent, par hasard, une très jeune et très jolie demoiselle qui montait un petit palefroi. Quand elle fut assez près d'eux, ils échangèrent des saluts."D'où êtes-vous, seigneurs ?"s'enquiert-elle. Leur réponse lui fait, dit-elle,"très plaisir, car je pense que vous pouvez me mettre sur la bonne voie. – A quel sujet ? – Je suis à la recherche d'un de mes frères qui, m'a-t-on dit, est engagé dans la même quête que vous. – Et comment s'appelle-t-il, demoiselle ? questionne Guerrehet. – Il s'appelle Agloval. – Il nous a quittés avant-hier et depuis, je ne l'ai plus revu, et personne d'autre non plus, que je sache ; mais, par amitié pour lui, je souhaite que vous ayez recours à mes services [p.49] de chevalier chaque fois que vous penserez avoir besoin de moi."Une fois que la demoiselle l'a remercié avec effusion, Sagremor lui fait à son tour la même proposition :"Si vous voulez de l'un de nous, ne me refusez pas : vous agirez sagement, car vous aurez plus d'ascendant sur moi que sur mon compagnon qui est un très grand seigneur. Comme moi, je ne suis qu'un simple chevalier issu d'une modeste famille, je vous servirai avec plus de cœur que lui. Emmenez-moi donc avec vous si je peux vous être utile."

52        C'est ce qu'elle va faire, dit-elle après s'être confondue en remerciements pour la bonne volonté dont il a témoigné dans son offre de service. Puis, après avoir recommandé Guerrehet à Dieu, elle s'engage dans un étroit sentier, cependant qu'il lui souhaite bonne route à elle et à celui qui l'accompagne.

          Guerrehet repart donc seul et poursuit sa chevauchée jusqu'à la nuit tombée : il se trouvait alors à l'entrée d'un épais sous-bois. Il essaie de distinguer, grâce au clair de lune, s'il y a dans les environs un endroit où demander l'hospitalité, car il n'a nulle envie de coucher sur place, étant donné qu'il n'a rien mangé de la journée ; et pas davantage de s'engager dans ces halliers encombrés de broussailles où il n'a aucune chance de tomber sur un gîte pour faire étape et où, de surcroît, il aurait bien du mal à trouver son chemin sans se perdre, s'il y pénétrait à pareille heure, vu le nombre de ceux qui s'offriraient à lui.

53        [p.50] Il aperçoit, lui semble-t-il, loin devant, des tentes où il y a de la lumière. Il se dirige donc dans cette direction, pensant trouver du monde, et, quand il arrive, il constate qu'il y a en effet là quatre tentes. Il descend de son cheval, l'attache à un pieu, puis, après avoir ôté son écu, pénètre dans une des tentes où il trouve une table mise et abondamment servie ; à côté, il y avait de l'avoine pour une demi-douzaine de chevaux. Constatant qu'il a trouvé tout ce dont il avait besoin pour lui et pour son cheval,"c'est un don de Dieu !"se dit-il. Après avoir enlevé selle et bride à sa monture, il lui donne une bonne quantité d'avoine ; puis il va voir ce qu'il en est dans les autres tentes : dans l'une, il trouve quatre beaux coffres très luxueux et un nain endormi sur un lit ; dans la suivante, deux demoiselles étaient couchées - un cierge allumé devant elles ; enfin, dans la dernière, une autre demoiselle et son mari partageaient la même couche : tous deux étaient nus. Guerrehet resta longtemps à contempler la demoiselle qu'il trouva très à son goût ; mais il ne se rendit pas compte qu'un homme était couché à côté d'elle parce qu'il avait la tête sous l'oreiller, ce qui le dissimulait à sa vue.

54        Après être retourné là où il a laissé son cheval, il se débarrasse de son heaume et de son haubert et allume deux grands cierges sur la table, va se laver les mains et s'installe pour manger, ce qu'il fait de grand appétit car il avait très faim. Une fois rassasié, l'envie de dormir le prend et il se dit qu'il va partager le lit de la demoiselle qui était seule : coucher avec deux dormeuses à la fois ne lui dit rien, avec le nain, pas davantage - et il faut bien qu'il dorme quelque part. Laissant son cheval manger tranquille, il emporte ses armes avec lui, enlève ses jambières, se déshabille et pose son épée au chevet du lit ;[p.51] puis, après avoir soufflé les cierges pour ne pas être gêné par la lumière, il soulève la couverture et se glisse à côté de la demoiselle qui, dans un demi-sommeil et loin de s'imaginer ce qui lui arrivait, le prend pour son compagnon et lui passe les bras autour du cou ; et lui se met à l'embrasser, tant et si bien qu'il use d'elle tout à sa volonté sans qu'elle se méfie. Après quoi, ils s'endormirent profondément tous les deux.

55        Longtemps plus tard, le chevalier qui se trouvait dans le même lit et qui était le mari de la demoiselle se réveilla. Il se met, à son tour, à la caresser (elle était étendue à côté de lui), mais, en voulant l'enlacer, il touche Guerrehet qui la tenait dans ses bras. A moitié fou de douleur et de rage, il saute du lit, attrape l'intrus par la tête à deux mains et l'extirpe des couvertures avec tant de brutalité qu'il manque de lui briser la nuque ; tant pis pour ce débauché qu'elle a fait coucher avec elle ; il va se venger de lui sur-le-champ, s'écrie-t-il en la tirant hors du lit par ses tresses."De quoi me parlez-vous, mon cher mari ?"s'exclame-t-elle, ignorant toujours la façon dont elle avait été abusée. Les deux jeunes filles et le nain, accourus aux cris, avec trois cierges allumés, la trouvèrent toute déshabillée. Cependant, Guerrehet se relève d'un bond et, indigné de la honte que la demoiselle avait subie à cause de lui parce qu'il était désarmé, saisit l'épée qu'il avait posée à son chevet [p.52] et frappe son agresseur à mort, d'un coup qui l'ouvre en deux des épaules jusqu'aux hanches.

56        A cette vue, la demoiselle tombe sur le corps et, après avoir un moment perdu conscience, reprend difficilement ses esprits ; elle laisse éclater toute sa douleur, ainsi que ses deux compagnes et le nain."Ah ! seigneur chevalier, reproche celui-ci au meurtrier, quel forfait vous avez commis là ! – Hélas, proteste la demoiselle, vous m'avez trahie devant les hommes et devant Dieu. Dites-moi pourquoi vous vous êtes tant dépêché de me ravir celui qui faisait ma joie en ce monde, en le tuant ! Vous m'avez aussi privée du bonheur dans le ciel en me faisant enfreindre la sainte loi que Notre-Seigneur a ordonné aux époux de respecter. J'ai tout perdu par votre faute."Et elle reprend ses manifestations de chagrin couvrant de baisers le corps ensanglanté, regrettant la prouesse et le courage du mort.

          Comme elle était restée nue sans penser à enfiler un vêtement, ses compagnes lui apportent sa chemise. Guerrehet, de son côté, s'habille et ajuste ses jambières tout en s'efforçant de consoler la malheureuse dont la douleur prenait des allures de folie.

57        Au matin, on ensevelit le corps non loin de là, dans une abbaye de moines blancs.[p.53] Quand le service et l'inhumation furent achevés, Guerrehet s'approcha de la demoiselle et lui dit de se mettre en selle : elle viendra avec lui."Jamais je ne suivrai le meurtrier de mon mari, s'il plaît à Dieu. – Inutile de vous en défendre, dame : je suis si amoureux de vous que, même si j'en avais la volonté, je ne pourrais pas vivre sans vous. Je vous prie de ne pas m'en vouloir : c'est l'Amour qui me contraint à agir comme je le fais. – Où avez-vous l'intention de m'emmener si je vais avec vous ? – Je ne sais pas au juste : là où l'aventure me conduira, puisque je recherche quelqu'un qui puisse me donner des nouvelles de monseigneur Lancelot du Lac. – Etes-vous donc un chevalier errant de la maison du roi Arthur ? – Oui, dame. – Et quel est votre nom ? – Je m'appelle Guerrehet.

58         – Mais je vous connais bien, ma foi : monseigneur Gauvain est votre frère. – C'est exact. – Alors, sur la foi que vous me devez, laissez-moi libre de m'en aller, s'il vous plaît. – Jamais je n'y consentirai. – Je ne vous suivrai pas de ma propre volonté ; vous pouvez user de la force, mais je vous préviens, il vous en adviendra malheur avant la fin de la semaine. – Tout ce que vous dites m'est indifférent, pourvu que vous montiez sur ce cheval."Elle va le faire, répond-elle, mais contrainte et forcée. Puis, elle appelle le nain et lui fait promettre d'obéir à ses ordres.

59        Cependant qu'il démonte les tentes, la demoiselle se met en selle et Guerrehet part avec elle au comble de la joie : comme elle lui semble belle ! - et elle l'était en effet.[p.54] Ils chevauchèrent ainsi jusqu'aux environs de midi et se trouvèrent alors sur la lisière d'une forêt : en faction, un chevalier armé gardait le passage. Dès qu'il voit les pleurs de la demoiselle, il lui demande ce qu'elle a."Ce que j'ai ? Mon Dieu, fait-elle, hier soir, ce chevalier a tué mon mari et maintenant il m'emmène avec lui de force. – Sur ma tête, il ne vous emmènera pas plus loin : vous ne l'avez que trop suivi. Du diable si je ne lui fais pas payer ses forfaits !"Sur ce, saisissant son écu et sa lance, il défie Guerrehet et lui assène un rude coup, mais il a sa lance brisée. Sans le ménager, son adversaire lui enfonce la sienne en pleine poitrine et le désarçonne ; rien d'étonnant à ce que le blessé s'évanouisse de douleur : sa blessure est mortelle. Puis le vainqueur reprend son chemin, sans un regard pour l'homme à terre.

60        Guerrehet et la demoiselle passèrent la nuit chez un forestier qui leur fit très bon accueil, et il la força à partager son lit. Le lendemain, ils se levèrent de bonne heure et reprirent leur chemin comme la veille pendant une partie de la matinée. Tandis qu'ils gravissaient la pente d'une colline, la demoiselle aperçut quatre chevaliers en armes qui s'approchaient."Vous voyez ces chevaliers ? fait-elle à Guerrehet en les lui montrant. – Très bien, en effet. Qui sont-ils ? – Grâce à Dieu, ce sont mes quatre frères. Vous allez devoir me rendre ma liberté, bon gré mal gré : sinon, ils vous tueront."Il réplique que la crainte de la mort ne le convaincra jamais de la relâcher,"et s'ils viennent vous rechercher, ils doivent savoir [p.55] qu'ils ne seront pas capables de vous emmener de force, tant que je vous verrai devant moi : même si j'étais nu, sachez-le, mon amour pour vous me servirait d'écu."

61       "Vous êtes un homme mort !"lui crient-ils. Il dirige aussitôt son cheval vers eux et attaque le premier qui voit sa lance voler en éclats, cependant que Guerrehet lui enfonce en plein corps la pointe de la sienne, et il le heurte avec tant de force et de fougue qu'il le renverse à terre, évanoui ; puis il ramène à lui son arme, restée intacte, et charge le second qui s'avançait pour venger son frère. Celui-là aussi voit sa lance voler en éclats, et Guerrehet le bouscule, poussant sur lui sa monture, lui faisant mordre la poussière.

          Les deux derniers, à leur tour, brisent leurs lances contre l'écu de Guerrehet, mais sans parvenir à l'ébranler sur sa selle. Lui dégaine son épée et se retourne contre eux : il blesse l'un au bras droit - et celui-là, se sentant touché, prend la fuite en suivant la pente de la vallée ; enfin, le dernier, se voyant tout seul contre son adversaire à qui il aura du mal à résister longtemps, lui remet son épée et, s'avouant vaincu, implore sa merci."Ah ! seigneur, intervient la dame en s'approchant, puisque vous m'avez déjà privée de trois de mes frères, au moins, par Dieu, ne m'accablez pas davantage : laissez-moi celui-là pour me consoler de la perte des autres. – C'est là ce que vous désirez ? – Oh oui ! s'il vous plaît. – C'est entendu, si vous m'accordez de bonne grâce votre compagnie et votre amour. – Je m'engage, répond-elle, à ne plus avoir compagnie d'homme après la vôtre."

62        [p.56] Elle va vers ceux de ses frères qui gisaient au sol : le premier à s'être fait abattre était très grièvement blessé et le second restait encore étourdi, mais il se releva vite et mit la main à l'épée : il allait se jeter sur Guerrehet quand les autres lui dirent qu'un accord était intervenu. Avec des arbrisseaux coupés dans la vallée, on fit une cabane, à une certaine distance du chemin, pour y allonger le blessé qui était incapable de chevaucher. Puis ses frères lui amenèrent un médecin qui habitait sur la colline, lequel, après avoir examiné la plaie, déclara qu'il n'était pas en danger de mort et qu'il serait remis dans moins de deux mois. On promit une belle récompense à l'homme de l'art s'il obtenait ce résultat.

63        Sur ce, Guerrehet s'en va, suivi de la dame, et il chemina toute la journée sans faire halte. A la tombée du jour, ils parvinrent à une abbaye de religieuses où l'heure tardive poussa le chevalier à descendre de cheval. Ils y furent très bien traités et on mit à leur disposition pour la nuit toutes les ressources du lieu.

          Le lendemain matin, avant que Guerrehet se soit levé pour entendre la messe, la dame qui avait encore partagé son lit, vint trouver l'abbesse et lui raconta toute son histoire : le meurtre de son mari, les blessures de ses frères et le rapt dont elle-même était la victime."Que puis-je faire pour vous, amie très chère ? Le seul conseil que je voie à vous donner, c'est de quitter le monde et de rester avec nous. Je suis sûre que ce chevalier n'aurait pas [p.57] l'audace de vous arracher à ce lieu, et ainsi vous seriez délivrée de lui."

64        La dame tombe à ses pieds, en affirmant qu'elle n'aspire à rien d'autre qu'à se faire religieuse,"Sur ma foi, dit l'abbesse, c'est une vie pénible, si la règle vous rebute ; mais si on s'y conforme de bon cœur, les austérités coûtent de moins en moins et on prend, de plus en plus, goût à cette existence. Si j'étais sûre qu'elle vous attire, je vous ferais apporter sur-le-champ un habit et, le temps que le chevalier ait entendu la messe, vous feriez partie de notre communauté."La dame répond que c'est là son plus cher désir, parce qu'elle n'éprouve que haine pour le monde."Qu'il en soit donc ainsi, au nom de Dieu, car je ne vois pas, quant à moi, de raison d'attendre davantage."

          L'abbesse ordonna aussitôt d'apporter un habit neuf, ce qui fut fait ; on coupa les tresses de la dame et on lui fit revêtir le costume de moniale qu'elle endossa avec humilité ; la prenant par la main, la supérieure la conduisit à l'église où s'élevèrent aussitôt des chants de louange à Notre-Seigneur. Les nonnes partagèrent avec la nouvelle venue tout ce que possédait l'abbaye et elles se réjouissaient de la compter parmi elles - à juste titre, car sa présence fit beaucoup pour la renommée du lieu où elle mena une vie très pieuse et très sainte : ce ne sont pas les occasions d'y revenir qui manqueront au conte.

65        [p.58] Après avoir entendu la messe, Guerrehet sortit de l'église et regagna la chambre où il avait passé la nuit avec la demoiselle. Comme il ne l'y voyait pas, il interrogea les gens de l'abbaye mais ils n'osèrent pas lui avouer la vérité. L'abbesse arriva sur ces entrefaites et lui demanda ce qu'il attendait."La personne que j'ai amenée avec moi. – Si c'est là tout, je vous conseille de vous en aller car elle ne repartira pas avec vous. – Pourquoi donc ? – Parce qu'elle n'aura plus désormais compagnie d'homme."Et elle le conduit à la clôture à l'intérieur de laquelle il la voit qui se tenait au milieu des autres religieuses."Qu'est-ce que cela signifie, dame ? C'est donc vrai ? fait-il, au comble du chagrin. – Oui, seigneur, et que Dieu soit remercié de m'en avoir inspiré le désir, car je me serais déshonorée à vous suivre davantage : le lignage dont je suis issue n'est pas assez vil pour me laisser vivre en prostituée. – Certes, vous avez au contraire tout l'air d'une personne de grande famille. – Que j'en aie l'air ou non, c'est le cas : mon père et ma mère ont été roi et reine, et je compte, au nombre de mes parents, de plus fameux et valeureux chevaliers que vous. – De qui voulez-vous parler ? Nommez-moi l'un d'eux. – C'est facile :  il y a monseigneur Lancelot du Lac, Bohort le Déshérité et son frère Lionel ; ces trois-là sont mes proches cousins et si Dieu les faisait passer par ici et que je puisse leur parler, je vous ferais payer à son juste prix la honte que vous m'avez infligée. Comme je ne pouvais pas vous échapper autrement, je me réjouis que ces religieuses m'aient reçue parmi elles, car j'aimerais mieux [p.59] avoir la tête coupée que de vivre cette vie honteuse que vous m'avez imposée."

66        Comprenant que les choses en resteront là, Guerrehet s'arme, se met en selle et s'en va ; il chevaucha tout le jour, ainsi que le lendemain, s'enquérant partout de Lancelot, mais sans trouver personne pour le renseigner.

          Il y avait plus d'un mois qu'il sillonnait le pays en tous sens sans rencontrer d'aventure qui mérite d'être rapportée quand il arriva, un lundi matin, à la Colline aux Malheureux. Au pied du promontoire, il lut le message laissé par Sorneham, qui le fit sourire et se dit à lui-même qu'il voulait bien que Dieu se détourne de lui si, alors que son chemin l'avait amené là, il faisait demi-tour à cause d'un seul et unique chevalier. Comme il se remettait en route, il entendit un cor retentir et, jetant un coup d'œil à l'entour, il vit le nain qui venait d'en sonner. Il le salua et lui demanda la raison de cette sonnerie."C'est pour que mon seigneur, le chevalier de la colline, soit averti de votre venue et qu'il soit prêt pour quand vous arriverez en haut. – Y a-t-il longtemps que ce message a été apposé là où je l'ai trouvé ? – Oh non ! Il n'y a pas plus de quinze jours."

67        Sur ce, ils se séparent : le nain reste sur place, tandis que Guerrehet gravit la colline ; à son sommet, Sorneham l'attendait, armé et à cheval. Sans prendre le temps de se saluer, ils s'assènent de rudes coups qui trouent les hauberts dont le maillage ne résiste pas et ils s'enfoncent en pleine chair la pointe de leurs lances : si les hampes ne s'étaient pas brisées, ils étaient morts ; mais tous les deux vident les étriers et se retrouvent à terre,[p.60] assez gravement blessés l'un et l'autre pour avoir besoin d'un médecin. Le chevalier de la colline était le moins sérieusement touché ; quant à Guerrehet, atteint à l'épaule, le fer de la lance et un tronçon de sa hampe étaient restés enfoncés dans la plaie et sa chute lui fit perdre connaissance.

          Sorneham ne se ressentait pas assez de sa blessure pour ne pas se relever rapidement ; l'épée au clair, il se précipita sur Guerrehet, qui gisait encore, quasi évanoui ; il coupa les attaches de son heaume qu'il lui arracha, en le secouant si brutalement que le blessé ne put dire un mot : il resta étendu au sol, inconscient et inerte. Le vainqueur comprit qu'achever son adversaire dans ces conditions serait une lâcheté indigne d'un chevalier ; il appela donc ses gens à qui il ordonna de désarmer le blessé et fit venir son médecin à qui il demanda s'il pourrait le guérir. L'homme de l'art examina la plaie qui ne lui fit pas bonne impression ; il parvint cependant à en extraire le tronçon de lance - fer et bois. Sorneham insista auprès de lui afin qu'il fasse tout son possible pour remettre le blessé sur pied,"parce que c'est un chevalier valeureux et que ce serait vraiment dommage qu'il meure, faute de soins appropriés. – Ils ne lui manqueront pas et je m'occuperai même si bien de lui qu'à mon avis, dans un mois, il sera rétabli."

68        Sorneham le fit transporter dans son château où, dit-il, il mettra à sa disposition tout ce dont il a besoin. Après que le médecin se fut appliqué à lui prodiguer tous les soins nécessaires,[p.61] Guerrehet fut enfermé dans la même geôle que son frère Agravain, mais il était dans un si triste état qu'il ne pouvait prononcer un mot, et comme le lieu était mal éclairé, Agravain ne le reconnut pas. Le lendemain,  quand le praticien eut refait son pansement et qu'il se fut retiré, Guerrehet ouvrit les yeux :"Seigneur Dieu, où suis-je ? fit-il en se mettant à pleurer. – Vous êtes prisonnier, cher seigneur, lui dit Agravain, mais, Dieu m'en soit témoin, j'ignore où. Qui êtes-vous donc ? – J'appartiens à la maison du roi Arthur et mon nom est Guerrehet. – C'est bien vous, mon frère ? s'exclame-t-il en éclatant en sanglots. – Qui êtes vous vous-même, pour m'appeler ainsi ? – C'est moi, Agravain ; je suis détenu ici depuis deux mois."Et il lui raconte comment il avait été blessé, fait prisonnier,"et je serais mort sans la nièce du seigneur qui s'est occupée de moi dès le premier jour : je n'ai pu compter que sur son aide."

69        La perspective de rester là prisonniers sans espoir d'une délivrance leur tira des larmes. Au milieu de leurs lamentations, ils entendirent la porte du cachot s'ouvrir."C'est ma bienfaitrice qui arrive, fait Agravain à son frère. Ne la laissez pas s'en aller sans l'avoir remerciée – Je n'en aurai garde."La courtoise et sage demoiselle vint à eux. Agravain se leva pour lui souhaiter la bienvenue. Dès que son frère lui laissa la parole, Guerrehet en fit autant et la remercia de ses bienfaits envers son frère. Quand elle sut qui il était, elle lui marqua beaucoup de joie."Sachez bien, seigneur,[p.62] que tout ce que j'ai fait pour lui, c'était pour l'amour de vous, car vous m'avez rendu, il y a quelque temps, un fier service : je me rendais - il y a un an à peu près - à la cour de votre oncle, le roi Arthur, quand un chevalier s'est emparé de moi alors que je traversais le bois de Karlion ; il était en train de m'emmener de force, mais vous vous êtes battu contre lui et vous avez réussi à le blesser : grâce à votre prouesse, j'ai été sauvée, et préservée du déshonneur qui m'attendait. Voilà pourquoi j'ai aidé votre frère de mon mieux et j'en ferai autant pour vous. Ne perdez pas courage : si vous étiez en bonne santé, je pourrais trouver le moyen de vous faire évader, soyez en sûr ; ce n'est pas la peur de mon oncle qui me ferait reculer ; en attendant, je vous promets que vous ne manquerez de rien de ce qui peut être agréable à un chevalier en prison."Guerrehet la remercia avec effusion.

          Les deux frères ne furent donc pas abandonnés dans leur malheur ; ils avaient de quoi bien manger et bien boire et, si la privation de liberté ne leur avait pas été aussi pénible, ils n'auraient eu à se plaindre de rien.

          Mais le conte cesse ici de parler d'eux (il y reviendra en temps utile) et il rapporte maintenant les aventures de Gaheriet.

LXXII
Aventures de Gaheriet : joute avec Guinas ;
il délivre Brandélis, triomphe de Guidan, de Sorneham,
libérant ainsi deux de ses frères (Agravain et Guerrehet).
Les trois frères viennent en aide à Kalès en guerre contre ses fils.
 

1         Lorsque celui-ci eut quitté monseigneur Gauvain, son frère, et les autres compagnons de la quête, il poursuivit seul sa chevauchée pendant très longtemps. A la tombée du jour, il se trouvait à la lisière d'une forêt que les gens du pays appelaient la Futaie. Au moment où il allait y pénétrer, il fit la rencontre d'une demoiselle qui montait un palefroi."Qui êtes-vous, seigneur ? lui demanda-t-elle après qu'ils se furent salués.[p.63] – J'appartiens à la maison du roi Arthur. – Alors, vous saurez me renseigner."Et comme il l'interroge sur ce dont elle est en quête :"Il s'agit de monseigneur Lancelot du Lac. – Que Dieu m'aide, mais je ne peux rien vous dire sauf que le bruit de sa mort a couru et comme nous voulons savoir si c'est vrai ou non, nous sommes plus d'une dizaine de chevaliers à avoir quitté la cour et à être partis à sa recherche. – Que Dieu l'ait en Sa sainte garde, lui tout spécialement : s'il était mort, quelle perte, ce serait !"

2         La demoiselle rebrousse alors chemin, Gaheriet à ses côtés."Pour quelle raison êtes-vous en quête de Lancelot ? lui demande-t-il. – Parce qu'il pourrait me faire rentrer dans mon droit : mon beau-frère vient de me dépouiller de mon héritage par la force. – Expliquez-moi donc pourquoi. – Je ne demande pas mieux. Je suis la fille du comte de Valigue, le seigneur du château de ce nom. Il n'a eu comme enfants que moi et ma sœur, que, de son vivant, il a mariée à un chevalier qui était un homme déloyal et perfide. Après le décès de mon père, il y a presque un an, j'ai hérité de ses terres ; mais l'hommage que mes vassaux me devaient, je le leur ai fait prêter à mon beau-frère, parce que son sexe faisait de lui un seigneur plus craint que je ne l'aurais été en tant que dame ; de plus, au fur et à mesure qu'on me payait les rentes qui me revenaient, je les lui ai fait verser. Il y a quelque temps de cela, j'ai écouté les conseils de mes barons et j'ai décidé de me marier ; j'ai investi celui que j'allais épouser des terres que j'avais héritées de mon père et j'en ai averti mon beau-frère. Mais cette nouvelle l'a rendu quasi fou de rage :[p.64] il ne m'a pas répondu un mot, mais il a guetté mon fiancé et l'a tué par traîtrise ; après quoi, il est venu me trouver et m'a déclaré que c'était trop d'audace de ma part que de faire présent de terres qui ne m'appartenaient pas. J'ai protesté que je n'avais disposé que de celles qui étaient à moi. Il m'a demandé où elles étaient situées et, sur ma réponse, il s'est exclamé qu'il me faudrait en chercher d'autres puisque, 'par Dieu, vous n'avez plus à compter sur celles-là que je continuerai de tenir comme en étant le seigneur et maître, que cela vous plaise ou non.'

3         Après qu'il m'eut tenu ces propos, j'ai consulté un de mes vassaux qui était homme de bon conseil : il a été d'avis que je devais aller me plaindre à la dame de Roestoc de qui ces terres dépendaient. C'est ce que j'ai fait. Elle a convoqué mon beau-frère et, quand il s'est présenté devant elle, j'ai déposé ma plainte, en déclarant que j'étais victime d'une spoliation. Mais il a soutenu que c'était faux, qu'il tenait les terres en question de mon père qui les lui avait données alors qu'il était au plus mal, juste avant de mourir, et qu'il était prêt à le soutenir par les armes, si un chevalier avait l'audace de contester ses dires. Quand ceux qui dépendaient de moi ont appris qu'il ne voulait pas se justifier autrement, aucun d'eux n'a eu le courage de se battre contre lui, car ils le considéraient comme passé maître aux armes. J'ai donc demandé un délai de quarante jours pour avoir le temps de trouver un champion qui défendrait ma cause. Je me suis aussitôt mise en route, avec l'idée d'aller à la cour du roi Arthur pour y chercher monseigneur Lancelot : je suis sûre qu'il se serait fait un plaisir d'accepter, sitôt qu'il aurait su qui j'étais, parce que je lui ai rendu, autrefois, un service dont il ne m'a pas encore récompensée. Mais puisqu'il n'y est pas, je vais m'en retourner - en proie à Dieu sait quelle douleur ! - et j'irai supplier [p.65] mon beau-frère de me donner au moins de quoi vivre, puisqu'il m'a pris tout ce que j'avais."

4         Ses larmes étaient si pitoyables qu'elles émurent Gaheriet :"Demoiselle, lui demande-t-il, pourriez-vous trouver des personnes de confiance qui témoigneraient de votre droit ? – Assurément, seigneur. Si je connaissais quelqu'un qui soit prêt à assurer ma défense, je n'aurais pas de mal à lui amener une centaine d'hommes dignes de foi, chevaliers et vavasseurs, qui jureraient sur les reliques des saints que ma plainte est aussi légitime que je vous l'ai présentée. – En ce cas, inutile de vous enquérir de quelqu'un d'autre ; j'affronterai votre beau-frère en champ clos et, si le droit est de votre côté, comme vous l'affirmez, je le forcerai à s'avouer vaincu. – Que Dieu vous bénisse, seigneur ! Grâce à vous, me voilà plus tranquille. Je suis prête à trouver deux cents hommes qui, tous, affirmeront sous la foi du serment que je vous ai dit la vérité. – Voilà qui me suffit ! – Que Dieu vous rende ce que vous faites là !"

5         Ils poursuivirent donc leur chemin ensemble. La nuit les surprit dans la forêt, mais, en entendant le son d'une cloche qui venait de leur droite, ils obliquèrent dans cette direction, car il était plus que temps de faire étape et ils avaient grand besoin de trouver un gîte. Ils n'eurent pas à aller loin pour apercevoir, devant eux, une abbaye de moines blancs, entièrement entourée par une muraille et un fossé : si on l'avait aussi bien fortifiée, c'était à cause des brigands dont la forêt était infestée. Ils s'avancent jusqu'à la porte, appellent, et deux des frères sortent pour savoir à qui ils ont affaire. A la vue du chevalier qui accompagnait la demoiselle, les religieux comprennent qu'il n'y a pas à s'y tromper : c'est là un chevalier errant ; ils l'accueillent donc avec empressement, lui souhaitent la bienvenue et le conduisent dans une pièce pour qu'il s'y débarrasse de ses armes.

6         Un des frères reconnut, à première vue, la demoiselle."Ma chère nièce, lui dit-il,[p.66] soyez la bienvenue !"Tournant ses regards vers lui, elle le reconnaît à son tour : c'était un oncle à elle, le frère de sa mère, qui avait été, en son temps, un chevalier exemplaire. Elle l'embrasse tendrement sans retenir ses larmes et, comme il s'enquiert de sa situation, elle lui raconte ce que vous savez déjà, et que le chevalier qui l'accompagne défendra sa cause. Aussitôt, le frère s'approche de Gaheriet :"J'ignore qui vous êtes, chevalier, mais, quant à l'aide que vous avez promise à cette demoiselle, je vous assure que nul ne peut être engagé dans une plus juste querelle, et je vous donne ma parole d'honneur qu'il n'y a pas d'homme au monde, si valeureux soit-il, que vous ne puissiez tuer ou forcer à s'avouer vaincu avant la fin du temps imparti au combat, tant le droit est à l'évidence de votre côté. Je vous jure sur toutes les reliques de cette maison que, si je n'avais pas quitté le monde, je n'accepterais pas qu'un autre que moi soit le champion de ma nièce, dût-on me donner en échange le plus fort château que possède le roi Arthur. Vous pouvez donc y aller en toute tranquillité d'esprit."Gaheriet répond que, puisqu'il en est ainsi, il ne craint personne.

7         On fut aux petits soins pour eux deux. Le lendemain, tôt le matin, quand il eut entendu la messe, Gaheriet aida la demoiselle à se mettre en selle et, après avoir recommandé les frères à Dieu, il reprit sa route. Au troisième jour de leur chevauchée, ils se trouvèrent à passer devant les tentes que Guinas avait fait dresser à cause de monseigneur Gauvain, ainsi que le conte l'a déjà exposé.

          Le nain attendait sur le chemin.[p.67]"Seigneur chevalier, dit-il à Gaheriet, il faut vous acquitter de la coutume du lieu. – En quoi consiste-t-elle ? – Eh bien, voilà : aucun chevalier étranger n'emprunte ce chemin sans devoir jouter contre un de ceux que ces tentes abritent. – Sur ma foi, répond-il, tout joyeux à cette perspective, je voudrais que celui qui doit venir soit déjà ici. – Il ne va pas tarder... Venez voir la joute !"crie-t-il en direction des tentes.

8         Un chevalier monté sur un destrier sort aussitôt de l'une d'elles ; il charge Gaheriet et le frappe avec tant de force que sa lance ne résiste pas ; mais Gaheriet, lui, le désarçonne. Alors s'élèvent les huées des spectateurs à l'adresse de celui qui était tombé."Vous êtes libre de vous en aller, déclare le nain au vainqueur ; vous êtes quitte. – Dites-moi d'abord pourquoi on a monté là ces tentes ? – Sur ma foi, je ne demande pas mieux."Il répète donc ce qu'il avait déjà raconté à Sagremor ; ce récit donne à celui qui l'écoute l'idée de rendre inutile la venue de Gauvain :"Va dire à ton maître qu'il faut être fou pour avoir, comme lui, la prétention de se mesurer à monseigneur Gauvain ; qu'il vienne donc essayer ses forces contre moi qui suis le moins bon des cent cinquante chevaliers de la Table Ronde : s'il peut me vaincre, il fera de moi ce qu'il voudra, mais s'il est incapable de me résister, pourquoi attendrait-il monseigneur Gauvain ? Va donc, dis-lui que je le défie à la joute et que, s'il s'y refuse, je renverserai sa tente : pour le coup, il connaîtra sa honte.[p.68] – Par Dieu, transmettre ce message est bien à ma portée ; mais toi, je pense que tu ferais mieux de renoncer à l'envoyer. – Ne t'occupe pas de cela et fais seulement ce que je t'ai dit."

9         Le nain va donc trouver son maître : celui-ci manifestait beaucoup de plaisir à cause des exploits accomplis par les deux chevaliers errants qui étaient passés par là et il rappelait à son entourage que, depuis une semaine, l'homme qui s'était fait abattre n'avait cessé de réclamer la première joute,"et tout cela pour un résultat pareil !" – Seigneur, fait remarquer un de ceux qui étaient là, les chevaliers errants ont une longue pratique de la joute : il est normal qu'ils y soient plus experts que les autres. – C'est possible, en effet", dit le comte.

          C'est alors qu'arrive le nain et qu'il annonce à son maître, assez haut pour que tous puissent l'entendre :"Seigneur, le chevalier errant vous fait dire qu'il faut être fou pour prétendre, comme vous le faites, vous mesurer à monseigneur Gauvain. Allez plutôt l'affronter, lui qui est le moins bon des cent cinquante chevaliers de la Table Ronde : si vous pouvez le vaincre, vous ferez de lui ce que vous voudrez ; mais si vous êtes incapable de lui résister, à quoi bon la venue de monseigneur Gauvain ? Il vous fait donc savoir qu'il vous défie à la joute. D'autre part, si vous refusez de le combattre, il renversera votre tente et, alors, vous connaîtrez votre honte."

10        Le comte répondit que c'était là les propos d'un chevalier très courageux et qu'il l'en estimait encore davantage.[p.69] Il demande aussitôt ses armes qu'on s'empresse de lui apporter. Une fois équipé, il monte à cheval, prend un écu ainsi qu'une lance rigide et forte et se dirige vers Gaheriet qui s'abat sur lui, plus rapide que le faucon : leurs lances volent en éclats et, sous le choc des écus et des corps, ils restent tous deux assommés. Le comte est précipité à terre par dessus la croupe de son cheval ; toute la tête lui tourne au point qu'il en voit trente-six chandelles. Quant à Gaheriet, au bout de son élan, il met pied à terre et confie la garde de son cheval à la demoiselle qu'il accompagnait (il aurait eu honte d'attaquer autrement qu'à pied un homme privé de sa monture), marche sur le comte, lui arrache le heaume de la tête et lui en assène au visage un coup qui lui fait gicler le sang du nez et de la bouche.

11        Son adversaire se sent si mal en point qu'il crie merci :"Au nom de Dieu, noble chevalier, ne me tuez pas : prenez mon épée, je reconnais ma défaite."Et il la tend à son vainqueur, qui s'en saisit."Voilà ce que j'exige de vous : vous partirez demain matin, vous vous mettrez en quête de monseigneur Gauvain et, quand vous l'aurez trouvé, vous vous constituerez son prisonnier, de par Gaheriet ; vous lui raconterez comment vous vous étiez vanté de l'affronter et vous lui crierez merci."Gaheriet reçoit son serment sur tout cela. Puis il se dirige vers son cheval dans l'intention de s'en aller, mais le comte l'arrête :"S'il plaît à Dieu, seigneur, vous ne serez pas assez discourtois pour partir si vite. Il faut que vous restiez chez moi pour aujourd'hui : il est l'heure de faire étape. Et n'allez pas croire que je vous en veuille à cause de ce que vous avez pu me faire."Gaheriet répond que, pour qu'il accepte,[p.70] il faudrait que la demoiselle soit d'accord et, à force de prières, le comte obtient qu'elle dise oui.

          Ce soir là, Gaheriet fut l'objet d'une hospitalité attentive et tous les chevaliers le traitèrent avec beaucoup d'égards parce que le comte leur avait ordonné de lui faire grande et joyeuse fête :"Je vous demande d'agir ainsi pour votre honneur à vous également, car sachez-le, c'est un des chevaliers les plus valeureux qui soient ; et d'avoir été vaincu par un adversaire d'autant de mérite est un grand honneur pour moi."La liesse fut donc générale et, au moment d'aller dormir, on lui fit un lit digne du roi Arthur lui-même. La demoiselle coucha ailleurs dans la tente.

12        Gaheriet se leva au point du jour et fit seller sa monture, car il lui tardait de reprendre la route ; il aida la demoiselle à monter à cheval et, quand lui-même eut enfourché le sien, il recommanda à Dieu le comte et tous les siens. Celui-ci l'escorta un long moment avant de faire demi-tour, tandis que le chevalier et celle qu'il accompagnait poursuivaient leur chevauchée.

          Ils n'étaient pas allés très loin quand ils arrivèrent devant d'épais halliers où ils s'engagèrent, car ils ne voulaient pas s'écarter de leur itinéraire ; c'est alors qu'ils aperçoivent, arrivant par un autre chemin,[p.71] un groupe de six chevaliers : trois d'entre eux en emmenaient un septième à qui ils avaient ligoté les mains derrière le dos, tout en le rouant de coups ; les trois autres en faisaient autant à une demoiselle qui n'avait plus que sa chemise sur le dos et ils la flagellaient avec des branches de ronces si bien qu'elle était rouge de sang. Le chevalier ne disait pas un mot, mais elle se répandait en lamentations et appelait la Vierge à son secours.

          Au carrefour, ceux qui emmenaient le chevalier allèrent d'un côté et ceux qui emmenaient la demoiselle de l'autre. Au moment où le chevalier passa près de lui, Gaheriet reconnut Brandélis, qui était un des compagnons de la quête ; quant à la jeune fille, c'était pour lui une inconnue. Il fit halte, ne sachant auquel des deux plutôt porter secours ; d'une part, il entend les appels à l'aide de la demoiselle - et il se déshonore en n'allant pas lui prêter assistance ; mais d'autre part, s'il ne va pas à la rescousse de son compagnon, il devient parjure, car tous les compagnons de la table Ronde s'engageaient par serment à se prêter main-forte aussitôt que de besoin.

13       "Demoiselle, fait-il à celle qui le suivait, dites-moi où vous rejoindre à mon retour : je dois me porter à l'aide de ce chevalier. – Pas loin, au sortir du bois, il y a, sur la droite, un beau et fort château ; si vous passez par là, vous m'y trouverez. – C'est d'accord ; allez m'y attendre, je vous rattraperai dès que je pourrai."

          Il part aussitôt dans la direction où il a vu emmener le chevalier et, peu après, il émerge du sous-bois dans la plaine : de là, il aperçoit les ravisseurs de Brandélis qu'il hèle à grands cris. Ceux-ci se retournent mais, à voir cet homme seul qui les suit, ils le prennent pour un fou ;[p.72] ils envoient quand même l'un d'eux pour savoir ce qu'il veut"Et s'il souhaite jouter avec vous, n'ayez garde de refuser."Le chevalier rebrousse chemin vers Gaheriet afin de lui demander ce qu'il cherche."En garde ! répond-il. Je vous défie !"A ces mots, le chevalier le charge, lance baissée : l'arme fend l'écu du cavalier adverse mais vole en éclats. Gaheriet, lui, l'atteint au cou : la gorge tranchée aussi net que par un rasoir, le chevalier, mort, s'effondre à terre. Le vainqueur charge les autres au galop, enfonce sa lance dans l'épaule gauche du premier qu'il rencontre et, appuyant son coup, le fait tomber au sol - toujours avec le fer enfoncé dans sa plaie.

14        Instruit par le succès de ces deux coups portés à ses compagnons, le troisième n'ose pas faire face, tant il a peur de se faire tuer, et il s'enfuit    à fond de train. Gaheriet renonce vite à le poursuivre, mais il va détacher Brandélis qui, le reconnaissant, lui fait de grandes démonstrations de  joie ; puis il lui demande dans quelles circonstances on s'est emparé de lui."De la façon suivante, pour ne rien vous cacher : tard hier soir, après avoir chevauché toute la journée, au sortir de la forêt, je me suis trouvé à proximité de deux tentes : comme il était largement l'heure de faire étape, je m'en suis approché, j'ai mis pied à terre et suis entré dans l'une d'elles, où je n'ai vu personne. Dans la deuxième, il y avait une demoiselle, allongée sur un lit ; je lui ai demandé si elle me donnerait l'hospitalité ; elle m'a répondu que oui, et m'a aidé à me désarmer ; quand ce fut fait, je me suis assis à côté d'elle et je l'ai trouvée si belle que je l'ai priée d'amour ; mais elle m'a dit qu'elle avait un ami, quelqu'un de si accompli qu'elle ne l'abandonnerait pas pour moi. Comme j'insistais encore, elle m'a répliqué que, même si elle acceptait, elle n'aurait pas le temps de faire ce que je lui demandais,[p.73] 'car, cet ami ne tardera pas à revenir de la forêt.'

15        Elle n'avait pas terminé sa phrase qu'il est en effet arrivé et, en me voyant avec elle, il a déclaré qu'il me tuerait si je ne m'en allais pas aussitôt. Il s'exprimait avec d'autant plus de morgue qu'il était en armes. Me voyant menacé, je suis allé récupérer les miennes et je l'ai assuré que je n'étais pas homme à bouger d'un pouce à cause de lui. C'est ainsi que nous en sommes venus à nous battre : nous nous sommes jetés l'un sur l'autre et j'ai fini par le tuer. Après quoi, je me suis débarrassé de mes armes et, comme j'avais faim, j'ai fait dresser la table. Quand j'ai eu fini de manger, je me suis couché avec la demoiselle et nous avons dormi ensemble toute la nuit. Mais avant que je sois levé, les parents du défunt avaient déjà appris ce qui s'était passé entre lui et moi ; ils sont donc venus à six - pas moins ! -, sont entrés dans la tente où je dormais et se sont emparés de moi ainsi que de la demoiselle, comme vous l'avez vu. A la suite de quoi, ils ont décidé que trois d'entre eux se chargeraient de moi, les trois autres d'elle, et qu'ils allaient se venger."

16        Pendant qu'ils continuaient la conversation, ils virent arriver par un chemin de traverse Gasoain d'Estrangot : il amenait avec lui la jeune femme enlevée qu'il avait arrachée aux trois chevaliers. Ce furent de joyeuses retrouvailles pour les compagnons : quelle belle et bonne aventure Dieu leur avait envoyée, en permettant qu'ils soient réunis ! La demoiselle, très éprouvée par les mauvais traitements qu'elle avait subis, les pria de l'accompagner jusqu'à un château, non loin, où elle trouverait refuge et se reposerait, car elle en avait grand besoin, leur dit-elle. Ils acceptèrent volontiers et la suivirent dans une vallée où ils arrivèrent en vue d'une demeure fortifiée récemment construite, de modestes dimensions, mais très plaisante à voir et munie de solides défenses, compte tenu de sa taille.[p.74] Ils s'avancèrent jusqu'à la porte où ils appelèrent pour qu'on vienne leur ouvrir. A la vue du triste état dans lequel se trouvait la dame, les gens du lieu manifestèrent beaucoup de peine ; sur son ordre, on l'aida à se coucher : elle était si mal en point qu'elle pensait ne pas pouvoir s'en remettre, et elle ne se trompait pas : elle mourut six jours plus tard.

17        Cependant, on fournit à Brandélis un équipement complet et, après qu'il se fut armé, il repartit avec ses deux compagnons. Gaheriet leur demanda s'ils avaient appris quelque chose sur celui dont ils étaient en quête et ils répondirent que non."Si Lancelot était encore en vie, dit Brandélis, il ne pourrait pas se trouver si loin que nous n'entendions pas parler de lui. Et comme nous n'en savons pas plus depuis que nous avons quitté la cour, je suis persuadé qu'il est mort. – Si c'était le cas, ce serait une perte incommensurable : que Dieu m'abandonne, s'il n'y a pas, à la Table Ronde, quarante chevaliers dont la disparition à tous serait moins grave que la sienne. – Vous avez sans doute raison, réplique Gasoain, mais puisque telle est la volonté de Notre-Seigneur, nous devons nous résigner à sa mort."Tout en conversant ainsi, ils arrivèrent à un carrefour."Chers seigneurs, dit alors Gaheriet, que chacun aille son chemin ! Pour moi je continuerai de suivre le mien", c'est-à-dire celui du château où l'attendait la demoiselle. Quand elle le vit arriver, elle se leva à sa rencontre et ils se saluèrent. Puis elle lui demanda ce qu'il avait pu faire."J'ai délivré le chevalier. – Ah ! mon Dieu, et la demoiselle qui poussait ces cris abominables, qu'est-elle devenue ? – Sur ma foi, elle a eu une chance inouïe : un de nos compagnons l'a délivrée, elle aussi, de ceux qui l'emmenaient [p.75] ; après quoi, nous avons fait route ensemble tous les quatre. – Assurément, c'est extraordinaire que l'un et l'autre aient eu autant de chance."

18        Ils poursuivirent leur chevauchée jusqu'au soir tout en continuant de parler. Ils débouchèrent alors dans une vaste prairie où on avait monté trois tentes vers lesquelles ils se dirigèrent car c'était l'heure de faire étape. Gaheriet entra le premier : il y avait là un nain qui s'activait à préparer le dîner : des faisans et des pièces de venaison ; il demanda l'hospitalité et le nain lui répondit qu'il serait le bienvenu, à condition que si, à son retour, son seigneur n'était pas d'accord pour l'accueillir, il partirait sur-le-champ. Il accepta, puis aida la demoiselle à mettre pied à terre et se désarma.

          Il ne se passa pas longtemps avant qu'arrivât un chevalier de haute taille, armé de pied en cap, la morgue et la perfidie peintes sur le visage ; sa mère et ses sœurs l'accompagnaient. A son entrée dans la tente, Gaheriet se leva et le salua, mais, sans lui répondre un mot, l'autre se tourna vers le nain :"As-tu accordé l'hospitalité à ce chevalier ? – Oui, seigneur. – Et qui t'y a autorisé ? – Je pensais que vous seriez d'accord, seigneur ; sinon, je m'en serais bien gardé. – Eh bien, sur ma tête, tu as eu tort. Quand j'en aurai fini avec toi, tu ne te mêleras plus d'assurer le gîte à quiconque sans la permission expresse de ton seigneur."

19        Et, l'empoignant à deux mains par la tête, il le soulève [p.76] et le projette à terre. Sous la violence du choc, le nain s'évanouit - et peu s'en fallut que son cœur n'y résistât pas. Gaheriet comprend bien que c'est lui qui est visé et que le chevalier a voulu lui marquer ainsi son mépris :"Seigneur, dit-il en mettant la main à l'épée, je n'avais rien fait pour mériter pareille honte ! – Peu m'importe ! – Vraiment ? Eh bien, sur ma tête, cela va vous coûter cher."Indigné d'avoir subi pareille humiliation, il s'élance sur le chevalier qui, de peur, tourne le dos. Gaheriet le rattrape et lui assène, du plat de l'épée, un coup suffisant pour l'assommer et le faire tomber par terre ; il lui saute dessus,  menaçant de le tuer s'il ne fait pas réparation au nain ; craignant pour sa vie, le vaincu le supplie de l'épargner et se met à sa merci : il fera, promet-il, toute satisfaction qui lui sera demandée ; Gaheriet reçoit son serment, le libère de son poids et lui ordonne de faire en sorte que sa victime lui pardonne son geste de colère ; il s'empresse d'accepter,…

20        ... va à la tente où le nain se trouvait encore, tout étourdi, et, un genou en terre, implore son pardon."Je vous l'accorderai, cher seigneur, à condition que vous vous engagiez à ne plus jamais porter la main sur moi, et à ne plus me malmener, et aussi à condition que vous ne m'en vouliez pas de ce qui vous est arrivé à cause de moi."Le chevalier promet tout cela, en reprenant à son compte les termes même du nain.

          Sur ce, Gaheriet prend ses armes et invite la demoiselle à se mettre en selle, parce qu'il veut s'en aller : pas question pour lui, dit-il, d'avoir pour hôte l'homme qui vient de le traiter de façon aussi insultante.[p.77] En entendant cela, le chevalier le supplie :"Ne m'en veuillez pas, très cher seigneur ! J'étais si en colère contre vous que je ne mérite pas d'être blâmé : c'est que, ce jour même, vous m'avez fait bien plus de mal que vous ne penseriez. – Comment donc ? – Est-ce que vous avez oublié les trois chevaliers qui emmenaient avec eux un homme qu'ils rouaient de coups et que vous avez secouru ? Deux d'entre eux étaient mes cousins germains et le troisième, celui qui s'est enfui, c'était moi. Quand je suis arrivé à ces tentes qui m'appartiennent, et que je vous ai vu là, je n'ai pas pu me retenir : la colère m'a saisi. C'est pourquoi je vous prie de ne pas vous irriter et de rester chez moi pour ce soir - et plus longtemps si vous le voulez. – Il n'en est pas question. – A Dieu ne plaise que vous partiez d'ici aujourd'hui !"Et il lui enlève l'épée qu'il avait déjà ceinte au côté et aide la demoiselle à descendre du cheval sur lequel elle s'était remise en selle.

21        Gaheriet jouit jusqu'au lendemain d'une hospitalité attentive : tous eurent à cœur de le servir et de le traiter avec égards - et son hôte lui-même plus que les autres. Une fois le jour levé, le chevalier emmena son invité entendre la messe dans une chapelle desservie par un ermite, non loin de là ; puis ils revinrent à la tente. Il avait donné les ordres pour qu'en leur absence on prépare un repas, de manière à ce qu'il soit prêt pour leur retour. Après la messe et le déjeuner, Gaheriet enfourcha son cheval, recommanda tout le monde à Dieu et se remit en route. Pendant toute la journée et celle du lendemain, il suivit la demoiselle,[p.78] tant et si bien qu'ils entrèrent sur les terres de la dame de Roestoc deux jours avant la date fixée pour le combat.

22        Quand Gaheriet fut arrivé à la cour et que la dame l'eut reconnu, inutile de demander si elle en montra de la joie : ces démonstrations ne laissaient pas de surprendre tous ceux qui les voyaient ; mais ce qu'elle en faisait, c'était par amour pour monseigneur Gauvain qui avait combattu Ségurade pour elle, comme le conte l'a relaté. Après qu'il se fut débarrassé de ses armes, elle lui fit apporter un vêtement d'écarlate – "Cher seigneur, lui dit-elle, je demeure l'obligée de monseigneur Gauvain depuis qu'il m'a rendu un service... et que je ne l'ai plus revu. En l'honneur de lui, je me mets entièrement à votre disposition et considérez que tout ce qui est à moi est à vous."Gaheriet se confond en remerciements.

23        Le lendemain matin, la dame convoqua, à sa cour, Guidan, le beau-frère de la demoiselle : celui qui devait défendre sa cause était arrivé. Il demanda au messager qui était ce chevalier : l'homme répondit qu'il ignorait son nom, mais qu'il était beau et avait tout l'air d'un brave et d'un vaillant."C'est pour son malheur qu'il aura vu cette femme ! La mort l'attend, et voilà tout."A son tour, il dépêche des messages à ses plus puissants vassaux :[p.79] qu'ils viennent à la cour assister au combat qui va l'opposer au champion de l'autre partie. Pour lui obéir, ils font leurs préparatifs, endossent leurs plus somptueux atours et se mettent en route. Ils étaient quarante qui, tous, tenaient leur terre de Guidan, tous vêtus d'écarlate ou de soie et emmenant avec eux de magnifiques chevaux qui portaient leurs armes.

24        C'est en cette compagnie qu'il se présenta à la cour. Ils mirent pied à terre devant le logis seigneurial, et il les précéda sur l'escalier qui montait à la grand-salle, avec l'assurance que lui donnait sa conviction de pouvoir l'emporter sur quasiment n'importe quel adversaire. C'était un grand et bel homme, et la tenue qu'il arborait était taillée dans un tissu de soie à larges bandes d'or et à motifs de rosaces. Il s'avança, la tête haute, d'un air plein de superbe - et c'était en effet un orgueilleux. Dès qu'il vit sa dame, il la salua et elle lui répondit que Dieu le bénisse."Je suis venu, dame, parce que vous m'avez fait savoir que le chevalier contre qui je dois me battre est arrivé ; s'il est là, qu'il se montre et nous entendrons ce qu'il a à dire."Gaheriet, qui était assis à côté d'elle, se lève d'un bond pour répondre mais elle lui fait signe de se taire et c'est elle qui déclare à voix haute et de façon à ce que tous l'entendent :"Il n'est pas ici en ce moment, cher seigneur, mais il est venu hier et, concernant ce dont vous vous souciez, il m'a assuré que, le jour fixé pour la bataille, il serait prêt à faire la preuve que vous occupez les terres de cette demoiselle sans en avoir le droit et par traîtrise. – S'il en est capable, je renoncerai évidemment à en tenir la moindre parcelle. On verra ce qu'il fera, car demain il me trouvera prêt à l'affronter."

25        [p.80] Guidan repartit aussitôt de la cour et alla se loger en ville où il passa la nuit à faire la fête. Le lendemain, après avoir entendu la messe, il s'équipa et se rendit à la cour, en armes mais sans son heaume qu'un chevalier portait pour lui. Une fois dans la grand-salle, il s'assit en face de Gaheriet, lui-même tout armé sauf de son écu et avec, à ses côtés, celle pour qui il devait se battre.

          Quand tous les barons eurent pris place, la dame fit s'avancer les deux champions et, s'adressant à Guidan :"Seigneur, cette demoiselle a porté plainte devant moi, pendant l'année, au sujet de ses terres dont vous vous étiez emparé par la force et vous, vous avez affirmé que c'était faux : selon vous, elles vous ont été données par son père, au moment de sa mort, et vous avez dit être prêt à le prouver par les armes, si on avait l'audace de vous apporter un démenti. En vous entendant, la plaignante a demandé un répit de quarante jours, en promettant d'amener, au bout de ce délai, un homme assez juste et vaillant pour défendre sa cause contre vous. Nous sommes au quarantième jour et elle a donc amené son champion avec elle. Réfléchissez à ce que vous allez faire, car il est disposé à soutenir que ni le père de cette demoiselle, ni personne d'autre ne vous a fait don de ces terres. – Je suis prêt à soutenir que si, dame. – Et moi, le contraire", dit Gaheriet. On apporta alors un reliquaire, et Guidan jura, par Dieu et ses saints, que le père de la demoiselle lui avait bien donné ces terres dont elle lui contestait la possession."Et moi, réplique Gaheriet, je prends Dieu et Ses saints à témoin que vous venez de commettre un parjure et j'apporterai la preuve de vos mensonges et de votre déloyauté."

26        Puis, tous deux se relèvent, sortent de la salle et se mettent en selle ; la dame les fait alors conduire [p.81] sur un îlot au milieu d'une rivière torrentueuse qui coulait en contrebas de l'enceinte. Depuis la berge, ils prennent une barque où montent aussi leurs chevaux, et des passeurs les font traverser. Quand ils se virent seuls, face à face, dans l'île, ils se mirent en selle et empoignèrent écus et lances ; mais, alors qu'ils étaient sur le point d'engager les hostilités, Gaheriet interpella Guidan :"Seigneur chevalier, vous agiriez sagement en renonçant à cette bataille : tout le monde dit que vous êtes dans votre tort et que la honte sera donc pour vous. Voilà pourquoi je vous conseillerais de restituer ses terres à votre belle-sœur. – Que Dieu se détourne de moi, si j'y consens jamais ! – Sur ma foi, alors, en garde ! Je vous ai proposé le seul moyen possible de faire la paix."

27        Sans plus attendre, ils lâchent la bride à leurs chevaux ; le premier coup qu'ils se portent met leurs lances en pièces et le heurt des écus et des corps est si brutal qu'il les laisse assommés, incapables de savoir où ils en sont : projetés à terre de part et d'autre, ils y restent longtemps inertes. Le premier à se relever est Gaheriet ; il met la main à l'épée et se dispose à faire appel à toute la prouesse dont il est capable, car il s'est rendu compte de la valeur de son adversaire. Cependant, le fait d'avoir le droit pour lui le rend intrépide : brandissant son arme, il se précipite sur Guidan qui, lui aussi, s'était relevé, avait dégainé son épée et, la tête à l'abri de son écu, s'avance sur ce chevalier qu'il craint [p.82] beaucoup plus qu'il ne le faisait au début. Gaheriet lui assène sur le sommet de son heaume un coup qui lui fait voir trente-six chandelles mais ne l'empêche pas de le frapper à son tour en y mettant toutes ses forces : il en reste pantois.

28        Ils continuèrent à jouer de l'épée l'un contre l'autre et cela dura si longtemps qu'à les voir se mettre en pièces écus et hauberts dès qu'ils réussissaient à s'atteindre, on disait que c'étaient deux escrimeurs émérites. Leur affrontement se prolongea jusque vers midi, mais, à ce moment, ils furent obligés de faire une pause pour reprendre haleine : ils avaient tant souffert que c'est à peine s'ils pouvaient rester debout ; l'un et l'autre avaient perdu beaucoup de sang et le moins gravement touché avait reçu une dizaine de blessures. A midi juste, l'heure la plus chaude de la journée, après avoir pris le temps de se reposer, Gaheriet voulut reprendre le combat, car il était fâché de le voir se prolonger autant, et, l'épée haute, il s'élança sur Guidan pour le frapper à la tête ; celui-ci interposa son écu que la violence du coup fendit jusqu'à la bosse ; mais alors que Gaheriet tirait son arme à lui pour la récupérer, elle se cassa net au niveau de la garde et le pommeau lui resta seul dans la main. Ce coup du sort le prit au dépourvu, alors que Guidan était tout à la joie, d'avoir, croyait-il, remporté la victoire.

29        [p.83] "Vous voyez ce qu'il en est, seigneur, déclare-t-il à son adversaire, ce serait dommage que je vous tue, même si j'en ai tout le pouvoir. C'est pourquoi je vous prie de reconnaître votre défaite ; je m'engage à faire votre paix avec ma dame, pour qu'elle vous laisse libre de partir. – Ne m'épargnez pas, vassal, au contraire, car, s'il plaît à Dieu, vous ne réussirez pas à venir à bout de moi. – Vraiment ? – Par Dieu, c'est ce que vous allez voir."Guidan se précipite l'épée haute, mais Gaheriet se plaque si bien contre lui que le bras de son adversaire vient heurter de plein fouet le tranchant de son écu et que l'arme lui échappe des mains. Gaheriet, qui en était cruellement dépourvu, la ramasse aussitôt. A cette vue, Guidan est au comble de la consternation parce qu'il se rend compte qu'il est un homme mort, s'il ne s'avoue pas vaincu, ce dont il ne veut pas entendre parler. Mais comme il aimerait mieux n'importe quelle mort plutôt que de se trouver à la merci de son adversaire, il se dirige vers la rivière, en disant à Gaheriet de le suivre, si cela lui chante, car il ne se mettra plus sur son passage. Il saute donc à l'eau où il coule aussitôt à pic à cause du poids de ses armes qui l'attirait vers le fond : il ne devait plus remonter à la surface.

30        Les spectateurs qui regardaient le combat depuis la rive montèrent alors en barque pour aller chercher Gaheriet; sitôt en présence de la dame de Roestoc, il lui demanda s'il en avait assez fait pour que la demoiselle soit considérée comme quitte."Vraiment oui, seigneur, et que Dieu soit béni de vous avoir donné la victoire ![p.84] – En ce cas, réinvestissez-la de ses terres."C'est ce qu'elle fait, cependant que la demoiselle se jette à ses pieds pour la remercier ; puis elle prend Gaheriet par la main et l'emmène au château où elle le fait se désarmer afin qu'on examine ses blessures, bien qu'aucune n'ait été assez grave pour nécessiter une longue convalescence. Elle fait donc venir son médecin et le charge de s'occuper du blessé, ce qu'il se hâte de faire ; le traitement fut si efficace que, trois jours après, Gaheriet ne se ressentait plus de rien.

          Aussitôt, il demanda son congé à la dame de Roestoc, car il souhaitait partir sans s'attarder davantage. Lorsqu'elle comprit qu'elle ne pourrait pas le retenir, malgré toutes ses demandes et ses prières, elle lui fit apporter une épée d'excellente qualité pour remplacer celle qu'il avait perdue au combat, et il la prit tout en se confondant en remerciements. Le lendemain, après s'être armé et avoir enfourché son cheval, il quitta Roestoc. La dame, accompagnée de ses gens ainsi que de la demoiselle pour qui il avait combattu l'escortèrent longuement, avant de se séparer de lui à la lisière d'une prairie. Elle le pria avec instance de saluer monseigneur Gauvain de sa part dès qu'il le verrait, ce qu'il s'engagea à faire avec plaisir.

31        Tandis que la dame et les siens retournent à Roestoc, Gaheriet se remet en route et poursuit sa chevauchée à l'aventure.

          Un jour - il était midi -, il arriva à proximité de deux tentes ;[p.85] dans l'une d'elles, une demoiselle, assise sur un lit, était occupée à se regarder dans un miroir qu'elle tenait à la main. Il la salue, mais elle se contente de lui jeter un regard, sans lui dire un mot. Il la salue à nouveau et, cette fois, elle lui répond... que ces civilités sont inutiles,"parce qu'il n'est pas une demoiselle au monde qui soit fondée à vous les rendre. – Pourquoi donc, demoiselle ? Dites-le moi. – Parce que vous avez commis la pire vilenie qui soit à l'égard d'une d'entre nous. – Moi, j'ai commis  une vilenie ? Et quand cela ? – Je vais vous le dire, par Dieu ! Est-ce qu'un chevalier peut commettre une vilenie pire que de faire défaut à   une demoiselle au moment où elle a le plus besoin qu'on aille à son secours ? – Assurément non. – Alors, vous avez la preuve qu'il n'y a pas plus vil et plus lâche que vous, puisqu'avant-hier vous n'avez rien fait pour l'une d'elles que vous avez vue, de vos yeux, être emmenée par trois chevaliers qui la fouettaient à coups de branches de ronces. De ne pas être intervenu pour venir à son aide vous rend indigne du titre de chevalier. Voilà pourquoi je vous ai dit que je vous considérais comme quelqu'un de vil ; et vous êtes aussi le pire des lâches, je vais vous en convaincre : dites-moi si un chevalier peut se rendre coupable de pire lâcheté que d'abandonner ses frères en prison ? – Non, fait-il. – Eh bien, c'est la raison pour laquelle vous êtes le pire des lâches : deux de vos frères sont retenus captifs depuis plus d'un mois et vous n'avez rien fait pour les délivrer : voilà pourquoi je vous ai qualifié ainsi.

32        – Ah ! demoiselle, permettez-moi de vous répondre. – Expliquez-vous ![p.86] – Il est vrai que j'ai vu celle dont vous m'avez parlé, mais il y avait là un chevalier de la Table Ronde qui avait autant besoin qu'elle d'être secouru ; et j'ai dû l'abandonner, elle, pour ne pas me parjurer, puisque tous ceux qui en sont compagnons s'engagent par serment à se prêter mutuellement assistance quand ils se voient en danger : c'était donc de mon devoir de laisser la demoiselle pour venir en aide au chevalier. Quant à mes frères que vous me dites être prisonniers, je vous donne ma parole que je l'ignorais : il y a bien deux mois que je ne les ai pas vus. Je vous en prie, au nom de Dieu, apprenez-moi desquels d'entre eux il s'agit et où ils sont emprisonnés - et vous pourrez compter sur moi pour être votre chevalier servant, car ce serait me rendre un service dont je vous saurais plus de gré que si vous me donniez le plus fort château de ce pays.

33        – Sur ma foi, je vais vous renseigner. Il s'agit d'Agravain et de Guerrehet, et c'est Sorneham du Château Neuf, un des chevaliers les plus émérites à ma connaissance, qui les a fait prisonniers ; il les détient dans le château construit sur le promontoire qu'on appelle la Colline aux Malheureux. – Et savez-vous dans quelles circonstances il s'est emparé d'eux ? – Fort bien."dit-elle. Et elle lui apprend tout ce que le conte a déjà rapporté. Une fois au courant, il approuve :"Certes, vous avez raison de considérer cet homme comme un chevalier valeureux : il faut qu'il le soit pour avoir vaincu deux chevaliers comme mes frères. Dieu m'en soit témoin, je n'aurais de cesse de m'être rendu là où ils sont : j'aime mieux mourir ou être capturé moi-même plutôt que de ne pas tout faire pour les délivrer."Il demande alors où se trouve cette colline dont elle parle [p.87] et elle lui indique un chemin en lui disant que, si c'est là qu'il veut aller, il l'y mènera tout droit.

34        Après l'avoir recommandée à Dieu, Gaheriet partit à vive allure par la route qu'elle lui avait montrée, tant et si bien qu'il arriva au pied de la colline où il lut le message que Sorneham y avait fait mettre ; outré de l'orgueil dont, selon lui, il témoignait, il arracha l'écriteau ("Que Dieu m'abandonne, dit-il si cette inscription reste là plus longtemps !"), le jeta au milieu du chemin et gravit la colline sur la pente de laquelle il trouva le nain qui fit aussitôt retentir le cor. Comme Gaheriet lui demandait pourquoi il en avait sonné, le nain lui fit la réponse que vous connaissez. Quand il arriva au sommet, il vit Sorneham qui l'attendait, déjà monté sur son destrier. Sans échanger un mot, ils se chargent : leurs lances se brisent sur le sommet des écus, et le choc, écu contre écu, corps contre corps, est si rude que les deux cavaliers sont désarçonnés ; mais ils se relèvent aussitôt, légers et vaillants ; l'épée au clair, ils s'attaquent, s'assénant de si rudes coups sur les heaumes que des étincelles en jaillissent ; les écus sont mis en pièces, le maillage des hauberts saute, laissant apparaître des trous.

35        Ils ont tant été à la peine l'un et l'autre - ce n'était ni la vigueur, ni le courage qui leur manquaient ! - qu'ils sont épuisés à force d'avoir donné des coups et d'en avoir reçu. Leurs hauberts, avec leurs mailles pendent de tous côtés, et leurs heaumes sont dans un tel état qu'ils ne les protégeraient plus guère s'ils se frappaient aussi brutalement qu'au début ; mais ce n'est pas le cas : leurs mains laissent glisser à terre épée et écu qu'ils n'ont plus la force de tenir ;[p.88] ils s'empoignent alors à bras-le-corps et restent ainsi longtemps, incapables d'en faire plus, jusqu'au moment où ils s'écroulent tous les deux. C'est Gaheriet qui était tombé sur Sorneham, mais il ne put même pas exploiter cet avantage. Et ils avaient tant perdu de sang que le sol en était tout couvert autour d'eux.

36        Ils restèrent ainsi un long moment, effondrés l'un sur l'autre ; finalement, Gaheriet réussit à reprendre son souffle et se lève ; il récupère l'épée qu'il avait laissé échapper et, attrapant Sorneham par son heaume, il lui en coupe les lacets et le jette à terre ; puis, il frappe violemment son adversaire à la tête et, lui rabattant sa ventaille, menace de l'achever s'il ne s'avoue pas vaincu. Sorneham ouvre les yeux : à la vue de cette épée brandie au dessus de lui, alors qu'il n'a plus d'arme pour se défendre, il craint pour sa vie :"Ah ! noble chevalier, s'écrie-t-il, au nom de Dieu, ne me tue pas ! Je reconnais ma défaite. – Tu dois donc accepter d'aller te constituer prisonnier là où je te l'ordonnerai et en passer par toutes mes exigences."Le vaincu s'y engage. Gaheriet s'écarte de lui et remet son épée au fourreau, cependant que l'autre se relève, mais si épuisé et mal en point qu'il pense ne pas en réchapper.

          Des hommes d'armes sortent du château, désolés de ce qui est arrivé à leur seigneur, et viennent lui demander ses ordres."Transportez-moi à l'intérieur, débarrassez-moi de mes armes et amenez ce chevalier avec vous : traitez-le avec les plus grands honneurs car, il faut que vous le sachiez,[p.89] vous n'en avez jamais rencontré de plus accompli."Ils l'emportèrent à bras d'hommes et firent ce qu'il leur avait demandé. Puis ils retournèrent vers Gaheriet qu'ils conduisirent à son tour au château où, après lui avoir ôté ses armes, ils le servirent avec tant d'égards qu'il en fut le premier surpris.

37        Une fois désarmé, il alla retrouver Sorneham :"On m'a dit, seigneur, que vous déteniez deux chevaliers en prison : c'est la raison de ma venue. Faites-les venir, s'il vous plaît. – Volontiers, puisque vous le souhaitez."Et il ordonne d'aller chercher les deux prisonniers à ses hommes d'armes qui se rendent à leur cachot d'où ils les font sortir :"Vous avez de la chance, seigneurs : un chevalier errant vous a délivrés en forçant celui qui vous avait vaincus à reconnaître sa défaite."La nouvelle les comble de joie et ils rendent grâce à Dieu d'être si bien venu à leurs secours. On les conduit dans la grand-salle et, dès que Gaheriet les voit arriver, il court vers eux, bras ouverts, les embrasse l'un après l'autre et leur demande comment les choses se sont passées, entre temps, pour eux."Bien, Dieu merci, puisque nous voilà libres.

38        Et vous, frère, quel hasard vous a fait passer par ici ? – Je crois que je n'y aurais jamais mis les pieds sans une demoiselle du pays qui m'a appris que vous étiez retenus prisonniers : dès lors, j'ai fait au plus vite, tant il me tardait d'y être. Mais il me semble que vous avez connu le pire depuis la dernière fois que je vous ai vus."

          [p.90] Ils lui racontent alors comment ils étaient devenus les captifs de Sorneham et qu'ils seraient morts sans la demoiselle qui vivait là : jamais, en toute leur vie, ils ne pourraient s'acquitter envers elle, tant elle leur avait été secourable."Par Dieu, d'après ce que vous me racontez, vous avez eu de la chance. Mais il reste que vous n'êtes pas encore complètement rétablis : il faudra donc que vous passiez une semaine ici, voire plus, jusqu'à ce que vos plaies soient cicatrisées."Ils patienteront le temps qu'il faudra, disent-ils, puisqu'il le veut.

39        Tout à leur joie d'être réunis, les trois frères ne pensent plus à tout ce qu'ils ont dû subir auparavant. Quant à Sorneham, dès lors qu'il sut leur parenté avec monseigneur Gauvain, il eut moins de regret d'avoir été vaincu par l'un d'eux que s'il l'avait été par n'importe quel autre chevalier. Il les fit donc venir et les pria de lui pardonner de les avoir traités comme il l'avait fait, ce qu'ils acceptèrent sans difficulté.

          Ce soir là, il y eut de grandes réjouissances au château ; mais elles l'auraient été encore plus sans l'état de Sorneham qui pouvait à peine parler. Le lendemain, il se leva, non sans mal : il fallut le porter jusqu'à la grand-salle ;[p.91] la guérison d'Agravain lui paraissant un vrai mystère, il lui demanda quel médecin l'avait soigné et celui-ci lui expliqua comment, en effet, il serait mort sans l'aide de Dieu et sans celle de sa nièce qui l'avait pris en pitié. Sorneham répliqua en plaisantant qu'assurément les chevaliers de la Table Ronde avaient plus de chance que tous les autres,"car, s'ils venaient à être tués, je crois qu'ils trouveraient quelqu'un pour les ramener à la vie. Je dis cela pour vous, fit-il à l'adresse d'Agravain, qui étiez à l'article de la mort ; je ne pensais pas que vous auriez survécu quatre jours dans ce cachot et c'est quelqu'un de ma propre parenté qui vous a guéri ! Un chevalier a-t-il jamais connu si heureuse aventure ? Assurément non, d'après moi."

40        Ces propos de Sorneham mirent les trois frères en joie. Ils passèrent là quinze jours au bout desquels ils étaient en parfaite santé et n'avaient qu'un désir : porter à nouveau les armes. Le lundi suivant, Gaheriet se rendit auprès de Sorneham :"Je veux que vous alliez chez la dame de Roestoc vous constituer prisonnier ; vous lui direz toute ma reconnaissance pour son amabilité, et qu'elle peut compter sur moi, si l'occasion m'en est donnée."Après avoir répondu qu'il s'acquittera au mieux de ce message, il fait apporter ses armes, enfourche son cheval et s'éloigne dans la direction de Roestoc, non sans avoir recommandé les trois frères à Dieu.

          De leur côté, ceux-ci saluèrent de la même façon la demoiselle à qui Agravain était tant redevable et se remirent en route. Et dès lors, la colline fut appelée Colline d'Agravain, en souvenir de celui qui avait aboli la mauvaise coutume qui y avait été instaurée,[p.92] et cela pour la plus grande satisfaction de tous ceux qui apprirent ce qui s'était passé.

41        Après leur départ, les trois frères chevauchèrent ensemble et décidèrent de ne pas se séparer avant que Dieu leur eût envoyé quelque aventure. Ils allèrent tout le jour et passèrent la nuit chez un ermite : la maigre pitance qu'il leur offrit ne les réconforta guère. Le lendemain, ils se levèrent au point du jour et s'en allèrent après avoir entendu la messe ; ce fut encore une journée où il ne leur arriva rien. Cette fois, ils demandèrent l'hospitalité à un très riche forestier qui, lorsqu'il sut à qui il avait affaire, leur réserva les plus grands honneurs. Après dîner, il les emmena faire un tour de promenade dans un fort beau verger où ils s'assirent tous les quatre sur l'herbe verte. Il leur demanda dans quelle aventure ils s'étaient lancés et ils lui répondirent qu'ils cherchaient à avoir des nouvelles de Lancelot qu'on n'avait pas vu à la cour depuis longtemps : beaucoup disaient qu'il était mort."Que Dieu l'ait en Sa sainte garde ! fait-il. Quel malheur s'il n'était plus de ce monde ! Personne ne pourra l'égaler. Cela dit, je ne vous laisserai pas poursuivre plus longtemps par la route que vous avez prise. – Pourquoi, cher hôte ? Dites-le nous donc.

42        – Je ne demande que cela. Une guerre à outrance déchire ce pays, je ne crois pas que vous ayez jamais vu pire ; et elle divise une famille, puisqu'elle oppose un père à ses fils.[p.93] Il faut que je vous raconte comment on en est venu là, sinon vous n'y comprendriez rien. Tout le pays alentour dépend d'un homme très puissant, le duc Kalès, qui est le père de six fils, tous des chevaliers braves et valeureux. Il a aussi une fille qui est en âge de se marier ; il l'avait, il y a peu, engagée à un seigneur dont les terres étaient mitoyennes des siennes, du côté de l'ouest. Mais, alors que la jeune fille était à l'église, pour la cérémonie, au moment où son père déclara sa volonté de lui laisser la moitié de ses terres en saisine, ses frères se hâtèrent de s'interposer, disant qu'ils ne se laisseraient jamais déshériter en faveur de quiconque. 'Comment, s'exclama Kalès, je ne pourrais pas disposer à mon gré de terres que j'ai conquises par ma prouesse ? C'est pourtant ce que je vais faire, et puisque vous protestez, je lègue toutes mes terres au futur mari de ma fille : c'est lui que j'en investis. Si vous voulez en avoir, faites comme moi : conquérez-les ! Car, sur ma tête, vous n'aurez jamais, au grand jamais, le moindre lopin des miennes !'

43        Ses fils lui répliquèrent que si le fiancé de leur sœur se voyait investi de terres qui leur revenaient, il n'aurait pas un an à vivre. Cela ne fit pas renoncer le duc qui donna l'ensemble de ses terres à sa fille et en confia la tenure à celui qui devait l'épouser. Après la noce, comme il voulait rentrer chez lui avec elle, il fit une fâcheuse rencontre dans une forêt qui est située non loin d'ici, en allant tout droit : les frères l'attaquèrent et le tuèrent ainsi que tous ceux qui l'accompagnaient. Je ne sais quel hasard s'en mêla : leur sœur aussi perdit la vie dans cette circonstance. Après quoi,[p.94] ils firent le tour des places que détenait le duc, s'emparèrent de toutes et y mirent des gens de confiance à eux ; puis ils rassemblèrent en masse des hommes d'armes et entamèrent les hostilités contre leur père. Cette guerre a pris de telles proportions et l'acharnement des deux camps - qui ont subi, l'un et l'autre, de lourdes pertes - dépasse tellement toute mesure que, depuis lors, il n'a plus été question de paix.

44        – Et qui a le dessous ? s'enquiert Gaheriet. – Le duc, sur ma foi, et c'est désolant, car c'est un vaillant et un homme de bien ; avant-hier, il vient de lui arriver un nouveau malheur : au cours d'une bataille à son initiative, il a perdu un de ses frères, un chevalier émérite qui lui était d'un grand secours dans sa guerre ; on dit que ce sont ses neveux qui l'ont tué. – C'est grand dommage pour lui, fait Gaheriet : j'ai souvent entendu louer ses faits d'armes et je le connais, en effet, comme un homme de bien et quelqu'un de généreux. Je suis sincèrement désolé que ce conflit ne tourne pas à son avantage et, que Dieu m'aide, si j'en avais l'occasion, je lui prêterais main-forte."La conversation se termine sur ces propos et ils vont se coucher.

45        Le lendemain, dès le point du jour, ils se mirent en armes."Mon cher hôte, lui déclare Gaheriet alors qu'il ne leur restait qu'à enfourcher leurs montures, si je voulais rencontrer le duc, de quel côté devrais-je me diriger ? – Par là, seigneur", répond-il en lui indiquant un chemin qui le  mènera tout droit jusqu'à un château où Kalès venait souvent se réfugier, accablé qu'il était de se voir en butte à des attaques quotidiennes. Ses fils pouvaient compter sur de nombreux chevaliers, alors que lui, après avoir engagé beaucoup de dépenses parce que presque tous ses hommes lui avaient fait défaut,[p.95] ne pouvait plus en entretenir qu'un petit nombre car ses fils lui avaient dérobé tout son trésor de guerre, et il se trouvait donc dans une situation critique.

46        Après leur départ de chez le forestier, les trois frères suivirent, pendant la matinée, le chemin qu'il avait indiqué à Gaheriet. Le hasard fit qu'ils ne rencontrèrent d'abord personne pour s'enquérir de ce qu'ils faisaient là ; mais, à un gué qui jouxtait un moulin, ils tombèrent sur deux chevaliers en armes qui gardaient le passage. Dès que ceux-ci les virent arriver, ils leur crièrent de faire demi-tour parce qu'ils ne pourront pas traverser, à moins qu'ils n'acceptent de jouter avec eux.

          Gaheriet déclare qu'il refuse de se laisser retarder et, faisant signe à ses frères de s'arrêter, déclare qu'il se fait fort d'envoyer un des chevaliers à l'eau, ou qu'il ne se connaît plus. Il abaisse aussitôt sa lance, éperonne son destrier et frappe le premier qui se présente : il l'atteint si bien que le cavalier et sa monture s'écroulent pêle-mêle au milieu de la rivière ; sans un tronc d'arbre qui flottait là, et auquel il put se raccrocher, l'homme n'aurait pas évité la noyade, tant à cause du poids de ses armes que de la profondeur du courant. Gaheriet charge le second, qui s'élançait à sa rencontre et le frappe, lui faisant vider les arçons : dans la chute, la pointe du heaume heurte le sol ; puis, s'en tenant là, il regarde son adversaire en train de prendre un bain dans la rivière, spectacle qui le fait éclater de rire.

47        Les trois frères poursuivent leur route jusqu'au château où résidait le duc ; la porte était fermée au verrou parce que ceux qui vivaient là n'étaient jamais tranquilles, et les créneaux étaient occupés par des archers qui aussitôt qu'ils les virent [p.96] arriver, leur crièrent de reculer :"Vous n'êtes pas des nôtres. Ne comptez donc pas ne rien avoir à craindre de nous. Si vous approchez davantage, nous vous tuerons, vous et vos chevaux. – Nous ne sommes pas de vos ennemis", répond  Gaheriet en ôtant son heaume ;"au contraire, nous vous apporterons toute l'aide dont nous serons capables partout où vous en aurez besoin. Allez demander à votre seigneur le duc de venir parler à trois chevaliers étrangers qui l'attendent à la porte."L'homme dit qu'il va transmettre le message."Patientez un instant, je reviens tout de suite."Il s'en va trouver le duc qui était dans sa chambre ; son médecin examinait la blessure qu'il avait reçue lors de la dernière bataille."Que voulez-vous ? s'enquiert-il. – Il y a trois chevaliers qui vous attendent à la porte et m'ont chargé de vous dire qu'ils aimeraient vous parler, si vous le vouliez bien. – Mon Dieu, fait le duc, pourraient-ils appartenir à la Table Ronde et être de ceux qui, d'après ce que j'ai entendu dire, sont en quête de Lancelot ? Si c'était le cas et s'ils acceptaient de me prêter assistance, je croirais encore la victoire possible... et que mes fils, qui maintenant ne pensent plus qu'à usurper mon héritage, en viendraient à se considérer comme des sots et des dupes."

48        Il se rend donc à la porte pour parlementer avec ceux qui l'y attendaient. Dès qu'il s'approche, Gaheriet qui l'avait maintes fois rencontré, n'a pas de mal à le reconnaître :"Seigneur, lui dit-il, vous voyez là trois chevaliers étrangers qui demeureraient avec plaisir chez vous,[p.97] si vous en étiez d'accord, et qui mettraient toutes leurs forces à votre service pour vous aider à remporter la victoire, si vous vouliez d'eux. – Cher seigneur, vous avez tout l'air d'être des braves, vous et vos compagnons ; peut-être êtes-vous d'un plus noble lignage que le mien et avez-vous l'habitude de vivre sans vous priver et dans le luxe. Si je dis cela, c'est que rien ne vous oblige à partager notre quotidien : si vous le faisiez, vous n'auriez qu'une maigre et rare pitance, vous devriez souvent endosser vos hauberts au lieu d'aller vous reposer quand vous en auriez besoin, et vous seriez tous les jours à la peine et dans des difficultés auxquelles vous n'êtes pas accoutumés. Voilà pourquoi je ne vous conseille pas de rester avec nous : je suis sûr que vous n'y trouveriez pas votre compte.

49        – Nous savons ce que c'est que de subir peines et épreuves, seigneur ; il y a longtemps que nous en avons l'habitude. N'essayez donc pas de nous effrayer avec celles qui nous attendent ici, car ce n'est pas un exemple à donner que celui de l'homme qui veut conquérir la gloire mais s'en laisse détourner parce qu'il lui faudrait souffrir pour la connaître. – Sur ma foi, si telle est bien votre volonté, je vous ferai ouvrir la porte, je vous recevrai comme étant des nôtres et vous serez traités comme je le suis moi-même. Mais si vous manquez de certaines choses, ne soyez pas surpris."Le duc leur fait aussitôt ouvrir la porte, les conduit jusqu'à la grand-salle où il leur apporte des vêtements légers, à revêtir, et insiste auprès de ceux qui se trouvent là pour qu'ils accueillent les nouveaux arrivants avec cordialité et en leur montrant beaucoup d'égards,"parce que je suis persuadé que ce sont des chevaliers sans peur ni reproche."

          Sur ce, il leur demande qui ils sont et Gaheriet, qui ne désirait pas qu'ils soient reconnus, répond qu'ils sont des étrangers."Il me semble, seigneurs, ajoute le duc, que vous êtes frères : si c'est exact, pourquoi me le taire ? – Assurément, on nous tient pour tels, et nous le sommes en effet. Mais je vous prie de ne pas nous en demander davantage à présent ; le moment venu, vous saurez le reste."Le duc répond qu'il s'abstiendra désormais de les interroger là-dessus.

50        La journée se passa ainsi ; à l'heure du dîner, Kalès ordonna de mettre les nappes et les serviteurs s'exécutèrent ; les chevaliers s'attablèrent et l'hôte fit asseoir Gaheriet à la place d'honneur  parce que ses frères lui montraient du respect et le traitaient avec beaucoup d'égards, il pensait donc que son courage et sa valeur le mettaient à part. La nuit venue, il fit dresser, dans la plus grande chambre, trois lits destinés aux trois frères, où ils se reposèrent jusqu'au lendemain : c'était plus et mieux que ce qu'on leur avait promis. Tous les habitants du château allèrent, eux aussi, se coucher sauf ceux qui étaient de garde.

51        Tôt le lendemain, comme les frères revenaient d'entendre la messe,[p.99] ils remarquèrent, à l'intérieur du château, plusieurs chevaliers en train de s'équiper et ils en demandèrent la raison au duc, puisqu'ils ne voyaient aucun préparatif d'assaut menacer la place."Ils vérifient leurs armes, chers seigneurs, et ce n'est pas sans raison : ils ne vont pas tarder à avoir besoin de hauberts en bon état. Vous verrez la superbe avec laquelle mes fils déploieront leurs troupes devant eux. – Sur ma foi, intervient Gaheriet, je suis d'avis que nous aussi allions nous armer pour les affronter : ce serait lâcheté de notre part de leur laisser l'initiative de l'attaque. – Dieu m'en soit témoin, réplique le duc, attendre le moment opportun n'est en aucun cas une sottise ; en revanche, faire preuve de témérité et se risquer à l'aveuglette ne peut qu'être dangereux et avoir de funestes conséquences : je vous conseille donc de vous tenir tranquilles jusqu'au moment où il sera nécessaire d'intervenir. Trois frères, trois chevaliers tels que vous sont capables de mettre une armée en déroute... à condition qu'elle soit composée d'hommes déjà fatigués. Et comme je souhaite que nous puissions entièrement compter sur vous comme renforts, je ne veux pas que vous preniez part à l'action avant que tous ceux d'en face soient eux-mêmes engagés afin que vous restiez frais et dispos alors qu'eux en auront assez ; je pense qu'alors ils ne pourront pas vous résister longtemps.

52        – A Dieu ne plaise, objecte Agravain, que nous nous retrouvions bons derniers ! Vous ne pouvez pas trouver meilleure manière de nous faire passer pour des couards qu'en nous envoyant, forts et reposés, contre des hommes épuisés par leurs exploits. – Vous avez beau dire, mon frère, répond Gaheriet, le duc est un homme trop exemplaire pour nous conseiller un comportement honteux et dégradant. Je veux donc [p.100] que nous nous conformions à ce qu'il a dit. – Sur ma foi, dit Agravain, vous agirez à votre guise : je ne cherche pas à vous faire changer d'avis. Mais, quoi que vous décidiez, d'y aller ou d'attendre, moi je ferai une sortie dès le début et que Dieu m'abandonne si je n'apprends comment les premiers qui se présenteront savent se servir d'une lance. –Vous agirez comme vous voudrez, mon frère, réplique Gaheriet ; quant à moi, je ne bougerai pas d'ici avant Guerrehet."

53        Pendant leur discussion, le cri de"Aux armes !"retentit dans l'enceinte. Tous les chevaliers se mirent à se rassembler devant le logis seigneurial, car aucun d'entre eux ne se serait permis de faire une sortie sans que Kalès en eût donné l'ordre. Bientôt, il y eut aussi plus de deux cents hommes d'armes, tant archers et arbalétriers que combattants à pied, tous protégés par des armures. De son côté, le duc va s'armer, lui aussi, avec ses quatre neveux : c'étaient de hardis et valeureux chevaliers, et les fils de ce frère du châtelain qui s'était fait tuer, il y avait peu, au cours de la dernière bataille. Enfin, les trois frères s'étaient soigneusement équipés. Gaheriet et Guerrehet insistèrent auprès d'Agravain pour qu'il ne se sépare pas d'eux, mais il répéta qu'il consentait à être abandonné de Dieu s'il attendait, pour sortir, d'être dans les derniers."Alors, qu'Il vous vienne en aide, dit Gaheriet,[p.101] car j'ai vraiment peur que les autres ne s'emparent de vous. – Rassurez-vous : il ne leur suffira pas de le vouloir pour y réussir !"

54        Le duc répartit ses gens en quatre compagnies comprenant chacune quarante chevaliers dont il donne le commandement à ses neveux qui étaient les hommes au monde en qui il avait le plus confiance ; il leur explique la tactique qu'ils devront adopter, et comment se porter secours les uns aux autres en cas de besoin. Puis il désigne quarante chevaliers, choisis parmi les plus sûrs, les poste un peu à l'écart des autres et leur ordonne de ne pas bouger de là tant que lui-même ne sortirait pas. Il retourne alors auprès de ses neveux (le plus jeune s'appelait Casibilan, le second Abilas, le troisième Dionis et le quatrième Dion), leur recommande de ne pas se montrer téméraires mais de marcher prudemment contre leurs ennemis - ce qu'ils feront, promettent-ils. Après quoi, il les envoie à l'extérieur de l'enceinte.

55        Quant à Agravain, contrairement à ses frères, il était sorti dès le début afin de jouter contre les premiers qui se présenteraient ; il s'en présente en effet de toutes parts, un par ci, deux par là, trois plus loin, selon qu'eux-mêmes étaient plus ou moins désireux d'en découdre.

          Les six fils de Kalès, qui étaient des chevaliers émérites et ne manquaient pas de prudence, s'étaient organisés en six compagnies, chacune forte de cent chevaliers et commandée par l'un d'eux. Cela sans compter les quarante chevaliers, avec le sénéchal à leur tête, qu'ils avaient envoyés en avant pour commencer le combat. Ceux-là s'étaient élancés bride abattue, manquant de crever leurs chevaux sous eux [p.102] pour être plus tôt arrivés ; le sénéchal conduisait la charge, écu au cou, lance en main, son oriflamme flottant au vent. A cette vue, Agravain, pensant qu'il serait facile de venir à bout d'eux, rassemble autour de lui une dizaine de chevaliers à qui il ordonne de le suivre."Soyez sans inquiétude : c'est à la vie, à la mort !"promettent-ils. Il part immédiatement à fond de train, chargeant le sénéchal qui arrivait en tête, lequel brise sa lance contre sa poitrine ; mais Agravain, qui avait pris son élan de loin, l'atteint en bas, sous l'arçon de la selle, et lui porte un coup que ni l'écu, ni le haubert ne parviennent à arrêter : pointe et hampe de l'arme s'enfoncent dans les chairs ; le cavalier mord la poussière, trop grièvement blessé pour avoir encore besoin d'un médecin, vu qu'il est comme mort. La lance d'Agravain se brise dans la chute de son adversaire, cependant que chacun de ceux qui l'accompagnent abat un ennemi

56        Il dégaine son épée, frappe à droite, à gauche (exercice auquel il était passé maître), faisant montre de tant de prouesse - et imité par ses dix compagnons - qu'en un tour de main les quarante furent mis en déroute : ils tournèrent le dos, pourchassés par Agravain et les siens jusqu'à la première de leurs compagnies. Voyant les gens du sénéchal en fuite, les autres leur demandèrent où ils allaient si vite."Ce n'est pas de notre faute, dirent-ils, mais il y a là un chevalier sans pareil pour la hardiesse et la valeur : nous n'avons jamais vu ça ! Il a tué notre sénéchal et une dizaine des nôtres."Mais les leurs les renvoyèrent au combat en les assurant que la mort du sénéchal serait vengée le jour même.

57        [p.103] Le duc engagea alors une des compagnies commandées par ses neveux contre ceux du dehors ; mais étant donné la très grande disproportion des forces (les siens n'étaient que quarante alors que ceux du dehors étaient au nombre de cent), les quarante n'auraient pas résisté longtemps sans la prouesse d'Agravain qui donnait du courage et de l'ardeur aux plus timorés - ses exploits laissaient ses adversaires bouche bée. Lorsque le fils de Kalès en charge de la première compagnie constata ce qu'il avait déjà fait à ses hommes, il se dit que, si on lui en laissait le temps, il finirait de les mettre à mal. Il appelle donc une dizaine des siens :"Vous voyez ce chevalier, là ? J'ignore qui il est, mais il ne nous a causé que trop de tort et je veux jouter contre lui. Suivez-moi : si je le désarçonne, il sera pris ; si c'est lui qui me fait chuter, encerclez-le et faites en sorte de le tuer ou de le capturer ; à nous y prendre autrement, la vengeance nous échapperait."Il en sera comme il a dit, promettent-ils.

          Sur ce, il lâche la bride à son cheval et charge Agravain qui en fait autant. Au premier choc, leurs lances volent en éclats et le heurt des écus et des corps les laisse l'un et l'autre bien mal en point. Le fils de Kalès tombe à la renverse, mais comme Agravain allait poursuivre sa course [p.104] sur son élan, une dizaine de lances frappent son écu ; son cheval tué sous lui, il se retrouve à terre.

58        A les voir si nombreux à l'entourer, il comprend qu'il s'agit d'un coup monté afin de s'emparer de lui. Il dégaine et, se protégeant la tête de son écu, se met en position de défense, distribuant tout autour de lui force coups d'épée, tuant cavaliers et chevaux, faisant preuve de tant d'acharnement à résister que tous ceux qui le voient rendent hommage à sa vaillance et à son courage. Cependant, ils étaient plus de vingt à l'avoir encerclé ; ils l'attaquent tous ensemble, sans lui laisser le temps de reprendre son souffle et, après l'avoir forcé à mettre genou à terre à deux ou trois reprises, ils s'emparent de lui de vive force, lui arrachent son épée et son heaume : ils l'auraient tué sans l'intervention d'un des six frères qui les en empêche et ordonne de le conduire en prison dans leur château, ce qui fut fait immédiatement. Après quoi, ils mirent en déroute la première compagnie de Kalès : ceux qui, jusque là, avaient fait front, soutenus par le prouesse d'Agravain, tournèrent le dos et ils auraient tous été tués ou faits prisonniers si le duc ne les avait fait secourir par une autre de ses compagnies ; grâce à ce renfort et à la bravoure de ceux qui étaient venus leur prêter main-forte, leurs adversaires ne purent leur tenir tête longtemps et furent contraints de prendre la fuite à leur tour.

59        Mais une seconde compagnie s'empressa de leur prêter assistance, comme ceux d'en face l'avaient fait pour les leurs. L'une après l'autre, dans les deux camps, toutes les compagnies furent engagées.[p.105] Contre celles de ses fils, celles de Kalès n'étaient pas de force, tant elles étaient moins nombreuses, et elles finirent donc par être obligées de fuir. En comptant les morts et les prisonniers, elles avaient subi beaucoup de pertes ; les survivants ne durent leur salut qu'à un chevalier qui, bien qu'ayant reçu un coup de lance en plein corps et un autre à la tête, d'épée celui-là, vint prévenir le duc :"Pourquoi laissez-vous vos hommes se faire massacrer ainsi, noble seigneur ? Si vous n'allez pas à leur aide, vous ne verrez revenir aucun de ceux que vous avez envoyés se battre : ils y perdront la vie, et vous l'honneur. – Puisqu'ils sont dans une situation aussi critique, j'y vais immédiatement."Et à l'adresse de Gaheriet :"Il est grand temps d'y aller. Mes hommes perdent courage parce que je ne suis pas à leurs côtés. On m'a dit qu'il y avait déjà beaucoup de morts et de prisonniers. Faisons une sortie et tentons un coup de force qui prenne nos ennemis par surprise : c'est le seul moyen de leur faire tourner les talons. – J'ai grand peur que mon frère n'ait eu la malchance d'être pris", répond Gaheriet qui regrette d'avoir tant attendu.[p.106] Le bruit de sa capture ne leur était en effet pas encore parvenu.

60        Ils sortent en rangs serrés pour voir les leurs fuir çà et là, tant ils étaient à bout de forces. Gaheriet charge aussitôt ceux de l'autre camp, lance couchée, écu contre la poitrine ; le premier qui se trouve sur son passage, il le frappe si rudement qu'il le fait tomber à la renverse en même temps que son cheval. Sans s'arrêter (sa lance était intacte), il éperonne vers un de ceux qui se montraient des plus redoutables pour les siens, lui enfonce sa lance, pointe et hampe, en plein corps et la brise en le désarçonnant.

          Gaheriet et le duc avaient, chacun, abattu deux adversaires ; les autres eurent leurs lances brisées à la joute, mais plusieurs réussirent à renverser ceux qu'ils avaient attaqués. Ils se comportèrent même si bien que les fuyards reprirent courage et repartirent au combat, frappant de toutes leurs forces dès qu'ils en avaient l'occasion.

          Gaheriet, Guerrehet et le duc joutent de concert ; ils se sont promis de ne pas se séparer, fût-ce au péril de leur vie ; ensemble, ils attaquent ceux du camp adverse et leur font du pis qu'ils peuvent. Gaheriet, l'épée au clair, s'enfonce au cœur de la mêlée. Il distribue force rudes coups autour de lui, attaquant dans tous les sens : si vigoureux et résistants que soient ses adversaires, ils les renverse à terre, accumulant si bien les exploits qu'à le voir on ne pouvait que le tenir pour un brave.[p.107] Son frère et le duc font de leur mieux pour lui prêter main-forte, mais ce qu'ils accomplissent est sans comparaison avec ses prouesses qui laissent tout le monde pantois. Ceux qui ne le connaissaient pas jusque là ont vite fait de le reconnaître comme un chevalier aussi vaillant que courageux ; dès lors, les plus valeureux eux-mêmes ont peur de l'affronter.

61        Tous ceux qui ont eu maille à partir avec lui ne parlent plus que de ses hauts faits et la rumeur s'en propage, dans l'autre camp, jusqu'aux six frères ; ensemble, ils s'élancent dans sa direction : ce serait un malheur, s'il leur échappait, disent-ils.

          Dès qu'ils sont assez près pour que leur père les reconnaisse, il les désigne à Gaheriet."Vous voyez ces six chevaliers qui arrivent là ? – En effet. – Ce sont mes fils, ceux qui m'ont réduit à la misère. Si quelqu'un faisait en sorte que je l'emporte sur eux, ce serait la fin de la guerre entre nous car, sans eux, leurs partisans ne résisteraient pas longtemps - mais, pour se risquer à les affronter, il faut avoir de la prouesse à revendre ! – Nous avons donc intérêt à ne pas nous séparer ; et si, avec l'aide de Dieu, nous parvenons à les isoler et à les vaincre, eh bien ! la guerre est terminée ! – Sur ma tête, vous avez raison, fait le duc. Sus à eux !"

62        Ils se retrouvent donc trois à charger les six. Gaheriet désarçonne le premier et lui fait passer son cheval sur le corps : l'homme à terre s'évanouit de douleur. Guerrehet fait vider les étriers au second [p.108] et le duc au troisième. S'ensuit une mêlée violente et acharnée car les trois derniers frères s'efforcent de secourir ceux qui gisent à terre ; mais leurs adversaires les en empêchent. La haine que Gaheriet ressent pour eux anime son élan et ses coups. Il abat son épée sur le heaume de l'un d'eux et le fait éclater ; la lame traverse la coiffe du haubert et fend jusqu'aux dents le crâne du chevalier qui s'écroule. Puis, il se jette sur les autres, renversant et tuant les cavaliers et leurs montures, accumulant si bien les hauts faits que plus personne n'ose l'affronter et que tous sans exception prennent la fuite, même les cinq frères, dont deux furent faits prisonniers par Gaheriet et par le duc qui les emmenèrent jusqu'au château. Au cours de la poursuite qui s'ensuivit, ils en firent beaucoup d'autres, jusqu'au moment où les fuyards se mirent à l'abri dans leur propre forteresse - sinon, les morts auraient été très nombreux dans leurs rangs.

63        Le duc rentre alors au château avec les siens. De retour, Gaheriet cherche son frère Agravain, mais ne le voit nulle part ; il s'enquiert donc de lui auprès de Guerrehet."Je ne sais pas où il est, répondit-il. Vous non plus ? – Non, je ne l'ai pas vu depuis ce matin."Ils interrogent tout autour d'eux et comme personne n'est en mesure de les renseigner, Gaheriet en vient à penser qu'il a été tué, et il laisse éclater toute la peine qu'il en a, se lamentant à haute voix sur le disparu :"Mon Dieu, quel malheur s'il a perdu la vie ![p.109] – Pourquoi pareil chagrin, seigneur ? intervient le duc. Il n'est pas mort, voyons ! Il peut aussi bien avoir été capturé. Je vais envoyer aux nouvelles et, si c'est le cas, je leur proposerai un échange de prisonniers assez avantageux pour les persuader de nous le rendre."

64        Il dépêche alors un écuyer qui, une fois sur place, demanda s'il y avait, parmi les prisonniers, tel chevalier ; on lui répondit que oui et qu'on le rendrait en échange des deux frères, si leurs adversaires étaient d'accord. Quand le jeune homme eut rapporté cette proposition au duc, celui-ci ramena ses deux fils à leurs frères qui lui rendirent aussitôt Agravain, toujours armé comme il l'était au moment où on s'était emparé de lui. Inutile de demander si Gaheriet se montra joyeux de le voir de retour : son contentement attendrissait aux larmes tous ceux qui le voyaient en prodiguer les marques. C'est alors qu'il prêta serment, devant les gens de Kalès, de ne pas s'en aller sans avoir fait l'impossible pour mettre fin au conflit.

          En attendant, il resta donc sur place. Le lendemain, le duc fit savoir à tous les chevaliers et sergents d'armes qu'il put joindre qu'ils fixeraient eux-mêmes le prix de l'aide qu'il leur demandait : plus de sept cents répondirent à son appel.

          Mais, pour le moment, le conte n'en dit pas plus sur lui et sur Gaheriet ; il revient au roi Arthur et à la reine Guenièvre.

LXXIII
Bohort va au secours de la dame de Galvoie.
Quête de Lancelot
 

1         [p.110] Comme il l'a déjà rapporté, après que les compagnons partis à la quête de Lancelot eurent quitté Kamaalot, le roi demeura en proie à de sombres pensées, parce que le récit de la reine l'avait persuadé qu'il était mort. Un père n'aurait pas montré plus de chagrin, ni versé plus de larmes pour le décès d'un fils. De toute sa vie, il n'a pas connu si grand malheur, dit-il, ni subi une telle perte, à cause de l'amour unique qu'il lui portait :"Et je vous assure, dame, dit-il à Guenièvre, que j'aimerais mieux avoir perdu tous mes neveux - à part Gauvain - et tout le royaume de Logres."Elle le comprend, répond-elle :"Je n'hésite pas à dire que sa vaillance et sa réputation fondaient la renommée de votre cour et qu'elles la faisaient craindre plus que ne le feront jamais les meilleurs chevaliers qui puissent en faire partie."

2         Plus personne n'avait le cœur à s'amuser et à rire ; tous étaient dans l'affliction et se demandaient qui pourrait mener à bien les aventures du Saint Graal puisque celui sur qui ils comptaient pour le faire était mort.

          Ce même jour, peu après midi, Lionel, le cousin de Lancelot arriva à la cour ; sa vue fit redoubler les larmes de la reine et de toute l'assistance, ce qui ne fut pas sans le troubler,[p.111] ni même l'effrayer :"Pour Dieu, dame, demande-t-il à la souveraine, dites-moi pourquoi ces seigneurs montrent tant de chagrin. – Vous avez bien le temps de le savoir, ami très cher. Commencez par vous désarmer."On lui prend son écu, on le débarrasse du reste de ses armes et, quand il est en tunique, Guenièvre le prend par la main et le conduit dans sa chambre. Mais dès qu'elle veut lui raconter ce qu'il ignore encore, le cœur lui manque ; de douleur, elle s'évanouit dans ses bras."Ah ! dame, au nom de Dieu, pourquoi avez-vous tant de peine ? s'enquiert-il lorsqu'elle revient à elle. – Hélas, ami cher, vous voulez que je vous dise tout votre malheur, tout ce que vous avez perdu ? Il est mort celui qui était la beauté et le courage incarnés, le plus accompli de tous les chevaliers, celui après qui on ne pourra plus parler de prouesse, votre cousin, Lancelot."

3         Lionel réagit aux paroles de la reine en donnant les signes d'un violent chagrin. Il éclate en sanglots si bruyants qu'ils attirent tout       le monde autour de lui ; le roi fait de son mieux pour le consoler, mais en vain. Il demande comment c'est arrivé : Guenièvre lui raconte sa vision du chevalier emportant la tête suspendue à l'arçon de sa selle, et qu'auparavant un autre chevalier avait essayé de l'enlever et qu'il aurait réussi sans l'intervention de Lancelot : il était alité dans une chambre à côté, très mal en point.[p.112]"Savez-vous qui il est, dame ? – Pas le moins du monde, tant il se cache de moi. Ce que je peux vous dire, c'est que je n'ai jamais entendu des cris de douleur pareils aux siens quand il a su qu'il s'était battu contre Lancelot. – J'aimerais le voir : peut-être pourrais-je le reconnaître. – Ma foi, je ne demande pas mieux que de vous conduire auprès de lui."Le prenant par la main, elle l'amène dans la chambre du blessé qui s'était couvert le visage pour essayer de dormir."Est-ce qu'il dort ?"demande Lionel à une demoiselle qui se trouvait là. – Oh ! non, seigneur, il va trop mal : sa blessure s'est rouverte à trois ou quatre reprises aujourd'hui et le sang a recommencé de couler."

4         Ces propos font sortir le chevalier de son assoupissement et il se découvre la figure :"Ah ! Lionel, mon frère aimé, que faire ? s'écrie-t-il aussitôt qu'il le voit. Mon seigneur, le vôtre aussi, est mort !"et sa plaie crève de plus belle : le lit est inondé du sang qui en ruisselle. Cependant, la reine le dévisage et le reconnaît : c'est Bohort, le cousin de Lancelot."Ne dites pas cela, mon frère ! fait Lionel. S'il plaît à Dieu, il n'aura pas le malheur de mourir. Mais vous, allez-vous guérir ? – A quoi bon, s'il est mort ? Et s'il est vivant, je guérirai."

          Comme il disait cela, le roi entrait dans la chambre avec ses barons, et la vue de Bohort les rendit à la fois contents et chagrins : contents de l'avoir avec eux, chagrins à l'idée qu'il ne pourrait pas en réchapper, vu la gravité de ses blessures : c'est ce que le médecin leur avait dit. On lui refait son pansement et l'homme de l'art leur demande de s'en aller parce que le bruit lui faisait mal. Arthur et les autres se retirent donc,[p.113] le laissant seul avec Lionel et la reine.

5         Il garda le lit plus d'un mois à cause de ses blessures et il aurait dû y rester encore plus longtemps si le roi ne lui avait pas trouvé un médecin des plus compétents qui, en six semaines, lui avait redonné assez de force pour qu'il puisse se déplacer dans sa chambre. Tant qu'il ne fut pas remis, Arthur resta à Kamaalot par amitié pour lui et parce qu'il appréciait sa vaillance ; il avait grande envie de lui demander pourquoi il s'était mis en tête d'enlever la reine, mais il n'osait pas le faire de peur de le fâcher.

          Pendant tout ce temps, la reine vint le voir chaque jour et elle lui tenait compagnie avec Lionel et le médecin. Les trois, chacun à part soi, ne manquaient pas de se désoler, tous les matins, de son état. Guenièvre était quasi folle de douleur ; avec cela, elle mangeait et buvait si peu, son sommeil était si bref, qu'elle dut rester couchée plus de quinze jours, alors que Bohort lui-même n'était pas encore guéri. Le roi en fut très affecté, mais il était loin d'imaginer que Lancelot pût être la cause de son mal, car elle s'était toujours comportée avec beaucoup de prudence ; la seule personne qu'il eut l'idée de consulter sur sa maladie était le médecin à qui il l'avait confiée.

          La cour est donc bouleversée tant à cause de Lancelot que de ceux qui sont partis à sa recherche et dont on est sans nouvelles, et aussi à cause de la maladie de la reine :[p.114] humbles et puissants se désolent et ne sont d'aucun secours les uns pour les autres.

6         Un lundi, peu après la Saint-Jean, Bohort fut suffisamment rétabli pour porter les armes ; le roi déjeunait dans la grand-salle, attablé à la place d'honneur, entouré de ses barons - nombre d'entre eux étaient des chevaliers accomplis. Après le premier service, une demoiselle se présenta, qui salua le souverain de la part de la dame de Galvoie. Arthur était trop plongé dans ses pensées pour entendre quoi que ce soit. La messagère prit son attitude pour du dédain et elle allait se retirer, quand elle vit devant elle Lucan l'échanson qui lui demanda la raison de sa venue."C'est la dame de Galvoie qui m'a envoyée et je voulais parler au roi ; mais il n'a pas daigné m'adresser la parole. – Miséricorde divine, demoiselle, n'y voyez aucun mépris de sa part : il est bouleversé parce que madame la reine est très malade ; elle ne s'est pas levée depuis plus d'un mois. Patientez, et je crois pouvoir faire en sorte qu'il vous écoute."

7         La demoiselle reste donc sur place, tandis que Lucan s'avance vers le roi :"Vous voilà fort pensif, seigneur ! Dieu fasse qu'il en advienne du bien !"Arthur relève la tête et lui demande ce qu'il veut."Il y a là une demoiselle qui souhaiterait vous parler. – Faites-la donc venir."Lucan va la chercher et la fait s'approcher :"Seigneur, dit-elle, la dame de Galvoie vous salue et elle vous demande comme à son seigneur-lige que vous lui envoyiez monseigneur Gauvain ou Lancelot pour soutenir son droit dans un conflit où elle se trouve engagée. Sans l'intervention de l'un ou de l'autre, sa cause est purement et simplement perdue. Car celui qui l'accuse et veut s'en justifier par les armes [p.115] est un chevalier si valeureux qu'à part ces deux je ne vois pas qui pourrait se mesurer avec lui. – Mais, demoiselle, c'est que ni l'un ni l'autre n'est ici. – Mon Dieu ! Et où sont-ils donc ? – Je ne sais que vous dire, sinon que Lancelot est mort, et que c'est un grand malheur pour moi et pour tout le monde. Monseigneur Gauvain, quant à lui, s'est mis en quête, avec dix chevaliers de ma maison, pour savoir ce qui s'est passé, et ils ne doivent pas revenir avant d'avoir acquis une certitude. Mais, comme je suis conscient qu'il est de mon devoir de prêter assistance à la dame qui vous a envoyée pour qu'elle reste en possession de sa terre, je désire que vous choisissiez vous-même celui des chevaliers présents que vous voudrez.

8         – Seigneur, répondit la demoiselle après quelques instants de réflexion, ma dame m'a dit que, si je ne pouvais ramener avec moi ni monseigneur Gauvain, ni Lancelot, il y avait Bohort de Gaunes ; mais c'était lui ou personne d'autre – Par Dieu, votre dame a bien raison de le demander, car je ne connais pas un chevalier de son âge qui le vaille et vous avez de la chance, puisqu'il est ici depuis six semaines. – Et pourquoi s'attarde-t-il autant ? – A cause d'une blessure qui l'a forcé à garder le lit assez longtemps ; mais il commence à se remettre. – Ah ! seigneur, au nom de Dieu, priez-le de venir avec moi. – Très volontiers."Il ordonne aussitôt à Lucan de la conduire dans la chambre de la reine où elle se restaurera - ce qui est fait.

          Pendant ce temps, Arthur se rendit auprès de Bohort :"Une demoiselle est venue me réclamer de l'aide : elle m'a prié [p.116] de vous demander d'aller défendre par les armes la cause de sa dame, ce que certes je ferais sans l'idée que vous n'êtes pas complètement guéri. – Si cette demoiselle ne s'était pas présentée ici, je serais parti demain ou après-demain, soyez-en sûr, parce que je suis impatient de savoir ce qui est arrivé à mon seigneur. Qu'elle se mette en route dès qu'elle voudra, je suis prêt à la suivre. – Vous avez été au plus mal, mon ami ; vous ne devez donc pas vous en aller sans y être vraiment décidé ; et pour Dieu, ne le faites que si vous vous sentez parfaitement rétabli. – Je suis en état de chevaucher toute la journée, je vous assure. – Dieu en soit loué !"fait Arthur.

9         Après avoir fini de manger, la demoiselle alla l'interroger."Où en est ma requête, seigneur ? – Sur ma foi, vous pouvez partir sans attendre. Bohort est tout prêt à vous accompagner. – Alors, je suis sauvée !"Arthur ordonne aussitôt qu'on apporte ses armes au chevalier. Lionel aussi réclame les siennes : il déclare qu'il ne restera pas à la cour après son frère, mais qu'il s'engagera dans la même quête que les autres,"et je ne reviendrai pas, assure-t-il, avant d'être sûr de ce qui est arrivé à Lancelot."

          Alors qu'il ne leur reste plus qu'à coiffer leurs heaumes, Lionel interpelle Bohort :"Allons prendre congé de ma dame la reine et la remercier des bienfaits qu'elle nous a prodigués : assurément, jamais si grande dame n'a fait autant qu'elle en faveur de chevaliers étrangers."

10        Ils la trouvèrent seule dans sa chambre où elle essayait de dormir.[p.117] En les voyant en armes, elle comprend à l'évidence qu'ils sont sur le point de s'en aller :"Chers seigneurs, dit-elle sans retenir ses larmes, pour que vous soyez si pressés de partir, il faut que vous n'ayez guère envie de me voir guérir. – Comment cela, dame ? interroge Lionel. – Vous savez bien que tout mon mal vient de celui que je n'oublierai jamais ; or, l'amour que je lui ai voué faisait qu'en vous voyant, je croyais toujours le voir : c'était une grande consolation pour moi. Quand vous ne serez plus là, je n'aurai plus personne avec qui partager ma peine ; la mort aura la tâche facile pour m'emporter, quand je devrai dissimuler et taire ma souffrance ; comment mon cœur pourrait-il y résister ? – Miséricorde divine, dame, fait Bohort, je serais resté encore des mois pour ne pas vous chagriner, mais le roi m'a demandé d'aller au secours d'une demoiselle. – En ce cas, vous devez partir. je vous recommande à Jésus-Christ, pour qu'Il vous protège du malheur !"

11        Et ôtant un anneau de son doigt, elle le tend à Bohort :"Ami, vous emporterez cette bague avec vous, et comme je sais que, si Lancelot est vivant, vous serez le plus rapide à le retrouver, je vous la confie pour que vous la lui donniez dès que vous le verrez : je crois que ce sera sous peu, car le cœur me dit qu'il n'est pas mort. Surtout, insistez , au nom de ce qu'il tient de moi, pour qu'il vienne ici, toutes affaires cessantes,[p.118] aussitôt que vous la lui aurez remise."Bohort répond qu'il s'acquittera fidèlement de ce message,"s'il plaît à Dieu de me conduire là où se trouve mon cousin."

          La reine les embrasse tous les deux ; puis ils regagnent la grand-salle où ils lacent leurs heaumes et descendent dans la cour où leurs chevaux les attendaient. A son tour, le roi les embrasse, ainsi que les barons, et tous les recommandent à Dieu. Ils se mettent en selle et s'en vont avec la demoiselle qui était venue demander de l'aide ; les deux frères se promettent de poursuivre la quête pendant un an et un jour, s'ils ne retrouvent pas Lancelot avant. Les voilà donc lancés dans cette entreprise et ils suivent leur chemin de concert jusqu'à la forêt.

          Le conte cesse ici de parler d'eux et revient à la reine qu'ils ont laissée à Kamaalot, en proie à la maladie et au chagrin.

LXXIV
Guenièvre envoie une messagère à la dame du Lac
 

1         Comme il a déjà été relaté, le départ des deux frères la laissait d'autant plus triste et troublée qu'elle n'avait du coup, plus personne autour d'elle à qui elle osât se confier. Il lui semble qu'elle sera privée de toute consolation, dès lors qu'elle n'a plus de proches à qui parler franchement de son amour ; il lui faut donc subir et endurer les angoisses de son cœur - et c'est cela, pense-t-elle, qui hâtera l'heure de sa mort, si tel est son destin.

          Le soir qui suivit le départ de Bohort et de Lionel, elle se sentit plus mal que d'habitude : elle se coucha donc en ne gardant auprès d'elle qu'une jeune fille,[p.119] Elibel, qui était sa cousine germaine, et la personne au monde à qui elle se serait ouverte, plus qu'à toute autre, si elle avait dû prendre une femme pour confidente. Epuisée d'avoir trop pleuré et d'être restée trop longtemps sans manger, elle sombra dans un sommeil agité.

2         Lancelot lui apparut en songe : il était là, revêtu de vêtements somptueux, - si beau qu'on n'aurait pas trouvé son pareil au monde ; une demoiselle le suivait - elle n'en avait jamais vu de plus ravissante - que le roi, et elle-même, accueillaient chaleureusement. Le soir venu, comme elle voulait rejoindre Lancelot au lit (il dormait dans sa chambre), elle y trouvait la demoiselle ; les voir couchés ensemble la mettait dans une telle colère qu'elle se jetait sur lui - qui jurait par tous les serments possibles qu'il ignorait la présence de la jeune fille, la suppliant de le croire ; mais c'était en vain, et elle lui interdisait de se présenter devant elle à l'avenir, car c'en était fini de son amour pour lui. Bouleversé par cette scène et sombrant dans la folie, il prenait la fuite, vêtu seulement de sa chemise et de ses braies.

3         A son réveil, elle se sentit si mal qu'elle n'arriva pas à se lever et, après avoir tracé le signe de croix sur son front, elle éclata en larmes en donnant toutes les marques d'un profond chagrin :"Hélas ! Lancelot, ami si cher, vous êtes tellement plus beau encore que je ne vous ai vu dans ce rêve ! Plût au Seigneur qui a daigné mourir pour nous que vous soyez ici, à l'heure qu'il est, en bonne santé,[p.120] et qu'on me coupât la tête si, vous trouvant couché avec cette demoiselle, j'en montrais du mécontentement ! Oui, je ne voudrais pas qu'il en fût autrement, pour tout l'or du monde."A la voir mener un tel deuil, on aurait dit qu'il était là, mort, sous ses yeux. Au bout d'un long moment, les pensées qu'elle agite lui montent à la tête et elle est prise d'étourdissements au point qu'elle oublie jusqu'à l'absence de Lancelot. Comme elle regardait autour d'elle, ses yeux se fixent sur une statue de bois qui se trouvait là - d'un travail très habile, elle représentait un chevalier en armes - et elle reste longuement à la contempler, à la lumière des deux cierges allumés à son pied qui l'éclairaient comme en plein jour.

4         Persuadée que c'est là Lancelot, elle se redresse, enfile sa chemise et lui tend les bras :"Approchez-vous, ami. Où vous êtes-vous tant attardé ? Venez, mon aimé, et sauvez-moi de la mort où je suis à cause de vous. Mettez fin à la plus grande peine, à la plus grande douleur que dame ait jamais soufferte pour un chevalier !"Et quand elle constate qu'elle a beau l'en prier, il ne fait pas mine de bouger :"Hélas ! ami, c'est la première fois que je vous vois faire preuve d'autant d'orgueil. Mais cela ne vous avancera à rien : puisque vous ne voulez pas venir à moi, c'est moi qui irai à vous."Elle se lève, marche droit à la statue et lui jette les bras au cou en lui manifestant toute la joie qu'elle aurait montrée à celui-là même qu'elle aimait.

          Elle resta assez longtemps dans cette attitude pour que sa cousine, en s'éveillant, ouvrît les yeux et la vît qui tenait toujours la statue embrassée.[p.121] Epouvantée à l'idée que la reine ait pu perdre la raison, elle se précipite pour prendre de l'eau bénite (il y avait un bénitier dans la chambre) et lui en jette au visage, tout en s'écriant comme si c'était là le sujet de sa crainte :"Voici le roi, dame, retournez vite vous mettre au lit !" Guenièvre avait toujours beaucoup redouté son mari ; aussi, la peur qu'elle éprouve d'entendre dire"Voici le roi !"sur un ton effrayé la ramena immédiatement à la raison ; elle se recoucha et elle eut la chance de dormir d'une traite jusqu'au matin.

5         Elle se sentait alors beaucoup mieux qu'elle ne l'avait été depuis longtemps ; elle mangea un peu, se désaltéra et, constatant qu'elle était seule dans sa chambre avec Elibel :"Ma chère cousine, je vous chargerais volontiers d'un message, si j'étais sûre que vous vous en acquitteriez comme il faut ; mais vous devriez faire preuve de prudence et d'habileté : sinon, cela ne m'avancerait à rien. Si vous n'y allez pas, je ne vois pas à qui, homme ou femme, je pourrais m'adresser, tant cette affaire me touche de près. – Je ferai tout mon possible, dame, et soyez sûre que je saurai, mieux que quiconque, garder pour moi ce qu'il vous aura plu de me confier. Il n'y a là rien que de naturel, puisque je suis votre plus proche parente et que ma fortune dépend de vous ; si vous venez à me manquer, je n'aurai plus personne sur qui compter. C'est donc mon devoir de vous servir en tout ce qu'il vous plaira, pour mériter votre bienveillance et vos bonnes grâces. – Si vous vous montrez d'une fidélité à toute épreuve,[p.122] je vous récompenserai comme aucune reine ne l'a jamais fait pour une demoiselle."Elibel répond qu'elle lui donnera toutes les assurances souhaitées de lui demeurer loyale sa vie durant.

6         Après avoir longuement réfléchi, Guenièvre lui explique :"Vous allez devoir vous rendre en Gaule ; vous partirez demain et quand vous serez sur place, vous chercherez une cité-forte du nom de Trèbe, à proximité de laquelle se trouve l'abbaye de Moutier Royal : on y a élevé une église en souvenir du roi Ban qui est mort là. Le monastère est construit sur une colline ; en contrebas, il y a une vallée où vous verrez un lac ; une fois arrivée sur ses bords, n'hésitez pas à y pénétrer, car il ne s'agit que d'une apparence due à la magie. Si vous avez trop peur pour vous y risquer, attendez de voir quelqu'un y entrer : vous n'aurez plus qu'à faire de même ; et surtout, n'y manquez pas ; sinon, vous ne pourriez pas vous acquitter correctement de mon message. Au fond du 'lac', vous trouverez quantité de belles maisons avec de vastes salles où vous rencontrerez des gens polis et avisés. Là, vous vous enquerrerez d'une dame du nom de Niniène et qu'on appelle la dame du Lac. Quand vous l'aurez trouvée, vous lui direz que vous venez de ma part et que je lui demande de venir me voir de toute urgence, au nom de Dieu et sur la foi de celui qu'elle a élevé et qu'elle chérit autant que je le fais."

          La reine explique alors à sa cousine comment se rendre là et par quels chemins : elle avait souvent [p.123] questionné Lancelot à ce sujet, quand ils étaient en tête-à-tête et il lui avait donné des indications assez précises pour qu'elle ne commette pas d'erreur. Elibel répond qu'elle s'acquittera du message de façon à lui donner toute satisfaction."Si vous faites bien tout ce que je vous ai dit, termine Guenièvre, vous vous en trouverez mieux jusqu'à la fin de vos jours."

7         Sur ces entrefaites, le roi entra dans la chambre et il fut très content de voir son épouse assise dans son lit, car c'était le signe qu'elle n'était pas aussi gravement malade qu'on le lui faisait entendre."Comment allez-vous, dame ? – Bien, seigneur, grâce à Dieu ! Je ne me sens pas mal comme hier : il y a du mieux. – Vous êtes-vous alimentée ce matin ? – Oui, un peu. – J'aimerais, si vous en avez la force, que vous vous leviez et que vous veniez vous distraire avec les chevaliers qui sont ici ; peut-être y apprendriez-vous des choses qui vous feraient plaisir. – Pas encore, seigneur : je ne suis pas assez remise. – En ce cas, je vais me retirer, puisque c'est l'heure de déjeuner."

          Arthur gagne la grand-salle où il fait dresser les tables, cependant que dames et demoiselles se rassemblaient dans la chambre de la souveraine ; contentes de la voir mieux portante, elles font tout ce qu'elles peuvent, avec de grands sourires, pour lui redonner courage. Mais elles ont beau dire et beau faire, la joie avait déserté son cœur parce qu'elle ignore toujours si celui qui en était l'unique source était ou non en vie ;[p.124] cependant, elle se montra plus gaie ce jour-là que d'habitude.

          Elle envoya chercher le cheval le plus rapide et le meilleur qui se puisse et lui fit mettre une selle et un mors qui méritaient vraiment le coup d'œil !

8         Le lendemain matin, elle se leva au point du jour, et dit à sa cousine qu'il était temps qu'elle se mît en route pour s'acquitter de la mission qu'elle lui avait confiée - et que Dieu la conduise ! La demoiselle s'habille et se prépare à partir ; Guenièvre lui fait présent d'une tenue neuve en soie rouge, tunique et manteau, pour le voyage ; et elle en fait ranger une autre dans un coffre, plus luxueuse encore, à porter lors des cours solennelles ; elle la fait accompagner d'un nain qui était capable de s'exprimer avec éloquence en plusieurs langues, et, pour assurer sa sécurité, d'un écuyer courageux et vaillant. Mais elle lui recommanda de ne pas les emmener avec elle au bord du lac et de les laisser à Moutier Royal, ce que la demoiselle promit de faire sans faute.

9         Sur ce, elle s'en alla dans un si riche équipage que jamais demoiselle n'en avait eu de semblable pour une chevauchée. Avant de la laisser partir, la reine l'embrassa et lui demanda de faire en sorte qu'elle n'ait qu'à se louer d'elle ; Elibel assura qu'elle n'y manquerait pas.

          La voilà donc en route ; Guenièvre se dépêcha de monter au sommet du donjon d'où elle la regarda s'éloigner sur la grand route de Gaule ; elle la suivit des yeux aussi longtemps qu'elle put, jusqu'à ce que la forêt dérobe à sa vue à la fois la jeune fille et les chevaux. Défaillante et prise de faiblesse, elle dut s'asseoir et laisser couler ses larmes :[p.125] elle se sentait si mal qu'elle n'avait plus la force de se tenir debout.

10        Son regard tomba par hasard sur un anneau d'or qu'elle avait au doigt : la dame du Lac l'avait donné à Lancelot quand elle l'avait amené à la cour pour être fait chevalier. La reine s'attarda à le contempler, se rappelant celui qui avait l'habitude de le porter et lui en avait fait présent, oui, celui-là même pour qui elle souffre tant. Sachant combien il tenait à ce bijou, elle prend plaisir à le baiser comme elle ferait d'une relique."Hélas, mon très cher ami Lancelot, puisque je suis sans nouvelles de vous, pour me réconforter et me réjouir, je me consolerai avec cet anneau que vous gardiez si précieusement, et parce que vous y teniez tant, cela me mettra du baume au cœur que de le regarder. Que Dieu ait pitié de moi et me laisse vivre assez longtemps pour que je vous serre dans mes bras, sain et sauf. Après cela, plus rien ne pourrait me rendre malheureuse."Voilà ce que la reine se dit à elle-même afin de se donner du courage. Après quoi, elle descend du donjon et retourne dans sa chambre, moins triste que d'habitude, pour y prier Notre-Seigneur de ne plus tarder à lui envoyer des nouvelles de celui qu'elle désire tant revoir et qui soient capables de lui rendre toute sa joie passée.

          Le conte cesse ici de parler d'elle et du roi ; il revient à Lancelot dont il n'a plus rien dit depuis longtemps.

LXXV
Guenièvre a des nouvelles de Lancelot
 

1         [p.126] Lancelot resta là où la vieille demoiselle l'avait conduit pendant six semaines au bout desquelles le désir de porter les armes lui revint avec la santé. Il n'était pas complètement remis, mais l'inaction lui pesait ; selon lui, il n'avait que trop longtemps gardé la chambre. Après avoir recommandé tout le monde à Dieu, il se remit en route, toujours suivant la vieille qui lui avait remis de belles et bonnes armes et un écu tout neuf.

          Sur le midi, alors que sa chevauchée l'avait amené à la lisière d'une forêt, il rattrapa une demoiselle montée sur un petit palefroi noir ; elle était absorbée dans ses pensées, et ses yeux rouges, ses paupières gonflées montraient qu'elle avait pleuré. Quand il fut arrivé à sa hauteur, ils échangèrent un salut."Vous avez l'air bien triste, demoiselle, dit-il. J'aimerais savoir pourquoi afin d'être en mesure de vous aider de mon mieux, ce que j'aurais plaisir à faire. – A vrai dire, personne, à part Dieu, n'en serait capable, parce que des milliers et des milliers de personnes partagent mon chagrin ; la perte qui me frappe est aussi celle de tous les seigneurs, puissants comme modestes, de Grande Bretagne et d'autres pays. – Par Dieu, en ce cas votre peine est très compréhensible. Mais, je vous en prie, dites-m'en le sujet : puisque tant de gens sont au courant, il me semble que vous pouvez me le confier sans vous mettre dans votre tort.

2         – Entendu, seigneur, puisque vous en montrez un tel désir ;[p.127] mais ce que je ne comprends pas, c'est que vous ne sachiez pas, comme tout le monde, ce dont il s'agit. En fait, j'ai deux raisons de m'affliger : ma sœur a été enlevée il y a quelques jours et le vaillant sur qui je comptais pour me faire justice de ce crime est mort - je vais vous expliquer comment je le sais.

          Comme le ravisseur ne voulait pas me rendre ma sœur, malgré mes prières et l'offre d'une rançon, j'ai décidé d'aller porter plainte devant la cour du roi Arthur pour cet acte injustifiable. Mais quand j'y suis arrivée, il n'y a pas encore trois jours, je n'ai trouvé personne pour me répondre : ils étaient tous dans les larmes et rien d'autre ne comptait pour eux que leur chagrin et leur deuil. Ce spectacle m'ayant laissée perplexe, j'ai prié un écuyer de m'expliquer la raison de pareil accablement : 'C'est parce que Lancelot est mort' m'a-t-il répondu. Quand j'ai eu compris que je n'obtiendrais rien, je suis repartie - c'était hier matin -, consternée, moi aussi, par la mort de ce Bon Chevalier qui manquera au monde entier : on ne retrouvera plus son pareil pour se montrer compatissant avec les demoiselles en détresse. Ce qui m'afflige surtout, c'est de ne pouvoir compter sur personne pour me faire rendre justice. Depuis, mon émotion est si grande que je n'ai pas cessé de pleurer, à la fois sur la mort de ce preux et sur la perte qu'elle représente pour moi ; car, s'il était de ce monde, et s'il savait le forfait dont j'ai été la victime, il me vengerait de telle manière que je n'aurais qu'à m'en réjouir tous les jours de ma vie. Oui, voilà ce qui m'a fait verser tant de larmes."

3         [p.128] Elle lui apprend aussi que la reine est sérieusement malade, ce qui bouleverse Lancelot au point qu'il serait volontiers revenu à la cour pour la rassurer, s'il avait pu le faire sans être accompagné par celle qui avait requis ses services - car il pense bien que c'est à cause de lui qu'elle va si mal."Demoiselle, demande-t-il à la jeune fille, si vous acceptez de porter un message de ma part, je m'efforcerai de libérer votre sœur."Elle répond qu'elle est prête à se rendre n'importe où à ce prix.

         "Dites-moi où se trouve ce chevalier et j'irai le trouver. – Tout près. – Alors, en route : je vous suis."Quittant le grand chemin, la jeune fille s'engage sur un sentier qui partait à droite et Lancelot la suit - ainsi que la vieille - pendant deux lieues : ils dominaient alors un vallon au fond duquel s'élevait une haute tour fortifiée."Si vous êtes décidé à y aller, seigneur, c'est là que se trouvent ma sœur et le chevalier dont je vous ai parlé. – Vous allez venir avec moi et me le montrer ; n'ayez aucune crainte, je vous la rendrai, si j'en ai la force."Elle objecte qu'elle a très peur du chevalier, mais il la rassure en lui affirmant qu'il la protégera [p.129] contre tous ceux qui trouveraient à y redire."En ce cas, seigneur, j'irai avec vous."

4         Tout en échangeant ces propos, ils étaient arrivés à la porte de la tour où ils crièrent et appelèrent tant et si bien qu'on vint leur ouvrir. Ils pénètrent à cheval jusque dans la grand-salle au rez-de-chaussée, où ils trouvent le chevalier alité à cause de ses blessures, et la jeune fille que sa sœur recherchait, assise sur un autre lit. Lancelot interrogea celle au service de qui il s'était mis :"Votre sœur est-elle là ? – Oui, c'est elle qui est assise là-bas."Lancelot va la prendre par la main et la ramène à sa sœur :"Tenez, demoiselle ; emmenez-la où vous voudrez ; tant que je serai avec vous, personne n'aura l'audace de vous arrêter. – Mille mercis, seigneur. Il ne me reste plus qu'à vous demander de me conduire en lieu sûr car, pour ce que vous m'aviez promis, vous vous en êtes parfaitement acquitté. – Soyez tranquille, je vous accompagnerai là où vous le désirez."

5         Et sur ce, il hisse la jeune fille en selle devant lui. La scène laisse le chevalier blessé navré de ne pouvoir se lever ; assurément, s'il avait été dans son état normal, il se serait opposé par la force à ce qu'on emmène sa prisonnière."Seigneur, proteste-t-il à l'adresse de Lancelot, vous agissez mal en partant avec cette demoiselle alors que vous n'avez, contrairement à moi, aucun droit sur elle. Si j'avais eu tous mes moyens, je ne vous aurais pas laissé faire. Sachez bien que, si j'en trouve l'occasion, vous n'aurez rien fait [p.130] dont vous aurez davantage sujet de vous repentir. – Vous avez enlevé cette jeune fille contre son gré et en usant de la force : en l'amenant ici, vous vous êtes mis dans votre tort, alors que j'ai le droit de mon côté en la ramenant. Et si vous estimez que je ne vous rends pas justice, alors demandez-en raison quand vous le pourrez. – Que Dieu m'aide, c'est ce que je ferai, soyez-en sûr."

6         Lancelot s'en va sans répondre et quand les deux demoiselles et lui furent à quelque distance, il demanda à celle qu'il portait en selle qui avait ainsi blessé le chevalier."Voilà comment c'est arrivé, seigneur :  après m'avoir ravie de force, comme ma sœur le sait, il m'a fait prendre ce chemin et je pleurais toutes les larmes de mon corps ; elles ont attendri deux chevaliers de par ici que nous avons rencontrés ; ils s'en sont pris à mon ravisseur et ce sont eux qui lui ont infligé ces blessures qui le forcent à rester couché ; mais il s'est si bien défendu qu'il les a tués tous les deux ; après quoi, tout blessé qu'il était, il a réussi, non sans mal, à m'amener là où vous m'avez trouvée. Mais quand il a eu mis pied à terre, il s'est senti si mal qu'il a cru passer ; il a ordonné qu'on le couche (il en avait plus que besoin !) et, depuis, il n'a quasiment plus dit un mot, sauf pour vous parler quand il vous a vu m'emmener. Ç'a été une chance pour moi parce que, dans l'état où il est, je n'ai eu à subir aucun geste malhonnête de sa part."Cette nouvelle met sa sœur au comble de la joie.

7         Leur route les mena à l'orée d'un petit bois où s'élevait une haute maison entourée d'un fossé et d'une palissade en treillis. Les demoiselles y mettent pied à terre et disent à Lancelot d'en faire autant ; mais il s'y refuse"car, dit-il, une longue route m'attend. – Seulement vous restaurer un peu, seigneur : nous sommes bien placées pour savoir que vous n'avez rien mangé de la journée."Il descend donc de cheval ainsi que la vieille.

          [p.131] Dès qu'ils eurent mangé et bu, il demanda à la demoiselle qu'il avait rencontrée le matin s'il s'était bien acquitté de ce qu'il lui avait promis."Oui, seigneur, que Dieu en soit remercié, et vous aussi ! – En échange de ce service et dans votre intérêt même, je vous prie donc de vous rendre à la cour du roi Arthur pour dire à la reine et à tous ceux que vous y trouverez que Lancelot n'est pas mort - ils pensent en être sûrs - et qu'il se porte bien ; précisez que vous avez déjeuné en compagnie d'un chevalier qui avait, la veille, partagé avec lui le gîte et le couvert. – On ne me croira pas, seigneur, si je n'ai pas plus de preuves de ce que j'avance. – Je vous donne ma parole qu'il est en parfaite santé, vous pouvez le garantir à ma dame la reine. – Par Dieu, je ne peux manquer de me retrouver riche et comblée dès que j'aurai annoncé cette nouvelle à la cour : je ne doute pas que le roi me fasse don d'un château ou d'une cité, si je suis la première à la lui apporter."Et il dit que cette idée le ravit.

8         Sur ce, il monte à cheval et quitte les demoiselles. La vieille et lui poursuivent leur chevauchée jusqu'à ce qu'ils arrivent, le soir venu, à une abbaye de moniales qui portaient l'habit blanc.

          Quand Lancelot se fut éloigné, la demoiselle à qui il avait confié son message dit au revoir à sa sœur et partit, toute contente, pour Kamaalot où elle arriva le lendemain, comme l'après-midi touchait à sa fin. Le roi ne se trouvait pas dans la grand-salle ; il était dans le jardin au pied du château en compagnie d'un groupe de barons. Elle descend de cheval, le confie à un palefrenier et s'enquiert du roi et de la reine : lui est dans le jardin et elle dans sa chambre, lui dit-on. Elle trouva la souveraine en proie à de tristes pensées [p.132] parce qu'elle n'avait toujours pas eu vent de Lancelot. Comprenant qui elle est, la demoiselle plie le genou :"Je vous apporte des nouvelles de Lancelot, dame : il se porte on ne peut mieux."Guenièvre sursaute et son visage s'éclaire :"Amie très chère, comment en êtes-vous sûre ? – Je vais vous le dire."Et elle raconte comment un chevalier qui avait sauvé sa sœur lui a affirmé que, la veille, il avait dîné avec Lancelot. La reine lui demande si elle a vu ce chevalier sans ses armes."Oui, dame, puisqu'hier il a déjeuné chez nous. – Et à quoi ressemble-t-il ? – Oh ! dame, il est très beau, avec un teint tout doré."Elle en avait assez dit pour permettre à Guenièvre de reconnaître Lancelot.

10        Il n'y a pas de mots pour décrire sa joie : elle se jette au cou de la demoiselle avec tant d'exubérance que celle-ci ne laisse pas d'en être étonnée."Soyez la bienvenue pour le plaisir sans pareil que votre récit va donner à mon époux ! Venez vite le voir ; il me tarde qu'il apprenne la nouvelle de votre propre bouche !"Elle la conduit donc auprès du roi et l'invite à répéter ce qu'elle lui avait raconté. Sa joie fut en effet sans mélange :"Demoiselle, déclara-t-il devant tous ses vassaux, ce que vous m'avez dit me comble de satisfaction ; pour vous récompenser, je vous fais don d'un de mes châteaux, celui que vous préférerez."Elle tombe à ses pieds,[p.133] baise sa chaussure et lui demande celui de Louezeph où elle est née. Arthur le lui accorde aussitôt.

          Tous manifestent leur joie de façon si bruyante qu'on n'aurait pas entendu le tonnerre ; chacun exhorte l'autre à ne pas être en reste, mais celle qui renchérit sur tous, c'est la reine : il lui était certes arrivé de se montrer gaie et allègre, mais jamais comme à cette occasion. Plus question d'être malade : santé et beauté lui reviennent de jour en jour. Elle rit et s'amuse avec les chevaliers... mais se consacre surtout à prier Dieu qu'Il préserve du malheur et de la mort celui pour qui elle a tant souffert.

          Le conte cesse ici de parler du couple royal et revient à Lancelot du Lac.

LXXVI
Lancelot, la source empoisonnée et la jeune fille guérisseuse.
Lancelot au service des fils de Kalès.
Une aventure de Lionel
 

1         Quand il eut quitté l'abbaye où il avait passé la nuit, après avoir, le même jour, envoyé la demoiselle à la cour, il chevaucha l'esprit soulagé parce qu'il savait que la reine se réjouirait d'avoir de ses nouvelles et qu'elles soient bonnes. Il demanda à la vieille où elle avait l'intention de le conduire."Vous le saurez une fois arrivé, seigneur, et pas avant", répond-elle ; il se tait donc.

          Leur chemin les amena dans une vaste et riante prairie. Le temps était très chaud, comme il peut l'être à la Saint-Jean. Une source à l'eau claire et pure jaillissait entre deux sycomores à l'ombre desquels deux chevaliers et deux demoiselles étaient assis ; ils avaient fait étendre une nappe blanche sur l'herbe et ils étaient en train de manger, visiblement avec beaucoup de plaisir. Dès qu'ils aperçoivent Lancelot, ils se lèvent pour l'accueillir,[p.134] lui souhaitent la bienvenue et l'invitent à descendre de cheval pour partager leur repas ; après avoir enlevé son heaume, il se lave les mains et s'assied. La chaleur lui avait fait monter le rouge aux joues.

2         L'éclat de sa beauté sans pareille attira les regards d'une des demoiselles ; sœur d'un des chevaliers, c'était une sage jeune fille, si bien faite et si élégante qu'elle n'avait pas de rivale dans tout le pays ; belle comme elle l'était, même les plus grands seigneurs n'auraient demandé qu'à l'épouser, mais elle ne pensait pas au mariage, parce qu'elle n'avait jamais été amoureuse et que ni roi, ni comte, ni chevalier n'avait su toucher son cœur.

          Paralysée de désir devant tant de perfection, elle ne cessa de dévisager Lancelot pendant tout le temps qu'il mangea : ses lèvres rouges, ses yeux - deux émeraudes transparentes ! - son front lisse et ses cheveux ondulés qui brillaient comme de l'or ! Elle ne pensait pas que les anges du paradis puissent l'égaler. La flèche décochée par Amour la fait tressaillir jusqu'au tréfonds d'elle-même ; son frère ne comprend rien à sa pâleur, ni à son air abattu. Comme il lui demande ce qu'elle a, elle répond qu'elle ne se sent pas bien, mais que cela va passer, s'il plaît à Dieu.

3         Cependant, Lancelot à qui la chevauchée avait donné chaud est saisi de l'envie de boire à la vue de cette source qui l'attire ; il prend une coupe d'or posée devant lui, la remplit à ras bord,[p.135] et l'avale d'un trait : la fraîcheur de l'eau, pense-t-il, ne peut que lui faire du bien, accablé de chaleur comme il est. Mais, alors qu'il croyait agir pour le mieux, il dépassa la mesure de telle façon qu'avant la fin du repas il se sentit au plus mal et crut être à l'article de la mort. Pris de malaise, il s'évanouit et reste longtemps inerte et sans conscience."Hélas, ma dame, s'écrie-t-il dès que l'esprit lui revient avec la parole, je mourrai donc loin de vous ! Comme il m'eût été doux, pourtant, de le faire entre vos bras !"A nouveau, la souffrance le force à s'étendre, ses yeux se révulsent et il reste, gisant inanimé comme un cadavre.

4         Quand elle le voit dans un si triste état, la vieille pousse les hauts cris :"Au secours, Sainte-Vierge ! Le meilleur de tous les chevaliers va-t-il périr ainsi ? – Qui est-il, dame ? s'enquiert le frère de la jeune fille. Dites-le nous donc. – C'est monseigneur Lancelot du Lac, le modèle de tous les chevaliers. Au nom de Dieu, faites quelque chose, si vous avez une idée : l'eau de cette source doit être empoisonnée. S'il venait à mourir, rien ni personne ne m'empêcherait de me tuer, car ce serait une perte irréparable."

          A ces mots, ils voient sortir de la source deux énormes et horribles serpents qui se donnent la chasse [p.136] et qui, après une longue poursuite, rentrent l'un et l'autre là d'où ils étaient venus."Ah ! seigneur, fait la vieille, le venin de ces deux bêtes a empoisonné la source, c'est sûr : voilà ce qui tue ce noble seigneur."

5         Et elle se met à pousser des clameurs qui n'avaient plus rien d'humain, manifestant le plus grand chagrin qui soit.

         "Ma chère sœur, intervient le chevalier, allez-vous donc laisser mourir cet homme sans rien faire ? D'habitude, vous faites plus d'usage de cette science des plantes que vous possédez mieux que toute autre, et je ne sais personne qui s'entende autant que vous à user des contrepoisons. Dieu m'en soit témoin, je ne vous ai jamais vue aussi lente qu'aujourd'hui à porter assistance à un chevalier. – Par Dieu, j'ai été tellement prise de court que je ne pensais pas être capable de lui servir à quelque chose. Mais puisque je vois, au contraire, que mes connaissances peuvent lui être utiles, je ferai tout mon possible."Elle va cueillir dans la prairie les plantes qu'elle juge efficaces pour combattre l'action du venin, puis elle les pile avec le pommeau de l'épée de Lancelot dans la coupe où il avait bu, y ajoute de la thériaque et, lui ouvrant la bouche, elle y verse un peu du mélange qu'il avale comme il peut ; mais il avait déjà tellement enflé que ses jambes étaient grosses comme le torse d'un homme.

6         Cet œdème augmente encore après qu'il a absorbé le remède que la demoiselle lui avait administré et il devint rond comme une barrique."Seigneur, dit la jeune fille à son frère, allez vite chercher les vêtements que vous trouverez dans ma chambre ;[p.137] nous en ferons un lit pour ce chevalier car je ne pense pas que, dans son état, il soit transportable."Et elle insiste pour qu'il se dépêche. D'un bond, il est en selle et, forçant l'allure, il ne tarde pas à être de retour, avec un cheval de bât chargé de vêtements ; il tenait aussi à la main une fiole que sa sœur lui avait ordonné d'apporter.

7         A son retour, il constata que Lancelot n'y voyait plus, tant le venin lui avait déjà fait gonfler tout le visage. La demoiselle fit dresser un lit où le malade puisse s'étendre (elle l'avait débarrassé de ses armes dès les premières manifestations de l'œdème) ; après quoi, elle le couvrit avec les habits qu'elle avait à sa disposition : toute la charge du cheval y passa ! Ensuite, elle ordonna de dresser une tente pour protéger le malade du soleil. Et comme son frère lui demandait si, d'après elle, il avait des chances de guérir :"Que Dieu m'aide, je ne peux me prononcer. Je crains que le venin ne lui soit monté jusqu'au cœur ; cependant, si Dieu lui permet d'en réchapper sans séquelles, il donnera encore force beaux coups de lance et d'épée."

8         Ils demeurèrent ainsi à son chevet jusqu'au soir. La demoiselle l'avait soigneusement couvert pour qu'il transpire d'abondance ; la chaleur lui semblait plus difficile à supporter que l'ardeur du venin, mais il était incapable de bouger ou de dire un mot : il passa tout le reste de la journée dans ce triste état. On l'aurait dit mort, mais il endurait les pires souffrances qui soient. Cependant, il n'était pas assez atteint pour ne pas penser à la reine plus qu'à lui-même ; il savait bien qu'elle ne survivrait pas à la nouvelle de sa mort et c'était ce qui l'affligeait le plus.

          [p.138] Il resta toute la nuit dans ce même état de douleur et d'angoisse, sans prononcer un seul mot, sans se tourner ni se découvrir, sans cesser non plus de transpirer comme on ne l'avait jamais vu faire à personne. On passa la nuit à le veiller sur place car la demoiselle avait ordonné de le laisser là où il était.

9         Le lendemain, vers midi, il commença de prononcer quelques mots pour se plaindre :"Mon Dieu, cette chaleur me tue ! – Il vous faut le supporter jusqu'à demain, seigneur, intervient la jeune fille ; avec l'aide de Dieu, à ce moment-là, vous serez guéri."Il se tait sur cette assurance, tandis que la demoiselle interroge son frère :"Si je parvenais à rendre la santé à ce chevalier, n'aurais-je pas mérité qu'il m'appartienne ? – Certes, car s'il en réchappe, c'est à vous qu'il le devra, nous le savons tous. –Alors, je vous garantis que, d'ici à deux semaines, il sera aussi bien portant qu'il l'a jamais été, si Dieu me prête vie."Réconfortés par cette perspective, ils font dresser les tables et mangent avant de s'endormir au chevet de Lancelot, fatigués par leur longue veille de la journée.

10        Pendant la nuit, le malade continua de souffrir le martyre si bien qu'au petit matin il répète à la demoiselle qu'elle voulait sa mort en lui faisant endurer une telle température."Eh bien, seigneur, bénissez Dieu de pouvoir vous en plaindre parce que, sur ma tête, je ne pensais plus entendre jamais [p.139] le son de votre voix."Elle retire alors trois des courtepointes qu'elle avait étendues sur lui, et deux couvertures de petit-gris : son visage et ses membres avaient désenflé et il se sentait mieux ; mais toute sa peau avait pelé, les ongles de ses mains et de ses pieds étaient tombés et il n'avait plus un cheveu sur la tête. Il demande qu'on mette ses cheveux dans un coffret et qu'on les y garde soigneusement, parce qu'il a l'intention de les envoyer à la reine comme preuve de ce qui lui est arrivé, et on se conforme à son désir. Puis la demoiselle lui fait prendre un repas léger pendant lequel elle jouit de l'avoir sans cesse sous les yeux ; elle le trouve si beau qu'elle croit ne jamais pouvoir se rassasier de le contempler ; en même temps, elle se traite de folle et se blâme sévèrement, tout en se lamentant sur son malheur :"Hélas, pourquoi passer mon temps à le regarder ? - Parce qu'il est si beau ! - Que m'importe sa beauté, puisque je n'ai rien à en attendre ? - Elle compte puisque sa contemplation suffit à me mettre du baume au cœur et à me donner une espérance qui serait une richesse suffisante pour moi, si je ne craignais de la voir déçue. Très souvent, les choses ne se passent pas comme on l'espère : je n'ose donc pas trop croire en cet espoir si doux."

11        Elle discute ainsi avec elle-même, plaidant le pour et le contre, tout le temps qu'il se restaure. Après quoi, elle ordonne qu'on dresse un lit (ce qui est aussitôt fait que dit), elle y fait s'allonger Lancelot en le couvrant, mais légèrement, pour que la chaleur ne l'incommode pas et elle reste à son chevet jusqu'à ce qu'elle le pense endormi. Après être restée encore un long moment sans bouger, sûre qu'il est plongé dans un profond sommeil, elle invite tous les autres à s'en aller [p.140] parce qu'elle ne veut pas qu'il risque d'être réveillé. Une fois seule, elle ne quitte pas son chevet et se perd dans ses propres pensées et dans une contemplation mélancolique de sa beauté.

          Elle demeura longtemps dans cette attitude avant de laisser éclater ses plaintes :"C'est pour mon malheur que j'ai vu votre beauté qui me fait languir et mourir : ce n'est pas la vertu des plantes et des pierres précieuses qui me protégera et me permettra d'en réchapper ; et c'est là un grand mystère. Je suis persuadée qu'à force de volonté je pourrai changer la disposition de mon cœur ; mais rien que de penser à ce que j'éprouve me donne un plaisir plus délicieux que tout ; je ne sais d'où cette inclination m'est venue car jusqu'alors je n'avais jamais aimé d'amour : beaucoup de grands seigneurs m'en avaient priée que je n'avais même pas voulu écouter. Et maintenant, voilà que je vous aime si profondément que mon cœur ne m'appartient plus et que j'aime mieux mourir que de changer de sentiment. Jamais demoiselle n'a aimé autant que moi, et je vous ai rendu un si grand service que vous n'oseriez pas me refuser votre amour, j'en suis sûre, si c'était ma dernière prière. Mais, s'il plaît à Dieu, je ne me risquerai pas à vous rien demander de cette sorte et je renoncerai à vous parce que je sais bien que vous ne vous abaisseriez pas à aimer une humble fille comme moi."

12        [p.141] La demoiselle hésite : elle se détourne de Lancelot, renonce à lui, et fait triste figure ; puis elle le regarde à nouveau et la gaieté lui revient ; mais à contempler celui dont l'amour la condamne à mort - car elle l'aime, qu'elle le veuille ou non -, elle se désole encore et maudit l'heure où elle a conçu cette pensée qu'elle se reproche comme une folie.

          Elle resta à côté de lui jusqu'à son réveil. Son pauvre visage couvert de larmes fit pitié à Lancelot et il sursauta dans un mouvement de colère :"Qui a osé vous faire de la peine alors que je suis là, demoiselle ? – Laissez, seigneur : je ne me plains de personne. Il n'y a que mon cœur pour me faire du mal, parce qu'il n'a pas tout ce qu'il désire."Il n'insiste pas, mais continue d'être fâché de son chagrin, cependant qu'elle s'essuie les yeux et s'efforce de faire bon visage. Juste à ce moment, le frère de la jeune fille entra dans la tente et demanda au malade comment il se sentait. Bien, grâce à Dieu, répond-il, puisqu'il pense être remis dans peu de temps.

13        Pendant cet échange de propos, deux chevaliers en armes et une demoiselle se présentèrent à l'entrée de la tente et demandèrent l'hospitalité, car l'heure en était venue. Le frère de la demoiselle les invita à mettre pied à terre et leur souhaita la bienvenue ; même s'ils avaient été plus nombreux, on leur aurait fait bon accueil, dit-il, et il ordonna de dresser une seconde tente à l'ombre des sycomores. Les voyageurs descendirent de cheval et quand les deux chevaliers se furent débarrassés de leurs armes, tous trois s'assirent pour se reposer.

          Leur hôte leur demande qui ils sont.[p.142]"Nous appartenons à la maison du roi Arthur, répondent les chevaliers. – Et quel est l'objet de votre quête ? – Nous recherchons monseigneur Lancelot du Lac."Il ne voulut pas les renseigner sans savoir si celui-ci était d'accord pour leur parler, craignant de faire, sans mauvaise intention, quelque chose qui puisse le contrarier.

14        Il alla donc s'enquérir auprès du malade :"Il y a là deux chevaliers qui, assurent-ils, appartiennent à la maison du roi Arthur et sont en quête de vous ; parler avec vous leur ferait sûrement très plaisir, si vous en étiez d'accord. Que dois-je faire ? Dire que vous êtes là ou me taire ? – Demandez leur comment ils s'appellent et revenez me le dire ; il peut se faire que j'aie, moi aussi, plaisir à leur parler, mais peut-être qu'au contraire, je ne voudrais à aucun prix qu'ils sachent dans quel état je suis."Il retourne donc leur poser la question. L'un d'eux déclare s'appeler Bohort, le second Lionel, et ils sont frères, disent-ils, réponse aussitôt transmise à Lancelot, qui, en entendant les noms de ses cousins, laisse éclater sa joie."Faites-les vite venir, ami ; ce sont les deux hommes qui me sont le plus chers."

15        Le chevalier les conduit alors à Lancelot qui les salue, dès leur entrée. Quand ils le reconnaissent, leur joie est impossible à décrire ; ils se jettent à son cou, l'embrassent ; mais quand ils le voient dans cet état à faire peur, ils l'interrogent sur sa maladie :"Je m'en remettrai, s'il plaît à Dieu"répond-il, et il leur raconte comment c'est l'eau empoisonnée de la source qui l'a mis à l'article de la mort,[p.143] et qu'il n'aurait pas survécu sans les soins de la demoiselle. Bohort et Lionel se signent d'étonnement devant cette aventure, selon eux sans exemple."Et la cour, interroge leur cousin, savez-vous ce qui s'y passe ? – Quand nous en sommes partis, il y a une semaine, déclare Bohort, ce que je peux vous dire, c'est que nous avons laissé le roi et les barons très inquiets pour vous : ils vous croient mort, et tout le monde est si bouleversé qu'on n'a pas le cœur à s'amuser, ni à rire."Puis, après avoir jeté un regard autour de lui pour ne pas risquer d'être entendu et avoir constaté qu'ils étaient vraiment seuls tous les trois :"Ma dame la reine est dans la désolation à cause de vous."Et de lui détailler la vie qu'elle mène, comment son mal l'a forcée à garder le lit et la peine qu'elle a montrée de les voir partir ; puis, il lui remet l'anneau qu'elle lui avait confié pour qu'il le lui donne, dès qu'il le verrait, et il s'acquitte du message dont elle l'avait chargé.

16        Lancelot prend la bague et n'a pas de mal à la reconnaître :"Mon cher cousin, dit-il en pleurant d'émotion, je ne peux obéir à cet ordre - et j'en serais incapable même si j'en avais prêté le serment, parce que je suis trop faible pour chevaucher ; et quand je serai guéri, je devrai régler une affaire qui touche une dame à qui j'ai engagé ma parole : il faudrait donc que Lionel ou vous retourniez à la cour donner de mes nouvelles à ma dame et lui raconter ce qui m'est arrivé ; elle vous fera plus confiance qu'à personne.[p.144] Et pour qu'elle soit sûre que tout cela est vrai, vous lui porterez mes cheveux que j'ai fait garder pour elle dans un coffret."

17        Les deux frères passèrent une soirée et une nuit agréables car leur hôte se montra aux petits soins pour eux. Tôt le lendemain, Bohort, qui était impatient de partir prit congé de Lancelot :"Seigneur, fit-il juste avant de se mettre en selle, je suis coupable envers vous, et plus que vous ne croiriez. – En quoi ? – Je vais vous l'avouer : vous souvenez-vous de cet homme qui, sous vos yeux, prétendait enlever la reine ? Vous avez jouté contre lui et vous l'avez renversé. – En effet. – Eh bien, c'était moi. Mais soyez sûr que j'ignorais avoir affaire à vous, et je vous demande pardon de ma conduite. – Comment cela ? C'était vous ? Par Dieu, c'est vraiment trop d'audace que d'avoir porté la main sur une aussi grande dame ; vous auriez largement mérité d'y perdre la vie. Gardez-vous de recommencer, si vous ne voulez pas vous faire de moi un ennemi mortel."Bohort lui jure qu'il a agi contre son gré, mais qu'il y était obligé, et il lui raconte comment il s'y était engagé mais lui promet de ne jamais plus, de toute sa vie, s'opposer à sa volonté.

18        Après les avoir tous recommandés à Dieu, Bohort s'en va en compagnie de la demoiselle qui le conduisait chez la dame de Galvoie. Lionel lui fit un bout de conduite avant de revenir auprès de Lancelot qui s'empressa de lui rappeler qu'il devait se rendre à la cour pour rassurer sa dame ; il réclame le coffret où il avait mis ses cheveux, le lui remet et lui demande de revenir lui rendre compte de sa mission aussitôt qu'il sera passé par la cour.[p.145] Lionel prend le coffret, le glisse dans son sein et fait apporter ses armes. Aussitôt en selle, il se met en route et, brûlant les étapes, il arrive, tôt, un matin. Ce jour-là, le roi était parti à la chasse, et la reine, à sa sortie de l'église, s'était installée à une fenêtre qui donnait sur la galerie, d'où elle regardait ce qui se passait dans la cour. A sa plus grande joie, elle reconnut Lionel à ses armes ; sûre qu'il lui apporte des nouvelles de celui qu'elle aime comme elle-même, elle rentre dans sa chambre et congédie ses suivantes, afin de le recevoir en tête à tête.

19         Quand il eut mis pied à terre, Lionel demanda où il pouvait trouver le roi et on lui dit qu'il était allé chasser en forêt avec une nombreuse compagnie."Et ma dame la reine ? s'enquiert-il. – Elle vient juste de se retirer dans sa chambre", lui dit-on. Il s'y dirige, entre en armes mais sans son heaume et la salue de la part de Lancelot. Elle se jette aussitôt à son cou et lui souhaite la bienvenue."Et Lancelot ? fait-elle – Dieu merci, il va bien, dame, compte tenu des aventures qui lui sont arrivées depuis que vous ne l'avez vu. – Comment donc ? N'est-il pas en bonne santé ? – Non, dame, pas autant que je le souhaiterais. – Sur ma foi, je ne comprends rien à ce que vous dites : il y a quelques jours, une demoiselle est passée et elle nous a assuré qu'il se portait bien. Il est donc tombé malade depuis ? – Oui, dame,[p.146] et si gravement qu'il a failli mourir."Et il lui raconte de quelle manière son cousin a été victime d'un empoisonnement, comment il avait enflé au point qu'il se voyait mourir sans confession, et qu'il serait bel et bien mort si une demoiselle ne l'avait pas soigné,"et elle s'y est si bien prise qu'elle l'a guéri des effets du venin."

20        Cette nouvelle laissa Guenièvre un moment sans voix."Il y a quelque chose de bizarre encore, dame : toute sa peau a pelé, tous les ongles de ses pieds et de ses mains sont tombés et il n'a plus un cheveu sur la tête."Elle se signe d'étonnement, tandis qu'il poursuit :"Pour vous persuader que tout cela est la pure vérité, je vous apporte un coffret d'ivoire avec ses cheveux dedans. – Vraiment, que Dieu se détourne de moi si je ne vous en suis pas plus reconnaissante que si vous m'aviez donné cent marcs d'or !". Elle ordonne à deux écuyers de le débarrasser de ses armes et, quand il n'eut plus que ses vêtements sur lui, il sortit le coffret de son sein."Tenez, dame, le voici", fit-il en le lui tendant. Radieuse à la vue des cheveux, elle se met à les embrasser et à en toucher ses paupières, comme si c'étaient des reliques.

          Elle passa toute la journée en compagnie de Lionel ; au moment de dîner, un écuyer vint la prévenir que le roi ne rentrerait que le lendemain ;"mais il ne veut pas que vous inquiétiez pour lui, et vous fait dire [p.147] de rester gaie et de tenir une cour aussi solennelle que s'il était là."

21        Elle n'y manquera pas, répond-elle et, s'adressant à Lionel :"Et vous, ami très cher, quel conseil me donnerez-vous ? – A propos de quoi, dame ? – Je n'ai jamais autant désiré voir Lancelot. Je crois que j'en mourrai, si je ne peux le faire bientôt ; mais je voudrais le voir - et l'avoir, si c'était possible, - à l'insu du roi et des barons. Qu'il n'y ait que nous deux à être au courant. – Sur ma foi, je vais vous dire comment le faire venir sans que personne le sache, sauf nous, qui garderons le secret. – Parlez donc, et je suivrai vos conseils. – D'après moi, le mieux est que vous priiez le roi d'organiser un tournoi pour l'octave de la Sainte-Madeleine, et qu'il le fasse crier de manière à ce que des chevaliers venus de partout s'y réunissent : de cette façon, il y aura grande affluence ; quand tous seront rassemblés et que le tournoi battra son plein, nous pourrons arriver, lui et moi, sans nous faire remarquer - et ainsi, vous pourrez le voir et l'avoir. D'ici-là, faites comme si vous n'aviez rien appris de nouveau, afin d'éviter le moindre soupçon. – Sur ma foi, je n'en soufflerai mot."Après s'être mis d'accord, tous deux passent la soirée à plaisanter et à se divertir.

22        Le lendemain, dès que la reine aperçut son époux qui revenait de la forêt, elle alla à sa rencontre lui souhaiter la bienvenue ; puis il assista  à la messe. Après le déjeuner, quand on eut enlevé les tables, Guenièvre l'entreprit :"Seigneur, je regrette que monseigneur Gauvain et ses compagnons ignorent les nouvelles de Lancelot que la demoiselle nous a apportées l'autre jour.[p.148] – Moi aussi, par Dieu. – Je vais vous dire ce que vous ferez. Il y a longtemps qu'il n'y a pas eu de tournoi par ici ; faites-en annoncer un pour l'octave de la Sainte-Madeleine et dites qu'il se déroulera dans les prés de Kamaalot. Je suis persuadée que Lancelot y viendra s'il en entend parler, et tous ceux qui sont à sa recherche aussi."Arthur approuve sa proposition et déclare que, Dieu lui vienne en aide, il partage l'envie qu'elle a manifestée.

23        Il envoie aussitôt des messagers annoncer le tournoi dans tout le pays, en précisant la date et le lieu."Désormais, vous pouvez vous en aller dès que vous le voudrez, annonce la reine à Lionel : j'ai fait exactement ce que vous m'avez conseillé. Transmettez tous mes saluts à votre cousin et recommandez lui de venir sans faute à ce tournoi."Il n'y manquera pas, répond-il, on n'aura aucun reproche à lui adresser là-dessus. Et, après avoir pris ses armes, il part, assez discrètement pour ne pas être reconnu. Sa chevauchée le ramena auprès de Lancelot qui était toujours malade et alité. Maintenant, il y avait quatre tentes dressées sous les sycomores.

24        Dès que Lionel eut mis pied à terre et se fut désarmé, il alla voir son cousin qu'il trouva très mal en point."Comment vous sentez-vous ? s'enquiert-il. – Sur ma foi, je tarde à me remettre : la jeune fille qui me soignait est elle-même si malade qu'elle a dû garder le lit depuis trois jours et, du coup, moi aussi, je ne vais pas bien du tout. – Je le déplore, seigneur, mais comme je n'y peux rien, je ne peux que me résigner [p.149] et m'en remettre à la volonté de Dieu."

          Il lui transmet alors le message de la reine et lui annonce le tournoi qui aura lieu pour l'octave de la Sainte-Madeleine,"et vous devez tout faire pour vous y rendre, puisque c'est uniquement pour vous voir que la reine l'a organisé. – Hélas, mon Dieu ! Pourquoi ma dame a-t-elle fait cela ? Le délai n'est que d'un mois et je suis encore si faible ! J'ai grand peur de ne pouvoir y être à temps, d'autant plus qu'avant de m'y rendre, je dois mener à bien l'affaire de la dame à qui j'ai engagé ma parole."Il se répand donc en lamentations sur cette maladie qui lui cause tant de soucis.

25        Pendant ce temps-là, Lionel se rend au chevet de la demoiselle dont le lit avait été dressé dans une autre tente. En le voyant venir, elle le prend d'abord pour Lancelot à qui il ressemblait trait pour trait, au point que, s'il n'avait été un peu plus petit que lui, on aurait eu du mal à ne pas les confondre. Mais comme il s'approche, elle fond en larmes."Comment allez-vous ?"s'enquiert-il ; éperdue d'amour, elle répond qu'elle se meurt,"ce qui me désole moins pour moi que pour un autre car, avec sa mort, le monde perdra le plus beau fleuron de la chevalerie, celui que j'aurais guéri si la vie m'en avait laissé le temps. – Comment vous est venu ce mal, demoiselle ? – Je n'en dirai rien, ni à vous, ni à personne. Prévenez seulement votre seigneur, que sa beauté - maudite soit-elle ! - est la cause de deux morts : la sienne et celle d'une autre personne."Et, donnant tous les signes de la plus violente douleur, elle murmure :"Hélas, c'est pour mon malheur que j'ai vu sa beauté et que je l'ai désirée."Ces paroles ne tombèrent pas dans l'oreille d'un sourd, mais Lionel, qui en avait parfaitement compris le sens, fit comme s'il n'avait rien entendu ; il se contenta de répondre qu'il transmettrait fidèlement son message ; mais comme il s'apprêtait à se retirer,[p.150] elle le rappela :"Dites à votre seigneur que, d'ici huit jours, il sera mort s'il se contente d'attendre et qu'il commettrait un péché très grave en se laissant mourir faute de soins."

26        Lionel retourne donc auprès de son cousin et, s'asseyant à son chevet, lui demande à nouveau comment il se sent."Très mal, sur ma foi ; il me semble que mon état ne fait qu'empirer, alors que j'avais commencé d'aller mieux quand la jeune fille qui me soignait est tombée malade à son tour."Lionel lui répète ce qu'elle lui avait dit et comme Lancelot aussi entend fort bien ce qu'elle a voulu dire, il se trouve au comble de l'embarras."A quoi bon vous le dissimuler, seigneur ? fait Lionel. Il dépend de vous de vivre ou de mourir. A l'évidence, cette jeune fille vous a voué un amour comme on n'en a jamais vu et son mal lui vient de vous. Elle en mourra sans aucun doute, si vous ne l'assurez que vous aussi vous l'aimez. C'est pourquoi, je vous conseille de songer au moyen de la sauver de la mort, et vous en même temps : sinon, vous allez mourir tous les deux, et quel malheur ce serait ! Elle, une si vertueuse jeune fille et vous, le meilleur chevalier du monde ! – Assurément, je suis prêt à tout faire - l'honneur de ma dame étant sauf - pour garder en vie cette demoiselle qui est si belle, si sage et pleine de tant de qualités ; la voix de la raison m'y incite d'autant plus qu'en m'empêchant de mourir, elle a plus fait pour moi que jamais une de ses semblables pour aucun homme. Mais, d'un autre côté, comment pourrais-je accéder à sa demande ? Quoi qu'il puisse m'en advenir, je ne saurais trahir l'amour que j'ai promis à ma dame. Je ne sais donc que dire,[p.151] parce que je ne veux pas payer de mensonges quelqu'un qui a toujours fait preuve envers moi d'une loyauté et d'une sincérité parfaites. Non, je ne lui mentirai pas, avec l'aide de Dieu.

27        – Dites-moi : vous aimez donc beaucoup ma dame la reine ? – Oui, plus que moi-même. – En ce cas, vous ne feriez pas, sciemment, quelque chose qui puisse lui déplaire ? – Oh ! non : plutôt mourir ! – Et y a-t-il quelque chose que vous refuseriez de faire s'il y allait de sa vie ? – Certes, non. – Supposons alors que vous mouriez dans cette aventure ? D'après vous, que lui arriverait-il ? – Je suis sûr qu'elle en mourrait aussi parce qu'elle ne m'aime pas moins que je ne l'aime. – La conclusion logique de ce raisonnement, c'est que, en refusant votre amour à cette jeune fille, vous aimez mieux la mort de ma dame que sa vie. Je répète : vous voyez bien que vous n'échapperez pas à la mort si cette demoiselle ne vous soigne pas ; et, elle ne peut s'occuper de vous rendre la santé tant que vous ne l'aurez pas guérie de ce mal - dont vous êtes la seule cause. Il dépend donc de vous de la guérir et d'être guéri par elle. Si vous vous y refusez, quel plus grand malheur pourrait vous arriver ? Elle mourra ; et quand vous serez mort à votre tour, ma dame la reine l'apprendra et je suis persuadé, moi aussi, qu'elle-même en mourra, tant elle vous aime. Vous aurez donc tué trois personnes : vous-même, ma dame la reine et cette demoiselle. On sera donc fondé, quand vous ne serez plus, à vous reprocher d'avoir agi avec déloyauté puisque vous aurez causé la fin de la plus belle et [p.152] grande dame au monde - qui n'avait rien fait pour le mériter - et de la plus belle des jeunes filles, elle qui avait commencé par vous rendre la vie et que vous récompenseriez en lui donnant la mort !"

28        Lancelot est embarrassé pour répondre : la raison et la justice l'incitent à se plier à la volonté de la jeune fille, sans compter la crainte de sa propre mort qu'il sait inévitable si celle qui se meurt pour lui ne l'en garantit pas ; mais d'un autre côté, s'il lui accorde son amour, il a peur que la reine ne l'apprenne. Accepter ou refuser, il ne sait à quoi se résoudre. Emu aux larmes, il demande donc conseil à Lionel."C'est tout vu, seigneur, lui répond son cousin. Vous devez faire ce que cette demoiselle vous demande, ou vous êtes un homme perdu. – Hélas ! Mon Dieu, comment pourrais-je être infidèle à ma dame ? – Mais comment pourriez-vous accepter d'être responsable de sa mort, alors qu'elle n'est coupable de rien ? Et de celle de cette jeune fille dont vous devriez au contraire assurer partout la sauvegarde ? Assurément, à vous comporter ainsi, tout le monde serait fondé à vous accuser de trahison."

29        Lancelot garde le silence, ne sachant que dire, mais il verse des larmes amères : il est né, se plaint-il, sous une mauvaise étoile, puisqu'il se trouve contraint de faire quelque chose qu'il réprouve."Mon ami, déclare-t-il finalement à Lionel, je ne ferai rien [p.153] sans la permission de ma dame ; peu importe s'il y va de ma vie ou de ma mort. Il faut donc que vous vous rendiez à la cour sans délai, que vous expliquiez à ma dame la situation où je me trouve et que c'en est fait de moi si je ne cède pas à une demoiselle ; mais ajoutez que si c'est ce qu'elle veut, je suis prêt à mourir. – Ce serait volontiers, fait Lionel, mais, dans l'état où je vous vois, je ne crois pas que vous seriez encore en vie à mon retour : vous devez donc vous décider sans attendre."

30        Il quitte aussitôt la tente et s'en va trouver la jeune fille, dès lors très affaiblie."Demoiselle, fait-il après l'avoir saluée de la part de Lancelot, mon seigneur m'envoie vous dire qu'il est conscient de vous devoir la vie et qu'il se doit de vous rendre la pareille. Si vous parveniez à le guérir de sa maladie, il vous promet que vous pourrez, à votre gré, le considérer comme votre chevalier servant et votre ami, si c'est cela que vous voulez."Ces propos lui causent tant de joie qu'elle pense tenir Dieu entre ses mains et qu'elle répond tout en soupirant :"C'est bien vrai, cher seigneur, qu'il me fait dire pareille chose ? – Oui, demoiselle. – Alors, me voilà bien heureuse, puisque tous mes désirs sont comblés. Désormais, je ne serai plus malade, car la joie que j'éprouve à seulement vous entendre est plus forte que tout."Elle s'assied dans son lit, enfile une chemise, soigne sa toilette et va se présenter devant Lancelot si élégamment parée qu'elle fait plaisir à voir.

          Lionel s'était déjà remis en selle ; en vêtement de soie, tunique et manteau, armé de sa seule épée, il était reparti à fond de train pour la cour.

31        [p.154] Pendant ce temps, la jeune fille s'était rendu auprès de Lancelot qui n'avait pas quitté son lit. Quand il la vit entrer, il lui sourit de son mieux :"Demoiselle, je me réjouis de vous voir debout. J'avais grand besoin que vous veniez parce que je suis plus faible et plus mal en point qu'avant. Je vous en prie, employez-vous à me guérir et je vous promets d'être votre chevalier, ma vie durant."Elle ne demande pas autre chose, répond-elle. Son frère, qui pénétrait à ce moment dans la tente fut content de l'y voir avec Lancelot car il la croyait encore alitée.

          Sur ce, elle ordonne de préparer un repas pour le malade, en précisant les plats qui devront y figurer. Habilement choisis comme ils l'étaient, ils lui assurèrent une longue nuit paisible et, le lendemain, il se réveilla plus dispos. Elle lui avait préparé un électuaire extrêmement efficace dont elle lui fit absorber une partie avant de lui masser les tempes et les bras avec le reste. Il s'endormit aussitôt et ne se réveilla pas avant la fin de l'après-midi. Cette fois, à son réveil, il se trouva très soulagé de son mal et quand elle lui demanda comment il se sentait, il répondit que, grâce à Dieu, il allait bien et qu'à son avis il ne mettrait plus longtemps à se rétablir. La jeune fille fut satisfaite de cette réponse et, comme il avait des étourdissements, elle lui fit prendre un dîner léger.

32        Il se rendormit à nouveau et ne fit qu'un somme jusqu'au matin. Une fois réveillé, il alla jeter un coup d'œil par la porte de la tente, ce qui lui permit de voir Lionel qui arrivait au grand galop : à force de coups d'éperon, son cheval avait le ventre et le haut des jambes en sang. Le cavalier met aussitôt pied à terre et rejoint son cousin qu'il trouve seul : tous les autres dormaient encore.[p.155] Dès qu'il est là, Lancelot lui demande des nouvelles de sa dame."Elle vous adresse au moins cent saluts, seigneur et vous fait savoir, si vous l'avez jamais aimée, de faire ce que souhaite cette jeune fille afin que vous restiez en vie, et elle aussi ; sinon, ne comptez plus sur son amour."Il répond qu'il fera ce qu'il faut pour ne pas s'exposer à ses reproches, ni être détesté de la demoiselle."Mais comment vous sentez-vous ? interroge Lionel. – Ma foi, si bien, grâce à Dieu, que je crois être en état de chevaucher dans peu de temps."

33        Ce jour-là, après le déjeuner, Lancelot se retrouva seul avec celle qui l'avait guérie. Assis dans son lit, il se prit à la regarder et il la trouve si belle et si avenante que, sans le profond amour qu'il vouait à la reine, il aurait cédé à la tentation ; mais sa loyauté le retint d'être infidèle.

          Quant à la jeune fille, qui souhaitait tant le voir amoureux d'elle, après lui avoir rappelé que, grâce à Dieu, elle l'avait sauvé de la mort et l'avait guéri, elle lui déclara qu'il devait maintenant tenir sa promesse. Qu'entendait-elle par là ? lui demande-t-il."Sur ma foi, je vais vous le redire. C'est ainsi : je vous ai aimé au premier regard, plus passionnément que jamais jeune fille n'aima un chevalier ; et cela s'est bien vu, puisqu'à cause de vous j'ai frôlé la mort ; j'allais mourir quand vous m'avez fait dire que vous seriez, votre vie durant, mon chevalier servant et mon ami ; et cette parole m'a ramenée à  la vie ; aussitôt, je me suis levée, je suis venue à vous et j'ai tout mis en œuvre pour vous faire, à votre tour, échapper à la mort et pour vous guérir. Grâce à Dieu, j'y ai réussi. Je vous rappelle donc notre accord et je veux [p.156] que vous vous engagiez à être désormais mon ami et à ne pas en aimer une autre tant que moi-même je vous serai fidèle.

34        – Certes, demoiselle, répond-il après quelques instants de réflexion, je vous suis assez redevable pour que vous puissiez compter sur moi comme chevalier et comme ami, et ce sera de grand cœur ; si je refusais, vous auriez obligé un ingrat. Je peux vous affirmer en toute sincérité que je ne connais pas une jeune fille au monde que j'aime plus que vous - et je ne crois pas que cela m'arrive. Cependant, votre exigence que je vous reconnaisse aussi comme seule dame et amie me fait peine. Je vais vous dire ce que je n'ai jamais avoué à personne. Oui, j'aime d'un amour sans partage une femme à qui je resterai toujours fidèle : ni le malheur, ni la mort ne pourrait faire changer mon cœur ; même si je le voulais, je n'y parviendrais pas : le désir que j'ai d'elle y est si profondément enraciné que ce serait au-dessus de mes forces. Mon cœur veille et dort auprès d'elle, ma pensée l'accompagne nuit et jour, mon esprit est tout entier tendu vers elle ; je n'ai d'yeux que pour la regarder et d'oreilles que pour entendre les douces paroles qu'elle est seule à me dire. Que puis-je ajouter ? Je lui appartiens de tous mes sens, de tout mon cœur et de toute mon âme ; je n'ai pas d'autre volonté que la sienne et je ne dispose pas plus de moi que le serf ne saurait s'affranchir des ordres de son seigneur. Voilà tout ce que je peux vous dire. Et vous, qu'en pensez-vous ?

35        – Vous avez parlé comme un chevalier loyal et un homme sans reproche, seigneur,[p.157] et je vous sais gré de votre franchise. Toutefois, c'est justement parce que vous êtes le meilleur chevalier du monde que je ne vous tiendrai pas quitte aussi facilement et vous respecterez votre promesse de la façon que je vais vous dire. Vous aimez une grande dame et si accomplie que vous auriez du mal à condescendre à aimer une aussi humble fille que moi. Non que je croie qu'une autre serait plus digne de vous, et je ne prétends pas non plus me faire aimer de force. Voici donc ce que vous ferez. Vous commettriez une grave faute envers celle que vous aimez - je le sais - si vous donniez votre amour à une autre femme comme elle ; mais si c'est à une jeune fille, en respectant les droits que votre dame a sur vous, personne n'aurait sujet de vous blâmer."Lancelot répondit qu'aucun homme ne pourrait faire ce qu'elle demandait."Mais si, fit-elle, écoutez-moi.

36        Vous devez savoir que mon amour pour vous est différent de celui des autres femmes. D'habitude l'amour entre un homme et une femme naît d'une union des corps qui entraîne nécessairement la perte de la virginité. Mais il n'en sera pas de même dans le nôtre où je demeurerai vierge ma vie durant. Promettez-moi que, partout où vous me rencontrerez désormais, vous me considérerez comme votre amie - sauf l'honneur de votre dame ; de mon côté, je m'engagerai à ne jamais avoir de relation charnelle avec un homme et à ne jamais aimer que vous ; mais cet amour me donnera le droit, partout où je passerai, à me réclamer de vous comme de mon ami.[p.158] Ainsi, vous demeurerez fidèle, puisque vous aurez pour moi l'amour qu'on peut avoir pour une pucelle, et pour votre dame celui qui lui revient ; ainsi vous respecterez son honneur et le mien. – Belle et séduisante comme vous l'êtes, alors que vous trouverez tant d'hommes dignes de vous pour vouloir vous épouser, comment pourriez-vous vivre dans l'état de virginité ? – Y demeurer par amour pour vous ma vie durant, seigneur, me donnera plus de contentement et d'estime de moi que de régner sur le plus puissant royaume en ce monde, car je ne pourrais trouver personne qui mérite plus que vous de m'y faire renoncer. Je m'en tiendrai là désormais, soyez-en sûr."

37        Ils n'en dirent pas plus ce jour-là, ni toute la semaine, à la fin de laquelle Lancelot alla demander congé au frère de la demoiselle après l'avoir remercié de tout ce qu'il avait fait pour lui."Dieu m'en soit témoin, déclara le chevalier, votre guérison me procure plus de plaisir que si le roi Arthur m'avait fait présent de son plus fort château. C'est un grand honneur pour moi d'avoir été votre hôte pendant tout ce temps. – J'ai l'intention de partir demain, cher seigneur : je vous demande donc votre congé. – Je vous l'accorde, puisque c'est là ce que vous voulez : je ne vous retiendrai pas contre votre gré. Allez donc et que Notre-Seigneur vous ait en Sa sainte garde, où que vous alliez.– Qu'Il veille en effet sur moi !"Ce soir-là, l'hospitalité du chevalier se montra plus joyeuse et festive encore qu'elle ne l'avait été jusque -là.

38        Le lendemain matin, quand Lancelot fut levé, la jeune fille vint le trouver."Belle et chère amie, s'empressa-t-il, soyez la bienvenue. Je désire m'en aller,[p.159] si vous m'en donnez la permission. – Vous vous rappelez ce dont nous sommes convenus, vous et moi, seigneur. Comme j'ignore quand je vous reverrai, s'il vous plaît, donnez-moi un de vos bijoux que je puisse garder pour l'amour de vous quand vous serez parti : ce sera un souvenir de votre présence. – De grand cœur, demoiselle."Et, détachant une ceinture en anneaux d'or ceinte à sa taille et qui était un présent de la reine :"Tenez, demoiselle. Sachez que je ne m'en serais dessaisi pour personne d'autre que vous."Radieuse, elle la prend et le remercie avec effusion ; puis, elle lui donna en échange un fermail d'or qu'elle le pria de porter à son cou pour l'amour d'elle, ce qu'il aura plaisir à faire, dit-il.

39        Sur ce, il réclame ses armes, qu'on lui apporte ; et quand il est complètement équipé, il prend congé de tous, enfourche son cheval et s'en va en compagnie de Lionel et de la vieille qui les mena par monts et par vaux jusqu'au château occupé par les six frères - ceux qui faisaient la guerre à leur père, le duc Kalès, lequel avait reçu le soutien de Gaheriet. Au moment où Lancelot arriva, ils avaient perdu toutes leurs terres, sauf deux places dont ils n'osaient pas sortir et, au cours de la dernière bataille, la moitié de leurs hommes avaient péri. Une fois là, Lancelot s'enquit des raisons du conflit, par les soins de la vieille, et on lui raconta des mensonges éhontés. ("le duc avait tous les torts de son côté") qu'il prit pour la vérité : il jura donc solennellement de prêter assistance aux six frères jusqu'à ce que le duc soit chassé de ses terres, et Lionel s'associa à son serment.

40        La vieille attendait ce moment pour aller prévenir les frères :"Vous avez plus de chance que vous ne croyez, chers seigneurs : je vous ai amené deux chevaliers qui feront de vous des vainqueurs avant un mois. – Qui sont-ils ?[p.160] – Ne comptez pas sur moi pour vous dire leurs noms : ils m'ont interdit de les divulguer ; mais je vous recommande de leur réserver un accueil qui soit digne d'eux."

          Les frères se rendent donc auprès de Lancelot et de Lionel, montrant une grande joie de leur venue, leur prodiguant des offres de service et promettant de les servir en tout. Le soir venu, on donna une grande fête en leur honneur. Le lendemain, on les emmena entendre la messe à la chapelle. Un moment après, le cri de"Aux armes !"se mit à retentir dans la citadelle."En selle, chevaliers ! Nos ennemis sont déjà sous nos murs !"Les frères allèrent demander à Lancelot s'il acceptait de porter les armes et il répondit qu'il était bien décidé à se rendre compte de ce dont leurs adversaires étaient capables à la joute ;"mais allez-y d'abord et si je vois que vous en avez besoin, je vous prêterai main-forte."

41        Il réclame alors ses armes et, quand il est impeccablement équipé, faisant conduire son destrier par la bride, il gagne la porte de l'enceinte d'où il monte aux créneaux avec Lionel pour observer la tournure que va prendre l'affrontement. Après avoir fait s'armer soigneusement leurs gens, les frères tentent une sortie et, bien qu'étant en situation d'infériorité parce que moins nombreux, ils parviennent à contenir l'assaut.

          La mêlée s'engagea, causant bien des malheurs : le sol était jonché par les corps des chevaliers désarçonnés et par ceux des morts. Les troupes des frères commencèrent de se débander à partir du moment où Gaheriet, Guerrehet et Agravain entrèrent dans la bataille,[p.161] à la tête de nombreux  renforts. Leurs coups renversaient tous ceux qu'ils atteignaient si bien qu'incapables de résister, leurs adversaires furent contraints de prendre la fuite : la charge de leurs assaillants leur avait coûté cher ! Lancelot, voyant leur déroute, fait remarquer à Lionel qu'ils n'ont que trop attendu ; tous deux descendent des créneaux, se mettent en selle et sortent de l'enceinte.

42        Lancelot n'a d'yeux que pour le cœur de la mêlée ; il s'y enfonce, renverse, mort, le premier qu'il frappe et, sur son élan, abat le second qui se présente. Lionel en fait autant. Cependant, son cousin avait mis la main à l'épée, d'autant plus désireux d'en jouer qu'il n'avait plus porté les armes depuis longtemps. Faisant pleuvoir une grêle de coups tout autour de lui, il abat cavaliers et montures, tuant tous ceux qui se trouvent sur son chemin. Très vite, plus aucun adversaire n'ose l'affronter, car tous ceux qu'il frappe sont des hommes morts. Le hasard mettant Gaheriet en face de lui, il l'atteint à la tête d'un coup en plein heaume, mais sans le toucher mortellement ; le blessé mord la poussière, persuadé, quant à lui, de ne plus en avoir pour longtemps.

43        Lancelot poursuit sa charge, sans faire autrement attention à lui, n’ayant d’yeux que pour Kalès qu’il voit s’avancer à sa rencontre (on avait eu soin de le lui montrer pour qu’il le reconnaisse) ; le duc s’élance sur lui, l’épée haute, et l’abat sur son heaume où la lame d’acier s’enfonce de deux bons doigts, mais sans blesser celui qui le porte.[p.162] Lancelot de son côté, ne le ménage pas : il l’atteint à l’épaule gauche, le mutilant du bras et de la main qui tenaient l’écu ; puis, redoublant son coup, il lui fait voler la tête des épaules. Quel malheur, hélas, que cette mort ! Quand ses hommes le voient gisant à terre, ils n’ont plus le courage de faire front et tournent le dos. Lancelot et les siens les poursuivent : ils s’emparent d’Agravain et de Guerrehet qui  n’avaient pas  voulu  abandonner  Gaheriet sur le champ de bataille. Ils firent  tous les prisonniers qu’ils voulurent. Les fils de Kalès qui avaient vu la chute de Gaheriet et n’ignoraient pas qu’ils avaient frôlé la défaite à cause de ses exploits se saisirent de lui et le firent conduire dans la place. Quant à Lancelot, on lui fit une fête sans pareille : tout le monde criait sur son passage :"Bienvenue au meilleur de tous les chevaliers !"

44        Tous, les puissants comme les plus modestes, le saluaient de ce titre, ce qui lui faisait grand honte, et il était très gêné d’être ainsi porté au pinacle, encore qu’il l’eût largement mérité. La rue qu’il emprunta était entièrement pavoisée de draps de soie qu’on avait accrochés en son honneur : ce fut une réception triomphale. Après lui avoir enlevé ses armes, on lui apporta [p.163] une tunique de soie rouge toute neuve qu’il enfila aussitôt. Une fois prêt, il demanda à voir les trois prisonniers – "ceux qui portaient les mêmes armes", précisa-t-il : c’étaient les frères de Gauvain.

45        On alla aussitôt les chercher et, quand ils furent assez près, il les reconnut sans mal ; mais comme il ne voulait pas qu’eux le reconnaissent, il les fit remmener. Il fut si désolé de s’être trouvé dans le camp opposé au leur pour cette bataille qu’il ne savait ce qu’il devait faire ; il avait en effet beaucoup d’affection pour Gaheriet et son amitié pour leur frère, Gauvain, ajoutait à ses regrets. Il invita donc les gens du lieu à les traiter avec les plus grands égards,"parce que, je peux vous le dire, ce sont des chevaliers valeureux qui appartiennent à une grande famille et des hommes accomplis de beaucoup de mérite. Soyez sûr que, si j’avais pensé les trouver au nombre de vos adversaires, je n’aurais jamais pris l’écu pour les accabler."On les fait donc passer du cachot où ils avaient été enfermés dans une belle chambre bien parée, on examine les blessures de Gaheriet et on est aux petits soins pour eux. Si on leur fait tant d’honneur, c’est bien par amitié pour Lancelot qui avait insisté pour qu’il en soit ainsi.

46        Ce soir-là, toute la citadelle fut en liesse et on y fit la fête ; inutile de demander si Lancelot manqua de rien : pour se coucher, il eut droit à un magnifique lit de parade où il put prendre toutes ses aises.

          Le lendemain matin, après la messe, il se rendit auprès de la vieille femme qui l’avait amené là :"Dame, je suis donc quitte envers vous. – En effet, seigneur. – J’ai une prière à vous faire, sur l’être que vous chérissez le plus :[p.164] si quelqu’un vous interroge, ne dites à personne ni mon nom, ni qui je suis. Vous désirez savoir pourquoi ?  Les trois chevaliers qui sont prisonniers là sont les frères de monseigneur Gauvain, et mon amitié pour eux me fait souhaiter qu’ils ignorent que  je me suis battu contre eux : peut-être en viendraient-ils à me détester. Aussi, je ne veux pas qu’ils apprennent mon nom."Elle répondit qu’elle ne le révélerait à personne. Ensuite, il alla trouver les fils de Kalès et leur déclara que les trois chevaliers devaient être libérés et considérés comme quittes, ce à quoi ils s’engagèrent ;"mais je vous prie de ne pas les relâcher juste après mon départ ; retenez-les le temps de les honorer et de faire preuve envers eux d'assez de bonne grâce pour que je vous en sache gré, parce que, je tiens à vous le dire, ils sont de mes amis."Ils n’y manqueront pas, affirment-ils.

47        Il réclame alors ses armes à ses hôtes qui l’invitent à ne pas s’en aller si vite - il est resté bien peu de temps, disent-ils ; mais il réplique qu'il n'en est pas question. Sur ce, Lionel et lui s'apprêtent à partir.

          Quand ils furent en selle, on alla dire à Gaheriet et à ses deux frères qu’ils étaient libres et on leur prodigua force amabilités ; Gaheriet demanda qui était le chevalier à qui ils devaient leur défaite mais ils répondirent que, Dieu leur en soit témoin, ils l’ignoraient."Sur ma foi, c’est impossible : il était des vôtres et vous a suivis jusqu’ici. – Non, il n’était pas des nôtres, mais il nous a prêté assistance par amitié pour une dame qui [p.165] habite dans nos murs ; nous ne l’avions jamais vu avant et il a refusé de nous dire son nom ; il a aussi beaucoup insisté pour que nous vous traitions avec les plus grands égards car, a-t-il dit, vous êtes de ses plus proches amis."Afin d’éclaircir ce mystère, ils demandent à quoi il ressemblait."Sans mentir, c’est un des plus beaux chevaliers qui soient, son teint est tout doré, et il n’a pas plus de vingt-deux, vingt-trois ans - et il s’est fait couper les cheveux ras tout récemment."Cette indication achève de les égarer et ils se retrouvent aussi peu avancés qu'avant. Finalement, ils restèrent sur place une semaine, le  temps que  la guérison de Gaheriet soit en bonne voie.

48        Ils s’en allèrent alors tous les trois, après avoir demandé quelles armes portait le chevalier au moment de son départ. Quand on leur eut répondu qu’ "elles étaient noires"et que"son écu était blanc à un lion noir", ils s’éloignèrent en suivant le chemin qu’on leur avait indiqué, persuadés qu’avec ces renseignement ils le retrouveraient.

          Lancelot et Lionel, de leur côté, avaient chevauché tout le jour sans rencontrer d’aventure qui mérite d’être rapportée. Ils passèrent la nuit chez une veuve qui leur fit bon accueil. Au matin, après la messe, ils se mirent en route et, tôt dans la matinée ils pénétrèrent dans une forêt qui s’étendait sur trois bonnes lieues de long [p.166] et une de large, et que, dans le pays, on appelait la forêt de Térique. A midi, la chevauchée commença de leur paraître longue et pénible, car la température était accablante et le soleil tapait sur leurs armes ; trop fatigués et mal en point pour continuer, ils durent s’arrêter pour attendre  que le gros de la chaleur soit passé. Ils mirent pied à terre, enlevèrent selles et brides à leurs chevaux qu’ils laissèrent paître dans le sous-bois ; puis, après s’être débarrassés de leurs heaumes et avoir rabattu leurs ventailles pour que l’air leur rafraîchisse le visage, ils s’allongèrent sur l’herbe à l’ombre d’un pommier.

49        La nuit précédente, la touffeur avait empêché Lancelot de trouver le sommeil. Du coup, grâce à la fraîcheur de l’herbe et à la douceur de la brise, il s’endormit. Lionel qui, lui, n’avait pas de sommeil en retard, resta éveillé. Il ne tarda pas à voir arriver par la grand-route, encore à une certaine distance, deux chevaliers qui escortaient une demoiselle, tous trois l’air très gai ; en s’approchant de Lionel, ils jetèrent un coup d’œil en arrière."Sur ma tête, s’écria l’un d’eux, il y a un chevalier qui nous suit !"En regardant au loin, à travers le bois, Lionel distingue en effet un chevalier en armes sur un destrier noir qui galopait droit vers eux ; de toute sa vie, il n’avait vu d’homme doté d’un corps et de membres aussi grands et il arrivait à fond de train, à la vitesse de l’éclair.

50        L’un des deux chevaliers tenta de se protéger avec son écu,[p.167] mais le coup de lance de son adversaire l’atteignit en plein corps et le renversa au sol en même temps que sa monture ; puis le géant dégaina son épée et chargea le second chevalier qui n’eut pas le courage de faire face, et prit la fuite ; il se jeta à sa poursuite et, brandissant son épée, s’apprêtait à la frapper par derrière lorsque, sentant le coup venir et craignant pour sa vie, le fuyard, menacé, se pencha pour se laisser glisser à terre ; l’autre ne put retenir son coup qui porta sur l’arçon de la selle et s’enfonça dans l’échine de l’animal : cheval et cavalier s’écroulèrent ensemble à terre.

          Après quoi, le vainqueur s’avança vers la demoiselle qui se répandait en cris :"Malheur à moi ! Mes frères !" ; il la hissa devant lui sur son destrier et repartit par le chemin qu’ils avaient pris à l’aller. Se voyant enlever de force, la jeune fille appelle au secours :"Vierge Marie ! A l’aide !"Sa douleur n’aurait laissé personne insensible. C’est ainsi que le Chevalier Noir s’en alla, emmenant avec lui la demoiselle qui pleurait à chaudes larmes et ne cessait de gémir.

51      A ce spectacle du chevalier ravisseur et de la jeune fille enlevée, Lionel se dit qu’il n’a que trop attendu ; il ne veut pas rester sans intervenir, ni réveiller Lancelot parce qu’il a peur de se faire traiter de lâche et qu’il ne craignait rien tant que le jugement de son cousin. Aussi, après s’être soigneusement équipé, il se met en selle, prend son écu et sa lance et, laissant Lancelot endormi, se jette à la poursuite du chevalier aussi vite que son cheval le lui permet.

          Il le rejoignit au pied d’une colline et, quand il fut à portée de voix, lui cria qu’il était un homme mort. L’interpellé se retourna et constata qu’il lui fallait se battre. Il déposa donc la demoiselle à terre, fit faire demi-tour à son cheval et brandit son épée après avoir ramené son écu devant lui.[p.168] Lionel le chargea ; sa lance traversa l’écu et le haubert de son adversaire, mais sans lui faire plus de mal. Celui-ci le frappa  à  la tête d’un coup d’épée qui arracha la partie droite de son heaume et qui aurait été mortel si l’arme n’avait tourné dans la main de celui qui la tenait ; cependant, il avait été assez violemment asséné pour laisser Lionel tout étourdi, au point qu’il tomba à terre, inanimé. Sur ce, le Chevalier Noir remit l’épée au fourreau et fit monter la demoiselle, malgré qu’elle en ait, sur le cheval du vaincu. Elle eut beau se débattre, elle fut forcée de lui obéir. Après quoi, il se pencha, prit Lionel par les épaules, tout armé comme il l’était, et le hissa devant lui sur son cheval. Et il s’éloigna, les emmenant ainsi tous deux avec lui.

          Le conte cesse ici de parler de Lionel et du Chevalier Noir, et il revient à Hector des Marais.

LXXVII
Une aventure d'Hector
 

1         Lorsqu'Hector eut quitté le château de Marigart le Roux où il avait délivré des lions la cousine germaine de Lancelot, il chevaucha seul à l'aventure jusqu'à la forêt de Térique où il arriva pendant la matinée. Il y rencontra une demoiselle montée sur un palefroi, qui donnait tous les signes du plus vif chagrin. Après qu'ils se furent salués, il lui demanda la raison de ses larmes."Je pleure à cause de ce qui vient d'arriver à un vaillant chevalier, s'il en est.[p.169]  – Qui est ce brave ? – Lionel, le cousin de Lancelot, dont le plus traître des chevaliers s'est emparé. – Et qui est ce traître ? – C'est Tériquan, le seigneur de cette colline. Il l'a amené je ne sais d'où, et je l'ai vu, de mes yeux, ne lui laisser que ses braies sur le corps et le faire fouetter par ses hommes à coups de branches de ronces : je n'oublierai jamais ce spectacle ! Après quoi, il l'a fait jeter au cachot, cela aussi je l'ai vu. Je ne peux m'empêcher de pleurer, tant j'éprouve de pitié pour ce malheureux. – Dites-moi, demoiselle, si j'allais de ce côté, à quoi reconnaîtrais-je cet indigne chevalier ? – Si vous voulez m'en croire, n'y pensez pas, seigneur : si vous tombiez entre ses mains, il vous tuerait. Cela dit, il est facile à reconnaître : il est plus grand que tous les autres et il porte des armes noires. – Que Dieu vous garde : fait-il. Je n'ai pas besoin d'en savoir davantage."

2         Tandis qu'elle s'éloigne sans rien ajouter, il prend la direction indiquée et gravit la colline. Au sommet, se dressait une haute tour fortifiée entièrement entourée de remparts élevés et solides. A moins d'une portée d'arc de la porte, il y avait une source dont l'eau, captée par un tuyau d'argent, tombait sur une dalle de marbre d'où elle était recueillie dans une vasque de plomb de la taille d'un tonneau. Trois grands pins qui avaient poussé tout à côté l'ombrageaient de leurs branches chargées d'aiguilles [p.170] auxquelles étaient accrochés, par leurs courroies, une soixantaine d'écus ainsi qu'autant de heaumes et d'épées. Pourquoi a-t-on suspendu là toutes ces armes, voilà qui laisse Hector perplexe. En examinant les figures peintes sur les écus, il reconnaît ceux d'Agloval, de Sagremor le Démesuré, du sénéchal Keu, de Grosenain d'Estranglot et de Brandélis ; mais les autres ne lui disent rien.

3         Il fait le tour de la fontaine : derrière, un écriteau portait cette inscription :"Ces armes appartiennent à ceux qui sont retenus prisonniers ici et dont les noms suivent."La liste était précédée de la mention suivante :"Durant la vingt-quatrième année du règne d'Arthur, Térican de la Forêt a vaincu tous ces chevaliers."Hector parcourt la liste : beaucoup de noms lui étaient familiers, mais il en ignorait certains qui étaient ceux de chevaliers venus de pays étrangers ; il en dénombre vingt-quatre qui appartenaient à la maison du roi Arthur, sans compter ni les cinq compagnons en quête de Lancelot, ni Lionel. La longueur de cette énumération lui paraît incompréhensible, parce qu'il ne voit pas comment un seul chevalier aurait pu vaincre tant de combattants renommés, sans les avoir pris en traître.

4         Comme il revenait à la source pour abreuver son cheval qui en avait grand besoin, il entendit la porte de la tour s'ouvrir [p.171] et il en vit sortir, tout armé de fer, le grand chevalier dont la demoiselle lui avait parlé."Je vous interdis de vous approcher de cette source, crie-t-il à l'adresse d'Hector. Vous êtes le premier à avoir l'audace d'y faire boire son cheval, et cela ne va pas vous porter chance !"

          Lance couchée, il lâche la bride à son destrier, mais l'impétuosité même de sa charge lui fait manquer son adversaire qui, en revanche, l'atteint d'un coup dirigé vers le bas - il l'avait soigneusement préparé car le Chevalier Noir lui inspirait beaucoup de crainte - et réussit à le faire tomber à la renverse. Mais, au moment précis où Hector passait à sa hauteur, Térican bondit sur ses pieds, l'attrape par les épaules et le fait tomber de cheval si brutalement qu'il manque de se briser la nuque ; puis il le soulève, le charge sur ses épaules et le porte à l'intérieur de la tour où il ordonne à ses gens de le désarmer, ce qu'ils font aussitôt. Sa chute l'avait laissé comme mort ; mais quand il revient à lui et qu'il se voit, sans armes, aux mains de son ennemi, il est si accablé qu'il préférerait ne pas en avoir réchappé : jamais il n'avait été aussi furieux.

5        "Seigneur chevalier, lui déclare alors Térican, je vous considère comme un jouteur émérite : je n'avais jamais rencontré un adversaire capable de me faire vider les étriers. J'ai donc plus d'estime pour vous que pour tous vos semblables ; et à cause de cette prouesse, je ne vous enfermerai en prison que si vous ne voulez pas me donner votre parole de ne pas partir d'ici sans mon congé."Mais Hector réplique qu'il ne s'engagera à rien de tel et qu'il aime mieux partager les souffrances de ses compagnons plutôt que d'avoir toutes ses aises avec son geôlier.

6         Térican le fait donc emprisonner avec les autres.[p.172] Quand ceux de la maison d'Arthur le virent arriver, l'émotion leur fit verser des larmes."Ah ! Hector, lui dit Sagremor le Démesuré, je n'espérais plus vous revoir ! J'ai si souvent pensé à vous avec regret depuis que je    suis détenu ici. Mais, par Dieu, avez-vous appris quelque chose sur Lancelot ? – Vraiment pas. – Hélas, seigneur Dieu, s'exclament les autres, quel malheur pour nous ! S'il était vivant, nous aurions encore l'espoir d'être délivrés de cette prison. Mais, puisqu'il est mort, nous n'en sortirons jamais, car ce démon est trop fort et trop puissant pour que personne puisse tenir longtemps contre lui. Si Lancelot avait été encore de ce monde, cet homme n'aurait pas duré face à lui plus que Karadoc le Grand, le maître de la Tour des Douleurs, son digne frère. – Par Dieu, dit Lionel, je viens de la payer cher, la mort de Karadoc : dès que celui d'ici a su que j'étais le cousin de Lancelot, il m'a fait dépouiller de mes vêtements et m'a fait fouetter à coups de branches de ronces : un vrai bain de sang ! Mais si Dieu protège l'homme que j'ai quitté il n'y a pas deux jours, j'aurai ma vengeance !"

          C'est ainsi qu'Hector partage la prison de ses compagnons sur la Colline à la Source.

          Le conte cesse ici de parler d'eux et revient à Lancelot que Lionel avait laissé en train de dormir.

LXXVIII
Lancelot, enlevé par Morgue, lui échappe.
Lancelot vainqueur au tournoi de la Charrette.
Lancelot à Corbenyc ; engendrement de Galaad
 

1         [p.173] Peu après le départ de Lionel, vint à passer par là une belle dame qui régnait sur le Sorestan, une terre limitrophe du pays de Norgales du côté du Sorelois ; elle était accompagnée de soixante chevaliers en armes et quatre jeunes gens portaient, au dessus de sa tête, un tapis tendu sur quatre lances, pour qu'elle ne soit pas incommodée par la chaleur. Voyant le cheval de Lancelot en train de paître, elle se dit qu'il devait y avoir là un chevalier qui s'était étendu pour se reposer - et sans doute s'agissait-il d'un de ces chercheurs d'aventures appartenant à la maison du roi Arthur. Deux autres dames se trouvaient avec elle : Morgue la magicienne et la reine Sédile. Ces trois-là étaient les plus savantes au monde en matières d'incantation et de sortilèges, mise à part la dame du Lac. Cette science commune était la cause d'une amitié qui leur faisait sans cesse partager chevauchées et repas.

          La reine du Sorestan appelle donc les deux autres et leur dit qu'elle veut aller voir à qui appartient ce cheval ; elle ordonne à son escorte de faire halte et toutes les trois se dirigent vers l'animal non loin duquel elles découvrent Lancelot qui continuait de dormir à poings fermés. Elles restèrent longtemps à le contempler et le jugèrent si beau que, selon elles, on n'aurait pas dit un homme, mais plutôt un être de féerie.

2         [p.174] La reine du Sorestan fut la première à prendre la parole :"Par Dieu, dames, vous pouvez bien dire que vous n'avez jamais vu un si beau jeune homme. Assurément, celle qui l'aurait eu en son pouvoir pourrait, d'après moi, s'estimer contente : plût à Dieu qu'il m'aimât autant que chevalier aima jamais demoiselle ! Je m'en tiendrais pour plus fortunée que si j'étais la reine du monde. – Ah ! dame, réplique Morgue, j'y aurais plus de titres que vous ; ma famille est plus illustre que la vôtre, même si vous êtes reine ; je sais mieux ce qu'honneur et courtoisie veulent dire : il serait normal qu'il m'aimât et m'estimât davantage. – Par Dieu ![p.175] rétorque la troisième (celle qui s'appelait Sédile), c'est moi qui mériterait le plus de l'avoir : ne suis-je pas plus belle, plus séduisante et plus jeune que vous deux ? Je serais donc mieux placée pour le servir… et pour faire de lui ce que je veux. Voilà pourquoi vous n'avez qu'à vous taire, me semble-t-il, et c'est à moi de parler.

3          – Voici ce que nous allons faire, propose la reine du Sorestan. Réveillons-le, offrons-nous à le servir et que celle qu'il choisira reste avec lui. – Non, par Dieu, proteste Morgue : peut-être qu'il ne voudrait d'aucune de nous, et s'il nous repoussait toutes les trois, nous en serions pour notre courte honte. Le mieux que je voie, c'est de lui jeter un sort qui l'empêche de se réveiller avant que nous n'en décidions ; faisons fabriquer un brancard à chevaux où nous le coucherons et emmenons-le au Château de la Charrette. Cette façon de nous y prendre a ma préférence parce que, quand nous l'aurons en notre pouvoir, il sera plus facile de le plier à notre volonté. – Vous avez raison, sur ma foi", approuvent les deux autres.

4         Elles ordonnent donc à leurs chevaliers de couper assez de branches d'arbres pour fabriquer un brancard : aussitôt dit, aussitôt fait, et ce ne fut pas long. En usant de sortilèges, les trois dames privèrent Lancelot de l'usage de ses membres pour le temps qu'elles décideraient ; elles firent garnir le brancard d'une courtepointe, y attelèrent le cheval de Lancelot à l'avant et un palefroi à l'arrière, et l'emmenèrent endormi. Leur chevauchée les conduisit,[p.176] avant la nuit, au château de la Charrette, ainsi nommé parce que Lancelot y était passé, monté dans pareil véhicule, le jour où Méléagant avait enlevé la reine Guenièvre pour le royaume de Gorre, comme le conte l'a déjà rapporté.

5         Une fois là, Lancelot fut descendu de son brancard et transporté dans une chambre-forte, spacieuse mais où la lumière du jour n'arrivait pas : il y avait une seule porte et deux fenêtres, toutes les trois faites de panneaux de fer. Les trois magiciennes annulèrent aussitôt le sortilège, tirant Lancelot du sommeil : quand il vit la quantité de chandelles qu'il y avait autour de lui, son premier geste fut de faire le signe de croix."Où suis-je, sainte Marie ? Sur ma foi, il y a de la magie là-dessous : tout à l'heure, je me suis allongé à l'ombre d'un pommier et je me retrouve je ne sais où - ville ? forteresse ? -, en tout cas dans un endroit où je ne connais âme qui vive. Ma parole, je n'y comprends rien : je dois être ensorcelé."

          Et se souvenant que Lionel était couché à côté de lui, il regarde partout, dans l'espoir de le trouver ; mais quand il constate qu'il n'y est pas, il ne sait que dire sauf que"ce sont des démons qui m'ont amené là."

6         Il n’eut pas longtemps à attendre pour voir la porte de la pièce s’ouvrir et laisser le passage à une demoiselle [p.177] qui lui apportait un solide repas. Quand elle se fut approchée, ils échangèrent un salut."Demoiselle, la prie-t-il, sur l’être qui vous est le plus cher au monde, dites-moi où je suis. – Au château de la Charrette, seigneur, à la frontière du pays de Gorre."Il se signe à nouveau, sous le coup de l’incompréhension :"Sainte Marie ! Qui donc m’a amené là ? – Je ne répondrai pas à cette question, seigneur ; pensez plutôt à vous restaurer pour ne pas vous laisser dépérir ; et quand vous en aurez envie, vous pourrez vous coucher dans ce bel et bon lit. – Et Lionel ? Savez-vous quelque chose de lui, dites ? – Dieu m’en soit témoin, j’ignore où il se trouve et, que je sache, je n’ai jamais entendu parler de lui. Je suis aussi incapable de mentir à son sujet que de vous dire la vérité."

          Comprenant qu’il se trouve fort loin de la route qu’il suivait, il ne sait que dire ; mais comme il n’avait rien mangé de la journée, il s’assied et, tout chagrin qu’il soit, fait honneur à la nourriture. Quand il eut fini, un serviteur vint l’aider à enlever ses guêtres et il se coucha aussitôt dans le lit qui était dressé au milieu de la pièce. Il y passa une mauvaise nuit, ne cessant de penser à Lionel et à lui-même, sans pouvoir dormir ni se reposer.

7         Le lendemain matin, quand le soleil fut levé, les trois dames qui l’avaient amené là vinrent le trouver, somptueusement vêtues et parées. C'est la reine du Sorestan qui prit la parole :[p.178]"Vous êtes notre prisonnier, seigneur, mais vous avez de la chance : votre rançon ne vous coûtera pas grand-chose. – Quelle sera-t-elle, dame ? Si elle est à ma portée, je me rachèterai. – Elle consiste en ceci : vous devez choisir pour vous celle de nous qui vous plaira ; si vous refusez, si vous êtes assez fat pour nous dédaigner toutes les trois, soyez sûr que vous ne sortirez pas d’ici : vous y passerez, sans mentir, le reste de votre vie."

8         Quand il s’entendit proposer ce jeu où il n’avait nullement l’intention de tenir sa partie, il se sentit profondément humilié :"Dame, réplique-t-il avec indignation, le seul choix que vous me laissez est donc de prendre pour amie l’une de vous ou de rester en prison ? Exactement. – Que Dieu m’abandonne si je ne préfère demeurer vingt ans ici plutôt que de m’abaisser à pareil amour : il ne faudrait pas moins d’un miracle pour m’en relever. – Vous pouvez dire ce que vous voulez mais, sur ma tête, ces paroles vous porteront malheur : vous n’en avez jamais proféré qui vous coûteront aussi cher !"Il répond que cela lui est bien égal et retourne se coucher, encore plus irrité qu’avant : plutôt mourir, se dit-il à lui-même, que d’abandonner la reine, sa dame de Beauté, pour de semblables vieilles.

          Furieuses et désolées de s’être ainsi fait repousser, elles se retirèrent en proférant des menaces : ses propos lui vaudront de passer le restant de sa vie en prison, affirment-elles (Morgue, pour sa part, ne l’avait pas reconnu parce qu’il avait perdu ses cheveux peu de temps auparavant)."Sur ma foi, déclare la reine de Sorestan, il peut s’attendre à rester dix ans là où il est, s’il ne veut d’aucune de nous trois. – Nous sommes entièrement d’accord", appuient les deux autres.

9         Lancelot passa trois jours dans la désolation : il en avait perdu le boire et le manger, ce qui ennuyait beaucoup [p.179] la jeune fille qui lui apportait tous les jours ses repas (elle était préposée à son service et on l’avait chargée de le surveiller) : peinée de sa détresse, elle faisait tout son possible pour adoucir son sort.

          Le jour d’après, les chevaliers du château revinrent d’un tournoi qui avait eu lieu la veille. D’après ce qu’ils en disaient un peu partout, Lancelot comprit ce dont il était question. Cela le rendit mélancolique et il se prit à se lamenter : aucun chevalier ne jouait de malheur comme lui ; au moment où il était en pleine force et en bonne santé, alors qu’il aurait dû parcourir le monde pour accomplir les aventures trop dangereuses pour que les autres aient le courage de s’y risquer, et que lui aurait été capable de mener à bien, voilà que des diablesses le font prisonnier et que, du coup, alors qu’il n’est ni blessé, ni malade, il est retenu captif. Il se désole de tous les malheurs qui l’accablent, l’un après l’autre, et laisse éclater le chagrin qu’il en a.

10        La demoiselle chargée de sa garde arrive sur ces entrefaites et, navrée de le voir en proie à une telle douleur, elle lui demande ce qu’il a."Ah ! demoiselle, ce que je devrais faire, ce n’est pas me désoler mais me tuer parce que je suis le plus malheureux chevalier qui soit. – Je vous en prie, seigneur, sur l’être qui vous est le plus cher au monde, confiez-moi qui vous êtes et comment vous vous appelez ; je vous promets de ne le répéter à personne, ici ni ailleurs. – Ainsi adjuré, je vais vous le dire, demoiselle.[p.180] Oui, je suis le chevalier le plus malheureux qui ait jamais porté les armes ; cela ne date pas d’hier, mais remonte à l’époque où j’étais encore au berceau car, en une matinée, j’ai perdu mon père qui était un homme aussi valeureux que sage et un chevalier émérite, et j’ai été dépouillé de toutes les terres -  et elles étaient vastes ! - qui auraient dû légitimement me revenir. Je peux donc affirmer sans mentir que mon nom est Lancelot du Lac, le Malheureux."

11        La jeune fille ne se connaît plus de joie à cette nouvelle : Lancelot ! Le chevalier que l’on tient pour le meilleur du monde !"Seigneur, lui      dit-elle alors, je sais que cette prison vous pèse et que vous aimeriez en sortir, si vous le pouviez. –Assurément, je suis prêt à n’importe quoi, dans la mesure de mes forces, pourvu que je me retrouve dehors. – Eh bien, moi je vous promets de vous délivrer, si vous acceptez de  faire pour moi ce que je vous demanderai. – Vous n’avez qu’à parler, et considérez que c’est chose faite, si c’est en mon pouvoir. – Alors, écoutez-moi. Voici ce qu’il en est : depuis longtemps, la reine du Sorestan, la dame de ce château, me retient auprès d’elle. C’est arrivé de la façon suivante : il y a dix ans de cela - j’étais une petite fille -, mon père, le duc de Rocedon a déclaré la guerre au roi du Sorestan, qui était le mari de la reine ; mais ils finirent par conclure la paix, mon père ayant promis de me donner en mariage à un fils du roi : c’était un jeune garçon qui n’avait pas plus de six ans ; et moi, j’en avais cinq. Mon père, puis ma mère moururent peu de temps après, si bien que la garde de la terre revint à la reine.

12        [p.181] Or, cette année, huit jours avant Noël, mon fiancé se mit en route pour la cour du roi Arthur afin d’y être adoubé, et le malheur a voulu qu’il soit tué au moment où il sortait de la forêt de Karlion. Quand j’appris sa mort, je résolus de m’en aller et je demandai à la reine de me restituer mes terres, ce à quoi elle se refusa, disant même que, si j’insistais, jamais je n’en récupérerais la moindre partie, fût-ce par la force. Je n’eus pas le courage de protester et je m’en tins là. Mais voilà que, tout récemment - il y a moins de trois semaines -, un de ses frères est venu me demander en mariage et elle lui a accordé ma main, me forçant à me fiancer avec lui. Elle l’a investi de toutes mes terres et les noces doivent avoir lieu dimanche en huit. Or, il n'en est pas question : je ne veux pas de lui comme mari et seigneur, et non sans raison, car c’est le chevalier le plus lâche et le plus perfide qui fût jamais.

13        C’est pourquoi, si vous acceptiez de revenir au jour dit vous opposer par les armes à ce mariage afin d’en faire annuler le projet, je vous ferais sortir dès ce soir de cette geôle, et je vous procurerais un bon cheval et des armes solides. – Par Dieu, demoiselle, si vous acceptez de le faire, de mon côté je vous donnerai ma parole d’honneur de chevalier que je serai de retour à la date convenue pour vous débarrasser de ce prétendant et vous faire recouvrer la totalité de vos domaines, s’il n’y a pas d’autre obstacle que vous m’ayez tu. – Il n’y en a aucun, je vous l’assure. – En ce cas, je vous jure de tenir mon engagement. – Et moi, je vous jure loyalement que je vous ferai évader d’ici cette nuit."

14        Après cet échange de serments, la jeune fille se retira ;[p.182] sa promesse avait mis Lancelot en joie.

          Quand la nuit fut tombée et que tout le monde se fut couché et endormi, la demoiselle revint à la chambre de Lancelot, ouvrit la porte et lui dit de la suivre. Il se leva, lui emboîta le pas et elle le conduisit dans une pièce du château qui donnait sur un verger ; après l’avoir fait se restaurer, elle lui donna des armes solides et un bon cheval. Une fois équipé et prêt à se mettre en selle, il lui demanda quel était ce tournoi dont les chevaliers parlaient la veille au soir."Je ne demande pas mieux que de vous répondre. Le roi Baudemagus et celui de Norgales s’étaient engagés à organiser une rencontre qui opposerait leurs hommes. Elle a eu lieu hier et le champ clos où elle s’est déroulée n’est pas à plus de deux lieues, si bien que ceux d’ici que vous avez entendus en revenaient. – Quel camp a eu le dessous ? – Celui du roi Baudemagus, sur ma foi : il a dû quitter la place parce qu’il n’avait pas amené moitié autant de gens que le roi de Norgales. Mais ils ont convenu d’une nouvelle bataille pour jeudi."Cela ne laissait qu’une journée entre les deux affrontements. 

15        Lancelot est désolé que Baudemagus se soit fait chasser du champ clos, parce que c’était un des hommes qui l’avaient traité avec le plus d’honneur et il regrette beaucoup de ne pas avoir été là : lui présent, au mieux de sa force, comme il se sentait, et très désireux de porter les armes, il est persuadé que le roi l'aurait emporté.

          Sur ce, il enfourche son cheval et recommande à Dieu la demoiselle qui le prie de ne pas oublier leur accord."Je m’en souviendrai, avec l’aide de Dieu."Il part sans attendre, traverse le verger et passe dans un petit pré d’où un étroit sentier [p.183] le mène tout droit jusqu’à une forêt : une tente, dressée sous un grand orme, s’offre à sa vue ; il guide son cheval de ce côté, pensant trouver du monde, et met pied à terre à l’entrée d’où il aperçoit trois cierges allumés et un vaste lit, garni d’une couverture de soie pourpre. Il s’avance, mais sans découvrir personne, ni dans le lit, ni dans la tente. Il retourne donc à son cheval, lui ôte selle et mors pour qu’il puisse paître à son aise ; puis il se débarrasse de ses armes, dépose son épée au chevet du lit et se déshabille : puisqu’il n’y a personne, il va se coucher là, se dit-il ; enfin, après avoir soufflé les cierges pour ne pas être gêné par la lumière, il s’allonge et s’endort aussitôt.

16        Peu de temps après, un chevalier entra dans la tente (c’est à lui qu’elle appartenait). Constatant que les cierges étaient éteints, il pensa que sa femme avait voulu faire l’obscurité et qu’elle dormait. Comme il était sans épée ni armure, il eut vite fait d’enlever ses vêtements et de se coucher… à côté de Lancelot : il se glisse tout près de lui, le serre dans ses bras et se met à le couvrir de baisers, le prenant pour son épouse. Sous ces caresses auxquelles il était loin de s’attendre, Lancelot saute à bas du lit, persuadé d’avoir affaire à une dame ou une demoiselle. Le chevalier, lui, comprend qu’il s’était couché à côté d’un homme - l’amant de sa femme sans aucun doute - se redresse et, le prenant par surprise, réussit à ceinturer l'intrus et à le faire basculer sous lui à terre."Brigand ![p.184] Me déshonorer sous ma propre tente avec ma femme ! Vous ne l’emporterez pas en paradis !"  Et il lui porte en pleine mâchoire un coup qui manque de lui briser les dents et lui inonde le menton de sang.

17        Lancelot riposte à la violence qui lui a été faite en saisissant son agresseur à la gorge ; il le soulève et le projette brutalement à terre : dans sa chute, le chevalier heurte une pierre qui dépassait du sol et se fait une profonde entaille. Lancelot se relève et va récupérer son épée qu’il dégaine . Le clair de lune permettait d’y voir un peu à l’intérieur de la tente ; aussi, quand le mari aperçoit son adversaire qui s’avance sur lui, l’épée au clair, il n’a pas le courage de lui faire face et prend la fuite, tout nu qu’il était, pour se réfugier dans la forêt. Lancelot, qui n’entend pas en rester là, se jette à sa poursuite - lui aussi était sans vêtements -, le rattrape et, d’un coup d’épée, lui fend la tête jusqu’aux dents : le fuyard s’écroule. Puis, il retourne à la tente, se couche et s’y endort jusqu’au matin, en dépit de sa mâchoire mise à mal.

18        Au matin, il se leva avec le chant des oiseaux, s’habilla, prit ses armes, enfourcha son cheval et s’en alla, ignorant toujours le nom de celui qu’il avait tué. Dans la forêt, il rencontra quatre écuyers qui menaient chacun un destrier blanc portant une chabraque de même couleur. Deux autres les suivaient avec l’armement d’un chevalier : haubert, heaume, jambières et genouillères de fer [p.185] et cotte d’armes en soie blanche pour l’un, écu blanc comme neige pour l’autre. Lancelot les salue et leur demande à qui appartient cet équipement ;"A un chevalier qui veut participer, demain, à un tournoi qui mettra aux prises les partisans de deux rois. – Comment s’appelle-t-il, ce chevalier ? – Galehodin, seigneur ; c’était le neveu de Galehaut, le seigneur des Iles Etrangères. – Dans quel camp se rangera-t-il ? – Dans celui du roi de Norgales, qui est son aïeul. – Et où ce tournoi aura-t-il lieu, mon ami ? – Dans un pré que vous avez traversé tout à l’heure."

19        Après les avoir recommandés à Dieu, Lancelot se remet aussitôt en route. Un peu plus loin, entendant une cloche sonner sur sa droite, il prit cette direction et arriva devant une abbaye de religieuses. Il met pied à terre à l’entrée, donne son cheval à garder à un serviteur et pénètre dans l’église, en armes, mais sans heaume, ni lance, ni écu. Il y avait là la sœur de Méléagant, celle qui l’avait fait évader de la fâcheuse prison où son frère l’avait enfermé ; ses regards s’attardent sur Lancelot qu’elle reconnaît : mais que sont devenus ses beaux cheveux ? C’est à n’y rien comprendre. Une maladie, réfléchit-elle, a dû les lui faire perdre. Elle attendit la fin de la messe pour lui adresser la parole ; mais quand les chants se furent tus et que lui-même fut sorti de l’église, elle lui emboîta le pas et lui souhaita la bienvenue."Je me réjouis de vous revoir, chère demoiselle. Qu’êtes-vous devenue entre temps ? – Tout va bien pour moi,  grâce à Dieu… et grâce à vous. – Par quel hasard vous trouvez-vous ici ? – Je viens assister à un tournoi qui aura lieu demain dans les environs ;[p.186] c’est mon seigneur le roi Baudemagus qui l’a organisé contre le roi de Norgales, mais il a déjà été vaincu une fois, parce que les autres étaient trop nombreux.   

20        –  C’est la même raison qui m’amène. – En ce cas, vous y serez demain ? –  Si je le peux, oui. – Alors, je vous en prie, prêtez-nous main-forte       , pour Dieu, et par amitié pour moi. – Ce sera avec plaisir, et je ne ménagerai pas ma peine. – Vraiment, mille mercis, seigneur. C’est la déconfiture qui attend le roi de Norgales, je n’en doute pas, et la victoire reviendra à mon père. S’il vous plaît, restez avec moi maintenant et demain vous vous rendrez au tournoi. Il y a à cela une excellente raison : si vous alliez tout de suite plus loin, vous ne trouveriez pas de logis qui vous assure une aussi belle et bonne hospitalité : ici, on sera aux petits soins pour vous et on ne vous laissera manquer de rien."Il répond qu’il demeurera avec elle, puisqu’elle le souhaite et se fait aussitôt désarmer.

          De son côté, la demoiselle dépêche un serviteur au château de la Harpe :"Tu y trouveras mon père, le roi Baudemagus. Préviens-le que j’ai ici avec moi monseigneur Lancelot du Lac qui est d’accord pour combattre dans son camp, demain au tournoi ; dis-lui de faire tout son possible pour venir le voir, et qu’il se dépêche !"

21        L’homme s’en va et se rend auprès de Baudemagus à qui il transmet le message de sa fille. A cette nouvelle, le souverain ne se connaît plus de joie, mais il réfléchit qu’il ira voir Lancelot le plus discrètement possible, pour le cas où celui-ci aurait voulu garder l’incognito.[p.187] Il choisit donc trois de ses amis les plus intimes ; un duc, un comte et un simple chevalier (mais un homme sans peur ni reproche)."Il faut que vous m’accompagniez à une abbaye, près d’ici. – Ce sera avec plaisir", font-ils. Ils se mettent aussitôt en selle et sortent du château."Savez-vous ce que je veux vous faire voir, seigneurs ? – Nous n’en avons aucune idée.

22        – Je vous emmène contempler un vrai prodige : un chevalier qui possède, à lui seul, toutes les qualités qui font la renommée de ses semblables et nul ne les possède à un degré aussi éminent que lui. Sa beauté est sans pareille, aucun mortel ne pourrait égaler ses prouesses ni rivaliser avec lui de vaillance, et il est l’objet des désirs de tous : bref, c’est le plus beau fleuron de la chevalerie. Pourquoi le cacher ? Les mots manquent pour dire ne serait-ce que le centième de tout ce qu’il y a de bon en lui et Dieu ne l’a créé que pour servir de miroir où tous les autres peuvent comparer leur image. – Ce que vous dites là est incroyable, font-ils, et si le portrait que vous tracez de lui est fidèle, l’original mériterait bien qu’on fasse une centaine de lieues pour le voir. – Sur ma foi, c’est déjà arrivé, et à maintes reprises. J’ai vu se mettre en quête de lui une soixantaine de compagnons, tous des chevaliers courageux et valeureux, et ils l’ont cherché pendant un an entier, pour, finalement, n’arriver à rien. Oui, ils ont parcouru plus de mille lieues sans réussir à le retrouver."

23        [p.188] Arrivés à l’abbaye, ils mettent pied à terre et l’homme qui avait servi de messager à la demoiselle va la prévenir que le roi est là. Elle s'avance à sa rencontre et, le prenant par la main, le conduit jusqu’à la chambre de Lancelot qui ne dormait pas encore ; à la vue du souverain, il se dépêche de se lever et lui donne l’accolade, tout en lui souhaitant la bienvenue ; puis, se tournant vers ses compagnons, il les accueille avec beaucoup de politesse. Baudemagus se dit son humble ami et son serviteur."Miséricorde divine ! Gardez-vous de tels propos, seigneur ! Rien ne saurait me fâcher davantage : un roi ne doit pas être le serviteur d’un simple chevalier comme moi, mais son seigneur et son maître. – Je  donnerais volontiers la moitié de ce qui fait ma fortune et ma puissance contre une part égale de ce qui fonde les vôtres, si vous acceptez de me la céder comme à un pair et compagnon.

24        – Restons-en là, seigneur : il n’est pas légitime de comparer un simple chevalier avec un roi dans tout l’éclat de sa richesse et de son pouvoir. Dites-moi plutôt ce que vous êtes devenu depuis que je ne vous ai vu. – Assurément, vous m’avez beaucoup manqué, seigneur. Hier encore, quand mes hommes ont été forcés de quitter le champ, j’ai tant regretté votre absence, car, eussiez-vous été seul à mes côtés, je suis sûr que tous mes adversaires auraient été vaincus. C’est pourquoi, je vous le demande instamment, au nom de Dieu, si vous avez de l’amitié pour moi et si vous voulez que la mienne vous demeure à jamais acquise, aidez-nous, demain, à leur faire rabattre de leur superbe. – Ce sera de grand cœur, mais je vous prie de ne révéler qui je suis à personne qui [p.189] s’en enquerrait : si on me reconnaissait, cela pourrait avoir de fâcheuses conséquences pour moi. – Par Dieu, nul n’en saura rien, de mon fait. – En ce cas, j’irai volontiers avec vous."

25        Le roi resta là un long moment, jusqu’après le déjeuner. Inutile de demander si ses trois compagnons étaient dans l’admiration. Ils ne quittaient pas Lancelot des yeux, tant il est vrai qu’ils n’avaient jamais rencontré personne qui leur inspirât autant de respect. Après avoir pris tout le temps de manger, comme l’après-midi était déjà bien entamée, Baudemagus déclara qu’il voulait s’en aller et il prit congé de Lancelot, mais il laissa auprès de lui les trois chevaliers pour lui tenir compagnie et afin qu’il ne se présente pas seul le lendemain au tournoi. Puis il retourna au château de la Harpe où ses hommes l’attendaient. Quand il eut mis pied à terre, ils lui demandèrent où il était resté si longtemps et il répondit que c’était en un lieu où il avait avancé au mieux ses affaires,"car j’y ai trouvé l’aide indispensable pour mettre mes adversaires en déroute : je peux vous le garantir sans risque de me tromper."Mais il ne voulut pas leur en dire davantage.

26        Ce même jour, les deux rois firent élever, dans les prés, des galeries divisées en loges aux fenêtres desquelles dames et demoiselles pourraient venir s’accouder. C’était en effet la coutume de l’époque : reines et grandes dames allaient assister aux tournois quand ils se déroulaient à deux ou trois journées de distance et tous les chevaliers errants qui se déplaçaient de l’un à l’autre amenaient avec eux leurs amies pour qu’elles voient les meilleurs d’entre eux. Voilà pourquoi, à chaque occasion, on érigeait des galeries.

          Ce soir-là, Lancelot fut l’objet de tous les soins et de tous les honneurs que les trois chevaliers laissés auprès de lui par le roi purent lui faire. Le lendemain, au point du jour,[p.190] comme il était encore au lit, la demoiselle pour qui il était resté vint lui souhaiter, de par Dieu, une journée réussie et il s’empressa de lui rendre son salut."Je viens prendre congé de vous, seigneur, avant d’aller m’installer dans les loges et je ne veux pas m’attarder davantage à cause de la presse des chevaux qui pourraient m’empêcher de passer. – Allez-y et que Dieu vous accompagne ! – N’oubliez pas que je veux vous y voir : sinon, Dieu m’en soit témoin, je ne me déplacerais pas. – J’irai sans faute", promet-il.

27        Sur ce, elle s’en alla, accompagnée d’une nombreuse escorte de dames et de demoiselles ; arrivée sur le pré, elle constata que toutes les fenêtres des loges étaient déjà occupées : celles qui s’y étaient installées attendaient l’arrivée des tournoyeurs.

          La fille du roi de Norgales - dont Gauvain avait eu le pucelage ainsi que le conte l’a relaté - était là, entourée d’une suite imposante. Dès qu’elle vit s’approcher la fille du roi Baudemagus, elle alla à sa rencontre, l’accueillit d’un visage riant et la fit s’asseoir à côté d’elle. Elles se mirent à parler de choses et d’autres, tant et si bien que la fille de Baudemagus demanda quels étaient les chevaliers qui l’avaient emporté lors de la première rencontre. Une demoiselle qui était assise à ses côtés répondit que c’était Mador de la Porte, un chevalier du roi Arthur, et Mordret, le frère de monseigneur Gauvain qui avaient été les meilleurs de tous. – Qui est ce Mador ? – Un des plus grands chevaliers que j’ai jamais vus, et, sur ma foi, le plus expert à la joute."

28        [p.191] Tandis qu’elles parlaient des tournoyeurs, Lancelot s’était habillé, équipé, et il était allé à la messe, cependant que les trois chevaliers avaient envoyé chercher leurs armes au château de la Harpe où ils les avaient laissées. Baudemagus leur fit dire de remettre à Lancelot une cotte d’armes blanche et, pour son cheval, une chabraque de même couleur, ainsi qu’un écu, blanc lui aussi ; et il leur recommanda de ne pas se présenter trop tôt au tournoi. Conformément à ses ordres, après avoir attendu un moment et alors qu’ils n’avaient plus qu’à coiffer leurs heaumes, ils invitèrent Lancelot à prendre quelque nourriture pour qu’il se sente plus sûr de ses forces, mais il déclina leur proposition. Ils enfourchèrent donc leurs montures sans plus attendre, quittèrent l’abbaye et traversèrent la forêt jusqu’au lieu fixé pour le tournoi. Une vingtaine de milliers d’hommes s’affrontaient déjà, en comptant les deux partis, et on accomplissait des exploits dans un camp comme dans l’autre, mais les forces du roi de Norgales étaient beaucoup plus nombreuses.

29        Quand il fut arrivé à proximité des jouteurs, Lancelot resta un moment à l’écart avec ceux qui l’accompagnaient, pour observer ceux qui se battaient le mieux. Il remarqua trois chevaliers - du côté du roi de Norgales - qui se distinguaient particulièrement : leurs exploits suffisaient à donner du courage aux leurs et ils avaient déjà réussi à faire reculer les gens de Baudemagus d’une portée d’arc.

          La fille du roi de Norgales commentait la situation à voix assez haute pour être entendue de toute sa suite :"Par Dieu, on aurait là un beau tournoi si seulement ceux d’en face pouvaient soutenir l’effort des nôtres. Mais d’après moi, après avoir cédé du terrain, ils seront bientôt réduits à prendre la fuite ; et que Dieu m’abandonne [p.192] si ces trois chevaliers qui combattent là pour nous ne méritent pas d’être couverts d’éloges, car ce sont eux qui mettent en déroute les gens de Gorre. – Qui sont ces chevaliers d’élite, demoiselle ? interroge la fille de Baudemagus. – L’un est Mordret, le frère de monseigneur Gauvain (celui à l’écu rouge), le second Mador de la Porte (le plus grand de tous) et le troisième est Galehodin, mon neveu (celui qui porte un écu blanc). Ce sont les plus forts des deux camps et ils sont en train d’écraser les vôtres. – Ne vous laissez pas emporter, demoiselle ! Que Dieu m’aide, et si votre père ne s’enfuit pas avant, il aura le temps de voir porter des coups dont il n’aurait pas le courage d’attendre le premier, dût-il lui coûter sa terre. – Mon Dieu, et par qui donc ? – Vous n’allez pas tarder à le voir : il vient d’arriver."

30        Elles n’avaient pas fini de parler qu’elles entendirent les gens de Gorre se faire huer : ils s’enfuyaient et ceux de Norgales étaient à leurs trousses pour faire des prisonniers. Lancelot interpelle alors ceux qui étaient avec lui :"Nous avons trop attendu ; suivez-moi !"Et, mettant son cheval au galop, il charge au milieu des rangs et frappe si violemment le premier adversaire qu’il rencontre qu’il le fait s’écrouler à terre pêle-mêle avec sa monture ; puis, faisant demi-tour, il en désarçonne un autre. Une fois sa lance brisée, il dégaine cette épée qu’il maniait en expert et se met à faire pleuvoir une grêle de coups autour de lui, chargeant dans tous les sens et faisant mordre la poussière à tous ceux qu’il atteint. Il arrache les écus des cous, les heaumes des têtes ; il accumule tant d’exploits en si peu de temps [p.193] que tout le monde s’arrête pour contempler le spectacle prodigieux qu’il offre, et qu’il ne se trouve plus personne qui ait le courage de l’affronter. Il fait tant de blessés et de morts parmi les gens de Norgales qu’il contraint les survivants à reculer de plus de trois portées d’arc.

31        Le champ tout entier bruit de sa prouesse et on y répète que le chevalier aux armes blanches n’a plus de rival. Les trois compagnons qui avaient, auparavant, mis en fuite ceux de Gorre et qui étaient sortis du champ clos pour se reposer un moment n’en crurent pas leurs yeux quand ils virent que, maintenant, les fuyards, c’étaient les leurs, et ils demandèrent ce qui se passait."Ce qui se passe ? leur répondit un écuyer. Vous n’avez donc pas vu le prodige ? – Quel prodige ? fait Mordret. – Sur ma foi, il y a là un chevalier tout armé de blanc, un diable fieffé, un vrai démon : dans la journée, il tuerait plus d’hommes qu’on ne pourrait en enterrer dans deux arpents de terre. Si vous tenez à la vie, n’allez pas par là ! Dieu m’en soit témoin, le fer et l’acier sont impuissants contre son épée !"

32        Les trois compagnons rattachent leurs heaumes, enfourchent leurs montures et, après avoir empoigné écus et lances, chargent Lancelot devant qui les gens de Norgales fuyaient, semblables au lièvre poursuivi par la meute.[p.194] Armé d’une nouvelle lance qu’il avait arrachée à un des fuyards, il se précipite sur un de ses trois assaillants - c’était Mordret - la lui enfonce, fer et hampe, dans l’épaule gauche et, appuyant son coup le fait tomber au sol à la pointe de son arme qui reste plantée dans la blessure.

          Le roi Baudemagus, qui le suivait, lui tend une troisième lance. " Montrez-nous comment vous savez vous en servir !"lui dit-il. Il se rue aussitôt sur Mador de la Porte qui brise la sienne sur sa poitrine. Lancelot, qui avait pointé son arme vers le bas, la lui plonge - fer et bois - en pleine cuisse, et le renverse en même temps que son cheval.

          Puis, le dépassant, il met l’épée au clair et en frappe l’écu de Galehodin dont il arrache un grand morceau ; la lame s’abat sur l’encolure du cheval où elle s’enfonce au niveau du poitrail, faisant s’écrouler d’un même mouvement le cavalier et la bête.

33        Les prodiges accomplis par Lancelot avaient attiré depuis un bon moment les regards du roi de Norgales ; mais, à la vue de ce dernier coup, le courage lui manqua et il prit la fuite, faisant forcer l’allure à son cheval.

          C’est alors qu’une clameur tonitruante s’éleva : tous les gens de Norgales fuyaient, poursuivis par ceux de Gorre qui faisaient tous les prisonniers qu’ils voulaient. Dès que Lancelot constata la déconfiture de ses adversaires, il s’enfonça dans la forêt à vive allure, parce qu’il ne voulait pas risquer qu’on le retienne. On s’enquit beaucoup de lui et on le rechercha, mais ce fut peine perdue. Quand le roi Baudemagus eut constaté qu’il avait bel et bien disparu [p.195]  - que dire, que faire pour le retrouver ? - il se plaignit d’avoir joué de malchance :"Quel malheur ! Avoir avec moi le meilleur des chevaliers, que j’aurais dû fêter dans la liesse et n’avoir pas su le retenir !"

34        Après avoir vidé les étriers, Galehodin s'était remis en selle comme il avait pu. S’approchant alors du roi Baudemagus il se fit connaître de lui. Quand il sut qui il était, le souverain ne cacha pas sa joie."Si vous me voyez là, seigneur, expliqua Galehodin, c’est pour apprendre de vous qui est ce chevalier qui s’est tellement distingué aujourd’hui. – Pourquoi cette question, je vous prie ? – Parce que je suis jeune et encore peu expérimenté aux armes ; j’aurais grand besoin de fréquenter quelqu’un qui y est passé maître comme lui : ses leçons et sa compagnie me feraient progresser. – S’il savait qui vous êtes, il ne manquerait pas d’avoir beaucoup d’affection pour vous, puisqu’il a été un ami très proche de votre oncle qui, de son côté, lui avait voué un amour sans égal. Je vous le dis en vérité, c’est monseigneur Lancelot du Lac. – Lancelot ? Je me trompais donc en le croyant mort ? Mais puisqu’il est vivant, je jure à Dieu de le chercher jusqu’à ce que je le trouve, sauf si la maladie, la captivité ou la mort m’en empêchent. Et quand je le verrai, je le prierai de me retenir en sa compagnie, au nom de cette grande amitié qu’il avait pour mon oncle, et qu’il me permette d’aller avec lui dans les pays lointains en quête d’aventures et de mystères. S’il refuse, du moins, ses conseils me seront plus utiles que ceux de nul autre."

35        [p.196] Sur ce, il quitta le roi Baudemagus, et tout armé comme il l’était, sans en rien dire à personne, seul, sans écuyer ni serviteur, il s’enfonça dans la forêt sur les traces de Lancelot et chevaucha jusqu’au soir sans rencontrer personne qui puisse le renseigner.

          Lancelot, lui aussi, avait passé le reste de la journée à cheval, déjà fatigué par les efforts qu’il avait fournis auparavant ; quant à sa monture, fort éprouvée par les coups d’éperon qui lui avaient écorché les flancs, c’est tout juste si elle pouvait avancer au pas. Un coup d’œil en arrière lui permit de voir arriver un chevalier en armes, accompagné d’une fort belle dame. Arrivés à sa hauteur, ils le saluèrent et, comme il avait grand peur d’être reconnu, il se contenta de marmonner un"Que Dieu vous bénisse !" "Qui êtes-vous, seigneur ? interroge la dame. – Un chevalier, comme vous le voyez. – Et même, Dieu m’en soit témoin, un chevalier qui, d’après moi, n’a pas son pareil. C’est ce que j’ai entendu dire, mais je l’ai aussi vu de mes yeux ; aussi, acceptez mon hospitalité, je vous en prie au nom de l’être qui vous est le plus cher au monde. Mon château n’est pas loin ; si vous dites oui, je m’engage à vous montrer demain une beauté sans égale et telle que vous n’en avez jamais contemplée. – En ce cas, ce sera avec grand plaisir. – Alors, venez ! – Allez devant, je vous suis."affirme-t-il.

36        La dame le conduisant, il lui emboîta le pas, bien qu’il eût plus besoin de se reposer que de chevaucher encore. Le chemin les amena au fond d’une vallée où s’élevait un château aussi bien situé que construit, et fortifié par de hauts murs solides, couronnés tout du long de créneaux. Quand ils arrivèrent, il faisait déjà nuit noire ; la dame héla le portier [p.197] et lui ordonna de leur ouvrir, ce qu’il fit ; ils entrèrent à l’intérieur de l’enceinte et se rendirent au logis seigneurial. A la vue de leur dame, les gens du château s’empressèrent à leur rencontre avec des torches et des cierges sans lesquels l’obscurité aurait été trop profonde pour qu’on y voie quelque chose. Ils l'aidèrent à mettre pied à terre, mais elle leur dit de ne pas s’occuper d’elle :"Mettez-vous plutôt au service de ce chevalier et traitez-le avec honneur : je peux vous garantir que c’est un homme sans peur ni reproche, s’il en est, et qu’il n’y a pas plus valeureux que lui."Après l’avoir, lui aussi, aidé à descendre de cheval et lui avoir ôté son écu, on le fit monter dans une pièce où on le désarma.

37        La dame remarqua qu’il avait le nez écorché et que son visage, enflé et tuméfié, était couvert de sang - celui des coups tant reçus que donnés ; elle fit donc apporter de l’eau chaude pour nettoyer son visage et son cou des marques noires laissées par les mailles du haubert. Et la vue de son écu la fit s’exclamer devant tous :"Ah ! combien de belles jeunes filles vous ont aujourd’hui couvé des yeux, brûlant du désir de vous tenir entre leurs mains ! Que Dieu m’aide, celui qui vous porte peut se vanter à juste titre d’avoir, en un jour, accompli plus de hauts faits qu’aucun chevalier avant lui. Dieu soit béni de me l’avoir fait rencontrer : rien n’aurait pu me faire plus d’honneur que sa venue chez moi."

38        Sur ce, elle passe dans sa chambre d’où elle rapporte une tunique de soie pour son invité ; quand il l’eut enfilée, elle le fit asseoir :"Reposez-vous, seigneur : que Dieu m’aide, vous l’avez bien mérité, car vous avez assez été à la peine."Elle ordonna alors à ses gens de servir le repas, car c’était l’heure. Quand ils se furent attablés, un serviteur la prévint que le châtelain était de retour."Par Dieu, fait-elle, qu’il se dépêche de venir dîner : il y a, parmi nous, un chevalier à qui je désire qu’il fasse fête."Le jeune homme s’acquitta de la commission auprès du seigneur [p.198] qui se désarma sans attendre, imité par les neuf chevaliers qui l’accompagnaient. Tous les dix, ils se rendirent dans la grand-salle où la dame et Lancelot se levèrent en les voyant entrer. Mais l’hôte dit aussitôt au convive de se rasseoir, ce qu’il fit.

39        Après que les arrivants se furent installés et quelque peu restaurés, la dame s’adressa à son époux en l’invitant à fêter son invité,"qui est, il faut que vous le sachiez, le plus bel exemple d’homme à qui vous puissiez faire honneur. – Un exemple, dame ? Que voulez-vous dire ? Certes, je ne conteste pas qu’il puisse être brave et que ce soit un homme de bien. Mais de là à parler d’'exemple' il y a loin, et même  plus loin que je ne le croyais jusqu’à ce matin. J’ai tant appris aujourd’hui que, maintenant, il me semble qu’il n’y a qu’un homme au monde qu’on puisse considérer comme 'exemplaire'. Celui dont je parle, je l’ai vu, de mes propres yeux faire ses preuves au milieu des autres chevaliers, et je ne crois pas que, depuis l’origine de la chevalerie, un être humain ait accompli les prodiges dont il a été l’auteur, en ce jour.

40        – Où avez-vous vu ce chevalier ? interroge-t-elle, comme si elle n’avait pas assisté au tournoi. – A la rencontre qui a opposé les rois de Gorre et de Norgales. – Et que pouvait-il donc faire de plus que les autres ? – Ce qu’il pouvait faire ? Ah ! dame, une année ne me suffirait pas pour vous le raconter. Sur ma foi, que Dieu m’abandonne si je peux vous en donner ne serait-ce qu’une idée ! D’ailleurs, vous ne me croiriez pas, même si je vous le jurais sur les reliques des saints, tant cela vous paraîtrait miraculeux."Mais elle insiste, car elle prenait plaisir à entendre parler des prodiges auxquels elle avait assisté, et surtout en présence de leur auteur ;"Décrivez-nous, au moins, quelques unes de ces belles joutes pour que ce valeureux chevalier qui est notre invité puisse s’en faire l’écho quand il sera de retour en son pays. – De beaux coups, je pourrais vous en rapporter d’innombrables parce que j’ai suivi ce héros toute la journée [p.199] pour mieux voir ses extraordinaires faits d’armes : par exemple, il ne lui a fallu que cinq coups d’épée pour tuer cinq chevaliers et leurs destriers, tant il allait vite et frappait fort : il les a quasiment fendus en deux, cavaliers et montures. Quant à moi, il a fait éclater mon écu en deux, tranché ma selle et blessé mon cheval à l’encolure - tout cela d’un seul coup !

41        – A ce compte, seigneur, vous ne deviez pas être prêt à en recevoir un second. – Moi ? Vous plaisantez ! Je ne serais pas resté à l’attendre pour tout le royaume du roi Arthur, car si j’avais à nouveau tâté de son épée, la mort aurait été mon seul médecin ! Ce que j’en pense, c’est que personne au monde, après l’avoir vu aujourd’hui en action, n’aurait osé l’affronter."Et comme son épouse se met à rire, il reprend :"Il y a plus incroyable encore : je l’ai vu désarçonner quatre chevaliers avec un simple tronçon de lance : ni homme, ni diable ne l’avait jamais fait. – Eh bien, dites-moi, s’il était là, chez vous, que feriez-vous ? – Si j’étais capable de le retenir, je ne le laisserais pas s’en aller, mais je le garderais auprès de moi, parce que je ne pourrais posséder plus beau trésor. – Et s’il y était passé sans que vous l’ayez reconnu ? – Je dirais adieu à la joie ; et si mes gens avaient été au courant sans m’en avoir averti, ce serait des hommes morts !

42        – Par Dieu, je ne vais donc pas dissimuler davantage : je ne veux pas encourir votre haine ! Eh bien, celui dont vous parlez, c’est le chevalier qui est là, à côté de vous."Le châtelain le dévisage, puis demande à voir son écu qui, dit-il, lui permettra de le reconnaître sans erreur.[p.200] La dame ordonne qu’on le lui apporte."Vous êtes chez vous, dame, fait Lancelot, vous pouvez donc me mettre dans l’embarras autant que vous voudrez ; mais si j’avais soupçonné que vous vous conduiriez avec moi de façon aussi peu courtoise, vous auriez eu beau dire et beau faire, je n’aurais pas mis les pieds chez vous. – Cela vous fâche, seigneur ? – Beaucoup, dame. – Alors, parlons d’autre chose ; je ne veux pas vous ennuyer, au contraire : je n'agissais que par amitié et dans l’idée de vous honorer."

          Le châtelain se rend alors dans la pièce où on avait rangé l’écu qu’il reconnaît au premier regard, pour sa plus grande joie, et il retourne faire fête à Lancelot, déclarant qu’il est à son entière disposition pour tout ce qu’il voudra lui ordonner, ce dont son invité le remercie sincèrement.

43        Cette nuit-là, il eut toutes ses aises pour se reposer et bien dormir ; épuisé comme il était, il ne se réveilla que longtemps après le lever du soleil. Son hôtesse lui avait préparé une tunique de lin propre et toute neuve qu’il revêtit. Après s’être habillé et équipé, il alla à la messe ; pendant ce temps, on préparait le déjeuner qu’il prit avec ses hôtes ; une fois la table enlevée, il demanda ses armes et, refusant de céder aux instances du seigneur qui voulait le voir rester pour la journée, il acheva de s’armer, se mit en selle, prit son écu et réclama une lance qu’on lui apporta. Après quoi, il rappela à la dame la promesse qu’elle lui avait faite et la pria de s’en acquitter, comme elle le devait."Ce sera avec plaisir."dit-elle.

44         [p.201] Elle fit donc seller un palefroi et ordonna à un écuyer de l’accompagner."Où devez-vous aller, dame ? s’enquit son mari. – Je vais conduire ce seigneur à Corbenyc parce que j’ai promis de lui montrer cette beauté qui n’a pas sa pareille ici-bas. – Allez donc et ne tardez pas à revenir."

          Elle s’en va sans attendre, en même temps que Lancelot, le visage soigneusement voilé pour se protéger du soleil. Ils chevauchèrent jusqu’à ce que, au milieu de l’après-midi, ils débouchent dans une vallée : de là, ils avaient vue sur une petite cité, très bien située au fond du vallon : une rivière profonde et de solides murailles sommées de créneaux l’entouraient. A son abord, ils croisèrent une demoiselle qui demanda à la dame où elle conduisait le chevalier."A Corbenyc, répondit-elle. – Pour Dieu, il faut donc que vous ne lui vouliez guère de bien, rétorque la jeune fille, car vous l’amenez en un lieu d’où il ne pourra sortir qu’à sa courte honte."

45        Ils poursuivirent leur chemin jusqu’au pont qui donnait accès à l'enceinte et, après l’avoir emprunté, ils remontèrent la grand-rue. Sur leur passage, des exclamations se mirent à fuser :"Seigneur chevalier, la charrette vous attend !"Ce à quoi il répond entre ses dents que, s’il doit en passer par là, ce ne sera pas la première fois. Cela ne les empêcha pas de continuer jusqu’au donjon sur lequel Lancelot jeta un regard admiratif : il est d’avis qu’il n’en a jamais vu de plus beau, ni de mieux construit.

          C’est alors qu’il entendit, venant, non loin, de sa droite, ce qui lui parut être un appel au secours poussé par une femme. Il oblique dans cette direction : c’était la demoiselle [p.202] que monseigneur Gauvain avait essayé, mais en vain, de sortir du cuveau, et qui poussait des cris :"Sainte Vierge, qui donc me délivrera ?"Et dès qu’elle voit Lancelot s’approcher :"Ah seigneur ! Tirez-moi de cette eau qui me brûle !"Il s’avance jusqu’à la cuve, saisit la demoiselle par les bras et la hisse au dehors. Elle se jette aussitôt à ses pieds, baise sa jambe et sa chaussure :"Bénie soit l’heure de votre naissance ! Vous m’avez arrachée à la pire souffrance qu’une femme ait jamais dû supporter !"

46        La salle se remplit sur-le-champ de dames et de chevaliers ; de toute la ville, on accourt pour voir la demoiselle et l’escorter en procession dans une chapelle afin de rendre grâce à Notre-Seigneur.

          On conduit ensuite Lancelot dans un cimetière, en contrebas du donjon, où on lui fait voir un monumental tombeau qui portait l’inscription suivante :"Cette pierre tombale restera en place jusqu’au jour où le léopard de qui naîtra le grand lion y posera la main ; il la soulèvera sans difficulté et c’est alors qu’il engendrera ce lion avec la fille de celui qui règne sur la Terre Etrangère. "Lancelot reste sans comprendre."Nous sommes persuadés qu’il s’agit là de vous, seigneur, lui expliquent ceux qui l’entourent : que vous ayez pu délivrer la demoiselle montre à l’évidence que vous êtes le meilleur chevalier de notre temps. – Que voulez-vous que je fasse ? Vous n’avez qu’à dire. – Nous désirons que vous souleviez cette dalle pour voir ce qu’il y a dessous."Il l'empoigne par son côté le plus large et n’a aucun mal à la soulever :[p.203] un dragon  était niché dans la fosse, le plus hideux et le plus effrayant dont il ait jamais entendu parler ; à la vue de Lancelot, il se met à vomir des flammes qui lui brûlent tout son haubert et les autres pièces de son armure ; puis il se lance de la tombe dans le cimetière, faisant prendre feu sur son passage aux jeunes arbres qui y poussaient.

47        Tous ceux qui étaient là prennent la fuite et montent aux fenêtres qui dominaient l’enclos pour voir ce qui va se passer.

          Se protégeant le visage de son écu, Lancelot, impavide, se dirige vers le dragon. La bête crache sur lui des flammes empoisonnées qui carbonisent l’intérieur de son écu, mais ne l’empêche pas de lui enfoncer sa lance - fer et hampe -, en plein poitrail. Blessé à mort, l’animal bat frénétiquement des ailes, tandis que le chevalier, dégainant son épée, parvient à lui asséner un coup qui lui fait voler la tête.

          Des chevaliers étaient allés s’armer pour prêter main-forte à Lancelot ; mais comme ils voient qu’il est déjà venu à bout du monstre, ils se contentent de lui manifester toute la joie qu’ils en éprouvent, au milieu du carillon des cloches qui sonnent à toute volée. Chevaliers, dames et demoiselles se pressent autour de lui en si grand nombre qu’on a peine à y croire : personne, lui disent-ils, n’aurait pu se présenter sous de meilleurs auspices ; et ils le conduisent dans la grand-salle où ils le font se désarmer.

48        Sur ces entrefaites, un chevalier de haute taille fit son entrée ; il était  entouré d’une nombreuse suite et c’était un des plus beaux hommes que Lancelot ait vus depuis son départ de Kamaalot, avec tout l’air d’être  un grand seigneur.[p.204] On se leva sur son passage en disant à Lancelot que c’était le roi ; celui-ci fit comme tout le monde. Tous deux échangèrent alors saluts et paroles de bienvenue."Seigneur, fait le souverain en serrant le vainqueur dans ses bras, il y a si longtemps que vous êtes attendu ! Enfin, que Dieu en soit remercié, vous êtes là, sous nos yeux, et nous jouissons de votre présence. Il faut que vous le sachiez, elle nous faisait cruellement défaut : notre pays a été tellement saccagé, tant des nôtres ont été chassés de chez eux ! Les simples gens ont été dépouillés des terres qu’ils cultivaient pour vivre. Il n’est que justice, si telle est la volonté de Notre-Seigneur, que leurs pertes soient réparées et qu’ils retrouvent les biens dont ils ont été spoliés."

49        Ils s’asseoient alors l’un à côté de l’autre, et le roi lui demande qui il est et quel est son nom. – Lancelot du Lac, répond-il. – Mais dites-moi, le roi Ban, cet homme de bien qui est mort de chagrin, n’était-il pas votre père ? – En effet, seigneur. – Sur ma foi, je suis donc sûr qu’il vous reviendra, à vous ou à un de vos descendants, de délivrer ce pays des aventures qui s’y produisent continuellement, et qui sont autant d’énigmes."

          Sur ce, une très vieille femme, centenaire à n’en pas douter, pénétra dans la salle et vint s’adresser au roi :"J’ai à vous parler, seigneur". Recommandant à ses chevaliers de tenir compagnie à Lancelot ("Nous n’y manquerons pas", promettent-ils), il la suivit dans une autre pièce où, dès qu’il se fut assis, elle lui demanda ce qu’ils pourraient faire de ce chevalier que Dieu leur avait envoyé."Tout ce que j’ai à dire, c’est qu’il pourra disposer de ma fille, selon son désir. – Inutile de la lui offrir : je suis sûre qu’il ne voudra pas d’elle, pas plus que d’une autre, tant il est amoureux de la reine, l’épouse du roi Arthur. Il faudra donc [p.205] avoir recours à la ruse pour qu’il ne se rende compte de rien. – Faites comme vous voudrez, mais il faut que cela se fasse. – Ne vous en occupez plus : je me charge de tout."

50        Le roi retourne alors dans la salle tenir compagnie à Lancelot. Une conversation des plus courtoises s’engage entre eux, qui leur permet de faire davantage connaissance. A son hôte qui lui demande son nom, il répond qu'il s'appelle Pellès de la Terre Etrangère. Pendant qu’ils s’entretenaient, Lancelot qui regardait autour de lui, voit soudain entrer par une fenêtre la colombe que monseigneur Gauvain avait vue lui aussi la première fois : elle tenait un splendide encensoir d’or dans son bec. Aussitôt, la salle fut remplie de tous les parfums imaginables. En même temps, le silence se fit dans l’assistance - on n’entendait plus un mot - et tous s’agenouillèrent sur le passage en vol de l’oiseau qui disparut dans une autre pièce.

51        En même temps, des serviteurs se hâtèrent pour mettre les nappes sur les tables et tous prirent place en silence et sans attendre d’y avoir été invités. Tout cela paraît bien mystérieux à Lancelot qui fait comme les autres et s’assied en face du roi ; il les imite aussi quand il les voit se mettre en prières.    

          Peu après, il voit sortir d’une seconde pièce une demoiselle, celle-là même que Gauvain avait si longuement contemplée : elle était ravissante et si plaisante à regarder que Lancelot lui-même se dit qu’il n’a jamais vu plus belle - sauf sa dame, la reine, et que celle qui l’avait amené là lui avait dit la vérité.[p.206] Ses yeux se portent sur la coupe en forme de calice qu’elle tenait entre les mains : jamais, pense-t-il, on n'a vu plus somptueuse ; sûr et certain qu’il s’agit d’un objet sacré, digne de vénération, il joint les mains et s’incline pieusement à son passage. Au fur et à mesure que la demoiselle longeait les tables, chacun faisait une génuflexion devant la sainte coupe, Lancelot comme les autres. Aussitôt, des plats, chargés de toutes sortes de mets, servis à profusion, s’offrirent aux convives ; ils dégageaient des odeurs délicieuses, à croire qu’on y avait employé les épices les plus recherchées du monde entier.

52        Dès que la demoiselle fut passée devant toutes les tables, elle retourna directement dans la pièce d’où elle était venue, et le roi Pellès déclara à Lancelot qu’il avait eu très peur que la grâce de Notre-Seigneur ne se manifestât pas plus cette fois-ci que lors de la récente venue de monseigneur Gauvain."Il est trop miséricordieux, réplique Lancelot, pour montrer constamment à ceux qui pèchent contre lui un visage de colère."

          Après que Pellès eut pris tout le temps de se restaurer, on enleva les tables et il demanda à son invité ce qu’il pensait de la magnifique coupe et de la demoiselle qui la portait."Je ne veux pas parler des dames, mais je crois n’avoir jamais vu si belle jeune fille."

53        Cette remarque rappela aussitôt à Pellès ce qu’il avait entendu dire au sujet de la reine Guenièvre et le persuada que la rumeur était fondée. Il alla répéter à Brisane, la gouvernante de sa fille - la vieille femme avec qui il s’était entretenu auparavant - [p.207] la réponse du chevalier."Je vous le disais bien, seigneur. Attendez-moi un peu, je vais lui parler."Et elle vint lui demander des nouvelles du roi Arthur. Comme il lui rapportait celles qu’il avait de la reine :"Je ne vous demande pas des siennes, fit-elle, puisque je viens de la voir : elle était toute gaie et se portait au mieux."Tressaillant de joie, il s’enquiert de l’endroit où cela s’est passé."A pas plus de deux lieues d’où nous sommes : c’est là qu’elle passera la nuit. – Vous vous moquez de moi, dame ! – Par Dieu, certainement pas. Si vous voulez vous en convaincre, venez avec moi et je vous la montrerai. – Vraiment, je ne demande que cela."

          Cependant qu’il envoie chercher ses armes, elle retourne auprès du roi qui l’attendait, curieux de savoir comment elle s’y était prise."Faites vite monter votre fille à cheval et envoyez-la, sans perdre de temps, au château de la Quasse ; je l’y suivrai avec Lancelot et, quand j’y serai, je lui ferai croire qu’il s’agit de la reine. Je lui ai préparé un breuvage de ma façon ; dès qu'il y aura goûté et qu’il lui sera monté à la tête, il fera ce que je veux - je n’ai aucun doute là-dessus - et nous parviendrons ainsi à nos fins."

54        [p.208] Le roi fait préparer sa fille et lui donne une escorte de vingt chevaliers pour la conduire au château. Une fois arrivés, on mit pied à terre et on dressa, dans une salle, le lit le plus somptueux qui se puisse, et, à l’invite de ceux qui l’avaient amenée là, la jeune fille s’y coucha.

          De son côté, après avoir pris ses armes et enfourché son cheval, Lancelot était parti sans la dame qui l’avait amené à Corbenyc. Il chevaucha en compagnie de Brisane jusqu’à la Quasse où ils arrivèrent à la nuit noire, alors que la lune n’était pas encore levée. Ils descendent de leurs montures et elle le fait entrer dans la pièce où les chevaliers l’attendaient ; ils se lèvent aussitôt pour lui souhaiter la bienvenue et le débarrasser de ses armes.

55        La lumière d’une vingtaine de cierges permettait d’y voir très clair. Brisane avait mis une jeune suivante au courant de son dessein et lui avait confié le breuvage :"Quand tu entendras réclamer à boire, verses-en une pleine coupe à Lancelot ; et remplis-la autant de fois qu’il voudra, mais toujours avec cette boisson, et pas une autre. – C’est entendu", acquiesce-t-elle.

          Une fois désarmé, Lancelot demande où se tient sa dame la reine."Dans cette chambre, là, seigneur ; je crois qu’elle dort déjà."Comme la chevauchée lui avait donné chaud et qu’il avait soif, il réclame du vin et la jeune fille à qui l’ordre en avait été auparavant donné lui apporte une coupe dont le contenu était limpide comme de l’eau de source et avait la couleur du vin ; pour un homme aussi altéré que lui, elle n’était pas grande, bien que pleine à ras-bord."Buvez tout, seigneur, lui dit Brisane :[p.209] ce vin ne peut vous faire que du bien : je pense que vous n’avez jamais goûté son pareil."Après avoir vidé la coupe jusqu’au fond, comme il avait trouvé très bon goût à son contenu, il en veut une autre que la jeune fille lui apporte et qu’il vide comme la première.

56        Rendu plus animé et plus hardi en paroles que d’habitude, il demande à Brisane comment il pourra voir sa dame. Déjà, il n’est plus le même, constate-t-elle : il ne sait ni où il se trouve, ni comment il y est arrivé et croit se trouver à Kamaalot en train de parler à une suivante de Guenièvre qui avait remplacé auprès d’elle feue la dame de Malehaut. Quand elle voit qu’il n’a plus sa tête à lui et que ce sera un jeu de l’abuser, elle lui répond que la reine doit déjà dormir."Qu’attendez-vous donc pour la rejoindre ? fait-elle. – Qu’elle m’invite à le faire ; sinon, je ne me le permettrais pas. – Par Dieu, vous n’aurez pas longtemps à patienter !"Elle passe dans la chambre un instant et retourne auprès de Lancelot en feignant d’avoir parlé à la reine."Seigneur, ma dame vous demande de la rejoindre : elle vous attend."Il se fait aussitôt enlever ses guêtres, et, ne gardant sur lui que sa chemise et ses braies pénètre dans la chambre et se couche dans le lit à côté de la demoiselle qu’il prend pour la reine.

          Elle dont le plus cher désir était d’avoir à elle celui dont la lumière rayonnait sur toute la chevalerie ici-bas, l’accueille dans l’allégresse de son cœur ; et il lui prodigue les mêmes marques de plaisir et de joie qu’il réservait à sa dame.

57        Ainsi fut consommée l’union du meilleur et plus accompli chevalier de ce temps avec la plus belle et noble jeune fille.[p.210] Mais leur désir réciproque naissait de motifs différents. Elle n’était pas tant attirée par la beauté du chevalier, ni mue par l’excitation luxurieuse de son propre corps que désireuse de concevoir le fruit grâce auquel tout le pays devait recouvrer sa beauté originelle, ce pays ravagé et dépeuplé depuis le coup fatal porté par "l’épée à l’étrange baudrier", ce que la quête du Graal raconte en détail.

          Pour Lancelot, il en allait tout autrement. S’il ne convoitait pas la beauté de la jeune fille, puisqu’il la prenait pour la reine, l’ardeur charnelle que lui inspirait l’une l’amena à connaître l’autre, comme Adam avait connu Eve - mais dans des circonstances très différentes ; union légitime et conforme à l’ordre établi par Notre-Seigneur dans un cas ; péché d’adultère contraire aux commandements de Dieu et de l’Eglise dans l’autre. Cependant le Tout-Miséricordieux, qui ne s’arrête pas aux actes des pécheurs, tint compte du bien qui résulterait de cette union pour les habitants du pays. Comme il ne voulait pas que leur malheur durât toujours, Il permit qu’elle donnât naissance, par engendrement et conception, à un fruit qui, issu d’une virginité brisée et perdue, ferait germer une autre fleur, de vertu et de compassion, qui apporterait soulagement et consolation en maintes terres. Selon ce que l’Histoire du Saint Graal nous apprend, la fleur perdue de la virginité produisit Galaad, le chevalier vierge, sans peur et sans reproche, celui qui s’assit à la Table Ronde sur le Siège [p.211] Périlleux où nul ne s’était risqué sans y trouver la mort, celui qui mena à bon terme les aventures du Saint Graal.  

58        Et de même que la luxure avait fait perdre à Lancelot le nom de Galaad, de même la continence permit à son fils de le reprendre et de le garder, car il demeura vierge et chaste, en acte et en pensée, sa vie durant, comme l’histoire le rapporte. Il y eut donc un échange, fleur pour fleur : sa naissance mit à mal la fleur d’une pucelle qu’elle anéantit ; mais celui qui deviendrait le plus beau fleuron de la chevalerie et son miroir naquit de l’union qui consomma cette perte. Si la conception signifie la perte d’une virginité, il racheta cette faute en conservant la sienne qu’il rendit intacte à son Sauveur quand il quitta ce monde, ainsi que grâce à tout le bien qu’il fit pendant sa vie.

          Le conte n’en dit pas plus sur lui pour le moment. Il revient à Lancelot qui passa toute la nuit avec la jeune fille, lui ôtant ce nom qu’il est impossible de recouvrer : car si, la veille au soir, elle avait le droit d’être appelée"pucelle", le lendemain, c’est"demoiselle"qu’il fallait dire.

LXXIX
Lancelot arrache une demoiselle à son ravisseur ;
il apprend qu'Hector est son frère ;
il est pris dans une ronde magique
 

1         Lancelot se réveilla avec le jour, mais il eut beau regarder tout autour de lui, il ne put rien voir, parce que les fenêtres étaient si bien calfeutrées qu’elles ne laissaient pas passer le moindre rayon de soleil.[p.212] Incertain du lieu où il se trouve, il explore le lit à tâtons et, découvrant la jeune fille, lui demande qui elle est. Cependant la mémoire lui était revenue, car le breuvage avait cessé d’agir au moment où il l'avait connue charnellement."Je suis la fille de Pellès, le roi de la Terre Etrangère", lui dit-elle. Consterné de s’être fait abuser, il saute du lit, prend sa chemise et ses braies, va s’habiller, enfiler ses guêtres et prendre ses armes dans la pièce où il les avait laissées.

2         Une fois armé, il revient dans la chambre où il avait couché et ouvre les fenêtres. La vue de celle qui l’a trompé le rend fou furieux ; afin d’exercer une vengeance qui, à ses yeux, ne souffre aucun délai, il dégaine son épée et s’avance sur la jeune fille :"Vous m’avez tué, demoiselle ! s’exclame-t-il sur un ton furibond. Je ne veux pas que vous fassiez connaître le même sort à un autre homme. C’est pourquoi vous allez mourir."A la vue de l’épée brandie au dessus d’elle, craignant pour sa vie, elle l’implore à mains jointes :"Ne me tue pas, noble chevalier ! Aie pitié de moi, comme Jésus a eu pitié de Marie-Madeleine !"

3         Indécis, il suspend son geste, tremblant de rage et de ressentiment au point qu’il avait du mal à tenir son épée ; sa beauté sans pareille lui coupe la parole et il reste à se demander s’il va la tuer ou lui faire grâce de la vie. A genoux devant lui, sans autre vêtement que sa chemise, elle continue de le supplier. Ses yeux, son visage, sa bouche sont si parfaits qu’il s’en trouve comme paralysé, au comble de la désolation.[p.213]"Demoiselle, finit-il par lui dire, je vais m’en aller : j’avoue ma défaite, je n’ai pas le courage de faire justice de vous ; il y aurait trop de cruauté et de honte à vous tuer, belle comme vous êtes. Pardonnez-moi d’avoir levé l’épée sur vous : j'étais sous le coup de la colère et de la rancœur. – Je vous le pardonne, seigneur, à condition que, de votre côté, vous me pardonniez d’avoir suscité votre courroux."Il accepte, bon gré, malgré, remet son épée au fourreau et s’en va, après l’avoir recommandée à Dieu.

4         Il trouva son cheval tout sellé, en bas dans la cour. Brisane l’avait fait harnacher d’avance, parce qu’elle était sûre qu’il ne resterait pas après s’être aperçu qu’on s’était joué de lui. Il prit son écu et une lance appuyée contre un tronc d’arbre, enfourcha sa monture et se remit en chemin, partagé entre chagrin et indignation, si absorbé dans ses pensées qu’il ne prêtait plus attention à rien.

          Averti de son départ, le roi Pellès s’était aussitôt mis en route pour le château de la Quasse afin de voir sa fille ; il arriva dans la matinée et la trouva mal en point, toujours bouleversée par les menaces de mort que Lancelot avait proférées contre elle. Quand elle lui eut raconté ce qui s’était passé entre eux, il la fit entourer d’encore plus d’attentions et d’égards qu’auparavant. Moins de trois mois après, il était sûr qu’elle était enceinte : les médecins le lui avaient dit et elle-même l’avait confirmé. Ce fut la liesse dans tout le pays et l’occasion de grandes fêtes.

5         [p.214] Après avoir quitté la demoiselle, Lancelot chevaucha toute la journée au hasard, sans faire halte, fâché et peiné de ce qui lui était arrivé, mais ne manquant pas une occasion de s’enquérir de son cousin Lionel. Le soir tombait lorsqu’il arriva en vue d’une magnifique citadelle qui s’élevait au sommet d’une montagne. Comme c’était l’heure de trouver un gîte pour la nuit, il se dirigea de ce côté ; arrivé devant la porte, il se fit interpeller par un chevalier :"Si vous voulez entrer, vous devez jouter contre moi, seigneur."Trop absorbé dans ses pensées pour entendre ce qu’on lui disait, il s’engagea sur le pont, toujours plongé dans ses réflexions. Lance couchée, le chevalier le chargea et le frappa avec tant de violence qu’il lui fit vider les arçons et le culbuta dans le fossé."Eh bien ! seigneur, s’exclamèrent quatre jeunes gens qui se tenaient sur les remparts, vous voilà dans le bain !"Le gardien du pont prit le cheval de Lancelot et, dès qu’il eut franchi la porte, elle se referma derrière lui.

 6         Se retrouver dans l’eau le prit au dépourvu : comment pouvait-il être tombé là ? Se sentant couler à pic, il s’agrippa des deux mains à une branche d’arbre qui s’offrit à lui et réussit à regagner la terre sèche, toujours son écu au cou et sa lance à la main."Seigneur chevalier, lui crient les mêmes jeunes gens que la première fois, il ne vous reste qu’à vous mettre en quête d’un autre gîte car, pour aujourd’hui, vous n’entrerez pas ici ; mais demain, si vous revenez et que nous ayons envie d’accueillir un chevalier-pêcheur, vous avez toutes vos chances."[p.215] Leurs moqueries firent plus qu’agacer Lancelot ; cependant, c’est sur un ton poli qu’il leur demanda s’ils savaient ce qu’était devenu son cheval."Nous ignorons tout d’un cheval qui serait à vous, mais quant à celui que vous avez perdu, il est ici et malheur à qui vous l’avait fourni : il ne pouvait pas l’employer plus mal !"

7         Comprenant qu’il n’obtiendra rien de plus, il redescend dans la vallée, encore plus consterné qu’avant, et s’arrête près d’une source, à l’abri d’un bosquet de jeunes arbres : il pose son écu par terre, s’ assied et met sa lance à côté de lui.

          Il resta là jusqu’au soir, toujours aussi dépité et chagrin. Le temps qu’il se calme un peu, la lune s’était levée. Sa lumière lui permit, comme il jetait un coup d’œil derrière lui, de voir s’approcher trois chevaliers en armes qui mettent pied à terre devant la source, se désarment et s’installent sur l’herbe verte. Ils sont suivis de près par quatre écuyers qui amenaient avec eux la jeune fille qui, peu auparavant, l’avait guéri de son empoisonnement ; elle sanglotait en les traitant de brigands et de traîtres ; la voir ainsi pleurer bouleverse Lancelot qui, la reine mise à part, n’aimait aucune femme autant qu’elle. Sa première idée est de se précipiter à son secours, mais il préfère finalement attendre un peu et juger des intentions de ses ravisseurs.

8         Après que les écuyers eurent fait descendre la jeune fille de sa monture, les quatre chevaliers se levèrent avec des paroles de bienvenue, ce à quoi elle rétorqua qu’elle leur souhaitait tout le mal que méritaient des chevaliers déloyaux comme eux, de vrais brigands !"Ah ! demoiselle, proteste l’un d’eux, vous pouvez dire ce que vous voulez,[p.216] mais nous ne sommes ni des perfides, ni des voleurs. – Bien sûr que si, riposte-t-elle. Comment vous montrer plus déloyaux qu’en faisant violence à une demoiselle et en l’enlevant par la force et en secret ? Vous ne pouviez pas commettre larcin plus grave que le rapt dont j’ai été victime ; vous vous êtes conduits en traîtres et en meurtriers en vous introduisant dans la maison de mon frère,  pour m’enlever à son insu, fait-elle à l’adresse de son interlocuteur. Vous imaginez-vous que je puisse vous aimer davantage parce que je suis en votre pouvoir ? C’est tout le contraire : ce que je voudrais, c’est vous voir traîner à la queue de mon cheval. Comment pourrais-je m’abaisser à abandonner ce chevalier sans peur ni reproche à qui j’ai donné mon amour, lui qui n’a pas son pareil au monde, pour un lâche de votre espèce, indigne du titre de chevalier ? – A quoi bon l’aimer, si vous n’êtes pas payée de retour ? Or, il est impossible que ce chevalier exemplaire et sans égal vous ait choisie comme amie : il n’aurait pas de mal à trouver mieux que vous ! – Ce n’est pas son avis : il m’aime de tout son cœur et il m’aimera jusqu’à ma mort ; de mon côté, je lui resterai fidèle : de toute ma vie, aucun chevalier ne pourra se vanter d’avoir partagé mon lit. Et si je consentais à me rendre coupable d’une telle trahison en donnant à un autre ce qui lui revient, que Dieu m’abandonne si mon choix se portait sur un chevalier aussi vil que vous. Au moins, je prendrais quelqu’un qui ne m’exposerait pas à semblable honte."

9         [p.217] Dépité de ces propos, le ravisseur interroge la jeune fille :"Par Dieu, dites-nous donc qui est ce chevalier exemplaire et ce parfait amant ? – Certes, on ne devrait même pas prononcer son nom devant un vaurien tel que vous ; mais je vais quand même vous le dire, pour vous fâcher davantage : c’est monseigneur Lancelot du Lac, celui que vous n’auriez pas le courage d’affronter pour tout le royaume de Logres. – Lui ? Du diable s’il est le meilleur chevalier du monde ! Comment pourrait-il l’être alors qu’il est le fils du roi le plus lâche et le plus veule qui portât jamais couronne ? Sa fin a bien montré que c’était un moins que rien : mon cousin, le roi Claudas, a conquis tout son royaume et lui n’a su que prendre la fuite et mourir de chagrin. Voilà pourquoi j’affirme qu’un si piètre souverain ne saurait avoir engendré le meilleur chevalier en ce monde. – Misérable ! s’exclame-t-elle. Dieu m’en soit témoin, s’il avait été là, vous auriez gardé cette réflexion pour vous : pour toute la terre du roi Arthur, vous ne vous seriez pas risqué à en dire autant. – Parlez tant que vous voulez, demoiselle, je ne refuserai pas de vous écouter ; mais, ce que je vous dis, moi, c’est que vous devez vous plier à ma volonté, et de bonne grâce ; ne soyez pas si récalcitrante qu’il me faille user de violence - je ne vous en saurais aucun gré. Et vous voyez bien qu’il vous faut en passer par là, puisque la force n’est pas de votre côté et que c’est ma volonté qui fait la loi. – Fi donc ! Je préférerais, dans mon malheur, finir brûlée ou noyée, plutôt que de me laisser déshonorer par un gredin comme vous : que Dieu m’aide, je ne pourrais pas faire pis."

10        Il ordonne alors aux autres chevaliers et aux écuyers de le laisser seul avec la jeune fille, décidé à disposer comme il l’entend de celle qu’il désire, sans supporter qu’elle lui résiste davantage. Dès qu’ils se sont retirés, il la saisit à bras-le-corps, la renverse sous lui et lui déclare que, si elle n’y consent pas de bon gré, il la prendra de force.[p.218]"Hélas, noble Lancelot ! s’écrie-t-elle. Que n’êtes-vous ici ! Vous nous vengeriez, vous et moi, de la honte que ce brigand veut vous faire !"Elle se débat tant qu’elle peut pour lui échapper, mais il la maintient, écrasée contre le sol."Hélas, cher Lancelot, mon ami, j’aurai trop attendu votre secours, j’en ai peur."

          Lancelot, qui avait tout vu et tout entendu, se dit qu'il est plus que temps d’intervenir ; il se relève, prend son écu et met l’épée au clair :"N’ayez pas peur, demoiselle ! lui crie-t-il. Je suis là ! Cet homme va payer de sa vie ce qu’il vous a fait."

11        A la vue de celui qui se précipite vers eux, le chevalier prend peur :"A l’aide ! A l’aide ! appelle-t-il. – Sur ma tête, vous n’en aurez pas besoin : vous allez mourir et ce sera la juste punition de votre tentative de viol !"La fuite du coupable tourne court : Lancelot brandit son épée et l’abat sur l’épaule gauche de son adversaire qu’il tranche net ; l’homme s’écroule, conscient d’être mortellement atteint. Les autres accourent pour lui prêter assistance, mais Lancelot les devance, l’épée nue : il a vite fait d’en tuer trois qu’il trouve encore sans armes ; craignant pour leur vie, les autres se dépêchent de s’enfuir en direction de la montagne. Puis il prend le meilleur de leurs trois chevaux pour remplacer celui qu’il avait perdu et laisse les deux derniers aller où ils veulent ; puis, il rejoint la demoiselle qui n’en croyait pas ses yeux ;"Mon cher sauveur, Lancelot, est-ce bien vous ?"[p.219] Il répond que oui et enlève son heaume pour être plus facile à reconnaître.

12        Quand elle est sûre que c’est lui, elle ne se connaît plus de joie : elle se jette à son cou - son contentement était visible ! - et lui demande quel hasard l’a amené là juste au bon moment. Il lui raconte alors comment il avait perdu son cheval et n’avait pas pu pénétrer dans la cité, ce qui l’avait amené à chercher un abri sous des arbres, tant qu’il faisait encore jour."Mais alors, seigneur, vous n’avez rien mangé de la journée, et hier non plus peut-être ? – Vous ne vous trompez pas. – Voici ce que nous allons faire : en selle, et allons chez une cousine à moi qui habite à une demi-lieue à peu près : là, nous trouverons de quoi nous restaurer et d’aussi bons lits que nous pourrons le souhaiter. – C’est d’accord, et d’autant plus que rester ici ne nous avancerait à rien." 

13        Une fois à cheval, ils prirent à droite du chemin et chevauchèrent jusqu’à l’orée d’un boqueteau : il y avait là une maison-forte entourée d’un fossé. Comme le pont était relevé, la demoiselle héla le portier qui sortit, en chemise et en braies, et il  l'abaissa aussitôt car il la connaissait bien."Dépêche-toi d’aller réveiller ma cousine, lui dit-elle, et préviens-la que je lui amène un chevalier qu’elle sera ravie de voir quand elle saura de qui il s’agit."

          Tandis que l’homme court s’acquitter du message, Lancelot et la  jeune  fille  franchissent  le  pont  et mettent pied à terre dans la cour. Ils

n’eurent pas longtemps à attendre : le maître de céans et son épouse eurent vite fait de passer leurs vêtements ;[p.220] en sortant de leur chambre, ils firent allumer des cierges pour donner de la lumière. Ils commencèrent par témoigner à la demoiselle tout le plaisir que leur faisait sa venue, mais celle-ci invita sa cousine à ne pas s’occuper d’elle mais plutôt de  faire bel accueil à celui qui l’accompagnait ;"parce que, il faut que vous le sachiez, vous ne pourriez prodiguer vos soins à un chevalier plus exemplaire."Et comme l’hôtesse demandait qui il était,"Lancelot du Lac", répondit-elle. Tous les visages s’éclairèrent à ce nom et on l’aida à se désarmer. La jeune fille demanda alors qu’on leur prépare à manger, parce qu’ils n’avaient rien avalé de la journée. Le seigneur donna des ordres en conséquence à ses gens qui firent diligence. Quand tout fut prêt, on dressa une table et les convives mangèrent tout leur saoul. Après quoi, ils allèrent se coucher et dormir.

14        Le lendemain matin, après s’être levés, les châtelains demandèrent à leur cousine quelle aventure l’avait amenée chez eux, si tard, la veille. Elle raconta ce qui s’était passé entre elle et Lancelot et comment un chevalier aurait abusé d’elle sans son intervention : avec tout ce qui lui était arrivé, il avait vraiment fallu que Dieu veille sur elle !

          Quand Lancelot se fut habillé et préparé, il vint dans la salle saluer son hôte qui lui souhaita, en retour,"une bonne journée, de par Dieu. – "Faites-moi apporter mes armes, seigneur : je ne veux pas m’attarder davantage."Après avoir donné l’ordre nécessaire, le maître des lieux fit prendre à son invité le temps de manger avant de le laisser s’armer.

15        Après quoi, il lui demanda où il avait l’intention d’aller et Lancelot répondit qu’il voudrait déjà être rendu à la cité-forte, là-haut, sur la montagne.  "Que Dieu vous en garde, seigneur ! Ce n’est pas ce que je vous conseillerais de faire : depuis cinq ans, tous ceux qui s’y sont risqués [p.221] y ont trouvé la mort, à moins qu’ils n’aient été retenus prisonniers. – Comment est-ce possible ? Expliquez-moi cela. – Je ne demande pas mieux. Depuis plus d’un an, un chevalier garde l’entrée et, pour avoir le droit de passer, il faut parvenir à le vaincre ; or il est si vaillant et si fort aux armes que, jusqu’à présent, personne n’y a réussi. Voilà pourquoi je vous déconseille de vous y rendre. – Par Dieu, il faut pourtant que j’y aille : hier soir, j’y ai perdu mon cheval, sans même savoir comment. – Puisque vous brûlez d’envie à ce point d’y retourner, je vous suivrai pour voir si Dieu vous fera ou non triompher ; mais, en cours de route, je vous raconterai quelque chose qui pourrait rendre cette bataille inutile."

16        Il ordonne donc à ses gens de lui apporter ses armes car, dit-il,"je veux accompagner monseigneur Lancelot"et, une fois équipé, il enfourche sa monture. Alors que tous deux étaient sur le départ, la demoiselle vint demander à Lancelot s’il avait entendu parler du tournoi de Kamaalot et s’il y serait."Pourquoi me posez-vous cette question ? – Parce que, si j’avais une chance de vous y voir, je m’arrangerais pour me trouver là, moi aussi. – Si cela dépend de moi, vous pouvez être sûre que je m’y rendrai. – En ce cas, au revoir, et que Dieu vous garde : je vous y verrai, sauf si je ne peux pas faire autrement."

          [p.222] Sur ce, les deux cavaliers se mirent en route."Seigneur, commença le châtelain quand ils se furent un peu éloignés, vous appartenez à la maison du roi Arthur et vous siégez à la Table Ronde : je pense donc que vous connaissez bien ceux qui en sont compagnons."Lancelot répondit qu’il séjournait rarement à la cour et qu’il ne les connaissait pas tous."Ceux que je connais le mieux, ce sont ceux qui ne tiennent pas en place et sont toujours en quête d’aventures ; mais il y en a beaucoup avec qui je ne suis guère familier, à mon regret, car tous sont de preux et hardis chevaliers.

17        – Alors, dites-moi, connaissez-vous un jeune chevalier qui en est compagnon et s’appelle Hector des Marais ? – Fort bien, par Dieu ! – Que vous en semble ? Fera-t-il parler de lui dans l’avenir ? – Par la croix du Christ, je ne vois personne de son âge que je craindrais autant que lui dans une bataille à outrance, car il est alerte autant qu’aguerri, c’est un combattant valeureux et je crois qu’il serait difficile de le faire céder. – Et savez-vous qui il est exactement ? – Non, je ne le connais que de vue, mais, Dieu m’en soit témoin, cela me suffit pour affirmer que c’est un brave et qu’il est passé maître aux armes : je le considère même comme supérieur à monseigneur Gauvain. – Que Dieu m’aide, rien que de naturel à cela, puisque son père, le roi Ban de Benoÿc, a lui-même été un chevalier des plus remarquables en son temps."

18        [p.223] Cette remarque ne fit que redoubler l’étonnement de Lancelot :"Vous vous trompez, mon cher hôte, lui fit-il remarquer : on a dû vous induire en erreur. – Par Dieu, je sais, sans risque de me  tromper, que le roi Ban de Benoÿc, votre propre père, est aussi celui de cet Hector. Je vais vous expliquer comment j’en suis sûr. – Dites-le moi, en effet, car j’ai peine à vous croire. – Peu après la mort du roi Uterpendragon, quand on eut décidé de lui donner Arthur comme successeur, malgré son jeune âge, et de le faire couronner roi, tous les barons qui avaient été les vassaux du défunt furent convoqués pour prêter hommage au nouveau souverain et se voir renouveler, par ses soins, l’investiture de leurs fiefs. Parmi eux, il y avait le roi Ban de Benoÿc et son frère, le roi Bohort de Gaunes, qui se rendirent ensemble aux festivités et qui firent étape, une nuit, dans cette place même où vous avez voulu entrer hier soir.

19        A cette époque, le seigneur du lieu était le duc des Marais et il avait une fille dont la beauté était sans égale dans tout le pays, et qui inspira une telle passion au roi Ban qu’il la fit enlever et coucha avec elle ; leur union donna naissance à cet Hector dont je suis en train de vous raconter l’histoire. Lorsque le garçon en eut l’âge, le chevalier contre qui vous vous apprêtez à vous battre l’adouba pour qu’il se rende à la cour du roi Arthur, mais il lui interdit de se faire connaître de vous, sauf à le mériter par sa prouesse, et le jeune homme lui en donna sa parole d’honneur. C’est donc pour moi un mystère qu’il ne se soit pas présenté à vous depuis longtemps, puisqu’il est déjà, me dites-vous, un preux confirmé. En tout cas, il n’y a pas de honte pour vous à l’avoir comme frère.[p.224] – Loin d’en éprouver, je me réjouis au contraire qu’il le soit. Dieu soit béni de ce que vous me l’avez appris ! Dès que je le rencontrerai, il devra m’expliquer pourquoi il s’est si longtemps caché de moi et je ne serai satisfait que lorsque je connaîtrai la raison de son silence."

20        Leur conversation les avait amenés à proximité de la place."Seigneur, dit alors son hôte à Lancelot, attendez-moi ici jusqu’à mon retour : je vous garantis que ce ne sera pas long."  Lancelot fait donc halte, tandis que l’autre poursuit rapidement sa route ; le chevalier qui gardait l’entrée - c’était l’oncle maternel d’Hector - y était toujours. Le nouvel arrivant et lui se saluent : ils se connaissaient bien, puisqu’ils étaient cousins germains."Mon cher cousin, déclare l’hôte de Lancelot, le meilleur de tous les chevaliers me suit de près : il veut se battre contre vous et passer le pont de force ; réfléchissez donc à ce que vous allez faire et ne montrez pas un acharnement qui ne serait qu’une preuve d’outrecuidance de votre part, parce que vous ne seriez pas de taille à lui résister longtemps. C’est pourquoi, je suis venu vous recommander de vous entendre avec lui de la façon la plus honorable que vous pourrez. – De qui s’agit-il ? interroge le gardien du pont. – De monseigneur Lancelot. – Plaise à Dieu que je n’aie jamais à l’affronter car je n’en retirerais pas plus d’honneur que ceux qui l’ont fait jusqu’à présent. Et même si je pensais avoir une chance de l'emporter, je devrais renoncer à me battre avec lui, par amitié pour mon neveu Hector dont il est le frère. Dites-moi seulement quelles armes il porte."

21        A la description que lui en fait son cousin,[p.225] il reconnaît le chevalier qu’il a culbuté dans le fossé la veille au soir."Allons, que me dites-vous là ? Vous prétendez que ce chevalier aux armes blanches est Lancelot ? – Oui, et j’en suis sûr. – Par Dieu, vous vous trompez. Impossible que ce soit Lancelot, le fils du roi Ban de Benoÿc, que l’on considère en effet comme un chevalier d’exception : il est passé ici, tard hier soir, j’ai jouté contre lui et je l’ai fait tomber à l’eau. Si ç’avait été ce chevalier dont la renommée est partout si grande, je ne serais jamais arrivé à le désarçonner. C’est un gredin, un poltron, qui se fait passer pour lui en usurpant son nom ; comme c’est celui d’un brave, d’un vrai preux, on lui fait honneur partout où l'autre est connu."L’hôte de Lancelot est si stupéfait qu’il ne sait que répondre. Son parent lui demande alors à quoi ressemblent ses cheveux."Il les porte coupés ras. – Par Dieu, ce ne peut donc être Lancelot : il a les plus beaux cheveux blonds et bouclés qu’on ait jamais vus. Laissez-le venir tranquillement, celui qui se fait appeler ainsi : je renonce à porter les armes si je ne réussis pas à lui faire vider les étriers."

22        Son hôte retourne donc auprès de Lancelot et lui dit que, décidément, s’il veut passer, il devra se battre."Mais je ne demande rien d’autre", réplique-t-il. Ecu devant le corps et lance couchée, il met son cheval au galop, imité par le chevalier du pont. Le coup qu’ils se portent est assez rude pour faire voler leurs lances en éclats,[p.226] et le choc des écus et des corps les laisse hébétés, mais toujours solidement campés sur leurs selles. Lancelot dégaine son épée et s’apprête à renouveler son assaut quand son adversaire l’arrête :"Un moment, seigneur : nous pouvons encore briser une ou deux lances, jusqu’à la chute de l’un de nous."Comme Lancelot acquiesce, le chevalier lui en tend une qu’il empoigne aussitôt. La vitesse des chevaux qui chargent donne tant de force à leurs coups que les écus se fendent et éclatent. Le chevalier du pont a sa lance cassée au ras de la main et Lancelot, qui a dirigé la sienne vers le bas, l’atteint si violemment qu’il le fait tomber dans le fossé avec son cheval, exactement là où il y avait lui-même été précipité la veille. Sans aide, le chevalier se serait noyé, vu la profondeur de l’eau. Cependant, Lancelot attend calmement qu’on l’ait fait sortir du fossé et lui demande s’il veut continuer."Pitié, seigneur ! s’écrie-t-il. Je ne pensais pas avoir affaire à vous. Voici mon épée : je vous la rends et je me mets à votre merci."Lancelot la prend, fait monter le vaincu en croupe derrière lui et pénètre dans la cité, afin d’apprendre, si c’est possible, ce qu’il en est réellement de sa parenté avec Hector.

23        Le chevalier met pied à terre devant le logis seigneurial."Ma chère sœur, dit-il à celle qui en était la dame, je vous amène monseigneur Lancelot, le meilleur de tous les chevaliers, et le frère de votre fils Hector. Accueillez-le comme vous le devez."Elle l’aide donc à descendre de cheval et à se désarmer. A la vue de son visage, elle croit avoir devant elle le roi Ban de Benoÿc : impossible, en effet, quand on les avait vus tous les deux,[p.227] de nier que l’un était à l’évidence le fils de l’autre. Elle avait tant désiré le rencontrer qu’elle se met à pleurer d’émotion et de joie, lui embrassant les yeux et les lèvres, puis elle le fait entrer et, quand elle lui adresse la parole, sa voix est entrecoupée de larmes :"Certes, seigneur, je comprends que vous soyez un chevalier plein de courage et de prouesse, avec le père que vous avez eu ; il n’y avait pas de meilleur chevalier que lui en son temps - je veux parler du roi Ban de Benoÿc."

          Pendant la conversation qui s’ensuivit - ils s’étaient assis sur l’herbe fraîche qui jonchait la salle -, Lancelot la pria de lui dire, au nom de Dieu, ce qu’il en était de sa parenté avec Hector,"parce qu’on m’a fait entendre qu’il était mon frère et, si c’était vrai, rien ne saurait me faire plus de plaisir. – Dieu m’en soit témoin, il l’est en effet puisqu’il est le fils du roi Ban."Et elle lui raconte toute l’histoire, répétant exactement ce que son hôte lui avait dit, tant et si bien qu’il n’a plus aucun doute."Je vais même vous montrer un objet qui vous confirmera mes dires."

24        Elle passe dans sa chambre et ouvre un coffret d’où elle sort une bague en or ornée d’un saphir gravé  de deux petits serpents, puis revient auprès de Lancelot."Vous voyez cet anneau, seigneur ? – En effet, dame. – Dieu m’en soit témoin, c’est le roi Ban qui m’en a fait cadeau, quand il est parti ; il m’a dit qu’il le tenait de la reine, votre mère, et qu’elle en avait un autre, identique - et je sais qu’il m’a dit la vérité : il y a peu, je voulais avoir un entretien avec un de mes oncles qui est conseiller du roi Claudas ; en traversant la Gaule, mon chemin m’a fait passer par Moûtier Royal où votre père a été enterré. J’y ai fait une étape une nuit, ce qui m’a donné l’occasion de rencontrer votre mère : il n’y a pas plus vertueuse [p.228] ni plus sainte dame ici-bas. Je me suis présentée à elle, je lui ai dit qui j'étais, d'où je venais ; elle m'a beaucoup interrogée sur vous : je n'ai pu que lui répéter tout ce que j'avais entendu raconter, puisque je ne vous avais jamais vu, mais je lui ai affirmé que vous étiez le plus accompli de tous les chevaliers. Je portais cet anneau et le hasard a fait qu'elle l'a remarqué ; j'ai voulu le lui cacher, mais elle m'a dit qu'elle savait bien qui me l'avait donné et elle m'a montré celui qu'elle-même avait au doigt, et qui était pareil au mien. C'est ainsi que j'ai su que votre père ne m'avait pas menti."

25        Ce qu'il venait d'apprendre mit Lancelot au comble de la joie, plus que si on lui avait donné la meilleure cité du royaume d'Arthur. Pendant la soirée, les gens du lieu, qui s'étaient réjouis de sa venue, manifestèrent leur allégresse en faisant la fête ; quant à la dame, elle était avide d'apprendre ce qu'était devenu son fils qu'elle n'avait pas revu depuis plus de deux ans. Lancelot lui dit qu'il l'avait rencontré il n'y avait pas deux mois et qu'alors il se portait on ne peut mieux. Quand l'après-midi toucha à sa fin, on fit dresser les tables et le dîner se déroula au milieu de la liesse générale. La nuit venue, on prépara pour Lancelot un lit qui fût digne de lui et où il dormit d'une traite jusqu'au lendemain et ne se réveilla que tard. Après s'être habillé et avoir fait ses préparatifs, il alla entendre la messe à la chapelle. A son retour, il trouva la table mise car ses hôtes ne voulaient pas qu'il parte le ventre vide. On l'installa donc…

26        [p.229] …et après avoir pris tout le temps de se restaurer, il se leva et demanda ses armes."Ah ! seigneur, par Dieu, ne pouvez-vous pas rester encore ? Un jour seulement ?"Mais il répondit que c'était impossible parce qu'il avait trop à faire. Une fois armé, il monta à cheval et se mit en route ; la dame chevauchait côte à côte avec lui, tout en le priant de veiller sur Hector. Si Dieu lui permettait de le rencontrer, dit-il, il ferait tout son possible pour ne pas se séparer de lui de longtemps. Au bout d'un long moment, Lancelot fit signe de s'arrêter à ceux qui l'avaient escorté jusque là : ils ne l'accompagneront pas plus loin, déclare-t-il et il les recommande tous à Dieu. La dame le voit partir sans pouvoir retenir ses larmes :"Cher seigneur, pour Dieu et sur l'âme de votre père, pensez à mon fils Hector : il est aussi votre frère."Elle peut être sûre qu'il ne l'oubliera pas, promet-il.

27        Sur ce, elle fait demi-tour, désolée qu'il ne soit pas resté plus longtemps auprès d'elle, tandis que lui poursuivait sa chevauchée, seul, partagé entre inquiétude et joie : inquiétude, parce qu'il était sans nouvelles de Lionel ; mais joie parce qu'il avait l'espoir de le retrouver bientôt.

          Cependant, il s'était mis à faire une chaleur accablante qui lui rendait la chevauchée pénible. Il enleva son heaume qu'il trouvait trop pesant à son gré et le confia à un écuyer dont il s'était attaché les services entre temps. Il continua d'avancer ainsi [p.230] jusqu'au moment où, au milieu de l'après-midi, il pénétra dans une très vieille futaie. A son orée, s'élevait une chapelle (un pieux ermite vivait là) entourée d'un cimetière à l'entrée duquel on voyait un calvaire et une grande dalle de marbre sur laquelle on pouvait lire, gravée en lettres rouges, l'inscription suivante :"Prends garde, chevalier errant qui passe par ici en quête d'aventures ! Si tu tiens à la vie, n'entre pas dans cette forêt : la honte ou la mort t'y attendent."

28       "Seigneur, fait l'écuyer après avoir lu, vous comprenez comme moi ce que signifie cette inscription ? – En effet. – En ce cas, je suis sûr que vous n'irez pas plus loin, puisque ce message vous l'interdit. – Et toi, où iras-tu ? – Dans un château, de l'autre côté de cette forêt. – Tu devras donc emprunter ce chemin, puisqu'il n'y en a pas d'autre. – J'y suis bien obligé. – Va donc sans t'inquiéter : je vais te suivre. – Au nom de Dieu, seigneur, ne passez pas par là, ce serait de la folie pure ! Ne voyez-vous pas ce que dit cette inscription ? – Inscription ou pas, rien ne m'empêchera d'y aller."

29        Un coup d'œil sur la droite lui révèle la présence de l'ermite qui avait ouvert la porte de la chapelle et s'apprêtait à chanter les vêpres. Lancelot va vers lui et il échange un salut avec le saint homme qui lui demande qui il est."Je suis un chevalier errant. – Et quel est l'objet de votre quête ?[p.231] – Je suis à la recherche d'un cousin à moi qui s'appelle Lionel. – Et vous-même, comment vous appelez-vous ? s'enquiert l'ermite. – Mon nom est Lancelot du Lac, seigneur. – Par Dieu, j'ai entendu parler de vous. Aux yeux de beaucoup, vous êtes le meilleur de tous les chevaliers. Ce serait vraiment dommage que vous vous retrouviez dans une situation sans issue : trop de gens y perdraient. Rebroussez chemin, si vous m'en croyez, car si vous pénétriez dans cette forêt, je ne vois pas comment vous pourriez en sortir : depuis deux ans, deux cent chevaliers au moins sont passés qui, tous, m'ont promis en s'en allant que, si Dieu les faisait échapper à la mort, ils reviendraient par ici me raconter ce qui leur serait arrivé, mais aucun d'entre eux n'est jamais revenu : c'est donc qu'ils sont tous morts. C'est pourquoi j'insiste, seigneur, vous qui êtes la colonne sur laquelle repose l'honneur de la chevalerie, n'y allez pas, car je sais que vous n'en reviendrez pas non plus.

30        – Dites-moi, fait Lancelot, l'inscription qui est là, vous devez connaître son auteur ? – Je n'en ai aucune idée. – Y est-elle depuis longtemps ? – Oh oui, depuis plus de six ans. – Eh bien, que Dieu vous garde ! Je ne me suis que trop attardé. – Ne tiendrez-vous donc pas compte de ce que je vous ai dit pour vous inciter à changer de route ? – Aucun, assurément. Je ne vois pas de raison de renoncer et ce serait trop lâche que d'avoir peur avant de savoir [p.232] ce que j'ai à craindre. – Puisque vous êtes décidé à continuer, voici ce que je vous propose : la nuit est près de tomber ; restez avec moi ce soir : c'est le mieux pour vous, car si vous vous engagez à l'heure qu'il est dans cette forêt, profonde et touffue comme elle est, la nuit pourrait vous surprendre avant que vous ayez chevauché deux lieues, et vous seriez réduit à coucher par terre sous un arbre, sans avoir rien à vous mettre sous la dent, et votre cheval non plus.  Tandis qu'ici, vous aurez un bon lit et de quoi dîner ; votre monture aura du foin et de l'avoine ; et le jeune homme qui est avec vous pourra jouir d'un repos qu'il ne trouverait pas autrement. – Puisque vous le désirez, je vais faire étape, décide Lancelot, bien qu'il soit encore un peu tôt."

31        Le garçon vient lui tenir l'étrier pour l'aider à descendre de cheval et Lancelot l'invite à rester avec lui pour le moment :"Je te donne ma parole que, demain, je traverserai la forêt en même temps que toi."Il resta donc, comprenant que c'était ce qui valait le mieux.

          Ce soir-là, Lancelot reçut une hospitalité dont il n'eut pas à se plaindre, grâce aux efforts de l'ermite. Comme c'était un vendredi, le saint homme envoya son serviteur acheter du poisson à un bourg non loin de là, et les convives en mangèrent tout leur saoul.

          Après le dîner, Lancelot demanda à son hôte le nom de la forêt."Dans le pays on l'appelle la Forêt de Perdition, seigneur, parce que personne n'arrive à savoir ce qui s'y passe. On n'a plus jamais de nouvelle de quiconque y pénètre. Sur ma foi, c'est là un vrai mystère [p.233] que ce 'Chemin sans retour !' – Que Dieu m'abandonne si je renonçais à m'y engager et continuais d'ignorer ce que sont devenus tous ceux qui l'ont pris ! – Qu'Il vous protège là où vous allez : je n'ai jamais eu aussi peur pour les autres que pour vous, Il le sait bien."

32        Grâce aux bons soins de son hôte, Lancelot eut toutes ses aises pour dormir ; au matin, après s'être levé, il assista à la messe du Saint-Esprit que l'ermite célébra à son intention ; puis il s'arma et le recommanda à Dieu. Quand le saint homme le vit sur le départ, il pria Notre-Seigneur de le ramener sain et sauf.

          Comme il s'engageait dans la futaie en compagnie de l'écuyer, il lui demanda au service de qui il était."J'appartiens à Pellès, le roi de la  Terre Etrangère, et je porte de sa part un message au duc d'Oc."Ils poursuivirent leur chevauchée à couvert de la forêt jusqu'au moment où, pendant la matinée, ils rencontrèrent une demoiselle qui portait un braque dans ses bras. Comme il faisait déjà chaud, Lancelot avait enlevé son heaume et chevauchait visage découvert. Arrivé à sa hauteur, il salua la cavalière qui, sans lui répondre, fixa sur lui un long regard : elle le trouvait si beau qu'elle en restait interdite et fit halte pour le contempler plus à loisir. Ne comprenant pas pourquoi elle le dévisageait ainsi, il l'interroge :

33       "A quoi pensez-vous, demoiselle ? – Ce que je pense, seigneur, c'est qu'il est bien dommage qu'un homme beau comme vous ait rendez-vous avec le déshonneur et la mort. Je trouve que Dieu mérite vraiment d'être blâmé pour vous avoir conduit ici, car vous ne pourriez pas vous rendre dans un endroit plus périlleux. – Rassurez-vous, demoiselle : s'il plaît à Dieu, il ne nous arrivera pas autant de malheurs que vous croyez. – Qu'Il le veuille en effet ![p.234] Je le souhaite vivement, pour ma part, Il le sait."Ils se quittent sur ces mots, mais, dès qu'ils se sont un peu éloignés, l'écuyer prend la parole :"Pour Dieu, seigneur, dit-il à Lancelot, croyez-en les conseils qu'on vous donne : pensez à votre vie et faites demi-tour. N'avez-vous pas entendu cette demoiselle qui, sans vous avoir jamais vu, s'afflige à l'idée de la mort qui vous attend à coup sûr ? Si ceux pour qui vous n'êtes qu'un inconnu se désolent, quel ne sera pas le chagrin des autres ! Au nom de Dieu, rebroussez chemin pendant qu'il en est encore temps et j'en ferai autant par amitié pour vous : je vous accompagnerai jusqu'à ce que vous soyez sorti de cette forêt."Il n'en est pas question, répond-il, et qu'il ne lui en parle plus."Je ne vous dirai plus rien, puisque vous êtes décidé."

34        Ils chevauchèrent tant et si bien qu'ils débouchèrent dans une vaste et riante prairie qui s'étendait au pied d'une tour et où on avait dressé une trentaine de tentes - Lancelot croyait n'en avoir jamais vu d'aussi somptueuses. Au milieu, s'élevaient trois grand pins vigoureux, plantés l'un à côté de l'autre comme pour former un cercle ; ils entouraient un trône d'ivoire recouvert d'un tissu de soie rouge sur lequel était placée une imposante et lourde couronne d'or. Autour des pins, il y avait des dames et des chevaliers, tous occupés à faire la ronde. Certains des chevaliers étaient armés (ils avaient gardé sur la tête leurs heaumes solidement attachés), d'autres non (ils étaient en tunique et manteau) ; plusieurs tenaient des demoiselles par la main, mais comme ils étaient beaucoup plus nombreux qu'elles, il y en avait qui la donnaient à d'autres chevaliers. [p.235] La vue de tous ces gens qui dansaient en rond autour des pins parut incompréhensible à Lancelot qui ne laissa cependant pas de dire à l'écuyer :"Que voilà une belle compagnie, et de gens enjoués ! Ils ne donnent pas l'impression qu'il soit dangereux de traverser cette forêt. Du diable si je ne vais pas me renseigner sur la raison qui les incite à faire la fête avec autant d'entrain !"

35        Le voilà donc qui s'avance vers les tentes, mais, dès qu'il arrive au niveau de la première, son état d'esprit change du tout au tout et lui donne des envies qui n'ont plus rien à voir avec celles qui l'animaient jusque là. Auparavant, il ne pensait qu'assauts, mêlées et hauts faits de chevalerie ; désormais, il n'a plus qu'une idée en tête, entrer dans la danse. Perdant jusqu'au souvenir de lui-même, de ses compagnons et de sa dame, il descend de son cheval qu'il donne à garder à l'écuyer, jette sa lance et son écu par terre, se dirige vers la ronde, encore en armes, la tête toujours coiffée de son heaume, et saisit par la main la première demoiselle qui se trouve sur son passage. Et il se met à chanter, à frapper du pied en cadence comme les autres ; jamais il n'avait montré autant d'entrain, ni de gaieté, tant et si bien qu'à le voir faire, l'écuyer pense qu'il est devenu fou. Les danseurs chantaient une chanson en écossais sur la reine Guenièvre, ce qui fait que le jeune homme avait du mal à comprendre le détail des paroles, mais il en savait quand même assez pour en saisir le sens général :"Vraiment, notre reine est la plus belle de toutes."

36        Après avoir longtemps attendu sur place, l'écuyer finit par en avoir assez : il était, se disait-il, en train de perdre sa journée. Aussi, s'approchant de Lancelot, il le saisit [p.236] par le pan de son haubert :"Venez, seigneur, lui dit-il : vous vous attardez trop. – Laisse moi et va-t-en, réplique Lancelot, furieux d'avoir été dérangé ; personne ne me fera bouger d'ici, et toi pas plus qu'un autre."Devant son refus, le jeune homme se dit qu'il doit s'être fâché d'avoir été interrompu trop tôt ; il recule donc et attend un peu pour voir si Lancelot va quitter la ronde ou pas ; mais il n'en faisait pas mine. Il patiente encore une partie de l'après-midi mais, quand il constate que le soleil commence à baisser, il se traite de sot pour être resté si longtemps sans intervenir.

37        Il retourne donc vers Lancelot, le hèle à nouveau et l'invite à s'en venir. Mais lui n'a plus qu'une idée en tête - s'amuser et danser - et ne répond qu'avec le refrain de la chanson qu'avaient entonnée les danseurs :"Qu'il est doux de filer le parfait amour !"L'écuyer comprend alors qu'il s'est fait ensorceler par le pouvoir maléfique de la ronde. Navré, il éclate en sanglots, maudissant le moment où ils ont pris ce chemin au bout duquel le meilleur des meilleurs a perdu la raison, subjugué par la force de la magie. Après avoir constaté qu'il n'arrivera à rien de plus, il reprend sa route à vive allure, abandonnant Lancelot à la ronde.

          Mais le conte cesse ici de parler d'eux et revient à monseigneur Yvain, parce qu'il n'a plus rien raconté sur lui depuis longtemps.

LXXX
Yvain affronte Bohort.
Yvain et le géant Maudit
 

1         [p.237] Il relate que celui-ci dut passer quinze jours à l'ermitage avant que sa blessure soit guérie. Tout à sa joie d'être à nouveau en bonne santé, il partit après avoir recommandé les frères à Dieu. Pendant toute la journée, il chevaucha sans rencontrer d'aventure qui mérite d'être rapportée et il en fut de même le lendemain. Partout où il passait, il s'enquérait de Lancelot mais de toute la semaine, il ne trouva personne susceptible de le renseigner. Il continua ainsi pendant dix jours.

          Enfin, un lundi matin, il fit la rencontre d'un nain : monté sur un mauvais cheval qui allait au trot, il donnait tous les signes d'un vif chagrin. Yvain lui demande s'il a entendu parler d'un chevalier qu'il recherche. Le nain fait halte et demande le nom de ce chevalier."C'est monseigneur Lancelot du Lac. – Par Dieu, je peux vous donner de ses nouvelles, à condition que vous me fassiez rendre un braque qu'une demoiselle vient de m'arracher de force."Yvain répond que, s'il lui montre la voleuse, lui-même se chargera de la restitution du chien. Le nain s'engage alors à lui donner des nouvelles dignes de foi."Mène-moi donc là où se trouve cette demoiselle dont tu te plains, et je t'engage ma parole de faire mon possible pour qu'on te rende ton braque."C'est tout ce qu'il demande, assure-t-il ; et il se dépêche de rebrousser chemin, suivi de près par Yvain.

2         Comme ils descendaient la colline, ils aperçurent devant eux un chevalier armé de pied en cap et une demoiselle."C'est elle, seigneur, dit le nain,[p.238] qui a profité de la protection de ce chevalier pour me voler mon chien et pour l'emmener. – Eh bien, vas-y ! Prends-le lui des mains, de gré ou de force, et si le chevalier proteste et veut s'en prendre à toi, n'aie pas peur : je n'hésiterai pas et je te défendrai."Satisfait de la promesse, le nain s'avance sur la demoiselle et lui arrache si brutalement l'animal qu'il manque la faire tomber de cheval. Le voyant partir avec le braque, elle se précipite pour le reprendre ; mais Yvain l'arrête :"Cet homme est sous ma protection, demoiselle : gardez-vous de porter la main sur lui. Et laissez ce chien, qui est à lui : il est donc juste qu'il le garde, alors que vous n'avez aucun droit de vous emparer de force de ce qui lui appartient."Le chevalier qui escortait la demoiselle se précipite à son tour et va pour saisir le braque, mais Yvain s'interpose :"Reculez, seigneur ! Ce nain est sous ma protection : je ne vous permettrai pas de le toucher. – Non ? Par la croix du Christ, voilà une parole malheureuse ! En garde ! Vous ne vous en tirerez pas sans vous battre. – C'est vraiment le cadet de mes soucis !"réplique Yvain.

3         Ils reculent pour prendre de l'élan et, se protégeant la poitrine de leur écu, ils mettent leur monture au galop, lance à l'horizontale ; sous la violence du choc, les hampes volent en éclats ; le heurt des écus et des corps est si brutal que les deux cavaliers en ont la tête ébranlée et qu'ils tombent à la renverse par-dessus la croupe de leurs chevaux, si étourdis qu'ils ne savent plus où ils en sont. Mais, dès qu'ils le peuvent, ils se relèvent d'un bond, dégainent leurs épées et, à force de coups rudement assénés sur les heaumes et les écus, se blessent assez gravement [p.239] pour que le sang rouge gicle des chairs transpercées. Leur premier assaut est si long que tous les deux finissent par être épuisés et très mal en point. Monseigneur Yvain est dans un tel état qu'il ne pense pas pouvoir s'en tirer vivant : il avait reçu sept blessures dont la moins grave risquait d'être mortelle, et son adversaire avait tant de force et d'assurance qu'il n'aurait pas cru possible d'en trouver autant chez sept chevaliers qu'en lui tout seul : s'il n'arrive pas à faire la paix entre eux, ce qui l'attend - il le voit à l'évidence -, c'est la défaite ou la mort.

4         La durée de l'assaut les avait contraints à se séparer quelques instants pour retrouver leur souffle. Le chevalier en profita pour inspecter la lame de son épée et pour l'essuyer avec un pan de son haubert, car elle était toute rouge du sang d'Yvain qui fut le premier à ouvrir la bouche :"Seigneur chevalier, nous nous sommes suffisamment mesurés pour que chacun de nous sache ce que vaut l'autre. Or, vous n'ignorez pas que, dans cette querelle, le droit est de mon côté, et le tort du vôtre. Il me semble donc que vous devriez suspendre les hostilités avant que les choses ne s'aggravent pour vous car, à vous opposer à ce qui est juste, il ne peut vous arriver que du malheur."Mais le chevalier répond qu'il n'est pas encore décidé à interrompre le combat et qu'il ne pense pas le faire tant qu'il aura la force de tenir son épée."Sur ma tête, nous allons donc poursuivre car je défendrai mon droit jusqu'à la mort. Mais avant cela, faites-moi la courtoisie de me dire votre nom. Et ensuite, que le meilleur gagne ! – Ce n'est pas à un brave comme vous [p.240] que je refuserais de le dire. On m'appelle Bohort le Déshérité et je suis cousin de monseigneur Lancelot du Lac."

5         Cette réponse met Yvain au comble de la joie ; il s'empresse de jeter son épée à terre et d'ôter l'écu de son cou."Ah ! seigneur, pardonnez-moi, je vous en prie, de m'être battu contre vous ! Puisque vous êtes le cousin de monseigneur Lancelot, je renonce à en faire davantage et je m'avoue vaincu. – Mais, seigneur, qui êtes-vous pour me faire un honneur que je ne mérite pas en reconnaissant votre défaite, alors que vous n'en êtes pas là ?"Dès qu'Yvain se fut nommé, Bohort, à son tour, voulut lui rendre son épée mais il refusa courtoisement de la prendre, affirmant que l'honneur de la victoire ne pouvait raisonnablement lui revenir, mais plutôt à celui qui l'avait bel et bien vaincu.

6         Après avoir délacé leurs heaumes, ils se manifestèrent leur joie, en bons amis qu'ils étaient ; puis ils s'assirent sur l'herbe verte et chacun examina les blessures de l'autre, enfin monseigneur Yvain s'enquit de Lancelot, et Bohort lui dit ce qu'il savait : il lui raconta comment et [p.241] dans quelles circonstances il avait été victime d'un empoisonnement, et qu'il était encore très malade quand il l'avait quitté."Mon Dieu ! Et nous qui le croyions mort ! La reine nous l'avait laissé entendre et, pour en être sûrs, nous sommes partis de la cour, une dizaine de compagnons de la Table Ronde, après avoir juré sur les reliques de ne pas revenir avant de savoir ce qu'il était vraiment devenu. – Par Dieu, non seulement il n'est pas mort, mais je pense que, maintenant, il est entièrement rétabli."C'est alors que le nain intervient :"Seigneur, dit-il à monseigneur Yvain, vous pouvez être sûr qu'il est en bonne santé, et fort gaillard. Je l'ai vu, il y a quatre jours, au château de la Charrette, lors d'un tournoi qui a opposé les chevaliers de Gorre à ceux de Norgales ; il s'y est si bien distingué qu'il a remporté le prix de l'un et l'autre camp. Vous pouvez me croire, j'y étais ; à preuve qu'il portait des armes et un écu blancs, qu'il était dans le camp du roi de Gorre et que ce sont les gens de Norgales qui ont été battus.

7         – Avec de pareilles preuves, il faut t'en croire, en effet. Du coup, je suis libre de retourner à la cour quand je le voudrai : puisque je sais, sans risque d'erreur, ce qu'il en est de Lancelot, voilà ma quête terminée. – Vous ne pensez pas le faire sans vos compagnons, objecte le nain. – Si, j'en ai le droit. – Dis-moi, nain, reprend Bohort, et la cour, sais-tu ce qui s'y passe ? – Oui : le roi a fait savoir par tout son royaume qu'il organise un tournoi dans les prés sous Kamaalot pour l'octave de la Sainte-Madeleine ;[p.242] il a envoyé des messagers à tous les gens de par ici pour qu'ils s'y rendent et moi-même, je vais en porter la nouvelle, dans ce but, aux vaillants de ma connaissance : il y aura foule. – Dieu fasse, déclare Bohort, que d'ici-là, j'en aie terminé avec l'affaire de cette demoiselle : je me réjouirais de pouvoir arriver à la date prévue."

8         Les deux chevaliers s'entretinrent encore un long moment jusqu'à ce que Bohort déclare à Yvain :"Je vais vous recommander à Dieu, seigneur, parce que je dois m'en aller. Je voudrais achever le plus rapidement possible ce que j'ai à faire. Peut-être aurai-je le temps de me trouver au tournoi, le jour dit. Je suis sûr que mon seigneur y sera, si Dieu le protège de la mort et de la captivité, et c'est pour le rencontrer que je tiens à y être. – Puisque vous êtes décidé à partir, répond Yvain, je vous recommande à Dieu, moi aussi : qu'Il vous guide en tout lieu !"Sur ces mots, Bohort se remit en route en compagnie de la demoiselle pour qui il avait quitté la cour.

9         Monseigneur Yvain, qui aurait eu grand besoin d'un médecin parce qu'il avait perdu beaucoup de sang, resta à se reposer pendant la grande chaleur. Quand le soleil commença de baisser, il se remit en selle et partit au pas, ainsi que le nain, pour arriver à une abbaye de moniales qui portaient l'habit blanc. Il y mit pied à terre et demanda l'hospitalité. Des serviteurs s'empressèrent à sa rencontre - il leur paraissait mal en point -, le désarmèrent avec beaucoup de précaution et le menèrent se coucher dans une chambre où une religieuse, qui avait de solides connaissances en la matière, fut chargée d'examiner ses blessures. Il n'avait pas à s'inquiéter, déclara-t-elle : le guérir complètement [p.243] ne prendrait pas plus de deux semaines, à son avis. Il resta donc sur place jusqu'à ce que les blessures que lui avait infligées Bohort soient en bonne voie de guérison. Et quand il fut à peu près rétabli, il s'en alla en recommandant à Dieu celles qui l'avaient si bien soigné.

10        Après son départ, il chevaucha à l'aventure durant une semaine. Or, comme il passait à la hauteur d'un bouquet d'arbres, il vit arriver vers lui une vieille femme montée sur une haridelle et traînant, à côté d'elle, un nain, qui allait à pied ; elle le tenait empoigné par les cheveux qu'il portait fort longs et lui bourrait la figure de coups de poing tandis qu'il hurlait :"A l'aide ! A l'aide !"Yvain presse l'allure pour lui porter secours."Au nom de Dieu, dame, s'écrie-t-il, lâchez ce nain, je vous en prie, lâchez-le ! – Si vous acceptiez d'accomplir pour moi ce que je vous demanderais, j'en serais d'accord. – Si vous le libérez, je ferai tout mon possible pour vous. – M'en donnez-vous votre parole de chevalier ? – Je vous la donne", acquiesce-t-il.

11        Elle lâche aussitôt le nain, puis demande à Yvain d'enlever son heaume : c'était un beau chevalier, au visage régulier - avec, pour seule imperfection, les marques laissées sur son cou par les mailles du haubert."Cher seigneur, dit-elle après l'avoir bien regardé, [p.244] je vais vous dire ce que j'attends de vous."Elle peut compter sur lui, répond-il."Donnez-moi un baiser, un seul, et je vous déclarerai quitte."Sa laideur de vieillarde, son visage couvert de rides firent hésiter Yvain que la demande avait déconcerté."Seigneur chevalier, répète-t-elle, si vous êtes loyal, acquittez-vous de votre promesse. – Ah ! dame, prie-t-il, dépité, je n'ai vraiment pas envie de vous embrasser ; demandez-moi autre chose. – Vous n'en avez pas 'envie' ? C'est ainsi que vous tenez votre parole ? Malheur à tous les chevaliers qui vous ressemblent et malheur à vous d'abord, pour le jour où vous en êtes devenu un ! Mais je ne pense pas que ce jour ait existé, car vous n'êtes qu'un brigand, un espion qui se déguise en chevalier pour n'être pas reconnu. Si vous en étiez un réellement, vous aimeriez mieux perdre la vie que de manquer à votre parole."

12        Elle lui demande alors son nom et il dit qu'il s'appelle Yvain et qu'il est le fils du roi Urien."Pur mensonge ! rétorque-t-elle. Vous ne pouvez pas être cet Yvain dont vous parlez : lui, il n'a jamais dit de mensonge, jamais trompé personne ; vous êtes quelqu'un d'autre."Et comme il assure qu'il est vraiment le fils du roi Urien et le cousin de monseigneur Gauvain :"Alors, je m'en vais de ce pas à la cour du roi Arthur, dit-elle, j'y raconterai ce que vaut votre loyauté et je me porterai partie contre vous."Sur ce, elle fit demi-tour comme pour faire ce qu'elle avait annoncé, plongeant Yvain dans la consternation.[p.245] Mieux vaut pour lui, réfléchit-il, donner un baiser à cette femme, plutôt que de voir sa réputation entachée pour s'être conduit déloyalement. Il la hèle, elle se retourne et, s'approchant de lui, affiche un air ravi ; mais alors qu'il s'apprêtait à l'embrasser, elle s'arrête et le retient d'un geste, pour son plus grand soulagement."Je vois bien que ce baiser ne vous tente guère, fait-elle. Je vous demanderai donc, en effet, autre chose : vous voyez ces tentes ?"Ce disant, elle lui en montrait trois, dressées au milieu de la prairie, et il acquiesce."Si vous voulez me remettre le heaume et l'épée que je vous ferai voir, et abattre un écu qui se trouve devant ces tentes, je vous déclarerai quitte."Il répond que cela, il le fera volontiers, quelles qu'en puissent être les conséquences."Alors, venez. – Passez devant, je vous suis.

13        – Pour Dieu, noble chevalier, intervient le nain, méfiez-vous d'elle : c'est la femme la plus perfide que vous ayez jamais vue. Si vous lui obéissez, ce sera la ruine et la mort pour tous les gens du pays : ayez pitié d'eux ! Vous auriez beau faire, vous seriez incapable de réparer le centième des malheurs que vous auriez causés ; et vous-même, vous en mourriez."Sans répondre à ces propos, Yvain suit la vieille femme jusqu'aux tentes : il y avait là un lit sur lequel étaient posés un heaume d'une grande richesse et une fort belle épée."Est-ce que ce sont les armes dont vous m'avez parlé [p.246]? – Exactement seigneur."Il lui tend les deux objets qu'elle prend en main et il lui demande s'il est quitte."Seulement quand vous aurez abattu cet écu", fait-elle en le lui montrant. Eperonnant son cheval, il va frapper l'écu qui tombe dans l'eau d'une fontaine, en dessous."Maintenant, vous devez le prendre et laisser le vôtre à la place, sinon son possesseur dirait que vous avez pris la fuite."Yvain procéda donc à l'échange, cependant que la vieille, après avoir noué ensemble le heaume et l'épée, les attachait à la queue de sa monture, de manière à les faire traîner dans la boue et la saleté.

14        Pas moins d'une douzaine de demoiselles sortirent à ce moment des tentes : à la vue de la vieille qui s'éloignait et du chevalier qui arborait l'écu qu'il avait abattu, elles donnèrent tous les signes de la plus vive douleur, se tordant les mains et s'arrachant les cheveux :"Hélas ! malheureuses que nous sommes, nous avons fait bien mauvaise garde ! Ah ! seigneur chevalier qui emportez cet écu, quel bel exploit ! A cause de vous, nous voilà promises au déshonneur, à la misère et aux souffrances d'une servitude sans fin. Comment pourriez-vous réparer les maux que subiront les gens du pays à cause de ce que vous avez fait ? Ce qui les attend, c'est la pauvreté, une existence sans joie de nécessiteux et un exil forcé. Et vous-même n'y gagnerez rien, car une mort misérable sera votre lot."Leurs lamentations [p.247] émeuvent de pitié monseigneur Yvain qui se prend à se repentir de son geste, persuadé qu'il est d'avoir mal agi, même s'il ne sait pas en quoi ; aussi, revenant sur ses pas, il s'approche des demoiselles et leur déclare qu'il réparera le tort qu'il leur a causé."Vous ne le pourrez pas, seigneur, il est trop grave ; vous avez commis un péché mortel en plongeant dans la douleur les jeunes filles de ce pays qui ne vous avaient rien fait. Que Dieu vous récompense selon vos mérites !"

15        Rendu comme fou de douleur par ce  qu'il vient d'entendre, Yvain demande à la demoiselle qui s'était adressée à lui de quoi il s'est rendu coupable."Vous le saurez plus tôt que vous ne pensez et je peux vous assurer qu'à moins de fuir, vous n'en réchapperez pas."Mais il réplique qu'il n'est pas question pour lui de bouger et qu'il restera là dans l'attente que quelqu'un se présente avec qui parler. Tout en regardant autour de lui, il constate que, malgré sa présence, les jeunes filles continuent de se désoler, ce qui augmente ses regrets d'avoir obéi aux ordres de la vieille.

16        Quand l'après-midi toucha à sa fin sans qu'il ait vu venir personne, il se décida à ne pas rester davantage avec les demoiselles et à s'en aller. Après avoir lacé son heaume et s'être mis en selle, il les recommanda à Dieu mais n'obtint pas un mot de réponse. Le voyant s'éloigner :"Que la male honte soit sur vous, chevalier !"s'écrièrent-elles en chœur, en continuant de se lamenter.

          La chevauchée d'Yvain l'amena à l'orée d'un boqueteau où se dressait un ermitage entouré d'un  profond fossé. Il s'avança jusqu'à la porte et appela ; un clerc vint lui ouvrir et il mit pied à terre. L'ermite qui finissait de célébrer un office, s'avança à sa rencontre, prit son écu et, après l'avoir fait se désarmer [p.248], le conduisit dans un vaste et beau bâtiment, construit tout exprès pour donner l'hospitalité aux chevaliers errants de passage, ce pourquoi le lieu était appelé l'Ermitage aux  voyageurs.

17        Une fois le dîner prêt, on fit asseoir monseigneur Yvain dans un verger où la table avait été dressée. Après le repas, l'ermite demanda à son convive qui il était. Il répondit qu'il appartenait à la maison du roi Arthur, était compagnon de la Table Ronde et fils du roi Urien, et qu'il se nommait Yvain."Par Dieu, fit son hôte, vous n'êtes donc pas un inconnu pour moi : j'ai souvent rencontré votre père et j'ai même été un de ses familiers, du temps où j'étais chevalier errant, avant le couronnement du roi Arthur ; et j'aurais été compagnon de la Table Ronde, si je n'avais refusé d'y siéger à cause d'un chevalier qui en était et que je détestais à mort - à telle enseigne que, plus tard, j'ai fait de lui un manchot, ce qui m'a valu d'être dépossédé de mes fiefs par Arthur, quand il est devenu roi. Mais, dites-moi, les chevaliers de la Table Ronde ont-ils gardé leur vieille coutume ?"Yvain lui demande à quelle habitude il fait allusion."A celle que je vais vous dire : quand le roi Uterpendragon tenait sa cour, selon son usage, à l'occasion des grandes fêtes et que les compagnons de la Table ronde étaient attablés, les clercs du lieu qui avaient la charge de mettre par écrit les aventures dont ceux qui en avaient été les héros leur faisaient le récit, se tenaient prêts : ils passaient de table en table pour vérifier que tous les convives portaient la trace d'une blessure au visage, c'était la coutume du temps : personne n'avait le droit de prendre place sans arborer une cicatrice récente.

18        Je fus ainsi le témoin d'une aventure qui tourna mal. C'était à la Noël. Le roi - je parle du valeureux Uterpendragon, celui qui avait plus d'amitié pour les simples chevaliers que personne n'en eut jamais - [p.249] tenait sa cour à Cardueil et il y avait foule. Quand tous les convives eurent pris place à table, les clercs, en s'acquittant de leur office, remarquèrent, au milieu des autres, un jeune chevalier dont le courage et la valeur étaient connus, mais qui n'avait aucune trace de blessure, ni de sang. Ils le signalèrent aux compagnons qui estimèrent qu'il n'avait pas le droit de s'asseoir à leurs côtés, puisqu'il ne portait pas le signe de la Table : ils le firent donc se lever et sortir. Se voir ainsi traité heurta profondément le chevalier : il déclara que cela ne lui arriverait pas deux fois. Il passa chez lui prendre des armes et revint à la cour, où il enleva, sous les yeux de tous, une jeune fille qui servait à la table du roi : il se saisit d'elle, la hissa sur l'encolure de son destrier et l'emmena avec lui. Même parmi les familiers du roi, personne n'aurait eu l'audace de sortir de la table avant la fin du repas, pour quelque aventure que ce soit. Mais la demoiselle avait trois frères, compagnons de la Table Ronde, qui n'attendirent pas que les autres aient terminé : ils se levèrent et allèrent s'armer.

19        A cette vue, le roi ordonna d'effacer leurs noms de la liste écrite des compagnons et déclara que, sa vie durant, ils ne siègeraient plus à la Table Ronde.

          Pendant ce temps, les trois chevaliers avaient réussi à rattraper celui qui avait enlevé leur sœur avant qu'il ne s'enfonce dans la forêt. Ils l'attaquèrent, mais il était passé maître aux armes et il se défendit avec tant d'efficacité qu'il les tua tous les trois ; toutefois, il avait reçu de si nombreuses blessures qu'il fut incapable d'aller plus loin et qu'il tomba de cheval inanimé, comme mort, parce qu'il avait perdu beaucoup de sang. J'arrivais de Quimpercorentin et je passais par là, en armes ;[p.250] quand je vis le chevalier gisant à terre, j'allai vers lui et je le trouvai tout ensanglanté, son cheval mort à côté de lui. En me voyant, il me pria, au nom de Dieu, de le hisser devant moi sur mon cheval pour l'amener à la cour et de l'asseoir à la Table Ronde,"parce que, si j'y meurs, mon âme en sera plus contente pour l'éternité."Je fis comme il m'avait dit et le conduisis à Cardueil.

20        Quand Uter le vit et sut la prouesse dont il avait fait preuve, ainsi que le don qu'il réclamait, il dit qu'il l'avait largement mérité et le fit asseoir sur un siège de la Table ronde. Lorsque les parents de ceux qu'il avait tués apprirent l'étendue de la perte qu'il leur avait infligée, ils voulurent l'achever ; mais le roi déclara qu'il les ferait mettre à mort, s'ils portaient la main sur lui. Il vécut encore deux jours avant de mourir à la Table Ronde.

          Voilà l'aventure dont j'ai été le témoin et c'est pour cela, conclut l'ermite, que je demandais si les vieilles coutumes étaient toujours en vigueur. – Non, répond Yvain, celle-là a cessé d'être appliquée du jour où Lancelot, le valeureux Galehaut et Hector des Marais sont devenus compagnons de la Table Ronde. Ils y ont siégé, alors qu'ils ne portaient pas trace de blessures, parce que ce n'est pas eux qui avaient demandé à y être admis, mais le roi qui les en avait priés. Toutefois, on a instauré une autre coutume et qui n'est pas moins contraignante que la première : nul ne peut désormais [p.251] s'y asseoir les jours de fête solennelle, s'il ne jure pas sur les reliques qu'il a vaincu aux armes un chevalier au cours de la semaine précédente."

21        Après qu'Yvain et son hôte eurent passé une grande partie de la soirée à parler de la cour, le chevalier changea de sujet :"Cher seigneur, demanda-t-il à l'ermite, j'ai vu aujourd'hui, au fond d'un vallon, trois tentes dressées devant un arbre où était accroché un écu à champ blanc moucheté de noir ; il y avait là un groupe de demoiselles qui manifestaient le plus vif chagrin. Savez-vous pourquoi ? – Non, dit le saint homme, à moins que quelqu'un s'en soit pris au géant Maudit. – En quoi faisant ? s'enquiert Yvain. – En abattant l'écu que vous avez vu et en emportant son heaume et son écu dont ces jeunes filles ont la garde : il verrait là une insulte qui lui ferait mettre le pays à feu et à sang. – Par Dieu, c'est donc ce qu'il va faire, parce que j'ai abattu l'écu."Et il raconte en détail à son hôte où il avait rencontré la vieille femme, ce qu'elle lui avait demandé et qu'il avait fait et comment, à la fin, il était parti en laissant les demoiselles se lamenter.

22       "Vous êtes bien coupable, seigneur, réplique l'ermite, parce que le géant Maudit en profitera pour sortir de sa réserve et pour ravager le pays et réduire ses habitants en servage comme il l'a déjà fait. – Le seigneur du pays ne fera donc rien ? – Mais c'est lui, le seigneur du pays. Voici comment on en est arrivé là. Au temps du roi Uterpendragon, les seuls habitants de la région étaient des géants ; ils vivaient comme des bêtes, dans les forêts et les montagnes, massacrant tous ceux qui passaient à leur portée.[p.252] Quand Arthur succéda à son père et qu'il entendit parler de ces démons et de leur taille, il rassembla une immense armée dont il prit la tête et les extermina jusqu'au dernier.

          Mais, arrivant à la lisière d'un bois, non loin d'ici, il découvrit, cachée dans une caverne, une très belle jeune femme : c'était la fille d'un géant et, bien qu'à peine âgée de quinze ans, elle était grande à ne pas croire, et elle tenait un bébé dans ses bras, son fils. Le roi s'apprêtait à la tuer quand un chevalier qui était à son service depuis longtemps s'interposa et demanda à l'épouser. Arthur accepta ; il lui donna aussi tout le pays en tenure et lui laissa des hommes pour occuper et peupler la région.

23        L'enfant grandit si vite qu'à quatorze ans il dépassait tout le monde. Un an plus tard, son beau-père l'adouba. Dès lors, sa force était telle qu'il pouvait charger sur ses épaules n'importe quel chevalier en armes - si lourd fût-il - et cela aussi facilement que s'il s'était agi d'un petit enfant. Un jour, son beau-père se fâcha contre lui et le frappa ; le garçon le tua et comme sa mère, à ce spectacle, voulait se jeter sur lui, il tira l'épée et la tua, elle aussi. C'est de cette façon qu'il s'est retrouvé maître de la terre. Quant aux gens du pays, voyant son comportement, ils lui prêtèrent hommage pour ne pas avoir d'ennuis ; mais lui, lorsque sa domination fut assurée, en profita pour les réduire en servitude et pour violer leurs filles. Si quelqu'un protestait, il le tuait, et la fille avec.

24        Il mena longtemps ce genre de vie et toute la population aurait fini par prendre le chemin de l'exil sans un événement qui s'est produit il y a un an, et voici lequel : alors qu'il chevauchait dans la forêt, non loin d'ici,[p.253] il fit la rencontre d'une dame - je n'ai jamais vu pareille beauté ! - escortée de son époux. Celui-ci se battit contre Maudit qui le tua quasi sans coup férir ; puis le vainqueur s'empara de la dame et la conduisit au Château de la Colline - comme on l'appelle. Après l'avoir aidée à mettre pied à terre, il la traita avec beaucoup d'égards et la requit d'amour. Elle protesta qu'elle ne pourrait jamais aimer un homme aussi cruel que lui et il l'assura qu'il allait changer de conduite du tout au tout. 'Comment vous croire ? fit-elle. – Je vous jurerai sur les reliques de ne plus faire aucun mal à personne du pays, homme ou femme. – Ajoutez que vous ne sortirez plus de ce château, sauf s'il y va de votre honneur.' Il s'y est engagé et, depuis, il n'a plus mis les pieds dehors.

25        Mais, au bout de six mois, la réclusion lui était devenue trop pénible ; il a donc cherché une ruse ou un artifice qui lui donnerait une raison de quitter le château : c'est pourquoi, il a fait déposer son heaume et son épée sur le lit et suspendre dans l'arbre l'écu que vous avez vu, dans l'idée que, si un chevalier l'abattait, il pourrait sortir sans se parjurer.

26        Quand les gens du pays virent ce qu'il avait fait, ils postèrent là douze demoiselles pour qu'elles interdisent aux chevaliers errants de toucher aux armes : ce sont elles que vous avez vu manifester tant de chagrin. Dès que Maudit saura ce qui s'est passé, il sera libre et il en profitera pour massacrer tous ceux qui se trouveront sur son passage. Les chevaliers vont s'enfermer dans leurs châteaux [p.254] et se garderont d'en bouger. Voilà pourquoi les jeunes filles pleuraient, et vous savez maintenant quels malheurs vont s'abattre sur les gens du pays."Il est désolé pour eux, répond Yvain, car ils n'ont rien fait pour le mériter.

27        Après avoir passé une bonne nuit, il se leva tôt, alla à la messe et prit ses armes. Comme il avait déjà enfourché sa monture, l'ermite remarqua qu'il arborait l'écu de Maudit :"Pour Dieu, seigneur, laissez cet écu ici : si vous partez avec, vous ne rencontrerez personne qui ne s'en prenne à vous."Mais il répliqua qu'il n'en porterait pas d'autre.

28        Quand il se fut éloigné de l'ermitage, il chevaucha jusqu'à la lisière d'une forêt où il fit la rencontre de deux demoiselles. En voyant l'écu blanc moucheté de noir, elles furent si épouvantées que l'une d'elles, qui portait un braque, le laissa échapper et que toutes deux prirent la fuite. Yvain se lança sur leurs traces, les rattrapa et en arrêta une en saisissant sa monture par la bride :"Qu'est-ce qui vous fait si peur, demoiselle ? – L'écu que vous portez, seigneur. Quand je vous ai vu arriver, je vous ai pris pour le seigneur de ce château. – Soyez tranquille : vous n'avez rien à craindre. – De vous, seigneur."

          Sur ce, il se sépara d'elles et poursuivit sa chevauchée qui le conduisit, à midi passé, dans une vallée où une belle source coulait au pied de deux ormes. Il s'avance de ce côté et découvre deux demoiselles, avec un écuyer, assis au bord de l'eau et qui dégustaient pâtés et venaison de chevreuil. En réponse à son salut, elles se lèvent, le prient de mettre pied à terre et de rester le temps de partager leur repas. Il commence par décliner l'invitation,[p.255] car il ne peut pas s'attarder, dit-il ; mais leur insistance le convainc de descendre de cheval et, après avoir ôté son heaume, de goûter au gibier.

29        Ils avaient déjà mangé un bon morceau quand une demoiselle fait remarquer à Yvain :"Voyez-vous ce que je vois ?"en lui montrant un chevalier qui venait dans leur direction ; et quand il fut plus près, elles lui dirent de remettre son heaume,"parce qu'il arrive et que, si vous êtes armé, vous serez plus tranquille."Le temps qu'Yvain suive le conseil, le chevalier était là."Brigand ! s'écria-t-il dès qu'il le vit, pourquoi avoir causé la ruine du pays en libérant le démon qui nous laissait en paix ? Pour l'avoir lâché sur nous, vous méritez de mourir."Tandis qu'il lançait son cheval à fond de train, monseigneur Yvain montait sur le sien et chargeait à son tour. Les deux chevaliers se désarçonnent mais, bondissant sur leurs pieds, ils mettent l'épée au clair et font jaillir leur sang, sous les coups qu'ils se portent ; l'assaut se prolonge, les mettant l'un et l'autre dans un état de lassitude proche de l'épuisement.

30        A force de coups donnés et reçus de part et d'autre, les deux chevaliers en sont arrivés au point que l'adversaire d'Yvain est à bout de résistance et qu'il lui tend son épée pour se mettre à sa merci :"Pitié, noble seigneur, dispose de moi à ton gré, mais accorde-moi la vie sauve. – C'est entendu, répond Yvain en prenant l'arme, à condition que tu t'engages à faire ce que je te dirai."Le vaincu lui en ayant donné sa parole, Yvain remet l'épée au fourreau et demande aux demoiselles quel sort réserver au chevalier :[p.256] à lui d'en décider, font-elles."Voici donc ce que tu feras, ordonne-t-il : tu iras au Château de la Colline et, si tu y trouves le géant, tu lui diras qu'Yvain, le fils du roi Urien a jeté à bas son écu, malgré qu'il en ait, et que lui-même manquerait à toutes les règles de la chevalerie s'il s'en prenait aux gens du pays : qu'il vienne plutôt se mesurer à lui, s'il en a le courage. – Vous voulez vraiment que j'aille là ? – Exactement. – Par Dieu, cherchez quelqu'un d'autre pour s'en charger. Je ne voudrais pas m'y rendre pour tout le royaume du roi Arthur. – Sur ma foi, tu iras ; sinon, je t'achève."Il aime encore mieux mourir, affirme-t-il. Toutefois, dès qu'Yvain fait mine de vouloir lui couper la tête, il change d'avis : tout plutôt que de perdre la vie dans l'instant."Seulement, s'il m'arrive malheur, certes le dommage sera pour moi, mais la honte retombera sur vous. – Va et sois tranquille ; et dis-moi ton nom avant de partir."Après avoir répondu qu'il s'appelait Triadan du Clos, il se mit en route et gagna d'une traite le Château de la Colline.

31        A son arrivée, c'était déjà la fin de l'après-midi, parce que son état ne lui avait pas permis d'aller vite, affaibli qu'il était par la perte de sang. Il mit pied à terre en bas de l'escalier et s'avança vers Maudit qui ignorait qu'on avait jeté son écu à la renverse parce que personne n'osait le lui dire - mais les gens du pays pensaient qu'il était au courant.

         "Seigneur, dit Triadan sitôt qu'il fut devant lui, c'est Yvain, le fils du roi Urien, qui m'envoie. Il vous fait dire qu'il a jeté votre écu à bas, malgré que vous en ayez, et que ce serait lâcheté de votre part que de vous en prendre à quelqu'un d'autre. Si vous voulez vous venger de l'affront qu'il vous a infligé, allez le retrouver : vous le reconnaîtrez à votre écu qu'il a emporté avec lui."L'arrogance du message mit le géant hors de lui et il demeura un moment sans voix. Ses premières paroles furent pour demander à Triadan [p.257] où il avait quitté celui qui lui avait fait subir pareil outrage."A la fontaine, en bas,  répondit-il. – Quant à toi, pour prix de ce message, tu as le choix : je consens à te laisser la vie sauve, mais une vie qui fera la honte de celui qui t'a envoyé, puisque je te trancherai la main en échange de l'écu qu'il m'a pris. Choisis ce que tu préfères : c'est l'un ou l'autre."

32        Consterné d'en être réduit à la seule alternative de la mutilation ou de la mort, il implora pitié, mais en vain ; toutes ses prières demeurèrent inutiles. Le géant demanda qu'on lui apporte son épée, la tira du fourreau et lui dit que, s'il ne tendait pas le poing, il lui couperait la tête. Privé de tout échappatoire, Triadan posa sa main sur un billot, et Maudit abattit sa lame. Le mutilé s'évanouit de douleur et, quand il fut revenu à lui, il reprocha au géant d'avoir eu la cruauté de faire de lui un homme diminué, alors qu'il n'avait rien à lui reprocher :"Que Dieu me prête vie assez longtemps pour que je puisse me soulager le cœur !"

33        Bouleversé par ce qui vient de lui arriver, il quitte le château, cependant que Maudit réclame ses armes : il lui faut, dit-il, aller après celui qui l'a outragé et dont il n'aura de cesse de s'être vengé. Ses gens lui obéissent et lui apportent des armes dont la richesse n'a d'égale que la solidité. Une fois qu'il s'est équipé, on lui amène un destrier, rapide et vigoureux - et plus noir que mûre. Il l'enfourche, suspend à l'arçon de la selle une hache au fil aiguisé [p.258] et une lourde masse d'armes en fer renforcé de plomb et s'accroche au cou une épée d'acier bien trempé.

          Dès qu'il se trouve fin prêt, il quitte la colline rapide comme l'éclair. A côté du chemin, deux tentes attirent ses regards ; il y découvre un chevalier et une demoiselle endormis côte à côte. Il dégaine son épée, leur coupe la tête à tous les deux, attache les deux trophées l'un à l'autre par les cheveux et les pend à l'arçon de sa selle. Puis il se dirige sans attendre jusqu'aux tentes…

34        … d'où l'écu avait disparu. Il en aurait fallu du courage pour ne pas avoir peur de lui, alors qu'il secouait la tête en tous sens, roulant des yeux et grinçant des dents, à la vue de sa taille gigantesque, de ses armes et de son cheval noirs, et de son désir visible de faire le mal. L'épée au clair, il se rue à l'intérieur des tentes, et se met à couper les cordes et à renverser par terre tout ce qui lui tombe sous la main. Heureusement, il n'y avait pas là âme qui vive ; quand il constate qu'il n'y a personne à tuer, il s'arrête, semblable au lion qui, après avoir massacré toute une harde de biches, ne trouve plus de victimes à qui montrer qu'il est le maître ; puis, portant ses regards sur l'arbre auquel pendait naguère son écu et dont la vue réveillait sa rancœur, il se dit qu'il ne sera pas vengé  tant qu'il n'aura pas tué l'auteur de cet affront.

35        Il se dirige donc du côté où il croyait pouvoir le rencontrer, comme un forcené poussé par la rage. La nuit finit par le surprendre à la lisière d'une forêt ; il regarda de tous côtés,[p.259] à la recherche d'un château ou d'une maison où s'abriter, mais ne vit rien  d'autre qu'une tente au fond d'une vallée, à une certaine distance. Il se précipita de ce côté, comme s'il avait le diable aux trousses et, une fois là, mit pied à terre. A l'intérieur de la tente, deux chevaliers et deux dames dînaient, installés sur la belle herbe fraîche. Ils l'avaient vu arriver de loin sur son cheval lancé à fond de train et ils l'avaient reconnu : paralysés de peur, ils ne savent à quoi se résoudre, certains que, de toute façon, la mort les attend. Après être descendu de son cheval, sans leur dire un mot, le géant lui ôte le mors, le laissant aller à sa guise. Affamé et assoiffé, il s'asseoit sans qu'eux non plus lui adressent la parole. Quand il fut rassasié, il revint à son cheval, l'enfourcha et le lança contre la tente qui s'effondra sur ceux qui y étaient encore assis. Puis, tirant son épée, il tua les deux chevaliers et les deux dames : cette tuerie le fit beaucoup rire.

36        Il repartit aussitôt, bien qu'il fît nuit noire. Il chevaucha en direction d'endroits où il pensait trouver du monde, renversant sur son passage tentes et cabanes, détruisant tout ce qui se présentait à lui, massacrant chevaliers, dames et demoiselles, sans plus de pitié que pour des chiens. Il ne s'arrêta pas de toute la nuit,[p.260] ponctuant de meurtres ses galopades. Enfin, quand le jour fut près de se lever, il s'endormit au bord d'une source qui coulait dans le fond d'un vallon.

37        Monseigneur Yvain, quant à lui, après avoir quitté les demoiselles qui l'avaient retenu pour qu'il partage leur repas auprès de la source, chevaucha d'une traite jusqu'au soir. Il se trouvait alors en bordure d'un marais où une tour s'offrit à sa vue et il chevaucha dans cette direction, parce qu'il était grand temps de s'arrêter pour la nuit. Une fois là, il constata qu'on avait relevé le pont ; il appela donc jusqu'à ce qu'un homme vienne lui demander ce qu'il voulait."Je suis un chevalier errant, mon ami, et j'ai grand besoin de trouver l'hospitalité quelque part. Demandez au seigneur ou à sa dame s'ils peuvent m'offrir le gîte et le couvert."Le garçon le pria d'attendre qu'il ait posé la question et alla rendre compte au châtelain qui répondit qu'il acceptait avec plaisir, sauf s'il s'agissait de ce traître qui avait fait le malheur du pays."Ma foi, dit l'écuyer, il porte un écu à champ blanc moucheté de noir. – C'est lui !"s'exclame le seigneur…

38        … qui se hâte de s'armer et de faire s'équiper son fils qui venait d'être fait chevalier. Que Dieu se détourne de lui, déclare-t-il, s'il ne venge pas les siens du perfide qui est la source de tous leurs maux. Dès qu'ils sont armés l'un et l'autre, le père fait abaisser le pont-levis."Vous demandez l'hospitalité, chevalier ? – Oui, s'il vous plaît, seigneur. – Eh bien, vous l'aurez,[p.261] mais vous ne vous en féliciterez pas, car elle signifiera pour vous la mort ou la captivité : ce sera votre récompense pour avoir fait mettre la région à feu et à sang."

          L'épée au clair, ils l'attaquent, mais son courage et sa valeur lui permettent de riposter au mieux. Se couvrant de son écu, il leur assène de rudes coups partout où il peut les atteindre, leur faisant plus de mal qu'ils ne lui en causent ; il tient longtemps sans faiblir et, loin d'avoir le dessous, il les force à reculer sur le pont qui enjambait le fossé.

39        Il s'acharne alors sur le père - en qui il avait trouvé l'adversaire le plus redoutable - et lève son épée pour l'abattre sur son heaume, mais le chevalier n'ose plus faire face : il retient son cheval qui tombe dans le fossé avec son cavalier. L'épée brandie, Yvain charge le fils et, d'un coup brutal porté en pleine tête, lui fait vider les étriers. Satisfait de s'être débarrassé de ses deux assaillants - il était très fatigué et mal en point -, il fait demi-tour, se disant qu'il doit demander l'hospitalité ailleurs car, là, il est mal tombé ! La nuit venue, il tenta successivement sa chance dans trois châteaux où résidaient des chevaliers, mais aucun d'eux ne voulut l'accueillir et tous lui tenaient le même langage : qu'il aille au diable et plaise à Dieu qu'il ne mette pas les pieds chez eux !

40        Comprenant qu'il ne trouvera personne qui accepte de l'héberger, Yvain se dirigea vers une source proche ;[p.262] une fois là, il met pied à terre sous un pommier, enlève son heaume, détache son épée et, après avoir posé son écu par terre, se couche sur l'herbe verte au pied d'un jeune cerisier où il s'endort aussitôt : la chevauchée et les combats de la journée l'avaient durement éprouvé.

          Le lendemain matin, à son réveil, il entendit ce qu'il prit pour le bruit de pas de chevaux. Un coup d'œil lui fit apercevoir Maudit qui arrivait en faisant, à lui seul, plus de vacarme que vingt chevaliers en armes ; il brisait les branches sur son passage comme si la foudre s'était abattue sur elles, jurant et maudissant Dieu parce qu'il ne trouvait pas trace de celui qui avait renversé son écu.

41        Quand il se fut approché, Yvain n'eut pas de mal, vu sa taille, à reconnaître le géant dont on lui avait parlé. Comme il ne voulait pas le manquer, il lui cria, de loin, de l'attendre :"C'est moi que vous cherchez, seigneur chevalier !"Mais l'autre était à une trop grande distance pour entendre et il s'éloigna à toute allure comme s'il avait le diable aux trousses.

          Ne se résignant pas à perdre sa trace, Yvain enfourcha sa monture  et se lança à sa poursuite. Après avoir traversé toute la forêt, il arriva   en vue d'un petit château (c'était le Château du Passage) ; comme il s'en approchait, une quinzaine de chevaliers, lances couchées, lui barrèrent la route, en poussant des cris hostiles :"Voilà le brigand responsable de la tuerie des nôtres ! Ils le chargèrent d'un seul élan et lui firent mordre la poussière, tuant son cheval et le blessant en deux endroits. Puis ils se saisirent de lui et lui arrachèrent le heaume de la tête menaçant de le tuer s'il n'avouait pas sa défaite ; mais la douleur l'empêchait de dire un mot. Après l'avoir désarmé, ils l'enfermèrent dans un cachot au pied du donjon : ils l'y garderont, assurent-ils,[p.263] jusqu'à la venue de Maudit et ils le lui livreront pour qu'il venge à son gré l'affront qui lui a été infligé.

42        Voilà donc comment Yvain fut accueilli au Château du Passage ! On le laissa croupir trois jours en prison, mais le quatrième jour, la châtelaine s'avisa de sa présence et lui adressa la parole par une lucarne barreaudée de fer qui donnait sur le jardin. Elle lui demanda qui il était et comment il s'appelait. Il répondit qu'il appartenait à la maison du roi Arthur, qu'il était compagnon de la Table Ronde, s'appelait Yvain et que son père était feu le valeureux roi Urien."Par Dieu, dit-elle, je suis vraiment désolée de vous voir là, parce que les gens d'ici, à l'instar de tous ceux du pays, vous détestent tant que je ne vois pas comment il pourrait vous arriver autre chose que du malheur dans cette prison, voire d'y mourir."Il répond que lui aussi est désolé de ne rien pouvoir y faire ; mais puisqu'il est à la merci de ses geôliers, d'après ce qu'il voit, il ne peut qu'attendre ce qu'ils décideront.

43       "Seigneur, répondit la dame, jadis, votre père a été le bienfaiteur du mien ; je ne peux lui manifester ma reconnaissance, puisqu'il est mort, ce vaillant! Mais à vous, oui. Quoi qu'on dise, ne vous inquiétez pas : vous pouvez être sûr que je ne permettrai jamais qu'on vous fasse du mal, ni que vous ayez à subir quelque humiliation. Si j'avais des raisons de croire votre vie en danger, je vous ferais évader."Yvain la remercie avec effusion de ses propos.

          Mais le conte arrête ici de parler de lui et il revient [p.264] à Bohort, le cousin de Lancelot, qu'une demoiselle conduit chez la dame de Galvoie.

LXXXI
Bohort à Corbenyc. Autres aventures
 

1         Après avoir quitté monseigneur Yvain contre qui il s'était battu pour récupérer le chien, Bohort chevaucha toute la journée en suivant la demoiselle ; il en fut de même le lendemain, et sans rencontrer d'aventure qui mérite d'être rapportée. Le troisième jour, ils arrivèrent au château de Galvoie où résidait la dame et où elle attendait la jeune fille qu'elle avait envoyée à la cour du roi Arthur. Il lui tardait qu'elle soit de retour afin de savoir qui le roi avait dépêché pour défendre sa cause. A la vue de sa suivante et quand elle eut reconnu Bohort de Gaunes dans celui qui allait être son champion, inutile de demander si elle fut contente ! Elle le fit désarmer, lui apporta des vêtements d'écarlate neufs - une tunique et un manteau - et ordonna à tous ses gens de faire gaiement la fête par amitié pour le chevalier qui venait lui porter secours.

2         Après avoir festoyé dans la joie, la dame, accompagnée d'une de ses suivantes, emmena Bohort dans le verger pour qu'il profite du soir et se repose."Dieu en soit remercié, seigneur, et vous aussi, lui dit-elle après qu'ils se furent assis, vous êtes venu défendre ma cause, et dans une affaire dont vous ignorez tout ; je vais donc vous expliquer de quoi il s'agit. Tout le monde sait que j'ai hérité de mon père une grande et vaste terre, abondamment peuplée de bourgeois et de chevaliers ; il ne s'est trouvé personne pour m'en contester,[p.265] fût-ce un pied, sauf le fils du duc Galenin qui s'est emparé d'une de mes places, là-bas, de ce côté. Voici dans quelles circonstances. Cette place marque actuellement la limite entre nos deux terres ; c'est un gros bourg entièrement entouré de remparts ; mais, jadis mon père et le duc, se partageaient à égalité la tenure et la possession de l'endroit. Puis, mon père en eut, seul, la jouissance. Cela se passa de la façon suivante.

3         Il faut dire que le duc Galenin s'était fait détester de tous ses voisins parce qu'il n'avait pas arrêté, sa vie durant, de leur faire la guerre et de leur nuire par tous les moyens. Un jour où, avec seulement trois compagnons, il traversait une forêt qui était sur le domaine de ses ennemis, il fut épié, capturé et jeté en prison. Comprenant que les siens ne seraient pas assez nombreux pour l'en faire sortir, il envoya demander à mon père de venir à son secours, promettant de lui revaloir ensuite largement ce service. Mon père eut pitié de lui parce qu'ils avaient été compagnons d'armes du temps de leur jeunesse ; il convoqua donc ses hommes et marcha avec une forte armée contre ceux qui retenaient le duc en captivité ; il les anéantit, ravagea leurs terres et ramena le prisonnier sain et sauf. Quand celui-ci vit ce que mon père avait fait en sa faveur, il conçut une profonde amitié pour lui ; il fit construire, sur la terre en question, une très belle et forte place, telle qu'elle est encore aujourd'hui, et il la lui donna en récompense devant tous les gens du pays à qui mon père fit appel pour la peupler. Après la mort du duc et la sienne, ils me prêtèrent hommage et je tins longtemps le lieu [p.266] sans que personne proteste.

4         Mais, il y a trois ans, le fils du duc s'y est présenté avec des forces importantes ; il y est entré de force et a massacré tous ceux qui ne voulaient pas le reconnaître comme seigneur. Quand j'ai appris ce forfait, je l'ai assigné en justice devant le roi Pellès. Sa réponse a été qu'on aurait tort de l'accuser et que la place devait légitimement lui revenir, puisque c'était son père qui l'avait construite et fortifiée. J'ai répliqué que c'était faux, que la vérité, c'est qu'elle était à moi, et que j'étais prête à aller chercher un chevalier qui en ferait la preuve contre lui s'il osait l'affronter. Il m'a rétorqué qu'en effet il ne me restait rien d'autre à faire si je voulais obtenir gain de cause, car, sans cela, ni moi, ni aucun de mes hommes n'y remettrait jamais les pieds. Je lui ai dit que c'était bien ce que j'allais faire, il pouvait y compter. Tels furent les derniers mots que nous avons échangés, et j'ai aussitôt dépêché à la cour du roi Arthur celle de mes suivantes qui vous a conduit ici - qu'elle en soit remerciée, et vous, pour avoir accepté de venir ! Il faudra donc que, demain matin, si vous en êtes d'accord, nous nous rendions devant le roi Pellès et que vous vous offriez pour cette justification. – Je ne demande pas mieux", assure-t-il.

5         Tout ce soir-là, Bohort fut traité avec beaucoup d'égards. Le lendemain matin, après s'être levé, il alla entendre la messe ; puis, après avoir pris un léger repas, la dame, une dizaine de chevaliers dont elle se fit accompagner et Bohort qui devait être son champion partirent à la cour du roi Pellès ; ils chevauchèrent d'une traite jusque là,[p.267] c'est-à-dire jusqu'à Corbenyc dont le conte a déjà parlé. La dame présenta son chevalier au roi, le fils de Galenin fut convoqué et il se hâta d'arriver, entouré d'une centaine de chevaliers. On décida que le combat se déroulerait dans un pré à proximité de la ville. Comme les deux parties se retiraient, le roi demanda à un des chevaliers qui étaient venus avec Bohort qui il était ; l'homme répondit que, d'après ce qu'il en savait, il appartenait à la maison du roi Arthur, était compagnon de la Table Ronde et cousin germain de monseigneur Lancelot du Lac.

6         Dès qu'il le sut, Pellès vint à Bohort en lui manifestant tout son respect, pour l'amour de Lancelot ; puis, il fit dire à sa fille qui était dans sa chambre, occupée à quelque passe-temps, qu'il avait avec lui un cousin de Lancelot : qu'elle vienne donc le voir ! Ravie de la nouvelle, elle accourt, le fait désarmer et, par amitié pour lui, retient auprès d'elle la dame de Galvoie et les siens qu'elle logea dans une chambre qui donnait sur le verger où Lancelot avait tué le dragon. Après dîner, on mena Bohort voir la dalle funéraire que  son cousin avait soulevée, ainsi que le cadavre de la bête qui était encore là. Ce que voyant, il déclara que vraiment les hauts faits de son seigneur étaient admirables et que personne n'était capable de les égaler.

7         Ce soir-là, on s'empressa auprès de lui et il jouit de toutes les aises que le lieu pouvait offrir. Le lendemain, il alla à la messe et il pria très humblement Notre-Seigneur de le préserver de la défaite [p.268] et du malheur, et de lui donner la force nécessaire pour qu'il puisse faire triompher la cause de la dame avec l'éclat que demandait sa légitimité. Après la fin de la célébration, il y avait foule autour de lui pour le raccompagner dans la chambre où il avait passé la nuit ; il réclama ses armes, qu'on lui apporta et, une fois équipé, il se rendit auprès du roi où il trouva Mariale, le fils du duc, qui était déjà là, armé de pied en cap.

8         Quand il les eut en face de lui, Pellès insista pour qu'ils fassent la paix et il se donna beaucoup de mal afin d'y arriver : il avait très peur pour Bohort qu'il trouvait bien jeune, alors que son adversaire était un chevalier à la valeur confirmée. Dès que Bohort comprit où le roi voulait en venir, il interdit à la dame d'accepter, sauf à obtenir auparavant gain de cause, et c'est ce qu'elle déclara au souverain :"Sachez, seigneur, que je ne consentirai à aucun accord tant qu'on ne m'aura pas donné raison dans cette affaire, ainsi qu'une compensation à la hauteur du tort qui m'a été causé."Mariale, de son côté, répondit qu'il ne voulait s'en remettre qu'au sort des armes."Sur ma foi, conclut Pellès, puisqu'il n'y a pas de conciliation possible, vous n'avez plus qu'à vous affronter et que l'honneur de la victoire revienne à celui que Dieu aura choisi !"Tous deux répliquent que c'est exactement ce qu'ils veulent, et rien d'autre.

9         Ils descendirent aussitôt de la grand-salle dans la cour où ils enfourchèrent leurs chevaux qui étaient caparaçonnés de fer, et ils traversèrent la ville jusqu'au pré où le roi avait fait planter des piquets et tendre des cordes pour délimiter l'espace où devait se dérouler le combat : les barons avaient décidé d'un commun accord [p.269] que le premier à sortir des cordes serait considéré comme vaincu. Quand les chevaliers eurent pénétré sur le champ, on leur montra les bornes dont le franchissement désignerait le perdant.

          Ils se chargèrent aussitôt, lances couchées, écus contre la poitrine. De part et d'autre, le coup fut si rude que les écus en furent transpercés, mais le maillage des hauberts était trop serré et trop résistant pour céder. Sous le choc, les deux lances volèrent en éclats et les deux cavaliers se retrouvèrent au sol, sous leurs chevaux. Mariale fut grièvement blessé dans sa chute et eut beaucoup de mal à se relever -  mais que pouvait-il faire d'autre ? Il dégaina son épée et se protégea la tête avec son écu. Quant à Bohort, il s'avance vers lui, l'épée haute, et l'abat sur son heaume assez violemment pour lui faire toucher terre des deux genoux. Sa chute et les coups reçus l'avaient comme assommé et, cette fois, il fut incapable de se remettre debout.

10        Bohort le frappe à nouveau en plein heaume : Mariale s'effondre, face contre terre, où il reste inerte, et au comble de l'angoisse à l'idée de mourir sans confession. Bohort lui arrache son heaume de la tête ; du pommeau de son épée, il lui rabat sa ventaille et le frappe au visage - le sang jaillit ! - en menaçant de l'achever s'il ne s'avoue pas vaincu. Se voyant en danger de mort et réduit à l'impuissance, il crie merci [p.270] et rend son épée à son vainqueur.

          Les préposés à la garde du champ le firent aussitôt emporter et on  le traîna en dehors de ses limites comme le vaincu qu'il avait lui-même reconnu être. Le roi voulait lui reprendre ses terres et l'exiler définitivement mais, ses barons ayant intercédé en sa faveur, il y renonça par amitié pour eux.

11       "Seigneur, va demander Bohort au roi, pour ce qui est de cette bataille, ai-je fait tout ce que je devais ?  – Oui, répond Pellès. – Je vous prie donc, seigneur, d'investir à nouveau cette dame de la tenure de cette place qu'elle vient de gagner. – Ce sera avec grand plaisir", dit le roi qui s'en acquitte immédiatement, remercié avec effusion par la bénéficiaire.

          On fait alors désarmer Bohort, bon gré, mal gré ; car sa victoire, lui dit-on, a suscité, chez tous, une joie dont on veut lui donner des témoignages. On l'escorte à travers la ville tandis que les demoiselles font la ronde ou dansent la farandole - tout cela pour l'amour de Lancelot qu'ils n'avaient pas fêté autant qu'ils l'auraient voulu. Dans le palais seigneurial, la liesse redouble : ce ne sont que chants et jeux, du moins jusqu'au soir, quand vient le moment de dresser les tables. Bohort prend place entre le roi Pellès et sa fille ; elle était toujours aussi belle, mais elle ne portait plus le Saint Graal de table en table parce qu'elle avait perdu la fleur de sa virginité et ne pouvait donc plus assurer le même service qu'auparavant,[p.271] puisque ceux qui officiaient devant la sainte coupe devaient être d'une pureté immaculée. Elle avait été remplacée par une de ses cousines, nièce du roi qui, elle, était vierge de corps et en esprit.

12        Une fois les convives attablés, c'est elle qui entra dans la salle, portant avec respect et humilité le Saint Graal entre ses mains. A cette vue, Bohort, convaincu de contempler là la sainte coupe dont il avait si souvent entendu parler, s'inclina en versant des larmes, le cœur plein d'une adoration recueillie. Dès que la jeune fille eut fait le tour de la salle, les tables se couvrirent des mets les plus succulents, et tous ceux qui, jusque là, étaient restés silencieux, virent leur tristesse changée en joie. Seule, la fille de Pellès qui était assise à côté de Bohort ne partageait pas la liesse générale, mais pleurait à faire pitié."Ah ! demoiselle, s'enquiert-il, affligé de la voir en cet état, que vous arrive-t-il ? Par Dieu, vous me faites de la peine !"Sans lui répondre, elle s'adresse à son père :"Voilà ce que vous m'avez fait perdre, seigneur. – Nous avons agi ainsi, ma chère enfant, pour que de cette perte naisse un plus grand bien ; mais si quelqu'un mérite d'être blâmé, c'est moi, et moi seul."

13        Après le dîner, on enleva les tables et le roi ordonna de faire le lit de Bohort dans une chambre en bas [p.272] parce qu'il ne voulait pas qu'il couche dans la grand-salle à cause de tout ce qui s'y passait la nuit. Aussitôt allongé, il s'endormit. A son réveil, il alla à la messe et, après avoir pris ses armes, partit, escorté jusqu'à la lisière de la forêt par Pellès et ses chevaliers. Arrivé là, il leur demanda à tous de s'en retourner, sauf à la dame de Galvoie et à ses chevaliers. Quand il leur fallut, eux aussi, se séparer, ils le prièrent humblement de ne pas manquer de venir la voir, si son chemin le ramenait dans les parages, car il devait savoir qu'elle lui ferait tous les honneurs possibles. Après s'être confondu en remerciements,…

14        … Bohort quitta la dame et chevaucha tout le jour ; le soir, comme il sortait de la forêt du côté où le soleil se couche, il arriva chez un ermite. Après avoir chanté les vêpres, l'homme de Dieu sortait de l'ermitage qui n'était pas bien grand mais d'une construction soignée et témoignait d'une aisance certaine : le toit était fait de lames de plomb. Bohort salue le religieux et lui demande s'il peut l'héberger pour la nuit. "Qui êtes-vous ? s'enquiert-il. – Un chevalier errant qui appartient à la maison du roi Arthur. – Ainsi, vous êtes de ceux qui vont dans les pays lointains à la recherche des aventures et des mystères ? – C'est cela, seigneur. – Alors, vous pouvez descendre de cheval,[p.273] car je vous accueillerai de mon mieux et je mettrai à votre disposition tout ce que ma maison pourra vous offrir d'agréable."Bohort le remercia, mit pied à terre, cependant que son hôte faisait venir un serviteur pour l'aider à se désarmer. Après quoi, il demanda à l'ermite de célébrer à nouveau les vêpres pour pouvoir y assister, ce qu'il fit non sans avoir d'abord donné l'ordre qu'on mette sur le feu la pièce de venaison qui constituerait le repas du chevalier.

15        L'office achevé, le saint homme lui demanda comment il s'appelait."Bohort de Gaunes ; je suis le cousin de Lancelot du Lac. – Ah ! cher seigneur, s'exclame-t-il à l'énoncé de son nom, soyez le très bien venu ! Que Dieu m'aide, il n'y a pas d'homme au monde dont la rencontre puisse me faire plus de plaisir. C'est que j'ai longtemps été au service de votre père et c'est lui-même qui m'a armé chevalier ; c'est aussi lui qui a fait construire la chapelle et l'enclos que vous voyez, et qui y a déposé en donation une couronne d'or, et quelle couronne ! - tout cela pour remercier Notre-Seigneur d'une grande victoire dont Il lui avait accordé l'honneur ici même : je vous raconterai cette histoire avant que vous ne partiez. – J'ignorais qu'il fût passé par ici ; j'aimerais donc beaucoup apprendre quelle est cette victoire qui l'a amené à fonder cette chapelle. – Je vous le dirai quand nous aurons mangé", promet l'ermite.

16        Sur ce, ils allèrent s'asseoir dans le verger et poursuivirent une conversation à bâtons rompus. Le religieux en vint à demander des nouvelles de Lancelot et Bohort répondit qu'à sa connaissance il était en fort bonne santé."Que pensez-vous de lui en tant que chevalier ? Ses faits d'armes sont-ils dignes d'éloge ? – Je préfère ne rien vous en dire, parce qu'il est mon cousin et mon seigneur. Si je chantais ses louanges, vous penseriez que je le flatte au-delà de ses mérites, et si je disais du mal de lui, vous devriez me considérer comme un menteur [p.274] parce que nul ne saurait être fondé à le critiquer. – Je vais vous expliquer pourquoi je vous ai posé cette question. Lors de sa naissance, je me trouvais chez le roi Ban (j'étais un tout jeune chevalier : il y avait à peine quatre mois que j'avais été adoubé). Et son père - c'était un sage et vaillant roi ! - me donna l'ordre ainsi qu'à dix autres d'entre nous, de l'emmener, pour le faire baptiser, chez un ermite qui vivait dans une forêt près de Trèbe et avait une grande réputation de sagesse et de piété.

17        A notre arrivée, nous l'avons trouvé en compagnie d'un homme très âgé, un clerc qui avait étudié la philosophie. Lui aussi était un sage, et l'avenir n'avait guère de secrets pour lui. Quand l'enfant eut été baptisé, il demanda à le voir et nous le lui avons aussitôt amené. Il l'a pris dans ses bras et l'a embrassé avec beaucoup de douceur et de tendresse avant de nous le rendre. 'Savez-vous ce que je vous remets là, chers seigneurs ? – Non, fîmes-nous. – Eh bien, cette petite créature accomplira de grandes choses : par ses exploits et sa vaillance, cet enfançon sera la lumière qui éclairera toute chevalerie en ce monde !' Ces paroles me parurent fort mystérieuses et nous les rapportâmes au roi qui en conçut beaucoup de joie. Depuis, j'y repense chaque fois que j'entends parler de Lancelot et, si je vous ai questionné sur lui, c'était pour savoir si cet homme nous avait dit la vérité. – Assurément, seigneur, quel qu'il ait été, on avait raison de le considérer comme un sage, car il l'était bel et bien, et il n'a pas menti dans sa prédiction."

18        Leur conversation les mena jusqu'au dîner qu'ils prirent dans le verger. Après le repas, Bohort demanda à l'ermite de lui raconter ce qui était arrivé à son père, et pourquoi il avait fondé la chapelle et l'ermitage. – Volontiers, seigneur,[p.275] puisque cela vous fait plaisir. A l'occasion du couronnement du roi Arthur, tous les grands seigneurs du pays s'étaient déplacés pour lui rendre hommage et le fêter. Sur le chemin du retour, le roi Bohort qui avait avec lui une nombreuse escorte, tomba dans une embuscade que lui avait tendue le roi Sersès du Château Rouge. Celui-ci vouait une haine mortelle à votre père qui avait tué un de ses frères sur les limites des terres de Gaunes. Quand ils se rencontrèrent tous dans ce bois, ils s'attaquèrent sans se ménager. Avant d'être assaillis, les hommes du roi Bohort avaient eu le temps d'endosser leurs armures. Les deux partis se livrèrent donc bataille - ils étaient bien deux cents en ne comptant pas les hommes d'armes à pied. Le combat durait encore quand la nuit les surprit et les deux camps convinrent d'une trêve jusqu'au lendemain.

19        Lorsque tous eurent trouvé où passer la nuit à un endroit ou à un autre, le roi Bohort qui était un cœur magnanime fit demander à son adversaire de venir le voir, sous couvert de la trêve : il pourrait ainsi savoir de quoi il avait à se plaindre. Sersès arriva aussitôt ; quand ils furent l'un en face de l'autre, Bohort lui demanda pourquoi il l'avait attaqué et l'autre répondit que c'était pour venger la mort de son frère à Gaunes. 'Mais il n'y a aucune raison, répliqua Bohort, que mes hommes et les vôtres paient pour cela. Vous auriez dû avoir le courage d'exiger que nous nous battions, vous et moi, à cause de ce forfait dont, selon vos dires, je me suis rendu coupable envers vous ; ni les vôtres, ni les miens n'en auraient pâti, mais moi seul, qui en portais la responsabilité. – J'étais persuadé que vous refuseriez de vous battre en duel, seigneur ;[p.276] c'est pour cela que j'ai lancé mes gens contre les vôtres ; mais si je savais pouvoir compter sur votre accord, je préférerais que l'affrontement n'oppose que nous deux.' Bohort ayant déclaré qu'il acceptait, ils s'engagèrent par serment à se battre l'un contre l'autre, et eux seulement, - et ils convinrent que ce serait le lendemain. Quand ils eurent rejoint leurs gens, ils leur rapportèrent ce qu'ils avaient décidé, ce qui n'eut pas l'heur de plaire à tous.

20        Le lendemain matin, les deux rois se retrouvèrent justement là où nous nous tenons à présent et ils s'affrontèrent jusqu'à ce que le roi Bohort tue son adversaire à qui il coupa la tête. Ses hommes en profitèrent pour se jeter sur ceux de Sersès dont ils tuèrent un grand nombre, et ils firent prisonnier son sénéchal qui avait été le premier à s'enfuir, emportant avec lui une partie du trésor qui avait appartenu au défunt. Quand il fut tombé entre leurs mains, la peur de mourir le convainquit de proposer au vainqueur, en échange de la vie sauve, la couronne la plus précieuse qu'il ait jamais vue. Le roi Bohort ne songeait nullement à le faire mettre à mort, car il n'était pas responsable de l'attaque en traître ordonnée par son seigneur ; il lui répondit donc qu'il n'avait qu'à faire apporter la couronne et qu'il serait quitte. 'Je ne demande rien d'autre', répondit le sénéchal qui se dépêcha d'aller la chercher dans le bois, au fond d'un fossé, au pied d'un sycomore où il l'avait cachée. Après l'avoir récupérée, il la remit au roi pour le remercier de lui avoir rendu la liberté.

          Celui-ci admira beaucoup la richesse et la beauté de l'objet et il demanda conseil à ses barons sur ce qu'il pourrait en faire : par exemple, l'offrir en présent à Notre-Seigneur [p.277] pour l'honneur dont Il l'avait gratifié en lui donnant la victoire sur Sersès. Ils répondirent qu'ils n'avaient pas d'idée et que c'était à lui de décider.

21        'En ce cas, voici ce que nous ferons. Puisque vous n'avez pas de proposition à me faire, moi, je vais vous dire à quoi j'ai pensé. En souvenir de la victoire que Dieu m'a fait remporter en ce lieu, j'ai l'intention d'y faire construire une chapelle où Il sera servi et honoré à perpétuité ; les travaux commenceront demain et nous ne partirons que lorsqu'ils seront achevés. Et en témoignage avéré de l'intervention divine en ma faveur, je déposerai la couronne de Sersès dans la chapelle : elle en sera une preuve authentique tant que l'édifice sera debout.' Il fit engager assez de maçons, de la région ou venus de loin, pour que tout soit mis dans l'état que vous voyez en moins d'un mois.

          Une fois la construction achevée, je priai mon seigneur le roi de me laisser passer là le restant de mes jours. J'avais, en effet, été si grièvement blessé au cours de la bataille que je pensais ne pas en réchapper ; et j'avais fait le vœu, si Dieu m'accordait d'en sortir vivant, de ne pas retourner dans le monde et de me retirer en quelque endroit pour Le servir.

22        Le roi, qui m'était très attaché, consentit à contrecœur. Il finit cependant par me donner son autorisation, par amitié pour ses barons qui l'en prièrent avec instance et parce qu'il vit que ma décision était prise. Il institua aussi une rente suffisante pour que j'aie de quoi vivre, ainsi que tous ceux qui me succéderaient. Après son départ, je me mis en quête de médecins par tout le pays et je finis par en trouver un [p.278] qui sût me guérir. Je fis alors ce qu'il fallait pour devenir prêtre et je reçus l'ordination. Depuis lors, je n'ai plus bougé d'ici et je n'ai plus revu aucun des nôtres, à part un chevalier vraiment digne de ce nom : il s'appelait Banin et il avait eu le roi Ban pour parrain : il m'a beaucoup parlé de ce qui est arrivé à votre père, et de ma dame, de sa mort en un lieu consacré à Dieu."

          L'ermite et Bohort prolongèrent leur conversation jusqu'à l'heure du coucher : il faisait nuit noire et on n'y voyait plus rien. On donna au chevalier un lit dressé dans une chambre qui avait été prévue pour héberger les chevaliers de passage.

23        Le lendemain, il quitta l'ermitage après avoir entendu la messe et reprit sa chevauchée armé de pied en cap ; dès le début de la matinée, alors qu'il allait entrer dans la forêt du côté de Norfou, il fit la rencontre d'une demoiselle qui montait un palefroi noir. Quand il fut suffisamment près, ils se saluèrent ; puis, après l'avoir longuement dévisagé, elle lui demanda qui il était ; il lui répondit qu'il appartenait à la maison du roi Arthur, qu'il était compagnon de la Table Ronde et s'appelait Bohort de Gaunes."Et je suis cousin de Lancelot du Lac, ajouta-t-il. – Que Dieu me garde, vous ne lui faites guère honneur, car j'ai rarement vu chevalier plus poltron que vous. – Comment cela, demoiselle ?

24        – Rien de plus évident, par Dieu.[p.279] Ne venez-vous pas de dormir chez le roi Pellès deux nuits de suite, sans oser en passer aucune dans la grand-salle, par peur de ce qui vous y serait arrivé ? Misérable lâche, oui, vous êtes à plaindre ! N'aurait-il pas été plus honorable pour vous d'y trouver la mort - à supposer le pire, plutôt que d'en sortir vivant, mais sans avoir affronté la moindre aventure ? Un couard de votre espèce ne mérite pas le nom de chevalier. Vous n'ignorez pas que ces aventures doivent être menées à leur fin par un des plus vaillants qui siègent à la Table Ronde ; mais tous ceux qui vous tiennent pour tel, parce que vous en êtes compagnon, se trompent lourdement. Oui, il n'y a pas pire que vous, car, étant donné qu'il revient à un chevalier d'en venir à bout, vous auriez dû tenter votre chance (et si ç'avait été vous, ce chevalier ?) et ne pas vous ménager. – Mais, demoiselle, proteste-t-il, vous êtes la première à me parler des aventures de cette salle : vous avez donc tort de me blâmer. – Vous n'êtes qu'un menteur ! Vous en avez souvent entendu parler et c'est votre couardise qui vous a empêché de rester. Voilà pourquoi vous n'avez rien à voir avec Lancelot : tous savent qu'il n'y a pas chevalier plus courageux que lui, alors que vous, vous êtes le plus poltron de tous."

25        Sur ce, la demoiselle reprend son chemin, sans vouloir rien lui dire de plus, ni revenir vers lui. Comme il comprend qu'il n'en saura pas davantage, il repart de son côté, tout en pensant à ce qu'elle avait dit et se promettant, si le hasard le ramenait chez le roi Pellès d'en apprendre, à tout prix,[p.280] plus que la première fois sur cette salle et ce qui s'y passait.

          Plus tard dans la matinée, au sortir du bois, il déboucha dans une riante prairie d'où un étroit sentier l'amena directement jusqu'à une forteresse entourée d'un profond fossé rempli d'eau. Devant le pont, qui était relevé, se tenait une demoiselle qui donnait tous les signes du plus vif chagrin, s'arrachant les cheveux et se griffant le visage."Malheureuse que je suis ! se lamentait-elle. Que faire ?"

26        Emu de compassion au spectacle de sa douleur, Bohort s'approche aussitôt d'elle :"Au nom de Dieu, demoiselle, dites-moi ce que vous avez : si cela dépend de moi, je ferai tout mon possible pour vous venir en aide. – Quel pire malheur pourrait-il m'arriver, seigneur ! J'étais en train de chasser à l'épervier dans cette prairie et je l'ai lâché sur une alouette ; mais, après avoir pris son essor, il l'a manquée et il est allé se percher sur un arbre, de l'autre côté du fossé. Un de mes frères, un chevalier, chevauchait avec moi ; il s'est précipité, a passé le pont à cheval mais, comme après avoir récupéré l'oiseau, il allait faire demi-tour, deux chevaliers sont sortis, l'ont attaqué, l'ont saisi de force et l'ont retenu prisonnier. J'aimerais mieux être morte, tant j'en suis consternée et bouleversée : si on le tue, il y a dans la région, un chevalier qui ne manquera pas l'occasion de me dépouiller de toutes les terres que j'ai héritées de ma mère et de mon père ; moi qui ai eu l'habitude d'avoir des biens et de la fortune, je serai - hélas ! - réduite à la pauvreté et à manquer de tout. – Etes-vous sûre que votre frère est là, demoiselle ? s'enquiert Bohort. – Certainement,[p.281] puisque je n'ai vu personne  sortir, depuis qu'il y est entré. – Alors, cessez de vous alarmer : avec l'aide de Dieu, je vous le ramènerai bientôt."

27        Après avoir conduit son cheval au bord du fossé pour qu'il prenne la mesure de l'obstacle, il le fait reculer, puis l'éperonne : l'animal saute de l'autre côté sans se mouiller un sabot. Bohort va droit vers l'entrée de la demeure où il tombe sur deux chevaliers en train de se désarmer. Sans les saluer (il veut d'abord savoir comment ils répondront à sa question), il va droit au fait :"Seigneurs, un chevalier est entré ici pour chercher un oiseau : dites-moi ce qu'il est devenu, si vous le savez. – Pourquoi cette question ? lui demande l'un d'eux sur un ton arrogant et en le regardant de travers. – Parce que je ne prends pas mon parti de votre forfait : vous vous êtes emparé de lui sans aucun motif, d'après ce qu'on m'a dit. – Et vous avez l'intention de le venger ? fait son interlocuteur. – Par Dieu, oui. – Cher seigneur, intervient le second chevalier, tel qui pense venger sa honte risque de l'accroître, et cela s'adresse à vous car vous en retirerez plus de douleur que lui de vengeance. – Je ne sais de quoi au juste vous me menacez, rétorque Bohort, mais, sachez-le, ou vous me remettez cet homme, ou vous le paierez cher."

28        Aussitôt, il descend de cheval, dégaine son épée et, se protégeant de son écu, se rue sur eux. Le premier qui se trouve sur son passage, il le frappe à la tête du plat de l'épée (il ne voulait pas en utiliser le tranchant contre quelqu'un de désarmé) et le fait tomber à la renverse.[p.282] Tandis que plusieurs hommes d'armes courent s'équiper, il empoigne le second chevalier par les bras et le projette au sol ; persuadé que Bohort n'oserait pas le tuer, celui-ci déclare qu'il est hors de question de lui rendre le prisonnier. Sur quoi, Bohort brandit son épée et la lui abat en plein sur le crâne : mortellement atteint, le blessé s'effondre. Puis il se retourne aussitôt contre le premier qu'il avait renversé et qui, après s'être relevé, se dépêchait d'aller se mettre à l'abri à l'intérieur. Il le rattrape, le frappe à la tête avec le pommeau de son épée et, la brandissant, fait mine de vouloir le décapiter. Menacé de près et craignant pour sa vie, son adversaire le supplie à grands cris de l'épargner :"Au nom de Dieu, ne me tue pas, noble chevalier ! Si tu me laisses la vie sauve, je te rendrai sans délai celui que tu es venu chercher. – Jure-le moi tout de suite et tu en réchapperas."Le chevalier s'y engage aussitôt par serment.

29        Bohort allait remettre son épée au fourreau quand, en se retournant, il vit sortir d'une autre pièce pas moins de sept hommes d'armes avec, tous, de longs et solides hauberts, des coiffes de fer résistantes et des haches au fil soigneusement aiguisé. D'un seul élan, ils se ruent ensemble sur lui, en dépit de la défense que leur en fait le chevalier, car ils étaient persuadés qu'il ne demandait pas mieux, alors qu'en réalité, loin de s'en réjouir, il en était consterné.

          A leur vue, se protégeant la poitrine de son écu, Bohort brandit à nouveau son épée et leur en porte de rudes coups partout où il peut les atteindre. La coiffe en fer du premier qu'il touche ne suffit pas à le garantir : la lame s'enfonce en plein crâne et le blessé s'effondre, en proie aux affres de la mort.[p.283] La perte de celui qu'ils considéraient comme le plus hardi et le plus valeureux d'entre eux plonge ses compagnons dans l'effroi : voyant, face à eux, cet adversaire qui fait pleuvoir, tout autour de lui, une grêle de coups et ne manque pas une occasion de les atteindre, ils tournent le dos. Bohort leur donne la chasse un peu partout, tant et si bien qu'il réussit à en tuer trois ; quant aux trois derniers, ils parviennent à s'échapper en sautant dans le fossé qu'ils traversent à la nage.

30        Bohort revient alors au chevalier vaincu qui avait déjà fait sortir de sa prison le frère de la demoiselle, qu'il remet - sans oublier l'épervier -  à son vainqueur, lequel s'empresse de le ramener à sa sœur, sain et sauf. Dès qu'elle l'aperçoit, elle manifeste toute la joie du monde ; elle court vers lui, bras ouverts, pour lui faire fête, et se jette à son cou en le couvrant de baisers ; puis, se laissant tomber aux pieds de Bohort, elle baise son soulier :"Ah ! noble chevalier, s'écrie-t-elle, vous avez en moi une demoiselle qui vous est acquise : je suis entièrement à votre disposition, où que ce soit, pour peu que vous me demandiez quelque chose qui dépende de moi, car, grâce à votre courage et à votre générosité, vous m'avez procuré plus de joie que je n'en ai connu, ma vie durant. Au nom de Dieu, je vous en prie, apprenez-moi qui vous êtes, pour qu'à l'avenir, je puisse dire le nom de mon bienfaiteur."Il répond qu'il appartient à la maison du roi Arthur et qu'on l'appelle Bohort de Gaunes. Sur ce, elle le prie de rester avec elle pour la journée, mais il répond que c'est impossible.

31        Et il part aussitôt, sans même s'enquérir de l'identité du chevalier qu'il a délivré. Il poursuivit sa chevauchée jusqu'à ce que l'obscurité le surprenne, mais il put cependant arriver, sur l'orée d'un bois, à la maison d'un forestier où il demanda si on lui donnerait l'hospitalité pour la nuit."Bien sûr", lui fut-il aussitôt répondu et on l'aida à descendre de cheval et à se désarmer.

          [p.284] Quand le maître de maison fut rentré, reconnaissant en Bohort un chevalier errant, il lui réserva un accueil chaleureux et lui fit fête. Il ordonna qu'on apporte au plus vite à dîner et, les serviteurs lui ayant répondu que tout était prêt, on dressa la table et les convives se restaurèrent à loisir. Après le repas, son hôte demanda à Bohort où il se rendait."Je voudrais me trouver, pour l'octave de la Sainte Madeleine, à Kamaalot où doit se tenir un tournoi. – Vous avez raison : on y a déjà dressé les galeries avec des loges où les dames et les demoiselles s'installeront pour regarder les chevaliers."

          Bohort fut donc traité au mieux ce soir-là et il eut toutes ses aises pour la nuit. Le lendemain matin, après s'être armé et avoir recommandé ses hôtes à Dieu, il s'en alla et reprit sa chevauchée directement vers Kamaalot, parce qu'il espérait pouvoir arriver à temps pour la rencontre où il pensait avoir l'occasion de retrouver Lancelot.

          Le conte ne parle pas des aventures qui purent lui arriver en cours de route ; il mentionne seulement que son chemin le mène sur le lieu du tournoi et il revient à monseigneur Gauvain, mais pour un court moment à peine.

LXXXII
Gauvain a des nouvelles de Lancelot
 

1         Il rapporte qu'après avoir quitté l'ermite Segré qui lui avait expliqué ce que signifiaient le léopard et le dragon, Gauvain chevaucha toute la journée, absorbé dans les pensées que lui inspiraient les révélations du saint homme : ce qu'il lui avait dit sur les circonstances et le moment de sa mort le plongeait dans le désarroi. Mais comme il ne comprenait pas comment le religieux aurait pu connaître son avenir à coup sûr, il ne lui faisait pas entièrement confiance, ce qui finit par le ragaillardir.

          Il poursuivit sa chevauchée pendant des jours et des jours ; partout, il s'enquérait de Lancelot, mais sans trouver personne qui puisse lui répondre. A force d'aller d'un côté, puis de l'autre, il se retrouva à moins de cinq étapes de Kamaalot.

2         [p.285] Tandis que, toujours chevauchant, et à vive allure, il approchait d'un bois, il rencontra une demoiselle qu'accompagnaient un chevalier et un écuyer. Il les salua et ils lui répondirent que Dieu le bénisse."Cher seigneur, demande-t-il au chevalier, pourriez-vous me renseigner sur ce dont je suis en quête. – Quel est donc l'objet de cette quête ?"Il cherche, répond-il quelqu'un qui saurait lui donner des nouvelles de Lancelot du Lac."Et pourquoi le cherchez-vous ?"fait la demoiselle. Il leur explique tout ce que la reine leur avait raconté, précisant :"Comme nous avions peur qu'en effet il ne soit mort, nous nous sommes mis à sa recherche, à plus d'une dizaine, tous chevaliers de la maison du roi Arthur. – Par Dieu, réplique la demoiselle, mais je l'ai vu il y a à peine une semaine, du côté de Corbenyc, et il se portait fort bien. Il m'a sauvée de trois chevaliers qui auraient abusé de moi s'il ne s'était pas trouvé là et nous avons eu ensuite une longue conversation."(C'était la jeune fille qui avait guéri Lancelot de son empoisonnement à la source aux serpents).

3         Et elle se met à lui raconter, à son tour, ce qu'elle avait fait pour lui, comment il était tombé malade et qu'il serait mort si elle n'avait pas réussi à le guérir. Ces nouvelles mettent Gauvain au comble de la joie ; il est si content qu'il en oublie une grande partie de ses propres préoccupations."Où vous rendez-vous, demoiselle ? lui demande-t-il. – A Kamaalot, seigneur : je vais assister au tournoi."Du coup, il se dit qu'il va y aller, lui aussi, parce qu'il est sûr que, si Lancelot en entend parler, il ne manquera pas de s'y trouver ; il déclare donc à la demoiselle et au chevalier qu'il les accompagnera jusque là.

          Mais le conte cesse ici de parler de lui [p.286] et revient aux aventures de Lancelot et à la façon dont il se libéra de la ronde où il s'était laissé entraîner.

LXXXIII
Lancelot met fin à la ronde magique.
Lancelot prisonnier dans un puits infesté de serpents,

mais délivré par une demoiselle qu'il sauve, ensuite du bûcher.
Autres aventures

 

1         Lorsque l'écuyer eut laissé Lancelot à sa ronde, il se remit en route à bonne allure : il n'avait que trop perdu de temps, estimait-il ; ce qui ne l'empêchait pas de se désoler à l'idée que le chevalier risquait de ne plus jamais sortir de là.

          Cependant, Lancelot continuait de chanter et de se divertir comme les autres. Le soir venant, avec l'heure du dîner, une demoiselle s'approcha de lui :"Seigneur chevalier, il vous faut prendre place sur ce trône ; et nous vous poserons cette couronne d'or sur la tête."Il réplique qu'il se moque bien de l'un comme de l'autre : il n'a pas d'autre envie que les rires et la joie.

2        "Il faut pourtant que vous le fassiez, lui explique-t-elle, pour que nous sachions si vous êtes ou pas notre libérateur. Sinon, vous devrez rester ici, avec nous, à attendre que Dieu nous envoie celui qui nous délivrera de notre folie."Il se pliera donc volontiers à son désir : il va s'asseoir sur le trône et elle lui pose la couronne sur la tête :"Cher seigneur, lui dit-elle ce faisant, vous pouvez affirmer que vous portez la couronne de votre père."Un coup d'œil en direction du donjon lui permet de voir tomber de son sommet une statue qui représentait un roi - une belle œuvre d'art ! - et qui se brise en s'écrasant au sol. L'action du maléfice cessa immédiatement, et tous ceux qui en avaient été victimes retrouvèrent la mémoire et la conscience d'eux-mêmes qui les avaient désertés de longue date.

3         [p.287] Sentant le poids de la couronne sur sa tête, Lancelot la prend et la jette par terre, tout en se levant précipitamment du trône où, pense-t-il, il n'a pas le droit de s'asseoir, parce que c'est un emblème de royauté. Chevaliers, dames et demoiselles lui ouvrent les bras : jamais homme au monde ne fut autant fêté que lui."Bénie soit l'heure de votre naissance, seigneur, répètent-ils à l'envi, car vous nous avez sauvés du pire égarement où nous soyons jamais tombés, et qui n'aurait eu de fin que notre mort, si Dieu ne vous avait pas envoyé ici."Puis ils le font monter dans le donjon et se désarmer. Un vieux chevalier s'avance alors vers lui :"Lancelot, mon cher enfant, j'avais donc raison de dire que ces maléfices dureraient jusqu'à votre venue. Désormais, c'est bien chose prouvée que vous êtes non seulement le plus beau, mais aussi le meilleur des chevaliers. Vous méritez l'affection et l'amour de tous, ici, car sans vous, tous seraient encore prisonniers.

4         – Cher seigneur, fait Lancelot, expliquez-moi donc comment ce mystère s'est produit : comment tous ces gens qui entraient dans la ronde devenaient-ils impuissants à en sortir et perdaient-ils mémoire et conscience d'eux-mêmes ? – Volontiers, seigneur. Cela s'est passé au moment où, après leurs fiançailles, la reine Guenièvre et le roi Arthur devaient se marier. A cette occasion, tous les grands vassaux qui tenaient leurs terres de lui vinrent lui prêter hommage et recevoir l'investiture de leurs fiefs. Quinze jours après les noces, votre père, le roi Ban, traversa cette forêt en compagnie de ses chevaliers.[p.288] En passant devant ce donjon, il se trouva face à six jeunes filles qui faisaient la ronde sous les arbres que vous avez vus, tout en chantant une chanson sur la reine Guenièvre qu'on venait d'écrire. Au milieu de la ronde, trônait une ravissante demoiselle, fille de roi et de reine.

5         Le roi Ban était un homme âgé, mais il n'y avait pas, parmi tous ceux qui l'accompagnaient, de chevalier qui fût, plus que lui, porté sur les divertissements. Il s'arrêta donc pour regarder ; il avait avec lui un de ses cousins, bien fait de sa personne, de tempérament enjoué et sociable, et un bon chanteur, mais qui n'avait jamais été amoureux. C'était aussi un homme qui avait fait des études et nul n'était plus savant que lui en matière de magie et de sorcellerie. Tandis que le roi contemplait les danseuses en train de chanter, l'autre qui était jeune, n'avait d'yeux que pour la demoiselle assise sur le trône : belle et séduisante comme elle l'était, il se dit que celui qui pourrait jouir d'elle serait vraiment né sous une bonne étoile, et il s'éprit d'elle au point de penser qu'il serait malheureux jusqu'à la fin de sa vie s'il ne réussissait pas à l'avoir  - mais il ne voyait pas comment parvenir à ses fins.

6         Après avoir longtemps regardé la ronde, le roi déclara qu'il serait mieux, pour chacune des demoiselles, d'avoir un cavalier ; il fit aussitôt mettre pied à terre à six chevaliers de son escorte et les fit entrer dans la danse, de manière à former des couples. A ce spectacle, la jeune fille sur le trône s'écria que ce serait de la chance d'avoir tous les jours, sous les yeux, pareille ronde en pareille compagnie. Ces propos donnèrent une idée au cousin de Ban :"Vous n'avez qu'à parler, demoiselle,[p.289] et on pourrait en faire une encore plus agréable, qui ne s'arrêterait ni hiver, ni été, pourvu qu'il fasse beau temps. – Par Dieu, voilà qui me plairait. Je serais prête à faire n'importe quoi, afin qu'il en soit comme vous dites, car je n'imagine pas divertissement plus réussi, ni plus plaisant que celui-là.

7         – Si vous acceptiez de me donner votre amour par serment, devant mon seigneur ici présent, et de me jurer aussi que je serais votre seul ami tant que je vivrais, je ferais, encore mieux - je vais vous dire comment : je retiendrai ceux qui sont ici de telle manière que, de leur vivant, ils ne seront jamais fatigués, ni dégoûtés de faire la ronde, et ils la feront à longueur d'année, dès que le temps se mettra au beau, en y prenant toujours le même plaisir qu'en ce moment. Et comme ils seraient bien peu nombreux, s'ils n'étaient pas davantage, je ferai en sorte que, dorénavant, tous ceux qui pénétreront dans ce pré, pourvu qu'ils soient amoureux ou l'aient été, resteront danser avec les premiers, en n'ayant plus que la ronde en tête. Ils y participeront dans la tenue où ils seront arrivés, en armes ou désarmés selon le cas, sans s'arrêter de toute la journée. Quand ce sera l'heure de dîner, ils iront se restaurer dans ce donjon et s'y reposer avant d'y passer la nuit.

8         Mais personne ne sera admis s'il n'a pas connu l'amour, parce que les rabat-joie n'ont pas leur place parmi ceux dont le plaisir est la règle et nul ne peut savoir ce qu'est réellement la joie,[p.290] à moins d'être amoureux ou de l'avoir été. La ronde durera aussi longtemps que nous et elle ne prendra pas fin après notre mort, jusqu'au jour où se présentera un chevalier qui soit, en même temps, le plus beau, le plus vaillant et le plus fidèle de tous : elle s'interrompra alors comme elle aura commencé, puisqu'elle va débuter avec vous, demoiselle, qui êtes, d'après moi, la plus belle personne au monde, et qu'elle ne s'achèvera qu'avec la venue du plus beau des chevaliers. Née de la beauté, elle mourra par elle."

9         La demoiselle ne vit là que mensonge et, persuadée qu'il serait incapable de faire ce qu'il avait dit, elle n'eut aucun scrupule à lui promettre ce qu'il lui avait demandé - et il répondit que cela lui suffisait. Il jeta aussitôt un sort : tous les chevaliers que Ban avait envoyé danser se retrouvèrent désormais incapables de quitter la ronde et il en fut de même des jeunes filles. Quand le roi vit la tournure prise par les événements, il décida qu'il ne pourrait pas faire un meilleur usage de sa couronne que de la destiner au plus beau et plus valeureux des chevaliers : il la déposa donc sur le trône, pour que celui qui mettrait fin au sortilège en hérite. Après quoi, il s'en alla, mais son cousin resta avec la demoiselle dont il jouit à sa volonté, comme elle s'y était engagée.

10        Lorsque les gens du pays apprirent ce qui s'était passé, ils commencèrent à venir contempler le prodige : certains d'entre eux, retenus par la vertu de la magie, ne pouvaient plus repartir : j'en ai vu jusqu'à cent cinquante en un jour y rester. Les rondes se multiplièrent toujours de la même façon, pendant près de quinze ans, de plus en plus fournies [p.291] et toujours mystérieuses, tant et si bien que la demoiselle s'en lassa et qu'elle pria son ami d'annuler le sort ; mais il répondit que c'était impossible : il fallait attendre le terme fixé. 'En ce cas, si vous m'aimez, je vous prie d'inventer un nouveau jeu pour nous divertir mais dont la subtilité donne à réfléchir à tous ceux qui le verront. Puisque telle était sa volonté, déclara-t-il, il allait s'y employer.

11        Il fabriqua alors un échiquier à partir d'une gemme qui valait plus de mille livres ainsi que des pièces d'échecs en or et en argent, les plus belles et somptueuses qu'on ait jamais sculptées. L'ouvrage achevé, il apporta le tout à la demoiselle, un soir après dîner : 'Voici un jeu d'échecs, demoiselle, comme vous n'en avez jamais vu. – En quoi est-il différent ? s'enquit-elle. – Je vais vous l'expliquer, par Dieu !' Il disposa donc les pièces comme on doit le faire avant de commencer une partie et lui dit de choisir la couleur qu'elle voudrait jouer. 'Mais contre qui jouerai-je ? Pas contre vous : je suis trop forte pour que vous ayez une chance. – Vous aurez beau faire de votre mieux, vous n'éviterez pas, malgré toute votre science, de vous retrouver matée dans l'angle.' Elle répondit à ses propos en avançant un pion pour voir ce que cela donnerait ; aussitôt un autre pion se mit en place en face du sien, sans qu'aucune main l'eut touché.

12        [p.292] Comprenant que les pièces étaient autant d'automates qui se déplaçaient d'eux-mêmes, elle s'appliqua à faire preuve d'astuce dans son jeu, pour voir comment la partie se terminerait ; or, c'était la meilleure joueuse de son temps ; mais elle eut beau faire, elle se fit mater dans l'angle.

          Après la fin de la partie, elle déclara que c'était là du grand art et que la confection de ces pièces avait exigé beaucoup de savoir. Et elle demanda si tous ceux qui voudraient jouer seraient mis échec et mat ! 'Non, répondit-il, car viendra un chevalier, objet de tous les désirs et de tous les amours, qui sera plus doué que les autres ; il n'aura pas de rival aux échecs, - ni dans les autres jeux -, parce qu'il y fera preuve de plus d'intelligence : lui et lui seul, gagnera la partie ; la vertu de ce jeu durera jusqu'à la mort du vainqueur, après quoi toutes les pièces perdront leur force et deviendront incapables de se déplacer par elles-mêmes.'

13        La demoiselle eut le temps de faire beaucoup de parties contre le jeu d'échecs avant de mourir, ainsi que le clerc qui l'avait fait pour elle.

          Quant à la ronde, je vous ai raconté comment le cousin du roi l'avait établie dans l'état même où vous l'avez vue et en lui fixant, me semble-t-il, votre venue pour terme. Après la mort de la demoiselle et de son amoureux, ceux que la force du maléfice avait retenus y demeurèrent soumis et, sans vous, ils n'en auraient jamais été affranchis. Mais, grâce à Dieu, vous êtes arrivé, vous les avez arrachés à leur folie et vous leur avez rendu la mémoire. Et si c'était le seul bienfait dont on doive vous être reconnaissant, il suffirait à vous rendre digne d'estime et d'éloge aux yeux de tous, car c'est une grande victoire que vous avez remportée là.[p.293] – Maintenant que cette aventure a pris fin, répond Lancelot, il faut que je voie celle du jeu d'échecs, sans quoi j'aurais honte de m'en aller."

14        Le vieux chevalier ordonna aussitôt qu'on apporte l'échiquier et les pièces, ce qui fut fait. Quand il eut posé le tout sur un tapis brodé, Lancelot examina longuement les pièces qui étaient d'un fort beau et riche travail, et finement ciselées. Il prit celles d'argent qu'il mit en place sur l'échiquier ; puis il en fit autant avec celles qui étaient en or. Quand elles furent toutes disposées selon les règles, il engagea la partie en déplaçant le cavalier à côté de la reine - l'autre camp effectua une manœuvre symétrique. Après avoir déplacé la même pièce à plusieurs reprises, il s'arrangea pour protéger son roi dans l'angle et pour mater l'autre, toujours en manoeuvrant son cavalier."Echec et mat", déclare-t-il à la stupéfaction de l'assistance qui ne comprend pas comment il a pu faire.

         "Le jeu vous revient, seigneur ,- pièces et échiquier - lui déclarent-ils, puisque vous avez gagné.     Si vous n'avez pas été battu, c'est qu'il avait été fabriqué pour vous permettre de faire la preuve de votre intelligence et de votre savoir-faire. Sachez donc que, de votre vie, vous ne serez ni maté, ni conquis par les armes, pas plus que vous ne l'avez été aujourd'hui par ces pièces :[p.294] voilà qui doit vous donner de l'assurance. – J'en suis fort satisfait et rien ne m'a jamais autant donné confiance."

15        Tous se mettent à faire la fête, tant ils sont contents que Dieu leur ait envoyé Lancelot pour les délivrer. On prépare aussi le dîner dont l'heure était venue. Après le repas, on dresse un lit à son usage, dans une très belle chambre, un peu à l'écart pour qu'il ne soit pas gêné par le bruit, car tous ne pensaient qu'à lui faire plaisir. Bref, ce soir-là, le libérateur ne manqua de rien : chacun y veilla avec reconnaissance.

          Le lendemain matin, après le réveil, quand il se fut habillé et qu'il eut pris ses armes, il demanda à un chevalier originaire du royaume de Logres s'il voulait bien se charger d'un message de sa part."Par Dieu, cher seigneur, il n'est pas de lieu, si éloigné mais accessible, où je n'irais volontiers par amitié pour vous et pour m'assurer la vôtre. – Grand merci ! En récompense de ce que j'ai fait et à titre de service, je voudrais que vous alliez à Kamaalot où vous trouverez, je pense, monseigneur le roi et madame la reine. Vous les saluerez tous les deux pour moi, et vous présenterez ce jeu d'échecs à ma dame, en lui disant que c'est moi qui le lui envoie ; vous lui expliquerez comment il fonctionne par magie et la façon dont je l'ai gagné."Le chevalier  promet de s'acquitter fidèlement du message.

16        Puis après avoir pris les pièces et l'échiquier, il monte à cheval, quitte Lancelot et les autres [p.295] et chevauche jusquà Kamaalot : on y avait déjà dressé, sur une demi-lieue de long, les galeries de bois avec les loges en prévision du tournoi. Il traverse la prairie de bout en bout et pénètre dans la cité qui se distinguait par sa puissance et son opulence. Une fois parvenu au logis seigneurial, il met pied à terre dans la cour, confie son cheval à un écuyer et entre dans la grand-salle où il trouve le roi qui discutait avec ses barons sur l'organisation de la rencontre à laquelle tous les grands seigneurs du royaume seraient présents, d'après ce qu'on lui avait laissé entendre. La reine était assise à côté de lui, habillée et parée comme il convient à une grande dame. Le chevalier, qui connaissait bien le couple royal, s'approche, plie le genou et les salue"de par Lancelot du Lac."Le message réjouit tellement Arthur qu'il se lève précipitamment, court donner l'accolade à celui qui en était le porteur et demande comment se porte son"ami Lancelot". Il était en parfaite santé quand il l'a quitté tout récemment, répond le chevalier.

17        Sortant alors la housse de soie qui enveloppait le jeu, il va s'agenouiller devant la reine :"Dame, monseigneur Lancelot vous envoie ces pièces d'échecs : peut-être en avez-vous vu d'aussi belles, mais pas d'aussi mystérieuses, il en est sûr."Ne se connaissant plus de joie, la souveraine les prend en main pour les examiner ; quant au roi et aux barons, ils se rassoient, curieux de savoir ce qu'elles ont d'exceptionnel. Le chevalier les montre à Arthur qui déclare les trouver somptueuses ; tout le monde approuve :[p.296] on n'en a jamais vu d'une pareille splendeur et d'un travail si remarquable.

          Le chevalier les dispose alors sur l'échiquier conformément aux règles."Seigneur, demande-t-il à Arthur, choisissez le plus fort joueur ici présent et dites-lui d'engager la partie. Je vous affirme que, si expert soit-il, il sera mis échec et mat. – Ce sera moi, déclare le souverain. – Oh ! non, seigneur, protestent les barons, laissez notre dame la reine le faire ! A ce jeu, elle nous bat tous. – Eh bien, soit", dit-il.

18        Il la fait donc s'asseoir d'un côté de l'échiquier et elle se concentre avant de jouer son premier coup. Mais ce qui stupéfie l'assistance, c'est de voir les pièces se déplacer d'elles-mêmes pour contrer les manœuvres de la joueuse ; pour eux, cela tient de la magie, et c'en était bel et bien. Comme beaucoup de grands seigneurs étaient venus regarder la partie, la reine se donna beaucoup de mal, calculant soigneusement ses coups ; mais malgré toute sa science et tous ses efforts, elle finit par se faire mater. Quand on vit qu'elle avait perdu, les rires fusèrent dans la salle et son époux ne retint pas ses plaisanteries.

          La perdante demanda au chevalier qui avait apporté les échecs si Lancelot avait joué contre eux."En effet dame. – Et comment s'en est-il sorti ? A-t-on eu sujet de se moquer de lui ? – Non, dame, il a gagné. – Que dire de Lancelot ? commente le roi. Il n'y a pas plus beau, plus preux, plus chevaleresque que lui ! Vraiment, il est incomparable. Que Dieu m'aide, dame, il vous a offert là un cadeau magnifique : remerciez-le dès que vous en aurez l'occasion : jamais chevalier ne fit plus somptueux présent à une reine."Et il fit remettre à celui qui l'avait apporté de bonnes armes,[p.297] deux chevaux, quatre tenues différentes et autant d'objets d'orfèvrerie qu'il en voulut.  Quant à la reine, elle le combla si généreusement que sa fortune fut assurée pour le restant de ses jours.

19        La cour laissa passer le temps jusqu'à l'octave de la Sainte-Madeleine, date fixée pour le tournoi.

          Cependant, Lancelot avait quitté ceux qu'il avait libérés de la  ronde ; il avait dépêché un écuyer auprès de l'ermite chez qui il avait passé la nuit d'avant, pour le prévenir de ce qui était arrivé : il lui demandait de faire disparaître l'inscription sur la dalle de pierre, puisque l'aventure qui faisait tant de prisonniers parmi les chevaliers errants avait pris fin. La nouvelle réjouit beaucoup le saint homme qui s'empressa de répondre à son souhait.

20        Au cours de sa chevauchée matinale en forêt, Lancelot rencontra un chevalier armé de pied en cap qui montait un grand et rapide destrier. En arrivant à sa hauteur, il le salua, mais l'autre se borna à lui demander qui il était."Un chevalier qui appartient à la maison du roi Arthur, et je m'appelle Lancelot du Lac. – Eh bien, le chemin que vous avez pris là ne va pas vous porter chance : vous serez mort avant ce soir."Sur ce, il fait demi-tour, et repart par où il était venu, faisant forcer l'allure à son cheval,[p.298] tout en menaçant Lancelot et en lui criant qu'il le paiera plus tôt qu'il ne pense."Seigneur chevalier, s'exclame Lancelot en entendant ses invectives, voilà qui ne vous portera pas chance non plus ! Je ne sais qui en pâtira davantage, mais vous serez le premier à payer."Il le charge aussitôt, lance abaissée, et quand l'autre le voit s'élancer, il n'a pas le courage de faire front et tourne le dos. Se rendant compte qu'il n'arrivera pas à le rattraper, Lancelot renonce à poursuivre le cavalier qui fuit, craignant pour sa vie.

21        Il continue sa chevauchée qui l'amène aux abords d'un château ; le marécage qui l'entourait lui servait de défense. Devant la porte, on voyait une troupe importante de chevaliers en armes - ils étaient plus de trente, en rangs au milieu du chemin : un vrai mystère aux yeux de Lancelot qui ne songe pas un instant que ce pourrait être à cause de lui. Il s'avance donc vers eux, toujours à cheval, mais dès qu'il est à portée de voix, ils lui crient qu'il est un homme mort et, d'un seul mouvement, tous foncent sur lui. Impavide - rien de ce qui pouvait lui arriver ne l'effrayait -, il attaque celui qui était en tête et lui plonge sa lance en plein corps. Ils doivent se mettre à plus de dix pour lui tuer son cheval et le faire tomber. D'un bond, il se relève immédiatement et met l'épée au clair, sans se laisser ébranler par la perte de son destrier, mais furieux de s'être fait surprendre. Ses coups s'abattent de tous côtés et tous font mouche : les heaumes et écus volent en éclats, ceux qui les portent perdent la vie. La rapidité de ses mouvements, leur aisance auraient fait crier au miracle à n'importe qui. Nul n'aurait pu offrir pareille résistance.

22        [p.299] Toutefois, ses adversaires l'encerclent et s'acharnent ; ils lui assènent de rudes coups dès qu'ils le peuvent, bien qu'ils n'en aient pas souvent l'occasion, tant il ne laisse rien passer : aucun d'eux n'a le courage de l'approcher suffisamment, sauf à la dérobée. Certes, les blessures plus ou moins graves qu'ils lui infligent lui font perdre beaucoup de sang, mais il paraît ne pas s'en ressentir et continue de frapper de plus belle, derrière lui comme devant, défendant chèrement sa vie, avec une ardeur qui paraît surhumaine aux yeux de tous. Certains en viennent à l'attaquer à contrecoeur parce qu'ils aimeraient mieux ne pas faire de mal à un brave comme lui.

23        Le plus grand d'entre eux par la taille, celui qui portait les plus belles armes, se lance alors dans la mêlée : il empoigne Lancelot à bras-le-corps ; celui-ci en fait autant et les deux hommes tombent par terre, l'un sous l'autre. On se jette aussitôt sur Lancelot, on lui prend son épée de force, on lui arrache son heaume de la tête, on lui enlève toutes ses armes et on le somme de se rendre, sous peine d'être tué : avoir la vie sauve ou mourir lui est indifférent, répond-il. Une grêle de coups, portés avec le pommeau des épées, s'abat à l'instant sur son crâne, faisant jaillir le sang en abondance ; mais, malgré la douleur, il garde le silence et fait comme s'il ne sentait rien. Le grand chevalier qui l'avait saisi à bras-le-corps s'était remis debout ; il s'approche de lui, l'épée dégainée, et fait mine de vouloir le décapiter ;[p.300] en dépit de son geste menaçant, Lancelot ne laisse paraître aucune crainte et ne bouge pas pour autant.

24       "Ah brigand ! s'exclame le chevalier à la vue de son attitude, ta réputation n'est pas usurpée ; on chercherait en vain quelqu'un d'aussi brave, je m'en rends compte. Aucune menace ne peut t'ébranler : tu restes aussi calme que si nous ne te voulions pas de mal ; à ta place, tout autre serait mort de peur. Mais cela ne t'amènera à rien, parce que je ne te laisserai pas m'échapper. Je n'utiliserai ni épée, ni coutelas, mais je te réserve le pire supplice qu'un chevalier ait jamais connu."

          Il ordonne qu'on le déshabille en ne lui laissant que ses braies et le fait flageller, avec des fouets garnis de nœuds, par quatre serviteurs, des hommes vigoureux et qui prennent plaisir à lui mettre le corps en sang. Cependant, Lancelot reste sans mot dire et ne laisse paraître aucun signe de douleur, alors pourtant que, de ses plaies, le sang coulait jusqu'à terre. Les bourreaux ne s'arrêtèrent qu'à bout de forces, et le chevalier responsable de ces sévices le fit aussitôt jeter au fin fond d'un horrible puits où l'on n'y voyait rien, infesté de vermine et de serpents dont le venin avait empoisonné l'eau.

25        On l'y descendit au bout d'une corde, n'ayant toujours que ses braies sur lui et il se retrouva plongé dans cette eau glaciale qui empestait ; la présence de la vermine et le venin des serpents aggravaient son martyre.

          Au premier contact de l'eau, saisi par le froid alors qu'il était lui-même en sueur, il s'évanouit et, dans sa chute, sa tête heurta [p.301] contre une pierre si rudement qu'il se blessa sérieusement. Dès que les serpents sentirent l'odeur du sang frais et chaud, ils se précipitèrent sur lui, le mordant de haut en bas aux jambes et lui infligeant des souffrances qu'il n'aurait pas même crues possibles - et il est vrai qu'on n'aurait pu concevoir pire supplice. Cependant, il se défend de son mieux : il saisit les serpents à pleines mains et leur écrase la tête entre ses poings serrés, tuant ainsi tous ceux qu'il parvient à attraper. Mais comme il essaie de sortir ses jambes de l'eau, il comprend, à les voir si grosses et enflées, que les atteintes du venin se font déjà sentir avec une force incroyable. Il en est si gravement contaminé qu'il a peur de devoir mourir sans confession…

26        … et se plaint en son cœur du malheur qui s'est abattu sur lui."Seigneur, mon Dieu, dit-il, en quoi vous ai-je assez offensé pour mériter une mort aussi dégradante ? Car c'est bien le sort qui m'attend : je ne peux compter sur l'aide, ni le secours de personne - comment pourrait-on me découvrir ici ? Oui, hélas, je vais mourir, malheureux que je suis, accablé par le plus funeste des destins. Pourquoi, mon Dieu, avoir permis que je naisse de la sainte reine de Benoÿc pour me réserver à la fin une male mort sans exemple parmi les chrétiens comme les mécréants ? Au moins, tous ceux qui meurent retournent à leur première mère, la terre ; une fois inhumés, leurs familles n'entendent plus parler d'eux en mal. Mais moi, hélas,[p.302] malheureux que je suis, cette terre qui, dit-on, absorbe tout, me méprise tant qu'elle ne daignera pas accueillir en son sein mon misérable cadavre qui sera livré en pâture à ces vils animaux.

          Hélas, Seigneur, un homme issu d'une aussi noble lignée que la mienne - je n'en sais pas de plus haute - a-t-il jamais connu de mort aussi humiliante ? Hélas, Seigneur quel coup pour la Table Ronde ! Et pour vous, Bohort, mon ami très cher, vous dont les débuts en chevalerie avaient été plus prometteurs que ceux de tous vos parents, quel coup ce sera aussi, car si j'avais vécu assez longtemps, je vous aurais mis une couronne d'or sur la tête, tant il est vrai que vous m'importiez plus que moi-même. Et vous, ma dame et ma reine, vous à qui je dois ma renommée et ma gloire, vous qui m'avez fait accomplir tous ces hauts faits dont le monde parle, je ne sais que vous souhaiter, sinon que Notre-Seigneur vous conserve la puissance et la prospérité dont Il vous a gratifiée. Et puissiez-vous, dame, ainsi que tous ceux qui m'ont connu, rester à jamais dans l'ignorance de la mort ignoble qui m'attend : l'idée qu'il en soit autrement rendrait encore mon âme plus triste et plus douloureuse jusqu'à la fin."

27        Lancelot resta à se plaindre de son malheur et à se lamenter jusqu'à ce que les ténèbres de la nuit aient plongé le lieu dans une complète obscurité. Il y avait une pierre au milieu du puits où il s'assit alors, et  se mit à prendre la Fortune à partie :"Hélas ! Fortune, comme vous êtes trompeuse et aussi changeante que le vent, et comme vous savez faire mal ! Perfide et déloyale que vous êtes,[p.303] vous m'aviez doné beauté, prouesse et toutes les qualités qui rendent un homme digne d'éloges au point que je les dépassais tous. Et maintenant, vous m'avez fait tomber si bas que je ne peux même pas mourir sur terre comme les animaux, puisqu'objet de toutes vos disgrâces vous m'avez enfoui au fin fond de ce trou. Jadis, vous m'aviez installé au sommet de votre Maître-Roue et vous m'y tendiez un miroir où se reflétaient toutes les faveurs dont vous m'aviez comblé ; quand je m'y regardais, je me voyais à leur image et pourvu de mérites qui me faisaient mépriser tout le monde. Maintenant, vous m'avez réservé un sort opposé : je suis réduit à la plus malheureuse des conditions et à la plus misérable : même le plus pauvre des hommes peut s'aider plus que je n'en suis capable. Je m'estimerais encore chanceux et je ne trouverais pas mon sort trop cruel si les oiseaux dans l'air - hérons ou corneilles -, ou les bêtes fauves dans les bois - lions ou ours - devaient dévorer mon corps et s'en rassasier : mes restes ne seraient pas complètement perdus. Mais la mort qui m'attend, c'est que ma chair et mes os servent de nourriture aux plus vils animaux qui puissent sortir de terre. Hélas, mon Dieu, combien il aurait mieux valu que je ne fusse pas engendré et conçu, si c'était pour connaître une fin aussi pitoyable !"

28        Tandis qu'il se lamentait ainsi, passa une jeune fille qui vint s'accouder sur la margelle du puits :[p.304]"Seigneur chevalier, oui, vous, là en bas, qui êtes vous, pour qu'on vous déteste tant par ici ?"Il relève la tête et regarde en l'air, mais ne peut la distinguer, à cause de la profondeur du puits et de l'obscurité nocturne."Demoiselle, répond-il, après avoir été le plus favorisé de tous, je suis devenu le Chevalier infortuné. – Voyons, seigneur, fait-elle, saisie de compassion, ne perdez pas courage : Notre-Seigneur pourrait venir à votre secours si telle était Sa volonté. Mais dites-moi quand même votre nom, s'il vous plaît : cela ne peut pas accroître votre malheur."Il répond  qu'il s'appelle Lancelot du Lac."Lancelot ? Que dites-vous là ? Dieu m'en soit témoin, si vous êtes Lancelot qui a eu pour père le roi Ban de Benoÿc, vous allez sortir d'ici, quoi qu'il doive m'en coûter."Il est bien, en effet, fils du roi Ban, confirme-t-il."Sur ma tête, vous êtes resté là assez longtemps : ce serait trop grand dommage que vous mouriez, et dans cet abominable endroit !"

29        [p.305] Elle retourne de ce pas dans sa chambre où elle se munit d'une grosse corde, longue et solide, avant de revenir à ce puits dont Lancelot ne pensait pas pouvoir sortir, malheur qui le mettait au comble de l'angoisse et du chagrin. La jeune fille fait descendre la corde jusqu'à ce qu'il la saisisse à tâtons."Mais comment pourrais-je vous faire remonter, seigneur ? Je n'ai pas beaucoup de force. – Puisque vous voulez me tirer de ce mauvais pas, demoiselle, et que vous ne pouvez pas me hisser vous-même, je vais vous dire comment vous y prendre : nouez l'extrémité de la corde que vous tenez au tronc d'un des chênes qui sont là, assez solidement pour qu'elle ne risque pas de se détacher, et je me charge de grimper par mes propres moyens en m'assurant avec l'autre bout."C'est ce qu'elle fait tout de suite, dit-elle.

30        Après avoir noué la corde au tronc, elle le prévient qu'il peut y aller :[p.306]"J'ai fait un nœud solide, comme vous me l'avez recommandé."Il se cramponne à la corde et, fort comme il l'était, il ne lui faut pas longtemps pour atteindre la margelle. Une fois hors du puits, il ne se ressent plus de tout ce qu'il a subi, car il est si content d'être à nouveau libre qu'il ne voit pas ce qui pourrait encore le tourmenter. Il remercie donc la jeune fille du fond du cœur. Quant à elle, il lui fait grand pitié, avec ses braies pour tout vêtement."Cachez-vous au milieu de ces arbres pour ne pas risquer d'être découvert, lui dit-elle, et attendez-moi là : je vais revenir."Il acquiesce, mais avant qu'elle ait eu le temps de s'en aller, il l'interroge :"Qui sont ces gens qui m'ont fait tout le mal qu'ils ont pu, alors que je pense n'avoir rien fait pour le mériter ? Il faut que vous me le disiez. – Je vous l'expliquerai, seigneur, mais à mon retour."

31        [p.307] Elle rentre dans le château en fermant derrière elle la porte par où elle était sortie, afin que personne, en passant par là, ne puisse apercevoir Lancelot. Mais un des serviteurs l'avait vue et il avait deviné qu'elle avait fait remonter le prisonnier du puits. Aussitôt il alla prévenir son maître :"Je sais que vous ne haïssez personne plus que Lancelot, parce qu'il a tué votre oncle, le duc Kalès, et blessé mortellement un de vos frères ; c'est pour cela que vous vous êtes emparé de lui et que vous l'avez enfermé dans un lieu d'où, selon vous, il ne parviendrait jamais à s'échapper. – Tu as raison, c'est cela même : il y croupira jusqu'à sa mort, je ne pouvais lui réserver pire supplice. – Eh bien, seigneur, pour ce qui est de sortir, il y est déjà arrivé, à l'aide d'une corde que votre fille s'est chargée de lui apporter et de lui jeter. – Par Dieu, s'exclame le chevalier, je veux voir ça de mes yeux !"

32        Aussitôt, il fait venir quatre de ses chevaliers - ceux en qui il avait le plus confiance -, leur ordonne de s'armer au plus vite et il fait de même."Maintenant, suivez-moi !"leur dit-il. Une fois à la grand-porte,[p.308] il les met au courant de ce que le serviteur leur avait dit sur la façon dont sa fille s'y était prise pour faire sortir Lancelot du puits ;"et j'ai dans l'idée qu'elle est rentrée pour lui chercher de quoi s'habiller et s'équiper ; après quoi, je pense qu'ils partiront ensemble. Je veux donc que nous guettions ici pour voir si j'ai raison."Puisque c'est ce qu'il veut, eux-mêmes ne demandent pas mieux.

          Il faisait un très beau clair de lune - on y voyait comme en plein jour. La jeune fille, qui ne se méfiait pas d'une possible ruse de son père, passe, comme la première fois, par la petite porte, et se dirige du côté où elle pensait trouver Lancelot.

33        Dès qu'il l'aperçoit, il s'avance vers elle, toujours en braies, et elle lui remet des vêtements de soie rouge - une tunique et un manteau."Vous allez me suivre, seigneur, lui dit-elle, et vous passerez tranquillement la nuit dans ma chambre ; demain matin, avant le lever du jour, je vous préparerai des armes et un destrier - il y aura aussi un palefroi à mon usage. Nous nous en irons ensemble : je ne veux pas partager plus longtemps la demeure d'un père si brutal [p.309] et si cruel."Il hésite à entrer là sans armes : et si on le voyait ?"Soyez tranquille, je vous conduirai en toute sécurité. – Alors, allez-y ; je vous suivrai sans m'écarter d'un pas."

34        Elle entre à nouveau par la petite porte, Lancelot derrière elle, et se dirige vers une chambre en bas du donjon. Ils s'apprêtaient à y pénétrer quand le père de la demoiselle et ses chevaliers, tous en armes, se précipitent , se saisissent d'eux et les rouent de coups ; la frêle jeune fille, qui n'était pas habituée aux mauvais traitements, faillit y laisser la vie."Cher seigneur, dit-elle à Lancelot en versant des larmes amères, j'ai plus de peine pour vous que pour moi, parce que tout est de ma faute : c'est moi qui vous ai amené là, même si, Dieu le sait, je ne le faisais pas dans une mauvaise intention ; au contraire, c'est en pensant à Lui que je voulais me montrer généreuse avec vous."Ses larmes, sa compassion lui serrent le cœur ; en même temps, le sang lui monte à la tête, son visage devient tout rouge : il est furibond.

35        [p.310] Echappant aux mains des deux hommes qui le tenaient, il arrache son épée à l'un et en porte au second un coup qui le fait s'écrouler à terre, mort : sa tête a volé à une longueur de lance. Puis brandissant son arme, il en frappe un autre à la tête si brutalement que le heaume se fend et que la lance s'enfonce en plein crâne : celui-là aussi s'effondre, mort sur place. La vue de ce coup ôte tout courage à ceux qui restent : ils tournent le dos et, craignant pour leur vie, se réfugient dans la grand-salle. Lancelot, qui ne s'estime pas quitte pour autant, s'élance derrière eux."Ah ! mon ami, s'écrie la jeune fille, revenez, au nom de Dieu : si vous continuez, ils vous tueront. – N'ayez pas peur, demoiselle : avec Son aide, je me charge de les terroriser tous ; ils en perdront force et sang-froid, et ce sont eux qui auront peur de mourir."Et se débarrassant de son manteau pour être plus libre de ses mouvements, il pénètre dans la salle où il se trouve face à face avec une vingtaine de chevaliers qui regardaient [p.311] une partie d'échecs.

36        Il se jette au milieu d'eux, encore furieux de ce qu'il a dû subir et faire depuis le matin, et se met à couper bras, épaules et têtes, réduisant à la fuite, avant de les achever, tous ceux qui étaient là. Tel le loup qui sort du bois et s'abat sur les brebis qu'il étrangle et égorge avant qu'elles aient eu le temps de s'apercevoir de sa présence, tel était Lancelot, comme à jeun et altéré de sang. Et ses victimes étaient aussi prises de court que les agneaux, rendus incapables de se défendre, parce que la peur de mourir leur fait perdre la vue et la conscience de ce qui les entoure. Il en blesse et en tue autant qu'il veut, tant et si bien qu'en peu de temps les âmes de quatorze d'entre eux avaient obtenu ce qu'elles méritaient.  Et il continuait de courir, passant de pièce en pièce, d'étage en étage, pour voir s'il en trouvait d'autres. Finalement, dans la plus belle chambre, il tomba sur le châtelain. Il se rua sur lui, l'épée haute, dans l'intention de le frapper à la tête ; l'homme avait trop peur pour faire face, et il préféra sauter par la fenêtre, espérant s'en tirer, mais il tomba si rudement [p.312] sur un tas de pierres qu'il se brisa la nuque et mourut sur le coup.

37        Le voyant lui échapper, Lancelot retourna au plus vite dans la grand-salle. Mais, après avoir constaté que, du haut en bas, il ne restait plus personne, il revint là où il avait laissé la demoiselle qui lui demanda ce qu'il venait de faire."Par Dieu, je crois qu'il n'y a plus âme qui vive : j'ai tué tous ceux que j'ai trouvés. – Malheureuse que je suis ! Quelle funeste nouvelle ! Vous avez dû tuer mon père : il est entré avant vous. – Je crois ne l'avoir jamais rencontré, je ne pouvais donc pas le reconnaître ; mais ce qui est sûr, c'est qu'il n'y a aucun survivant : allez voir par vous-même."[p.313] Elle monte d'abord dans la salle dont le spectacle la fait se signer d'effroi : partout du sang et des cadavres. Mais elle eut beau chercher son père d'étage en étage, elle ne le découvrit nulle part, ce qui lui donna à penser qu'il n'était pas mort mais avait réussi à s'enfuir, et elle en fut quelque peu rassérénée."Que comptez-vous faire de ces corps ? demande-t-elle. – Vous allez voir."

38        Sur ce, il ouvre les fenêtres de la salle, prend les cadavres un par un et les jette dans le fossé : ce fut un bon débarras pour le pays ! Puis la jeune fille, qui savait qu'il n'avait pas dîné, lui apporta à manger. Après le repas, elle le conduisit dans une chambre où il put se coucher dans un bon lit."Reposez-vous là jusqu'à demain, lui dit-elle. Mais nous partirons ensemble avant le lever du jour ; il ne faudra pas nous attarder davantage,[p.314] parce que mon père, après sa fuite, ira chercher de l'aide partout où il le pourra ; et s'il nous trouvait, il ne manquerait pas de tout mettre en œuvre pour nous tuer."Il fera ce qu'elle voudra, répond-il, c'est à elle de décider. Eprouvé par tout ce qu'il avait eu à souffrir pendant la journée, et en particulier par le mal que lui avait causé le venin des serpents, il s'endormit d'un profond sommeil.

          Après avoir soigneusement fermé les portes pour que des gens malintentionnés ne puissent pas les surprendre, la demoiselle prépara des armes solides pour Lancelot et un destrier qu'il trouvera sellé-bridé à son réveil.

39        Puis elle se dépêcha de se coucher et s'endormit. Pendant son sommeil, elle fit un rêve qui, sur le moment, lui parut incompréhensible,[p.315] mais dont elle n'allait pas tarder à appréhender le sens et la vérité, comme le conte en témoigne lui-même. Elle se voyait sortir d'une maison plongée dans les ténèbres et s'en aller vers elle ne savait quel pays, escortée par un léopard. Il l'accompagnait pendant un long moment, puis elle le quittait et poursuivait seule son chemin. Venait alors à sa rencontre un molosse hargneux et agressif."Demoiselle, lui déclarait-il, vous m'avez volé ma pitance, vous méritez donc de mourir."Et il vomissait par la gueule des flammes qui mettaient le feu à sa robe et contre lesquelles elle n'aurait rien pu faire, sans l'intervention du léopard qui était revenu sur ses pas pour les éteindre.

          Sa frayeur la réveilla ; elle sauta du lit sans s'habiller, regardant de tous côtés à la recherche du mâtin qui, lui semblait-il, l'avait toute brûlée. Mais, constatant qu'elle avait rêvé, elle se dit qu'elle avait été victime d'une illusion.

40        Après s'être habillée et avoir fait ses bagages, elle se rendit auprès de Lancelot pour le réveiller - il était grand temps de partir, estimait-elle."Debout, seigneur, il faut nous dépêcher. Dieu veuille nous conduire dans un lieu où nous serons plus en sécurité qu'ici !"Il se lève aussitôt, enfile ses vêtements et s'équipe, mais ses pieds se ressentaient encore tellement de l'action du venin qu'il pouvait à peine se tenir debout. Cependant, il s'arme [p.316] et récupère son épée - le châtelain l'avait confiée à sa fille au moment où Lancelot avait été fait prisonnier. Après quoi, il déclare à la demoiselle que, puisqu'elle veut faire route avec lui, elle doit se mettre en selle. Elle avait soigneusement préparé son voyage : elle avait rassemblé tous les objets précieux du château dont elle avait rempli deux coffres afin de les emporter là où elle irait. Elle monte sur le meilleur palefroi de l'écurie, alors que Lancelot avait à sa disposition un destrier à la fois véloce et robuste. L'aube était encore loin quand ils se mirent en route et ils traversèrent la forêt au clair de lune en prenant les chemins les plus faciles.

41        Un peu avant le lever du jour, ils débouchèrent dans une plaine."Vous entendez, seigneur, demande la jeune fille en faisant halte. – Oui, très nettement."[p.317] Ils prêtèrent l'oreille un moment : on percevait, au loin, ce qui avait tout l'air d'être des appels au secours."Allez voir ce qui se passe, seigneur ; moi, je resterai à vous attendre. Si quelqu'un a besoin de vous, par Dieu, n'hésitez pas. – Surtout pas", répond-il.

          Laissant la demoiselle au pied d'un orme, à couvert de la forêt, il se hâte dans la direction d'où provenait la voix. Presque aussitôt, il entend à nouveau des cris :"Sainte Vierge, à l'aide ! A l'aide !"Il éperonne son cheval de ce côté pour savoir ce qu'il y avait : à n'en pas douter, la voix était celle d'une femme. Un temps de galop l'amène devant une tente dressée à proximité d'une source.

42        Il y avait là un chevalier, en armes, sur sa monture ; il retenait, en la tirant par les tresses, une jeune fille en chemise qu'il frappait à tours de bras : coups et humiliations, il ne lui épargnait rien,[p.318] sauf la mort. Cependant les oiseaux chantaient dans le bois car le jour venait de se lever. A la vue de cette ravissante jeune fille qui pleurait à chaudes larmes en appelant au secours de toutes ses forces, Lancelot s'avance :"Pitié pour cette demoiselle, noble chevalier ! Qui ne saurait vous blâmer si vous continuez de la maltraiter ? C'est commettre un forfait que de porter la main sur une aussi belle créature. Je vous en prie, laissez-la tranquille. – Parce que vous la trouvez belle ? rétorque l'autre en regardant Lancelot de travers. Que Dieu m'aide, maudit soit qui m'adresse pareille demande et qui, à cause de vous, ferait autre chose que ce qu'il a décidé ! – Seigneur, réplique Lancelot, si vous le voulez bien, vous écouterez ma prière ; mais si vous êtes assez cruel et orgueilleux pour n'en pas tenir compte, alors je vous interdis de toucher cette jeune fille : si vous n'obtempérez pas, vous n'aurez plus le temps de vous en repentir. – Autrement dit, vous me menacez à cause d'une misérable et d'une perfide comme elle ? Ma foi, je vais vous montrer comment vous me ferez changer d'avis."

43        [p.319] Et tirant l'épée, il s'élance sur la jeune fille et lui coupe la tête qu'il jette à la figure de Lancelot."Tenez, seigneur chevalier ; je suis parvenu à mes fins, en dépit de vous."

          Bouleversé et indigné en même temps, Lancelot est pris de court. La demoiselle a été tuée alors qu'elle se trouvait sous sa protection, cela ne fait pas de doute pour lui ; jamais il n'a éprouvé si grande honte ; et, dit-il, la tristesse et le déshonneur seront son lot tant qu'il ne l'aura pas vengée de ce traître. Il dégaine aussitôt son épée et court sus au meurtrier pour le frapper à la tête. Mais à la vue de l'arme brandie, le chevalier n'a pas le courage de faire face : il s'enfuit, éperonnant son cheval, qui était d'une vélocité et d'une vigueur rares, pour lui faire forcer l'allure. Lancelot se lance sur ses traces, bien décidé à le poursuivre par monts et par vaux tant qu'il ne l'aura pas rattrapé, parce qu'il ne renoncerait pour rien au monde à faire justice de l'outrage subi.

44        [p.320] Les voilà galopant l'un derrière l'autre : la chasse dont il est l'objet fait transpirer le chevalier à grosses gouttes. Les deux cavaliers étaient aussi endurants qu'expérimentés mais la monture du chevalier était si rapide que Lancelot eut du mal à le rattraper. Cependant, les voilà presque à la hauteur l'un de l'autre : encore une demi longueur de lance et le meurtrier était à sa portée. Sa chance fut que son cheval ne bronchât pas ; sinon, il aurait été rattrapé. Cependant, Lancelot continue de galoper derrière lui, l'épée au clair et menaçant de le tuer quand il aura réussi à le rejoindre ; mais le chevalier ne croit pas avoir d'inquiétude à se faire, parce qu'une course de dix lieues ne suffirait pas à épuiser sa bête. Toutefois, le cheval de Lancelot, lui aussi, est un animal exceptionnel.

45        A la tombée du jour, quand les rayons du soleil se mirent à raser les collines, les deux cavaliers étaient toujours à la même distance l'un de l'autre.[p.321] Leur galopade les amena dans une vallée où s'élevait une vaste cité-forte, entourée de solides remparts crénelés et d'une rivière aux eaux bruyantes et torrentueuses. Le fuyard se dirige de ce côté, talonné par Lancelot ; tous deux s'engagent sur le pont mais, au moment où le chevalier passe la porte, il crie :"Descendez la herse !"Les hommes qui se tenaient sur les créneaux calculent l'instant où ils pourront prendre Lancelot au piège : ils lâchent la herse qui glisse avec la rapidité de la foudre, rasant le cavalier de si près qu'elle s'abat sur l'échine de son cheval, le coupant en deux, une moitié dehors, une moitié dedans.

46        Mais sa selle reste intacte, lui-même est indemne, et il tient toujours à la main son épée qu'il remet au fourreau pour courir sur le chevalier ;[p.322] d'un bond, il saute en croupe derrière lui :"Par la Sainte Croix, vous ne m'échapperez pas !"s'écrie-t-il en le tenant embrassé, avant de le projeter à terre et de se laisser tomber sur lui. Le chevalier fut sérieusement blessé dans sa chute : sa tête avait heurté le sol et il avait manqué se briser la nuque ; le poids de son adversaire tout armé qui l'écrasait aggrava son mal et le fit s'évanouir de douleur. Lancelot lui arrache son heaume, lui assène en pleine tête un coup brutal du pommeau de l'épée et le malmène tant et plus : il ne lui reste que la force de crier merci, mais son vainqueur refuse de l'écouter parce qu'il se rappelait la demoiselle qu'il avait tuée malgré tout ce qu'il avait pu dire. L'autre insiste : "Aie pitié de moi, noble chevalier ! Si tu m'achèves alors que je reconnais ma défaite et que je me mets à ta merci, ce sera là un acte déloyal et une perfidie."

47        Conscient qu'il a raison, Lancelot se résout à lui laisser la vie sauve car lui-même n'aurait rien à gagner à sa mort,[p.323] mais en punition du criminel forfait qu'il a commis en tuant la demoiselle, il lui infligera une peine dont il s'estimera suffisamment vengé si le coupable s'en acquitte, - et il le fera à moins de manquer à sa parole. Il accepte donc de prendre son épée et lui déclare :"Jamais chevalier ne m'a autant offensé que toi. C'est pourquoi, tu vas me promettre de faire, en guise de châtiment, ce que je t'ordonnerai."Il s'y engage, à condition que ce soit à sa portée, et Lancelot reçoit son serment."Dans le meurtre de cette demoiselle, tous les torts étaient de ton côté. J'exige donc que l'expiation soit à la hauteur du crime, de l'avis de toutes celles qui seront au courant. Voici ce que tu feras : retourne immédiatement là où tu l'as tuée, prends sa tête, et son corps que tu chargeras devant toi sur l'encolure de ton cheval et rends-toi à la cour du roi Arthur. Une fois arrivé, tu te présenteras à la reine, ainsi qu'aux dames et demoiselles qui seront là, tu avoueras publiquement ton forfait et tu leur remettras ton épée : si elles décident de te mettre à mort, tu devras accepter leur sentence ; si elles te déclarent quitte, tu te rendras auprès du roi Baudemagus ; tu te présenteras de la même manière aux dames de sa cour [p.324] et si on s'accorde, là aussi, pour te considérer comme quitte, tu iras à la cour du roi de Norgales où tu te conduiras comme dans les deux premières. Si, de nouveau, on t'y acquitte de ton crime, je m'estimerai satisfait : tu auras ainsi accompli tout ce que j'exige de toi."

48        Cette pénitence lui semble lourde, répond le chevalier, mais puisqu'il ne peut pas faire autrement, il va partir sans attendre, parce qu'il voudrait déjà en avoir terminé d'une façon qui soit bonne et profitable pour lui."On vous a tué votre cheval, ajoute-t-il à l'adresse de Lancelot. Il est juste qu'on vous en rende un en échange. Prenez le mien, je ne pourrais pas vous en donner un qui vaille mieux ; moi j'en prendrai un autre et je retournerai avec vous là où vous m'avez rencontré tout à l'heure."Lancelot acquiesce, enfourche la monture du chevalier qui s'arrange pour trouver à son usage un autre bel et bon animal. Personne n'ose s'en mêler : c'était l'habitude et nul ne se serait risqué à s'y opposer.

          Quand on eut relevé la herse, Lancelot contempla longtemps son cheval qu'elle avait coupé en deux et il s'estima chanceux de s'en être sorti indemne.

49        [p.325] Ils partirent donc de concert et chevauchèrent jusqu'à l'endroit où la demoiselle avait été tuée. Lancelot prit sa tête, la suspendit par les tresses au cou du chevalier de manière à ce qu'elle repose sur sa poitrine et lui ordonna de la porter ainsi, ce qu'il promit de faire. Puis le chevalier prit le corps et le hissa devant lui sur l'encolure de son cheval. Comme il ne lui restait plus qu'à partir, il s'enquit auprès de Lancelot :"Quand j'arriverai à la cour du roi Arthur, seigneur, de la part de qui m'y présenterai-je ? Car je ne sais pas votre nom. – Tu diras à ma dame la reine que tu viens de la part du chevalier qui lui a envoyé le jeu d'échecs, et qu'il t'a infligé cette peine pour l'amour des demoiselles et des dames."

50        Sur ce, le chevalier part pour la cour en empruntant le chemin le plus direct qu'il connaisse.

          [p.326] De son côté, Lancelot retourne là où il avait laissé la jeune fille qui l'avait fait sortir du puits ; elle n'y était plus et il eut beau la chercher de tous côtés, il fut incapable de la retrouver, ce qui lui fit craindre que quelqu'un de ses parents ne l'ait emmenée de force dans l'intention de la tuer. Il en est si désolé qu'il ne sait à quoi se résoudre :"Hélas ! mon Dieu, qu'a-t-elle pu devenir ? s'interroge-t-il, elle qui était la plus courtoise, la plus généreuse de toutes les demoiselles de ma connaissance, elle à qui, après Dieu, je suis redevable de la vie, elle qui m'a tiré du plus mauvais pas où je me sois jamais trouvé ? Hélas ! mon Dieu, comme je lui ai rendu le mal pour le bien !"

51        Tandis qu'il se lamentait ainsi, il voit arriver au grand galop, par devers une colline, un chevalier armé de pied en cap. Il se dirige vers lui pour savoir s'il pouvait le renseigner, profitant de ce que l'autre a fait halte pour s'approcher ; mais le chevalier le devance et lui demande s'il a vu passer, aujourd'hui, dans la forêt, deux chevaliers et une demoiselle. Lancelot répond que si son interlocuteur le met sur la bonne voie, lui-même sera prêt à lui répondre et à l'aider de son mieux.[p.327]"Dites-moi exactement ce dont vous êtes en quête et, si je sais quelque chose, je vous en ferai volontiers part."Lancelot lui explique qu'il avait quitté une demoiselle à la lisière de la forêt et qu'elle avait disparu."Par Dieu, s'exclame l'autre, à l'heure qu'il est, elle doit bien être à plus d'une demi-lieue : je l'ai croisée là-bas, au pied de cette colline ; quatre chevaliers l'escortaient. – Etaient-ils armés ? – En effet. – Et quelles armes portaient-ils ?"Le chevalier les lui décrit."Je peux vous assurer en retour que ceux que vous cherchez ne sont pas loin : je les ai vus tout à l'heure passer par là."Et il lui indique la direction.

52       "Je suis sauvé, mon Dieu !"s'exclame-t-il. Ils se séparent donc et Lancelot lance son cheval à fond de train dans la direction qui venait de lui être indiquée. Il traverse la vallée et, après avoir franchi la colline, débouche dans une vaste plaine ; à une lieue devant lui, il distingue un château-fort, pas très grand, mais bien situé et bien défendu. Persuadé d'y trouver les ravisseurs de la demoiselle, il se dirige de ce côté ; une fois plus près, il a la surprise de voir qu'on a allumé un vrai brasier  devant la porte, en plein milieu du chemin : pourquoi cela ? se demande-t-il et, pour l'apprendre au plus vite, il force l'allure. La jeune fille qu'il recherchait était là, en chemise, et on s'apprêtait à la faire monter sur le bûcher ; il y avait beaucoup de monde pour assister à son supplice, mais seuls quatre hommes étaient armés.

53        [p.328] Ce spectacle plonge Lancelot dans l'indignation. Comme il n'avait pas de lance, il dégaine son épée et charge les bourreaux : il fait voler la tête du premier d'un coup de lame, puis se retourne contre un second qu'il touche et fait s'effondrer au sol, mort lui aussi. A cette vue, les autres, craignant pour leur vie, s'égaillent de tous côtés pour se mettre à l'abri. Lancelot leur donne la chasse : il les taille en pièces, les étripe, les achève, comme s'il avait affaire à des animaux, laissant plus de vingt morts jalonner derrière lui un chemin ensanglanté. Il a si bien fait le vide autour de lui que, de tous ceux qui occupaient la place, il ne reste plus que la demoiselle, dont il s'approche pour lui demander comment elle se sentait."Bien, seigneur, grâce à Dieu ; mais si vous aviez tardé davantage, cela se serait mal terminé : j'allais être mise à mort. – Et où sont vos vêtements, votre cheval et vos coffres ? – Sous cet orme, seigneur"dit-elle en le lui montrant. Il y va avec elle, la fait s'habiller et s'équiper comme elle était avant, l'aide à monter sur son palefroi, et on leur ramène les chevaux chargés des bagages.

54       "Seigneur", dit la jeune fille quand ils se sont remis en route,"je veux vous faire le récit d'une aventure très mystérieuse (je n'en connais pas qui le soit davantage) qui vient de m'arriver."Et elle se met à lui expliquer dans quelles circonstances elle avait fait un rêve qu'elle lui raconte en détail, et qui l'avait assez effrayée pour la réveiller."Maintenant je comprends que tout ce qu'il m'annonçait s'est produit : vous êtes le léopard [p.329] qui me prenait sous sa sauvegarde ; le molosse, c'est mon frère qui s'est emparé de moi par la force alors que vous étiez allé voir ce qu'il en était de ces cris que nous avions entendus ; et la fumée qui sortait de sa gueule, c'était le feu qu'il avait fait allumer et où il m'aurait brûlée vive et réduite en cendres, si vous n'étiez arrivé à temps pour me sauver grâce à vos exploits."

          Ce qu'elle dit le laisse stupéfait : la réalité avait révélé la vérité du songe."Mais racontez-moi aussi, ajoute-t-il, comment vous en êtes arrivée là.

55        –  Volontiers, sur ma foi. Vous vous rappelez que vous avez tué tous ceux qui se trouvaient dans la maison de mon père, sauf mon frère et trois chevaliers qui étaient venus avec lui en armes. Ils ont fait le guet toute la nuit pour tenter de vous surprendre ; et quand nous sommes partis, ce matin, vous et moi, ils n'ont pas eu le courage de vous attaquer parce qu'ils ont vu que vous étiez armé. Mais ils nous ont suivis en attendant une occasion de s'en prendre à vous. Ils ont profité du moment où vous m'avez laissée seule pour s'emparer de moi et m'amener dans ce château qui a appartenu à mon père. Mon frère s'est dépêché de me faire dépouiller de mes vêtements et il a déclaré que j'étais responsable de la mort de mon père et que je la paierais du supplice le plus cruel qu'ait depuis longtemps connu demoiselle ou chevalier. Puis il a aussitôt fait allumer le bûcher et il a ordonné aux gens du château de venir assister à mon châtiment. Tous ont accouru, comme vous l'avez vu ; il ne me restait aucune échappatoire. Grâce à Dieu, vous êtes arrivé à temps et vous m'avez sauvée malgré eux. Au point où en sont les choses, il me reste à vous demander ce que je vais pouvoir faire,[p.330] puisque la mort de mon père, dont chacun me blâmera, m'a coûté ma terre, à cause de vous.

56         –  Ne vous inquiétez pas, demoiselle : je vous conduirai sans délai en un lieu sûr où, j'y compte bien, on vous confiera plus de terres que votre père n'en avait à tenir en fief : vous n'aurez qu'à dire oui. – Je suis sûre que, si vous les en priez, nombre de grands seigneurs m'en donneront en effet, par amitié pour vous."Il lui répondit qu'il l'obtiendrait sans avoir besoin de prier, et elle le remercia chaleureusement."Et les cris que nous avons entendus ce matin, quand vous m'avez quittée, s'enquiert-elle alors, de quoi s'agissait-il ? Il me semble avoir reconnu une voix de femme."Il lui raconta tout ce qui s'était passé : le meurtre de la demoiselle, la herse qui avait coupé son cheval en deux et le châtiment que le chevalier est en train de subir pour le prix de son crime."Par Dieu, c'est l'aventure la plus extraordinaire dont j'aie jamais entendu parler."

57        Ils poursuivirent leur chevauchée jusqu'à la tombée de la nuit et trouvèrent alors l'hospitalité chez la veuve d'un chevalier. Dès qu'ils eurent mis pied à terre, on aida Lancelot à se désarmer et on s'empressa d'enlever leurs mors aux chevaux et de leur porter à manger. En examinant ses jambes, Lancelot constate qu'elles sont tout enflées et en si mauvais état que c'était à se demander comment il arrivait à chevaucher ; le venin avait fait gonfler la peau : c'était affreux à voir."Ah ! seigneur, dit la dame à ce spectacle, vous avez été fou de chevaucher aujourd'hui, malade comme vous êtes : vous n'avez qu'à regarder. Que Dieu m'aide, vous êtes en danger de mort, si on ne vous soigne pas à temps. – Je n'ai pas pu faire autrement, dame ; je n'avais aucun endroit [p.331] pour faire étape. Je reconnais que ce n'était pas raisonnable et si vous savez comment porter remède à mon état je me mettrai tout à votre service en échange. – Pour moi, seigneur, je n'y entends rien ; mais j'ai une sœur qui, si j'en juge bien, est plus savante en ce domaine que femme au monde. Elle n'habite pas loin ; je vais vous l'envoyer chercher, si vous voulez. – Ah ! dame, pour Dieu, faites-le je vous en prie, et vite, car je me sens très mal."

58        L'hôtesse fit seller deux chevaux et envoya un écuyer chercher sa sœur qui se dépêcha de venir quand elle sut qu'il y avait urgence. Aussitôt après avoir mis pied à terre, elle alla examiner Lancelot : quand elle vit l'état de ses jambes, elle ne voulut pas lui faire peur, car elle ignorait s'il était courageux ou non ; aussi, bien qu'elle l'estimât gravement atteint, elle l'assura qu'il serait bientôt remis, ce qui lui fit très plaisir ; il lui demanda de faire tout le nécessaire, en promettant de l'en récompenser autant qu'il le pourrait."La seule chose qui m'importe, fit-elle, c'est que vous soyez guéri."Après avoir rassemblé tous les ingrédients qu'elle savait être les plus efficaces contre le venin, elle fabriqua une bonne pommade dont elle lui enduisit les jambes et elle eut soin de bien le couvrir pour le protéger de l'air. Au bout de trois jours, son état s'était nettement amélioré et il se rendit compte qu'il pouvait désormais chevaucher sans risque. Il voulut payer celle qui l'avait guéri en puisant dans les coffres de la demoiselle, mais elle refusa d'accepter quoi que ce soit :[p.332] elle était trop heureuse, déclara-t-elle, d'avoir eu l'occasion de lui rendre service.

59        Après leur départ, Lancelot et la demoiselle poursuivirent leur chemin jusqu'au château de la Charrette (où les trois dames l'avaient retenu prisonnier) et ils arrivèrent le jour prévu pour les noces entre le frère de la reine du Sorestan et la fille du duc de Rocedon.

          A l'entrée du château, un jeune garçon s'avança vers Lancelot :"Seigneur chevalier, me feriez-vous la courtoisie et l'amitié de me dire votre nom ? – Pourquoi me le demandez-vous, mon jeune seigneur ? – Je n'ai que de bonnes intentions, je vous assure ; mais répondez-moi s'il vous plaît. – Je m'appelle Lancelot. – Alors, soyez le bienvenu ! Par Dieu, il me tardait de vous voir arriver. – Pourquoi cela ? – Parce que, le moment venu, je voudrais vous amener à l'église pour que vous délivriez ma cousine, celle qui vous a fait évader quand vous étiez en prison ici. Et savez-vous quel meilleur motif qu'avant vous avez d'accuser de trahison son prétendant ? Nous avons appris, depuis votre départ, qu'il a tué son neveu, le fils de notre dame, lors du dernier Noël, alors qu'il se rendait à Karlion. Si vous l'en accusez, tout le monde s'en réjouira, tant on le déteste, et il est si poltron qu'il n'osera pas s'en défendre contre vous. – Soyez tranquille, mon jeune ami : j'ai bien l'intention de faire en sorte qu'avant ce soir la demoiselle soit débarrassée de lui."

60        [p.333] Le son du carillon des cloches leur parvint alors."On emmène ma cousine à l'église, seigneur, dit l'enfant. – Allons-y !"Lancelot invite la demoiselle qui l'accompagnait à l'attendre là jusqu'à son retour, ce qu'elle fera volontiers, promet-elle."Mon jeune ami, dit-il au garçon, conduisez-moi à cette église où votre cousine doit se marier. – Venez, seigneur. – Vite, je vous suis."

61        L'église était remplie d'une nombreuse assistance, grands seigneurs et grandes dames. Le prêtre s'était déjà revêtu des ornements liturgiques et s'était avancé jusqu'à la porte de l'édifice pour célébrer le rituel des noces. Au lieu de mettre pied à terre, Lancelot chevauche jusque là en armes et apostrophe le chevalier qui voulait prendre pour femme la demoiselle - il l'avait reconnu sans mal d'après les indications qu'on lui avait données :"Seigneur chevalier, vous prétendez épouser cette jeune fille. Eh bien, moi, je vous dis : halte là ! Vous êtes trop lâche et trop déloyal pour avoir le droit de vous marier avec une aussi noble pucelle. – Par Dieu, vous ne pouvez pas en fournir la preuve. – Oh ! que si ! Je ferai même plus : je vous convaincrai de trahison pour le meurtre de votre neveu, si vous avez l'audace de vous en défendre."Le chevalier demande qu'il lui fixe un jour pour le combat, mais ceux qui l'entourent interviennent :"Voilà qui est inutile : puisqu'il vous accuse de trahison, défendez-vous sur-le-champ ; sinon, votre crime sera reconnu [p.334] et nous vous considérerons comme coupable."

62        Voyant qu'il ne lui reste pas d'autre issue que de se battre, le chevalier ne sait que faire. Son accusateur lui paraît être un adversaire redoutable, et se sentir coupable de meurtre et de trahison ne fait qu'augmenter sa frayeur. Il décide donc de remettre publiquement son gage à Lancelot et, au moment d'aller s'armer, d'enfourcher sa monture, mais pour quitter le pays, débarrassé ainsi de cette bataille dont il ne voulait à aucun prix, en lâche fieffé qu'il était.

63       "Si vous-même avez l'audace de ne pas vous en tenir là, seigneur, déclare-t-il à Lancelot, je suis prêt à me défendre de ce dont vous m'accusez."Et il remet son gage à la reine, sa sœur, qui le prend en main. Lancelot s'avance à son tour, se dit prêt à soutenir ce qu'il a affirmé et tend son gage à la reine qui le reçoit ; et il attendra le chevalier tout le temps nécessaire, ajoute-t-il. Celui-ci fait alors mine d'aller chercher ses armes et se rend à la cour de sa sœur : il y choisit le meilleur cheval de l'écurie, l'enfourche et, faisant des tours et des détours, gagne la porte de l'enceinte. Une fois dehors, il part à fond de train, cherchant à mettre la plus grande distance possible entre lui et le château de la Charrette où il n'avait  aucune intention de retourner.

          Cependant, Lancelot attendait avec tout le monde qu'il revienne. C'est un jeune homme qui vint le prévenir :"Inutile de compter sur votre adversaire, seigneur : il est parti il y a un bon moment ; il doit être au moins à deux lieues d'ici."

64        [p.335] La reine se dit ravie de la nouvelle et toute l'assistance l'approuva."Dame, demande Lancelot à la souveraine, puisque nous voilà débarrassés du chevalier qui vous avait remis son gage, je vous prie de rendre à cette jeune fille - son père est le duc de Rocedon - la libre disposition     de sa terre, pour qu'elle en soit la dame, comme elle y a droit, et qu'elle en use à son gré."La reine l'en investit aussitôt, dénouement qui combla de joie la bénéficiaire. Lancelot interrogea alors la demoiselle : souhaitait-t-elle autre chose de lui ?"Non, seigneur, grâce à Dieu et à vous, je n'ai plus rien à désirer."Il acquiesça, puis demanda congé à tous ceux qui étaient là, car il voulait partir.

          Morgue était juste devant lui, curieuse de savoir si elle  reconnaîtrait le champion de la demoiselle et persuadée qu'il appartenait à la maison de son frère, le roi Arthur."Au nom de Dieu, seigneur, dites-moi qui vous êtes", demande-t-elle.

65        [p.336] Lui la reconnaît au premier regard et il a peur qu'il en soit de même pour elle ; il ne craignait aucune femme plus que celle-là, sachant d'expérience et par ce qu'il avait entendu dire qu'elle avait souvent fait du tort à des gens qui ne le méritaient pas. Il ne se risqua donc pas à lui dire son nom, par peur de quelque fâcheuse conséquence, et se contenta de lui répondre qu'il était un chevalier errant de la maison du roi Arthur, qu'il faisait partie des compagnons de la Table Ronde et qu'il avait pour dame la reine Guenièvre. – Et votre nom ? – Je ne suis pas disposé à vous en dire plus. – Vraiment ?"insiste-t-elle.  Elle pense aussitôt que ce doit être Lancelot, lui qu'elle hait par-dessus tout. Comme il s'apprêtait à partir, elle le rappela ; il se retourna à peine, tant il la portait peu dans son cœur."Eh bien, seigneur chevalier, décidément vous ne me dites pas votre nom ? – Je m'y refuse, dame. – Alors, je vous adjure, au nom de la personne que vous chérissez le plus au monde, d'enlever votre heaume afin que je puisse voir votre visage."

66        Sa requête le désole, mais il obtempère [p.337] et elle le reconnaît aussitôt :"Ah ! Lancelot, s'exclame-t-elle, quel dommage de ne pas vous avoir reconnu l'autre jour comme maintenant ! C'est qu'à ce moment-là, vous aviez les cheveux ras. Voilà ce qui nous a abusées toutes les trois. – Je suis tiré d'affaire, dame, n'en déplaise à ceux qui le regrettent ! Et si vous n'étiez pas une femme, Dieu m'en soit témoin, je ferais en sorte de vous ôter toute possibilité de nuire aux chevaliers errants et innocents, car vous êtes la perfidie et la trahison incarnées. – Cela, c'est ce que vous dites, Lancelot. Moi, je vous donne ma parole (et je ne la ferai pas mentir) qu'avant la fin de l'année vous vous repentirez de ces propos plus que de tous vos actes passés. – Si la vie vous en laisse le temps, dame, je ne doute pas qu'en effet vous fassiez surtout des malheureux. Mais plaise à Dieu que vous tombiez entre les mains d'un homme de bien qui débarrassera le monde de vous,[p.338] et il y aura sujet de s'en réjouir, parce que vous passez votre vie à faire le mal. – Par Dieu, vous me la baillez belle ! Allez-vous en, maintenant, et soyez sûr qu'à la première occasion où j'en aurai les moyens, je ferai tout pour vous nuire."Il se gardera d'elle autant qu'il le pourra, réplique-t-il.

67        Sur ce, il relace son heaume, désireux de s'éloigner au plus tôt, parce qu'il craignait sa perfidie et ses maléfices et il rejoint la demoiselle là où il l'avait laissée. Dès qu'elle le voit s'approcher, elle le salue et lui demande ce qu'il a fait ; il répond en lui racontant l'aventure en détail : comment le chevalier contre qui il devait se battre s'était enfui ; comment Morgue la sœur du roi Arthur, avait révélé son nom à tout un chacun, et les menaces qu'elle avait proférées contre lui."Dépêchons-nous de nous en aller car si, d'aventure, elle nous suivait, j'aurais peur qu'elle ne s'empare de nous en nous jetant un sort : il n'y a pas plus perfide qu'elle."

          Après s'être éloignés du château de la Charrette, ils prirent tout droit la direction de Kamaalot [p.339] où Lancelot voulait participer au tournoi, à la demande de sa dame, comme le conte l'a déjà relaté.

68        De son côté, le chevalier, chargé du corps de la demoiselle qu'il avait tuée en dépit de Lancelot, était arrivé à Kamaalot, un mercredi matin. Il y avait foule, parce que tout ce que les contrées éloignées comptaient de chevaliers s'y étaient rassemblés à cause du tournoi qui devait commencer le lundi d'après. La grand-salle était pleine à craquer de rois, de comtes et autres grands seigneurs. Quand le chevalier eut mis pied à terre en bas dans la cour, il prit dans ses bras le corps de la demoiselle - elle était encore en chemise comme Lancelot l'avait trouvée - et il monta dans la salle : quand on le vit s'avancer, on lui ouvrit le passage jusqu'au roi, non sans le suivre pour écouter ce qu'il avait à dire. Après avoir déposé son fardeau et salué le souverain, il demanda si la reine était là et si oui, qu'on la prie de venir,"parce que je dois m'adresser à elle et aux dames ici présentes : elles entendront le récit de ce qui m'est arrivé."[p.340] Le roi s'empressa de faire dire à son épouse de se rendre auprès de lui, avec les dames et les demoiselles de sa compagnie.

69        Dès qu'elle eut reçu l'ordre de son époux, elle ne s'attarda guère et alla rapidement le rejoindre, avec une suite nombreuse de belles dames et demoiselles. A son entrée dans la salle, tout le monde se leva ; le chevalier s'approcha d'elle et mit un genou en terre ; la tête de la demoiselle était toujours suspendue à son cou comme Lancelot l'y avait placée. Après avoir délacé son heaume qu'il avait gardé jusque là et l'avoir posé au sol, il enleva la tête de son cou et salua la souveraine :"Dame, dit-il, je viens à vous, envoyé par un chevalier qui m'a vaincu aux armes ; il s'est battu contre moi parce que j'ai voulu me venger de cette demoiselle malgré lui. Voici comment les choses se sont passées. J'étais si amoureux d'elle que je l'avais épousée, bien qu'elle fût une humble fille et moi un homme riche de terres et d'amis. J'ai longtemps vécu à ses côtés en la traitant avec tout le respect et les égards dus à une reine ;[p.341] puis, par amour pour elle et pour lui faire honneur, je l'ai laissée au château et je suis parti en quête de grandes aventures, comme les autres chevaliers par ici. Tout ce qui était en mon pouvoir, je l'aurais fait, pour peu qu'elle en eût exprimé le désir. Or, l'autre jour, le hasard a voulu que je fasse dresser ma tente sur la lisière d'une forêt et que je l'y ai quittée seule en train de dormir, alors que la nuit était tombée : j'avais entendu des cris dans le bois et je voulais savoir ce qu'il en était.

70        Je mis longtemps à trouver ce que je cherchais et, à mon retour, il y avait un chevalier dans mon lit, déshabillé et couché à côté de ma femme. Ce spectacle m'a mis hors de moi : j'ai aussitôt dégainé mon épée et tué cet homme - et je n'en ai aucun regret ! Après quoi, elle, je l'ai empoignée, traînée hors de la tente et j'étais en train de la corriger en la traînant par les cheveux du haut de ma selle, quand un chevalier est arrivé au galop pour la protéger ; il m'a menacé de me tuer si je ne la laissais pas tranquille. Ses propos n'ont fait qu'augmenter ma fureur ; à nouveau, j'ai mis l'épée au clair, j'ai décapité la coupable et j'ai jeté sa tête à la figure de l'intrus, en disant que j'avais fait ce que je voulais malgré qu'il en ait. Sa réponse a été de se précipiter sur moi pour me tuer ; quand je l'ai vu, l'épée dégainée, je n'ai pas eu le courage de l'affronter, tant je lui ai trouvé l'air redoutable ; j'ai fui autant que je l'ai pu, mais il m'a poursuivi et l'a rattrapé à l'intérieur même de mon château ; et là, il m'a vaincu ; il m'aurait tué mais comme j'ai imploré sa merci, il m'a épargné.[p.342] Il m'a alors ordonné, en punition de ce forfait commis contre une femme,  de présenter sa tête devant vous, pour faire amende honorable devant des dames et des demoiselles ; si vous considérez que je mérite la mort, je devrai vous remettre mon épée et accepter d'avoir la tête tranchée par vous ou quelqu'un d'autre : la décision ne serait que juste."

71        Et tirant son épée de son fourreau, il la tend à la reine :"Décidez de mon sort, dame."Elle la prend et consulte le roi : faut-il mettre le chevalier à mort ou lui laisser la vie sauve ?"Assurément, dit-il, la mort est un châtiment mérité pour qui a commis un crime qui touche toutes les dames et les demoiselles ; mais d'un autre côté, selon le chevalier qui vous l'a adressé, peut-être devriez-vous déclarer cet homme quitte d'un forfait encore plus grave ? Je vous conseille donc de lui demander de la part de qui il vient. – Qui est donc celui qui vous a vaincu, seigneur, et qui vous a envoyé à moi ? – Celui qui vous a fait porter les pièces d'échec en or."[p.343] A ces mots, le roi donne le signal des rires qui se répandent dans toute l'assistance."Vous savez de qui il s'agit, fait la reine. Il en sera fait comme vous le voudrez. – Dans ces conditions, je ne serais assurément pas d'avis qu'il soit exécuté ; et vous-même ne devriez pas y consentir, par amitié pour Lancelot qui vous l'a adressé, lui qui a plus fait, pour vous et pour moi, que quiconque. Et même si vous ne lui deviez personnellement rien, c’est un être si exemplaire que, pour lui, on devrait renoncer à exiger la punition méritée par un grand coupable. C'est pourquoi, ma volonté est que vous déclariez ce chevalier quitte de toute obligation."La reine restitue donc son épée au meurtrier et devant toute l'assistance, le déclare libre.

72        Trop content de cette issue, le chevalier s'adresse au roi :"Je voudrais vous demander conseil, au nom de Dieu.[p.344] – A quel sujet, mon ami ?"Il explique alors comment il doit encore amener le corps de son épouse à la cour du roi Baudemagus, puis à celle du roi de Norgales et s'y présenter aux dames et aux demoiselles pour y être châtié,"comme je l'ai fait ici ; mais si je continue de porter ce cadavre, j'en mourrai, parce que je ne pourrai pas supporter la puanteur qu'il dégage. C'est là-dessus que j'ai besoin de vous consulter. – Certes réplique Arthur, si Lancelot vous a infligé un pénible châtiment, c'est pour montrer combien il était attaché à ce qu'on honore les dames, plutôt que de leur faire honte, et que Dieu se détourne de moi si nul chevalier n'a, autant que lui, mérité leur gratitude, qu'il a recherchée plus que tout autre.

73        – Seigneur, réplique la reine gaiement, c'est trop le couvrir d'éloges. Et si tout le bien que vous dites de lui allait le rendre désirable à mes yeux ? – Dieu m'en soit témoin, dame, répond-il sur le même ton, je ne saurais trop vous chanter ses louanges. Si toute autre femme que vous le désirait, assurément je ne l'en blâmerais pas, car elle pourrait commettre pire folie que d'aimer d'amour."Ces paroles font sourire toute l'assistance des grands barons aussi bien que la souveraine."Cher seigneur, conclut Arthur à l'adresse du chevalier, puisque vous devez transporter ce cadavre aussi loin que vous l'avez dit, je le ferai traiter de manière à ce que vous ne soyez plus incommodé par sa puanteur."

74        [p.345] Il fit alors ouvrir le corps que l'on éviscéra entièrement avant de l'enduire d'un baume assez efficace pour chasser toutes les mauvaises odeurs, et d'y ajouter force herbes et épices qui le firent même sentir bon.

          Le chevalier s'en alla le lendemain, toujours portant le cadavre de la demoiselle devant lui. Le roi aurait aimé le retenir davantage, mais il déclara qu'il ne se sentirait pas tranquille tant qu'il n'aurait pas achevé ses pérégrinations. Après avoir repris la route, il atteignit, deux jours plus tard, une cité où il rencontra le roi Baudemagus qui y faisait étape avec nombre de ses chevaliers qui avaient quitté le royaume de Gorre pour se rendre au tournoi de Kamaalot. Il y avait aussi beaucoup de dames du pays qui voulaient y assister. Quand le souverain apprit les circonstances dans lesquelles le chevalier lui avait été adressé et qu'il venait de la part de Lancelot, il fit en sorte qu'il soit déclaré quitte, malgré son crime ; et, peu soucieux de s'attarder, le meurtrier partit aussitôt.

75        Il poursuivit son chemin jusqu'au royaume de Norgales où il trouva la reine et ses filles à qui il fit le récit que vous avez déjà entendu et, par amitié pour le valeureux héros qui le leur avait adressé, elles aussi lui pardonnèrent son forfait."Dites-moi, dame, demanda-t-il à la souveraine, me suis-je acquitté comme il le fallait de ce qu'on avait exigé de moi ? – Que Dieu m'aide, oui, seigneur."

          Après avoir fait ensevelir la demoiselle à la lisière d'une forêt, dans une chapelle où s'était retiré un ermite, il rentra dans son pays à longues et rapides étapes.

          Mais le conte cesse ici de parler de lui et revient à Lancelot.

LXXXIV
Lancelot au tournoi de Kamaalot.
Mise par écrit des aventures
 

1         [p.346] Selon le récit qui vous en a déjà été fait, Lancelot, après avoir quitté le château où Morgue l'avait menacé, chevaucha tout droit vers Kamaalot, parce qu'il ne restait guère de temps jusqu'au jour du tournoi. Quand il ne fut plus qu'à une étape de la ville, il trouva à se loger chez un ermite pour la nuit."Demoiselle, dit-il alors à celle qui l'accompagnait, je ne peux pas vous emmener plus loin avec moi, car j'ai à faire quelque chose où vous ne seriez pas à votre place. Mais allez trouver ma dame la reine Guenièvre : vous lui porterez une lettre que je vous confierai ; dès qu'elle l'aura lue, elle sera ravie de vous garder auprès d'elle et vous resterez pour lui tenir compagnie."Il demande donc à l'ermite s'il a de l'encre et du parchemin."Ce n'est pas ce qui me manque", répond le saint homme qui lui donne ce dont il a besoin. Lancelot n'eut aucun mal à rédiger sa missive : il avait fait de bonnes études et on aurait en vain cherché, en son temps, chevalier plus instruit que lui. Après avoir écrit la lettre, il y apposa un sceau et la remit à la jeune fille pour qu'elle l'apporte le lendemain à la cour.

2         Tous les deux se levèrent au point du jour, recommandèrent l'ermite à Dieu avant de partir et chevauchèrent jusqu'à la bifurcation où, après qu'ils se furent, à leur tour, recommandés à Dieu, ils se séparèrent.

          La demoiselle continua jusqu'à Kamaalot.[p.347] Après avoir mis pied à terre devant le logis seigneurial, en bas, dans la cour, elle confie la garde de son cheval et de son bagage à un écuyer et monte dans la grand-salle où il y avait foule : rois et reines, seigneurs et chevaliers venus de tous les pays. Elle s'enquiert de la reine Guenièvre qu'on lui montre ; elle s'approche, plie le genou et la salue :"Dame, voici une lettre que vous adresse monseigneur Lancelot du Lac."Dès que la souveraine entend qu'elle est la messagère de celui qu'elle aime du plus profond de son cœur, elle se lève d'un bond, au comble de la joie, et lui fait fête : elle se jette à son cou et lui souhaite la bienvenue pour l'amour de celui qui l'a envoyée.

3         Emmenant la jeune fille avec elle, elle passe dans sa chambre, prend la lettre et l'ouvre : Lancelot, y lit-elle, lui adresse la demoiselle pour qu'elle la garde avec elle ;"Je ne suis redevable à personne autant qu'à cette jeune fille : elle m'a sauvé la vie et, sans elle, je n'aurais pu échapper à la mort."Touchée par cette prière, Guenièvre exprima la joie qu'elle aurait de la retenir auprès d'elle :"Sachez bien, demoiselle, que,[p.348] pour l'amour de Lancelot qui vous a envoyée à moi, si vous le souhaitez, vous pouvez rester ici jusqu'à ce que vous fassiez un beau mariage, dans une grande famille, et vous aurez plus de terres à tenir en fief que n'en eût jamais votre père."La jeune fille, s'estimant bien récompensée, se confondit en remerciements et se trouva très contente  de demeurer là.

4         Bohort, qui avait forcé l'allure afin d'être à temps pour le tournoi, arriva à la cour le soir même. Dès qu'il le vit, le roi lui fit fête et s'enquit de Lancelot."Sur ma foi, seigneur, je ne l'ai pas vu depuis un certain temps et il était alors très mal en point ; mais comme c'est lui qui a été le vainqueur du tournoi entre le roi Baudemagus et celui de Norgales, au château de la Charrette, sur la frontière du pays de Gorre, je peux dire sans risque de me tromper qu'il a retrouvé la santé. – Dieu fasse qu'il vienne à notre tournoi ! J'ai tant envie de le voir."

          Le lendemain, ce fut au tour de monseigneur Gauvain d'arriver ; inutile de demander si Arthur et ses barons en montrèrent de la joie : tout le monde le traita avec honneur - peu d'hommes autant que lui savaient se faire aimer.

5        "Hé, Dieu ! s'écrie le roi, si mon ami Lancelot était là, je n'en demanderais pas plus pour battre à plate couture ceux qui attaqueront la Table Ronde. Mais sans lui, nous sommes morts [p.349] car, d'après ce que j'ai entendu dire, tout le monde se rangera contre nous, et j'ai peur que nous ne devions reculer jusqu'à nos barrières, ce qui pourrait avoir des conséquences fâcheuses. – Que dites-vous là, seigneur ? proteste le roi Yder. Avec l'aide de Dieu, il y a ici tant de braves, tous compagnons de la Table Ronde, et qui ont amené avec eux des forces si importantes que, Lancelot eût-il la moitié du monde à ses côtés, c'est lui qui serait mis en déroute : eux n'auraient rien à craindre. – Ne le comparez pas à nos autres chevaliers, roi Yder, réplique la reine. Dieu m'en soit témoin, s'il en venait à prendre parti contre les nôtres et voulait s'en donner la peine, je pense qu'une poignée d'hommes lui suffirait pour abattre la superbe de vos gens.

6         – Je n'ignore pas que nous n'avons jamais connu de chevalier aussi valeureux que lui, dame ; mais, sur la foi que je vous dois, s'il venait prendre part à ce tournoi et décidait de s'opposer à ceux de la Table Ronde, je suis sûr qu'il devrait repartir en pleine déconfiture, et voici pourquoi : il y a, en ce moment, ici, plus de vingt-cinq chevaliers, si braves et si vaillants que, me demanderait-on de choisir les meilleurs du monde, ce sont eux que je désignerais, tous compagnons de la Table Ronde, jeunes et pleins d'allant.[p.350] Si, d'aventure, Lancelot s'en prenait à eux, il n'en faudrait pas plus de trois ou quatre pour le faire prisonnier. – Ils ne seraient pas de force, réplique le roi. Je crois savoir mieux que vous ce dont Lancelot est capable."

7         Les propos du couple royal chagrinèrent fort tous les compagnons de la Table Ronde et leur firent grand-honte ; seul, Gauvain ne les prit pas mal. Ils en parlèrent beaucoup entre eux et la majorité décidèrent de ne pas participer au tournoi mais de s'en retirer si Lancelot se rangeait dans leur camp ;"car si nous étions vainqueurs et que, même sans coup férir, il se soit trouvé être des nôtres, on lui attribuerait tout le mérite de la victoire et il remporterait le prix, comme partout où il va."Ils furent plus d'une centaine, tous des chevaliers valeureux et aguerris, à se mettre d'accord. Si Lancelot se présente, ils ne se battront pas à ses côtés ; ils changeront d'armes pour que personne ne puisse les reconnaître et ils se rangeront dans le camp opposé à celui de la cour : en s'y prenant ainsi, ils viendront à bout de lui. En revanche, s'il n'est pas là, ils resteront dans le même camp et ils mettront en déroute les étrangers qui doivent normalement être leurs adversaires.

8         La reine apprit leur projet le soir même. Elle mit Bohort au courant et lui demanda ce qu'il était d'avis de faire."Je sais qu'ils ont agi par pure jalousie. C'est pourquoi j'aimerais les voir se faire écraser ; une fois suffirait pour qu'ils n'osent plus parader la tête haute. – Si mon seigneur savait que vous désirez [p.351] qu'il se batte dans le camp adverse du leur, il s'y rangerait avec plaisir, et je ne doute pas qu'aussitôt qu'il aurait pris parti, il viendrait à bout d'eux sans mal. – Je donnerais beaucoup pour qu'il le sache, mais comment l'en avertir ? Je ne vois personne pour s'en charger, sauf Lionel, votre frère, mais je crois qu'il ne viendra pas avant le tournoi. – Et par où pensez-vous que Lancelot arrivera ? – Aucun doute là-dessus : ce sera par le chemin de Montignet qui passe par la Croix au Géant. – Eh bien, sur ma foi, je m'y rendrai demain matin. Je l'attendrai chez un ermite qui vit par là, je lui ferai savoir ce que les seigneurs de la Table Ronde ont comploté et je lui répéterai vos paroles. – C'est inutile, par Dieu. Je pense pouvoir procéder autrement, sans que vous  ayez à vous en mêler. – Je vous fais confiance, dame. – Voilà qui est entendu", dit-elle.

9         Le lendemain, elle écrivit de sa propre main une lettre qu'elle confia à la jeune fille qui avait fait sortir Lancelot du puits :"Demoiselle, vous allez vous rendre à la Croix au Géant (elle se trouve au-delà de ces prés, du côté de Montignet) et vous déposerez ce billet sur le socle. Quand Lancelot passera, dites-lui que je le salue et que, surtout, il fasse ce que le message explique."Elle s'acquittera au mieux de ce message, répond-elle en prenant la missive ; et sur ce, elle partit pour la Croix.

          [p.352] En chemin, elle passa par le château du duc de Brocéliande où il y avait foule : plus de quarante comtes, douze ducs et pas moins de six rois, sans oublier le jeune empereur d'Allemagne ; ils s'étaient réunis pour se mesurer à ceux de la Table Ronde et, si possible, pour mettre en déroute les gens du roi Arthur. Seuls les grands seigneurs étaient hébergés à l'intérieur ; les chevaliers de moindre importance étaient logés dehors, dans les prés, et campaient dans des tentes ou des cabanes en bois.

10        Quand la demoiselle parvint à la Croix, elle y déposa la lettre et attendit jusqu'au soir ; après avoir couché, la nuit, chez l'ermite qui vivait à une portée d'arc de là, elle attendit à nouveau toute la journée, mais personne ne vint prendre le message. Le tournoi avait lieu le surlendemain. C'est alors qu'un chevalier en armes rouges arriva : c'était Lancelot qui avait profité de la nuit où il avait dormi chez un chevalier pour en changer, afin que personne ne puisse le reconnaître pendant les joutes. Dès qu'il aperçut la jeune fille, il la reconnut sans mal, mais il ne fit mine de rien parce qu'il ne voulait pas être arrêté par elle, ni par quelqu'un d'autre.

11        Voyant le billet sur le socle, il le prend, l'ouvre et lit : sa dame la reine le salue comme celui qu'elle aime le plus au monde ; il apprend le complot des compagnons de la Table Ronde et que, pour cette raison, elle veut qu'il se mette contre les gens du roi et qu'il prête main-forte à l'autre camp - et qu'il se distingue assez pour que ceux de la Table Ronde n'osent plus lever la tête devant lui. Cette lecture le comble d'aise,[p.353] parce qu'il avait souvent souhaité se mesurer à ceux qui avaient fait, contre tous les autres, la preuve de leur prouesse ; il se promet donc d'accomplir des exploits dont on n'aura jamais fini de parler ; et si cela devait lui coûter la vie, il préférerait mourir plutôt que de renoncer à son projet.

          La jeune fille s'approcha alors de lui, et comme elle lui demandait son nom, il ne put lui cacher plus longtemps qu'il était Lancelot. Elle s'empressa de se jeter à son cou avec de grandes manifestations de joie. Il l'interrogea à son tour pour savoir qui avait apporté le message."C'est moi, seigneur. – Alors, vous direz à ma dame la reine que je ferai tout mon possible pour lui obéir, elle peut en être sûre : si cela dépend de moi, la machination des gens de la cour leur portera malheur et ils n'en retireront que de la honte."

12        Bien que la matinée fût encore peu avancée, la jeune fille partit sans attendre et elle chevaucha d'une traite jusqu'aux galeries de bois qu'on avait dressées dans les prés : la reine s'y était installée et elle avait avec elle plus de cinquante dames et demoiselles venues en foule pour assister à ce tournoi qui devait réunir tous les plus valeureux chevaliers ; pas une qui ne fût habillée et parée si luxueusement que c'était un spectacle sans pareil.

          La vue de sa messagère donna une grande joie à Guenièvre qui alla aussitôt à sa rencontre, comptant qu'elle ne lui apporterait que de bonnes nouvelles. Dès que la jeune fille eut mis pied à terre, elle la prit à part pour la questionner."J'ai parlé à monseigneur Lancelot, dame, et il m'a dit qu'il ferait tout pour vous obéir.[p.354] – Ah ! mon Dieu, murmure la reine assez bas pour ne pas être entendue, comme j'ai envie de le voir ! Quand arrivera-t-il, le plus beau de tous, le brave des braves ?"Et plus haut :"Comment pourrai-je le reconnaître ? – Il porte des armes et un écu rouges et je crois qu'il ne va plus tarder."

13        Elle retourne s'accouder à une fenêtre des loges et comme elle examinait les dames et demoiselles qui l'entouraient, son regard tomba sur la jeune fille qui l'avait guéri de l'empoisonnement dont il avait été victime en buvant l'eau de la source : elle portait la ceinture dont Guenièvre avait fait présent à Lancelot et que celle-ci reconnut sans risque d'erreur. Elle se dit que c'est sûrement là cette jeune personne dont son ami lui avait fait savoir par Lionel qu'il avait dû se plier à ses exigences. Elle s'irrite et se désole de voir porter par une autre qu'elle ce bijou qu'elle avait donné à Lancelot comme un gage de tout son amour, et elle se persuade que cette jeune fille lui a volé le cœur de celui qu'elle aime autant que sa propre vie, ce qui lui fait grand peine. Mais elle veut profiter de sa présence pour savoir ce qu'il en est réellement : peut-être entendra-t-elle des paroles qui lui feront du bien, à moins qu'au contraire elles ne signifient la mort pour elle.

14        Interpellant la demoiselle, elle l'invite à venir s'installer à côté d'elle et celle-ci lui obéit, n'osant pas se dérober à un ordre de la reine.

          Cependant, des chevaliers avaient pénétré dans le champ clos : ils étaient déjà un millier, dans un camp comme dans l'autre, à offrir le spectacle de belles joutes. Lancelot, après avoir chevauché jusqu'au lieu de la rencontre, avait fait halte sous un bouquet de jeunes arbres et il avait enlevé son heaume, le temps de rajuster son équipement.[p.355] Le roi Baudemagus passa par là juste à ce moment : il était venu pour participer au tournoi en amenant avec lui plus de deux mille chevaliers. Voir Lancelot le mit en joie ; il ôta son heaume qu'il confia à un écuyer et s'avança vers lui, bras ouverts :"Ah ! bienvenue à vous, ami très cher !"Fort ennuyé d'avoir été reconnu, Lancelot s'efforce cependant de lui faire bon visage ; mais il le prie, au nom de Dieu, de ne dire à personne qu'il est là."Je m'en garderai bien."

15        Et s'adressant à ses chevaliers :"Vous pouvez repartir, chers seigneurs, parce que vous ne ferez rien de plus dans ce tournoi. Dès lors que cet homme serait contre nous, nous ne pourrions que nous faire écraser. Si j'avais su, je n'aurais amené avec moi qu'une poignée de gens ! Inutile de rassembler des foules pour venir à bout des chevaliers d'Arthur : tant qu'il sera là pour lui prêter main-forte, ils n'auront rien à craindre."Les hommes de Baudemagus pensent aussitôt qu'il doit s'agir de Lancelot du Lac, mais ils ne font mine de rien, bien que l'idée de le voir dans le camp adverse les inquiète au plus haut point, car ils ne craignaient personne plus que lui.

         "Avez-vous l'intention d'attendre encore longtemps ? demande Lancelot au roi. – Dieu m'en soit témoin, il n'est pas question qu'un seul des miens prenne les armes tant que vous serez contre nous : je sais trop qu'ils ne s'en tireraient pas à leur honneur.

16        – Mais, seigneur, je ne compte pas le moins du monde prendre parti contre vous ; au contraire, je serai des vôtres et tout mon appui vous sera acquis. – Allons, je sais bien que vous n'abandonneriez pas le roi Arthur pour moi", réplique Baudemagus en riant, persuadé que Lancelot plaisante ;"et pourtant, je voudrais vraiment,[p.356] n'en déplaise à tout le monde sauf à vous, que vous m'ayez donné votre parole de faire comme vous le dites - et que le roi Arthur déploie toutes ses forces. Sur ma tête, si grandes qu'elles soient, elles ne réussiraient pas à vous refouler hors du champ. – Eh bien, cette parole, je vous la donne : je vous apporterai mon aide pendant toute la journée et je me battrai contre les gens du roi Arthur ; et afin qu'il n'y ait pas d'équivoque, je veux que vos hommes attendent, pour faire mouvement, de m'avoir vu charger ; alors seulement, qu'ils me suivent et, si c'est à ma portée, je ferai en sorte que l'honneur de la victoire leur revienne et pas aux autres."

17        Cette promesse mit du baume au cœur du roi : de sa vie, il n'avait été aussi content. Il couvrit donc Lancelot de remerciements et interdit à ses gens de bouger avant son signal, ce qu'ils lui promirent.

          Désormais, le champ clos était couvert de chevaliers, de comtes, de ducs et de rois, si nombreux à s'affronter qu'on aurait cru rassemblée là toute la chevalerie de ce monde. Tous ceux qui s'enorgueillissaient de siéger à la Table Ronde étaient sortis de Kamaalot ; en comptant ceux qui les accompagnaient, cela faisait plus de dix mille hommes dont chacun pensait être un brave et un vaillant. Quand ils s'engagèrent dans la bataille, l'impétuosité de leur charge laissa un millier de leurs adversaires au sol. Ils firent reculer les gens de l'empereur d'Allemagne de plus de deux portées d'arc et partout ce n'était que coups et chutes. Comment l'effroi n'aurait-il pas été général devant pareils faits d'armes ? Leurs exploits les rendaient irrésistibles malgré tous les efforts déployés par ceux de l'autre camp.

18        Mais les rois de Norgales et de Cornouaille entrèrent dans la mêlée pour leur prêter assistance avec des forces très importantes ; ils concentrèrent leurs attaques sur ceux [p.357] dont la prouesse était la plus renommée, et ils en renversèrent un grand nombre parce qu'ils avaient affaire à des combattants déjà fatigués et éprouvés ; ils auraient même pu faire beaucoup de prisonniers parmi eux sans la résistance digne de tous les éloges qui leur fut opposée. Cependant, si le roi Arthur ne leur avait pas dépêché des secours, ils n'auraient pas pu tenir et auraient été contraints de céder du terrain.

19        Le tournoi durait depuis longtemps quand, pendant la matinée, sortirent de Kamaalot monseigneur Gauvain et Bohort le Déshérité ; tous deux s'étaient attentivement et solidement équipés, et ils avaient soigné leur tenue. Ils s'avançaient tranquillement, en chevaliers accomplis à qui leur vaillance avait déjà valu une grande renommée. Bohort ne croyait pas que Lancelot fût venu au tournoi parce qu'il ne s'était pas présenté à la cour la veille. Dès qu'ils eurent franchi l'enceinte, on les reconnut et des cris s'élevèrent :"Voilà monseigneur Gauvain ! C'est lui ! Sauve qui peut ! Sauve qui peut !"Ils se mettent l'un et l'autre sur les rangs. Gauvain commence par abattre un chevalier et Bohort deux. Puis ils tirent l'épée :"Si nous y allions ensemble, seigneur, propose Bohort à son compagnon, vous les verriez vite réduits à l'impuissance.[p.358] – Allez-y, je vous suivrai partout où vous irez."

20        Bohort s'enfonce aussitôt au cœur de la mêlée, assénant en tous sens de rudes coups à ceux qui se trouvent sur son passage, arrachant les heaumes des têtes, les écus des cous, tuant cavaliers et chevaux ; sa vaillance et ses exploits, sans oublier ceux de Gauvain, ni le courage rendu aux siens par son exemple, réussirent à mettre en déroute la foule de leurs adversaires : comtes et rois durent tourner le dos et vider la place, tant il fallait voir pour y croire la prouesse dont faisaient preuve les gens d'Arthur.

          Les dames et les demoiselles accoudées aux fenêtres des loges n'arrêtaient pas de commenter le spectacle."C'est un vaillant, que monseigneur Gauvain, il mérite le prix du tournoi. – Et que dites-vous de Bohort, mesdames ? intervient la reine. Ne trouvez-vous pas que ses exploits l'emportent sur ceux de monseigneur Gauvain ? – Il est trop jeune pour qu'on puisse les comparer, dame."Mais tout ce qu'elles pouvaient dire n'importait guère à la souveraine du moment qu'elle ne voyait pas celui pour qui la rencontre avait été décidée et engagée ; elle a beau regarder de tous côtés, elle ne l'aperçoit nulle part - ni loin, ni près. Elle reste ainsi à attendre une grande partie de la matinée.

21        Enfin, après avoir longtemps laissé son camp se faire vaincre et écraser, Lancelot déclara au roi Baudemagus qu'ils n'avaient que trop tardé :"Allons leur prêter main-forte, seigneur", dit-il.[p.359] Et il charge sans attendre, le premier à la tête des autres. Calogrenant, un chevalier appartenant à la maison du roi Arthur, se trouve sur son chemin : il lui porte un coup si violent que sa lance se brise ; mais le fer, après avoir traversé écu et haubert, s'est enfoncé dans l'épaule gauche du cavalier qui, désarçonné, roule à terre ;  il continue de frapper avec le tronçon de hampe qui lui reste en main et il en fait un tel usage que, se dit Baudemagus, personne ne serait capable d'en faire autant, si fort soit-il.

          Tous ses compagnons, eux aussi, donnent le meilleur d'eux-mêmes et font, sur leur élan, vider les étriers à nombre de leurs adversaires : sa présence à leurs côtés les rend aussi sûrs d'eux que si chacun se trouvait à l'abri d'une tour fortifiée, ce qui augmente leur courage et leur vaillance.

          Cependant, Lancelot avait dégainé sa bonne épée et en assénait des coups à droite, à gauche - l'épervier n'est pas aussi habile à fondre sur sa proie qu'il ne l'était à cet exercice -, renversant tous ceux qui étaient sur son passage, tuant cavaliers et montures. Il était aidé en cela par la vigueur et la rapidité de son cheval - c'était celui du roi Baudemagus qui l'avait forcé à le monter. Et il n'épargne rien pour renchérir encore afin de mettre en déroute ceux dont l'orgueil l'avait fait le mépriser.

22        Il renouvela à cette occasion ces prodiges de prouesse dont il avait déjà donné ailleurs maints exemples : mettant en pièces hampes et écus, mutilant bras et têtes, désarçonnant sur sa droite et sa gauche des cavaliers qu'il massacrait avec leurs montures. Très vite, il en arriva au point qu'il réussit à arrêter toutes les poursuites ;[p.360] beaucoup de ceux qui les menaient y renoncent pour le regarder et contempler les exploits inconcevables qu'il accomplit face à ceux de la Table Ronde. Il n'arrête pas de pousser son cheval au plus épais de la mêlée et d'avancer, faisant pleuvoir une grêle de coups autour de lui, abattant hommes et bêtes, donnant la mort à chaque fois qu'il frappe : sa suprématie tenait du mystère. Tous ceux qui le voient faire en sont épouvantés, car jamais, selon eux, ils n'avaient vu personne capable de tels faits d'armes. Prudents et téméraires fuient également devant lui.

          Très aidé par la docilité de son cheval, il ne cesse de charger, sans jamais faire halte, et ne laisse personne lui échapper, devant ni derrière lui : dès qu'il voit se regrouper les chevaliers de la Table Ronde qu'il reconnaît sans mal à l'enseigne commune de leurs lances, il fonce sur eux…

23        … et il les fait s'égailler de tous côtés, sous la violence de ses coups, semblable au loup qui, l'estomac vide, affamé, s'introduit dans un pré, massacre le bétail qu'il y trouve et dévore sans pitié toutes ses proies, n'en laissant aucune derrière lui. Il ne s'est pas plutôt enfoncé au cœur de la mêlée qu'il frappe à mort tous ceux qu'il touche. Il se dresse sur le champ, dominant les autres, semblable à un étendard ; partout, on voit pointer son heaume, son écu s'interpose devant tous, son épée s'attaque à tous. Ceux qui le regardent croient le voir partout et prennent ceux qui le suivent pour autant d'autres lui-même, tant il apparaît à la fois ici et là, près et loin. La frayeur qu'il inspire ôte à tous le courage de l'affronter, en si grand nombre qu'ils soient, et les plus renommés de la cour, ceux qui pensaient remporter le tournoi, lui laissent le champ libre.

24        [p.361] Il accumule si bien les hauts faits que tout le monde ne parle plus que du Chevalier Rouge et le proclame vainqueur. Le roi Arthur, qui  n'avait pas pris les armes ce jour-là, demande qui il est."Il appartient à la maison du roi Baudemagus, seigneur, le renseigne un jeune homme ; nous n'avons jamais vu pareils prodiges : il tue tout ce qu'il rencontre, cavaliers, comme montures ; et Lancelot du Lac, qui passe pour être le meilleur des chevaliers n'a jamais accompli la moitié des exploits qu'il accumule depuis ce matin : il y a longtemps qu'il frappe sans s'arrêter et seul un démon pourrait ne pas accuser plus que lui la fatigue."

          Ces propos stupéfient le souverain qui serait navré de voir les siens quitter le champ par peur de leurs ennemis :"Hélas, mon très cher Lancelot, se plaint-il d'un ton dépité et chagrin en regrettant son absence, comme ma maison manque de braves quand vous n'êtes pas là ! Je crois qu'aujourd'hui la Table Ronde aura du mal à se passer de vous : il aurait suffi que vous soyez des nôtres pour que des étrangers ne lui fassent pas perdre sa renommée ; alors que, sans vous, je crains fort que l'honneur de la victoire ne nous échappe. Ah ! mon Dieu, un seul homme peut changer la face des choses plus qu'on ne croit."

25        Telles étaient les réflexions que le roi se faisait, cependant que les dames et les demoiselles de Logres, à la vue de ses chevaliers mis en difficulté, pleuraient à chaudes larmes et maudissaient sans pitié le champion aux armes rouges :"Hélas ! mon Dieu, quel dommage que monseigneur Lancelot du Lac ne soit pas à nos côtés ! S'il était là, il serait de taille à soutenir l'assaut de cet homme qui malmène si rudement les nôtres. Hélas ! Lancelot,[p.362] nous payons cher votre départ de ce pays à la suite de la Vieille Demoiselle au Cercle d'Or, avec la perte que nous allons subir aujourd'hui, puisque vous avez choisi de quitter la cour."La reine, qui entend leurs plaintes et leurs regrets, alors qu'elle a sous les yeux celui qu'elles réclament, ne peut s'empêcher de sourire : ses regards s'attardent sur son ami qui va et vient aussi facilement que s'il était seul sur le champ et elle constate que tous s'enfuient devant lui comme à la vue de la mort. A force de poursuivre tant les uns que les autres, il se retrouve sous la fenêtre à laquelle la reine était accoudée et prenait plaisir à le contempler, tant ce qu'il avait fait la comblait de joie.

26        En levant la tête, il l'aperçut, en haut, sa dame la reine, celle qu'il aimait plus que tout au monde et qu'il n'avait pas vue depuis si longtemps. Comme elle est belle et plaisante à regarder entre toutes les femmes ! La beauté faite dame ! Sa vue l'anéantit au point qu'il ne sait plus s'il dort ou s'il est éveillé, s'il est à pied ou à cheval ; comme paralysé, il laisse tomber son épée et il se cramponne à l'arçon de sa selle,[p.363] parce que toute la force et la maîtrise de son corps lui font défaut et qu'il a peur de ne plus pouvoir se tenir à cheval. Il reste perdu dans sa contemplation, immobile, et finit par pousser un profond soupir.  Sentant que le cœur est près de lui manquer et qu'il ne pourra éviter la chute, puisqu'il n'y a personne pour le retenir, il se retourne et, voyant le roi Baudemagus :"Ah ! seigneur, pour Dieu, soutenez-moi ou je vais tomber : je me sens si faible que j'ai peur de mourir sur place."

27        Ses paroles font craindre au souverain qu'il ne soit mortellement atteint ; au comble de l'inquiétude, il se précipite aussitôt et le prend dans ses bras avec beaucoup de douceur."Mon Dieu, êtes-vous blessé ? Dites-moi !"Mais Lancelot n'a pas la force de répondre : il gît, inerte comme un cadavre entre les bras du roi.

          A cette vue, nombreux sont ceux qui se rassemblent autour de lui, persuadés de sa mort, qui en désole certains, mais pas tous, loin de là car, depuis le matin, il avait occasionné à certains trop de difficultés, et les avait mis à trop rude épreuve. Baudemagus, le soutenant dans ses bras, l'accompagne jusqu'à un bosquet tout proche où on le descend de cheval à l'ombre de deux sycomores, près d'une source.

          Cependant, les gens d'Arthur avaient donné la chasse à leurs adversaires jusqu'au château de Montignet, car, dès lors qu'on eut emmené Lancelot, ils devinrent incapables de résister davantage et furent mis en déroute. La poursuite se prolongea longtemps ; les uns se réfugièrent dans le château pour sauver leur vie, d'autres,[p.364] dans la forêt où ils essuyèrent une cuisante défaite. Du coup, ceux de la Table Ronde s'en retournèrent tout contents et satisfaits que la journée se soit mieux terminée pour eux qu'ils ne l'avaient craint.

28        Lorsque la reine vit qu'on faisait quitter le tournoi à Lancelot, inutile de demander si elle en eut de l'inquiétude et du regret, car elle ne savait qu'en penser : était-il blessé ? Un mal soudain l'avait-il frappé ? Elle appelle la jeune fille qui portait la ceinture qu'elle avait elle-même jadis donnée à Lancelot :"Venez me retrouver dans ma chambre, au château : j'ai à vous parler. – Volontiers, dame", répond-elle, mais sans comprendre ce dont il peut s'agir. Guenièvre interpelle aussi Bohort qui passait devant elle, armé de pied en cap ; il s'approche et enlève son heaume."Savez-vous qui est ce chevalier qui s'est montré le meilleur au tournoi jusqu'à présent ? – Non, dame. – C'est votre cousin Lancelot, que l'on vient d'emmener à bras d'hommes, ce qui me fait craindre qu'il n'ait été mortellement blessé. Allez vite auprès de lui, le roi Baudemagus l'a hébergé. S'il est gravement touché, revenez me le dire : je chercherai à le voir par tous les moyens ; et s'il n'est que légèrement atteint, dites-lui de ma part qu'il vienne me voir, toutes affaires cessantes, quand il fera nuit, et assez discrètement [p.365] pour n'être pas reconnu."Il s'acquittera au mieux de ce message, assure-t-il. Après avoir recommandé la reine à Dieu, il se rend à cheval à la lisière du bosquet où le roi Baudemagus avait fait dresser une vaste tente, d'autres plus petites, ainsi que des baraques en bois et des cabanes de feuillages pour loger tout son monde.

29        Il avait fait désarmer et déshabiller Lancelot qu'on avait couché en si triste état qu'on le pensait à l'article de la mort. Arrivé à la tente royale, Bohort pria un chevalier, au nom de Dieu, qu'on lui fît la courtoisie d'un entretien avec le blessé."C'est que, cher seigneur, il est si mal en point que je doute qu'il puisse vous répondre ; pourtant, il n'a ni plaie, ni perte de sang susceptibles d'être dangereuses ; mais nous pensons qu'il a trop abusé de ses forces. – Je souhaite quand même lui parler", insiste Bohort. Son interlocuteur promet de faire tout ce qu'il pourra et va s'adresser à Baudemagus :"Seigneur, il y a là un chevalier qui désirerait s'entretenir avec notre vaillant blessé."Le roi s'avance vers Bohort et lui demande ce qu'il veut au juste."Parler au chevalier qui est couché là, et qui ne va pas bien, répète-t-il. – C'est impossible, il est au plus mal. – Il faut que je lui parle, seigneur : si vous n'y consentez pas, tous les jours de votre vie ne suffiraient pas à lui rendre ce qu'il va perdre. – Par Dieu, je ne veux surtout pas lui faire perdre quoi que ce soit ; vous allez donc lui parler. Mais Dieu fasse qu'il n'en soit pas contrarié et que cela ne tourne pas mal !"

30        Et il introduit Bohort dans la tente où Lancelot était profondément endormi ; tous deux s'assoient auprès du lit et attendent patiemment son réveil,[p.366] qui le trouva frais et dispos, sauf qu'il souffrait beaucoup d'avoir tant donné et reçu de coups durant toute la journée, ce qui lui arracha un profond gémissement."Ah ! mon Dieu, où suis-je ?"fit-il en ouvrant les yeux. La vue de Bohort le remplit de joie :"Soyez le bienvenu ! dit-il. – Que Dieu vous bénisse !"répondit son cousin qui lui demanda comment il se sentait."Bien, grâce à Dieu", et il avait en effet recouvré la santé mais il n'osait pas avouer ce qui l'avait, ce jour, mis au plus bas."Laissez-nous seuls, cher seigneur, demande Bohort au roi, le temps de lui dire la raison de ma venue."

31        Baudemagus se lève aussitôt pour qu'ils parlent tranquillement ensemble et Bohort profite de ce tête-à-tête pour transmettre à son cousin le message de la reine, en lui expliquant comment elle veut qu'il s'y prenne. Lancelot, qui voyait ainsi tous ses désirs comblés, déborde d'une joie impossible à concevoir, et répond qu'il fera ce que veut sa dame,"mais afin qu'elle ne s'inquiète pas pour moi, allez tout de suite lui dire que je me porte bien. Aussitôt qu'il fera nuit et qu'elle voudra que je me rende auprès d'elle, venez me chercher, et n'oubliez pas de lui demander si je dois être armé ou non."Son cousin promet de s'acquitter fidèlement du message. Alors qu'il se mettait en selle pour partir, Lancelot lui interdit encore, au nom de tout ce qu'il devait à Dieu ainsi qu'à lui-même, de souffler mot de sa présence à personne, sauf à sa dame. Bohort l'assura qu'il s'en garderait.

32        Il s'en alla tout droit à Kamaalot et quand il se présenta à la cour, il reçut un chaleureux accueil, car tous le considéraient [p.367] comme un chevalier aussi brave que valeureux - ce qu'il était assurément - et beaucoup voulaient le féliciter pour ses exploits du jour où, en effet, il s'était distingué, d'après les témoignages unanimes de ceux qui l'avaient vu à l'œuvre pendant le tournoi. Il gagna directement la chambre où se tenait la reine et, dès qu'elle le vit entrer, elle courut à sa rencontre et lui demanda quelles étaient les nouvelles."Elles sont bonnes, dame, Dieu merci, bien meilleures que je ne l'imaginais. Mon seigneur se porte très bien et il m'a chargé de vous dire qu'il viendra vous voir à l'heure que vous lui avez fixée ; mais il veut savoir si vous souhaitez qu'il soit armé ou non. – Sans autre arme que son épée. Il passera par le jardin, là en dessous, et entrera par cette porte (elle la lui montra) qui donne directement accès à ma chambre."Après l'avoir assurée que Lancelot se conformerait à ses recommandations, Bohort se retira et passa dans la grand-salle où il resta pour participer aux jeux et aux divertissements des chevaliers.

33        Sur ces entrefaites, la demoiselle qui avait guéri Lancelot de son empoisonnement arriva et s'enquit de la reine: on lui indiqua où elle se trouvait. Elle entre dans la chambre, plie le genou devant la souveraine et la salue :"Vous m'avez dit de venir vous parler, dame : me voici donc. Vous pouvez me confier ce que vous voulez ; je vous écouterai avec le respect que l'on doit à sa dame."Guenièvre congédia toutes celles qui se trouvaient là de manière à rester en tête-à-tête avec la jeune fille.

         "Si je vous ai fait venir, c'est à cause d'une grande dame, une amie très chère et très proche qui s'est plainte à moi, aujourd'hui, de votre conduite. Devinez-vous pourquoi ? Elle avait amené avec elle un chevalier - aussi noble que vaillant - et, depuis longtemps ils étaient amoureux l'un de l'autre. Mais à présent, [p.368] d'après ce qu'elle m'a dit, vous lui avez volé le cœur de ce chevalier : il l'a abandonnée parce qu'il n'aime plus que vous. La blessure que vous lui avez infligée la chagrine et l'indigne d'autant plus que n'importe qui, elle le sait bien, à vous voir l'une à côté de l'autre, lui donnerait cent fois la préférence pour la beauté, la richesse et la naissance. Et pour que vous ne puissiez pas nier, elle invoque une preuve impossible à contester."Et désignant la ceinture que la jeune fille portait sur sa robe :"Mon amie m'a dit avoir fait présent de cette parure au chevalier dont je vous parle : voilà ce qui, soyez en sûre, vous vaudra une condamnation à mort avant que vous n'ayez le temps de quitter le pays."

34        Ces propos font grand peur à la demoiselle ; craignant pour sa vie, elle se jette aux pieds de la reine en pleurant :"Au nom de Dieu, dame, supplie-t-elle, ayez pitié de moi et laissez-moi, s'il vous plaît, vous expliquer ce qui s'est passé ; en conscience, je ne vous dirai que la vérité. – Demoiselle, répond la reine attendrie par ses sanglots, si vous me juriez sur les reliques de me dire la vérité à propos de ce qui s'est passé entre le chevalier et vous, je m'efforcerais de vous réconcilier avec votre accusatrice."De là, on apercevait une chapelle.[p.369]"Dame, dit la jeune fille en la montrant, j'en atteste Dieu et tous les corps saints qui reposent là, je vous dirai la vérité, sans mentir d'un mot, en toute sincérité. – Avec un pareil serment, je ne peux que vous croire. Dites-moi donc ce qu'il en est. – Je ne demande pas mieux, dame. Il y a quelque temps, un chevalier d'ici qu'on appelle Lancelot du Lac a contracté un si grave empoisonnement que j'ai craint de le voir mourir ; mais à force de soins, j'ai réussi à le sauver. Il a longuement séjourné chez moi parce que sa guérison a pris du temps. A le voir tellement beau, et plein de charme, je suis devenue si amoureuse de lui que j'ai cru en mourir, et c'est ce qui aurait fini par m'arriver si un de ses cousins ne m'avait assuré qu'il m'aimait.

35        Cette nouvelle me rendit courage, et je m'imaginai avoir des droits sur lui puisque je lui avais rendu la vie et que, moi, je souffrais tant pour lui. Tel était mon état d'esprit tandis qu'il se remettait peu à peu. Un jour où nous étions en tête-à-tête dans notre tente, après le déjeuner, je l'ai entrepris sur ce sujet qui me tenait tant à cœur et lui ai déclaré qu'il devait tenir son engagement et me donner son amour, comme il avait promis de le faire, d'après son cousin. Mais il m'expliqua pourquoi cela lui était impossible."Et elle rapporte en détail à la reine la réponse de Lancelot et comment sa loyauté envers celle qu'il aimait lui avait fait préférer la mort à la moindre infidélité."Je l'ai vu très embarrassé pour tenir sa parole, parce qu'il ne voulait ni me mentir, ni manquer à sa dame, mais je lui ai dit que je ne le tiendrais pas quitte pour autant."

          [p.370] Elle raconte alors le vœu qu'elle avait fait, tout ce dont ils étaient convenus entre eux,"et sachez-le, dame, de toute ma vie je ne connaîtrai d'homme mais, par amour pour lui et pour sa grande âme, je resterai vierge jusqu'à ma mort. Je le lui ai promis et je tiendrai ma promesse. Une fois qu'il a été complètement rétabli, il a voulu repartir ; en remerciement de mes soins, je lui ai demandé un de ses bijoux et il m'a donné cette ceinture qui est un lien entre nous et que je garderai pour l'amour de lui. Voilà, dame, ce qu'il en est de moi et de ma conduite ; voilà comment j'ai agi avec celui que j'aimais tant. En toute conscience, je ne vous ai pas menti d'un mot.

36        – Dieu m'en soit témoin, fait la reine, vous avez bien le droit de porter cette ceinture, vous l'avez mérité par votre loyauté ; et maudit soit qui s'aviserait de vous en vouloir car, sur ma tête, jamais demoiselle n'a conçu d'amour plus loyal et plus fidèle pour un chevalier. Si la dame vous détestait pour cela, elle commettrait une grande vilenie, puisque vous ne lui avez pas pris son ami, tout en restant fidèle au sentiment que vous éprouvez pour lui. En remerciement de votre franchise, je ferai de mon mieux pour vous réconcilier avec elle, de manière à ce qu'elle n'y revienne plus. – Au nom de Dieu, grand merci, dame ! – Il faut que vous restiez avec moi aujourd'hui, et demain aussi, et tant que vous séjournerez ici : vraiment, sachez-le, j'apprécie beaucoup votre compagnie."[p.371] La jeune fille remercie à nouveau la reine et déclare qu'elle-même aura plaisir à rester auprès d'elle.

37        Après que le couple royal eut assisté aux vêpres, Arthur ordonna de dresser les tables dans la grand-salle. Quand ce fut fait, une sonnerie de cor annonça qu'on apportait l'eau pour se laver les mains et les chevaliers arrivèrent pour manger. Comme ils allaient s'asseoir, le roi prit la parole :"Seigneurs, déclara-t-il assez haut pour être entendu de tous, vous connaissez la coutume jurée qui préside aux tournois : nous désignons, en notre âme et conscience celui qui s'est le plus distingué dans notre camp. En vertu de ce serment, je vous invite à élire celui qui, aujourd'hui s'est montré le meilleur."Certains nomment aussitôt monseigneur Gauvain, mais d'autres sont d'un avis différent et préfèrent Bohort le Déshérité. Finalement, c'est sur son nom que l'accord se fait avec l'approbation du roi en personne. Tout le monde reconnaît que c'est lui qui a le plus brillé et qu'il mérite donc d'être proclamé vainqueur. Arthur le fait aussitôt asseoir à côté de lui à la place d'honneur pour que tout le monde le voie bien, ce qu'il fait à son corps défendant : il n'y avait pas plus modeste que lui, mais il dut se plier à la volonté du roi et à la décision générale.

38        Pendant le dîner, les convives se mirent à parler du Chevalier Rouge, celui qui appartenait [p.372] à la maison du roi Baudemagus : à part Lancelot, disaient-ils, ils n'avaient jamais vu chevalier de sa force et qui fasse preuve d'une telle endurance."Par Dieu, proteste Yder, jamais Lancelot n'a accompli autant d'exploits et il en serait bien incapable : ce chevalier n'a pas son pareil. Et pourtant, sur la fin, il a donné de tels signes de faiblesse qu'il a fallu qu'on le soutienne à bras d'hommes. Je ne sais s'il était mort ou seulement blessé, mais commencer par des exploits et finir sur des coups manqués n'est pas le fait d'un preux digne de ce nom : il y a là défaut de force et de cœur. Je suis persuadé que, si le tournoi durait un jour de plus, il ne s'y présenterait pas, car épuisé comme il doit au moins l'être par les coups tant donnés que reçus, il lui faudra des mois pour quitter le lit."On parla beaucoup de lui partout dans la salle, mais on s'accordait pour affirmer qu'on ne pensait pas avoir jamais vu de chevalier aussi valeureux, ni aussi capable d'autant de faits d'armes. Gauvain déclara qu'il n'en connaissait pas dont les exploits soient aussi admirables :"Et je vais jusqu'à croire que monseigneur Lancelot du Lac, que l'on estime être le plus fort chevalier au monde, n'aurait pas pu en faire autant que lui en ce jour : je l'ai vu asséner une centaine de coups à la file qui, tous, ont fait tomber à la renverse cheval ou cavalier ; et je n'ai jamais observé un jouteur aussi fort que lui : quand sa lance était brisée, cela ne l'empêchait pas d'abattre encore deux ou trois adversaires avec le tronçon restant. Si je ne l'avais pas vu de mes propres yeux, j'aurais eu du mal à le croire."

39        Dames et demoiselles renchérissent encore : jamais chevalier, assurent-elles,[p.373] n'a réussi pareils prodiges ; partout où il passait, elles l'ont vu, de leurs yeux vu, on aurait dit que ses adversaires faisaient exprès de trébucher : c'était de la magie. Tous le fuyaient comme la Mort en personne."Par Dieu, reprend Gauvain, je ferais n'importe quoi - d'honorable, cela s'entend - pour les voir, Lancelot et lui se mesurer aux armes."Tous ces propos tenus sont autant d'éloges dont on couvre le chevalier. Arthur ajoute que le roi Baudemagus s'est comporté en fin stratège en s'attachant les services de ce vaillant :"Sur ma tête, s'il n'avait pas été si gravement blessé, les compagnons de la Table Ronde auraient été contraints de quitter le champ clos ; il y a eu un moment où je l'ai redouté, et pas qu'un peu ! Ils fuyaient tous devant lui comme le lièvre poursuivi par la meute. Un preux pareil ! Je ne serai pas satisfait tant que je n'aurai pas fait sa connaissance."

40        Ce soir-là, la beauté et la prouesse de Bohort firent aussi de lui l'objet de tous les regards ; ses exploits, chez un si jeune homme, lui valurent une approbation unanime : louange de ses pairs et œillades des belles dames.

          Mais on avait beau parler de tel ou tel, la reine ne disait pas un mot. Les propos du roi Yder sur les coups qu’à la fin Lancelot avait manqués lui avaient ôté tout son plaisir et elle se promit qu'il les paierait [p.374] d'ici quelques jours. Elle attendit qu'on eût enlevé les tables pour demander  à Bohort de se rendre auprès de son cousin et de lui répéter les paroles d'Yder."Je souhaite donc qu'une autre rencontre ait lieu, dans deux jours, entre les gens du roi Baudemagus et les nôtres. Allez lui dire ce que je veux qu'il fasse."Il s'acquittera au mieux de ce message, acquiesce-t-il.

41        Bohort part de la cour à cheval ; il portait une tunique et un manteau de soie rouge fourré d'hermine, et sa tête s'ornait d'un diadème serti de pierres précieuses qui avaient coûté plus de quarante marcs. C'est dans cette tenue qu'il se rendit auprès du roi Baudemagus ; l'éclat de sa beauté et le luxe de ses vêtements attiraient tous les regards. Après avoir mis pied à terre, il s'avança vers son cousin qui se trouvait en la seule compagnie du souverain et il répéta fidèlement ce que la reine lui faisait dire;"Il en sera fait comme elle le veut, déclare Lancelot, mais j'ai grand peur que monseigneur le roi Arthur n'ait trop à y perdre."Puis s'adressant à Baudemagus :"Voudriez-vous, par amitié pour moi, convenir d'un autre tournoi contre les gens du roi Arthur ? Et je vous promets, ajoute-t-il qu'avec l'aide de Dieu, nous les ferons rentrer dans Kamaalot, tant ils craindront pour leur vie. – Puisque vous le voulez, c'est d'accord : tout ce qui est en mon pouvoir, je suis prêt à le faire pour vous. D'ailleurs, Dieu m'en soit témoin, recevoir en cadeau [p.375] la plus forte cité du roi Arthur ne me ferait pas autant plaisir car, dès lors que vous en aurez décidé, l'honneur de la victoire nous reviendra à coup sûr et la honte de la défaite sera pour les autres."

42        Sur ce, il appelle un prince et un duc, de ses hommes, en qui il avait toute confiance et leur ordonne de se rendre à Kamaalot, à la cour du roi Arthur, annoncer un tournoi pour dans deux jours, avec les compagnons de la Table Ronde - ce qu'ils feront de grand cœur, déclarent-ils. Ils montent donc à cheval et gagnent la cour : après avoir mis pied à terre, ils montent dans la grand-salle où le roi se tenait, accoudé à une fenêtre, et ils le saluent."Seigneur, dit l'un des messagers, nous venons de la part du roi Baudemagus qui est notre suzerain. Il vous fait dire, ainsi qu'aux compagnons de la Table Ronde, que, dans deux jours, vous le trouverez, avec ses hommes, dans le même champ clos qu'hier, prêt à se mesurer avec vous et les vôtres. – Par Dieu, il aura ce qu'il veut."Et interpellant Gauvain :"Eh bien, mon cher neveu, allez assurer ces gens qu'ils peuvent compter sur nous."Aussitôt, Gauvain se lève, s'approche des messagers de Baudemagus et leur engage sa parole. Après quoi, ceux-ci s'en retournent et vont rendre compte de leur mission.

          Cependant, Arthur continuait de s'entretenir avec Gauvain et avec les autres compagnons :"Vous avez entendu que le roi Baudemagus m'a fait savoir qu'il y aurait, à son initiative, un nouveau tournoi ? Eh bien, même s'il n'y avait ici que les chevaliers directement liés à mon service, je suis persuadé que je l'écraserai, lui et les siens. – Par la foi que je vous dois, seigneur, dit Gauvain, ce qui l'a poussé à agir ainsi, c'est sa confiance dans le Chevalier Rouge,[p.376] celui qui a remporté la première rencontre."Et les autres d'approuver.

43        Si, ce soir-là, on fit la fête à la cour du roi Arthur, dans celle de Baudemagus, on se pressait pour voir le chevalier ; mais même les grands seigneurs ne furent pas admis en sa présence. Quand la nuit fut tombée, Lancelot déclara au roi qu'il devait aller à Kamaalot afin de s'y entretenir avec un homme de religion,"mais je veux le faire en toute discrétion. Je n'emmènerai avec moi que mon cousin, qui est aussi un ami très proche. Je reviendrai à temps pour le tournoi où je serai à votre entière disposition. – Puisque vous ne voulez pas que je vous accompagne, ami cher, je vous confie à la garde de Jésus-Christ : qu'Il vous conduise et vous ramène sain et sauf pour que je puisse me réjouir de votre retour."

44        [p.377] Ils montent à cheval et s'en vont aussitôt, escortés par le roi jusqu'au moment où ils le prient de s'en retourner. Après être entrés dans la ville, ils contournèrent le château derrière lequel se trouvait le jardin royal, clos d'un muret. Ils mettent alors pied à terre, attachent leurs montures à un arbre et sautent par-dessus le mur ; la porte que la reine avait montrée à Bohort était ouverte. Une fois à l'intérieur, ils ferment la porte derrière eux pour que personne ne puisse les suivre et s'arrêtent dans une encoignure. Le roi s'était déjà mis au lit dans une chambre qui donnait sur la rivière et il avait dit à son épouse qu'il ne se sentait pas très bien et préférait dormir seul : elle pouvait coucher dans la pièce qu'elle voudrait."Puisque c'est votre désir, seigneur, cela me convient aussi."

45        Elle avait donc installé son lit du côté du jardin. Quand elle pensa que Lancelot était arrivé,[p.378] elle déclara à ses suivantes qu'elle ne voulait pas être gênée par le bruit et qu'elle souhaitait dormir seule pour mieux se reposer ; elle les envoya donc se coucher, chacune de son côté. Les jeunes filles, qui ne pensaient pas à mal, allèrent se mettre au lit ailleurs.

          Dès que la reine les voit parties, elle se rend dans la chambre où Lancelot l'attendait ; à peine le temps de l'apercevoir, ils courent se jeter dans les bras l'un de l'autre, brûlants d'un désir accru par leur longue attente. Leur amour n'avait pas son pareil au monde, et c'est à peine si je peux vous donner une idée de leur joie. Puis, retrouvant la parole, ils s'interrogent l'un l'autre. La reine demande à Lancelot comment les choses se sont passées pour lui depuis la dernière fois."Bien, Dieu merci. – Et votre nouvelle amie, dit-elle en plaisantant, celle qui vous a guéri de votre empoisonnement, qu'avez-vous fait d'elle ? Pourquoi ne l'avez-vous pas amenée au tournoi ? Assurément, vous l'avez abandonnée ; et pourtant, elle est aussi courtoise que belle et vous vous êtes aimés d'amour : je sais ce qu'il en est."

46        Le reproche plonge Lancelot dans l'embarras et dans la désolation car il craint de l'avoir fâchée :"Miséricorde divine, dame ! A Dieu ne plaise que, de ma vie, j'aie une autre amie que vous !"A la vue de son visage ravagé de larmes,[p.379] elle le rassure :"Mon Dieu, cher doux ami, ne croyez pas que j'aille vous soupçonner ! Si on me disait du mal de vous, je ne pourrais pas y croire."

          Sur ce, elle s'approche de Bohort et, le prenant par la main, l'emmène se coucher dans une autre pièce où elle avait fait préparer un lit tout exprès pour lui. Dès qu'il s'y est étendu, elle revient dans sa chambre à elle, en ferme la porte sur eux deux pour que personne ne vienne les surprendre et, après s'être déshabillée, elle s'allonge à côté de celui qui lui avait fait connaître tant de souffrances, mais à qui elle fait joie et fête parce qu'il lui est aussi cher que sa vie.

47        Ils restèrent ensemble toute la nuit à partager la joie qu'ils avaient si longtemps désirée et ils dormirent d'autant moins qu'ils avaient aussi beaucoup de choses à se dire et de questions à se poser. Elle en vint à lui demander comment, après avoir remporté une victoire complète, et alors qu'il passait devant elle, on avait dû le soutenir à bras d'hommes :"Avez-vous été frappé d'un mal subit ? Etiez-vous épuisé ? Dites-moi la vérité, sur la foi que vous me devez. – Ainsi adjuré, dame, je ne vous tairai rien. Il est vrai que je m'efforçais de bien faire parce que je savais que vous me voyiez, et aussi à cause de ceux de la Table Ronde [p.380] qui avaient médit de moi, comme vous me l'aviez fait savoir. En arrivant devant vous, je me suis mis à vous regarder : je ne vous avais pas vue depuis si longtemps, et c'était là tout mon désir. A sa lumière, vous m'êtes apparue si belle et si pleine de charme que ce fut un trait qui m'aveugla et me frappa en plein cœur. Le coup fut si rude que je n'avais plus la force de me tenir à cheval et que je serais tombé si je ne m'étais pas penché sur l'arçon de ma selle. C'est alors que vous m'avez vu si faible et si mal en point.

48        – Par Dieu, j'en suis désolée, parce que, si vous aviez continué sur votre lancée, vous en auriez fini avec tous ceux de la Table Ronde qui vous avaient calomnié. – Je les avais déjà mis en fuite, dame ; aucun d'eux n'osait plus me faire face ; mais s'ils ont eu la chance d'en réchapper aujourd'hui, ils n'ont rien perdu pour attendre, puisqu'ils reviendront pour la rencontre de demain. – Vous avez raison, mais faites en sorte de vous distinguer ; effrayez-les assez pour qu'aucun ne se risque plus à se mesurer avec vous et que tous viennent se réfugier ici, craignant pour leur vie ; ne montrez ni faiblesse, ni hésitation, car si je devais penser que votre amour pour moi vous fait perdre de votre vaillance, je serais femme à cesser de vous aimer. – Loin d'en perdre, dame, j'en gagne, et plus qu'amour de dame n'en a jamais donné à chevalier ; sans vous, jamais je n'aurais acquis une telle renommée. Depuis le premier moment où je vous ai aimée, j'ai réussi dans tout ce que j'ai entrepris, dès lors que votre pensée ne me quittait pas."La reine ne retint pas son rire.

49        [p.381] Cette nuit-là, rien ne leur manqua.

          Un peu avant le jour, la reine prévint Lancelot qu'il devait s'en  aller : le roi avait l'habitude de venir la voir le matin,"et je ne voudrais pour rien au monde qu'on nous surprît ensemble : ce serait la mort pour moi et le déshonneur pour vous."Il se lève aussitôt et se prépare, tandis que Guenièvre va réveiller Bohort et lui dire de se mettre debout parce qu'il est temps de partir. Lui aussi s'habille sans tarder."Cher seigneur", dit la souveraine à Lancelot quand ils furent tous les deux prêts,"revenez me voir demain à la nuit, comme hier et par le même chemin."C'est ce qu'ils feront, promettent-ils. Après avoir traversé le jardin jusqu'au muret par où ils étaient passés, ils sautent par-dessus et retrouvent leurs chevaux là où ils les avaient laissés ; ils les enfourchent et chevauchent jusqu'à la porte de l'enceinte qu'ils trouvent fermée. Ils hèlent le portier qui s'empresse de la leur ouvrir et ils retournent sans s'attarder jusqu'au bosquet où le roi Baudemagus avait installé son campement.

          Bohort demande alors à son cousin [p.382] ce que Lionel est devenu et Lancelot lui raconte comment il s'était lui-même endormi dans la forêt, vers midi, et comment il s'était réveillé au château de la Charrette,"mais depuis, je n'ai plus entendu parler de votre frère et j'ignore ce qui lui est arrivé. Mais si, grâce à Dieu, je pars de ce tournoi avec tout l'honneur que j'escompte obtenir, je me mettrai à sa recherche jusqu'à ce que je l'aie retrouvé."

50        Quand ils arrivèrent à la tente du roi, le jour était levé ; Baudemagus était déjà debout et attendait Lancelot. Inutile de demander s'il fut content de le voir arriver ; il s'approcha pour l'aider à mettre pied à terre, mais le chevalier devança son geste."Vous êtes matinal, seigneur, lui dit-il. – Je pensais bien que vous viendriez et je ne voulais pas dormir à ce moment là."Laissant leurs montures, Lancelot et Bohort allèrent entendre la messe à l'ermitage, non loin de là ; après quoi, ils retournèrent au campement où comtes et ducs, sans oublier l'empereur d'Allemagne, étaient déjà accourus pour voir le Chevalier Rouge.

51        La vue de cette foule de gens qui l'attendaient [p.383] fut loin de réjouir Lancelot qui craignait d'être reconnu, mais il eut la chance qu'il n'en fût rien."Est-ce vous, seigneur, qui portiez hier des armes rouges ? l'interroge le roi de Norgales. – Non, c'est ce seigneur qui est avec moi", répond-il en désignant Bohort qui se voit entouré de force manifestations de joie et de gens qui disent être ses amis, prêts à le servir. Comme Bohort comprend que son cousin veut se dissimuler derrière lui, il n'ose pas protester ; il fait comme s'il était celui qu'on demande et se confond en remerciements devant les offres de service qu'on lui fait.

52        Lancelot déjeuna avec les barons dans la tente du roi et il passa le reste de la journée avec eux. Après les vêpres, l'empereur d'Allemagne emmena Bohort au château de Montignet pour dîner en sa compagnie, tandis que son cousin restait dans la tente de Baudemagus où un duc et un comte - tous deux gens accomplis - veillèrent à ce qu'il soit servi à son gré.

          [p.384] A la tombée de la nuit, Bohort revint de son dîner avec l'empereur, escorté par plus de deux cents chevaliers. Lorsque son hôte fut reparti, il se retrouva seul dans la tente avec Lancelot et, dès qu'il fit nuit noire, ils allèrent tout droit à Kamaalot, exactement par le même chemin que la veille ; après avoir pareillement attaché leurs chevaux, ils sautèrent par-dessus le muret et rejoignirent la reine qui les attendait dans sa chambre. Le roi s'était retiré depuis longtemps déjà dans celle qui donnait sur la rivière. Quand elle les voit arriver, Guenièvre leur fait un chaleureux accueil et leur souhaite la bienvenue.

53        Cette nuit-là, Lancelot et la reine furent comblés : ils connurent tous les plaisirs et toutes les joies réservés aux amants. Un peu avant le jour, elle se leva :"Seigneur, dit-elle à Lancelot, je vous ai préparé de bonnes armes et je vous en équiperai moi-même avant votre départ, parce que je prendrai plaisir à le faire et que je tiens à vérifier que rien ne vous manque. – Puisque vous le désirez, dame, j'y consens volontiers : tout ce qui me vient de vous ne peut être que pour mon bien."Il s'habille et s'apprête, tout en faisant réveiller Bohort.

          La reine avait soigneusement fermé la porte pour que personne ne puisse entrer. Après avoir allumé quatre cierges pour qu'on y voie plus clair, elle ouvre un coffre où elle invite Lancelot à prendre des armes et tout ce dont il a besoin."Quelles couleurs arboreront-elles ? demande-t-il. – Le blanc pour vous, le rouge pour Bohort, afin qu'on ne vous reconnaisse pas."Il s'équipe sans attendre, aidé par Guenièvre qui lui lace, elle-même, son heaume. Quand les deux cousins sont fins prêts, ils quittent la chambre et la reine les accompagne jusqu'à la petite porte. Arrivée là, elle fait demi-tour après les avoir recommandés à Dieu ; sa dernière demande à Lancelot fut de ne pas participer au tournoi avant le milieu de la matinée [p.385], sauf s'il ne pouvait pas faire autrement, et il promit d'attendre jusque-là.

54        Sur ce, elle retourna se coucher, seule, dans sa chambre.

          De leur côté, après avoir repris leurs montures là où ils les avaient laissées, Lancelot et Bohort avaient gagné la porte de la ville qu'ils s'étaient fait ouvrir. Une fois dehors, ils prennent le chemin du bois où Baudemagus avait son hébergement. C'était le petit jour, mais le roi était déjà levé, parce qu'il pensait que Lancelot viendrait tôt et qu'il voulait être là pour l'accueillir. Dès qu'il aperçut ces deux cavaliers si magnifiquement armés, il les reconnut sans difficulté, d'autant plus que Bohort avait enlevé son heaume, et il leur souhaita la bienvenue. Après avoir mis pied à terre, ils entrèrent dans la tente, puis changèrent de chevaux parce que les leurs n'avaient pas mangé depuis la veille ; et quand il fit plus clair, après le lever du soleil, ils allèrent entendre la messe.

          Dans la prairie, les loges des galeries étaient déjà toutes occupées par des demoiselles et des dames venues assister au tournoi, et plus d'un millier de chevaliers, tant d'un parti que de l'autre, couvraient le champ clos où, de tous côtés, on se livrait des joutes de première force et où beaucoup de tournoyeurs s'étaient déjà fait désarçonner. Partout, il y avait foule.

55        La matinée n'était pas encore très avancée quand la reine sortit de la ville au milieu d'une nombreuse escorte de dames et de demoiselles ; ses vêtements étaient faits d'un tissu de pourpre broché d'or ; sa tunique et son manteau étaient fourrés d'hermine. Montée sur un petit palefroi de race norroise à la robe blanche comme neige fraîchement tombée, elle s'avança gracieusement jusqu'au milieu du pré où elle mit pied à terre et alla s'accouder à la fenêtre d'une loge pour regarder les chevaliers qui passaient devant elle.

          L'empereur d'Allemagne était là,[p.386] ainsi que le roi de Norgales et quatre autres rois ; tous avaient amené avec eux un grand nombre de chevaliers. Quand ils s'engagèrent dans la mêlée, leur charge fut si brutale qu'elle balaya les gens du roi Arthur, qui commencèrent de se débander comme s'ils n'en pouvaient plus. Mais les chevaliers de la Table Ronde vinrent leur prêter main-forte : ils avaient avec eux au moins trois mille hommes dont le plus timoré s'estimait hardi et valeureux. Et tous arboraient, comme signes de reconnaissance, des rondelles en cuir de Cordoue sur leurs tapis de selle, afin que tout le monde sache bien qui ils étaient.

56        Dès qu'ils se furent engagés dans la bataille, ils se mirent à renverser chevaux et cavaliers ; une seule charge suffit à ces vaillants : les poursuivants durent s'arrêter et les fuyards revinrent sur leurs pas, et ils s'escrimaient si bien à la lance et à l'épée qu'on ne savait plus au juste quel camp avait l'avantage.

          C'est alors que monseigneur Gauvain entra sur le champ avec son frère Gaheriet, de retour de sa quête le matin même. Au moins deux cents chevaliers (sans compter ceux de la Table Ronde) les accompagnaient, qui étaient parmi les plus renommés de la maison du roi Arthur. Gauvain les invita à le suivre :"Et ne ménagez pas vos efforts, faites mordre la poussière à tous ceux qui se trouveront sur votre passage !"Ils feront de leur mieux, promettent-ils. Gauvain se met à leur tête et charge au plus épais de la mêlée : le premier qui se présente devant lui, il le fait tomber à terre, pêle-mêle avec son cheval ; sous le choc, sa lance se brise. Gaheriet, de son côté, désarçonne, lui aussi, un adversaire. Leurs compagnons y vont de si bon cœur que tous voient leurs lances voler en éclats ; certains ne font pas plus, mais d'autres réussissent à renverser des cavaliers.

57        [p.387] Gauvain et Gaheriet multiplient les exploits au point qu'il était impossible de ne pas les compter au nombre des plus forts chevaliers qu'on puisse voir : ils chargent dans toutes les directions, abattant chevaux et cavaliers, contraignant à la déroute, par leur prouesse, des adversaires qui ne peuvent plus résister à l'impétuosité dont ils font preuve, ainsi que tous ceux de la Table Ronde ; les vaincus s'égaillent dans la prairie, fuyant au galop. Des cris hostiles se font entendre ; depuis les loges, les dames poussent des huées, insultent les fuyards et les traitent de lâches.

          "Seigneur", fait remarquer Bohort à Lancelot quand il voit ceux qu'il devait soutenir se débander,"peut-être attendez-vous trop. Allons leur prêter main-forte : ils en ont vraiment besoin. – C'est d'accord ; allons-y !"Et à l'adresse du roi Baudemagus :"Suivez-moi avec vos gens, et faisons vite ; sinon, il serait trop tard. – Prenez la tête, nous vous emboîterons le pas. – Vous voyez ces deux-là ? fait Bohort à Lancelot en lui montrant Gauvain et Gaheriet . – Sur ma tête, ce sont eux qui ont mis les nôtres en déroute. Attaquez l'un, je me charge de l'autre : si nous parvenons à les désarçonner, il n'y en aura plus un pour nous donner la chasse, j'en suis sûr."

58        Bohort fonce alors sur Gaheriet et lui porte un violent coup de lance qui culbute au sol monture et cavalier, pêle-mêle l'un sur l'autre ; la chute du cheval sur celui qui le montait valut à ce dernier une blessure assez grave et douloureuse pour le faire s'évanouir. Lancelot, de son côté, avait attaqué Gauvain qui ne l'avait pas reconnu parce qu'il n'avait pas ses armes habituelles. Il lui porte un coup de lance qui, à travers écu et haubert,[p.388] l'atteint à l'épaule gauche ; et, le bousculant avec toute la force et la fougue dont il était capable, il le fait tomber au sol, où il reste coincé entre les sabots de son cheval, le fer toujours enfoncé dans le corps.

          A la vue de Gauvain et de Gaheriet à terre, les deux champions sur qui ils comptaient fermement pour écraser leurs ennemis, les gens d'Arthur se trouvent complètement pris au dépourvu : que vont-ils pouvoir faire ?

59        Quant à Lancelot, n'entendant pas relâcher son effort, il dégaine son épée au fil acéré et charge au plus épais de la presse. Son premier coup fait s'écrouler un adversaire que ni son heaume, ni la coiffe de son haubert ne peuvent protéger de la mort ; puis ce ne sont que heaumes et écus arrachés des têtes et des cous, une tuerie de chevaux et de cavaliers. Ses prodiges aux armes sont tels que si certains ont encore le courage de ne pas détourner le regard, aucun n'a celui de l'affronter ; ils s'enfuient comme s'ils voyaient la Mort en personne : et c'est ce qu'il était pour tous ceux qui ne se dérobaient point à temps ; pas un de ses coups qui ne fût mortel. La débandade était générale et, à force de donner la chasse aux fuyards, il se retrouva face aux compagnons de la Table Ronde.

60        Les signes de reconnaissance qu'ils arboraient lui permirent, au premier coup d'œil, de savoir qui ils étaient. Il dirige son cheval dans leur direction, brandissant son épée, et fait pleuvoir sur eux une grêle de rudes coups, sans ménager aucun de ceux qui passaient à sa portée : il arrache leurs écus, brise le maillage de leurs hauberts sur les bras et les côtés, les désarçonne et les fait tomber à la renverse.

          Bohort est à ses côtés et lui aussi s'acharne sur eux, leur infligeant blessures et chutes. Avec l'appui du roi Baudemagus et de ses gens,[p.389] ils les contraignent à tourner le dos, incapables de résister davantage, et à leur laisser le champ libre, qu'ils le veuillent ou non. Lorsque les leurs voient s'enfuir ceux en qui ils avaient mis toute leur confiance, ils perdent courage et n'ont plus d'autre attente que la déroute. Eux aussi tournent le dos et se dépêchent de prendre la fuite après les autres. Lancelot, décidé à ne pas les ménager, leur donne la chasse - il montait un cheval dont il appréciait la robustesse et la rapidité. Entre coups et chutes, la poursuite se prolonge jusqu'aux portes de Kamaalot où tous s'engouffrent d'un même élan.

61        Les gens du roi fuient de rue en rue, et leurs poursuivants qui ne les portent pas dans leur cœur les acculent jusqu'au château. Puis, quand ils en ont assez, ils font demi-tour, joyeux que l'honneur de la victoire leur soit revenu.

          Le roi Arthur qui, depuis la fenêtre où il s'était accoudé, observait la poursuite, avait porté une attention particulière à ceux qui s'y distinguaient : il avait remarqué les exploits inégalés de Lancelot, sans le reconnaître (il n'arborait pas ses armes habituelles)… mais il avait dans l'idée que c'était bien lui.

62        A la fin, les poursuivants, de leur côté, aperçurent le souverain."Voilà le roi Arthur !"répétaient-ils en se le montrant les uns aux autres. Lui faisait comme s'il ne les entendait pas et il n'avait d'yeux que pour le chevalier qui avait décidé de la victoire ; lorsque celui-ci fut à portée de voix, il lui adressa la parole :[p.390]"Seigneur chevalier, attendez-moi, le temps de vous parler.  – Volontiers, seigneur."Arthur descend à l'étage en dessous où il vient s'accouder à une autre fenêtre :"Vous partez, seigneur, alors, pourtant, que vous êtes un des hommes au monde que je désirerais le plus connaître, si cela vous agréait. Tout ce que je sais de vous, c'est que vous êtes le meilleur de tous les chevaliers ; je vous en prie, faites-moi l'amitié et la courtoisie de me dire votre nom ou d'enlever votre heaume pour que je vous voie à visage découvert. – Je ne vous apprendrai pas comment je m'appelle, seigneur ; mais puisque vous voulez mieux me voir, j'ôterai mon heaume."

63        Il le délace donc et l'enlève. Le roi le reconnaît au premier coup d'œil : je ne saurais vous décrire la joie qu'il en éprouve. Il descend en courant jusqu'en bas ; dès que Lancelot le voit s'avancer vers lui, il saute de son cheval et va lui donner l'accolade, tout armé, comme il était ; Arthur l'embrasse de même avant de lui demander ce qui lui est arrivé entre temps."Grâce à Dieu, tout s'est bien terminé, puisque je me sens frais et dispos. – Et qui est ce chevalier en armes rouges qui vous a si bien secondé pendant toute la journée ? – C'est mon cousin Bohort. – Ah ! Bohort, vous m'avez trahi ! Vous saviez que Lancelot était de retour et vous ne me le disiez pas. Sur ma tête, si j'avais été au courant, il en serait allé autrement et nous n'aurions pas subi une si cuisante défaite."

64        Les prenant tous les deux par la main, il les conduit au château où il les fait désarmer, puis invite la reine à venir [p.391] lui parler et on va la chercher ; dès qu'elle arrive et voit Lancelot, ne demandez pas si elle en montre de la joie - la plus grande du monde, assurément -, et elle le remercie avec effusion du jeu d'échecs qu'il lui avait envoyé.

          Tandis qu'ils étaient à la fête, on amena monseigneur Gauvain à la cour, le fer encore fiché dans son épaule. Le roi et ses barons descendirent voir s'il était gravement blessé et ils le trouvèrent pâle et affaibli par la perte de sang. Mais un médecin, appelé par Arthur, déclara, après avoir examiné la blessure et extrait la pointe de lance, qu'il n'y avait rien à craindre : dans un mois, ses soins auront complètement guéri le blessé qui ne se ressentira plus de rien. Et après avoir pansé la plaie avec l'emplâtre qu'elle nécessitait, il fit coucher Gauvain dans une chambre à l'écart, pour éviter que le bruit ne lui fasse mal.

65        C'est alors que celui-ci remarque la présence de Lancelot à qui il souhaite la bienvenue ;"Si j'avais pensé que c'était vous, je ne me serais pas mis au lit ; je serais resté tenir compagnie à l'homme exemplaire que je chéris entre tous et qui est aussi le meilleur des chevaliers : vous l'avez montré ici ou là, à plusieurs reprises, et vous venez d'en fournir encore la preuve avec tant d'éclat que je ne l'oublierai jamais, pas plus que les compagnons de la Table Ronde, car votre prouesse leur a fait rabattre de leur superbe et a montré la vanité d'un complot qu'ils avaient ourdi contre vous par orgueil. – Assurément, je leur pardonne volontiers tout le mal qu'ils m'ont fait, par amitié pour monseigneur le roi, et parce que ce sont mes compagnons. – Cher seigneur, demande Gauvain à Arthur, donnez la main à Lancelot et emmenez-le d'ici pour lui faire fête avec toute la solennité que vous pouvez ; et faites venir, pour l'amour de lui, tous ceux, sans exception, chevaliers et comtes, ducs et rois, et d'abord l'empereur d'Allemagne, qui se sont battus à vos côtés."[p.392] Le souverain acquiesce : il conduit Lancelot par la main jusqu'à la grand-salle et y mande l'empereur, le roi Baudemagus et les autres rois, ainsi que les ducs, les comtes et tous les chevaliers, jusqu'aux plus modestes d'entre eux.

          Et il fit célébrer une fête splendide et comme on n'en avait jamais vu, qui dura jusqu'au dimanche, après le déjeuner.

66        Le dernier jour, Gauvain se fit transporter dans la grand-salle du château où on l'installa sur un lit de repos soigneusement paré, où il resta allongé parce qu'il n'était pas encore remis. Le roi Baudemagus, l'empereur, ainsi que Lancelot et la reine s'assirent autour de lui. Arthur ordonna qu'on apporte le jeu d'échecs : y jouerait qui voudrait parmi ses chevaliers ; la reine approuva aussitôt. Baudemagus prit place pour une partie car il ne pensait pas qu'on puisse trouver plus fort joueur que lui. Voir les pièces se déplacer pour contrer ses coups parut un vrai mystère à tous les spectateurs. La partie dura longtemps, mais le roi finit par être maté à plate couture, ce qui suscita les moqueries de l'assistance. L'empereur lui succéda, puis le roi de Norgales qui ne soulevèrent que des rires de dérision. On demanda alors à monseigneur Gauvain de jouer, mais il s'en tira plus mal encore."Dame, demanda-t-il alors à la reine, jouez donc, vous qui y êtes passée maître !"Elle refusa d'abord pour, finalement, céder aux prières qu'ils furent nombreux à lui en faire et elle prit place devant l'échiquier. Devant la science qu'elle déploya, tous crurent qu'elle allait gagner, mais elle finit, à son tour, par être mise"échec et mat."

67        [p.393] Alors se tournant vers Lancelot, elle le pria de venger sa défaite."Volontiers, dame, si cela vous fait plaisir. – Ne vous y risquez pas, objecta Arthur : le résultat ne pourrait que vous mettre de mauvaise humeur. – Dieu m'en garde, seigneur ! Si je me fais mater, je ne serais pas le premier : aussi, peu m'importe de l'être."Lancelot dispose les pièces devant lui, il montre tant d'intelligence et d'habileté dans sa tactique que tous ceux qui l'observent en restent pantois. Et, usant à la fois, de la ruse et de la force, il parvient à faire"échec et mat"et à gagner la partie.

68        Tous se signent, n'en croyant pas leurs yeux. Comment un être humain peut-il posséder une telle science ?

          Ce même jour, après le déjeuner, le roi Arthur convoqua les compagnons de la Table Ronde et, quand ils furent là, il les fit asseoir. Il appela alors les clercs chargés de mettre par écrit le récit des aventures. Quand ils se furent installés et qu'on eut apporté les reliques des saints sur lesquelles on prêtait serment, Arthur adressa la parole à Lancelot :"Vous êtes parti sans avoir prononcé le serment qui nous garantit l'authenticité de votre récit. Or, vous êtes passé par beaucoup d'aventures que nous voulons connaître. Il vous faut donc jurer d'abord que vous ne direz rien que de vrai et que vous ne passerez pas sous silence une de vos aventures sous prétexte qu'elle ne serait pas à votre honneur."Lancelot prête le serment dans les termes indiqués que Bohort et Gaheriet répètent à leur tour.

69        [p.394] Lancelot fut le premier à raconter tout ce qui lui était arrivé depuis son départ de la cour. Il parla d'abord de Grifon du Mauvais Passage qui lui avait dérobé ses armes, de la Vieille Demoiselle qui l'avait emmené avec elle et de la jeune fille qui l'avait guéri de l'empoisonnement qu'il avait contracté en buvant l'eau de la source : son amour pour lui dont elle avait failli mourir et son vœu de garder sa virginité à cause de cet amour ; puis, il rapporta la part qu'il avait prise dans la guerre entre le duc Kalès et ses fils et comment il avait tué leur père ; comment, à cette occasion, il s'était battu contre trois des frères de Gauvain, Guerrehet, Gaheriet et Agravain parce qu'il  ne les avait pas reconnus, et comment il les avait vaincus ; puis il expliqua comment son cousin Lionel l'avait laissé dans ce bois où les trois dames, qui étaient arrivées là par hasard, lui avaient jeté un sort et l'avaient transporté au château de la Charrette où une jeune fille l'avait fait sortir de la geôle dans laquelle on l'avait enfermé ; après quoi, il en vint au tournoi qui avait opposé les rois de Gorre et de Norgales et dit qu'il avait fait de son mieux pour aider Baudemagus.[p.395] – Vous pouvez même dire que vous lui avez rendu un fier service, intervient le roi de Norgales, et ce ne sera que la vérité : je n'ai jamais vu personne faire autant d'armes que vous ce jour là, et vous êtes le seul responsable de notre défaite."

70        Ce commentaire suscita le rire du roi Arthur et celui de toute l'assistance.

          Lancelot en vint alors à son arrivée chez le roi Pellès : il raconta comment il avait tué le dragon qui nichait sous la dalle du tombeau dans le cimetière et comment, par l'action de la sainte coupe, des mets succulents avaient couvert les tables dans la grand-salle du château ; mais il garda le silence sur la façon dont il avait été abusé par la belle demoiselle - la fille du roi - et s'il n'en dit rien, ce n'était pas parce que l'histoire n'aurait guère été à son honneur, mais parce qu'il craignait de perdre l'amour de sa dame, la reine, si elle avait su ce qui s'était passé. Il poursuivit son récit avec d'autres aventures, dans l'ordre où elles lui étaient arrivées. Il raconta ce qu'il avait appris concernant Hector des Marais, dont il avait ignoré jusque là que ce fût son frère : la nouvelle stupéfia le roi."Sur ma foi, j'ai du mal à vous croire. Il ne m'en a jamais rien dit. Et pourtant, j'aimerais que ce fût vrai, car c'est un des plus forts chevaliers qui soient ; et la Table Ronde verra sa valeur augmentée et n'en sera que plus crainte de compter dans ses rangs, avec vous et lui, deux des meilleurs chevaliers en ce monde."Il raconta encore dans quelles conditions étranges avait été instituée cette ronde d'où on ne pouvait plus sortir, une fois qu'on y était entré,"et c'est là, précise-t-il, que j'ai trouvé le jeu d'échecs ainsi que ses pièces, et que je l'ai envoyé ici."[p.396] Il en vint alors à sa mésaventure avec le neveu de Kalès et aux souffrances que ce dernier lui avait infligées en le jetant au fond de ce puits qui était un nid de serpents et de vermine.

71        Cette histoire fit verser des larmes d'émotion au roi et à la reine, ainsi qu'à beaucoup de chevaliers dans l'assistance ; il leur parla alors de la jeune fille qui l'avait aidé à sortir de là, et il enchaîna en disant comment il avait tué et jeté du haut du donjon ceux qui s'y trouvaient pour se venger du mal qu'ils lui avaient fait.

          C'est ainsi qu'il relata, l'une après l'autre, les aventures qui lui étaient advenues depuis son départ de la cour jusqu'au moment où il était arrivé à Kamaalot pour le tournoi.

72        On coucha fidèlement par écrit le récit de Lancelot et, comme il s'agissait de hauts faits plus exceptionnels que ceux des autres chevaliers présents, le roi voulut s'en réserver la lecture, si bien qu'après son décès (le conte vous rapportera en détail, sans en rien cacher, comment il fut mortellement blessé dans une bataille contre Mordret) on trouva dans sa bibliothèque un gros livre qui racontait tous les exploits et les grandes actions de ce chevalier.

          [p.397] Quand on en eut terminé avec cette mise en écrit, ce fut au tour de monseigneur Gauvain de raconter ses aventures, mais il n'eut pas besoin de prêter serment parce qu'il l'avait fait avant son départ. Il rapporta donc tout ce qui lui était arrivé pendant sa quête : il parla de la chapelle en ruine avec les tombes sur lesquelles se dressaient des épées et du tombeau, au milieu du cimetière, qui brûlait comme un brasier ; il cita l'inscription qui disait que ce feu ne pourrait être éteint que par ce malheureux chevalier qui était devenu incapable de mener à bien les aventures du Saint-Graal"parce qu'il s'était laissé aller à commettre le péché de luxure"; et ailleurs, ce chevalier était désigné comme"le fils de la Reine de douleur."Puis il leur raconta le tournoi où Hector l'avait désarçonné et comment, chez le roi Pellès, il avait vu, de ses yeux, le Saint Graal porté par la plus belle jeune fille qu'il ait jamais contemplée ; et après avoir énuméré les mystères de la  Salle des aventures, il leur avoua son humiliation d'avoir été mis dehors, au matin, puis véhiculé sur une charrette à travers les rues de la cité ; enfin, il mentionna l'ermite qui lui avait expliqué ce que voulait dire [p.398] la lutte du dragon contre le léopard et lui avait annoncé le moment de sa mort.

          Le roi Arthur ne devait jamais oublier ce passage du récit de Gauvain : il n'est pas de jour, jusqu'à la fin de sa vie, où il ne devait y penser avec angoisse et frayeur. Et s'il avait su qui le léopard représentait, il aurait fait tout ce qui était en son pouvoir pour s'en protéger.

73        Quand monseigneur Gauvain eut achevé le récit de tout ce qui lui était advenu depuis son départ de la cour, sans qu'il ait tenu compte, pour le faire, de l'honneur ou de la honte qu'il pouvait lui mériter, le roi le fit coucher par écrit et ajouter à ceux des aventures déjà arrivées aux autres chevaliers. Puis ce fut le tour de Bohort et de Gaheriet : là encore, tout fut noté.

          Le roi Arthur demanda alors aux chevaliers de la Table Ronde de dire, en toute équité et franchise lesquels d'entre eux avaient été abattus pendant le dernier tournoi et par qui. Chacun prit la parole à son tour et on aboutit au total de soixante-quatre qui, tous, s'étaient fait désarçonner par Lancelot. Il leur demanda également sous la foi du serment si l'un d'entre eux avait réussi à lui faire vider les étriers et ils déclarèrent que non."Sur ma foi, je considère que la Table Ronde lui est redevable de plus de victoires et d'honneur qu'elle ne l'est à vous tous et que, s'il venait à lui manquer, elle en serait plus diminuée qu'en perdant la moitié d'entre vous. Selon moi, vous devez donc désormais vous abstenir de dire du mal de lui, car il vous a clairement montré ce dont il est capable et il a rabaissé une fois pour toute votre superbe."

          Ce propos du roi [p.399] fut à l'origine de la haine mortelle que les compagnons de la Table Ronde vouèrent désormais à Lancelot ; mais ils la dissimulèrent jusqu'au jour où son forfait fut avéré - quand Agravain, qui les avait épiés, le surprit dans le lit de la reine.

          Mais le conte n'en dit pas plus maintenant sur ce sujet ; il y reviendra en temps voulu.