ms Rennes Champs Libres 255, f 188v,
   détail

LANCELOT
Roman en prose du XIIIe siècle
La deuxième quête de Lancelot (fin)
La deuxième guerre de Gaule
Derniers épisodes (folie de Lancelot, adoubement de Perceval, guérison de Lancelot, annonce de l'adoubement de Galaad)
Tome 6
Traduction
par
Micheline de COMBARIEU du GRES
d'après l'édition par Alexandre MICHA
(Librairie Droz, Paris-Genève)
1980

       

TABLE DES MATIERES

C : Retrouvailles générales à la cour. Brumant est foudroyé

CI : Les compagnons racontent leurs aventures. Préparatifs

CII : Début des hostilités : succès, puis difficultés des Bretons

CIII : Avant la bataille

CIV : Batailles devant Gaunes

CV : Lancelot et Arthur vont au secours des leurs. Arthur

CVI : Quête de Lancelot par Bohort, Hector et Lionel.

CVII : Folie de Lancelot : un chevalier et un ermite échouent à lui

CVIII : Hector et Perceval à l'Ile de Joie. Hector apprend à Lancelot que la reine le rappelle à la cour. Adolescence de
Galaad dans une abbaye proche de Kamaalot.
Annonce de son destin par un ermite

C
Retrouvailles générales à la cour.
Brumant est foudroyé sur le Siège Périlleux.
Arthur décide de déclarer la guerre à Claudas qui
a adressé une lettre insultante à Guenièvre.
Préparatifs militaires des deux souverains

1        [p.1] Après que Lancelot se fut éloigné des quatre compagnons qu'il avait désarçonnés, monseigneur Gauvain, qui l'avait vu jeter sa lance et son écu, alla les ramasser : "Dieu m'en soit témoin, écu, celui qui vous portait passé à son cou était un tel brave que, pour l'amour de lui, on ne doit pas vous laisser par terre – et du diable si je le fais ! –, mais vous traiter avec respect. Je vais donc déposer ici le mien et vous emporter à la cour : on devra bien m'y croire quand je montrerai pareil témoin de votre possesseur." Sur ce, il enlève son propre écu et le jette, se passe au cou celui qu'il avait pris et se remet en selle ; ses compagnons étaient déjà tous à cheval.

2        "Qu'allons-nous faire, seigneurs ?" demande monseigneur Yvain alors qu'il ne leur restait plus qu'à partir. "Et vous-même, l'interroge Hector, quelles sont vos intentions ? – Je suis d'avis de suivre ce chevalier pour essayer de savoir qui il est ; peut-être appartient-il à la maison [p.2] du roi Arthur ? Qu'il accepte de nous le dire de bon gré ou que nous devions l'y contraindre en usant de nos armes, je suis sûr que ce serait une bonne chose que de l'amener à la cour. – Que dites-vous là ? réplique Hector. Ne savez-vous pas qui il est ? – Eh bien, non. – A n'en pas douter, c'est mon frère, monseigneur Lancelot. A part lui, personne ne pourrait porter une série de quatre coups pareils, aussi rapprochés les uns des autres. Vous auriez dû le reconnaître sans hésitation, pour l'avoir vu, à maintes reprises, accomplir des exploits semblables. – Vraiment, je ne suis pas convaincu, fait Gauvain : comme il sait que nous sommes dans les parages, il n'aurait pas jouté contre nous avant de savoir à qui il avait affaire.

3        – Par Dieu, s'il avait refusé de se battre, il aurait fait figure de lâche ; Sagremor s'y est pris trop brutalement pour qu'il veuille demander qui nous étions : il ne lui a laissé le choix qu'entre se battre ou tourner le dos. Mais quand il a appris nos noms, il en a été si fâché et si consterné qu'il a jeté sa lance et son écu, et qu'il a pris la fuite parce qu'il voulait éviter à tout prix d'être reconnu. Vous verrez : quand nous serons à la cour et que nous lui en parlerons, il niera avec obstination que ç'ait été lui, parce que c'est le plus courtois de tous les chevaliers. – Par Dieu, répond Gauvain, vous en avez tant dit qu'à présent je crois que ce pourrait bien être lui en effet. Et pour qu'il ne puisse pas refuser d'en convenir, quand nous lui poserons la question, je vais emporter sa lance et son écu."

4        Tout en parlant, ils arrivèrent à une bifurcation du chemin. Ils prirent à droite et comme Lancelot était parti à gauche, ils perdirent sa trace et n'eurent plus aucune nouvelle de lui jusqu'à leur arrivée [p.3] à la cour.

        La première nuit, ils trouvèrent à se loger chez un homme de bien qui, après s'être enquis d'eux, fit en sorte qu'ils aient toutes leurs aises chez lui. Ils repartirent le lendemain matin et poursuivirent leur route, tant et si bien qu'il se trouvèrent à Kamaalot la veille de la Pentecôte. Le roi s'apprêtait à se rendre à l'église pour entendre la messe ; lui-même et ses barons avaient sujet de se réjouir : dix des compagnons de la quête étaient déjà là, tous sains et saufs. L'atmosphère était donc à la joie et à la fête.

5        C'était une cour solennelle qui avait attiré une affluence exceptionnelle, parce que le roi avait fait mander tous ses vassaux qui tenaient leurs terres de lui, et ils avaient été unanimes à s'y rendre en très grand équipage. A midi, une foule de hauts seigneurs se pressait dans la grand-salle : quel incroyable rassemblement de chevaliers on voyait là ! Depuis l'embrasure d'une fenêtre, Arthur aperçut les quatre compagnons qui arrivaient. "Seigneur, dit Gauvain aux autres, monseigneur le roi est là-haut ; nous ne devons pas nous présenter en armes devant lui ; je suis d'avis que nous enlevions nos heaumes." C'est ce qu'ils firent avant de monter dans la salle. Dès que le souverain reconnut son neveu, il laissa éclater sa joie : il se précipita vers lui, bras ouverts, et l'embrassa tant et plus, avant d'en faire autant aux trois autres ; puis il leur demanda comment les choses s'étaient passées pour eux. "Bien, Dieu merci !" disent-ils, puisqu'ils ne souffraient de rien et qu'ils pensaient en avoir fini avec leur quête.

6        La reine, voyant qu'il y a là monseigneur Gauvain, Hector et les autres, mais pas celui dont le venue l'aurait comblée de joie, bien plus que celle de ses compagnons, en éprouve tant de peine qu'elle en a quasiment le cœur brisé. Elle quitte la salle et gagne sa chambre [p.4] où elle donne libre cours à tout son chagrin : "Mon Dieu, il ne reviendra donc jamais celui dont la présence profiterait à cette maison plus que celle de la moitié de ceux qui s'y trouvent ! Certainement, si je ne regrettais pas autant son absence, il serait là depuis longtemps !"

7        Tandis que tout le monde fait grande et joyeuse fête à tous les compagnons, monseigneur Gauvain ordonne de suspendre, au milieu de la salle, l'écu qu'il avait apporté, bien en vue de tous ceux qui viendront. Et comme le roi lui en demande la raison : "C'est afin que tous ceux qui le verront suivent l'exemple de celui qui s'en est servi contre nous – d'après moi, c'est le plus fort chevalier au monde et je croirais volontiers qu'il s'agit de Lancelot." Et il raconte comment ce seul chevalier avait réussi à les désarçonner successivement tous les quatre, et comment il avait jeté son écu en entendant leurs noms. Quand il avait vu l'écu d'un si brave et vaillant jouteur abandonné par terre, il avait pris soin de le ramasser ; "j'ai laissé le mien et j'ai décidé d'emporter le sien à la place, et aussi sa lance." Arthur la fait alors apporter pour qu'on la place à côté de l'écu, en hommage au chevalier qui était bien digne de cet honneur. Après quoi, il leur demande ce qu'ils savent de Lancelot : "Je ne l'ai plus revu depuis le tournoi de Paningue dont il a été le vainqueur, mais il y a accumulé tant d'exploits – témoins ceux qui l'ont vu comme moi et sont ici présents – qu'il n'en avait pas fait davantage, à mon avis, quand il a remporté celui de Kamaalot sur les compagnons de la Table Ronde."

8        [p.5] Ils n'avaient pas fini de parler que les quatre frères de monseigneur Gauvain – Agravain, Gaheriet, Guerrehet et Mordret – mettaient pied à terre en bas dans la cour. Quand ils eurent enlevé leurs heaumes, on les reconnut et on alla prévenir le roi qui se leva pour aller au devant d'eux : "Allons voir vos frères, mon cher neveu", dit-il à Gauvain. A leur entrée dans la salle, il leur fit fête et les embrassa, imité par tous ceux qui étaient là. "Est-ce que monseigneur Lancelot est déjà arrivé ? demande Mordret. – Eh bien, non, fait le souverain, et cela m'inquiète. Puisse Dieu nous l'amener au plus vite, car il n'y a personne que je désire voir autant que lui."

9        A ce moment, la reine revenait de sa chambre, toujours triste et fâchée de l'absence de Lancelot. Elle s'enquit de lui auprès des frères de Gauvain, et ils lui répondirent qu'ils ne l'avaient pas revu depuis le tournoi de Paningue. "Il serait grand temps de nous rendre à l'église, seigneur, fait-elle alors à l'adresse du roi. – Allons-y en effet !" Sur ce, il endosse un manteau d'apparat, pose sa couronne d'or sur sa tête et prend en main le bâton d'or insigne de son pouvoir dont le pommeau était sommé d'une aigle, d'or elle aussi. C'était un très bel homme dont le visage et l'allure disaient la vaillance et la sagesse [p.6] ; il atteignait la cinquantaine.

        A la vue de tous ses barons, réunis, ce jour-là, en si grand nombre autour de lui, il déclara à voix haute – et tous l'entendirent : " Ah ! mon Dieu, cette grande fête que nous sommes prêts à donner en cette demeure devrait être remise en l'absence de celui à qui elle doit tout son éclat ! Ah ! mon Dieu qui avez exaucé tant de mes vœux, s'il Vous plaît, faites qu'il arrive ce soir ou demain avant la grand messe !" Et, ce disant, il ne retenait pas ses larmes. Tous se rendirent alors à l'église Saint-Etienne, la cathédrale de Kamaalot : Arthur avait l'habitude d'entendre la messe, à l'occasion des grandes fêtes, dans la principale église de la cité-forte ou de la ville où il tenait sa cour.

10        Après l'office, il retourna au château où il trouva Bohort et Lionel revenus de la quête avec les derniers compagnons ; de tous ceux qui y avaient participé, il ne manquait plus que le sénéchal Keu et Lancelot du Lac.

        Arthur montra beaucoup de joie à la vue de Bohort : les quêteurs lui avaient dit tant de bien de lui qu'il avait peine à les croire ! Il s'enquit donc de ce qui lui était arrivé. "Je n'ai pas à me plaindre, Dieu merci, puisque je ne suis ni blessé, ni mal en point. Mais dites-moi, je vous en prie, monseigneur Lancelot est-il déjà arrivé ? – Pas encore, à mon grand regret ; plaise à Dieu qu'il soit là ce soir ou demain ! Mais ne vous inquiétez pas : vous aurez tout sujet de vous réjouir dans peu de temps. – Ah ! seigneur, que Dieu nous le ramène ! Je ne serai pas tranquille tant que je ne l'aurai pas vu. – Voyons, Bohort, intervient monseigneur Gauvain,[p.7] vous êtes plus à même de nous renseigner sur lui que nous ne le sommes, puisqu'au tournoi de Paningue vous nous avez quittés pour le suivre et que depuis, sauf erreur, nous ne l'avons plus revu. – Le jour même, nous avons pris des chemins différents, je peux vous l'assurer. – Pourquoi cela ?" Quant au roi, il se contenta de remarquer qu'il ne lui avait guère plus tenu compagnie que les autres.

11        Sur ce, Bohort et ceux qui étaient arrivés en même temps allèrent se désarmer. Parler de la joie que montra Hector à retrouver Bohort et Lionel ne serait pas facile, parce qu'une fois débarrassés de leurs armes, s'ils s'embrassèrent longuement en s'étreignant, ils se mirent à pleurer à chaudes larmes, tant l'absence de Lancelot leur faisait de peine. Mais le roi et ses barons, émus par leur chagrin, firent tout leur possible pour les réconforter.

        Arthur ordonna alors qu'on apporte les vêtements qu'il avait fait préparer pour les compagnons de la quête. "Seigneur, demande-t-il au roi Baudemagus qui avait été l'un d'eux, dites-moi, sur votre serment, comment attribuer au mieux ces tenues ? – A mon avis, si certaines sont plus riches que d'autres, elles doivent revenir à ceux qui se sont le plus distingués par leurs exploits. – Par Dieu, nous ne saurons pas lequel de vous tous s'est montré le meilleur, avant que chacun ait raconté ce qu'il a fait. – Considérez que c'est celui que le plus grand nombre d'entre nous reconnaîtrait comme tel. – C'est d'accord", fait Arthur.

12        [p.8] "Seigneurs, leur demande-t-il, je vous ordonne, sur votre serment, de désigner le meilleur chevalier d'entre vous." Ils tombèrent d'accord pour choisir Bohort, à cause de ses exploits au Promontoire Interdit, là où il avait vaincu quatorze d'entre eux par sa prouesse aux armes. Puis ils s'entendirent pour élire, dans l'ordre, Hector, monseigneur Gauvain, Gaheriet, Lionel et le roi Baudemagus ; et ainsi de suite, jusqu'au dernier. Arthur leur distribua alors à tous de si beaux et somptueux vêtements que même un roi très fortuné aurait été en peine de les payer : jamais, en ce temps, de simples chevaliers n'avaient été aussi luxueusement habillés ; et on mit de côté deux tenues, l'une destinée au sénéchal Keu, l'autre à Lancelot.

        On dressa la table et, quand les compagnons de la Table Ronde y eurent pris place, on constata que, sur les cent cinquante sièges, douze restaient vides, ce qui ne manqua pas d'inquiéter le roi, car tous devaient être présents pour la Pentecôte, sauf à en être empêchés par la maladie ou la captivité.

13        Le sénéchal mit pied à terre en bas dans la cour pendant le premier service, et on prévint le roi qu'un chevalier portant des armes rouges était arrivé ; en entendant la nouvelle, les compagnons [p.9] qui avaient participé au tournoi de Paningue se levèrent de table comme un seul homme et déclarèrent au roi que c'était Lancelot : "Nous en sommes sûrs : ce sont ses armes. – Mon Dieu, s'exclame-t-il, béni soyez-Vous de nous l'avoir rendu ! Désormais, quoi qu'il m'arrive, j'en prendrai mon parti. Allez me le chercher ! Mais si un roi pouvait se lever devant quelqu'un, assurément j'irais au devant de lui, fût-ce au prix d'une de mes villes." Les compagnons se dépêchent de descendre, mais quelle n'est pas leur surprise à la vue de Keu : ils en restent sans voix : malgré tout, comme il avait été lui aussi de la quête, ils s'efforcent de lui faire bon visage.

14        Celui qui avait d'abord prévenu le roi retourne lui dire que le nouvel arrivant n'est pas Lancelot, mais le sénéchal Keu. A cette nouvelle, Arthur devient livide : son visage prend la couleur de la cendre. "Quel dommage, s'écrie-t-il, que ce vaillant dont la présence fait la gloire de notre maison plus que les autres ne soit pas de retour ! Cela dit, bienvenue au sénéchal : je suis très content qu'il soit parmi nous."

        Après avoir aidé Keu à se désarmer, on lui apporta le luxueux habit qui avait coûté plus de cent marcs. S'il était déjà beau, il le fut davantage encore après l'avoir endossé. Ainsi revêtu et paré de ces somptueux atours, il monta dans la grand-salle où il salua le roi d'aussi loin qu'il le vit ; Arthur [p.10] lui rendit son salut et lui souhaita la bienvenue ; après quoi, le sénéchal alla prendre place à la Table Ronde sur le siège qui lui était réservé.

15        Comme le repas touchait à sa fin et qu'on s'apprêtait à desservir, arriva le chevalier que Lancelot avait battu, à ce pont où ils avaient été quatre à le prendre pour le sénéchal Keu. Après avoir enlevé son heaume et rabattu sa ventaille, il mit pied à terre en bas dans la cour, et monta dans la salle. Quand il fut au milieu des barons, il se dirigea droit vers Arthur qu'il connaissait bien et le salua. "Que Dieu vous bénisse ! répondit le roi. – S'il vous plaît, seigneur, voudriez-vous me faire conduire auprès de madame la reine ? Je me suis fait battre, et mon vainqueur m'a envoyé à elle. – Qui est-ce ? s'enquiert le souverain. – C'est monseigneur Keu, le sénéchal."

16        Et il raconte l'histoire des quatre chevaliers qui gardaient un pont et qui s'étaient moqués de monseigneur Keu, lequel leur avait, à tous, fait vider les étriers ; "et il m'a fait promettre de me rendre à madame la reine en son nom. – Sénéchal, interroge Arthur, tout cela est-il vrai ? – Par Dieu, seigneur, depuis mon départ je n'ai jamais vaincu de chevalier que j'aie envoyé à madame la reine, – celui-là ne peut donc se présenter de ma part. Et gare à qui l'a fait à ma place !"

17        Cette protestation laissa le chevalier pantois. "Sur ma foi, seigneur, je ne comprends rien à ce que vous dites : je suis bien placé pour savoir que, le neuvième jour du mois de mai, tôt le matin, vous êtes arrivé au Pont-Mariel où vous avez trouvé quatre chevaliers ; vous les avez renversés tous les quatre : deux sont tombés à l'eau et deux sur le pont. Moi, j'étais le dernier des quatre et vous m'avez fait promettre de venir me rendre, à la Pentecôte ou la veille, à madame la reine,[p.11] de par le sénéchal Keu : je suis donc venu, comme je m'y étais engagé. – Ce n'était pas moi, je vous l'assure ; je n'ai pas vu ce pont depuis plus de dix ans. Demandez-vous donc qui vous a envoyé ici. – Sur ma foi, je l'ignore ; mais cela ne m'empêchera pas de m'acquitter de ma promesse."

18        Le roi le fait accompagner dans la chambre où se tenait la reine, entourée d'un grand nombre de dames et de demoiselles. Le chevalier s'approche d'elle, met un genou en terre et se rend à elle en lui racontant comment un chevalier l'a vaincu ; "puis il m'a ordonné de me rendre à vous de la part du sénéchal Keu. Mais ce n'était pas lui, car monseigneur Keu, qui est ici, affirme qu'il y a plus de dix ans qu'il n'est plus passé par ce pont. J'ignore qui est mon vainqueur, mais je suis venu remplir l'engagement que j'avais pris : je me mets entièrement à votre merci pour que vous disposiez de moi à votre gré.

19        – Puisque vous ne savez pas qui il est, répond la reine, il faut que vous demeuriez ici jusqu'à ce que nous l'apprenions : il peut s'agir de quelqu'un pour l'amour de qui je vous déclarerai quitte, ou, au contraire, de quelqu'un qui m'amènerait à prendre une décision différente." Et, se tournant vers l'écuyer qui l'avait introduit auprès d'elle : "Fais désarmer ce chevalier et conduis-le auprès des autres. Et occupe-toi de lui et de son cheval de façon à faire honneur à mon époux." Le jeune homme obéit.

20        Lorsqu'on eut désarmé le chevalier et qu'il se fut attablé, il regarda [p.12] tout autour de lui, tant et si bien qu'il avisa, au milieu de la salle, l'écu apporté par monseigneur Gauvain ; en l'examinant avec attention, il se rappela que le chevalier qui l'avait envoyé à la cour arborait le même : "Seigneur, dit-il au roi, vous pouvez demander qui a amené cet écu ici : c'est lui qui nous a vaincus." Ce propos fait réagir Gauvain : "Sur ma foi, seigneur, déclare-t-il à l'adresse d'Arthur, c'est le chevalier dont je vous ai parlé." A la vue de l'écu qui avait été à lui, le sénéchal comprit aussitôt qu'ils parlaient en réalité de Lancelot – il savait par quel hasard celui-ci l'avait emporté.

21        Keu demanda alors au chevalier quel jour il avait été vaincu, et sa réponse lui permit d'être sûr qu'à cette date Lancelot s'était servi de ses armes. "Seigneur, déclare-t-il au roi, si vous ignorez qui vous a adressé ce chevalier, je vais vous le dire, car, moi, je le sais. – Que Dieu m'aide, je l'ignore en effet, et j'aimerais beaucoup l'apprendre. Je vous en prie, dites-moi qui il est, puisque vous êtes au courant. – C'est Lancelot, sans risque d'erreur. Il est passé par la fenêtre de sa chambre pour venir à ma rescousse et m'a débarrassé de deux adversaires. Après quoi, nous sommes allés nous coucher ; le lendemain matin, il s'est levé dans l'obscurité et pensant partir avec ses propres armes, il les a, par hasard, confondues avec les miennes.[p.13] C'était le neuf mai, le jour même où ce chevalier dit qu'on l'a envoyé ici. Et pour vous convaincre, je vous affirme que je portais cet écu chez notre hôte, là où Lancelot l'a pris. – Sur ma tête, dit-il, me voilà plus convaincu que je ne l'ai jamais été. – C'est la pure vérité, seigneur, intervient Gauvain : on ne peut pas ne pas y croire car, sauf Lancelot, personne n'aurait pu aligner les quatre coups qu'il nous a assénés. En fait, nous avons été complètement abusés en voyant les armes de Keu et à cause de la précipitation déraisonnable de Sagremor, ce qui nous a amenés à jouter contre Lancelot, alors que nous n'aurions pas dû le faire. Il a bien montré, en cette occasion, qu'il était un chevalier sans peur ni reproche – alors que nous nous sommes conduits comme des sots."

22        D'avoir appris ce qu'il en était mit les cœurs en joie et on commença de faire la fête à la cour, tout en désirant encore plus la venue de Lancelot. S'il n'arrive pas ce soir ou demain, dit le roi, jamais l'absence d'un chevalier ne l'aura autant contrarié. "Vous n'avez pas à vous inquiéter, le rassure Gauvain : je suis sûr qu'il sera là aujourd'hui, ou tôt demain. – Je suis tranquille : s'il est vivant, ce n'est pas la captivité qui pourrait l'empêcher de venir. Mais, s'il était blessé ou mort !"

        On est si impatient de le voir arriver que, dit-on, si on ne le croyait pas à cinq ou six lieues, on irait en foule à sa rencontre ;[p.14] mais comme on ne sait ni s'il est loin ou près, ni où le trouver, on restera donc à l'attendre. Tous sont partagés entre la joie – ils espèrent qu'il sera bientôt là – et la tristesse – parce qu'il tarde trop : les autres sont revenus, sains et saufs, et lui, qui aurait dû être le premier, manque toujours. Ils ont peur pour lui et leur inquiétude ne cesse de grandir, mais ils se réconfortent en se disant que le jour fixé est le lendemain et qu'il peut donc encore arriver à temps. Finalement, on ne parle plus que de lui et tous se disent prêts à fêter son arrivée dans la liesse, si Dieu l'amène le lendemain, avant le déjeuner.

23        La journée se passa dans l'attente. A la sortie des vêpres, le roi fit dresser une quintaine sur laquelle on accrocha deux écus. Quelques chevaliers étrangers voulurent s'y exercer, mais Arthur ordonna de n'y pas toucher avant l'arrivée de Lancelot. En revanche, il fit apporter le jeu d'échecs qu'il avait envoyé à la cour et on y joua pour passer le temps ; tous les joueurs furent mis échec et mat. "Ah ! mon Dieu, s'exclama le roi à cette vue, que Lancelot n'est-il là ! Nous aurions pu voir un de ses coups de maître !"

24        On attendit très tard et on n'alla se coucher que lorsqu'on fut sûr qu'il n'arriverait plus.[p.15] Le roi et la reine firent chambre à part. Guenièvre ne dormit guère ; elle passa toute la nuit à pleurer, tant elle craignait qu'un malheur ne soit arrivé à Lancelot. En même temps, elle était dévorée du désir de le voir (il y avait si longtemps qu'il était parti !) et d'apprendre quels obstacles l'avaient tellement retenu loin du royaume de Logres, car, lorsqu'il l'avait quittée, elle n'imaginait pas que son absence aurait autant duré – sauf s'il s'était fait gravement blesser ou s'il avait péri. Tantôt le craignant mort, tantôt l'espérant en vie, elle resta éveillée presque toute la nuit, ne sachant que croire.

        Hector était encore plus affligé qu'elle : il aurait pu en mourir de chagrin.

25        Il pleura à chaudes        larmes du soir au matin. Bohort et Lionel, eux non plus n'étaient pas en reste. Enfin, de tous ceux qui n'étaient pas apparentés à Lancelot, celui qui avait le plus de peine était Gauvain : à part le roi et sa famille, personne ne l'aimait autant. Quant à Arthur, il lui vouait une amitié et une affection si profondes que Lancelot aurait eu du mal à le croire, s'il l'avait su : à maintes reprises, le souverain avait confié à ses familiers que, de Gauvain ou de lui, il ne pouvait pas dire lequel il aimait le plus – et cet attachement aurait duré toute leur vie, sans la haine et l'envie que lui portaient Agravain l'Orgueilleux et Mordret : ce sont eux qui allèrent lui reprocher de garder auprès de lui une épouse avec qui Lancelot le déshonorait. Leurs propos entraînèrent la mort de toute la parentèle du roi : il n'y eut aucun survivant. Mordret et Agravain eux-mêmes y trouvèrent la mort, ainsi que leurs autres frères ; et le vaillant Arthur aussi y périt : quelle perte ce fut ! Et quel péché ! Car, à son époque, il n'y eut pas plus [p.16] puissant que lui, et qui fût, en même temps, aussi généreux et aussi courtois.

26        Le lendemain, le roi se leva au point du jour et alla entendre la messe, entouré d'une foule de chevaliers et de barons ; quand il en revint, il s'enquit de Lancelot et on lui répondit qu'il n'était toujours pas arrivé. "Mon Dieu, prie-t-il, ramenez-le nous vite ! – Vous pouvez compter qu'il sera là avant le milieu de la matinée", assura Gauvain. Arthur quitte alors ses barons et prend l'escalier qui montait au sommet du donjon d'où il pouvait voir tout le pays à plus de dix lieues à la ronde, sauf là où la forêt masquait la vue – et il se targuait de reconnaître tout chevalier qu'il avait vu chevaucher ne serait-ce qu'une fois. Il reste là, longtemps, à observer : mais, aussi loin que portait son regard, aucun chevalier ne se dirigeait vers Kamaalot. "Hélas, mon Dieu, se dit-il à lui-même, il ne viendra donc jamais, celui que je désire voir plus que tous les autres !" Mais alors qu'il s'apprêtait à redescendre,...

27        ... il distingue, sortant de la forêt, non loin de la ville, un chevalier en armes rouges qui avançait au pas ; il n'avait avec lui ni hommes d'armes, ni écuyers, mais il avait si fière allure qu'on pouvait voir en lui un homme dont il serait difficile de venir à bout. Arthur reconnut Lancelot au premier coup d'œil. Il dévala l'escalier et regagna la grand-salle en toute hâte :[p.17] "A cheval ! crie-t-il aux barons restés à l'attendre. J'ai vu Lancelot : il arrive ! Allons au devant de lui !"

        Les chevaliers dont les chevaux étaient déjà harnachés se mettent aussitôt en selle, après avoir pris écus et lances, et, pour certains, après avoir enfilé, sous leurs cottes d'armes, un haubert sans coiffe, afin de courir, malgré tout, moins de risques à la joute. Quand monseigneur Gauvain les vit faire, lui aussi endossa un haubert à la fois résistant et léger pour se protéger, et il passa par-dessus une cotte somptueuse, mi-partie de drap de pourpre et de soie rouge ; puis il enfourcha son cheval – qui était une bête aussi vigoureuse que rapide, sur laquelle on pouvait compter dans les situations difficiles – et il emmena deux écuyers avec lui, en leur recommandant d'avoir une réserve de lances suffisante. Ils promirent qu'il n'en manquerait pas.

28        Le roi sortit alors de Kamaalot, accompagné par une foule de grands seigneurs. Les chevaliers qui s'étaient munis de lances commencèrent à jouter les uns contre les autres et certains y remportèrent de beaux succès ; mais dès que monseigneur Gauvain fut entré en lice, le chemin qu'il s'ouvrit fut jonché de lances brisées et de cavaliers désarçonnés, en si grand nombre qu'il était impossible de ne pas le considérer comme un brave. Il se distinguait si bien que plus de mille parmi l'assistance, avant même d'avoir eu affaire à Lancelot, voyaient en lui le vainqueur de la rencontre.

        Aussitôt qu'il vit Lancelot s'approcher, il devança tous les autres: "Gardez-vous de moi, monseigneur !" Lancelot entendit son défi et reconnut celui qui le lui jetait ; il se prépara donc à recevoir le choc, en continuant d'avancer.[p.18] Gauvain, qui ne pensait pas avoir en main une lance aussi résistante, le frappa de toute sa force en plein milieu de l'écu ; ce fut un rude coup : le cheval de Lancelot, affaibli et éprouvé par le voyage et les longues étapes qu'il avait fournies, ne put le supporter ; il s'affala au milieu du chemin, entraînant dans sa chute son cavalier, surpris et peu à l'aise dans une armure qui n'était pas la sienne. Gauvain, qui n'avait pas pu retenir son cheval, continua sur sa lancée, si désolé de son action qu'il ne savait plus que faire.

29        Cependant, Lancelot, toujours coincé sous son cheval, était incapable de se relever. Navré de ce qui vient de se passer, le roi se précipite, et tout le monde en fait autant ; on remet Lancelot debout et on veut lui donner un autre cheval, mais il refuse et déclare qu'il n'est pas question qu'il abandonne le sien.

30        Il se remet donc en selle et enlève son heaume qu'il confie à la garde d'un chevalier. Arthur se hâte de s'approcher pour l'embrasser et lui souhaiter la bienvenue : enfin, celui qu'il avait tant désiré voir était là ! Aussitôt, la joie se donne libre cours et on se met à faire la fête avec un entrain impossible à décrire. Inutile, non plus, de demander si Gauvain regrettait ce qu'il avait fait,[p.19] lui qui était connu pour sa courtoisie : il en était consterné. S'approchant de Lancelot, il lui déclare d'un ton navré : "Ah ! seigneur, pour Dieu, ne m'en veuillez pas de ce coup ! Soyez sûr que je ne l'ai pas fait exprès !" Lancelot répond qu'il ne lui en garde pas rancune et lui pardonne de grand cœur.

31        Les barons font tous fête au nouvel arrivant, mais certains étaient encore plus réjouis que les autres. Il serait difficile de donner une idée juste du contentement que montre Hector : il en pleure de joie, sans pouvoir se retenir. Il reste à regarder Lancelot, l'appelant son frère et son seigneur, et lui témoignant un respect et une affection qui émeuvent tous ceux qui sont là.

        En ce jour de Pentecôte – c'était en l'an de grâce 426 après l'Incarnation de Notre-Seigneur –, Lancelot fut donc reçu à Kamaalot en grande liesse, au milieu des réjouissances. Quand il s'avança dans la grand-rue, il la trouva pavoisée de tentures de soie et de fourrures de vair et de petit-gris aussi somptueusement que si on y avait attendu le Messie – mais c'était par amour pour lui et en son honneur que le roi en avait ainsi décidé.

32        Une fois arrivés dans la cour du château, tous mirent pied à terre et on accompagna Lancelot dans la grand-salle. Dès que la reine le vit entrer, sain et sauf, radieuse,[p.20] elle courut se jeter à son cou – tout le monde put voir sa joie et les fêtes qu'elle lui prodiguait. Le roi s'empressa de le faire désarmer et lui fit apporter des vêtements qui, par leur beauté et leur richesse, étaient dignes d'un homme comme lui. Les chevaliers qui avaient participé aux joutes se désarmèrent à leur tour et changèrent de tenue. Le roi lui-même se prépara, s'habilla et, couronne en tête, se rendit en procession à Saint-Etienne, la cathédrale de Kamaalot. La reine l'accompagnait et les autres, rois et ducs, venaient ensuite, par ordre d'importance et selon la noblesse de leurs familles.

33        A l'intérieur de l'église, Lancelot vit ce dragon dont lui avait parlé l'ermite que Mordret avait tué – ce qui lui donna à penser que ce qu'il lui avait annoncé était la vérité. Pensif, il s'indignait à l'idée que ce grand lignage allait être anéanti par la faute d'un seul homme. Il aurait souhaité pouvoir changer le cours des événements, mais comment y arriver sans tuer Mordret ? S'il en venait là, il s'attirerait la haine de toute sa parenté, ce qu'il ne voulait surtout pas – il renonça donc à cette idée.[p.21] Il resta longtemps plongé dans ses pensées, à regarder Mordret, puis le roi, puis le dragon, et n'ayant d'yeux que pour eux trois. Sa distraction fut assez longue pour attirer l'attention de la reine qui, se disant qu'elle n'était pas sans raison, se promit de la lui demander dès qu'elle se trouverait en tête-à-tête avec lui.

34        Après la messe, rois et comtes regagnèrent la grand-salle où ils trouvèrent les tables dressées et ils s'y installèrent après s'être lavé les mains. Une heureuse circonstance leur donna l'occasion de se réjouir : ils constatèrent que les cent cinquante chevaliers de la Table Ronde étaient tous présents, ce qui fit plaisir aux étrangers comme aux familiers. Quelqu'un le fit remarquer au roi : "Seigneur, il arrive quelque chose d'exceptionnel. – Quoi donc ? – Tous les compagnons de la Table Ronde sont là ; il n'en manque aucun. – Sans Lancelot, il n'y aurait pas eu, non plus, les douze qui n'étaient pas encore arrivés hier. Jamais, je crois bien, je ne les ai vus tous réunis. Vous me voyez ravi que ce soit le cas aujourd'hui."

35        Les barons commentèrent longuement le fait. Cependant, Lancelot qui occupait un des deux sièges voisins de celui qu'on appelait le "Siège périlleux" observe qu'il porte une inscription qui n'y était pas jusque là : "A moins que Merlin ne se soit montré un faux prophète, Brumant l'Orgueilleux périra ici en ce jour." Il appelle des clercs pour la leur faire lire et après en avoir pris connaissance à leur tour, ils lui en expliquent la portée :[p.22] "Cette aventure est un mystère, seigneur. N'en dites rien pour le moment, Sans doute, quelque événement rare va se produire. En tout cas, sachez-le, cette inscription est probablement d'aujourd'hui même. – Je me tairai donc, puisque vous ne voulez pas que j'en parle."

36        Quand les convives eurent fini de manger, alors qu'on s'apprêtait à enlever les nappes, ils virent entrer un chevalier en armes blanches qui avait laissé son cheval en bas dans la cour. S'avançant vers le roi, il déclare : "Seigneur, je mets ma vie en jeu – j'ignore quelle en sera l'issue, mais il faut que je tente l'épreuve. – Seigneur chevalier, je ne voudrais pas vous voir mourir, si je pouvais vous l'éviter – comme à tout autre ici –, à moins que vous ne l'ayez si bien mérité que vous ne puissiez pas en réchapper." Le chevalier enlève son heaume, son haubert et les autres pièces de son armure. Quand il fut en simple tunique, toute l'assistance, qui avait les yeux fixés sur lui, le trouve si beau et si bien fait qu'on ne pouvait douter de sa vaillance, mais il pleurait à chaudes larmes comme s'il se voyait entouré de morts.

37        Touché de le voir pleurer, le roi lui en demande la raison. "C'est parce que je pense que l'heure de ma mort est proche, seigneur." Passant derrière les chevaliers qui étaient assis à la Table Ronde, il s'approche du siège vide [p.23] – le "Siège Périlleux" – et, dès qu'il reconnaît Lancelot, il lui adresse la parole : "Afin d'accomplir l'exploit pour lequel le courage vous a manqué, il me faut mourir, car je vais m'asseoir sans attendre sur ce siège où vous n'avez jamais osé vous risquer." Cela dit, il y prend place, ce que personne n'avait jamais fait sans avoir à le regretter, et, tirant une lettre de son sein, il la tend à Lancelot : "Prenez-la, et si je meurs ici, lisez-la à haute voix devant tous afin qu'on sache qui je suis et de quel lignage. Si je m'en sors sain et sauf, je sais que vous ne ferez pas de difficulté pour me la rendre."

38        Cependant que Lancelot prend la lettre, ceux qui sont là disent qu'en s'asseyant sur le Siège périlleux "ce chevalier s'est montré fort audacieux." Et presque aussitôt, il se met à hurler ; "Ah mon Dieu, je meurs ! Ah ! Lancelot, votre prouesse n'y peut rien ; ce n'est pas vous qui mènerez à bonne fin les aventures. Sinon, vous auriez pu m'arracher à la mort." Ses cris d'agonie plongent toute l'assistance dans l'épouvante. D'où vient ce feu foudroyant qui s'abat sur lui ? Ceux qui sont là n'ont même pas le temps de le voir. Que sont devenus sa chair et ses os dont, bientôt il n'y a plus trace ? C'est un mystère pour tous.

        Pendant que son corps se consumait, il parlait encore et criait : "Ah ! roi Arthur, la honte est le seul salaire de l'orgueil, j'en fais l'expérience : c'est pour avoir aspiré à ce que je ne pouvais, ni ne devais obtenir que je connais cette mort affreuse [p.24] – jamais chevalier n'a subi pareil châtiment ! – que je ne m'imaginais pas avoir méritée."

39        A peine eut-il le temps d'achever : il ne restait de lui sur le siège qu'un tas de cendres qui dégageait une odeur si méphitique qu'elle donnait la nausée à tous ceux qui étaient là. Certains eurent peur, en voyant le chevalier en proie aux flammes, qu'elles n'atteignent Lancelot et ils l'incitèrent à changer de place, mais il refusa, parce que toute la table était occupée ; il resta là où il était, sans se laisser ébranler et eut la chance de demeurer indemne, à la grande joie des compagnons. Quand tout fut fini et qu'il ne demeura plus aucune trace du chevalier, le roi déclara publiquement que jamais une aventure aussi mystérieuse ne s'était produite sous ses yeux. "Je disais bien que ce siège nous réservait des prodiges. Nous en avons déjà vu, mais je ne crois pas que ce soit le dernier."

40        Après quoi, il invite Lancelot à prendre connaissance de la lettre que le chevalier lui avait remise. "Volontiers" fait-il ; il sort la missive du tissu de soie dans lequel elle était enveloppée et appelle celui des clercs [p.25] qu'il considérait comme le plus savant pour qu'il la lise à haute voix. "Le message s'adresse à tous les compagnons de la Table Ronde, dit le lecteur, et voici son contenu. Le jour de Pâques – ce n'est pas loin – toute la jeunesse qui se trouvait à la cour du roi Claudas parlait de Lancelot du Lac et s'accordait à dire que c'était le plus brave chevalier au monde ; il n'y eut que Brumant, le neveu du roi, pour être d'un avis différent ; il y en avait de plus hardis que lui, affirmait-il. On lui demanda à qui il pensait. 'Je vais vous le dire et je vous montrerai clairement qu'il n'est pas si courageux que cela : à la Table Ronde, un siège voisin du sien est le Siège Périlleux qui reste toujours vide, sans personne pour oser l'occuper. Puisqu'il l'a chaque fois sous ses yeux, s'il avait eu du cœur et de la hardiesse à revendre, il y aurait pris place et aurait, ainsi, tiré tout le monde d'un doute. En effet, certains affirment qu'il est le meilleur de tous les chevaliers et d'autres disent que ce n'est pas lui : grâce à ce siège, la question aurait été tranchée. Comme il ne s'y est pas risqué, on a donc le droit de dire qu'il pourrait être plus brave qu'il n'est, et c'est celui qui oserait y prendre place qu'on devrait estimer l'être davantage puisqu'à ce qu'on dit le danger encouru est là plus grand qu'ailleurs.'

41        [p.26] Les hommes de Claudas répliquèrent que, si c'était le courage qui lui avait manqué, personne n'en aurait assez pour tenter l'aventure ; alors, il déclara qu'il le ferait : 'Je veux qu'à Gaunes on sache que je suis plus brave que lui : aussi, je m'engage par serment à m'asseoir sur ce siège, le jour de la Pentecôte, fût-ce au prix de ma vie. Si Dieu m'accorde l'honneur de réussir, je m'en réjouirai ; et si je meurs, tous devront reconnaître que, seul, mon courage en aura été la cause.' Le roi Claudas insista pour qu'il renonce à son entreprise, mais personne ne put l'en dissuader. Il est donc venu de la Gaule jusqu'ici pour s'acquitter de son serment en toute loyauté. Voilà ce que dit la lettre ; quant à son acte de bravoure, vous avez vu ce qu'il en est advenu."

42        Après la lecture de la lettre, le roi déclara que, décidément, c'était une aventure pleine de mystère ; "mais, par Dieu, je ne parlerais pas de bravoure pour qualifier l'action de ce chevalier : j'y verrais plutôt la pire folie dont j'aie jamais entendu parler. Nous savons en effet que ce siège est réservé à un chevalier qui dépassera tous ses prédécesseurs en vaillance et en mérite. Et je sais aussi que, sitôt qu'il se présentera, son nom se trouvera écrit sur le Siège périlleux ; or, il ne l'est pas encore, et ne le sera pas avant sa venue. Cela me fait dire [p.27] que celui-ci a été moins brave que téméraire et qu'on doit plus le blâmer que le louer." L'approbation fut générale.

        Quand on eut ôté les nappes, les convives se levèrent et allèrent se mettre en selle. Les jeunes gens qui avaient envie de se distinguer en frappant quelque beau coup se rendirent à la quintaine où les joutes s'engagèrent avec tant d'ardeur qu'avant la fin de la partie, nombreux étaient les blessés.

43        Le roi s'était porté sur les remparts avec la reine et les plus âgés des barons. Monseigneur Gauvain, ses frères et beaucoup des chevaliers de la Table Ronde avaient pénétré sur le champ – certains avaient passé un haubert sous leur cotte d'armes. Lancelot, qui craignait que sa présence ne suscite un surcroît d'agressivité, décida de s'abstenir pour ce jour-là, et il retint Hector, Bohort et Lionel auprès de lui en leur disant qu'il ne voulait pas qu'ils y aillent.

        Monseigneur Gauvain qui, lui, s'était avancé sur la prairie, se mit à briser des lances, à renverser les cavaliers qui se trouvaient sur son passage, accomplissant tant d'exploits qu'à le regarder Lancelot affirma qu'il n'avait jamais vu un homme sans armure en réussir autant.

44        Plus tard dans la journée, la reine se trouva assise à côté de Lancelot ; il n'y avait avec eux que quelques intimes, tous des parents du chevalier, – aucun n'était un familier du roi.[p.28] Guenièvre lui demanda alors où il était resté si longtemps et il lui raconta comment Morgue l'avait retenu de force pendant un an et demi. "Ah ! Lancelot, lui reproche-t-elle, vous serez toujours aussi naïf ! Je vous avais pourtant prévenu de vous méfier d'elle ; vous avez déjà été une fois son prisonnier et vous n'avez eu de cesse de vous trouver de nouveau à sa portée ! Comment avez-vous fait pour retomber encore entre ses mains ?" Il lui expliqua de quelle façon une demoiselle, qu'il ne savait pas être au service de Morgue l'avait trompé : elle l'avait emmené avec elle sous prétexte d'aventures à accomplir et c'est ainsi qu'il s'était malencontreusement retrouvé en prison. "Qu'avez-vous fait tout ce temps ? Comment avez-vous été traité ?

45        – Ma table était abondamment garnie de tout ce qu'il y a de meilleur ; à l'occasion de chaque grande fête, j'avais des vêtements neufs que n'aurait pas dédaigné le roi Arthur, et cela pendant tout le temps où je suis resté. Que vous dire ? J'ai été traité mieux que ne le fut jamais un chevalier retenu contre son gré, mais dans quelle intention le faisait-elle ? – Et vous a-t-elle par hasard laissé partir librement ? – Oh, que non !" fait-il. Tout confus, il rougit comme s'il n'osait pas parler. "Sur la fidélité que vous me devez, je vous en prie, dites-moi comment vous avez réussi à vous échapper. – Ainsi adjuré, dame, il faut bien que je vous l'avoue ;[p.29] mais sachez que si vous ne m'y aviez pas contraint, je me serais tu."

46        Et il se met à raconter : "Vous voulez savoir la vérité, dame ? Un matin de mai où je m'étais levé tôt, comme je supportais mal d'être enfermé, je suis allé m'asseoir à une des fenêtres de ma chambre : elle avait des barreaux de fer, mais elle donnait sur un jardin. Le soleil y faisait s'épanouir des roses qui me firent plaisir à voir, surtout une, si fraîche et d'un rouge si éclatant que toutes les autres semblaient sans couleur en comparaison. Elle m'a tout de suite fait penser à vous : de même que sa beauté surpassait celle de ses voisines, de même, à mes yeux, la vôtre et tous vos mérites l'emportaient sur celle et ceux des dames qui vous entouraient dans la galerie des loges, lors du dernier tournoi dans les prés de Kamaalot. J'en ai eu le cœur serré : puisque je ne pouvais pas vous avoir, il fallait qu'en souvenir de vous je puisse contempler la rose de près. Je n'ai pas hésité : j'ai empoigné les barreaux et je les ai brisés.

47        C'est de cette façon que je me suis échappé. Voilà pourquoi j'ai tant tardé à revenir. Soyez sûre que, sans cela, j'aurais été de retour plus vite : nul n'en avait plus envie que moi ! – Comme on vous croyait mort, fait Guenièvre, on a tenu sur moi – j'en atteste Dieu ! – des propos insultants dont on se serait certes abstenu, si on vous avait su vivant."

48        A ces mots, Lancelot qui aimait la reine plus que toutes les femmes, s'emporta : "Par Dieu, dites-moi qui a osé : si puissant soit-il, je ferai en sorte que vous soyez vengée de lui [p.30] à votre gré. – C'est l'homme au monde qui vous a causé le plus de tort, celui qui vous hait le plus et que vous devriez le plus haïr. D'ailleurs, ces propos, il les a tenus plus par mépris pour vous que par colère contre moi, puisque je ne lui ai rien fait." Ce que lui dit la souveraine ne fait qu'irriter Lancelot davantage ; il est si mortifié qu'il en reste un long moment sans voix ; et quand il retrouve la parole, c'est pour insister : "Répondez à ma question, dame, au nom de Dieu ! Tout ce que je veux, c'est connaître le nom de celui qui vous a manqué de respect, et qui l'a fait à cause de moi. – A quoi bon vous le cacher ? Même si vous ne me le demandiez pas, je vous le dirais, tant je suis indignée qu'on ait dit du mal de moi à cause de vous. C'est le roi Claudas de la Terre Déserte, l'usurpateur qui a chassé votre père, celui à cause de qui votre mère a pris le voile, parce qu'elle avait peur qu'il ne la tue."

49        Elle lui rapporta alors, mot pour mot, les infamies que Claudas lui avait envoyé dire par le messager. Elle entra si bien dans tous les détails de ses propos que Lancelot en resta bouche bée. "Ce n'est pas la première fois qu'il s'en prend à moi, dame. Alors que j'étais encore un enfant au berceau, moi, l'héritier légitime de Benoÿc, de la Gaule et de l'Aquitaine, et qui étais appelé à être un des hommes les plus puissants à cette époque, il m'a dépossédé de tout mon héritage et a fait de moi un homme sans terre ni fortune. Je serais mort, assurément, sans ma dame du Lac qui m'a élevé au milieu d'une abondance et d'un luxe que bien des fils de roi, à mon sens, n'ont pas connus. Tout ce qu'il nous a fait subir, à mon père et à moi, et aussi à mon oncle, le roi Bohort, et à mes cousins, j'avais décidé de n'en pas tenir compte, jusqu'au moment où une occasion favorable s'offrirait à moi. Mais puisque les choses en sont venues au point qu'il s'en prend à vous, alors qu'il n'a rien à vous reprocher,[p.31] je ne serai pas satisfait avant de vous avoir si bien vengée qu'il ne lui restera plus un seul pied de terre à tenir. S'il a l'audace de m'attendre, qu'il sache que je ne lui laisserai aucun répit – sur terre, sur mer, partout où un homme peut aller – tant que je ne l'aurai pas tué, en si lointain pays qu'il se montre ! Et je vous enverrai sa tête.

50        – On va voir ce que vous ferez ; mais, quant à moi, je ne m'estimerai satisfaite que lorsque vous nous aurez vengés, l'un et l'autre ; et ce ne sera que justice : même s'il ne m'avait rien fait, comment supporter de vous voir réduit, par sa faute, à une situation aussi humiliante, vous qui êtes le plus fort chevalier de ce monde et le plus renommé, vous qui pouvez compter sur l'appui de monseigneur le roi et de toutes les forces dont il dispose ? Vous n'aurez qu'à traverser la mer pour l'anéantir, si vous vous y décidez, puisque vous voyez, en ce moment, rassemblés dans cette cour, les plus puissants seigneurs et les meilleurs chevaliers qui soient, au nombre desquels il n'y en a pas un seul qui n'accepte de grand cœur de vous prêter main-forte, si vous les en priez ; il faut y ajouter les chevaliers de la Table Ronde qui ont tant d'amitié pour vous et dont les prouesses et la crainte qu'ils inspirent sont sans égales. Si vous voulez entreprendre cette guerre, ils s'en réjouiront d'autant plus que, depuis longtemps, ils n'ont pas eu l'occasion de se battre ... et qu'ils n'aiment guère Claudas : ils auront à cœur d'y aller, assurément.

51        Soyez sûr aussi que, si vous vous adressez à mon époux, il mettra plus de bonne volonté à vous répondre que vous n'en demanderiez et il emmènera avec lui des forces assez considérables pour que, de toutes les cités et de tous les châteaux de Claudas, pas un ne reste debout. Pourquoi différer plus longtemps votre vengeance ? Que Dieu me garde, vos succès aux armes vous ont tant fait redouter que, si vous ne pouviez compter que sur ceux de votre famille et de votre entourage, et sur les gens des places que vous avez conquises, je ne vois pas qu'il y eût homme au monde capable [p.32] de vous battre, excepté monseigneur le roi. C'est pourquoi, je vous en prie, lancez-vous dans cette entreprise, ou chargez-en votre frère Hector ou encore vos deux cousins. Faites savoir à vos amis, en ce royaume et ailleurs, jusque dans ces terres lointaines où vous avez accompli tant de hauts faits de venir vous aider. Je suis sûre qu'ils accourront – et de grand cœur –, dès qu'ils auront reçu votre message. – Il en sera donc ainsi que vous le voulez, dame. Et sachez que c'est pour son malheur que cet homme retient votre messagère en prison : ou il la libérera, ou il sera chassé une fois pour toutes des terres qu'il occupe."

52        Comme les jouteurs s'en revenaient, ils se turent. "Allons-nous en", dit le roi. Après être descendus des remparts, et qu'on leur eut amené leurs chevaux, ils se mirent en selle et remontèrent la grand-rue jusqu'au château. C'est pendant ce trajet qu'Arthur se livra à un tour de force qui devait faire beaucoup parler. Il rattrapa monseigneur Gauvain et lui cria de se garder de lui ; ce disant, il piqua des deux dans sa direction, en simple manteau comme il était, le saisit à bras-le-corps et, le soulevant de sa selle, il le déposa devant lui sur l'encolure de son cheval et l'emporta ainsi jusqu'à l'entrée du château, sous les yeux de tous. "Le roi a de la vigueur à revendre !" s'exclame-t-on autour de lui en éclatant de rire. "Certes, dame, fait Lancelot à l'adresse de la reine, je n'aurais jamais cru que monseigneur le roi fût capable de pareil exploit. – Il faut que vous le sachiez : mon époux a été un champion sans égal – et il le serait encore s'il lui fallait en faire la preuve." "Mon cher neveu, déclare Arthur, après avoir descendu Gauvain du cheval, je ne voyais personne qui puisse rivaliser avec vous ; c'est pourquoi, je vous ai montré qu'en cas de besoin [p.33] je vaudrais sans doute mieux qu'on ne se l'imagine." Monseigneur Gauvain rit à son tour et déclara qu'il était ravi. Tous mirent alors pied à terre et montèrent dans la grand-salle où ils trouvèrent les tables mises ; ils y prirent place et y furent servis avec une somptuosité digne de la fête du jour.

53        Quand on eut enlevé les nappes, Lancelot appela son frère Hector et ses deux cousins à qui il fit part de ce que voulait la reine. "Et vous, quelle est votre idée ? lui demande Bohort. – C'est que vous alliez attaquer Claudas en force ; si vous ne réussissez pas, je vous rejoindrai sans tarder et je paierai suffisamment de ma personne pour qu'avec l'aide de Dieu il se repente comme doit le faire un perfide, un traître qui a dépossédé de leur légitime héritage des fils de roi, alors qu'ils n'étaient que de jeunes enfants." Dieu soit béni de l'avoir ainsi inspiré, s'exclament-ils en tendant les mains vers le ciel ; "mais nous ne voulons pas que vous veniez avec nous : même sans vous, Claudas ne se risquera pas à nous affronter."

54        Lancelot envoie alors chercher le roi Baudemagus en qui il avait toute confiance, ainsi qu'une quarantaine d'autres compagnons de la Table Ronde parmi ceux qui étaient les plus renommés pour leurs prouesses et qu'il considérait comme des hommes sûrs. Une fois qu'ils furent là, il les invita à s'asseoir sur l'herbe fraîche dont on avait jonché la pièce et, après leur avoir exposé son projet, il leur demanda s'il pouvait compter sur leur appui dans cette guerre. Monseigneur Gauvain, qui ne voulait pas [p.34] parler au nom de tous les autres, se tourna ver le roi Baudemagus : "Pourquoi ne répondez-vous pas, seigneur ? – En ce qui me concerne, il peut disposer de moi et de mes hommes à son gré : ma personne et mes biens sont à lui, et je suis tout prêt à convoquer mes gens le jour qu'il voudra et à me mettre à leur tête. Je partirai avec lui selon qu'il en décidera et nous marcherons à ses côtés contre le roi Claudas de la Terre Déserte que je chasserai de ses terres, ou j'y perdrai la vie ! Je ferai pour lui tout ce qu'on peut faire pour l'être qu'on aime le plus au monde, quoiqu'il ait tué Méléagant, mon bien-aimé fils ; mais depuis, je suis si bien devenu son obligé que je lui pardonne du fond du cœur.

55        – Vous en avez assez dit, seigneur, répond Gauvain et, que Dieu m'aide, si j'étais aussi puissant que vous, j'en ferais tout autant. Moi, je mets à son service ce dont je dispose : ma vie, que je suis prêt à risquer pour lui ; c'est un présent à la portée d'un simple chevalier, et je le lui offre tout bonnement et sans hésiter. Et pour qu'on ne puisse pas dire que j'y vais seul, je lui apporte aussi l'aide de mes quatre frères et de tous ceux que je pourrai convaincre par mes prières ou mes cadeaux. Je vous donne dès maintenant ma parole que je resterai en Gaule – sauf maladie ou mort – tant que je ne verrai pas Claudas dépossédé de toutes ses terres." Monseigneur Yvain et tous ceux qui étaient là prêtent le même serment.

56        "Il serait bon, intervient alors Gauvain, de demander au roi de venir et de lui expliquer [p.35] notre affaire pour savoir ce qu'il en dit." Tous en tombent d'accord, et on charge Bohort et Hector du message. "Seigneur, vont-ils dire au souverain, un groupe de compagnons de la Table Ronde s'est réuni pour décider d'une question dont ils voudraient vous mettre au courant avant que cela se sache partout ; c'est pourquoi, ils souhaitent que vous participiez à leur discussion." Arthur rejoint les compagnons qui se lèvent devant lui ; il prend place au milieu d'eux et les invite aussitôt à se rasseoir. Le roi Baudemagus, qui était le plus posé de tous, lui expose leur projet et le serment qu'ils ont prêté de déclarer la guerre au roi Claudas de la Terre déserte et de faire tous leurs efforts pour le déposséder de sa terre jusqu'au dernier pied.

57        Arthur approuve aussitôt l'entreprise et déclare qu'il s'en félicite d'autant plus qu'il avait, quant à lui, le même dessein ; "et afin que vous y alliez avec encore moins d'inquiétude, je vous confierai assez de mes hommes pour que, d'après moi, le roi Claudas n'ait pas le courage de vous affronter. En échange, vous me laisserez Lancelot, pour qu'il me tienne compagnie. S'il arrive que les troupes de Claudas vous résistent quand même, je vous rejoindrai avec lui à la tête de toutes les forces dont je dispose."

        Tous confirment qu'ils sont d'accord pour faire la guerre à Claudas. Quand Arthur constate le vif désir qu'ils en ont, il appelle aussitôt les princes et les grands seigneurs qui étaient dans la salle pour qu'ils se rassemblent autour de lui et il les met au courant de la campagne que les compagnons de la Table Ronde ont décidé de mener contre Claudas, par amitié pour Lancelot, afin de le déposséder de ses terres et de le forcer à quitter la Gaule ; "et comme je ne veux pas que cela se fasse sans vous, je vous demande à tous [p.36] d'être les alliés de Lancelot." Ils s'écrient d'une seule voix que rien ne saurait leur convenir davantage.

58        Le roi convoque alors les clercs de Kamaalot pour qu'ils mettent par écrit la liste des seigneurs qui devaient, dès le début, participer à l'expédition. Le premier fut le roi Karadoc Court Bras, le second le roi Baudemagus, puis les rois Yon et Carabantin de Cornouaille : ces quatre souverains furent donc compagnons de l'entreprise et ils jurèrent qu'ils marcheraient contre le roi Claudas avec tous les gens à leur disposition et ne renonceraient pas avant de l'avoir chassé de ses terres, sauf si blessures ou mort les arrêtaient. Les autres prêtèrent le même serment, ce qui fit dire à Arthur que l'armée pourrait bien compter vingt mille hommes et même plus, puisque tous les compagnons de la Table Ronde sans exception s'étaient engagés à en faire partie avec les hommes qui dépendaient d'eux.

        Quand ce fut fini, Lancelot leur adressa force remerciements, et le roi Arthur leur donna ses ordres : "Chers seigneurs et compagnons de cette expédition, je vous ordonne, sur le serment que vous avez prêté, de vous réunir à la Sainte-Madeleine, dans ma ville de Londres ; vous y trouverez prêts les bateaux et tout le nécessaire : vous n'aurez plus qu'à partir." Ils promettent de se trouver à la date et dans le lieu fixés pour le rassemblement.

59        Il parlait encore que se présenta ce Brinol du Clos que Bohort avait vaincu au pont de Corbenyc ; il demanda lequel d'entre eux était Lancelot, et quand on le lui eut indiqué, il vint mettre un genou en terre devant lui, disant qu'il se constituait son prisonnier de par Bohort. Et comme Lancelot demandait à son cousin qui il était, son cousin répondit que c'était un des plus forts [p.37] chevaliers au monde, il s'en portait garant : "Aussi, je vous recommande de le prendre avec vous pour aller en Gaule." Lancelot le retint donc, ce qui fut loin de déplaire à Brinol qui désirait beaucoup faire la connaissance des chevaliers émérites qui fréquentaient la cour et devenir leur familier.

60        C'est ainsi que fut engagée la guerre qui devait s'achever quand Claudas fut dépossédé de son royaume et contraint de le quitter. Un millier d'hommes y perdirent la vie pour ne pas avoir appris à temps ce qu'il en était ; mais, finalement, la nouvelle se répandit partout et plus personne ne l'ignora.

        Claudas avait deux espions à la cour d'Arthur, chargés de le tenir au courant des faits et gestes du roi, et de lui faire savoir en Gaule si Lancelot serait là ou non pour la Pentecôte. Quand ils apprirent qu'on avait décidé d'ouvrir les hostilités contre lui, leur émotion fut grande. Ils quittèrent aussitôt la cour et, voyageant de nuit comme de jour, ils gagnèrent la côte et firent la traversée. Une fois en Flandre, ils pressèrent suffisamment l'allure pour trouver Claudas à Benoÿc où, après y avoir tenu sa cour, il séjournait encore. Il les reconnut dès qu'il les vit arriver et leur demanda ce qu'ils avaient appris ; ils répondirent qu'ils allaient le lui dire, tout en l'entraînant à l'écart ; et comme il les interrogeait sur la cour du roi Arthur : "Jamais, depuis la Nativité de Notre-Seigneur, on n'en a tenu d'aussi somptueuse, et sans doute est-il le seul capable d'en faire autant à l'avenir... et vous aurez raison de dire que sa réunion a été un malheur pour vous, car il faudrait un miracle pour que vous ne soyez pas dépossédé et chassé de vos terres avant un an."

61        A cette annonce, l'inquiétude de Claudas grandit et il réclame des explications : "Le jour de la Pentecôte, Lancelot du lac (nul mieux que lui ne sait se comporter dans une cour !) a tenu conseil avec les chevaliers de la Table Ronde ;[p.38] chacun d'eux a pris la parole et ils se sont dit prêts à passer en Gaule, après la Sainte-Madeleine, avec des forces si considérables que nous ne puissions pas leur résister, fût-ce une heure. C'est cela qui nous cause le plus de souci, à mon compagnon et à moi. – Comment ? interroge Claudas. Lancelot était là ? Mais on disait qu'il avait disparu depuis plus d'un an et demi si bien qu'on le croyait mort. Ce sont les diables qui l'ont ramené. – Dieu m'en soit témoin, il est de retour, et les gens de la cour lui ont fait un accueil triomphal. Vous devez savoir qu'il n'y a pas plus redoutable que lui aux armes et pour tout le reste. Si vous êtes, un jour, dépouillé de vos terres, c'est lui qui vous les fera perdre."

62        Ces propos plongent Claudas dans la consternation, car il redoute beaucoup Lancelot à cause de ses exploits de chevalier et parce qu'il est le favori de la reine. "Peu m'importe leur venue, répond-il cependant au jeune homme ; au jour dit, ils me trouveront si bien préparé que ce sera surprenant s'ils ne le regrettent pas." Et sur ce, il s'enquiert des faits et gestes du roi Arthur. "Ah seigneur, font-ils d'une seule voix, ce n'est pas un homme comme nous ! C'est le fils de Largesse ; elle est chez elle dans sa demeure : elle y règne en maîtresse. – Que Dieu m'aide, poursuit l'un, si le monde entier lui appartenait, il lui faudrait moins de temps pour le donner qu'un autre n'en mettrait pour une cité, et c'est cela qui assure sa suprématie. – Et y avait-il beaucoup de chevaliers à cette cour ? – Ah ! seigneur, s'il voulait se mettre à la tête de tous ceux qui y étaient, je crois qu'il ne pourrait pas trouver quelqu'un pour lui résister un mois : il y avait bien là dix mille hommes, tous de jeunes et valeureux chevaliers. – Et que pensez-vous du comportement de Lancelot ? – Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il est la simplicité même :[p.39] jamais vous n'avez vu chevalier qui fasse moins de manières. Mais ceux qui le connaissent affirment qu'aux armes nul ne peut se comparer à lui et qu'il surpasse tous les chevaliers de ce temps. – Croyez-vous qu'il passera la mer pour m'attaquer ? – Non, seigneur : le roi Arthur et lui resteront là-bas. Mais les autres barons viendront, persuadés que vous serez hors d'état de leur résister. – Assurément, réplique Claudas, en l'absence du roi et de Lancelot, ils peuvent au contraire être sûrs que c'est la déroute qui les attend, même s'ils étaient deux fois plus nombreux."

63        Après avoir récompensé les deux messagers assez généreusement pour leur faire oublier les fatigues du voyage, il réunit ses parents et ceux qui se trouvaient là en qui il avait le plus confiance, et il leur rapporte ce qui vient de se passer à la cour du roi Arthur : "Les compagnons de la Table Ronde et les autres se rassembleront, d'ici la Sainte-Madeleine, par amitié pour Lancelot et, le lendemain, ils partiront de Londres pour se rendre à Gaunes en amenant avec eux tous les gens qu'ils pourront, mais ce qui me rassure, c'est que les deux hommes au monde qui jouissent le plus des faveurs de la fortune, à savoir Lancelot et le roi Arthur, n'en feront pas partie. Cela me fait croire que les autres, qui viendront sans leur patronage, seront facilement vaincus. Maintenant, conseillez-moi sur la conduite à adopter : vous avez devant vous un homme décidé à suivre fidèlement vos avis. Comment donc, selon vous, renforcer nos défenses pour qu'ils ne nous prennent pas au dépourvu ? Car, assurément, ce serait une grande honte pour nous et un immense chagrin pour moi, si nous perdions par surprise ces terres que nous avons eu tant de mal à conquérir. Ce n'est pas faute de donner largement que [p.40] j'échouerai à les conserver ma vie durant : désormais, je suis prêt à vider mon trésor qui contient plus de réserves que celui d'aucun roi. Délibérez donc entre vous sur ce qu'il y a lieu de faire : moi, je suivrai en tout vos avis."

64        Son sénéchal se leva aussitôt : "D'après moi, seigneur, vous n'avez pas à vous soucier de cette guerre que, dites-vous, ceux de Logres ont l'intention d'entreprendre contre nous, parce qu'on aurait beau, actuellement, chercher partout, on ne pourrait pas trouver un homme aussi riche que vous, ni qui puisse compter sur autant de gens, ni d'amis. Voyez ce qu'il en est ici, en Gaule, cette terre sur laquelle vous régnez et qui est si féconde en chevaliers ! Et si on énumérait tous les pays de ce côté-ci de la mer, de la Flandre à la Grèce, on n'en découvrirait aucun dont les hommes ne soient prêts à vous suivre, après tout ce que vous avez fait pour les Romains. Vous n'avez donc aucune raison de vous inquiéter à cause des gens de Logres : attendez-les tranquillement et convoquez vos hommes. Même si vous n'avez à vos côtés que ceux qui tiennent leurs fiefs de vous, vos assaillants seront contraints de prendre la fuite, tant ils seront dans l'impossibilité de tenir longtemps devant vos forces. Et si votre conseil en est d'accord, envoyez demander à César Tibère, l'empereur de Rome, votre fidèle allié, qu'il vous prête main-forte, en personne ou en vous dépêchant de ses troupes. Je suis persuadé qu'il se mettra en route dès qu'il aura connaissance des combats qui vous attendent ; et même s'il ne le fait pas, il vous enverra, de Rome, assez de chevaliers pour que, sous leur protection, vous puissiez circuler partout sans avoir rien à craindre. Voilà mon conseil : il me semble qu'il n'est pas difficile à suivre et que vous y avez intérêt ; quant à moi, je souhaite que l'honneur de la victoire vous revienne en cette affaire."

65        [p.41] Personne ne se risqua à émettre un avis différent et tout le monde déclara que le sénéchal avait bien parlé. Claudas, à son tour, approuva la proposition. Il dicta alors une lettre qu'il ferma de son sceau et appela le chevaucheur le plus rapide de sa maisonnée à qui il la confia : "Tu iras à Rome, lui dit-il, où tu te rendras auprès de mon seigneur, César Tibère, l'empereur des Romains ; tu le salueras de ma part et tu lui remettras ce message." Le jeune homme prend la lettre, répond qu'il acheminera au mieux la missive et il se met aussitôt en route.

        Cependant, Claudas se tourne à nouveau vers les siens pour les consulter : "Que pourrai-je attendre des gens de cette terre ? Je crains beaucoup qu'ils ne me fassent défaut, le moment venu, et qu'ils ne me trahissent parce que, s'ils sont devenus mes hommes, je n'ai pas toujours été leur seigneur. Je vous en prie, donnez-moi votre avis.

66        – Mon cher oncle, répond un de ses neveux, (c'était le frère de ce Brumant qui avait trouvé la mort sur le Siège Périlleux), je vous invite à convoquer tous ceux qui tiennent leur fief de vous, pour la Saint-Jean, dans la cité de Gaunes. Quand ils seront rassemblés en votre présence, dites à ceux dont vous n'êtes pas sûr qu'ils peuvent quitter librement vos terres en emportant ce qui leur appartient, s'ils ne sont pas résolus à vous servir fidèlement. S'ils s'en vont, tant mieux pour vous : il en restera assez sans eux. Et s'ils choisissent de rester, prodiguez-leur tant de riches présents qu'ils vous en deviendront encore plus favorables qu'ils ne le sont. Soyez sûr que, s'ils n'ont pas vraiment envie de rester mais qu'ils ont dans l'idée de vous faire défaut quand vous aurez besoin d'eux et qu'ils vous voient leur donner congé de partir, ils le feront sans attendre. Et si c'est au contraire ce qui leur tient à cœur, couvrez-les de cadeaux, de bijoux, tous somptueux ; ainsi vous vous assurerez de leur part une loyauté sans faille. – C'est exactement ce que je ferai, mon cher neveu" approuve Claudas.

67        [p.42] Il dépêche alors des messagers par toute sa terre pour faire savoir aux chevaliers et aux barons qui tenaient leurs fiefs de lui qu'ils devaient venir à Gaunes pour la Saint-Jean : il y présidera l'assemblée la plus importante de son règne. C'est ainsi que toute la Gaule – qu'on appelle la Nouvelle-France – apprit que le royaume de Logres avait l'intention d'ouvrir les hostilités. La nouvelle mit en joie ceux des chevaliers qui ne manquaient ni de courage ni de prouesse : à leurs yeux, la paix n'avait que trop duré. En revanche, ceux qui n'aimaient, ni ne savaient se battre en furent très mécontents : ils auraient préféré voir les choses continuer comme avant.

        Les deux camps hâtent donc les préparatifs avec, pour seule préoccupation, de réunir assez d'armes et de chevaux.

68        Le jour où les messagers se mirent en route pour sillonner tout le pays, le roi Claudas fit appeler ses deux espions : "Est-ce qu'à la Pentecôte vous avez déjeuné à la cour ? – Oui, seigneur, dans la même salle que le roi lui-même et que les compagnons de la Table Ronde. – Et s'y est-il produit quelque aventure ? – En effet, et même la plus mystérieuse dont vous ayez jamais entendu parler ; nous ne vous en avons rien dit dans la crainte que vous ne nous en vouliez de vous la rapporter. – Dites-moi ce qui s'est passé, de quoi qu'il s'agisse." Ils lui racontent donc : "Le jour de la Pentecôte, après le déjeuner, votre neveu Brumant est arrivé, en armes blanches ; il a déclaré au roi Arthur qu'il était venu 'pour mettre sa vie en jeu' et qu'il ignorait l'issue de l'aventure qu'il allait tenter. Après quoi, il s'est débarrassé de ses armes devant toute l'assistance et, une fois en simple tunique, il s'est mis à pleurer à chaudes larmes ; comme le roi lui en demandait la raison, il a répondu que c'était parce qu'il craignait d'être arrivé à sa dernière heure : il n'en pouvait plus douter : son cœur le lui disait. Ensuite, il a fait le tour de la table [p.43] où étaient assis les compagnons et il est allé droit au dernier siège vide, celui qu'on appelle le Siège Périlleux ; il s'est alors adressé à Lancelot qui occupait celui d'à côté, et il lui a dit : 'Je vais faire ce à quoi vous n'avez pas osé vous risquer ; mais je devrai le payer de ma vie.'

69        Il a pris place et il a remis une lettre à Lancelot en lui disant de la lire, s'il mourait dans son entreprise : il y trouverait son nom et son origine. Presque aussitôt, il s'est mis à pousser des hurlements et il est entré dans une épouvantable agonie : la foudre s'est abattue sur le siège même où il se tenait, calcinant si bien son corps qu'il a été réduit, en peu de temps, à une poignée de cendres. C'est ainsi que votre neveu Brumant a perdu la vie : voilà ce qui s'est passé. Je peux aussi vous assurer qu'on l'a beaucoup plaint et regretté, et que, d'après ce que les gens de la cour laissaient voir, ils étaient dans la consternation. – Ont-ils su qui il était ? – Oui, puisque sa lettre le disait. – Vous pouvez vous retirer maintenant, fait Claudas ; vous m'avez tous les deux bien éclairé par vos réponses ; quant à moi, ce que je peux dire, c'est que la mort de Brumant me coûte le plus fort chevalier de toute ma parentèle, à l'exception de mon frère Canard : c'est une grande perte pour moi, car s'il était encore en vie, j'aurais pu compter sur lui plus que sur n'importe qui pour me prêter main-forte dans la guerre qui va m'opposer à ceux de Logres."

70        Ainsi congédiés, les deux jeunes gens s'en retournent, laissant Claudas seul et sous le coup de la peine que lui a causée cette dernière nouvelle. Incapable de garder son chagrin pour lui, il raconte l'histoire à son sénéchal [p.44] qui était un chevalier émérite et un homme sûr – bien qu'à l'image de son seigneur il ne fût pas toujours exempt de perfidie. "Certes, répond-il, il est dommage que Brumant soit mort : c'était un très brave et valeureux chevalier ; mais sa perte ne signifie pas votre défaite : même sans lui, il vous reste bien mille hommes, tous des gens courageux, tous des chevaliers dignes de ce nom, pleins de prouesse et fidèles jusqu'à la mort : vous pouvez compter sur eux et leur faire toute confiance. A quoi bon continuer de parler de celui qui n'est plus ? Si vous l'avez chéri de son vivant, témoignez-le lui, maintenant qu'il est mort, en faisant des prières et des aumônes pour le salut de son âme, car il n'a plus besoin de rien d'autre ; et traitez avec honneur et amitié ceux qui sont là, afin qu'ils ne soient pas tentés de vous faire défaut au moment où vous aurez le plus besoin d'eux." C'est exactement ce qu'il fera, assure-t-il.

71        Claudas convoqua donc ses trois autres neveux, les frères de Brumant, et leur rapporta la nouvelle. Quand ils apprirent comment il était mort, ils en éprouvèrent un grand chagrin – ils l'aimaient beaucoup – qu'ils manifestèrent sans retenue. Cependant, par amitié pour leur oncle et parce qu'ils savaient que de se laisser aller à la douleur ne les avancerait à rien, ils déclarèrent que c'était là une mort qui n'avait rien de honteux, au contraire : "Personne n'a péri, comme il l'a fait, pour savoir jusqu'où il avait le courage d'aller ; c'est donc, pour nous, un grand honneur, plus grand que s'il avait perdu la vie au combat ou que si le plus fort chevalier au monde l'avait vaincu."

72        Le roi prolongea deux jours encore son séjour à Benoÿc,[p.45] avant de partir tôt le matin pour faire la tournée de ses villes et châteaux ; chaque fois qu'il arrivait dans une place, il y installait garnison et réserves de vivres ; et si les fortifications laissaient à désirer, il les aménageait pour qu'on n'ait pas à y craindre des troupes venues en force. C'est ce qu'il avait déjà fait pour Trèbe – et de façon spectaculaire : si, du temps du roi Ban, la ville offrait des défenses solides, ce n'était rien en comparaison de son état présent ; dans cette citadelle si soigneusement fortifiée et facile à défendre, Claudas avait installé de ses meilleurs hommes d'armes et des réserves qui permettaient de soutenir un siège pendant dix ans, sauf ruse ou trahison. Il procéda de même avec ses autres villes-fortes, de telle manière que partout on affirmait que, dans ses préparatifs en vue de la guerre, il avait fait preuve de beaucoup de sens et de sagesse.

73        La veille de la Saint-Jean, il fit son entrée dans Gaunes au milieu d'un grand concours de chevaliers. Tous ceux qu'il avait fait mander étaient réunis là, curieux de connaître la raison de son message. Il les fit venir devant lui, simples chevaliers comme seigneurs, et annonça que ceux de Logres avaient décidé de leur déclarer la guerre ; "et comme je ne veux avoir à mes côtés que des gens qui y soient de bon cœur, je vous en prie, vous qui êtes de ce pays et dont je n'ai pas toujours été le seigneur, si vous n'êtes pas décidés à me servir loyalement, vous pouvez vous en aller là où il vous plaira en emmenant avec vous vos gens et vos biens – je n'ai pas l'intention d'en garder une partie pour moi. Et je vous garantis que, si vous me quittez, je ne vous en tiendrai pas rigueur ; j'aime mieux que vous fassiez tout ce que vous pourrez pour me nuire, mais en étant loin de moi,[p.46] plutôt que d'avoir en vous des ennemis qui soient de mes familiers, car il n'y a rien de si redoutable que de côtoyer jour et nuit des gens qui vous en veulent."

74        Le discours de Claudas combla d'aise ceux qui voulaient partir ; ils délibérèrent entre eux et presque tous les habitants de Gaunes s'entendirent pour quitter le pays et passer en Grande-Bretagne pour y retrouver leur seigneur légitime. Une fois d'accord, barons, chevaliers et bourgeois s'engagèrent à ne pas revenir sur leur décision et retournèrent auprès du roi : "Vous nous avez garanti, seigneur, que vous ne toucheriez ni à nos biens, ni à nos personnes. Vous verrez donc, tôt demain, lesquels d'entre nous s'en iront et lesquels resteront. "Il leur donna sa parole de souverain que ceux qui partiraient n'auraient pas plus à en souffrir que s'ils demeuraient avec les autres – ce dont ils le remercièrent de bon cœur. Après avoir pris congé de lui, ils firent leurs bagages, chargèrent ce qu'ils emportaient sur des chevaux de bât et se mirent en route avec leurs maisonnées.

        Ils partirent dès la nuit tombée en emmenant tous les objets de valeur qu'ils pouvaient et ils avaient dépêché des messagers dans tout le royaume de Benoÿc pour annoncer que ceux qui voulaient s'en aller étaient libres de le faire.

75        Sitôt qu'on sut que c'était vrai, pauvres et riches s'ébranlèrent pour quitter le pays :[p.47] ils ne voulaient pas, disaient-ils, rester avec Claudas et ils aimaient mieux, si telle était la volonté de Dieu, se faire tuer en route en allant rejoindre leur seigneur légitime. C'est ainsi que ceux qui étaient originaires de Gaunes et de Benoÿc et y étaient nés s'en allèrent : ils traversèrent la Gaule et la Flandre, et arrivèrent à la côte où ils louèrent des bateaux qui les firent passer en Grande-Bretagne.

        Quatre jours après leur départ, Claudas demanda combien de gens, en comptant les deux royaumes, l'avaient quitté. "Seigneur, lui répondit un de ses parents, je ne crois pas qu'il vous reste plus de trois mille hommes, tant chevaliers que sergents d'armes." Ce nombre le fit se signer d'étonnement, en disant que, si tous ceux qui étaient partis ne l'avaient pas fait, "un jour plus tard et ce sont eux qui m'auraient chassé de mes terres. Béni soit celui qui m'a donné ce sage conseil : vraiment, il voyait loin !"

76        Après cela, il fit tant de luxueux présents à ceux qui étaient restés et agrandit si bien leurs fiefs qu'ils s'estimèrent sages de n'être pas partis. Il leur prodigua marques d'honneur et d'amitié et fit d'eux ses familiers parce qu'il était sûr de pouvoir leur faire confiance, quand il aurait le plus besoin d'eux. Il envoya chercher de loin comme de près, des sergents d'armes et des chevaliers qui vinrent de tous côtés – certains étaient de ses hommes-liges, d'autres avaient besoin d'argent – en si grand nombre que cela suscita un vif étonnement ; il leur fit si bel accueil, les couvrit tant d'honneurs et se montra si généreux avec eux que cela aussi surprit tout le monde : où pouvait-il prendre tout ce qu'il leur distribuait ? Ses façons de faire leur plurent tellement que, lorsqu'ils se retrouvèrent entre eux, ils dirent qu'ils n'auraient pas voulu le changer pour un autre : jamais ils n'avaient rencontré de roi [p.48] qui fît tant de largesses et gratifiât les siens de pareils cadeaux ; cela le fit grandir au plus haut point dans leur estime.

77        C'est ainsi que Claudas s'attacha le cœur de ses hommes au point qu'ils se promirent les uns aux autres de se laisser massacrer sur place plutôt que de le voir, eux vivants, dépossédé de ses terres. Les éloges qu'ils faisaient de lui lui amenèrent tant de renforts, venus de partout, qu'à la Sainte-Madeleine on voyait quotidiennement plus de dix mille hommes à sa cour – chevaliers et sergents d'armes –, et tous passés maîtres dans l'art de l'attaque comme de la défense. Il était donc prêt à faire la guerre.

        Et comme la ville de Gaunes était une riche et puissante cité, et pour ainsi dire la place-forte clé des deux royaumes, il y entreposa autant de vivres qu'il put et y prit position.

78        Puis il y rassembla en nombre armes et combattants, tant à cheval qu'à pied. Et pour empêcher d'éventuels assiégeants de s'approcher des murs, il fit occuper le donjon et les créneaux par suffisamment d'archers et d'arbalétriers pour décourager n'importe qui de donner l'assaut.

        Enfin, parce qu'il n'avait confiance en personne plus que dans son fils, que sa vaillance faisait remarquer, il lui remit le commandement en second de ses hommes que celui-ci traita avec autant d'égards que s'ils avaient été ses frères. On l'appelait Claudin le Jeune pour éviter de lui donner le même nom que son père. C'était un grand et mince chevalier, très beau, très bien proportionné et qui allait sur ses vingt-sept ans ; c'était aussi un preux de première force :[p.49] dans toute la Gaule, seul Canard (le frère de ce Brumant qui était mort sur le Siège Périlleux) pouvait rivaliser avec lui.

79        Claudas plaça ces deux chevaliers à la tête de ses troupes et leur confia l'organisation et la conduite de la campagne. Après s'être occupés au mieux des derniers préparatifs, ils restèrent à Gaunes, attendant le retour du messager envoyé à Rome. Content de le voir arriver, Claudas lui demanda de quelles nouvelles il était porteur. "Grâce à Dieu, elles sont bonnes. – Dis-moi, qu'est-ce que les Romains t'ont chargé de me faire savoir ? – Ils vous saluent, seigneur, aussi joyeusement que peuvent le faire des gens éprouvés comme ils l'ont été il y a deux mois. – Que veux-tu dire ? Il leur est arrivé malheur à ce moment là ? – Oui, seigneur. L'empereur Tibère César est mort il y a peu, le jour de la Saint-Jean, ce qui fait qu'à mon arrivée je les ai trouvés en deuil. Cependant, sitôt après avoir pris connaissance de votre missive, ils m'ont assuré qu'ils feraient leur possible pour vous venir en aide et ils m'ont remis cette lettre pour vous."

80        Claudas prend la lettre que son messager lui tend et la passe lui-même à un clerc qui la déplie, la parcourt et expose son contenu : "Les Romains vous saluent, seigneur, comme l'étranger pour lequel ils ont le plus d'amitié. Ils vous font savoir, par ce courrier, que le trouble où les a jetés la mort de leur seigneur ne les empêchera pas de vous prêter assistance, puisque vous en avez besoin. Comme, pour le moment, le défunt n'a pas de successeur, ils vous font savoir que, la saison prochaine, ils vous dépêcheront leur consul à la tête de toutes les forces qu'ils auront pu rassembler. Sachez que, si vous pouvez tenir jusque là, vous n'aurez plus à vous inquiéter à cause du roi Arthur [p.50] et de ses troupes." La nouvelle mit du baume au cœur de Claudas et le rasséréna ; du coup, il couvrit le messager de présents assez généreux pour faire sa fortune jusqu'à la fin de ses jours. Et il déclara à ses hommes que, puisque l'armée des Romains devait être là sous peu, il ne craignait plus rien des gens de Logres.

        Le conte cesse ici de parler de Claudas et des siens ; il revient à Lancelot et au roi Arthur parce qu'il y a longtemps qu'il n'en a plus rien dit.

CI
Les compagnons racontent leurs aventures.
Préparatifs militaires (suite)

1        Il relate que, le lundi de Pentecôte, le roi réunit ceux qui avaient participé à la quête. Quand ils eurent pris place côte à côte, il appela les ducs, les comtes et tous les grands seigneurs qui étaient là et les invita à venir écouter le récit des aventures par lesquelles les compagnons étaient passés depuis le temps qu'ils avaient quitté la cour. Il demanda à Lancelot de parler le premier parce qu'il avait été à l'origine de la quête et son but.

        Conscient de ne pouvoir se dérober, celui-ci prit la parole : "Après notre départ, mes trois compagnons – le roi Baudemagus, Bohort, Gaheriet – et moi, nous avons chevauché toute la journée et celle du lendemain avant d'arriver à Blanche Epine où nous avons trouvé Mordret qui s'y était fait plutôt maltraiter ; nous l'avons donc délivré et nous avons mis le feu à la ville. De là, nous avons gagné le château – d'après moi, difficile d'en voir un qui soit mieux fortifié ! – où monseigneur Yvain était retenu prisonnier et nous lui avons rendu la liberté.[p.51] Le jour suivant, mon cousin Bohort s'est battu contre le géant Maudit et il l'a tué : plusieurs des compagnons ici présents ont été les témoins de cette bataille.

2        Avant de partir, nous avons convenu de nous retrouver là pour la Toussaint. Nous nous sommes alors séparés, chacun de notre côté, et je me suis dit que j'allais retourner là où j'avais quitté mon cousin Lionel, c'est-à-dire dans la Forêt Perdue ; comme je chevauchais dans cette direction, j'ai fait la rencontre d'une demoiselle qui m'a conduit jusqu'à une colline où je me suis battu contre Térican – un des plus forts adversaires que j'aie jamais affrontés – et j'ai réussi à le tuer. Il retenait prisonniers nombre de chevaliers, en particulier certains de nos compagnons de quête, qui, du même coup, ont recouvré la liberté ; mais, comme je l'ignorais, j'ai continué de les rechercher jusqu'au jour où le hasard me fit tomber sur une demoiselle qui m'a amené chez la fée Morgue, la femme qui, je le crois, me déteste plus que nul au monde ; celle-ci, après m'avoir fait absorber je ne sais quel breuvage, qui me laissa longtemps comme paralysé et sans énergie, m'a retenu prisonnier pendant un an et demi ; mais, grâce à Dieu, j'ai réussi à m'échapper en passant par la fenêtre dont j'avais brisé les barreaux à la force de mes mains. Après cette évasion, j'ai rencontré un chevalier – il avait reçu une flèche dans la cuisse – chez qui j'ai retrouvé le roi Baudemagus, encore mal remis, et qui m'a appris la disparition de tous nos compagnons. J'ai insisté auprès du seigneur du lieu pour qu'il me laisse essayer d'extraire la flèche de sa blessure, mais il n'a jamais voulu accepter, – ce dont il s'est repenti quand, plus tard, il a appris qui j'étais.

3        Le lendemain matin, je suis reparti et je suis allé chez le roi Vagor de l'Ile Etrangère qui retenait en prison mon cousin Lionel que j'ai délivré et conduit jusqu'à l'abbaye de la Petite Aumône. De là, je suis passé [p.52] par le Promontoire Interdit où je me suis battu contre Bohort qui s'était emparé de quatorze chevaliers d'ici que j'ai, eux aussi, délivrés." Puis il leur raconte comment, après les avoir laissés au Promontoire, il a traversé de nuit la Forêt Périlleuse et comment il y a trouvé la tombe d'où suintaient des gouttes de sang, celle où gisait le corps de son aïeul et que gardaient deux lions ; il parle aussi de la source à l'eau bouillante et qui le demeurera jusqu'à la venue du Bon Chevalier, celui à qui est réservé le Siège périlleux ; "mais dès qu'il sera là, elle redeviendra froide." Il mentionne encore le cerf qui portait une chaîne d'or au cou et les six lions qui l'escortaient en veillant sur lui aussi attentivement qu'une mère sur son enfant ; "mais, dit-il, le sens de cette aventure ne sera pas révélée à tous avant que l'ultime quête, celle du Graal, ne touche à sa fin."

4        Il relate ensuite en ces termes tout ce qui lui est arrivé jusqu'au moment où il a retrouvé monseigneur Gauvain et ses trois compagnons : "Le hasard a fait qu'un matin où je m'étais levé avant le jour j'ai confondu les armes de monseigneur Keu avec les miennes ; ainsi équipé, j'ai chevauché jusqu'à un pont gardé par quatre chevaliers armés ; ils m'ont pris pour le sénéchal et j'ai dû jouter contre eux. Après les avoir désarçonnés, j'ai fait promettre à l'un d'eux qu'il viendrait se constituer [p.53] prisonnier ici, de la part de Keu. Puis je suis parti et j'ai rencontré, au fond d'une vallée, plusieurs autres chevaliers, en armes eux aussi : l'un d'eux s'est précipité sur moi pour jouter, mais c'est moi qui lui ai fait vider les étriers. J'en ai fait autant avec le second et le troisième qui m'ont attaqué à leur tour. Et, pour finir, avec le quatrième. Comme j'en avais fini et que je m'apprêtais à m'en aller, le dernier que j'avais renversé m'a dit : 'Je ne sais qui vous êtes, seigneur chevalier, mais quand vous serez de retour chez vous dans votre pays, vous pourrez affirmer sans mentir qu'il vous a suffi d'une seule lance pour abattre Sagremor le Démesuré, Hector des Marais ainsi que messeigneurs Yvain et Gauvain.'

5        J'ai été si fâché et désolé de l'apprendre que j'ai jeté par terre mon écu et ma lance et que je suis parti à fond de train. A la nuit tombante, je suis arrivé à une tente où une demoiselle m'a accordé l'hospitalité de bon cœur ; pendant que j'étais là, vint à passer la fille du roi Brangoire, accompagnée d'une nombreuse escorte de chevaliers ; elle m'a présenté le plus bel enfançon que j'aie jamais vu et elle m'a donné des preuves solides qu'il avait Bohort pour père ; son aspect aussi m'en a convaincu : ils sont le portrait l'un de l'autre, et comme ce serait mal de ma part, si je ne m'acquittais pas du message dont sa mère m'a chargé, je ne cacherai pas à mon cousin qu'elle se plaint beaucoup de lui : quand il l'a quittée, il lui avait promis de revenir avant un an et il lui a si bien manqué de parole qu'elle ne l'a plus jamais revu.

        Voilà toutes les aventures par lesquelles je suis passé depuis mon départ. Que les autres parlent à leur tour, parce qu'en ce qui me concerne, je n'ai plus rien à dire."

6        Le roi Arthur fit coucher tout cela par écrit afin que ses héritiers sachent [p.54] les exploits sans pareils que Lancelot avaient accomplis de son temps. Ceux qui avaient écouté son récit se signèrent d'étonnement devant les succès qu'il avait partout remportés. Mais si les autres montraient des visages réjouis, Bohort, lui fit triste figure et arbora un air renfrogné dès qu'il entendit parler de la fille du roi Brangoire ; s'il s'était agi d'un autre que Lancelot, il aurait cessé, une fois pour toutes, de le traiter en ami, tant il était dépité par les plaintes de la demoiselle à son encontre ; mais comme Lancelot était son seigneur, il ne souffla mot ; toutefois il avait l'intention bien arrêtée de l'entreprendre, dès qu'il en aurait l'occasion, à propos de la fille du roi Pellès.

7        Une fois qu'on eut transcrit tout ce que Lancelot avait raconté, le roi dit à monseigneur Gauvain que, maintenant, c'était à lui de prendre la parole, ce qu'il accepta de bon cœur. "Seigneur, commença-t-il, la dernière fois que je suis parti d'ici à la recherche de Lancelot, j'ai longtemps chevauché sans trouver d'aventure qui mérite d'être racontée ; il en a été ainsi jusqu'à la Toussaint, date à laquelle tous les compagnons de notre quête devaient se retrouver au Château du Passage. La chance fut avec nous, puisque nous étions presque tous là ; manquaient seulement Lancelot et Bohort. Si Dieu les y avaient amenés au jour dit, nos recherches auraient été terminées et nous serions rentrés tous ensemble à la cour ; mais comme ils étaient absents, nous sommes repartis, chacun par un chemin différent, en nous fixant un autre rendez-vous au même endroit. Pendant longtemps, j'ai parcouru le pays dans tous les sens, m'enquérant de Lancelot, tant et si bien que je suis arrivé à l'Ile des Mystères où mon frère Mordret était retenu prisonnier ;[p.55] j'ai affronté un des chevaliers du lieu et l'un de nous deux y aurait perdu la vie, sans la demoiselle du château qui a fait la paix entre nous, ce qui m'a permis d'emmener Mordret avec moi, en dépit des gens du lieu.

8        C'est dans cette île que j'ai vu le lit de Merlin où nul ne se couche sans y perdre le sens et la mémoire, à cause des maléfices qui pèsent sur le lieu qui l'abrite ; mais dès qu'on en sort, on redevient maître de soi. Il y a là tant de mystères qu'il faut y être pour le croire : la puissance de tous les magiciens du monde y est concentrée ; au nombre des mystères du lieu, le fait que même le meilleur de tous les chevaliers y rencontrerait son égal et qu'on ne peut être en quête d'une aventure si difficile qu'on ne l'y trouve. Pour moi, j'y ai vu l'épée aux aventures que nul n'a la main assez grande pour pouvoir la tenir par sa poignée. Un ermite, qui était un ancien chevalier, m'a annoncé qu'elle serait l'instrument de ma mort, que celui qui s'en servirait pour me tuer était l'homme que j'aime le plus au monde en dehors de ma parenté et que le responsable serait mon frère Mordret. Après avoir quitté l'île, j'ai chevauché pendant des jours et des jours, au gré du hasard ; quand j'ai appris qu'Hector des Marais était retenu de force par le roi Elyan, je me suis battu contre lui et ma victoire m'a permis de rendre sa liberté au prisonnier.

9        [p.56] Trois jours plus tard, je me suis séparé d'Hector et j'ai pénétré dans la Forêt Périlleuse où j'ai rencontré Hazard, le sénéchal du roi de l'aride Terre Déserte, qu'on accusait d'avoir tué le fils du souverain. Son histoire m'a fait tellement pitié que je me suis offert à être son champion. Il s'est trouvé que mon adversaire était mon frère Gaheriet, et que chacun de nous ignorait l'identité de l'autre. La bataille se serait terminée par la mort de l'un de nous deux, si je ne l'avais pas reconnu à son épée : nous avons donc fait la paix, déjà suffisamment désolés de nous être blessés mutuellement. Après l'avoir quitté, j'ai poursuivi ma chevauchée, malgré mes blessures ; elle m'a amené au Promontoire Interdit où j'ai appris que sévissait, au sommet de la colline, un chevalier à qui personne n'était capable de résister. Comme je demandais qui il était et qu'on était en train de me répondre qu'on ignorait son nom, arriva le sénéchal Keu qui me déconseilla vivement d'y aller ; je montai quand même et je trouvai Bohort contre qui je me battis aussi longtemps que je pus tenir et en mettant toute mon énergie pour ne pas céder. Il se trouve que nous ne nous étions pas reconnus.

10        Quand je suis devenu incapable de rester debout parce que j'avais perdu trop de sang,[p.57] que mon heaume avait été mis en pièces, mon haubert démaillé et que l'épuisement m'avait ôté jusqu'à la force de tenir mon épée, il s'est jeté sur moi, m'a arraché mon heaume et a menacé de me tuer si je ne m'avouais pas vaincu – ce que j'ai refusé de faire une fois pour toutes. Il a donc ordonné à ses hommes d'armes de se saisir de moi et m'a fait mettre en prison. Peu après, plusieurs compagnons de la quête sont venus au Promontoire et se sont battus contre lui, mais il les a vaincus, l'un après l'autre, si bien que nous nous sommes retrouvés à quatorze, tous venus d'ici, enfermés dans une prison d'où nous ne serions jamais sortis si Lancelot n'était pas arrivé. Il en a assez fait pour que nous voyions à n'en pas douter que c'était lui le plus fort à la Table Ronde. Le hasard a voulu que Bohort et lui se reconnaissent ; ils ont donc fait la paix et cela nous a valu de retrouver la liberté. Mais depuis que j'ai quitté le Promontoire, il ne m'est advenu aucune aventure qui mérite qu'on en garde le souvenir. Je vais donc me taire, puisque je vous ai raconté tout ce qui m'est arrivé de notable après mon départ de la cour."

11        Tout ce que monseigneur Gauvain avait rapporté fut fidèlement mis par écrit ; puis ce fut au tour d'Hector, que l'on prit plaisir à écouter parce qu'il était un des bons chevaliers de sa génération – et son récit fut, de même, soigneusement noté. Il eut d'ailleurs beaucoup à raconter : depuis qu'il était parti, il était devenu l'auteur de maints beaux coups et de maints exploits ; parmi les compagnons de la quête, ce fut un de ceux à qui le roi manifesta le plus d'approbation. Bohort, Lionel et monseigneur Yvain lui succédèrent. Après eux, la parole revint à Gaheriet : Lancelot mis à part, c'est lui qui eut les aventures les plus nombreuses et les plus belles à raconter : les compagnons furent d'accord pour voir en lui le meilleur d'entre eux,[p.58] après Lancelot et Gauvain. Le résultat fut qu'à la Saint-Jean, lorsque les hommes du royaume d'Orcanie vinrent se plaindre de n'avoir pas de seigneur pour les gouverner et les protéger, le roi Arthur décida de lui confier le royaume en disant que la terre serait ainsi placée en de meilleures mains que si on en chargeait un de ses frères, mais il refusa : il ne voulait ni tenir un fief, ni porter la couronne, tant que la quête du Graal ne serait pas achevée car, dit-il, "dès qu'elle aura commencé, j'ai l'intention d'y faire mes preuves en supportant les peines et les difficultés qu'elle imposera."

        Mordret, Guerrehet et Agravain racontèrent ensuite leurs aventures. Et tous, l'un après l'autre, dans l'ordre où ils étaient assis. Quand ils eurent terminé et que leurs récits eurent été couchés par écrit, l'heure du repas s'approchait. Une fois la grand-messe chantée, les tables mises, il était plus de midi : les convives prirent donc place.

12        Après avoir fini de manger, Bohort et Lancelot allèrent s'installer dans l'embrasure d'une fenêtre et se mirent à parler. "Seigneur, déclare Bohort à son cousin, j'ai mal agi avec vous. – En quoi ? demande Lancelot. – La fille du roi Pellès m'avait chargé de vous saluer de sa part et je viens à peine de m'en souvenir. Peu de femmes doivent vous aimer autant qu'elle, j'en suis convaincu,[p.59] et vous avez eu plusieurs fois commerce avec elle, à l'insu de ma dame la reine. Elle vous salue entre tous les autres chevaliers et vous fait savoir que vous pouvez aller, quand vous le déciderez, faire la connaissance de votre fils Galaad – c'est le plus bel enfant du monde, selon moi, et il vous ressemble trait pour trait. Assurément, si vous aviez eu autant d'amitié pour moi que vous le dites, il y a longtemps que vous m'auriez mis dans la confidence. Peut-être craigniez-vous que, si j'avais été au courant, je ne parle à ma dame la reine ; mais c'est absurde parce que, si je lui suis attaché, ce n'est pas à cause d'elle, mais à cause de vous, et je n'irais jamais rien répéter dont je sache que vous désiriez le cacher."

13        Cette histoire mit Lancelot au comble de l'embarras : il ne put dissimuler à Bohort ce qu'il en était et n'osa pas soutenir le contraire ; cependant, il répondit qu'il n'avait jamais connu, de son plein gré, d'autre femme que la reine et qu'il n'en connaîtrait jamais de toute sa vie. "Je sais bien, dit son cousin, que vous ne deviez pas être conscient de ce que vous faisiez – mais c'est arrivé quand même, comme lorsque j'ai été trompé par la fille du roi Brangoire. Seulement, si les choses se sont bien passées ainsi, vous n'avez pas à en avoir honte ; au contraire, vous avez sujet de grandement vous réjouir, puisque cet enfant mènera à bonne fin les aventures où vous avez échoué ; et c'est un grand honneur pour vous d'avoir engendré celui qui sera le plus beau fleuron de la chevalerie. – Je ne voudrais surtout pas que ma dame l'apprenne, fait Lancelot ; elle ne croirait pas que j'ai agi sans le vouloir. Aussi, ne lui en dites rien, je vous en prie. Et s'il arrivait qu'on en parle, affirmez que c'est de votre faute et que je n'y suis pour rien." Si on en vient là, c'est ce qu'il fera, promet-il.

14        [p.60] Tout ce jour-là, les barons commentèrent longuement les aventures des compagnons et ils s'attardèrent en particulier sur ce que Bohort leur avait raconté : tout ce qu'il avait vu de mystérieux chez le roi Pellès, la lance qui saignait, la table d'argent et les autres aventures dont il avait réussi à se sortir sans blessure et d'une façon qui était tout à son honneur. Il a eu plus de chance que tous ceux qui l'ont précédé, font-ils remarquer. Ce fut la raison pour laquelle ils lui décernèrent le prix de la quête en même temps qu'à Gaheriet.

        Le soir, Lancelot s'était rendu dans la chambre de la reine où ils s'étaient assis en tête-à-tête. "Hier, lui dit-elle, je vous ai vu plus pensif que d'habitude ; vos regards allaient de Mordret à mon époux et à ce dragon qui est peint dans l'église. Je ne crois pas que c'était sans raison. Alors, pourquoi ?" Il se met à lui raconter comment Mordret mourra, ainsi que toute sa parentèle, sans en excepter le roi, et lui explique qui représente le dragon ; mais il ne dit pas qu'Arthur avait engendré Mordret, parce qu'il était trop attaché au souverain pour rapporter quelque chose qui n'était pas à son honneur.

15        Quand la reine apprit ce qu'il en serait de Mordret, sa consternation fut grande et elle l'aurait été encore plus si elle avait été sûre que tout se passerait bel et bien comme Lancelot le lui avait annoncé. Mais, comme elle ne croyait pas qu'on pût réellement connaître l'avenir, elle se cacha à elle-même la vérité, ce qui fit le malheur de beaucoup de gens ;[p.61] alors que, si elle avait répété à son époux ce que Lancelot lui avait dit, étant donné qu'il avait déjà des soupçons, il aurait chassé Mordret de sa cour ; de cette façon la guerre qui devait se terminer dans la plaine de Salisbury, où le roi et tant de valeureux chevaliers périrent en état de péché, n'aurait pas eu lieu, et la noble famille à laquelle Dieu avait permis de s'élever, en rang et en dignité, au dessus de tous les autres lignages n'aurait pas été anéantie. Tout cela arriva par la faute de Mordret, comme le conte le rapportera en détail ; mais, comme ce n'est pas encore le moment de le relater, il n'en dit rien pour l'instant ; en revanche, il mentionne la cour plénière que le roi Arthur tint, pendant une semaine entière, dans sa cité de Kamaalot : il y avait réuni tant de gens et il y fit preuve de tant de largesse qu'on put, à juste titre, voir en lui un souverain exemplaire.

16        A l'octave de la Pentecôte, les grands seigneurs rentrèrent sur leurs terres, après avoir promis de se rassembler à Londres pour la Sainte-Madeleine, à la tête de tous leurs hommes, ce que Lancelot et le roi les avaient beaucoup priés de faire. Loin de les désoler, l'idée de la guerre les comblait de joie.

        Arthur, quant à lui, fit le tour de ses bonnes villes et cités fortes où il donna de grandes fêtes. Il fit aussi en sorte que les compagnons de la quête, qui avaient tant été à la peine en de lointains pays, disposent de toutes leurs aises et puissent se reposer : il avait pour eux tant d'affection que, s'ils avaient été ses fils nés de sa chair, il ne les aurait pas aimés davantage. Pour la Saint-Jean, il tint à Cardueil, au pays de Galles, une cour qui fut très plaisante et très gaie.[p.62] Il quitta la ville deux jours plus tard et gagna Carlion à petites étapes.

17        Un messager l'y rejoignit : "J'arrive de Gaule, seigneur, lui dit-il, et je vous apporte des nouvelles du roi Claudas. – Lesquelles donc ? – Il a rassemblé le plus de troupes possibles, il pousse avec ardeur les préparatifs pour mettre ses places-fortes en état de défense et il a demandé que l'armée romaine vienne lui prêter main-forte. Même si vous faites au plus vite, quand vous serez sur place, il disposera de plus de vingt mille hommes. – Mais alors, fait Arthur, il sait que j'ai l'intention de lui faire la guerre ? – Certes oui, seigneur. A la Pentecôte, deux de ses espions ont mangé à votre table et ils ont passé toute la semaine à écouter ce que vous parliez de faire. Il a aussitôt entamé ses préparatifs. Je vous préviens : celui qui voudra l'attaquer devra se montrer prudent, parce qu'il le trouvera tout à fait en état de se défendre, avec des châteaux et des cités si bien fortifiés, occupés par des garnisons si nombreuses qu'à mon avis il n'a guère à craindre personne."

18        Lorsqu'Arthur sut les mesures prises par Claudas, il appela Lancelot et lui apprit ce qu'il en était. "Vous devrez faire attention, lui dit-il. Ne faites pas partir pas trop de gens, mais ne choisissez que des combattants émérites, sergents d'armes ou chevaliers. Si les vôtres n'arrivent pas à l'emporter, j'enverrai mes hommes et, vu les forces qui viendront alors à la rescousse, je ne crois pas que Claudas ferait preuve de bon sens s'il m'attendait. – Assurément, vous avez tout à fait raison quant au petit nombre de gens à engager pour commencer, mais je ne crois pas que vous aurez besoin d'intervenir en personne ; même si Claudas ne trouvait en face de lui que le roi Baudemagus et les autres barons qui ont promis de participer à l'effort de guerre, je ne crois pas qu'il pourrait résister longtemps ;[p.63] de toute façon, ce dont je suis sûr, c'est que, si cela ne dépend que de nous, il se retrouvera vaincu et sans terres."

19        Le roi Arthur ne quitta pas le royaume de Logres jusqu'à la Sainte-Madeleine. Pendant ce temps, il fit rassembler des armes et équiper des chevaux partout où il avait le pouvoir d'en disposer ainsi ; il envoya chercher navires et galères ; bref, il se procura tout le nécessaire.

        De son côté, monseigneur Gauvain choisit deux cents chevaliers parmi ceux d'Orcanie, tous des preux et des vaillants, tous capables des plus grands exploits et il confia leur commandement à son frère Gaheriet, ainsi qu'à Guerrehet, Agravain et Mordret : ces hommes leur assureront la victoire partout où ils iront.

        Bohort, quant à lui, fit savoir au roi Brangoire ce qu'il en était de cette guerre qui avait été décidée ; dans sa lettre, il lui demandait de venir lui prêter assistance ou de lui dépêcher un contingent de ses hommes. Le message fit très plaisir au roi qui avait beaucoup d'amitié pour son auteur à cause de tout le bien qu'il avait entendu dire de lui, et désirait vivement lui voir épouser sa fille – si cela pouvait se faire. Aussi, convoqua-t-il ses gens par toute sa terre.

20        Lorsqu'ils eurent répondu à son appel, il choisit parmi eux deux cents hommes, de ceux qu'il savait être les plus vaillants et plus forts chevaliers, se mit à leur tête et gagna Londres où le roi Arthur était arrivé quatre jours avant la Sainte-Madeleine. Brangoire reçut un chaleureux accueil d'Arthur qui avait souvent entendu vanter sa sagesse et ses hauts faits. Mais les plus contents de sa venue, ceux qui lui firent fête plus que tous les autres, c'étaient Bohort et Lancelot ; ils lui demandèrent des nouvelles de sa si jolie fille, ce à quoi il répondit qu'elle était restée au pays et qu'elle adressait à Bohort le genre de salut mérité par un homme qui vous a grossièrement manqué de parole. "Seigneur, assura Bohort, si je me suis mis dans mon tort vis-à-vis d'elle, je réparerai ma faute, en faisant ce que vous et mon seigneur ici présent vous me conseillerez." Le roi déclara qu'il en reparlerait plus tard.

21        [p.64] Le même jour, le roi Baudemagus arriva à la cour ; il amenait avec lui son neveu Patridès, un bon et loyal chevalier, un des plus hardis de son temps, et trois cents hommes, la fleur de toute la chevalerie de ses terres : ils étaient si bien pourvus en armes, en chevaux, leur équipement était si complet qu'il n'y avait à peu près rien à y ajouter pour qu'il soit parfait. Quand ils furent aux abords de Londres, les compagnons de la Table Ronde allèrent au devant de Baudemagus pour l'honorer ; ils l'escortèrent en lui faisant fête et l'installèrent dans le meilleur logement qu'ils purent trouver.

        Le lendemain, ce fut au tour du roi Karadoc Court Bras, un neveu du roi Arthur, d'arriver ; il amenait avec lui cinq cents chevaliers, tous de son pays et soigneusement choisis : aucun des princes présents n'aurait pu en réunir davantage, l'eût-il voulu. D'ailleurs, le roi Arthur avait expressément ordonné à tous de n'amener avec eux que des chevaliers éprouvés : pourvu qu'ils soient des combattants émérites, il ne s'inquiétait pas de leur nombre.

        Se présenta encore le roi de Cornouailles, Karabantin, qui avait voyagé par mer ; il était, lui aussi, à la tête d'un nombreux contingent, plus de mille hommes, en y incluant les sergents d'armes et les chevaliers.

22        Beaucoup des hommes du roi Arthur s'étaient rassemblés ainsi à Londres par amitié pour Lancelot et pour les chevaliers de la Table Ronde qui les en avaient priés. A leur arrivée, ils trouvèrent navires et galères tout prêts : le roi avait eu soin de les faire charger des vivres nécessaires ; ils n'avaient donc plus qu'à embarquer.

        Le jour de la Sainte-Madeleine, Arthur réunit ses barons et tous ceux – grands seigneurs et autres – qui avaient des chevaliers sous leurs ordres et il insista pour qu'ils adoptent une conduite prudente quand ils seraient entrés sur les terres de Claudas : "Gardez-vous de faire preuve d'orgueil :[p.65] on n'en retire jamais aucun profit. Si, par hasard, vous avez besoin de moi, soyez sûrs que je vous rejoindrai aussitôt avec Lancelot ; pour le moment, je le garde avec moi : vous aimeriez beaucoup l'avoir à vos côtés, je le sais, mais son absence me serait trop pénible ; d'ailleurs, vous emmenez avec vous tant de bons et vaillants chevaliers que je serais surpris si vous aviez besoin de lui. Cependant, si c'était le cas, à peine serons-nous au courant que nous volerons à votre secours." Dans l'assistance, certains, en effet, auraient préféré que Lancelot fasse partie de l'expédition : sa présence les aurait comblés ; mais, devant la volonté du roi, ils n'en dirent rien.

23        Quand tous furent réunis et qu'il ne leur resta plus qu'à prendre la mer, leur nombre s'élevait à dix mille, tant hommes d'armes que chevaliers. Le soir précédant le départ, ceux qui restaient n'étaient pas sans souci à cause des parents qui s'apprêtaient à les quitter et par amitié pour le roi Arthur, alors que les autres étaient tout à la joie de partir. Armes, chevaux et tout ce qu'il fallait pour l'expédition avait déjà été embarqué à bord des bateaux. Après avoir vérifié que rien ne leur manquait pour la navigation, les équipages se disposèrent à appareiller.

24        Au lever du jour, les chevaliers se hâtèrent vers les navires et ceux qui devaient passer en Gaule montèrent à bord. La séparation ne se fit pas sans chagrin ni sans larmes. Arthur pleura à cause de Gauvain et de ses autres neveux ; Lancelot à cause de son frère Hector, ainsi que de Bohort et de Lionel : il les embrassa avant de les quitter et leur recommanda de traiter avec honneur aussi bien les plus modestes que les puissants, "et si, d'aventure, vous passiez par Moûtier Royal, où mon frère a été enterré et où vit ma mère,[p.66] donnez-lui de mes nouvelles et dites-lui que j'irai la voir dès que je pourrai quitter monseigneur le roi."

25        Les marins se mirent, qui au gouvernail, qui aux rames, et on largua les voiles ; le vent s'était levé, assez fort, et il soufflait dans la bonne direction ; ils s'éloignent donc de la terre tout en se recommandant mutuellement à Dieu avec instance.

        Quand ils furent assez loin pour que, du rivage, on ne puisse plus les reconnaître, le roi rentra à Londres, en compagnie de Lancelot. Tous les deux firent de leur mieux pour se donner bel et bon temps. Lancelot jouissait de tous les agréments, et de tous les plaisirs : si le roi allait à la chasse, il l'emmenait avec lui parce qu'il lui était si attaché qu'il ne pouvait pas se passer de lui une heure durant ; il ne voyait pas comment il aurait pu l'aimer davantage, eût-il été cent fois son père. Mais si Lancelot est au mieux avec le roi, que dire des faveurs de la reine qui comble chacun de ses désirs ? Les choses en sont au point que tout, dans le royaume, se décide à son gré autant qu'à celui du roi. Tous les trois mènent plaisante vie et il en est de même de leur entourage. Le roi et la reine font, en sa compagnie, le tour de leurs villes et châteaux qui offrent le plus d'agréments et passent leur temps à se divertir joyeusement.

        Le conte cesse maintenant de parler d'eux et revient à monseigneur Gauvain et aux autres.

CII
Début des hostilités : succès, puis difficultés des Bretons
(Lionel prisonnier ; l'armée subit des pertes)

1        Il rapporte que les compagnons, une fois montés à bord avec leurs armes, profitèrent d'un bon vent bien orienté qui leur assura une traversée rapide. Inutile de demander s'ils furent contents de voir cette terre étrangère que certains d'entre eux découvraient, et d'y débarquer. Ils prirent leur premier repas sur la plage pour faire connaissance avec le pays. Et tandis qu'on sortait des bateaux les armes et tout le reste, ils passèrent la journée sur place, ravis de se trouver là.

        Le lendemain, ils pénétrèrent en Flandre [p.67] – qu'on appelait alors la Flaigne –, plaçant à l'avant-garde les hommes du roi Baudemagus, tout bardés de fer, et qui étaient assez bien et richement montés pour que chacun ait un destrier à sa disposition.

        A cette époque, le seigneur du pays était le comte Arens, un très brave et preux chevalier sur qui l'on pouvait compter, et qui ne manquait ni de ressources, ni d'amis. Comme on l'avait averti que les gens de Logres étaient entrés, en armes, sur ses terres et qu'il était persuadé que leur seule intention était de lui mener une guerre à outrance, il avait fait demander à ceux de ses hommes et de ses amis qu'il avait pu joindre le premier jour de se rassembler devant une de ses places ; et ils s'y retrouvèrent à pas moins de cinq cents, tous équipés de leurs meilleures armes.

        Quand Arens vit l'avant-garde de Baudemagus s'approcher, il crut avoir affaire à l'armée tout entière : "Sus à eux ! cria-t-il aux siens. Nous allons les anéantir !"

2        Après avoir réparti les cinq cents hommes dont il disposait en cinq bataillons, il lança les deux premiers à l'attaque. Lorsque Patridès, le neveu du roi Baudemagus, les vit arriver et qu'il fut évident qu'ils allaient devoir se battre, il divisa leurs gens en deux bataillons : il prit le commandement de l'un et Baudemagus de l'autre. Il fit compter combien ils étaient en tout et on lui dit qu'il y avait largement cinq cents hommes. "Vous êtes, leur déclare-t-il, la fine fleur de la chevalerie de votre pays et si j'ai demandé que vous soyez placés à l'avant-garde, c'est parce que je vous faisais toute confiance et que je souhaitais vous voir à l'honneur. Ayez à cœur de vous comporter de façon à ne pas me faire mentir, car j'ai dit beaucoup de bien de vous à ceux de Logres qui passent pour être les meilleurs du monde. – Vous pouvez chevaucher tranquille, seigneur, font-ils : nous n'aurons garde de tourner le dos devant ces gens-là."

3        Le premier bataillon du roi Baudemagus s'élance donc sur les deux que lui oppose le comte de Flaigne. Au premier choc, toutes les lances volèrent en éclats [p.68] et la charge fit de nombreux blessés, parce que, dans les deux camps, on brûlait du désir de s'affronter. Mais les hommes de Baudemagus, qui étaient des combattants plus expérimentés, mirent la main à l'épée et firent un massacre des cavaliers et de leurs chevaux dont les cadavres couvrirent en peu de temps le sol. Bien que plus nombreux du double, les gens du comte furent très rapidement, et bien malgré eux, contraints de prendre la fuite. Mais c'est surtout Patridès qui fut l'artisan de leur déconfiture : non seulement ses prouesses suscitaient une grande émulation chez les siens mais, à elles seules, elles suscitaient plus d'effroi chez ses adversaires que celles de vingt des meilleurs compagnons. Et les fuyards, quoique ne le connaissant pas, lui attribuaient leurs malheurs plus qu'à tout autre.

4        C'est ainsi que les deux bataillons du comte furent mis en déroute par les hauts faits de Patridès et qu'ils se replièrent jusqu'aux trois autres qui étaient restés devant la place. Arens comprit que des hommes deux fois moins nombreux avaient réussi à mettre les siens en fuite. "Sur ma tête, dit-il au reste de ses gens, les nôtres se sont trouvés face à l'élite des chevaliers de Logres, ceux qui sont toujours en quête d'aventures : ils ont besoin que nous allions à leur secours."

        Avec un de ses frères, ils s'élancent au milieu de leurs adversaires ; le comte se trouva sur le chemin de Patridès qui le reconnut à la richesse de ses armes. Quand ils furent à portée de voix l'un de l'autre, ils se défièrent, chacun dans sa langue. Puis ils se chargèrent [p.69] sur leurs vifs et vigoureux destriers, et leurs écus eurent du mal à résister au coup de lance qu'ils se portèrent. Arens ne réussit pas à blesser Patridès, parce que sa lance vola en éclats ; mais celui-ci, rapide et fort comme il l'était, l'abattit, mort, au sol, sous les yeux de ses hommes.

        Après la mort de leur seigneur, il ne fut pas trop difficile de venir à bout des survivants parce que, sans lui, ils ne savaient plus à qui se rallier. Cependant, ils vendirent chèrement leur vie, jusqu'à ce que l'arrivée du roi Baudemagus marque leur déconfiture : ils prirent la fuite par monts et par vaux, cherchant un endroit sûr où se réfugier.

5        C'en fut donc fini pour cette fois des Flamands et de leur seigneur, écrasés par les gens de Baudemagus. Quand les barons de Logres, qui suivaient l'avant-garde, arrivèrent sur le lieu de la défaite et du massacre, ils demandèrent ce qui s'était passé et on leur dit que le roi, avec seulement deux cents chevaliers, avait vaincu le seigneur du pays et tous ses hommes, comme ils pouvaient s'en rendre compte. En apprenant la nouvelle, les compagnons de la Table Ronde déclarèrent que, grâce à Dieu, c'était là un beau début.

        Sur ce, ils s'interrogèrent sur ce qu'ils allaient faire ensuite. "Puisque nous avons commencé notre campagne en terre étrangère par une victoire, je suis d'avis, propose Gauvain, que nous occupions toute la journée le champ de bataille et que nous décernions une couronne de laurier au vainqueur pour marquer son triomphe." Tous approuvent et ils allaient poser sur la tête du roi Baudemagus une guirlande tressée de laurier et de fleurs, quand il refusa l'honneur qu'on voulait lui faire en protestant qu'il était resté sans coup férir. Les compagnons lui demandèrent qui, en ce cas, était le vainqueur, et ceux qui avaient assisté à la bataille affirmèrent que c'était Patridès qui avait mis en fuite leurs adversaires ; on l'entoura donc de toutes les manifestations de liesse et de fête qu'on avait, en ce temps, l'habitude de prodiguer au triomphateur. Bohort, qui avait entendu beaucoup d'éloges sur son compte, pria les barons [p.70] de l'investir de la terre qu'il venait de conquérir : "Je pense qu'elle sera entre de bonnes mains" dit-il.

6        Tous ceux qui étaient là s'accordèrent à lui décerner le prix pour la vaillance dont il avait fait preuve ; ils estimèrent que ses exploits lui méritaient le titre de comte et l'investiture de la Flandre.

        Au comble de la joie que Dieu leur ait accordé de si bien commencer, ils eurent la satisfaction de pouvoir installer leur camp sur place et y passèrent la nuit. Le lendemain, dès le point du jour, ils envoyèrent leurs fourriers dans le pays afin de fournir l'armée en vivres – bien qu'ils n'en aient pas eu grand besoin, parce qu'ils en avaient beaucoup apporté avec eux. Au fur et à mesure de leur avance, ils rasèrent toutes les cités ou les châteaux dont les habitants refusaient de se rendre. D'ailleurs, ils rencontraient peu de monde devant eux et les places n'étaient guère en mesure de se défendre, car tous ceux qui les occupaient jusque là avaient fui pour se réfugier en Gaule, dès qu'ils avaient appris la venue des gens de Logres. Ceux-ci eurent donc la victoire facile et ils vinrent à bout du pays sans rencontrer grande résistance. Ils pouvaient donc d'autant plus presser le mouvement qu'il leur tardait d'entrer sur les terres de Claudas.

7        Aux abords de la Gaule, un chevalier vint leur apprendre une nouvelle qui eut tout pour les réjouir : "Seigneur, annonça t-il à Gauvain, la chance est vraiment avec vous : la route est libre ; le seigneur du pays est parti pour Rome il y a plus de deux mois et presque tout le monde le croit mort. S'il avait été aussi gaillard qu'il y a peu, vous auriez dû vous battre pour vous ouvrir un chemin." Des rires fusent aussitôt de tous côtés : les voilà débarrassés de leur plus grave inquiétude [p.71] – car, dès cette époque, les Gaulois étaient partout très redoutés.

        A cette nouvelle, tous se désarmèrent (sauf ceux qui assuraient l'avant-garde), persuadés qu'ils étaient de ne plus risquer d'attaque ; ils traversèrent ainsi le pays, sans réquisitionner de vivres, ni commettre d'exactions, et ils ne rencontrèrent aucune troupe qui prétendît s'opposer à leur avance : du moment que les Gaulois n'avaient plus de chef, nul d'entre eux n'osait prendre l'initiative d'une guerre contre les gens de Logres. Aucun des deux partis n'ouvrant les hostilités, la paix fut chose acquise.

8        Lorsqu'après être passés par la Gaule, les compagnons furent près des terres de Claudas, monseigneur Gauvain fit dire à l'avant-garde de ne pas commettre d'imprudence. Le roi Baudemagus répondit qu'il n'avait pas à s'inquiéter et que les siens n'entreprendraient rien qu'ils ne soient capables de mener à bien. Ils poursuivirent ainsi leur chevauchée jusqu'à Château-Pagon qui dépendait de Claudas, lequel y avait installé une importante garnison d'hommes d'armes et de chevaliers. Quand ceux qui arrivaient dans l'intention de réduire la place à l'état de ruine la virent si belle et si solidement fortifiée, ils décidèrent de ne pas partir avant d'en être devenus les maîtres. Ils envoyèrent un ultimatum à son seigneur, qui s'appelait Sersès, lui intimant l'ordre de se rendre, ce à quoi il répliqua qu'il s'y refuserait, tant qu'il lui resterait un souffle de vie ; qu'ils fassent donc tout ce qui sera en leur pouvoir afin de s'en emparer : ils rencontreront plus de résistance qu'ils se l'imaginent, leur fit-il savoir.

9        Lorsque les messagers eurent entendu sa réponse, ils retournèrent dire aux barons [p.72] qu'ils devraient user de la force et prendre la forteresse d'assaut, car elle ne leur serait pas rendue autrement. Tous furent d'accord pour passer à l'action. Le roi Baudemagus établit alors son camp autour de l'enceinte, de façon à rendre toute sortie et toute entrée impossibles. Après avoir installé les tentes, on dressa des pierrières et des mangonneaux afin de bombarder les murailles.

        Lorsque les gens de Pagon eurent constaté que leurs ennemis s'apprêtaient à attaquer, ils coururent aux armes et montèrent sur les remparts où ils entreprirent une défense héroïque. Mais les arbalétriers des assiégeants étaient en très grand nombre et décochaient des pluies de flèches et de traits qui venaient atteindre les gens du château et les faisaient tomber du haut en bas des murs ; dès la première attaque, nombreux furent les défenseurs qui perdirent la vie. Comme l'enceinte était vaste, le rempart qui la protégeait était extrêmement long et il n'y avait pas assez d'hommes pour occuper tous les créneaux, surtout compte tenu de ceux que tuaient les attaquants. Lors du premier assaut, ceux du dehors, qui avaient pris position tout autour de la place, s'aperçurent que, du côté qui donnait sur la Gaule, il n'y avait personne sur les murs pour assurer leur défense. Ils y firent donc dresser des échelles et ils eurent si vite fait de grimper sur les remparts que, bientôt,cinq cents d'entre eux eurent pénétré à l'intérieur de l'enceinte, sans que ceux qui étaient postés plus loin se soient rendu compte qu'ils allaient être pris au piège.

10        Dès que les assaillants eurent ouvert une des portes, tous les leurs se ruèrent en masse. Des cris s'élevèrent : "Trahison ! Trahison !" Quand le seigneur du lieu et les siens virent ce qui se passait,[p.73] quels ne furent pas leur embarras et leur désolation ! Ils n'auraient demandé qu'à se rendre pour avoir la vie sauve, mais les autres ne voulurent rien savoir : ils les massacrèrent jusqu'au dernier ou presque et jetèrent les corps du haut des murs dans les fossés en contrebas ; ce fut une tuerie telle qu'il n'y eut quasiment pas de survivants. Toutefois, tandis que les assiégeants s'introduisaient d'un côté, Sersès gagna une poterne qu'il ouvrit et il réussit à s'enfuir : il montait un cheval vif et endurant et n'avait pas de blessure qui ralentît sa chevauchée ; aussi, ne mit-il pas pied à terre jusqu'au soir.

        C'est alors que son chemin croisa celui d'un jeune homme qui forçait sa monture à galoper en usant de l'éperon ; il portait une lettre à la main. Une fois près de lui, Sersès lui demanda au service de qui il était et où il allait en se dépêchant autant ; le messager répondit qu'il faisait partie de la maison de Claudas, le seigneur du pays "qui m'envoie dire au roi Sersès que, d'après les bruits qui courent, ceux de Logres ont passé nos frontières ; et comme il ne veut pas que ce prince s'en inquiète et leur livre la place parce qu'il craindrait pour sa vie, il lui fait savoir que, dès demain, il sera à Pagon pour lui prêter main-forte."

11        Le message ne fit que dépiter et chagriner son destinataire. "Cela ne servirait à rien, mon ami : ils y sont déjà entrés et en sont maîtres et ils se sont si bien occupés à massacrer tous ceux qu'ils y ont trouvés qu'il n'y a pas de survivants – à part moi, parce que je suis sorti par une porte dérobée. – Et qui êtes-vous ? demande le jeune homme. – Je suis ce Sersès à qui ton maître t'envoie. Je me suis enfui en évitant la route du château parce que, s'ils m'avaient pris, ils ne m'auraient pas fait de quartier. Mais, par Dieu, dis-moi où je pourrai, demain, trouver le roi Claudas. – Il a établi son campement à trois lieues d'ici,[p.74] devant Château-la-Tour. – Je vais y aller de ce pas. – Moi aussi, fait le messager, ce serait une folie de continuer, puisque nos ennemis sont aussi près que vous le dites."

12        Ils repartirent ensemble et arrivèrent comme la nuit tombait. Le campement de l'armée s'étirait sur plus d'une lieue et ses tentes aux couleurs variées offraient un magnifique spectacle. Celle de Claudas, qu'on avait dressée au milieu d'un pré, était remarquable par sa taille, sa beauté et sa richesse, et par son aspect royal. Sersès ne s'y trompa point ; arrivé là il descendit de cheval, se débarrassa de son écu et de son heaume et, s'avançant devant le roi, il le salua : "Les nouvelles que je vous apporte, seigneur, me font peine à dire, mais je le ferai quand même ; comment, en effet, vous cacher la vérité ? Les gens de Logres se sont emparés de Pagon et ils ont tué tous les miens ; j'aurais subi le même sort si je n'avais réussi à m'échapper par une porte dérobée et à prendre la fuite. En chemin, j'ai rencontré votre messager qui m'a dit où vous étiez. Je viens donc vous trouver en homme pauvre et sans ressources, moi qui étais riche et puissant, parce que j'ai à me plaindre des exactions et des pertes que mon amitié pour vous m'a coûtées. Pesez soigneusement vos actes, surtout, et montrez-vous prudent, parce qu'ils ont, dans leurs rangs, tant de forts et preux chevaliers [p.75] que vous ne pourriez que perdre à les affronter en rase campagne : ce sont des adversaires redoutables que vous avez là."

13        Claudas fut aussi embarrassé que consterné en apprenant ce qui s'était passé. Il réunit aussitôt ses barons ; "Seigneurs leur dit-il, nos ennemis ont jeté toutes leurs forces dans ces premiers engagements, mais ils ne nous croient pas aussi près d'eux ! Il serait donc opportun de faire en sorte que leur orgueil se retourne contre eux. – Ils seront plus faciles à vaincre tant qu'ils ne connaîtront pas bien le pays, intervient son sénéchal. Je serais donc d'avis que nous profitions de la nuit pour nous mettre en selle – disons mille hommes – et pour chevaucher sans faire de bruit jusqu'à ce que nous arrivions sur eux. Je vous garantis que, si nous faisons preuve d'assez de prudence, nous pourrions en tuer la moitié avant qu'ils se soient aperçus de rien – et les autres ne nous donneront pas beaucoup de mal non plus, car nous les surprendrons sans armes, puisqu'ils ne se méfient pas."

14        Claudas demanda à ses hommes ce qu'ils pensaient de la proposition du sénéchal ; ils répondirent qu'elle leur semblait judicieuse et devrait leur permettre de causer des torts considérables à leurs adversaires, si Dieu leur donnait d'arriver à temps. "Il ne nous reste donc qu'à nous préparer afin d'être à cheval dès que la nuit sera vraiment là ; je veux qu'au lever de la lune nous soyons tous prêts."

        Ils furent unanimes à l'approuver, sauf Claudin, son fils – à qui son père avait confié le commandement de l'armée. "Seigneur, proteste-t-il en se levant pour prendre la parole, qu'on parle d'attaquer ou d'attendre, de faire des prisonniers ou d'être pris,[p.76] je ne serai jamais d'accord pour que vous participiez à cette action, parce que vous êtes notre chef et notre dernier recours. A supposer que nous partions à cinq cents ou à mille chevaliers et que nous soyons tous faits prisonniers, je crois que vous auriez vite fait de nous délivrer ; mais si, d'aventure, vous vous faisiez capturer ou tuer et que nous en réchappions, nous serions plus faciles à vaincre, à partir du moment où vous seriez – même seul – retenu en prison, que vous le seriez – si nous, nous l'étions – avec seulement un faible contingent à votre disposition. C'est pourquoi, je suis d'avis que vous restiez et que vous choisissiez qui vous voudrez, dans l'armée, pour y aller. Je suis prêt, quant à moi, à en être. Nous nous mettrons en route quand vous le déciderez. Sinon, je ne bouge pas."

15        Cette opinion fit l'unanimité. Ils déclarèrent tous que le bon sens avait parlé par la bouche de Claudin et qu'il valait mieux que son père reste là plutôt que de venir avec eux. Claudas se rallia donc à l'avis des siens ; il choisit cinq cents des meilleurs chevaliers et leur adjoignit hommes d'armes et archers, si bien qu'ils étaient, en tout, plus de mille. "Vous attendrez jusqu'à la pleine nuit ; vous gagnerez alors l'endroit où sont les gens de Logres – je sais où vous les trouverez installés, hors-les-murs, en orgueilleux qui ne daigneraient pas imaginer que vous puissiez les attaquer. Une fois là, vous saccagerez leur campement de fond en comble : que pas une tente ne reste debout, renversez-les toutes ! Et ne pensez pas au butin, seulement à tuer et à faire des prisonniers !" C'est entendu, promettent-ils.

16        A la nuit noire, après avoir dîné, ceux qui avaient été désignés pour participer à l'attaque par surprise allèrent s'armer et attendirent que Claudas leur donne [p.77] le signal du départ pour se mettre en route. Mais quand les jeunes chevaliers de l'armée, qui brûlaient d'en découdre, les virent s'en aller sans eux, ils décidèrent de ne pas en prendre leur parti : ils furent plus de cinq cents à enfourcher leur monture. Le temps qu'ils se mettent en branle, ceux qui les avaient précédés n'étaient plus qu'à une demi-lieue de l'armée des Bretons, au fond d'une vallée où ils firent halte, afin d'attendre le retour du messager qu'ils avaient chargé d'espionner l'ennemi : où était-il installé ? Que faisait-il ? A peine étaient ils arrivés qu'ils le virent revenir à toute allure ; ils l'interrogèrent aussitôt. "Ma foi, fait-il, ils ont dressé leur camp sous les murs de la ville, et ils ont placé des sentinelles de ce côté-ci ; mais, de l'autre, il n'y a aucune surveillance ; du coup, si vous divisez vos forces en deux et que vous les attaquez en même temps ici et là-bas, ils ne vous opposeront guère plus de résistance que s'ils étaient déjà vos prisonniers."

17        On fit ce que le jeune homme avait suggéré : une partie de l'armée resta sur place et l'autre, après avoir traversé le chemin, contourna le camp pour prendre l'ennemi à revers. Et c'est ainsi que les gens de Logres – hélas ! – furent pris par surprise et que, cette nuit-là, ils subirent de lourdes pertes : bien des preux périrent !

        Quand les hommes de Claudas virent le moment favorable, ils s'élancèrent au milieu des prés, coupant les cordes des tentes pour les renverser en hurlant : "Trahison ! Trahison !" Et sitôt qu'ils entendirent leurs clameurs, ceux qui s'étaient postés de l'autre côté lâchèrent la bride à leurs chevaux. Le roi [p.78] Karadoc Court Bras qui était de garde cette nuit-là avec quatre cents chevaliers en armes entendit, lui aussi, les cris : "Sus à eux !" ordonna-t-il aux siens ; mais il ne prit pas garde à ceux qui arrivaient sur lui par derrière. Dans sa charge, il frappa si rudement le premier qui se trouva sur son chemin qu'il lui enfonça sa lance en plein corps et lui fit vider les étriers ; puis, achevant sa course, il mit la main à l'épée, en brave et valeureux chevalier qu'il était. Ses hommes l'imitèrent et firent mordre la poussière à nombre de leurs adversaires.

18        Ce fut une mêlée épouvantable. Les gens de Claudas qui formaient la deuxième troupe tombèrent sur ceux de Logres pendant leur sommeil et commencèrent de les massacrer comme des bêtes sans défense.

        Monseigneur Gauvain avait été assez sage et prévoyant pour garder ses armes, et il en était de même de ses frères et des hommes qui partageaient leur tente. Mais Bohort, Lionel, Hector, Banin, Lambègue, le Laid Hardi, ainsi que Bliobéris et Brandélis, qu'unissaient de forts liens de compagnonnage, dormaient dans une autre ; et comme ils n'avaient pas l'expérience de leur aîné, ils s'étaient désarmés. Lorsqu'ils entendirent les cris de douleur de ceux qui se faisaient tuer autour d'eux, ils comprirent qu'on leur avait tendu un piège, et ceux qui en eurent le temps se hâtèrent de s'équiper, comme Bohort et Hector. Une fois à cheval, l'épée au clair, ils font face et abattent des nuées de coups tout autour d'eux : jamais on ne vit deux hommes seuls offrir une si belle défense.[p.79] Cependant, leurs adversaires, qui s'étaient précipités jusque là, s'emparent de Lionel, de Banin et des quatre derniers compagnons qui se trouvaient dans la tente et qui étaient trop occupés à essayer de s'armer pour pouvoir résister longtemps.

19        Quand on les eut fait prisonniers, on les plaça sous bonne garde et on les envoya au roi Claudas.

        Comme ils avaient été surpris désarmés, nul, parmi les gens de Logres, n'aurait échappé à la capture ou à la mort sans le roi Baudemagus qui s'était logé, avec tous les siens, à l'intérieur de l'enceinte. Dès que s'élevèrent les hurlements de douleur de ceux qui avaient dormi hors-les-murs et qu'on entendit le vacarme provenant de la mêlée, il se mit à crier : "Nous sommes attaqués ! Aux armes ! Aux armes !" Tous se lèvent en urgence – les écuyers se dépêchent de seller les chevaux, les chevaliers courent s'armer – et se hâtent : une fois armés et à cheval, écu au cou, lance droite, ils font une sortie. Le clair de lune permettait de voir à qui on avait affaire.

20        Le vieux Baudemagus, qui était un valeureux chevalier chargea à la tête de ses hommes ; d'un coup de lance en pleine poitrine, il atteignit un premier adversaire qu'il réussit à désarçonner. Puis, dégainant aussitôt son épée : "Brigands, lâches ! crie-t-il aux gens de Claudas. Vous ne m'échapperez pas !" Et il se met à faire pleuvoir les coups d'épée autour de lui sur tous ceux qui étaient à sa portée. Quant à ses compagnons, ils rivalisaient de prouesse avec lui. Au fil de son épée, il s'ouvrit un chemin jusqu'à Claudin qui était un des plus forts chevaliers qui soient : le nombre de ceux – cavaliers et chevaux – qu'il avait renversés et tués ne se comptait plus ; on aurait dit un être surhumain : nul adversaire, si preux fût-il,[p.80] ne lui faisait peur à affronter ; avec le seul appui d'un de ses cousins, il soutenait tout l'effort de la bataille et défendait si bien ceux de son camp que le plus timoré en devenait hardi.

21        A la vue de ses exploits, Baudemagus se dit que, si le temps lui en est donné, il aimerait les mettre à mal, son cousin et lui. Se protégeant la poitrine de son écu, il le charge, l'épée brandie, prête à frapper. Mais Claudin, qui l'a vu venir, s'élance à son tour et lui assène, en plein sur son heaume, un coup qui le fait s'affaler à terre, à moitié assommé.

        "Nous pouvons nous retirer maintenant, dit-il à ses hommes : nous avons assez fait de morts et de prisonniers et, à rester davantage, nous aurons à perdre plus qu'à gagner parce que, désormais, ils sont assez nombreux à s'être armés pour pouvoir nous causer beaucoup de dommages. – Partons donc" approuvent-ils. Eperonnant leurs chevaux, ils s'éloignent, saccageant tout sur leur passage, emmenant avec eux plus de cinq cents prisonniers, tous de riches et puissants seigneurs ; trois cents autres, blessés ou morts, gisaient sur le champ. Gauvain, Hector et Bohort les poursuivent et tuent nombre d'entre eux, mais les gens de Claudas leur rendent coup pour coup et se défendent avec âpreté ; les Bretons étaient loin d'imaginer l'étendue de leurs pertes.

22        Comme, sur le coup de minuit, la lune commençait de se couvrir et qu'ils allaient être contraints de cesser les hostilités, la mêlée reprit de plus belle, sous l'impulsion de Gauvain : fou furieux de s'être laissé surprendre et convaincu, quant à lui, que son camp avait subi une lourde défaite, il se refuse à arrêter la poursuite et continue, secondé par Hector et Bohort, de désarçonner les uns et de tuer les autres. Avec l'aide de tous les compagnons de la Table Ronde, ils les auraient vraiment mis à mal,[p.81] si l'obscurité qui les empêchait de se reconnaître mutuellement ne les avait forcés à faire demi-tour, au grand regret de ce qui leur était arrivé.

23        Monseigneur Gauvain, qui ne décolérait pas, alla se plaindre au roi Karadoc : "Comment avez-vous pu faire si mauvaise garde cette nuit ? Nous comptions sur vous et vous vous y êtes pris de telle sorte que, notre vie durant, on nous fera honte de cette affaire. Et c'est vous qui êtes le plus à blâmer car, si nous avons échappé à la capture et à la mort, vous n'y êtes pour rien. – Seigneur, vous avez tort de me faire des reproches avant de savoir ce qui s'est passé. Je vous affirme que je ne suis pas en faute ; mes hommes et moi, nous avons fait front ; mais nos ennemis avaient divisé leurs forces en deux : une partie nous a attaqués par ici et l'autre par delà. S'ils vous ont tant malmenés, c'est parce qu'ils n'ont pas trouvé de résistance de votre côté ; vous ne devez donc pas nous en blâmer, puisque vous m'aviez chargé de monter la garde seulement par ici."

24        Quand ils arrivèrent à portée de voix du camp, ils entendirent les cris et les gémissements que poussaient les gens de Logres sur la perte de leurs amis et parents. Les compagnons firent halte, se demandant ce que cela signifiait. "J'ai grand peur, dit Gauvain, que ce soit pour la mort de quelque grand et puissant seigneur. C'est facile à comprendre : nous nous sommes laissé surprendre de façon honteuse, à faire si peu attention, alors que nous aurions dû être sur nos gardes et demeurer sur le qui-vive, puisque nous sommes dans un pays étranger et au milieu de gens qui sont nos ennemis mortels."

25        Une fois de retour, ils firent allumer force cierges et torches [p.82] à la lumière desquels ils se mirent partout à la recherche des compagnons de la Table Ronde, et ils en retrouvèrent douze, qui étaient sérieusement blessés. Le roi Baudemagus s'était si malencontreusement fait piétiner par les chevaux qu'il gisait au sol, incapable de se retourner, ni de se lever ; on le porta à bras d'hommes jusqu'à la ville où on le désarma ; et on fit de même pour les onze autres. Séparer les vivants des morts leur prit toute la nuit.

        Quand le jour fut levé, ils constatèrent l'étendue de leurs pertes qu'ils estimèrent à sept cents chevaliers, en comptant les morts et les grands blessés : quel ne fut pas leur deuil ! En cherchant lesquels de leurs compagnons n'étaient pas là, ils s'aperçurent que le roi Yon manquait à l'appel, ainsi qu'un de ses frères, lui aussi un homme riche et puissant, et une vingtaine de comtes et de ducs. Ils virent encore que Lionel aussi manquait, et d'autres chevaliers qui, de l'opinion générale, comptaient parmi les meilleurs de toute l'armée.

26        Je serais incapable de vous décrire plus violentes manifestations de chagrin que les leurs. La peine de Bohort pour son frère Lionel faisait peine à voir : "Hélas ! mon frère, se lamente-t-il d'une voix entrecoupée de larmes, quel malheur ! Quelle triste aventure, et si soudaine !" Les barons s'efforcent de lui redonner courage de leur mieux : se lamenter ne l'avance à rien, lui répètent-ils ; mais, puisque son frère a été fait prisonnier, lui-même doit mettre en œuvre toute sa prouesse, toutes ses qualités de chevalier pour le ravoir. Furieux et consterné à la fois il réplique qu'en effet il n'aura pas la paix tant qu'il n'y aura pas réussi, "mais j'ai peur que Claudas ne le fasse mettre à mort dès qu'il saura qui il est, puisqu'il ne déteste personne autant que nous. – Rassurez-vous, fait Hector, il n'aurait pas l'audace de s'y risquer."

27        [p.83] A force de bonnes paroles, on parvient à le réconforter et à le calmer ; il cesse ses grandes manifestations de chagrin, mais on n'imagine pas à quel point il demeure affligé.

        On transporte alors les blessés à l'intérieur de l'enceinte où on les désarme ; puis on les fait se coucher, on examine leurs blessures et on fait en sorte qu'ils soient le plus à l'aise possible.

        Le lendemain, au milieu de la douleur générale, on ensevelit ceux qui avaient trouvé la mort la nuit précédente. Après quoi, les barons décidèrent de rester à Pagon toute la journée et la nuit suivante. Ils prirent aussi la décision – que tous approuvèrent – de laisser sur place une partie des leurs pour garder la place et veiller sur les blessés ; et au matin, ceux qui ne restaient pas marchèrent sur Claudas.

        Le conte ne dit rien de plus sur eux pour le moment ; il revient à Claudin.

CIII
Avant la bataille

1        Il relate qu'après avoir distancé monseigneur Gauvain et ses compagnons qui lui avaient longuement donné la chasse, Claudin se dirigea avec les siens vers Château-la-Tour ; ils emmenaient un grand nombre de prisonniers, ce dont ils étaient fort contents parce qu'ils savaient que ce serait considéré comme un exploit. Une fois à proximité, ils dépêchèrent un messager pour annoncer leur arrivée ; celui-ci dut réveiller Claudas qui dormait déjà, ce qu'il fit le plus doucement qu'il put ; il lui rapporta les pertes subies par l'armée adverse et ce qu' avaient fait les siens : le grand succès qu'ils avaient remporté et tous les prisonniers de haut rang qu'ils amenaient avec eux. La nouvelle réjouit beaucoup le roi qui, après s'être levé, donna l'ordre d'ouvrir la porte de la place et réclama ses armes dont il s'équipa aussitôt ; il fit également armer ses hommes et déclara que les prisonniers de marque devaient être conduits à Gaunes.

2        [p.84] Comme Claudin s'apprêtait à pénétrer à l'intérieur de l'enceinte, son père fit rassembler tous les prisonniers – ils étaient plus de deux cents – et chargea une solide escorte de les conduire au donjon de Gaunes afin qu'ils y soient rendus tôt le lendemain matin. Dès qu'ils eurent mis pied à terre, on leur demanda leur parole d'honneur de ne pas chercher à s'enfuir et on les fit monter en haut de la maîtresse tour, mais sans être enchaînés : la coutume voulait alors qu'on laissât libre de ses mouvements tout chevalier qui s'engageait à se considérer comme prisonnier. C'est ainsi que le roi Claudas retint en sa prison bien de puissants seigneurs ; et s'il avait su qui ils étaient, il aurait été encore plus satisfait qu'il ne l'était déjà.

        Il consulta alors ses barons sur la conduite à tenir : devait-il attendre les gens de Logres pour les affronter en bataille rangée ou devait-il regagner Gaunes ? Leur avis unanime fut d'attendre l'arrivée des Bretons et que la bataille ait lieu devant le château. Il répondit que c'est ce qu'il ferait, puisque tel était leur souhait. Il demeura donc toute la journée sur place, le cœur en joie.

3        Vers la fin de l'après-midi, un espion vint lui faire son rapport : "Que faites-vous là, seigneur ? Tôt demain, ce sera la bataille : les gens de Logres seront là. Ils sont fous furieux que vous ayez réussi à les prendre par surprise ; et ce sont de si forts et valeureux chevaliers que, si vous pouviez seulement leur résister une heure, ce serait un mystère !" Mais il répond qu'il les attendra de pied ferme et qu'il les affrontera – et qu'il le ferait, même s'ils étaient plus nombreux et plus forts qu'ils ne le sont. Et que l'honneur de la victoire revienne à celui que Dieu voudra, car ce n'est pas le courage qui manquera à lui et aux siens pour engager la bataille contre leurs ennemis.

4        Tous les chevaliers se disposent donc à se battre le lendemain et ils discutent sur l'ordre de bataille. Interrogé, Claudas répond qu'ils se répartiront en vingt bataillons de cinq cents chevaliers,[p.85] mais un dernier en comprendra deux mille, "car j'estime que nous sommes au moins douze mille, tant chevaliers qu'hommes d'armes." Sur ce, il choisit vingt de ses meilleurs chevaliers et leur dit que, le lendemain, chacun d'eux assurera le commandement d'un des vingt bataillons ; et il énumère qui sera en charge du premier, du second, et ainsi de suite, afin que nul n'ignore celui qu'il dirigera.

5        Ce soir-là, tous s'occupèrent de leurs armes et de leurs destriers, vérifiant que tout était impeccable : ils savaient que, le jour suivant, il leur faudrait montrer tout ce dont ils étaient capables.

        Après le dîner, Claudin alla trouver son père : "Seigneur, lui dit-il, demain nous allons nous battre contre des gens qui sont connus pour leur prouesse, mais aussi pour leur habileté tactique ; c'est pourquoi, j'ai peur qu'au cours de la bataille ils ne nous prennent par surprise : vous-même n'êtes plus aussi vif et agile que jadis, et si, par hasard, ils vous faisaient prisonnier, nous serions plus facilement mis en déroute que s'ils avaient tué la moitié de ceux qui sont ici. En revanche, quoi qu'il en advienne, si vous êtes sain et sauf, les gens du pays reprendront le dessus grâce à vous. C'est pourquoi, le meilleur conseil que je puisse vous donner, comme à l'homme que j'aime le plus au monde, c'est de ne pas prendre part à la bataille et de vous tenir à l'écart afin que vous puissiez retourner à Gaunes, si vous étiez contraint de vous replier." C'est ce qu'il fera, répond-il. Ces dispositions prises, ils attendirent le lendemain.

6        Dès qu'on commença de voir clair, Claudas se leva, s'arma et rangea ses bataillons comme [p.86] il l'avait expliqué la veille : chacun comprenait donc cinq cents chevaliers. Nabin commandait le premier : fils d'un vavasseur, il était originaire de la Gaule et c'était un chevalier sans fortune, mais très valeureux et de grande prouesse. Le second avait à sa tête Marian : cousin de feu le roi de France, né d'une grande famille, il était lui-même un chevalier émérite, renommé pour ses exploits. Nadien conduisait le troisième : il venait du royaume de Benoÿc et c'était un homme violent et perfide ; c'était le frère de ce sénéchal du roi Ban que Banin avait tué, et peu de chevaliers, dans toute l'armée, étaient plus connu que lui pour leurs hauts faits. Toadas était en charge du quatrième : il ne se faisait pas remarquer par sa beauté, mais par sa bravoure et sa valeur, qui étaient indiscutables. Le commandement du cinquième était assuré par Esclamor : c'était le plus grand chevalier de toute l'armée ; âgé de vingt ans, c'était lui aussi un brave et valeureux chevalier à qui sa rapidité et sa légèreté permettaient de faire face aux obstacles avec une facilité sans égale ; il était apparenté au roi Ban et comme Claudas mettait beaucoup d'espoir en lui, il l'avait élevé depuis sa tendre enfance, l'avait fait chevalier et lui portait une affection personnelle qui répondait à l'amour qu'Esclamor lui avait toujours voué.

7        A quoi bon continuer ? Claudas plaça, de la même manière, à la tête de chaque bataillon, le chef qui parut convenir. Il confia le vingt et unième et dernier, qui comprenait deux mille hommes, à son fils Claudin qui avait toute sa faveur et qui le méritait, car on aurait en vain cherché un chevalier natif de la Gaule qui valût mieux que lui : il avait avec lui ses trois cousins, les frères de ce Brumant qui était mort pour s'être assis sur le Siège périlleux : Canard, Cadant et Alibiau, tous trois bons chevaliers, dont la réputation n'était plus à faire.

        Lorsque Claudas eut disposé ses bataillons en ordre, il conserva, à ses côtés, deux cents chevaliers pour l'accompagner et assurer sa garde personnelle pendant toute la bataille. Il passa alors en revue ces différents corps de troupes,[p.87] les exhortant à faire preuve de courage et de prouesse, mais à ne pas se montrer téméraires, en insistant auprès des chevaliers du pays pour qu'ils ne risquent pas inutilement leurs vies.

        Le conte cesse maintenant de parler de Claudas et revient à monseigneur Gauvain et à l'armée des Bretons.

CIV
Batailles devant Gaunes

1        Dès le lever du soleil, les gens de Logres s'équipèrent et prirent leurs armes ; la première chose qu'ils firent alors fut de se compter pour estimer leur nombre : ils arrivèrent à un total d'au moins dix mille : ils se répartirent ensuite en plusieurs bataillons et demandèrent qui marcherait en tête. Le roi Baudemagus, qui allait mieux, déclara qu'il assurerait l'avant-garde et on lui confia les hommes du roi Yon, qui avait été fait prisonnier, pour les ajouter aux siens : cela faisait bien mille hommes. Quand il eut inspecté sa troupe, la vue de tous ces preux et braves chevaliers lui fit dire que, nombreux comme ils étaient, ils seraient difficiles à vaincre. Le roi Brangoire, lui-même un chevalier émérite, était à la tête du deuxième bataillon, qui comprenait mille hommes en tout.

        Monseigneur Gauvain et Hector, qu'on avait désignés comme commandants en chef de l'armée, les exhortèrent avec émotion à se distinguer : "Seigneurs, voici quelle est la situation : si, aujourd'hui, vous ne réussissez pas à mettre Claudas en fuite, sachez que vous aurez beau faire ensuite, vous n'inspirerez plus jamais de crainte aux gens de ce pays : vous aurez perdu votre peine et les terres que vous êtes venus reconquérir."

2        [p.88] Le roi Karabantin de Cornouailles, preux et hardi chevalier, et bon tacticien, conduisait le troisième bataillon, fort, lui aussi, de mille hommes, tant chevaliers que sergents d'armes, dont les moins vaillants étaient considérés comme des chevaliers émérites. Le quatrième bataillon avait pour chef le roi Karadoc Bras Court et le cinquième Limangin de Kamaalot, riche et puissant duc, et bon chevalier. Le sixième était commandé par Méliant, le seigneur de Cardueil, lui aussi un chevalier accompli. Monseigneur Yvain était en charge du septième, Gaheriet du huitième où étaient réunis nombre de vaillants, puisqu'on y trouvait les frères de monseigneur Gauvain, ainsi que des chevaliers du royaume de Logres et d'ailleurs, – entre les hommes d'armes et les chevaliers, ils étaient un millier. Bohort de Gaunes emmenait le neuvième où il y avait tant de braves et vaillants chevaliers qu'ils n'auraient pas hésité à faire face à l'armée de Claudas tout entière et à l'attaquer : c'est que les compagnons de la Table Ronde en faisaient partie, et toute l'élite de la chevalerie de Logres ; nul ne pouvait escompter venir à bout d'eux facilement car il n'y avait là que des hommes braves et valeureux – pas un seul couard, ni un seul pleutre dans leurs rangs – et ils disposaient de tant de bons chevaux qu'ils ne risquaient pas d'en manquer et de subir des pertes, faute de montures.

3        [p.89] Tel était l'ordre de bataille des gens de Logres – et on n'aurait guère pu en établir de plus raisonnable. Ils s'entendirent entre eux sur la manière dont ils se relaieraient en cas de besoin et laissèrent dans la place – leurs compagnons blessés y restaient – un corps nombreux de sentinelles sûres. Enfin, après s'être équipés, ils se mirent en route, bien protégés par leurs armures de fer, en direction de Château-la-Tour où on leur avait dit que le roi Claudas se trouvait à la tête d'une très importante armée. Les bataillons partirent l'un après l'autre, dans l'ordre fixé. Tôt dans la matinée, ils arrivèrent en vue de la forteresse où Claudas les attendait en effet, hors-les-murs. A se voir si nombreuses, les deux armées furent saisies de crainte ; et quand elles furent assez proches, c'est dans un silence général que tous les cavaliers chargèrent – écus devant la poitrine, lances couchées.

4        Nabin, qui conduisait le premier bataillon de Claudas, s'avançait en tête, armé bel et bien pour la joute. Dès que Patridès, le neveu du roi Baudemagus, et qui était pareillement équipé, le vit arriver, il lança son cheval contre lui, et Nabin en fit autant. Sous les rudes coups qu'ils s'assènent, les écus sont transpercés, les hauberts démaillés et mis en morceaux, et les fers de leurs lances s'enfoncent en pleine chair ; si elles ne s'étaient brisées sous le choc, tous deux se seraient entretués. Mais le heurt des chevaux et des corps est si violent que les cavaliers, assommés, se retrouvent au sol.

        Aussitôt, des deux côtés, les hommes chargent pour venir au secours de leurs seigneurs et ils se portent de grands coups de lance et d'épée. C'est une mêlée brutale qui s'engage sur les corps des deux chevaliers. Dans les deux camps, il y a des cavaliers à terre et des morts ; mais les gens de Claudas ne purent longtemps faire face,[p.90] parce qu'ils se trouvaient face à des adversaires plus nombreux et qui étaient de meilleurs cavaliers : ils voient qu'ils se font désarçonner et tuer sans recours, parce que, dans l'autre camp, on ne cherche qu'à les exterminer ; mis en danger de mort, ils abandonnent la place et se replient jusqu'au deuxième bataillon, celui qui avait Marian pour chef et dont les cinq cents chevaliers étaient tous aussi valeureux que braves.

5        La vue de leurs compagnons qui s'enfuyaient les mit fort en colère. Aussitôt, ils éperonnent leurs chevaux pour venir à la rescousse et mettent toutes leurs forces dans les coups portés aux gens de Logres qui les attendaient de pied ferme, impavides, en vaillants qu'ils sont. Le heurt des deux troupes laissa à terre nombre de chevaliers désarçonnés, blessés ou morts.

        Lorsque les hommes de Baudemagus furent décidément venus à bout de Nadin, ils s'emparèrent de lui – il était sérieusement blessé –, le firent désarmer et le placèrent sous bonne garde. Patridès, lui, qui n'avait été que légèrement blessé, s'était relevé grâce à l'aide des siens et il était remonté à cheval – mais il avait dû, d'abord, faire bander sa plaie pour arrêter le sang. Après quoi, il était reparti au combat où il accomplissait des exploits si remarquables qu'à le voir, on était obligé de le considérer comme un chevalier émérite ; il eut aussi la chance que le roi Baudemagus ne cessa de se tenir à ses côtés et de le sauver des dangers auxquels il s'exposait. Finalement, leur nombre et leurs prouesses firent que les hommes de Claudas ne purent leur résister.

6        Quand Marian, qui menait le second bataillon, vit ses gens sur la vaillance desquels il comptait se laisser aller au découragement, il se mit à se lamenter sur son malheur qui faisait de lui le chef de combattants aussi peu résolus ![p.91] C'est alors que ses regards tombèrent sur le roi Baudemagus qui était en train de les massacrer. "Sur ma tête, se dit-il, après l'avoir observé, si celui-là vit encore longtemps, notre déconfiture est assurée !" Dégainant son épée, il lance son cheval droit sur lui et lui porte en pleine tête un coup qui le fait s'écrouler à terre, hébété, bien qu'il ne soit pas blessé car il avait été protégé par la qualité de son heaume. Sans s'attarder à lui davantage, Marian atteint, au bras gauche, un autre chevalier de Logres, et si profondément que le blessé laisse échapper son écu. Puis, galopant en pleine mêlée, il assène une pluie de coups tout autour de lui.

        Une clameur s'était élevée parmi ceux de Logres quand ils avaient vu la chute de Baudemagus, dont ils redoutaient qu'il fût mort. Ils se regroupent autour de lui, en poussant des cris de douleur, dans l'intention de le soulever pour l'emporter, mais l'autre camp s'y oppose. Une mêlée acharnée et brutale s'engage autour du blessé, où bien des preux allaient trouver la mort.

7        Patridès, ayant appris ce qui était arrivé à son oncle, demanda qui l'avait mis dans cet état et, quand on lui eut montré Marian, il se lança à l'attaque. Dès qu'il le vit arriver sur lui, Marian le reconnut sans mal, car il l'avait vu, le jour même, asséner maints coups redoutables. Les voilà qui se chargent, l'épée au clair ; les lames s'abattent avec violence sur les heaumes ; si aguerris soient-ils, ils se retrouvent comme assommés. On aurait fini par savoir qui était le plus fort, si leurs gens ne s'étaient interposés, parce qu'ils ne voulaient pas les voir s'entretuer.

        Le roi Baudemagus, après s'être relevé, avait ramassé sa lance et s'était remis en selle d'un bond : ses hommes lui avaient amené un autre destrier. Honteux à l'idée de ne pas se venger du coup que Marian lui avait porté, il le lança aussitôt contre lui.

8        [p.92] Cependant, le combat entre ce dernier et Patridès avait repris et n'était pas terminé. Baudemagus qui arrivait, l'épée brandie, l'abattit de toute sa force sur le heaume de Marian, qui ne put empêcher la lame d'atteindre son crâne ; l'homme sentit passer la mort tout près et tomba de cheval, à moitié inconscient. Le roi ordonna aussitôt à ses chevaliers de s'emparer de lui et le fit placer sous bonne garde. A cette vue, les autres se débandèrent et s'enfuirent à toutes brides, abandonnant sur le champ beaucoup des blessés et des morts, sans compter ceux que les gens de Gorre avaient fait prisonniers.

9        Jusque-là, le roi Baudemagus et ses hommes avaient écrasé les deux premiers bataillons de Claudas ; ils s'enfoncèrent alors tout droit dans le troisième, renversant, dans leur charge, nombre de cavaliers – excités qu'ils étaient par l'ardeur du combat et ne pensant plus qu'à montrer leur prouesse. Après l'avoir traversé de part en part, ils galopèrent en direction du quatrième, mais ils avaient déjà tant payé de leur personne qu'ils auraient été mis en déroute ou auraient péri, sans l'intervention du roi Brangoire qui leur porta secours en leur amenant des renforts considérables. Quand il s'engagea dans la bataille, Baudemagus, Patridès et beaucoup d'autres chevaliers de Gorre avaient été faits prisonniers et, si le roi n'avait pas été là, nul d'entre eux n'en aurait réchappé. Mais du coup, les barons de Claudas qui s'apprêtaient à emmener Baudemagus eurent affaire à plus forte partie qu'ils ne s'y attendaient et c'est dans leurs rangs que blessés et morts se multiplièrent. Pris au dépourvu, ils furent presque tous capturés ou tués. Malgré tout, ils se défendirent avec assez de résolution pour qu'il y ait aussi beaucoup de pertes parmi leurs adversaires ; cependant, les hommes [p.93] de Baudamagus et de Brangoire réussirent à prendre le dessus et c'est à eux que revint la victoire : les troupes de Claudas furent mises en fuite par les gens de Gorre.

10        A cette vue, Claudin déclara que les choses allaient très mal pour eux et il demanda à son père de se rendre à Gaunes chercher des secours : "Vos hommes sont pris de panique, trois de nos bataillons sont déjà vaincus et nos adversaires qui eux, ne se ressentent en rien de leurs actions, arrivent en force. Je suis sûr qu'une défaite écrasante nous menace si nous ne recevons pas de renforts." Claudas qui, jusque là, avait ignoré le tour pris par la bataille, fut stupéfait. "Ne restez pas ici, seigneur, confirment les barons. Hâtez vous de nous ramener des secours si vous ne voulez pas que nous soyons faits prisonniers ou tués. – Que Dieu m'aide, réplique-t-il sans retenir ses larmes, la peur de la mort ne m'a jamais fait quitter un champ de bataille et je ne me retirerai pas davantage de celui-ci, tant que j'aurai la force de me battre. Vous avez parlé pour rien : au lieu de vous abandonner en pareil péril, je le partagerai avec vous. Mais, pour que vous n'y perdiez pas la vie, je vais envoyer chercher des renforts à Gaunes ; ils seront là à temps. Et ne vous inquiétez pas pour moi : j'ai beau être vieux, je pense ne pas être inférieur, si la situation l'exige, au plus fort des chevaliers qui sont ici."

11        Comme ils voient que sa décision est prise, ils n'osent pas s'y opposer et agissent en conséquence.[p.94] Claudas désigne deux chevaliers pour se rendre à Gaunes au plus vite : "Dès que vous y serez, dites à ceux qui y sont de venir me porter secours avec tous les hommes qu'ils pourront rassembler." Les deux messagers partent aussitôt, cependant que ceux qui doivent continuer de se battre se préparent à une résistance acharnée, car ils savent que la mort et la honte seront leur lot s'ils tombent aux mains de leurs ennemis. L'affrontement se poursuivit donc, mais il fallut attendre midi passé pour que tous les bataillons de Claudas soient engagés.

12        Lorsque le dernier s'avança, il se trouva face à celui que commandait monseigneur Yvain – le septième pour les gens de Logres. "Que pensez-vous de la situation ? demande Gauvain à Hector. – Je crois que tous les hommes de Claudas sont là, mais pas les nôtres, puisque nous en avons bien deux mille en réserve et qui sont les meilleurs de tous. D'ailleurs, à mon avis, même s'ils n'entraient pas dans la bataille, Claudas ne pourrait plus nous résister longtemps. – Et je prétends, moi, réplique Hector, que nous n'avons pas encore vu la moitié de ses hommes : il n'y en a pas plus de dix mille sur le champ, et je suis persuadé qu'il en a conservé par devers lui à peu près quinze mille, tant chevaliers que sergents d'armes. Je suis donc d'avis que les nôtres fassent preuve de prudence et qu'ils serrent les rangs, parce que, s'ils gaspillent leurs forces, cela pourrait leur coûter cher."

13        [p.95] Sur ce, il va trouver Bohort et Gaheriet qui commandaient les deux derniers bataillons et leur ordonne de ne pas bouger, quoi qu'il arrive, avant que lui-même vienne les chercher – ce qu'ils promettent de faire.

        Gauvain et Hector s'enfoncent alors au cœur de la mêlée, épées à la main, et ils en abattent autour d'eux de rudes coups qui renversent à terre tous ceux qu'ils touchent : ils se livrent à un massacre de chevaux et de chevaliers. Devant leurs exploits, tous ont peur de les affronter et ceux qui les voyaient pour la première fois reconnaissent leur bravoure et leur valeur.

14        Les deux compagnons parcourent ainsi le champ de bataille, frappant et tuant, traitant les gens de Claudas comme leurs ennemis mortels. Même les plus réputés reculent d'effroi devant la violence des coups qu'ils leur voient asséner. Au fur et à mesure qu'ils s'enfoncent dans la mêlée, ils passent au fil de l'épée tous ceux qui se présentent à eux. A force d'aller de l'avant, ils s'approchent du bataillon commandé par Claudin, là où se tenait le roi Claudas en personne. Dès qu'ils furent à portée de vue, Claudin remarqua leurs exploits : "Regardez donc ! Quels chevaliers il y a là ! fait-il à son cousin Canard. Quelle science de l'escrime ! Et quelle force dans l'exécution ! Ils font céder les nôtres à tous les coups. Que Dieu m'aide, je n'ai jamais vu deux hommes dont les prouesses aux armes méritent autant d'éloges ! – Par Dieu, réplique Canard, plus ils sont valeureux, plus ils l'emportent sur nous, et plus nous devons les haïr. Nous donnerons une mauvaise opinion de nous au roi votre père, si nous ne leur faisons pas mordre la poussière. Suivez-moi : je vais essayer d'en désarçonner un. – Allons-y ! Vous pouvez compter sur moi."

15        Armés de leurs solides lances aux longs fers acérés, ils chargent les deux compagnons. Canard surprend Gauvain [p.96] par le travers et le frappe au côté gauche si violemment que, seule la résistance offerte par son haubert l'empêche d'être blessé, tant le coup est violent ; mais la poussée est assez brutale pour faire chuter le cavalier. Claudin, lui, qui avait lancé son cheval à bride abattue, atteint Hector en pleine poitrine et si rudement qu'il fait s'écrouler à terre, à la fois, le chevalier et sa monture.

        Une mêlée acharnée s'engage aussitôt au milieu des vociférations poussées par les gens de Claudas qui, tous, s'abattent sur Gauvain et Hector afin de s'emparer d'eux ; mais ceux de Logres n'entendent pas les laisser faire ; risquant leur vie pour porter secours à leurs compagnons, ils piquent des deux et forcent le bataillon à leur livrer passage, à grands coups d'épée. Claudin, lui aussi, dégaine la sienne et demande à son cousin de lui prêter main-forte, "car si ces deux-là peuvent être faits prisonniers, nous ne serons pas loin de la victoire. Surtout, ne les laissez pas vous échapper !" recommande-t-il à ses hommes.

16        C'est une vraie cohue qui entoure Gauvain et Hector. Quelle pluie de coups, donnés et reçus ! Mais les deux compagnons, qui avaient du courage à revendre et se voient en danger de mort, se relèvent et, s'abritant la tête de leurs écus, se mettent en position, l'un à côté de l'autre, forts de cette proximité : "Ces gens s'imaginent qu'ils nous ont déjà pris ! Mais ils vont voir ce dont nous sommes capables ! déclare Gauvain à Hector. – Soyez tranquille, répond l'autre. Que Dieu m'aide, tant que nos forces resteront ce qu'elles sont, ce n'est pas aujourd'hui que nous tomberons entre leurs mains ! – Je l'entends bien ainsi", conclut Gauvain. Sur ce, ils font pleuvoir une grêle de coups tout autour d'eux. Hector jette son écu pour tenir son épée à deux mains ; à force de tuer chevaux et cavaliers, il fait d'autant mieux le vide autour de lui que nul n'ose plus porter la main sur lui pour le saisir.[p.97] "Mon Dieu ! se dit Gauvain en le voyant faire, quel chevalier ! Qui eût cru un si jeune homme capable de pareils exploits !"

17        Le bruit de la défense désespérée que Gauvain et Hector, se soutenant l'un l'autre, opposent à leurs adversaires parvient jusqu'à monseigneur Yvain, qui se trouvait ailleurs sur le champ de bataille. "Seigneur, vient lui dire un chevalier, par Dieu, allons à leur secours : les gens de Claudas les ont encerclés et réduits à combattre à pied ; ils vont être faits prisonniers : les nôtres sont trop peu nombreux pour les aider." La nouvelle consterne Yvain qui interpelle aussitôt ses hommes : "Je ne tarderais pas à savoir lesquels d'entre vous portent le roi Arthur dans leur cœur. Ceux qui se reconnaissent là n'hésiteront pas à risquer leur vie pour nos deux compagnons. – Vous pouvez y aller, nous vous suivrons jusqu'à la mort", affirment-ils.

18        Tous ceux qui font partie du bataillon d'Yvain se regroupent. Cependant, les gens de Claudas faisaient masse là où Hector et Gauvain avaient été désarçonnés. Les prouesses de Claudin et de Canard allaient leur permettre de s'emparer d'eux quand Yvain surgit, en armes, au grand galop de son destrier qu'il éperonnait tant et plus. Il reconnut Canard aussitôt qu'il le vit, parce qu'on le lui avait montré en lui disant qu'il avait fait vider les étriers à monseigneur Gauvain. Il le charge, épée au clair, et lui assène en plein heaume un coup qui le fait tomber au sol de tout son long. A cette vue, Claudin, craignant que les gens de Logres ne s'emparent du blessé, s'élance sur Yvain et abat, sur le sommet de son heaume, un coup suffisant pour l'ébranler ; puis il revient à la charge, frappe et frappe encore, tant et si bien que le cavalier, incapable de se maintenir en selle,[p.98] tombe de cheval. Claudin saisit l'animal par la bride et l'amène à son cousin qu'il remet en selle en dépit de tous ceux qui veulent l'en empêcher.

19        De son côté, dès qu'Hector avait vu Canard désarçonné, il s'était précipité sur sa monture et, mettant le pied à l'étrier, s'était retrouvé en selle, malgré tous ses adversaires. A l'abri de son écu, l'épée au clair, il se fraie un passage vers le vieux Claudas dont les hauts faits n'avaient rien à envier à ceux du jeune preux qu'il avait été. A la vue de ses armes, plus belles et plus coûteuses que celles des autres, il comprend qu'il a devant lui un grand personnage – mais sans penser qu'il pouvait s'agir du roi en personne –, et s'élance sur lui, l'épée au poing.

20        Claudas, qui le voit arriver, ne cherche pas à l'éviter – c'était un homme de grand courage : son coup atteint l'écu d'Hector dont il arrache une partie, mais la lame glisse sans toucher le cavalier. Celui d'Hector, asséné sur le heaume de son adversaire, lui fait résonner tout le crâne et le met à mal : l'épée qui l'avait porté était une arme de très bonne facture. Cependant, sitôt qu'Esclamor – celui qui était apparenté au roi Ban et commandait le cinquième bataillon – voit ce qui se passe, il a peur que Claudas ne soit sérieusement blessé. Il attaque donc Hector, l'assomme d'un coup d'épée qui le renverse sur l'arçon avant de sa selle ; revenant à la charge, il s'apprêtait à lui asséner un second coup ; mais son adversaire, quelque peu assommé par le premier choc et qui ne voulait pas s'exposer à en subir un autre aussitôt, fait reculer son cheval et attend d'avoir retrouvé toute la maîtrise de ses mouvements pour repartir à l'attaque.

21        Ils mettaient tant de violence dans leur affrontement qu'on aurait rapidement su qui était le plus fort si les autres ne s'étaient pas interposés pour les séparer : ils étaient déjà suffisamment ébranlés pour avoir, tous les deux, besoin de repos. Du coup, Hector, qui était moins touché qu'Esclamor, se retourna contre Claudas et, bien qu'il fût entouré de ses hommes, abattit sur lui une grêle de coups d'épée qui lui fit vider ses deux étriers et s'écraser par terre.[p.99] Aussitôt, Hector saisit son cheval par la bride et se fraie de force un passage jusqu'à monseigneur Gauvain qui continuait de se défendre comme un beau diable : "En selle, seigneur, lui dit-il, et faites de votre mieux pour y rester, nous ne sommes pas dans un tournoi mais à la guerre, et dans cette bataille, il y va de nos vies. Je vous garantis que nous avons affaire à plus forts que je ne me l'imaginais, et ces hommes n'ont qu'un seul désir : nous tuer, vous et moi. Je vous le dis, pour que vous soyez sur vos gardes." Il est inutile de le lui recommander, réplique-t-il ; il se montrera prudent, autant que faire se devra.

22        Après qu'Hector eut aidé Gauvain à remonter à cheval, ils reprirent le combat autour de Claudas avec tant de violence que Canard hésitait à s'y risquer. Les gens de Gaule qui avaient remis Claudas en selle ne s'épargnaient pas, mais ils se seraient fait écraser sans la présence de Claudin, de Canard et d'Esclamor. Ces trois-là supportent, à eux seuls l'effort de la bataille contre les chevaliers de Logres ; ils sont partout à la fois et ils en font tant que tous ceux qui les voient estiment qu'ils sont de braves et valeureux guerriers. Ils payèrent leur audace au prix de leur sang : ils en avaient les bras couverts, mais ce sang se mêlait à celui de leurs ennemis qu'ils avaient fait couler. "Savez-vous, demande Gauvain à Hector, pourquoi cette bataille dure autant ? – Non, fait Hector. – Ce sont ces trois chevaliers que vous voyez là, dit-il en les lui montrant, qui maintiennent la cohésion de toute l'armée de Claudas. Si on arrivait à s'emparer d'eux ou à les tuer, elle se débanderait aussitôt et prendrait la fuite car, sans leurs exploits et leur courage, les autres auraient tourné le dos depuis longtemps.

23        – Que voulez-vous dire ? C'est là tout ce qui les en empêche ? – Exactement. – Par Dieu, en ce cas, l'obstacle sera vite emporté,[p.100] si nous valons quelque chose, vous et moi. Attaquez-en un, j'en ferai autant de mon côté et j'aurais honte de ne pas renverser celui que j'aurai entrepris. – Allons-y !" conclut Gauvain. Chacun empoigne une forte lance et ils chargent. Au premier coup, Hector renverse Claudin en même temps que sa monture. Quant à Gauvain, il frappe Canard si violemment que celui-ci manque, dans sa chute, de se briser la nuque et qu'il s'évanouit de douleur. A cette vue, Esclamor s'inquiète : il savait que les hommes de Claudas comptaient plus sur ces deux hommes que sur eux-mêmes. Il s'élance donc sur Hector, l'attrape par son heaume et le tire vers lui si brutalement qu'il le fait tomber de cheval. Claudin qui, mis à terre, se trouvait en danger, se relève d'un bond, se précipite sur le cheval d'Hector et l'enfourche. Le voyant faire, Gauvain se dit qu'il n'a jamais rencontré, croit-il, de chevalier qui, au cours d'un affrontement aussi dangereux, réagisse avec pareille rapidité et pareil à-propos ; à son tour, il attrape un chevalier par son heaume, le fait tomber et s'empare de sa monture : "En selle, seigneur !" crie-t-il à Hector.

24        La bataille reprend, acharnée et mortelle. Canard est pris, mais sa capture mit tant à la peine les gens de Logres qu'ils auraient eu, après cela, beaucoup plus besoin de souffler que de continuer à se battre. A force de joutes et de mêlées, le champ tout entier est couvert de cadavres. "Au nom de Dieu, ne restez pas là plus longtemps, seigneur ! dit Claudin à son père : vos hommes sont en train de se faire écraser. Vous ne serez pas à une demi-lieue qu'ils prendront la fuite ; et si vous étiez encore avec eux à ce moment là, vous verriez que, dès lors, ils ne se soucieront guère de se défendre ; ils n'auront qu'un souhait : être le plus loin possible ![p.101] D'ailleurs, je vois que vous êtes vous-même blessé et mal en point ; si ceux de Logres s'emparent de vous, c'est la mort à coup sûr qui vous attend.

25        – Que me proposez-vous là, mon cher fils ? Vous abandonner, moi qui, au contraire, dois veiller partout sur vous, puisque je suis votre père et votre seigneur ! Vous laisser en péril de mort, au milieu de nos pires ennemis ! Comment voulez-vous que je m'y résigne ? – Il le faut, seigneur. Partez vite, mais envoyez-nous des renforts le plus rapidement possible. Sinon, ce qui nous attend, c'est la honte de la défaite ou la mort." Claudas n'était toujours pas d'accord. Pour le convaincre, son fils fit intervenir ses principaux barons qui, tous, insistèrent auprès de lui. Sérieusement blessé à plusieurs reprises, il finit par les écouter et partit, sur un cheval rapide et vigoureux – une monture comme il en était peu –, n'emmenant avec lui que deux chevaliers.

26        Au moment de quitter le champ de bataille où il laissait son fils au milieu de tant d'ennemis, et désespérant de jamais le revoir, Claudas montre un chagrin sans mesure et s'en prend à la mort "qui me laisse vivre aussi longtemps, dit-il. – Seigneur, font ceux qui l'accompagnent, cessez de vous affliger. Cela ne peut que vous faire du mal. Reprenez courage : s'il plaît à Dieu, tout se terminera bien. Pensez plutôt à chevaucher de façon à pouvoir envoyer au plus vite à ceux qui se battent toutes les forces qui sont en réserve à Gaunes. S'ils reçoivent des renforts à temps, vos pertes ne seront pas moitié aussi graves que vous le craignez ; si nous étions à leurs côtés avec tous les nôtres, nul des gens de Logres n'échappera à la capture ou à la mort, parce que nous sommes au moins deux fois plus nombreux."

27        [p.102] Après s'être abandonné à sa peine, Claudas fait forcer l'allure à son cheval – on aurait eu du mal à trouver plus rapide ! Et ses deux barons qui, eux aussi, étaient bien montés, font de leur mieux pour le suivre. Ils allèrent du même train jusqu'à Gaunes ; une foule de chevaliers sortis de l'enceinte et qui couvraient toute la plaine s'offrit alors à leurs yeux. "Mon Dieu, s'exclame Claudas à leur vue, je crois que mon fils et ceux qui sont avec lui recevront du secours à temps : ces hommes sont prêts, et ils sont plus nombreux que ce à quoi je m'attendais."

28        Dès qu'il les a rejoints, il leur explique combien ses gens ont besoin de renforts. "Vous auriez tort de vous précipiter ainsi", leur dit-il comme ils s'apprêtaient à se mettre en selle. "Si vous partez à bride abattue, tous vos chevaux seront épuisés avant même que vous ne soyez arrivés, si endurants soient-ils. Je vais vous dire ce qui vaut le mieux : ne chevauchez pas n'importe comment en ne cherchant qu'à vous faire valoir aux dépens des autres, mais répartissez-vous en vingt bataillons qui iront à la file, en bon ordre et à une allure raisonnable de telle manière qu'à votre arrivée sur le champ de bataille, vos destriers ne seront pas fatigués mais toujours vifs et pleins de vigueur." Ils s'accordèrent à suivre cet avis qu'ils estimèrent sensé. On divisa donc les hommes en vingt bataillons et on décida lesquels prendraient la tête et lesquels resteraient au milieu ou assureraient l'arrière-garde.

29        Après s'être organisés comme ils voyaient qu'il fallait le faire, ils prirent la direction du lieu p.103] où se déroulait la bataille en ne chevauchant pas trop vite, afin que leurs chevaux soient dispos au moment où ils auraient le plus besoin d'eux. Vers le milieu de l'après-midi, ils virent surgir, derrière une montagne, arrivant vers eux, les leurs qui fuyaient le plus vite qu'ils pouvaient après avoir été écrasés par les gens de Logres : de tous ceux que Claudas avait engagés à Château-la-Tour, plus de la moitié avaient été capturés ou avaient péri ; les autres s'étaient enfuis mais, blessés et vaincus, ils se voyaient déjà perdus. Et encore y aurait-il eu plus de prisonniers et de morts, sans les interventions inespérées de Claudin et Esclamor.

30        Ces deux là avaient tant été à la peine, le jour durant, et avaient accompli tant d'exploits sous les yeux des gens de Logres que monseigneur Gauvain et Hector les couvraient d'éloges en disant qu'ils n'avaient jamais vu deux chevaliers opposer si belle résistance : selon eux, ce jour-là, ils l'avaient emporté sur tous les autres. Et encore auraient-ils fait mieux si Hector n'avait pas, à trois reprises, brutalement désarçonné Claudin, ce qui avait nui à ses exploits. Certains avaient pensé pouvoir profiter de sa dernière chute pour le faire prisonnier, mais Esclamor, en s'exposant à de grands risques par amitié pour lui, avait réussi, non sans mal, à lui procurer un nouveau cheval et à le remettre en selle. Une fois campé entre les arçons, il déclara à son compagnon que, n'était la perte subie par son père, il lui importerait peu de mourir dans cette bataille,[p.104] "car je ne crois pas, mon ami, que je pourrais jamais refaire ce que j'ai accompli aujourd'hui avec vous."

31        Vers le milieu de l'après-midi, ceux de Logres les avaient tous contraints à abandonner le champ de bataille et ils avaient fui assez loin pour voir arriver les renforts en qui ils avaient mis tous leurs espoirs. Du coup, il leur aurait fallu être bien timorés et bien lâches pour ne pas reprendre courage. Aussi, tous se regroupèrent, le cœur en joie. Un jeune homme vint prévenir Claudin : "Réjouissez vous, seigneur, et soyez satisfait : voici l'armée de Gaunes qui arrive à la rescousse ; votre père nous envoie toutes les réserves dont il dispose." Claudin eut du mal à le croire, mais partout, il voyait en effet plaines et vallées couvertes par la foule des chevaliers dépêchés par Claudas, des hommes à qui on pouvait, certes, se fier : ceux-là lui resteront fidèles jusqu'à la mort, s'il le faut. "Regardez, seigneurs, dit-il à ses compagnons. – Nous sommes sauvés ! s'exclament-ils à ce spectacle. – Avec ces secours qui arrivent, nous pouvons être tranquilles. Mais, chers seigneurs, on va voir maintenant ce dont vous êtes capables : que chacun pense à tirer vengeance du mal qu'on lui a fait !"

32        [p.105] Retrouvant, tous, courage et audace, ils passent à l'attaque et font pleuvoir sur leurs adversaires des coups mortels qui les renversent à terre ; ils en abattent aussi bon nombre en fendant leurs rangs.

        Gauvain, ne comprenant pas qu'ils avaient vu des secours leur arriver, dit sa surprise à Hector: "C'est là un vrai mystère : ces gens s'enfuyaient, et maintenant ils reviennent sur nous. Comment expliquez-vous cela ? – Ne vous disais-je pas qu'une bonne moitié des gens de Claudas n'étaient pas encore sur le champ ? Vous pouvez être sûr que des renforts ne sont pas loin et qu'ils le savent : c'est cela qui leur a rendu courage et cela seulement, car nous les avions vaincus, c'est un fait. Je vous garantis qu'ils ont aperçu des troupes fraîches qui ne viennent pas pour ne rien faire, mais qui leur seront, au contraire, très utiles. S'ils ne pouvaient pas compter sur leur aide, cela ne ferait assurément pas leur affaire. – Ne vous inquiétez pas, monseigneur, dit Hector. Dieu m'en soit témoin, nous avons suffisamment de braves et preux chevaliers à l'arrière-garde pour que, si nombreux soient ces gens, nous soyons en mesure d'en venir à bout."

33        [p.106] En regardant vers le bas de la vallée, ils voient les renforts arriver de tous côtés à leurs ennemis, avec, en tête, les deux bataillons qui sont les premiers à les attaquer de front ; mais ils font face à cet assaut avec courage et efficacité, rendant coup pour coup car, si leurs adversaires ont l'initiative, eux-mêmes ripostent avec assez de violence pour leur faire mordre la poussière ; et comme ils étaient encore loin d'être épuisés, ils résistent si bien que c'est la stupéfaction dans le camp adverse. "Sur ma foi, déclare Esclamor en prenant Claudin à témoin, je n'y comprends rien ; ces hommes restent impavides alors qu'ils sont attaqués de toutes parts et ils font montre d'une assurance de vainqueurs."

        Monseigneur Gauvain et Hector ne s'accordaient aucun répit et, toujours l'un soutenant l'autre, semaient le trouble dans les rangs ennemis ; à force d'assommer, de frapper, ils se font craindre plus que tous les autres réunis et les combattants de l'avant-garde déclarent que ces deux-là sont les responsables de leur déroute : sans leurs coups d'éclat, ils n'auraient pas tourné le dos, à leur courte honte, comme ils viennent de le faire.

34        Quand deux bataillons de plus eurent été engagés contre les gens de monseigneur Gauvain, ceux-ci furent mis à rude épreuve et commencèrent de souffrir. Ceux qui poursuivaient les fuyards furent stoppés dans leur avance par la masse des nouveaux attaquants et le sort du combat hésita.[p.107] Mais avec l'entrée des cinquième et sixième bataillons sur le champ, ceux de Logres se trouvèrent en grande peine. De part et d'autre, on se livra à un vrai massacre ; le sol de la montagne était jonché de cadavres. Gauvain et les siens furent contraints et forcés de reculer, parce que Claudin avait trop d'hommes avec lui. "Qu'est-ce qui nous arrive, seigneur ? dit Hector à Gauvain. Allons-nous prendre la fuite ? Que Dieu m'abandonne si je ne préfère pas me faire tuer plutôt que de nous entendre reprocher, notre vie durant, de nous être conduits comme des lâches sans vergogne ! – Laissez-les faire : ils vont épuiser leurs chevaux dans des charges où eux-mêmes auront leurs lances brisées, et pendant ce temps, j'enverrai dire à Gaheriet de venir nous prêter main-forte. Bohort restera encore à attendre que nous ayons besoin de lui. – Faites donc, accepte Hector. – Tout de suite."

35        Et appelant un écuyer : "Va dire à mon frère Gaheriet – tu le trouveras là-bas dans la forêt – qu'il vienne à notre rescousse avec son bataillon, parce que nous devons faire face à tous les renforts envoyés par Claudas ; mais que Bohort ne bouge plus avant que j'aille moi-même le chercher, car il est notre dernière ressource et notre dernier espoir, si la situation devait mal tourner : nous n'aurons, après lui, plus personne sur qui compter, Dieu mis à part." Le jeune homme va transmettre le message à Gaheriet. "A l'attaque ! crie-t-il à ses gens quand il apprend que son frère l'appelle à l'aide. Montrons ce dont nous sommes capables. Nous avons passé la journée à attendre :[p.108] tout le monde nous ferait honte si, maintenant, nous n'arrivions pas à faire reculer ces gens." Le messager se rend ensuite auprès de Bohort et lui répète les paroles de monseigneur Gauvain. Il fera comme on le lui recommande, promet-il ; mais il aurait mieux aimé se battre que de rester sur place.

36        Dès que le bataillon de Gaheriet fut aux prises avec les hommes de Claudas, il fit beau entendre le fracas des lances et le cliquetis des épées : on ne voyait plus que cavaliers désarçonnés incapables de se relever et chevaux sans maîtres galopant au hasard à travers le champ. Lorsque Gaheriet lui-même qui avait, jusque là, passé trop de temps, à son goût, sans rien faire, entra dans la bataille, ses faits d'armes montrèrent sans attendre le preux qu'il était : impossible, à le voir, de ne pas le tenir pour un chevalier accompli ; sitôt qu'il eut rejoint Hector et Gauvain, leur compagnonnage les fit rivaliser d'exploits, et ils se battirent avec tant de fougue et d'acharnement qu'avec l'aide des gens de Gaheriet, ils parvinrent, à eux trois, à contrer l'avance des forces de Claudas et à interrompre les poursuites auxquelles leur grand nombre leur avait d'abord permis de se livrer.

37        A la vue de leurs hauts faits d'armes, Claudin fit appel à une vingtaine de ses chevaliers, ceux qu'ils considérait comme les plus sûrs : "Ces trois-là sont en train de nous malmener : nous avions mis les leurs en fuite et les voilà revenus, malgré nous.[p.109] Attaquez-les et débarrassons nous d'eux : les autres seront pris de court et deviendront incapables de résister." Tous approuvent et chargent au galop. Claudin, qui s'était mis à leur tête, atteignit Hector à la cuisse d'un coup de lance porté vers le bas si rudement qu'après avoir traversé de part en part la jambe du cavalier, l'arme s'enfonça – fer et bois – dans le flanc gauche du cheval et si profondément que l'animal s'écroula, touché à mort ; le cavalier, lui, s'évanouit de la douleur que lui causait la pointe restée dans ses chairs. De leur côté, les compagnons de Claudin réussirent à désarçonner Gauvain ainsi que Gaheriet, sans toutefois les blesser.

38        Une mêlée s'engage alors autour d'eux, où leurs assaillants cherchaient à s'emparer d'eux et à les tuer ; mais ils se défendaient avec le même acharnement que le sanglier encerclé par les chiens, quand sa lutte contre la meute lui fait oublier jusqu'au danger de mort auquel il est exposé. C'est avec une ardeur semblable que les deux frères se prêtent mutuellement main-forte et se protègent l'un l'autre autant qu'ils le peuvent. Ils avaient d'ailleurs été d'autant plus vite debout et remis en selle que nombre des leurs – hommes ou amis – étaient là et rivalisèrent pour les aider ; quand ils constatèrent qu'Hector était incapable de se relever,[p.110] ils en furent aussi désolés que s'il avait été leur frère ; ils le soulevèrent et le transportèrent, encore armé, hors du champ de bataille, avant d'extraire le morceau de lance fiché dans sa cuisse. Gauvain pleurait à chaudes larmes et regrettait sa prouesse qui allait leur manquer, et il le fit emmener, en même temps que les prisonniers, en recommandant de veiller sur lui comme s'il s'était agi du roi Arthur en personne.

39        Sur ce, il retourna au combat et s'enfonça au cœur de la mêlée. N'eût été Claudin, Bohort et les compagnons de la Table Ronde auraient été tout près d'en avoir fini avec les hommes de Claudas, tués ou mis en déroute. En tout cas, à partir du moment où ils avaient pris part à la bataille, leurs adversaires furent incapables de faire face et ils durent abandonner le champ de façon peu glorieuse ; sans le secours que leur apporta l'arrière-garde, ils auraient été nombreux à être faits prisonniers.

        Quand il fut acquis que tous les hommes des deux camps étaient aux prises, la peur s'empara de ceux qui les commandaient, car les deux armées étaient si nombreuses qu'on ne pouvait prévoir à qui Dieu donnerait la victoire à la fin de la journée.

40        [p.111] Dès que Bohort entra sur le champ, il brisa sa lance au premier coup. Dégainant aussitôt son épée, il commença à s'en escrimer d'une façon qui suscita l'éloge de tous ceux qui le voyaient faire... et c'est facile à comprendre : il considérait Claudas et les siens comme ses ennemis mortels. Ses exploits surhumains firent dire à Gauvain (il en prit Yvain à témoin) qu'on aurait raison de lui confier une terre à tenir "parce que, sur ma foi, je ne connais personne qui la défendrait aussi bien. – En effet, approuva Gaheriet, s'il en a décidé ainsi, il viendra vite à bout de se frayer un chemin à travers toute cette foule de cavaliers ; je serais surpris que les hommes de Claudas puissent tenir longtemps, maintenant qu'il est là : personne ne lui résiste."

41        La bataille dura jusqu'au soir, et Claudin se réjouit de la venue de l'obscurité, car ses hommes étaient à la débandade ; ils refluèrent en direction de Gaunes d'une façon qui ne leur faisait pas honneur ; certains arrivèrent à temps pour s'y réfugier, mais, à l'issue d'une longue poursuite menée par des ennemis qu'animaient une haine mortelle à leur égard, beaucoup furent faits prisonniers à l'entrée même de la ville. Ceux qui leur avaient donné la chasse virent, eux, avec dépit tomber la nuit parce que, pensaient-ils, s'ils en avaient eu le temps, ils auraient réussi à capturer tous les fuyards. Après qu'ils se furent emparés de tous ceux qu'ils pouvaient [p.112] et une fois les portes de l'enceinte fermées, ils établirent leur camp au plus près, en affirmant qu'ils ne partiraient pas avant d'avoir pris la ville, d'avoir vaincu les gens de Claudas et de l'avoir lui-même dépossédé et chassé de ses terres.

        Installer le camp pour la nuit, examiner et soigner les blessés, tout cela leur donna beaucoup de travail; on chargea Gaheriet et sa compagnie de monter la garde et il s'en acquitta si bien qu'on n'eut aucun reproche à lui adresser : il passa toute la nuit en armes et ne s'éloigna pas des remparts jusqu'au lever du jour. L'armée se prépara alors au combat, dans l'idée que les gens de Gaunes tenteraient une sortie ; au lieu de quoi, ils se réunirent pour délibérer sur la conduite à suivre : comme ils avaient eu le dessous dès la première bataille, ils pensaient qu'ils ne pourraient pas résister.

        Lorsque tous les barons furent réunis, au début de la matinée, dans la grand-salle et qu'ils se furent assis, le roi Claudas prit la parole : "Qu'êtes-vous d'avis de faire, chers seigneurs, dans cette guerre que ceux de Logres ont pris l'initiative de nous déclarer d'une façon qui nous a tous surpris ? Discutez-en entre vous car, à moi seul, je suis incapable de prendre la bonne décision. C'est pourquoi, je veux que chacun de vous dise ce qui, selon lui, vaudrait le mieux, et je me rangerai volontiers à ce dont vous serez tombés d'accord." Des avis différents s'exprimèrent au cours de la réunion : les uns proposèrent une chose, les autres [p.113] une autre. Lorsque chacun eut dit ce qui paraissait devoir être le plus efficace, un accord se fit pour attendre les renforts demandés à Rome : c'était une chose faisable, car les défenses de la ville étaient si fortes qu'il n'y avait rien à craindre d'un assaut, et les réserves en vivres si abondantes qu'elles auraient permis de tenir plus de vingt ans, même à une population plus nombreuse. Ils resteront donc à l'intérieur des murs jusqu'à l'arrivée des secours qui devraient être là sous peu et qui, étant donné leur importance, ne pourront que leur assurer la victoire ; en revanche, s'ils se risquaient maintenant à tenter une sortie, ils sont sûrs de n'avoir rien à y gagner car, pour avoir expérimenté ce que valent leurs assiégeants, ils savent qu'ils se feront battre chaque fois qu'ils iront à l'affrontement, parce qu'ils ont affaire à des hommes très nombreux et qui sont de meilleurs combattants.

42        Lorsque Claudas eut constaté que cet avis faisait l'unanimité, il s'y rallia parce qu'il ne voulait pas aller contre l'assentiment général, bien que, quant à lui, il eût préféré tenter une sortie et se battre, ses gens contre les leurs, parce qu'il était homme à ne jamais perdre courage. Si tous les siens avaient fait preuve de la même audace, ou ils se seraient tous fait tuer, ou ce sont les autres qui auraient été exterminés jusqu'au dernier.[p.114] Mais, puisqu'ils étaient d'avis de rester à l'intérieur des murs, il y resterait, même si c'était à contrecœur.

        Après avoir placé hommes d'armes, chevaliers et arbalétriers sur toutes les fortifications de la ville – au sommet de remparts, dans les tourelles – selon qu'ils en voyaient l'utilité, se voyant au complet, ils se comptèrent pour estimer les pertes et arrivèrent au total de plus de quatre mille hommes, tant chevaliers que sergents d'armes. Jamais on n'avait tant vu de morts et de blessés. Lorsque Claudas apprit que Canard avait été fait prisonnier, celui des siens que sa bravoure et sa prouesse rendaient redoutable entre tous, il déclara que rien depuis la mort de son fils Dorin ne lui avait causé autant de chagrin,[p.115] "et, Dieu m'en soit témoin, dit-il, j'aimerais mieux avoir perdu la meilleure de mes villes."

43        Il demanda alors à Claudin s'il avait assisté à cette capture. "Oui, seigneur, mais j'avais tant à faire de mon côté que je n'y suffisais pas et que j'aurais été pris sans Esclamor qui m'a, plusieurs fois, porté secours et m'a permis d'échapper à la mort. S'il n'avait pas été là, je ne m'en serais pas sorti vivant car nos adversaires sont si habiles et expérimentés au maniement des armes qu'on aurait peine à le croire ; de plus, ils restent groupés et se prêtent si bel et bien main-forte qu'à mon avis, personne ne peut leur tenir tête. Pour ce qui est de Canard dont vous déplorez à juste titre la capture, faites connaître la liste de vos propres prisonniers – il doit y avoir de grands seigneurs parmi eux. S'il y en a qui puissent vous permettre de récupérer les nôtres, proposez un échange – chevalier contre chevalier ; et s'ils ne sont pas d'un sang assez élevé pour que les autres acceptent, faisons quelque autre tractation – une rançon ? un accord ? – qui vous les rendent, lui et nos autres compagnons. Voilà ce que je vous conseille de faire. – Vous avez raison, approuve-t-on autour de lui : nous ne voyons pas mieux." Claudas fit donc demander leurs noms aux prisonniers et aucun ne chercha à dissimuler son identité.

44        [p.116] Lorsqu'il apprit quels valeureux chevaliers et quels grands seigneurs ils étaient, il les fit venir devant lui et les ayant dévisagés, leur demanda de se nommer l'un après l'autre, ce qu'ils firent tous sans hésiter. Quand ce fut le tour de Lionel, Claudas s'écria que personne au monde ne lui avait fait plus de mal, "car si Dorin, mon fils que vous avez tué, était encore parmi nous, je suis sûr qu'avec ses débuts prometteurs il n'y aurait pas, aujourd'hui, plus vaillant chevalier que lui ; mais, à cause de vous, me voici réduit à une condition misérable dont j'ai honte. Certes, lui vivant, je n'en serais pas là. Nul autant que vous ne mérite que je le haïsse. – Si je l'ai tué, c'est bien normal : vous avez toujours été l'ennemi de mon père ; ses fils vous portent donc, à vous et aux vôtres, les mêmes sentiments, et ce n'est que justice : nul ne peut éprouver de l'amitié pour qui lui a volé ce qui lui revenait de droit ; or vous vous êtes conduit en usurpateur avec mon père et avec moi. – Cela suffit ! coupe Claudas. La perfidie ne peut rester cachée ; elle finit par se montrer au grand jour."

45        Il fait alors savoir aux gens de Logres qu'il désirait avoir un entretien avec les deux principaux chefs de l'armée – il y aura une trêve pendant ce temps - ; ceux-ci lui répondirent qu'ils acceptaient volontiers. Claudas et son fils sortirent donc, sans armes, de la ville, tandis que monseigneur Gauvain et Bohort, en tuniques et manteaux de soie, s'avançaient à leur rencontre.

        [p.117] Des deux côtés, on se retira pour les laisser seuls discuter tous les quatre. Claudas commença par leur reprocher d'avoir mis ses terres à feu et à sang, de s'être emparés de plusieurs de ses villes et d'avoir fait des prisonniers parmi ses hommes. Bohort riposta en l'accusant de la mort de son père ; il rappela aussi comment il avait contraint sa mère à fuir après l'avoir dépouillée de tous ses biens ; et enfin, il avait confisqué, pour y régner, une terre qui était le légitime héritage de cet enfant au berceau qu'il avait lui-même été en ce temps-là. "Voyez donc, intervient monseigneur Gauvain, de quel côté se trouvent les torts les plus graves ; pour moi, j'estime, déclare-t-il à Claudas, que c'est vous le plus coupable des deux : vous vous êtes emparé du royaume de son père sans aucune justification, vous avez forcé sa mère à prendre la fuite par pure cruauté et vous avez occupé sa terre contre tout droit. Il a patienté aussi longtemps qu'il l'a pu ; quand il a compris qu'on ne lui rendrait jamais justice, il est venu reprendre sa terre par la force à ceux qui lui interdisent d'y régner. Et comme, dès le début, il avait vu à quelle injustice il se heurtait, rien de plus naturel s'il a tué votre fils. Personne n'est fondé à l'en blâmer, puisque ce sont vous et vos hommes qui commandiez dans ce pays dont il était le seigneur légitime. On lui a toujours dénié son droit ; il faudrait donc être malhonnête pour prendre votre parti ; tout le monde doit, au contraire, vous maudire et chercher à vous confondre par la force.

46        – Seigneur, réplique Claudas, ce n'est pas de cela que je suis venu vous parler. – Et de quoi donc ? Dites-le nous. – Volontiers. Hier, une bataille sans exemple depuis la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par le nombre de ceux qui y ont pris part et les dangers qu'ils y ont courus, a opposé vos gens et les nôtres; et comme elle s'est prolongée jusqu'à la nuit, il est impossible [p.118] de savoir comment elle se serait terminée, s'il n'avait pas fallu l'interrompre. Il y a eu beaucoup de tués dans les deux camps – c'est inévitable dans ce genre d'affaires. Je crois savoir que vous retenez par devers vous un certain nombre de nos chevaliers et je souhaiterais qu'un accord intervienne sur la base d'un échange entre vos prisonniers et les nôtres." Ils ne demandent pas mieux, répondent-ils.

47        On s'engagea par serment des deux côtés, monseigneur Gauvain pour les gens de Logres et Claudas pour ceux de Gaunes. "Vous devez me renvoyer tous les chevaliers dans la journée", précise Claudas. C'est ce qu'ils vont faire, promettent les autres. "Et nous vous demandons de faire de même" réclame Gauvain. C'est entendu, lui assure-t-on. Ils se quittent sur cet accord, Gauvain retournant au campement et Claudas dans la ville.

        Monseigneur Gauvain fit venir devant lui tous les prisonniers et leur remit des vêtements en tenant compte des besoins de chacun ; puis il ordonna de dresser une table, les invita à s'asseoir et veilla à ce qu'ils soient traités en invités de marque. De son côté, Claudas, une fois de retour, déclara à tous ses captifs qu'ils étaient libres de s'en aller quand ils le voudraient...

48        ... ce qui ne leur fit pas peu plaisir. On dressa une table et ils se restaurèrent. Après quoi, on leur donna un cheval à chacun. Alors qu'ils étaient déjà en selle, Lionel adressa une demande à Claudas : "Il y a ici une demoiselle qui est des nôtres, seigneur ; ayez la courtoisie de la renvoyer avec nous. – Il n'en est pas question ;[p.119] cela ne fait pas partie de ce à quoi je me suis engagé." Voyant qu'ils ne le feraient pas céder, ils en prirent leur parti, tout à la joie que Dieu leur ait accordé une libération si rapide, alors qu'ils avaient craint une longue captivité.

        Dès que, dans l'armée, on les vit sortir de la ville, on vint au devant d'eux et on leur réserva le plus chaleureux des accueils. Au milieu de cette liesse indescriptible, les gens de Logres eurent à cœur de servir au mieux leurs prisonniers, au point que ceux-ci ne comprenaient rien à la fête qu'on leur faisait, parce qu'ils ignoraient tout de l'accord conclu. Après le repas, monseigneur Gauvain offrit à chacun d'eux un cheval de prix et il les fit tous rhabiller de neuf : dans ces luxueux vêtements, ils auraient eu très bel air, sans les blessures et les séquelles du combat.

49        Quand ils eurent enfourché leurs montures, Gauvain leur déclara que plus rien ne les retenait ; "Vous pouvez partir à votre gré, mais sachez bien que, si certains d'entre vous décidaient de passer encore la journée ici, ils seraient fêtés comme jamais on ne l'a été." Ils répondirent qu'ils préféraient retourner auprès des leurs, parce que c'est là qu'ils seraient le mieux ; et après avoir remercié pour les présents qu'on leur avait fait et les égards dont on les avait entourés, ils partirent aussitôt et chevauchèrent, côte à côte, en bon ordre, jusqu'à Gaunes.

50        Lorsque Claudas les vit revenir si richement et montés sur d'aussi magnifiques chevaux, il leur demanda d'où tout cela leur venait. "Des gens de Logres" dirent-ils, et ils en firent tant d'éloges, pour leur générosité et leur courtoisie, que ceux de Gaunes [p.120] en furent stupéfaits, au point que, s'ils n'avaient pas compté sur les renforts qu'ils attendaient de Rome plus que sur leurs propres forces, ils auraient fait en sorte de conclure la paix avec eux ; mais comme ils s'attendaient fermement à être secourus, ils n'en parlèrent même pas.

        En attendant, ils se retrouvaient si étroitement assiégés qu'ils ne pouvaient plus tenter la moindre sortie, ni pour lancer une attaque, ni pour quelque autre raison. De plus, ils subissaient des assauts qui se répétaient quotidiennement, mais dont ils se souciaient peu parce que les fortifications de la ville et le nombre de ses défenseurs la rendaient imprenable.

        Dans l'autre camp, lorsqu'on se rendit compte de la gravité des blessures d'Hector, on désigna Bohort à sa place pour partager avec monseigneur Gauvain le commandement en chef de l'armée.

51        Dix jours après le début du siège, la reine de Benoÿc, qui s'était fait accompagner de nombreuses moniales, rendit visite aux gens de Logres et la vue, parmi eux, de Lionel et de Bohort lui fit verser des larmes de joie et d'attendrissement. Quand ils surent qu'elle était leur tante, ils lui firent fête, et aussi par amitié pour Lancelot. Quant à monseigneur Gauvain et aux autres compagnons, inutile de demander s'ils furent contents de la voir : elle fut, de leur part, l'objet des plus grands honneurs. De son côté, elle demanda à ses neveux ce que Lancelot était devenu, et ils dirent tout ce qu'ils savaient de lui. Après qu'ils l'eurent retenue auprès d'eux pendant une semaine, elle repartit en les priant, au nom de Dieu, de faire en sorte qu'avant de mourir elle puisse le revoir au moins encore une fois. Ils étaient convaincus, dirent-ils, qu'elle en aurait en effet l'occasion et ils la raccompagnèrent longuement sur le chemin de Moûtier-Royal, avant de rentrer au camp.

52        Ce même jour, la dame du Lac arriva à son tour, entourée d'une nombreuse escorte. Elle s'enquit de Bohort et de Lionel qu'on lui amena. Dès qu'ils l'aperçurent,[p.121] ils coururent vers elle, avec de grandes manifestations de joie ; ils lui étaient reconnaissants de tout ce qu'elle avait fait pour eux pendant leur enfance – chez elle, ils n'avaient manqué de rien et avaient été traités dignement – et l'aimaient plus que toute autre femme au monde. Comme elle les interrogeait sur Lancelot, ils répondirent qu'il se portait au mieux. "N'est-il pas venu avec vous ? – Non : il est resté en Grande-Bretagne avec le roi Arthur. – Et d'après vous, y a-t-il une chance qu'il vienne ? – Nous l'ignorons", font-ils, et ils lui expliquent pourquoi il ne les a pas accompagnés. Puisqu'il n'est pas là, dit-elle, elle n'a pas de raison de s'attarder davantage ; mais, à force de prières, ils parviennent à la convaincre de rester, elle et toute sa suite où se trouvait, entre autres, un chevalier qui l'avait épousée et auquel, après avoir fait sa connaissance, Bohort confia la tenure du château de la Tour qu'il avait conquis, ainsi que celle des terres de sa mouvance, ce qui fit de lui quelqu'un de puissant jusqu'à la fin de sa vie. Puis la dame repartit, laissant les assiégeants poursuivre une entreprise qu'ils étaient décidés à mener à bonne fin. Ils continuèrent donc le siège jusqu'aux environ de la Saint-Michel et, entre temps, s'emparèrent de toutes les places alentour.

53        Trois jours avant la Saint-Michel, les gens de Gaunes apprirent que les Romains approchaient avec des forces importantes. La nouvelle leur causa une joie d'autant plus vive qu'ils avaient grand besoin de cette aide. Ils firent savoir leur situation aux arrivants : le siège des gens de Logres mis devant la ville et leur conduite à eux en retour. Ils demandaient que,[p.122] le jour de la Saint-Michel, tôt dans la matinée, les Romains marchent en armes sur leurs ennemis ; s'ils acceptaient, ils devaient savoir que, de leur côté, dès qu'ils les verraient approcher, ils prendraient les armes, si bien que l'armée ennemie se retrouverait attaquée des deux côtés à la fois, et par les gens de la ville et par leurs alliés. Ce plan fut immédiatement approuvé. Les Romains s'avancèrent à couvert de la forêt jusqu'à quelques lieues de Gaunes et ils y passèrent la veille du jour fixé à vérifier l'état de leur armement.

        Cependant, à l'intérieur de la ville où on était au courant que les renforts avaient pris position dans le bois, on se préparait du mieux possible afin de n'avoir plus qu'à monter à cheval.

        Quant aux assiégeants, ils ignoraient ce qui se tramait contre eux et ne pensaient qu'à s'amuser à ces jeux qui plaisent à de jeunes chevaliers pleins de prouesse. Comme ils ne se méfiaient de rien, les choses auraient risqué de mal tourner pour eux sans la dame du Lac qui apprit ce qui se passait par pur hasard, un jour qu'elle se promenait à cheval dans la forêt où les Romains s'étaient dissimulés. Elle reconnut au premier coup d'œil d'où ils étaient originaires et comprit aussitôt qu'elle devait être en présence de l'armée de secours.

54        [p.123] Elle se dépêcha donc de gagner le camp et se rendit dans la tente de Bohort à qui elle apprit qu'elle avait vu des Romains dans la forêt : "Je suis sûre qu'ils se préparent à vous attaquer aujourd'hui même ou demain matin ; si vous ne vous tenez pas sur vos gardes vous êtes morts." La nouvelle fit dire à Bohort et à ses compagnons qu'ils avaient de la chance qu'elle les ait vus à temps ; ils allèrent immédiatement rapporter à monseigneur Gauvain ce qu'il en était : l'attaque des Romains était imminente "Et comment le savez-vous ? – Grâce à la dame du Lac . – Eh bien, Dieu s'est montré favorable en nous évitant d'être surpris : si nous n'avions pas été prévenus, ils auraient pu facilement nous battre, et avec tout le temps pour le faire."

55        Princes, comtes et grand barons de l'armée furent aussitôt convoqués. Il y avait là plusieurs rois : Baudemagus, Brangoire, Yon, et Karadoc Bras Court ; vint aussi Hector des Marais, désormais guéri de la blessure que lui avait infligé Claudin. Quand ils furent tous rassemblés dans la tente de Gauvain – elle avait été fabriquée pour Arthur en personne, et sa beauté, sa richesse la rendaient vraiment digne d'un roi –, Bohort leur apprit que les Romains n'étaient plus qu'à trois lieues du camp et qu'ils lanceraient l'assaut le soir même ou le lendemain matin. "Comme je ne sais pas à quelle heure ils arriveront, il serait bon de demander à la moitié de nos hommes de se tenir prêts,[p.124] pour qu'ils ne nous trouvent pas désarmés comme ils s'y attendent car ce qui est sûr, c'est qu'ils ne nous croient pas au courant de leur présence. Puisque vous êtes unis dans la même entreprise, je vous demande, sur la foi mutuelle que vous vous devez, de faire armer la moitié des nôtres, pendant que les autres se reposeront en attendant qu'on ait besoin d'eux." Tous approuvent sa proposition et demandent lesquels seront les premiers à être de garde. Les quatre rois se dépêchent de dire qu'avec quatre mille hommes ils se chargent d'assurer la protection de l'armée : si les Romains s'imaginent les prendre par surprise, ils trouveront, en réalité, des gens armés.

56        Sur ce, le conseil se sépara et les chevaliers, après être allés manger, inspectèrent avec soin chevaux et armement afin d'être fin prêts le moment venu. Puis ils attendirent. Au crépuscule, les quatre rois se firent armer et ordonnèrent à quatre mille de leurs hommes de revêtir leurs armures ; au lieu de se mettre en selle, ils restèrent à pied chacun à côté de son destrier et le tenant par la bride, pour éviter de les fatiguer avant l'heure. Ils veillèrent ainsi jusque vers minuit. Quand il fut évident que l'ennemi n'attaquerait pas, la moitié d'entre eux allèrent dormir tandis que les autres montaient la garde et ils se remplacèrent avant le lever du jour. Tous purent donc prendre quelque repos pendant la nuit, ce qui leur permit d'être beaucoup plus dispos ensuite.

57        Dès qu'il fit clair, monseigneur Gauvain, qui s'était levé tôt, vint leur souhaiter que Dieu leur accorde une journée favorable et ils lui rendirent son salut.[p.125] "Or donc, les Romains ne sont pas venus cette nuit ; mais ils ne vont plus tarder, je peux vous l'assurer. Il faut donc désigner celui de vous quatre qui assurera l'avant-garde." Le roi Baudemagus déclara qu'il s'en chargeait ; Brangoire dit qu'il prendrait la tête du second bataillon ; le troisième et le quatrième revinrent à Yon et à Karadoc. Chacun d'eux aurait mille hommes sous ses ordres. Tous approuvèrent ces dispositions, à commencer par Gauvain.

        Au lever du soleil, tous les gens de Logres étaient sous les armes. Après avoir réparti au mieux les forces dont ils disposaient, ils arrivèrent à un total de dix bataillons ; monseigneur Yvain devait conduire le neuvième et les autres être menés par différents barons dont Hector ; Gauvain et Bohort étaient chargés du commandement en chef.

58        Dès que les bataillons se furent mis en rang devant les tentes, alors que tous étaient fin prêts et n'avaient plus qu'à monter à cheval, ils entendirent une clameur retentissante : c'étaient les Romains qui, pensant les surprendre et les trouver désarmés, sortaient du bois ; ils envoyaient en tête deux bataillons, enseignes dressées. Baudemagus, qui se tenait en avant de ses hommes, fut le premier à les voir. "Sus à eux ! s'écria-t-il à leur adresse. Que pas un de leurs chevaliers ne reste en selle ![p.126] Allez-y sans crainte !" Quand les deux troupes se rencontrèrent, il n'y eut plus que lances brisées et cavaliers renversés : tout le champ en était couvert. A se voir réserver pareil accueil, aux prises avec une chevalerie d'élite, l'inquiétude saisit les Romains ; c'étaient pourtant eux-mêmes de vrais preux et, se fiant à leur nombre, ils s'étaient d'abord sentis aussi sûrs d'eux que de la victoire.

59        Dès qu'ils eurent leurs lances brisées, ils dégainèrent leurs épées et lancèrent derechef leur chevaux sur les hommes de Baudemagus qui les reçurent si résolument qu'ils en furent surpris : ils étaient pourtant beaucoup plus nombreux !

        Le roi était un des meilleurs chevaliers de sa génération. Il avait mis l'épée au clair et il en assénait tout autour de lui des coups qui faisaient reculer même les plus vaillants. Son neveu Patridès – c'était un guerrier émérite qui faisait toujours preuve d'un courage exceptionnel – avait, lui aussi dégainé son épée, quand sa lance s'était rompue. Il l'abattait à droite et à gauche, ouvrant un passage à son oncle et, ce faisant, il offrait un spectacle si rare que tous l'estimaient un combattant comme on en voit peu.

        Mais les Romains étaient si nombreux que c'était à n'y pas croire et, finalement, les gens de Baudemagus durent reculer ; cependant, ils ne le firent pas sans avoir résisté avec acharnement,[p.127] en vrais preux qu'ils étaient ; avoir tant payé de leur personne se serait d'ailleurs retourné contre eux, sans l'intervention du roi Karadoc qui se porta à leur secours avec tout son bataillon ; et dès lors, plus rien ne put les ébranler.

60        Même, il ne leur fallut pas longtemps pour faire céder du terrain à leurs adversaires qui se replièrent en désordre, sans gloire, vers le bois d'où ils avaient lancé leur attaque. C'est alors qu'en sortit Julien, un sénateur Romain, jeune et très vaillant chevalier. Arborant des armes aussi solides que luxueuses, il s'avança à la tête d'une troupe nombreuse. Voyant la façon dont le roi Baudemagus s'activait à poursuivre ses hommes qu'il faisait tomber de cheval et tuait avec une facilité surhumaine, il l'indique à ses compagnons : "Vous voyez, là, ce chevalier qui multiplie les exploits ? Eh bien, ne me croyez plus jamais si ce n'est pas Lancelot du Lac, celui dont tout le monde parle ! – C'est très possible, en effet, conviennent-ils. – Alors, sus ! Celui qui lui fera mordre la poussière, je le ferai riche pour jusqu'à la fin de ses jours !"

61        D'un seul élan, ils se ruent sur Baudemagus, et si brutalement qu'ils lui tuent son cheval et le font s'écrouler au sol. Il se relève d'un bond et, comprenant à les voir l'encercler, qu'ils ont l'intention de s'emparer de lui, il rassemble toutes ses forces pour se défendre, mais en vain : ils se jettent sur lui, le saisissent [p.128] et le placent sous bonne garde, avant, disent-ils, de le mettre en prison. Leur satisfaction était grande parce qu'ils pensaient que sa capture signifiait la fin de la guerre.

62        Lorsque les gens de Baudemagus apprirent qu'il avait été fait prisonnier, leur émoi fut tel qu'il devint facile de les vaincre : dans leur chagrin, ils ne pensaient même plus à se défendre ; ils tournèrent les talons et abandonnèrent le champ à leurs adversaires. En les voyant se replier en pleine confusion, le roi Yon qui commandait le troisième bataillon exhorte ses hommes : "Allons à leur secours, et vite ! Ils se sont sûrement heurtés à trop forte partie et un de nos commandants a été pris. C'est cela qui leur a fait peur." Il fait donc tout ce qu'il peut pour leur prêter main-forte, mais deux nouveaux bataillons romains ne tardent pas à sortir du bois ; quand ils furent arrivés à proximité de la mêlée, le roi Brangoire se lança, à son tour, sur eux avec les siens, et, au lieu de les attaquer de face, il les contourna pour les prendre à revers.

        On se battait donc en deux endroits différents du champ : difficultés et dangers étaient aussi grands et aussi nombreux dans l'un que dans l'autre, et beaucoup de braves chevaliers, de combattants éprouvés y furent tués.

63        Monseigneur Gauvain constata que les bataillons ennemis émergeaient si brusquement des arbres qu'il n'avait presque pas le temps de les voir arriver. "Il faudrait vraiment savoir, dit-il à Bohort, combien ils sont, en tout. – Impossible,[p.129] tant qu'il en restera à couvert de la forêt. Mais je vais vous dire ce que nous pouvons faire : engageons nos hommes seulement petit à petit ; pour cela, il faut les répartir autrement qu'ils ne le sont. De quelle façon, me direz-vous ? Si vous m'en croyez, divisez chacun de nos bataillons en trois et placez un bon capitaine à la tête de chacun  ; mais ne changez rien aux deux derniers qui constituent notre ultime recours, en cas de besoin : c'est là que se trouvent les chevaliers les plus aguerris et les plus valeureux, ceux que l'on redoute d'affronter plus que tous les autres."

64        Gauvain suivit fidèlement son conseil : il divisa chaque bataillon en trois et envoya, au fur et à mesure, ces contingents en renfort là où le besoin s'en faisait sentir. Avant le milieu de la matinée, il les avait tous engagés, mais n'avait pas encore fait appel aux deux derniers bataillons. Les gens de Gaunes, s'imaginant que l'ennemi n'avait plus de forces en réserve, firent une sortie et se ruèrent au combat avec une telle fougue que leur charge laissa au sol nombre de leurs adversaires. Il s'en fallut de bien peu pour que ceux de Logres ne soient écrasés : mais c'est alors que monseigneur Gauvain leur envoya le neuvième bataillon, celui de ses quatre frères. Les Romains, à leur tour, crurent que c'était là le dernier dont l'ennemi disposait, et ils firent appel au leur, celui où se trouvait le consul de Rome ; ses effectifs étaient si nombreux et il rassemblait tant d'hommes importants que l'on ne pouvait imaginer le voir vaincu facilement ; il arborait l'enseigne de la ville :[p.130] une aigle d'or et un dragon solidement fichés au sommet de deux hampes de fer – il ne fallait pas moins de quatre chevaux pour la porter.

65        Dès que, au sortir de la forêt, ils se furent engagés en terrain découvert, monseigneur Gauvain les vit : "Seigneur, dit-il à Bohort, voici leur dernier bataillon : je le reconnais sans risque d'erreur au dragon sur l'enseigne. C'est là que sont réunis tous ceux qui font leur fierté. Si nous parvenons à les vaincre, nous n'aurons plus rien à craindre de tous ceux qui sont là. – Je pense que vous avez raison. Voici la tactique que je vous suggère, si vous estimez que c'est une bonne façon de nous y prendre. Passons par derrière les tentes et attaquons-les à l'improviste, mais avec une violence à laquelle ils ne s'attendront pas et qui les laissera sans réaction. Si nous réussissons à renverser cette enseigne, ils seront à nous, j'en suis certain, dès lors qu'ils la verront à terre." Gauvain répond que c'est, en effet, ce qu'il voit de mieux à faire.

66        Ils vont donc trouver Hector et lui expliquent leur plan qu'il approuve à son tour. Immédiatement, ils contournent les tentes et chargent le dernier bataillon romain. Dès qu'on les voit arriver, on lâche la bride aux chevaux et on fait face au mieux à leur attaque :[p.131] sous le choc, beaucoup se retrouvent à terre qui ne devaient pas s'en relever. Après le bris des lances, on se bat à l'épée : dans la mêlée, leur fil tranchant coupe la vie à bien des braves. Quel malheur et quel péché ce fut !

        Dès que leurs lances s'étaient cassées, Gauvain, Bohort et Hector avaient dégainé et s'étaient enfoncés au cœur de la mêlée ; les coups des trois compagnons pleuvaient à l'envi et nul ne pouvait voir leurs incroyables exploits sans les tenir pour de vrais preux. Mais ils eurent beau faire, ils ne purent s'approcher de l'enseigne à moins de trois longueurs de lance, parce qu'il y avait là trois cents chevaliers, tous aussi hardis que valeureux et qui firent échouer toutes leurs tentatives.

67        On se battit pendant toute la journée avec une fougue et un acharnement qui laissèrent beaucoup de morts dans les deux camps. C'est Bohort qui en fit le plus, désarçonnant et massacrant sans répit ses adversaires. Ses exploits lui permirent de se faire reconnaître entre tous ses compagnons, à la violence de ses coups, par les Romains qui le voyaient pour la première fois et ils déclarèrent qu'à lui seul il avait empêché la défaite des gens de Logres. Il se distingua si bien, sans le moindre répit, qu'il l'emporta sur tous les autres, qu'ils fussent de Logres, de Gaunes ou de Rome. Le soir, à la nuit tombée, les Romains se retirèrent dans leur campement [p.132] où certains se débarrassèrent de leurs armes, alors que ceux qui devaient monter la garde pendant la nuit, pour éviter à l'armée d'être surprise par une éventuelle attaque, restèrent sur le pied de guerre.

68        Cela fait, on remarqua l'absence du roi Baudemagus et on demanda à ses hommes ce qui lui était arrivé. "Les Romains se sont emparés de lui, répondirent-ils sans pouvoir retenir leurs larmes, et ils l'ont mis en prison à Gaunes." La nouvelle plongea tout le monde dans la consternation et on regretta d'autant plus sa capture qu'il avait été d'une grande aide et d'un grand réconfort pour tous. Monseigneur Gauvain voulut savoir si eux-mêmes avaient fait des prisonniers dans le camp adverse. "Non, lui disent-ils. – Et comment nous y prendre pour y parvenir ? – Nous n'en avons aucune idée. – Patientons jusqu'à demain : il y aura une autre bataille où, s'il plaît à Dieu, nous aurons la chance d'en faire un contre qui nous pourrons l'échanger. – Qu'Il nous l'accorde, en effet !" Les gens de Gorre passèrent une triste nuit. Le lendemain matin, ils se remirent en armes et tous en firent autant ; puis ils attendirent que ceux de la ville tentent une sortie pour les attaquer.

69        Une fois face à face, les bataillons se chargèrent et, à nouveau, les corps des cavaliers tombés de leurs chevaux jonchèrent le champ. Les combats se prolongèrent jusqu'à la nuit, violents et acharnés, et ils firent beaucoup de blessés et de morts dans les deux camps. La journée se termina au désavantage des gens de Logres parce qu'ils avaient eu affaire à des troupes infiniment plus nombreuses.[p.133] Certains prétendirent même que, sans monseigneur Gauvain, Bohort de Gaunes et Hector des Marais, ils auraient été définitivement écrasés.

        Au moment où les affrontements prenaient fin, les gens de Gaunes firent un grand nombre de prisonniers qu'ils allèrent enfermer dans le donjon. Leurs adversaires rentrèrent au camp où, après s'être désarmés dans leurs tentes et avoir découvert l'étendue de leurs pertes, ils s'abandonnèrent entre eux à leur chagrin ; ils ne se privaient pas de le montrer, bien au contraire, mais ils l'auraient manifesté avec encore plus d'éclat, s'ils n'avaient craint qu'on les entendît à l'intérieur de la ville – et c'est la raison pour laquelle ils se contenaient.

70        A cinq reprises, l'armée de Logres affronta les gens de Claudas et, chaque fois, elle subit de lourdes pertes. Au bout d'une semaine de combats sans répit, la puanteur des cadavres était abominable car aucun des deux partis n'avait le temps d'inhumer les siens. Comme les Bretons étaient beaucoup moins nombreux, il y avait infiniment plus de morts dans leurs rangs ; cependant, ce furent les habitants de Gaunes qui, lorsque l'odeur commença de se répandre jusque dans la ville, demandèrent une trêve de quinze jours pour enterrer les leurs ; elle leur fut volontiers accordée parce qu'elle correspondait aussi aux vœux de l'autre camp. Monseigneur Gauvain et Panthélyon, le consul romain, en prirent l'engagement pour chacun des deux partis. Cela permit d'aller couper du bois dans la forêt [p.134] pour brûler les corps que l'on ne parvenait pas à identifier et d'ensevelir en terre consacrée ceux qui étaient reconnaissables.

71        Puis, confiants dans la trêve, on prit quelque repos, en ville comme dans le camp. La suspension des hostilités permit même aux chevaliers des deux armées de se rendre visite. Des deux côtés, on découvrait les hommes et les ressources des uns et des autres.

        Tout cela n'empêcha pas Claudas de vouloir tuer le roi Baudemagus lorsqu'il apprit qu'il était son prisonnier ; et il l'aurait fait sur-le-champ sans les prières de ses hommes qui lui demandèrent la raison de cette haine invétérée. "Il a tué un de mes cousins, et de ses propres mains, m'a-t-on dit. – C'est pour cela que vous voulez le tuer, lui, un homme qui a reçu la bénédiction et l'onction du sacre ? Si un chevalier ne peut être mis à mort pour le meurtre d'un écuyer, de même, selon le droit, un souverain ne doit pas payer de sa vie la mort d'un simple chevalier." Devant leur réprobation, Claudas se résigne à en rester là. Cependant, les gens de Logres lui ayant, à plusieurs reprises, proposé une rançon pour qu'il le leur rende, il ne voulut pas en entendre parler,[p.135] parce qu'il savait que, dans toute l'armée, personne n'était d'aussi bon conseil que lui ; c'est pourquoi, malgré tout ce qu'on put leur promettre, il refusa tout accord le concernant.

72        Profitant de ce que la trêve n'était pas terminée, monseigneur Yvain, qui, ce matin-là, s'était levé tôt, alla faire un tour aux environs, dans la forêt. Il avait pris ses armes, montait un destrier aussi vigoureux que rapide, mais n'avait emmené personne avec lui, pas même un serviteur ou un écuyer. En chemin, le hasard lui fit rencontrer un jeune homme qui arrivait à vive allure. Yvain lui demanda au service de qui il était. "De monseigneur Lancelot du Lac, répondit le garçon ; il m'a envoyé du royaume de Logres jusqu'ici parce qu'il veut savoir à tout prix si ce qu'on lui a rapporté est vrai : Rome aurait envoyé aux gens de Gaunes une armée de secours si importante que, depuis son arrivée, ses amis subissent des défaites quotidiennes et que tout est perdu pour eux. S'il est exact qu'à leur tour ils ont besoin d'aide, il sera là avant deux mois, et avec des renforts assez nombreux pour que c'en soit fait des autres.

73        – Oui, fait Yvain, les Romains sont là et, depuis, nous n'avons pas cessé d'être à la peine, parce que nos adversaires disposent de forces considérables, ce qui est loin d'être notre cas, et nous aurions eu le dessous dans chaque rencontre, vu notre petit nombre, sans la présence de chevaliers émérites parmi nous, et surtout sans celle de l'infatigable Bohort de Gaunes dont aucune difficulté, aucun obstacle ne vient à bout ; c'est grâce à lui que nous tenons bon ; s'il n'avait pas été là,[p.136] nous aurions perdu deux fois plus d'hommes. – Qui êtes-vous, pour me dire toutes ces choses ? – Que vous importe ? – C'est que, si je les croyais vraies, je repartirais aussitôt et je ne m'arrêterais qu'une fois arrivé auprès de mon seigneur à qui je répèterais ce que vous m'avez dit. – Je suis Yvain, le fils du roi Urien, dit-il. – Enlevez donc votre heaume, que je puisse vous voir à visage découvert." Yvain s'exécute : "Eh bien, mon ami, t'ai-je dit la vérité ?

74        – Je vous reconnais fort bien, seigneur. Je vais donc vous recommander à Dieu et me dépêcher de regagner le royaume de Logres. Mais, je vous en prie, dites-moi si nos barons sont sains et saufs. – Oui, et vous pouvez en faire part à Lancelot. La seule chose qui nous fasse peine, c'est que Claudas retient prisonnier le roi Baudemagus, lui qui est l'homme le plus sage de toute l'armée et notre meilleur conseiller dans les moments difficiles. – Et craindriez-vous qu'il lui fasse du mal ? – Non, vous pouvez en être sûr."

75        Sur ce, le jeune homme rebrousse chemin en toute hâte et repart à vive allure, tant il lui tarde d'être de retour et de raconter ce qu'il a appris à son seigneur.

        Après avoir fait une longue promenade dans la forêt, Yvain rentra au camp et mit pied à terre devant les tentes où il s'empressa de raconter à Gauvain sa rencontre avec le garçon et comment il l'avait renvoyé à Lancelot [p.137] en le chargeant de le mettre au courant de leur situation. La satisfaction de Gauvain fut d'autant plus grande qu'il était impatient comme tout le monde, que Lancelot soit à leurs côtés, parce qu'on l'attendait comme le Messie : sa vaillance et ses exploits faisaient qu'ils voyaient en lui leur meilleur espoir et leur plus sûr recours – et lui-même ne l'ignorait pas.

76        Quand Bohort apprit qu'on avait demandé à Lancelot de venir leur prêter main-forte, sa consternation fut grande. Prenant Hector et son frère Lionel à part, il leur déclara que c'était une honte pour eux de s'être si mal battus qu'il faille avoir recours à lui : "Vraiment, j'aurais préféré que nous n'ayons rien entrepris : il va nous considérer comme des lâches qui se dépêchent de s'avouer vaincus ! – Gardez-vous de jamais parler ainsi, seigneur ! proteste Hector. Ceux qui savent ce qu'il en est réellement – combien nous sommes peu face à un ennemi innombrable – n'auront jamais l'idée de nous blâmer ; au contraire, sur ma foi : dans les deux camps, votre valeur et vos exploits vous ont fait reconnaître comme le meilleur des chevaliers – c'est un honneur qui rejaillit sur nous. Vous n'avez donc pas à regretter que Lancelot sache que nous avons besoin d'aide. Quoi qu'il fasse pour nous à l'avenir, vous, vous avez tant fait jusqu'à présent, alors que les plus vaillants des nôtres étaient mis en déroute, que, sans vous, nous aurions tout perdu ; et d'ailleurs, je ne vois pas comment il aurait pu accomplir plus d'exploits que vous. – Que dites-vous là, Hector ! Que Dieu m'aide, si mon seigneur arrivait, Claudas ne l'aurait pas plutôt appris qu'il déguerpirait : il ne se risquerait pas à l'attendre !"

77        [p.138] Ils continuèrent longtemps de discuter, et Bohort en vint à dire qu'il aimerait mieux, purement et simplement, se faire tuer plutôt que de ne pas leur donner la victoire avant l'arrivée de Lancelot, quel qu'en soit le moment.

        Après l'expiration de la trêve, les gens de Gaunes se préparèrent à faire une sortie contre les assiégeants ; ils s'armèrent de pied en cap et répartirent leurs forces en bataillons de la manière qui leur parut la plus efficace. On remit le commandement du premier à Claudin : sa vaillance et sa prouesse lui avaient valu la légitime confiance de tous ; c'était un des bons chevaliers de son temps, particulièrement dur au mal et plein d'une assurance qui le laissait impavide face au danger. A la tête des autres bataillons, Claudas plaça tels chefs qu'il savait leur convenir. Enfin, le dernier, celui où étaient rassemblés les Romains, était emmené par le consul Panthélion, un homme jeune en même temps qu'un brave et valeureux chevalier.

78        Lorsqu'ils apprirent qu'ils allaient devoir à nouveau se battre contre ces ennemis qu'ils redoutaient à cause de leur nombre, les gens de Logres avaient déjà pris leurs dispositions et eux aussi s'étaient organisés au mieux en bataillons : ils en avaient établi dix. Hector, qui brûlait du désir de se battre, pria qu'on lui confie le premier – ce qu'il faisait là, c'était pour se mesurer à Claudin :[p.139] on lui avait dit qu'il conduisait le premier bataillon dans l'autre camp. Monseigneur Gauvain et Bohort, qui assuraient le commandement en chef de l'armée, répondirent favorablement à sa demande ; ils placèrent sous ses ordres Patridès et tous les gens du roi Baudemagus et y adjoignirent assez d'autres chevaliers pour qu'il ait dix mille hommes avec lui, tous braves et valeureux. Quand on apprit en ville qu'Hector conduisait l'avant-garde, on en conçut une grande crainte : sa vaillance était connue et, à plusieurs reprises, il leur avait causé de sérieuses pertes : leur appréhension était donc facile à comprendre. Cependant, ce qui les rassurait beaucoup, c'était que, face à lui, il y aurait Claudin. Gauvain donna à tous les autres bataillons des chefs qu'il savait capables de bien assurer leur fonction et de soutenir efficacement leurs hommes, en cas de besoin. Enfin, dans le dernier, celui qui réunissait les chevaliers de la Table Ronde et dont les effectifs étaient très nombreux, c'est Gaheriet, le frère de Gauvain, qui portait l'enseigne du roi Arthur.

        Monseigneur Gauvain les passa en revue et les exhorta avec instance à se montrer à la hauteur de la tâche : qu'ils fassent des exploits, mais n'oublient pas de se montrer prudents ![p.140] Leurs réponses correspondirent assez à son attente pour qu'il ait tout lieu de s'en réjouir.

79        Le premier bataillon sortit de Gaunes, Claudin en tête, poussé qu'il était par une envie de jouter sans égale ; équipé de belles et bonnes armes, en selle sur un vigoureux destrier, à la fois rapide et docile, il s'avançait, enseigne déployée.

        De son côté, Hector avait quitté le camp à la tête de son bataillon et lui aussi s'était porté en avant de ses compagnons afin de jouter contre Claudin avec qui il brûlait de se mesurer car, mieux que tout autre, il connaissait sa prouesse. Sous les yeux de tous, il lance sa monture au galop et charge cet adversaire qui l'imite. La rapidité des chevaux et la violence des coups portés sur les écus firent voler les lances en éclats ; le heurt des écus et des corps qui s'ensuivit fut si rude que les deux cavaliers en furent tétanisés ; mais Hector, plus jeune et plus fragile – plus âgé, Claudin avait pour lui l'avantage de la force – tombe à la renverse par-dessus la croupe de son destrier, alors que son adversaire termine la course sur son élan, toujours fermement en selle.

80        Bohort était occupé à décider dans quel ordre les bataillons interviendraient successivement ; mais, rendu quasi fou furieux à la vue d'Hector à terre (il lui était très attaché), il empoigne une lance à la hampe rigide et résistante, pique des deux et charge Claudin, en proie à une colère noire ;[p.141] d'un coup violemment porté vers le bas, il le fait tomber de cheval, si assommé qu'il ne sait plus s'il fait jour ou nuit. Il prend alors le destrier du vaincu par la bride, et s'approche de son cousin qui se relevait déjà : "Montez, seigneur !" lui dit-il. Hector obtempère en le remerciant de son geste, mais très dépité et chagrin de ce qui lui est arrivé.

81        Le premier bataillon de Gaunes et celui de Logres se lancent alors au galop l'un contre l'autre. D'un côté, on se rue sur Claudin et on fait tout pour s'emparer de lui, parce ce qu'on sait qu'il est le meilleur chevalier de la cité : de l'autre, on s'efforce de s'y opposer, et cinq cents épées sont brandies pour le défendre. Les uns veulent le faire prisonnier et les autres le protéger : il devient l'enjeu d'une mêlée acharnée et pleine de dangers ; les coups pleuvent sur les écus et les heaumes, les chutes de cheval sont brutales. Claudin n'est pas à la joie de se voir au milieu d'une pareille presse, car il n'ignore pas qu'il est entouré d'hommes pleins de prouesse et qui n'ont qu'une envie : se saisir de lui. Il se dépêche donc de dégainer son épée et se protège d'un cercle de coups portés avec une violence [p.142] incroyable et dans lesquels il met toute sa force et sa fougue, tuant les chevaux, blessant leurs cavaliers, renversant tout ce qu'il réussit à atteindre. Bref, il résiste si bien qu'à le voir on ne peut que le tenir pour un preux digne de ce nom et affirmer qu'il est aussi brave que valeureux.

82        Cependant, Patridès, le neveu de Baudemagus, et Hector le serrent de si près que ce sera un vrai prodige s'il leur échappe ; et voilà que leurs coups s'abattent si violemment sur son heaume qu'ils le font tomber de cheval, assommé ; il allait être pris, lorsque Canard et Esclamor viennent à sa rescousse, quittant, pour ce faire, le commandement de leurs deux bataillons. Trois cents chevaliers, tous preux et hardis, les accompagnaient. Canard désarçonne Hector d'un coup sur le côté et le fait piétiner par son cheval, lui meurtrissant tout le corps. Quant à Esclamor, il frappe si rudement Patridès qu'il lui fait mordre la poussière, sans le blesser, mais le laissant quand même hébété par sa chute.

83        Ce fut le signal d'un redoublement de violence dans la mêlée qui fit s'affronter des adversaires plus nombreux. Quatre bataillons furent alors aux prises, deux pour chaque camp. Le choc des armes et la chute des cavaliers et des chevaux faisaient un tel vacarme qu'on n'aurait pas entendu le bruit du tonnerre. Les échanges de coups furent si brutaux que bien des braves y perdirent la vie ; beaucoup de chevaliers tombaient du haut de leurs destriers, certains mortellement atteints, d'autres si grièvement blessés qu'ils gisaient à terre, privés de mouvement ;[p.143] partout, on entendait les cris de douleur des agonisants. Et comme, dès le début, le combat avait été d'autant plus acharné qu'il s'était engagé pour défendre les deux plus vaillants de l'un et l'autre camp, qui en avaient pris l'initiative, la matinée était loin d'être avancée que tous les bataillons étaient déjà aux prises. Jamais champ de bataille n'offrit si douloureux spectacle : très vite, sous la grêle des coups, le sol fut recouvert de cavaliers blessés ou morts que les chevaux piétinaient également.

84        Bohort et Gauvain, après avoir eu leurs lances brisées, mettent la main à l'épée et s'élancent parmi les rangs qui se vident rapidement sur leur passage sous l'effet de leurs coups et parce que leur renommée fait peur. Il ne leur a pas fallu longtemps pour que ceux de Gaunes les reconnaissent à leur manière de frapper et en les voyant enfoncer les rangs ennemis aussi facilement que s'ils n'y avaient pas trouvé d'adversaires en armes. Il leur arriva donc, à maintes reprises, d'entendre répéter sur leur passage : "Voici Bohort et monseigneur Gauvain !" Alors qu'ils arrivaient là où Hector s'était fait désarçonner par Canard, ils tombèrent sur Claudin qui avait profité de sa chute pour l'attaquer ; il l'avait saisi par son heaume qu'il essayait de lui arracher de la tête,[p.144] et l'homme à terre, toujours sous le choc, ne savait plus où il en était et ne faisait pas mine de se défendre.

85        "Seigneur, dit Bohort à Gauvain en le lui montrant, suivez-moi et allons à son secours ! – Allez-y, et comptez sur moi, à la vie à la mort, tant que je le pourrai." Bohort met son cheval au galop et charge Claudin ; malgré le heaume et la coiffe du haubert, le coup qu'il lui décoche atteint le crâne, mais sans s'y enfoncer ; il est assez rude, cependant, pour faire perdre ses esprits au blessé qui se voit déjà mort et s'écroule, le souffle coupé. Cependant, Hector qui avait repris conscience et s'était remis en selle saisit Claudin par son heaume et le lui arrache. A cette vue, Canard lance son cheval sur lui et lui porte, en pleine poitrine, un coup qui le fait tomber à la renverse par-dessus les arçons ; puis il lui fait passer son cheval sur le corps à plusieurs reprises pour être sûr de le blesser grièvement.

86        Cet acharnement rend Gauvain furieux : il pique des deux et vient abattre son épée sur le heaume de Canard avec une force et une fougue qui font voler le cavalier à terre du haut de sa selle. Pendant ce temps, Bohort s'était approché d'Esclamor ; son coup lui fit une très large et très profonde plaie au visage, malgré l'armure ; le blessé vide les étriers, s'assommant dans sa chute.[p.145] Une clameur énorme s'élève alors autour des hommes à terre. Monseigneur Gauvain rejoint Bohort : "Arrangeons-nous, vous et moi, pour faire prisonniers ces trois-là. Si nous y arrivons, je pense que la victoire serait en bonne voie." Gauvain commence par amener un fort et solide cheval à Hector et malgré la foule d'ennemis qui l'entouraient, réussit à l'y faire monter. Une fois en selle, à nouveau plein de vigueur et d'allant, Hector se retourne contre Claudin à qui il en veut à mort pour tout ce qu'il lui a fait subir depuis le matin, et il s'acharne à le faire piétiner par son cheval jusqu'à ce que, le corps meurtri, les membres froissés, il soit incapable de se relever et d'articuler un mot.

87        Avec l'aide de Bohort, il se saisit alors de lui et ils le remettent à la garde d'une quarantaine d'hommes qu'ils chargent de le conduire jusqu'au camp. Il fut aussitôt amené dans la tente de monseigneur Gauvain où on le désarma avant de lui demander sa parole qu'il ne chercherait pas à s'échapper. Quand il se vit sans armure et qu'il comprit qu'on l'avait transporté en ce lieu où il était aux mains de ses ennemis, sa consternation dépassa tout ce qu'il avait éprouvé jusqu'alors. Il était né sous une mauvaise étoile, se disait-il, et la malchance s'était acharnée sur lui le jour de son adoubement pour qu'il en arrive là : se retrouver prisonnier par sa faute ! Il y avait de quoi devenir fou de rage : ce n'était pas qu'il craignait pour sa vie, mais parce que son emprisonnement plongerait dans l'embarras les gens de Gaunes et que sa présence leur manquerait beaucoup.

88        [p.146] Il n'y avait pas longtemps qu'il était là à gémir sur sa triste situation quand il vit arriver une centaine d'hommes – chevaliers et sergents d'armes – qui amenaient Canard : il avait passé toute la journée à soutenir les efforts de Claudin et il s'était trouvé en danger de mort à plusieurs reprises. Assommé de coups, foulé aux pieds des chevaux, qu'il fût encore en vie tenait du mystère ; et pourtant, aucune de ses blessures n'avait de quoi l'inquiéter. Une fois désarmé, lorsqu'il vit que Claudin était là, lui aussi, il se trouva partagé entre joie et tristesse : joie des retrouvailles, tristesse à le voir prisonnier comme lui. Claudin déclara qu'il craignait beaucoup que les leurs ne se fassent écraser et son compagnon opina. Ils restèrent ainsi à attendre jusqu'au soir.

        Les hauts faits que Bohort, Hector et Gauvain accomplirent ce jour-là laissèrent pantois ceux qui en furent les témoins. Les exploits de Bohort, en particulier, communiquaient courage à tous ceux qui le voyaient renverser les obstacles qui se présentaient devant lui. Pour peu qu'il eût ajusté droit son coup, il désarçonnait tous ses adversaires, si excellents que soient leurs chevaux ; à la lance comme à l'épée, il arrachait écus et heaumes, renversait cavaliers et montures, chargeant dans tous les sens et multipliant des exploits surhumains qui décourageaient même les plus audacieux de lui faire face.[p.147] Ce qui l'avait mis dans cette rage, qui tenait de la folie furieuse, c'était l'appel au secours envoyé à Lancelot.

89        Le soir venu, quand on commença de ne plus y voir à cause de la tombée de la nuit, et que les gens des deux camps se retrouvèrent épuisés, le consul, qui avait remarqué les prouesses de Bohort, l'appela alors qu'il s'apprêtait à quitter le champ de bataille ; l'autre ne se déroba pas et ils convinrent d'une trêve de huit jours. "Nous avons fait des prisonniers dans vos rangs, comme vous dans les nôtres, dit le Romain. S'il vous plaît, traitez-les avec les égards dont vous aimeriez être l'objet si vous étiez à leur place. – Ils n'ont rien à craindre, seigneur ; on leur fera même fête comme le méritent les braves et valeureux chevaliers qu'ils sont et comme il convient à des gens de haut lignage."

90        Cette réponse mit fin à leur entretien et Bohort retourna au camp où il mit pied à terre devant les tentes. Il y avait là force princes, comtes et grands barons, tous prêts à se mettre à son service ; ils s'empressèrent de les désarmer, lui et monseigneur Gauvain, et de leur prodiguer des marques de respect ; la raison de ce chaleureux accueil, ils n'en faisaient pas mystère, c'est que, sans eux, ils se seraient fait écraser.

        Une fois débarrassés de leurs armes, ils demandèrent à voir les prisonniers qu'on leur amena ; ils se levèrent pour les accueillir en leur faisant très bon visage. Bohort leur demanda s'ils avaient donné leur parole de ne pas chercher à s'enfuir. "Oui, seigneur, déclara Canard. – Vous ne serez donc ni mis aux fers, ni enchaînés. Mais tenez fidèlement votre parole ; Dieu aurait gâché la prouesse dont il vous a tous doués, si vous vous rendiez coupables d'imposture et de perfidie." Ils répondent qu'ils respecteront l'engagement pris de telle façon que personne ne pourra formuler à leur encontre le moindre reproche, ni la moindre accusation.

91        Dans le camp, la soirée se passa plus joyeusement que d'habitude, parce que la journée s'était bien terminée pour les Bretons. Ils parlèrent longuement de tous les exploits dont ils avaient été les témoins au cours de la bataille,[p.148] tant et si bien qu'Agravain déclara qu'à l'accoutumée Hector se montrait plus valeureux. "Gardez-vous de le critiquer devant moi, coupa Gauvain car, sur la foi que je vous dois, avec les coups qu'il a reçus au début de la journée, c'est un mystère qu'il ait pu continuer de se battre. Que Dieu m'aide, quiconque dans cette armée, fût-ce le plus dur à la souffrance, serait tombé de cheval aussi brutalement, en aurait été plus diminué que lui ; et je l'ai vu, après cela, à deux reprises, faire face dans des situations où je n'aurais pas voulu me trouver pour tout l'or du monde. Ne le blâmez donc pas en ma présence car, sur ma tête, c'est un des meilleurs chevaliers qui soient, et tout jeune encore !"

92        Pendant cette longue discussion, le roi Claudas était rentré dans Gaunes et s'était désarmé, et ses hommes en avaient fait autant. Mais lorsqu'il apprit la capture de son fils, quel ne fut pas son chagrin ! "Hélas, malheur à moi ! Que vais-je devenir ?" Et déchirant ses vêtements, il éclata en sanglots et en cris de douleur. Seule, l'intervention de ses barons parvint à le calmer : "Pour Dieu, seigneur, le prièrent-ils en l'entourant, ressaisissez-vous ! Un roi ne doit pas se laisser aller ainsi,[p.149] surtout pour un malheur qui n'est pas sans remède : vous n'aurez pas de mal à vous faire rendre votre fils, soyez en sûr. Puisque le roi Baudemagus est en votre pouvoir, un échange de prisonniers vous ramènera Claudin." A force de se l'entendre répéter, son chagrin fit place à l'espoir.

93        Le soir, après qu'on eut dressé les tables et que tous eurent pris place pour dîner, les convives se mirent à parler des prouesses de leurs adversaires et ils déclarèrent que la bataille avait commencé par un affrontement de toute beauté. "Par Dieu, déclara un Romain, je n'aurais jamais cru Claudin capable de faire longtemps face au chevalier à qui il a eu affaire, et qui est bien le plus adroit jouteur que j'aie jamais vu – vraiment, il est passé maître à cet exercice ! Je me demande comment il s'est, cependant, fait désarçonner. – Je vais vous l'expliquer, intervient Esclamor. Il est assurément difficile de trouver quelqu'un de plus fort que Claudin : il est doué d'une résistance incroyable et peut endurer les coups sans se laisser ébranler, tandis que son adversaire était un jeune homme à l'évidence encore fragile. Or, au moment où deux jouteurs se heurtent, ce qui est en jeu, c'est uniquement la force : il est donc normal que le moins robuste ait le dessous. Voilà pourquoi celui dont vous parlez est tombé. Mais si on veut vraiment parler d'exploits, c'est Bohort de Gaunes qu'il faut considérer : voilà le chevalier le plus fougueux et le plus fort qui soit, malgré sa grande jeunesse. – Quelles armes portait-il ? s'enquiert Panthélion.[p.150] – Son écu était blanc à deux bandes rouges. – Vous avez raison, par Dieu. C'est lui le responsable de notre défaite d'aujourd'hui, c'est lui qui a frappé et frappé sans répit : aussi infatigable qu'un démon ! – Et dans nos rangs, d'après vous, qui s'est montré le meilleur ? – Claudin. Je suis sûr que, sans Bohort, ni lui, ni Canard n'auraient été faits prisonniers. Bohort est le meilleur que j'aie jamais vu ; et, après lui, c'est Claudin. Chacun peut avoir son avis mais, moi, je m'en tiens là. Ce sont les deux meilleurs."

94        Pendant toute la soirée, les gens de Gaunes furent en proie à un chagrin mêlé de dépit.

        Tôt le lendemain, Claudas fit savoir à ses ennemis que, s'ils acceptaient de lui rendre ses deux chevaliers, lui-même leur renverrait le roi Baudemagus. Une fois son message reçu, il y eut une délibération à laquelle participèrent uniquement les trois rois et les neuf chevaliers [p.151] à qui monseigneur Yvain avait confié qu'il avait fait demander à Lancelot de venir leur prêter main-forte – personne d'autre dans l'armée n'était au courant, et ceux qui l'étaient avaient promis de ne rien dire à personne avant son arrivée, même à un ami. Lorsqu'ils eurent connaissance de la proposition de Claudas, ils se demandèrent quoi faire. Le roi Brangoire, dont la sagesse était grande et qui voyait loin, prit la parole ; "Vous êtes libres de décider, chers seigneurs, mais si vous m'en croyez, vous feriez mieux de ne rendre aucun de ces deux prisonniers. Voici pourquoi ; ce sont eux qui, jusqu'à présent, ont donné bon moral aux gens d'en face ; ce sont, assurément, leurs plus braves et valeureux chevaliers et ceux qui ont le plus contribué à nos défaites. Et vous verrez que, tant que ces deux hommes ne seront plus avec eux, ce sera à leur tour de se faire battre. Puisque nous avons ainsi la possibilité de prendre l'avantage – ce ne sont pas les occasions qui nous manqueront –, je suis persuadé que nous sommes capables de remporter la victoire avant l'arrivée de Lancelot, ce qui serait tout à notre honneur, puisque nous aurions ainsi atteint le but que nous nous étions fixé.

95        – Mais comment, objecte Gauvain, accepter que monseigneur le roi Baudemagus, l'homme le plus exemplaire de nous tous, reste plus longtemps captif ?[p.152] Certes, vous devriez réfléchir avant de prendre cette décision car, si vous étiez à sa place, courtois comme il est, il serait prêt, pour vous ravoir, à des concessions plus importantes que celle-là." A force d'insister, Gauvain rallia tout le monde à son opinion ; ils firent donc dire à Claudas que, s'il leur rendait le roi Baudemagus, eux-mêmes lui renverraient ses deux prisonniers.

96        La nouvelle combla Claudas de joie. Il fit aussitôt sortir Baudemagus de prison et, après lui avoir donné des vêtements et un cheval dignes d'un roi, il le renvoya au camp, entouré d'une nombreuse escorte. Dès qu'ils l'aperçurent, les gens de l'armée allèrent à sa rencontre et lui manifestèrent toute la joie qu'ils avaient de le revoir : ils lui vouaient, en effet, une grande affection. Quant à ceux qui l'avaient accompagné, ils les reçurent avec honneur, les invitèrent à rester pour partager leur déjeuner et veillèrent à ce qu'il s'agisse d'un festin servi avec apparat. Ensuite, après avoir fait présent aux deux prisonniers de splendides destriers, ils les laissèrent repartir, plus riches qu'ils n'étaient arrivés.

        C'est ainsi qu'on rendit à Claudas ses deux chevaliers en échange du roi Baudemagus. Ceux qui avaient pris cette décision ne devaient pas tarder à s'en repartir car les prouesses des deux hommes allaient leur coûter cher.

        [p.153] Mais le conte cesse maintenant de parler d'eux tous. Il revient au jeune homme que monseigneur Yvain avait dépêché au royaume de Logres, auprès de Lancelot, pour lui apprendre ce qu'il en était des Romains.
Lancelot et Arthur vont au secours des leurs.
Arthur affirme ses droits sur la Gaule en battant
Frolle qui les lui contestait. Fuite de Claudas.
Claudin rend Gaunes à Arthur qui rentre en Grande-Bretagne.
Venue à la cour, la fille du roi Pellès attire Lancelot,
par ruse, dans son lit. Guenièvre bannit de sa présence le héros
qui s'enfuit dans la forêt, perdant la raison

1        Il précise qu'après avoir quitté monseigneur Yvain, le garçon chevaucha au plus vite. Il gagna la côte, traversa la mer et reprit sa route qui l'amena, un mardi, aux abords de Kamaalot, dans une garenne où le roi était allé chasser. Arthur avait perdu de vue ceux qui l'accompagnaient et il chevauchait tout seul ; sa monture allait l'amble. Alors qu'il regardait autour de lui, il aperçut, non loin, l'envoyé de Lancelot. Il fit aussitôt halte, se disant que c'était là quelque espion, ou un messager. Le jeune homme, qui arrivait à vive allure dans sa direction, le reconnut et le salua. Arthur le reconnut lui aussi – son visage lui était même très familier, lui semblait-il –, lui rendit son salut et lui demanda d'où il venait, mais le garçon hésitait à répondre. Le roi le saisit par le bras et jura que, par Dieu, il allait le tuer s'il persistait à se taire. "Ah ! seigneur, pitié, au nom de Dieu ! s'écrie-t-il, terrorisé. – Pas tant que tu ne m'auras pas promis de me répondre. – Je vous le promets" fait-il.

2        Arthur le lâche aussitôt et répète sa question. "J'arrive de Gaule, seigneur. J'étais à Gaunes, la ville où les gens d'ici [p.154] assiègent le roi Claudas ; monseigneur Yvain m'a chargé d'un message pour Lancelot : il lui demande de venir à leur secours au plus vite, parce que Claudas a reçu de Rome des renforts si considérables que les nôtres n'arrivent qu'à grand peine à tenir contre eux; s'ils n'étaient pas aussi braves et valeureux, jamais ils n'auraient pu résister, tant leurs adversaires sont nombreux. Le roi Baudemagus a été fait prisonnier et beaucoup d'autres chevaliers aussi, ce qui aggrave leur situation. – Par Dieu, fait Arthur, – et qu'Il m'aide de ses conseils ! –, béni sois-tu de m'avoir prévenu ! Je m'en réjouis car, désormais, rien ne saurait me retenir de marcher contre Claudas, ce traître, ce perfide – et j'y prendrai un plaisir sans pareil."

3        Embouchant son cor, il le fit résonner si haut qu'on put l'entendre de très loin. Presque aussitôt, ses gens arrivèrent et, dès qu'ils l'eurent rejoint, il leur demanda où était Lancelot. "Ma foi, il doit être à votre recherche, comme nous l'étions nous-mêmes." Cette fois, Arthur sonna l'hallali. Il n'eut pas longtemps à attendre pour voir Lancelot déboucher d'un petit sentier, faisant forcer l'allure à son cheval. "Lancelot, Lancelot !" crie-t-il, dès que celui-ci est à portée de voix. "Monseigneur Yvain vous salue. Il demande du secours : ils en ont besoin parce que les renforts envoyés par Rome [p.155] pour soutenir Claudas sont très importants." La nouvelle jette Lancelot dans le trouble : "Puisqu'il fait appel à moi, je dois y aller, et ce sera de grand cœur. – Par Dieu, réplique le roi, je ne vous laisserai pas partir seul ; j'irai avec vous et je serai à la tête d'une armée assez nombreuse pour que ce soit pure folie à Claudas de prétendre me tenir tête. – Sauf votre grâce, seigneur, vous n'en ferez rien ; cette tâche sera menée à bien sans que vous ayez à intervenir : vous n'avez pas à vous donner autant de mal pour moi."

4        Le roi en voulut plus à Lancelot pour cette remarque que de tout ce qu'il avait jamais pu lui dire : il avait, en effet, rendu à Arthur tant de signalés services que celui-ci, lui eût-il donné son royaume, aurait estimé ne pas s'être acquitté de la moitié de sa dette. C'est pourquoi, on put voir qu'il prenait l'affaire à cœur : aussitôt rentré à Kamaalot, il envoya des lettres scellées de son sceau à ceux qui tenaient un fief de lui, par lesquelles il leur ordonnait de répondre à sa convocation le plus rapidement possible : quinze jours ne s'étaient pas écoulés que plus de douze mille hommes, tous chevaliers ou hommes d'armes accomplis, étaient rassemblés à Kamaalot.

5        Une fois l'armée réunie et les préparatifs achevés, le roi Arthur se mit en route avec Lancelot et ses gens qui étaient là en grand nombre.[p.156] Lorsque la reine les vit sur le départ, elle eut le cœur gros parce que sa séparation d'avec Lancelot était pour elle une vraie désolation ; mais, consciente de n'y rien pouvoir, elle ne protesta pas ; au moment où ils s'éloignèrent, elle versa des larmes d'émotion, après les avoir recommandés à Dieu pour qu'Il veille sur eux pendant toute leur absence et non sans avoir, aussi, prié Lancelot avec instance de revenir dès qu'il le pourrait.

6        Leur chemin les mena jusqu'à la côte où ils trouvèrent la flotte que le roi avait fait affréter – de beaux bateaux richement équipés, dignes d'un homme comme lui. Ils embarquèrent et les navires prirent aussitôt la mer. Malgré la mauvaise saison – on était aux environs de la Toussaint –, ils eurent une traversée sans histoire : aucune avarie à bord, aucune mort à déplorer. Lorsqu'ils arrivèrent en vue de la Gaule, ils n'avaient sujet que de se réjouir. Après avoir récupéré leur équipement, ils débarquèrent et s'armèrent, parce qu'ils étaient, dès lors, en territoire ennemi. Le roi Arthur laissa un contingent suffisant pour monter la garde à bord, afin d'éviter toute tentative de destruction ou d'incendie des navires ; puis l'armée se mit en route et chevaucha jusqu'en Gaule.

        Il n'y avait alors personne à la tête du pays parce que, depuis la mort du précédent roi, les barons ne parvenaient pas à s'entendre pour élire celui d'entre eux qui lui succèderait. La durée de leur discorde avait attiré,[p.157] au milieu d'eux, un comte allemand, Frolle : c'était un homme qui dépassait tous les autres de la tête, et il ne manquait ni de fortune ni d'amis et de partisans. Il était arrivé avec une armée importante parce qu'il convoitait le royaume et que,si on ne voulait pas le lui octroyer pacifiquement, il comptait s'en emparer par la force.

7        A l'arrivée du roi Arthur, on lui exposa la situation. Il affirma aussitôt qu'il avait plus de droits sur la terre que tout autre, "car, du vivant du roi Ban de Benoÿc, Aramon tenait sa terre en fief d'Uterpendragon, le roi mon père. Je jure donc que je ne partirai pas d'ici avant d'avoir conquis ce royaume et d'en avoir repris possession. Il prend alors son gant et appelle Lancelot. "Venez recevoir, lui dit-il, l'investiture du royaume de Gaule que je vous confère par ce gant. Je ne saurait placer à sa tête meilleur souverain et c'est pourquoi je vous en garantirai la tenure contre tous ceux qui prétendraient vous la contester." Lancelot prend le gant et remercie avec effusion.

8        Arthur fait ensuite appel à un certain Aram, homme de bien, aussi sage qu'habile à s'exprimer : "Vous irez dire aux seigneurs de la Gaule que, pour régler le litige [p.158] qui les oppose depuis si longtemps, je leur fais savoir ce qui suit : je vais leur donner comme seigneur un homme qui les défendra contre toute tentative hostile et qui suivra, dans son gouvernement, les voies de la raison et de la justice, comme il est de son devoir de le faire. Dites-leur que tel est mon message et que, s'ils ne voulaient pas m'obéir, je leur mènerais une guerre à outrance – ils peuvent y compter ! – Je m'acquitterai fidèlement de ce message, seigneur."

9        Aussitôt qu'Arthur lui eut donné congé, il se mit en route et chevaucha jusqu'au château de Bestot où il mit pied à terre. Dans la grand-salle à l'étage, il trouva réunis les seigneurs qui délibéraient pour déterminer comment ils disposeraient du royaume. Frolle en personne y était lui aussi avec ses gens en armes et il avait si bien réussi à faire peur aux barons que presque tous avaient déjà accepté de le choisir comme roi.

        Aram s'avança au milieu d'eux : "Seigneurs, le roi Arthur vous envoie le message suivant, leur dit-il : afin de régler le litige qui vous oppose depuis si longtemps, il est prêt à vous donner un seigneur qui vous défendra contre toute tentative hostile." Fort satisfaits de cette annonce, les barons demandent qui est ce bon chevalier. "Sur ma foi, il mérite d'être publiquement reconnu comme le meilleur de tous, le plus courtois, le plus aimé et qui est né du plus noble des lignages en ce monde : j'ai nommé Lancelot du Lac."

10        Sans la présence de Frolle et de ses gens en armes, ils auraient tous donné leur assentiment, et de grand cœur ![p.159] Mais le comte marcha sur le messager : "Mon ami, il faut que votre seigneur ait perdu la tête pour prétendre à un royaume qui m'a déjà été donné. Allez lui dire de ma part de s'en retourner sur ses terres, qui doivent lui suffire, et de me laisser celle-là : il en a assez à lui pour y consentir ; mais s'il me la conteste, il fera la plus grande folie de son existence, qu'il se le tienne pour dit ! Et s'il me pousse à me passer l'écu au cou, tout ce qui l'attend, c'est d'avoir la tête tranchée. – Si tout ce que vous dites là devait se produire, cher seigneur, réplique Aram, ce serait un bien grand malheur pour nous. Mais ce qui me rassure, c'est que la parole d'un fou n'a qu'un lointain rapport avec la réalité. Je vous défie donc de la part de mon seigneur : d'ici midi, soyez en sûr, toutes nos troupes vous auront attaqué – si vous vous risquez à les affronter." Frolle rétorque qu'il ne demande rien d'autre.

11        Sur ce, Aram retourna auprès d'Arthur et lui rapporta ce qu'il avait observé : les gens du pays auraient volontiers accepté sa proposition, mais la peur que leur inspirait Frolle les en avait retenus ; il lui répéta aussi le message arrogant du comte. "Voilà donc où nous en sommes ? fit Arthur. Eh bien, il ne nous reste donc qu'à nous équiper et à nous armer, immédiatement et en faisant vite ; après quoi, en route ! Je m'en voudrais de ne pas montrer sans tarder à cet homme que le fou, c'est lui." Dès que tous furent fin prêts, ils enfourchèrent leurs montures – des destriers à la fois rapides et robustes. Quant au roi, il les répartit en dix bataillons à la tête desquels il plaça des capitaines entendus à cette tâche, Lancelot étant chargé du commandement en chef.

12        Les bataillons se mirent en rangs et partirent : ils avaient fière allure ! Aux abords de Bestoc d'où Frolle était sorti avec les siens, tous armés,[p.160] pour recevoir le roi Arthur, les deux armées se trouvèrent en vue l'une de l'autre et s'effrayèrent d'être si nombreuses : à quel affrontement devaient-elles s'attendre !

        De part et d'autre, on chargea avec fougue. Il fallait entendre le vacarme et les cris quand les lances se brisèrent ! Beaucoup de chevaliers furent désarçonnés et mis hors de combat, beaucoup y perdirent la vie.

        Après avoir eu sa lance cassée, Lancelot mit la main à l'épée avec l'ardeur d'un homme qui a d'autant plus envie d'en découdre qu'il n'en a pas eu l'occasion depuis longtemps. Renversant tout sur son passage, tuant chevaux et cavaliers, il accomplit des exploits surhumains. "C'est un démon ! s'exclament tous ceux qui le voient à l'œuvre ; jamais un être humain ne pourrait en faire autant." Il charge dans tous les sens, passe chevaux et cavaliers au fil de l'épée comme il l'avait fait à la pointe de sa lance. Il décourage jusqu'aux plus hardis de l'affronter et beaucoup, dans l'autre camp, en oublient de se battre et restent à le regarder ; en revanche, ses hauts faits sont tels, il insuffle si bien à tous ceux qui se battent à ses côtés courage et vaillance qu'ils prennent l'avantage sur les gens de Frolle et qu'après avoir arrêté leur attaque, ils les forcent de reculer à une portée d'arc.

13        Il ne cesse de parcourir les rangs, prêtant main-forte à ceux des siens qu'il voit en difficulté.

        La bataille se poursuivit ainsi depuis le milieu de l'après-midi jusqu'au soir. Frolle avait, d'ores et déjà, perdu beaucoup d'hommes, mais les morts auraient été encore plus nombreux, si la nuit n'avait pas contraint les deux camps à suspendre les hostilités aussi tôt. Cela causa bien des regrets au roi Arthur : si on avait pu continuer de se battre, à l'évidence, Frolle aurait été écrasé.[p.161] Mais on n'y voyait plus : il fallut donc se replier, chacun de son côté.

        Frolle quitta le champ de bataille, consterné d'avoir subi des pertes aussi graves. C'est pourquoi, il chargea un messager d'aller faire une proposition au roi Arthur qui avait installé son camp non loin.

14        Son envoyé se présenta à la tente du roi qui s'était fait désarmer et se trouvait en compagnie de Lancelot. "Roi Arthur, lui déclare le messager, voici ce que mon valeureux maître te fait dire : il n'est pas juste que ton peuple et le sien en viennent à compter leurs morts dans ce conflit où ils ne sont pour rien. C'est pourquoi, il te propose un combat singulier, un contre un, toi contre lui. Si tu l'emportes sur lui à l'épée, il te considérera comme vainqueur ; si c'est lui qui a le dessus, tu te mettras à sa merci et il fera de toi ce qu'il voudra. De cette façon, il n'y aura qu'un mort : l'un de vous deux." Cette offre donne à Arthur une meilleure idée de son rival. "C'est la proposition d'un brave, répond-il au messager : puisque Frolle est décidé à se battre, nous le ferons aux conditions qu'il a fixées."

15        Mais voilà que Lancelot se précipite pour demander au roi d'être son champion dans cette bataille. "Si Frolle s'était fait représenter par un des siens, alors oui, vous auriez pu vous battre à ma place, Lancelot. Mais il a demandé un combat singulier qui nous opposerait lui et moi ; or c'est une offre conforme au droit. D'autre part, puisque je vous ai investi de cette terre, mon devoir est de vous en garantir l'occupation contre tous ceux qui s'y opposent ; si c'était vous qui vous chargiez de la bataille et que vous fussiez vainqueur, on serait fondé à dire qu'en vérité je vous ai manqué de parole puisque vous auriez conquis la terre grâce à votre prouesse : si je veux être fidèle à l'engagement que j'ai pris, il faut donc que ce soit moi qui me batte. Et c'est aussi pourquoi je vous prie de ne pas m'en vouloir si je n'accède pas à votre demande :[p.162] je ne peux pas faire autrement... Et toi, mon ami, conclut le roi en se tournant vers le messager, va dire à ton seigneur que, puisqu'il veut un combat singulier, il l'aura, et conforme à ce qu'il a demandé."

16        Le combat devait avoir lieu le lendemain sur une île au milieu de la rivière qui coulait en contrebas du château. Dès le lever du soleil, le roi entendit la messe ; puis, accompagné de Lancelot et de ses barons, il se dirigea vers l'endroit convenu pour le duel. Après avoir revêtu des armes aussi remarquables par leur éclat que par leur solidité, il se fit passer dans l'île avec son cheval. Quand Frolle le vit débarquer, il ne fit guère cas de lui à cause de sa petite taille : "Roi Arthur, s'empresse-t-il de lui proposer, n'en fais pas davantage ! Je te conseille de renoncer à te battre contre moi : retourne sur tes terres – ce n'est pas ce qui te manque – et laisse-moi celle qui m'a été octroyée ici. Si je te tue, ce sera dommage ; or, tu sais bien que tu ne pourras pas me résister longtemps. – Frolle, réplique Arthur, si je pensais que tu doives me tuer, je conclurais avec toi la paix la plus honorable que je pourrais ; mais ce qui me tranquillise, c'est que j'ai le droit pour moi et que tous les torts sont de ton côté ; aussi, tu ne me fais pas peur, tiens-le toi pour dit. – Non ? En ce cas, par Dieu, je te défie !"

17        Sur ce, ils se mettent en selle, prenant du champ, et se chargent de toute la vitesse de leurs chevaux ; sous la violence du coup qu'ils se portent, les fers des lances traversent écus et haubert et s'enfoncent jusqu'à la chair ; le choc qui s'ensuit – écu contre écu, corps contre corps – fait tomber les deux cavaliers à la renverse par-dessus la croupe de leurs montures ; dans leur chute, leurs deux lances se brisent et eux-mêmes restent un long moment étendus par terre, si assommés qu'ils ne savent plus s'il fait jour ou nuit.

        [p.163] Le premier à se relever fut le roi Arthur. Dégainant son épée, il se rua sur Frolle qui, à son tour, était en train de se remettre debout. Ils se jettent l'un sur l'autre, malgré leurs blessures, s'assénant de rudes coups sur leurs heaumes, mettant en pièces leurs écus, entaillant leurs hauberts sur les épaules et aux flancs : les mailles de fer, arrachées, jonchent tout l'espace où les deux hommes s'affrontent. Ils se serrent de si près que le fil des épées fait jaillir leur sang.

        La résistance que lui opposait le roi Arthur prit Frolle au dépourvu : rencontrer chez quelqu'un autant de courage et de prouesse lui paraissait impensable. Aucun des deux ne voulait céder, ni ne parvenait à gagner ne serait-ce qu'un pied de terrain sur son adversaire. Depuis tôt le matin jusqu'à midi, il fut impossible de dire qui avait l'avantage.

18        Mais à partir de ce moment, Frolle se mit à donner des signes de fatigue, parce qu'il avait dépensé trop d'énergie dans ses attaques. A plusieurs reprises, Arthur lui fit manquer ses coups et, comme son épée était plus affûtée, l'autre avait déjà perdu beaucoup de sang, ce qui donnait au roi son plus grand avantage. Le voyant à bout de forces, il ne lui laisse aucun répit et lui assène tant de coups sur son heaume que, saisi d'étourdissements, le comte ne peut plus se tenir debout et tombe [p.164] sur les genoux. Puis Arthur revient encore à la charge, frappe et refrappe jusqu'au moment où Frolle s'effondre, face contre terre. D'un bond, il est sur lui et l'empoigne par son heaume, mais sans parvenir à le lui arracher. Du coup, le blessé qui avait recouvré des forces avec son souffle fait appel à toute son énergie pour parvenir à se relever et il se jette sur Arthur dans l'intention de le saisir à bras-le-corps, persuadé que, s'il pouvait le ceinturer, son adversaire ne serait pas de taille à lui résister.

19        Or, loin de se laisser surprendre, le roi se dérobe d'un saut en arrière et, tenant son épée à deux mains, repart à l'attaque comme un fou furieux ; il abat sa lame sur le heaume de Frolle où elle s'enfonce de deux doigts et ç'aurait été un coup mortel si elle ne lui avait pas tourné dans les mains ; il avait quand même été assez rude et lourdement asséné pour assommer le géant et pour le faire retomber à terre tout de son long, affaibli déjà qu'il était par la perte de sang. Arthur l'attrape de nouveau par son heaume dont, cette fois, il coupe les attaches et qu'il lance au loin, rabat la ventaille du haubert et frappe son adversaire à la tête du pommeau de son épée, en menaçant de le tuer s'il ne reconnaît pas sa défaite. Plein de fierté et de superbe plus que nul ne saurait l'être, Frolle réplique qu'il ne fera jamais honte à la chevalerie en prononçant ce mot. "Non ? fait le roi. Eh bien, par la croix de Notre-Seigneur, vous êtes un homme mort." Et comme l'autre rétorque que cela lui importe peu, Arthur brandit son épée, lui fait voler la tête de dessus les épaules,...

20        ... remet [p.165] son arme au fourreau et rejoint ceux qui l'avaient accompagné. Lancelot s'avance aussitôt vers lui, l'air radieux : "Que Dieu m'aide, seigneur, pour avoir si vaillamment conquis ce royaume, vous méritez bien d'en prendre possession !" Arthur demande alors qu'on l'aide à se désarmer et il fait examiner ses blessures par un médecin qui déclara qu'aucune ne serait longue à guérir ; puis il ordonne aussitôt que tous se tiennent prêts à partir le lendemain pour marcher contre Claudas.

21        Ses paroles furent surprises par un espion qui se trouvait là, à portée d'oreille. L'homme se hâta de se retirer et, faisant force d'étapes, de nuit comme de jour, il retourna à Gaunes où il alla rapporter à Claudas ce qu'il avait entendu dire au roi ; il lui raconta aussi comment Arthur avait tué Frolle, que Lancelot était venu avec lui en Gaule et précisa qu'ils seraient à Gaunes d'ici deux jours. La nouvelle ne laissa pas d'inquiéter Claudas et il se fit la réflexion qu'il serait très imprudent de sa part de rester à attendre ces deux favoris de la Fortune. Il appela donc son fils Claudin et lui répéta tout ce que lui avait appris son envoyé. "Maintenant, je te prie de me donner ton avis : comment faire pour m'en tirer au mieux ? – Que Dieu m'aide, seigneur, vous êtes trop coupable pour que je sache quoi vous répondre : vous avez usurpé l'héritage de Lancelot quand il était encore un enfant au berceau, après avoir fait mourir son père de chagrin en le dépouillant de sa terre ; il est évident qu'à ce compte, nul ne pourrait vous sauver la vie, s'il vous tenait en son pouvoir. Et vis-à-vis du roi Arthur, votre culpabilité est grande également, puisque vous l'avez humilié en refusant de lui prêter hommage pour votre terre [p.166] que vous avez préféré placer dans la mouvance de Rome. Je ne vois pas comment ils pourraient oublier leur ressentiment et vous pardonner. – Puisque tu n'a pas d'autre conseil à me donner, c'est moi qui aviserai."

22        Comme il quittait son fils, ses regards tombèrent sur un écuyer qu'il avait élevé depuis sa plus tendre enfance. Il le héla et lui demanda s'il pouvait lui faire confiance. "Mon Dieu, par pitié, que dites-vous là, seigneur ? Je vous donne ma parole que je n'irais jamais répéter rien de ce que vous pourriez me confier sous le sceau du secret. – En ce cas, voici ce que tu feras. Je dois aller m'entretenir avec un pieux et saint ermite qui vit loin d'ici, et il me faut aussi emporter avec moi une grande partie de ce que je possède pour une affaire qui me regarde ; occupe-toi donc d'harnacher trois chevaux robustes, résistants et capables de porter de lourdes charges : un pour moi, un pour toi et un pour les objets que je te remettrai ; il faut aussi deux palefrois pour les chevaliers qui m'accompagneront."

23        Le garçon obéit aux ordres ; les préparatifs furent menés dans la plus grande discrétion, si bien que personne n'en sut rien, sauf les deux chevaliers que Claudas avertit de son plan. Ils quittèrent la ville de nuit, dès que tout le monde fut endormi, sans qu'on s'aperçoive de leur départ ; et au lever du jour, ils avaient mis une bonne douzaine de lieues entre Gaunes et eux. C'est alors qu'en se retournant, Claudas vit un jeune homme qui arrivait dans leur direction. "Retourne à Gaunes, lui ordonna-t-il, et va dire à ceux que tu y trouveras que je pars à Rome rejoindre l'empereur ; qu'ils s'arrangent de leur mieux entre eux [p.167] et qu'ils ne comptent plus sur moi ! Ajoute que, si je m'en vais c'est parce que je suis persuadé que je n'ai aucune chance de faire la paix avec le roi Arthur et avec Lancelot."

24        Le garçon rebroussa donc chemin jusqu'à la ville où le départ de Claudas pour une destination qu'ils ignoraient avait mis les barons en émoi. Il leur fit part de son message qui les prit au dépourvu ; après avoir délibéré, ils se mirent d'accord pour s'enfuir de la ville, pendant la nuit, après y avoir mis le feu ; mais Claudin protesta ; il n'était pas question qu'il laisse jamais s'accomplir pareil acte de déloyauté, et en particulier parce qu'il visait Lionel et Bohort à qui Gaunes devait revenir : "Même si, dans le passé, j'ai été leur ennemi, maintenant, je ne leur suis plus hostile, et je veux devenir leur ami, car ce sont des gens de mérite et des chevaliers incomparables. – Que voulez-vous donc faire ? lui demande-t-on. – J'attendrai l'arrivée du roi Arthur, et si je vois que je peux tenir la ville contre lui, je le ferai." (Il n'en avait, en réalité, aucune intention). – Oui, mais si Lancelot s'empare de vous, il déteste tant votre père qu'il vous fera mettre à mort sans rémission. – C'est un chevalier trop exemplaire pour que j'en aie peur,[p.168] parce que jamais un homme digne de ce nom ne traitera pareillement un de ses pairs, à moins que celui-ci lui ait gravement manqué ou qu'il soit lui-même possédé du diable."

25        Claudin demeura donc à Gaunes tandis que ceux qui avaient peur d'y rester partirent en emportant toutes les richesses dont ils purent se charger.

        De son côté, Arthur, après avoir quitté l'endroit où il avait tué Frolle, avait si bien fait presser l'allure aux siens qu'au bout de deux jours ils étaient à Gaunes ; les barons de Logres allèrent au devant de lui et lui firent fête. Au moment où le roi et Lancelot mirent pied à terre, ils virent sortit de l'enceinte un groupe de chevaliers, habillés de ces épais vêtements de soie qu'on porte à la mauvaise saison ; montés sur de magnifiques destriers, ils chevauchaient droit vers le camp ; Canard, Esclamor et Claudin qui tenait à la main les clefs de la ville venaient en tête. "Seigneur, fit Bohort à Arthur, dès qu'il reconnut le fils de Claudas, vous voyez ce chevalier, celui qui chevauche devant tous les autres ? – En effet. – Eh bien, sachez-le, sauf l'honneur du premier rang qui revient à monseigneur Lancelot, c'est le meilleur chevalier qui soit au monde."

26        Le roi, incrédule, demande à Gauvain si c'est vrai. "C'est la pure vérité" répond-il.

        Après avoir mis pied à terre avec ses compagnons devant les tentes, Claudin s'avance vers le roi et plie le genou : "Seigneur, voici les clefs de la ville. Je vous les remets pour que vous en disposiez à votre gré parce que le roi Claudas – je suis son fils – est parti voilà deux jours nous ne savons où."[p.169] La nouvelle de sa fuite irrita fort les barons qui dirent à Arthur de prendre les clefs. Puis ils firent leur entrée dans la cité, le roi en tête, suivi de Lancelot.

27        C'est ainsi qu'Arthur rentra en possession de Gaunes.

        Deux jours plus tard, la mère de Lancelot, accompagnée d'un nombreux groupe de moniales, leur rendit visite. Jamais on ne vit joie pareille à la sienne quand elle se trouva en présence de Lancelot et de ses deux neveux, Bohort et Lionel ; de son côté, le roi Arthur lui réserva un accueil des plus chaleureux. Ce fut ensuite au tour de la dame du Lac qu'entourait toute une escorte de chevaliers : elle aussi fit fête à Lancelot.

        Puis, la mère de Lancelot prit congé et rentra à l'abbaye où elle trépassa une semaine plus tard ; son fils lui fit des funérailles dignes de la grande dame qu'elle était.

        "Lancelot, lui déclara alors le roi, cette terre est à nouveau à nous, et le royaume de Gaule avec. Je suis donc d'avis que vous soyez couronné à la Noël." Lancelot répliqua qu'il s'y refusait : il fera plutôt son frère Hector roi de Benoÿc et Lionel roi de Gaule – ce qu'Arthur lui accorda volontiers. Il commence donc par appeler Hector : "Mon frère, recevez le royaume de Benoÿc sur lequel mon père, qui est aussi le vôtre, a longtemps régné." Puis il s'adresse à Lionel : "Mon cher cousin, recevez le royaume de Gaule ; c'est à l'homme le plus accompli en ce monde que vous en devrez la couronne."

28        Enfin, s'adressant à Bohort, il lui annonce qu'il veut lui donner à tenir le royaume de Gaunes.[p.170] "Qu'avez-vous en tête, seigneur ? s'étonne son cousin. Certes, si j'aspirais à devenir roi, vous ne devriez même pas en prendre votre parti parce que, sitôt en charge d'un royaume, je serais obligé, bon gré, mal gré, de renoncer à la chevalerie ; or je retirerai plus d'honneur à demeurer un simple chevalier, mais brave et valeureux qu'à devenir un roi puissant mais fainéant. Et ce que je dis pour moi vaut tout autant pour votre frère Hector : ce sera péché mortel si, pour le faire roi, vous l'amenez à quitter la voie de la chevalerie et de la prouesse où il se distingue avec tant d'éclat ; car, si la vie lui en laisse le temps, un jour ou l'autre, il gagnera une couronne ; tandis que, s'il renonce aujourd'hui à vivre en chevalier, c'en sera fini une fois pour toutes et il ne lui arrivera jamais tout ce que j'ai connu."

29        A force d'insister, Bohort réussit à faire changer son cousin d'avis ; Lancelot prévint donc le roi que les choses en resteraient là, ce qui le désola ; mais voyant qu'il s'agissait d'une décision bien arrêtée, Arthur ne protesta pas.

        Il resta à Gaunes jusqu'à Pâques et il profita de l'occasion pour y tenir une cour solennelle, comme on n'en avait jamais vue ; elle attira tant de monde qu'elle constituait, à elle seule, un spectacle sans pareil. Il demeura encore deux semaines, jusqu'à ce que ses barons le pressent de rentrer en Grande-Bretagne, ce dont il tomba sans peine d'accord. Ils quittèrent [p.171] Gaunes aussitôt, gagnèrent la côte et, après une traversée qui fut rapide, ils reprirent leur chevauchée ; une semaine avant la Pentecôte, ils étaient à Kamaalot.

30        Lorsque la reine, qui n'avait pas bougé depuis le départ du roi, apprit la nouvelle, elle en éprouva une grande joie, tant à cause de son mari que de Lancelot : elle était sûre qu'ils reviendraient ensemble. Elle alla au devant de l'armée, escortée par force dames et demoiselles, et accueillit le roi et ses barons avec toutes les marques d'honneur possibles.

        Dès qu'il fut à Kamaalot, Arthur fit savoir à tous les seigneurs dont les terres et les fiefs dépendaient de lui – et pas seulement à ceux de Bretagne – qu'à l'occasion de la Pentecôte il tiendrait une cour plénière, la plus importante qu'il ait jamais réunie ; qu'ils y viennent donc dans un appareil qui leur fasse honneur autant qu'à lui. La nouvelle parvint rapidement jusqu'en Ecosse, en Irlande et dans toutes les îles avoisinantes où chevaliers, dames et demoiselles firent leurs préparatifs pour se conformer à la volonté du roi et aussi pour assister à la fête qui, ils en étaient persuadés, serait somptueuse.

31        Elle circula tant et si bien qu'on fut au courant à la cour du roi Pellès. Sa fille – qui avait enfanté Galaad des œuvres de Lancelot et qui était éprise de lui autant que femme peut l'être – demanda à son père la permission de se rendre à la cour, ce qu'il lui accorda sans faire de difficulté. Elle partit sans attendre, emmenant avec elle Brisane, sa gouvernante ainsi que d'autres dames et [p.172] demoiselles, des écuyers (quatre-vingt personnes en tout) et aussi Galaad : un écuyer le portait devant lui sur un robuste palefroi, vif et doux-amblant à la foi. Elle fit en sorte d'arriver à Kamaalot la veille de la Pentecôte. Elle mit pied à terre en bas dans la cour où le roi vint au devant d'elle et la prit par la main pour lui faire monter l'escalier jusqu'à la grand-salle. Quand Bohort la vit et sut qui elle était, il se montra radieux de l'accueillir, mais ce ne fut encore rien au regard des transports où le mit la vue de Galaad.

32        L'éclatante beauté de la jeune femme fit l'unanimité : jamais on n'avait vu si ravissante personne. Cette beauté, ajoutée à sa haute naissance, poussa la reine à lui réserver un accueil très empressé ; elle l'invita même à partager sa chambre. Quant à Lancelot, désarmé à la vue de pareille splendeur, il se disait en son for intérieur que ç'aurait été trop grande barbarie de sa part s'il l'avait tuée et, saisi de remords pour en avoir eu l'idée, il n'osait pas la regarder en face. Mais elle, qui l'aimait plus que tout au monde, ravie de le voir, gardait les yeux fixés sur lui, regrettant, sans le dire, qu'il n'en fasse pas autant ; elle finit par s'en ouvrir à sa gouvernante : "J'ai été bien sotte [p.173] de m'être éprise d'un aussi grand seigneur que ce Lancelot qui ne daigne même pas jeter les yeux sur moi ! – Ne vous inquiétez pas, demoiselle. Par Dieu, avant votre départ d'ici, je le mettrai en votre pouvoir et vous aurez de lui ce que vous en attendez."

33        La présence de la jeune femme dont tous, à l'instar du roi, admiraient la beauté fut pour beaucoup dans l'animation et l'allégresse qui se donnèrent libre cours dès le début des festivités, la veille de la Pentecôte. Chacun s'empressait autour d'elle, mais ceux qui la traitaient avec le plus d'égards étaient les trois cousins, Bohort, Lionel et Hector ; ils le faisaient par amitié pour Lancelot parce qu'ils savaient ce qui s'était passé entre eux – et rien ne leur donnait plus de plaisir que la vue de leur neveu, ce jeune enfant qui avait reçu le nom de Galaad.

        Le mardi de la Pentecôte, la reine prévint Lancelot que, ce soir-là, elle l'enverrait chercher par une de ses suivantes ; et, amoureux comme il l'était, il répondit qu'il se hâterait aussitôt d'accourir. Brisane, qui était à l'affût d'une occasion pour le tromper, surprit ces propos, à sa grande satisfaction et elle assura donc sa maîtresse que le soir même, elle pouvait y compter, elle lui amènerait Lancelot. La demoiselle, qui l'aimait d'un amour sans égal, répondit que sa venue la réjouirait au point de combler tous ses désirs.

        [p.174] Le soir, quand tout le monde fut couché dans le château, Brisane, qui avait grand peur d'être devancée par la reine, s'approcha du lit de Lancelot : "Seigneur, dépêchez-vous : ma dame vous attend. – J'y vais, dame" répondit-il, persuadé que c'était le message de Guenièvre. Et il se lève d'un bond, en chemise et en braies ; Brisane le prend par la main et le guide jusqu'au lit de la demoiselle où elle le fait se coucher. Sûr d'avoir la reine à ses côtés, il se livre aux jeux amoureux qu'il partageait avec elle quand ils étaient ensemble. A force de caresses et de joie, ils s'endormirent côte à côte ; tous deux se sentaient comblés, lui à cause de celle qu'il s'imagine tenir contre lui, elle à cause de celui qu'elle aime le plus au monde, et qui est là.

        Après s'être couchée, Guenièvre laissa passer un grand moment avant d'appeler sa cousine, celle qui était restée en prison si longtemps à Gaunes et à qui elle faisait si totalement confiance qu'elle lui avait raconté ce qu'il en était de Lancelot et d'elle ; elle lui demanda d'aller le trouver et de le lui amener.

35        La demoiselle se rend tout droit au lit de Lancelot, qu'elle tâte partout sans l'y trouver ; elle a beau passer la main de la tête au pied, elle n'arrive à rien, puisqu'il n'y est pas. Après avoir ainsi perdu pas mal de temps, elle retourne auprès de la reine et lui avoue qu'elle n'a pas pu le trouver. La seule idée qui vient alors à l'esprit de Guenièvre c'est qu'il est sorti pour faire ses besoins ; après avoir encore attendu, elle renvoie la jeune fille qui ne le trouve pas plus que la première fois et le rapporte de nouveau à la reine [p.175] qui s'en désole tant et plus. La chambre où elle couchait était très vaste ; la fille du roi Pellès et ses suivantes en occupaient une partie ; elle-même s'était réservée la seconde moitié pour elle et sa cousine, et, cette nuit-là, elle avait congédié ses autres suivantes pour qu'elles ne s'aperçoivent pas de la venue de Lancelot.

36        Il était minuit passé quand Lancelot se mit à se plaindre dans son sommeil, comme on le fait souvent en dormant. La reine reconnut sa voix au premier gémissement et comprit qu'il était couché avec la fille du roi Pellès : la douleur lui fit alors commettre un acte dont elle se repentit ensuite amèrement. Comme elle n'avait jamais subi la moindre avanie de sa part, le choc qu'elle éprouva alors est impossible à décrire. Incapable de faire comme si de rien n'était, elle se redresse dans son lit et se met à tousser. Réveillé en sursaut, Lancelot l'entend, reconnaît sa voix qui lui parvient de l'autre côté de la chambre et s'aperçoit qu'il est couché à côté de la demoiselle. Aussitôt, comprenant qu'on s'est joué de lui, il enfile sa chemise pour s'en aller, mais Guenièvre, qui s'était approchée pour le prendre sur le fait, le saisit par le poignet et croit devenir folle, à voir cette main qu'elle avait souvent tenue. "Misérable, s'écrie-t-elle, perfide qui me trompez jusque dans ma chambre et vous livrez sous mes yeux à votre paillardise, dehors et ne remettez plus jamais les pieds devant moi !"

37        [p.176] Rendu muet par cet ordre, Lancelot s'en va comme il était, sans finir de s'habiller. Il descend dans la cour, se dirige vers le jardin qu'il traverse et suit une rue qui le mène jusqu'aux remparts qu'il franchit par une porte dérobée. Une fois hors de Kamaalot, le souvenir de sa dame l'envahit avec celui de toutes les joies qu'elle lui a si souvent dispensées. Et maintenant, il ne connaîtra plus que souffrances et malheurs, peines et tourments ! Il offrait toute l'image d'un homme bouleversé, en proie au plus violent des chagrins, s'arrachant les cheveux – lui qui les avait si beaux ! – se labourant le visage de ses ongles – son visage ruisselait de sang. Il se lamentait, maudissant le sort qui s'était abattu sur lui et l'accablait. Lui qui, jusque là, avait été le favori de la Fortune, se voit réduit, pour le restant de ses jours, à mener une vie amère qu'il passera dans les larmes et le malheur. Il en est si accablé jusqu'au tréfonds de son cœur qu'il voudrait mourir, et peu lui importe comment.

38        Il passa toute la nuit à gémir et à se torturer ainsi. Au lever du jour, quand il vit qu'il lui fallait décidément partir, sa douleur fut telle qu'il ne savait ce qu'il allait devenir. "Ah ! Kamaalot, belle et bonne cité, où se rassemblent, comme autant de bénédictions, beautés des dames et prouesses des chevaliers, tu m'as fait naître à la vie !" Il disait cela en pensant à sa dame en qui il voyait la source et le but de son existence. "Mais c'est aussi toi qui me fais maintenant connaître les affres de l'agonie, puisque je mourrai à coup sûr de cette douleur où je suis." Et il s'enfonça dans la forêt en poussant des hurlements. "Mort, criait-il, dépêche-toi ! Je n'en peux plus de vivre !"

        [p.177] Trois jours durant, il alla ainsi au hasard, sans boire ni manger, toujours plus loin, au cœur sauvage de la futaie, parce qu'il voulait qu'on ne le retrouve pas. Il passa là six jours dans une telle prostration, privé de toute consolation comme de toute subsistance, que c'est un mystère qu'il ait pu en réchapper. Mais il en perdit la raison au point que, sans plus se rendre compte de ce qu'il faisait, il s'en prenait à ceux, hommes ou femmes, qui croisaient son chemin ; il fit beaucoup de mal autour de lui, pendant cette période ; il ne pouvait en particulier rencontrer dames ou demoiselles sans leur faire violence avant de s'éloigner. C'est un autre mystère qu'il ne se soit pas fait tuer une fois ou l'autre.

        Mais le conte cesse maintenant de parler de lui ; il revient au roi Arthur et à la cour.

CVI
Quête de Lancelot par Bohort, Hector et Lionel.
Adoubement de Perceval qui devient compagnon de la
Table Ronde et se met en quête de Lancelot.
Il affronte Lionel qu'il ne reconnaît pas.
Mortellement blessés, les deux chevaliers sont miraculeusement
guéris par le Saint Graal.
Ils repartent en quête de Lancelot

1        Il rapporte que l'état de détresse où se trouvait Lancelot en sortant de la chambre où la reine l'avait surpris n'avait pas échappé à la fille du roi Pellès : si Dieu n'y veillait pas, il allait droit à la mort. "Ah ! dame, s'écria-t-elle à l'adresse de la reine, vous avez mal agi en bannissant de la cour le plus accompli des hommes et vous aurez tout le temps de le regretter. – Ce sont vos machinations contre moi qui sont cause de tout, demoiselle, et vous pouvez être sûre que, si j'en ai l'occasion, je vous les ferai payer [p.178] au centuple. Maudite soyez-vous d'être si belle, puisque cette beauté – hélas ! – coûtera si cher à tant de vaillants après avoir eu Lancelot pour victime. Vous pouvez dire que ce qui vient de se passer plongera dans la douleur et le chagrin cette cour qui avait célébré la Pentecôte dans la joie et l'allégresse : dès qu'on s'apercevra de la disparition de celui qui vient de la quitter, on se mettra à sa recherche – et jamais une quête n'aura réuni autant de monde." La demoiselle ne sait que répliquer, parce qu'elle ne doute pas que la reine soit dans le vrai ; assise sur son lit, elle commence de se préparer et de s'habiller en pleurant à chaudes larmes ; la reine pleure, elle aussi, et se repent du fond du cœur de ce qu'elle a fait : elle ne verra pas son bien-aimé de longtemps, se dit-elle, accablée de chagrin à cette idée.

2        Dès qu'il fit clair, la demoiselle se leva, réveilla tous ses gens, et leur ordonna de faire les bagages : elle partirait sitôt après avoir pris congé du roi; "tout sera prêt" promirent-ils. Elle se rendit donc auprès d'Arthur et, après l'avoir salué, lui demanda congé, parce que, dit-elle, elle voulait rentrer dans son pays ; il la pria de rester encore quelque temps, mais elle s'y refusa. Comme il la voyait décidée, il se mit en selle à la tête d'une nombreuse escorte de chevaliers et il l'accompagna jusqu'à la lisière de la forêt ; puis, après l'avoir recommandée à Dieu, il fit demi-tour afin de regagner Kamaalot.

        La demoiselle en profita pour appeler Bohort et lui dire qu'elle voulait lui parler seule à seul. Quand il se fut écarté des autres, elle lui raconta ce qui s'était passé entre elle et Lancelot, comment la reine les avait surpris ensembles, avait chassé Lancelot, et comment il était parti, pieds nus, sans autre vêtement que sa chemise et ses braies ; "et je vous garantis sans risque de me tromper que, si vous ne vous mettez pas à temps à sa recherche [p.179] et qu'il reste sans personne – vous ou quelqu'un d'autre – pour lui porter secours et lui donner courage, son amour pour la reine est si grand qu'il en tombera malade – et qu'il ne sera pas facile de le guérir de ce mal – et ce sera une grande perte que celle d'un si vaillant chevalier."

3        Bohort aimait trop Lancelot pour ne pas être désolé par cette nouvelle. "Puisque vous devez vous en aller, demoiselle, dit-il, je vous recommande à Dieu. Je vais me mettre sur le champ en quête de mon seigneur, vous pouvez y compter ; et je n'aurai de cesse de savoir ce qu'il est devenu." Sur ce, chacun s'en va de son côté : la demoiselle repart dans son pays, consternée de ce qui lui est arrivé, et Bohort regagne Kamaalot où il va aussitôt trouver la reine : "Pourquoi nous avez-vous trahis, dame ? Pourquoi vous être conduite de façon aussi indigne ? Bannir Lancelot de la cour, mon seigneur qui vous aime tant et le plus accompli de tous les chevaliers ! Assurément, il en découlera bien des malheurs, et plus graves que vous ne le pensez, parce que va débuter une quête dont vous ne verrez pas la fin, où beaucoup de chevaliers valeureux trouveront une mort qu'ils n'auront pas méritée. Vous pouvez dire que, par votre faute, votre lignage connaît une déchéance dont il ne se relèvera jamais."

4        La désolation de la reine était si profonde qu'elle n'imaginait même pas pouvoir à nouveau connaître la joie. "C'est vrai, Bohort, j'ai humilié et maudit un être sans reproche et j'en ai tant de douleur que je voudrais disparaître au fin fond d'un abîme ; au nom de Dieu, pardonnez-moi, et s'il était ici, je lui adresserais la même prière. Je veux que vous le sachiez, il n'est pas d'homme sur terre que j'aime autant que lui ; c'est pour cela qu'en le trouvant avec la demoiselle,[p.180] le chagrin m'a fait perdre la raison ; je ne savais plus ce que je faisais. – Le mal est sans remède, dame ; mais il ne doit pas être loin : je vais prendre mes armes et partir à sa recherche ; peut-être Dieu me permettra-t-il de le retrouver. – Et qui ira avec vous ? – Hector des Marais et mon frère Lionel. – Que Dieu vous conduise jusqu'à lui ! Je ne serai pas tranquille tant qu'on ne l'aura pas retrouvé."

        Bohort se rend donc auprès d'Hector et de Lionel qu'il prie de prendre leurs armes ; après quoi, il faut qu'ils l'accompagnent jusqu'à la forêt. "Avez-vous là quelque affaire urgente ? s'enquièrent-ils. – Je vous le dirai quand nous y serons. Faites d'abord ce que je vous ai demandé."

5        Après être retournés chez eux se faire armer, ils enfourchent leurs montures et sortent de Kamaalot, sans hommes d'armes ni écuyers. Quand ils arrivent à l'orée du bois, Bohort leur demande s'ils ont une idée de la raison pour laquelle il les a amenés là. "Vraiment pas." Il leur raconte alors ce qui est arrivé à Lancelot : comment la reine l'a surpris avec la fille du roi Pellès et comment, sous le coup de la honte qu'il en a eue, il est parti avec, pour tout vêtement, sa chemise et ses braies ; "et je crains, ajoute-t-il, qu'il n'aille en tel lieu d'où il ne reviendrait pas de longtemps. C'est pour cela que je vous ai dit de vous armer et de venir ici, pour que nous commencions nos recherches avant qu'il ne soit trop tard."

        La nouvelle les met dans une inquiétude difficile à décrire, tant ils appréhendent les malheurs qui pourraient se produire. C'est là une aventure bien malencontreuse, disent-ils, et ce fut une détestable rencontre que celle de Lancelot et de la reine. "Sur ma foi, assure Lionel, si elle l'a chassé avec tant soit peu d'arrogance, amoureux comme il l'est, j'ai très peur qu'il n'en vienne à se tuer. Aussi, d'après moi, ce que nous avons de mieux à faire, c'est de nous mettre en quête de lui au plus tôt et de ne pas ménager nos efforts."

6        [p.181] Les deux autres opinèrent. "Puisque nous ne savons pas quel tour prendra cette quête – va-t-elle durer ou aboutira-t-elle rapidement ? –, je propose, fait Bohort, que nous nous retrouvions le jour de la Saint-Jean à Château-Maran, non loin d'ici, mais de l'autre côté de la forêt. Chacun dira ce qu'il a découvert."

        Hector et Lionel ayant dit qu'ils étaient d'accord, les trois cousins partirent chacun de leur côté et ils fouillèrent tout le pays, s'enquérant de Lancelot de château en cité et en ermitage, passant partout où ils pensaient avoir une chance de le trouver, mais ce fut peine perdue : sa disparition chagrinait beaucoup de gens, mais nul ne pouvait leur donner la moindre indication.

7        Après avoir poursuivi leurs recherches jusqu'à la Saint-Jean, sans que, de tout ce temps, leurs chemins se croisent, ils se retrouvèrent, au jour et au lieu dits. Quand ils se furent salués, ils se demandèrent à quoi ils avaient abouti, mais ils eurent la tristesse de constater qu'ils revenaient bredouilles, ce qui leur fit craindre que leur cousin ne soit tombé malade ou qu'il ne fût mort.

8        Pendant qu'ils discutaient sur la conduite à tenir, ils virent s'approcher un chevalier et une demoiselle accompagnés d'écuyers et qui traversaient Château-Maran par où passait leur chemin. Bohort s'avança vers le chevalier et lui demanda où il allait. "Je me rends à la cour du roi Arthur et je voudrais y être déjà arrivé parce qu'une affaire urgente m'y appelle. – Puisque c'est votre destination, seigneur, portez-y de ma part un simple message au roi : dites-lui d'abord que vous avez rencontré Hector, Lionel et Bohort à Château-Maran ; faites-lui savoir que nous sommes partis en quête de Lancelot depuis qu'il a disparu [p.182] et que, ce qui nous effraie au plus haut point, c'est que nous sommes toujours sans nouvelles de lui, bonnes ou mauvaises. Qu'il se dépêche donc, nous l'en prions, d'envoyer à sa recherche un grand nombre de chevaliers : peut-être, ainsi, pourrait-on le retrouver. Et s'il vous demande qui de nous trois vous a tenu ce propos, dites que c'est Bohort de Gaunes. Vous voyez là mes deux compagnons, Hector et Lionel." Le chevalier répond qu'il s'acquittera au mieux de ce message.

        Avant qu'ils se séparent, Bohort lui demanda son nom et il répondit qu'il s'appelait Mellic du Tertre. Il chevaucha jusqu'à la cour où il n'y avait pas grand monde et où le roi et ses barons étaient inquiets de l'absence des trois cousins auxquels ils étaient très attachés et dont ils étaient sans nouvelles. Lorsque Mellic fut en présence d'Arthur, il lui répéta ce que Bohort et ses compagnons lui faisaient dire. Le souverain en fut bouleversé : c'était une perte irréparable que celle de Lancelot, déclara-t-il.

9        De tous ceux de la Table Ronde, c'est monseigneur Gauvain qui était le plus affecté ; il réclama aussitôt ses armes et assura que Dieu pouvait certes se détourner de lui s'il revenait à la cour sans avoir rejoint les trois cousins dans leur quête.

        Elle reprit donc et se poursuivit sans relâche pendant deux ans. Certains y consacrèrent plus de temps que d'autres,[p.183] mais Lancelot resta introuvable. Le conte passera donc sous silence toutes leurs aventures, sauf celles d'Agloval : ce fut un de ceux qui recherchèrent Lancelot sans répit ; mais il ne rencontra personne qui puisse lui donner quelque indication.

10        Finalement, après avoir chevauché tant et plus, le hasard l'amena chez sa mère, cette bonne et noble dame qui portait le deuil de son mari et de ses fils – tous de braves et valeureux chevaliers – et qui avait sombré dans une telle tristesse qu'elle avait renoncé à tenir son rang. Vous n'aurez pas de mal à imaginer son contentement quand elle reconnut Agloval qu'elle n'avait pas vu depuis plus de cinq ans et qu'elle croyait mort : en le retrouvant, elle versa des larmes de joie.

11        Dès qu'il eut mis pied à terre, un beau et jeune garçon s'approcha : le regard franc et candide, bien bâti et, à le voir, pas plus de quinze ans. "Reconnaissez-vous cet enfant, mon cher fils ? – Non, dame. – Eh bien, c'est votre frère Perceval, mon benjamin." A ces mot, Agloval, transporté de joie, court l'embrasser : il lui semble que cet adolescent a un bel avenir devant lui, si Dieu le doue d'autant de vaillance que de beauté. "Dame, déclare-t-il à sa mère, je vais l'emmener à la cour afin qu'il y soit adoubé de la main même du roi Arthur. – Que dis-tu là, mon cher fils ? A Dieu ne plaise qu'il devienne chevalier ! Tout l'honneur qu'il en retirerait,[p.184] ce serait, comme mes autres enfants, d'en mourir à la peine sous les coups de lance. Puisque ses aînés sont morts, je garderai le dernier : Dieu m'en soit témoin, il peut m'arriver n'importe quoi, pourvu qu'il me reste. Ah ! ne savez-vous pas quelle belle maisonnée j'avais autrefois, six fils dont le Tout-Puissant m'a dépouillée, ne m'en laissant qu'un seul : vous, que, jusqu'à ce matin je croyais avoir aussi perdu. – Mais que voulez-vous faire de lui, dame ? – Je veux qu'il reste auprès de moi tous les jours de ma vie ; s'il me quittait, j'en mourrais, tant je lui suis attachée. Dans mes malheurs, il est ma seule consolation pour tout ce que j'ai perdu." Agloval n'en dit pas plus et se mit à parler d'autre chose.

12        Quand vint l'heure de passer à table, ce fut un vrai festin ; mais rien de tout ce qu'il avait sous les yeux ne faisait autant plaisir à Agloval que la beauté de son frère et il se disait en son for intérieur que ce serait grand dommage si un bel adolescent comme lui perdait son temps en restant avec sa mère ; il ne voyait pas comment, avec l'aide de Dieu, issu d'autant de valeureux chevaliers, il pourrait ne pas avoir un sort enviable s'il était adoubé à l'âge qu'il avait ; alors que, s'il gaspillait sa jeunesse et arrivait à trente ans sans avoir acquis l'expérience de la chevalerie, il serait trop tard pour qu'il devienne passé maître aux armes. Quelle pitié ce serait donc d'attendre pour le faire chevalier !

13        Ces pensées ne le quittèrent pas de tout le dîner. Lorsqu'on eut enlevé la table, il passa au jardin, derrière le château, afin de s'y détendre, et sa mère lui envoya Perceval pour lui tenir compagnie, – ce qui ravit le garçon qui préférait être avec son frère.[p.185] Il trouva Agloval allongé sous un pommier et s'assit à côté de lui en le saluant avec grâce ; d'un air engageant son aîné lui demanda s'il pensait à se rendre à la cour du roi Arthur pour y être fait chevalier. "C'est là mon plus cher désir, et plaise à Dieu de l'exaucer ! Accepteriez-vous de m'y emmener et de me faire adouber ? Si je le croyais, je partirais avec vous. – Que vous en ayez autant envie me réjouit et je vous donne ma parole d'honneur de vous y conduire dès que je m'en irai, c'est-à-dire bientôt car je n'ai aucune intention de m'attarder longtemps par ici. Mais il faut ne rien dire de ce projet : si notre mère venait à l'apprendre, elle vous ferait surveiller de si près que vous ne pourriez pas lui échapper." Le garçon assure qu'il ne parlera de rien à personne.

14        Agloval passa quatre jours auprès de sa mère pendant lesquels elle-même et les gens du château lui témoignèrent toute leur affection et furent aux petits soins pour lui. Le lendemain, il demanda à son frère ce qu'il comptait faire : "Pour moi, lui dit-il, cela suffit : je m'en irai demain matin. Et vous ? Avez-vous l'intention de rester ici ? Ou viendrez-vous avec moi ? – J'ai pris la résolution de partir avec vous, seigneur, et je tiendrai parole : je vous suivrai au premier signal. – Il faudra donc que nous nous arrangions pour que personne ne s'aperçoive de rien et en particulier ma mère, parce que, si elle avait le moindre soupçon, je suis sûr que vous n'arriveriez pas à tromper sa surveillance. – Soyez tranquille, j'ai mon idée ! Quand vous serez armé et à cheval, je lui demanderai la permission de vous accompagner un peu et elle ne me le refusera pas, au contraire ; je me mettrai tout de suite en route avec vous... et je ne reviendrai pas avant d'être chevalier." Agloval déclare [p.186] qu'ils feront comme il a dit et qu'ils ont toutes les chances de réussir.

15        Ce soir là, l'aîné dit à sa mère qu'il était resté assez longtemps et qu'il l'avait fait surtout par tendresse pour elle, "car continuer de chevaucher aurait mieux valu pour moi ; c'est pourquoi, je vous prie de me donner votre congé afin que je puisse me mettre en route demain matin, parce qu'il me tarde beaucoup d'être à la cour du roi Arthur que j'ai quittée depuis plus de deux ans." La dame, le voyant décidé à partir, répond de bon cœur à sa prière, mais ne peut retenir ses larmes à la pensée qu'il ne sera plus là.

16        Le lendemain matin, dès l'aube – il faisait un temps magnifique –, Perceval se leva, tout ému de ce qui allait se passer. Il prépara les armes de son frère qu'on lui apporta. Lorsqu'Agloval fut équipé de pied en cap, il se mit en selle et sortit du château après avoir recommandé sa mère à Dieu. Comme il s'éloignait, Perceval vint lui demander l'autorisation d'accompagner son frère, "pas loin, seulement jusqu'au petit bois. Cela me ferait très plaisir, parce que je ne sais pas si je le reverrai un jour. – Allez-y, mon cher fils et que Dieu vous garde ! Mais emmenez un écuyer avec vous pour ne pas être seul et ne vous attardez pas ; revenez vite en pensant à la joie que vous me ferez : vous savez bien que je ne serai pas tranquille tant que vous serez absent." Contrairement à ce qu'elle s'imaginait, il n'avait aucune intention d'être de retour de sitôt. Tout ce qu'il désirait, c'était de partir avec son frère et d'être fait chevalier à la cour du roi Arthur ; aussi ne souhaitait-il pas que quelqu'un d'autre l'accompagne ; toutefois, sa mère refusa de céder et fit sans attendre se préparer et monter à cheval un écuyer en le chargeant [p.187] de lui ramener son fils – ce qu'il fera, si Dieu le veut, promet-il.

17        Perceval quitte donc sa mère et part en compagnie de l'écuyer ; à l'orée du petit bois, ils rattrapèrent Agloval qui avait mis son cheval au pas en attendant que son frère le rejoigne : il était sûr que celui-ci le suivrait dès qu'il aurait obtenu la permission de sa mère ; il fut donc content de le voir arriver. Ils pénétrèrent dans le bois tout en parlant à bâtons rompus. Cependant, le temps passait, ce qui ne laissa pas d'inquiéter l'écuyer : "Voyons, seigneur, fait-il remarquer à Perceval, il est temps de rentrer. Rappelez-vous ce qu'a dit votre mère. Je crains qu'elle ne s'inquiète ; jamais nous ne serons de retour avant ce soir, je m'en rends compte." Et Perceval de répondre : "Tu as raison, mais patiente encore un peu et continuons, je rentrerai plus tard."

18        L'écuyer se tait donc et les deux frères poursuivent leur chevauchée : on est au milieu de l'après-midi, puis à sa fin. L'écuyer revient à la charge : "Seigneur, vous n'avez pas fait attention, il me semble : de là où nous sommes, il est impossible d'être chez nous aujourd'hui. – Comment, mon ami ? réplique Perceval en éclatant de rire. Tu t'imagines que je suis parti de chez ma mère pour revenir aussi vite ? Je suis décidé à ne pas rebrousser chemin – et à ne pas la revoir – avant d'être allé à la cour du roi Arthur qui – plaise à Dieu – m'adoubera, et d'y être donc devenu chevalier. Aussi, je veux que tu rentres à la maison et que tu lui dises de ne pas s'inquiéter pour moi, puisque je vais à la cour avec mon frère ; explique-lui bien la raison pour laquelle je m'y rends ; et qu'elle soit sûre que je reviendrai la voir [p.188] dès que j'en aurai le temps et l'occasion, parce que je l'aime de tout mon cœur, comme il est normal d'aimer une mère aussi tendre".

19        Cette déclaration fait tant de peine à l'écuyer qu'il éclate en sanglots : "Mon Dieu, que dites-vous là, seigneur ? Vous ne ferez pas une chose pareille ! – Oh si, tu peux en être sûr ! – Alors, seigneur, laissez-moi aller avec vous pour que je puisse vous servir quand vous serez chevalier comme je l'ai fait tant que vous ne l'étiez pas. Vous n'avez aucune raison de refuser, d'après moi ; je vous en prie, permettez-moi de vous accompagner et de demeurer à votre service comme jusqu'à présent. – C'est entendu, accepte Perceval ; mais il faut que tu ailles d'abord prévenir ma mère que je me rends, avec mon frère, à la cour du roi Arthur pour y être fait chevalier. Quand tu te seras acquitté de ce message, viens m'y rejoindre, si tu ne m'as pas rattrapé entre temps ; tu nous y trouveras." L'écuyer remercie Perceval, déclare qu'il transmettra fidèlement son message et rebrousse aussitôt chemin ; il faisait nuit noire quand il arriva au château ; après avoir mis pied à terre, il dit à la dame tout ce qu'il savait. En mère qui avait pour son fils tout l'amour du monde, elle éclata en sanglots de douleur à se voir séparée de lui, fit aussitôt venir son chapelain à qui elle se confessa et après avoir reçu la communion, elle trépassa le soir même.

20        Le lendemain, quand on l'eut enterrée, l'écuyer repartit ; sa chevauchée l'amena au château d'un chevalier qui se trouvait être l'ennemi mortel d'Agloval : à peine s'était-il réclamé de lui que le châtelain le fit tuer ;[p.189] son cadavre fut jeté dans un fossé.

        Cependant, Agloval avait fait halte deux jours durant dans une abbaye pour s"y remettre d'une indisposition ; après quoi, il avait repris sa route au plus vite. Le hasard voulut qu'il passât devant la demeure du chevalier le jour même où l'écuyer y avait été assassiné et il découvrit, dans le fossé, le corps qu'il reconnut fort bien. Tandis qu'il le regardait, une demoiselle accompagnée d'un jeune homme sortit du château. Agloval leur demanda s'ils savaient qui l'avait tué et ils lui répondirent que c'était le seigneur du lieu, parce que "cet homme s'était réclamé d'Agloval". A ces mots, celui-ci laça son heaume et dit à Perceval de l'attendre, ce qu'il promit de faire d'une voix pleine des larmes qu'il versait sur l'écuyer mort. Agloval entra dans l'enceinte où il trouva le chevalier déjà en armes – il l'avait vu venir de loin, et voilà que celui qu'il détestait s'apprêtait à l'attaquer! Agloval lui demanda pourquoi il avait tué quelqu'un qui était à son service. "Pourquoi ? N'es-tu pas cet Agloval qui a tué mon frère ? – Quoi qu'il en ait été de ton frère, c'est moi qui te défie."

21        Il met aussitôt pied à terre et se précipite, l'épée au clair, sur le chevalier qui en fait autant. Leur combat se prolongea jusqu'au moment où le maître du lieu, incapable de résister davantage, commença de reculer. Agloval, qui rendait bien à son adversaire la haine que celui-ci lui portait, lui asséna sur le crâne un coup si rude que ni l'écu, ni la coiffe du haubert ne purent empêcher l'épée de s'enfoncer en pleine tête : c'est un mort qui s'écroule à terre.

        Dès que les gens du château virent que leur seigneur avait été tué, ils s'enfuirent de tous côtés, craignant qu'Agloval ne s'en prenne à eux ; mais lui se contenta de traîner le cadavre dehors et de le jeter dans un fossé plein d'eau [p.190] avant de reprendre sa route. Pendant ce temps, Perceval avait pris le corps de l'écuyer assassiné et l'avait hissé devant lui sur l'encolure de son cheval.

22        De là, ils le transportèrent jusqu'à la première abbaye qui se trouva sur leur chemin et l'y firent ensevelir. Après quoi ils repartirent aussitôt et chevauchèrent tant et si bien qu'ils arrivèrent à Cardueil, au pays de Galles, où le roi Arthur était venu tenir sa cour de la Toussaint.

        Tous les compagnons de la quête – sauf les trois cousins – venaient d'arriver eux aussi, désolés et dépités à la fois d'être rentrés bredouille. Quand Arthur les vit (les trente-cinq à être partis étaient bien là, il put le constater), il les accueillit chaleureusement et déclara qu'ils étaient les bienvenus à la cour, d'autant plus qu'ils n'y étaient pas revenus, cela faisait largement deux ans. Chacun raconta ses aventures, mais nul n'avait rien entendu dire concernant Lancelot, ce qui peina tout le monde, à commencer par le roi, et nombreux furent ceux qui exprimèrent leur consternation. Mais c'est la reine qui était la plus accablée parce qu'elle était consciente que tout était de sa faute. Elle était si malheureuse qu'elle ne savait plus que devenir et que, sans personne à qui se confier, elle se voyait prête à mourir de chagrin.

23        Le lendemain de l'arrivée d'Agloval, en parcourant la grand-salle du regard, le roi remarqua Perceval qui servait à table et il s'enquit de lui ; on lui dit qui il était et Arthur répondit qu'il était à souhaiter que Dieu soit favorable à un aussi beau jeune homme. Après le repas, Agloval s'approcha du souverain ; "Le garçon sur qui vous avez posé des questions, seigneur, est mon frère. Je vous l'ai amené pour que vous le fassiez chevalier, parce que je pense qu'il a l'étoffe d'un preux. – Vous avez raison [p.191] et je vous sais gré d'avoir compté sur moi. Dès que vous le voudrez, je l'armerai chevalier, et ce sera avec plaisir. – Alors, seigneur, intervient Perceval, faites-le demain. – Je ne demande pas mieux." Le jeune homme passa la nuit en prière dans la cathédrale de Kamaalot et le roi l'adouba au cours de la journée qui suivit.

        A l'heure du déjeuner, le roi se rendit dans la grand-salle. Tous les compagnons avaient déjà pris place, ceux de la Table Ronde à part ; les autres étaient installés à d'autres tables. Perceval s'assit au bas bout de l'une d'elles, aux côtés des chevaliers de moindre renommée. Et comme il était là, plongé dans ses pensées, une suivante de la reine entra et s'arrêta devant lui. C'était la plus experte tisseuse de soie que l'on connût, mais elle était muette de naissance, ce qui l'avait fait surnommer "la demoiselle qui n'a jamais menti" et tout le monde la désignait ainsi.

24        Après avoir longuement dévisagé Perceval, elle éclata en sanglots. Il se produisit alors quelque chose de très mystérieux que l'on considéra comme un miracle, et non sans raison car cette jeune fille qui n'avait jamais dit un mot se mit à parler : "Perceval, serviteur de Jésus-Christ, toi qui es pur et vierge, viens prendre place à la table d'honneur." Et le prenant par la main, elle le mena s'asseoir, à son plus grand étonnement, à droite du Siège Périlleux. "Celui-là, dit-elle, est réservé au Bon Chevalier ; toi, tu occuperas la place à sa droite parce que tu es et demeureras vierge comme lui, et Bohort celle de gauche. Les chevaliers de cette maison comprendront ce que cela veut dire." Sitôt qu'il se fut attablé là où elle le lui avait ordonné, elle ajouta : "Souviens-toi de moi quand tu seras en présence du Saint Graal et prie pour moi, parce que je n'ai plus longtemps à vivre." Sur ce, elle retourna dans la chambre de la reine où elle s'alita [p.192] et elle ne dit plus un mot sauf quand, au bout de trois jours, comme on la croyait mourante, on lui apporta la communion. A la vue de l'hostie, elle eut seulement la force de dire : "Ayez pitié de moi, mon Seigneur et mon Dieu !" Puis, après avoir reçu le corps de son Sauveur, elle trépassa.

25        Tout le monde, à la cour, vit là un mystère et on fit à la jeune fille des funérailles dignes de son rang en l'ensevelissant à la cathédrale. Après l'enterrement, on coucha son histoire par écrit afin que les générations suivantes puissent en garder le souvenir. On retint Perceval et on le traita avec beaucoup d'égards, en disant qu'il ferait partie des chevaliers de la Table Ronde et qu'il compterait au nombre de ceux qui mèneraient à bonne fin les aventures. On l'obligea quasiment de rester à la cour alors que, pour sa part, dès qu'il eut entendu parler des exploits de Lancelot, il aurait préféré partir à sa recherche. Mais Agloval et les autres réussirent à le garder avec eux, si bien que le conte ne mentionne pas son départ à ce moment : cela aurait même duré longtemps, sans une plaisanterie qu'on fit sur lui et qui lui fut rapportée. Voici ce qui se passa.

26        Un jour, au début de l'hiver, le roi se trouvait par hasard à Karadigan ; il avait pris place à table où le service était assuré par des chevaliers de quatre générations différentes : les plus jeunes pouvaient avoir dix-huit ans, d'autres trente, quarante, jusqu'à quatre-vingts ans et plus. Perceval faisait partie des tout jeunes [p.193] avec son regard innocent et son visage candide. Après l'avoir longuement observé, le sénéchal Keu demanda à Mordret ce qu'il pensait de lui. "Il me paraît n'être rien d'autre qu'un chevalier qui a plus de goût pour la paix que pour les combats. – C'est aussi mon avis, approuve le sénéchal, et la vue de son écu le confirme : il ne porte pas la trace d'un seul coup."

        Un des bouffons de la cour avait entendu leurs propos et les répéta à Perceval dont il se prit à se moquer en disant qu'il n'avait pas sa place parmi les chevaliers. "Qui est-ce qui te permet de l'affirmer ? – On dit que votre écu est intact." Perceval, très mortifié, demanda qui avait dit cela ; le fou put seulement lui apprendre que c'étaient des compagnons de la Table Ronde en désignant Keu et Mordret. Persuadé qu'ils sont bien les auteurs de la remarque, le jeune homme ne répond rien mais pense, en son for intérieur, que c'en est fini, pour lui, de rester à la cour : il va partir à la recherche de Lancelot et il ne reviendra pas avant de savoir vraiment s'il est mort ou vivant ; et s'il trouve la mort dans la quête d'un aussi brave et valeureux chevalier, ce sera, estime-t-il, un grand honneur pour lui.

27        Pendant toute la journée, il retourna ce projet dans sa tête. Le soir venu, quand Agloval et les autres se furent couchés, il alla trouver un de ses écuyers en qui il avait particulièrement confiance. "Prépare mes armes et harnache mon cheval, lui ordonne-t-il. – Tout de suite, seigneur, à condition que vous me permettiez de partir avec vous ; si je restais ici, je n'aurais plus à attendre que la mort, après le déshonneur, parce que votre frère me tuerait.[p.194] – Va donc, et ne me fais pas attendre." Le jeune homme lui apporte les différentes pièces de son armure dont il s'équipe le plus rapidement qu'il peut. Puis il se met en selle, prend écu, heaume et lance, et s'en va, suivi de l'écuyer, à cheval lui aussi.

        Une fois hors de la ville, ils prirent la direction de la forêt. Au bout de dix lieues anglaises, ils arrivèrent devant une vieille maison dont les murs tombaient en ruine. Perceval déclara alors à l'écuyer qu'il avait sommeil. "Vous pouvez vous reposer, seigneur, répondit-il ; je monterai la garde auprès des chevaux. – Attache-les plutôt, et va dormir toi aussi : tu en as besoin." L'écuyer assura qu'il préférait veiller, mais Perceval insista tant qu'il attacha les bêtes... et s'endormit.

28        Le jeune chevalier se dit alors qu'il ne trouvera jamais une meilleure occasion de lui fausser compagnie : ce qu'il allait faire désormais et dont il attendait honneur et renommée, il voulait l'accomplir à l'insu de tous, qu'on l'en approuve ou qu'on l'en blâme.

        Il enfourche donc son cheval et s'en va, laissant l'écuyer plongé dans son sommeil. Il chevaucha toute la nuit ; tôt le lendemain, le temps se gâta, le ciel se couvrit et il se mit à pleuvoir. Il était alors sorti de la forêt et il voyait se dresser devant lui, bâtie de l'autre côté d'une rivière aux eaux noires et profondes, la cité de Galenton.[p.195] Son chemin allait justement dans cette direction. Arrivé au pont qui donnait accès à la ville, il découvre un chevalier en armure, mais sans heaume, ni écu, ni lance, pris, au niveau de la taille, par une épaisse et solide chaîne de fer dont l'extrémité était scellée dans un bloc de pierre. Dès que l'enchaîné voit arriver Perceval, il l'interpelle : "Si tu appartiens à la maison du roi Arthur et que tu sois un chevalier errant, aide-moi et sors-moi d'ici ! C'est ton devoir, puisque je suis chevalier comme toi."

29        Perceval s'approcha aussitôt et lui affirma qu'il pouvait compter sur lui, "mais, d'après vous, que dois-je faire ? – Si votre épée est capable de briser cette chaîne, je serai délivré : c'est le seul moyen. – Elle ne vous fera pas défaut, dût-elle n'y pas résister !" Il amène son cheval à proximité du bloc de pierre, tandis que le prisonnier lui demande comment il a l'intention de s'y prendre. "Ce que je veux, c'est couper la chaîne au ras de votre haubert ; autrement, vous resterez attaché." Le chevalier s'allonge sur la pierre, Perceval dégaine son épée et l'abat avec une telle vigueur sur la chaîne qu'il la fait sauter du premier coup, entaillant en même temps le haubert du chevalier ; la lame le frôla de si près qu'il manqua de peu d'être blessé. L'épée était solide et son fil acéré : la preuve en est qu'après être passée au travers de la chaîne et des deux épaisseurs du haubert elle trancha un morceau de la pierre aussi facilement que si ç'avait été une motte de terre. Le chevalier se signa devant pareil coup : "A vous voir frapper, seigneur, on dirait que vous n'êtes pas [p.196] un homme, mais le diable en personne ! Je crois quand même que vous y avez perdu un tronçon de votre épée." Persuadé qu'il dit vrai, Perceval la lève en l'air pour l'examiner mais il constate que la lame n'a subi aucun dommage ce dont il se réjouit : elle ne lui en est que plus chère.

30        C'est alors qu'il voit un chevalier armé de pied en cap sortir de la ville. "Vous avez délivré ce chevalier, mais c'est tant pis pour vous : cela va vous coûter la vie !" Perceval empoigne aussitôt sa lance, éperonne dans sa direction et le rejoint à l'entrée du pont ; le coup qu'il lui porte l'atteint à l'épaule gauche – l'écu et le haubert ont cédé sous sa force – et le fait tomber à la renverse en plein dans la rivière ; il se serait assurément noyé, s'il ne s'était pas accroché à une barque qui se trouvait là. Perceval prend son cheval, l'amène à celui qu'il avait délivré en lui disant d'y monter : il essaiera de le conduire en lieu sûr, promet-il. Le chevalier se met donc en selle mais, au lieu de passer par la ville, ils prennent une autre direction.

        Perceval profita de leur chevauchée pour lui demander comment il s'était fait enchaîner. "J'appartiens à la maison du roi Arthur et je suis chevalier errant, seigneur, répond-il. L'autre jour, comme j'étais en quête d'aventures, le hasard m'a amené dans cette cité. J'y ai trouvé l'hospitalité, mais j'ai tellement plu à la maîtresse de céans qu'elle m'a prié d'amour ; j'ai exigé d'elle qu'elle parte avec moi, ce qu'elle a accepté de faire ; nous sommes donc sortis de la ville dès l'ouverture des portes et nous avons pris la direction du royaume de Logres, mais nous avons été capturés et ramenés ici ; on a enfermé la dame en prison, et moi, on m'a attaché comme vous [p.197] avez vu en me disant qu'on me laisserait mourir de faim. Et c'est ce qui serait sûrement arrivé, si Dieu ne vous avait pas conduit là pour me porter secours. Voilà toute l'aventure !

31        – Et votre nom, seigneur ? s'enquiert Perceval. – Je m'appelle Patridès et je suis le neveu du roi Baudemagus." Comme Perceval répond qu'il connaît le souverain, le chevalier lui demande s'il appartient à la maison du roi Arthur. "J'en fais partie, en effet, et je suis compagnon de la Table Ronde", et il raconte comment il l'est devenu. "Quel est votre nom ?" interroge à son tour Patridès. Il dit s'appeler Perceval et qu'il est le frère d'Agloval. "Pourquoi avez-vous quitté la cour à la mauvaise saison ?" Perceval répond qu'il est parti à cause d'un propos – il rapporta la phrase – que Keu et Mordret avaient tenu sur lui.

32        Leur chevauchée de concert les amena à proximité du château d'un chevalier. "Vous pouvez descendre de cheval, seigneur", déclara Patridès quand ils arrivèrent à ses abords ; "l'amitié qu'on me porte dans cette maison vous vaudra un accueil digne du service que vous m'avez rendu." Perceval commença par refuser, mais le chevalier insista. "Il le faut, seigneur : vous n'avez rien mangé de la journée, il est grand temps de vous restaurer." A force de prières, il obtint qu'il mette pied à terre. Dès que les gens du lieu le virent arriver, ils lui firent un chaleureux accueil et ils traitèrent Perceval avec beaucoup d'égards par amitié pour lui. Après le repas, celui-ci demanda au chevalier s'il avait l'intention de repartir. "Oui, dit-il, je vais à la cour du roi Arthur. – En ce cas, saluez- y mon frère Agloval de ma part et dites-lui de ne pas se lancer à ma recherche :[p.198] si j'ai quitté la cour, c'est pour savoir ce qu'est devenu Lancelot." Il transmettra soigneusement le message, promet-il.

33        Sur ce, chacun s'en alla de son côté.

        Patridès gagna la cour du roi Arthur qu'il salua de la part de Perceval ; il lui raconta ce qu'il lui avait vu faire et pourquoi il s'en était allé ainsi. Lorsqu'il apprit la cause de son départ, le souverain en voulut beaucoup à Keu et à Mordret : "Vous rendez-vous compte du tort que vous avez causé à ma maison ? Vous lui avez fait perdre son meilleur chevalier après Gauvain. S'il arrive à l'âge d'homme, je suis sûr qu'il fera de plus grandes choses que vous ne l'imagineriez ; c'est pourquoi je me désole qu'il soit parti avant d'avoir acquis plus de vigueur et de résistance car, à présent, il devra endurer des peines et des fatigues qui ne sont pas de son âge."

34        Arthur reprocha longuement à Keu et à Mordret d'avoir parlé comme ils l'avaient fait de Perceval.

        Cependant, lui poursuivait sa chevauchée, cherchant aventure jour après jour, afin de se mettre à l'épreuve ; et les choses se passèrent si bien pour lui [p.199] qu'il ne rencontra aucun chevalier dont il ne parvienne à triompher. Il avait aussi pris l'habitude d'assister quotidiennement à la messe, ainsi qu'aux matines et aux autres offices ; il se confessait toutes les semaines et menait une vie chaste, sans jamais s'écarter de ces règles. Au bout d'un an, il avait accompli des exploits qui comptaient parmi les plus beaux qui se puissent et, partout, il avait beaucoup fait parler de lui, et plus qu'ailleurs à la cour du roi Arthur, puisque c'était là qu'arrivaient toutes les nouvelles des hauts faits et de leurs auteurs.

35        Cela faisait une année entière qu'il menait cette vie quand un jour, par hasard, il fit, à l'orée d'un bois, la rencontre d'Hector qui était dans un triste état ; ses armes étaient à peu près hors d'usage : le peu qui restait de son écu était couvert de traces de coups, son haubert était en morceaux, son heaume défoncé et lui-même était épuisé – rien de mystérieux à cela, étant donné qu'il avait passé deux ans à chevaucher sans guère de répit. Il avançait, se répétant qu'il ne trouvait rien pour lui redonner courage, parce qu'il était toujours sans nouvelles de son seigneur et frère, ce qui le plongeait, au contraire, dans une tristesse telle qu'il désespérait de jamais en voir la fin.

        Comme ils ne s'étaient jamais rencontrés, ils ne purent pas se reconnaître, même quand ils furent arrivés près l'un de l'autre ; aussi, l'écu passé au bras, ils se disposèrent à jouter. Ils lancèrent leurs chevaux au galop et se portèrent un coup si rude, de leurs lances solides, qu'écus et hauberts ne suffirent pas à les protéger ; la pointe des lances toucha les chairs vives mais en ne causant que des blessures légères.

36        Hector, qui était sans rival à la joute, fit tomber Perceval à la renverse par-dessus la croupe de son cheval ; puis, achevant sa course sur son élan, il mit pied à terre et attacha [p.200] son cheval à un arbre. Perceval s'était déjà relevé, fort dépité de ce qui venait de lui arriver car, depuis qu'il était chevalier, jamais il n'avait rencontré d'adversaire capable de lui faire mordre la poussière. Conscient qu'il n'a pas affaire à un novice, il dégaine son épée, décidé à faire appel à toutes les ressources de sa prouesse ; et, serrant son écu contre sa poitrine, il se rue en avant, l'arme haute. Hector n'en était certes pas à ses premières armes : il s'y était exercé depuis l'enfance ; il met donc toute la force de son bras dans le coup qu'il assène sur le heaume de Perceval ; mais lui, qui était passé maître au maniement de l'épée et dont les ressources avaient été à peine entamées dans le combat, brandissant au plus haut son épée, en frappe Hector à quatre reprises : autant de coups dont son adversaire eut du mal à supporter le choc, il s'en rendit compte.

37        Ce fut le début d'une mêlée âpre et périlleuse : impossible, à voir les deux hommes aux prises, de ne pas les considérer comme des vaillants ! Chacun d'eux, en son for intérieur était stupéfait de la valeur de l'autre : Hector ne s'attendait pas à trouver tant de prouesse chez Perceval qui, de son côté, n'avait jamais imaginé avoir affaire à un chevalier de la force d'Hector. Tous deux craignent d'y perdre la vie, ce qui n'altère pas, loin de là, l'ardeur qu'ils mettent à se défendre ; ils veillent à se tenir à l'abri de leurs écus pour éviter les coups d'épées dont ils connaissent le fil aiguisé et se montrent si vifs dans leurs mouvements, si entreprenants dans leurs attaques que c'est à peine croyable. Leurs épées mettent en pièces écus et heaumes et ils souffrent le martyre à cause des blessures profondes, et d'où le sang gicle en tous sens, qu'ils ne cessent de s'infliger, en combattants aguerris qu'ils sont.

38        [p.201] L'affrontement dura si longtemps que chacun d'eux avait reçu une dizaine de blessures dont tout autre aurait cru mourir de la moins grave ; autour d'eux, le sol était jonché de morceaux d'écus, de mailles de hauberts et du sang qui coulait de leurs corps. S'ils n'avaient pas été, l'un comme l'autre, doués d'une force exceptionnelle, il y a longtemps qu'ils auraient été morts, éprouvés comme ils le sont. Mais, se sentant irrémédiablement atteints, un tel désir de vengeance les animait qu'il leur faisait oublier leurs limites.

        Cependant, ils ont tant accompli d'efforts, ils ont tant enduré de chocs que leurs coups ont perdu une grande partie de leur puissance : quand ils pensent s'en asséner de décisifs, les épées leur glissent des mains et, parfois, leur échappent – c'est cette faiblesse même qui leur permit de rester vivants. Aucun ne soufflait mot devant l'état de l'autre et ils poursuivirent leur assaut jusqu'à ce qu'ils soient, tous les deux, contraints de faire quelques pas en arrière, le temps de reprendre leur souffle et les forces qui venaient à leur manquer.

39        Au bout d'un long moment, Perceval interrogea Hector : "Qui êtes-vous, seigneur chevalier ? J'aimerais beaucoup le savoir car c'est la première fois que je rencontre un adversaire aussi valeureux et aussi redoutable ; jamais chevalier ne m'avait mis à si rude épreuve. – Il en est de même pour moi, seigneur : vous ne m'avez laissé aucune chance d'en réchapper ; je ne survivrai pas. C'est pourquoi, je n'hésite pas à dire que vous êtes le plus fort adversaire qui se soit trouvé sur mon chemin depuis trois ans ; quand je serai mort, vous pourrez vous vanter [p.202] d'avoir tué Hector des Marais, frère de Lancelot du Lac, compagnon de la Table Ronde. – Ah ! seigneur, pardonnez-moi ! Je suis par trop coupable envers vous, puisque, moi aussi, j'en suis compagnon : je n'aurais jamais dû me battre contre vous ! Oui, j'implore votre pardon pour ma faute ; si j'avais imaginé que vous étiez de cette compagnie, jamais rien ne m'aurait fait vous affronter. – Comment ? fait Hector. Vous êtes compagnon de la Table Ronde ? – Oui, seigneur. – Et quel est votre nom ? – On m'appelle Perceval le Gallois. – Mon Dieu ! Quel malheur pour nous que la malchance s'en soit mêlée et que vous soyez cause de ma mort ! – J'ai autant sujet de me plaindre de vous, seigneur, que vous de moi : bientôt vous constaterez que vous êtes cause de la mienne."

40        Ainsi, chacun se plaint de l'autre et se prend lui-même en pitié ; ils se voient si affaiblis du fait de leurs blessures et du sang perdu qu'ils ne pensent pas survivre jusqu'au soir.

        Hector ôte de sa tête ce qui restait de son heaume, pose son écu au sol et s'y étend. "Ah ! mon seigneur Lancelot, dit-il sans retenir ses larmes, vous ne me reverrez plus, aujourd'hui marquera la fin de notre compagnonnage. C'est un grand péché qu'a commis ma dame la reine quand elle vous a banni de la cour ; votre quête coûtera la vie à bien des vaillants – et moi-même j'en meurs, qui désirais, plus que tous les autres, vous retrouver et vous revoir : quoi de plus naturel, puisque j'étais votre plus proche parent ?"

41        [p.203] En achevant ces paroles, il s'aperçut que Perceval était tombé face contre terre : il avait perdu tellement de sang que les forces lui avaient manqué. Mais quand il veut se porter à son secours, il en est incapable parce que lui non plus n'arrive pas à se soutenir, ce qui le désole également pour tous les deux. Après être resté inerte un long moment, Perceval redresse la tête, enlève son heaume, tout défoncé comme il était, et se débarrasse de ses armes dont le poids l'accablait. "Comment vous sentez-vous, seigneur ? demande-t-il à Hector. – Vous êtes cause de ma mort comme je le suis de la vôtre. Que Notre-Seigneur vous le pardonne comme moi : je ne peux pas vous en vouloir, puisque vous ne saviez pas ce que vous faisiez. Mais qu'en est-il de vous ? – Je crois que je ne verrai pas la nuit tomber : j'ai tellement perdu de sang, et mes blessures, plus ou moins graves, sont si nombreuses que je suis condamné. – Hélas, mon Dieu, ce grand malheur est encore aggravé par la façon dont il s'est produit : assurément, notre mort apparaîtra comme un scandale ! C'est la première fois que deux chevaliers se seront entretués alors qu'ils auraient dû être amis, comme nous, puisque la compagnie de la Table Ronde avait fait de nous des frères."

42        Ils restèrent ainsi, gisant à terre, chacun de leur côté, jusqu'à la fin de l'après-midi. "Seigneur, demande alors Hector à Perceval, montez à cheval [p.204] et prenez sur votre droite, dans la forêt, non loin d'ici, vous trouverez un ermite ; demandez-lui de m'apporter le corps de mon Sauveur. Jamais je n'ai éprouvé comme maintenant les affres de la mort. – Dieu m'en soit témoin, je n'ai pas la force de me mettre en selle et je ne crois pas que je la retrouverai jamais."

        Les deux chevaliers demeurèrent ensemble dans le même état, jusqu'à la nuit noire. Lorsque l'obscurité fut devenue assez épaisse pour les empêcher de se distinguer l'un l'autre, Hector annonça à Perceval qu'il se mourait. "Au nom de Dieu, si vous survivez et que le hasard vous ramène à la cour, dès que vous verrez mon frère Lancelot, saluez-le de ma part, mais, je vous en conjure, n'allez pas lui raconter la mésaventure qui me coûte la vie : il vous en voudrait, et à tort." Mais Perceval répond qu'il n'aura pas le temps de porter ce message parce que, pense-t-il, il ne verra pas le lever du jour.

43        Au moment où, dans leur angoisse, ils s'imaginaient être à l'article de la mort, ils virent apparaître une grande lumière, comme si le soleil descendait sur eux. Ils étaient là, sans comprendre ; mais voici qu'ils distinguent une coupe – on aurait dit un calice – sur laquelle était posé un linge de soie blanc ; deux encensoirs la précédaient et deux autres la suivaient, mais ceux qui les portaient, comme celui qui tenait la coupe, restaient invisibles. La vue de cet objet, surnaturel sans doute, leur fit espérer un miracle et, du fin fond de leurs souffrances, ils le saluèrent de la tête avec respect. C'est alors que l'impossible se produisit : tout à coup, leurs plaies se refermèrent et ils se retrouvèrent guéris.[p.205] Presque aussitôt, la sainte coupe disparut si soudainement qu'ils ne se rendirent même pas compte de ce qu'elle était devenue.

44        Après un long silence, Perceval s'adressa à Hector : "Vous avez vu ce qui vient de nous arriver? – Certainement oui, seigneur, mais je ne sais trop quel terme employer. Tout ce que je peux dire, c'est que, par sa présence, cet objet m'a guéri de toutes les blessures que vous m'aviez infligées : jamais je ne me suis senti aussi bien. – Sur ma foi, je peux en dire autant : je ne me ressens plus d'aucune des blessures que vous m'avez faites tout à l'heure. Nous le devons à la miséricorde de Dieu et à Sa grâce : sans Lui, nous serions morts avant demain. Oui, en vérité, nous pouvons témoigner que Notre-Seigneur nous a montré toute sa compassion, en nous faisant la faveur d'un si grand miracle."

45        Leur longue discussion les amena à s'interroger sur l'objet qu'ils avaient vu. "Pour moi, déclara Perceval, je ne sais vraiment pas ce que c'est. – En ce cas, je vais vous l'apprendre, repartit Hector. C'est tout simplement le Saint Graal, qui a déjà été à l'origine de tant d'aventures mystérieuses au royaume de Logres. Dans beaucoup d'autres pays aussi, Notre-Seigneur a multiplié les miracles en son honneur. – Mais quel est le sens de ce mot ? – Un 'graal' ? Je vais vous l'expliquer. C'est dans un 'graal' qu'on a servi à Notre-Seigneur l'agneau qu'il a partagé avec ses disciples pour la Pâque chez Simon le lépreux." Il lui raconta ensuite comment Joseph d'Arimathie l'avait rapporté au royaume de Logres, "et depuis, il a nourri par Sa grâce Joseph lui-même et ses héritiers ; c'est ce qui continue de se passer chaque jour pour le roi Pellès et toute sa maisonnée, et il en sera ainsi tant qu'il restera dans notre pays. – Par Dieu, seigneur, je suis persuadé que vous me dites la vérité,[p.206] mais c'est une vérité qui recèle bien des mystères. Nous sommes en tout cas la preuve vivante de son pouvoir et de sa vertu ; aussi, je déclare que je ne m'estimerai pas satisfait avant de l'avoir vu sans ce voile qui nous a empêchés de bien le distinguer – si c'est là une contemplation permise à un être humain." Ils rendirent alors grâce à Dieu de Sa compassion à leur égard et ils attendirent sur place jusqu'au jour.

46        Quand il fit clair, ils se remirent debout et s'embrassèrent en se promettant de toujours se venir en aide et de rester, leur vie durant, de fidèles compagnons, puisqu'ils avaient été sauvés et guéris ensemble. Ils reprirent leurs armes – malgré leur triste état, elles valaient mieux que rien – et partirent à la recherche de leurs chevaux. Quand ils les eurent retrouvés et enfourchés, Perceval demanda à Hector ce qu'ils allaient faire. "A vous de décider, répond-il. – Que recherchiez-vous quand nous nous sommes rencontrés ? – J'étais en quête de mon seigneur et frère Lancelot, que je n'ai pas revu cela fait deux ans ; je me suis épuisé à le retrouver, mais sans rien apprendre qui me satisfasse ; ce qui me consterne, parce que c'était le plus beau chevalier qui soit et le meilleur. – Vraiment ? Depuis qu'il a disparu, vous n'avez plus entendu parler de lui ? – Jamais. Toutefois, cela me laisse espérer qu'il est vivant, parce que, s'il était mort, on aurait fini par le savoir."[p.207] Perceval abonde dans son sens et ajoute : "Eh bien, partons ensemble ! Peut-être Dieu nous conduira-t-Il là où nous pourrons avoir de ses nouvelles." Ils se mirent aussitôt en route et chevauchèrent de compagnie pendant des jours et des jours.

        Mais le conte n'en dit pas plus sur eux pour le moment ; il revient à Lancelot.

CVII
Folie de Lancelot : un chevalier et un ermite échouent
à lui faire retrouver la raison ; à Corbenyc, il est guéri par le
Saint Graal. Sa vie à l'Ile de Joie

1        Celui-ci, dit le conte, après avoir perdu la mémoire et la raison au point de ne plus savoir où il allait ni ce qu'il faisait, erra à pied pendant des jours, aussi peu vêtu qu'à son départ de Kamaalot ; il allait sans but, se laissant guider par le hasard. Au bout de peu de temps, hâlée par le soleil, sa peau noircit et se tanna ; et comme il se dépensait beaucoup et mangeait peu, son état s'aggrava : avant la fin de la mauvaise saison, déjà, si un de ses familiers l'avait vu, il aurait dû s'y reprendre à deux fois pour reconnaître en lui le Lancelot fréquenté jadis.

        Un jour d'hiver où régnait un froid particulièrement rude, le hasard l'amena, toujours vêtu de ses braies et de sa chemise toute déchirée, devant une tente, dressée au milieu d'un pré ; un chevalier et une demoiselle y étaient couchés et, à l'extérieur, on avait planté un poteau auquel était accroché un écu blanc avec, à côté, une lance et une épée.

2        Lancelot s'approche, considère l'écu, puis empoigne l'épée qu'il dégaine. Et aussitôt, il commence d'en frapper l'écu à grands coups, en faisant un tel vacarme qu'on aurait cru entendre une dizaine de chevaliers aux prises [p.208] et s'acharne à le mettre en mille morceaux, comme quelqu'un qui ne sait pas ce qu'il fait. Tout ce tintamarre fit sortir un nain de la tente ; voyant cet homme qui s'employait à mettre l'écu hors d'usage, il n'hésite pas à intervenir dans l'intention de récupérer l'épée, parce qu'il ne se rendait pas compte qu'il avait affaire à un fou invétéré : il s'approche, le saisit par le poignet pour lui faire lâcher prise ; mais il eut beau faire, il ne parvint pas à lui arracher l'arme des mains. A la folie de Lancelot, s'ajoute alors la colère : il attrape le nain par les épaules et le projette en l'air si violemment que, dans sa chute, le malheureux faillit se briser la nuque... mais il s'en tient là et recommence à s'acharner sur l'écu.

3        Cependant, terrorisé par la brutalité du choc, le nain poussait des cris : "Au secours ! Au secours !" Presque aussitôt un chevalier sortit de la tente – il portait des bottes et une tunique en drap d'écarlate doublée d'une épaisse fourrure. "Qu'est-ce qui se passe ? demande-t-il. – Ce démon a manqué me tuer, seigneur !" Le chevalier avise alors Lancelot qui s'escrimait de plus belle contre l'écu. A le voir en si triste état et vêtu de guenilles comme il l'était, il comprit tout de suite que, si cet homme avait eu toute sa tête, jamais il ne serait sorti pareillement accoutré : tout le monde souffrait du froid et lui, il marchait pieds nus et n'avait qu'une chemise sur le dos, comme en plein été. Il se dit que ce serait un acte de charité méritoire [p.209] de le faire se calmer : peut-être retrouverait-il alors la raison. Il s'avance donc aussitôt vers le fou pour lui ôter l'épée de la main. "Halte là ! Laissez-moi me battre ! Si vous vous en mêlez, par Dieu, je vous tue !" s'exclame Lancelot...

4        ... qui brandit l'arme dans sa direction. Se voyant menacé, le chevalier réfléchit qu'il ne serait pas raisonnable de faire face alors que lui-même n'était pas armé. Il n'insiste donc pas et rentre dans la tente pour s'équiper. Puis il revient vers Lancelot, lui dit de poser son épée par terre, tout en avançant la main pour la prendre. Dès qu'il le voit à portée, Lancelot brandit l'épée et lui en assène un coup qui la brise en deux ; quant au chevalier, assommé, incapable de se tenir sur ses jambes, il tombe sur terre, hébété et quasi inconscient. Sans s'occuper davantage de lui, son adversaire pénètre dans la tente où la demoiselle s'était réveillée – il lui suffit de le voir pour comprendre qu'elle a affaire à un fou ; aussitôt, elle saute du lit en chemise et se précipite dehors en hurlant. Lancelot se glisse à sa place dans le lit qu'il trouve tout chaud – juste ce qu'il lui fallait, se dit-il, car il avait froid – et s'enfonce sous les couvertures.

        Pendant ce temps, la demoiselle avait découvert son ami gisant à terre et, persuadée qu'il était mort, elle poussait des cris de douleur : "Hélas ! Je suis morte !" s'exclamait-elle en laissant éclater tout son chagrin.

5        Le chevalier finit par revenir à lui ; il ouvrit les yeux, se redressa et rabroua la jeune femme pour ses lamentations. "Où est celui qui m'a mis dans cet état ? lui demande-t-il. – Ah, seigneur,[p.210] intervient le nain, qu'avez-vous en tête ? Pour Dieu, ce serait trop grand péché que de lui faire du mal : il a complètement perdu la raison ; c'est un fou. – A Dieu ne plaise que je porte la main sur lui ! Je voudrais, au contraire, le garder chez moi, si faire se peut, tant qu'il ne sera pas guéri. Si j'y réussissais, je suis sûr que je pourrais compter sur la considération et les bons services de beaucoup de gens, car c'est un chevalier digne de ce nom, ou je ne m'y connais pas ; et c'est bien pourquoi je ne voudrais pas le voir s'en aller avant d'avoir pu, avec l'aide de Dieu, lui faire retrouver la raison. – Ma foi, dit la demoiselle, il est là, dans la tente." Le chevalier se remet debout et s'y dirige ; il jette un coup d'œil depuis l'entrée et voit Lancelot couché dans le lit et profondément endormi, comme quelqu'un d'épuisé.

6        Ce sommeil réjouit le chevalier. Il entra doucement, prit la tunique de la demoiselle et sortit la lui apporter pour qu'elle puisse se rhabiller ; puis il ordonna au nain de monter à cheval et de se rendre à Château-Blanc demander à son frère de venir sur-le-champ : il avait à lui parler. Le nain obéit, enfourcha sa monture et se dépêcha d'aller porter le message. Le châtelain s'arma et partit aussitôt le rejoindre.

7        Les deux frères étaient des chevaliers émérites ; celui qui voulait garder Lancelot avec lui s'appelait Bliant et l'autre Célinant.[p.211] "Si je vous ai demandé de venir, mon frère, explique Bliant, c'est parce qu'il m'arrive une aventure extraordinaire." Et il lui raconte comment un homme qui avait perdu la tête est arrivé, presque nu, en guenilles – de misérables haillons ! –, "un simple d'esprit qui s'est acharné sur mon écu. Et quand je me suis précipité pour lui arracher l'épée qu'il tenait, il m'en a asséné, en plein sur mon heaume, un coup comme je n'en ai pas reçu depuis mon adoubement ; c'est ce qui me fait penser qu'il est un homme de haut rang, et un chevalier émérite – ce qu'il pourrait redevenir si Dieu lui rendait la santé. Voilà pourquoi je vous ai prié de venir ; je suis décidé à le garder chez moi jusqu'à ce qu'il se remette, mais j'ai besoin de votre avis sur la façon de m'y prendre. – Votre question m'embarrasse, mon frère. Tout ce que je peux vous dire, c'est que, pour avoir une chance de le guérir, il faudrait lui trouver un lieu tranquille, loin des gens et qui soit plongé dans la pénombre. – Par Dieu, si nous arrivions à le transporter dans mon château, je crois qu'il pourrait y disposer d'un endroit tel que vous me le recommandez. Occupez-vous donc de l'y conduire."

8        Ils entrent dans la tente et s'approchent de Lancelot qui dormait toujours à poings fermés : il y avait longtemps que cela ne lui était pas arrivé. Ils décident donc de le ligoter à même le lit avec des cordes et des chaînes de fer pour l'immobiliser jusqu'à son réveil. Sitôt dit, sitôt fait : ils l'attachent [p.212] si serré qu'il aurait fallu être doué d'une force surhumaine pour briser ces liens. Après quoi, ils chargent des hommes d'armes et des écuyers de le porter – et le lit en même temps – jusqu'au château de Bliant. Lancelot qui, après tant de maux et de misères, pouvait enfin se reposer, ne se réveilla pas avant d'être arrivé. Mais quand on posa le lit par terre, il ouvrit les yeux et essaya, sans y parvenir, de se défaire de ses liens. On lui détacha les mains et, dès qu'on lui eut porté à manger, il se jeta sur la nourriture comme un affamé.

9        Bliant le garda ainsi le reste de l'hiver et tout l'été suivant ; mais il eut beau faire, Lancelot ne retrouva pas la raison. Néanmoins, comme il ne donnait aucun signe d'agitation, on lui fit revêtir une luxueuse tunique et on le laissa circuler à sa guise, avec, seulement, une mince chaîne aux chevilles pour qu'il ne puisse pas s'éloigner. A la fin de la saison, il avait meilleur air, mais aucun visiteur ne le reconnut ; sa beauté, qu'il avait en partie recouvrée, faisait dire qu'il avait dû être un chevalier remarquable et ceux qui cherchaient à le guérir n'en étaient que plus désolés de ne pas y parvenir.

        L'été achevé, il resta encore jusqu'à la Noël et cela aurait pu continuer sans les événements que je vais raconter.

10        [p.213] Un jour qu'il gelait à pierre fendre, Bliant s'était levé assez tôt et, après avoir pris ses armes et être monté à cheval, il était sorti de chez lui. Son intention était de parcourir la forêt, toute proche, à la recherche d'un chevalier, du pays ou d'ailleurs, avec qui jouter ; il le faisait souvent, car c'était un des meilleurs chevaliers de toute la région.

        Quand il fut à une certaine distance de son château, il rencontra deux chevaliers, natifs du pays, deux frères, qui le haïssaient. Le voyant seul, ils lui crièrent qu'il était un homme mort et le chargèrent de toute la vitesse de leurs montures. Brave et valeureux comme il était, Bliant, loin de prendre la fuite, leur fit face. Les deux brisèrent leur lance sur son écu sans le blesser, ni l'ébranler sur sa selle. De son côté, il en frappe un en pleine poitrine, y casse sa lance ; mais le cavalier est indemne. Les chevaux achèvent leur course sur leur élan ; puis les deux frères dégainent leurs épées et reviennent à l'attaque. Se couvrant de son écu pour se défendre, Bliant leur assène de rudes coups. Mais il était seul contre eux et ses adversaires, qui étaient des combattants émérites, mettaient tant d'ardeur à se relayer qu'il lui fallut choisir entre mourir ou leur abandonner la place ; on comprend facilement qu'il ait tourné le dos : il était blessé en une dizaine d'endroits et la perte de sang lui avait coûté une partie de ses forces.

11        "Vous n'êtes qu'un lâche, lui crient-ils en le voyant faire, mais gare à vous ! Fuir ne vous évitera pas la mort." Ils se lancent à sa poursuite à fond de train ; cependant, grâce à la vigueur et à la rapidité de son cheval,[p.214] il parvint à leur échapper et à regagner son château où, trouvant la porte ouverte, il s'engouffra, toujours à cheval ; mais il n'y avait là ni hommes d'armes, ni serviteurs pour lui prêter main-forte. Quand il voit ceux qui le serraient de près arriver sur ses talons, décidés à le tuer, il met pied à terre et se réfugie dans une pièce – où se trouvait Lancelot qui était allongé sur un lit, tout habillé. Les deux frères descendent à leur tour de cheval, le rattrapent et se ruent sur lui ; voyant qu'il ne pourra pas éviter la bataille, il met l'épée au clair et s'apprête à défendre chèrement sa vie. Ses adversaires, fort contents de se retrouver à deux contre un, puisqu'ils n'aperçoivent personne susceptible de venir à son aide, l'attaquent furieusement : il leur résiste avec acharnement, mais leur premier assaut l'avait laissé si diminué et affaibli qu'il craint pour sa vie.

12        La folie de Lancelot ne l'empêcha pas de comprendre que ce combat mettait aux prises quelqu'un qui s'était montré bon pour lui et des gens qui cherchaient à le tuer. La colère s'empara de lui et il voulut se précipiter à son secours ; mais la chaîne qu'il avait aux chevilles le blessait ; furieux, il s'arrête, l'empoigne à pleines mains et tire dessus si violemment qu'il parvient à la faire céder et à libérer ses pieds, non sans s'écorcher les doigts – ses mains sont tout en sang – dans son effort. Cependant, une fois libre de ses mouvements, il n'a pas l'idée de se munir d'une épée et d'un écu pour se défendre – il y en avait toute une réserve dans la pièce ; sans armes, il se jette sur un des chevaliers qu'il agrippe [p.215] par son heaume et le tire si brutalement à lui qu'il le fait tomber par terre ; puis il lui arrache son épée et l'abandonne là où il est (l'homme désarçonné pensait avoir la nuque brisée) et il se rue sur le deuxième à qui il porte un coup si rude que son armure ne peut lui éviter de se faire sérieusement blesser.

13        Le chevalier, qui se sent gravement atteint, s'aperçoit alors que c'est un homme sans armure qui l'a frappé ; sans comprendre qui il peut bien être, mais ne pensant qu'à se venger de ce nouvel adversaire, il brandit son épée pour la lui abattre sur la tête. Bliant s'interpose pour l'en empêcher et, d'un coup de la sienne, lui coupe le bras entre l'épaule et le coude ; se voyant ainsi mutilé, le blessé prend la fuite. Constatant leur déconfiture, celui que Lancelot avait abattu en premier se dépêche aussi de quitter les lieux : il court à son cheval, monte en selle, suivi par son frère ; craignant le pire, ils s'enfuient pour sauver leur vie.

14        Sur ce, Lancelot retourne se coucher sur son lit, tandis que Bliant, très content de l'issue de l'aventure, se débarrasse de ses armes, dès qu'il est sûr que ses agresseurs sont partis ; et il reste à attendre l'arrivée de ses gens qui ignoraient tout de ce qui s'était passé et à qui, sur le moment, il ne dit rien.

        Le soir, Célinant vint partager son dîner. Comme ils étaient à table – Lancelot mangeait avec eux –, Célinant s'aperçut que la nappe était tachée de sang qui lui coulait des mains : ses doigts n'avaient pas eu le temps de se cicatriser ; il le fit remarquer à son frère : "Regardez comme votre invité a les mains écorchées et comme il saigne. Comment a-t-on pu l'attacher en lui causant pareilles blessures ? Il y a fallu bien de la malveillance. – Je sais d'où elles proviennent, mais le mystère, pour moi, c'est qu'il ait pu faire ce qu'il a accompli aujourd'hui ; je n'ai jamais vu un homme aussi mal en point [p.216] être l'auteur de pareil exploit. Voilà ce qui est arrivé."

15        Et il lui raconte comment les deux frères l'avaient pris en chasse et l'auraient tué, si le fou n'était pas venu à son secours : "Il a cassé sa chaîne à la force de ses mains, il a arraché son épée à l'un de mes agresseurs et il les aurait tués tous les deux s'ils n'avaient pas pris la fuite. Sans son aide et sans sa prouesse, j'étais un homme mort." L'histoire laissa Célinant stupéfait. "Quel dommage, mon Dieu, qu'il ait perdu la raison ! Je suis sûr qu'il a compté au nombre des tout meilleurs chevaliers. Sinon, à quoi se fier ?"

16        Voilà ce qu'ils disaient de Lancelot, en regrettant de ne pas savoir qui il était. "Puisqu'il se tient tranquille, déclare le maître des lieux, je ne lui mettrai plus ni chaîne, ni anneaux aux pieds." Et il ne se passait en effet pas de jour où il ne fût aussi calme et aussi paisible que s'il avait été dans son bon sens. Mais il mangeait et buvait si peu, à la grande désolation de Bliant, que cela prolongeait sa maladie.

        Il resta deux ans dans le même état, sans retrouver la mémoire, sans se rendre compte de ce qu'il faisait et, pendant tout ce temps, il ne passa personne qui pût le reconnaître et dire son nom qu'il avait lui-même oublié.

17        Cependant, au début du troisième hiver, un sanglier déboula au pied de la tour où il se tenait ; une meute de chiens était à ses trousses et le talonnait, mais il se retournait souvent pour leur faire face et se défendait avec acharnement ; ni veneurs, ni piqueurs ne se montraient. Quand, du haut de la tour, Lancelot vit la bête s'en aller ainsi,[p.217] l'envie de lui donner la chasse le saisit ; il se précipita en bas et ouvrit la porte ; il y avait là un cheval tout sellé avec une épée pendue à l'arçon et une lance appuyée contre le mur. Il saute en selle, saisit la lance et, piquant des deux, part au galop sur les traces du sanglier. L'animal s'enfonce au plus épais de la forêt sous les cris du cavalier qui s'efforce d'exciter la meute. La poursuite aboutit au fond d'une vallée où le solitaire s'arrêta et fit face aux chiens : en tuer plusieurs ne lui prit pas longtemps.

18        Lancelot suivait de près ; il fond sur le sanglier, lance couchée, et l'atteint à l'épaule ; la hampe de l'arme vole en éclats et l'animal, dont la blessure est sans gravité, n'en devient que plus agressif : il éventre le cheval du chasseur d'un coup de ses défenses qui l'étend, mort, au milieu du chemin. D'un saut Lancelot est debout et il a suffisamment de présence d'esprit pour tirer son épée du fourreau ; le sanglier l'attaque et, d'un coup de boutoir, lui fait une profonde blessure à la cuisse, mais Lancelot lui enfonce son épée en plein crâne, le tuant net ; trop grièvement atteint pour faire ne serait-ce qu'un pas, il reste sur place, hébété et finit par s'asseoir sous un arbre, sans même avoir l'idée d'étancher sa plaie pour arrêter l'écoulement de sang.

19        Au milieu de l'après-midi, un très vieil homme vint à passer par là : c'était un pieux et saint ermite. A la vue du sanglier abattu, de tous les cadavres de chiens et de Lancelot blessé, étendu sur l'herbe, il s'approche et le salue ; mais lui, qui avait oublié tous les usages, reste sans répondre. L'ermite lui demande ce qu'il a. "Je suis blessé, dit-il.[p.218] – Qui vous a fait cela ?" Incapable de trouver les mots pour s'expliquer, il se contente de montrer le sanglier. "Si vous restez là, sans personne pour vous porter secours, seigneur, insiste le saint homme, votre vie est en danger, parce que vous avez perdu beaucoup de sang ; aussi, je vous conseillerais, si vous en avez la force, de venir jusqu'à notre maison : c'est tout près et, s'il plaît à Dieu, on y trouvera le moyen de traiter votre mal. – Allez-vous en ! Je n'ai mal nulle part. – Que dites-vous là ? proteste l'autre. Que Dieu m'entende, je pense que vous êtes en danger de mort." Exaspéré de le voir rester là à lui parler, Lancelot saisit l'épée qu'il avait posée par terre et la brandit pour en frapper l'ermite, qui recule ; le voyant hors de portée, il lui jette sa lance à la tête ; mais sa victime fait un écart pour l'éviter, et il manque son coup.

20        L'homme de Dieu comprend alors qu'il a affaire à un fou et il est ému de compassion pour cet homme, si beau et qui semble ne pas être n'importe qui. Il part donc, mais avec l'idée d'aller chercher des gens qui pourraient le transporter jusqu'à son ermitage ; il se rend en hâte chez un chevalier d'où il ramène six serviteurs à qui il explique qu'il a rencontré, dans la forêt le plus beau chevalier qui soit, "mais à qui il est arrivé un grand malheur : il a perdu la raison ; je crois que c'est à la suite d'une blessure. Ce que je voudrais vous demander, c'est de le prendre de force et de le transporter jusqu'à notre ermitage où il pourra se remettre ; tandis que, s'il reste là où il est, avec le froid qu'il fait, il va mourir et ce sera grand dommage."

21        Ils ne demandent pas mieux, l'assurent-ils. Ils le suivent donc [p.219] là où se trouve Lancelot, improvisent un brancard sur lequel ils l'installent bon gré, mal gré, et l'acheminent ainsi jusqu'à l'ermitage. Un ancien chevalier qui s'y connaissait en blessures et dans l'art de les soigner partageait la vie du religieux ; il prodigua à Lancelot des soins si attentifs, pour l'amour de Dieu et par charité, qu'il ne lui fallut que deux mois pour que sa plaie soit guérie. Mais les souffrances accumulées et la maigre pitance dont il n'avait pas l'habitude aggravèrent en même temps son état : pâle et affaibli, toujours vêtu de guenilles, il sombra dans une folie encore plus profonde qu'auparavant. Un jour, au plus froid de l'hiver, il partit à l'insu de l'ermite, nu-pieds et en haillons, si maigre et si diminué qu'on aurait eu du mal à le reconnaître pour Lancelot.

22        Il erra tant et plus avant d'arriver à Corbenyc et d'y entrer. Les gamins et la racaille s'aperçurent aussitôt qu'il n'avait pas toute sa tête et se mirent à lui donner tapes et coups, criant après lui et menant grand tapage ; il riposta à ce méchant accueil à coups de pierres qui en blessèrent plusieurs. Et quand, n'en trouvant plus à ramasser, il fut à court de projectiles, il se précipita sur eux pour les bousculer et les faire tomber. Au cours de la journée, il fit mal à suffisamment de gens pour que tous en viennent à prendre la fuite dès qu'il arrivait, parce que nul n'était de force à lui résister : ils se retrouvaient par terre et couverts de bleus. Ils décampaient donc à qui mieux mieux en criant : "Sauve qui peut ! Sauve qui peut ! C'est le fou !" La nouvelle eut vite fait le tour de la ville : on venait pour le voir et lui, sans s'arrêter nulle part, allait de rue en rue, donnant la chasse [p.220] à tous ceux qui se précipitaient. Mais on continuait à lui faire subir misères et avanies, à le frapper à coups de bâtons sur les épaules et les bras, tant et si bien qu'il en eut plus qu'assez : il leur tourna le dos et se réfugia à l'intérieur du château dont personne ne lui interdit l'entrée, car les serviteurs, loin d'être des rustres, étaient gens de bonne composition.

23        Au moment où il arriva, la cour était à table. A sa façon de se présenter, on comprit aussitôt qu'il était fou ; on l'appela pour qu'il s'approche et tout le monde lui offrit un morceau ; affamé comme il était, il dévora ; puis il alla se coucher au fond de la salle sur de la paille qu'il trouva là.

        Il demeura longtemps au château sans être reconnu, car personne n'aurait pu imaginer que c'était lui. Il avait de quoi manger et boire à satiété, et les serviteurs l'habillèrent avec de vieux vêtements à eux. Comme il ne manquait de rien et qu'il pouvait se reposer, son état physique s'améliora : il retrouva rapidement des forces et une partie de sa beauté.

24        Un jour, après Pâques, le roi Pellès fit chevalier un de ses neveux ; et, par amitié pour lui et afin de lui faire honneur, il avait adoubé en même temps plusieurs autres jeunes gens. Le nouveau chevalier – le neveu du roi – avait un extrême attachement pour Lancelot : il le gardait continuellement auprès de lui et ne se laissait rebuter par rien qu'il lui vît faire. Dès la fin de la cérémonie, il ôta sa splendide tunique d'apparat et ordonna à un de ses serviteurs, qui s'empressa d'obéir, d'aller lui "chercher le fou". Quand Lancelot fut là, le jeune homme lui donna le vêtement [p.221] et le lui fit enfiler devant lui. Ainsi habillé, et beau comme il était, il fut l'objet de la pitié de tous ; on le plaignait beaucoup et on disait que c'était vraiment dommage qu'un homme au corps si harmonieux ait l'esprit dérangé. A le voir resplendissant dans sa tunique, le roi Pellès se dit persuadé qu'il était un chevalier émérite et un homme de haut rang, tant il en avait bien l'air.

25        Ce jour-là, après le déjeuner, Lancelot se rendit dans le verger en bas du donjon : c'était un bel endroit tout planté d'arbres avec, en son milieu, une jolie source au pied d'un sycomore. Après y avoir bu, il s'endormit sur ses bords, toujours vêtu de sa luxueuse tunique. Un court moment passa ; arriva alors, dans le verger, la fille du roi – la belle demoiselle à cause de qui Lancelot avait été banni de la cour par Guenièvre ; elle n'était pas seule, loin de là, et toute la compagnie commença de se livrer aux passe-temps accoutumés des jeunes personnes : faire la ronde, courir l'une après l'autre. Au cours de ces jeux, l'une d'elles – une noble fille et de haut lignage – surprit Lancelot endormi près de la source. Elle eut d'abord grand peur, puis se rassura en le voyant plongé dans le sommeil ; elle s'approcha, s'arrêta pour l'examiner et le trouva si beau, si plaisant à regarder qu'elle crut n'avoir jamais vu d'homme aussi séduisant.

26        Après être restée longtemps à le contempler, elle rejoignit ses compagnes, le laissant toujours endormi. "Demoiselle, s'empressa-t-elle d'aller dire à la fille de Pellès, si vous aviez envie de voir l'homme le plus beau que je sache,[p.222] je vous le montrerais, mais à condition qu'il n'y ait que vous et moi, pour ne pas risquer de le réveiller. – Comment cela ? Il dort ? – Oui, à côté de la source. – Eh bien, allons-y seules !" Sur ce, elles s'écartent des autres si discrètement qu'aucune ne s'aperçoit de rien et elles s'approchent de l'endroit où Lancelot continuait son somme. Elles restent longtemps à le regarder, admirant sa beauté, puis s'assoient près de lui, prenant tout leur temps pour l'examiner et discutant entre elles.

27        A force de le dévisager avec attention, la fille du roi finit par le reconnaître : c'est Lancelot ! Elle se trouve alors partagée entre une très grande joie et une non moins grande tristesse : joie de l'avoir retrouvé, tristesse de ce qu'il ait perdu la raison, puisque c'est, à coup sûr, le fou qui a élu domicile à la cour de son père, cela fait déjà pas mal de temps ; mais comme elle ne veut pas dire à sa compagne qui il est, elle garde son secret pour elle. Elle se lève donc et va rejoindre les autres qui s'étaient mises à sa recherche : elle a décidé de rentrer, leur dit-elle, parce qu'elle ne se sent pas très bien ; les demoiselles lui emboîtent le pas et s'en retournent avec elle.

28        Une fois de retour au château, elle s'enquit de son père et on lui indiqua où elle le trouverait. "Seigneur, lui annonça-t-elle après l'avoir pris à part, j'ai quelque chose d'incroyable à vous dire. – Et quoi donc ? Je vous écoute. – Monseigneur Lancelot du Lac [p.223] est chez nous et nous ne le savions pas. – Voyons, ma chère fille, il est mort depuis longtemps : tous ceux de la Table Ronde affirment qu'ils en sont sûrs ! – Par Dieu, seigneur, ils se trompent : je viens de le voir. Il est tout ce qu'il y a de plus vivant. Suivez-moi vite : je vous montrerai où il est. – Allons-y donc !"

        Ils se rendent dans le verger, seuls tous les deux, et s'approchent de la source où Lancelot dormait toujours. Le roi reconnaît, dès qu'il le voit, le fou qui a trouvé naguère refuge à la cour. "Qu'en pensez-vous, mon père ? C'est monseigneur Lancelot du Lac, n'est-ce-pas ?" Sans répondre, Pellès l'examine en prenant tout son temps et finit par convenir que c'est bien lui. Incapable de se contenir, il pousse un profond soupir et son visage se couvre de larmes. "Ah ! mon Dieu, quel malheur !" furent ses premiers mots.

29        "Vous avez raison, c'est lui, en effet, dit-il à sa fille. Allons-nous en pour ne pas le réveiller, et je réfléchirai à la meilleure façon de lui venir en aide". Pellès rentre au château et recommande à la jeune femme de ne dire à personne qui il est, ce à quoi elle s'engage sans réserve. Puis il prend avec lui six écuyers, des hommes grands et robustes, et les emmène à la source où il leur montre le fou : "Prenez-le, de force s'il le faut, mais sans le blesser et attachez-lui les mains et les pieds pour que je puisse disposer de lui comme j'en aurai décidé." Malgré leur crainte que le roi ne veuille le faire mettre à mort, ils n'osent pas désobéir et se saisissent du dormeur. Lui essaie de leur échapper, mais sans y parvenir ;[p.224] vigoureux comme ils l'étaient et ne ménageant pas leurs efforts, ils parviennent à le maîtriser et, après l'avoir ligoté, à l'amener dans une chambre en bas du donjon.

30        A la nuit, quand tout le monde fut couché, Pellès le fit transporter jusqu'à la Salle des Aventures et on l'y laissa seul, dans la pensée que la vertu du Saint Graal le guérirait en lui rendant sens et mémoire. Tout se passa comme ils l'avaient espéré : dès que le sainte coupe fit son apparition quotidienne dans la salle, Lancelot retrouva la santé de l'esprit. Il resta là jusqu'au petit matin. Quand la clarté du jour passa par les nombreuses fenêtres vitrées de cette pièce où il avait déjà couché une première fois, ce fut un mystère pour lui que la façon dont il y était venu ; et un mystère encore plus grand de se voir ligoté comme il l'était.

31        Il entreprit aussitôt d'arracher les liens qui l'attachaient au lit. Lorsqu'il fut redevenu libre de ses mouvements, il alla aux fenêtres qui donnaient sur le verger où il avait tué le dragon, les ouvrit et jeta un coup d'œil à l'extérieur ; il aperçut Pellès, déjà debout ; avec les grands de sa maison, il s'apprêtait à monter dans la salle pour savoir ce qu'il était advenu de Lancelot : comme ils se seraient réjouis de sa guérison, si Dieu avait daigné la lui accorder ! "Seigneurs, dit le roi à ses barons, allons nous rendre compte de l'état de notre chevalier ; et, s'il a plu à Notre-Seigneur de le guérir, je vous le dirai." Il leur avait entre temps révélé que celui qu'ils avaient vu malade au milieu d'eux avait été le meilleur chevalier du monde.

32        Ils s'avancent jusqu'à la porte de la salle, l'ouvrent et, lorsqu'ils sont entrés, ils voient Lancelot appuyé à l'embrasure d'une fenêtre, les regards toujours tournés vers le jardin. Dès qu'il voit s'approcher le roi [p.225] qu'il connaissait bien, il descend les marches qui menaient à la fenêtre, vient à sa rencontre, et ils échangent un salut. "Seigneur, s'enquiert Pellès, comment vous sentez-vous ? – Dieu merci, je me porte on ne peut mieux." Puis, prenant le souverain à part, il le questionne : "Mais, pour Dieu, seigneur, dites-moi quand et comment je suis venu ici : je n'en ai aucune idée. – Je vais vous l'expliquer, mais je crains que cela ne vous fasse pas plaisir à entendre." Et il se met à lui raconter comment, lors de son arrivée à Corbenyc, il se conduisait en fou furieux : personne ne pouvait venir à bout de lui ; "et vous étiez si amaigri, si misérablement habillé que personne n'aurait été capable de vous reconnaître ; vous êtes resté longtemps chez nous, toujours dans le même état, et je n'aurais jamais su qui vous étiez sans ma fille qui vous a vu en train de dormir dans le verger, à côté de la source, et qui est venue me dire que c'était vous.

33        Vous savoir parmi nous m'a causé une grande joie ; je me suis rendu sans attendre là où vous étiez, et j'ai ordonné à mes gens de vous prendre et de vous amener dans cette salle : je faisais confiance au Saint Graal pour vous rendre la santé. Dieu merci, les choses se sont passées comme je l'espérais, puisque vous êtes guéri. Voilà, je vous ai dit tout ce que je savais de ce qui vous est arrivé ; n'en soyez pas affecté puisque, grâce à Dieu, tout est bien qui finit bien. Rassérénez-vous, ne pensez plus qu'à vous réjouir, et restez ici avec nous ; je vous donne ma parole de roi de tout faire pour vous ; je suis prêt à mettre à votre disposition mes biens, ma terre, mon pouvoir de seigneur sur mes hommes : vous serez roi en mon royaume."

34        Quand il eut terminé, Lancelot resta longtemps la tête baissée, plongé dans ses pensées et si consterné de ce qui lui était arrivé qu'il ne savait plus à quoi se résoudre : "Assurément, seigneur, finit-il par dire,[p.226] je ne sors pas grandi de cette lamentable aventure, même si elle a mieux fini qu'elle n'avait commencé. Mais j'ai une question à vous poser, dont la réponse me tient à cœur. – Si je la sais, je vous la donnerai. – Pensez-vous que quelqu'un de votre maison m'ait reconnu dans mon malheur ? – Je suis sûr que non ; il n'y a que ma fille et moi pour être au courant. – Me voilà soulagé ! Mon honneur est sauf, du moment que mon triste état est resté ignoré. Mais si cette grande misère empêchait de voir qui j'étais, désormais je ne tarderais pas à être reconnu, si je restais ici. J'ai donc une aide à vous demander, que je sollicite au nom de Dieu et sur votre honneur.

35        Il se trouve que je ne peux pas retourner au royaume de Logres où j'ai pourtant joui de tous les biens et de tous les honneurs dont rêve un simple chevalier ; mais je m'y suis rendu coupable d'un forfait qui m'interdit à jamais d'y revenir sauf ordre contraire ; cette condamnation m'a contraint à m'exiler, et dans une telle détresse, sans doute, que j'en ai perdu le sens comme vous l'avez constaté. Banni du royaume où je vivais dans la joie du présent et dans l'espérance de l'avenir, je suis venu, sans m'en rendre compte, dans celui qui, certes, m'était le plus cher après lui : ce fut une faveur de Fortune qui s'est maintes fois montrée douce et bienveillante pour moi. Grâce à Dieu, alors qu'un long séjour ne m'y laissait attendre qu'une aggravation de mes maux, j'y ai trouvé la guérison. Oui, ce lieu m'est si cher que j'y resterai tant que celle qui m'a fait quitter le royaume de Logres ne m'aura pas permis d'y retourner. Mais, aussi longtemps que cela durera [p.227] – toute ma vie peut-être –, je désire habiter à l'écart, un lieu où personne, sauf votre fille et vous, ne connaîtra ma présence et mon nom. Cherchez un endroit où vous puissiez venir me voir, quand vous le voudrez, une île par exemple. Mais, tant que je serai sur vos terres, je vous en conjure, que nul n'apprenne qui je suis, afin que les gens de Logres me croient disparu. Vous n'aurez pas de mal à garder longtemps ce secret : dès lors que votre fille et vous serez les seuls à savoir que je suis ici et que, pour ma part, je me refuse à le dire à quiconque, il me sera d'autant plus facile de vivre caché.

36        – Ce qui est sûr, seigneur, c'est que, si vous vouliez rester avec nous, nous nous tairions, si bien que personne n'entendrait parler de vous ; mais si vous préférez vivre ailleurs, à l'écart, je pense pouvoir vous satisfaire. – Il m'est impossible de demeurer ici, seigneur. Je sais bien que mes parents et les compagnons de la Table Ronde y passeront ou dans les environs, et qu'ils seront en quête de moi : je serais vite reconnu. – Puisque vous êtes décidé à nous quitter, nous aviserons au plus tôt ; soyez sûr que nous mettrons tout en œuvre pour trouver un endroit qui réponde à votre attente."

37        C'est ainsi que s'acheva leur discussion. Ils se levèrent de leurs sièges et le roi fit signe à ceux qui l'avaient accompagné de les laisser passer – ils s'écartèrent aussitôt. Pellès prit Lancelot par la main et le conduisit dans une chambre voisine de la salle où il le laissa avec, pour lui tenir compagnie, le chevalier qui, la veille, lui avait donné sa tunique. Très étonné des mots élogieux avec lesquels le roi Pellès avait désigné Lancelot, le jeune homme le regarde avec des yeux nouveaux,[p.228] se promettant de lui faire dire qui il est et comment il se nomme : "Seigneur, l'interpelle-t-il, je vous en prie sur la personne que vous chérissez le plus au monde, répondez à la question que je vais vous poser ; soyez sûr que je n'ai aucune mauvaise intention, mais savoir qui vous êtes me fera un plaisir qui durera toute ma vie.

38        – Vous êtes impoli, chevalier, et même grossier" réplique Lancelot, consterné de s'entendre demander, sans qu'il puisse se dérober, ce que, surtout, il voudrait dissimuler. "Que savez-vous du mal que me font ou ne me font pas vos paroles ? Je vais vous répondre, mais cela vous coûtera mon amitié : ma vie durant, partout sauf ici, je ne manquerai pas une occasion de vous témoigner mon hostilité. Apprenez à ce compte que je suis le Chevalier Coupable, Lancelot du Lac, qu'à cause de votre question vous aurez rencontré pour votre malheur, si l'occasion m'en est donnée. Voilà, vous savez ce que j'étais décidé à ne dire à personne et que je ne vous aurais pas avoué, si vous ne m'y aviez forcé."

39        Un profond chagrin se peint sur son visage et les larmes lui montent aux yeux, tandis qu'il s'absorbe dans de tristes pensées. Voyant combien sa question l'a peiné, le jeune homme se jette à ses genoux et, mains jointes, le supplie de lui pardonner. "Ne m'en veuillez pas, seigneur ! En vous interrogeant, mon intention était de vous faire honneur, parce que je pensais bien que c'était vous ; mais ne vous inquiétez pas que, maintenant,[p.229] j'en sois sûr. Je vous promets, tant que je serai ici et que vous-même voudrez que cela ne se sache pas, de vous garder le secret : je vous en donne ma parole d'honneur de chevalier. – Puisque vous vous y engagez par serment, je vous pardonne", répond Lancelot.

40        Pendant cet échange, le roi Pellès était descendu dans une salle, à l'étage en dessous, où se trouvait sa fille : "Ma chère enfant, j'ai une grande nouvelle à vous annoncer : Lancelot est guéri, il a retrouvé la raison." Et il lui explique sa demande : une demeure isolée parce que, s'il restait avec eux, les compagnons de la Table Ronde partis à sa recherche finiraient par le retrouver. "Eh bien, seigneur, je pense à un endroit qui correspond à ce que vous dites. Ce n'est guère qu'à deux lieues d'ici, dans une île au milieu de la rivière : il y a là un beau domaine avec un château – Château-Bliant pour le nommer – qui est si plaisant à voir et si agréable à vivre que vous ne pourriez trouver mieux. Si monseigneur Lancelot s'y installait, il pourrait y passer le restant de ses jours sans que personne le sache : les parages en sont si solitaires qu'il faudrait un grand hasard pour que quelqu'un s'aventure de ce côté. – Ma foi, je m'en souviens, fait Pellès ; c'est, en effet, un très bel endroit, et tout à fait ce qu'il faut à Lancelot."

41        Il revient donc aussitôt le trouver : "Seigneur, vous n'aurez pas besoin d'aller loin pour jouir d'un lieu isolé : je possède une île, près d'ici,[p.230] où rien ne vous manquera et où je vous propose d'élire domicile tant que vous ne rentrerez pas au royaume de Logres. J'y mettrai à votre disposition tout ce qui vous fera plaisir – pourvu que cela se trouve dans mon royaume ! – et j'irai souvent vous rendre visite. – Si vous en êtes d'accord, seigneur, je partirai à la nuit tombée et vous serez seul à m'accompagner ; je veux que personne ne soupçonne ma présence là-bas. – Attendez au moins le lever du jour ; entre temps, j'y ferai porter le nécessaire." Lancelot consent à patienter jusqu'au lendemain.

42        Il resta donc tout le jour sur place, au château, mais à l'insu de tous. Ceux qui, le matin, avaient accompagné le roi dans la salle insistèrent pour savoir qui était ce chevalier qui avait, un temps, perdu la raison. "Je ne vous dirai pas son nom maintenant, leur répondit-il, mais vous l'apprendrez le moment venu. Sachez seulement qu'il n'y a pas de meilleur chevalier au monde et que c'est un grand honneur pour moi qu'il ait trouvé la guérison ici." Prévenus qu'ils n'en apprendraient pas davantage, les chevaliers se turent.

        Pendant la journée, Pellès fit transporter au château tout ce qu'il fallait pour nourrir le corps, mais il n'oublia ni les jeux, ni tous les agréments susceptibles de réjouir le cœur.

        Le lendemain matin, quand on y vit clair, Lancelot partit de Corbenyc, accompagné de Pellès et de dix chevaliers qui devaient rester avec lui jusqu'au moment où il quitterait le pays. Une fois qu'ils eurent gagné la berge, ils montèrent à bord d'un bateau et un passeur les amena dans l'île. Puis ils se rendirent au château ; après l'avoir bien regardé, Lancelot, à le voir si beau et plaisant à tous égards, se déclara persuadé de ne plus le quitter.

43        [p.231] La fille du roi était là, elle aussi. Lancelot la prit à part : "La vérité, vous ne l'ignorez pas, demoiselle, c'est que, par votre faute, j'ai perdu tous les biens et les joies qui remplissaient ma vie au royaume de Logres – vous savez de qui je les tenais. Puisque vous m'avez fait bannir de ce pays où j'étais parvenu au faîte des honneurs, accordez-moi une faveur, dont on ne saurait vous blâmer. – C'est en effet à cause de moi que vous avez dû vous exiler, seigneur ; à cause de moi aussi que vous avez perdu les plaisirs et les joies de la Table Ronde. Je m'engage, en échange, à faire tout ce que vous me demanderez, aussi longtemps que vous serez dans ce pays, pourvu qu'il n'y aille pas de mon honneur. – Il n'aura pas à en souffrir, je vous le garantis. – Alors, dites ce que vous souhaitez : ce sera oui, sans restriction. – Ce dont je vous prie, c'est de rester avec moi dans cette île et de m'y tenir compagnie le temps que j'y demeurerai. Quand je partirai, si cela arrive un jour, alors vous serez libre de vous en aller, vous aussi. – Pour moi, je ne demande pas mieux, seigneur."

44        Elle va mettre son père au courant et, dès qu'il apprend ce que Lancelot lui a demandé, il lui conseille d'accepter parce qu'elle récoltera "plus d'honneur à dire oui qu'à refuser." Elle accepte donc et Pellès ajoute qu'il fera venir vingt demoiselles, choisies parmi les plus belles du pays, pour lui tenir compagnie aussi longtemps qu'elle restera à Château-Bliant ; au bout d'une semaine, il avait tenu sa promesse.

        Cela faisait donc dix chevaliers pour partager la vie de Lancelot et vingt demoiselles, toutes de haute noblesse,[p.232] qui étaient au service de la fille du roi. Quant au château, il était au milieu de son île, si beau, si luxueusement installé et si abondamment pourvu de tout le nécessaire qu'on ne pouvait rien trouver à y redire. Enfin, Lancelot eut la chance que nul, dans le pays, n'apprenne qui il était ; les trois seuls à le savoir étaient le roi, sa fille et le chevalier qui lui avait demandé son nom ; encore s'étaient-ils engagés à lui garder scrupuleusement le secret.

45        Le voilà donc passant son temps avec les chevaliers et les demoiselles qui s'efforçaient de lui rendre la vie agréable. Il prit l'habitude de se rendre, tous les jours, avant le déjeuner, à l'extrémité de l'île qui regardait vers le royaume de Logres et il tenait les yeux fixés dans la direction du pays où il rêvait d'être en son cœur. Chaque fois, il restait là longtemps, évoquant tous les plaisirs qu'il y avait tant de fois connus et dont il avait été banni si loin qu'il ne pensait pas pouvoir les recouvrer ; chaque fois, il en éprouvait un tel chagrin que nul n'aurait pu le supporter, pas même lui, si ces peines et ces souffrances d'amour ne lui avaient été en même temps une grande consolation : son cœur en était apaisé et il se sentait mieux.

46        Il ne fit rien d'autre jusqu'au début de l'hiver ; mais il prit alors conscience qu'il était resté tout ce temps sans porter les armes et sans se battre. C'est pourquoi, il se dit qu'il allait s'arranger pour que des chevaliers viennent, mais sans pouvoir [p.233] le reconnaître, ce qui lui permettrait d'apprendre comment, dans le pays, on savait jouter. Un jour où Pellès était venu le voir, il lui demanda de lui faire fabriquer un écu, "parce que c'est la seule arme qu'on ne trouve pas ici." Le roi lui demanda à quoi il souhaitait que cet écu ressemble et Lancelot lui décrivit ce qu'il voulait. Trois jours plus tard, un écuyer apporta l'objet qu'on avait confectionné en respectant ses désirs. Son aspect plongea les gens du château dans l'incompréhension, parce qu'ils n'en avaient jamais vu de semblable. C'était vraiment le plus singulier dans le royaume à cette époque : il était plus noir que mûre et, juste en son milieu, à l'emplacement prévu pour la bosse, on avait peint en blanc une reine et, agenouillé devant elle, un chevalier qui semblait implorer son pardon. Ceux qui étaient là et qui le virent ne comprirent pas la signification des deux personnages et de la scène, sauf la fille du roi Pellès. Lancelot l'accrocha, en l'état, aux branches d'un pin, au milieu de l'île. Dès lors il y vint tous les matins, se livrant à des manifestations de chagrin qui demeuraient un mystère pour ceux qui en étaient les témoins.

47        Sur ces entrefaites, Lancelot alla aussi interroger un nain que le roi Pellès avait amené à Château Bliant : "Sais-tu s'il doit y avoir un tournoi ces temps-ci, et pas loin ? – Oui, seigneur ; dans quatre jours, il y en aura un à Château Bas – c'est à une demi lieue d'ici. – Tu t'y rendras et quand les joutes seront sur le point de commencer, tu passeras dans les rangs des tournoyeurs en criant : 'Le Chevalier Coupable fait savoir à tous ceux qui sont en quête de louange et de renommée [p.234] pour leurs exploits de chevalerie, de se rendre à l'Ile de Joie : ils trouveront là l'occasion de jouter tant que lui-même y sera. Et s'il y en a qui veulent passer de la lance à l'épée, qu'ils viennent aussi : ils auront de quoi les satisfaire !"

48        Lancelot envoya donc le nain porter ce message au tournoi ; lorsqu'il s'en fut acquitté, les tournoyeurs lui répondirent dédaigneusement qu'ils iraient rendre visite au chevalier sous peu ; et c'est ce qu'ils firent, mais tous ceux qui s'y risquèrent se tinrent pour des sots de l'avoir fait car Lancelot les vainquit tous de façon écrasante, qu'ils soient du pays ou venus de loin ; mais il accordait la vie sauve à ceux qui s'avouaient vaincus. Du coup, on ne parlait plus que de lui dans le royaume et on s'accordait à dire qu'il était le meilleur de tous les chevaliers.

        Voilà comment il occupait son temps à l'Ile-de-Joie qui devait son nom aux compagnes de la fille du roi, et à elles seules. Les demoiselles menaient la plus joyeuse vie du monde et, même en plein hiver, elles faisaient chaque jour la ronde autour du pin où l'écu était accroché. Oui, c'est pour cela que les gens du pays parlaient de l'"Ile-de-Joie".

        Mais le conte s'arrête ici de parler de Lancelot et il revient à Hector et à Perceval qui sont à sa recherche.

CVIII
Hector et Perceval à l'Ile de Joie.
Hector apprend à Lancelot que la reine le rappelle à la cour.
Adolescence de Galaad dans une abbaye proche de Kamaalot.
Annonce de son destin par un ermite

1        Il rapporte qu'ils chevauchèrent jour après jour dans des régions très éloignées du royaume de Logres, comptant sur le hasard [p.235] pour leur faire retrouver Lancelot. Mais ils ne rencontrèrent jamais quelqu'un qui pût leur donner ne fût-ce que la plus petite indication. Pourtant ils ne renoncèrent pas et ils continuèrent pendant plusieurs années, sans guère rencontrer d'aventure qui ait sa place dans un livre ; ils finirent par arriver dans les parages de Corbenyc, sur les bords d'une rivière au courant large et profond ; de là, ils voyaient une île au milieu de laquelle s'élevait un château aussi bien situé que fortifié. Ils restèrent longtemps à le contempler et convinrent que le lieu, comme l'édifice, étaient fort beaux ; mais il n'y avait ni pont, ni planche pour traverser. "Avec un pont, regrette Perceval, nous aurions pu aller voir qui habite dans ce fort. Quel bel endroit et comme il est riant ! – Ma foi, répartit Hector, l'accès m'en paraît difficile ; il faudrait en effet, un pont ou une barque. Sinon, avec la profondeur et la rapidité du courant, nous aurions vite fait de nous noyer, si nous nous y risquions. – Attendons un moment et comptons sur l'aide de Dieu ! propose Perceval. Qu'Il m'en soit témoin, je ne bougerai pas avant de savoir qui est le maître du lieu."

2        Comme ils achevaient ces propos, ils voient arriver vers eux une demoiselle qui se promenait au bord de la rivière ; elle portait sur le poing un magnifique épervier. "Demoiselle", la prie Perceval après qu'ils eurent échangé avec elle le plus poli des saluts, "que Dieu vous aide, apprenez-nous ce que nous ignorons. – Que voulez-vous savoir ? – Dites-nous qui réside dans ce château. – Je vous répéterai volontiers ce que j'en sais.[p.236] Y habite la plus belle demoiselle du monde, et c'est une personne de haute noblesse. Il y a aussi un chevalier que je ne connais pas bien. Mais ce que je peux vous assurer, c'est qu'il vient tous les jours, tôt le matin, sous cet arbre, dit-elle en leur montrant le pin, et qu'il se livre à des manifestations de chagrin comme on n'en a jamais vu ; c'est aussi le plus fort de tous ses semblables : depuis six ans qu'il est arrivé dans cette île, il a instauré une coutume qui en interdit l'accès à qui n'est pas le meilleur et il l'a fait crier dans tout le pays. Voici en quoi elle consiste.

3        'Le Chevalier Coupable fait savoir à tous, du pays ou d'ailleurs, qu'il se battra contre quiconque se présentera dans l'île du matin jusqu'au milieu de l'après-midi ; en dehors de ces heures, il s'y refusera'. Depuis, ils sont plus de deux mille à être venus, et tous se sont fait battre sans rémission. Mais il est si noble et généreux qu'il n'en a tué aucun, alors que, s'il l'avait voulu, nul n'en aurait réchappé. Sur ce, je vous recommande à Dieu, parce qu'il faut que je m'en aille. – Ah ! demoiselle, fait Hector, pour Dieu, encore une question ! – Laquelle ? – Savez-vous qui est ce chevalier ? – Que Dieu m'aide, tout ce que je sais, c'est qu'il est venu par hasard dans le pays ; il avait perdu la raison, mais il a été guéri chez le roi Pellès ; et après, il s'est installé dans cette île et il a fait ce que je vous ai raconté.

4        [p.237] – Dites-moi, intervient Perceval, si on veut se rendre auprès du chevalier, comment s'y prend-on ? – A cela je peux répondre : de l'autre côté de l'île, au pied du donjon que vous voyez, il y a une barque que des passeurs amènent ici tous les jours ; ils attendent depuis le matin jusqu'au milieu de l'après-midi pour faire traverser, l'un après l'autre, les chevaliers que le hasard a conduits par ici et qui décident de relever le défi. – Nous vous recommandons à Dieu, demoiselle", font-ils, tandis qu'elle s'éloigne. "Allons chercher où faire étape, dit Perceval à son compagnon ; nous reviendrons demain. Je ne m'en irai sûrement pas avant de savoir comment ce chevalier sait se servir d'une épée."

5        Ils tournèrent donc le dos à la rive et trouvèrent l'hospitalité à une lieue de là, chez un chevalier dont la demeure s'élevait sur la lisière de la forêt. Le soir, après le dîner, l'hôte leur demanda d'où ils étaient ; ils répondirent qu'ils appartenaient à la maison du roi Arthur et qu'ils venaient se mesurer au chevalier de l'île. "Que Dieu m'aide, je vous le déconseille, car s'il avait envie de tuer ceux qu'il a vaincus, combien n'en aurait-il pas achevés depuis qu'il est là !" Leur conversation se termina sur ces mots.

        Le lendemain matin, quand ils se furent levés, le chevalier qui les avait hébergés leur donna à chacun de bonnes armes et un solide haubert, parce qu'ils en avaient besoin et qu'il lui semblait qu'ils en feraient bon usage. Après qu'ils eurent entendu la messe et mangé un morceau, il monta à cheval en même temps qu'eux et déclara qu'il irait assister à l'affrontement. Ils se mirent aussitôt en route de concert et arrivèrent tôt dans la matinée sur la rive où les passeurs attendaient avec leur bateau.

6        [p.238] "Seigneur, demande Perceval à son compagnon, je vous prie de me laisser me battre en premier." Hector accepte. Un des passeurs prend un cor d'ivoire, l'embouche et le fait retentir assez haut et fort pour qu'on entende le son de loin ; puis il dit à Perceval de monter à bord et il le fait traverser sans perdre de temps. Une fois sur l'autre rive, il l'aide à débarquer et on lui rend armes et cheval. Il marche jusqu'à un arbre où il vérifie que rien ne manque à son équipement et se met en selle pour attendre le chevalier. Dès qu'il le voit sortir à cheval du donjon, arborant de somptueuses armes noires et l'écu passé au bras, il le charge ; et l'autre, impavide, en fait autant. Le choc fut rude entre les lances résistantes et les hauberts au maillage serré. Aucun ne put prendre l'autre en défaut : arçons brisés, sangles rompues, ils tombèrent tous deux à terre. Mais il n'y restèrent pas longtemps : braves et valeureux comme ils étaient, ils se remettent debout et, dégainent leurs épées, tenant haut leurs écus. Celui du chevalier attira les regards de Perceval : il y voyait peints une reine et un chevalier agenouillé devant elle comme s'il implorait son pardon ; jamais, pensait-il, on n'en avait porté d'aussi beau.

7        Impossible de ne pas prendre plaisir à les voir s'affronter : on aurait eu du mal à trouver deux autres combattants aussi émérites.[p.239] Très vite, écus, heaumes et hauberts furent mis en pièces par la violence des coups, et ceux qui les portaient se retrouvèrent tout couverts de sang, ce qui ne fit qu'augmenter leur volonté de vaincre. Au milieu de l'après-midi, la bataille durait toujours, mais ils étaient l'un et l'autre si éprouvés et à bout de forces qu'il leur fallut s'arrêter un moment pour reprendre haleine. Ils reculèrent un peu et restèrent à se regarder. Quand ils se furent reposés, Perceval prit la parole : "Je voudrais vous demander, seigneur, comment vous vous appelez : je n'ai jamais rencontré un chevalier dont j'aimerais autant connaître le nom ; c'est pour cela que je vous prie, par courtoisie, de bien vouloir me le dire. – Assurément, seigneur, je ne voudrais pas le taire à quelqu'un de vaillant comme vous. Sachez donc que, si on veut me désigner comme il convient, il faut m'appeler le Chevalier Coupable – comme en témoigne l'écu que je porte. Maintenant que je vous ai dit mon nom, je vous prie, à mon tour, de me dire le vôtre : qui êtes-vous ?" Il déclare qu'il appartient à la maison du roi Arthur et qu'il est compagnon de la Table Ronde : "Je m'appelle Perceval le Gallois ; je suis le frère d'Agloval."

8        Dès qu'il eut entendu sa réponse, le chevalier jeta son écu par terre, ramassa son épée et vint s'agenouiller devant lui : "Seigneur, je me tiens pour vaincu. Je renonce à poursuivre le combat. J'aime trop cette maison dont vous faites partie et où réside toute la douceur du monde pour user de la force contre vous." Le spectacle du chevalier à ses pieds fut insupportable à Perceval : "Mon Dieu, que dites-vous là, seigneur !" s'écrie-t-il en voulant le faire se relever. Lancelot ôte alors son heaume et lui tend son épée : "Je vous rends les armes, seigneur."

9        [p.240] Perceval le dévisage et constate qu'il pleure à chaudes larmes, pour une raison qui lui demeure mystérieuse : "Au nomde l'être qui vous est le plus cher au monde, interroge-t-il, dites-moi votre nom. – Ainsi adjuré, je suis obligé de vous répondre. Je suis Lancelot du Lac. – Ah ! seigneur, quelle joie de vous voir ! Je ne demandais que cela : il y a plus de deux ans que je vous cherche ; mais, Dieu merci, ma quête est achevée, puisque c'est vous ! Et savez-vous qui est ce chevalier qui est resté là-bas à m'attendre ? – Non. – C'est votre frère, monseigneur Hector des Marais."

10        A ce nom, les larmes de Lancelot redoublent : "Ah ! mon frère, je pensais ne plus jamais vous revoir." Il ordonne aussitôt aux passeurs d'aller chercher le chevalier qui est sur la berge, ce qu'ils font. Dès qu'Hector eut traversé et qu'il reconnut son frère, il se jeta à son cou et l'embrassa en versant des larmes de joie.

        Cependant, plusieurs chevaliers étaient sortis du château – sept hommes d'âge ; il y avait aussi avec eux la belle demoiselle, la fille du roi Pellès qui, à la vue d'Hector, manifesta une joie débordante ; puis elle l'emmena se désarmer, ainsi que Perceval et Lancelot. Dès lors, ce fut la fête dans le château en liesse.

11        Sitôt qu'Hector eut , à son tour, reconnu la demoiselle, il lui demanda des nouvelles de son neveu Galaad,[p.241] le fils de Lancelot, et elle lui répondit qu'il était aussi beau que peut l'être un enfant qui va sur ses dix ans. "Cela me ferait très plaisir de le voir, dit-il. – Il vit chez mon père où il a été élevé depuis sa naissance ; vous aurez bientôt l'occasion de le rencontrer : quand son père s'en ira, je suis sûre qu'il lui fera escorte. – Et Lancelot, comment était-il quand il est arrivé ici ? – Il était en guenilles et démuni de tout et, avec cela, si hors du sens qu'on aurait eu peine à croire que c'était lui. Mais dès qu'il a été en présence du Saint Graal, il a retrouvé la raison. C'est alors qu'il est venu vivre dans cette île, parce qu'il ne voulait pas être reconnu ; et depuis, il y est resté si bien caché que personne n'a été au courant, sauf mon père et moi, et les gens de ce château."

12        Ils parlèrent encore longtemps de son histoire.

        Le lendemain, Hector annonça à Lancelot que la reine voulait qu'il vienne la voir et qu'il lui fallait donc se rendre à la cour. "Je ne peux pas y aller, objecte-t-il, puisqu'elle me l'a interdit. – Vous avez ma parole, fait Hector, qu'elle vous demande de venir. – En ce cas, j'irai, et de grand cœur." Il prévint donc Pellès qu'il partirait dans deux jours, ce qui désola le souverain. "Mon enfant, dit-il à Galaad, votre père veut s'en aller. – Que dites-vous, seigneur ? Evidemment, c'est à lui de décider, mais je veux habiter assez près de lui pour le voir souvent."

13        Comprenant qu'il ne ferait pas changer le garçon d'avis, son grand-père demanda conseil.[p.242] "Le couvent dont votre sœur est l'abbesse se trouve dans la forêt de Kamaalot, lui rappelle un chevalier. Envoyez-y votre petit-fils avec deux chevaliers pour veiller sur lui. Là-bas, il sera à même de voir souvent son père." Le roi se rangea à cette proposition et se mit aussitôt à organiser au mieux le départ de l'enfant : quatre chevaliers seront chargés de le conduire et il aura six écuyers à son service ; Pellès leur donna aussi assez d'argent pour qu'ils aient de quoi vivre largement pendant le voyage.

        Deux jours plus tard, Lancelot gagna Corbenyc ; il avait à ses côtés Perceval, Hector et les chevaliers de Château-Bliant. Hector demanda à voir Galaad devant qui il éprouva un sentiment d'admiration qu'aucun autre enfant n'aurait pu lui inspirer. Quand sa mère apprit qu'il allait la quitter, elle pensa devenir folle ; et elle serait à coup sûr partie avec lui si le roi son père ne le lui avait interdit, ce qui la fit renoncer.

14        Le lendemain matin, quand ils n'eurent plus qu'à se mettre à cheval, Pellès amena Galaad à Lancelot : "Chaque fois que vous verrez cet enfant, seigneur, n'oubliez pas que c'est votre fils et que vous l'avez engendré de ma bien-aimée fille."[p.243] C'est pour lui un sujet de joie, dit-il.

        Sur ce, il s'en va, longuement escorté par Pellès. Lorsqu'il l'eut invité à s'en retourner, il poursuivit sa route de concert avec Hector et Perceval ; leur chemin les mena à Carlion où ils trouvèrent le roi Arthur, ainsi que Lionel et Bohort qui avaient amené avec eux Elyan le Blanc – le plus bel adolescent de son rang que l'on sache – qui devait être fait chevalier dans peu de temps, et il le fut, en effet, de la main même de Bohort.

15        Quand on apprit l'arrivée de Lancelot, on alla à sa rencontre ; tous s'empressèrent à son service et lui firent un chaleureux accueil. Personne, cependant, ne lui fit fête autant que la reine qui rayonnait de la plus grande joie qu'un cœur humain pourrait concevoir.

        Galaad, de son côté, était parti de chez son grand-père et avait gagné l'abbaye des moniales où il demeura jusqu'à ce qu'il devienne un grand adolescent de quinze ans. Il était alors si beau, si vif et plein d'allant [p.244] qu'on n'aurait pas trouvé son pareil au monde.

        A proximité de l'abbaye, vivait un saint ermite à qui Notre-Seigneur avait révélé un peu des bonnes dispositions de Galaad qu'il venait souvent voir. L'année de ses quinze ans, après Pâques, il lui fit remarquer qu'il avait l'âge d'être admis dans l'ordre de chevalerie : "Sans doute, ajouta-t-il, serez-vous adoubé à la prochaine Pentecôte ? – C'est ce que m'ont dit mes maîtres, seigneur. Plaise à Dieu qu'il en soit ainsi ! – Ayez soin de faire d'abord une bonne confession, afin d'être pur de tout péché à ce moment-là." Avec l'aide de Dieu, il le sera, promet-il...

16        ... et ils restèrent longtemps à parler ensemble.

        Le lendemain, le roi Arthur qui faisait une partie de chasse dans la forêt, vint, tôt dans la matinée, entendre la messe à l'ermitage. Après la célébration, le saint homme appela le souverain. "Roi Arthur, je t'annonce, sous le sceau de la confession, que, à la prochaine Pentecôte, sera fait chevalier celui qui mènera à bien les aventures du Saint Graal ; il se présentera à ta cour et y réussira l'épreuve du Siège Périlleux. Veille à convoquer tes hommes, de sorte qu'ils soient tous à Kamaalot, dès la veille, pour contempler les mystères qui s'y produiront le jour de la fête. – Tout cela est-il vrai, seigneur ? – Je vous en donne ma parole de prêtre", répond-il. Tout réjoui de cette annonce, Arthur monta à cheval et passa la journée à chasser. De retour à Kamaalot, il dépêcha des messagers dans tout son royaume pour convoquer ses barons : à l'occasion de la Pentecôte, il avait l'intention, leur faisait-il savoir, de tenir la cour la plus fréquentée et la plus animée de son règne.

        Dès la veille, la foule fut telle que c'en était à peine croyable.

        (C'est ainsi que maître Gautier Map achève son livre et que commence le récit de la quête du Graal).