ms Rennes Champs Libres 255, f 188v,
                  détail

LANCELOT
Roman en prose du XIIIe siècle
Tome V

La quête d'Hector
La deuxième quête de Lancelot
(début)

Traduction par
Micheline de COMBARIEU du GRES
d'après l'édition par Alexandre MICHA
(Librairie Droz, Paris-Genève)
1980

TABLE  DES  MATIERES


LXXXV: Quête d'Hector et de Lionel par Bohort, Lancelot
et d'autres chevaliers. Destruction de Blanche Epine.
Bohort tue le géant Maudit.
Délivrance d'Hector et de Lionel

LXXXVI: Lancelot prisonnier de Morgue ;
la Salle aux images

LXXXVII: Quête de Lancelot par Gauvain et d'autres chevaliers

LXXXVIII: Lancelot s'évade

LXXXIX: Lancelot et Lionel à l'abbaye de la Petite Aumône.
Histoire de l'abbaye (début)

XC: Histoire de l'abbaye (fin)

XCI: Lancelot affronte Bohort sans le savoir et libère
les compagnons de la Table Ronde prisonniers

XCII: Lionel rejoint ces chevaliers

XCIII: Lancelot à la tombe de son aïeul.
Première apparition du cerf blanc et des six lions.
Aventure de la source aux deux sycomores (début)

XCIV :Claudas arrête la messagère envoyée
 à la dame du Lac par Guenièvre

XCV
Aventure de la Source aux deux Sycomores (fin).
Lancelot et le chevalier au brancard.
Annonce du tournoi de Paningue

XCVI: Deuxième apparition du cerf blanc et des six lions.
Mordret tue un ermite. Tournoi de Paningue :
Lancelot, incognito, s'y distingue

XCVII: Suites du tournoi

XCVIII
Bohort à Corbenyc

XCIX: Aventures de Lancelot : meurtres et quiproquos

LXXXV
Quête d'Hector et de Lionel par Bohort, Lancelot
et d'autres chevaliers. Destruction de Blanche Epine.
Bohort tue le géant Maudit.
Délivrance d'Hector et de Lionel

1         [p.1] Lorsque ceux qui avaient pris part à la quête eurent raconté leurs aventures, le roi fit remarquer qu'ils n'étaient que quatre à être revenus, alors qu'ils auraient dû être quinze,"puisqu'on m'avait fait entendre que c'était là le nombre exact. Si vous voulez vous comporter en loyaux compagnons, vous devez donc aller à la recherche de ceux qui sont partis avec vous, jusqu'à ce que vous les retrouviez. - Vous avez raison, seigneur, approuva Lancelot, et je suis prêt à y aller moi-même dès demain ou après-demain : rien de plus juste, puisque c'était pour moi qu'ils s'étaient mis en route."Monseigneur Gauvain déclara, de son côté, que, sitôt guéri, il quitterait la cour pour se mettre en quête de ses frères dont trois n'étaient pas encore de retour. Bohort dit qu'il irait avec eux, lui aussi, pour chercher son frère. Quant à Gaheriet, il assura qu'il ne les laisserait pas s'en aller sans lui et qu'il se joindrait à eux. Ils se promirent donc de partir ensemble et c'est ainsi que reprit une quête qui devait durer très longtemps.

2         [p.2] Ce jour-là, l'allégresse fut générale et la fête battit son plein : le hasard des conversations fit que Lancelot et la reine se trouvèrent dans l'embrasure d'une fenêtre de la salle, seul à seule, et assez loin des autres pour ne pas risquer d'être entendus."Ah ! Lancelot, fit Guenièvre, avez-vous remarqué ce qu'a dit monseigneur Gauvain à propos de son aventure à la chapelle en ruines ? Une inscription y précisait que 'personne ne la mènerait à bien avant la venue de cet infortuné chevalier que sa luxure empêchera, pour son malheur, d'achever les mystérieuses aventures du Graal', celui qui était aussi appelé 'le fils de la Reine de douleur'. Savez-vous de qui il s'agit ? - Non, dame. - Sur ma tête, c'est vous qui étiez ainsi désigné, puisque vous êtes le fils de cette reine. Je me désole que le désir charnel vous ait privé de mener à bien ce pour quoi tous les preux de ce monde se mettront en peine. Vous pouvez dire que mon amour vous aura coûté cher, puisque je vous ai fait perdre ce que vous ne pourrez plus recouvrer. Sachez que je n'en ai pas moins de regret que vous ;[p.3] peut-être même en ai-je davantage car j'ai commis là un grand péché : vous que Dieu avait créé le plus beau, le meilleur, vous qu'Il avait comblé de toutes ses grâces au point de vous réserver la révélation plénière des mystères du Saint Graal, c'est l'union de nos corps qui vous en a ôté le privilège. Il me semble qu'il aurait mieux valu pour moi ne jamais naître, plutôt que d'être l'obstacle qui empêchera un tel accomplissement.

3         - Vous vous trompez, dame. Soyez sûre que, sans vous, je ne serais jamais monté si haut que je l'ai fait, parce que, dans les premiers temps de ma chevalerie, je n'aurais pas trouvé en moi-même le courage d'entreprendre ce qui faisait reculer les autres par sentiment de leur impuissance. Mais le désir que j'avais de vous et de votre beauté a donné à mon coeur l'audace de penser que je ne rencontrerais pas d'aventure que je ne mène à bien, car je ne l'ignorais pas, si ma prouesse échouait à en triompher, je ne pourrais jamais parvenir jusqu'à vous : il me fallait donc vaincre ou mourir. C'est vraiment là ce qui me donnait le plus de force. - Je ne déplore pas que votre amour pour moi ait fait de vous le preux que vous êtes devenu, mais qu'il vous ait fait perdre la capacité de mener à bien les hautes aventures du Saint Graal, en vue desquelles la Table Ronde a été instituée. - Ce que vous dites n'a pas de sens. Ecoutez- moi : comment aurais-je pu, sans vous, devenir ce preux que vous dites, jeune et naïf comme j'étais, et loin de mon pays ? Or, pour réussir à accomplir ce dont vous me parlez, il faut toute la prouesse d'un chevalier émérite. Si vous ne m'aviez pas regardé avec faveur, je n'aurais donc pu qu'y échouer totalement."

4         [p.4] La reine interrogea ensuite Lancelot sur les menaces de Morgue et il lui raconta tout. Ce récit l'inquiéta, parce qu'elle pensait que, si la soeur du roi le détestait, c'était à cause d'elle :"S'il en est ainsi, il faut vous méfier de cette femme : ses connaissances en magie la rendent redoutable et l'homme le plus vaillant et le plus avisé du monde n'est pas à l'abri de ses maléfices. Le seul conseil que j'ai à vous donner, c'est de porter cet anneau d'or dont votre dame du Lac m'a fait présent quand vous avez été armé chevalier : il permet de savoir si on a affaire ou non à un sortilège, et cela vous sera utile face à elle."Lancelot prit la bague et se la passa au doigt.

          La nuit venue, Arthur ordonna de dresser le lit de Lancelot dans la plus belle chambre du palais d'où il fit enlever le sien, ce qui donna sujet de dire à ceux qui le surent que le roi le traitait avec plus d'égards que quiconque à la cour.

5         Le lendemain matin, on apprit que Ganor d'Ecosse, un vrai et vaillant chevalier, d'une grande famille, était mort des blessures que Lancelot lui avait infligées au tournoi. Cela fournit au roi Baudemagus l'occasion de prier Lancelot d'intervenir en sa faveur auprès d'Arthur :"Si je peux prétendre, non pas en tant que roi mais en tant que chevalier et que preux, à être compagnon de la Table Ronde, demandez-lui, seigneur, de m'y recevoir pour succéder à ce chevalier qui vient de mourir.[p.5] - Assurément, je connais assez vos mérites et votre sagesse pour estimer que vous lui apporteriez plus par la qualité de votre esprit que nul autre par celle de sa prouesse. C'est une requête que j'aurai plaisir à lui présenter et je suis persuadé qu'il tiendra compte de mon avis."

6         Il va aussitôt trouver le roi qui était déjà levé et s'apprêtait à se rendre à l'église et le salue :"Que Dieu vous donne une bonne journée ! - Soyez le bienvenu, fait Arthur. Mais pourquoi êtes-vous si matinal ? - Parce que je n'arrivais pas à dormir. Seigneur, enchaîne-t-il, un de nos compagnons de la Table Ronde vient de mourir et le roi Baudemagus m'a demandé de vous prier de l'y recevoir à sa place, si vous jugez qu'il est assez bon chevalier pour le mériter et sans avoir égard à la lignée dont il est issu. - Ce sera comme vous voulez. D'après moi, sa chevalerie et sa sagesse lui méritent largement une place dans les rangs de ceux qui y siègent, mais vous en êtes, comme moi, compagnon et maître : nous avons, l'un et l'autre, prêté serment de n'y admettre personne par amitié si nous ne l'en estimons pas digne, et de n'en exclure personne par haine. - Que Dieu m'aide, certains pourraient se mettre à sept sans égaler ses prouesses ; et même si elle étaient moins remarquables, il est si sage que sa compagnie nous fera plus d'honneur que la chevalerie d'une dizaine d'autres. Voilà ce qui me fait dire qu'il est légitime qu'il devienne un de nos compagnons ; et cela d'autant plus qu'il est toujours dans la force de l'âge, puisqu'il dépasse à peine [p.6] les quarante cinq ans. - Sur ma foi, conclut Arthur, il le sera donc, puisque tel est votre avis."

7         Tous les compagnons de la Table Ronde furent alors convoqués et, quand ils furent réunis, le roi fit état de la requête que Lancelot lui avait présentée de la part de Baudemagus. Ils se retirèrent donc pour délibérer. Certains n'étaient pas d'accord : ils disaient que Baudemagus n'avait pas suffisamment donné de preuves de ses qualités de chevalier et de preux ; or, elles étaient seules à lui donner le droit d'être admis dans leurs rangs, puisque son titre ne devait pas entrer en ligne de compte. Mais Yvain le Bâtard (il était le fils naturel d'Urien) se dépêcha de dire qu'il ne comprenait pas pourquoi ils s'opposaient à l'inévitable :"Chers seigneurs, il peut être accueilli avec votre consentement ; mais si vous refusez, il le sera quand même, puisque Lancelot le veut. Et puisqu'il le veut, le roi se ralliera à son opinion, et ils feront ce qu'ils auront décidé en dépit de vous. Je vous conseille donc d'accepter la proposition qu'on vous a faite afin que Lancelot et tous les grands seigneurs du pays vous en sachent gré. - Par Dieu, conclut Yder, rien de plus sage, en effet. Nous irons dans le sens de Lancelot, puisqu'il le faut."

8         La délibération étant terminée, ils déclarèrent qu'ils acceptaient le roi Baudemagus pour compagnon,[p.7] parce qu'ils considéraient qu'il le méritait, et par amitié pour Lancelot.

          Ce jour-là, le nouvel élu prit place à la Table Ronde avec l'accord unanime de ceux qui en faisaient partie et il prêta le serment accoutumé : il ne manquerait jamais d'aider, en cas de nécessité, une noble demoiselle - jeune fille ou veuve -, ni un homme noble, mais sans ressource ni terre, si la requête lui en était adressée. Puis la reine s'approcha de Baudemagus et fit asseoir Lancelot à côté de lui :"Seigneur roi, lui dit-elle, j'ai beaucoup d'affection pour vous : c'est pourquoi, je vous donne ce chevalier comme compagnon. Et je le prie à son tour qu'il n'ait pas de compagnon ni d'ami plus proche que vous. - Puisque c'est votre volonté, dame, j'accepte", dit Lancelot. Le souverain les remercia tous deux avec effusion.

9         A cette occasion, Arthur donna, en l'honneur de Baudemagus, une grande fête qui dura deux jours entiers et se déroula dans la joie générale. Le troisième jour, Lancelot alla demander son congé à la reine:"Si vous y consentiez, dame, j'aimerais partir demain à la recherche de mon cousin Lionel et de mon frère Hector, parce que je suis très inquiet de ne pas savoir ce qu'ils sont devenus. - Si la raison n'était pas aussi grave, je n'accepterais certes pas de vous laisser vous en aller car tant que je serai sans vous voir, je ne me sentirai pas vraiment tranquille.[p.8] Dépêchez-vous de revenir au plus vite, je vous en prie, si vous voulez que je n'aie rien à vous reprocher."Après avoir promis de faire tout son possible, il prévint le roi, pendant la soirée, qu'il partirait le lendemain : qu'on ne s'inquiète pas s'il restait absent assez longtemps, car il ignorait quand il pourrait être de retour.

10        Lorsque le roi Baudemagus entendit ce qu'il disait, il déclara à ses gens qu'ils étaient libres de rentrer dans leur pays : lui-même n'ira pas avec eux, mais il accompagnera Lancelot et le suivra tant qu'il en sera capable. Il confia la garde de ses terres à un de ses neveux, Patridès, un bon et preux chevalier et, avant de partir, il ordonna aux siens de le traiter comme un autre lui-même."Et soyez sûrs que je ferai mettre à mort tous ceux qui désobéiront."Il fit ainsi de lui leur seigneur et leur maître, ce qu'ils acceptèrent volontiers car ils n'avaient pour lui qu'attachement et amitié.

11        Le lendemain matin, dès qu'il fit jour, Lancelot se leva, entendit la messe et s'arma ; Bohort, Gaheriet et Baudemagus en firent autant. Une fois équipés, ils sortirent sans attendre de Kamaalot, escortés par le couple royal, les ducs et les comtes qui s'étaient mis en selle pour les accompagner ; puis ceux-ci firent demi-tour, très émus. C'est surtout à la reine que son amour pour Lancelot faisait verser des larmes amères. Au logis seigneurial, ils retrouvèrent monseigneur Gauvain que Lancelot avait sérieusement blessé pendant le tournoi, au point qu'il était incapable de bouger et qui, lui aussi, était en pleurs. Arthur lui demanda ce qu'il avait.[p.9]"J'ai trop de chagrin de devoir garder le lit, malgré moi : plutôt que de rester là, j'aurais tellement préféré tenir compagnie à ce vaillant qui, lui, s'en va. - Puisque vous n'êtes pas rétabli, il faut que vous patientiez tant que Dieu ne vous aura pas rendu la santé : alors seulement, si vous le souhaitez, vous pourrez participer à la quête comme les autres. - Si j'étais en état de le faire, je partirais assurément, et je le ferai dès que j'aurai retrouvé assez de force."

12        Une fois dans la forêt, Lancelot et ses compagnons chevauchèrent toute la journée sans boire ni manger, et sans rencontrer d'aventure qui mérite d'être rapportée. Ils passèrent la nuit chez un forestier qui, en homme de bien qu'il était, se montra un hôte très accueillant. Le lendemain, ils se remirent en route dès le lever du jour et poursuivirent leur chemin comme la veille.

          Vers midi, au sortir de la forêt, une place-forte très bien située s'offrit à leur vue, non loin, droit devant eux : c'était Blanche Epine. Quand ils y eurent pénétré par un pont de bois, ils entendirent, provenant du haut de la forteresse, un vacarme dont l'origine leur échappait et vers lequel ils se dirigèrent pour savoir ce que c'était que tous ces cris. Très vite, ils virent s'avancer dans la rue, monté sur une haridelle, un homme avec seulement ses braies sur le corps et qui avait les pieds attachés par une corde sous le ventre du cheval.[p.10] Une centaine de vauriens le suivaient, poussant des cris hostiles et des huées, lui jetant des poignées de boue, d'ordures et d'excréments. C'est à peine si on distinguait ses yeux et sa bouche, tant il était couvert d'immondices, devant comme derrière.

13        Lorsqu'ils furent assez près pour mieux le voir, Gaheriet reconnut Mordret, son plus jeune frère. Fou de colère, il donne sa lance à garder à Bohort et, se ruant sur ces rustres qui s'acharnaient sur le malheureux, il arrache aux mains de l'un d'eux la lourde hache qu'il tenait empoignée et se met à en asséner de grands coups sur les bourreaux, les renversant et les tuant aussi facilement qu'il l'aurait fait de moutons. Ce que voyant, ils se replièrent en direction du château ; quand Matain le Cruel, leur seigneur, les vit arriver couverts de sang et de blessures, il leur demanda qui les avait traités ainsi."Seigneur, répond un des interpellés, nous étions en train de faire passer le prisonnier par cette rue quand nous sommes tombés sur quatre chevaliers en armes ; l'un d'eux l'a délivré  et nous a tué une bonne quarantaine d'hommes dont les cadavres sont restés sur place."

14        [p.11] Dès qu'on l'a mis au courant, Matain ordonne de fermer les portes : aussitôt dit, aussitôt fait. Puis il rassemble tous les hommes dont il peut disposer :"Aux armes, seigneurs ! Quatre chevaliers ont pénétré dans l'enceinte et ont tué quarante des nôtres. Je veux en tirer une vengeance dont on n'aura pas sitôt fini de parler."Ils sont d'accord avec lui, disent-ils, et ils vont chercher leurs armes.

          Cependant, Gaheriet, après les retrouvailles avec son frère, était entré dans la maison d'un chevalier où il n'y avait âme qui vive, parce que tout le monde était sorti pour aller se battre ; mais ils y trouvèrent des vêtements et des chevaux, et prirent tout ce dont ils avaient besoin. Une fois Mordret équipé, avant de partir, il demanda à son frère qui étaient ces chevaliers qui l'accompagnaient, et Gaheriet les lui nomma.

15        En apprenant que l'un d'eux était Lancelot, Mordret se présenta à lui et le salua en laissant voir beaucoup de plaisir. De son côté, Lancelot se réjouissait de l'avoir trouvé à temps, tout en se désolant d'avoir été témoin de son humiliation ; il lui demanda la raison de ces sévices et Mordret raconta comment on s'était emparé de lui et comment on l'avait soumis à des traitements aussi dégradants parce qu'il avait dit être compagnon de la Table Ronde."Je vous assure, seigneur, qu'il n'y a pas pire que toute cette engeance, car les outrages qu'ils m'ont fait subir, sont aussi le lot de tous leurs prisonniers, pour peu qu'ils appartiennent à la maison du roi Arthur."[p.12] Lancelot ordonne aussitôt à Bohort d'incendier la place,"parce que, dit-il, autrement, nous ne pourrions pas en finir avec eux."

16        L'écuyer du roi Baudemagus ne fait qu'un saut à la cuisine où un grand feu était allumé ; il se dépêche de prendre des brandons et de les glisser sous le foin qui remplissait une vaste grange. La maison s'embrase aussitôt et, de là, le feu saute dans celles qui étaient mitoyennes. Les gens de la cité n'y prêtaient pas attention, occupés qu'ils étaient à descendre la rue - une soixantaine d'entre eux avaient pris les armes. Dès qu'ils aperçoivent les cinq compagnons, ils poussent des cris de défi, tandis qu'à leur vue, Lancelot se met à la tête du petit groupe et, lance couchée, tous chargent. Lui frappe le premier qu'il rencontre avec tant de violence qu'il lui plonge sa lance en plein corps et le fait tomber à terre, mort.

          Chacun des autres en fit autant. Puis ils mirent la main à l'épée, offrant une si belle résistance qu'à les voir il était impossible de ne pas les tenir pour des braves. Lancelot, lui aussi, avait tiré  l'épée : s'enfonçant au coeur de la mêlée, il distribue force coups, tuant chevaux et cavaliers ;  il lui faut peu de temps pour inspirer à tous ceux qui le voient une telle peur que nul n'ose plus lui faire face. Bohort, le roi Baudemagus et les deux frères ne sont pas en reste.

17        Cependant, la ville n'était plus qu'un brasier. Les cinq compagnons, qui donnaient la chasse à leurs adversaires,[p.13] les frappaient et les acculaient jusqu'aux foyers de l'incendie où ils les achevaient. Lancelot s'empara alors d'un des chevaliers, lui arracha le heaume de la tête et, brandissant son épée, menaça de le tuer s'il ne le conduisait pas où trouver le seigneur de la place."Pitié, au nom de Dieu ! Il est là, aux mains d'un des vôtres."Lancelot regarde autour de lui et voit que Bohort le tenait et lui avait enlevé son heaume. Il s'élance au galop et, d'un coup d'épée, lui fait voler la tête. A la vue de leur seigneur mort, les autres cherchent leur salut dans la fuite. Constatant leur déconfiture, Lancelot et les siens n'insistent pas et gagnent la porte de l'enceinte qu'ils trouvent fermée."Par Dieu, s'exclame Lancelot, ils s'imaginaient nous avoir faits prisonniers, mais cet emprisonnement leur a coûté cher!"Ils ouvrent la porte et s'en vont ; ils n'eurent pas le temps d'aller très loin que la cité était réduite en cendres avec toutes les richesses qu'elle abritait et qui furent anéanties. Il y eut aussi beaucoup de morts, tant par les armes que par le feu.

18        C'est ainsi que Lancelot détruisit Blanche Epine en punition des mauvais traitements qu'on y faisait subir aux chevaliers de la Table Ronde. Les cinq compagnons poursuivirent leur chevauchée plus de quinze jours durant et finirent par arriver, un soir, en vue du château du Passage où monseigneur Yvain était retenu prisonnier. Quand ils se trouvèrent tout près, l'écuyer du roi Baudemagus les devança pour demander l'hospitalité. Le seigneur qui se tenait devant la porte s'enquit de ce qu'il voulait."Je viens de la part de cinq chevaliers errants de la maison [p.14] du roi Arthur. Ils vous prient de leur faire la courtoisie et l'amitié de les héberger pour ce soir : si vous refusez, ils ne savent où aller. - Vous pouvez retourner leur dire que ce n'est pas ici qu'ils coucheront car je n'ai ni estime, ni affection pour leur roi, ni pour eux ; au contraire, je détiens l'un d'eux prisonnier, malgré qu'ils en aient ; et s'ils étaient, comme lui, en mon pouvoir, ils seraient sûrs de ne jamais plus sortir d'ici à leur gré. - Que Dieu m'aide, ce serait là un grand malheur, rétorque l'écuyer, parce qu'il n'est pas un d'eux qui ne vaille quarante chevaliers de rien comme vous, et je veux bien être maudit si vous ne vous repentez pas de vos propos avant la fin de la journée."

19        Le jeune homme s'en revient à Lancelot :"On fait si peu de cas de vous en ce lieu que son seigneur ne daigne même pas vous héberger, vous et les vôtres : il n'a que haine pour vous et toute la maison du roi Arthur... et il retient prisonnier, en dépit de vous, un chevalier de la Table Ronde. - Dieu m'en soit témoin, j'ai connu plus courtois que lui et, puisqu'il nous refuse l'hospitalité, je n'ai nulle envie de coucher ici ; mais il va devoir nous rendre notre compagnon captif, de gré ou de force. - Assurément, approuve le roi Baudemagus, je n'ai jamais entendu des propos si éhontés. Je suis d'accord pour qu'on les fasse payer à celui qui les a proférés. - Attendez de savoir ce qu'il va nous dire, intervient Bohort : alors, nous aviserons."

20        [p.15] Sur ce, ils s'engagent à cheval sur le pont et s'avancent vers le chevalier."Seigneur, déclare Lancelot sans le saluer, nous vous avions fait demander l'hospitalité, par notre écuyer, mais il semble que cela ne vous agrée pas. Je renonce donc sur ce point ; en revanche, nous voudrions vous prier de nous rendre, par amitié, avant que nous n'en fassions davantage, un de nos compagnons que vous détenez prisonnier."Il réplique que prières ou menaces n'y feront rien et s'apprête à fermer la porte, quand Gaheriet éperonne son cheval et s'élance dans le passage avec assez de rapidité et de violence pour le faire tomber à la renverse ; les autres le suivent, s'emparent de l'homme à terre et l'assurent qu'ils vont le tuer s'il ne leur remet pas le prisonnier."Je me moque de ce que vous pouvez me faire. - Vraiment ? interroge Bohort. Eh bien, par la sainte Croix, vous êtes un homme mort si vous ne nous le rendez pas immédiatement."Et brandissant son épée, il va pour lui couper la tête sans rémission."Ah ! Noble chevalier s'écrie l'autre sous la menace de l'arme, ne me tue pas ! Je promets de te remettre celui que tu me réclames et de faire tout ce que tu voudras. - Donne-m'en ta parole."Le châtelain obtempère.

21        Lancelot lui ordonne alors de les conduire là où le prisonnier était détenu, et il s'exécute aussitôt : il va ouvrir la pièce où monseigneur Yvain était enfermé et l'invite à en sortir, ce qu'il fait : il était complètement remis et ne se ressentait plus de ses blessures,[p.16] tant il avait eu là une douce prison. Quand les compagnons le reconnaissent, ils sont au comble de la joie car ils avaient une très profonde amitié pour lui ; afin que lui aussi les reconnaisse, ils enlèvent leurs heaumes et leur vue lui cause en effet un plaisir sans pareil."Ah Lancelot ! Comme je suis content de vous voir ! J'étais persuadé que vous étiez mort, sur la foi de ce que nous avait dit madame la reine. - Eh bien, Dieu merci, je ne le suis pas. - Par Dieu, non ! Et quelle chance pour moi, puisque vous m'avez tiré de cette prison dont je crois bien que je ne serais jamais sorti, si vous n'étiez point passé par ici."

22        Lancelot s'adresse alors à l'écuyer du roi Baudemagus :"Va voir si tu peux trouver des armes pour monseigneur Yvain ; nous n'aurions plus qu'à nous mettre en selle et nous en aller."Le jeune homme obéit et, à force de chercher, réussit à mettre la main sur tout ce qu'il faut pour équiper le prisonnier à qui il amène aussi un cheval.

          Quand le seigneur du château les voit sur le départ, il demande à Lancelot de lui dire son nom,"sur la foi que vous devez à tous vos semblables."Ainsi adjuré, il ne peut le lui dissimuler, répond-il ; dès qu'il s'est nommé, le châtelain tombe à ses pieds,  le prie de rester,"et je vous donne ma parole d'honneur que, si j'avais su qu'il s'agissait de vous, j'aurais mis ma demeure à votre disposition et je vous aurais rendu mon prisonnier, car je sais bien que vous êtes l'homme au monde qui mérite le plus d'être traité avec honneur."[p.17] Lancelot répondit qu'il n'était pas question pour lui de rester mais, à force de prières et d'instances, le seigneur le fit revenir sur sa décision...

23        ... et il se montra aux petits soins avec les compagnons.    

          Le soir, après le dîner, Lancelot demanda à monseigneur Yvain pour quelle raison et dans quelles circonstances il avait été fait prisonnier. "La raison, je l'ignore. Toujours est-il que, comme j'étais en quête de vous, le hasard m'a conduit dans ces parages où six chevaliers m'ont attaqué, ont tué mon cheval et m'ont enfermé en prison. - Seigneur,  intervient leur hôte, je vais vous expliquer l'origine de tout cela."Et il leur raconta, depuis le début, comment Yvain avait jeté à terre l'écu du géant à la suite de quoi celui-ci avait mis le pays à feu et à sang,"et cela a coûté cher à maintes gens qui n'y étaient pour rien : jamais on n'a vu si mince événement entraîner autant de dommages pour toute une région. Aussi, quand je me suis trouvé en présence de l'homme qui était la cause de tant de malheurs, je lui ai dit que je ferais tout ce qui dépendait de moi pour venger les victimes. A nous six, nous l'avons attaqué et nous nous sommes emparés de lui dans l'intention de le garder prisonnier et de le livrer au géant, quand il passerait par là, pour qu'il le châtie à son gré. Il a eu beaucoup de chance que vous soyez arrivés juste à temps : l'autre avait appris l'affaire et il devait venir demain. - Par Dieu, fait Lancelot, si j'en était sûr, rien ne saurait m'empêcher de l'attendre et de me battre avec lui pour ramener la paix dans le pays. - Assurément, dit leur hôte, celui qui parviendrait à le tuer [p.18] n'aurait pas, dans toute sa vie, accompli de meilleure action, ni de plus grand exploit, car je ne pense pas qu'il existe au monde d'homme plus nuisible et plus effrayant.

24        - Pour Dieu, seigneur, intervient Bohort (il s'adressait à Lancelot), accordez-moi un don."Son cousin ne fait pas de difficulté pour accepter et il présente la même demande, successivement, à chacun des compagnons qui lui font, tous, la même réponse, ce dont il les remercie vivement."Savez-vous, chers seigneurs en quoi consiste ce don ? - Non, font-ils. - De me battre contre ce géant qui doit venir ici demain. Je vous en sais beaucoup de gré et j'en suis très reconnaissant à mon seigneur qui a été le premier à dire oui. - Vous vous êtes joué de moi, Bohort, lui reproche Lancelot. Si j'avais pensé que vous aviez cela en tête, je n'aurais jamais accepté car, d'après ce que j'ai partout entendu dire, c'est là un adversaire par trop redoutable : je vous en prie, laissez-moi l'affronter : j'ai plus d'expérience que vous. - Rien ne me fera renoncer, seigneur et, s'il plaît à Dieu, vous n'aurez qu'à vous réjouir de l'issue de cette bataille. - Qu'Il exauce votre souhait !"répond-il.

25        Ils passèrent la soirée à bavarder jusqu'à l'heure du coucher. L'hôte fit alors dresser, dans deux chambres, six lits - un pour chacun des chevaliers - très luxueusement garnis ; le plus beau fut pour Lancelot, c'était la volonté de ses compagnons : on l'installa au milieu de la pièce, tandis que Bohort et Baudemagus avaient les leurs au pied du sien, malgré ses protestations. Le lendemain matin, ils se levèrent au point du jour et entendirent la messe à la chapelle ;[p.19] quand ils eurent regagné la grand-salle, Lancelot ordonna qu'on apporte ses armes à Bohort et ils mirent tous leurs soins à l'équiper.

26        Puis Lancelot demanda à l'écuyer du roi d'aller lui chercher son épée      :"Elle est à vous, mon cher cousin, fit-il en la lui remettant, je vous la donne."Bohort le remercia beaucoup et dit combien il lui était reconnaissant de ce présent. On lui amena alors, caparaçonné de fer jusqu'aux sabots, le cheval de Lancelot qui était le plus vigoureux et le plus fort de ceux des six compagnons."Cher cousin", reprit Lancelot, comme il allait se mettre en selle,"j'ai très peur pour vous, parce que vous avez affaire à un combattant comme il en existe peu, et un des plus féroces. C'est pourquoi, avant que vous n'alliez plus loin, je vous prie à nouveau de me laisser cette bataille : c'est dans votre intérêt et votre honneur n'aura pas à en souffrir. - Rien ne m'y ferait consentir, seigneur : plutôt mourir que d'accepter ; mais n'ayez pas peur pour moi : je vous assure qu'il ne me résistera pas longtemps."

27        Il enfourche alors son cheval et l'hôte lui remet l'écu du géant, apporté par Yvain, qu'il se passe au cou ; puis il fait ouvrir la porte et sort pour attendre l'ennemi.

          Cependant, Lancelot déclare à ses compagnons qu'il a très peur pour lui, parce que c'est encore un très jeune homme, fragile, alors que son adversaire est un combattant robuste et aguerri - et de surcroît, un traître fieffé. Il craint fort que le géant ne le tue s'il a l'avantage sur lui ;[p.20]"je vais donc m'armer, pour être prêt à intervenir, en cas de besoin."Il a entièrement raison, disent-ils. On lui donne ses armes dont il s'équipe, et ils montent tous ensemble aux créneaux d'où ils seront à même d'observer le cours de la bataille.

          Au bout d'un moment, ils voient arriver le géant, armé de pied en cap, et arborant des armes rouges ; il montait un destrier à la fois vif et vigoureux."Le voilà, seigneur ! font les compagnons de Lancelot. - Sur ma tête, dit-il,  d'un ton où la peine se mêle à la colère, je regrette ce qui va se passer, car je crains fort que nous n'ayons à attendre de cet homme que souffrance et chagrin."L'inquiétude lui fait verser des larmes tandis que ses compagnons s'efforcent de le réconforter.

28        Dès que Bohort voit son adversaire s'approcher, il se dispose à jouter, et charge sans attendre, lance abaissée, l'écu serré contre sa poitrine."Seigneur chevalier, s'écrie le géant à sa vue, c'est vous qui avez renversé mon écu, en dépit de moi. Sur ma tête, cela ne vous portera pas bonheur : vous allez le payer de votre vie."Et lui aussi met son cheval au galop. Lancés à fond de train, ils se frappent si rudement sur leurs écus que les deux lances volent en éclats ; le choc des écus et des corps est si violent que les cavaliers, désarçonnés, se retrouvent à terre, leurs montures sur eux, et qu'ils y demeurent assommés et meurtris, sans force pour se relever.

          Après un certain temps, toutefois, Bohort sauta sur ses pieds : il était vif et vaillant et,[p.21] tout honteux d'être tombé de cheval sous les yeux de son cousin, l'homme au monde qu'il aimait et respectait le plus,  il était fermement décidé à tout faire pour prendre sa revanche. Il met donc la main à l'épée et se précipite sur le géant qui, encore étourdi de sa chute, était en train de se relever, et lui assène, sur son heaume, un coup qui le fait chanceler et le contraint à poser un genou à terre ; puis il met toute son énergie dans un second coup qui le fait s'affaler au sol sur ses deux mains et le laisse comme assommé. Cependant, sa vigueur et la crainte qu'il éprouvait pour sa vie lui permirent de se remettre debout, en se couvrant de son mieux, bien qu'il eût du mal à garder l'équilibre.

29        Bohort, comprenant qu'il est presque à bout de forces, l'attrape par son heaume qu'il lui arrache de la tête et jette au sol. A la vue de ce coup, Lancelot, qui avait eu si peur, s'exclame :"Mon Dieu, je suis sauvé !"Quant au géant, se voyant la tête nue, protégée seulement par la coiffe de fer de son haubert, il est saisi de crainte, car il se rend compte qu'il a affaire à un preux de première force ; cependant, il garde assez confiance en ses ressources pour penser être capable d'en réchapper. Passant le bras dans les courroies de son écu, il dégaine son épée,[p.22] se rue sur Bohort et fait pleuvoir une grêle de coups sur son heaume où la lame s'enfonce d'au moins deux doigts. Bohort, ébranlé, se dit que, s'il doit subir encore plusieurs chocs aussi violents, l'issue du combat risquerait de lui être fatale : jamais, il s'en rend compte, il n'a dû faire face à un adversaire aussi redoutable. Il brandit à nouveau son épée pour frapper  le géant en plein crâne, mais celui-ci, qui voit venir le coup et ne voulait pas s'exposer à le recevoir sur la tête, se dérobe et fait manquer sa cible à Bohort.

30        S'ensuit entre eux un affrontement acharné (Lancelot n'aurait jamais cru possible qu'il le fût autant), car le géant se couvrait avec tant d'adresse que Bohort ne pouvait atteindre que son bouclier, et il se prolongea assez longtemps pour que l'un comme l'autre y perdît beaucoup de sang. La durée du combat n'est pas sans inquiéter à nouveau Lancelot :"Sur ma foi, dit-il à ses compagnons, je n'ai jamais vu, toute question de force mise à part, d'homme qui sache aussi bien manier l'épée que ce géant. Il est capable de survivre à une centaine de coups sur son écu qui seraient venus à bout de tout autre. Sans mentir, avec son heaume sur la tête, il n'aurait pu, de ce jour, être vaincu par aucun d 'entre nous."

          La mêlée dura si longtemps que Bohort en eut assez : se ruant sur son adversaire, il lui porta un coup en plein visage qui lui coupa le nez et les lèvres si bien que les dents des deux mâchoires apparaissaient. Fou furieux de s'être fait défigurer de pareille façon, le blessé jette son écu et son épée pour empoigner Bohort à bras-le-corps, lequel, devinant son intention, se débarrasse, lui aussi, de son écu ; mais c'est pour brandir son épée à deux mains [p.23] et l'abattre sur la tête du géant qui s'offre à son coup, sans protection ; il y met tant de force que l'arme fend la coiffe du haubert et s'enfonce dans le crâne jusqu'au nez : mort, le chevalier s'effondre à terre.

31        Lancelot et les autres descendent alors des créneaux et entourent le vainqueur, au milieu de grandes manifestations de joie ; et comme ils lui demandent s'il est sérieusement blessé, il répond qu'il ne se ressent d'aucun des coups qu'il a reçus. Le seigneur du château le fait désarmer et ordonne qu'on lui prépare à manger ; il n'est pas question, dit-il, qu'il le laisse partir immédiatement parce qu'il veut  les fêter, lui et ses compagnons - et gaiement ! - pour célébrer la victoire que Dieu leur a donnée. Lancelot commence par refuser : il a trop à faire, déclare-t-il ; mais, à force de prières, on le convainc de rester.

          Le châtelain fait savoir aux chevaliers du pays de venir fêter celui qui les a délivrés du géant. La nouvelle met tout le monde au comble de la joie et on arrive en foule, si bien qu'avant la tombée de la nuit, entre les dames et les chevaliers, il y avait plus de trois cents personnes rassemblées. Toutes et tous se mettent à la disposition de Bohort : en cas de besoin il pourra compter sur eux"et vous le méritez bien, car vous nous avez délivrés du sort le plus funeste qui soit ; si vous n'aviez pas tué ce démon, il ne nous aurait jamais laissés en paix :[p.24] cette victoire vous fera, votre vie durant, redouter davantage par ceux qui en entendront parler."

32        Ce soir-là, les compagnons eurent toutes leurs aises, tant on s'empressa de les servir et de leur faire honneur. Le lendemain, Lancelot leur dit de s'armer, car il n'était pas question qu'il s'attarde davantage. C'est donc ce qu'ils firent, et ils partirent tous ensemble. Yvain demanda à Lancelot dans quelle direction il voulait aller et il répondit qu'il avait l'intention de s'en remettre au hasard."Quel est votre but ? - Sur ma foi, je suis à la recherche de mon frère Hector et de mon cousin Lionel, ainsi que des autres qui s'étaient mis en quête de moi, et dont bon nombre ne sont pas encore revenus."Puis Yvain demanda au roi Baudemagus depuis quand il était devenu chevalier errant. Ce fut encore Lancelot qui répondit en racontant comment on l'avait choisi, à la cour du roi Arthur, pour succéder à Ganor d'Ecosse comme compagnon de la Table Ronde."Sur ma foi, fit Yvain, qui se réjouit de l'apprendre, puisque vous ne rentrez pas, vous m'en ôtez l'envie : par amitié pour vous et pour  mes compagnons qui, je le pense, en auraient fait autant pour moi, je participerai à votre quête.

33        - Voici ce que nous allons faire, dit Lancelot. Nous sommes là, à six, et tous nous sommes connus dans maints pays pour être des chevaliers de première force. Séparons-nous donc et suivons chacun notre chemin ; car, si nous restions ensemble, cela pourrait passer pour de la lâcheté et, de surcroît, nous ne progresserions pas plus [p.25] dans notre entreprise que ne le ferait un seul homme. Afin de nous tenir au courant des résultats obtenus par les uns et les autres, retrouvons-nous tous, pour la Toussaint, dans ce château où nous avons passé la nuit. Chacun racontera ce à quoi il a abouti, et si vous rencontrez certains de nos compagnons, dites-leur d'y venir, eux aussi. Si Dieu nous donnait d'y être tous réunis, nous pourrions retourner à la cour du roi Arthur."Ils acquiescent à sa proposition car ils ne pensaient pas qu'ils puissent se revoir plus tôt.

34        Ils se séparèrent donc et partirent, chacun de son côté.

          Lancelot chevaucha seul pendant deux jours, sans rencontrer d'aventure qui mérite d'être racontée ; et il en fut de même durant plus de quinze jours. Il décida alors de regagner la forêt où il avait perdu Lionel, pensant que, là, il aurait une chance d'apprendre quelque chose. Il s'efforça d'aller dans la bonne direction et finit, un matin, par retrouver non seulement la forêt mais même le lieu précis où son cousin avait disparu."C'est de là qu'il est parti, fit-il, en parcourant l'endroit du regard. Ah ! mon Dieu, faites que j'aie des nouvelles de lui qui me mettent du baume au coeur !"

35        Tout en se lamentant en lui-même, il vit arriver de loin [p.26] une demoiselle ; quand elle fut à portée de voix, il la salua et elle lui demanda de quoi ou de qui il était en quête."De quelqu'un qui me renseignerait sur un chevalier que je recherche. - Comment s'appelle ce chevalier ? - Son nom est Lionel. - Et quel est donc le vôtre, par Dieu ? fait-elle en le dévisageant. - Moi, je suis Lancelot du Lac. - Par la sainte Croix, j'ai entendu parler de vous : on vous considère comme le meilleur chevalier au monde. Je vous dirai donc ce que je sais, à condition que vous me donniez votre parole de me suivre dès que je vous le demanderai, afin de me revaloir à mon gré le service que je vais vous rendre."Il s'engage à le faire, promet-il, sauf son honneur et si c'est en son pouvoir."Je ne vous demande rien de plus, assure-t-elle.

36        - Maintenant, parlez-moi de Lionel. - Bien volontiers. Dans la forêt où nous sommes, en haut de cette colline, vit un chevalier  - vous n'avez jamais vu plus grand que lui, ni plus fort ; celui que vous cherchez est son prisonnier, et beaucoup d'autres chevaliers du roi Arthur partagent son sort. Leur geôlier s'appelle Térican de la Forêt sans Chemin et, que je sache, il n'y a pas plus féroce que lui : il était le frère de ce Karadoc le Grand, le seigneur de la Tour des Douleurs que vous avez tué, m'a-t-on dit, pour délivrer monseigneur Gauvain. - Par Dieu, si je mets la main sur lui, je lui réserverai volontiers le même sort ! - Si vous voulez me suivre, je vous conduirai, sur ma foi : je sais exactement où il se tient. - Allez-y donc : qu'il s'agisse de lui ou de quelqu'un d'autre, ce n'est pas la peur de mourir qui me fera renoncer."

37        Ils suivirent la grand-route, Lancelot derrière la demoiselle [p.27] jusqu'à la colline où s'élevait une haute et puissante citadelle, solidement fortifiée. Il demanda si c'était là le château de l'homme dont elle lui avait parlé, et elle dit que oui. Au sommet du promontoire, ils virent l'eau de la source qui tombait, en passant par un tuyau d'argent, dans une cuve de marbre, comme le conte l'a décrit la première fois. Cette fontaine, à l'ombre épaisse des branches de pins, fit plaisir à voir à Lancelot. La demoiselle lui montra les écus - il y en avait une quarantaine - au nombre desquels il reconnut ceux d'Agloval, de Sagremor le Démesuré, du sénéchal Keu, de Gosenain d'Estrangot, de Brandélis et de Lionel qui, pourtant, n'en avait pas apporté avec lui ; mais le chevalier en avait fait fabriquer un semblable à celui dont il se servait d'habitude pour qu'à le voir on sache qu'il faisait partie des prisonniers."Seigneur, commenta la demoiselle, tous ceux dont vous voyez les écus ont été vaincus par la prouesse du chevalier, et il les retient en prison. - Sur ma foi, c'est incroyable : comment un seul homme pourrait-il être venu à bout de tous ces preux ?"

38        Ils n'avaient pas fini de parler qu'ils virent le grand chevalier sortir de la forêt ; il portait, sur l'encolure de son cheval, un adversaire qu'il venait de battre : trop grièvement blessé pour avoir la force de se tenir droit en selle,[p.28] le vaincu était couché sur l'arçon avant, comme l'aurait été un mort."Voici celui dont je vous ai parlé, dit la demoiselle à Lancelot en lui montrant le cavalier. Vous pouvez voir quel démon c'est et comment il traite ses futurs prisonniers. - Laissez-le venir ! Que Dieu m'aide, et celui qu'il emmène ne le deviendra pas."Il vérifie que le mors de son cheval est bien ajusté et qu'il est harnaché comme il faut, cependant que l'autre se rapproche, sans s'apercevoir qu'il est attendu."Faites descendre ce chevalier, lui crie Lancelot quand il est à portée de voix : vous ne l'emmènerez pas plus loin, si fort que vous soyez."

39        En entendant ces paroles, Térican dépose le blessé à terre, puis, lance baissée, charge Lancelot qui n'en est nullement effrayé, car il ne s'était jamais laissé ébranler par l'apparente supériorité de quiconque.

          Le galop des chevaux donne tant de violence à leur premier coup que ni écus ni hauberts n'empêchent les fers des lances de s'enfoncer dans les blanches chairs fragiles, et si les hampes n'avaient volé en éclats, tous deux y auraient perdu la vie. Le choc des écus et des corps est si brutal que les deux cavaliers tombent à la renverse par-dessus la croupe de leurs montures, assez sérieusement blessés pour avoir l'un et l'autre grand besoin d'un médecin : ils perdaient beaucoup de sang à cause du coup reçu, par le chevalier en pleine poitrine et par Lancelot au côté gauche.[p.29] Mais, pleins de colère et de dépit, ils restent insensibles à la douleur et ne pensent qu'à prendre leur revanche. Ils dégainent donc leurs brillantes épées au fil acéré et s'en assènent de rudes coups sur leurs heaumes d'où on croyait voir jaillir des étincelles.

40        Ils entament alors une mêlée farouche et acharnée qui les expose, tous les deux, à de mortels dangers : les écus sont mis en pièces, le sang gicle des corps sous le fil des épées et les blessures parfois légères, parfois sérieuses, leur font des plaies multiples.

          Le premier assaut se prolonge au point que, si le chevalier n'avait été aussi rapide à éviter les coups, il serait mort exsangue, car Lancelot ne lui avait laissé aucun répit : personne d'autre n'aurait pu y résister. Ils mettent tant de fougue, Lancelot dans ses attaques, l'autre dans ses ripostes, que la fatigue les contraint à se reposer un temps : ils s'écartent donc l'un de l'autre, s'appuyant sur leurs écus.

41        Au bout d'un moment, le grand chevalier adresse la parole à Lancelot :"S'il vous plaît, seigneur, dites-moi qui vous êtes. - Pourquoi cette question ? - Parce que je voudrais vous connaître et savoir votre nom, car je n'ai jamais rencontré de chevalier aussi fort que vous depuis la première fois où j'ai porté un écu. Depuis lors, j'en ai vaincu plus de mille que j'ai contraints à avouer leur défaite, mais c'est à vous que je décerne le prix : vous n'avez pas votre pareil et vous êtes le plus beau fleuron de toute la chevalerie. Et si je souhaite connaître votre nom, c'est que vous pourriez être quelqu'un avec qui je saurais m'entendre, ou, au contraire, avec qui je m'y refuserais absolument. - Comment cela ? Il existe un homme que vous haïssez au point de [p.30] ne pas même pouvoir envisager de faire la paix avec lui ? - Oui, et un seul. - Qui est-ce donc ?

42        - Lancelot du Lac. Jamais je ne ferai la paix avec lui, parce qu'il a tué Karadoc, le seigneur de la Tour des Douleurs : c'était mon frère et je l'aimais par-dessus tout. Je vous le dis franchement : je voudrais avoir donné tout ce que je possède et qu'il fût là, à votre place ; ainsi, j'aurais l'occasion de lui faire payer la peine dont mon coeur déborde à cause de lui. - Sachez que cette occasion, vous l'avez, si vous êtes capable de la saisir. Vous avez devant vous celui que vous voulez, et vous savez aussi, je crois, pour l'avoir éprouvé à vos dépens, ce que vaut le fil de mon épée qui vous a déjà assez coûté de sang. - Lancelot ? C'est bien vous ? - Oui, c'est moi, à qui il revient de vous infliger une mort sans rémission, ni rançon, parce que, vous aussi, vous êtes l'homme que je hais le plus au monde ; et je vais vous en convaincre, avant de m'en aller. Je vous défie : en garde !"

43        La tête à l'abri de son écu, il s'avance à grands pas sur Térican, l'épée haute, et l'abat sur son heaume avec tant de violence qu'il le fait tomber par terre ; mais, vaillant et rapide comme il l'était, l'autre se remet aussitôt debout, bien que très affaibli par la perte de sang : ses blessures étaient si graves que n'importe qui, à sa place, en serait mort ; mais il avait trop de coeur pour céder. De son épée que lui aussi a dégainée, Lancelot lui assène de rudes coups [p.31] partout où il peut l'atteindre, bien que son adversaire ne lui en laisse guère l'occasion, et, le plus souvent, parvienne à les lui faire manquer. La mêlée se prolonge si bien, toujours aussi acharnée, que nul, à les voir, n'aurait pu nier qu'ils ne fussent des preux et on avait du mal à comprendre comment ils étaient capables de résister aussi longtemps, car chacun s'était vu infliger une dizaine de blessures dont la moins grave aurait coûté la vie à tout un chacun.

44        Mais leur grand coeur et la haine mortelle qu'ils se vouaient l'un à l'autre les rendaient insensibles à la douleur comme à la faiblesse : à voir leurs coups, on aurait dit des hommes de fer. Leurs hauberts qui pendent en lambeaux sur leurs hanches, leurs bras et leurs torses ne les protègent plus : s'ils avaient continué de frapper avec la même force qu'au début, ils auraient eu maintes occasions de s'entretuer, puisqu'ils se retrouvaient sans armure. Mais les efforts qu'ils ont fournis et l'épuisement où ils sont leur font tourner l'épée dans les mains, alors même qu'ils veulent s'en escrimer.

          Térican  est  à  bout de  forces : les  blessures subies et  le  sang  perdu  - l'épée de Lancelot était une arme redoutable - l'ont mis dans un tel état qu'il a du mal à rester debout. Lancelot, en revanche, bien qu'il accuse, lui aussi, la fatigue, garde plus de vivacité et de maîtrise que n'en aurait conservé quiconque aurait fait autant d'armes que lui ; il serre son adversaire de près, lui portant, de son épée acérée, des coups [p.32] rapides et répétés que celui-ci finit par ne plus pouvoir supporter et qu'il en vient à éviter : n'en a-t-il pas, lui-même, tant donné et reçu que n'importe qui en serait mort depuis longtemps ?

45        Lancelot qui avait curieusement recouvré toute son énergie le harcèle sans relâche, le menant à coups d'épée, tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre. Réduit à la défensive, Térican fuit l'affrontement. Quand Lancelot constate que son adversaire a le dessous, il ne fait que le presser davantage, le forçant à reculer, sous ses coups, vers un fossé à côté de la source où, n'y ayant pas pris garde, il finit par tomber, sans pouvoir en sortir : épuisé, presque exsangue, il comprend que l'heure de sa mort est venue. Lancelot l'empoigne par son heaume qu'il lui arrache avec brutalité et jette par terre ; puis il lui abat son épée sur le crâne si violemment qu'il le lui fend jusqu'aux dents. Térican s'écroule au fond du fossé, cependant que le vainqueur remet sa lame au fourreau.

46       "Suivez-moi, seigneur chevalier, fait aussitôt la jeune fille : vous me l'avez promis. - Ah ! demoiselle, patientez jusqu'à ce que j'aie délivré les prisonniers. - Ce chevalier - celui qui est blessé, là - s'en chargera."Lancelot s'approche de lui et reconnaît alors que c'est Gaheriet, le frère de Gauvain ; lui aussi le reconnaît et se lève, malgré ses blessures, pour lui dire à quel point il est le bienvenu."Pourrez-vous vous remettre ? l'interroge Lancelot. - Sans difficulté, mais il me faut du repos. - En ce cas, allez donc au château rendre la liberté à nos compagnons et aussi aux nombreux étrangers qui s'y trouvent,[p.33] pendant que moi j'accompagnerai cette demoiselle comme je le lui ai juré."Après avoir étanché ses blessures pour les empêcher de trop saigner, il enfourche son cheval et part à la suite de la jeune fille qui reprend le chemin qu'elle avait emprunté à l'aller.

47        Gaheriet, lui, avait pénétré, toujours en armes, dans le château, où il était tombé sur un serviteur, qui montait la garde, assis au pied d'une colonne, un trousseau de clefs à la main. A la vue du chevalier qui le salue, la surprise lui coupe la parole et il fait un mouvement pour prendre la fuite. Mais Gaheriet l'empoigne :"Par la croix de Notre-Seigneur, ne comptez pas m'échapper ainsi ! Il faut que vous me conduisiez là où les prisonniers sont enfermés."L'homme s'y refuse, mais Gaheriet le plaque au sol sous lui, menaçant de le tuer s'il s'obstine :"Tout de suite, seigneur !"consent-il, et il l'amène  jusqu'à la salle où étaient logés les captifs : c'était une immense pièce qui donnait sur un verger et où une soixantaine de fenêtres barreaudées de fer permettaient de voir très clair. Une fois la porte ouverte, Gaheriet entre et salue ceux qui sont là.[p.34] Ne sachant qui il est, tous se lèvent pour l'accueillir, tandis qu'il leur demande où sont les chevaliers de la Table Ronde.

48        Hector des Marais se précipite aussitôt vers lui, ainsi que Lionel et les autres compagnons de la quête. A leur vue, Gaheriet enlève son heaume, se fait connaître d'eux et ils courent aussitôt l'embrasser."Monseigneur Lancelot du Lac vous salue tous, leur dit-il, gens de connaissance comme étrangers, et il vous fait savoir que vous pouvez vous en aller quand vous le voudrez ; il a vaincu votre geôlier : vous êtes donc libres. Lui-même est parti accompagner une demoiselle, mais il m'a chargé de venir vous libérer : vous pouvez donc, comme je vous l'ai dit, vous en aller à votre gré ; plus personne ne vous retiendra ici de force, puisque son épée est venue à bout du grand chevalier ! Le cadavre gît à côté de la source."

49        Je ne saurais vous décrire une joie plus grande que celle des compagnons, quand ils apprennent la nouvelle. Ils sortent de la salle, puis du château, débordants d'allégresse devant ce qui vient de leur arriver. Une fois qu'ils furent dehors, Gaheriet les compta pour savoir combien ils étaient : il arriva au total de soixante-quatre, en y incluant à la fois les chevaliers de la cour du roi Arthur et ceux qui venaient d'ailleurs, tous chevaliers errants en quête d'aventures en pays lointains.

          Quand tous se retrouvèrent libres, le sénéchal Keu déclara à haute et intelligible voix [p.35] que les choses s'étaient passées comme il l'avait annoncé : n'avait-il pas dit qu'ils resteraient prisonniers tant que Lancelot ne viendrait pas, mais qu'une fois qu'il serait là, leur délivrance ne tarderait pas ?"Partout où il est, il se conduit en preux", approuvent-ils. Hector demanda où il se rendait et Gaheriet répondit qu'il était en route pour la Terre Foraine."Mon Dieu, si j'avais eu un cheval, j'aurais fait n'importe quoi pour le rattraper ! J'ai tant envie de le voir, parce que, de tous ceux qui portent les armes, c'est lui le meilleur ! - Privé de monture comme vous êtes, vous serez bien obligé de patienter."

50        Ils délibérèrent alors sur ce qu'ils allaient faire, parce qu'ils ne pouvaient guère se permettre de s'attarder. Pendant qu'ils discutaient, ils virent arriver trois jeunes gens qui conduisaient des chevaux chargés de venaison."Par Dieu, s'exclame Gaheriet, nous voilà tranquilles ! Maintenant, nous avons de quoi manger. - Voici, d'après moi, ce que nous devons faire, propose Brandélis. Nous sommes fatigués, mal portants, nous sommes restés prisonniers longtemps ; et vous-même dit-il en s'adressant à Gaheriet, vous êtes blessé, ainsi que beaucoup d'entre nous. Je suis donc d'avis que nous passions la semaine ici pour laisser le temps de se remettre à ceux de nos compagnons qui sont mal en point. D'ici là peut-être, avec l'aide de Dieu, aurons-nous l'occasion de nous procurer des chevaux. - Et où trouverons-nous des provisions si nous restons aussi longtemps ?[p.36] - Le château doit avoir des réserves, et la forêt n'est pas loin : nous aurons du gibier à volonté. Je peux vous garantir que la nourriture ne nous manquera pas, même si nous restions deux mois."

51        Les compagnons demeurèrent donc sur place et, le soir, après le dîner, ils demandèrent à Gaheriet s'il avait des nouvelles de la cour ; il leur répondit qu'il en était parti depuis peu de temps et leur raconta le tournoi,"le plus fastueux que le royaume de Logres ait connu depuis le couronnement du roi Arthur : on était venu en foule pour y assister ou y participer"; et il rapporta comment ceux de la Table Ronde avaient été vaincus par Lancelot qui s'était rangé dans le camps du roi Baudemagus. Ce récit leur fit dire qu'assurément Lancelot n'avait pas d'égal au monde."Dieu m'en soit témoin, fait Keu, il a clairement montré, à cette occasion, que la Table Ronde est plus honorée par sa présence que par celle de la moitié de ceux qui y siègent. - Quant à vous, monseigneur Hector, ajoute Gaheriet, il a beaucoup de reproches à vous faire car, il l'affirme, vous saviez que vous êtes son frère et vous vous êtes souvent trouvé à la cour en même temps que lui, mais vous l'avez toujours ignoré, comme s'il était votre ennemi mortel. Comment pouvez-vous agir ainsi, alors qu'il est l'homme le plus accompli au monde et le plus beau fleuron de la chevalerie ?

52        - Cher seigneur, répond Hector, tout rougissant d'embarras,[p.37]  si j'avais dit qu'il était mon frère, l'éclat de sa prouesse et son haut lignage l'auraient peut-être amené à refuser de me croire et à penser que ce n'était pas vrai ; et s'il avait désavoué notre lien de parenté, j'en aurais eu grand honte ; mais puisqu'il a appris ce qu'il en est par quelqu'un d'autre, je pourrai me faire connaître de lui dès que Dieu me donnera de le rencontrer et cela ne devrait pas tarder car, sitôt que j'aurai un cheval, je le chercherai jusqu'à ce que je le trouve ; et s'il m'en veut de mon silence, je lui en ferai réparation à son gré."

53        A cette nouvelle inattendue, Lionel ne se connaît plus de joie."Par Dieu, Hector, dit-il en le prenant dans ses bras pour lui faire fête, j'avais en vous un bien mauvais cousin : m'avoir caché ainsi qui vous étiez ! -  Cher seigneur, non seulement vous appartenez à une grande famille, mais vous descendez de rois et de reines, alors que moi, en comparaison, je suis un homme modeste, et même de si bas lignage que je n'aurais pas imaginé que vous puissiez m'avouer pour votre cousin, sauf par bonté d'âme. - Vous plaisantez, réplique Lionel. Sur ma tête, si vous teniez encore pareil propos, je vous en voudrais parce que je croirais qu'en le tenant vous pensez plutôt à moi qui ne possède pas le moindre pied de terre. Mais je fais confiance à Dieu... et à mon cousin pour que le roi Claudas ait à se repentir un jour de m'avoir spolié de mon héritage et qu'il en subisse le châtiment dû au traître qu'il est."

54        [p.38] A la fin de la semaine, ils eurent la visite du comte du Parc qui vivait à trois lieues de là. La mort de Térican le réjouit au plus haut point et de retrouver au château un frère à lui qu'il n'avait pas revu depuis plus de six mois ne fit qu'augmenter son plaisir et son allégresse. Dès qu'il sut qu'il n'y avait que le manque de chevaux pour retenir les chevaliers, il fit venir une monture de choix pour chacun des gens d'Arthur ; il en donna aux autres aussi, mais qui étaient des bêtes plus ordinaires. Pour le remercier du service qu'il leur rendait ainsi, les compagnons du roi lui donnèrent, en l'état, la place-forte dont Térican avait été le maître.

          Sitôt Gaheriet rétabli, ils s'en allèrent en suivant le chemin par où la demoiselle avait emmené Lancelot et ils chevauchèrent ensemble à travers la forêt jusqu'à un carrefour."Chers seigneurs, déclara alors Gaheriet, nous allons nous séparer ici, et comme j'ignore si nous retrouverons Lancelot, je vous demande d'être, pour la Toussaint, au château du Passage, à l'entrée de la Terre des Géants, du côté du pays de Gorre. Si je vous fixe ce rendez-vous, c'est que lui-même doit s'y rendre à cette date."Tous promirent de faire leur possible et, sur ce, ils se quittèrent sans attendre, chacun partant dans une direction différente.

          Mais le conte cesse ici de parler d'eux et revient à Lancelot.

LXXXVI
Lancelot prisonnier de Morgue ;
la Salle aux images

1         D'après ce qu'il dit, après avoir quitté la colline où il avait tué Térican, Lancelot reprit sa chevauchée, à bout de forces, comme il était normal [p.39] après les efforts qu'il avait fournis pendant le combat. La demoiselle allait devant : après avoir suivi un long moment la grand-route, elle s'engagea dans un étroit sentier."Savez-vous où je vous conduis, seigneur ? lui demanda-t-elle. - Non, à moins que vous ne me le disiez. - Je vous emmène non loin d'ici, dans cette forêt, affronter un chevalier qui réserve un mauvais sort à ceux qui passent devant chez lui, - ce dont tout le monde devrait le blâmer : il les arrête, pour peu qu'il soit le plus fort, afin de les dépouiller. - Comment le savez-vous ? - J'en ai moi-même fait l'expérience hier : il m'a pris mon palefroi, le plus bel animal que vous ayez jamais vu ; et comme je protestais, il a essayé d'abuser de moi. - Voici ce que vous allez faire : vous prendrez de l'avance sur moi et je vous suivrai de loin ; quand ce chevalier vous verra seule, il voudra certainement s'emparer de votre monture, s'il est aussi perfide que vous le dites. - C'est une bonne idée, seigneur ; je ferai exactement ce que vous me proposez."

2         Elle prend donc les devants, Lancelot derrière elle, et continue de chevaucher jusqu'à une haute tour fortifiée, construite au milieu des marais. Le chevalier, armé de pied en cap, se tenait, à cheval, devant la porte. Quand il vit la demoiselle, il se jeta sur elle, l'attrapa par les bras et la fit tomber par terre, dans l'intention de lui voler son palefroi."A l'aide ! A l'aide !"se met-elle à crier ; et se relevant, elle saisit sa monture par la bride, en protestant qu'il ne l'aurait pas. Lancelot, qui n'était pas très loin, avait vu toute la scène - et elle lui avait déplu. Aussi, il se dépêcha de piquer des deux pour arriver à fond de train :[p.40]"Vous êtes un homme mort !"crie-t-il au chevalier qui, effrayé, tente en vain de s'enfuir : la rapidité de sa charge et la violence du coup qu'il lui porte font que Lancelot lui enfonce sa lance - fer et bois - en plein corps, malgré la protection de l'écu et du haubert. Le chevalier tombe à la renverse et s'évanouit de douleur, en proie aux affres de la mort, quand son adversaire retire la lance de sa blessure.

3         Lancelot met pied à terre, lui arrache son heaume et menace de le tuer s'il ne reconnaît pas sa défaite. Le souffle coupé, le blessé ne peut répondre ; et son vainqueur, peu soucieux de s'attarder davantage, lui assène un coup qui le laisse, mort, étendu au sol de tout son long.

          Après avoir aidé la demoiselle à remonter sur son palefroi, il enfourche sa monture et s'en va, mais elle le prie d'accepter son hospitalité :"Ce n'est pas sans raison, car il est déjà tard et c'est l'heure de faire étape ; d'ailleurs, si vous alliez plus loin, je ne crois pas que vous puissiez trouver un autre endroit. Il vaut donc mieux, je pense, que vous veniez chez moi."Il accepte à sa plus grande satisfaction, et elle le conduit à une bonne lieue de distance, jusqu'à un château situé sur la lisière de la forêt où ils mettent pied à terre.

4         Ce soir là, Lancelot bénéficia d'une hospitalité attentive : on fit, en particulier, examiner ses blessures par une vieille dame qui était savante en la matière, et il resta plus d'une semaine sur place jusqu'à ce qu'il fût remis. Il partit alors, un matin, dès l'aube,[p.41] décidé à continuer tant qu'il n'aurait pas retrouvé son frère : s'il entreprenait cette quête, c'était dans l'ignorance qu'Hector faisait partie des prisonniers de Térican. Pendant des jours, il chevaucha, changeant souvent de direction, s'enquérant à chaque étape de celui qu'il recherchait, mais sans rencontrer personne qui sache quoi que ce soit. Il passa ainsi plus d'un mois sans trouver d'aventure qui mérite d'être rapportée.

          Enfin, un jour où il était parti très tôt de chez un forestier qui l'avait hébergé pour la nuit, au moment où il sortait de la forêt,...

5         ... il arriva devant un monastère au milieu d'une prairie. Il y avait là un religieux qui portait l'habit blanc ; après qu'ils eurent échangé un salut, Lancelot lui demanda s'il avait entendu parler d'un chevalier errant :"Comment s'appelle-t-il, seigneur ? - Hector des Marais. - Certes, je peux vous renseigner : il a couché ici une nuit, il y a quelque temps, et il se portait alors fort bien ; le lendemain, il s'est battu, devant notre maison, contre un chevalier qui voulait mettre à mort une jeune fille et, après avoir tué l'un et délivré l'autre, il est parti ; depuis, je n'ai plus entendu parler de lui. - Mon Dieu ! Et comment le retrouver ? - Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'il a pris cette direction, dit-il en la lui montrant. - Puisque vous ne pouvez pas m'éclairer davantage, dites-moi quelles armes il porte. - Elles sont blanches [p.42] et il a un écu noir. - S'il en est ainsi, je n'ai plus qu'à vous recommander à Dieu."

6         Il s'en va donc sans attendre, pressant l'allure dans l'espoir d'en apprendre plus. Comme l'après-midi touchait à sa fin, il vit, du sommet d'un haut et vaste promontoire, un gros bourg fortifié, construit au milieu d'une rivière et où on accédait par un solide et large pont de bois. A ses abords, il croisa une demoiselle montée sur un palefroi blanc, un épervier sur son poing ; arrivée à sa hauteur, elle le salua et lui demanda où il allait."Jusqu'à cette place, où je passerai la nuit si on veut m'y donner l'hospitalité. - Ah ! noble seigneur, gardez-vous en bien ! Vous ne vous en tireriez pas sans mal."Mais il répondit que, puisque son chemin y mène, c'est là qu'il irait."Alors, que Dieu vous soit plus favorable qu'aux autres car, je L'en prends à témoin, je n'en ai jamais vu revenir un seul qui n'ait pas regretté de s'y être risqué !"

7         Sur ce, ils se séparèrent, et Lancelot, après avoir passé le pont, s'apprêtait à franchir la porte de l'enceinte quand un grand rustre, hideux à voir, saisit son cheval par la bride :"Pied à terre, chevalier ! C'est le prix du passage."Lancelot répliqua qu'il n'en ferait rien, parce qu'il était exempt de tout péage coutumier comme n'importe quel chevalier errant."Pardieu ! J'aurai le cheval, que cela vous plaise ou non :[p.43] il doit me revenir puisque vous êtes passé."Sur ce, il saisit l'animal par la bride et se met à tirer dessus de toutes ses forces ; mais Lancelot réplique que, s'il ne la lâche pas, il s'en repentira. L'autre s'obstine, répète qu'il aura la bête, de force s'il le faut. Lancelot éperonne alors sa monture, porte à l'homme un coup de lance en plein corps qui le fait s'effondrer, mortellement atteint et, après avoir récupéré son arme, persuadé qu'il pourrait en avoir encore besoin, il pénètre dans l'enceinte. Une éclatante sonnerie de cor résonne aussitôt, et un vieil homme arrive pour le prévenir :"Vous avez eu tort de tuer mon portier, seigneur chevalier : vous ne tarderez pas à comprendre quelle erreur vous avez commise."

8         Impavide, Lancelot poursuit son chemin, et au fur et à mesure qu'il avance, il entend les gens répéter sur son passage :"Dépêchez-vous, seigneur chevalier : vous faites attendre la mort."Mais, sans accorder d'importance à leurs propos, il continue tranquillement jusqu'au donjon ; il met  pied à terre devant l'entrée, attache son cheval à un orme, puis ouvre le guichet qui servait aux piétons et entre. Aussitôt une herse, manoeuvrée par un jeune homme, s'abat entre lui et le portillon ; mais il ne s'en inquiète pas, persuadé de pouvoir s'ouvrir un passage quand il le voudra."Seigneur chevalier", s'écrie le garçon qui avait fait coulisser la herse,"nous vous tenons, en lieu et place de notre portier que vous avez tué !"Et lui ne répond rien, indifférent à tout ce qu'on peut lui dire.

9         Presque aussitôt, il voit arriver deux géants d'une taille phénoménale - à n'en pas croire ses yeux ; ils étaient armés, comme des gens prêts à en découdre : pas de heaumes, mais des écus solides, des hauberts au maillage renforcé, et chacun tenait à la main une épée au fil acéré. Dès qu'ils voient Lancelot, ils déclarent qu'il est un homme mort, s'il ne se rend pas. Lui, au premier coup d'oeil, comprend qu'il n'a pas affaire à des chevaliers,[p.44] et, après leur avoir répondu qu'il se moque bien de rustres de leur espèce, frappe le premier qui se présente si rudement qu'il fend son écu en deux aussi facilement qu'un chiffon et  lui enfonce le tranchant de son épée en pleine tête : le géant s'effondre. Puis il marche sur le second, sans plus de crainte. La vue de son compagnon mort enlève au survivant le courage de se mesurer à celui qui l'a tué, et il se dépêche de prendre la fuite."Voilà qui ne vous servira de rien, fieffé lâche ! s'écrie Lancelot en se jetant à sa poursuite. Vous ne m'échapperez pas !"Il rattrape le fuyard sur le seuil d'une chambre et, brandissant son épée, la lui abat sur la tête si brutalement qu'il la lui fend en deux jusqu'aux dents : c'est un deuxième cadavre qui gît au sol.

10        Après avoir remis son épée au fourreau, Lancelot regarda de tous côtés, cherchant quelqu'un à qui parler ;  il n'eut guère à attendre pour voir sortir, d'une autre pièce, une vieille dame qui lui apportait les clefs de la place :"Seigneur, dit-elle, votre prouesse a fait de vous le nouveau maître de ce lieu. Je vous en remets les clefs et vous investis de sa tenure avec l'accord unanime de tous ceux qui y habitent."Lancelot prend les clefs, bien qu'il n'ait pas l'intention de s'attarder et qu'il soit décidé à n'en faire qu'à sa tête.

          Dès que la porte du donjon fut ouverte, dames, demoiselles et chevaliers arrivèrent ; toutes et tous répétaient à Lancelot qu'il serait désormais pour eux un maître et un seigneur bienvenu. Tout cela au milieu de grandes manifestations de joie de leur part et, de la sienne,[p.45] d'apparences de vouloir rester là.

11        Il s'enquit alors de l'identité des deux géants qu'il avait tués."La place leur appartenait, le renseigne un chevalier ; ils étaient nos seigneurs, et c'est d'eux que nous tenions nos fiefs et nos redevances. - Mais cette place, l'avaient-ils conquise ou leur venait-elle de quelqu'un d'autre ? - Le duc Conoin  la leur avait donnée, il y a trois ans, pour les remercier de l'avoir délivré alors qu'il était prisonnier. Comme ils étaient sûrs de leur force, ils ne voulaient pas porter d'autres armes que celles que vous leur avez vues. Vous avez eu de la chance de réussir à les tuer parce que, maintenant, le bourg et le château vous appartiennent ; désormais, nous vous considérerons comme notre seigneur et c'est à vous que nous prêterons l'hommage dû à un suzerain."Lancelot répondit qu'il le leur demanderait lorsque cela lui conviendrait ; quant au nom de l'endroit, on lui dit que c'était Terraguel.

          Lancelot y resta pour la nuit. Ceux qui passèrent la soirée avec lui s'enquirent de son nom, et il leur dit qu'il s'appelait Lancelot du Lac. Comme ils avaient entendu parler de lui, sa réponse leur fit d'autant plus plaisir qu'ils s'imaginaient qu'il était décidé à rester : ils le traitèrent donc avec les plus grands égards et la liesse régna dans tout le château.

12        Le lendemain dès l'aube, il se leva et, croisant un écuyer qu'il avait plusieurs fois vu à la cour du roi Arthur, mais qu'il connaissait mal, il lui demanda au service de qui il était ; le jeune homme se présenta et dit qu'il servait sa dame la reine,"mais, ajouta-t-il, c'est un mystère pour moi seigneur :[p.46] comment pouvez-vous avoir l'intention de rester ici, alors qu'il vous suffirait de le vouloir pour vous assurer ailleurs terres et fiefs de bien plus grande importance ? - Qu'est-ce qui te fait croire que c'est là mon intention ? - C'est l'impression que vous donnez. - Eh bien, c'est tout le contraire : rien ne saurait me retenir en cet endroit. Prends donc mes armes et mon cheval et, s'il te plaît, va m'attendre dans la Forêt Perdue, à cette croix qui est à une demi-lieue d'ici. - Voilà qui me convient", fait l'écuyer. Il se rend donc à l'écurie, détache le cheval,  prend les armes de Lancelot et, en suivant le chemin indiqué, gagne la croix où il se met à attendre.

13        Après avoir assisté à la messe, Lancelot demanda un cheval : il voulait, disait-il, faire un tour dans la forêt ; il se mit aussitôt en selle et partit, accompagné de trois chevaliers. Une fois arrivé à la croix où le jeune homme avait préparé tout ce dont il avait besoin, Lancelot descendit de cheval, s'équipa, prit ses armes et enfourcha sa propre monture. Ceux qui l'avaient escorté jusque là lui demandèrent où il entendait se rendre."J'ai à faire ailleurs, dans cette forêt ; je reviendrai le plus vite possible. - Devons-nous vous attendre, seigneur ? - Non, rentrez à Terraguel."Après l'avoir recommandé à Dieu, ils font donc demi-tour.

14        [p.47] Lancelot s'enfonce aussitôt dans la futaie et poursuit sa chevauchée jusqu'au soir sans faire halte ; il se trouvait alors au fond d'une vallée où il rencontra une demoiselle qui, après l'avoir salué, lui demanda son nom. Il répondit qu'il s'appelait Lancelot du Lac et qu'il était le fils du roi Ban de Benoÿc."C'est justement vous que je cherchais : soyez donc le bienvenu ! Vous me tirez d'un mauvais pas - le pire où se soit jamais mise une de mes pareilles : j'étais en quête de vous et j'aurais continué aussi longtemps que ç'aurait été nécessaire. - Et que voulez-vous de moi ? - Vous conduire, dans cette forêt, sur le lieu d'une aventure très mystérieuse, et dont vous êtes le seul à pouvoir venir à bout."Il ira volontiers se rendre compte, répond-il.

          S'imaginant bien faire, il la suit ; mais, en réalité, il va au devant de grands ennuis et de grands malheurs, car elle l'emmène - la perfide ! - dans la prison que Morgue lui avait préparée : elle s'était installée dans la forêt et y avait fait construire le plus beau château qui soit, où elle avait l'intention de l'enfermer pour toujours. Elle avait donc dépêché une douzaine de jeunes filles, très loin à la ronde, avec mission de chercher jusqu'à ce qu'elles le rencontrent et de le conduire chez elle, sous prétexte de mener à bien quelque aventure. Celle que suivait Lancelot était une des douze.

15        Tous deux chevauchent de conserve jusqu'à une imposante maison-forte entourée de douves et d'une enceinte de remparts qu'ils franchissent."Seigneur, déclare alors la demoiselle, nous passerons la nuit ici,[p.48] car il se fait tard et si nous allions plus loin, nous nous ferions surprendre par la nuit. Demain, quand il fera jour, je vous amènerai là où je vous ai dit."Il acquiesce et met pied à terre."Attendez-moi ici, fait elle, je vais revenir. - Allez, mais ne tardez pas."

          Elle pénètre dans la demeure et va trouver Morgue dans la chambre où elle se tenait habituellement."Lancelot est là, dame. Que voulez-vous faire de lui ? - Vraiment, bienvenue à vous, par Dieu ! Vous m'avez rendu un signalé service. Voici ce que vous allez faire : quand il sera entré, débarrassez-le de ses armes ; à l'heure du dîner, vous ferez dresser la table  et vous lui servirez un repas plantureux. Lorsqu'il aura presque fini, vous lui offrirez ce breuvage : je l'ai préparé exprès pour lui ; il lui trouvera si bon goût qu'il en boira jusqu'à plus soif ; après quoi nous pourrons faire de lui ce que nous voudrons."La demoiselle convient que c'est un bon moyen d'abuser le chevalier.

16        Elle retourne donc auprès de lui avec trois serviteurs dont l'un s'occupe de mener son cheval à l'écurie, tandis que les deux autres l'aident à se désarmer sous un orme qui avait poussé au milieu de la cour, puis l'escortent jusqu'à la grand-salle où ils lui apportent un vêtement taillé dans un drap d'écarlate qu'ils l'invitent à endosser. On dresse la table et les convives prennent place,[p.49] mais Lancelot se garde de poser des questions sur le lieu et ses habitudes afin de ne point passer pour impoli.

          Presque à la fin du repas, il prit la boisson que la demoiselle lui avait servie dans une coupe d'argent et, comme il trouvait qu'elle avait bon goût et se buvait facilement, il en avala une grande quantité, ignorant qu'il était en train de se faire abuser pour son plus grand malheur. Après avoir mangé et bu à satiété, il fut saisi d'une telle envie de dormir qu'il n'en comprit pas la raison, et il demanda à la demoiselle qu'on lui fasse son lit, parce qu'il aurait déjà voulu y être."Il est prêt, seigneur : vous pouvez y aller quand vous le voudrez."Il se lève de table, tenant à peine sur ses jambes à cause du breuvage qu'il avait absorbé, s'allonge et s'endort aussitôt. La demoiselle va en avertir sa maîtresse :"Dame, Lancelot est déjà couché et endormi. - C'est là tout ce que je voulais."

17        Après s'être munie d'une boîte pleine de poudre qu'elle avait, celle-là aussi, préparée spécialement, Morgue se rendit de sa chambre au chevet de Lancelot : il dormait si profondément qu'on aurait eu du mal à le réveiller. Elle remplit de poudre un tuyau d'argent, le glissa dans le nez du dormeur et lui en souffla le contenu jusqu'au cerveau. Il eut un spasme de douleur, mais ne se réveilla pas vraiment, tant le breuvage l'avait rendu presque inconscient.

          Morgue put alors déclarer à sa suivante qu'elle s'était bien vengée de lui,"car je suis persuadée qu'il ne retrouvera pas ses esprits, tant que l'action de cette poudre se fera sentir."Puis elle récupère ce qui restait et le remet dans la boîte parce que, dit-elle,"je crois que j'en aurai encore besoin. - Pour quoi faire ? demande la demoiselle. - Je vais vous l'expliquer.[p.50] Quand les compagnons de la Table Ronde se trouveront sans nouvelles de Lancelot, assurément ils se mettront partout en quête de lui ; or, il a deux cousins, Lionel et Bohort, l'un et l'autre d'excellents chevaliers, et que je déteste pour l'amour qu'ils lui vouent ; s'ils venaient dans les parages, j'aurais l'occasion de me venger d'eux, et c'est pour cela que je mets cette poudre de côté : s'ils arrivent jusqu'ici, je leur en administrerai."

18        Elle fait alors transporter Lancelot dans une chambre de sûreté très spacieuse - elle mesurait bien dix toises sur vingt - et dont les fenêtres qui donnaient sur un verger étaient barreaudées de fer. Elle y fait dresser un lit qui aurait été digne du roi Arthur."Il restera là jusqu'à la fin de ses jours"déclare-t-elle ; et elle s'imaginait en effet qu'il ne se relèverait jamais.

          Sur ce, elle sort de la chambre, laissant le dormeur plongé dans un sommeil dont il ne devait sortir que le lendemain matin. Quand il ouvrit les yeux et qu'il se vit sur ce lit, cela lui parut une énigme, car il était sûr de ne pas s'y être couché la veille au soir : comment pouvait-il être arrivé là ? Il se sentait très mal en point : tout tournait autour de lui et il ne savait que faire, conscient de ne pas pouvoir reprendre la route dans l'état où il était. Personne non plus, autour de lui, pour le soigner : décidément, il n'y comprenait rien.

19        Il resta ainsi jusque vers midi, toujours au lit, parce qu'il n'avait pas la force de se mettre debout. A ce moment-là,[p.51] Morgue vint regarder par une des fenêtres pour vérifier s'il dormait toujours ; quand elle le vit aussi malade, elle dit à celle qui l'accompagnait que le breuvage et la poudre avaient produit tous leurs effets :"Sur ma tête, je ne crois pas qu'il redevienne jamais capable de poser les pieds par terre. Allez lui demander comment il se sent, mais, surtout, ne lui dites pas qu'il est prisonnier, parce que, s'il l'apprenait, il risquerait d'en mourir de chagrin."La demoiselle promet de ne pas lui en parler ; elle ouvre la porte de la chambre et le trouve couché, pâle et faible."Comment vous sentez-vous ? l'interroge-t-elle. - Très mal et si épuisé que je n'arriverais pas à monter à cheval. - Vous n'avez qu'à rester au lit, puisque votre état ne vous permet pas de partir aujourd'hui. - Non, en effet, même si je le voulais, chevaucher serait au-dessus de mes forces."

20        Il lui fallut tout un mois pour recouvrer force et santé et, quand elle le sut, Morgue ne comprit pas comment il y était arrivé. C'est alors seulement qu'il découvrit qu'il était prisonnier. Il demanda en effet à la demoiselle quand elle le conduirait là où elle avait dit et elle lui avoua qu'il n'était pas question pour lui de sortir : il devait rester enfermé. La nouvelle lui causa une vive douleur."Pourquoi m'avez-vous abusé, demoiselle ? se plaignit-il. - J'y ai été forcée, je vous assure : il y allait de ma vie. - Et pourquoi me retient-on en prison ? - Ne comptez pas sur moi pour vous le dire."

          Il ne demanda plus rien et resta là de septembre à la Noël. Plus tard, quand les grands froids furent passés, il se trouva qu'un jour il était allé s'accouder [ p.52] à une des fenêtres d'où, malgré les barreaux de fer, on avait vue sur la grand-salle du logis seigneurial. Il ouvrit la fenêtre et y vit un homme qui peignait des scènes empruntées à une histoire du temps jadis ; en dessous de chacune d'elles, une légende permettait de l'identifier : Lancelot reconnut ainsi qu'il s'agissait d'Enée et de sa fuite de Troie. Il se fit alors la réflexion que, si ses travaux et ses jours étaient représentés sur les murs de sa chambre, il prendrait plaisir à contempler les attitudes gracieuses de sa dame, et son malheur en serait moins grand.

21        Pendant que l'homme de l'art était à l'oeuvre, il le pria donc de lui donner de ses couleurs pour qu'il puisse peindre sur le mur de sa chambre. L'artisan accéda volontiers à sa demande et y ajouta les outils nécessaires. Lancelot prit le matériel et referma la fenêtre sur lui pour que personne ne le voie faire. Les premières scènes qu'il représenta furent celles de son arrivée à Kamaalot quand sa dame du Lac l'avait accompagné à la cour afin qu'il soit armé chevalier, de sa première rencontre avec la reine et de son éblouissement devant sa beauté, et de son départ pour aller défendre la dame de Nohaut. Cela lui prit toute la journée. Le résultat était si fidèle et dénotait une telle habileté qu'on aurait dit qu'il n'avait rien fait d'autre de toute sa vie.

          Morgue avait l'habitude de faire un tour dans la chambre, vers minuit, quand elle le croyait endormi :[p.53] sa beauté l'avait rendue amoureuse de lui autant qu'une femme peut l'être et elle souffrait beaucoup de ses rebuffades car, si elle le tenait emprisonné, ce n'était pas qu'elle le détestât, mais elle s'imaginait venir à bout de lui par lassitude ; et elle l'avait souvent prié d'amour, mais il ne voulait rien entendre. Quand, ce soir-là, elle vit les peintures, elle comprit fort bien leurs sujets, car elle n'ignorait pas dans quelles circonstances il était arrivé à la cour et quels vêtements il portait alors.

22       "Sur ma foi, dit-elle à la jeune fille qui avait attiré Lancelot chez elle, ce chevalier fait preuve de talent ailleurs que dans l'art de la chevalerie : c'est à n'y rien comprendre ! Assurément, Amour pourrait transformer un sot en homme ingénieux et subtil : je le dis pour cet homme qui de toute sa vie, ne serait jamais devenu un aussi bon peintre, s'il n'avait souffert d'un chagrin d'amour. Mais, dans la disposition d'esprit où il est, personne ne saurait faire mieux que lui."Et montrant à la demoiselle les peintures, une par une, elle nomme les personnages :"Voici la reine, ici Lancelot, et là le roi Arthur. Eh bien, ajoute-t-elle, je prendrai toutes les précautions nécessaires pour garder l'artiste enfermé tant qu'il restera un pan de mur à peindre dans sa chambre : je suis sûre qu'il représentera ses hauts faits, mais aussi ce que la reine et lui ont fait ensemble. S'il figurait tout cela, je ferais en sorte que mon frère, le roi Arthur, vienne ici [p.54] et je lui révélerais ce qu'il en est réellement de Lancelot et de ses rapports avec la reine."Sur ce, elles se retirent en fermant la porte derrière elles.

23        Au matin, quand Lancelot se fut levé et qu'il eut ouvert les fenêtres qui donnaient sur le verger, il alla vers la partie des murs qui était peinte, s'inclina devant l'image de sa dame pour la saluer et, s'approchant tout près, il posa ses mains sur ses épaules et lui donna un baiser sur les lèvres : jamais aucune femme, sa dame elle-même mise à part, ne lui avait procuré une telle jouissance.

          Il se mit alors à peindre son arrivée à la Douloureuse Garde et ses exploits pour la conquérir. Le lendemain, tout ce qu'il avait fait jusqu'au tournoi où il portait des armes rouges, quand il avait été blessé par le roi des Cent Chevaliers. Puis il continua, jour après jour, de représenter non seulement sa propre histoire, mais aussi celle des autres, comme le conte les a rapportées. Cela lui prit toute une saison, jusqu'après Pâques.

          Mais le conte s'arrête ici de parler de lui et revient à monseigneur Gauvain.

LXXXVII
Quête de Lancelot par Gauvain et d'autres chevaliers

1         Il rapporte que celui-ci, une fois guéri de la blessure que Lancelot lui avait infligée au tournoi, quitta la cour après avoir pris congé de tous ceux qui s'y trouvaient, à commencer par le couple royal, et repartit en quête comme la première fois ; sa chevauchée le mena de pays en pays et, partout, il s'enquérait de Lancelot et de ses compagnons. Il finit par arriver dans la Forêt sans Chemin et fit étape dans le château [p.55] qui avait jadis appartenu à Térican, le grand chevalier et l'homme le plus redoutable du monde, où il apprit de leurs nouvelles par le comte du Parc qui lui raconta comment Lancelot avait vaincu Térican, l'avait tué et avait libéré ses soixante-quatre prisonniers ; après quoi, ceux qui appartenaient à la cour du roi Arthur lui avaient donné ce château pour le remercier des chevaux qu'il leur avait procurés."Voilà un coup d'éclat, par Dieu, et tout à fait digne d'éloge ! s'exclame Gauvain. Mais, dites-moi, avez-vous revu Lancelot depuis qu'il est parti d'ici ? - Jamais, je vous  l'assure. - Alors, que Dieu m'accorde de rencontrer quelqu'un qui puisse me renseigner ! J'en serais si content ! - Qu'Il vous le donne en effet !"approuve le comte.

2         Le lendemain, Gauvain s'en alla dès l'aube ; au bout de toute une semaine passée à chevaucher à l'aventure, il arriva à une abbaye de moines blancs. Quand il eut mis pied à terre et se fut désarmé, un vieux moine lui demanda qui il était et il répondit qu'il appartenait à la maison du roi Arthur."Par Dieu, dit le saint homme, nous avons justement, ici, un chevalier blessé qui en fait partie, lui aussi. - Menez-moi donc le voir ; c'est peut-être quelqu'un que je connais/de connaissance."On conduit Gauvain dans une chambre qui donnait sur un jardin ; dès qu'il vit le malade, il reconnut le roi Baudemagus qui, à sa vue, s'efforça de se redresser dans son lit ; Gauvain, après lui avoir interdit de bouger,...

3         ... lui demanda aussitôt s'il savait quelque chose à propos de Lancelot."Rien du tout, sauf que, d'après ce que j'ai entendu dire, il a tué deux géants à Terraguel, un bourg - plus haut, là dans le pays.[p.56] - Avez-vous convenu avec lui et les autres d'un rendez-vous d'ici Noël ? - Oui : nous devons nous retrouver au château du Passage pour la Toussaint, - c'est ce que nous nous sommes promis quand nous sommes partis du tournoi, chacun de notre côté. - Et pensez-vous que monseigneur Lancelot y vienne ? - Pourvu que Dieu le protège de la mort et de la captivité, c'est sûr, puisqu'il nous l'a juré. - J'y serai donc moi aussi, si je le peux. Je suis allé là de nombreuses fois ; je sais donc où ce château est situé. Mais, dites-moi, où vous êtes-vous fait blesser si sérieusement ? - Avant-hier, mon chemin m'a fait tomber sur votre frère Gaheriet que quatre chevaliers venaient d'attaquer et je crois bien qu'ils l'auraient tué si je n'étais pas intervenu ; dès que je l'ai reconnu, je me suis précipité et, entre lui et moi, nous en avons tué deux ; quant aux deux autres, ils ont pris la fuite. Voilà comment nous nous sommes débarrassés d'eux. - Où se trouve Gaheriet maintenant ? - Il est reparti ce matin, à peu près remis, parce que ses blessures n'étaient pas aussi graves que les miennes."

4         La soirée se passa très agréablement pour Gauvain à qui, sitôt qu'ils eurent appris qui il était, les frères firent fête. Le lendemain matin, dès qu'il eut entendu la messe, il se rendit auprès de Baudemagus et lui proposa de rester jusqu'à ce qu'il soit complètement rétabli : alors, ils partiront ensemble."Non, seigneur, répondit le roi, je ne veux pas que vous m'attendiez parce que, vu la gravité de ma blessure, je ne sais pas quand je serai en état de reprendre la route [p.57] et vous risqueriez de vous attarder plus que vous ne le souhaiteriez. - En ce cas, je vous recommande à Dieu et je vais me remettre en quête des autres en me fiant au hasard : peut-être arriverai-je à retrouver Lancelot."

5         Après avoir pris ses armes et s'être équipé, il partit. Il poursuivit sa chevauchée pendant des jours et des jours, allant à l'aventure ; et, partout où il passait, il s'enquérait des compagnons ; souvent il en avait des nouvelles qui lui faisaient très plaisir ; mais de Lancelot, il n'entendait jamais parler : on aurait dit qu'il avait disparu. De plus en plus inquiet, Gauvain continuait sa quête en des pays qu'il ne connaissait même pas.

          Mais le conte n'en dit pas davantage sur ce qui lui arriva. Il suit le droit fil de l'histoire et rapporte qu'à la date convenue tous les compagnons se retrouvèrent au château du Passage sauf Lancelot -  que Morgue retenait prisonnier - et Bohort qui était au Promontoire  Interdit, comme il le racontera en détail.

6         Au jour dit, les compagnons se retrouvèrent à quinze."Hélas ! mon Dieu, les deux plus vaillants d'entre nous ne sont pas là ! s'exclame Gauvain. - Attendons-les, propose le roi Baudemagus : sans doute arriveront-ils avant la sonnerie des vêpres."Après avoir patienté jusqu'à la nuit noire et constaté que Lancelot ne viendrait pas, ils allèrent demander l'hospitalité au château où on s'empressa de les servir avec beaucoup d'égards, dès qu'on sut qui ils étaient.

          Ils s'en allèrent le lendemain et décidèrent de ne pas rentrer à la cour sans Lancelot :[p.58] comment l'auraient-ils pu, alors que tous étaient à sa recherche ?"Voilà ce qu'il en est, déclara Gauvain. Si nous revenions sans lui, en vérité, tout le monde serait fondé à nous considérer comme des lâches qui n'ont pas honte de renoncer. Je propose donc  de continuer nos recherches tout cet hiver et l'an prochain jusqu'à la Sainte-Madeleine. Si vous êtes en état de le faire, revenez ici pour cette date ; si, d'ici là, nous ne l'avons pas retrouvé, alors nous pourrons rentrer à la cour : nous aurons rempli l'engagement pris pour cette quête, puisqu'elle aura duré un an et un jour."Tous approuvèrent la proposition de Gauvain et déclarèrent qu'ils feraient comme il avait dit.

7         Après avoir enlevé leurs heaumes pour pouvoir s'embrasser, ils se séparèrent pour suivre chacun son chemin. Ils furent en quête toute l'année ; mais certains n'eurent pas le temps de chevaucher très loin parce qu'ils se retrouvèrent emprisonnés au Promontoire Interdit, après des combats où Bohort prit l'avantage sur eux. Le conte ne rapporte pas le détail de ces affrontements où il les vainquit l'un après l'autre, parce que ce serait une trop longue histoire ; il se contente de citer les noms de ceux qui furent au rendez-vous. Finalement, ils ne furent que trois à se retrouver au château du Passage pour la fête de la Sainte-Madeleine :[p.59] Mordret, le frère de monseigneur Gauvain, Agloval et le roi Baudemagus. De se voir si peu nombreux les plongea dans la consternation."Je ne sais plus quoi faire, dit Mordret : jamais je ne reviendrai à la cour de mon oncle avant d'être plus sûr que je ne le suis de ce qui est arrivé à Lancelot. - Sur ma foi, fait observer Baudemagus, je pense qu'on y est mieux renseigné que nous. - C'est bien possible, approuve Agloval ; il y passe constamment des chevaliers qui apportent des nouvelles. Je serais donc d'avis d'y envoyer un messager ; mais qu'il se contente de demander si on sait ce que sont devenus Lancelot et ceux qui sont à sa recherche, sans dire de la part de qui il se présente ; et puis, qu'il revienne nous rendre compte."

8         Ils appellent donc un écuyer qu'ils chargent de cette mission, en précisant qu'ils attendront son retour au château du Passage, il peut y compter. Le jeune homme s'en va aussitôt et gagne Cardueil où le roi Arthur séjournait alors. Si le souverain avait su ce qu'il était advenu de Lancelot et des compagnons de la quête, il aurait eu tout lieu de se réjouir et d'être satisfait ; mais, dans l'ignorance où il était de leurs malheurs ou de leurs succès, il était en proie à la tristesse, bien qu'il n'osât pas le montrer parce qu'il ne voulait pas inquiéter les siens. Mais si lui et les autres ne disaient rien, la reine, elle, en était incapable, et elle répétait qu'elle avait très peur pour Lancelot et pour monseigneur Gauvain,"parce qu'ils ne sont jamais restés si longtemps absents de la cour sans que nous entendions parler d'eux."Arthur répond qu'il ne sait au juste qu'en penser,"mais  s'ils étaient morts,[p.60] la rumeur nous l'aurait appris. Je crains donc plutôt qu'ils ne soient retenus prisonniers très loin d'ici : peut-être leur geôlier n'ose-t-il pas faire état de leur capture parce qu'il a peur de moi."La reine se fia à cette idée, sans en être entièrement rassurée.

9         Le jeune homme envoyé par Mordret passa deux jours à la cour avant de revenir au château où il rapporta aux trois compagnons ce qu'il avait appris."Sur ma foi, dit Agloval, il ne nous reste qu'à nous remettre en quête : pour rien au monde, je ne voudrais revenir à la cour sans les autres."Baudemagus et Mordret en étant, eux aussi, tombés d'accord, ils repartirent le lendemain et reprirent leur recherche par monts et par vaux. Ils y connurent beaucoup de grandes et belles aventures dont le conte ne dit rien parce que ce serait une trop longue histoire à relater en détail. Mais nulle part ils ne purent apprendre quoi que ce soit sur Lancelot et les autres.

          Le conte cesse ici de parler d'eux : il revient à Lancelot et rapporte comment il réussit à s'évader de la prison où Morgue le retenait.

LXXXVIII
Lancelot s'évade

1         Il y resta un hiver, un été et encore un hiver au bout duquel, après Pâques, il vit à nouveau reverdir le jardin où donnait sa chambre ; les roses s'épanouissaient tous les jours sous sa fenêtre et les arbres [p.61] étaient couverts de fleurs. Morgue avait fait planter un magnifique verger afin que la belle saison lui procurât quelque bien-être. Il avait mal supporté l'hiver ; son très long séjour en prison lui pesait et ç'aurait été pire sans les scènes et les portraits qu'il avait peints dans sa chambre : il y avait représenté ses exploits de chevalier avec beaucoup d'exactitude : on avait du mal à y croire ! Tous les matins, après s'être levé, il s'approchait de chacune des figurations de la reine  et les embrassait l'une après l'autre sur les yeux et les lèvres, comme s'il s'était agi de sa dame elle-même. Il pleurait, gémissait et se lamentait sur son malheur, puis revenait aux peintures, les couvrant de baisers et leur prodiguant toutes les marques de respect possibles : c'était sa façon de se consoler et son meilleur passe-temps.

2         Au début de mai, les arbres en pleine floraison se couvrirent de feuillage, et toute cette verdure lui réjouissait le coeur ; jour après jour, s'épanouissait, fraîche et lumineuse, la rose qui lui rappelait, à chaque fois, le clair et lumineux visage de sa dame ;[p.62] quand il la regardait, il croyait voir le teint de la reine et il ne savait - pétales de la fleur ou joues de la femme - lesquelles étaient d'un plus beau rouge. Il en était saisi de transports dont il n'était pas le maître.

          Un dimanche matin, levé au chant des oiseaux, il s'était assis à une des fenêtres de sa chambre pour contempler la verdure à travers les barreaux de fer. Quand tout le jardin fut au soleil, ses regards se posèrent sur le rosier : il portait une corolle fraîchement épanouie, encore plus belle que les autres."Ma dame, elle aussi, était plus belle que les autres, la dernière fois que je l'ai vue, au tournoi de Kamaalot. Puisque je suis privé d'elle, il me faut cette rose en souvenir."

3         Il passe son bras par le fenêtre et tend la main pour la cueillir, mais elle était trop loin pour qu'il l'atteigne. Il rentre alors le bras et examine les barreaux de fer qui étaient assez épais pour décourager n'importe qui."Cette barrière résisterait-elle à mon désir ? Eh bien, non !"Et empoignant deux des barreaux à pleines mains il tire dessus si violemment qu'il parvient à les briser, et il les jette au milieu de la chambre ; il s'est quand même entaillé tous les doigts assez profondément pour que le sang en gicle à terre, mais c'est à peine s'il s'en rend compte. Il se glisse par là hors de la chambre, va au rosier et baise la fleur pour l'amour de sa dame dont elle était l'image, puis il en touche ses yeux et ses lèvres avant de la mettre dans son sein, à même la peau.

4         [p.63] Il se dirige ensuite vers le donjon dont la porte était ouverte ; il y a là heaumes, hauberts et armes en quantité, ce qui lui permet de s'équiper au mieux ; enfin, après s'être muni d'une épée qu'il trouve posée sur un coffre, le voilà paré pour affronter n'importe quel adversaire. Il descend alors du donjon et passe de pièce en pièce jusqu'à l'écurie où deux robustes et rapides destriers attendaient. Il selle celui qui lui paraît être le meilleur, le bride et l'enfourche. Mais il était encore si tôt que personne n'était levé, sauf le portier qui n'en crut pas ses yeux quand il le vit, parce qu'il était persuadé qu'il n'y avait pas un seul chevalier dans la place. Lancelot lui demande qui est le seigneur du château."Il n'y en a pas, fait l'homme. C'est une dame qui est la maîtresse de cette demeure. - Et quel est son nom ? - On l'appelle la fée Morgue et elle est la soeur du roi Arthur."

5         En entendant ce nom, Lancelot se dit qu'il devrait retourner sur ses pas et la tuer, mais il y renonce par amitié pour le roi et parce qu'elle est une femme."Mon ami, déclare-t-il au gardien, tu diras à cette dame que Lancelot du Lac est parti et qu'il la salue comme le mérite la plus perfide de toutes ses semblables. Qu'elle sache bien que, n'était mon attachement pour le roi Arthur, je lui aurais réservé le sort dû aux femmes déloyales et fourbes. Voilà le message que je te confie pour elle."Le portier affirme qu'il saura s'en acquitter ; il se rend aussitôt près d'elle et, comme elle dormait encore, il la réveille et répète ce que Lancelot l'a chargé de dire. Consternée de ce qu'elle entend, elle enfile sa chemise, va dans la chambre où il couchait et, ne l'y trouvant pas, se répand en lamentations, laissant voir tout le chagrin du monde."Hélas ! nous avons fait une bien mauvaise garde !"[p.64] Et montrant à ses gens les barreaux tordus et brisés :"Avez-vous jamais vu pareille diablerie ? Ce démon a cassé ces barreaux, épais comme ils étaient, à la seule force de ses mains. Il n'y avait que lui pour en être capable !"

6         Une fois parti, Lancelot chevaucha sans faire halte jusqu'à la lisière de la forêt où il croisa un nain et une demoiselle qui montaient deux magnifiques palefrois. Il salue la jeune fille et lui demande si elle a entendu parler de chevaliers errants appartenant à la maison du roi Arthur."Par Dieu, il y en a un dans les parages. Il s'appelle Lionel et le roi Vagor le retient prisonnier. - En êtes-vous sûre, demoiselle ? - On ne peut l'être davantage. Le fils du roi l'a accusé de trahison il y a quelque temps ; mais avant la date où il devait se justifier par les armes, il a reçu une flèche empoisonnée dans la cuisse ; et depuis, il n'arrive pas à guérir. Le jour du duel, comme il n'était pas en état de se battre, il a demandé un délai jusqu'à mardi prochain. Mais le roi craignait qu'il ne revienne pas : il l'a donc fait garder en prison ; seulement, il n'est toujours pas remis. Assurément, les choses tourneront mal, s'il ne trouve pas quelqu'un qui combatte à sa place, car lui-même en est tout à fait incapable. - Et de quel côté demeure ce roi dont vous me parlez, demoiselle ?[p.65] - Au château d'Estranglot, seigneur, à moins  d'une journée d'ici en allant vers le soleil couchant. - Que Dieu vous garde, demoiselle ! Je ne mettrai pas pied à terre avant d'y être."

7         Sur ce, ils se quittent et Lancelot reprend sa chevauchée ; à la tombée de la nuit, il se trouvait sur la lisière d'une forêt où il ne voulut pas s'engager parce qu'il faisait sombre et qu'il craignait de perdre son chemin. Il mit donc pied à terre sous un orme, se débarrassa de son écu, ôta selle et bride à son cheval, puis enleva son heaume : c'est tout ce qu'il pouvait faire. Il ne tarda pas à s'endormir de fatigue et, pendant son sommeil, un chevalier vint à passer devant lui : blessé, il était allongé sur un brancard porté par deux palefrois, dont la literie était faite de très riches tissus de soie ; deux écuyers l'accompagnaient. Voyant Lancelot endormi, et curieux de savoir qui il était, le chevalier s'approcha et le réveilla. Lancelot s'empressa de se lever pour le saluer et comme l'autre lui demandait ce qu'il attendait là à pareille heure :"Rien de particulier, répond-il ; c'est le hasard qui m'a conduit ici ; et je ne veux pas entrer maintenant dans cette forêt parce qu'il fait trop noir et que j'aurais vite fait de m'égarer. - Et que cherchez-vous ? - Quelqu'un qui me renseignerait sur les chevaliers errants de la maison du roi Arthur. On m'a dit qu'il y en avait [p.66] par ici. - Par Dieu, si vous voulez me suivre, vous en verrez un, cette nuit-même chez moi : il est blessé et je lui ai donné l'hospitalité. - En ce cas, bien sûr, je vais avec vous."

8         Dès que Lancelot et son cheval furent prêts, le chevalier au brancard repartit en tête et s'engagea dans la forêt entre les arbres touffus. A la question de Lancelot sur la raison pour laquelle il se faisait transporter ainsi, il répondit qu'une blessure lui rendait la chevauchée impossible."Où êtes-vous blessé ? - A la cuisse, dit-il. - Et qui vous a infligé une blessure aussi malencontreuse ? - Une demoiselle, sur ma foi. - Une demoiselle ? Racontez-moi comment. - Volontiers. Il y a quelque temps - c'était le jour de Pâques - je me trouvais à cheval, seul mais bien armé, dans la Forêt Périlleuse. Mon chemin a croisé celui d'un chevalier qui m'a attaqué ; je me suis défendu de mon mieux et c'est moi qui avais pris le dessus ; je l'aurais achevé, s'il ne s'était pas enfui. Je l'ai poursuivi et l'ai rattrapé aux abords d'une source où deux ravissantes demoiselles se baignaient. La plus grande tenait à la main un arc bandé avec la flèche encochée ; quand elle a vu que je voulais tuer le chevalier, elle a tiré sur moi et sa flèche m'a traversé la cuisse de part en part.

9         Dès que je me suis senti atteint, j'ai éperonné dans leur direction, pour les tuer toutes les deux, mais le hasard a voulu que mon cheval tombe dans un profond fossé et que je sois projeté à terre par-dessus son encolure. Tant ma blessure que ma chute m'avaient mis si mal en point [p.67] qu'il m'a fallu un long moment avant de reprendre conscience, et quand j'ai tourné les yeux vers la source, les demoiselles et le chevalier avaient disparu, et même mon cheval qui avait fui au moment où j'étais tombé. J'ai fait tous mes efforts pour me relever, mais j'avais si mal que je n'aurais pu faire un pas, y fût-il allé de ma vie, et j'ai dû m'allonger sous un arbre ; à peine y étais-je couché que je vis s'avancer vers moi une des plus belles dames que j'aie jamais rencontrées et elle me demanda ce que je faisais là. 'Hélas, demoiselle, je suis en train de mourir ! - Oh ! non vous n'allez pas mourir, mais vous resterez à languir tant que cette flèche n'aura pas été extraite de votre cuisse.' J'y portai la main aussitôt pour essayer de le faire, mais sans y arriver. Elle me dit alors qu'il était inutile de m'obstiner, 'car elle restera là jusqu'à ce que le meilleur chevalier de ce monde intervienne ; dès qu'il le fera, lui réussira à la faire sortir et vous serez guéri. Rien d'autre ne pourra vous servir à quoi que ce soit.'

10        Sur ce, elle s'éloigna et moi, je restai là avec ma blessure et, de surcroît, consterné par ce qui m'avait été dit : je savais bien que ce ne serait pas facile de trouver le meilleur de tous les chevaliers. Après être demeuré toute la journée à attendre, j'ai enfin vu arriver un écuyer qui m'a transporté jusqu'à mon château où j'ai pris le temps de faire fabriquer ce brancard. Il m'est alors venu à l'esprit que ce serait une bonne idée de me rendre à la cour du roi Arthur où je trouverais du secours plus vite qu'ailleurs et beaucoup, autour de moi, approuvèrent mon projet. Quand je suis arrivé à destination,[p.68] j'ai trouvé le roi rongé d'inquiétude : monseigneur Gauvain, Lancelot du Lac et d'autres compagnons de la Table Ronde devaient, disait-on, être considérés comme perdus puisqu'il y aura bientôt deux ans qu'on n'a plus entendu parler d'eux et que personne ne s'est présenté à la cour pour y apporter de leurs nouvelles.

          Malgré tout, je me fis descendre de mon brancard et porter devant le roi à qui je racontai ce qui m'était arrivé. Tous ceux qui étaient là essayèrent d'arracher la flèche, mais sans succès. Arthur déclara alors que seul Lancelot y parviendrait et je lui demandai où je pourrais le trouver : 'Je ne le sais vraiment pas, mon pauvre ami : il y a plus d'un an que personne ne l'a vu et que je suis sans nouvelles de lui. C'est un bien grand malheur car c'est le chevalier le plus accompli qui soit ; il n'y a pas meilleur que lui.' Ces propos firent qu'après être resté là une journée, je repartis dès le lendemain pour rentrer chez moi, parce que je pensais que j'y supporterais mieux qu'ailleurs ce que je devais endurer. Voilà à la suite de quelle aventure je suis devenu incapable de chevaucher, et je me fais transporter en brancard, comme vous voyez. - Mais, dites-moi encore, seigneur chevalier, reprend Lancelot, savez-vous qui est ce chevalier blessé dont vous êtes l'hôte ? - Non, car je ne lui ai pas demandé son nom."

12        Ils continuèrent leur chemin un long moment jusqu'au lever d'un beau clair de lune ; ils débouchèrent alors dans une vaste et riante prairie au milieu de laquelle s'élevait une haute tour fortifiée, entourée de murs et de douves. Les écuyers allèrent à la porte et la firent ouvrir ; puis ils descendirent [p.69] le chevalier de son brancard et le transportèrent à bras d'hommes dans la grand-salle puisqu'il était incapable de se mouvoir par lui-même ; ensuite, ils firent allumer des cierges et des torches pour qu'on y voie mieux et vinrent aider Lancelot à se désarmer et à endosser un vêtement fourré d'hermine - le temps était encore froid comme il peut l'être au début du mois de mai. Toute la maisonnée du seigneur était couchée, mais à son arrivée ses gens se levèrent et ils furent consternés quand, à le voir, ils constatèrent qu'il n'avait trouvé personne pour lui venir en aide à la cour du roi Arthur.

13        Cependant, il ordonna de dresser la table, disant qu'il allait dîner en compagnie du chevalier qu'il avait amené avec lui. Lancelot demanda qu'il lui montre la flèche pour qu'il tente de l'extraire, mais il répondit qu'il n'en ferait rien,"parce que je suis sûr que vous n'y arriveriez pas, et vous me feriez si mal que j'aurais peine à le supporter. - S'il vous plaît, mon cher hôte, laissez-moi donc essayer. - A quoi bon y toucher, puisque vous ne pourriez pas me l'ôter ? Ce n'est pas vous le meilleur chevalier au monde, que je sache ! - En êtes-vous sûr ? - Evidemment, et il faudrait être fou pour penser autrement. - Eh bien, puisque vous ne voulez pas me mettre à l'épreuve comme les autres, tant pis pour vous !"C'est ce qu'il préfère en effet, réplique le blessé.

14        Une fois la table mise, ils se restaurèrent et ils auraient passé un très agréable moment si l'état du chevalier [p.70] ne l'avait pas empêché de faire bon visage. Ensuite, on dressa les lits et tout le monde alla se coucher.

          Le lendemain matin, Lancelot se leva tôt et après s'être armé et avoir lacé son heaume, il pria un des écuyers qui l'avaient amené là de le conduire au chevet de ce chevalier blessé qui appartenait à la maison du roi Arthur. Le jeune homme obéit et le fit entrer dans la chambre où il gardait le lit. Au premier coup d'oeil, Lancelot reconnut le roi Baudemagus et il ordonna à l'écuyer de se retirer, car il voulait, disait-il, parler au malade en tête-à-tête. Dès qu'il se vit seul avec lui, il enleva son heaume parce qu'il ne souhaitait pas garder l'incognito plus longtemps.

15        Dès que Baudemagus, lui aussi, le reconnaît, ne se tenant plus de joie, il saute à bas du lit, en chemise et en braies et lui jette les bras au cou sans retenir des sanglots d'émotion :"Mon cher seigneur, mon tendre ami, fait-il d'une voix entrecoupée de larmes, où avez-vous tant été ? Nous en étions à craindre votre mort : il y a si longtemps que nous ne vous avons pas vu !"Lancelot l'invite à se recoucher parce qu'il a peur que rester debout ne lui fasse mal, et il raconte comment il a été retenu prisonnier par Morgue, mais que, Dieu merci, il a pu s'échapper. Puis il demande à Baudemagus s'il sait quelque chose à propos de monseigneur Gauvain et des autres. "Pas le moins du monde, Dieu m'en soit témoin : ils ont disparu au cours de cette quête comme si l'abîme les avait engloutis. - Ils ont donc entrepris une quête pendant que j'étais prisonnier ? - Ne vous souvenez-vous pas que, lorsque nous sommes partis du château du Passage, le lendemain [p.71] du jour où votre cousin Bohort avait tué le géant Maudit, nous avions convenu de nous y retrouver à la Toussaint ? - En effet, et étiez-vous au rendez-vous ?

16        - Oui, seigneur, nous y étions tous, sauf vous et votre cousin Bohort. Si vous aviez été là tous les deux, nous aurions pu rentrer  ensemble à la cour, notre quête terminée ; mais en votre absence, nous l'avons reprise et nous avons décidé de revenir au même endroit à la Sainte-Madeleine. Seulement, ce jour-là, nous n'étions que trois : Mordret, le frère de monseigneur Gauvain, Agloval et moi. Nous n'avons donc pas osé nous présenter ainsi à la cour, et nous sommes repartis pour une quête qui dure encore. Ceux qui n'étaient pas là sont-ils morts ? Prisonniers ? Je ne sais pas.

17        - Je vois que c'est de ma faute s'ils sont perdus. Mais, avec l'aide de Dieu, je saurai bientôt ce qui leur est arrivé car, maintenant que je suis libre, je vais me mettre à leur recherche jusqu'à ce que je les trouve. Mais parlez-moi de vous : où vous êtes-vous fait ainsi blesser ? Et par qui ?"Le roi répond qu'au cours de l'année, pendant un tournoi, il a été si grièvement atteint qu'il serait mort, sans les soins d'un médecin très compétent qui a réussi à le mettre sur la voie de la guérison,"et je crois que, sous peu, je pourrai recommencer de chevaucher. - Seigneur, dit Lancelot, je dois m'en aller [p.72] pour m'occuper d'une affaire qui m'attend ; je vais donc vous recommander à Dieu pour qu'Il achève de vous rendre la santé et vous prier de ne pas être fâché si je ne vous tiens pas compagnie : soyez sûr que cela m'aurait fait plaisir."Baudemagus répond qu'il n'a rien à redire à son départ puisque c'est le devoir qui l'appelle, et lui aussi le recommande à Dieu. Sur ce, Lancelot relace son heaume et, après être allé prendre congé de son hôte, enfourche son cheval et s'achemine tout droit vers Estranglot.

18        Dès qu'il se fut éloigné, le seigneur du lieu ordonna à un de ses écuyers d'aller demander au blessé qui était le chevalier dont il avait été l'hôte la nuit passée :"Je crois qu'il le connaît et qu'il n'aura pas de mal à te répondre."Le jeune homme obéit aussitôt."Seigneur, dit-il au roi, mon maître vous prie de me dire qui est le chevalier qui a passé la nuit ici. - Comment ? Vous ne le savez pas ? - Non, dit-il. - Ma foi, fait Baudemagus en se signant d'étonnement, niais que vous êtes ! Vous aviez, chez vous, le plus vaillant d'entre les vaillants, et vous ignorez  de qui il s'agit ? - Mais de qui donc ? s'enquiert le jeune homme, que ces propos plongent dans la perplexité. - C'était Lancelot du Lac, le meilleur chevalier de notre temps et le plus doué de tous."

19        [p.73] L'écuyer retourne de ce pas auprès de son maître :"Le chevalier qui vient de partir, c'était Lancelot du Lac, lui annonce-t-il. - Lancelot ? Est-il possible ? - C'est même sûr et certain."Le seigneur se met alors à se lamenter sur son malheur :"Hélas ! mon Dieu, s'écrie-t-il en laissant éclater sa peine, qu'ai-je fait ? J'avais amené ma guérison avec moi, je l'avais sous la main et je l'ai jetée dehors. Je n'aurais pas pu m'y prendre plus mal."

          Après avoir longuement donné libre cours à sa douleur, il se dit que continuer ainsi ne l'avancerait à rien : si ce qu'il veut, c'est guérir, il doit plutôt se lancer sur les traces de celui, s'il en est un, qui sera capable de l'y aider. Non sans mal, il se rend auprès de Baudemagus et lui demande s'il sait dans quelle direction Lancelot était parti."Non, seigneur, dit le roi. - Par Dieu, cela ne m'empêchera pas de me mettre en quête de lui : si je n'arrive pas à le rattraper aujourd'hui, je trouverai bien quelqu'un quelque part qui saura me renseigner."Sans attendre, il fait atteler deux de ses meilleurs chevaux au brancard sur lequel il parvient - difficilement ! - à se hisser, choisit deux écuyers qui l'accompagneront partout où il décidera d'aller et se met en route à l'allure la plus rapide qu'il puisse supporter, en suivant les traces laissées par les sabots du cheval de Lancelot...

20        ... qui, après un lever et un départ matinaux, avait chevauché toute la journée. Comme l'après-midi touchait à sa fin, il arriva en vue d'Estranglot :[p.74] c'était une imposante et magnifique citadelle, construite au sommet d'un promontoire à même le rocher, et puissamment fortifiée ; le seul passage à y donner accès était si étroit que deux chevaux auraient pu difficilement l'emprunter de front ; quand il fut plus près, il reconnut, à maintes caractéristiques, la place qu'on lui avait indiquée parce qu'en cours de route il s'en était informé plusieurs fois.

          A ce moment là, il rattrapa un écuyer qui allait dans la même direction et le salua."Que Dieu vous bénisse !"fit le jeune homme. Lancelot lui demanda alors au service de qui il était."Mon maître est le seigneur de ce lieu. - En ce cas, savez-vous qui est le chevalier qu'il garde prisonnier, celui que son fils a accusé de trahison ? - Vous voulez parler de Lionel, le cousin de Lancelot ? - C'est de lui, en effet. - Par Dieu, il n'est pas encore bien remis et c'est demain qu'il doit se battre. Et vous-même, seigneur, qui êtes-vous ? - J'appartiens à la maison du roi Arthur. - Et sans doute vous avez l'intention de vous battre à la place de Lionel contre le fils du roi ? - Exactement. - Alors, que Dieu vous assiste ! fait le jeune homme, car si j'en crois ce qu'on dit un peu partout, Marabron est dans son tort et Lionel a le droit de son côté : vous l'aurez donc vous aussi."

21        [p.75] Tout en parlant, ils montèrent jusqu'au château. Après avoir mis pied à terre dans la cour et enlevé son heaume, Lancelot alla se présenter au roi qu'il salua. Persuadé de ne pas avoir affaire à n'importe qui, le souverain se leva pour lui rendre son salut."Seigneur, dit Lancelot, vous avez, dans vos prisons, un chevalier à qui j'aimerais parler, avec votre permission : nous sommes du même pays, et de proches parents. - Cela ne fait aucune difficulté."Vagor ordonne que l'on conduise Lancelot là où Lionel était détenu, ce qui est fait sans attendre. On avait installé le prisonnier dans une chambre, au pied du donjon. Dès que la porte en fut ouverte et que les deux cousins se trouvèrent l'un en face de l'autre, inutile de demander s'ils en montrèrent de la joie : rien n'aurait pu leur faire autant de plaisir que de se revoir, et les flots de larmes d'émotion que tous deux versèrent en témoignaient.

22       "Pourquoi avez-vous été accusé de trahison et enfermé ainsi ? s'enquiert Lancelot. Racontez-moi tout cela. - Eh bien, seigneur, après la Noël, je me suis trouvé à chevaucher dans les parages - j'espérais y avoir de vos nouvelles -, tant et si bien que le hasard m'a amené chez le frère de Marabron qui m'a hébergé pour une nuit. J'ai plu à son épouse, une très belle dame, très séduisante, au point qu'elle m'a prié d'amour, bien que ce ne soit pas une attitude convenable pour une femme ;[p.76] moi, j'avais la tête ailleurs : je ne savais pas ce que vous étiez devenu, vous qui êtes mon seigneur ; et j'étais aussi très inquiet à cause de mon frère Bohort, que je n'ai pas vu depuis plus d'un an ; aussi, sa prière m'a laissé indifférent, et j'ai été assez gauche pour la repousser, en lui disant que je ne ferais rien de ce qu'elle voulait de moi. Ma réponse l'a mise en furie et elle m'a répliqué que c'était pour mon malheur que je l'avais éconduite : la mort, voilà tout ce que j'en retirerais.

23        Elle est donc allée raconter à son mari - mon hôte - que je lui avais fait des avances et que j'avais essayé de la violer. Il l'a crue sur parole et, sous le coup de l'indignation, m'a crié de me mettre en garde : il me défiait et, si c'était lui qui avait le dessus, il me réservait un triste sort. Sur quoi, il a dégainé son épée et s'est jeté sur moi ; mais, en me défendant, je l'ai tué.

          Quand Marabron, le fils du roi Vagor, a su que j'avais tué son frère, il m'a accusé de trahison devant son père ; et moi, je me suis engagé à m'en défendre quand il le voudrait. Nous avons convenu d'une date et je suis parti ; mais, entre temps je me sui fait blesser devant une chapelle dans la Forêt Périlleuse,[p.77] et si sérieusement que je n'arrive pas à me remettre et qu'à l'heure qu'il est je n'ai pas encore retrouvé tous mes moyens, comme j'en aurais besoin. Le jour fixé pour le combat, je me suis présenté à la cour où on n'a pas vu d'inconvénient à m'accorder un délai, le temps que ma guérison soit complète. Mais parce que le roi n'était pas convaincu que je reviendrais à nouveau, il m'a fait mettre en prison et, depuis, il m'y a détenu. S'il vous plaît, il faut que vous me défendiez de l'accusation qu'on porte contre moi en vous battant à ma place, car je suis si mal en point que je ne pense pas en être le moins du monde capable."Lancelot répond que ce sera d'autant plus volontiers qu'il est précisément venu dans cette intention.

24       "Seigneur, vient-il dire au roi, faites sortir ce chevalier de prison : il a trouvé un champion pour le défendre. - Est-ce vous qui vous en chargerez ? interroge Marabron qui s'est aussitôt précipité. - Et est-ce vous qui l'avez accusé de trahison ? - C'est moi. - C'est une fausse accusation, un tissu de mensonges. A nos yeux, pour l'avoir lancée, il faut que vous ayez perdu la tête. - Cela suffit, intervient le roi. Le moment venu, on verra bien ce qu'il en est."Puis il fait passer Lionel de la chambre où on l'avait enfermé dans une autre  où il pourra mieux se reposer. On désarma ensuite Lancelot, en y mettant beaucoup d'égards, car Vagor ne veut pas qu'il aille chercher l'hospitalité ailleurs que chez lui.

25        Ce soir-là, il se comporta en hôte attentif, réservant les plus grands honneurs à Lancelot et lui faisant fête,[p.78] parce qu'il s'agissait d'un chevalier étranger qu'il devinait être sans peur et sans reproche. Le lendemain matin, les deux cousins entendirent la messe ; Lancelot alla ensuite prendre ses armes et une fois équipé, sauf de son heaume, il gagna la grand-salle avec Lionel ; une foule de dames et de chevaliers étaient venus pour assister au combat. Marabron, déjà en armes - mais lui aussi, sans son heaume -, était assis auprès de son père."Seigneur, déclare Lancelot au souverain, on m'a fait entendre que ce chevalier assis à vos côtés a accusé de trahison mon compagnon qui doit se justifier par les armes aujourd'hui. Comme il est incapable d'assurer lui-même sa défense, je suis venu pour m'en charger à sa place, et je suis prêt à le faire.

26        -  Faites attention à la querelle où vous prenez parti, cher seigneur ! Je vous assure que le chevalier qui est avec vous a commis un meurtre : il a tué en traître mon fils, qui était son hôte et l'avait accueilli très amicalement. - Vous pouvez dire ce que vous voudrez, seigneur, mais les choses ne se sont point passées ainsi. - Seigneur, intervient alors Marabron qui se lève et tend son gage à Vagor, je suis prêt à prouver que ce chevalier - et il désignait Lionel - est le meurtrier de mon frère, et qu'il l'a tué en trahison."Lancelot s'avance d'un bond et déclare qu'il est, lui, prêt à soutenir le contraire. Après avoir reçu les gages des deux champions, le roi les emmène dans le vaste espace dégagé qui s'étendait au pied du donjon, les y fait entrer et place douze chevaliers de sa maison, choisis parmi les plus sages, comme gardes du champ clos.

27        [p.79] Quand ils ont lacé leurs heaumes et enfourché leurs montures, Lancelot et Marabron prennent leurs écus et leurs lances et se chargent à fond de train. Aux premiers coups, les lances volent en éclats. Marabron est désarçonné et fait une chute si malencontreuse qu'il manque de se briser la nuque ; le cheval de son adversaire le piétine au passage, lui brisant les os : le blessé, incapable de se relever, reste au sol, à moitié inconscient. Lancelot met pied à terre, attache sa monture à un pommier qui se trouvait là et se dirige vers l'endroit où il voit Marabron, toujours gisant, et persuadé d'être à l'article de la mort tant il se ressentait de sa chute. Par égard pour son père qui l'avait si bien accueilli la veille au soir, Lancelot se dit qu'il ne va pas l'achever mais se contentera de lui faire peur pour qu'il reconnaisse sa faute. Il le saisit donc par le heaume si brutalement que les attaches se brisent, le lui arrache, met l'épée au clair et lui en assène en plein crâne - en se servant du plat de l'arme, non du tranchant, puisqu'il ne voulait pas le tuer - un coup qui lui fait osciller la tête sur les épaules. Marabron ouvre les yeux et, quand il voit l'épée brandie au dessus de lui, alors que, seule, la coiffe de son haubert le protège, le peur de mourir lui fait crier merci :"Au nom de Dieu, noble chevalier, ne me tue pas ; laisse-moi la vie sauve et prie mon père de me pardonner cette malencontreuse bataille : jamais on n'aura vu de geste plus courtois."Touché de pitié, Lancelot déclare qu'il accepte volontiers.

28       "Chers seigneurs, va-t-il dire aux gardes du champ, demandez au roi [p.80] de venir me parler."Et quand on le lui a amené :"Si vous en étiez d'accord, seigneur, nous arrêterions le combat et nous ferions la paix : ainsi, notre honneur à tous les deux serait sauf. Ne refusez pas, car vous n'avez rien à gagner à la mort de votre fils."Conscient que Lancelot montrait beaucoup d'humanité et de générosité en faisant une proposition aussi chevaleresque, alors qu'il aurait pu tuer son adversaire s'il avait poursuivi l'avantage qu'il avait pris sur lui, le roi voit là un mystère."Je vous laisse libres, l'un et l'autre, de vous déclarer quittes et j'accepterai ce que vous aurez décidé. - Venez donc entendre les termes de notre accord."Vagor pénètre dans le champ clos et s'approche de son fils qui était bien incapable, ne serait-ce que de se mettre debout."Marabron, lui dit Lancelot, voici votre père devant qui nous avons entamé cette bataille qui nous a mis à si rude épreuve l'un et l'autre ; étant donné que la poursuivre ne servirait à rien, je vous prie de nous déclarer quittes, celui que je représente et moi ; de mon côté, je vous déclarerai quitte de l'accusation portée devant votre père."Marabron le remercia chaleureusement et tous deux s'en tinrent là.

29        La joie fut générale et tous avaient le coeur en fête, cependant que Vagor emmène Lancelot avec lui : il voulut lui faire ôter ses armes, mais Lancelot protesta qu'il n'était pas question pour lui de rester : après avoir hissé Lionel sur son cheval,[p.81] il monta derrière lui et partit en le maintenant à bras-le-corps, car son cousin était incapable de se tenir en selle sans aide.

          Le hasard voulut  que le chevalier blessé à la cuisse chez qui le roi Baudemagus gardait le lit, et qui s'était mis en route pour rattraper Lancelot, arrivât à Estranglot après deux jours de chevauchée. Il s'y enquit d'un chevalier dont il décrivit les armes et s'entendit répondre qu'il venait justement de s'en aller après avoir remporté la victoire dans un combat judiciaire, et qu'il ne pouvait pas être à plus d'une lieue.

30        ­A cette nouvelle, il repartit aussitôt, poursuivant son chemin pour rejoindre Lancelot, tout en se plaignant d'avoir joué de malchance ;"mais, même si je dois y passer ma vie, je finirai par le trouver."

          Après avoir continué sa chevauchée jusqu'au milieu de l'après-midi, il rencontra une demoiselle à qui, après un échange de saluts, il demanda si elle pouvait le mettre sur la voie de ce qu'il cherchait."Quel est donc l'objet de votre quête, seigneur ? - Lancelot du Lac : il était hier soir à Estranglot, non loin d'ici d'où il est reparti il y a peu, et j'ai toutes les raisons de croire qu'il a pris ce chemin. - Quelles armes porte-t-il ? l'interroge la jeune fille. - Elles sont noires et son écu est blanc. - Sur ma tête, je l'ai croisé dans la vallée où je viens de passer : il doit être à moins de deux lieues ; il est facile à reconnaître : il soutient devant lui sur sa selle, un chevalier blessé.[p.82] - Je vous recommande à Dieu, demoiselle : grâce à vous, je suis sûr de la direction à prendre."Il repart sur-le-champ, toujours en quête de Lancelot et priant Notre-Seigneur de lui permettre de le rattraper le soir même.

          Mais le conte cesse ici de parler de lui et revient à Lancelot.

LXXXIX
Lancelot et Lionel à l'abbaye de la Petite Aumône.
Histoire de l'abbaye (début)

1         Vous savez comment, après avoir délivré Lionel de la prison où le retenait le roi Vagor et après l'avoir défendu par les armes avec succès de l'accusation de trahison portée contre lui par le fils du souverain, Lancelot était parti d'Estranglot en emmenant son cousin avec lui, bien qu'une blessure reçue quelque temps avant et son séjour en prison l'aient affaibli au point qu'il était incapable de se tenir en selle et que Lancelot dût le soutenir en le tenant à bras-le-corps. Le conte rapporte qu'ils chevauchèrent alors jusqu'à la nuit noire, où ils arrivèrent à une abbaye, située au fond d'une vallée, qui se trouvait à la frontière de l'Ecosse, du côté du soleil couchant : c'était l'abbaye de Telite, dite aussi"la Petite Aumône", toujours selon le conte. Et j'aurai garde de passer sous silence la raison de ce nom, car l'histoire en vaut la peine.

2         En vérité, à l'époque où Joseph d'Arimathie arriva en Grande-Bretagne, sur le commandement de Notre-Seigneur, le roi de cette marche d'Ecosse était un païen ; mais la prédication de Joseph et le pouvoir de Notre-Seigneur firent de lui un chrétien, et il reçut le baptême. Par amour pour Dieu et afin de mener une vie qui Lui soit agréable,[p.83] il abandonna son royaume et tous ses biens, et s'en alla, pieds nus et vêtu comme un miséreux. Trente ans durant, toujours dans cet appareil, il chemina à travers l'Ecosse et bien d'autres pays ; au bout de ce temps, il était devenu méconnaissable, tout son visage et toute son apparence ne semblaient plus être ceux d'un grand seigneur. Un jour, tenaillé par une faim qui ne lui laissait pas de répit, après avoir erré pendant deux jours dans la Forêt Périlleuse sans y trouver maison ni abri, il arriva à un monastère qui s'appelait alors"le Secours aux Pauvres"; il demanda au portier si on avait déjà distribué l'aumône et, malgré son air misérable, on lui répondit que oui et qu'il ne lui restait qu'à s'en aller, car il n'obtiendrait rien jusqu'au lendemain."Ah ! portier, mon ami, pria le roi, ayez pitié de moi, au nom de Dieu ! Si vous ne me venez pas en aide, je vais mourir devant vous, c'est sûr : j'ai si grand faim que je suis sur le point de m'évanouir."

3         Touché de compassion, le portier alla regarder là où on mettait les restes et il ne trouva quasiment rien. Cependant cette maigre pitance parut bien bonne au roi pour calmer un peu sa fringale, ce dont il rendit grâce à Notre-Seigneur qu'il remercia pour ce qu'Il lui avait envoyé. Mais, un moment après avoir mangé le quignon de pain, il eut encore plus faim qu'avant, et il déclara au portier que, nulle part où il était passé, on ne lui avait jamais donné si peu : qu'il regarde donc s'il n'avait pas encore quelque chose pour lui."Il faut vous contenter de ce que vous avez eu, lui répondit l'autre ;[p.84] je n'ai plus rien pour le moment."Cette réponse consterna le roi et comme il ne savait à qui d'autre se plaindre d'être affamé, il le fit à Dieu, qui en était le responsable, et Lui adressa toutes les nombreuses et bonnes prières et oraisons qu'il connaissait.

4         Epuisé par la marche et comme la tête lui tournait à cause de la faim, il s'endormit sur un tas de fumier, à côté de l'abbaye. Pendant son sommeil, le Saint Sauveur lui apparut :"Eliezer, lui dit-Il en l'appelant par son nom de baptême, j'ai trouvé en toi un bon et fidèle serviteur car tu n'as jamais désespéré, malgré tout ce par quoi ta misère t'a fait passer : il est juste que tu reçoives maintenant le salaire que tu mérites. Je t'ordonne donc de reprendre la position de roi qui a été la tienne, avec toutes les richesses dont tu jouissais. Si je le veux, c'est qu'il ne te reste plus que soixante jours à vivre, après quoi, tu passeras de ce monde dans le haut royaume que j'ai promis à ceux qui ont renoncé au mal pour me servir. Pour te convaincre que je dis la vérité, je t'ai amené ton fils qui était à plus de quarante lieues d'ici ; il est là depuis le tout début du jour et tu le verras devant toi à ton réveil. Sache aussi que tu l'as engendré le jour même où tu es parti de chez toi."

5         [p.85] Le roi s'éveilla aussitôt, encore abasourdi de sa vision. Or, il y avait bien, sous ses yeux, un jeune homme, le plus beau qu'il eût jamais vu. Ils se regardèrent attentivement sans mot dire, mais c'est le garçon qui se précipita le premier : il prit Eliezer dans ses bras, le serra contre lui et l'embrassa :"Que Dieu soit béni ! Voilà qu'Il a comblé tous mes désirs, fit-il. J'avais tant envie de vous connaître ! Ce qui est tout naturel, puisque vous êtes mon père et mon seigneur après Dieu."La joie et l'émotion qu'il éprouve arrachent des larmes au roi qui embrasse à son tour celui qu'il sait être son fils, en remerciant Dieu du fond du coeur :"Quel bon maître, mon cher enfant, celui qui récompense, à la fin de leur vie, Ses serviteurs en leur donnant, au plus haut des cieux, la joie éternelle du paradis. C'est ce à quoi j'aspire, moi, pauvre pécheur, s'il plaisait à mon créateur et père qui m'a déjà donné une grande marque de sa sollicitude en venant Lui-même me chercher. Assurément, sans Son ordre, je ne serais jamais retourné dans mon royaume mais, puisqu'Il en a décidé ainsi, je ne demeurerai pas davantage ici et je m'en irai parce que je veux obéir à Ses commandements."

6         Il quitta aussitôt son tas de fumier sans vouloir remettre les pieds à l'abbaye ; et il ne voulut pas non plus changer de vêtements pour éviter d'être reconnu. Mais il demanda à son fils ce qu'il était advenu de son épouse :[p.86]"Je veux que vous répondiez à toutes mes questions, mon cher enfant. Dites-moi franchement ce qu'a été la vie de la reine votre mère pendant tout ce temps - je vous en adjure sur la foi que vous devez à Celui qui vous a fait franchir quarante lieues pour vous amener ici, alors que, maintenant, il n'est pas plus de midi. Et votre nom ? Je l'ignore ; cela aussi, il faut que vous me le disiez. - On m'appelle Lanvalet, seigneur."Il portait en effet ce nom, écrit sur le front quand il était sorti du ventre de sa mère. Ce mot signifie"Foi solide"et, en vérité, personne en son temps ne fut un croyant plus fidèle que lui - Dieu le fit clairement apparaître.

7         Le roi trouva ce nom très énigmatique car il n'avait jamais entendu dire qu'un autre enfant ait porté le même. Lanvalet raconta ensuite ce qui était arrivé à sa mère :"Après votre départ, selon ce que je lui ai entendu dire, vos voisins lui ont déclaré la guerre et, à force de s'acharner, ils auraient réussi à la dépouiller de son royaume, sans l'intervention de votre frère, le roi Macabré qui l'aida à se défendre contre ses ennemis. Six mois ne s'étaient pas écoulés qu'on vit qu'elle était enceinte, et on commença de dire que, fille ou garçon, l'enfant à naître ne serait pas un héritier légitime  parce qu'il était le fruit d'un adultère.[p.87] Les barons du pays, en particulier, étaient d'avis que vous n'auriez pas abandonné ma mère enceinte ; cela donna donc lieu à de nombreux conciliabules qu'ils gardèrent secrets.

8         Quand je vins au monde, comme il plut à Dieu, et qu'on m'eut baptisé, vos vassaux se saisirent de moi et assurèrent que je resterais entre leurs mains tant que tout le monde n'aurait pas la preuve que j'étais bien un enfant légitime. Voici comment les choses se passèrent : ils se rendirent auprès de ma mère, et le plus sage et savant d'entre eux lui tint ce discours : 'Dame, vous avez mis un enfant au monde, selon la volonté de Dieu, mais nous croyons que le roi Eliezer de qui nous tenons nos fiefs, et qui est parti on ne sait où, n'est pas son père ; nous avons fait le compte des mois et des jours, ce qui nous donne à penser qu'il a été engendré et conçu dans l'adultère et qu'il n'a donc pas le droit de régner. Nous nous refusons à considérer un bâtard comme un héritier légitime. Si vous voulez qu'on vous croie quand vous affirmez le contraire, il faut que vous en fournissiez la preuve.'

9         Ce à quoi madame ma mère qui était encore mal remise de ses couches répondit : 'J'affirme que le roi Eliezer est le père de cet enfant. Et je suis prête à faire pour mon fils et pour moi ce que vous estimerez conforme au droit.' Le duc de la Branche, votre cousin,[p.88] s'avança aussitôt et lui dit de s'en remettre à lui, ce qu'elle accepta, s'imaginant que c'était un ami sur qui elle pouvait compter.

          Prenant les barons à part, il s'adressa à eux en ces termes : 'Seigneurs, vous voulez tous savoir si cet enfant est le fils d'Eliezer, c'est d'accord ? Eh bien, moi, je vous révélerai la vérité, si vous suivez mes conseils.' Ils opinèrent tous. 'Voici comment vous y prendre. Nous avons, dans cette ville, deux lions qu'on garde au fond d'une fosse. Or, en vérité, le lion est le seigneur et roi de tous les animaux, et il est d'une nature si haute et si noble que, s'il se trouvait en présence du fils d'un roi, ou d'un couple légitime, il ne lui ferait aucun mal, même s'il avait affaire à un tout petit enfant qui ne pourrait rien contre lui. Vous pouvez donc apprendre à coup sûr ce qu'il en est de ce garçon : mettez-le au milieu des lions et s'il n'est pas le fils du roi, vous pouvez être sûrs que rien ne les empêchera de l'égorger sur-le-champ.'

10        La proposition fit l'unanimité. Ils se saisirent de moi sous les yeux de ma mère devenue folle furieuse et me déposèrent, alors que je n'avais pas encore trois jours, dans la fosse aux lions,[p.89] où ils me laissèrent pendant toute une journée. Mais le doux Seigneur, dans Sa compassion, ne m'abandonna pas : Il se fit mon écu et mon protecteur, et veilla si bien sur moi qu'on me retira de là dans le même état où on m'y avait mis : la preuve fut ainsi faite que j'étais fils de roi. Dès lors, je fus en grande faveur auprès des seigneurs du pays ; quand j'atteignis mes dix-huit ans, on me fit chevalier et je fus couronné roi à la Pentecôte, et tous tinrent leurs terres de moi. - Et votre mère, mon cher fils, qu'est-elle devenue ? - La plus pieuse et la plus vertueuse femme que la Grande-Bretagne ait jamais connue : elle mène une vie sans reproche. C'est la dame des dames et la reine des reines ici-bas. Je crois que, de tout ce temps, elle a continuellement porté la haire ; elle ne manque jamais d'honorer l'Eglise, de faire tout ce qui peut contribuer à sa gloire ; à longueur d'année, elle distribue des vêtements aux pauvres, soigne les malades, de préférence ceux qui sont sans ressources, et elle passe toutes ses journées en prières et en oraisons."

11        Tout cela comble de joie Eliezer qui en remercie Dieu [p.90] du fond du coeur.

          Pendant leur voyage de retour, le père et son fils arrivèrent sur la berge d'une rivière que son courant rapide et impétueux rendait dangereuse à traverser ; ils firent donc un détour afin d'emprunter un pont de bois qui permettait de passer. Alors qu'Eliezer allait s'y engager, il vit, arrivant de l'amont, le navire le plus splendide qu'il lui ait jamais, croyait-il, été donné de contempler. Comme il lui semblait qu'il allait aborder, il se dirigea de ce côté et, parvenu à sa hauteur, il entrevit, sur le bordage, une inscription dont le conte ne dira rien ici, pas plus que des mystères que le bateau recélait : mon livre doit d'abord rappeler pourquoi l'abbaye avait été surnommée la Petite Aumône.

XC
Histoire de l'abbaye (fin)

1         Une fois rentré dans son royaume, le roi Eliezer ne laissa point passer de jour sans inviter à la cour les pauvres du pays pour qu'ils y viennent se restaurer. Pieds nus, en vêtements de laine, il les servait lui-même après avoir apporté les plats sur la table.

          Un jour où il était allé s'asseoir dans un pré avec son épouse, son fils et quatre barons - de ceux qui comptaient au nombre de leurs familiers -, alors qu'ils parlaient de choses et d'autres,[p.91] la reine demanda à Eliezer à quel endroit son fils l'avait retrouvé quand il l'avait vu pour la première fois. Le roi resta sans mot dire et ce fut Lanvalet qui répondit :"C'était aux abords d'une abbaye qui s'appelle le Secours aux Pauvres."En entendant ce nom, Eliezer étouffa un rire, ce dont la souveraine s'aperçut et elle lui demanda ce qu'il trouvait là de drôle,"car, dit-elle, depuis que vous êtes revenu, je ne vous ai jamais entendu rire, quoi que l'on ait pu dire devant vous. Dites-le moi donc, s'il vous plaît. - Oh ! volontiers.

2         Lorsque je suis arrivé à cette abbaye, je n'avais, en vérité, pas mangé depuis deux jours et jamais je n'avais eu aussi grand faim; je me suis donc adressé au portier et je lui ai demandé l'aumône, comme on en distribuait là par charité, mais il m'a répondu qu'il ne restait plus rien pour moi ; toutefois, je l'ai tellement supplié qu'il a fini par aller voir dans un bâtiment où il est resté longtemps et, quand il est revenu, il m'apportait le plus petit quignon de pain que j'aie jamais vu donner pendant mes trente ans d'absence. La vue de cette maigre pitance me plongea dans la consternation et je me dis en moi-même que je n'aurais guère là de quoi réparer mes forces : plutôt que le Secours aux Pauvres, cette abbaye aurait dû être nommée  le Pauvre Secours. A cause de cette piètre aumône que j'y ai reçue, je veux que, désormais, on l'appelle donc le Pauvre Secours ou, si l'on préfère, la Petite Aumône."

3         Ce propos fit rire tout le monde et, dès lors, on appela l'abbaye [p.92] la Petite Aumône, du nouveau nom que le roi Eliezer lui avait donné, et c'est celui qu'a utilisé le conte. Tous ne sachant pas la raison de cette appellation, il fallait dire qu'elle n'était pas d'origine et expliquer pourquoi elle  avait changé ; sinon, certains auraient pu le juger mal à propos.

          Mais le conte laisse ici ce sujet ; il revient au moment où Lancelot et Lionel arrivent devant l'abbaye.

XCI
Lancelot affronte Bohort sans le savoir et libère
les compagnons de la Table Ronde prisonniers

1         Il faisait alors nuit noire. A force d'appeler, Lancelot réussit à se faire entendre et quatre frères vinrent ouvrir la porte. Ils commencèrent par descendre Lionel de cheval avec beaucoup de précautions et le portèrent dans une chambre   où ils prirent soin de lui et de sa blessure. Puis ils désarmèrent Lancelot en lui montrant de grands égards parce qu'il appartenait à la maison du roi Arthur. Le lendemain, il se leva au point du jour et, aussitôt après avoir entendu la messe sur place, il s'arma et pria très poliment les frères de veiller sur le blessé, ce qu'ils promirent de faire.

          Alors qu'il était tout équipé et déjà en selle, il vit pénétrer dans l'enceinte de l'abbaye un brancard à chevaux portant le corps d'un chevalier qui venait de se faire tuer ; quatre écuyers l'escortaient au milieu de grandes manifestations de chagrin [p.93] qui lui inspirèrent beaucoup de compassion, et il demanda à l'un des frères s'il connaissait le mort."J'ignore qui il est, mais ce dont je suis sûr, c'est où il a été tué, parce qu'il n'y a guère de quinzaine où il ne nous en arrive un comme lui, toujours du même endroit. - Miséricorde divine !  Et d'où vient-il donc ? - Certes, si vous vouliez que je vous l'explique, vous ne seriez pas parti de sitôt. - Je suis prêt à y passer la journée, s'il le faut : je vous en prie, racontez-moi. - Je ne demande pas mieux"dit le frère.

2         Lancelot descend de cheval et tous deux vont s'asseoir sous un orme. Le frère se lance alors dans son récit :"Un peu en dessous d'ici, du côté de la Forêt Périlleuse, il y a une colline que l'on appelle le Promontoire Interdit, je vais vous expliquer pourquoi. Cela remonte à une vingtaine d'années : en ce temps-là, vivait dans les parages un chevalier, le plus fort, le meilleur aux armes et aussi le plus brutal qui soit. Tout de suite après qu'il eut été adoubé, il s'éprit d'une demoiselle, fille du roi Esclamor de la Cité Rouge, et il accomplit tant d'exploits en son honneur qu'il se fit aimer d'elle, à l'égal d'un prince ; mais au lieu de s'en ouvrir à lui, elle lui cacha pendant longtemps ce qu'il en était ; il la pria d'amour à maintes reprises et la demanda en mariage à son père qui, loin de donner son consentement,[p.94] déclara que, s'il savait que sa fille l'aimât, il l'enfermerait en un lieu d'où elle n'aurait plus la liberté de sortir. Désolé de cette réponse, le chevalier vint trouver la demoiselle : 'C'en est fait de moi, si vous ne me traitez pas autrement que jusqu'à aujourd'hui, parce que je me meurs d'amour pour vous. Je m'imaginais avoir assez fait pour vous et votre père, et qu'il m'accorderait votre main de bon gré ; mais je me suis donné du mal en vain, puisque je me suis fait éconduire. - Comment, Eloïdes (c'était le nom du chevalier) ? Mon père vous a donc opposé un refus sans recours ? - Oui, demoiselle. Il m'a même dit que, s'il apprenait que vous m'aimiez, il vous enfermerait dans un lieu d'où vous n'auriez plus la liberté de sortir.'

3         Ce qu'il lui avait dit fit craindre à la jeune fille que son père - elle le savait violent et orgueilleux - ne tuât Eloïdes. 'Ami très cher, lui confia-t-elle, il est vrai que vous avez assez accompli d'exploits en mon honneur pour mériter mon amour, et quoi que j'aie pu vous dire jusqu'ici, je n'ai jamais aimé que vous. De ce jour, mon amour et mon coeur vous appartiennent, à condition que vous fassiez de moi votre épouse légitime par le sacrement de l'Eglise et que je puisse compter sur vous pour me protéger. - J'y veillerai si bien, demoiselle, que, ma vie durant, vous n'aurez aucun ennemi à craindre, si puissant soit-il ; par amour pour vous, je ferai construire un château que sa situation et ses défenses rendront imprenable.'[p.95] Il le fit ériger au sommet de la colline dont je vous ai parlé, de telle manière qu'il n'ait à craindre ni siège, ni assaut, puis il y conduisit la demoiselle, avec toutes les richesses qu'elle avait pu dérober au roi son père. Enfin, pour rendre la forteresse encore plus sûre, de tous les chemins qui y donnaient accès, il n'en laissa subsister qu'un, si difficile et si étroit que, lorsqu'un cavalier voulait l'emprunter, il devait mettre pied à terre. Après quoi, il fit dresser, en bas de la colline, une croix où il alla apposer un message qui interdisait à quiconque de monter et expliquait que le lieu serait dorénavant appelé le Promontoire Interdit, 'parce que je défends, à tous ceux qui passent et passeront par ici de monter à son sommet.  Quiconque s'y risquera en armes doit savoir qu'il ne s'en tirera pas sans un combat à outrance : l'un de nous deux y perdra la vie.'

4         Depuis, il a bel et bien tué tous ceux qui y sont allés, sauf les compagnons de la Table Ronde : ils sont plus de quatre cents à avoir été inhumés à l'abbaye. - Mais, dites-moi : ceux de la Table Ronde, savez-vous ce qu'il fait d'eux ? - Ma foi, il les enferme en prison ; et aussitôt qu'il en a vaincu un, il nous envoie son écu : si cela vous dit, je vous en ferai voir une quinzaine,[p.96] dans une salle du bas. - J'aimerais, en effet, les regarder, si vous voulez m'y conduire. - Bien volontiers", dit le frère qui se lève et, montrant le chemin, l'amène dans la pièce aux écus. Lancelot reconnut ceux de monseigneur Yvain, de Sagremor le Démesuré et de Girflet qui s'était engagé dans la  quête après les autres. On y voyait aussi ceux d'Agravain l'Orgueilleux, le frère de Gauvain, de Dodinel le Sauvage, du duc de Clarence et d'Hector des Marais ; et au fond de la salle, ceux du Laid-Hardi, de Galantin le Gallois, de Guiret de Lamballe et de Mador de la Porte, ainsi que ceux de Blioberis, de Banin, le filleul du roi Ban et de quelques autres.

5         Lancelot n'avait jamais éprouvé autant de peine."Est-ce que ceux dont je vois les écus sont tous prisonniers ? - Encore prisonniers ou déjà morts, ils sont tous entre les mains du chevalier. -Leur vainqueur a vraiment le droit de se vanter de ses exploits, s'il est venu à bout d'eux par ses propres moyens et que Dieu m'abandonne, si j'ai de cesse avant de savoir qui il est et comment il remporte ses victoires, par trahison, magie ou faits d'armes."

6         [p.97] Sur ce, il se met en selle, suspend son écu à son cou et réclame une lance : celle qu'on lui apporte avait une grosse hampe rigide et un fer acéré. Il quitta l'abbaye par le chemin qui les avait amenés, Lionel et lui, tout en se disant- :"Ma foi, nul ne devrait porter des armes sans avoir vaincu les plus forts chevaliers au monde mais, sur ma tête, je ne pensais pas qu'il y en eût un seul, aussi valeureux qu'on voudra, capable de l'emporter, comme celui-là, sur tous ces preux."Il s'enfonça dans la forêt au galop et gagna le pied de la colline où il vit la croix dont on lui avait parlé. Un message, apparemment écrit et placé récemment disait :"Depuis vingt ans, tous les chevaliers qui sont montés par là ont trouvé la mort ou, à tout le moins, ont été faits prisonniers - à l'exception d'un seul, qui est né du haut lignage du roi David."Lancelot resta perplexe devant ce qui lui parut être une énigme, mais il poursuivit son chemin. Il était encore très tôt le matin.

7         Un coup d'oeil sur sa droite lui permet d'apercevoir un reclus qui se tenait à la fenêtre d'une misérable cahute en fort mauvais état. Il se dirige vers lui, le salue, et l'homme lui souhaite la bienvenue comme"au meilleur chevalier qui ait jamais porté les armes ; et Dieu soit béni de vous avoir envoyé par ici, car c'est vous qui délivrerez les captifs du Promontoire [p.98] Interdit.  Ah ! Lancelot, vous êtes sorti de la prison de Morgue afin de venir en ce pays triompher du meilleur chevalier qui fût jamais vaincu par prouesse d'armes, car les plus belles aventures ici-bas seront menées à bonne fin cette semaine et aucun autre chevalier ne pourrait endurer les épreuves qui vous attendent.

8         - Si, grâce à Notre-Seigneur, vos dires étaient vrais, nul pauvre pécheur ne Lui en serait plus reconnaissant que moi. - Va, dit le saint homme, ne t'attarde pas : une lourde tâche t'attend."Cela dit, il referma la fenêtre par où il avait parlé à Lancelot qui repartit aussitôt ; mais, arrivé au bas du mauvais sentier, il fut obligé de mettre pied à terre. Après avoir attaché son cheval, il grimpa la pente, l'écu au cou, ruisselant de sueur sous le poids de ses armes, avant même d'être arrivé en haut.

9         Une fois parvenu au sommet, un des plus magnifiques sycomores qu'il ait jamais vus s'offre à ses yeux. Attaché à l'une de ses branches, il y avait un cheval vif et vigoureux, caparaçonné de noir, avec une chabraque noire elle aussi ; une dizaine de lances au fer aiguisé et acéré étaient appuyées au tronc ; un cor en ivoire, cerclé d'or et d'argent, était accroché à côté à une autre branche ;[p.99] et tout près, on avait dressé une tente somptueuse.

          Lancelot pose à terre la lance qu'il avait apportée avec lui et se dirige vers la tente où il découvre, étendu sur un fort beau lit, un nain qu'il s'empresse de saluer, mais qui, l'air très en colère, saute sur ses pieds, empoigne un gourdin qu'il avait à sa portée et, après l'avoir brandi, l'abat à deux mains - chétif, il n'avait pas beaucoup de force - en plein sur le heaume du chevalier...

10        ... qui bondit en avant, le lui arrache et lui demande pourquoi il l'a frappé."Cela vous fait-il honte ? - Par Dieu, c'est au contraire un grand honneur qu'un haut personnage comme vous ait porté la main sur moi ! - Vous connaîtrez bien pire avant ce soir, comptez-y ! - Et moi, je te souhaite de toujours rester l'avorton que tu es ! Et d'ailleurs, comment peux-tu savoir ce qui va m'arriver ? - J'en suis sûr. N'êtes-vous pas monté ici pour combattre mon seigneur, le plus fort chevalier de ce domaine qu'on appelle le Promontoire Interdit ? - Oui, et je voudrais qu'il fût déjà là. - Il ne tardera pas à arriver, si le courage ne vous manque pas : vous n'avez qu'à sonner du cor suspendu dans l'arbre et il viendra dès qu'il l'aura entendu.[p.100] Quant au cheval que vous voyez là tout harnaché, il est pour vous : mettez-vous donc en selle ! Sachez aussi que, si vous appartenez à la maison du roi Arthur, il ne vous sera pas fait d'autre mal que de vous enfermer dans cette tour ; sinon, vous aurez la tête coupée : c'est le sort qui vous attend. Telle est la coutume du Promontoire. Vous pouvez donc, soit vous en aller - si vous en avez envie -, soit sonner du cor : le choix dépend de vous."

11        Lancelot lui répond qu'il n'est pas question qu'il s'en aille et, prenant le cor, il l'embouche et en sonne si haut que toute la colline en retentit.

          Comme il portait ses regards de l'autre côté du promontoire, il découvre une tour, moins élevée que l'imposant donjon qui constituait le logis du seigneur, mais aussi solidement fortifiée. Et il ne tarde pas à voir apparaître aux créneaux une quinzaine de chevaliers qui poussent des cris à son adresse :"Hélas ! chevalier, à sonner du cor ainsi, c'est ton malheur que tu appelles. Pour Dieu, fais demi-tour : c'est la voix de la sagesse ! - Qui sont ces chevaliers, en haut de la petite tour ? s'enquiert Lancelot auprès du nain. - Ce sont les prisonniers qui appartiennent à la maison du roi Arthur. Ils souhaitent vous voir renoncer parce qu'ils sont bien placés pour savoir que [p.101] votre obstination vous vaudrait plus de honte que d'avantages."

12        Tandis que Lancelot contemple les chevaliers sur les créneaux, son regard est attiré par l'un d'eux en qui il croit reconnaître monseigneur Gauvain : il avait la tête bandée (à cause des deux graves blessures qu'il avait reçues) et tous ceux qui l'entouraient arboraient des cicatrices, qui au bras, qui à la tête : voilà qui ne laissa pas de l'affliger.

          Il enfourcha alors le cheval attaché à l'arbre après avoir vérifié que son équipement ne laissait rien à désirer. Une fois tous ses préparatifs terminés, il empoigna la lance qu'il avait apportée et se mit à attendre sous le sycomore. Son adversaire se montra aussitôt, armé à ne pouvoir mieux l'être, ni plus magnifiquement, l'écu au cou, la lance à la main. A sa vue, Lancelot demanda au nain si c'était là le valeureux chevalier contre lequel il devait se battre."C'est bien lui : que Dieu m'aide, vous pouvez le considérer comme le plus fort au monde et, d'après moi, vous n'en rencontrerez jamais qui fasse preuve d'autant de coeur."

13        Lancelot ne le laisse rien ajouter ; il enfonce ses éperons aigus et tranchants, au fil aiguisé, dans le ventre de sa monture, cependant que le chevalier donne à sa charge toute la vitesse dont la sienne est capable : les deux coups de lance sont si violents [p.102] qu'écus et hauberts ne suffisent pas à protéger ceux qui les portent et que les fers s'enfoncent dans les chairs. Cependant, ils ont l'un et l'autre la chance de ne pas avoir reçu de blessure qui puisse les inquiéter : elles n'étaient que superficielles. Toutefois, les lances volent en éclats et les deux cavaliers se heurtent, écu contre écu, heaume contre heaume, corps contre corps, si brutalement qu'ils se retrouvent à terre, tout étourdis et coincés sous leurs montures. Ils y demeurent longtemps, si assommés qu'ils ne savent s'il fait jour ou nuit. Et quand les chevaux se relèvent, les cavaliers restent toujours gisant au sol, si meurtris et mal en point que l'un et l'autre souffrent le martyre.

          Lancelot est le premier à se redresser sur les genoux ; encore peu assuré, il regarde autour de lui avec l'impression qu'un tremblement de terre fait bouger toute la colline. Mais quand il voit le chevalier à terre à côté de lui, il se remet debout aussi vite qu'il le peut : on n'est pas tranquille quand on a, près de soi, un adversaire aussi valeureux, votre ennemi mortel, de surcroît. Il dégaine donc son épée, prêt à montrer tout ce dont il est capable.

14        L'autre se relève, non sans mal, et dégaine à son tour. Ils marchent l'un sur l'autre, l'épée au clair, s'assénant, sur leurs heaumes, des coups qui y allument des étincelles et leur troublent la vue ; sous l'échauffement de la mêlée, du sang leur coule du nez et de la bouche.[p.103] Ecus en pièces, heaumes devenus inutiles (on aurait pu passer la main au travers), hauberts troués au plus épais de leur maillage, pendant sur les torses, les bras et les hanches : les coups portés de près font jaillir le sang.

15        La bataille avait commencé tôt le matin. A midi, le chevalier du Promontoire accusait la fatigue : qui était donc son adversaire ? C'était pour lui un mystère, car il n'imaginait pas, au début de leur affrontement, que quiconque puisse lui résister aussi longtemps, fort comme il l'était ; or, l'autre lui semblait même plus vif et plus agile qu'il ne l'avait été d'abord ; il recule donc de quelques pas, avec l'air de vouloir se reposer. Mais Lancelot, irrité et dépité de voir le combat traîner en longueur, alors que son ardeur était à peine émoussée, se précipite sur lui et assène sur le haut de son écu un coup d'épée qui le fend jusqu'à la bosse et, en tirant violemment sur son arme pour la récupérer, il entraîne le chevalier qui tombe à genoux mais se relève aussitôt d'un bond vigoureux et ramène à lui son écu avec tant d'énergie qu'il arrache son épée aux mains de son adversaire, le laissant désarmé.

16        [p.104] Lancelot avait certes très honte d'avoir perdu son arme, mais  il ne se laissait jamais ébranler par rien. Le Chevalier du Promontoire, persuadé que, désormais, la victoire est à sa portée, s'élance sur lui, l'épée haute, dans l'intention de lui en porter un coup en pleine tête sans qu'il puisse le parer ; Lancelot réussit à l'éviter et, comme l'autre ne parvient pas à retenir son élan, l'épée s'enfonce dans la terre jusqu'à la garde. Lancelot le frappe alors au visage avec son écu si brutalement qu'il le fait tomber, tout étourdi, et il en profite pour récupérer sans tarder l'épée du chevalier qu'il arrache du sol. Et voilà qu'en la brandissant, il reconnaît celle de Galehaut, que le fils de la Belle Géante lui avait donnée avant qu'il n'affronte les trois chevaliers de Tarmélide et ne remporte la victoire sur eux (lui-même en avait, plus tard, fait présent à son cousin Bohort). Stupéfait, il recule ;"Seigneur, demande-t-il au chevalier, sur la personne que vous chérissez le plus au monde, dites-moi votre nom, si rien ne vous l'interdit. - Vous seriez le dernier à qui je voudrais le cacher, seigneur : vous m'avez convaincu que vous êtes le plus beau fleuron de la chevalerie et il n'y a pas de raison de refuser à un vaillant comme vous une réponse qui n'a pas de quoi rendre honteux.[p.105] Je vais donc vous dire qui je suis : j'ai pour cousin monseigneur Lancelot du Lac et je m'appelle Bohort le Déshérité."

17        A ces mots, Lancelot se débarrasse de son écu en le jetant par terre et se précipite sur Bohort, bras ouverts. Il le serre contre lui et lui donne l'accolade :"Ah ! mon cher cousin, pardonnez-moi ! Je suis Lancelot du Lac."Bohort, à son tour, enlève son écu ; sa joie est si grande qu'on aurait peine à la dire :"Ah ! mon doux seigneur ! Mon cher cousin ! Soyez le très bienvenu ! Ce que vous m'avez fait ne mérite pas qu'on en parle ; c'est moi qui vous dois réparation pour vous avoir blessé : si vous l'étiez mortellement, ce serait une plus grande perte que celle d'une quinzaine de chevaliers comme moi, parce que ma prouesse ne peut pas plus se comparer à la vôtre que la lumière de la lune à celle du soleil. C'est l'évidence même, puisque vous m'avez rendu presque incapable de soutenir le poids de mon écu, alors que vous êtes loin de vous trouver dans le même état ; il est donc juste que la victoire vous revienne et je me considère, sans discussion, comme vaincu. - Assurément, ce n'est pas à moi que l'honneur doit en revenir, Dieu m'en soit témoin, mais à vous,[p.106] ami cher, parce que le vainqueur, c'est vous : voici mon épée, je vous la rends. - Par Dieu, vous voulez me faire honte ! Il est clair que vous m'avez vaincu."

18        Il va pour tomber aux pieds de Lancelot qui ne le laisse pas faire et le relève ; tous deux retirent alors heaume et ventaille, et manifestent la joie qu'ils ont de s'être retrouvés.

          Après une longue conversation pleine de gaieté, Lancelot demande à son cousin comment il était arrivé au Promontoire et depuis combien de temps."Il y a un an que j'y suis, et comment cela s'est fait, je vais vous le raconter. Un peu après la Toussaint, alors que nous nous étions donné rendez-vous au château du Passage, moi, j'étais à Terraguel où on m'apprit que vous aviez tué deux géants. J'allais à votre recherche un peu partout dans le pays, parce qu'on ne savait pas ce que vous étiez devenu, lorsqu'une demoiselle m'affirma qu'elle vous avait rencontré du côté de la Forêt Périlleuse. Sur ses indications, je suis venu tout droit ici, en m'efforçant de prendre au plus court, et j'ai abouti juste à la croix en bas de cette colline.[p.107] On m'a dit qu'il y aurait de la témérité à monter plus loin. J'ai donc demandé pourquoi.

19        On m'a répondu que, là-haut, vivait un chevalier si valeureux que personne ne pouvait lui résister, et si peu chevaleresque qu'il tuait tous ceux qui tombaient entre ses mains. J'ai déclaré que cela ne me ferait pas renoncer et, après avoir attaché mon cheval à un arbre, j'ai grimpé, à pied, au sommet de la colline, tout comme vous. Mais, là où vous voyez cette tente, il y avait alors une palissade de pieux qui barrait le passage. Pour qu'on me permette de passer, j'ai dû m'engager par serment auprès du chevalier, si ma prouesse me permettait de le tuer en duel, à devenir le gardien du Promontoire aussi longtemps que je n'aurais pas été moi-même vaincu par quelqu'un qui prendrait ma place à son tour. Le serment comportait aussi la promesse de tuer tous ceux sur qui je l'emporterais, sauf si mes liens d'amitié ou de parenté avec eux m'interdisaient de le faire. Par amitié pour vous et parce que c'était mon devoir, j'exceptai donc les chevaliers de la Table Ronde de la seconde partie de mon engagement, mais je promis sans réserve de les enfermer en prison jusqu'au jour où je trouverais un adversaire à ma hauteur, à qui sa force permettrait de triompher de moi.

20        Quand j'eus prêté ce serment,[p.108] on m'ouvrit le passage et on me fit affronter le chevalier : c'était un adversaire brave et valeureux, un vrai preux ; mais je réussis à le vaincre et à le tuer. Après quoi, j'ai fait placer, là en bas, un message rédigé de façon assez obscure pour qu'on ne puisse pas me reconnaître ; et depuis, j'ai vécu dans ce donjon, sans jamais le quitter, afin de tenir parole ; mais je guettais, jour après jour, la venue des chevaliers errants. Plus de quarante sont montés jusque là pour s'essayer contre moi et je les ai tous tués, sauf les quatorze qui sont mes prisonniers et à qui leur appartenance à la maison du roi Arthur a évité la mort.

21        - Et comment faites-vous pour savoir s'ils en font partie ? - Eh bien, sur la pente, en contrebas, il y avait une chaîne pour barrer le passage tant que je ne savais pas qui étaient ceux qui se présentaient. Je suis donc sûr que les prisonniers font partie des compagnons du roi. - En voilà une histoire ! Mais connaissez-vous les noms de vos prisonniers ? - Sur ma foi, je les ignore. Aucun d'eux n'a jamais voulu me dire le sien et je n'ai guère insisté : j'aurais pu être tenté de faire subir un mauvais sort à tel ou tel qui me l'aurait confié, alors qu'il était en mon pouvoir ; et pourtant, je devais m'en abstenir, puisque je l'avais juré : autrement, ç'aurait été trahir ma parole. - Et comment êtes-vous arrivé à tous les vaincre ? - L'un après l'autre, seigneur. Mais il y a longtemps que les premiers se sont présentés, alors que les derniers ne remontent qu'à deux mois. Et il y a, parmi eux, un des plus forts jouteurs que j'aie jamais rencontrés et un des meilleurs au monde :[p.109] nous nous sommes chargés à six reprises avant que l'un de nous ne se fasse désarçonner et, finalement, nous avons l'un et l'autre vidé les étriers. - Assurément, mon cher cousin, fait Lancelot, ravi de ce récit, vous vous êtes acquis en ce lieu une gloire à nulle autre pareille ; vraiment, vous avez eu de la chance : ceux qui apprendront ce qu'il en est vous considéreront désormais comme le meilleur chevalier au monde, car vous avez vaincu tous ceux en qui on voyait la fleur de la chevalerie, et à juste titre. - Mais qui sont-ils donc ? - L'un est monseigneur Gauvain, un autre monseigneur Yvain ; il y a aussi Sagremor le Démesuré, Girflet le fils de Doon et Hector, mon frère et donc votre cousin : lui, vous auriez dû le reconnaître."

22        Lancelot lui nomme ensuite tous ceux dont il avait vu les écus, ce qui fait monter le rouge de la honte au visage de Bohort :"Pour Dieu, seigneur, vous n'allez pas prétendre que monseigneur Gauvain et votre frère Hector en font partie ! Je ne le voudrais pour rien au monde : ils sont, à mes yeux, des chevaliers si exemplaires et de si chers amis qu'à les traiter en prisonniers j'aurais mis tous les torts de mon côté et je me serais comporté d'une façon indigne. Si pourtant c'est ce que j'ai réellement fait, au nom de Dieu, quelle conduite me conseillez-vous d'adopter à présent ? - D'abord, faites-les sortir de prison sur-le-champ, donnez l'ordre de les habiller de neuf et faites-les conduire à la porte de la tour : là, vous vous agenouillerez devant eux et, en leur tendant votre épée que vous tiendrez par la pointe, vous leur demanderez pardon à tous de vos fautes et vous implorerez leur merci."

23        [p.110] Bohort acquiesce et tous deux se rendent au pied de la tour.

          Cependant monseigneur Gauvain et ses compagnons restaient sans comprendre qui pouvait être ce chevalier qui s'était battu contre celui du Promontoire et venait de faire la paix avec lui : ils avaient là un beau sujet de conversation !"Quelle aventure, sur ma foi ! s'exclame Girflet en les prenant tous à témoins. Je n'imaginais pas qu'il y eût un chevalier capable de résister comme celui d'ici. Mais, à mon avis, il a fini par avoir le dessous et c'est l'autre qui l'a emporté. - Voilà qui ne m'étonne pas, réplique Gauvain ; ce qui me surprend, en revanche, c'est qu'il ait tenu tête si longtemps à son adversaire qui est assurément - ce n'est pas la première fois qu'il le montre - le meilleur chevalier au monde. - Ce que vous dites, intervient Yvain, donne à penser que vous le connaissez. - Bien sûr que je le connais. Comment pourrait-il en être autrement après tous les services qu'il m'a rendus, et pas qu'à moi ! Et ce que je ne comprends pas, c'est que vous qui avez l'habitude d'aller très loin pour rencontrer les plus braves et les plus valeureux, vous ne reconnaissiez pas celui qui les surpasse tous. - Je le reconnais fort bien, seigneur, et que Dieu m'abandonne si ma vieille amitié pour lui venait à disparaître : je sais sans risque de me tromper que c'est monseigneur Lancelot du Lac, celui-là même dont nous étions en quête ; sa venue a de quoi nous réjouir, puisque nous lui devons à coup sûr, notre délivrance. Est-ce que je n'avais pas toujours dit que, s'il passait dans les parages, nous serions libérés et pas avant ?"

24        [p.111] Au milieu de cette discussion, deux serviteurs vinrent ouvrir la porte."Seigneurs annoncent-ils aux compagnons, nous avons une bonne nouvelle pour vous : vous êtes tous libres. Un chevalier venu de l'extérieur a, semble-t-il bien, vaincu celui d'ici."Tandis qu'ils ne retiennent pas des larmes d'émotion et de joie, on les fait descendre de la tour et on les emmène dans une chambre où un vieil homme leur remet à chacun un vêtement neuf fourré d'hermine. Quand ils les ont endossés, on les conduit vers le donjon. Bohort s'avance alors à leur rencontre, comme Lancelot le lui avait conseillé ; il s'agenouille devant eux, leur tend son épée et se met à leur merci en implorant, au nom de Dieu, leur pardon, pour les avoir retenus en prison,"et je vous garantis, fait-il à l'adresse de monseigneur Gauvain que si j'avais su qui vous étiez tous, comme maintenant, jamais je ne l'aurais fait, même si j'avais dû trahir mon serment. Je vous demande donc, au nom de Dieu, de ne pas m'en vouloir, puisque j'ai agi par ignorance."

25         Ils s'empressent de le relever et lui donnent l'accolade en disant qu'ils lui pardonnent de grand coeur ; ils ajoutent même que durant leur captivité, il les a mieux traités qu'ils ne l'avaient mérité.

          C'est alors que Lancelot sort de la pièce où on l'avait aidé à se désarmer. Dès que monseigneur Gauvain et lui s'aperçoivent, ils courent l'un vers l'autre, bras ouverts : une joie plus grande que la leur serait impossible à décrire. Puis Lancelot se précipite vers Hector des Marais qu'il avait tant désiré retrouver :"Vous ne me reconnaissez donc pas ? - Bien sûr que si : vous êtes mon seigneur et mon frère. Mais [p.112] j'avais perdu l'espoir de vous revoir jamais et je m'attendais plutôt à apprendre que vous étiez mort : nous vous avons si longtemps cherché sans jamais entendre parler de vous !"Les deux frères se firent fête et quand les autres, qui en ignoraient la raison, eurent appris ce qu'il en était, ils crurent rêver.

26        Les retrouvailles des compagnons se déroulèrent dans l'allégresse , mais beaucoup de ceux qui s'étaient fait battre par Bohort furent encore plus étonnés qu'avant, lorsqu'ils découvrirent que leur vainqueur était un tout jeune homme alors qu'il y avait parmi eux des chevaliers aguerris et dans tout l'éclat de leur force ; tous conçurent, au fond de leur coeur, du regret et de la rancune d'avoir dû s'incliner devant lui - et ce fut une des plus importantes raisons qui donna naissance au ressentiment qu'ils vouèrent à la parenté de Lancelot. Mais, en dépit d'eux, Hector et Lancelot étaient tout à leur contentement, et ils se disaient l'un à l'autre que pour rien au monde ils n'auraient voulu que les choses se fussent passées autrement,"car je suis sûr, affirme Hector à son frère, qu'ainsi notre lignage sera plus redouté, et cela notre vie durant."

27        Le même jour, Banin, le filleul de feu le roi Ban de Benoÿc, se présenta à Lancelot et à Bohort : il leur dit qui il était, l'amitié que le roi avait eue pour lui de son vivant et qu'il l'avait fait chevalier. Enchanté de cette histoire, Lancelot déclara qu'il aurait plaisir à être son ami et son familier, et lui promit aide et assistance, chaque fois qu'il le pourrait, pour le remercier d'avoir si fidèlement servi son père."Et Lionel, votre cousin et mon seigneur, avez-vous de ses nouvelles ? s'enquiert Banin. - Mais oui :[p.113] je l'ai laissé ce matin dans une abbaye, en bas dans la plaine ; il n'est pas encore remis d'une blessure. - Seigneur, intervient Gauvain en s'adressant à Lancelot, nous vous avons cherché partout. Racontez-nous où vous avez passé tout ce temps. Etiez-vous blessé ? Retenu prisonnier ? - Sans mentir, je me suis trouvé dans un lieu d'où je n'aurais pu sortir sans miracle. - Où était-elle, mon cher seigneur, cette prison où vous êtes resté si longtemps ? - Je ne vous le dirai pas maintenant ; mais si vous êtes à la cour le jour où nous devrons raconter nos aventures, vous apprendrez le pourquoi et le comment de l'affaire ; d'ici-là, je n'en parlerai à personne, sauf contraint et forcé."Personne n'insista.

28        Ce jour-là, tout le Promontoire fut donc en liesse et on y fit la fête. Les compagnons déclarèrent que, dès le lendemain, on élargirait le chemin qui y donnait accès de façon que les cavaliers puissent y circuler, si c'étaient là des travaux faisables."Ma foi, fit remarquer Gauvain, du temps où j'étais écuyer, il y avait trois voies qui y menaient, si praticables et si commodes que deux cavaliers de front pouvaient emprunter la moins bonne ; et je serais encore capable d'indiquer leur tracé. - Puisqu'il y en avait trois, dit Bohort,  je les ferai reconstruire par les gens du pays, et en aussi bon état qu'elles l'ont jamais été. Je voudrais également qu'on amène ici, dès demain, mon frère Lionel, s'il peut supporter le déplacement : il y sera mieux qu'à l'abbaye et plus près de moi : je ne l'ai pas vu depuis si longtemps que j'aurai bien grand plaisir à le retrouver."

29        [p.114] Après avoir parlé ensemble jusqu'au dîner, ils prirent leur repas au verger, mais tous n'étaient pas dans le même état d'esprit : si la joie de Lancelot, Hector et Bohort était sans mélange, il en allait différemment pour tous ; certains étaient de bonne humeur et d'autres plutôt chagrins. Quand l'heure d'aller se coucher fut venue, on fit les lits dans les chambres du donjon - certaines étaient de très belles pièces. Lancelot eut droit à une chambre pour lui tout seul, à part un écuyer qui couchait à ses pieds afin de veiller sur lui ; tous les autres partagèrent une chambre à deux. On leur montra à tous beaucoup d'égards, mais Lancelot eut, certes, droit à un traitement de faveur.

30        Une fois tout le monde couché, il fit un rêve mystérieux : un vieil homme lui apparut qui connaissait son vrai nom :"Lève-toi, mon cher petit-fils, et rends-toi dans la Forêt Périlleuse où tu trouveras une aventure si extraordinaire que tu es le seul à pouvoir la mener à bien ; encore n'y parviendrais-tu pas sans les prières qu'Elaine, ta sainte mère, adresse jour et nuit pour toi à Notre-Seigneur.  Sais-tu qui je suis, moi qui suis venu t'annoncer ce qui t'attend ? Mon nom est Lancelot : je suis ton grand-père et j'ai régné [p.115] sur la Blanche Terre qui est limitrophe du royaume de la Terre Foraine. Mon fils, le roi Ban, t'a appelé comme moi par amour filial et pour te faire honneur ; mais ton nom de baptême est Galaad."

31        Lancelot saute à bas du lit, tout content, mais l'homme qui lui avait parlé a disparu. Il s'habille et s'équipe, puis réveille l'écuyer qui avait couché dans sa chambre et lui ordonne d'aller chercher ses armes ; dès qu'il émerge de son sommeil, le jeune homme se lève et lui demande où il a l'intention d'aller (il y avait de la lumière dans la chambre, ce qui lui permet de savoir que c'est Lancelot qui lui parle) :"Peu t'importe : contente-toi de m'obéir ; je ne peux pas rester ici davantage. - Au nom de Dieu, seigneur, ne partez pas sans avoir prévenu ; sinon on m'accusera de n'avoir rien dit et on me mettra à mort soyez-en sûr. - On n'aura pas le temps de s'inquiéter ; je ferai mon possible pour être de retour avant demain soir. Maintenant, va et fais ce que je t'ai dit ; et arrange-toi pour amener mon cheval dehors sans te faire voir."Puisqu'il est décidé, déclare le jeune homme, lui-même s'acquittera de cette mission ; et il apporte les armes comme il en a reçu l'ordre. Une fois prêt, Lancelot sort de la chambre, puis du logis seigneurial, à l'insu de tout le monde."Maintenant, amène-moi un cheval", demande-t-il à l'écuyer. - A quoi bon, seigneur ? Le chemin est si difficile et en si mauvais état qu'il est impraticable aux chevaux, tant qu'il n'aura pas été réparé. Mais si vous avez laissé le vôtre en bas quand vous êtes arrivé, vous l'y retrouverez, ou un autre à sa place. - Alors que Dieu te garde !"[p.116] fait Lancelot qui s'en va, tout équipé, le cheval mis à part, et descend la pente jusqu'au pied de la colline où il retrouve sa monture exactement là où il l'avait abandonnée ; il lui ôte selle et mors pour qu'elle puisse paître à son aise tout son content. Le clair de lune donnait une lumière qui brillait comme en plein jour, et permettait de voir assez loin. Après avoir attendu un bon moment, Lancelot harnacha de nouveau son cheval et se remit en selle. Une fois muni d'une lance qu'il trouva appuyée contre un tronc d'arbre, il gagna la Forêt Périlleuse et s'y engagea : le jour commençait de se lever.

          Mais le conte le laisse suivre son chemin et revient aux compagnons du Promontoire Interdit.

XCII
Lionel rejoint ces chevaliers

1         Il rapporte qu'à leur réveil ils furent consternés de ne plus trouver Lancelot. Ils interrogèrent l'écuyer qui avait couché dans sa chambre, et il leur répondit que, Dieu lui en soit témoin, il ne savait rien,"sauf qu'il m'a réveillé avant minuit et qu'il m'a ordonné de lui apporter ses armes ; je lui ai demandé où il avait l'intention d'aller, mais il n'a rien voulu me dire. Quand il a été armé, il m'a assuré qu'il ferait son possible pour être de retour avant la nuit."S'étant convaincu que le jeune homme ne leur apprendrait rien de plus, ils firent venir les gens du pays qui habitaient dans les environs et les chargèrent de remettre en état les chemins de la colline pour que piétons et cavaliers puissent y circuler facilement.

2         Lionel, de son côté, toujours alité à l'abbaye à cause de son état de santé, apprit la libération des captifs par Lancelot. Il en fut si content qu'il affirma ne plus avoir mal nulle part : il se sentait complètement guéri, disait-il. Il s'habilla [p.117] donc de son mieux et monta tout droit au Promontoire où il retrouva une grande partie de ses compagnons de la quête qui lui firent un chaleureux accueil. Comme il ne voyait pas son cousin, il s'enquit de lui et on le mit au courant. Après avoir entendu leur récit, il leur redonna courage en leur expliquant qu'ils ne devaient pas s'inquiéter : où qu'il aille, personne ne pouvait venir à bout de Lancelot par les armes, à moins de le surprendre en trahison. Cela les réconforta et ils décidèrent d'attendre sur place son retour.

          Le conte cesse ici de parler d'eux tous et revient à Lancelot.

XCIII
Lancelot à la tombe de son aïeul.
Première apparition du cerf blanc et des six lions.
Aventure de la source aux deux sycomores (début)

1         Alors qu'il chevauchait dans la Forêt Périlleuse, dit le conte, au lever du soleil, il rencontra, monté sur un petit palefroi noir, un nain qui le salua en le dévisageant et lui demanda qui il était. Lancelot répondit qu'il appartenait à la maison du roi Arthur."En ce cas, seigneur, - et j'en prends le ciel à témoin - vous comptez au nombre de ces insensés, ces chevaliers errants qui se promènent de par le monde, ces écervelés qui finissent par mourir de faim et de misère comme des bêtes.  Dites-moi - et que Dieu vous vienne en aide ! -, que cherchez-vous donc ? - Des aventures. - Des aventures ? Ce n'est pas ce qui manque dans cette forêt ! Pour qu'elle en soit débarrassée, il faudra attendre la venue du Bon Chevalier, la prouesse et la vertu incarnées, celui que les textes représentent sous la figure du lion. Mais à part lui, tous ceux qui y auront mis les pieds n'en sortiront qu'à leur courte honte : c'est pourquoi, je vous conseille [p.118] de faire demi-tour avant d'y avoir rencontré la moindre aventure qui, je le sais, ne pourrait que tourner à votre désavantage."Lancelot réplique qu'il ne rebroussera pas chemin, parce que ce serait se déshonorer : s'il est venu jusque là, ce n'est pas avec l'intention de renoncer aussitôt. Ils se séparent sur ces derniers mots.

2         Lancelot poursuivit sa chevauchée à travers la forêt ; encore tôt dans la matinée, il se trouva au fond d'une vallée où il aperçut, à une certaine distance une vieille masure toute basse dont il s'approcha, curieux de savoir à quoi elle servait. Devant la maison, un épais bosquet de jeunes arbres abritait une source : l'eau, captée par un tuyau, tombait dans une vasque de plomb et, de là, aboutissait à un canal, tout proche, en contrebas dans la forêt. Il y avait aussi un tombeau de marbre entre deux pins ; deux énormes lions, couchés aux extrémités de la dalle, en interdisaient l'accès. Dès que Lancelot s'approche, ils se dressent sur leurs pattes, battant de la queue en signe de colère (d'instinct, le lion n'attaque jamais l'homme, si rien ne vient l'y exciter).

3         La vue de leurs mimiques donne à penser à Lancelot qu'il va devoir les affronter, et il n'a pas l'intention de se dérober.

          Il voit encore, devant lui, une vieille croix en mauvais état avec, à son pied, un bloc de marbre gris [p.119] sur lequel était gravée une inscription :"Sous cette dalle, déchiffre-t-il, repose le corps du roi Lancelot, père du roi Ban de Benoÿc, et sa tête se trouve à côté, dans la vasque. Seul, le meilleur chevalier de ce temps pourra soulever la dalle et retirer le corps."Cette lecture rappelle à Lancelot l'homme dont l'apparition en songe l'avait réveillé et il se dit qu'il ne lui reste qu'à attaquer les lions car il est décidé à tenter l'aventure pour savoir si elle est à sa portée. Comme il ne veut pas risquer de faire tuer son cheval, il met pied à terre et l'attache à la croix ; puis il dégaine son épée et tenant son écu embrassé contre lui, il s'avance d'un pas décidé vers les fauves.

4         Aussitôt,  ils s'élancent sur lui, gueule ouverte, prêts à le dévorer. Mais Lancelot abat son épée sur la tête du premier qui se présente et la lui ouvre en deux jusqu'aux dents : l'animal s'écroule, devenu la proie de la mort. L'autre saute sur lui, griffes et crocs dehors, et réussit à lui arracher son écu. Honteux et dépité, Lancelot brandit son épée à deux mains et l'abat si brutalement sur le crâne de la bête qu'il le fend jusqu'à l'encolure. Puis il récupère son écu, l'accroche à une branche d'arbre et remet son épée au fourreau.

5         Il s'approche alors du tombeau pour le voir de plus près et se trouve face à un mystère tel qu'il n'en a jamais contemplé : oui, c'était bien du sang rouge qui suintait, goutte à goutte, en cinq ou six endroits,[p.120]  si bien que, à l'extrémité, du côté de la tête, la dalle de marbre en était entièrement recouverte. A ce spectacle, il se dit qu'il ne touchera à rien, tant que le sang n'aura pas cessé de couler, et il se retourne donc vers la source : dans la vasque de plomb, il y avait une tête d'homme, aux cheveux et à la barbe tout blancs, mais dont le visage plein de vie resplendissait d'une incomparable beauté. L'eau était agitée de gros bouillons, comme si on avait allumé un brasier sous le bassin qui portait l'inscription suivante :"Cette eau continuera de bouillir jusqu'à la venue du meilleur de tous les chevaliers qui existeront jamais, celui qui aura gardé sa virginité intacte. Alors, elle redeviendra froide, parce qu'il n'aura pas connu le feu de la luxure."

6         Cette lecture ne décourage pas Lancelot de tenter de retirer la tête du bassin. Il y plonge la main, mais l'eau est si chaude que, malgré la protection du gantelet, il sent la brûlure au travers. Cependant il s'efforce de la supporter et parvient à sortir la tête. En se retournant, il voit arriver un ermite :"Ah ! noble chevalier, s'écrie-t-il, apportez-la moi ! Certes, c'est celle de l'homme le plus exemplaire qu'ait connu ce pays."Lancelot va la déposer entre les mains du religieux qui la baise respectueusement."Seigneur, dit-il, maintenant, essayez de soulever la dalle : si Dieu vous donne d'y réussir, vous découvrirez, dessous, le reste du corps."

          [p.121] Lancelot y retourne donc et constate que plus aucune goutte de sang n'en sort. Saisissant alors la pierre par son côté le plus large, il la soulève et la dépose par terre : à l'intérieur de la fosse, gisait un corps sans tête, avec, près de lui, une somptueuse coupe en or ; ses bras, ses mains, et ses pieds qui étaient nus étaient ceux d'un homme qui vient tout juste de trépasser.

7         A la vue de ce corps décapité - celui de son grand-père, il n'en doute pas -, Lancelot est touché de pitié :    pourquoi a-t-il été tué ? Comme il aimerait le savoir, s'il en avait le moyen ! Embarrassé, il ne veut pas déplacer le cadavre qu'il laisse dans la fosse et il va rejoindre l'ermite qui était rentré dans sa masure dont il avait laissé la porte ouverte : il était agenouillé devant un autel où il avait déposé la tête."Seigneur, questionne Lancelot, que puis-je faire de ce corps sous la dalle ? - Vous avez donc réussi à la soulever ? s'enquiert le religieux, vite relevé. - En effet. - Alors, dites-moi qui vous êtes."Il répond qu'il appartient à la maison du roi Arthur et qu'il s'appelle Lancelot."Ah ! seigneur, je vous connais bien : vous êtes le fils du roi Ban de Benoÿc, l'homme le plus accompli que j'aie jamais rencontré. Le cadavre que vous avez trouvé dans cette fosse est donc bien celui de votre grand-père, et c'est sa tête que vous voyez là. Allons essayer de sortir le corps : si nous pouvions le transporter jusqu'ici, nous l'inhumerions [p.122] devant cet autel, à côté de celui de son épouse, votre grand-mère qui s'y est fait enterrer autrefois."

8         Ils sortent et retournent à la fosse ; là, prenant le cadavre par les jambes et par les épaules, ils le déplacent jusqu'à la chapelle où ils le déposent sur l'autel. Puis Lancelot empoigne la pierre tombale de la reine par l'extrémité où il avait le plus de prise, il fait sauter, en les arrachant, les crochets de plomb qu'on y avait posés et bascule brutalement la dalle devant l'autel. Au fond de la fosse, il voit un corps, enveloppé dans un luxueux et fin linceul de soie, avec un coussin de soie sous la tête et une couronne d'or à son chevet."Seigneur, dit le saint homme, c'est le corps de votre grand-mère, la reine Marche. Placez celui de votre aïeul à côté du sien, comme elle l'a demandé, quand elle est trépassée."Lancelot fait ce qui lui est demandé.

9         A la vue de ces deux corps demeurés dans tout l'éclat de leur beauté première, bien que privés de vie, il se dit que tel est l'aboutissement de toute joie ici-bas. Il en conçoit une grande compassion pour ceux qui gisent là et une grande crainte pour lui-même. Mais comme il sait que cette fin est inéluctable, il ne peut que s'y résigner."Seigneur, demande-t-il à l'ermite, me reste-t-il quelque chose à faire ? - Oui, remettez cette dalle en place : que je sache, ces deux corps reposeront désormais côte à côte : on n'y touchera plus."[p.123] Lancelot se conforme à l'ordre de l'ermite ; puis il enlève son heaume et rabat sa ventaille, la chaleur étant vraiment accablante."Seigneur, dit-il à l'homme de Dieu, si vous connaissez l'histoire de mon grand-père, j'aimerais beaucoup la connaître de votre bouche : j'aimerais surtout savoir qui l'a tué de cette façon et pour lui faire payer quel forfait. - Asseyez-vous donc, seigneur et je vous raconterai le fin mot de l'histoire. Je suis bien placé pour en témoigner, puisque j'ai passé toute ma jeunesse dans le pays et que, même si j'étais encore un enfant, je me trouvais là quand a eu lieu l'affaire de votre aïeul. - Parlez donc : je vous prêterai une oreille attentive.

10        - Vous le savez, seigneur, votre aïeul qui repose ici descend de Joseph d'Arimathie ; quand on l'élut roi, non pas à cause de son haut rang  - son père n'était que duc -, mais à cause de sa prouesse, il eut à gouverner la Terre Blanche qui est limitrophe de la Terre Foraine.   Dès qu'il en fut en charge, il se montra si énergique, si vaillant qu'il chassa du pays tous les mécréants et les païens qui le peuplaient, et que la religion chrétienne se répandit partout. Vivait alors, dans la cité de la Blanche Garde, une dame qui avait épousé un cousin du roi. Jeune et belle, elle était également très vertueuse et si pieuse [p.124] qu'elle portait tous les jours une haire, à même sa chair nue. Et ainsi que la lumière d'un cierge fiché dans un candélabre rayonne et ne peut passer inaperçue, ainsi la sainteté de la dame qui s'en remettait pour tout à la Trinité, Père,  Fils et Saint-Esprit.

 11       Les fils et héritiers du Père céleste, contrairement aux serviteurs du maudit prince d'Enfer, la connaissaient pour ce qu'elle était, tant et si bien que le roi Lancelot, un des hommes les plus accomplis de son temps, à la fois par sa beauté, sa sagesse et ses vertus, devint son familier : il l'aimait pour tout le bien qu'il savait être en elle. Animés l'un et l'autre du même sentiment, ils se rendaient souvent visite et leur amitié, fondée sur l'estime mutuelle qu'ils se portaient, devint si profonde qu'ils souffraient quand ils étaient séparés. Ils vécurent en ces termes jusqu'au jour où de ces insensés qui voient le mal partout estimèrent leur relation immorale et ces langues démoniaques prétendirent qu'en s'aimant comme ils le faisaient, ils commettaient un péché contre les commandements de Dieu et de l'Eglise.

12        La rumeur prit une telle proportion qu'elle parvint aux oreilles du mari et cousin du roi ; c'est un de ses frères qui lui en parla : 'Seigneur, c'est de la lâcheté de votre part que de laisser le roi vous déshonorer avec votre femme. Par Dieu, c'est trop peu dire que cela me déplaît ! Et si j'étais vous, je me dépêcherais de faire justice. - Sur ma foi, j'ai peine à croire ce que vous me dites. Mon cousin serait coupable d'une telle ignominie ! Il me couvrirait ainsi de honte ![p.125] Si j'en étais sûr, il n'y aurait que la vengeance pour me rendre le calme. - Alors vengez-vous, puisque je vous garantis que c'est la pure vérité. - Et moi, ce que je vous garantis, c'est que je me ferai justice à la première occasion.'

13        Sur ce, leur conversation prit fin et le duc de la Blanche Garde ne changea rien à ses façons de faire habituelles. Le carême touchait à sa fin ; Pâques était proche puisqu'on était entré dans le temps de la Passion. Le roi et la dame se rencontraient tous les jours, à l'initiative de l'un ou de l'autre. Ils jeûnaient au pain et à l'eau et tout leur plaisir était de servir Notre-Seigneur. Il se trouva que, le Vendredi Saint, le roi vint dans cette forêt - il était pieds nus et portait de pauvres vêtements de laine - avec deux compagnons pour assister à l'office dans la chapelle où nous sommes.

14        Le duc, brûlant de se venger de la trahison dont il se croyait victime, l'avait suivi pour l'épier, en armes et avec deux hommes à lui. Quand, après s'être confessé au religieux qui vivait ici et avoir entendu l'office du jour, le roi sortit de la chapelle, il avait si grand soif qu'il vint à cette source qui est là, devant nous. Et, profitant de ce qu'il s'était penché pour boire, le duc arriva dans son dos, l'épée à la main, et l'en frappa si violemment qu'un seul coup lui suffit pour faire voler sa tête dans la vasque. Mais, il ne s'estima pas assez vengé pour autant : il voulut aussi dépecer le corps en suffisamment de morceaux pour qu'on ne puisse pas identifier le cadavre.

15        [p.126] Il plongea donc ses mains dans l'eau pour en sortir la tête, mais, comme on le sait partout dans le pays, il se produisit alors un miracle : l'eau de la source qui, jusque là, était fraîche, se mit à bouillonner : elle était devenue si chaude que le duc eut les mains brûlées avant d'avoir pu les en retirer. Ce prodige lui fit comprendre qu'il avait commis un crime et que Dieu s'était irrité contre lui parce qu'il avait tué un juste. 'Dépêchez-vous d'enterrer le corps, ordonna-t-il à ceux qui étaient venus avec lui, et courons nous réfugier au château, car si l'on venait à savoir que j'ai tué cet homme, je ne pourrais pas échapper à la mort ; quoi de surprenant à cela, puisque je me suis rendu coupable de la plus grande déloyauté et du pire péché qu'un chevalier ait jamais commis ?'

          Ils firent ce qu'il leur demandait et ensevelirent le roi là même où vous l'avez trouvé ; puis ils prirent la direction de la cité ; parvenus à proximité, ils rencontrèrent un jeune garçon d'une dizaine d'années qui fuyait à toutes jambes ; abordant le duc, il lui annonça ce qu'il appelait 'le plus grand mystère du monde'. 'De quoi veux-tu parler ? - Sur ma foi, les ténèbres se sont abattues sur la ville : elles sont si épaisses qu'on n'y voit goutte. Cela vient de se produire : il était midi.

16        - Hélas ! s'exclame le duc à cette nouvelle, c'est donc bien vrai ; j'ai commis un crime. - N'y allons pas, propose un de ceux qui l'accompagnaient. D'après moi, un endroit où règne la mort n'est pas fait pour les vivants. - Pas question que je renonce à m'y rendre : ce que nous a dit cet enfant est si incroyable que je veux voir par moi-même ce qu'il en est.' Il alla tout droit jusqu'à la cité où il s'aperçut qu'en effet les ténèbres avaient tout recouvert. Et au moment [p.127] où il allait franchir la porte, un grand pan de mur s'écroula sur lui, l'écrasant ainsi que ses complices.

17        Telle fut leur fin à tous les trois. Les ténèbres ne disparurent pas pour autant. Elles sont toujours là et y demeureront jusqu'à la venue du Bon Chevalier, celui qui mènera à bien les aventures du Saint Graal. Mais sachez, ajoute l'ermite, que vous n'êtes pas ce Bon Chevalier dont je parle. Je ne dis pas que vous ne soyez pas le meilleur de tous ceux qui portent les armes actuellement, mais lui sera sans comparaison avec vous en ce qu'il demeurera chaste et vierge toute sa vie, contrairement à vous : l'impureté et la luxure vous ont avili parce que vous avez passé votre jeunesse à vous y laisser aller et à en être l'esclave."

18        Ce qu'on lui dit là fait rougir Lancelot de honte."Comment le savez-vous ? se rebiffe-t-il. - Parce que maintenant je sais qui vous êtes. Ne soyez pas fâché de ma franchise : j'aurais préféré ne pas avoir à vous en dire autant. - Et cette dame dont vous m'avez dit tant de bien, qu'est-elle devenue ? - Elle est trépassée dès qu'elle a appris la mort du roi, sans qu'on en sache rien dans le château [p.128] où elle s'était enfermée. - Il faut encore que vous m'expliquiez pourquoi il y avait ces deux lions qui gardaient la dalle de marbre d'où j'ai vu suinter des gouttes de sang. C'est ce que je trouve de plus mystérieux et j'aimerais d'autant plus savoir ce que cela signifie. - Je suis bien placé pour vous répondre, fait l'ermite ; sachez pour commencer que c'est un des plus grands miracles que vous ayez jamais eus sous les yeux.

19        On raconte, dans le pays - et c'est vrai -, que, sitôt votre aïeul mis en terre, la nouvelle se répandit partout ; dès que votre grand-mère l'apprit, elle vint ici dans l'intention de faire exhumer le corps et de le faire ensevelir dans la chapelle. Mais, comme on ne put trouver d'homme assez fort pour le déplacer, on en conclut que la volonté de Notre-Seigneur était qu'il reste là où il se trouvait et on installa la pierre tombale que vous avez soulevée. Dès lors, un miracle s'y produisit quotidiennement : tous les jours, à l'heure du meurtre, des gouttes de sang en suintaient, et elles avaient la vertu de guérir sur-le-champ toutes les plaies : il suffisait de les frotter avec. Cela se sut dans toute la région, si bien que les chevaliers qui se faisaient blesser dans la forêt, aux environs, venaient y trouver la guérison.

20        Or, un jour, il advint qu'un lion qui donnait la chasse à un cerf le captura juste ici - cela s'est passé sous mes yeux - et le tua. Comme il s'apprêtait à le dévorer, un de ses congénères arriva d'un autre côté ;[p.129] il n'avait rien mangé et la vue de la proie ne fit qu'exciter sa faim. Mais le premier n'était pas décidé à partager sa nourriture et il mit toutes ses forces à la défendre. C'est ainsi qu'ils en vinrent à se battre ; ils s'acharnèrent si bien l'un sur l'autre, à coups de griffes et de crocs que, couverts de blessures, ils se retrouvèrent à bout de forces. L'un d'eux s'approcha de la tombe ; il était à peu près midi, l'heure où les gouttes de sang suintaient chaque jour ; il se mit à lécher ce sang qui entra en contact avec les plaies qui le faisaient souffrir ; aussitôt, elles se cicatrisèrent et il se retrouva guéri, dans le même état qu'avant.

21        Ce que voyant, le second lion l'imita ; ils firent la paix et, désormais, vécurent ensemble sans plus se montrer d'hostilité, ni s'opposer l'un à l'autre. Couchés, l'un au pied, l'autre à la tête de la tombe, ils en assuraient la garde, comme si le diable la menaçait. Dès lors - et cela se produisit à maintes reprises -, ils en interdirent l'accès aux chevaliers errants qui y venaient pour se faire guérir : si l'un d'eux essayait de forcer le passage,[p.130] ils le tuaient. De jour comme de nuit, un des lions au moins veillait. Lorsqu'ils avaient faim et besoin de manger, l'un restait sur place pendant que l'autre allait chasser. Voilà l'histoire des lions et de la tombe dont vous avez vu suinter des gouttes de sang : les choses se sont passées comme je viens de vous le raconter.

22        - Mais dites-moi encore, fait Lancelot, la source ne s'arrêtera-t-elle jamais de bouillir ? - Comment ? Cela n'a pas cessé ? - Certes, non ! Au contraire, cela continue plus que jamais, d'après ce que j'en juge. - Sur ma tête, j'avais donc raison de vous traiter de luxurieux et d'annoncer la venue - et ce sera de notre temps - d'un chevalier plus parfait que vous. La preuve, c'est que, si vous l'étiez assez pour mener à bien les aventures du Saint Graal, l'eau de la source serait redevenue froide dès votre arrivée. Mais comme le feu de la luxure brûle en vous, si bon chevalier que vous soyez par ailleurs, elle va continuer de bouillonner. Vous pouvez donc partir quand vous le voudrez, puisque vous avez accompli tout ce qui est à la portée d'un chevalier affaibli par son imperfection. Si vos forces avaient été intactes, si vous aviez été aussi pur que le sera le chevalier sans peur et sans reproche dont je vous ai parlé, je sais bien qu'avec toutes vos autres qualités, vous auriez  réussi cette aventure comme toutes celles que la Grande-Bretagne [p.131] recèle en nombre ; mais les graves péchés que vous avez commis vous en empêchent.

23        - Puisque je ne peux rien faire de plus ici, je vais m'en aller, après vous avoir recommandé à Dieu. Et je vous prie, sur la foi que vous Lui devez, de ne pas parler de moi, si on vous interrogeait."L'ermite s'y engagea de bon coeur, mais, alors que Lancelot était sur le départ, il le retint :"Vous n'avez pas mangé de la journée, seigneur, aussi je vous conseille de prendre quelque chose avant de vous remettre en route : vous vous sentirez mieux pour chevaucher."Et il lui apporte un simple morceau de pain et de l'eau - c'est tout ce qu'il y avait comme nourriture à l'ermitage :"J'aurais aimé pouvoir faire mieux, mais acceptez de bon gré ce que Dieu vous envoie."Lancelot répond que cela lui suffit et mange avec appétit.

24        Quand il eut fini, il prit congé de l'ermite, enfourcha son cheval et s'éloigna ; mais, alors qu'il pensait se diriger tout droit vers le Promontoire où il avait laissé ses compagnons, il se trompa de chemin en pénétrant dans la forêt et il passa toute la journée à s'éloigner de son but, alors qu'il croyait s'en rapprocher. Comme le soir tombait, il entra dans une partie de la futaie que la présence de nombreuses bêtes sauvages rendait dangereuse à traverser.[p.132] C'est alors qu'il vit un jeune homme arriver à toute allure dans sa direction. Lancelot s'arrête et lui demande ce qu'il a."Ah ! seigneur, ayez pitié de moi, au nom de Dieu ! Je suis poursuivi par un ours qui va me dévorer, si vous ne venez pas à mon secours. - N'ayez pas peur : il ne vous fera pas de mal tant que je serai là. - Non, seigneur ? Alors, je resterai avec vous à l'attendre."

25        A peine avaient-ils fini de parler qu'ils virent l'ours arriver sur eux au galop : ses grognements puissants étaient semblables à ceux d'un démon ; du haut de son cheval, lance couchée, Lancelot lui fait face ; l'animal, qui se croyait déjà maître de sa proie, se rue sur lui, la gueule béante, mais Lancelot lui enfonce le fer acéré de son arme entre deux côtes et l'atteint en plein coeur ; la bête s'écroule au milieu du chemin ; incapable de se relever - sa blessure ne pardonnait pas -, il se met à hurler à la mort.

26        Lancelot récupère sa lance et laisse l'ours étendu par terre, puis il appelle le jeune homme à qui il demande s'il connaît un endroit où trouver l'hospitalité."Il n'y a ni ville, ni maison à sept lieues à la ronde, seigneur ; mais en traversant la forêt, j'ai aperçu tout à l'heure, sur cette colline, à proximité d'un sentier, deux tentes qu'on avait dressées sous les arbres ;[p.133] si nous pouvions aller jusque là et les retrouver, je crois qu'on vous hébergerait facilement : ce ne sont pas les lits qui manquent. - Eh bien, conduis-moi, puisque tu connais le chemin."Le jeune homme accepte de grand coeur et repart en sens inverse.

          Un beau clair de lune s'était levé. C'est alors qu'ils voient s'avancer, au fond de la vallée, un cerf plus blanc que neige fraîchement tombée, avec une chaîne d'or au cou. Six lions lui faisaient escorte - deux devant, deux derrière et un de chaque côté - qui veillaient sur lui avec autant de sollicitude qu'une mère sur son enfant ; ils passèrent devant Lancelot et le jeune homme sans leur faire de mal et s'enfoncèrent dans les profondeurs de la forêt.

27       "A coup sûr, voilà le plus grand mystère qu'il m'ait été donné de contempler, déclara Lancelot : il n'y a pas à en douter, ces lions qui viennent de passer protègent ce cerf de manière à ce qu'il n'ait rien à craindre. Je ne comprends pas [p.134] comment c'est possible : pour qu'un lion montre plus d'intelligence que sa nature n'en comporte, il faut qu'il y ait de la magie là-dessous, à moins qu'il ne s'agisse d'un miracle. Oui, j'en suis sûr, s'ils s'acquittent de cette tâche, il n'y a pas d'autres raisons possibles qu'un sortilège ou la volonté de Notre-Seigneur. Et afin de savoir laquelle est la bonne, je donne, sans attendre, ma parole d'honneur de chevalier que je ne sortirai pas de cette forêt avant d'avoir appris ce qu'il en est - si un être humain peut me l'expliquer : tant que je n'aurai pas la réponse, je ne connaîtrai plus la tranquillité d'esprit. - Par Dieu, seigneur, approuve le jeune homme, votre désir de savoir le fin mot de cette affaire n'a rien d'étonnant : jamais je n'ai, moi non plus, entendu parler d'une aussi belle ni aussi mystérieuse aventure."

28        Leur conversation s'était prolongée jusqu'au moment où ils sortirent de la forêt. Après être montés au sommet d'une colline, ils quittèrent le chemin et ne tardèrent pas à voir deux tentes, droit devant eux. A leur approche, un écuyer fit bruyamment retentir un cor d'ivoire et ils aperçurent un chevalier qui se dépêchait de se faire armer comme si une urgence le réclamait. Une fois équipé, il sortit de la tente, enfourcha son cheval et s'adressa au garçon qui guidait Lancelot :"Que veux-tu, mon ami ? - Je suis venu vous demander si vous pouviez donner l'hospitalité à un chevalier en quête d'aventures, et qui me suit.[p.135] - Réponds-lui que c'est impossible à moins qu'il n'accepte de se mesurer d'abord avec moi. Mais toi, tu es libre de rester, si le coeur t'en dit."

29        Le jeune homme retourne prévenir Lancelot :"Si vous voulez loger ici, seigneur, vous aurez un prix à payer. - Comment cela ? - Auparavant, il vous faudra vous battre contre ce chevalier. - C'est impossible autrement ? Eh bien, je vais m'en assurer par moi-même et, si c'est nécessaire, je me battrai."Et s'avançant vers le chevalier ;"Seigneur, faites-moi, je vous en prie, la courtoisie et l'amitié de me loger ce soir ;  je suis si fatigué et si mal en point que je ne pourrais pas supporter de passer la nuit dehors."Mais l'autre répond qu'il n'en est pas question, s'il ne joute pas d'abord avec lui,"parce que telle est la coutume de cette tente. - Puisqu'elle l'exige, je ne voudrais pas m'y opposer ; mais avant que nous n'allions plus loin, j'aimerais que, pour cette fois, vous y passiez outre, car il se trouve que je ne suis guère en état de me battre. - Pareille excuse ne vous servira de rien. Cette coutume ne souffre pas d'exception.[p.136] - Puisqu'il le faut absolument, eh bien, soit ! Je vous défie : en garde !"   

30        Tous deux reculent pour prendre du champ. Le chevalier charge de toute la vitesse de son cheval et porte à l'écu de son adversaire un coup qui fait voler sa lance en éclats. Quant à Lancelot, de sa forte lance à la pointe acérée, il lui transperce écu et haubert, et la lui enfonce - fer et bois - en pleine poitrine : c'est un cadavre qui s'écroule à terre.

          Une douzaine de demoiselles sortent alors des tentes. Consternées de voir que le chevalier s'est fait désarçonner, elles s'approchent, portant des cierges et des torches, lui enlèvent son heaume et la coiffe de son haubert et, quand elles constatent qu'il est mort, elles donnent tous les signes de la plus grande désolation, s'égratignant le visage et s'arrachant les cheveux :"Hélas ! se lamentent-elles, malheur à nous ! Qu'allons-nous devenir, misérables comme nous voilà !"Ce spectacle fait beaucoup regretter à Lancelot d'avoir accepté la joute. Il descend de son cheval qu'il attache à une des tentes et retourne auprès des jeunes filles :"Au nom de Dieu, nobles demoiselles, ayez pitié de vous ! Ne vous laissez pas mourir de chagrin pour un chevalier ! Il est mort : vos larmes ne vous avanceront à rien. - Un chevalier ? Hélas ! que dites-vous là ? Ce n'était pas un chevalier ordinaire, mais l'un des meilleurs de ce temps, et aussi un roi riche et puissant. Jamais, sachez-le, sa perte ne sera réparée,[p.137] et vous-même vous paierez cette mort de votre vie, avant un mois."

31        Toutes continuent de pleurer et de se lamenter sur le mort."Ah ! seigneur, quelle perte irréparable que la vôtre !"Et, le soulevant dans leurs bras, elles le portent à l'intérieur d'une des tentes. Lancelot, de son côté, est au comble de la douleur et il s'en veut à mort :"Cette joute a trop mal tourné ! Dieu m'en soit témoin, j'aurais préféré que ce chevalier m'inflige n'importe quelle blessure, pourvu qu'elle ne fût pas mortelle, plutôt que de l'avoir tué !"

          A ce moment là, quatre autres chevaliers arrivaient : à la vue de leur seigneur mort, ils restèrent d'abord sans réaction ; puis ils laissèrent éclater tout leur chagrin :"Ah ! seigneur, disent-ils à Lancelot en pleurant à chaudes larmes, quel forfait vous avez commis là ! Quel mal vous avez causé à combien d'hommes de mérite et de demoiselles qui ne vous avaient rien fait ! Par votre faute, toutes les terres de ce juste se retrouvent orphelines. Comment pourriez-vous réparer tous les dommages qui en résulteront pour les pauvres gens !"Et les manifestations de deuil redoublent.

          Enfin, une demoiselle dit qu'il faut confectionner une civière :"Nous allons transporter [p.138] son corps directement au château de Carnisy"fait-elle. Des écuyers vont couper dans la forêt assez de branchages pour improviser un brancard ; on y attelle deux beaux et forts chevaux et on y couche précautionneusement le cadavre.

32        Ecuyers, chevaliers et demoiselles s'en vont, laissant Lancelot et son compagnon seuls dans une des tentes. Un air de désolation peint sur le visage, Lancelot se répand en lamentations :"Mon Dieu ! Quel malheur d'avoir tué ce roi de ma main ! Il aurait mieux valu que je ne sois pas né ! - Que dites-vous là ? proteste le jeune homme. Par Dieu, ç'aurait été pire pour vous, s'il vous avait tué - et il s'y est efforcé de son mieux ! C'est son orgueil qui a causé sa perte : vous ne devez donc pas vous en affliger comme si vous aviez été dans votre tort. - Que Dieu m'aide, insiste Lancelot, j'aurais mieux aimé ne pas avoir donné un coup de lance pendant un an que de l'avoir tué. Tant que je ne saurai pas qui il était, je n'aurai pas la paix."

          Après qu'il eut enlevé son heaume, son jeune compagnon l'aida à se désarmer. La table était déjà servie dans la tente, car le repas avait été préparé avant que le chevalier qui venait de trouver la mort n'aille s'armer. Lancelot s'assit, mais eut grand mal à avaler quelques bouchées, tant il était en proie à de tristes pensées, ce dont l'autre lui fit le reproche.

33        [p.139] Pendant le dîner, un chevalier armé de pied en cap arriva. Les deux écuyers qui l'accompagnaient demandèrent à Lancelot s'il pourrait les héberger pour la nuit."Oui, leur dit-il, entrez donc."Le chevalier met pied à terre et se fait désarmer. Puis ils vont tous les trois se laver les mains avant de s'attabler. Lorsqu'ils eurent pris tout le temps de se restaurer, Lancelot demanda à son invité qui il était."J'appartiens à la maison du roi Arthur. - Etes-vous aussi compagnon de la Table Ronde ? - Non, seigneur, mais plaise à Dieu que je le devienne : être élevé au rang de ses compagnons est mon plus cher désir. - Et quel est votre nom ? - Sarraz de Logres. - Quand avez-vous quitté la cour ? - Le lundi de Pâques, seigneur. - Où le roi la tenait-il ? - A Kamaalot, mais la gaieté n'y régnait guère, à cause de Lancelot et de monseigneur Gauvain, ainsi que des compagnons de la quête : on n'a plus jamais entendu parler d'eux et on les considère comme perdus. Tandis que, s'ils avaient été là, ç'aurait été une fête sans pareille, j'en suis sûr, parce qu'un respectable vieillard est arrivé, porteur d'une nouvelle qui a mis du baume au coeur de tous ceux qui étaient là : il a annoncé la naissance de celui qui mènera à bonne fin les hautes aventures du Saint Graal ; son père, a-t-il dit, est le meilleur chevalier de ce temps et sa mère est la fille du roi Pellès, la plus belle de toutes les demoiselles."

34        Voilà qui ne laisse pas Lancelot indifférent : la mention de la fille de [p.140] Pellès lui rappelle qu'il a couché avec elle au château de la Casse, la nuit où on lui avait servi un breuvage pour l'abuser, et il réfléchit que cet enfant pourrait bien être de lui."Et que cherchez-vous dans ces parages, seigneur ? demande-t-il encore au chevalier. - Je me suis mis en quête, dans cette forêt, de la Source aux Sycomores, parce qu'à Pâques un chevalier est passé à la cour en disant qu'il s'y était trouvé le jour où Bélyas le Noir avait réussi à désarçonner successivement messeigneurs Gauvain et Yvain, le duc de Clarence et Osenain le Hardi ; à la suite de quoi, nous avons été douze à quitter la cour le lendemain (aucun de nous n'est compagnon de la Table Ronde), après nous être promis de poursuivre nos recherches jusqu'au moment où nous trouverions cette source, pour savoir  si ce Bélyas est un aussi fort jouteur qu'on l'a raconté."

35        A ces paroles, le jeune homme qui était arrivé avec Lancelot assura qu'il savait où était cette source parce qu'il y était déjà allé plusieurs fois.[p.141]"Et ce Bélyas, est-il un si bon chevalier ? - Je ne l'ai jamais vu de mes yeux, mais j'ai souvent entendu dire que celui qui garde ce lieu est l'homme le plus fort et le plus valeureux qu'on connaisse dans la région. - Ah ! mon ami, s'exclame Lancelot, puisque tu connais le chemin, je t'en prie - à charge de revanche -, conduis-moi là demain ; rencontrer celui qui s'est vanté d'avoir fait vider les étriers à monseigneur Gauvain ! Je serais comblé ! - Sur ma foi, je vous y mènerai, puisque vous me le demandez."Ils continuèrent de parler un long moment et Sarraz fit remarquer à Lancelot qu'il lui avait posé beaucoup de questions et que lui-même aimerait vraiment savoir à son tour qui il était, s'il voulait bien le lui dire. Lancelot répondit qu'il était un simple chevalier, originaire de Gaule, et qu'il avait été chassé des terres qui auraient dû lui revenir. Sur quoi, ils allèrent se coucher dans les beaux lits qu'abritaient les tentes, après avoir ordonné aux écuyers de s'occuper des chevaux, ce qu'ils firent avec empressement.

36        Le lendemain matin, Lancelot et son invité se levèrent au point du jour et s'équipèrent aussitôt. Quand ils furent en selle, le chevalier demanda à Lancelot par où il irait."Et vous-même ? - Lui, il prendra ce chemin, intervient le guide de Lancelot, en montrant celui qui partait sur la droite. - Alors, je prendrai celui de gauche :[p.142] la direction m'importe peu, mais je souhaite être seul."Sarraz, ses deux écuyers et le jeune homme s'éloignent donc par le sentier de droite, alors que Lancelot s'engage dans l'autre, puisqu'il ne voulait pas, prétendait-il, prendre le même qu'eux. Mais dès qu'il fut arrivé à une certaine distance, il fit demi-tour et les suivit sans forcer l'allure afin qu'ils ne s'aperçoivent pas de sa présence : ce qu'il voulait, c'était voir comment Sarraz se sortirait de sa joute contre le gardien de la source.

37        Leur chevauchée les mena jusqu'à un vaste espace dégagé au milieu de la forêt. De là, s'offre à leurs yeux un bourg très bien situé et fortifié, entouré de remparts et de fossés ; il n'y avait pas de rivière dans la vallée, mais en contrebas de l'enceinte, à une grande portée d'arc, s'élevaient deux hauts sycomores très touffus au pied desquels l'eau d'une source - à laquelle les arbres avaient donné leur nom - s'écoulait par un tuyau d'argent ; non loin, on avait dressé deux tentes, faites d'un luxueux tissu, l'une et l'autre sommées d'une aigle d'or.

          Lorsque Sarraz s'en approcha, un nain s'avança à sa rencontre :"Que cherchez-vous, seigneur chevalier ? demanda-t-il. - Je cherche Bélyas le Noir, l'homme qui garde la Source aux deux Sycomores et qui s'est vanté,[p.143] par la bouche du messager qu'il a envoyé à la cour du roi Arthur, d'avoir fait vider les étriers à monseigneur Gauvain et à trois autres compagnons de la Table Ronde. - Se vanter ne lui ressemble pas. S'il l'a affirmé, ce n'était que la pure vérité : je l'ai moi-même vu, il y a six mois, désarçonner et vaincre quatre adversaires, l'un après l'autre. - Eh bien, savez-vous où il se trouve ? - Dans une de ces tentes, seigneur. - Allez donc lui dire qu'un chevalier de la maison du roi Arthur est là, à l'attendre, et qu'il est venu dans ces parages uniquement pour l'affronter à la joute."

38        Le nain fait aussitôt demi-tour et va prendre dans la première des tentes, un cor d'ivoire dont il sonne à grand bruit : à ce signal, qui annonçait un combat, chevaliers et dames, jeunes et vieux commencent à venir du bourg et se rassemblent : ils furent vite près de cinq cents. Presque en même temps, sortit d'une des tentes un chevalier qui arborait des armes noires ; déjà en selle, il portait un écu et une lance solides. Le jeune homme qui avait guidé Sarraz le prévint aussitôt :"Voici le chevalier que vous cherchez, seigneur."Sarraz le chargea sans attendre et les deux cavaliers mirent toutes leurs forces dans le coup qu'ils se portèrent : les lances volèrent en éclats au contact des écus et le choc, corps contre corps, projeta Sarraz par-dessus la croupe de sa monture, alors que Bélyas poursuivait son élan dans un bruit de tonnerre.

39        Le chevalier à terre fut aussitôt couvert de huées tonitruantes, alors que Bélyas se dirigeait vers le cheval [p.144] du vaincu, le prenait par la bride et l'emmenait, laissant son maître d'autant plus consterné que tout le monde se moquait de lui et lui jetait des cris hostiles, comme si on avait eu un crime à lui  reprocher ; il aimerait mieux avoir perdu la vie. Il retourne donc à pied, jusqu'aux écuyers qui l'attendaient sur la lisière de la forêt et il fait descendre l'un  d'eux de son cheval qu'il enfourche, faute de mieux. A cette vue, les huées redoublent :"Hou ! Failli chevalier ! Hou ! Espèce de lâche ! Quel beau progrès, grâce à Dieu ; vous voilà passé d'un destrier à une rosse !"Et on lui jette bâtons et pierres dans le dos, au milieu de torrents d'injures.

40        Voyant la façon dont on traite Sarraz qui, monté sur le cheval de l'écuyer, voulait s'en aller, Lancelot sort de la forêt, en armes, dans l'intention de le venger, parce qu'il était de la maison du roi Arthur."Seigneur chevalier crie-t-il de loin à Bélyas, je vous défie : en garde !"Dès que celui-ci le voit s'approcher, il réclame une lance dont la hampe soit rigide et résistante qu'on s'empresse de lui apporter mais, lançant son cheval à fond de train, il vient frapper Lancelot avec tant de violence qu'elle vole en éclats ; Lancelot lui, d'un coup porté de bas en haut, et dans lequel il a mis toutes ses forces, transperce écu et haubert et lui enfonce son fer dans l'épaule gauche ; avec la même vigueur et la même fougue, il continue de pousser sur la hampe [p.145] jusqu'à ce que son adversaire tombe de cheval et s'écrase au sol si assommé qu'il est incapable de se relever. A la vue de pareil coup, tous les spectateurs se replient à l'intérieur de l'enceinte.

41        Lancelot s'avance vers le destrier du vaincu, le prend par la bride et va le remettre à Sarraz en échange de celui qu'il avait perdu :"Ah ! seigneur, qui êtes-vous pour vous montrer si généreux avec moi ? - Je vais vous le dire."Et l'entraînant à l'écart :"Mon cher Sarraz, je vous prie de vous rendre à la cour, par courtoisie et par amitié pour moi, et afin de mettre en joie mon seigneur le roi Arthur et ma dame la reine : quand vous y serez, saluez-le de la part de Lancelot du Lac ; dites-lui que je me porte bien et que je vous ai donné le cheval de Bélyas pour remplacer le vôtre ; prévenez-le aussi que j'ai laissé, il n'y a pas trois jours, monseigneur Gauvain et les autres compagnons au Promontoire Interdit, tous en bonne santé ; pas un de nous ne manquera de se trouver à Kamaalot pour la Pentecôte, si nous sommes libres de nos mouvements et sauf grave empêchement.

42        - Ah ! seigneur, s'exclame Sarraz, au nom de Dieu, vous êtes vraiment monseigneur Lancelot du Lac ? - C'est bien moi, le fils du roi Ban de Benoÿc. - Quand je leur aurai raconté tout cela, monseigneur le roi [p.146] et madame la reine n'auront pas, depuis longtemps, entendu de nouvelles qui leur fassent autant de plaisir, voilà qui est sûr. - Allez donc, et surtout saluez ma dame la reine en lui disant que je désire la revoir plus que toute autre."Il s'acquittera au mieux de ce message, promet-il. Et sur ce, il reprend le chemin par lequel il était arrivé.

          Vers le milieu de l'après-midi, alors qu'il avait chevauché sans faire halte, il rencontra le chevalier au brancard  - celui qui cherchait Lancelot et chez qui le roi Baudemagus était resté, encore contraint de garder le lit.

43        Au moment où ils allaient se croiser, le chevalier fut le premier à saluer Sarraz ; après lui avoir demandé s'il savait quelque chose à propos de Lancelot du Lac, il lui raconta toute son histoire et, pour finir, comment Lancelot était passé chez lui sans qu'il le reconnaisse et comment, du coup, il était parti à sa recherche."Par Dieu, si vous vous dépêchez un peu, vous avez une bonne chance de le rencontrer : je l'ai quitté, il n'y a pas longtemps, à la Source aux Sycomores qui se trouve dans cette forêt même, au milieu d'une grande clairière. - Dieu fasse qu'il en soit ainsi ! s'exclame le blessé : je serais guéri du mal qui m'accable. Après avoir recommandé à Dieu celui qui lui avait donné ce précieux renseignement, il se remet aussitôt en route, en allant aussi vite qu'il peut le supporter, tandis que Sarraz, de son côté, force l'allure, désireux qu'il est d'arriver à Kamaalot pour faire part au roi et à la reine de tout ce qui lui a été confié.

44        [p.147] Le soir à la nuit tombante, le jeune homme qui avait guidé Sarraz à la source le quitta (le château où il habitait n'était pas loin) et le chevalier poursuivit sa chevauchée jour et nuit jusqu'à Kamaalot. C'était un dimanche matin ; le roi et la reine, après s'être levés de bonne heure, étaient allés entendre la messe dans l'abbatiale à l'intérieur de la ville ; à leur sortie de l'église, ils s'étaient installés, dans la grand-salle, à l'embrasure d'une fenêtre ; une nombreuse compagnie de dames et de chevaliers les entouraient. La reine avait vu, de loin, Sarraz qui pressait son cheval pour aller plus vite."Seigneur, fait-elle remarquer au roi, voici un chevalier qui apporte des nouvelles. - Dieu fasse qu'elles soient bonnes : je suis si inquiet pour ceux des nôtres qui se sont mis en quête. Le temps me dure : il y a plus de six mois qu'ils sont partis. - Ne me faites plus jamais confiance si elles ne le sont pas ! Sur ma tête, si elles étaient mauvaises, il ne se dépêcherait pas autant, il irait au pas : comme on dit, il vient à temps à la porte/Qui mauvaise nouvelle apporte."

45        [p.148] Pendant qu'ils échangeaient ces propos, Sarraz avait mis pied à terre en bas dans la cour. Il monta jusqu'à la grand-salle où, dès qu'il vit le roi, il se dirigea vers lui :"Seigneur, dit-il en pliant le genou, monseigneur Lancelot du Lac vous salue, ainsi que madame la reine que je vois à vos côtés, et aussi tous les seigneurs qui sont ici."La nouvelle comble Arthur de joie comme il ne l'a jamais été. Il se précipite vers Sarraz, bras ouverts, le prend par le cou et l'embrasse, lui faisant fête, comme s'il était lui-même ce vaillant dont il n'est que le messager :"Mon très cher ami, il y a longtemps que je n'avais pas appris quelque chose qui me mette autant de baume au coeur. Bonne nouvelle aussi pour vous ! En échange de ce service, vous pouvez me demander tout ce que vous voulez : je n'ai rien à vous refuser. Mais dites, celui qui vous envoie, est-il en bonne santé ? J'aimerais tant le savoir.

46        - Il l'était en tout cas, il y a moins de quinze jours, quand il m'a fait présent du cheval sur lequel je suis venu, qu'il a conquis à la joute contre un des plus forts chevaliers que j'aie jamais eu l'occasion de voir. - Où cela s'est-il passé ? - A la Source aux Sycomores, là où monseigneur Gauvain a été le quatrième des compagnons de la quête à se faire désarçonner, comme on nous l'avait rapporté à Pâques. - C'est donc vrai ? Il a renversé mon neveu de son cheval ? - Oui, seigneur, je l'ai entendu raconter par quelqu'un qui était là. - Et l'auteur de cet exploit, l'avez-vous vu ? Vous étiez parti avec je ne sais au juste combien de chevaliers pour connaître le fin mot de cette histoire. - En effet, je l'ai vu, seigneur, et j'ai jouté contre lui : il m'a désarçonné et il s'est emparé de mon cheval ;[p.149] mais monseigneur Lancelot, qui nous suivait sans que je le sache, s'est aussitôt élancé pour l'affronter et lui a fait vider les étriers au premier coup ; comme je n'avais plus de cheval, il m'a donné celui de notre adversaire - qu'il en soit remercié ! - et il m'a chargé de venir vous dire que vous n'aviez pas à vous inquiéter pour les compagnons de la quête : ils sont au Promontoire Interdit, cette colline qui domine la Forêt Périlleuse, et ils se portent fort bien."

47        Puis il ajoute, en se tournant vers la reine ;"Dame, Lancelot salue en vous celle qu'il désire voir plus que toutes les autres - celles surtout qu'il a vues depuis un an et demi ! -, car il y a trop longtemps qu'il ne l'a pas fait et il lui tarde de voir arriver  le jour où il pourra se reposer ici. Il vous fait aussi savoir que tous ceux qui sont absents seront de retour à Kamaalot pour la Pentecôte. - Ah ! Lancelot, mon ami, s'exclame alors le roi,[p.150] plaise à Notre Seigneur qu'il en soit ainsi, et que vous restiez à mes côtés aussi longtemps que cela s'est jamais produit ! Que Dieu m'aide, je ne pense pas que je pourrais connaître de plus grande joie après celle-là ! - Mon Dieu, s'écrie la reine à haute voix, je Vous en supplie, exaucez ma prière : faites que je revoie en bonne santé celui dont tout le monde souhaite le retour !"Ceux qui sont là s'associent à sa prière, y compris ceux qui le haïssaient parce qu'ils étaient jaloux de sa prouesse.

          Le roi, quant à lui, demande à Sarraz s'il est sûr que les compagnons de la quête seront là pour la Pentecôte."Lancelot m'a dit que vous pouviez y compter. - Par Dieu, je vais donc tenir, à cette occasion, la cour la plus nombreuse et la plus gaie depuis mon couronnement. Je souhaite que tous mes vassaux y participent, des plus modestes aux plus puissants, afin d'honorer ceux que nous croyions avoir perdus, et de les fêter."

48        Arthur fait alors écrire des lettres destinées à tous ceux qui tiennent une terre de lui, dans lesquelles il leur fait savoir qu'il donne une grande fête à Kamaalot pour la Pentecôte : ils doivent s'y rendre, toutes affaires cessantes, et s'y présenter dans le plus bel équipage qu'ils pourront. De son côté, la reine invite toutes les dames - simples demoiselles ou puissantes vassales - à venir à Kamaalot pour assister à la cour présidée par le roi. Le souverain fait aussi rechercher les plus précieux vêtements en soie d'Almeria,[p.151] brodés d'or et incrustés de gemmes que les maîtres-artisans aient pu concevoir et fabriquer, car il souhaitait faire présent aux compagnons de la quête des plus riches habits qu'aient jamais porté chevaliers de ce temps.

          Le roi, la reine et toute la cour sont donc en pleins préparatifs pour fêter le retour des compagnons de la quête. Le conte les laisse à leurs affaires et revient à la demoiselle que la reine avait envoyé porter un message à la dame du Lac, car il y a longtemps qu'il n'a rien dit d'elle - mais il expliquera pourquoi.

XCIV
Claudas arrête la messagère envoyée
 à la dame du Lac par Guenièvre

1         Après avoir quitté Kamaalot, cette demoiselle voyagea deux jours sans histoire. Le troisième, il faisait très chaud, comme d'habitude à la Saint-Jean d'été ; elle poursuivit malgré tout sa chevauchée et passa la journée exposée à un soleil brûlant. Le soir, elle s'arrêta dans une abbaye de religieuses ; mais, dès qu'elle eut mis pied à terre, elle se sentit très mal, la canicule l'ayant par trop éprouvée, et le lendemain matin, elle fut incapable de se lever ; elle était dans un tel état qu'elle craignit pour sa vie, et la maladie la contraignit à s'arrêter plus de deux semaines.

          Un jour qu'elle s'était levée, toujours très mal en point, elle vit arriver un écuyer. Elle s'avança vers lui er lui demanda d'où il venait :"De Kamaalot,[p.152] où le roi Arthur, d'après ce que j'ai vu, est dans la joie, et tous ses barons aussi, parce qu'un chevalier leur a apporté des nouvelles de Lancelot : il va au mieux, alors qu'on le croyait mort, comme la reine l'avait raconté."­

2         La demoiselle en fut toute ragaillardie ; elle resta à l'abbaye jusqu'à ce qu'elle soit suffisamment remise pour chevaucher sans fatigue et reprit sa route. Une fois arrivée sur la côte, avec ses gens, elle prit un bateau qui les amena en Gaule sains et saufs. Dès qu'ils eurent accosté dans le port où le vent les avait amenés, ils débarquèrent en se réjouissant d'avoir eu une traversée tranquille ; puis ils se remirent en selle et poursuivirent leur voyage, non sans quelques détours involontaires. Trois jours avant la Saint-Rémi, ils entraient dans la cité de Gaunes.

          Le roi Claudas, le souverain le plus puissant que l'on sût, à la seule exception du roi Arthur, s'y trouvait. Il était si en faveur auprès des Romains qu'ils n'auraient rien fait sans un avis favorable de sa part, si bien que, habile et avisé comme il l'était, les affaires les plus importantes de la Ville se décidaient d'après ses conseils. Son intelligence lui avait permis de devenir le maître du Berri, de l'Aquitaine et de la Gaule, et sa bienveillance lui avait gagné le coeur de ses barons.

3         [p.153] Quand  il  vit  la demoiselle  chevaucher en si riche équipage  - vêtements de soie pour elle, mors, selle et harnachement auxquels il ne manquait rien pour les chevaux -, il se dit qu'elle devait être une messagère venue de Grande-Bretagne et qu'elle pourrait, si elle le voulait, lui donner des nouvelles du roi Arthur et de Lancelot. Ce qu'il désirait surtout savoir, c'était ce qu'il en allait de Lancelot et des deux frères."Vite, à cheval ! ordonna-t-il à deux de ses chevaliers ; allez dire à cette femme qu'elle vienne me parler, toutes affaires cessantes : si elle partait sans que j'aie pu la rencontrer, je ne m'en remettrais pas."Ils lui obéissent aussitôt, se mettent en selle et vont après la demoiselle. Arrivés à sa hauteur, ils la saluent."Que Dieu vous soit favorable ! leur dit-elle. - Demoiselle, fait l'un d'eux, monseigneur le roi Claudas nous envoie vous saluer de sa part - nous sommes de ses gens ; il veut que vous veniez vous entretenir avec lui. - Que Dieu lui soit favorable, comme au roi puissant et courtois qu'il est ! Assurément, j'aurais plaisir à me rendre auprès de lui, mais vraiment, j'ai tant à faire que cela m'est impossible : je vous prie de n'en être pas fâchés. - Vous ne partirez pas ainsi, demoiselle ! Le roi exige de vous parler : il faut donc que vous fassiez demi-tour, et il le faudrait même si vous étiez encore plus pressée que vous ne l'êtes."

4         Elle comprit qu'elle était forcée de revenir, bon gré mal gré et que, si elle faisait des difficultés, sa mission risquait d'en être compromise ; aussi répondit-elle que, puisque telle était la volonté du roi Claudas,[p.154] elle s'y soumettrait,"mais, chers seigneurs, fit-elle remarquer, ce n'est guère courtois de sa part de me contraindre à rebrousser chemin."Elle fit donc demi-tour avec ceux qui l'accompagnaient et retraversa la ville jusqu'au château où se tenait Claudas avec tous les gens de sa maison. Elle mit pied à terre en bas, dans la cour, où elle ordonna à son écuyer et au nain de l'attendre :"Je reviendrai dès que possible", leur dit-elle.

5         Sitôt que Claudas la vit entrer dans la grand-salle à l'étage, il se leva pour aller à sa rencontre et la salua."Que Dieu vous bénisse, seigneur ! fit-elle. Vous m'avez fait venir devant vous. J'aimerais savoir, s'il vous plaît, pour quelle raison. - Bien sûr, mais je veux que vous déjeuniez d'abord car, pour autant que je sache, ni vous ni les vôtres n'avez rien pris depuis ce matin. - Non, seigneur, je suis trop pressée. - Dès lors que je vous en prie, vous allez le faire."Devant son insistance polie, elle n'osa pas refuser. Elle alla donc dire aux siens de descendre de cheval, et un des échansons de Claudas les conduisit tous les trois dans une pièce où il leur servit à manger.

6         Après avoir laissé à la demoiselle tout le temps de se restaurer, le roi la fit à nouveau venir devant lui et l'invita à s'asseoir à ses côtés, ce dont elle ne se défendit pas, car elle s'estimait d'aussi haut parage que lui. Lorsqu'ils eurent pris place sur un lit, il lui demanda d'où elle était."Du royaume de Logres"répondit-elle, et elle précisa qu'elle était une des suivantes de la reine Guenièvre.[p.155]"Vous appartenez donc à la cour du roi Arthur ? - Oui, seigneur. - En ce cas, vous pouvez me renseigner sur un chevalier qui y réside et qui est compagnon de la Table Ronde, m'a-t-on dit. Puisque vous faites vous-même partie de la cour, je suis sûr que vous le connaissez, car c'est quelqu'un de grande renommée - il s'appelle Lancelot du Lac, je crois. - Par Dieu oui, seigneur, je le connais très bien ; mais pourquoi vous enquérez-vous de lui ? - J'aimerais savoir s'il est un chevalier aussi accompli qu'on le prétend. - Je peux vous assurer, seigneur, que c'est le meilleur des chevaliers, le plus aimable et le mieux pourvu de toutes les qualités et vertus possibles.

7         - Certes, s'il est un chevalier valeureux, il a de qui tenir, car son père a été un des plus remarquables en son temps : il est donc naturel qu'il l'emporte sur les autres. Et ses deux cousins ? Que pensez-vous d'eux ? Lui ressemblent-ils ? - Par Dieu oui : Lionel est un des plus redoutables chevaliers qui soient ; quant à Bohort, il a beau être le plus jeune des trois, on trouverait difficilement plus fort que lui dans toute la maison du roi Arthur, Lancelot mis à part. Une fois revenus de la quête où ils se sont engagés, ils pourraient rassembler contre vous tant de gens que, soyez en sûr, vous ne seriez pas en état de leur résister, ne serait-ce qu'une heure. C'est un vrai mystère pour moi que vous ayez l'audace d'occuper ce pays : s'ils y viennent et que vous tombiez entre leurs mains, le monde entier ne saurait les empêcher [p.156] de vous tuer, furieux qu'ils sont d'avoir été spoliés de leurs terres par vous, quand ils étaient tout petits. Cette longue usurpation a fait d'eux vos ennemis mortels."

8         Tout ce qu'il entend là embarrasse beaucoup Claudas, qui s'inquiète d'apprendre que les garçons soient déjà devenus de valeureux chevaliers."Dites-moi, reprend-il, la raison de votre venue : il a sûrement fallu une affaire grave pour vous faire quitter votre pays. - N'en soyez pas offensé, seigneur, mais je garderai pour moi ce qui m'a amenée ici."Il n'insiste pas, mais se dit qu'elle doit avoir pour mission de l'espionner : voir de combien de chevaliers il dispose, s'il serait capable de tenir tête aux forces de la Table Ronde."Je suis restée longtemps, fait-elle, je ne dois pas m'attarder davantage ; permettez-moi donc de partir, s'il vous plaît. - Attendez que j'aie parlé avec mon sénéchal : vous vous en irez après. - Le temps me dure", réplique-t-elle, mais elle patiente encore.

9         Dès qu'il se fut éloigné, il lui revint à l'idée qu'elle avait plusieurs fois entendu dire que Claudas était un perfide à qui on ne pouvait pas faire confiance. Elle fut donc saisie d'une vive crainte : et s'il s'en prenait à elle ? Mais quel que soit le sort qui l'attende, elle aimerait mieux perdre [p.157] la vie - c'étaient ses propres mots - plutôt qu'on ne découvre la lettre dont elle était porteuse, car elle était persuadée que la reine y avait fait état de ses secrets les plus intimes ; elle ne voulait donc pas que quiconque puisse en prendre connaissance, sauf la personne à qui elle devait être remise. Or,  elle réfléchit que, si Claudas la fait appréhender, il commencera par s'emparer de cette missive pour la lire et, dès lors que des étrangers connaîtront son contenu, elle-même se trouvera en danger.

10        Elle s'approche donc du nain qui s'était accoudé à une fenêtre donnant sur la rivière, en contrebas du château et lui remet la lettre :"Je ne sais pourquoi le roi Claudas m'a fait venir ici, mais j'ai peur, parce que c'est un fourbe, un perfide qui a la réputation de se comporter en traître. Quand ma dame m'a confié cette lettre, elle m'a interdit, sur ma vie et au nom de son amitié pour moi, ne fût-ce que de  la montrer à qui que ce soit ; sa destinataire doit être la première à la tenir en main avant de l'ouvrir. Je te la confie à mon tour pour éviter qu'on ne la trouve sur moi, si on venait à me fouiller ; et si tu constates qu'on cherche à nous retenir et qu'on m'importune pour savoir ce que nous portons, jette-la aussitôt à la rivière : il vaut mieux qu'elle soit définitivement perdue [p.158] plutôt que des gens d'ici n'apprennent les secrets de ma dame, ce qui aurait le don de l'irriter. - Ma foi, c'est ce qu'il y a de mieux : je ferai comme vous m'avez dit."

11        Cependant que la demoiselle et le nain prenaient leurs dispositions, le roi Claudas s'entretenait avec un de ses cousins, qui était son sénéchal : "D'après vous, que faut-il faire ? Je suis sûr que les deux frères - Lionel et Bohort - ont envoyé cette femme ici pour m'espionner et juger des forces dont je dispose ; or, il se trouve qu'en ce moment je n'ai pas, avec moi, la moitié de ceux qui m'accompagnent d'habitude ;  elle en conclura, et c'est ce qu'elle dira une fois de retour, qu'avec si peu de gens je serai incapable de soutenir un effort de guerre même un seul jour. Ils la croiront et se mettront en tête d'envahir mes terres en amenant tant de monde que même le plus puissant souverain aurait sujet de craindre leur attaque, d'autant plus qu'ils ne viendront pas seuls : je suis persuadé qu'ils pourront compter sur l'appui du roi Arthur et qu'il leur prêtera aide et conseil. Dites-moi ce qu'il est possible de faire ; je ne veux rien d'autre que suivre votre avis, si je sais qu'il est inspiré par le souci de mon intérêt et par la fidélité à ma personne.

12        - Mon conseil, le voici.[p.159] Je crois que cette demoiselle est porteuse d'une lettre des deux frères et qu'elle est destinée à un des seigneurs d'ici. Vous savez pourquoi ? Je vais vous le dire. Vous constaterez que, sitôt les deux frères débarqués, celui qu'elle sera venu voir fera le tour de tous ceux qui sont nés et ont grandi dans le pays ; à force de prières et d'exhortations, il convaincra le peuple de Gaunes de prendre leur parti et de se retourner contre vous. C'est pourquoi, je suis d'avis que vous fassiez fouiller la demoiselle de manière à trouver la lettre. Et si je ne me trompe pas, faites appréhender son destinataire ; quant à celle qui devait la lui remettre, faites la arrêter de même et enfermez-la en prison pour que celui qui l'a envoyée n'entende plus jamais parler d'elle. Par Dieu, je ne vois pas de conseil plus efficace à vous donner et je crois qu'en s'y prenant ainsi on peut se débarrasser d'elle. - Eh bien, allez la trouver et apportez-moi la lettre. Peut-être son contenu les innocentera-t-il, elle et sa compagnie... à moins qu'au contraire il ne montre à l'évidence leur culpabilité."

13        Le sénéchal se rend donc auprès de la jeune fille ;"Vous êtes venue chez nous en messagère, demoiselle, mais nous ignorons dans quelles intentions, bonnes ou mauvaises ; c'est pourquoi, nous voulons voir la lettre que vous portez, et je vous prie de me la remettre de bonne grâce, sans attendre qu'on vous y force. - Mais, seigneur,[p.160] je n'ai aucune lettre sur moi, et si c'était le cas, quelle qu'elle fût, le roi Claudas est-il si peu courtois qu'il vous ait ordonné de me la prendre contre mon gré ? - Que vous le vouliez ou non, je la verrai ; si vous refusez de me la donner, je vous ferai fouiller vous et vos gens, jusqu'à ce que je la trouve, et nous saurons, en dépit de vous ce qu'il en est. - Seigneur, réplique la jeune fille, tant que je suis dans votre cour, vous pouvez  user de la force contre moi, si telle est votre volonté ; mais si Dieu m'en faisait sortir et n'abandonnait pas ma parenté, j'obtiendrais toute réparation pour ce que vous m'auriez fait subir. Sans doute, me voilà en pays étranger et avec une bien faible escorte ; mais cela ne m'empêche pas d'être fille de rois et de reines, et de plus nobles et puissants personnages que n'en compte, au nombre de ses ancêtres, le roi Claudas dont vous dépendez tous. - Vos protestations sont inutiles : remettez-nous cette lettre. - Je vous assure que je n'en ai aucune sur moi."

14        Le sénéchal appelle alors deux hommes d'armes :"Fouillez cette demoiselle et ses gens et trouvez la lettre qu'ils portent  - et n'oubliez pas les coffres ! - Tout de suite", font-ils. Après avoir en vain fouillé la jeune fille, ils se tournent vers l'écuyer, tandis que, voyant la façon dont on les traite, la messagère ordonne au nain de faire ce qu'elle lui avait dit ; aussitôt, il prend la lettre et la jette à l'eau.[p.161] Mais le sénéchal avait surpris son geste ; se penchant par la fenêtre, il aperçoit une boîte en train de couler (elle était en bois mais pas assez étanche) :"Brigand ! s'écrie-t-il. Dieu m'en soit témoin, loin de vous sauver, ce geste vous coûtera la vie : maintenant je suis sûr que cette missive visait à nous faire plus de mal que de bien."Et il va raconter à son seigneur comment le nain avait lancé la lettre dans la rivière."C'est la preuve qu'elle était destinée à un de mes barons pour me trahir, déclare Claudas, mais ils ne s'en tireront pas comme ça : saisissez-vous de la demoiselle et de ses gens et enfermez-les en prison, là-haut, dans la tour, jusqu'à ce que nous connaissions le contenu de ce message et son destinataire."Le sénéchal exécute les ordres du roi.

15        Voilà comment la jeune fille, furieuse et consternée d'être tombée aux mains de son ennemi, se retrouve emprisonnée.

          Claudas, curieux de savoir ce qu'était devenu le roi Arthur et ce que faisaient au juste Lancelot et ses deux cousins, dépêche deux envoyés en Grande-Bretagne :"Je veux, leur dit-il, que vous y restiez tout l'hiver,[p.162] le temps que vous soyez au fait de ce qui se passe à la cour."Ils partent aussitôt et gagnent la côte où ils durent longtemps patienter avant de passer ; on était au coeur de l'hiver et le vent se déchaînait en tempête : aucun marin ne se risquait à prendre la mer. Finalement, ils purent quitter le port et, non sans peine, effectuer la traversée. A force de se dépêcher, ils arrivèrent pour la Noël à Cardueil, une ville du Pays de Galles où le roi tenait sa cour ; il y avait tant de monde et il s'y déployait tant de luxe que les envoyés de Claudas n'en croyaient pas leurs yeux ; Arthur tenait à ce que, avant de rentrer chez eux, tous ses barons aient été comblés de présents.

16        Quand tous furent partis, les jeunes gens s'enquirent auprès d'un serviteur :"Est-ce que, depuis son couronnement, le roi a jamais tenu une cour aussi somptueuse ? Les cadeaux qu'il a distribués nous ont stupéfaits. - Elle était plutôt moins brillante que d'habitude, parce que tout le monde est triste à cause de monseigneur Lancelot du Lac et de plusieurs autres compagnons de la Table Ronde : ils ont entrepris une quête et nous sommes sans nouvelles d'eux : on les dirait morts.[p.163] Mais s'ils avaient été là, comme autrefois, alors monseigneur le roi aurait donné une fête à éblouir n'importe quel souverain."

17        Les deux jeunes gens eurent du mal à y croire, parce qu'ils n'avaient pas été habitués à voir Claudas  montrer une générosité semblable à celle du roi Arthur."Par Dieu, dit l'un à son compagnon, j'ignore quelles sont tes intentions, mais moi, je suis homme à ne plus m'en aller, car on  trouve rassemblé ici tout ce qui fait la richesse du monde et la valeur de la chevalerie. Pour voir le fils de Largesse en personne, il n'est que de regarder le roi Arthur : que Dieu m'aide, il est si généreux, si exemplaire qu'à le côtoyer, même le pire des vauriens s'amenderait. Oui, il est trop généreux pour que je quitte sa maison, de mon vivant. Va-t-en ou reste, comme tu voudras, mais quoi que tu décides, moi, je resterai."Son compagnon répondit que lui, il rentrerait, et il partit sur-le-champ : à la mi-carême, il était de retour à Gaunes.

18        Dès que Claudas le vit, il s'enquit de Lancelot et du roi Arthur. Son messager lui répondit que le roi se portait fort bien, que c'était, d'après lui, l'homme le plus généreux et le plus accompli qui soit et il lui décrivit la cour somptueuse tenue à Cardueil pour la Noël. Concernant Lancelot, il rapporta qu'on ne savait pas ce qu'il était devenu : avec plusieurs de ses familiers, ainsi que ses deux cousins et un certain nombre de chevaliers de la Table Ronde, il était parti en quête, mais tous avaient si bien disparu qu'on était sans nouvelles d'eux : ils auraient aussi bien pu être morts.  "Et celui qui était avec toi ? Que lui est-il arrivé ? A-t-il péri en route ? - Mon Dieu non ! Il est resté à la cour du roi Arthur en disant que la largesse dont on y faisait preuve l'avait- convaincu de ne plus jamais la quitter."[p.164] Qu'il n'ait pas voulu revenir mit Claudas en colère parce que le garçon avait été élevé à la sienne, depuis sa tendre enfance.

19        Son ancien serviteur demeura donc auprès d'Arthur où il sut se rendre si utile que la reine finit par le prendre à son service et qu'il devint un de ses écuyers.

          Un an passa : c'était à nouveau la mi-carême. Il advint que la souveraine demanda au jeune homme d'où il était originaire."Du royaume de Gaunes. - Qui t'a amené ici, mon ami ? - C'est une longue histoire et si je ne craignais que vous m'en vouliez, je vous dirais volontiers ce qui m'est arrivé. - N'aie pas peur de me le confier ; je ne t'en voudrai pas, je t'assure."Il s'empressa aussitôt de tout lui raconter : comment le roi Claudas l'avait envoyé en Grande-Bretagne avec un compagnon, comment il était resté à la cour, séduit par tout ce qu'il y avait vu de bien, et comment son compagnon, lui, était reparti."Le roi Claudas, précisa-t-il, nous avait dépêchés ici un peu après avoir emprisonné une demoiselle qui était venue à Gaunes en compagnie d'un nain et d'un écuyer."La reine fit aussitôt le rapprochement avec sa cousine qu'elle avait envoyée à la dame du Lac et qui n'était pas encore revenue ; jusque là, elle s'était dit qu'elle avait dû tomber malade et être empêchée de rentrer. Mais du coup, elle se met à interroger le jeune homme sur les vêtements que portait cette demoiselle, et la réponse ne lui laisse plus de doute : il s'agit bien de sa cousine."Penses-tu que Claudas la retienne encore ? demande-t-elle. - Oh oui, dame : se montrer bon envers quelqu'un ne lui ressemblerait pas : il est trop sauvage et trop cruel."

20        [p.165] La reine fait aussitôt venir un de ses clercs à qui elle demande encre et parchemin qu'il lui apporte à son gré. Elle se retire alors dans sa chambre pour rédiger une lettre. Puis, après y avoir apposé son sceau, elle va retrouver le jeune homme :"Il faut que tu me rendes un service, dont tu n'auras qu'à te féliciter, si tu t'en acquittes comme il faut. - Il n'est rien que je ne fasse pour vous être agréable, dame. Dites ce que vous souhaitez : je suis prêt à vous obéir. - Alors, rends-toi auprès du roi Claudas : tu lui diras que je le salue comme doit le faire une personne innocente qui s'adresse à quelqu'un qui l'a traitée de façon discourtoise et honteuse, alors qu'elle-même ne lui avait jamais fait de mal, ni causé de tort. Après, tu lui remettras cette lettre en lui disant qu'elle vient de moi. S'il fait ce qu'elle réclame, je m'estimerai satisfaite ; sinon, qu'il le sache, il n'a jamais rien accompli dont il aurait davantage sujet de se repentir. - Je lui répéterai tout cela", assure-t-il.

          La souveraine lui donna une belle tenue d'écuyer et un cheval vigoureux ; après quoi, il se mit en route ; il voyagea par terre et par mer jusqu'à la cour de Claudas où il arriva le lundi de Pâques.

21        Le roi l'avait tenue à Gaunes, cité pour laquelle il avait une prédilection. Le jeune homme arriva à la fin du déjeuner."Seigneur, dit-il en s'avançant devant le souverain, je suis l'envoyé [p.166] de la reine Guenièvre, l'épouse du roi Arthur. Elle vous salue comme vous le méritez et elle vous adresse cette lettre ; faites ce qui y est exigé de vous, sans quoi vous n'avez jamais rien fait que vous auriez davantage sujet de regretter."Et sur ce, il lui remet la missive. Claudas la prend en gardant un silence dédaigneux et la tend à un de ses clercs pour qu'il en prenne connaissance. Après l'avoir lue d'un bout à l'autre, celui-ci en énonce le contenu :"Seigneur, madame la reine vous prie de lui faire la courtoisie et l'amitié de relâcher une de ses suivantes que vous retenez prisonnière ; si vous vous y refusez, sachez que vous vous retrouverez si accablé de maux qu'il vaudrait mieux, pour vous, que cette demoiselle ne fût pas née : vous perdrez votre royaume, et Dieu seul pourra vous protéger de la mort, si l'occasion se présente de vous la donner. C'est tout ce qui est écrit. Maintenant, c'est à vous de décider."

22        Les menaces de la reine ébranlèrent Claudas au point qu'il faillit s'évanouir."Mon Dieu, nous voilà confondus !"se contenta-t-il de répondre devant ceux qui pouvaient l'entendre. Puis, prenant la lettre, il la jeta par terre et déclara en la piétinant :"Tarquin, dit-il au jeune homme, tu répondras à ta dame qu'elle aura beau aligner toutes les forces qu'elle voudra, jamais je ne lui rendrai cette jeune fille ; au contraire, je continuerai de la tenir emprisonnée et, à cause de sa maîtresse que je souhaite plus irriter que ravir, je la déshonorerai et je lui infligerai des traitements plus durs et plus humiliants que jusqu'à présent.[p.167] Je te prie de lui dire qu'elle ne m'inspire aucune crainte, mais que je la déteste, et à juste titre, puisqu'elle est la plus déloyale des reines. Ajoute que je me moque bien d'elle et de son amant. Si quelqu'un avait le courage de l'y faire monter, elle mériterait le bûcher plus que toute autre femme, elle qui partage son lit avec celui que je ne nommerai pas, et dont la vaillance et la prouesse ne vont pas jusqu'à lui assurer le moindre pied de terre. Répète-lui tout cela."A Dieu ne plaise qu'il doive s'acquitter d'un tel message, proteste-t-il."Tu refuses ? Par la Croix du Christ, si tu persistes, je te ferai couper la main, ou la tête."Il se dit alors prêt à obtempérer.

23        Il repartit aussitôt sans avoir bu, ni mangé - ni rencontré personne qui insiste pour qu'il le fasse - et poursuivit son chemin jusqu'à la mer, qu'il traversa, pour finalement parvenir à Londres. Il s'y enquit du roi et on lui dit qu'il avait des chances de le trouver à Kamaalot dont il ne bougeait guère. Il s'y dirigea tout droit et le plus rapidement possible  et arriva un dimanche matin, une semaine avant la Pentecôte.

          Arthur était allé se promener, tôt le matin, dans les prés hors-les-murs et il n'était pas encore revenu pour assister à la messe. Quant à la reine, une fois levée,[p.168] elle avait quitté sa chambre et s'était rendue dans la grand-salle. Inutile de demander si elle fut contente de voir l'écuyer s'y présenter. Elle lui souhaita la bienvenue, cependant qu'il s'inclinait devant elle pour la saluer respectueusement. Puis il la prit à part et dit qu'il souhaitait lui parler en particulier. Elle l'emmena dans sa chambre dont elle interdit l'entrée, le fit asseoir et lui demanda quelles nouvelles il lui apportait."Des nouvelles qui ne me plaisent guère, dame", répondit-il.

24        Il lui rapporte alors, sans rien cacher de ce qu'on lui avait ordonné de dire, puisqu'il l'avait promis, la réponse outrageante de Claudas. En entendant ces paroles insultantes, la reine ne se connaît plus de douleur ; elle ordonne au garçon de la laisser seule, ce qu'il s'empresse de faire. Dès qu'elle se retrouve livrée à elle-même, elle laisse éclater son chagrin :"Hélas ! mon cher Lancelot, si l'auteur de ces propos injurieux pour vous et pour moi avait su que vous étiez en vie, jamais il n'aurait eu l'audace de me les faire tenir. Mais comme il s'imagine que vous êtes mort, le voilà sans crainte, ni de moi, ni de personne d'autre.

25        Ah ! si Dieu le veut, avant deux semaines, les gens de cette cour et d'ailleurs vous reverront, éclatant de santé et de force. Ceux qui se réjouissaient parce qu'ils vous croyaient mort s'affligeront de vous voir vivant. Et si Dieu exauce ma prière et m'accorde de vous retrouver aussi gaillard et bien portant que les autres fois,[p.169] le roi Claudas pourrait être assuré de payer cher ce qu'il a dit de nous, et cela avant la fin de l'année. Et même si je ne désirais pas votre venue, mon tendre ami, pour me laver de ce blâme, - car, vous ici, personne n'aura l'audace de lever la tête, quoi qu'il advienne -, elle resterait tout de même mon plus cher désir."Voilà ce que la reine se disait à elle-même, et elle attendait la Pentecôte avec impatience, parce que Lancelot devait arriver à la cour ce jour-là.

          Mais le conte cesse ici de parler d'elle et il revient à Lancelot, au moment où Sarraz et lui avaient pris des chemins différents.

XCV
Aventure de la Source aux deux Sycomores (fin).
Lancelot et le chevalier au brancard.
Annonce du tournoi de Paningue

1         Tandis que Sarraz s'éloignait pour se rendre à la cour, Lancelot retourna auprès de Bélyas le Noir qu'il avait désarçonné, pour voir s'il était mort ou s'il avait une chance d'en réchapper. Au moment où il le rejoignait, le blessé s'était redressé et se tenait assis par terre. C'est alors qu'un carillon de cloches, en provenance de la cité vint frapper ses oreilles. Un coup d'oeil vers les remparts lui permit de voir que des dames et des demoiselles étaient montées aux créneaux et le regardaient - il ne comprend vraiment pas ce qu'elles font là. Sur ce, le nain - celui à qui Sarraz avait parlé - s'approcha :"Vous avez eu de la chance, seigneur, et même plus que vous ne pourriez le penser. Maintenant, si vous m'en croyez, partez pendant que vous en avez encore la liberté."

2         [p.170] Le nain n'avait pas fini de parler, qu'un chevalier portant les mêmes armes que Bélyas sortit de la ville. Dès qu'il voit Lancelot, il lui crie de se garder de lui, car il le défie. Lancelot le charge sans attendre, l'épée au clair parce qu'il n'avait pas de lance. Mais l'autre arrive à fond de train et lui assène un coup si violent à la poitrine que son haubert n'y résiste pas et que le fer s'enfonce dans son épaule gauche ; bien que renversé sur l'arçon arrière, mais toujours solidement campé sur ses étriers, il parvient à rester en selle. Après avoir porté son coup, le chevalier poursuit sa course, tandis que Lancelot, conscient de la gravité de sa blessure  se hâte de se redresser et dirige son cheval vers lui. Ils s'avancent l'un sur l'autre, l'un fâché de s'être fait blesser, l'autre dépité de ne pas avoir réussi à désarçonner son adversaire. Se protégeant la tête de leurs écus, ils s'apprêtent à se porter de rudes coups sans se ménager.

3         Lancelot, qui était passé maître à l'épée, frappe le premier : il abat son arme sur le heaume du chevalier avec tant de force que la lame fend [p.171] la coiffe de fer et entame la peau, faisant jaillir le sang ; il était persuadé que ce coup allait désarçonner son adversaire, tant il y avait mis de force, d'autant plus que lui-même avait réussi à éviter celui qui le visait, mais son adversaire était un homme vigoureux et de grande prouesse : comme s'il ne se ressentait en rien du coup reçu, il attaqua Lancelot avec une fougue qui le stupéfia - jamais celui-ci ne l'aurait cru aussi fort. Ils continuèrent donc de se porter de violents coups d'épée, en cherchant les défauts de leurs armures. Leurs écus sont en pièces et les mailles des hauberts volent de tous côtés sous les lames aiguisées des épées. A force de durer, le combat rend les soins d'un médecin nécessaires aux deux hommes aux prises car le moins atteint était quand même couvert de plaies.

4         L'affrontement se prolonge jusqu'à ce que le chevalier se trouve à bout de résistance : il s'est vu infliger tant de blessures, les unes superficielles, les autres graves qu'il est dans un  état à faire pitié, et il a tant perdu de sang que c'est un mystère qu'il puisse encore se tenir en selle. Quand il voit qu'à continuer il va droit à la mort, il prend la fuite, lançant son cheval à fond de train en direction du bourg. Mais Lancelot, emporté par la colère et le ressentiment d'avoir été blessé, le poursuit au triple galop de sa monture, rien moins que décidé à le laisser s'échapper.

          Le chevalier, lui, fuyait pour sauver sa vie : il franchit l'enceinte, n'imaginant pas que son adversaire aurait l'audace[p.172] d'aller plus loin, mais c'était mal connaître l'intrépidité de Lancelot. Quand le chevalier le voit toujours à ses trousses, persuadé que la mort l'attend, il est saisi d'épouvante ; éperonnant son cheval, il lui fait forcer l'allure et le voilà lancé, bride abattue, à travers les rues - mais son poursuivant  le talonnait de plus belle, l'épée à la main, menaçant de le tuer s'il le rattrapait.

5         A cette vue, les habitants, pris d'inquiétude tant ils craignaient que  Lancelot ne tue le fuyard, se mirent à pousser de tels cris, de telles vociférations, que dans tout le bourg, on n'aurait pas entendu le bruit du tonnerre. La fuite du chevalier finit par l'amener au pied du donjon : la porte était ouverte, il s'y engouffra, toujours à cheval, et grimpa l'escalier. Une douzaine de chevaliers se tenaient sur les marches, prêts à descendre pour lui prêter main-forte. Quand ils le virent arriver, ils le laissèrent passer entre eux ; Lancelot qui le serrait de près, toujours à cheval lui aussi, se lança  dans l'escalier, malgré le poids de son armure. Mais on l'attendait : une nuée de coups s'abattit, tuant le cheval et faisant dégringoler son cavalier en bas des marches, l'animal d'un côté, l'homme de l'autre.

6         Tout de suite, Lancelot se remet debout, en homme qui ne se laisse jamais effrayer par rien, et son grand coeur lui commande de se venger de la honte qu'on lui a faite en lui tuant sa monture. Brandissant son épée à bout de bras pour frapper plus fort, il fond sur les douze, avec autant de fougue que [p.173] s'il avait été indemne ; son premier coup est si violent que ni son heaume, ni son haubert ne peuvent protéger celui qu'il atteint : l'épée au fil acéré s'enfonce en plein crâne et l'homme tombe et roule jusqu'au bas des marches. Puis il se jette sur les autres, frappant de toutes ses forces, à droite comme à gauche, cependant qu'eux ne le ménagent pas non plus : ils s'acharnent au contraire à le blesser, faisant pleuvoir sur lui une grêle de coups d'épée qui transpercent son heaume et son écu, et finissent par venir à bout de lui : à nouveau il culbute en bas de l'escalier ; mais à nouveau aussi, il se relève, en vaillant qu'il est, et ne pense qu'à atteindre, en haut, la grand-salle, malgré qu'ils en aient. Cependant, il se sent si épuisé, à la fois par les coups donnés et reçus, qu'il a plus besoin de se reposer que de se battre ; toutefois, sans le montrer, il remonte les marches, l'écu au cou et l'épée haute.

7         Mais alors qu'il allait entrer d'un bond dans la salle, un des chevaliers, celui qui était le plus grand et le plus fort, le ceinture et, le soulevant, le hisse sur ses épaules et l'emporte vers le puits qui se trouvait au milieu de la cour, dans l'intention de l'y jeter. A peine avait-il fait quelques pas, Lancelot réussit à se dégager d'un mouvement si brusque que l'autre se retrouve à genoux. Comme il voulait se relever, Lancelot brandit son épée et, d'un coup sur le heaume, lui fend la tête jusqu'aux dents : c'est un cadavre qui retombe par terre. [p.174] Furieux de s'être fait si longtemps interdire le passage, il se précipite sur les autres. Mais eux, qui s'étaient déjà longuement essayés à venir à bout de lui sans y arriver, malgré leur nombre, sont terrorisés d'avoir encore à lui faire face et à tâter de son épée, bien conscients que tous ceux qu'elle atteint seront autant d'hommes morts.

8         Quand il se retrouve à portée, il croit pouvoir frapper l'un d'eux, mais il ne parvient à en toucher aucun, car ils prennent la fuite de tous côtés, chacun pour soi. Il pénètre dans la grand-salle sans plus rencontrer d'obstacle et fouille les pièces, l'une après l'autre, convaincu d'y trouver le premier chevalier contre lequel il s'était battu. A force de chercher partout, il arrive par hasard dans un jardin, au pied d'une tour, où il tombe sur quatre sergents d'armes, équipés de hauberts courts, de coiffes de fer et de solides haches au fil aiguisé ; ils étaient assis à côté d'une tente et entouraient Mordret, le frère de monseigneur Gauvain, qui avait les pieds pris dans un lourd et solide carcan et les mains ligotées par des chaînes de fer.

9         A cette vue, Lancelot comprend qu'ils sont les geôliers de Mordret ; et, tout en leur criant qu'ils sont des hommes morts, il se rue, l'épée dégainée. Pris de court et le voyant arriver sur eux, ils ne savent que s'enfuir à toutes jambes et courent se réfugier dans un souterrain qui s'enfonçait sous la tour. Lancelot cesse vite de leur donner la chasse pour revenir délivrer Mordret [p.175] de son carcan et de ses chaînes. Puis il se fait connaître de lui en disant qu'il est Lancelot du Lac. Au comble de la joie, Mordret le remercie avec effusion de lui avoir rendu pareil service et lui demande par quel hasard il est arrivé là. Lancelot lui raconte alors son combat au Promontoire Interdit, son périple à travers la Forêt Périlleuse et comment l'aventure l'avait conduit à la Source  aux deux Sycomores.

10        Pendant ce récit, une très belle jeune fille, tout l'air d'une noble personne, arriva vers eux. Dès qu'elle vit Lancelot, elle tomba à ses pieds en le suppliant :"Ah ! seigneur, au nom de Dieu, pitié pour moi, pour cette cité et pour tous ses habitants qui vous implorent ! Ne vous acharnez pas sur moi ! Au nom de Dieu et sur le salut de votre âme, vous en avez suffisamment fait ! En ce seul jour, vous m'avez privée de mon père et d'un de mes frères que vous avez tués, et vous en avez blessé un second - quel fort chevalier c'était, pourtant ! - si grièvement que je ne pense pas qu'il puisse survivre. Je crois que, si vous me faisiez encore plus de mal, vous commettriez un très grand péché."

11        La vue de cette jeune fille en larmes, à ses pieds, et qui le supplie avec instance, fait pitié à Lancelot qui la relève en la prenant par les bras :"Croyez bien, demoiselle,[p.176] que je regrette d'être responsable d'autant de malheurs. Si vous êtes assez généreuse et assez bonne pour me pardonner, je m'engage à ne plus vous causer aucun dommage, à vous, ni à personne que je sache des vôtres. - Je vous pardonne, seigneur, puisqu'on ne peut plus rien y faire, et je vous sais gré de ce que vous venez de dire. - Maintenant, amenez-moi le chevalier qui m'a conduit jusqu'ici : je veux le voir sans ses armes. - Il est si grièvement blessé qu'il est incapable de se déplacer : vous l'avez tellement malmené qu'à mon sens il devra garder le lit pendant des mois. - Allez vérifier ce qu'il en est, insiste-t-il : j'ai vraiment grand désir de le voir."

12        Peu après qu'elle se fut éloignée, un jeune homme s'approcha de Lancelot :"Allez-vous-en pendant qu'il en est encore temps : tous les hommes de la ville ne vont pas tarder à arriver pour essayer de vous tuer ; ils sont fous furieux que vous ayez tué leur seigneur et ses deux fils qui étaient les meilleurs chevaliers du pays."Mordret qui avait entendu prie Lancelot à son tour :"Au nom de Dieu, puisque vous m'avez rendu la liberté, faites en sorte que j'aie des armes pour me battre à vos côtés en cas de besoin. - Soyez tranquille, vous n'avez, par Dieu, rien à craindre tant que je suis là."Il demande alors au jeune homme qui l'avait prévenu  d'où il était originaire."Du pays qui a eu votre père pour seigneur et pour roi. - Et moi, sais-tu qui je suis ? - Vous êtes monseigneur Lancelot du Lac, bien sûr."[p.177] Sans dire ni oui, ni non, Lancelot lui ordonne de le conduire à l'armurerie."Volontiers, vous n'avez qu'à me suivre."

13        Leur montrant le chemin, il les amène dans une vaste chambre-forte où ils trouvent autant d'écus, de heaumes et d'épées qu'ils en veulent. Mordret, qui avait là tout ce qu'il désirait se dépêche de s'armer. Quand plus rien ne manque à son équipement, il demande à Lancelot s'il préfère qu'ils partent ou qu'ils restent."Seigneur, intervient le jeune homme, je ne vous conseille pas de rester. Etant donné tout ce que vous avez fait aux gens d'ici, vous n'avez pas intérêt à vous trouver au milieu d'eux. Vous feriez mieux de vous en aller, si vous m'en croyez. - Pour cela, il faudrait avoir des chevaux", fait observer Lancelot. Le garçon réplique que ce n'est pas faute de montures qu'ils resteront, s'ils choisissent de partir,"mais il faut que vous veniez avec moi. - C'est ce que nous allons faire", disent-ils.

14        Ils sortent de l'armurerie armés comme ils l'étaient et se trouvent face à une foule de gens qui menaient grand deuil et qui, terrorisés à la vue de Lancelot, s'enfuient de tous côtés. Comme il n'a aucune envie de leur faire du mal, il les laisse aller et descend dans la cour, là où il s'était battu sur les marches de l'escalier ; il y voit une vingtaine de magnifiques chevaux, déjà sellés, prêts à être montés. Il s'approche des deux qui lui paraissaient les meilleurs et en donne un à Mordret, gardant l'autre pour lui ; après quoi, il demande au garçon s'il souhaite les accompagner."Oh oui, seigneur, s'il vous plaît !"Lancelot lui donne donc un cheval, à lui aussi, enfourche le sien et part avec eux.

15        [p.178] Par les rues du bourg, ils arrivèrent à la porte de l'enceinte qui était ouverte, ce qui leur permit de sortir sans perdre de temps. Une fois dehors, Lancelot interrogea le jeune homme sur les coutumes du lieu : pourquoi ces deux chevaliers se trouvaient-ils à garder la source au moment où il y était arrivé ?"Je vais vous répéter mot pour mot ce que j'ai souvent entendu dire. Les deux chevaliers que vous avez tués étaient des frères et, il y a dix ans de cela, ils étaient déjà des preux confirmés dont la renommée était parvenue loin à la ronde. Ils se présentèrent donc à la cour du roi Arthur, pour la Pentecôte, et demandèrent à faire partie des compagnons de la Table Ronde. Mais, comme le roi et ses barons ne les connaissaient pas, on leur opposa un refus sans ambages et quand ils voulurent en savoir la raison, Arthur leur répondit qu'à la cour on ignorait tout d'eux  et de leurs exploits de chevalerie."Seigneur, lui répliqua l'aîné, si vous ne savez pas ce que nous valons, vous ne tarderez pas à l'apprendre, s'il plaît à Dieu !"

16        Sur ce, ils s'en retournèrent, pleins d'indignation et de dépit, et ils allèrent raconter à leur père, Broadas, comment on les avait reçus. Celui-ci leur demanda ce qu'ils avaient l'intention de faire."Ce qu'il faut pour qu'à la cour du roi Arthur on ne puisse plus prétendre qu'on ne nous connaît pas. - En ce cas, voici comment procéder. Vous irez garder la source qui se trouve à l'extérieur de l'enceinte,[p.179] c'est-à-dire que vous vous mesurerez à tous ceux qui y passeront, gens du pays ou étrangers - en exceptant ceux de Blanche Epine. Comme les chevaliers du roi Arthur ont l'habitude de courir les aventures au loin, dès qu'ils entendront parler de vous, ils viendront, et si vous êtes aussi valeureux que nous le pensons, vous l'emporterez souvent sur eux, d'autant qu'ils seront déjà fatigués en arrivant, alors que vous serez frais et dispos."

17        Après avoir écouté la proposition de leur père, ils firent dresser les deux tentes là où vous les avez vues et s'instituèrent gardiens de la source afin d'y affronter tous les chevaliers de passage. L'an dernier, monseigneur Gauvain s'est présenté avec trois autres compagnons de la Table Ronde ; il a demandé à jouter et il a désarçonné Bélyas le Noir, celui à qui vous avez fait subir le même sort ; mais dès que Briadas - celui que vous avez poursuivi jusque dans le bourg - se fut mis à cheval et qu'à son tour, il a entrepris de jouter contre monseigneur Gauvain, il a réussi à le désarçonner, c'est la pure vérité. Sur ce, il s'est battu contre les trois autres compagnons et il leur à fait, à tous, vider les étriers. Après les avoir abattus tous les quatre, il leur a rendu leurs chevaux, dès qu'il a su qui ils étaient. Quand on a appris, dans le pays, qu'il avait accompli l'exploit de faire mordre la poussière à quatre aussi valeureux chevaliers, on l'a surnommé Briadas sans maître, parce qu'aucun n'avait pu lui faire connaître le même sort [p.180] et depuis, ce surnom lui est resté, parce qu'on imaginait qu'il ne trouverait jamais son maître, du moment qu'il l'avait remporté sur monseigneur Gauvain. Mais maintenant, vous, vous êtes parvenu à le vaincre, et à le tuer. C'est dommage qu'ils soient morts si jeunes, car c'étaient des braves, et des chevaliers dignes de ce nom.

18        - Comment ? Ils sont morts tous les deux ? - Par Dieu, vous leur aviez infligé tant de blessures qu'ils se sont éteints entre les bras de ceux qui les soutenaient."Lancelot s'en dit désolé, puisqu'ils étaient des chevaliers sans peur et sans reproche."Vous avez fait pire, reprend le jeune homme, car vous avez aussi tué leur père. - Comment cela ? - Vous souvenez-vous du chevalier qui a essayé de vous jeter dans le puits ? - En effet. - Eh bien, c'était lui, Broadas, leur père. - Dieu m'en soit témoin, je le regrette ; mais maintenant que c'est fait, on n'y peut rien sauf en prendre son parti. Cependant, ou tu m'as menti, ou c'est hier soir qu'on ne m'a pas dit la vérité, en m'assurant que c'était Bélyas qui avait désarçonné monseigneur Gauvain. - Sur ma foi, ce n'est pas lui, seigneur, c'est Briadas ; mais comme il avait pris les armes de son frère, certains ont dit, par erreur, que c'était Bélyas."

19        Tout en parlant, ils étaient entrés dans la forêt où ils tombèrent sur le chevalier au brancard [p.181] qui était en quête de Lancelot et qui le reconnut, d'aussi loin qu'il le vit venir :"Ah noble chevalier ! s'écria-t-il dès qu'il fut à portée de voix, au nom de Dieu, ayez pitié de moi et délivrez-moi de mes souffrances ! Je vous supplie de me pardonner ce que j'ai fait : Dieu m'en soit témoin, j'ignorais qui vous étiez."Et il tend ses mains dans un geste d'imploration, comme si le Tout-Puissant était devant lui.

20        Touché de compassion, Lancelot déclare qu'il ne lui garde pas rancune ; puis il prend en main la flèche plantée dans sa cuisse et l'en sort sans difficulté. Se voyant débarrassé de l'objet qui lui faisait si mal, le chevalier le couvre de bénédictions."Vous m'avez rendu la vie ! Je me sens déjà tellement soulagé que je serai bientôt en état de chevaucher et, si j'avais un médecin, je serais complètement guéri. - Cela me ferait plaisir que vous le soyez, car vous m'avez très bien reçu chez vous. Remerciez Notre-Seigneur de cette fin heureuse : Sa volonté et vos mérites ont plus fait pour vous l'obtenir que mes propres vertus. Vous pouvez donc rentrer chez vous quand il vous plaira. Dites au roi Baudemagus que j'ai retrouvé presque tous les compagnons de notre quête [p.182] et que nous partirons cette semaine pour la cour du roi Arthur. Mais comme j'aimerais qu'il s'y trouve en même temps que nous, qu'il se mette en route dès qu'il sera en état de chevaucher, afin d'y être à la Pentecôte, ou même avant, s'il le peut."

21        Il s'acquittera au mieux de cette mission, promet-il en reprenant à vive allure le chemin par où il était arrivé.

          Lancelot s'adresse alors au jeune homme qui chevauchait à ses côtés :"Si vous pouviez porter un message de ma part au Promontoire Interdit, je vous en serais très reconnaissant. - Il n'y a pas de lieu au monde où je n'accepterais d'aller par amitié pour vous, seigneur, si j'étais capable de l'atteindre. Mais qu'irais-je faire là ? Personne n'y a accès sauf avec l'accord du chevalier qui le garde. - Vous ne rencontrerez personne qui vous l'interdise : vous trouverez la voie libre. Quand vous y serez, dites à nos compagnons de ne pas m'attendre parce que je m'en vais, sans tarder, à la cour du roi Arthur : ils m'y trouveront à la Pentecôte ; je ferai tout mon possible pour y être, où qu'il la tienne."

22        Le garçon déclara qu'il connaissait bien la route et qu'il ne devrait donc pas mettre longtemps, s'il ne rencontrait pas d'obstacle. Il partit sur-le-champ et chevaucha toute la journée et une partie de la nuit avant de faire halte en pleine forêt et de s'y coucher sous un chêne, parce qu'il n'en pouvait plus. Aussitôt réveillé, il enfourcha à nouveau sa monture et reprit son chemin, tant et si bien qu'il arriva au Promontoire au lever du soleil.

          Les chevaliers étaient déjà habillés et avaient chaussé leurs jambières.[p.183] Ils discutaient entre eux pour décider s'ils resteraient là à attendre Lancelot ou s'ils repartiraient à sa recherche ; et ils arrivaient d'autant moins à se mettre d'accord que, si les uns étaient d'avis de continuer de le chercher et d'autres de l'attendre, certains voulaient rentrer tout de suite à la cour où ils avaient envie d'être. Ils se tenaient aux fenêtres du donjon quand ils virent le jeune homme arriver à bride abattue :"Assurément, affirme Gauvain à très haute voix, ce garçon apporte des nouvelles de monseigneur Lancelot. - Pas du tout, selon moi", rétorque Yvain.

23        Arrivé dans la cour, le jeune homme attache son cheval à un arbre et monte dans la grand-salle où il salue les compagnons de la Table Ronde de la part de Lancelot du Lac qui, dit-il,"m'envoie vous prévenir de ne pas l'attendre car il ne reviendra pas par ici, mais il ira directement à la cour que le roi tiendra pour la Pentecôte, où que ce soit.  Vous pouvez donc vous en aller dès que vous le voudrez, parce qu'il souhaiterait vous y retrouver. - Par Dieu, fait Gauvain, que voilà des nouvelles agréables à entendre ! Il y a si longtemps que je ne me suis pas trouvé à la cour : ne pas y aller me serrait le coeur.

24        - D'après moi, objecte Yvain, nous n'avons pas le droit d'y retourner alors que notre quête n'est pas complètement terminée, puisque certains de ceux qui sont partis avec nous manquent encore ; si nous rentrions sans eux ou sans être sûrs de ce qu'ils sont devenus,[p.184] nous manquerions à notre parole. - Je ne comprends rien à ce que vous dites, réplique Gauvain. Regardez le temps qui s'est écoulé depuis notre départ : d'après le détail que je vous ai souvent entendu rapporter, on arrive, si je ne me trompe, à plus de trois ans, et, normalement, une quête n'est jurée que pour un an et un jour. Voilà pourquoi j'estime que nous pourrions rentrer à la cour sans commettre de faute, même si la moitié seulement d'entre nous étaient là ; or, nous sommes déjà seize ; d'autre part, Lancelot est si avisé et scrupuleux que lui-même ne s'y rendrait pas s'il pensait qu'il y ait là matière à redire. Je suis donc d'avis que, nous aussi, nous y allions."Tous se rallient à son opinion.

25       "Mon ami, demande alors Gauvain au jeune messager, où as-tu laissé monseigneur Lancelot ? - Dans la Forêt Périlleuse, seigneur, près de la Source aux deux Sycomores."Gauvain savait bien où elle se trouvait et ce nom lui rappelait des souvenirs : c'est là qu'il s'était fait désarçonner."Lancelot a-t-il aboli la coutume ? s'enquiert-il auprès du garçon ? - Oui, seigneur, Dieu merci : il a tué les deux chevaliers qui interdisaient l'accès de la source et il a pénétré dans Blanche Epine où il a tué leur père, Broadas ; il a accompli des exploits incroyables, et il a aussi délivré votre frère Mordret [p.185] qui était retenu là prisonnier ; je les ai quittés hier soir ensemble dans la forêt."

26        Cette nouvelle ragaillardit encore Gauvain qui se dit prêt à partir, si tout le monde est d'accord. On l'approuve et, après avoir pris les armes qu'ils peuvent se procurer et s'être équipés, les compagnons s'apprêtent à s'en aller ; certains souffraient encore des blessures reçues, d'autres étaient frais et dispos. Alors qu'ils allaient se mettre en route, on demanda à Bohort ce qu'il avait l'intention de faire de ce château où il était resté si longtemps et des terres qui en dépendaient."Je n'en sais rien, fait-il. - Seigneur, intervient un écuyer qui se détache du groupe, il y a plus d'un an que je suis à votre service et vous m'aviez promis que je n'aurais pas à le regretter ; pourtant, je n'ai encore rien reçu de vous. Et maintenant, vous rentrez au royaume de Logres d'où il se peut que vous ne reveniez jamais. S'il vous plaît, avant de partir, faites-moi chevalier de votre propre main - je pense que ce sera de bon augure pour moi - et donnez-moi ce château en récompense : je vous promets que, si Dieu me prête vie, vous n'aurez pas à vous plaindre de l'avoir remis en de mauvaises mains. - Accordez-lui donc ce qu'il vous demande, Bohort, fait Gauvain. A le voir, on se dit qu'il deviendra un chevalier digne de ce nom, si la vie lui en laisse le temps."

27        Tous les autres s'associent à ses prières, mais, même sans cela, Bohort aurait accédé de grand coeur à la demande du jeune homme, qui le remercie avec effusion. On lui fait apporter de belles et bonnes armes, ce que l'on peut trouver de mieux sur place, et on l'en équipe sans lésiner afin qu'il soit en bel appareil,[p.186] comme c'est la coutume en Grande-Bretagne. Bohort l'adoube et l'investit de la tenure du château, faisant de lui son homme-lige, en lui remettant une terre, alors qu'il n'en avait pas jusque là.

          Les compagnons donnèrent un grand festin au château dont le nouveau chevalier assura le service de son mieux ; la liesse était générale et tous avaient le coeur à la fête. Après avoir pris le temps de déjeuner, ils réclamèrent leurs armes et une fois équipés, ils quittèrent le Promontoire à midi. Avant de partir, monseigneur Gauvain demanda au jeune adoubé comment il s'appelait."Achille le Blond", dit-il.

28        Ils s'en allèrent tous ensemble et Achille ne rebroussa chemin qu'après les avoir longuement escortés. Les compagnons continuèrent leur chevauchée jusqu'au moment où, au milieu de l'après-midi, ils arrivèrent devant une ville-forte qui ne manquait certes de rien : une rivière au courant abondant et rapide séparait, d'un côté une forêt, et de l'autre des champs vastes et fertiles où travaillaient des paysans ; on voyait aussi un vaste pré dans lequel des charpentiers s'activaient à dresser des galeries de loges."Vous pouvez être sûrs qu'il y aura un tournoi demain, déclare Gauvain aux autres : c'est pour cela qu'on est en train de construire ces loges."Yvain interroge alors un charpentier qui confirme qu'il y aura bien un tournoi.[p.187]"Et quand cela ? s'enquiert Gauvain. - Dans trois jours, seigneur. - Qu'est-ce que je vous disais ? - En effet, vous avez raison."

29        Les compagnons pénétrèrent à l'intérieur de l'enceinte par un pont de bois."Chers seigneurs", leur demande Gauvain, une fois qu'ils sont entrés,"aimeriez-vous voir Lancelot parmi vous et jouir de sa compagnie ? - Si cela se pouvait, comme nous serions contents ! - Rien de plus facile, d'après moi. Nous savons qu'il n'est pas loin ; il ne restera donc pas longtemps sans entendre parler de ce tournoi - je ne vois pas comment il pourrait en être autrement ; et dès qu'il en aura eu vent, il voudra s'y rendre, même si cela devait le retarder deux ou trois jours. Je serais donc d'avis que nous restions là et que nous l'attendions. Nous ne ferons ensuite qu'une plus belle entrée à la cour de monseigneur le roi, en y revenant tous ensemble."Ils décidèrent donc de patienter jusqu'au tournoi.

         "Il vaudrait mieux, dit Bohort, ne pas nous faire reconnaître des gens d'ici, ni des autres et nous présenter à la rencontre incognito, de manière que personne ne sache que nous appartenons à la maison du roi Arthur, car si Lancelot apprenait que nous sommes là, à l'attendre, il ne viendrait pas : c'est l'homme au monde qui recherche le plus la discrétion."Ils conviennent donc de prétendre qu'ils sont du royaume de Norgales.

30        [p. 188] Un bel enfant attira alors les regards de Gauvain qui lui demanda d'où il était."D'ici, fit le garçon. - Et comment s'appelle cette place ? - C'est Paningue. - Et qui y commande ? - Un chevalier, pas bien vieux, du nom de Galehodin : c'est le neveu de Galehaut, le seigneur des Iles-Etrangères, celui dont la puissance n'a eu de rivale, en son temps, que celle du roi Arthur."

31        Gauvain avait rencontré Galehodin plusieurs fois."Comment faire pour nous loger, seigneurs ? demande-t-il à ses compagnons. Si nous demandons l'hospitalité au château, nous serons forcément reconnus : Galehodin a vu certains de nous, et pas qu'une fois. Je serais donc d'avis que nous trouvions plutôt un hôte convenable et de confiance chez qui demeurer incognito, ce qui ne serait pas possible ailleurs."Mais ils objectent qu'ils préféreraient le château où ils seraient sûrs de trouver tout ce qu'il leur faut. Gauvain se tourne alors vers le garçon :"Mon jeune ami, peux-tu nous indiquer le meilleur endroit où nous loger ? - Certainement, seigneur ; et je vous y conduirai, si vous voulez. - Grand merci à toi ; nous te suivons."Il leur fait prendre la grand-rue et les amène [p.189] sur une butte où un bourgeois avait fait construire un luxueux manoir, tout à fait digne d'accueillir un roi.

32        Arrivés devant la porte, ils envoyèrent un écuyer demander s'il y avait de la place pour seize chevaliers étrangers."Qu'ils soient tranquilles : ils peuvent entrer, assure le bourgeois ; je leur réserverai mon meilleur accueil."L'écuyer retourne porter sa réponse aux compagnons qui mettent aussitôt pied à terre, cependant que l'hôte vient à leur rencontre : l'arrivée de gens d'aussi belle mine et qui avaient tout l'air d'être des vaillants lui réjouit le coeur ; il les fit donc servir au mieux et les traita avec de grands égards. Quand ils se furent débarrassés de leurs armes, comme ils étaient en simples tuniques, il leur fit apporter à chacun un des somptueux manteaux dont il avait une abondante réserve, car c'était un homme riche et puissant.

33        Les compagnons n'eurent rien à redire à leur hébergement : l'hôte se donna tout le mal qu'il put afin de les bien servir, et même luxueusement. Le soir, après dîner, il leur demanda d'où ils étaient et monseigneur Gauvain répondit qu'ils étaient de simples chevaliers du royaume de Norgales et qu'ils venaient participer au tournoi dans l'espoir que la chance leur sourirait et que leurs prouesses leur permettraient d'y gagner quelque chose, car des chevalier sans terre comme eux en avaient grand besoin."A vous voir, fait le bourgeois, vous me paraissez être gens de mérite. Aussi, j'aimerais que vous fassiez la connaissance de notre seigneur : il est si valeureux et c'est un si grand coeur, malgré son jeune âge,[p.190] que si vous étiez tant soit peu de ses familiers, je crois que vous ne le quitteriez plus : si vous saviez combien il est généreux et courtois ! Vous auriez de la peine à le croire. - Cher seigneur, répondit Gauvain, nous sommes des gens trop modestes pour fréquenter un homme aussi haut placé ; c'est pourquoi nous préférons rester discrets ; seuls des exploits pourraient nous donner accès à lui."

34        Telle fut la réponse de monseigneur Gauvain ; mais bien qu'il eût persuadé son hôte qu'ils n'étaient nullement de grands seigneurs, celui-ci continua de les servir de son mieux. Quand ce fut l'heure d'aller se coucher, on dressa des lits dans les chambres pour les compagnons qui y dormirent jusqu'au matin. Ils se levèrent avec le soleil et allèrent entendre la messe à l'extérieur de Paningue, dans un ermitage, non loin de là, avant de rentrer pour manger ; mais, au moment de passer à table, Gauvain, qui s'était approché d'une fenêtre pour regarder le va-et-vient des chevaliers dans la rue[p.191] et s'y attardait, entendit des clameurs s'élever dans la direction de la forêt, qui le firent tressaillir parce qu'il craignait qu'il ne s'agisse d'une échauffourée où quelqu'un de leurs compagnons pourrait être mêlé."Pensez-vous qu'un des nôtres se trouve par là-bas ? demande-t-il à Hector. - Pourquoi cette question ? - A cause  des cris qui laissent augurer une bagarre, j'en suis sûr. - Non, ils ne sont pas allés de ce côté."

35        Mais ils n'avaient pas fini de parler qu'ils voient Agloval, un chevalier de la maison du roi Arthur, compagnon de la quête, qui descendait la rue, armé de sa seule épée et le bras droit enveloppé dans son manteau ; il montait un grand et fort cheval, couvert de blessures et que deux ou trois coups de lance faisaient boiter de l'antérieur gauche, mais que son cavalier forçait à galoper, en usant des éperons ; blessé à l'épaule gauche et à la tête, le chevalier était tout couvert de sang ;[p.192] une quarantaine d'hommes solidement armés lui donnaient la chasse, ne pensant qu'à s'emparer de lui pour le tuer.

36        Le voyant en si fâcheuse posture, Gauvain, touché de pitié, le montre à Hector :"C'est un de nos compagnons de quête : allons à son secours avant qu'il ne soit trop tard ! Sinon, avec tous ces gens à ses trousses, il est mort ! - Aux armes !"crie Hector à l'adresse des autres qui, devant l'urgence de la situation, se précipitent vers chevaux et armes et, une fois équipés et en selle, sortent dans la rue. Gauvain hèle Agloval :"Entrez ici, seigneur chevalier ; sur ma tête, nous vous prêterons main-forte et nous vous défendrons contre tous ceux qui s'en prennent à vous.""Qui sont ces gens ?"se demande Agloval avec étonnement ; mais, du moment qu'ils lui proposent leur aide, il franchit le seuil.

          Ses poursuivants se précipitent et veulent forcer le passage,[p.193] mais Gauvain s'interpose et leur crie de ne pas faire un pas de plus :"Sinon, vous êtes des hommes morts !"Une dizaine d'entre eux répliquent à cette injonction en lui portant de si rudes coups de lance qu'ils font tomber à la renverse le cheval en même temps que son cavalier. Ils allaient l'achever quand Hector, devançant les autres, se porte à son secours, et, d'un violent coup de lance en pleine poitrine, il abat, mort, celui qui était le mieux à sa portée.

37        Voyant qu'ils n'éviteront pas un affrontement qui a, bel et bien, déjà commencé, les autres compagnons se précipitent à leur tour sur les assaillants, qui étaient au moins soixante-dix, tous armés de hauberts et de pièces d'armure en fer.

          La mêlée s'engage, violente et sans merci, car les uns voulaient entrer de force pour s'emparer d'Agloval et les autres, tous des chevaliers valeureux, le défendaient. Bohort se démène et tous fuient devant lui en troupeau ; l'épée au clair, il fait un vrai massacre : pas un coup qui ne renverse un adversaire ; il accumule tant d'exploits qu'on redoute son épée plus que celles des autres. Hector, lui aussi, se conduit en combattant émérite.

          A cette vue, les gens de Paningue font sonner le tocsin et tous, sans exception, se mettent en armes et se rassemblent pour prendre part à la mêlée. La rue était jonchée [p.194] de cadavres. Les défenseurs d'Agloval se battaient d'une façon qui valait le coup d'oeil. Au milieu d'eux, Gauvain, monté sur un cheval que Bohort lui avait procuré pour remplacer le sien, qui avait été tué, se distinguait par son ardeur.

38        Bien que les assaillants fussent, alors, plus de cent et les défenseurs d'Agloval seulement seize, la bataille tourna à l'avantage de ces derniers, leurs adversaires, contraints de s'enfuir par la grand-rue, laissant sur place une soixantaine de blessés ou de morts ; ce qui ne leur épargna pas une longue poursuite au cours de laquelle leurs pertes furent encore plus nombreuses."Seigneurs, proposa Bohort à ses compagnons après un long moment de chasse, de désarçonnements et de tuerie, il serait temps de faire demi-tour ; nous les avons assez malmenés et humiliés, et nous avons vengé comme il le fallait la honte d'Agloval."

39        Ils rebroussèrent donc chemin et s'en retournèrent chez leur hôte qu'ils trouvèrent aux cent coups de sa vie."Qu'avez-vous donc ? lui demanda Gauvain lorsqu'ils se furent désarmés. - En tuant tous ces braves gens qui étaient des nôtres,[p.195] vous avez causé ma perte : je n'en réchapperai pas vivant ! Dès que notre seigneur sera revenu de la chasse où il est allé aujourd'hui et qu'il apprendra ce qui s'est passé, il nous fera mettre à mort, ma famille et moi, à cause des dommages que vous lui avez fait subir. Vous, comme vous êtes des étrangers, vous rentrerez chez vous, évidemment, en me laissant dans cette triste situation : peu vous importe que j'en réchappe ou que j'y perde la vie. Oui, j'ai bien raison de dire que votre venue m'a porté malheur, même si vous êtes des chevaliers braves et valeureux, puisque je vais être tué à cause de vous, sans avoir rien fait pour le mériter. - Soyez tranquille, mon cher hôte, le rassure Gauvain : je vous donne ma parole d'honneur de chevalier que, quoi qu'il advienne, nous ne partirons pas avant d'avoir fait la paix entre vous et le maître du lieu : vous ne perdrez rien dans l'affaire. - Chers seigneurs, s'il vous plaît, dites-moi de quel pays vous êtes, car, à votre façon de parler, je comprends bien que ce n'est pas du royaume de Norgales.

40        - Je ne vais pas vous le cacher plus longtemps : la vérité, c'est que nous venons du royaume de Logres ; nous appartenons à la maison du roi Arthur et nous sommes compagnons de la Table Ronde. Nous étions retenus prisonniers depuis plusieurs années, mais, grâce à Dieu, maintenant nous sommes libres, et nous rentrons chez nous, où beaucoup nous croient morts. Nous sommes passés ici par hasard [p.196] et comme nous avons entendu parler du tournoi qui doit s'y dérouler, nous avons décidé de rester jusque là, parce qu'un de nos compagnons que nous aimerions beaucoup voir y sera. C'est pour le retrouver que nous sommes entrés dans votre cité. Voilà : je vous ai expliqué ce qu'il en est de mes compagnons et de moi. Que tout ce que vous avez vu ne vous inquiète pas ! Je vous garantis qu'il y a, parmi nous, trois hommes de si haut lignage que, même si nous avions tué la moitié de la ville, Galehodin nous pardonnerait ce forfait par amitié pour eux."

41        Cette annonce calme le trouble du bourgeois qui regrette beaucoup de ne pas connaître leurs noms ; mais, persuadé que ce sont tous de très grands seigneurs et de très valeureux chevaliers, il n'ose pas les leur demander de peur de se montrer grossier.

          Cependant, les compagnons entourent Agloval et constatent qu'il a bandé ses plaies pour éviter de trop perdre de sang. Dès qu'ils eurent enlevé leurs heaumes, il les reconnut et son plaisir de les retrouver lui fit complètement oublier toute la douleur que lui causaient ses blessures. Des larmes de joie et d'émotion lui montèrent aux yeux et il les embrassa l'un après l'autre :"Qui vous a amenés dans ces parages, chers seigneurs ? Ma foi, si vous ne m'aviez pas si vite porté secours, je crois bien qu'ils m'auraient tué, eux armés comme ils étaient, et moi avec ma seule épée. Mais, grâce à Dieu, vous m'avez protégé à force d'exploits et si bien vengé que les gens du pays ne sont pas près de l'oublier."

42        [p.197] Sur ce, ils se mirent à table, contents que l'aventure se soit bien terminée, toujours plaisantant et s'amusant entre eux. Après déjeuner, on demanda à Agloval quel hasard l'avait conduit là."Je vais vous raconter ça ! La vérité, c'est que je suis à votre recherche depuis longtemps. La semaine dernière, ma chevauchée m'avait amené dans les parages, et il s'est trouvé que j'ai demandé l'hospitalité à un chevalier chez qui se trouvait le roi Baudemagus que ses blessures avaient forcé à s'aliter ; nous avons parlé ensemble de choses et d'autres, tant et si bien que le roi m'a recommandé de venir ici : j'y trouverais sans doute, m'a-t-il dit, monseigneur Lancelot qui l'avait quitté la veille. C'est donc sur ses indications que je suis venu à Paningue, persuadé d'y avoir des nouvelles de Lancelot et même de le voir au tournoi.

43        Or, ce matin, comme j'avais trouvé à me loger au château avec d'autres chevaliers, l'un d'eux, qui était apparenté au seigneur du lieu, et qui me vouait une haine mortelle parce que j'avais tué son frère, me découvrit et me surprit alors que j'étais désarmé : c'est lui qui m'a infligé les blessures que vous avez vues ;  et j'aurais été tué, car j'avais après moi tous ses compagnons qui, eux aussi, étaient en armes, si je n'avais pas réussi à prendre la fuite. Mais Dieu a voulu que vous me sauviez, car il n'y a pas de doute, s'Il ne vous avait pas mis sur mon chemin, je serais un homme mort.

44        [p.198] - Dites-moi, Agloval, s'enquiert Gauvain, pensez-vous que le roi Baudemagus ait une chance de se remettre de ses blessures ? - Il n'y a rien à craindre : il m'a dit qu'il serait bientôt en état de chevaucher. - Par Dieu, fait Bohort à l'adresse de Gauvain, c'est vraiment une grande chance pour nous : maintenant, tous les compagnons de la quête ont été retrouvés ; nous pouvons donc reprendre le chemin de la cour dès que vous le voudrez, avec monseigneur Lancelot ou sans lui."Les autres déclarent qu'ils attendront la fin du tournoi pour s'en aller,"parce que, si Lancelot n'y vient pas, c'est qu'il est déjà de retour", et ils feront le détour jusqu'au château où se trouve Baudemagus : s'il est guéri, ils l'emmèneront avec eux à la cour, quitte à le faire transporter en brancard, plutôt que de le laisser dans un pays qui n'est pas le sien.

45        Ils continuèrent de parler ensemble à bâtons rompus jusqu'à ce que, vers le milieu de l'après-midi, leur hôte vint les prévenir :"Il faut que vous alliez vous armer au plus vite, messeigneurs. Tout le monde se rassemble et bientôt il y aura foule ici : monseigneur Galehodin, notre maître, est de retour de la chasse ; on lui a rapporté tout ce que vous avez fait : il est consterné et furieux, et il va donc vouloir venger l'outrage dont vous vous êtes rendus coupables en lui tuant ses hommes."

          Les compagnons se hâtent alors de s'armer, font amener [p.199] leurs chevaux dans la cour et les enfourchent sans attendre ; ils s'apprêtaient à sortir quand monseigneur Gauvain les retint.    ­"Je pense, leur dit-il, être capable de faire si bien votre paix avec le seigneur de Paningue que, dès qu'il saura qui nous sommes, il se réjouira de notre venue plus qu'il ne l'a jamais fait pour d'autres."Ils s'arrêtèrent donc et se tinrent au milieu de la cour, immobiles mais heaumes en tête et montés sur leurs chevaux caparaçonnés de fer...

46        ... et ils restèrent là dans l'attente. Un bon moment se passa, puis monseigneur Gauvain vit arriver dans la rue une foule d'hommes en armes, tant à cheval qu'à pied, avec à leur tête, monté sur un grand destrier, un chevalier de haute taille ; il se dit que ce devait être Galehodin qu'il connaissait pour cette raison même. Cependant, les compagnons se tenaient toujours sans bouger à l'entrée de la cour. Quand ceux qui le suivaient en furent tout près, Galehodin leur fit signe de s'arrêter au milieu de la rue car, avant d'en faire davantage, il voulait savoir qui étaient ceux qu'il avait en face de lui."Je ne vous salue pas, fait-il à l'adresse de Gauvain, parce que je me demande si vous ne faites pas partie de ceux qui m'ont tué mes hommes, dans ma propre cité. Assurément, jamais on n'a pareillement outragé un prince possessionné d'une terre. - Seigneur, répond Gauvain, accordez-moi le temps de m'expliquer, s'il vous plaît.[p.200] - Soit, dites ce que vous avez à dire.

47        - Voilà ce que j'ai à dire. Nous sommes des chevaliers errants étrangers et nous étions venus pour participer au tournoi que vous avez fait crier dans le pays. Tôt ce matin, du haut des fenêtres où nous nous étions accoudés, nous avons vu un de nos compagnons fuir devant une soixantaine de vos hommes qui lui donnaient la chasse avec l'intention de le tuer ; il portait les marques de plusieurs blessures et n'avait que son épée pour se défendre. Il nous a fait d'autant plus pitié que nous avions sujet de craindre pour sa vie. Nous sommes donc descendus et nous sommes allés à son secours le plus vite possible, parce qu'il était seul et que ses poursuivants étaient trop nombreux. Ce sont eux qui nous ont assaillis, nous n'avons fait que nous défendre de notre mieux. Il s'est trouvé que nous avons blessé ou tué nombre d'entre eux et, Dieu merci, nous avons réussi à nous débarrasser d'eux, mais non sans mal. Si quelqu'un se risquait à prétendre et à vouloir prouver par les armes qu'il y ait là matière à nous accuser, je suis prêt à soutenir par les armes, que ni moi ni nos compagnons nous ne sommes coupables d'une faute grave envers vous."

48        Quand Galehodin entend ce discours, il se dit que celui qui s'exprime ainsi ne peut être qu'un chevalier digne de ce nom ; aussi lui demande-t-il qui il est et comment il se nomme."Assurément, seigneur,[p.201] je n'ai jamais caché mon nom par peur à qui que ce soit, et je ne le ferai pas davantage pour vous. Je suis fils du roi Loth d'Orcanie et je m'appelle Gauvain ; le roi Arthur, dont nous sommes tous les hommes, est mon oncle ; quant à ces chevaliers, ils font partie de sa maison et sont des compagnons de la Table Ronde, - tous de bons et valeureux chevaliers. Ceux d'ici ne leur résisteraient pas jusqu'à la nuit s'ils devaient se mesurer les uns aux autres."

49        Dès que Galehodin entend le nom de Gauvain, il jette aussitôt son écu et sa lance à terre, se dépêche d'ôter son heaume et s'avance vers lui bras ouverts :"Par Dieu, seigneur, ne m'en veuillez pas de l'hostilité que je vous ai montrée et soyez sûr que, si j'avais su avoir affaire à vous, j'aurai agi tout autrement. Pardonnez-moi, je vous en prie, au nom de Dieu, et je vous le demande comme une marque d'amitié ; en échange, je vous pardonne, à vous et à vos compagnons, la faute que vous avez commise en me tuant mes hommes."

50        Devant cette proposition si noble et si généreuse, monseigneur Gauvain enlève son heaume et tend son épée à Galehodin :"Seigneur, nous sommes beaucoup plus coupables envers vous que vous ne l'êtes envers nous ; à mon sens, nous devrions vous offrir  une compensation et nous le ferons volontiers, comme si vous étiez notre seigneur. Les barons de la cour de mon oncle [p.202] en fixeront les modalités. - Nous avons le temps d'y penser, seigneur ; mais, pour Dieu, dites-moi plutôt sans attendre si monseigneur Lancelot du Lac est avec vous. - A vrai dire, non ; mais il est dans le pays, et c'est pourquoi nous allons l'attendre ici : nous espérons qu'il viendra au tournoi. - Ma foi, répond Galehodin, c'est justement parce que j'avais entendu dire qu'il se trouvait dans les parages que j'ai organisé ce tournoi qui aura lieu dans trois jours : j'escomptais que le hasard l'y amènerait.

51        Sur ce, Galehodin revient auprès de ses hommes et leur ordonne de se disperser tout en les accablant de reproches :"Dépêchez-vous de filer, méchantes gens que vous êtes ! Grossiers personnages ! Vous avez failli me déshonorer à jamais ! Si vous aviez tué ces braves et valeureux chevaliers, j'y aurais perdu mes terres, et vous la vie. Vous avez de la chance, et plus que vous ne sauriez le croire, que, moi, j'ai su qui ils étaient."Ils obéirent aussitôt à son ordre et firent demi-tour ; après avoir ramassé les corps de leurs parents et amis qui gisaient dans la rue, ils les transportèrent chez eux et les ensevelirent, tout en maudissant l'heure où le soleil s'était levé ce jour-là - qui leur a apporté tant de malheur : ils ne s'en remettront jamais !

          Cependant, Galehodin, de son côté, est revenu au logis seigneurial ; il descend de cheval, se fait rapidement désarmer,[p.203] ainsi que les gens de sa maison, puis il choisit vingt chevaliers parmi les plus vaillants de sa cour, et les fait habiller et parer de somptueux atours ; lui-même revêt une tenue digne du grand seigneur qu'il est. Et il va en cet équipage rendre visite aux compagnons de la Table Ronde, décidé à les traiter avec les plus grands égards, à faire plus ample connaissance avec eux et à se montrer leur ami.

52        Quand il se présenta au logis des compagnons, ils étaient déjà tous désarmés et avaient revêtu de luxueux vêtements, car leur hôte, qui était un homme de grand mérite, faisait tout ce qui était en son pouvoir afin de les servir au mieux. Dès qu'ils le virent arriver, ils accoururent au devant de lui et lui réservèrent un très joyeux accueil."Faites-moi la faveur, les pria-t-il, de me compter désormais au nombre de vos amis et de m'accorder le don que je vous demanderai à condition que ce ne soit pas un déplaisir pour vous."Ils répondent que, même si c'était quelque chose qui devait leur coûter, ils diraient oui, du moment que c'était à sa requête."Merci beaucoup, fit-il. En ce cas, je vous en prie, quittez ce logement et acceptez mon hospitalité."Ils déclarent qu'ils iront volontiers chez lui, puisqu'il le veut,"mais si un autre que vous nous en avait priés, nous aurions refusé parce que notre hôte est vraiment quelqu'un de très courtois, et un homme de bien. - Puisque vous vous louez autant de lui, je le ferai chevalier à la Pentecôte et, pour le récompenser de sa conduite, je lui donnerai cette cité de Paningue à tenir, sa vie durant et, après lui, à ses héritiers."

53        [p.204] Cette promesse réjouit tellement l'hôte qu'il se jette aux pieds de Galehodin qui l'investit du fief dont il l'a doté ; puis le neveu de Galehaut fait monter les compagnons à cheval et les emmène chez lui au château où il déploya pour eux une hospitalité si fastueuse que tous ces honneurs ne furent pas sans les embarrasser.

          Mais le conte cesse ici de parler d'eux tous ; il revient à Lancelot et à Mordret.

XCVI
Deuxième apparition du cerf blanc et des six lions.
Mordret tue un ermite. Tournoi de Paningue :
Lancelot, incognito, s'y distingue

1         Après le départ du jeune homme qu'il avait envoyé au Promontoire Interdit, Lancelot chevaucha en compagnie de Mordret jusqu'à la nuit dans une vaste et mystérieuse forêt ; au moment où la lune se levait, ils se trouvaient au sommet d'une petite colline : c'est de là qu'ils virent passer devant eux le Cerf blanc escorté par les six lions qui traversèrent devant eux le chemin suivi par les chevaliers, sans leur faire de mal, et s'enfoncèrent au coeur de la forêt. Quand les deux compagnons les eurent perdus de vue,  le premier à prendre la parole fut Lancelot :"Par Dieu, c'est bien la plus mystérieuse aventure que j'aie jamais vue, et croyez-m'en : je consens à être abandonné de Dieu si je ne me mets pas en quête de ces animaux et de leur gîte. - Par Dieu, fait Mordret, je les avais déjà vus il n'y a pas longtemps et j'aurais sûrement suivi leur piste si je n'avais pas été à la poursuite d'un chevalier qui avait enlevé un nain dont je devais assurer la sauvegarde. Si vous le voulez bien, je suis donc prêt à vous accompagner. - Allons-y !"conclut Lancelot.

          Ils se lancent alors sur les traces des lions aussi vite que leurs chevaux le leur permettent, tant et si bien qu'ils finissent par se retrouver devant des halliers impénétrables.[p.205] Alors qu'ils essayaient de forcer le passage, deux chevaliers surgirent par un chemin de traverse. L'un, profitant de ce qu'il n'arrivait pas face à Lancelot, le prend par surprise et le fait tomber, tête la première, sous le ventre de son cheval : dans sa chute, la pointe de son heaume heurte le sol. L'autre porte à Mordret un coup si rude qu'il le renverse au pied d'un chêne. Après quoi, ils prennent les deux chevaux et s'éloignent à fond de train, laissant Mordret et Lancelot à pied, si stupéfaits qu'ils se demandent ce qu'ils vont devenir. Mordret n'a pas le coeur à plaisanter ; il se désole plus que ne le fait son compagnon et c'est d'ailleurs surtout à celui-ci qu'il pense en réagissant ainsi : il aurait mieux aimé, proclame-t-il, recevoir un coup en pleine poitrine plutôt que de les voir tous les deux dans pareille situation.

3         Quant à Lancelot, il prend les choses à la légère et c'est en riant qu'il déclare à Mordret :"Sur ma foi, vous ne m'avez guère aidé à défendre ma monture : vous l'avez laissé filer sous vos yeux ! - Par Dieu, il a fallu qu'ils nous jettent un sort : jamais deux chevaux n'ont été aussi facilement conquis que les nôtres. Si on racontait cette histoire comme elle nous est arrivée, personne n'y croirait. - Mais non, proteste Lancelot, il n'y a pas trace de magie là-dedans ; nous nous sommes laissé faire sans réagir, c'est tout. Il faut donc nous en procurer d'autres, car nous ne pouvons plus compter sur ces deux-là ! Mais ce que je regrette surtout, c'est de voir notre quête interrompue ; j'aurais tellement aimé savoir ce qu'il en est du Cerf et des lions."

4         Pendant qu'ils parlaient ainsi, ils voient arriver un nain, monté sur une maigre haridelle :[p.206]"Que Dieu sauve les vaillants chevaliers qui vont à pied comme de pauvres hères par la Forêt étrange !"s'exclame-t-il quand il est à portée de voix."Il faut ne pas être en reste de courtoisie pour donner son cheval et être obligé de marcher ! Et malheur à celui - mais je ne voudrais pas m'en prendre à un homme de bien ! - qui vous a faits chevaliers de la Table Ronde : Dieu m'en soit témoin, vous ne le méritez guère dès lors qu'il suffit de deux chevaliers pour vous prendre vos chevaux. - Eh ! fait Lancelot, nous les leur avons donnés en pensant que tu nous offrirais le tien à la place : grand et solide comme il est, il n'aura pas de mal à nous porter tous les deux. - Assurément, j'aimerais que vous n'ayez pas plus envie de le monter que moi de vous le prêter. Que Dieu m'aide, je le ferais plus pour votre honte que pour votre honneur, car si vous montiez sur pareille rosse, vous seriez définitivement déshonorés ! Mais jamais vous ne voudriez y consentir. - Par Dieu, fait Mordret, dis-nous plutôt où sont nos chevaux, si tu le sais.

5         - Si chacun de vous m'accordait un don, je vous indiquerais où les retrouver, eux et ceux qui les ont pris. - Sur ma foi, répond Lancelot, si tu me demandes quelque chose que je puisse te donner, et qui soit légitime, j'accepte, pour ce qui est de moi. - Moi aussi, fait Mordret. - Je ne vous en demande pas plus, dit le nain. Suivez-moi."

          Ils reprirent le chemin par lequel ils étaient arrivés jusqu'à une vallée où on avait dressé quatre tentes.[p.207]"C'est là, dit le nain en les leur montrant, que vous trouverez vos chevaux et ceux qui les ont."  Une fois qu'ils se sont approchés, ils voient devant l'entrée d'une des tentes leurs deux montures attachées par la bride et distinguent à l'intérieur deux chevaliers et deux demoiselles attablés et en train de manger.

6         Ce spectacle met du baume au coeur de Mordret et de Lancelot qui pénètrent dans la tente."Chers seigneurs, déclare Lancelot à l'adresse des chevaliers, vous vous êtes emparés de nos chevaux par surprise, à telle enseigne que nous ne nous sommes rendu compte de rien avant de nous être fait désarçonner. Ce faisant, vous vous êtes mis dans votre tort et en les récupérant, nous aurons donc le droit pour nous ; mais si vous parvenez à les conquérir à la loyale, nous vous tiendrons pour des chevaliers dignes de ce nom. - Que Dieu m'aide, si vous les emmenez, je crois que vous devrez les rendre malgré vous."Mordret dégaine aussitôt son épée :"Je vais vous faire regretter vos paroles", déclare-t-il au chevalier en marchant sur lui ; mais alors qu'il allait le frapper à la tête, Lancelot le tire en arrière :"Reculez ! lui dit-il. Que Dieu m'aide, vous ne porterez pas la main sur lui en ma présence, tant qu'il sera désarmé ; mais dès lors qu'il sera en état de se défendre, peu m'importe qui l'attaque : vous, moi ou un autre... Seigneurs, ajoute-t-il à l'adresse des deux chevaliers, si vous estimez que nous sommes injustes et que nous vous faisons du tort, faites respecter votre droit [p.208] à la première occasion."Ils le feront, répliquent-ils, et plus tôt qu'il se l'imagine.

7         Lancelot et Mordret se dirigent vers leurs chevaux et se mettent en selle. C'est alors que le nain s'approche d'eux :"Rappelez-vous, chers seigneurs, que chacun de vous me doit un don en récompense."Il a raison, font-ils, et ils s'exécuteront à sa première requête. Lancelot en profite pour lui demander où ils pourront se faire héberger."Par Dieu, je ne sais pas trop : la nuit est déjà bien avancée et il n'y a pas la moindre habitation à sept lieues à la ronde, à part un ermitage qui est à peu près à une lieue d'ici. - Eh bien, conduis-nous là."Il va s'y employer, assure-t-il, et c'est ce qu'il fait. Une fois arrivés, ils frappent à la porte et appellent jusqu'à ce que l'ermite vienne leur ouvrir ; il leur demanda qui ils étaient et quand ils se furent présentés comme deux chevaliers errants qui demandaient l'hospitalité"parce qu'il est si tard que nous ne savons où aller", il affirma qu'il aurait plaisir à être leur hôte et qu'il ferait de son mieux.

8         Lancelot et Mordret mettent donc pied à terre, vont abriter leurs chevaux et se désarment dans la maison de l'ermite qui n'était pas bien grande. Le nain déclara alors qu'il partait."Mais, où pourras-tu te rendre maintenant, à l'heure qu'il est ? s'enquiert Lancelot. - Soyez tranquille, je trouverai [p.209] bon gîte."Et après les avoir recommandés à Dieu, il s'enfonça dans la forêt, au clair de lune.

          Les deux chevaliers qui, eux, étaient restés chez l'ermite, n'oublièrent pas de s'occuper de leurs chevaux et leur donnèrent de l'herbe à profusion. Quant à leur hôte, il leur offrit du pain et de l'eau : c'est tout ce qu'il avait ; mais comme ils étaient à jeun depuis le matin et qu'ils étaient recrus de fatigue, ils s'en contentèrent.

9         [p.210] "Seigneur, demanda Lancelot au religieux, seriez-vous capable de m'expliquer une aventure qui m'est arrivée aujourd'hui même ? - En quoi a-t-elle consisté ? - J'ai vu passer devant moi un cerf plus blanc que neige avec, au cou, une chaîne d'or, et que six lions escortaient avec autant de respect que si ç'avait été un reliquaire. - Ah seigneur, ainsi vous avez vu le Cerf blanc ? - En effet,[p.211] rien de plus vrai. - C'est un des plus profonds mystères que vous ayez jamais contemplés, sachez-le bien, mais ce n'est pas une aventure à votre portée, ni de personne d'autre. Seul, le Bon Chevalier, celui qui dépassera en vertus et en prouesse tous les chevaliers terriens, pourra la mener à bien et il révélera au monde comment les lions sont devenus les gardiens du Cerf. Ce dont vous pouvez être sûrs, c'est qu'il n'y a pas là trace de magie, ni d'une ténébreuse intervention diabolique : c'est un pur miracle qui est jadis advenu par la volonté de Notre-Seigneur. - Puisque ni vous, ni personne ne peut répondre à nos questions, je n'insisterai pas, car ce serait, sans aucun doute, peine perdue. Mais j'ai une autre chose à vous demander, et je le fais avec autant plus d'assurance que, je m'en rends compte, vous savez ce qui se passe dans cette forêt mieux qu'aucun de ceux qui y vivent.

10        Tout récemment, je me trouvais à chevaucher dans les environs et j'ai vu, par la porte entrouverte d'une tente, un chevalier contre lequel j'ai dû me battre, bon gré, mal gré. A la fin de cet affrontement, je l'ai tué. Aussitôt, une douzaine de demoiselles sont sorties en hâte  des tentes qui se trouvaient là et elles m'ont assuré qu'avoir tué cet homme était une très mauvaise action, 'parce que c'est un très puissant roi et un des êtres les plus exemplaires au monde.' Mais elles n'ont rien voulu ajouter et elles sont parties en emportant le corps ; je n'ai jamais plus entendu parler d'elles et pourtant elles m'avaient annoncé que leur vengeance me coûterait la vie. C'est pourquoi, je voudrais [p.212] apprendre qui était cet homme, non parce que leurs menaces me feraient peur, mais pour savoir s'il était vraiment quelqu'un d'autant de mérite qu'elle l'affirmaient.

11        - Par Dieu, elles n'ont pas menti en disant qu'il était roi : il l'est en effet, et il est originaire de ce pays qu'on appelle la Marche d'Ecosse. Mais je vous garantis que c'était l'homme le plus brutal et le plus perfide du monde : il l'a clairement montré le jour où il a pendu son père qui, lui, était un homme de bien, à un chêne de cette forêt : ce fut bien la pire violence dont un chevalier se soit jamais rendu coupable envers un père. C'est une chance que vous l'ayez tué : quand les gens d'ici apprendront que vous avez fait justice de lui, ils ne cesseront de vous bénir jusqu'à la fin de vos jours. Si, dans toute votre existence, c'était la seule bonne action que vous ayez faite et le seul bienfait dont on vous soit redevable, Notre-Seigneur devrait vous pardonner tous vos péchés pour avoir tué ce démon, car, désormais, la paix régnera dans le royaume et dans beaucoup d'autres pays qui, jusqu'à présent, subissaient souffrances et privations à cause de sa cruauté. - Et son nom, le savez-vous ? - Quand il était jeune, répond l'ermite, c'était Marlan le Simple, mais quand il est devenu roi, il s'est montré si méchant, si perfide qu'on a commencé de l'appeler Marlan le Maudit, et c'est un surnom qui lui est toujours resté. - Puisqu'il était aussi mauvais que vous le dites, je n'ai aucun regret de l'avoir tué. Sur ma tête, je m'en inquiétais, parce que je m'attendais, au contraire, à ce que vous me disiez grand bien de lui."

12        [p.213] Après avoir mangé, les deux chevaliers allèrent se coucher sur de grandes brassées d'herbe que l'ermite avait apportées pour leur servir de lit. Le lendemain matin, après l'avoir entendu célébrer la messe, ils s'armèrent, montèrent à cheval et, non sans l'avoir recommandé  à Dieu, se remirent en route à travers la forêt.

          Ce jour-là, il faisait une chaleur accablante ; on était déjà aux environs de la mi-mai. Vers midi, leur chemin conduisit les deux compagnons dans une vallée où coulait une source, sous un pin ; elle faisait tant plaisir à voir qu'ils eurent envie de s'y désaltérer. Ils descendirent donc de cheval et burent tout leur saoul ; puis ils prolongèrent leur halte à l'ombre de l'arbre afin de s'y reposer.

13        Lancelot déclara alors qu'il aimerait bien manger."Moi aussi, par Dieu, fit Mordret, mais il se trouve que nous n'avons rien à nous mettre sous la dent."Ils enlevèrent leurs heaumes pour que leurs visages prennent l'air et, comme Lancelot regardait Mordret, il le vit sourire et lui en demanda la raison, car"je ne vois pas ce qu'il y a de drôle. - Je vais vous le dire. J'étais en train de me rappeler comment, hier, ces deux chevaliers nous ont si bien surpris que nous nous sommes retrouvés par terre avant d'avoir pu nous ressaisir et comment, après qu'ils ont eu emmené nos chevaux, nous les avons récupérés sans coup férir. Sur ma foi, on n'a jamais entendu raconter pareille aventure !"

14        Ils n'avaient pas fini de parler qu'ils voient deux chevaliers en armes qui descendaient la pente de la colline et arrivaient [p.214] sur eux au grand trot."Ne me croyez plus jamais, dit Lancelot, si ce ne sont pas là ceux qui nous ont désarçonnés et qui s'imaginent s'emparer de nos chevaux aussi facilement que la première fois ; mais ils auront plus de mal : j'espère être capable de résister davantage !"

          Comme Lancelot s'apprêtait à lacer son heaume, Mordret l'arrête :"Que faites-vous, seigneur ? Remettre vos armes pour deux chevaliers alors que je suis là ? Du diable si je ne parviens pas à vous débarrasser d'eux et à vous donner leurs chevaux aussi aisément qu'ils nous ont pris les nôtres hier. - Lacer mon heaume ne me fera pas considérer comme un lâche, au contraire", dit Lancelot...

15        ... qui le coiffe, cependant que Mordret, après en avoir fait autant du sien, enfourche sa monture et, empoignant sa lance, charge celui qui arrivait en tête et lui porte un coup assez rude pour le faire tomber à la renverse par-dessus la croupe de son cheval ; la pointe de son heaume heurte le sol et, dans sa chute, le cavalier se blesse si grièvement qu'il s'évanouit de douleur : le choc avait été si brutal qu'il fut près de se rompre la nuque. Mordret prend le cheval par la bride et l'amène à Lancelot :"Tenez, seigneur, en échange de celui qu'ils nous ont pris hier soir."Puis il se retourne contre le second qui arrivait à fond de train et qui voit sa lance voler en pièces, quand elle heurte avec violence le haut de l'écu de Mordret.[p.215] Mais celui-ci, d'un coup porté plus bas, juste au-dessus de l'arçon de la selle, réussit à transpercer écu et haubert et enfonce la pointe de sa lance en plein dans la poitrine de son adversaire à qui il fait mordre la poussière : ce blessé-là n'a plus besoin de médecin !

16        Et, prenant le cheval du mort par la bride, il l'amène aussi à Lancelot :"En voilà deux, pour remplacer ceux qu'ils nous avaient volés. Disposez-en à votre gré. - Mais et vous, Mordret, qui les avez gagnés ? Sur ma tête, vous avez accompli là un des plus beaux exploits que j'ai depuis longtemps vu faire à un chevalier aussi jeune ! Monseigneur Gauvain peut dire que vous ne lui êtes pas inférieur en prouesse et que vous ne faites pas honte à votre lignage."Sans répondre aux éloges de Lancelot, Mordret lui demande ce qu'il a l'intention de faire des chevaux."Enlevez-leur le mors et laissez-les aller en liberté, car je ne veux pas que leurs anciens maîtres puissent encore se servir d'eux."Mordret s'exécute et chasse d'un coup d'étrivière les deux animaux qui s'enfuient dans la forêt.

17        Puis les deux chevaliers repartirent à vive allure et continuèrent sans ralentir jusqu'au soir ; ils trouvèrent à se loger chez un vavasseur qui leur fit les plus grands honneurs, dès qu'il les sut compagnons de la Table Ronde. Après le dîner, leur hôte les mena se détendre au verger."Où allez-vous de ce pas, seigneurs ?"leur demande-t-il quand ils s'y furent assis."A la cour du roi Arthur : nous en sommes partis depuis si longtemps que nous voudrions déjà y être ! C'est un lieu qui, plus que tout autre, parle à notre coeur et nous attire ! - Comment, fait le vavasseur, vous n'irez pas au tournoi [p.216] qui aura lieu demain au château de Paningue ? Tous les grands seigneurs du pays y seront, et aussi ceux d'autres terres. - De quelle rencontre voulez-vous parler ? interroge Lancelot. - De celle qui se déroulera demain, à Paningue, à moins de deux lieues d'ici ; il est dommage que de braves et valeureux chevaliers comme vous n'y participent pas car, du moment qu'il en a l'occasion, s'il peut y être à temps, un preux doit prendre part à tous les tournois qui se présentent."Mordret ne dit mot, préférant laisser à Lancelot le soin de parler le premier, parce qu'il était meilleur chevalier et plus expérimenté que lui.

18        L'annonce de ce tournoi rappela des souvenirs à Lancelot : il revécut en pensée celui de Kamaalot qui avait été organisé pour que la reine puisse le voir, et où il avait accompli tant d'exploits en sa présence parce qu'il voyait de ses yeux celle qu'il considérait comme la plus belle de toutes les dames. Il répond aux propos du vavasseur en disant qu'il ira à ce tournoi, mais voilà que de tristes pensées le submergent : des larmes lui montent aux yeux, qui n'échappent pas à ceux qui sont avec lui ; il blêmit et manque de s'évanouir. Il se hâte de se lever, si troublé qu'il ne sait que faire, si absorbé dans ses désirs que personne ne pourrait lui tirer un mot.[p.217] Et l'hôte qui, du temps de sa jeunesse, avait été un joyeux compagnon et avait, depuis, vu beaucoup de choses, n'eut pas de mal à comprendre ce qu'il ressentait : il est sûr que c'est quelque dame ou demoiselle qui le rend aussi songeur ; la seule chose qu'il ignore, c'est qui elle est.

19        Une fois les lits faits, dans deux chambres séparées, Lancelot et Mordret allèrent se coucher.

          Le vavasseur vint d'abord demander à Lancelot comment il se sentait."Grâce à Dieu, je vais bien. Mais pourriez-vous, s'il vous plaît, me prêter un écu pour demain : je ne veux absolument pas porter le mien parce que je souhaite ne pas être reconnu ; or, quelqu'un pourrait voir celui que j'avais en arrivant ici et en conclure sans difficulté qu'il s'agit de moi. - J'en ai un, qui est plus rouge que sang : s'il vous convient, demain il sera le vôtre."Lancelot dit qu'il le prendra en effet."Faites-moi, en échange, la courtoisie et l'amitié d'accepter que j'aille avec vous, reprend le vavasseur. J'ai quatre fils qui se chargeront de vous apporter autant de lances que vous pourrez en briser."Lancelot répond qu'il est d'accord pour qu'ils viennent, puisque cela fait plaisir à leur père.

20        Sur ce, l'hôte se retire et va demander à Mordret s'il a l'intention de porter les armes le lendemain au tournoi. Il ira, répond-il, si son compagnon a décidé d'en faire autant."Sur ma foi, il y sera, en effet. - Alors, moi aussi, sans hésitation. - Voudriez-vous me dire qui vous êtes et comment vous vous appelez, et aussi me renseigner sur votre compagnon : c'est quelqu'un de si remarquable que j'ai très envie de le connaître.[p.218] - Je vais m'en tenir à la stricte vérité, seigneur. Je suis le neveu du roi Arthur et le frère de monseigneur Gauvain, et mon nom est Mordret. Quant à mon compagnon, il s'appelle Lancelot du Lac et il est le fils du roi Ban de Benoÿc. Vraiment, c'est le plus fort de tous les chevaliers, le plus doué de toutes les qualités possibles, et le plus beau ! Il est aussi d'un très haut lignage : en remontant à l'époque où l'Evangile a commencé d'être prêché dans le pays, il ne compte que des rois et des reines parmi ses ancêtres. - Mon Dieu, si j'avais pensé avoir affaire à Lancelot du Lac, je me serais encore plus empressé de le servir et de lui faire honneur : vous n'êtes pas le premier à me dire qu'il est le meilleur chevalier au monde. Mais, que Dieu m'aide, Lancelot du Lac ! Jamais je n'aurais imaginé que c'était lui."

21        Après Mordret, ce sont ses enfants qu'il va voir :"Demain, mes fils, il vous faudra montrer ce dont vous êtes capables car nous avons, chez nous, le plus fort chevalier au monde et c'est vous qui serez chargés de le fournir en lances pendant le tournoi."Ils feront, assurent-ils, tout leur possible pour le servir au mieux. Et sur ce, tous vont se coucher.

          Le lendemain, l'hôte se leva avant l'aube et il dépêcha par avance à Paningue une pleine charretée de lances, en indiquant l'endroit où on devrait l'attendre ; puis il rejoignit ses fils [p.219] et leur donna à monter de grands et solides chevaux, capables, en cas de besoin, de soutenir un effort prolongé.

22        Lancelot qui n'avait guère dormi de la nuit et s'était fort peu reposé, tout à la pensée de sa dame et à celle du tournoi, se leva de bonne heure. Dès qu'il eut quitté sa chambre, tous les gens de la maison le saluèrent :"Que Dieu soit avec vous en ce jour !"lui souhaitèrent-ils, et il leur rendit leur salut ; puis il demanda à son hôte s'il y avait, à proximité, une chapelle ou une église pour y entendre la messe avant d'aller au tournoi."Oui, seigneur, il y a, non loin, un ermitage où je suis persuadé que ce sera possible. - Eh bien, faites seller nos chevaux !"On fit ce qu'il demandait et, après avoir enfourché leurs montures, ils se mirent en route. Alors qu'ils allaient s'engager dans d'épais halliers, un magnifique tombeau s'offrit à leur vue ; un homme tout de blanc vêtu, comme le sont certains religieux, s'y tenait à genoux, en prières, plus vieux, semblait-il à le voir, que tous ceux qui avaient la réputation de l'être... ce qui ne l'empêchait pas d'être encore vigoureux pour quelqu'un de son âge.

23        Quand il s'aperçoit que les chevaliers ont fait halte pour le regarder, il se relève avec plus d'agilité qu'ils ne l'en auraient cru capable,[p.220] et il leur demande qui ils sont. Lancelot et Mordret se nomment, sans chercher à dissimuler, ni à le tromper."Sur ma tête, leur déclare-t-il, vous pouvez dire que vous êtes deux des plus malheureux chevaliers que je sache - je vais vous expliquer pourquoi."

          Après avoir demandé au vavasseur et à son écuyer de s'écarter un peu - ce qu'ils font aussitôt -, il revient à Mordret :"Le plus malheureux, c'est toi ! Sais-tu ce qui me le fait dire ? C'est que tu seras le pire criminel au monde : c'est toi qui causeras l'anéantissement de la Table Ronde ; c'est toi qui tueras l'homme le plus accompli que je connaisse, ton père. Et à ton tour, tu mourras de sa main. Oui, il en adviendra ainsi : père et fils s'entretueront. Ce sera la fin de toute ta famille qui règne à présent sur le monde. Oui, tu as bien des raisons de te haïr, quand tant de sages et de vaillants mourront de ton fait."

24        Ces paroles font grand honte à Mordret :"Dites ce que vous voulez, seigneur, mais il est impossible que je devienne le meurtrier de mon père : il y a longtemps qu'il est mort ! Et puisque vous avez menti en prétendant que je le tuerai, j'en conclus qu'on ne doit pas davantage vous croire pour le reste. - Comment donc ? rétorque le religieux. D'après toi, ton père serait mort ? - Je l'affirme. - T'imagines-tu que le roi Loth t'a engendré comme il l'a fait de tes frères ?"[p.221] Mordret assure qu'en effet le roi Loth d'Orcanie est bien son père."Certes non, reprend le vieil homme. Il s'agit d'un autre roi, qui valait mieux et a fait plus de grandes choses que celui que tu penses être ton père. La nuit de ta conception, il a vu en songe un dragon sortir de lui, qui mettait tout son royaume à feu et à sang. Et après avoir dévasté sa terre et massacré son peuple, la bête se jetait sur lui pour le dévorer ; mais il lui opposait une résistance si acharnée qu'il parvenait à le tuer - pour mourir lui-même, malgré tout, empoisonné par son venin. Voilà ce qu'il a rêvé.

25        Et comme preuve que tu peux me croire, tu verras dans l'église Saint-Etienne, à Kamaalot, un tableau qui représente un dragon : c'est ton père qui l'a fait peindre pour se rappeler jusqu'à sa mort le songe qu'il avait fait. Eh bien, sais tu qui est le dragon dans son rêve ? C'est toi, en vérité, parce que tu es en train de devenir un homme dépourvu de toute bonté, de toute compassion. Quand il prend son premier vol, le dragon est inoffensif ; il en a été de même pour toi : tant que tu as été un jeune chevalier, tu n'as pas abusé de ta force et tu as même fait preuve de bienveillance et de pitié ; mais dorénavant, tu seras un vrai dragon, tu n'auras plus que massacres en tête et tu passeras ta vie à faire le mal. Comment t'en donner une idée ? En un seul jour, tu en feras plus que tous tes parents en toute leur vie. Et moi-même qui, à mon âge, ne devrais plus avoir à craindre une mort violente, je serai la victime de ta cruauté, car tu me tueras de tes propres mains, je le sais.

26        [p.222] - Par Dieu, vieillard, vous n'avez donc pas proféré que des mensonges : vous avez dit la vérité en annonçant que vous mourrez de ma main, car je vais vous tuer, et même sur-le-champ. Sur ce point vous aurez été bon prophète. - Au nom de Dieu, laisse-moi le temps de parler à Lancelot, et, après, fais ce que tu veux. - Qu'Il m'abandonne si je te permets de mentir encore à un autre qu'à moi !"Et dégainant son épée, il lui fait voler la tête d'un revers de sa lame, qui laisse le corps inerte, gisant au sol.

27       "Ah ! Mordret, lui reproche Lancelot, quel forfait vous avez commis là ! C'est un péché mortel d'avoir tué ce saint homme, et qui ne vous avait rien fait de mal. Que Dieu m'aide, cela vous portera malheur ; vous n'en retirerez que honte et déshonneur. - N'avez-vous pas entendu ces mensonges et ces diableries qu'il me racontait ? Dieu m'en soit témoin, tout ce que je regrette, c'est de ne pas l'avoir tué plus tôt."

          En regardant le cadavre, Lancelot s'aperçut qu'il tenait une lettre à la main : il descend de cheval, la prend discrètement pour que Mordret ne s'en aperçoive pas et la glisse dans son manteau parce qu'il veut être le seul à en prendre connaissance.

28        Le meurtre commis par Mordret consterna l'hôte des deux chevaliers, mais il n'osa pas le montrer par crainte de Lancelot. Laissant le cadavre sur place, ils gagnèrent l'ermitage qui était situé [p.223] au sommet d'un promontoire aride et difficile à gravir où, à leur plus grande satisfaction, ils trouvèrent un ermite déjà revêtu de ses vêtements liturgiques et qui s'apprêtait à célébrer la messe.

          Après la fin de l'office, Lancelot, s'écartant un peu des autres, alla s'agenouiller dans un coin de la chapelle. Tirant de son sein la lettre que le vieillard tenait quand Mordret l'avait tué, et qu'il lui avait alors prise des mains, il la lut pour lui-même :"Mordret, entends la vérité qui sort de ma bouche, - celle d'un homme voué à mourir de ta main : c'est le roi Arthur qui t'a engendré avec l'épouse du roi Loth d'Orcanie, - et il te traitera exactement comme tu m'as traité : tu m'as coupé la tête ;  lui, il te transpercera le corps - et un rayon de soleil, après son épée, te traversera de part en part : Dieu te réserve ce coup sans pareil. De ce jour, plus personne ne verra le roi Arthur, si ce n'est en songe, et toute la superbe de la chevalerie bretonne sera anéantie."

29        Lancelot resta longtemps à lire la lettre et ce qu'il y apprit du roi Arthur l'émut de pitié, parce que, de tous les gens qui ne faisaient pas partie de sa famille, c'était lui qu'il aimait le plus, à cause des marques de courtoisie et de bienveillance qu'il lui avait prodiguées. S'il avait pu trouver un motif raisonnable de tuer [p.224] Mordret, jamais il n'aurait pris autant de plaisir à supprimer quelqu'un ; même son amitié pour Gauvain ne l'en aurait pas empêché.

30        Après la fin de la messe, Lancelot retourna jusqu'à la maison du vavasseur, avec ceux de sa compagnie. Quand on leur eut apporté leurs armes, ils s'équipèrent ; mais, avant de lacer leurs heaumes, ils mangèrent un morceau pour ne pas avoir faim en cours de route. On avait préparé pour le cheval de Lancelot une chabraque rouge et pour son cavalier un écu de même couleur, et un écu blanc pour Mordret. Ils partirent sur ces entrefaites et gagnèrent tout droit le pré  qui avait été choisi comme lieu du tournoi.

          Lancelot, qui chevauchait en tête demanda à son hôte dans quel camp, à son avis, il y aurait le plus de gens."Assurément dans celui qui représentera la cité, parce que tous les plus braves et les plus valeureux seront avec Galehodin ; dans l'autre, il y aura surtout des étrangers ; en fait de combattants émérites, on y trouvera à coup sûr le neveu du roi de Norgales, le roi des Cent Chevaliers et le comte de Sorestan ; mais le camp de la cité a, dans ses rangs, un champion qui compte parmi les meilleurs du pays et parmi les plus aguerris. De surcroît, pour mieux écraser les assaillants, monseigneur Galehodin dispose, pour l'appuyer, de chevaliers qui appartiennent à la maison du roi Arthur : j'ignore qui ils sont et à la suite de quelles aventures ils se retrouvent ici."

31        En entendant parler de chevaliers qui font partie de la maison du roi Arthur, Lancelot comprend qu'il s'agit de compagnons de la quête,- mais cela ne l'empêchera pas [p.225] de prêter main-forte à ceux de l'autre camp, se dit-il, puisqu'ils sont moins nombreux. Avec les gens de sa compagnie, il arrive au sommet du promontoire d'où ils voient, en contrebas dans la vallée, la cité de Paningue.

          La rencontre était engagée dans tout le pré et les joutes avaient donné lieu à des affrontements assez violents et nombreux pour qu'on voie déjà beaucoup de chevaliers gisant au sol, incapables de se relever, et de chevaux sans maître fuyant en tous sens ; plus de trois mille tournoyeurs étaient dès lors aux prises, dont les montures arboraient toutes de somptueuses chabraques, variées  à l'infini, plus coûteuse les unes que les autres.

          Les compagnons de la quête étaient sortis de Paningue pour se mesurer aux assaillants ; mais le roi de Norgales et celui des Cent Chevaliers, qui étaient des chevaliers aussi braves que valeureux, s'étaient si bien comportés que ceux de la cité, incapables de résister plus longtemps, leur avaient déjà cédé la place. Seulement, dès que monseigneur Gauvain, Bohort, Hector des Marais et les autres compagnons s'en mêlèrent, même les plus courageux de leurs adversaires prirent peur : aussitôt, chevaux et cavaliers s'effondrèrent sous leur charge et leurs coups : c'était à n'y pas croire.

32        Au milieu du champ clos, on avait édifié une galerie de loges où se tenaient dames et demoiselles pour regarder le tournoi : elles n'eurent aucun mal à reconnaître monseigneur Gauvain et les autres compagnons, dès qu'ils se furent engagés dans la rencontre, parce qu'elles s'étaient fait soigneusement décrire les armes qu'ils y arboreraient.[p.226] Elles se mirent donc à parler d'eux entre elles, et, de leur discussion, qui fut vive, se dégagea finalement un accord : les deux chevaliers aux armes noires étaient les meilleurs. C'étaient Hector et Bohort, et il est exact qu'ils se distinguaient si bien à tous égards qu'à les voir nul n'aurait contesté qu'ils fussent des chevaliers dignes de ce nom. Quant à leurs compagnons, ils n'étaient eux-mêmes ni lents, ni lâches ; ils s'enfonçaient au coeur des mêlées les plus épaisses, n'épargnant aucun adversaire et renversant tous ceux qui se trouvaient sur leur passage ; ils payaient si bien de leur personne que ceux d'en face, incapables de résister davantage, furent contraints de leur abandonner la place.

33       "Ah mon Dieu ! s'exclame Lancelot en constatant leur déroute, il y a longtemps que je n'avais vu autant de preux réunis ! Mais ils étaient plus nombreux encore - ô combien ! - à Kamaalot, le dernier jour, quand les compagnons de la Table Ronde ont été battus. On serait donc en droit de dire que ma prouesse a disparu si je n'arrivais pas à faire fuir tous ces gens qui ont pris le dessus."

          [p.227] Lance couchée, écu embrassé, il invite Mordret à le suivre."Soyez tranquille et allez-y ! réplique le frère de Gauvain : je ne vous quitte pas."Lancelot charge aussitôt au coeur de la mêlée : le sénéchal Keu se trouvant sur son passage, il le renverse à terre en même temps que son cheval et continue sur sa lancée sans lui jeter un regard ; avant d'être obligé de s'arrêter pour se débarrasser des tronçons de sa lance devenue inutile, il en avait désarçonné deux autres : personne n'aurait pu accomplir pareil exploit.

34        Le hasard fit que Bohort avait à ce moment-là les yeux fixés sur lui. Il admira la charge mais douta que le cavalier pût être Lancelot, parce que celui-ci n'arborait pas ses armes habituelles. Cependant, il arrêta le cheval de Lionel par la bride et, prenant son frère à témoin :"Avez-vous vu ce cavalier charger ? Que Dieu m'aide, je pense n'avoir jamais vu personne en faire autant, ni aussi bien, sauf notre cousin Lancelot. Peut-être est-ce lui. Rapprochons-nous : si c'est le cas, nous le reconnaîtrons vite, en le voyant à l'oeuvre : nul ne peut rivaliser de prouesse avec lui. - Je suis d'accord : faisons ce que vous avez dit."Les deux frères s'entendirent donc sur la proposition de Bohort.

          Cependant, Lancelot qui avait récupéré une lance et remis son cheval au galop parmi les rangs des jouteurs avait frappé Agloval si rudement qu'il lui avait fait mordre la poussière, brisant du même coup sa lance.

35        [p.228] Il y avait, entre autres, sur le champ, quatre frères, tous de braves et valeureux chevaliers, qui combattaient avec ceux de la cité.  Le hasard fit que Lancelot, d'un coup de lance à l'épaule, fit tomber l'un d'eux au sol. Ses trois frères le crurent mort et, se retournant tous ensemble contre Lancelot, ils le frappèrent et lui tuèrent son cheval ; sa monture écroulée, il se retrouva à terre : Bohort, constatant qu'il s'était fait renverser, déclara à Lionel que, Dieu lui en était témoin,"ce n'était donc pas celui que nous croyions, car jamais mon seigneur n'est tombé quand il n'avait affaire qu'à deux ou trois chevaliers. De toute façon, c'est un jouteur émérite ; mais assurément, sa prouesse ne vaut pas celle de notre cousin."

           Sur ce, il charge le roi de Norgales et lui porte un coup assez violent pour le désarçonner, prend son cheval par la bride et s'approche de Lancelot ;"Montez-le, seigneur : que Dieu m'aide, un chevalier comme vous ne doit pas être réduit à combattre à pied. S'il le fallait, je n'hésiterais pas à vous offrir mon propre cheval, plutôt que de vous voir longtemps en pareille situation."

36        Lancelot, qui avait reconnu Bohort à sa voix, enfourche sa nouvelle monture, mortifié de s'être ainsi fait surprendre. Il dégaine son épée et se met à abattre chevaux et cavaliers, accumulant les exploits ; tous ceux qui le voient faire ont peine à en croire leurs yeux, et certains vont jusqu'à s'arrêter pour le regarder. Confiant dans un cheval qu'il sent à sa main, il se lance au plus épais de la mêlée, faisant tomber à la renverse [p.229] tous ceux qui se trouvent sur son passage sans jamais manquer son coup, tant et si bien que même les plus forts ne peuvent lui résister. C'est alors qu'il tombe par hasard sur Gauvain et sur Hector qui venaient de s'emparer de Mordret ; Hector lui avait arraché son heaume et l'emmenait prisonnier, malgré qu'il en eût. Lancelot se rue sur eux, décidé à ne pas le laisser capturer sans intervenir. Brandissant son épée, il l'abat sur le heaume de Gauvain si violemment que celui-ci, étourdi sous le choc, serait tombé de cheval s'il ne s'était pas agrippé à l'arçon de la selle tout en éperonnant sa monture qui l'emporta au loin.

37        Puis il se retourne contre Hector et lui assène un tel coup d'épée sur les bras qu'il le contraint à lâcher Mordret. Revenant à la charge, il lui porte un second coup, où il met toute sa force, qui fend le heaume et la coiffe du haubert, mais sans entamer le crâne, parce que l'épée tourne dans sa main ; cependant, envoyé à toute volée, il suffit pour assommer Hector et lui faire mordre la poussière, ne sachant plus où il en est. Cette fois, Bohort est persuadé que seul Lancelot peut être l'auteur de pareils coups. Mais il aimait trop Hector pour le laisser privé de monture ; aussi se hâte-t-il vers lui ; mais quand il le rejoint, il le trouve déjà debout : il avait trop peur de se faire piétiner par la cohue des chevaux qui l'entouraient.

38        Bohort, qui lui ramenait son cheval, le met aussi en garde :"En selle, seigneur, mais gardez-vous désormais d'affronter [p.230] ce chevalier : je crois que c'est votre frère, monseigneur Lancelot."Bohort a des chances d'avoir raison, se dit Hector :"Sur ma foi, c'est aussi ce que je pense mais, à me frapper comme il l'a fait, il a une curieuse façon de me le montrer ! - Je suis sûr qu'il ne vous a pas reconnu. Faites attention à la direction dans laquelle il partira à la fin du tournoi : si nous le perdons de vue, nous l'aurons attendu pour rien."

39        Pendant que les deux compagnons échangeaient ces propos, Lancelot n'avait pas chômé : il était parvenu, au milieu de la presse, à relacer le heaume de Mordret ; après quoi, il lui avait dit de le suivre et de ne pas s'éloigner, parce que, sinon, fait-il,"je crains qu'on ne vous fasse prisonnier sans que je m'en rendre compte ; tandis que, si vous ne me quittez pas, vous pouvez être assuré de ne pas être pris tant que je serai en état de me battre."Mordret promit de rester à côté de  lui toute la journée.

         "Et nos écuyers, s'enquiert Lancelot, les fils de notre hôte, que sont-ils devenus ? - Comment, seigneur ? fait Mordret. Vous pensiez qu'ils seraient capables de vous suivre dans pareille presse ? Par Dieu, il faudrait faire preuve de beaucoup de prouesse pour ne pas vous perdre de vue dans un tournoi, car vous vous enfoncez au coeur des pires mêlées comme si c'était une partie de plaisir."

40        [p.231] Mordret, une fois heaume sur la tête et lance à la main, en donna une à Lancelot qui, en homme expert à la manier, s'en saisit aussitôt et se lança au galop parmi les rangs. Monseigneur Yvain, qui venait de s'emparer du roi de Norgales se trouva sur son passage ; il l'emmenait en le tenant par son heaume et le prisonnier avait déjà tant reçu de coups qu'il n'avait plus la force de se défendre. Lancelot, qui le reconnaît pour l'un des siens, se précipite, ne voulant pas rester sans intervenir : de toutes ses forces, il frappe Yvain en pleine poitrine, mais si le maillage de son haubert, solide et serré, ne cède pas, le coup suffit à projeter au sol le cheval et le cavalier qui, en tombant, fait voler en éclats la lance de son adversaire.

41        Une foule de chevaliers se pressaient autour du roi, ne pensant tous qu'à le faire prisonnier, et en particulier les six compagnons de la quête qui, - braves et valeureux comme ils l'étaient -,  ne ménageaient pas leurs efforts pour s'emparer de lui au milieu des siens : ç'aurait été un véritable exploit. Mais Lancelot, qui avait mis la main à l'épée, s'interpose avec une efficacité qui les laisse sidérés. Il assène sur le heaume de Dodinel un coup qui le fait s'écrouler aux pieds du duc de Clarence, assommé au point de ne plus rien voir. Il continue en faisant pleuvoir une grêle de coups - à droite, à gauche -, devenant le centre du tournoi, à force de frapper en tous sens, toujours avec un tel succès que plus personne n'a le courage de l'affronter...

42        ... et qu'il parvient à la porte de la cité sans plus rencontrer d'obstacle. C'est alors que, regardant autour de lui et pensant trouver Mordret à ses côtés, il s'aperçoit qu'il a disparu.[p.232] Guerrehet et Gaheriet, qui étaient là depuis le matin, avaient joint leurs efforts à ceux de Gauvain, leur frère, pour s'emparer de lui : ils lui avaient tant porté de coups d'épée, lui avaient si bien fait passer leurs chevaux sur le corps qu'il se voyait à l'agonie : dans son état, il ne pouvait que mourir entre leurs mains, à moins de s'avouer vaincu. Mais il avait trop de courage et de fierté pour ne pas préférer la mort - c'est ce qu'il se disait en lui-même -, et il continuait d'endurer leurs coups. Le laçage de son heaume était si serré que Gauvain n'arrivait pas à l'arracher, ce qui empêcha les trois frères de le reconnaître ; ils s'acharnèrent donc sur lui à tel point que ce fut un vrai mystère s'ils ne le tuèrent pas.

43        Mais quand ils comprirent qu'ils n'obtiendraient rien de plus  et qu'il était à leur merci, ils l'abandonnèrent entre les pieds des chevaux.

          Cependant, Lancelot avait tant accompli d'exploits - le roi des Cent Chevaliers et le comte de Sorestan s'étaient, eux aussi, fort bien escrimés à l'épée - que ce fut la déroute pour les gens de Paningue, forcés de tourner le dos ; ils se réfugièrent à l'intérieur de l'enceinte en rangs si serrés que bon nombre tombèrent du pont avec leurs chevaux et se noyèrent dans la rivière dont le courant était aussi profond que trouble.

44        Dès que Lancelot vit que leur défaite était sans rémission,[p.233] il remit son épée au fourreau et quitta le plus vite qu'il put le lieu du tournoi, si bien que personne ne remarqua son départ, sauf  Bohort qui ne l'avait pas perdu de vue pendant toute la journée. Aussitôt qu'il le vit s'en aller, persuadé qu'il s'agissait bien de son cousin, il se lança sur ses traces et s'enfonça, après lui, au coeur de la forêt ; Lancelot ne s'était pas aperçu qu'il était suivi, tant il avait, plus que tout autre, l'habitude de chevaucher sans faire attention aux dangers possibles.

45        On était au milieu de l'après-midi quand il pénétra dans le bois. Accablé par l'ardeur du soleil, il aperçut, à une certaine distance devant lui, une source dont l'eau, claire et fraîche, faisait briller le gravier de son lit. Elle sourdait au fond d'une vallée, au pied de quatre grands pins qui ombrageaient à l'entour un tapis d'herbe verte. Lancelot la contempla et trouva l'endroit si beau et si plaisant qu'il descendit de son cheval, lui ôta selle et bride, puis enleva son heaume et sa ventaille pour mieux sentir l'air sur son visage.

          Eprouvé comme il l'était par la chaleur, il ne résista pas à l'envie de se reposer un moment. Mais, alors qu'il était près de s'endormir, il vit arriver Bohort qui était toujours en armes. Persuadé que cet intrus veut l'attaquer,[p.234] il saute d'un bond sur ses pieds et s'apprête à se défendre.

46        Cependant, à le regarder plus attentivement, il reconnaît qu'il avait devant lui le chevalier qui, le matin même, lui avait donné un cheval quand ses trois adversaires lui avaient tué le sien, le réduisant à  devoir combattre à pied. Il se dit que Bohort - qu'il avait alors reconnu à coup sûr - ne peut pas être animé de mauvaises intentions à son égard et qu'il n'est pas là pour s'en prendre à lui. Il s'avance à sa rencontre en lui souhaitant la bienvenue :"J'espérais vous échapper, mais il semble que vous m'avez suivi d'assez près pour me rattraper. J'en suis ravi : nous nous rendrons de concert à la cour, à moins que le hasard n'en décide autrement. Débarrassez-vous donc de vos armes et nous nous reposerons ; j'ai trop souffert du soleil : il fait si chaud aujourd'hui !"Bohort se désarme donc et s'assied à côté de son cousin.

          Le conte n'en dit pas plus maintenant sur eux ; il revient à monseigneur Gauvain et aux autres compagnons de la quête.

XCVII
Suites du tournoi

1         Après leur défaite au tournoi, quand les compagnons de la quête, poursuivis jusqu'aux murs de l'enceinte, furent contraints de s'y réfugier, Galehodin, en homme courtois qu'il était, les retint auprès de lui, d'après ce que dit le conte : il les fit se désarmer et déclara qu'il ne les laisserait pas s'en aller le jour même, ce qu'ils acceptèrent pour lui faire plaisir.

          Or, au début du tournoi, Gaheriet, Guerrehet [p.235] et Gauvain s'étaient mutuellement reconnus ; et ils n'en étaient que plus dépités de s'être fait battre tous les trois ; aussi, après qu'ils se furent débarrassés de leurs armes, leur hôte les emmena avec lui au château où il leur montra plus de joie de leur présence qu'il ne l'avait d'abord fait.

          De leur côté, Lionel et Hector, ne parvenant pas à retrouver Bohort, étaient en proie à une profonde inquiétude : ils craignaient qu'il n'ait été tué pendant le tournoi. Ils s'enquirent de lui auprès de tout un chacun, mais sans trouver personne qui puisse les renseigner.

2         Constatant qu'à l'intérieur de la cité, ils ne peuvent rien apprendre de rassurant, ils retournent sur le lieu de la rencontre où beaucoup de chevaliers étaient restés, les uns avec un bras cassé, les autres incapables de se déplacer pour avoir reçu trop de coups. Tandis qu'ils cherchaient à retrouver Bohort, ils tombèrent sur Mordret : il avait ôté son heaume et rabattu sa ventaille à cause de la chaleur dont il avait tant souffert qu'il avait failli ne pas s'en remettre. Ils le reconnurent aussitôt et lui demandèrent qui l'avait transporté là. Il y est venu reprendre son souffle, leur explique-t-il,"parce que trois chevaliers [p.236] se sont tant acharnés sur moi qu'ils m'ont presque tué. - Et quelles armes portaient-ils ?"interroge Hector. A la description qu'il leur en donne, ils identifient celles de ses frères :"De ces trois dont vous avez sujet de vous plaindre, lui disent-ils, l'un est Gaheriet, le second Guerrehet et le troisième monseigneur Gauvain : ce sont vos frères qui vous ont porté tous ces coups... Et Bohort, au nom de Dieu, si vous savez quelque chose sur lui, dites-le nous : nous ne savons pas ce qu'il est devenu et nous avons peur qu'il n'ait été blessé.

3         - S'il avait été ici, vous l'auriez trouvé ; peut-être est-il parti en quête d'un chevalier ? A ce propos, pouvez-vous me dire ce que Lancelot, lui, est devenu ? - Comment ? Il était au tournoi ? - Par Dieu, c'est lui qui m'y a amené. - Et de quelle couleur étaient ses armes ? - Rouges, dit Mordret. - Mon Dieu, s'exclame Hector, c'est le vainqueur du tournoi ! Et nous qui devions guetter sa venue et ne pas le manquer ! Voilà qu'il nous a échappé sans que nous ayons pu échanger un mot avec lui. Nous ne nous attendions pas à nous faire pareillement abuser. - Soyez sûrs que Bohort, lui, l'a reconnu, conclut Mordret, et qu'il est parti après lui : sinon, il nous aurait au moins prévenus avant de s'en aller."

4         [p.237] Sur ce, ils soulèvent Mordret, le hissent sur un cheval et le ramènent à Paningue où ils le conduisent auprès de ses frères. A sa vue, ceux-ci sont partagés entre joie et tristesse : joie de l'avoir avec eux, tristesse de lui avoir infligé des blessures dont ils craignent qu'il lui faille longtemps pour se remettre."Comment vous sentez-vous ? lui demandent-ils. - Chers seigneurs, répond-il à Gauvain et aux deux autres, comme quelqu'un que vous avez failli laisser estropié ; sur ma foi, je n'ai jamais autant reçu de coups ! Vous m'avez, tous les trois, et sans répit, traité plus mal que je ne l'ai jamais été."Il ne doit pas le leur reprocher, assurent-ils :"Si nous vous avions reconnu, nous ne vous aurions fait aucun mal. - Je n'en doute pas"fait-il.

5         Ils le débarrassent de ses armes, l'aident à s'étendre sur un lit confortable et font enduire ses plaies d'une pommade très efficace contre la douleur ; puis ils lui font prendre un repas léger. Après avoir mangé, il va se reposer et s'endort aussitôt.

          Hector prend alors à partie ses compagnons ;"Sur ma foi, seigneurs, nous avons fait mauvaise garde : celui pour qui nous étions restés là était parmi nous et nous ne l'avons pas reconnu. - Comment ? interroge Gauvain. Lancelot était au tournoi ? - Oui, que Dieu m'aide ! C'est lui qui nous a battus à plate couture, ce chevalier en armes rouges qui n'a pas cessé d'accomplir des exploits."

6         [p.238] Ils restent les uns en face des autres, si dépités qu'ils ne savent que faire, ni que dire, muets comme des morts. C'est monseigneur Gauvain qui retrouve le premier la parole."Par Dieu, il n'y a pas plus sots que nous : nous avons eu Lancelot sous les yeux toute la journée et nous ne l'avons pas reconnu ! Nous n'avons plus qu'à nous en aller quand nous le voudrons : rester davantage ne nous avancerait à rien, car il n'y a aucune chance qu'il revienne."Les autres déclarent qu'ils partiront le lendemain matin et que Mordret restera à Paningue le temps de guérir."Sur ma tête, intervient Gauvain, s'il est incapable de chevaucher, je le ferai transporter en brancard, plutôt que de le laisser ici : j'aurais trop de regret qu'il ne soit pas à la cour de mon oncle pour la Pentecôte."

7         Lorsque Galehodin apprit que Lancelot était venu au tournoi et qu'il en était reparti sans s'être fait connaître d'eux, inutile de demander s'il en fut peiné : il n'y avait pas moyen de le dérider, et quand il ouvrit la bouche, ce fut pour déclarer qu'il aurait mieux aimé avoir perdu la moitié de ses terres plutôt que de l'avoir manqué et que celui-ci eût évité de lui parler. Mais comme il n'y pouvait rien, il s'en tint à cette remarque.

          En revanche, il manda les rois de Norgales et des Cent Chevaliers qui étaient ses hommes-liges et tenaient toutes leurs terres de lui, et dont la prouesse de Lancelot avait fait les vainqueurs d'un tournoi auquel ils avaient participé pour s'amuser ainsi que par amitié l'un pour l'autre.

          Ce jour-là, on fit la fête à Paningue jusqu'à la tombée de la nuit. Quand il fut l'heure d'aller se coucher, monseigneur Gauvain invita Galehodin à les accompagner,[p.239] le lendemain, lui et les autres :"Si vous voulez voir Lancelot, je suis sûr que, pour la Pentecôte, il se trouvera à la cour, où que le roi la tienne."Galehodin promit d'y être ce jour-là, sauf grave empêchement de sa part.

8         Les compagnons se levèrent au point du jour, entendirent la messe et, après avoir pris leurs armes, se mirent en selle et s'en allèrent. Galehodin les escorta un long moment et il serait resté davantage avec eux s'ils n'avaient pas insisté pour qu'il s'en retourne. Quand ils furent arrivés à la lisière de la forêt de Brocaire, ils discutèrent sur la façon dont ils allaient poursuivre leur chevauchée ; monseigneur Gauvain déclara qu'à les voir faire route de concert, on les considérerait comme des lâches :"Mieux vaudrait donc nous séparer et suivre chacun notre chemin afin de ne pas arriver tous ensemble à la cour, mais l'un après l'autre. Il faudrait aussi que l'un de nous accompagne le brancard de Mordret", car c'est ainsi qu'ils l'avaient emmené avec eux.

9        "Je vais vous dire, continua Gauvain, comment procéder : il faut choisir celui de vous tous qui s'acquitterait le mieux de cette tâche. - Sur ma foi, dit Yvain, je m'abstiendrai, mais je me rangerai à votre choix à tous."[p.240] Ils s'écartèrent donc pour délibérer. Ils s'accordaient à dire qu'il fallait quelqu'un de sage et de raisonnable, car s'il était imprudent et trop sûr de lui, il risquerait, en cas d'accident, d'entraîner Mordret avec lui dans la mort. Ils choisirent donc monseigneur Yvain parce que, estimèrent-ils, c'était celui d'eux tous le mieux pourvu des qualités nécessaires. Et lui déclara qu'il acceptait de grand coeur, puisqu'ils l'avaient désigné. Aussi, après avoir enlevé leurs heaumes pour s'embrasser, ils partirent chacun par un chemin différent, et monseigneur Yvain suivit le sien en escortant le brancard.

          Mais le conte cesse ici de parler d'eux et de tous les chemins différents qu'ils empruntent ; il revient à Lancelot et à son cousin.

XCVIII
Bohort à Corbenyc

1         Les deux cousins, mentionne-t-il, restèrent à se reposer à côté de la source, jusqu'à ce que la chaleur soit tombée avec le coucher du soleil. Ils allèrent alors seller et brider leurs chevaux et, après avoir relacé leurs heaumes, ils enfourchèrent leurs montures et poursuivirent leur chemin dans la forêt jusqu'à la nuit noire."Qu'allons-nous faire maintenant ?"s'enquiert Lancelot. Je ne crois pas que nous puissions trouver le gîte et le couvert, tant cette forêt est solitaire et déserte. - Par Dieu, répond Bohort,[p.241] nous devrons passer la nuit dehors ; peu m'importe, mais pas quand je pense à vous : cette journée vous a laissé plus éprouvé et fatigué que moi - c'est le contraire qui serait surprenant."

2         Ils n'avaient pas fini de parler, qu'ils aperçurent, loin devant eux, la lueur d'un feu."Nous avons de la chance, par Dieu, fait Bohort : il y a sûrement du monde."Alors qu'ils se dirigeaient dans cette direction, ils entendirent de grands cris s'élever sur leur droite, et qui ne firent que redoubler : à l'évidence, c'étaient des appels à l'aide."Vous entendez, seigneur ? interroge Bohort. - Oui, c'est une voix de femme. - Par Dieu, je vais aller me rendre compte : si je peux être de quelque secours, tant mieux ! - Eh bien, allez-y ! Et après, retrouvez-moi là où vous avez vu le feu : je m'y rends tout droit."

3         Chacun part aussitôt de son côté : Lancelot vers le feu et Bohort vers l'endroit d'où ils avaient entendu venir les cris ; sa chevauchée le conduit à un pré où le clair de lune permettait une vue très dégagée : devant lui, en plein milieu, deux hommes maintenaient de force une demoiselle en la tirant par les tresses et en la frappant du plat de leurs épées ; plus loin, une demi-douzaine d'autres traînaient par terre un homme à qui ils n'avaient laissé que ses braies ; eux étaient armés : ce n'étaient pas des chevaliers,[p.242] puisqu'ils ne portaient ni heaumes, ni écus, ni épées, mais ils étaient coiffés de solides chapeaux de fer et leurs coutelas, ainsi que leurs épieux, l'étaient à l'évidence tout autant.

4         A la vue de ce qu'ils sont en train de faire, Bohort se dit qu'il ne peut s'agir que de mauvaises gens. Dès qu'il arrive à portée de voix, il leur crie qu'ils sont tous des hommes morts, en lançant son cheval contre les deux qui tenaient la jeune fille et qu'il voyait prêts à s'enfuir. Dégainant son épée, il en frappe le premier si rudement que sa coiffe de fer est impuissante à le protéger : la lame s'enfonce dans le crâne jusqu'aux dents : c'est un cadavre qui s'écroule au sol. Puis il éperonne vers l'autre qui avait pris la fuite et le heurte si violemment du poitrail de son cheval qu'il le fait tomber à la renverse au milieu du pré ; ne voulant pas se donner le mal de mettre pied à terre pour l'achever, il le fait piétiner par son cheval : le blessé se voit à l'article de la mort.

          Une fois la jeune fille délivrée, il s'élance au galop sur les autres."Tuons-lui son cheval, se disent-ils les uns aux autres : quand il sera démonté, il ne pourra pas nous résister."Ils se mettent d'accord sur cette tactique ; mais Bohort arrive à fond de train, l'épée au clair et se rue au milieu d'eux : ils se jettent sur lui, persuadés de réussir à tuer son cheval ; toutefois sa charge est trop rapide : à peine était-il là qu'il en avait désarçonné un, tué un second d'un coup d'épée et qu'il se précipitait sur ceux qui restaient, indifférent au danger. Il entreprend de leur faire vider les étriers à tous, l'un après l'autre, et de leur faire passer son cheval sur le corps, tant et si bien qu'ils seraient trop heureux de pouvoir s'échapper. En vain : il en tue quatre et malmène les survivants au point qu'ils restent étendus à terre, aussi inertes que des cadavres.

5         [p.243] Puis, s'approchant du prisonnier, il lui détache les mains, que ses bourreaux lui avaient ligotées, avant de revenir à la jeune fille :"Pensez-vous pouvoir vous remettre, demoiselle ? s'enquiert-il. - Oh ! seigneur, je suis si contente d'avoir, grâce à vous, recouvré la liberté que je ne ressens plus aucun mal. Et pourtant, ils m'auraient tuée - ces perfides ! -  si vous aviez tardé un peu plus. Bref, vous avez tant fait pour moi que vous avez mérité de me trouver à votre disposition, ma vie durant."

          L'homme qui s'était, lui aussi, fait durement malmener vient se jeter aux pieds de Bohort :"J'ignore qui vous êtes, seigneur, mais vous nous avez rendu un si grand service en nous évitant la mort - c'est le sort qui nous attendait à coup sûr, si Dieu ne vous avait pas amené ici - que nous devons nous considérer comme vôtres. Et votre bonne action est même de plus de conséquence que vous ne pourriez le penser : notre père est roi ; ce qui nous est arrivé vous a donc gagné un millier d'hommes qui ne vous ont jamais vu : tous ceux qui tiennent leurs terres de nous vous seront désormais tout acquis."

6         Comme Bohort lui demande qui il est, il répond qu'il est le fils du roi des Cent Chevaliers et que la jeune fille est sa soeur."Il s'est trouvé qu'au moment où nous sommes entrés dans le bois nous avions devancé nos gens ; après, nous nous sommes trompés de chemin à un carrefour où il y a un calvaire, par là devant. Du coup, quand nous avons voulu retourner vers eux, nous n'y sommes pas arrivés, parce que nous ne savions pas où nous étions. Et en allant au hasard, nous sommes tombés aux mains de ces brigands que vous avez tués. Ils ont commencé par se jeter sur moi dès qu'ils m'ont vu sans armure : je n'avais que mon épée.[p.244] Je me suis défendu autant que je l'ai pu, mais ils ont réussi à s'emparer de moi, ils m'ont pris mon épée et m'ont enlevé mes vêtements, ainsi que vous vous en êtes rendu compte. Ils auraient pu se contenter de me tuer tout de suite, mais j'avais blessé plusieurs d'entre eux et ils entendaient faire durer mon supplice. Dieu merci, votre prouesse nous a sauvés tous les deux. - Et où sont vos vêtements ? - Là, seigneur, avec nos chevaux."Ce disant, il montrait un chêne au pied duquel les brigands avaient entassé leurs habits. Bohort les suit jusque là et les invite, après qu'ils se sont rhabillés, à se mettre en selle.

7         Quand ils sont prêts à partir, il leur demande leurs noms."Je m'appelle Maran, seigneur, et ma soeur Landoine. - Dieu m'en soit témoin, j'ai du mal à comprendre comment ils ont pu l'emporter sur vous, Maran. J'ai suffisamment entendu parler de vous pour savoir que vous êtes un chevalier émérite. Aussi, j'aurais plutôt cru que le courage leur aurait manqué pour vous affronter. - C'est qu'ils m'ont surpris alors que j'étais presque sans moyen de me défendre, puisque je n'avais que mon épée. Ils ont immobilisé mon cheval en le saisissant par la bride, et eux-mêmes étaient si fortement armés que je ne pouvais pas leur faire grand mal. - Dites-moi encore, fait Bohort, connaissez-vous, par ici, quelque maison - un château, peut-être - où nous puissions demander l'hospitalité ? - Oh oui ! A pas plus d'une lieue anglaise d'où nous sommes, il y a une fort belle et riche demeure - un château que mon père a fait fortifier autrefois : quand il en a envie, il reste y coucher après quelque partie de tir à l'arc ou de chasse - cela lui arrive souvent - ou quand il revient d'un tournoi qui a lieu dans les parages : c'est un endroit agréable et qui ne manque de rien. Si cela vous convient, nous y ferons étape ; je connais ce chemin :[p.245] il y mène tout droit. Voulez-vous venir avec nous ? - Eh bien, allons-y", opine Bohort.

8         Ils partirent aussitôt. Dès qu'ils furent arrivés au château - une tour élevée et puissamment fortifiée qui servait souvent, comme on l'a dit, de pavillon de chasse au roi -, on aida Maran et Landoine à mettre pied à terre ; il y avait là les gens qu'ils avaient cherché en vain à rejoindre, eux-mêmes inquiets de leur longue absence et désireux de les voir arriver : ce fut donc une grande joie de les savoir enfin de retour.

          Comme Bohort n'était pas descendu de cheval, Maran lui en demanda la raison."Je ne peux pas le faire pour le moment : j'ai laissé monseigneur Lancelot à m'attendre, par ici dans la forêt ; je vais donc vous recommander à Dieu et aller le rejoindre ; je ne ferai pas étape sans lui : il risquerait de s'inquiéter pour moi. - J'irai avec vous, dit Maran ; nous le chercherons tant que nous ne l'aurons pas trouvé et nous le ramènerons ici avec nous : assurément, il ne pourrait pas avoir meilleur logis pour cette nuit dans toute la forêt. - Alors, venez, fait Bohort, et dépêchons-nous : j'ai hâte d'être à nouveau avec lui."

          Maran demande à sa soeur de l'attendre et de faire préparer un festin digne de ce nom,"car je veux, dit-il, qu'on fasse fête à Lancelot du Lac."Elle lui répond qu'il peut partir tranquille : à son retour, tout sera prêt.

9         Ils s'en vont donc aussitôt et se mettent à parcourir la forêt en tous sens, en appelant et en poussant des cris ; mais ils ont beau faire, ils ne parviennent pas à retrouver Lancelot, et de son côté, il n'arrive pas à croiser leur chemin. Consternés autant que dépités, ils poursuivirent longtemps leurs recherches avant de revenir,[p.246] fatigués et marris, au château d'où ils étaient partis, quand ils eurent constaté que, cette fois, c'était peine perdue. Landoine fut désolée de les voir rentrer sans lui, car elle désirait vivement faire la connaissance de Lancelot. C'est que tout le monde disait, même les étrangers, qu'il était le plus beau et le plus vaillant de tous les chevaliers. Elle leur aurait volontiers reproché de ne pas l'avoir ramené avec eux mais elle n'en dit rien, ne voulant pas les fâcher.

          Après que les deux chevaliers se furent désarmés, la fête commença dans la liesse et on traita Bohort avec beaucoup d'honneur parce que Landoine avait déjà raconté comment il les avait, son frère et elle, libérés des mains des brigands qui s'étaient emparés d'eux. On dressa les tables, on festoya ; après quoi, on alla se coucher, car la nuit était déjà très avancée.

10        Le lendemain matin, Bohort se leva au point du jour, prit ses armes, se mit en selle et partit, bien que le frère et la soeur ne lui aient donné congé de le faire qu'à regret : c'est que Dieu les avait délivrés, grâce à sa prouesse, et qu'ils auraient donc aimé le voir séjourner longtemps chez eux ; mais c'était impossible. Une fois en chemin, il réfléchit qu'il ne quitterait pas la forêt et qu'il continuerait de chercher son seigneur ; il se disait que lui aussi devait s'être mis en quête - et c'est bel et bien ce qu'il avait fait depuis un long moment, mais le hasard fit que, de toute la journée, ils ne réussirent pas à se croiser.

11        [p.247] Le soir venu, Bohort fit étape chez un ermite. Après le dîner où il mangea ce que son hôte avait à lui offrir, celui-ci lui demanda qui il était et il répondit qu'il appartenait à la maison du roi Arthur."Et que cherchez-vous dans cette forêt ? - Je cherche Lancelot : comme je l'ai laissé dans ces parages, je pensais l'y retrouver. - Quelles armes porte-t-il ? s'enquiert le religieux. - Rouge uni, seigneur. - Alors, je peux vous assurer que je l'ai vu  passer par ici, dans l'après-midi d'hier : il poursuivait un chevalier en armes noires. - Et savez-vous ce qu'il est devenu ? - Entre temps, un garçon m'a dit qu'il avait tué le chevalier en question à la lisière de la forêt : je ne sais rien de plus."

12        La nouvelle réjouit Bohort qui, après avoir passé la nuit à l'ermitage, se remit en route le lendemain dès sa sortie de la messe et chevaucha sans faire halte tant qu'il ne fut pas sorti de la forêt. En jetant un coup d'oeil autour de lui, il vit des gens qui enterraient un corps dans un cimetière au pied d'une croix. Quand il fut arrivé près d'eux, il constata que tous menaient grand deuil et, comme il demandait de quoi était mort celui qu'ils inhumaient, une vieille femme lui répondit que Lancelot du Lac l'avait tué,"ce chevalier qu'aucun n'égale en outrecuidance - malvenu soit-il en ce pays ! En tuant cet homme, il nous a réduits à la pauvreté et à la ruine, nous qui étions riches et puissants."A ces mots, les manifestations de douleur de l'assistance reprirent.

          Bohort ne s'attarda pas davantage : il n'avait pas de temps à perdre, se disait-il, s'il voulait se trouver à Kamaalot pour la Pentecôte et c'est donc la direction qu'il prit.

13        [p.248] Il chevaucha plusieurs jours sans rencontrer d'aventure qui mérite d'être rapportée, tant et si bien qu'un mardi soir il se retrouva devant Corbenyc. Comme il se dirigeait vers la porte d'entrée, un chevalier qui se tenait en armes, au pied d'un arbre, lui cria, dès qu'il fut à portée de voix :"Si vous appartenez à la maison du roi Arthur, seigneur, allez-vous en : vous ne passerez pas par ici. - Pourquoi donc n'y passerai-je pas ? - Parce que je vous l'interdis : nul de la maisonnée d'Arthur n'entrera dans la ville tant que je serai là ; c'est la coutume depuis déjà plus de six mois. - Et pourquoi avez-vous décidé d'interdire l'entrée à tous ceux de cette maison ? - Parce que je les déteste, tous autant qu'ils sont, à cause de ce Lancelot du Lac qui fait partie de leur engeance. - Comment ? Vous détestez monseigneur Lancelot du Lac ? - Je ne hais personne autant que lui. - Alors, nous ne pourrions pas nous entendre, vous et moi, car celui que vous haïssez tant est celui que, moi j'aime par-dessus tout, parce qu'il est à la fois mon cousin et mon seigneur. - Sur ma tête, réplique le chevalier, en ce cas, je vous défie : en garde, car je vous promets que votre amitié pour lui va vous coûter la vie."

14        Ils se chargent aussitôt l'un l'autre et le galop de leurs chevaux donne tant de force à leur premier coup que les deux lances volent en éclats. Ils se heurtent si rudement, écu contre écu, corps contre corps, que la tête leur en tourne.[p.249] Le chevalier tombe à la renverse, durement atteint. Bohort, toujours en selle, lui, mais si étourdi qu'il ne sait où il en est, achève sa course sur son élan ; quand il retrouve ses esprits et la maîtrise de ses mouvements, il se dit à lui-même que son adversaire est vraiment un jouteur de première force et il l'estime en conséquence. Le chevalier, mortifié de s'être fait désarçonner, s'était relevé ; il dégaine son épée et, s'adressant à  Bohort qui était encore à cheval :"Qu'est-ce que cela veut dire, chevalier sans vergogne ? Etes-vous lâche à ce point ? Avez-vous l'intention de poursuivre le combat à cheval, alors que, moi, je suis à pied ? Assurément, si vous me tuez de là-haut où vous êtes, la gloire en reviendra à votre monture, mais pas à vous ! - N'ayez crainte, chevalier, fait Bohort. Que Dieu m'aide, je m'en voudrais d'user d'un avantage qui tournerait à ma honte."

15        Il met donc pied à terre et, après avoir attaché l'animal à un arbre, dégaine son épée, passe le bras dans la courroie de son écu et marche vers cet ennemi qui le hait. Chevaliers, dames et demoiselles commencent alors à sortir de la ville pour venir assister au combat.

          Les deux adversaires défoncent écus et hauberts et se portent de rudes coups d'épée partout où ils parviennent à s'atteindre. Bohort finit par en asséner un au chevalier, si violent qu'il est incapable de s'en défendre : épuisé par la perte de sang, il est à bout de résistance ; cependant, il s'acharne et ne cède pas, persuadé que, s'il renonce, c'est une mort sans merci qui l'attend. Du fil de son épée, Bohort le fait tantôt reculer, tantôt avancer. Le chevalier esquive les coups de cette arme qu'il a, certes, sujet de craindre : n'en a-t-il pas déjà tâté à une dizaine de reprises - et chaque fois, son sang a coulé ! Cependant, Bohort ne lui laisse aucun répit, décidé à en finir ;[p.250] l'autre recule jusqu'au pont et se trouve tout près de tomber à l'eau ; la crainte de mourir et la perte de sang lui enlèvent à la fois la maîtrise de ses mouvements et celle de son esprit.

16        Lorsque Bohort voit qu'à pousser son avantage il met en péril de mort cet homme en qui il avait trouvé un adversaire si brave et si valeureux, il est saisi d'une profonde pitié :"A Dieu ne plaise, se dit-il, qu'un chevalier comme celui-là meure de mes mains : ce serait une trop grande perte !"A force de reculer, il est arrivé si près du bord du pont qu'il n'a plus qu'un pas à faire pour tomber à l'eau.  Et comme Bohort n'en prend pas son parti :"Arrête, chevalier, lui crie-t-il, ou tu vas tomber !"L'autre jette un coup d'oeil derrière lui et voit le danger auquel il n'a échappé que par miracle ; il prend aussitôt conscience de la bonté et de la générosité de Bohort :"Je n'en aurais pas fait autant pour lui, si j'avais été à sa place"se dit-il. Et à l'adresse de son vainqueur :"Ayez pitié de moi, noble chevalier ! Ne me tuez pas et accordez-moi la vie sauve : je me mets entièrement à votre merci ; disposez de moi à votre gré. Voici mon épée que je vous rends."Bohort s'empresse de la prendre.

17        Quand ceux qui étaient venus assister à la bataille constatent qu'elle est terminée, ils rentrent en ville. Bohort demande alors son nom au chevalier."On m'appelle Brinol du Clos, seigneur. - Et pourquoi détestez-vous tant monseigneur Lancelot : expliquez-le moi. - Volontiers, seigneur. La vérité, c'est que vit, dans cette cité, la plus belle demoiselle qui soit ; il y a longtemps que sa beauté m'a rendu amoureux d'elle, et je l'aime toujours. Il y a moins d'un mois, je lui ai déclaré mes sentiments et l'ai priée de m'accorder son amour en échange. Or, elle m'a éconduit en me disant qu'elle en aimait un autre, qui était plus valeureux [p.251] et meilleur chevalier que moi. Ce qu'elle m'a dit là m'a consterné au plus haut point, si grand est mon amour pour elle. Je lui ai donc demandé qui était ce chevalier auprès duquel je faisais piètre figure, et elle m'a répondu qu'il se nommait Lancelot du Lac. J'ai répliqué qu'il n'avait jamais fait la preuve de sa suprématie sur moi et que je montrerais lequel de nous deux valait le mieux ; je le chercherais jusqu'à ce que je le trouve et je me mesurerais à lui : s'il me battait, je ne lui parlerais plus d'amour et si c'était moi le vainqueur, je voudrais obtenir son amour ; et elle m'a répondu qu'à ces conditions, je l'aurais.

18        Fort de sa promesse, j'ai quitté la ville et je me suis rendu à la cour du roi Arthur où je pensais trouver Lancelot : s'il y avait été, je me serais battu contre lui ; mais, à mon arrivée, j'ai appris qu'on ne l'avait pas vu depuis plus de six mois ; je suis donc revenu sans attendre davantage et j'ai déclaré que, puisque je l'avais manqué, je garderais ce pont, en m'engageant à affronter tous les hommes de la cour du roi Arthur qui voudraient l'emprunter, en attendant de l'avoir expressément fait savoir à Lancelot à cause de qui je déteste tous ceux qui ont à voir avec lui. Et voilà que Dieu vous a accordé de me vaincre bien que, jusqu'à présent, je n'ai trouvé personne qui ait pu me résister. Voilà pourquoi je hais Lancelot et tous ceux de la maison du roi Arthur. Maintenant, vous pouvez ou me laisser la vie sauve, ou me tuer. Mais puisque je reconnais ma défaite et que vous avez pris mon épée, m'achever ne vous ferait pas honneur ; aussi, je vous prie de me pardonner [p.252] si j'ai fait usage de mes armes contre vous.

19        - Je ne vous en veux pas, mais vous devez me promettre de vous trouver à la cour du roi Arthur pour la Pentecôte ; vous vous y rendrez à Lancelot de la part de son cousin Bohort de Gaunes et vous vous mettrez à sa merci pour qu'il dispose de vous à son gré."Dès que Brinol s'y est engagé, Bohort remonte à cheval et, franchissant le pont, entre dans Corbenyc. Il emprunte la rue qui monte au château et met pied à terre devant l'entrée de la grand-salle qu'il avait vue la première fois. Des serviteurs en sortent aussitôt, lui souhaitent la bienvenue et il les salue à son tour. Après quoi, l'un emmène son cheval à l'écurie, tandis que d'autres le font entrer et le désarment. Chevaliers, dames et demoiselles l'entourent et lui demandent qui il est."J'appartiens à la maison du roi Arthur et je m'appelle Bohort de Gaunes", répond-il. A ce nom, tous le saluent avec des paroles de bienvenue et des manifestations de joie, et la nouvelle de son arrivée passe de bouche en bouche :"Le cousin de monseigneur Lancelot est là !"

20        Le roi Pellès ne tarda pas à arriver ; il sortait d'une autre pièce, magnifiquement vêtu, en tunique et manteau de soie, et une nombreuse suite de chevaliers l'accompagnait. Bohort qui l'avait déjà rencontré le reconnut aussitôt. Quant au roi, d'aussi loin qu'il le vit, il s'écria :"Ah ! Bohort, soyez le bienvenu ! - Que Dieu vous bénisse, seigneur !"répondit-il. Quand ils se furent installés sur un tapis de soie, au milieu de la salle, ils entamèrent une conversation dont le roi profita pour s'enquérir de Lancelot : comment allait-il ? que faisait-il ?[p.253]"Car il y a si longtemps que je ne l'ai pas vu et qu'il ne s'est pas présenté à la cour du roi Arthur que c'est un mystère pour moi : qu'a-t-il pu devenir ? Depuis un an, j'ai envoyé plus de sept messagers pour avoir de ses nouvelles ; la dernière fois, on m'a dit qu'il n'était pas venu depuis plus d'un an. - D'après ce que j'en sais, il se porte fort bien, seigneur. Pas plus tard que la semaine dernière, je l'ai vu remporter la victoire au tournoi de Paningue qui avait rassemblé des chevaliers qui comptaient parmi les plus forts au monde. - Que lui est-il arrivé pour qu'il reste plus d'un an et demi sans aller à la cour, ni  venir nous rendre visite ? - Il m'a assuré qu'une dame l'avait retenu en prison pendant presque tout ce temps. Mais quand nous nous sommes quittés, il y a quelques jours, il partait pour la cour et il y sera à la Pentecôte, si Dieu lui prête vie. - Puisqu'il va bien, peu importe qu'il ait tant tardé ; et Dieu soit loué, puisqu'il a recouvré la liberté. Tout le monde ne peut que s'en réjouir car, d'après moi, il n'y a pas de meilleur chevalier que lui. Plaise à Dieu que sa santé soit aussi bonne que la vôtre : qu'Il m'en soit témoin, j'en serais plus content que de recevoir cent marcs d'or."

21        A peine avaient-ils fini de parler que la fille du roi entra dans la salle, accompagnée d'une nombreuse suite ; elle était parée de ses plus riches et séduisants atours, mais sa beauté les éclipsait encore, - c'était vraiment la plus belle demoiselle de son temps. Tout le monde se leva aussitôt devant elle ; sans montrer le moindre embarras - elle n'était ni sotte, ni malapprise -, elle se dirigea vers Bohort, le salua et lui souhaita la bienvenue ;[p.254] et il lui rendit son salut avec toute la courtoisie dont il était capable. Après s'être assise à côté de lui, elle s'enquit de celui qu'elle avait tant envie de voir et il lui dit ce qu'il savait.

22        Sur ces entrefaites, un vieux chevalier vint se mêler à la conversation : il portait dans ses bras un nourrisson qui n'avait pas un an - il s'en fallait de deux mois -, le plus bel enfançon qu'on puisse imaginer, enveloppé dans des langes de soie."Seigneur, demande-t-il à Bohort, sans doute ignorez-vous qui est ce petit enfant ? Eh bien, c'est un jeune parent à vous, mais que vous ne connaissez pas encore. En vérité, il descend du lignage qui, pour des chrétiens, est le plus noble au monde, et il est, sachez-le bien, votre cousin."   

          Aussitôt qu'il le vit, Bohort fut frappé par sa ressemblance avec Lancelot - c'était tout son portrait. Et comme il demandait qui il était :"Seigneur chevalier, s'entend-il répondre, reconnaissez-vous à qui de vos parents il ressemble ? Regardez-le bien et je serais surpris que vous ayez du mal à en juger."Bohort n'ose pas dire le fond de sa pensée : il est convaincu que le père de cet enfant est Lancelot, mais il hésite à en convenir, sachant ce qu'il en est de la reine et de son cousin. Cependant, comme il ne peut se dérober à la question, il finit par répondre qu'à son avis [p.255] c'est à monseigneur Lancelot qu'il ressemble le plus."Que Dieu m'aide, fait l'autre, rien de plus naturel, étant donné qu'il est issu de lui autant que vous-même l'êtes de votre père."

23        Ravi comme il ne l'a jamais été, Bohort demande le nom de l'enfant."Galaad"lui dit-on. Il le prend dans ses bras et le couvre de baisers plus tendrement qu'il ne l'aurait fait pour personne au monde :"Je vous souhaite d'être né sous une bonne étoile, jeune seigneur, dit-il ému aux larmes : je ne doute pas que vous deveniez le chef et l'étendard de votre lignage. Dieu soit béni de m'avoir conduit ici, car, je L'en prends à témoin, cette nouvelle me donne plus de joie que le don de la plus belle ville en ce monde."

24        Pendant qu'ils échangeaient ces propos, la colombe portant en son bec un encensoir d'or avait traversé la salle avant de passer dans la pièce où elle le faisait d'habitude ; les parfums les plus délicieux se dégageaient sur son passage. Les serviteurs étendirent les nappes et les convives s'attablèrent sans qu'on les y eût invités ; un profond silence régnait ; tous, vieux et jeunes, étaient en prières et en oraisons. Dès qu'il ne manqua plus personne, la demoiselle qui avait la charge de porter le Saint Graal s'avança dans la salle ; tous s'agenouillèrent aussitôt, disant à voix basse :"Béni soit le fils de Dieu qui nous a comblé de Sa grâce ! Amen !"

25        Au fur et à mesure que la jeune fille longeait les tables, elles se couvraient de mets les plus succulents. Quand elle eut fini d'en faire le tour, elle retourna dans la pièce d'où elle était sortie,[p.256] et aussitôt, les conversations reprirent.

          A la fin du repas, quand on eut enlevé les nappes, le roi emmena Bohort s'appuyer avec lui à l'embrasure d'une fenêtre et ils se mirent à parler de celui qui leur tenait le plus à coeur, tant et si bien que Bohort lui demanda ce qu'il en était vraiment du nourrisson. Pellès lui raconta toute l'histoire de sa fille et de Lancelot et comment il avait fallu user d'artifice pour faire en sorte qu'il la connût charnellement."Dieu bénisse qui en a eu l'idée, fait Bohort : jamais ruse n'eut d'aussi heureuse conséquence puisque, cela est bien connu, c'est de votre lignage que naîtra le vrai chevalier, celui qui occupera, à la Table Ronde, ce siège périlleux où, jusqu'à présent, nul ne s'est assis sans y trouver la mort, celui qui mènera à bonne fin les aventures du Saint Graal. Qui cela pourrait-il être d'autre que cet enfant, puisque mon seigneur est bien le meilleur chevalier de notre temps mais que - je le sais parce que les ermites s'en portent garants - il en viendra un qui vaudra encore mieux que lui ?

26        Dites-moi, seigneur, ajoute-t-il, cette salle où nous sommes s'appelle bien la Salle aux Aventures ? - En effet, et depuis votre arrivée, vous avez assisté à l'une des plus belles : n'est-ce pas un mystère que le Saint Graal nous donne quotidiennement la nourriture que nous lui demandons ? - Vous avez raison, en effet. Et que Dieu m'aide, puisque nous sommes sur ce sujet,[p.257] je suis décidé à ne pas m'en aller tant que je n'y aurai pas passé une nuit pour contempler ces mystères dont monseigneur Gauvain nous a dit avoir été le témoin. - Sur la foi que je dois à Notre-Seigneur, proteste le roi, ne parlez pas de cela. Il n'en est pas question : je sais que vous ne vous en tireriez pas sans honte ni dommage et je ne voudrais pas, pour la moitié de mon royaume, qu'il vous arrive un malheur que j'aurais pu vous éviter : trop de gens me le reprocheraient. 

27        - La première fois que je suis venu ici, je suis resté dans l'ignorance de ce qui s'y passait, ce qui m'a valu, depuis, force railleries : on s'est moqué de moi tant et plus. C'est pourquoi, je vous affirme, sur ma vie, que je ne partirai pas d'ici avant d'en avoir appris davantage. - Ma foi, avec un serment pareil, je ne vous ferais pas renoncer ! Pour cette nuit, c'est non ; mais demain soir, puisque vous êtes décidé, je vous laisserai rester, en souhaitant que Notre-Seigneur vous accorde de vous en sortir sans honte ni dommage. - Et pourquoi pas maintenant ? - Je vous l'expliquerai plus tard."

28        [p.258] Bohort coucha donc dans une chambre en bas du château où le roi le fit traiter avec tous les honneurs possibles. Le lendemain matin, alors qu'ils allaient entendre la messe, Pellès l'avertit en ces termes :"Je vous rappelle que vous passerez la nuit prochaine dans la Salle aux Aventures. - Rien de plus vrai, seigneur. - Je vous recommande donc d'avoir un entretien avec l'un de nos chapelains et de faire une bonne confession avant de vous présenter devant le Saint Graal : une fois lavé et purifié de vos péchés, vous serez, d'après moi, moins en danger que si vous arriviez devant lui, sali et souillé de leur fait."Bohort estima [p.259] que c'était un bon et loyal conseil ; aussi, à la fin de la messe, il appela un prêtre à qui il se confessa de tous les péchés dont il se sentait coupable envers Dieu. Le prêtre lui posa des questions et Bohort lui raconta tout de qu'il avait fait en sa vie, sans rien lui dissimuler. Son confesseur fut saisi d'admiration à ce récit d'une existence de tant de piété et de vertu : comment, en particulier, son pénitent avait-il pu n'avoir qu'une seule fois des relations coupables avec une femme (il s'agissait de la fille du roi Brangoire dont il avait eu Elyas) ?

29        Après avoir fait une confession sincère et complète, il reçut le corps du Seigneur, incertain qu'il était de l'issue des aventures qui l'attendaient (y laisserait-il la vie ? en sortirait-il vivant ?) et quitta l'église le coeur joyeux. Il jeûna tout le jour et, quand le soleil se mit à baisser, il s'arma et monta dans la salle où on le laissa seul et rien moins que rassuré ; il resta accoudé à une des fenêtres jusqu'au soir, tant qu'il y eut un peu de jour.

          Quand il fit nuit noire, il alla s'allonger sur le Lit des Mystères, au fond de la pièce. Aussitôt, un véritable vacarme s'éleva, un vent se mit à souffler en tempête et à faire claquer toutes les fenêtres - pas moins d'une centaine : à entendre leur fracas, on aurait dit [p.260] que la Salle était sur le point de s'écrouler.

30        Puis le calme revint ; surgit alors d'une autre pièce une longue lance dont le fer brûlait comme la flamme d'un cierge ; elle se dirige vers Bohort à la vitesse de la foudre et le heurte si violemment qu'elle traverse écu et haubert avant de s'enfoncer d'un bon demi-pied dans son épaule gauche. Il reste sans comprendre comment il a pu être blessé ainsi, puisqu'il ne voit pas celui qui tient l'arme qui l'a frappé, puis il sent qu'on lui retire le fer, mais sans savoir qui. Une fois la pointe extraite, la lance recule jusqu'à la pièce d'où elle était sortie.

          Il reste allongé sur le lit dans un si douloureux et pitoyable état que tout autre n'y aurait pas survécu. Cependant il se refuse à en bouger, décidé qu'il est à y passer la nuit, quoi qu'il puisse lui arriver.

31        Il n'eut pas longtemps à attendre pour voir sortir d'une autre pièce un chevalier armé de pied en cap, à la fois grand et bien découplé."Seigneur chevalier, s'écrie-t-il à la vue de Bohort sur le lit, levez-vous de là et allez vous reposer ailleurs !"Mais Bohort proteste que ni lui, ni personne ne le ferait partir tant qu'il aurait la force de se défendre."Vous ne gagneriez rien à vous battre contre moi, que ce soit moi qui vous tue ou le contraire, mais si vous ne vous levez pas, je serai forcé d'en découdre avec vous. - Peu m'importe ! - En ce cas, je vous combattrai à outrance. En garde donc !"

32        [p.261] Comprenant qu'il n'évitera pas le combat, Bohort se met debout ; tout autre que lui, blessé comme il l'était, aurait renoncé, mais son grand coeur et sa vaillance lui font préférer une mort dans l'honneur, s'il lui faut en arriver là, plutôt qu'une honteuse survie. Il dégaine donc son épée, court sus au chevalier et lui en assène un rude coup sur le heaume et l'écu : son adversaire - un vrai preux ! - se défend à merveille ; mais comme Bohort est encore agile et vif malgré sa blessure, il lui mène la vie si dure lors de ce premier assaut que l'autre, épuisé, recule en évitant les coups jusqu'à la pièce où se trouve le Saint Graal ; dès qu'il y a pénétré, il retrouve son souffle et ses forces d'une façon qui n'est pas naturelle. Si, l'instant d'avant, il était exténué et éprouvé par ses blessures, il est maintenant aussi dispos et alerte qu'il l'avait d'abord été - guéri, en un mot ! Et il se rue à nouveau sur Bohort avec une fougue que celui-ci ne s'explique pas."Sur ma foi, voilà bien des mystères ! Je ne sais que penser de ce chevalier : je me disais qu'il était vaincu, puisqu'il ne parvenait même plus à se défendre, et depuis qu'il est passé par cette chambre, il a si bien recouvré ses forces qu'il en a, me semble-t-il, autant qu'au début de la bataille. Sur ma foi, d'où cela lui vient-il ? De Dieu ou du diable ?"

33        Cependant qu'il se livre à ces réflexions, le chevalier arrive sur lui, l'épée brandie, et lui en assène de grands coups [p.262] partout où il peut l'atteindre. Bohort riposte, en homme à qui il fallait plus d'un adversaire pour être malmené - à moins qu'il n'eût affaire à un preux d'exception ; et très vite, grâce à sa vigueur et à son agilité, il prend à nouveau le dessus ; et quand l'autre veut retourner dans la même pièce que la première fois, il lui barre le passage :"Par la croix du Christ, seigneur chevalier, vous n'y remettrez pas les pieds."Le saisissant par son heaume qu'il lui arrache de la tête, il le fait basculer au sol, lui saute dessus et, lui rabattant sa ventaille, menace de le tuer s'il ne s'avoue pas vaincu et ne veut pas promettre d'aller se constituer prisonnier là où il le lui ordonnera ; et, brandissant son épée, il fait mine de vouloir le décapiter. On voyait très clair dans la salle, parce que les rayons de la lune y pénétraient par une centaine de fenêtres qui étaient toutes ouvertes. Sous la menace de l'arme suspendue au dessus de sa tête, et qui va s'abattre s'il ne reconnaît pas sa défaite, le chevalier crie merci à son vainqueur."J'ignore qui tu es, répond Bohort, et je ne me rappelle pas t'avoir déjà rencontré ; tu dois donc me donner ta parole d'honneur de chevalier que tu te trouveras à la cour que le roi Arthur tiendra pour la Pentecôte - et cela où qu'elle ait lieu -, et tu te rendras à lui de la part de Bohort de Gaunes."Bon gré, mal gré, le chevalier s'y engage avant de ramasser son écu et son heaume, et de s'en retourner d'où il était venu.

34        Sur ce, Bohort va de nouveau s'installer sur le lit, mais, à peine y était-il assis que, de chaque fenêtre, carreaux et flèches se mirent à pleuvoir sur lui :[p.263] une centaine de traits atteignirent son écu et son haubert, lui infligeant - il le sentait - de graves blessures. Cependant, il reste sans bouger, aussi tranquille et résolu que s'il n'avait aucun mal, et il attend ce qui va se passer, persuadé qu'il n'a pas vu la fin des aventures. Quand le flot des traits fut épuisé, les fenêtres se refermèrent d'un seul coup, dans un fracas qui donnait à penser que la salle allait s'écrouler ; et la clarté y baissa, parce qu'elle ne passait plus qu'à travers quelques vitraux.

35        Une fois le silence revenu, d'une autre des pièces ouvrant sur la salle, sort un gigantesque lion qui s'avance sur Bohort à bonds rapides, gueule béante ; aussitôt, le chevalier est debout et, se couvrant le corps de son écu, brandit son épée pour frapper le fauve à la tête. Mais l'animal, crocs et griffes dehors, cherche à l'attraper par son haubert ; il les plante dans son écu dont il arrache la couverture aussi facilement qu'un morceau de tissu, manquant de lui faire perdre l'équilibre. Cependant, la force de Bohort lui permet de rester solidement campé sur ses pieds et il abat si violemment son épée entre les oreilles du lion qu'il lui tranche la tête d'un seul coup, l'étendant, mort, sur le dallage.

          A peine s'était-il rassis pour se reposer, qu'il voit arriver le dragon que monseigneur Gauvain avait déjà eu sous les yeux : sa taille et son aspect ne pouvaient que susciter la crainte : sa peau était bariolée de toutes les couleurs imaginables et ses yeux rouges flamboyaient comme la braise. Il s'avance [p.264] dans la salle sans se presser, crachant quelques flammèches et s'amusant avec sa queue comme un enfant avec un jouet. Il portait une inscription sur le front que Bohort n'eut pas de mal à lire, à la lumière qui émanait de ses yeux ;"Figure du roi Arthur."

36        Quand il fut arrivé au milieu de la salle, Bohort vit surgir, face à lui, sorti il ne savait d'où, un léopard farouche et plein de superbe. Le dragon se précipite aussitôt sur lui, vomissant feu et flammes, jetant toutes ses forces dans la bataille pour l'anéantir. Mais la défense opposée par le fauve vaut le spectacle : il déchire son adversaire à coups de crocs et de griffes, sans jamais reculer et le forçant au contraire à lui céder peu à peu du terrain : s'il avait été aussi fort que le dragon, celui-ci ne lui aurait pas résisté, malgré toutes ses ressources et le feu qu'il crachait.

          Bohort eut tout le temps d'assister à l'affrontement et de s'interroger sur son mystère ; jamais il n'avait vu deux bêtes s'acharner à ce point l'une contre l'autre : qu'est-ce que cela signifie ? se demande-t-il.

37        Lorsque les deux animaux furent à bout de forces, le léopard disparut sans laisser de trace et le dragon se retira dans la pièce d'où il était arrivé. Dès qu'il en eut franchi le seuil, il se mit à se traîner [p.265] et à se rouler par terre, comme une femelle en travail sur le point de mettre bas. Après un long moment passé à s'agiter en tous sens, il se calma et rejeta par sa gueule pas moins de deux cents petits. Aussitôt, la bataille s'engagea : les petits s'efforçaient de tuer celui dont ils étaient issus, mais sa force les empêchait de lui faire grand mal.

38        La mêlée se prolongea jusqu'à la mort du grand dragon et de tous ses petits. Cela parut encore plus mystérieux à Bohort que tout le reste : il est sûr que ce combat présente un sens, mais lequel ?

          C'est alors qu'il vit sortir de la pièce suivante un homme, pâle et maigre, si livide qu'il semblait plus mort que vif ; deux couleuvres entrelacées  lui faisaient un collier et elles le mordaient, par devant et par derrière, au visage et au cou."Hélas ! mon Dieu, se lamentait-il, en poussant des gémissements de douleur, pourquoi ai-je commis la faute qui me vaut pareille souffrance ? Hélas ! mon Dieu, viendra-t-il jamais celui qui mettra fin à mon malheur ?"Il s'avançait ainsi, disant sa peine et sa douleur -"Hélas ! malheur à moi, que je suis à plaindre !"- et portant sur sa poitrine une somptueuse harpe, toute incrustée d'argent, d'or et de pierres précieuses : une merveille !

39        [p.266] Une fois arrivé au milieu de la salle, l'homme s'assit sur un siège fait d'or qu'on n'enlevait jamais de là, ni le jour, ni la nuit. Après s'être appliqué à accorder son instrument au plus juste, il prit son plectre et, tout en s'accompagnant, se mit à chanter un lai, d'une voix entrecoupée de larmes. Bohort qui l'écoutait avec attention, entendit qu'il s'agissait du"Lai des Pleurs"- selon le nom que lui donnait son interprète - et qu'il racontait comment Joseph d'Arimathie était arrivé en Grande-Bretagne, conduit par Notre-Seigneur. La suite l'intéressa tout autant : il crut comprendre qu'il s'agissait d'un débat ayant opposé, en son temps, Joseph au magicien Orphée, celui qui avait élevé le Château des Sortilèges dans la marche d'Ecosse.

40        Quand le harpiste eut terminé, il se leva et, s'adressant à Bohort :"Seigneur chevalier, c'est pour rien que vous êtes resté ici cette nuit : sachez-le, les aventures de ce lieu ne seront pas plus achevées par vous que par un autre, jusqu'à la venue du Bon chevalier qui doit mener à bien celles du Graal et qui,[p.267] auparavant, en terminera avec toutes celles que vous venez d'affronter. Vous pouvez donc partir quand vous le voulez, puisque vous ne ferez rien de plus. - Au moins, dites-moi comment vous arrivez à supporter ces couleuvres autour de votre cou qui, me semble-t-il, doivent vous mettre au supplice. - J'y suis obligé : c'est le châtiment de Dieu pour mes péchés d'orgueil. Et si cette peine que je souffre ici-bas peut m'éviter d'être damné pour l'éternité, je m'en estimerai bienheureux, car j'ai tant fait de mal en ma vie qu'obtenir Son pardon me paraît à peine possible, si dure qu'en soit l'expiation. Certes, je n'ai que ce que je mérite."

41        Sur ce, l'homme se retira sans ajouter un mot. Bohort aurait eu beaucoup de questions à lui poser, mais le harpiste ne pouvait s'attarder davantage et il retourna dans la pièce d'où il était venu.

          Peu après, la colombe qui portait un encensoir d'or dans son bec entra dans la salle en passant à travers un des vitraux et vola jusqu'à la pièce d'où le Graal était sorti la veille au soir. Le calme et le silence régnaient dans la Salle qui se remplit de délicieuses senteurs : on aurait dit que tous les plus suaves parfums du monde s'y exhalaient.

          De la grande chambre réservée au Graal, sortirent alors quatre jeunes enfants,[p.268] si beaux que Bohort crut voir non pas des créatures humaines mais de purs esprits. Chacun d'eux tenait un chandelier où était fiché un cierge allumé. Ils étaient précédés par un porteur d'encensoir et suivis par un très vieil homme aux cheveux tout blancs, habillé en prêtre, mais sans chasuble, et qui portait, devant lui, une lance : à la regarder, la surprise de Bohort augmente au fur et à mesure qu'il voit des gouttes de sang sourdre, l'une après l'autre, de sa pointe et couler le long de la hampe, sans qu'il comprenne ce qu'elles deviennent ensuite.

42        Persuadé de se trouver en présence d'un objet sacré, digne de vénération, il se lève et s'incline. Celui qui portait la lance se dirige droit vers le siège d'or où il prend place."Seigneur chevalier, déclare-t-il à Bohort, de tous ceux de la maison du roi Arthur qui sont entrés ici, vous êtes le plus pur et le plus exemplaire. Quand vous serez de retour dans votre pays, vous pourrez dire que vous avez vu la Lance de justice ; vous ne savez pas ce qu'on entend par là, et vous l'ignorerez tant que le Siège Périlleux de la Table Ronde n'aura pas trouvé son maître ; celui qui l'occupera vous apprendra la vérité sur elle : il vous révélera d'où elle vient et qui l'a apportée ici. Cependant, si votre cousin Lancelot du Lac, quand il était jeune chevalier, s'était aussi bien gardé que vous vous êtes proposé de le faire, c'est lui qui aurait mené à bien tout ce dont vous êtes en peine aujourd'hui, car pour la valeur et les vertus chevaleresques, il n'a pas son pareil. Mais la faiblesse de ses reins l'a tellement dégradé que toutes les belles qualités qu'il aurait dû avoir en sont ruinées et anéanties."

43        [p.269] Sur ce, le porteur de la lance retourna dans la pièce d'où il était venu.

          Peu après, une douzaine de jeunes filles firent leur entrée dans la Salle : vêtues de misérables guenilles, elles avançaient lentement, en procession, l'une derrière l'autre, en silence, mais en pleurant si amèrement qu'elles auraient attendri le coeur le plus dur. Elles vont jusqu'à la porte de la grande chambre sur le seuil de laquelle elles s'arrêtent et s'agenouillent, toujours montrant la plus grande affliction qui soit ; Bohort comprend qu'elles sont en prières et en oraisons. Il ne sait que dire, car le sens de tout ce qu'il voit lui échappe mais, si c'était possible, il aimerait l'apprendre ; et certes, il ne ferait pas faute de le demander à celles qui sont là, s'il n'était retenu par la crainte que cela ne se retourne contre lui ou contre elles. Pourtant, se décide-t-il, elles ne s'en iront pas, si faire se peut, sans lui avoir donné quelque explication.

44        Aussi, s'approchant de l'une d'elles, il la questionne :"Dieu soit avec vous, demoiselle ! J'ai grand désir de savoir qui vous êtes, pourquoi vous pleurez, pourquoi vous êtes habillées comme des pauvresses. Dites-le moi, si rien ne vous en empêche. - Seigneur, réplique-t-elle, au nom de Dieu, taisez-vous et laissez-nous faire [p.270] ce que nous devons ; vous ne saurez rien de nous pour le moment."Bohort n'insiste pas et va s'asseoir sur le lit. Quant aux demoiselles, elles ne tardent pas à se retirer.

          Un peu avant minuit, il se leva en voyant une clarté éblouissante illuminer la chambre du Graal : on aurait dit que le soleil était là. Comme le rayonnement ne cessait de grandir il s'approcha du seuil de la pièce, mais quand il voulut le franchir, une épée brillante et acérée, prête à le frapper, lui interdit le passage.

45        Persuadé de se trouver en présence d'une manifestation divine (qu'aurait-ce pu être d'autre ?), il recule, mais reste à regarder du dehors ce qui se passe à l'intérieur. Il y avait là une table faite d'un plateau d'argent reposant sur quatre minces pieds de bois, entièrement cerclés d'or et incrustés de pierres précieuses - encore leur origine était-elle plus mystérieuse que leur richesse, comme les Saintes Ecritures consacrées au Graal l'expliqueront quand le temps en sera venu. Sur la table d'argent, était posé le Saint Graal, couvert d'un voile de soie blanc ; un homme en vêtements épiscopaux était agenouillé devant elle. Après être demeuré longuement dans cette attitude, il se lève et va ôter le voile qui couvrait le Graal : une lumière impossible à décrire remplit aussitôt la pièce.

46        [p.271] Bohort eut l'impression qu'un rayon de soleil l'avait frappé en plein dans les yeux : il se retrouva plongé dans le noir, aveuglé et affolé de l'être. Alors, il entendit une voix qui l'avertissait :"Reste où tu es, Bohort, car tu n'es pas digne de contempler de plus près les mystères de ce lieu. Et si tu as l'audace de ne pas tenir compte de cette injonction, sache que, ta vie durant, tu resteras aveugle et paralysé, inerte comme un morceau de bois,- hélas pour toi qui es un si brave et preux chevalier !"

47        Cette mise en garde effraie Bohort qui ne doute pas de son bien-fondé ; il retourne donc en direction du lit, mais toujours sans rien distinguer autour de lui - même si, par ailleurs, il ne se ressent plus de la blessure que lui avait faite la lance à la pointe de feu : il va donc dans tous les sens, cherchant le lit à tâtons, mais ne parvenant pas à le retrouver. Et quand il constate qu'il n'y arrive pas, il s'assied sur le dallage, fatigué de cette quête inutile. Il resta ainsi jusqu'au lever du jour, dans l'angoisse d'avoir perdu à jamais la vue. Certes, si la première fois, monseigneur Gauvain avait entendu des voix mélodieuses chanter la louange de Notre-Seigneur, les choeurs de cette nuit-là exprimaient une telle félicité que le coeur de Bohort en fut transporté de joie et qu'il ne regretta pas d'être venu.[p.272] Mais s'il resta éveillé tout ce temps, sans arriver à dormir, ni à se reposer, ce fut aussi parce qu'il craignait que Notre-Seigneur ne se soit irrité contre lui. Aussi, quand le jour se leva et commença de passer à travers les vitraux des fenêtres, et qu'il y vit clair, inutile de demander s'il en fut content : jamais il n'avait éprouvé si grande joie.

48        Le  roi  Pellès  entra  alors  dans  la  Salle,  accompagné  de  sa fille - toujours si belle ! - et d'une nombreuse suite de chevaliers et tous se réjouirent de constater qu'il allait bien."Dieu m'en soit témoin, Bohort, fit le roi, nous étions très inquiets pour vous et nous craignions de ne pas vous retrouver indemne et gaillard comme vous l'êtes, parce que jamais un chevalier n'a passé toute la nuit ici sans que nous l'ayons retrouvé mort le lendemain, ou, à tout le moins, sans qu'il y ait connu quelque revers. Vous vous en êtes mieux sorti que tous les autres - et cela me ravit, soyez-en sûr."

49        Bohort eut beau faire, on ne le laissa pas partir de toute la journée. On lui fit fête et on lui réserva de grands honneurs, parce qu'on se réjouissait grandement de la belle aventure dont Dieu l'avait gratifié.   "Seigneur, l'interroge Pellès, connaissez-vous mon père et l'avez-vous vu ?[p.273] - Non, je ne le connais pas. - C'est lui qu'on a surnommé le roi mutilé ; il a été le plus hardi chevalier et l'homme le plus valeureux de notre temps. - Comment s'est-il donc fait blesser ? - Cela lui est arrivé quand il a eu l'audace de tirer de son fourreau l'épée à laquelle il ne fallait pas toucher avant la venue de celui qui doit mener à bonne fin les aventures du Saint Graal ; parce qu'il avait outrepassé cette interdiction, l'épée elle-même l'a frappé et atteint dans ses parties viriles ; et il restera dans cet état jusqu'au jour où le Bon Chevalier oindra sa plaie avec le sang de la lance.

50        - Je n'ai pas rencontré votre père, seigneur, mais j'ai vu cette lance dont vous me parlez : des gouttes de sang sortaient de sa pointe ; c'est, pour moi, un vrai mystère : pourriez-vous m'éclairer à ce sujet - j'aimerais tant savoir le fin mot de la chose ? - On n'a pas le droit, Bohort, de révéler maintenant le mystère de la lance ni à vous, ni à personne. Mais quand la quête ultime, celle du Graal, sera entreprise et que tous les chevaliers ici-bas se seront mis en peine pour apprendre ces choses, alors, vous-même et les autres vous verrez révéler ce que vous me demandez là - mais pas avant !"Bohort répond qu'il patientera jusque là,[p.274] puisqu'il ne peut pas faire autrement.

          Il resta donc à Corbenyc toute la journée et encore la nuit d'après. Le lendemain, il s'arma et partit vers Kamaalot, but de sa chevauchée. De toutes les aventures qui lui arrivèrent en cours de route, le conte ne fait pas état : il se contente de dire qu'à la cour de la Pentecôte il était rentré. Sur ce, il le laisse et revient à Lancelot.

XCIX
Aventures de Lancelot : meurtres et quiproquos

1         Après avoir quitté Bohort, son cousin chevaucha en direction de la lumière qu'ils avaient aperçue et il y arriva très éprouvé par les fatigues de sa journée. Il se trouva devant deux tentes, l'une plongée dans l'obscurité et l'autre, éclairée par la lumière de deux cierges, où il pénétra après avoir mis pied à terre ; il y découvrit une ravissante jeune fille allongée sur un lit et, assis à ses pieds, un nain - un abominable nabot ! Lancelot s'empressa d'adresser à la demoiselle un salut qu'elle lui rendit fort poliment."Je suis un chevalier errant, demoiselle, lui dit-il, et je n'en peux plus d'aller à cheval sans savoir où. Le hasard m'a amené par ici ; seriez-vous assez généreuse et bienveillante pour m'accorder l'hospitalité cette nuit ? Je m'en irai demain, dès qu'il fera jour.[p.275] - Ce serait volontiers, seigneur, mais je ne peux pas : si j'acceptais et que, lorsqu'il sera de retour, mon ami vous mettait dehors, parce que vous ne lui plairiez pas, j'en serais trop mortifiée. Voilà pourquoi je ne veux pas me mêler de vous héberger : faites-moi donc, s'il vous plaît, l'amitié de vous en aller."Impossible, répond-il : s'il le faisait, il ne sait où il pourrait se rendre à l'heure qu'il est."Sur ma foi, si vous restez, ce sera de force et bien malgré moi, parce que j'ai peur que, si mon ami revient et vous trouve ici, il ne s'en prenne à moi. - Que Dieu m'aide, personne ne se présentera avec qui je ne me charge de vous réconcilier. - Vous avez la force pour vous, seigneur, mais s'il m'arrive malheur par votre faute, les regrets seront pour moi."

2         Sur ce, Lancelot enlève son heaume qu'il jette par terre au milieu de la tente, va débrider son cheval, puis retourne auprès de la demoiselle et rabat sa ventaille, mais garde son haubert parce qu'il préfère l'avoir sur lui tant que l'ami de son hôtesse ne sera pas de retour. Il lui demande alors qui elle est."Je suis de ce pays, seigneur, et une cousine du roi des Cent Chevaliers. La nuit nous a surpris tout à l'heure, au retour du tournoi de Paningue et c'est pourquoi nous avons fait monter ces tentes que nous transportions dans nos bagages."

3         Ils n'avaient pas fini de parler que deux chevaliers pénétrèrent dans la tente, à pied, mais en armes.[p.276]"Seigneur, demande à Lancelot, en le dévisageant, le premier à entrer, qui vous a permis de vous introduire ici ? - Personne sauf moi, seigneur, et l'obligation de le faire parce que je n'aurais pas trouvé un autre endroit où m'abriter cette nuit. - En ce cas, allez-vous en : rien ne vous autorise à rester. - Vous pouvez bien m'accorder l'hospitalité pour ce soir, seigneur : je m'en irai dès le lever du jour. Soyez sûr que je vous revaudrai, ici ou ailleurs, le grand service que vous me rendrez ainsi. - Balivernes ! rétorque le chevalier. Sur ma tête, vous allez partir, de gré ou de force, car vous aurez beau en faire usage, ce n'est pas elle qui vous permettra de vous impatroniser ici. - Mais où pourrais-je aller à pareille heure ?  Il est tellement facile de perdre son chemin dans une forêt aussi vaste : je ne pourrais que m'y égarer. Voilà pourquoi je ne peux pas partir maintenant."

4         Ces propos ont le don d'irriter le chevalier qui était un homme aussi outrecuidant qu'insolent. Il ramasse le heaume de Lancelot qui était resté par terre, le jette hors de la tente et court empoigner une grosse et lourde massue de plomb, menaçant de l'assommer, s'il ne se dépêche pas de s'en aller - et vite ! -"car, dit-il, je ne veux pas de vous ici."Du coup, Lancelot, lui aussi, se met en colère et décide de ne pas partir avant de s'être vengé de cette humiliation. Sans répondre un seul mot au chevalier,[p.277] il bondit hors de la tente, va récupérer son heaume et le lace ; puis il remet la bride à son cheval et l'attache à un arbre ; enfin, après avoir pris son écu, il rentre dans la tente :"Vous m'avez refusé l'hospitalité, seigneur chevalier, mais sachez que je ne partirai pas pour autant : que vous le vouliez ou non, je resterai en dépit de vous - vous m'avez outragé : tant pis pour vous ! Vous allez le payer de votre vie."

5         Sur ce, il brandit son épée pour en frapper le chevalier qui cherche à éviter le coup. La lame acérée glisse sur le heaume et s'abat sur l'épaule gauche  brisant le maillage du haubert aussi facilement qu'un morceau de tissu ; elle tranche net chair et os à l'articulation du bras. Le chevalier, se voyant ainsi mutilé, pousse un hurlement de souffrance :"Ah ! mon Dieu, je suis mort !", s'exclame-t-il avant de s'évanouir de douleur. Des cris s'élèvent, la demoiselle laisse bruyamment éclater son chagrin, entre les instants où elle perd conscience ; et quand le compagnon du chevalier le voit mort, il ne pense plus qu'à le venger :"Je ne sais qui vous êtes, déclare-t-il à Lancelot, mais, du moment que vous avez tué mon frère, vous seriez en droit de me considérer comme un lâche [p.278] si j'en prenais mon parti."...

6         ... et il met aussitôt la main à l'épée. Lancelot le voyant décidé à se battre à son tour, ne veut pas lui laisser l'initiative du premier coup : il était toujours fou furieux contre son frère ;  brandissant son épée, il la lui abat si violemment sur le crâne qu'il le fait tomber par terre, assommé - il remet alors sa lame au fourreau, agrippe son adversaire par le heaume, tire assez fort sur les attaches pour les casser et le lui arrache ; après quoi, il s'en sert pour lui en marteler la tête si brutalement que le malheureux, se voyant près d'y rester, crie merci :"Au nom de Dieu, noble chevalier, ne me tue pas ! Laisse-moi la vie sauve. Ce sera raisonnable de ta part : tu ne gagnerais rien à ma mort. - Si tu acceptes de me pardonner la mort de ton frère, je m'en tiendrai là."Content de s'en tirer à si bon compte, le chevalier accepte de grand coeur."Connais-tu un endroit dans les parages où je puisse demander l'hospitalité ? ajoute Lancelot. Si oui, conduis-moi là tout de suite, je te le demande, car je me refuse à demeurer davantage ici, pour peu que je puisse aller ailleurs. - Il y a un ermitage qui n'est pas loin, seigneur ; je vous y mènerai, si vous voulez. Je crois [p.279] que vous y serez bien accueilli : on n'y éconduit jamais un chevalier. - Montre-moi le chemin, alors : je voudrais déjà y être."

7         Ils se mettent aussitôt à cheval et prennent tout droit le chemin de l'ermitage. Quand ils y furent rendus, Lancelot frappa à la porte jusqu'à ce que l'ermite ouvre une petite fenêtre qui donnait sur le chemin et leur demande qui ils étaient. Lancelot répondit qu'il était un chevalier errant qui aurait besoin d'un gîte où se reposer. En ce cas, on ne lui refusera pas l'hospitalité, lui dit-on, bien au contraire. L'ermite chargea un de ses clercs d'aller ouvrir la porte et, après avoir mis pied à terre, Lancelot entra, cependant que le chevalier retournait à la tente où il avait laissé son frère mortellement atteint.

          Lancelot passa la nuit à l'ermitage où on fut aux petits soins pour lui... et pour son cheval. Le lendemain matin, après avoir entendu la messe, il s'en alla en recommandant son hôte à Dieu et il parcourut la forêt en tous sens dans l'espoir d'apprendre quelque chose sur Bohort, mais sans trouver personne qui puisse le renseigner ; il poursuivit longtemps ses recherches, alors que son cousin en faisait autant, de son côté.

8         Vers midi, comme la chaleur était devenue accablante, il déboucha dans une clairière où deux demoiselles s'étaient installées à l'ombre de deux ormes au pied desquels coulait une source ; elles étaient seules, en train de manger un rôti de cerf qu'un nain leur servait. Lancelot les salue du plus loin qu'il les voit ; elles se lèvent, lui souhaitent la bienvenue, et l'invitent à mettre pied à terre pour venir partager leur repas. Il ne se fit pas prier pour accepter car il n'avait rien mangé de toute la journée et il avait aussi envie de se reposer.[p.280] Il descend donc de cheval, enlève son heaume, et le nain lui apporte de l'eau pour qu'il se lave les mains. Après avoir pris place à côté des demoiselles, il commence à manger avec elles, tout en parlant et en plaisantant.

9         Quand ils eurent fini de se restaurer, Lancelot resta à se reposer un long moment ; comme il jetait un coup d'oeil en bas de la clairière, il vit arriver, droit vers lui, une jeune fille qui courait à toutes jambes ;"Noble chevalier, s'écrie-t-elle une fois qu'elle est tout près, aie pitié de moi, pour Dieu ! Ne permets pas qu'on me tue sous tes yeux !"Devant son effroi, il est touché de compassion ; il se lève et la prend dans ses bras :"N'ayez pas peur, chère demoiselle ! Que Dieu m'aide, vous n'avez rien à craindre de personne, tant que je suis avec vous. - Ah ! seigneur, c'est un vrai démon qui est à mes trousses, un brigand qui veut me tuer, moi qui ne lui ai rien fait. Regardez, le voilà !"Un chevalier en armes noires sortait à ce moment de l'épaisseur de la forêt, galopant vers eux.

10        Voyant la rapidité de son allure, Lancelot court lacer son heaume, mais avant qu'il ait eu le temps de se mettre en selle, le chevalier avait déjà tué la jeune fille. Ce spectacle met Lancelot hors de lui, conscient qu'elle est morte par sa faute : s'il ne l'avait pas assurée de sa protection, elle ne se serait pas arrêtée [p.281] et aurait pu échapper à son poursuivant. Le voilà plus consterné de cette aventure qu'il ne l'a jamais été  de chose qui lui soit advenue. Enfourchant sa monture, il se lance à vive allure après le meurtrier, en suivant soigneusement les traces laissées par son cheval, pour être sûr qu'il n'a pas pris un autre chemin. Il galope ainsi jusqu'à la lisière de la forêt d'où il l'aperçoit qui, arrêté devant un groupe de quatre tentes, parlait avec deux demoiselles.

11        Lancelot lui crie qu'il n'ira pas plus loin : il est un homme mort. Les jeunes filles ont beau se précipiter au devant de lui ("Seigneur, pour Dieu, ayez pitié de notre frère ! N'essayez pas de le tuer !"), il ne leur jette même pas un regard, se moquant bien de ce qu'elles disent, et il pique des deux, l'épée au clair, vers le chevalier qui essaie de s'enfuir ; mais il ne lui en laisse pas le temps et, d'un coup de sa lame, lui fait voler la tête à plus d'une portée de lance. Et il s'éloigne, sans un coup d'oeil au cadavre, toujours furieux et consterné d'avoir laissé tuer une femme qui était sous sa sauvegarde.

12        De toute la journée, il ne décolèra pas et sa désolation resta la même. Quand la nuit le surprit, il trouva à s'héberger chez une riche et puissante dame qui lui assura le couvert et le gîte. Le lendemain, n'ayant pas l'intention de s'attarder, il se leva au point du jour et reprit sa chevauchée. Pendant trois jours, il ne rencontra pas la moindre aventure qui mérite d'être rapportée. Le quatrième, il fit étape chez un forestier, sur la lisière de la forêt. Après dîner, on le mena se coucher dans une magnifique chambre qui donnait sur le chemin. Une fois au lit, il avait bien l'intention de dormir,[p.282] mais il faisait si chaud qu'il fut incapable de trouver le sommeil. Ce que voyant, il enfila sa chemise et ses braies et s'approcha d'une fenêtre qui, bien que barreaudée de fer, lui permettait de respirer un peu d'air. Il faisait un beau clair de lune qui permettait de voir, comme en plein jour, le chemin et d'éventuels voyageurs.

13        Il était là depuis un moment à se rafraîchir quand il vit entrer dans la cour un chevalier armé de pied en cap qui montait un destrier tout écumant de la course qu'il avait fournie."Ouvrez ! Ouvrez !"se met-il à crier. Mais les gens de la maison qui dormaient déjà ne l'entendaient pas. Deux autres chevaliers ne tardèrent pas à se montrer et coururent sus au premier, épées à la main. Il leur demande ce qu'ils ont contre lui et on lui répond qu'il est, à coup sûr, un homme mort."Mais savez-vous qui je suis ? - Il n'y a qu'à voir tes armes, réplique l'un : tu es le sénéchal Keu, et le plus lâche chevalier de ce temps !"Ils se jettent alors sur lui et lui portent de rudes coups contre lesquels il se défend comme il peut.

14        Dès que Lancelot entend le nom de Keu, il court récupérer ses armes : il jette son haubert sur son dos, lace son heaume, saisit écu et épée, arrache les barreaux de la fenêtre et saute dans la cour où il se rue sur les assaillants du sénéchal ; dégainant son épée, il l'abat sur le heaume du premier qui se présente, avec tant de violence qu'il le fait tomber par terre. D'un bond, il est sur lui, n'ayant nulle intention de s'en tenir là ; le chevalier gisait à terre, assommé : il n'avait plus la force de se relever. Lancelot lui arrache si brutalement son heaume [p.283] que la peau manque de venir avec et le jette au milieu du chemin ; puis il lui martèle la tête à grands coups d'épée qui font jaillir le sang. Quand le blessé se voit en si pitoyable état et sous la menace de l'épée brandie au dessus de sa tête, craignant pour sa vie, il crie merci et promet d'aller se constituer prisonnier là où son vainqueur le lui ordonnera. Lancelot prend acte de son engagement et se relève. Keu était aux prises avec le second chevalier et il continuait de résister de son mieux, mais il était quasiment à bout de forces."Laissez-moi me battre à votre place, monseigneur, fait Lancelot en s'approchant de lui : ce chevalier est en train de vous épuiser, alors que j'aurai vite raison de lui."

15        Pensant bien avoir affaire à Lancelot - sans en être sûr parce  qu'on y voyait mal -, le sénéchal lui abandonne son adversaire. Lancelot était frais et vif dans ses mouvements, quand l'autre était si éreinté et si éprouvé qu'il avait à peine la force de tenir son écu ; brandissant son épée, il l'abat sur le heaume du chevalier qu'il fait voler à terre. Se voyant la tête à découvert, avec, en face de lui, quelqu'un dont il reconnaît l'évidente supériorité aux armes, le chevalier a tellement peur qu'il crie merci à son tour."Pas question, à moins que tu ne t'engages à rester en prison là où je l'exigerai."Comprenant qu'il y va de sa vie, le vaincu donne sa parole. Lancelot hèle son premier adversaire et, s'adressant aux deux :"Vous êtes mes prisonniers, seigneurs, et vous avez l'obligation de vous rendre où je vous en sommerai. - Cela est vrai, conviennent-ils. - Sur votre serment, trouvez-vous à la cour de monseigneur le roi Arthur pour la Pentecôte : vous vous rendrez à lui de par Keu,[p.284] son sénéchal. - Nous ne sommes pas obligés à cela, seigneur, objecte l'un : nous sommes bien placés pour savoir que ce n'est pas lui qui nous a vaincus, mais vous, que nous ne connaissons pas. - Ce que vous êtes tenus de faire, c'est ma volonté ; et ma volonté, c'est que vous vous rendiez au roi au nom du sénéchal. Refuser serait trahir votre parole."

16        Puisqu'il y tient, disent-ils, ils le feront. Et après être remontés à cheval, ils reprennent le chemin par où ils étaient arrivés.

          Les gens de la maison, réveillés par le bruit de la bataille, s'étaient levés et mis aux fenêtres pour regarder : leur invité est un vrai brave, s'accordent-ils à reconnaître. Après que les deux chevaliers se furent éloignés, on courut ouvrir la porte au vainqueur qui n'aurait pas pu rentrer facilement par la fenêtre par où il était passé pour sortir, parce qu'elle était placée trop haut. A l'intérieur, Keu et Lancelot trouvèrent abondance de cierges et de torches que le maître de céans - c'était un homme de bien et quelqu'un de fortuné - avait fait allumer en leur honneur. Quand les deux compagnons se furent débarrassés de leurs armes, leur hôte, qui se doutait de leur appartenance à la maison du roi Arthur, demanda au sénéchal s'il avait mangé et Keu répondit que non. Il lui fit donc aussitôt apporter de quoi se restaurer et ordonna qu'on lui prépare un lit dans la chambre de Lancelot.

17        Keu fut ravi de le reconnaître."Vraiment, seigneur, lui dit-il, vous vous êtes montré fort adroit pour nous échapper quand vous êtes parti du tournoi où nous étions restés pour vous voir. - Alors, vous ne m'avez pas vu ? - Oh que si ! C'est vous qui m'avez désarçonné et c'est une chute dont je me ressens encore : j'ai failli m'y briser la nuque.[p.285] - Il ne faut pas m'en vouloir : dans ce genre de rencontres, on ne sait quand on a affaire à un parent ou à un ami, et je ne vous avais pas reconnu. Et Mordret, le frère de monseigneur Gauvain, l'avez-vous vu ? - Oui : après la fin du tournoi, il était resté sur le champ, et en si pitoyable état qu'il était incapable de bouger ; on l'a transporté à la cour sur un brancard. - Et savez-vous qui l'avait mis dans cet état ? - Oui, ce sont ses trois frères ; monseigneur Gauvain, Gaheriet et Guerrehet, quand il a essayé de vous suivre, sans y parvenir, pendant le tournoi."Lancelot ne put s'empêcher de rire en apprenant que c'étaient ses propres frères qui avaient malmené Mordret :"Voilà ce qu'il a gagné à s'éloigner de moi ! S'il était resté à mes côtés, je ne crois pas qu'ils l'auraient autant mis à mal."

18        Lorsque Keu eut fini de manger, toute la maisonnée alla se coucher. On avait dressé pour lui un lit somptueux dans la chambre même de Lancelot, mais le hasard fit que celui-ci ne demanda pas qui étaient ces chevaliers qui avaient attaqué le sénéchal. Le lendemain matin, il se leva au point du jour et s'approcha du lit de Keu qui, encore profondément endormi, ne fit pas mine de se réveiller. Il s'habilla, enfila ses chausses et alla chercher ses armes. Or, croyant prendre les siennes, il emporta celles du sénéchal. Après avoir coiffé le heaume de Keu et avoir passé sa cotte armoriée, il sortit dans la cour. On y voyait encore si peu clair que l'hôte eut du mal à s'apercevoir de son erreur."Seigneur, lui fit-il remarquer, [p.286] vous avez pris les armes de votre compagnon. - Ma foi, répondit-il quand il eut constaté que c'était exact, puisque je les ai prises, je vais les garder : pourquoi me donner la peine d'en changer ? Assurez monseigneur Keu que je ne l'ai pas fait exprès et que, puisque j'emporte ses armes, il n'a qu'à se servir des miennes."

19        Sur ce, Lancelot se met en selle et s'en va. Alors qu'il était encore tôt dans la matinée, il arriva devant un pont qui franchissait une rivière au cours torrentueux. A l'entrée de ce pont, on avait dressé quatre magnifiques tentes, taillées dans de luxueux tissus de soie. Un écu blanc et deux lances, pointes en l'air, étaient appuyés contre chacune et, devant l'une d'elles, se tenaient quatre chevaliers armés de pied en cap."Sur ma tête, fait l'un à la vue de Lancelot qui s'approche, en voici venir un qui appartient à la maison du roi Arthur. - Il n'a rien à craindre de nous, dit un second. Ne le reconnaissez-vous pas ? - Non, font les trois autres. - C'est monseigneur Keu, le sénéchal, et le chevalier le plus inexistant de toute la maison du roi. A l'attaquer, nous récolterions plus de honte que d'honneur car, si nous nous emparions de lui, on se moquerait de nous, et c'est tout ! - Alors, à ce compte, laissons-le passer", opinent-ils.

20        Ces propos font sourire Lancelot ; et comme il lui est plutôt égal [p.287] d'être pris pour Keu, il avance au milieu d'eux, les dévisageant l'un après l'autre, sans leur adresser la parole. Mais quand, après les avoir dépassés, il se trouva au milieu du pont, l'un des quatre se prit à dire :"Par Dieu, monseigneur Keu, quelle outrecuidance ! Vous ne  daigner même pas nous saluer !"Et s'adressant à ses compagnons :"Que je soie pendu si je ne lui fais pas payer sa grossièreté ! Son cheval ne l'emmènera pas loin et il faudrait que son haubert fût à rude épreuve, pour m'empêcher de lui faire tâter la température de ma lance : fer froid ou chaud ? Je lui ferai reconnaître sa sottise ! - Par Dieu, intervient un des autres, ne vous en mêlez pas : si vous lui faisiez vider les étriers, cela vous rapporterait plus de honte que d'honneur, car désarçonner un homme comme lui ne peut vraiment pas accroître votre renommée. Assurément, il s'est montré fidèle à sa réputation ; d'après ce que j'en sais, ceux qui le connaissent sont unanimes à dire que c'est le pire chevalier de la maison du roi Arthur, en paroles comme en actes : ne soyons donc pas surpris qu'il se comporte en rustre ; ce n'est pas la première fois depuis qu'il est chevalier. Laissez-le aller et que le diable l'emporte ! Puisse-t-il rencontrer nain ou demoiselle qui lui frotte la tête ! Je ne m'estimerais pas vengé si c'était un adversaire digne de ce nom qui le corrigeait. - Par Dieu, réplique le premier, balivernes que tout cela ! Rien ne me fera renoncer à faire ce que j'ai dit."

21        Le chevalier enfourche aussitôt son cheval et s'engage sur le pont à vive allure en poursuivant Lancelot :"Il vous faut jouter, seigneur chevalier, lui crie-t-il. Montrez-moi votre écu ou je vous frapperai dans le dos et votre honte n'en sera que plus grande."Souriant d'être pris pour le sénéchal Keu, Lancelot fait demi-tour et charge le chevalier, lance au poing. Celle de son adversaire vient se briser sur son écu,[p.288] mais lui, qui arrivait de toute la vitesse de sa monture, le frappe si violemment qu'il fait tomber à l'eau cheval et cavalier ; puis il repart en sens inverse sur son chemin.

          Quand les trois autres le voient faire, ils se mettent en selle à leur tour."Messire Keu, lui crient-ils assez fort pour qu'il les entende, ne comptez pas vous échapper ainsi !"Et ils lancent leurs chevaux après lui. Lancelot qui les entend arriver, s'arrête à l'extrémité du pont pour les attendre. Dès qu'il les voit assez près, il les charge et frappe celui qui est en tête si rudement qu'il le fait tomber à l'eau au même endroit que le premier. Sans s'arrêter, il pique des deux vers le suivant, réussit à lui enfoncer le fer acéré de sa lance en plein dans l'épaule, le désarçonne et l'abandonne sur le pont, le fer toujours fiché dans la chair, cependant que la hampe de l'arme se brise. Il dégaine aussitôt sa brillante épée au fil soigneusement aiguisé, mais quand le quatrième chevalier - qui avait regardé ses trois premiers coups - le voit arriver sur lui, il a si peur pour sa vie que le courage lui manque et qu'il prend la fuite.

22        Lancelot, qui n'entendait pas s'en tenir là, lance son cheval au galop derrière lui ; terrorisé, le fuyard force l'allure, mais son poursuivant montait une bête aussi vive que vigoureuse - aucune autre n'aurait pu, en cas de besoin, se montrer aussi rapide. Le chevalier fut donc vite rattrapé : un coup s'abattit sur son heaume, qui le renversa à terre, si assommé qu'il n'arrivait plus à se relever, et son adversaire en profita pour lui faire passer son cheval sur le corps : tous ses membres se ressentent douloureusement du piétinement des sabots. Lancelot met alors pied à terre, lui arrache son heaume et menace de l'achever s'il ne s'avoue pas vaincu. Mais le blessé est trop gravement atteint pour répondre : il reste longuement au sol, évanoui. Son adversaire, conscient que ce serait une vilenie d'en profiter pour le tuer, lui laisse un répit, [p.289] le temps qu'il revienne à lui. Quand il ouvre les yeux et qu'il voit Lancelot le menacer de son épée nue, il avoue sa défaite et crie merci :"Noble chevalier, ne me tue pas, au nom de Dieu ! Accorde-moi la vie sauve : je m'engagerai à rester en prison là où tu l'exigeras. - Jure-le moi donc."Après avoir reçu son serment, il le laisse aller, mais non sans lui demander :"Sais-tu qui je suis ? - Certainement : vous êtes monseigneur le sénéchal Keu. - En ce cas, je t'ordonne de te trouver à la cour du roi Arthur, qui est mon seigneur, pour la Pentecôte ; tu te rendras à ma dame la reine de par le sénéchal Keu et tu lui raconteras publiquement ce qui vient de se passer : comment le sénéchal vous a vaincus tous les quatre."Il le fera, promet-il, puisque telle est la volonté de son vainqueur.

23             Après avoir recommandé le chevalier à Dieu, Lancelot se prépara à partir. Dans l'une des tentes, il trouva une lance dont la hampe, épaisse et courte, paraissait, à la voir, d'une résistance à toute épreuve. Après l'avoir prise, il passa le pont et constata que, des deux chevaliers  tombés à l'eau, l'un s'était noyé et l'autre avait réussi à regagner la berge.

          Il poursuivit sa route sans faire halte jusqu'au milieu de l'après-midi ; il se trouvait alors au coeur d'une épaisse futaie. Le chemin qu'il suivait passait par une vallée où chevauchaient aussi messeigneurs Gauvain et Yvain, ainsi que Sagremor le Démesuré et Hector des Marais qui, le matin même, s'étaient retrouvés à la lisière de la forêt. La veille, Yvain avait quitté Mordret qui était complètement guéri, au Château Merlin. En voyant approcher Lancelot,[p.290] ils le prirent pour le sénéchal Keu, s'arrêtèrent aussitôt et se dissimulèrent entre les arbres. Sagremor qui était le moins sérieux et toujours d'humeur à jouer des farces proposa aussitôt à Gauvain d'assister à une joute entre lui et"monseigneur Keu qui nous arrive tout pensif, comme s'il venait de quitter sa belle. - Vous avez tort, proteste Gauvain ; vous risqueriez de vous blesser tous les deux, et je ne le voudrais surtout pas."

24        Mais sans tenir aucun compte de ce que pouvait dire Gauvain, Sagremor lança son cheval à fond de train en direction de Lancelot (qu'il n'avait pas reconnu parce qu'il ne portait pas ses armes habituelles). Dès qu'il le vit arriver, Lancelot en fit autant. Sagremor le frappa en pleine poitrine et y eut sa lance brisée. Lancelot, lui, d'un coup violent porté de bas en haut, le renversa en même temps que son cheval au milieu du chemin et poursuivit sa course sans lui jeter un regard.

          Ce spectacle donna à penser à Hector qu'il y avait là, non pas le sénéchal Keu, mais un chevalier qui, après l'avoir tué, s'était revêtu de ses armes."Attendez-moi ici, seigneur"fait-il à Gauvain. Et, chargeant Lancelot, il lui porte un coup qui fait voler l'écu en pièces, cependant que celui de son adversaire, après avoir traversé écu et haubert, le blesse au sang en plein bras gauche et le fait tomber de cheval.

          A la vue de cet échange, les deux autres compagnons [p.291] se désolent et maudissent l'heure où cette joute a été engagée."Que faire ? demande monseigneur Gauvain à Yvain. Nous nous sommes laissés abuser en imaginant qu'il s'agissait de Keu. - Sur ma tête, il est évident que ce n'est pas lui. Il n'y a qu'à y aller : attendez-moi ici, j'irai jouter contre lui, et tant pis s'il me désarçonne."Il pique des deux vers Lancelot et son coup traverse l'écu, mais le maillage du haubert est trop résistant pour céder. Lancelot, lui, le frappe si violemment qu'il lui fait mordre la poussière, et, dans sa chute, Yvain est sérieusement blessé. Lancelot, à nouveau, poursuit sa course sans lui demander qui il est.

25        La tournure des événements remplit Gauvain de consternation et de dépit."Mon Dieu, il ne reste plus que moi à abattre. Il faut être fou pour se lancer dans une bataille sans savoir à qui on a affaire. Vraiment, je n'aurais pas pensé que ce chevalier pût être d'une pareille force. Assurément, il vaut encore mieux qu'il me désarçonne à mon tour - je tiendrai compagnie aux autres ! - plutôt que de reculer devant lui."    

          Trop mortifié pour avoir une autre idée en tête, Gauvain charge Lancelot, écu embrassé et lance couchée. Celui-ci, qu'on n'a jamais vu se dérober devant aucun adversaire - et qui n'a pas reconnu son assaillant - se dit en lui-même que si sa lance résiste cette fois encore, elle lui aura fait bon usage, car elle lui aura permis de renverser quatre chevaliers qui, tous, se tenaient fermement campés sur leurs étriers. Gauvain ne manque pas son but : il perce l'écu de son adversaire, mais le maillage du haubert était si serré et résistant qu'il arrêta le coup et resta intact, tandis que la lance volait en mille éclats.[p.292] De son côté, Lancelot met toute sa force pour réussir à transpercer l'écu et le haubert de Gauvain, mais si le fer de sa lance s'enfonce dans le flanc gauche du chevalier, il ne lui cause qu'une blessure superficielle.

26        La lance était si résistante et l'assiette du cavalier si solide entre les arçons - et la force du coup porté était telle - que le cheval de Gauvain fut renversé en même temps que celui qui le montait. Après avoir arraché sa lance de la blessure, Lancelot poursuivit sa course sans lui jeter, à lui non plus, le moindre regard, le laissant à terre, son cheval écroulé sur lui.

          Sagremor le Démesuré, le premier à s'être fait désarçonner et qui avait vu jouter ses trois compagnons, y alla de son commentaire quand il vit Lancelot s'en aller, indemne et gaillard :"Je ne sais qui vous êtes, seigneur chevalier, mais quand vous serez de retour dans votre pays ou ailleurs, vous pourrez vous vanter d'avoir abattu avec une seule lance successivement Sagremor le Démesuré, Hector des Marais et messeigneurs Yvain et Gauvain car, sachez-le, ce sont ces quatre là que vous avez renversés."

27        Les paroles de Sagremor plongent Lancelot dans une telle désolation qu'il ne sait plus que faire. Il se refuse à rebrousser chemin car il ne veut surtout pas qu'on le reconnaisse. D'autre part, s'ils le suivent et qu'il ait emporté son écu avec lui, ils n'auront pas de mal à apprendre de ses nouvelles ; il le jette donc par terre et s'enfonce dans la forêt à fond de train, faisant forcer l'allure à son cheval qu'il éperonne sans ménagement, comme s'il avait la mort aux trousses. Il verse des larmes amères et mène le plus grand deuil du monde, maudissant l'heure de sa naissance, car il est, se répète-t-il, le plus malchanceux et le plus malheureux des hommes :"En vérité, mon Dieu, c'est pure malchance [p.293] d'avoir été l'instrument de la honte et du déshonneur de ceux que j'aurais dû, au contraire, m'appliquer à servir et à honorer."

28        C'est ainsi qu'il s'enfuit au plus vite, pleurant à chaudes larmes et se maudissant lui-même : on dirait, à le voir, rien moins qu'un criminel. A force d'aller devant lui, ne se connaissant plus de colère et de chagrin, il se retrouva au sommet d'une colline. Il s'avisa que son cheval était couvert de sueur, d'écume et de sang à cause des efforts fournis sous la morsure des éperons, qui auraient, de longtemps, tué tout autre, moins endurant. S'estimant hors d'atteinte pour le reste du jour, il fait halte et, regardant en contrebas, aperçoit deux tentes dressées sous un orme à côté desquelles on venait de construire une cabane de feuillage à la façon des Gallois. Comme il avait lui-même grand besoin de repos, il y dirigea son cheval et, une fois arrivé, après avoir mis pied à terre, il l'attacha aussitôt à un arbre ; il pénétra dans la première des deux tentes où il découvrit une jeune fille allongée sur un lit : il lui sembla qu'il la connaissait bien, mais sans arriver à se souvenir qui elle était ; il lui fallut la regarder un long moment pour reconnaître celle qui, autrefois, l'avait guéri de son empoisonnement à la source aux serpents, celle qui avait juré de garder sa virginité pour lui.

29        Tout à sa joie de la revoir - il tenait tant à elle ! -, il lui adresse un salut qu'elle lui rend poliment en se levant pour lui souhaiter la bienvenue."Pourriez-vous m'accorder l'hospitalité, demoiselle ? - Qui êtes-vous, seigneur ? - Un chevalier errant de la maison du roi Arthur. - En ce cas, oui : je vous hébergerai [p.294] pour l'amour du vaillant entre les vaillants, qui en fait partie comme vous. - De qui voulez-vous parler ? s'enquiert-il. - Du meilleur de tous les chevaliers. Plût à Dieu qu'il fût aussi bien portant que vous ! Qu'Il m'en soit témoin, j'en serais plus contente que si on m'avait donné la plus belle ville du roi Arthur ! Mais c'est impossible : il a disparu, il y a plus d'un an et demi. Quel malheur et quelle perte ! A mon sens, on ne trouvera jamais son pareil.

30        - Ah ! demoiselle, je vous connais mieux que vous ne pourriez le croire : vous êtes celle qui garde sa virginité par amour pour lui.  - Je la lui ai vouée, en effet, et j'ai l'intention de garder fidèlement ma promesse. - Est-ce raisonnable ? N'aurait-il pas mieux valu que vous épousiez un de ces grands seigneurs, nombreux sans doute, qui vous ont demandé votre main ? - C'est vrai, ils l'ont été, et beaucoup appartenaient à de plus hauts lignages que le mien. Mais Dieu me garde de jamais enfreindre mon serment : j'aime si fidèlement celui à qui je l'ai juré que j'aimerais mieux mourir plutôt que de le rompre comme s'il s'était agi d'une plaisanterie."

31        A l'entendre parler ainsi, Lancelot fut incapable de dissimuler plus longtemps."Me reconnaissez-vous, maintenant ?"lui demande-t-il en enlevant son heaume. Elle vit aussitôt que c'était l'objet de tous ses désirs qui était là, sous ses yeux."Mon très cher seigneur, s'écrie-t-elle en se jetant à son cou, soyez le bienvenu ! Où étiez-vous tout ce temps ?"Il répond qu'une dame l'a longuement retenu en prison."Demoiselle, ajoute-t-il, j'ai rencontré tout à l'heure,[p.295] dans cette forêt, quatre chevaliers, que j'ai cru ne pas connaître. Je les ai fort malmenés et je n'aurais pas dû le faire, parce qu'en réalité c'étaient des amis proches. Je crois qu'ils sont sur mes traces et je ne voudrais surtout pas qu'ils me trouvent. Je vous en prie, dites-moi quoi faire, parce que, si je pensais ne pas avoir ici où me dissimuler, je partirais sur-le-champ. - Par Dieu, je suis prête à faire pour vous tout ce qui dépend de moi. Vous n'avez donc pas besoin de vous en aller, je vous le garantis : s'ils passent par là, vous serez si bien caché que nul ne saura que vous y êtes."

32        Ils n'avaient pas fini de parler qu'ils voient arriver par la grand-route, venant de la forêt, un groupe de dames, de demoiselles et de chevaliers."Réjouissez-vous, seigneur, dit la jeune fille à Lancelot, je crois que vous allez faire la connaissance d'un jeune parent à vous que vous n'avez jamais rencontré. - De qui voulez-vous parler ? - Vous le saurez avant votre départ, soyez-en sûr."

          Quand les nouveaux arrivants sont près de la tente, chevaliers et écuyers mettent pied à terre et s'empressent d'aller aider une demoiselle - c'était leur dame - à descendre d'un chariot qui était tendu de rideaux de soie rouge pour protéger ceux qu'il transportait contre la chaleur. On la mène se reposer du côté où se tenait Lancelot qui se lève aussitôt devant elle : on reconnaissait, à la voir, une grande dame ; et elle était si belle !"Asseyez-vous, cher seigneur, lui dit-elle ; peut-être êtes-vous plus las et éprouvé que je ne le suis."Tous deux s'asseyent donc."Allez me chercher Elyan le Blanc"demande-t-elle à ses suivantes."

33        Elles vont au chariot d'où elles étaient descendues et en ramènent un petit enfant - il ne pouvait pas avoir plus de deux ans - qu'une demoiselle tenait dans son giron.[p.296] La dame le prend dans ses bras et se met à lui couvrir les yeux et les lèvres de baisers, lui faisant fête comme si ç'avait été le Messie.

          Lancelot regarde le petit : jamais, lui semble-t-il, il n'a vu si jolie créature, qui fasse autant plaisir à voir."A qui est cet enfant ? demande-t-il. - Il est à moi, répond la dame. N'est-ce pas qu'il est beau ? - Assurément, je n'ai jamais vu un enfant de son âge qui le soit autant. - Qu'en pensez-vous, monseigneur Lancelot ? insiste son hôtesse. - Par Dieu, je trouve que c'est un très bel enfant, répète-t-il. - Mais savez-vous qui il est ? - Je sais seulement que cette demoiselle est sa mère, comme elle vient de me le dire. - Eh bien, c'est votre petit cousin, puisque son père est Bohort de Gaunes qui l'a engendré quand il a été le vainqueur de ce tournoi organisé par le roi Brangoire, où l'on a prononcé toutes sortes de voeux ; si on connaît Bohort et qu'on voie cet enfant, on est obligé de dire qu'il est son père."

34        La nouvelle fait très plaisir à Lancelot. Il examine l'enfant et constate qu'il est tout le portrait de Bohort, ce qui le persuade que celui-ci est bien son père - et il l'était en effet. A son tour, il lui couvre les yeux et les lèvres de baisers, et se met à le cajoler et à lui faire des sourires. Quand la mère d'Elyan sut qu'il était Lancelot du Lac, l'homme au monde dont on disait le plus de bien et le cousin de celui qu'elle aimait par-dessus tous, elle en eut beaucoup de joie et elle la lui témoigna en s'offrant à le servir. Il la remercia avec effusion et lui fit la même promesse.    

          Son hôtesse raconta en détail à Lancelot comment Bohort avait partagé le lit de la fille du roi Brangoire et comment Dieu avait joué un rôle dans cette aventure. Il eut d'autant moins de mal à ajouter foi à cette histoire qu'il se fit la réflexion qu'il lui était arrivé la même chose avec la fille du roi Pellès : on lui avait dit qu'elle avait mis au monde un enfant dont il était le père.

35        [p.297] Sur ce, il se lève, retire son haubert qu'il avait gardé sur lui et achève de se désarmer, tout en rappelant à celle qui l'hébergeait qu'il craint beaucoup que les quatre chevaliers ne viennent à passer par là et ne l'y trouvent."Quelles armes portent-ils ?"l'interroge-t-elle. Il les lui décrit aussitôt."Alors, soyez tranquille : s'ils se présentent, nous les enverrons dans une fausse direction où ils ne pourront rien apprendre sur vous. - Voilà qui me convient", fait-il, et il retourne s'asseoir avec la fille du roi Brangoire.

         "Quand vous verrez Bohort, seigneur, lui dit-elle, faites-lui savoir de ma part que, ne se fût-il jamais comporté plus mal avec une autre demoiselle qu'avec moi, il mériterait de grands reproches : quand il m'a quittée, il m'a donné sa parole d'honneur de chevalier de revenir me voir avant un an ; mais je ne l'ai plus revu depuis : il a donc trahi son serment. Et moi qui le croyais homme à ne jamais mentir ! Avec ce qu'il m'a fait, de mon vivant je ne ferai jamais plus confiance à un chevalier venu d'ailleurs, sauf à l'avoir soigneusement mis d'abord à l'épreuve. - Au nom de Dieu, demoiselle, pardonnez-lui. Il a été si occupé à me chercher, et par d'autres affaires aussi ! Je suis bien placé pour savoir qu'il a rencontré trop d'empêchements ; vous ne devez donc pas lui en vouloir comme si cela avait dépendu de lui. Je vous en prie, ne lui en tenez pas rigueur et ne soyez pas fâchée : pardonnez-lui sa faute et, en échange, je m'engage à être votre chevalier servant, ma vie durant."Finalement, elle accède de bon coeur à sa prière.

          Mais le conte cesse ici de parler d'eux ; il revient à monseigneur Gauvain et à ses trois compagnons que Lancelot avait tous abattus.