ms Rennes Champs Libres 255, f 188v,
                  détail

LANCELOT
Roman en prose du XIIIe siècle
Du début du roman jusqu'à la capture
de Lancelot par la dame de Malehaut

Tome VII
Traduction
par
Micheline de COMBARIEU du GRES
d'après l'édition par Alexandre MICHA
(Librairie Droz, Paris-Genève)
1980

TABLE  DES  MATIERES

Ia : Claudas de la Terre Déserte attaque le roi Ban,
vassal d'Arthur

IIa : Chute de Trèbe
IIIa : Mort de Ban. Enlèvement de son fils, Lancelot ;
sa mère, Elaine, entre en religion

IVa : Mort de Bohort, frère de Ban.
Claudas occupe leurs terres

Va : Les deux reines veuves se retrouvent
 à Moutier Royal

VIa : La Dame du Lac élève Lancelot
VIIa : Claudas détient les fils de Bohort :
Lionel et Bohort

VIIIa : Rivalité de Claudas et d'Arthur
IXa : La Dame du Lac élève Lancelot (suite)
Xa : Arthur manque à ses devoirs de roi
XIa : La Dame du Lac et Claudas
XIIa : Claudas, Lionel et Bohort
XIIIa : Lionel et Bohort chez la Dame du Lac
XIVa : Guerre des gens de Gaunes contre Claudas
XVa : Les trois cousins au lac
XVIa : Guerre de Gaunes (suite)
XVIIa : Guerre de Gaunes (fin)
XVIIIa : La Dame du Lac élève Lancelot (suite)
XIXa : Mort de la reine Evaine
XXa : Cour d'Arthur
XXIa : La Dame du Lac élève Lancelot (fin)
XXIIa : Lancelot à la cour :
adoubement et premières aventures ;
rencontre de la reine Guenièvre

XXIIIa : Lancelot au service de la dame de Nohaut
XXIVa : Lancelot victorieux à la Douloureuse Garde
XXVa : Lancelot et la cour  d'Arthur
XXVIa : Arthur à la Douloureuse Garde
XXVIIa : Gauvain et d'autres chevaliers prisonniers
XXVIIIa : Arthur à la Douloureuse Garde (suite)
XXIXa : Gauvain et ses compagnons libérés par Lancelot (1)
XXXa : Gauvain et ses compagnons libérés par Lancelot (2)
XXXIa : Gauvain et ses compagnons libérés par Lancelot (3)
XXXIIa : Nouvelles aventures de Lancelot
XXXIIIa : Gauvain en quête de Lancelot
XXXIVa : Lancelot au premier tournoi d'Outre les Marches
XXXVa : Gauvain en quête de Lancelot (suite)
XXXVIa : Lancelot chez la dame de Nohaut
XXXVIIa : Gauvain en quête de Lancelot (suite)
XXXVIIIa : Lancelot chez la dame de Nohaut (suite)
XXXIXa : Gauvain toujours en quête de Lancelot
XLa : Lancelot met fin aux enchantements
de la Douloureuse Garde

XLIa : Second tournoi d'Outre les Marches
XLIIa : Gauvain apprend à la cour que le vainqueur
de la Douloureuse Garde est Lancelot

XLIIIa : Une aventure de Lancelot
XLIVa : Songes d'Arthur
XLV : Lancelot contemple la reine
XLVIa : Galehaut défie le roi Arthur
XLVIIa : Lancelot et Daguenet
XLVIIIa : Lancelot prisonnier de la dame de Malehaut

 

 

Ia

Claudas de la Terre Déserte attaque le roi Ban,
vassal d'Arthur

1     En ce temps là - c'était il y a bien longtemps -, deux rois se partageaient les pays entre Gaule et Bretagne : ils s'appelaient Ban de Benoÿc et Bohort de Gaunes, étaient frères et avaient épousé deux sœurs. Le roi Ban était homme d'âge ; sa très jeune femme était belle et bonne dame : tous les gens de bien l'aimaient ; elle n'avait eu de lui qu'un enfant, un fils dont le nom de baptême était Galaad, mais que l'on appelait Lancelot. Pourquoi on l'avait surnommé ainsi, nous le verrons en temps et lieu.

2     L'histoire commence en racontant que les terres voisines de celles du roi Ban du côté du Berri, qu’on appelait alors, la Terre Déserte,[p.2] appartenaient à un certain Claudas, qui était seigneur de Bourges et de tout le pays, et avait le titre de roi. C'était un vaillant chevalier et un homme d'expérience, mais aussi capable de traîtrise, vassal du roi de Gaule, la France d'aujourd'hui. On appelait son royaume "la Terre Déserte" parce qu'elle avait été ravagée par Uterpendragon et Aramond (plus connu sous le nom de Hoël), alors seigneur de Bretagne, de qui dépendaient les pays de Benoÿc et de Gaunes et toutes les terres jusqu'à l'Auvergne et à la Gascogne : le royaume de Bourges en faisait donc partie. Mais Claudas, qui ne voulait pas le reconnaître comme seigneur, ni lui rendre le service qu'il lui devait, avait fait hommage au roi de Gaule qui, lui-même, était alors inféodé à Rome et lui payait tribut. En ce temps-là, on devenait roi par voie de suffrage.

3     Quand Aramond eut constaté la défection de Claudas, il lui déclara la guerre ; mais c'était compter sans l'aide massive du roi de Gaule qui fit tourner ce très long conflit à son désavantage ; Aramond eut alors recours au roi d'Angleterre, dont il accepta de devenir le vassal, en échange de son appui militaire. C'est ainsi qu'Uterpendragon passa la mer avec toute son armée et qu'on apprit d'autre part que les forces de Gaule s'apprêtaient à se joindre à celles de Claudas pour marcher contre lui et contre Aramond. Mais ceux-ci furent les plus rapides ; ils écrasèrent l'armée de Claudas, occupèrent toute ses terres qu'il fut forcé de quitter, et le pays tout entier fut mis à feu et à sang : il n'y eut pas une seule place-forte où il restât pierre sur pierre,[p.3] à l'exception de Bourges qui échappa à l'incendie et à la destruction sur l'ordre exprès d'Uterpendragon car c'était la ville où il était né.

4     Puis il passa en Bretagne et, après y avoir séjourné à son gré, il retraversa la mer pour rentrer en Angleterre ; dès lors, la Bretagne dépendit du royaume de Logres. Après la mort d'Aramond et d'Uterpendragon, la terre de Logres passa au pouvoir du roi Arthur ; mais la majorité des barons se rebellèrent d'abord contre lui : le début de son règne (alors qu'il avait épousé la reine Guenièvre depuis peu de temps) vit des révoltes éclater un peu partout en Angleterre et requérir de tous côtés son intervention.

5     C'est à ce moment que Claudas qui, après la mort d'Aramond, était rentré en possession de ses terres, repartit en guerre, ce dont il s'était gardé jusque là. Cette fois, il s'en prit à Ban de Benoÿc dont le royaume était voisin des siennes, parce qu'il avait été, lui aussi, le vassal de cet Aramond qui n'avait eu de cesse de l'emporter sur lui. Or, dans le même temps, un consul de grand renom, Ponce-Antoine, était arrivé de Rome ; il apporta à Claudas l'appui des forces de la Gaule et des contrées qui en dépendaient. Les coalisés réussirent à s'emparer de la ville de Benoÿc et de toutes les terres du roi Ban ; il ne lui restait guère plus qu'une place-forte,[p.4] située aux confins du royaume, et si bien fortifiée que ceux qui la tenaient n'avaient rien à y craindre sauf la faim et la trahison : c'était Trèbe.

6     Un peu avant qu'il en soit réduit à cette extrémité, ses ennemis donnèrent l'assaut à une citadelle à peine distante de Trèbe de trois lieues : Ban voulut secourir les occupants en se mettant lui-même dans la place. Mais il constata en arrivant que les assaillants avaient commencé de pénétrer à l'intérieur de l'enceinte ; il chargea donc furieusement l'armée ennemie à la tête de ses chevaliers : la plupart étaient des combattants très valeureux, et Ban lui-même était connu pour sa prouesse. Nombreux furent ceux qui tombèrent sous leurs coups, et ils firent tant et si bien que leurs adversaires durent concentrer leurs forces sur eux et suspendre l'assaut pour parvenir à les repousser. Cependant, le temps joua contre le roi Ban et les siens ; Ponce-Antoine et tous ceux qui s'étaient repliés du côté de la forêt les attaquèrent ; ils étaient trop nombreux : seuls Ban et trois de ses compagnons échappèrent à la capture et à la mort ; le roi Ban réussit même à leur tuer Ponce-Antoine ; et, à eux quatre, ils firent tant d'armes qu'ils repoussèrent tous les Romains et les mirent en fuite.

      Claudas se retrouva en avant des autres, chargeant au galop de son cheval.

7     La vue de son ennemi mortel arracha à Ban une parole d'homme au désespoir : "Seigneur Dieu à Qui je dois tant,[p.5] faites que je le tue, même si je dois en mourir aussi : tout plutôt que de le voir m'échapper, mon Dieu ! Sa mort serait un baume pour toutes mes souffrances !" Sur l'heure, ils s'affrontèrent et le roi Ban fit mordre la poussière à Claudas avec tant de force que tous les siens le crurent mort. Il se retira donc au comble de la joie, persuadé que sa prière avait été exaucée, et reprit la direction de Trèbe à force d'éperons. Trois jours plus tard, le château devant lequel Claudas avait mis le siège fut pris, et Ban rentra dans la ville après avoir appris que son adversaire n'était pas mort : il ne devait jamais se remettre de ce dernier coup, comme on n'allait pas tarder à le voir.

8     Le siège de Trèbe dura très longtemps. Ban envoya plusieurs fois des messagers au roi Arthur pour lui demander de l'aide, mais le souverain était si requis de tous côtés qu'il lui était bien difficile d'assurer en plus la défense de quelqu'un d'autre ; quant à son frère Bohort qui lui avait d'abord été d'un précieux concours, il était à l'article de la mort et les fourragers de Claudas se fournissaient déjà sur ses terres qui touchaient au royaume de Benoÿc du côté de Trèbe.

9     Dès que Claudas comprit qu'il aurait du mal à s'emparer de la place, il entra en pourparlers avec le roi ; ils échangèrent des sauf-conduits et se rencontrèrent à trois pour chaque camp. Ban s'était fait accompagner par un de ses chevaliers et par son sénéchal. L'entrevue eut lieu juste devant la porte de l'enceinte en contrebas de la colline :[p.6] la pente était raide et pas facile à gravir !

10     Claudas commença par mettre en avant la mort de Ponce-Antoine que Ban lui avait tué, tandis que Ban rétorquait que Claudas s'était emparé de son royaume alors qu'il n'avait jamais eu à se plaindre de lui. "Ce n'est pas à vous que j'en ai, fit Claudas, et il est vrai que vous ne m'avez rien fait ; si j'ai occupé votre terre, c'est à cause de l'homme que vous reconnaissez comme seigneur, ce roi Arthur dont le père, Uterpendragon, m'a pris la mienne. Mais si vous voulez, nous pouvons nous entendre et vous n'y perdrez rien : livrez-moi ce château, et je vous le remettrai aussitôt, à condition que vous deveniez mon vassal, et que vous teniez de moi toutes vos terres. – Il n'en est pas question, ce serait manquer de parole au roi Arthur qui est mon seigneur-lige. – Alors, je vais vous faire une autre proposition : envoyez demander à Arthur qu'il vous secoure dans les quarante jours et si, après ce délai, il ne vous a pas répondu, rendez-moi la cité et devenez mon vassal aux conditions déjà dites ; je vous confierai même d'autres fiefs à tenir". Le roi déclara qu'il allait en délibérer et que le lendemain matin, il lui dirait, ou lui ferait dire, s'il décidait de livrer la cité ou de la défendre.

11     Tandis que le roi Ban s'en retournait, son sénéchal resta un peu en arrière, ce qui permit à Claudas de prendre langue avec lui : "Ce malheureux roi Ban n'a vraiment aucune chance, lui dit-il ; il va tout perdre en s'obstinant à croire, contre toute raison, que le roi Arthur viendra à son secours ; je regrette beaucoup qu'un homme comme vous, dont j'ai entendu dire le plus grand bien, soit à son service [p.7] : vous allez y perdre votre peine ! Si vous voulez mon avis, mettez-vous plutôt de mon parti ! Qu'en adviendra-t-il de vous, allez-vous me dire ? Eh bien, vous avez ma parole que je vous donnerai ce royaume en fief, sitôt conquis, et vous deviendrez mon homme de confiance. En revanche, si je vous fais prisonnier, je suis au regret de vous dire que je me verrai dans l'obligation de vous réserver un triste sort car, je l'ai juré sur les reliques des saints, tous ceux dont je m'emparerai au cours de cette guerre, ou bien seront mis à mort, ou bien seront jetés dans une geôle sans aucun espoir d'en sortir jamais".

      A l'issue de cet entretien, le sénéchal accepta d'aider Claudas dans toute la mesure de ses moyens, à condition qu'on ne lui demande pas de livrer la personne même de son seigneur ou de le trahir. Claudas, de son côté, lui promit que, dès qu'il serait maître de Trèbe, il ferait de lui son vassal et lui donnerait toute la terre à tenir.

12     Sur ce, ils se séparèrent et Claudas retourna auprès de ses gens tandis que le sénéchal rentrait à Trèbe. Il confia au roi Ban qu'il avait longuement parlé avec Claudas et que celui-ci aurait bien aimé s'entendre avec lui. Le roi lui demanda ce qu'il en pensait et le sénéchal répondit qu'à son avis ce qu'il y avait de mieux à faire était que Ban aille en personne implorer le roi Arthur : "Ce que vous avez à garder ne se perdra pas jusqu'à votre retour" lui dit-il. Le souverain raconta alors à son épouse comment Claudas lui avait demandé de lui livrer la ville : "Il est prêt à me jurer qu'il me la donnera aussitôt à tenir avec toutes les terres qui en dépendent ; mais déloyal comme il est, je suis sûr qu'il n'en ferait rien. Je dois lui rendre réponse demain [p.8] : il me propose une trêve de quarante jours pour que j'aie le temps d'envoyer un messager au roi Arthur. Si mon seigneur le roi m'envoie du secours, que Dieu en soit remercié ! Sinon, je le reconnaîtrai comme maître de Trèbe".

13     La reine qui craint fort que son mari ne se retrouve en effet sans terres, l'approuve sans réserves, "car, dit-elle, quand le roi Arthur vous aura fait défaut, sur qui d'autre pourrez-vous compter ? – Puisque vous en êtes d'accord, dame, je vais donc aller le trouver. Oui, j'irai en personne le supplier d'intervenir, afin de ne pas perdre mon royaume. Je suis convaincu qu'en me voyant devant lui il sera plus touché et plus convaincu que si je lui envoyais un messager : quand on apporte de mauvaises nouvelles, si on veut être cru, il vaut mieux en présenter des témoignages irrécusables. Allez vous préparer : vous viendrez avec moi ; nous n'emmènerons avec nous que mon fils et un écuyer pour nous servir. Je veux que mon seigneur le roi soit ému de compassion devant le spectacle de ma douleur. Nous partirons cette nuit. Prenez bien soin d'emporter avec vous tous les objets de valeur que vous pourrez ; entassez dans des coffres tout ce que nous avons ici en fait de joyaux et de vaisselle d'or et d'argent. Car je ne sais ce qu'il adviendra de la ville d'ici mon retour et je ne voudrais surtout pas vous voir rester sans rien : ce n'est pas que je craigne qu'on prenne Trèbe par la force, mais personne n'est à l'abri de la trahison".

14     La reine s'acquitte de tout ce qu'il lui a demandé de faire, et quand les préparatifs sont achevés, elle lui dit qu'elle est prête à partir. De son côté, le roi choisit, parmi tous ses gens, l'homme en qui il avait le plus de confiance et lui dit de tenir, dès la nuit venue, son cheval sellé et bridé [p.9] - c'était un animal de grande taille, robuste et rapide à la fois, et très bien soigné. Le garçon aimait beaucoup son maître ; aussi s'empressa-t-il de lui obéir. Puis le roi mit le sénéchal au courant de son intention de se rendre lui-même à la cour du roi Arthur, "et comme j'ai toujours eu beaucoup d'amitié pour vous, que j'ai plus confiance en vous qu'en quiconque, je vous confie la place : gardez-la comme si c'était de moi qu'il s'agissait. Demain, vous direz au roi Claudas que j'ai envoyé un messager à mon seigneur le roi Arthur, et que je lui donnerai toutes les garanties qu'il souhaite, que, si je ne reçois pas de secours dans un délai de quarante jours, je lui remettrai la ville à sa volonté. Mais surtout, qu'il ne sache pas que je suis parti : il se moquerait bien, alors, de la promesse qu'il m'a faite. – Soyez tranquille, seigneur, dit le traître, j'y ferai très attention".

15     Ce soir-là, le roi Ban se coucha de bonne heure car les nuits étaient courtes (on était, selon l'histoire, juste à la mi-août). La pensée du voyage qu'il entreprenait lui pesait comme un fardeau. Quand il se leva, on aurait encore eu le temps de parcourir trois lieues avant de voir le jour. Une fois les chevaux sellés et prêts à partir, il recommanda à Dieu le sénéchal [p.10] et sa ville avec tous ceux qui s'y trouvaient. Pour quitter l'enceinte, il passa par un petit ponton de claies qui traversait le ruisseau en contrebas de la citadelle ; celle-ci n'était assiégée que d'un côté et, à aucun endroit, la ligne des assiégeants n'était à moins de trois portées d'arc, car les pentes de la colline, creusées de vallonnements, en interdisaient l'accès ; quant au côté de la rivière, un marais vaste et profond, traversé par une seule chaussée étroite qui se prolongeait sur plus de deux lieues empêchait d'établir un campement.

16     C'est par cette chaussée que le roi s'en va, en compagnie de sa femme, d'un écuyer et d'un valet. Le souverain chevauchait un palefroi auquel il savait, d'expérience, pouvoir se fier, et celui de la reine était remarquable par la souplesse de son amble. L'écuyer - un homme dont le courage et le dévouement étaient à toute épreuve - tenait devant lui, sur son grand cheval, un berceau où était couché le fils du roi et il portait le bouclier de Ban ;[p.11] le valet, lui, portait la lance royale et, monté sur un cheval qui n'avait jamais bronché, il en menait un autre, chargé de tout le trésor royal : bijoux, vaisselle et pièces d'or et d'argent. 

17     Le roi Ban chevauche, fermant la marche, armé de pied en cap, l'épée au côté, protégé par un vêtement de pluie. Après avoir traversé le marais, il pénètre dans la forêt : une demi-lieue plus loin, c'est une très belle plaine qui lui était familière ; et au bout de cette plaine, un lac en bas d'une colline qui dominait tout le pays. Le jour se levait quand il y arriva avec les siens.

18     Il va faire halte, dit-il en mettant pied à terre, et attendre qu'il fasse un peu plus clair, car il veut monter au sommet de la colline pour regarder encore cette cité qu'il aimait par dessus tout. Dès que le jour est levé, il se remet en selle, laissant la reine et le reste de l'escorte sur les rives du lac, qu'on appelait lac de Diane, du nom que les païens lui avaient donné en leur temps. Cette Diane avait été reine de Sicile au temps du grand poète Virgile ; mais, dans cette époque d'ignorance et de mécréance, on la considérait comme une déesse et comme elle se livrait tous les jours à son passe-temps favori - la chasse en forêt -, on avait fait d'elle la déesse des bois. La forêt qui entourait le lac s'appelait Bois en Val et c'était la plus belle de Gaule [p.12] et de Bretagne, à ne regarder toutefois que celles de peu d'étendue car elle ne faisait que dix lieues galloises dans un sens et six ou sept dans l'autre.

      L'histoire délaisse pour un moment le roi Ban en train de monter au sommet de la colline afin de voir sa citadelle bien-aimée pour revenir au sénéchal à la garde de qui il l'avait confiée.

IIa

Chute de Trèbe

1     Aussitôt après le départ du roi Ban, l'homme qui avait garde d'oublier ce dont il était convenu avec Claudas, le rejoignit en dehors de l'enceinte. "J'ai de bonnes nouvelles pour vous, seigneur ; vous pouvez dire que vous avez de la chance : si vous me tenez la promesse que vous m'avez faite, Trèbe sera à vous sans coup férir. – Comment est-ce possible ? Qu'est donc devenu le roi Ban ? – Justement : il vient de partir avec ma dame la reine et un écuyer. – Alors, livrez-moi la place et en retour je vous la donnerai à tenir avec toutes les terres qui en dépendent ; ce dimanche même, qui est celui du Quinze-Août, vous deviendrez mon vassal en présence de tous mes barons. "A ces mots, le sénéchal ne se tient plus de joie [p.13] : "Je vais rentrer en ville, dit-il, mais je ne refermerai pas les portes derrière moi et je dirai que nous avons convenu d'une trêve : elle sera la bienvenue, car, après tant de fatigues, on aspire au repos. Quand vous aurez pénétré dans l'enceinte avec vos hommes, ne faites pas de bruit : vous ne rencontrerez aucun obstacle jusqu'au donjon".

2     Voilà ce que le traître dit à Claudas avant de s'en retourner. Une fois à l'intérieur des murs, il tombe sur un chevalier qui était filleul du roi Ban et qui, toutes les nuits, montait la garde en armes. Cet homme, remarquant d'où le sénéchal venait, lui demande ce qu'il est allé faire dehors à pareille heure et où exactement il est allé. "Je suis sorti pour rencontrer Claudas, répond le traître, et pour conclure avec lui la trêve qu'il avait accordée à notre seigneur le roi". Cette explication, loin de rassurer le chevalier, ne fait que lui donner sujet de craindre quelque trahison : "Allons, sénéchal, un homme loyal à son seigneur ne va pas trouver de nuit son ennemi mortel pour conclure une trêve. – Que voulez-vous dire ? réplique le sénéchal. Que vous me considérez comme un traître ? – Dieu vous garde d'avoir commis quelque déloyauté", dit le chevalier qui s'appelait Banin, "ou de vous disposer à en commettre une !" Il n'osa pas en dire plus, quelque envie qu'il en eût, car l'autre avait la force pour lui : il pouvait le faire mettre à mort. Le sénéchal expliqua donc aux hommes de garde que, Dieu merci, on avait obtenu une trêve : ils n'avaient qu'à aller se coucher, - ce qu'ils firent tous, avec d'autant plus d'empressement qu'ils étaient au bord de l'épuisement.

3     [p.14] Banin, lui, ne songe pas à aller dormir ; il monte au sommet d'une tourelle pour faire le guet : ceux du dehors essaient-ils de tenter une action ? Ou bien, allait-on leur ouvrir les portes de l'intérieur ? Mais ce dont il ne se doute pas, c'est qu'elles ne sont plus fermées. Cependant, quand, du haut de la tour, il vit s'approcher un premier groupe d'une vingtaine de chevaliers, heaumes lacés, puis un deuxième groupe, puis d'autres encore, jusqu'à compter deux cents hommes, il soupçonna bien que la place allait être prise par trahison. Aussi, dégringola-t-il l'escalier qui descendait jusqu'en bas du mur, criant à pleine voix : "Trahis ! Trahis !" toujours bien loin pourtant de s'imaginer que les portes étaient ouvertes.

4     Le cri résonne partout, on court aux armes. Mais déjà les chevaliers de Claudas avaient franchi la première porte ; Banin, à les voir, crut en devenir fou de douleur. Il se jette à leur rencontre, à pied, comme il était et frappe le premier qui se présente à lui en plein écu, en plein haubert : le coup de lance est si rudement asséné que l'homme tombe à terre, mort, transpercé de part en part. Les autres se jettent sur Banin, qui à cheval, qui à pied ; il comprend que, s'il essaie de se replier directement vers le donjon, ils ne lui laisseront pas le temps de le faire parce qu'eux ont des chevaux. Il remonte donc précipitamment les degrés jusqu'en haut du mur et gagne la maîtresse tour en passant par le chemin de ronde. Là, il relève derrière lui le pont-levis et se fait ouvrir la porte par un des sergents de garde [p.15] D'autres, en toute confiance, étaient descendus dormir dans la partie intermédiaire de l'enceinte.

5     Plusieurs des chevaliers de Claudas qui s'étaient lancés, en longeant la muraille, à la poursuite de Banin pour le faire prisonnier, constatent qu'ils l'ont manqué et font demi-tour, tandis que d'autres s'emparent des défenses sans laisser le temps de s'armer à ceux qui les occupaient. Les hurlements faisaient un vacarme du tonnerre de Dieu et le tumulte allait croissant : le sénéchal en profita pour se précipiter, faisant semblant d'ignorer ce qui se passait : il se mit à se défendre et à déplorer l'absence de son seigneur. Mais Banin qui occupait le haut de la tour, l'interpelle à grands cris : "Fils de pute, assassin que vous êtes, c'est vous qui avez manigancé tout cela, vous avez trahi votre seigneur-lige, lui qui, alors que vous n'étiez rien, vous avait élevé là où vous êtes ; et vous, vous lui avez ôté tout espoir de recouvrer sa terre. Puissiez-vous en être récompensé à la fin comme l'a été Judas pour avoir trahi son Sauveur, venu sur terre pour tous les pécheurs, car c'est bien œuvre de Judas que vous avez fait là".

6     Cependant que Banin s'adressait ainsi au traître, toutes les  défenses avaient été prises sauf le donjon. Claudas n'eut, dans tout cela, qu'un motif de mécontentement : un de ses hommes (j'ignore son nom) mit le feu au bourg : toute la richesse des maisons partit en fumée. Après quoi, ceux qui s'étaient enfermés dans la tour [p.16] se défendirent et résistèrent longtemps. Ils n'étaient pourtant que quatre, trois sergents d'armes et Banin, mais ils firent beaucoup de morts dans les rangs de l'armée ennemie. Au bout de quatre jours, celui-ci fit dresser une pierrière qui rendait la situation intenable aux assiégés. Mais s'ils avaient eu à manger et à boire, ce n'est pas cette machine qui aurait suffi à venir à bout d'eux. Ils firent une belle défense, Banin surtout qui tua beaucoup d'hommes, à force de lancer contre eux pieux acérés et pierres bossuées : son acharnement et son endurance faisaient l'admiration de tous ; et Claudas qui s'était enquis de son nom au vu de ses prouesses, déclara que s'il avait à son service un chevalier aussi vaillant et aussi fidèle, il l'aimerait plus que lui-même.

7     Quand ils n'eurent plus rien à manger, les assiégés attendirent encore trois jours entiers ; le soir du troisième jour, alors que la faim les tenaillait sans relâche, ils capturèrent une hulotte dans un creux de la tour, - tous les autres oiseaux en avaient été chassés par les coups de la pierrière. L'aventure les mit en joie, bien que la machine, à force de cribler les murs de projectiles, les aient eux-mêmes si bien secoués [p.17] qu'ils pouvaient à peine se tenir debout. Il arriva que Claudas, ayant aperçu Banin, lui dit de se rendre car il ne pourrait pas tenir encore longtemps. "Je te donnerai ce dont tu auras besoin pour aller où tu voudras, et des armes, et des châteaux. Et si tu voulais te ranger à mon parti, je m'engage, avec l'aide de Dieu et des saints dont cette église abrite les reliques (en disant cela, il tendait la main vers une chapelle), à avoir plus d'amitié pour toi que pour tout autre de mes chevaliers à cause du courage et de la fidélité sans faille dont tu fais preuve".

8     Il réitéra plusieurs fois son offre, mais, bien que Banin, au comble de la douleur, se vît réduit à l'impuissance, il se contenta de répondre que Claudas pouvait être sûr d'une chose, c'est que le jour où il se rendrait, sa situation serait si désespérée que personne ne pourrait l'en blâmer. "Et si je me rends à vous ou à qui que ce soit, ma conduite ne sera pas celle d'un traître". La faim continua donc d'épuiser peu à peu ses forces et celles de ses compagnons. Claudas ne laissait pas passer un jour sans lui demander à nouveau de se rendre, tant il désirait l'avoir dans son camp et tant il l'estimait pour toutes les prouesses qu'il lui avait vu accomplir.

9     Quand Banin vit qu'ils étaient à bout et qu'il allait devoir cesser la résistance sous peine de mourir d'inanition,[p.18] ou sous les coups de la pierrière, il laissa éclater sa douleur. Ses compagnons n'en pouvaient plus de faim et lui dirent qu'ils étaient décidés à se rendre. "Je suis aussi épuisé et affamé que vous, leur dit-il, et je vais rendre le donjon ; mais, soyez tranquilles, ce sera dans des conditions honorables et dont nous n'aurons à rougir devant personne. Quand on est contraint et forcé de commettre un acte que l'on réprouve, on doit cependant ne pas s'exposer à perdre l'honneur".

10     Ce même jour, Claudas vint à nouveau lui demander s'il avait ou non l'intention de continuer à se défendre. "J'ai pris conseil auprès de mes compagnons, répondit Banin ; ils sont d'avis de poursuivre la résistance, car ce n'est pas une pierrière ou quelque machine qui pourra, de longtemps, nous inquiéter. Mais je ne veux plus en prendre sur moi la responsabilité quand de plus vaillants et de plus puissants que moi y ont renoncé. J'ai donc décidé de vous livrer la place car je ne crois pas que je puisse la remettre en de meilleures mains. Vous pouvez donc nous considérer comme vos hommes à condition de nous promettre d'être le garant de notre droit dans votre maison, en cas de besoin. Si quelqu'un a à se plaindre de nous, nous lui ferons droit devant vous ; et si c'est nous qui avons à nous plaindre d'un de vos hommes, vous nous en ferez droit".

      Claudas accepta les termes de l'accord et il jura sur des reliques qu'il fit apporter au pied du donjon de tenir loyalement ce dont ils étaient convenus.[p.19] Les assiégés sortirent alors et Claudas fit entrer sa garnison. Il rendit force honneurs à Banin pour qui il éprouvait en lui-même beaucoup d'amitié à cause du courage et de la loyauté dont il l'avait vu faire preuve.

11     Deux jours après la reddition, le sénéchal rappela sa promesse à Claudas qui, tout en déclarant qu'assurément il était d'accord pour la tenir, commença à parler de délais. Banin apprit les tractations en cours. Il choisit donc un moment où Claudas se trouvait au milieu de ses barons pour s'adresser à lui en ces termes : "Seigneur, je veux que tous ceux qui sont ici présents sachent bien à quelle condition je me suis rendu à vous : vous vous êtes engagé à vous porter garant pour moi contre quiconque, c'est-à-dire à me permettre de faire la preuve de mon droit devant vous s'il se trouvait quelqu'un pour vouloir déposer une plainte contre moi et à me faire rendre justice si, de mon côté, j'avais à me plaindre d'un de vos hommes". Claudas convint que c'était en effet les termes de leur accord.

12     [p.20] "Je vous prie donc, seigneur, et je vous demande de me faire droite justice de cet homme qui est là - le sénéchal -, que j'appelle comme traître et parjure envers Dieu et son légitime seigneur sur cette terre. S'il a l'audace de nier, je lui en apporterai le démenti en l'affrontant corps pour corps, au jour et au lieu qu'il vous plaira. – Vous entendez ce que le chevalier dit de vous, sénéchal, fait Claudas. Ainsi, je serais abusé dans mon amitié pour vous et dans mon désir de vous élever de mon mieux à quelque haute fonction : vous me trahiriez ? – Seigneur, le chevalier assez preux et illustre pour me décourager de me défendre d'une semblable accusation n'est pas encore né ! – En ce cas, seigneur, réplique Banin, voici mon gage : j'affronterai cet homme pour soutenir que j'ai vu de mes yeux et entendu de mes oreilles comment il a trahi son seigneur-lige".

13     Voilà qui arrangeait fort Claudas : il était ravi d'avoir une bonne occasion de faire perdre au sénéchal le fief qu'il lui avait promis, car la trahison dont il s'était rendu coupable lui inspirait une haine profonde. A sa question "Que comptez-vous faire ?", le sénéchal répondit en s'en remettant par avance à l'avis de Claudas, "car c'est à cause de vous et de vous seul que cet homme m'en veut à mort et qu'il m'a accusé de trahison". "Eh bien, voici mon conseil : si vous vous savez innocent, défendez-vous sans inquiétude, car vous êtes aussi fort et vigoureux que lui, et tout autant réputé pour votre valeur aux armes ; et si ce n'est qu'une présomption, défendez-vous de votre mieux [p.21] car, pour ma part, si on m'appelait en ces termes, je me considérerais comme déshonoré si je ne me battais pas, et il est sûr que, si vous ne le faites pas, on pensera que vous avez avoué, par là, votre trahison".

14     Après que, finalement, les deux hommes lui eurent remis leur gage, Claudas fit appeler le sénéchal : "Je vous ai toujours traité comme un homme loyal, considérant que vous l'étiez en effet, - d'ailleurs le roi Ban, votre seigneur, en témoignait avant moi. Venez donc, que je vous donne à tenir le royaume de Benoÿc - terres, rentes et tout le reste -, à l'exception des places-fortes que je ne confierais à personne. Si vous pouvez vous laver de l'accusation portée contre vous et faire justice de votre accusateur, vous me prêterez serment de fidélité et d'hommage. Et si c'est lui qui vous convainc de ce qu'il vous reproche, c'est à lui que je ferai don de la terre : qu'il devienne mon homme-lige !".

15     Ainsi, Claudas donna le royaume de Benoÿc à tenir au sénéchal, car il ne voulait pas se parjurer, mais bien persuadé qu'il ne le garderait pas longtemps : la valeur de Banin et sa loyauté - qui mettait le droit de son côté - lui étaient trop connues. Le duel eut lieu trois jours plus tard dans la prairie de Benoÿc, entre Loire et Arsie, et se termina par la victoire de Banin qui coupa la tête au sénéchal. Claudas lui remit donc toute la [p.22] terre de Benoÿc en fief héréditaire. "Seigneur, lui dit Banin, je me suis rendu à condition de ne demeurer auprès de vous qu'autant que je le voudrais ; or, maintenant, je veux m'en aller ; je vous demande donc publiquement congé : Dieu merci, j'ai accompli ce pour quoi j'étais resté. Jamais je n'accepterais de tenir une terre de vous, sachez-le ; je refuserais de même toute terre, si riche que Dieu l'ait faite, et qui me donnerait les moyens de vous nuire, ce dont je ne pourrais pas m'empêcher". Il partit aussitôt, au grand regret de Claudas qui aurait fait n'importe quoi pour le retenir : jamais il n'avait vu un homme qui soit plus selon son cœur quant au courage et à la loyauté.

      A présent, le conte délaisse Banin, Claudas et ses gens pour en revenir au roi Ban dont elle n'a plus rien dit depuis longtemps.

IIIa

Mort de Ban. Enlèvement de son fils, Lancelot ;
sa mère, Elaine, entre en religion

1      L'histoire rapporte donc qu'après avoir quitté Trèbe il monta au sommet d'une haute colline pour voir sa citadelle bien-aimée. La clarté du jour permettait de distinguer nettement les murs et le haut donjon, et tout autour l'enceinte qui blanchissait sous la lumière. Mais très vite, ce qu'il voit, c'est une épaisse fumée qui s'élève, et tout de suite après, des flammes qui bondissent de toutes parts ; sous ses yeux, les riches maisons s'écroulent, églises et couvents s'effondrent [p.23] - le feu vole d'un endroit à un autre, les flammes s'élancent jusqu'au ciel. Spectacle d'horreur et d'épouvante : l'air, devenu rouge, s'embrase à l'entour et la terre en brille comme le feu lui-même.

2     Le roi Ban regarde brûler sa cité préférée, de ses yeux il contemple l'incendie de cette place-forte unique qui lui faisait garder l'espoir de recouvrer sa terre et dont la pensée était son dernier réconfort. Et quand il comprend qu'il a tout perdu de ce sur quoi il comptait encore, qu'il n'y a plus rien au monde dont il puisse rien attendre, alors il se sent vide et brisé. Son fils est trop jeune pour lui venir en aide ; et sa femme, si jeune, habituée à une vie facile, elle dont la haute naissance, aux yeux de Dieu et des hommes, l'apparentait au lignage du roi David ! Comme il a pitié de ce fils qui devra s'exiler en France, et mener une vie rendue encore plus pénible par la pauvreté ! Et de sa femme qui va connaître une autre autorité que la sienne et dépendre de multiples tutelles ! Quant à lui, il lui faudra passer ce qui lui reste de temps à vivre dans la misère et les privations, lui, si puissant et si redouté autrefois ! Lui qui avait tant aimé, en sa jeunesse, se trouver en belle et joyeuse compagnie.

3     Le roi Ban revoit toutes ces scènes passées et ces souvenirs lui serrent le cœur. Il est incapable de pleurer ; une douleur lui étreint la poitrine, assez brutale pour lui faire perdre conscience ; il tombe de cheval,[p.24] manquant de peu se briser la nuque, tandis qu'un sang rouge lui coule du nez, de la bouche et des oreilles. Longtemps, il gît ainsi et quand il revient à lui, ce n'est pas sans mal qu'il articule cette prière en tournant ses regards vers le ciel : "Hélas ! seigneur Dieu, ayez pitié de moi ! Je vous rends grâce, mon doux Père, d'avoir voulu que je meure dans le dénuement, vous qui êtes venu sur terre pour mourir après y avoir vécu en homme pauvre et manquant de tout.

      Je me rends bien compte que ma dernière heure est venue et que vouloir prolonger ma vie serait un péché ; aussi, Seigneur, j'implore votre pitié, à vous mon créateur, qui m'avez racheté au prix de votre sang : ne laissez pas se perdre l'âme que Vous avez mise en moi, mais recevez-moi, en ce dernier jour de ma vie, comme celui qui se décharge sur Vous du poids de ces péchés dont il avoue avec crainte être incapable de se les rappeler tous.

4     Faites justice des méfaits que j'ai commis de mon vivant sur cette terre où tous les hommes sont pécheurs ; mais, cher Seigneur, si mon âme doit en subir la peine après sa séparation d'avec le corps, qu'il vienne cependant un temps où elle puisse être admise parmi ceux qui possèdent la lumière éternelle de Ta compagnie en Ta maison. Aie pitié de ma femme Elaine qui est issue de cette grande famille que Tu as établie au royaume aventureux pour qu'elle répande Ton nom [p.25] et Ta sainte foi, lui révélant Tes mystères et l'assurant de la victoire sur les peuples étrangers. Seigneur, assiste celle qui est sans recours et qui, avec tant de foi, a observé Tes commandements. Et rappelle-Toi aussi mon malheureux enfant, que je laisse orphelin dans un âge si tendre, - car Ta puissance est assez grande pour s'étendre aux orphelins".

5     Puis les yeux toujours levés au ciel, le roi Ban battit sa coulpe et pleura ses péchés, s'en remettant au jugement de Notre-Seigneur ; il arracha trois brins d'herbe, symbole des trois personnes de la Trinité et les avala en signe de confession de sa foi. Et voici que le chagrin qu'il ressent pour sa femme et son fils lui étreint le cœur au point de lui ravir l'usage de la parole ; sa vue se trouble et il s'affaisse si brutalement que ses veines se rompent et que son cœur éclate dans sa poitrine : il gît, mort, étendu de tout son long les bras en croix, le visage tourné vers le ciel, en direction de l'orient. Effrayé par sa chute, son palefroi tourne bride et redescend la pente tout droit vers les autres chevaux. Quand la reine le voit, elle ordonne à l'écuyer qui les accompagnait de s'occuper de lui. L'homme dépose l'enfant qu'il portait à terre, court rattraper [p.26] le cheval, avant de monter à son tour en haut de la colline où il trouve le roi privé de vie, comme on vient de vous le raconter.

6     Il met pied à terre et se rendant compte de la mort de son seigneur, pousse un cri tel qu'il parvient aux oreilles de la reine ; de saisissement, elle abandonne son fils posé par terre, à côté des chevaux, et, retroussant sa robe, se précipite en courant jusqu'au sommet : l'écuyer, couché sur le corps de son maître, laissait éclater tout son chagrin ; à la vue du cadavre de son mari, la souveraine, à son tour, s'affaisse sans connaissance. Et quand elle revient à elle, c'est pour se lamenter et se répandre en plaintes d'une douleur trop grande pour être maîtrisée. Elle arrache ses beaux cheveux blonds, déchire ses vêtements dont elle éparpille les morceaux autour d'elle et griffe son doux visage, faisant ruisseler le sang rouge sur ses joues ; elle dit quels étaient, hélas ! les exploits de son seigneur et quelles, ses bontés ! La colline, le vallon, tout le pays retentissent de ses cris, jusqu'à ce que l'épuisement vienne à bout de ses forces. La souffrance qui lui étreint le cœur la prive de la parole, mais elle continue de gémir, perdant, par moments, conscience de ce qui l'entoure.

7     Après avoir tristement rappelé les prouesses passées de son mari, après avoir longuement pleuré sur la perte qui l'accable,[p.27] elle se prend à souhaiter la mort ; oui, c'est là tout ce à quoi elle aspire et elle s'étonne de la trouver si lente à venir. Ce n'est qu'au bout d'un long moment que la pensée de son fils lui revient à l'esprit, son fils, le seul réconfort dont elle veuille désormais. Saisie tout d'un coup de crainte à l'idée que les chevaux près desquels elle l'avait laissé aient pu le tuer, elle saute sur ses pieds en criant comme une folle et se précipite vers lui. Mais l'angoisse de le trouver mort est trop forte : elle s'affaisse à terre, privée de connaissance, interrompue dans sa course. Dès qu'elle revient à elle, gémissante et plaintive, elle est à nouveau debout, échevelée, les vêtements déchirés, et se rue en bas de la colline. A côté des chevaux, sur la rive du lac, elle l'aperçoit ; mais il n'était plus dans son berceau, ni enveloppé dans son maillot : une demoiselle était là, qui le tenait, tout nu, dans son giron, le serrant étroitement contre sa poitrine et lui donnant de petits baisers sur la bouche et les paupières : il le méritait bien car c'était le plus bel enfant du monde.

8     Il faisait grand jour mais la matinée était encore froide. "Chère douce amie, prie Elaine, laissez cet enfant, au nom de Dieu, suffisamment de malheurs et de chagrins l'attendent : en un seul jour, ce triste orphelin vient de perdre son père et une terre qui aurait dû lui revenir si telle avait été la volonté de Dieu ; et ce n'était pas un mince héritage !" Mais la demoiselle laisse la reine s'approcher sans lui répondre un seul mot. Puis elle se lève, portant toujours l'enfant dans ses bras,[p.28] marche droit au lac et y saute à pieds joints.

9     La mère s'évanouit à cette vue et quand elle revint à elle, l'enfant et la demoiselle avaient disparu ; elle laissa éclater sa douleur avec une violence sans pareille et serait allée jusqu'à se jeter dans le lac si l'écuyer n'avait pas été là pour la retenir : il avait laissé le cadavre du roi en haut de la colline pour venir la réconforter car il craignait qu'elle ne s'abandonnât au désespoir. Il faut renoncer à dépeindre le chagrin de la reine. Pendant qu'elle se lamentait ainsi, vint à passer par là l'abbesse d'un couvent qui avait avec elle deux de ses religieuses, son chapelain et un moine ; ils n'étaient escortés que de deux écuyers. L'abbesse, en entendant ses gémissements, fut émue de pitié. Elle alla à elle et la salua : "Que dieu vous donne joie ! – J'en aurais bien besoin ! Je viens de perdre tout ce qui me comblait de joie et de fierté, et maintenant, je n'ai plus personne sur qui compter. – Qui êtes vous donc, dame ? reprit l'abbesse, frappée par la beauté d'Elaine qui transparaissait malgré sa douleur. – Que Dieu m'aide, si j'y pense encore, c'est seulement pour regretter d'être toujours en vie".

10     [p.29] Un coup d'œil du chapelain lui fit dire à l'abbesse qu'elle pouvait ne jamais plus le croire si ce n'était pas là la femme du roi Ban, leur souveraine. En apprenant ce qu'il en était, la moniale ne put retenir ses larmes : "Au nom de Dieu, dites-nous seulement si c'est vrai". A cette question, la reine s'évanouit, mais dès qu'elle fut revenue à elle, l'abbesse l'interrogea à nouveau : "Au nom de Dieu, dame, n'essayez pas de nous cacher qui vous êtes : je suis sûre que vous êtes ma dame la reine. – Que Dieu m'aide, en tout cas, je suis la reine de douleur". (C'est d'après ce surnom qu'elle venait de se donner que la première partie de ce récit s'intitule "l'Histoire de la reine de douleur"). Et elle ajouta : "Qui que je puisse être, permettez-moi de prendre le voile : c'est mon plus cher désir. – Très volontiers, dame ; mais racontez-nous le malheur qui vous est arrivé : il me fait peine d'avance".

      Elle lui fait alors un récit complet de son infortune ; elle dit comment elle a perdu sa terre, comment elle a trouvé son mari mort au sommet de la colline et comment son fils a été emporté par un démon qui avait revêtu l'apparence d'une demoiselle.

11     L'abbesse s'enquiert auprès d'elle des circonstances de la mort du roi, mais elle est bien incapable de répondre. "Peut-être est-ce à cause du chagrin que lui a causé l'incendie de Trèbe ? – Comment ? Trèbe a brûlé ? – Mais oui, ma dame, je croyais que vous le saviez.[p.30] – Dieu m'est témoin que je l'ignorais ; inutile, en effet, de chercher une autre raison à la mort de mon mari. Pour moi, où que mon esprit se tourne, je n'ai plus qu'un désir : quitter le monde. Au nom de Dieu,  prenez tout ce que j'ai là d'or, de bijoux, de vases d'or et d'argent et utilisez-le pour construire une chapelle où on chantera et priera tous les jours pour l'âme de mon époux. – Vous ne vous doutez pas des austérités de la vie religieuse : fatigues, souffrances et périls spirituels sont notre lot quotidien. Venez avec nous au couvent, mais plutôt pour y vivre selon le rang qui vous revient, puisque ce sont les ancêtres de monseigneur le roi qui ont établi et fondé cette maison. – Au nom de Dieu, et sur le salut de votre âme, je vous prie de me recevoir comme religieuse, car je n'attends plus rien du monde et le monde n'a plus besoin de moi. Si je ne peux pas compter sur vous, j'irai me perdre au fin fond de cette forêt sauvage, au risque d'y périr, et d'y périr damnée. – Puisque vous en avez pris la ferme résolution, alors adorez Dieu et rendez-Lui grâce ; c'est une grande joie pour nous de Le voir nous donner pour compagne une grande reine et bonne dame comme vous".

12     Sur le champ, on rasa les belles tresses d'Elaine, - ses beaux cheveux à nuls autres pareils ! - et on fit chercher un habit de religieuse [p.31] qu'elle revêtit sur les lieux mêmes. Quand l'écuyer qui l'avait suivie jusque là la vit sous le voile, il déclara qu'il ne voulait pas continuer de vivre dans le monde après que sa dame l'avait quitté ; il se fit donc moine et il revêtit le froc sans attendre. Puis on enleva le corps et on l'emporta jusqu'à l'abbaye, non loin de là. Le service funèbre fut digne de celui en l'honneur de qui il était célébré et on ensevelit le roi dans l'enceinte de l'abbaye en attendant qu'une église soit édifiée sur le lieu même de sa mort. Après l'enterrement, la reine demeura au monastère cependant que l'abbesse faisait élever une belle chapelle avec ses dépendances sur la colline où Ban avait péri.

13     Quand les travaux furent achevés - ils prirent un an -, on y porta le corps et la reine s'installa avec deux autres religieuses, deux chapelains et trois moines. Elle prit l'habitude de se rendre tous les jours, après avoir assisté à la messe qu'on chantait pour l'âme du roi, sur la rive du lac à l'endroit même où elle avait perdu son fils ; elle y lisait son psautier selon ce qu'ordonnait la règle et s'appliquait de son mieux à dire de bonnes paroles aux gens qui passaient ; elle y versait aussi bien des larmes amères. On sut, dans le pays, que la reine Elaine de Benoÿc avait pris le voile et on baptisa le lieu où elle s'était retirée du nom de Royal Moutier. La fondation connut un bel essor : les femmes nobles du pays s'y rendaient en foule pour Dieu et pour l'amour de la reine.

      Mais le conte la délaisse ici avec ses compagnes pour retourner au roi Claudas de la Terre Déserte.

IVa

Mort de Bohort, frère de Ban.
Claudas occupe leurs terres

 

1     [p.32] Il relate que ce dernier réussit à s'emparer, après le royaume de Benoÿc, de tout celui de Gaunes : en effet, le roi Bohort mourut deux jours seulement après qu'on eut appris le décès du roi Ban ; et beaucoup pensent que ce fut de douleur pour la perte de son frère plus que de sa maladie. Il avait deux beaux fils, Lionel et Bohort, qui faisaient vraiment plaisir à voir, mais si jeunes ! Lionel n'avait que vingt et un mois et Bohort, neuf. La terre de Gaunes ne manquait ni d'hommes loyaux, ni de chevaliers valeureux qui la défendirent contre Claudas de leur mieux. La reine Evaine, la femme du roi Bohort, s'était installée avec ses deux enfants au château de Montlair qui faisait partie de son domaine et offrait des défenses redoutables. Tout le pays finit par tomber aux mains de Claudas à l'exception de ce château devant lequel il vint alors mettre le siège.

2     La reine ne voulut pas y demeurer plus longtemps, craignant que Claudas n'abusât d'elle si elle tombait entre ses mains. Elle s'enfuit donc avec ses deux enfants [p.33] et, s'étant fait transporter en barque de l'autre côté de la rivière qui coulait en contrebas, elle se mit à couvert de la forêt qui descendait jusqu'à la rive, cette forêt qui lui avait appartenu si longtemps ! Là, accompagnée d'une maigre escorte, elle monta à cheval, décidée à ne pas s'arrêter avant d'avoir rejoint le couvent où sa sœur, la reine de Benoÿc, avait pris le voile. La voilà donc partie avec Lionel et Bohort.

3     Mais son chemin la fit passer par une vaste plaine où un grand malheur l'attendait. Le roi Bohort avait, jadis, été amené à chasser des terres qu'il tenait en fief un chevalier qui en avait assassiné un autre, - car, toute sa vie, il rendit la justice avec la plus grande rigueur : seul son frère aurait pu rivaliser avec lui sur ce point. Après sa condamnation, le meurtrier, qui savait que les deux souverains avaient la même façon d'exercer le pouvoir, s'adressa à Claudas qui se prit d'une vive amitié pour lui et lui fit une belle position en lui confiant de ses gens pour qu'il parte en expédition avec eux, à son gré. De son côté, le chevalier le paya de retour en s'appliquant à le servir de son mieux et à lui prouver son attachement chaque fois que l'occasion s'en présentait.

4     Le jour où la reine traversait la forêt de Montlair pour se rendre au couvent de sa sœur, Claudas chassait dans les parages, - il traquait un sanglier,[p.34] une bête énorme - en compagnie, entre autres, du chevalier sans terre. La dame et ses deux enfants tombèrent sur ce dernier à l'improviste, au tournant d'une haie où il s'était posté pour attendre Claudas. A peine avait-il eu le temps de l'apercevoir qu'il se précipita pour saisir son cheval par la bride ; sous le coup de l'émotion, la dame se mit à pleurer. Lui fait prendre les deux enfants qui étaient couchés dans des berceaux sur un cheval de charge, dans l'intention de les emmener là où il avait laissé son seigneur. Inutile de demander si la reine était affligée : sa douleur dépassait tout ce qu'on pourrait dire ou éprouver. D'un moment à l'autre, elle perdait conscience, pour la reperdre sitôt que retrouvée à tel point qu'on l'aurait dit mourante.

5     Quand le chevalier la vit dans cet état, il en fut touché de pitié : "Dame, dit-il, le roi qui est mort maintenant, et vous-même, vous m'avez causé beaucoup de tort, mais je n'ai pas le cœur de vous remettre en des mains qui pourraient vous nuire, car vous m'avez, autrefois, été secourable : vous m'avez évité la mort et vous avez regretté que je sois privé de mes fiefs. De cela vous allez être récompensée aujourd'hui : je vais vous conduire hors de cette forêt, saine et sauve. Mais vous me laisserez mes deux jeunes seigneurs que voici : je les protégerai et je les élèverai ; si, devenus grands, ils peuvent recouvrer leurs terres, je ne ferai que m'en réjouir. Tandis que si vous refusez et que vous tombez aux mains de Claudas de la Terre Déserte, c'est à coup sûr le déshonneur qui vous attend".

6     [p.35] La reine hésite un moment, car, si elle abandonne ses deux enfants, elle a très peur de ne plus jamais les revoir ; mais d'un autre côté, si elle tombe aux mains de son plus mortel ennemi, elle a tout sujet de craindre de lui douleur et honte à la fois. Finalement, elle se dit que de deux maux mieux vaut choisir le moindre, plutôt que de courir le risque de subir les deux, car de s'exposer à être déshonorée ne protégerait nullement ses enfants de la mort. Elle dit donc au chevalier qu'elle les mettait en la garde de Notre Seigneur et qu'elle les lui confiait, aimant mieux cela plutôt que de les voir, peut-être, écartelés sous ses yeux, car alors, sa dernière joie lui serait à jamais enlevée. Elle le pria de les protéger comme c'était son devoir de le faire, "mais au nom de Dieu, lui dit-elle, faites-moi traverser cette forêt sans qu'il m'arrive malheur ni que je me retrouve prisonnière".

7     Le chevalier prit les deux enfants et les remit à ceux de ses gens dont il était le plus sûr et, après avoir fait traverser la forêt à la dame, il la mena à un couvent de moines, en pleine campagne, où il la laissa après lui avoir dit d'y attendre un messager de sa part qui la préviendrait quand Claudas serait parti. Au moment où il allait la quitter, la reine tomba à ses pieds, le suppliant, au nom de Dieu, d'avoir pitié de ses deux fils et de ne surtout pas les livrer, par intérêt,[p.36] à leur ennemi mortel. Et il lui garantit, par serment sur sa foi, que s'il leur arrivait malheur, c'est qu'il n'aurait rien pu faire pour l'empêcher. Il fut de retour auprès de Claudas pour l'hallali, et peu après, arriva la nouvelle de la prise de Montlair. Ce fut une grande joie pour Claudas qui se mit aussitôt en selle pour se rendre sur place : quand il arriva, ses hommes avaient déjà entièrement investi le château que ses occupants avaient renoncé à défendre dès après le départ de la reine. Il prit possession des lieux, mais non sans être vivement contrarié de n'y pas trouver la reine ni ses fils ; et, dès lors, il fut le maître des deux royaumes.

      Mais le conte l'abandonne maintenant pour en revenir à la reine Evaine, la femme de Bohort de Gaunes.

Va

Les deux reines veuves se retrouvent
 à Moutier Royal

 

1     Il rapporte comment le chevalier sans terre, après avoir appris la prise de Montlair et vu Claudas y partir à cheval, fit venir un de ses neveux qui était écuyer et l'envoya à Evaine pour qu'il la conduise au couvent où se trouvait l'autre reine, sa sœur. Mieux vaut ne pas demander ce qu'elles éprouvèrent, toutes deux, à se voir, car leur joie, comme leur douleur, fut au delà des mots : douleur à se voir forcées de quitter ces terres où elles avaient si longtemps commandé en maîtresses, joie à se voir réunies, alors que chacune avait tant craint pour la vie de l'autre. Aussi s'avisèrent-elles que leurs larmes seraient moins amères et que ce serait un adoucissement au chagrin qu'elles éprouvaient pour tout ce qu'elles avaient perdu si elles pouvaient passer ensemble [p.37] le restant de leurs jours au service de Dieu, car elles ne comptaient point sur d'autre consolation.

2     Mais après qu'elles eurent tout un temps pleuré sur la perte de leurs époux et sur leur situation de fugitives, la reine de Benoÿc laissa de nouveau éclater sa douleur en d'âpres plaintes : "Hélas ! malheur à moi ! N'était-ce pas assez de ma terre et de mon mari ! Mais j'ai aussi perdu mon fils, le plus beau fleuron de l'enfance ! Et les vôtres, où sont-ils ?" Parole insupportable pour la reine de Gaunes qui s'évanouit à l'entendre. En la voyant dans cet état, sa sœur, à son tour, défaillit au milieu d'un grand concert de douleur de toutes celles et ceux qui assistaient à la scène. Quand Evaine fut revenue à elle, elle entreprit de raconter à Elaine comment ses fils lui avaient été enlevés. "Hélas ! fit-elle, nous voilà donc toutes les deux sans nos enfants !" Et à son tour elle dit les circonstances de la mort de son mari et celles de l'enlèvement de Lancelot par la demoiselle qui avait sauté dans le lac en l'emportant avec elle.

3     Le chagrin des deux sœurs était bien grand quand elles pensaient à tout ce qu'elles avaient perdu, mais d'être ensemble [p.38] apaisait un peu leur angoisse et calmait leur douleur. Dès la venue de l'abbesse, la reine de Gaunes dit qu'elle voulait se faire raser les cheveux et prendre le voile car, pas plus que sa sœur, elle n'avait confiance en Claudas ; mais, du moment qu'elles auraient pris l'habit religieux, les deux femmes savaient ne plus rien avoir à craindre de lui.

      Le conte s'en tient là, pour l'instant, en ce qui les concerne et revient à Lancelot que nous retrouvons au moment où il était emporté dans le lac par la demoiselle.

VIa

La Dame du Lac élève Lancelot

1     Ce qu'il nous apprend maintenant, c'est que cette demoiselle était une fée. En ce temps-là, on appelait "fées" toutes les femmes qui étaient expertes en sortilèges, et elles étaient plus nombreuses en Bretagne qu'ailleurs. L'histoire des Légendes Bretonnes rapporte qu'elles connaissaient les vertus des mots, des pierres et des plantes grâce auxquelles elles demeuraient à leur gré jeunes, riches et belles. Tout cela remontait au temps de Merlin, "le prophète des Anglais" : il détenait toute la science des démons et cela l'avait fait si bien craindre et honorer à la fois que les Bretons en étaient venus à le considérer comme un saint et que les plus simples d'entre eux allaient jusqu'à voir en lui un être divin.

2     C'est auprès de Merlin que la demoiselle de notre histoire avait acquis toutes ses connaissances en magie, et grâce à la ruse dont elle avait fait preuve. On sait qu'il était né de l'union d'une femme non pas avec un homme mais avec un démon, c'est pourquoi on l'avait appelé "l'enfant sans père" [p.39]. Ces démons-là passent beaucoup de temps sur terre, mais leur luxure effrénée les empêche de mener les hommes à leur guise, qu'il s'agisse de chrétiens ou de mécréants. On a écrit que, à l'origine, c'étaient des anges, mais des anges si beaux que, rien qu'à se regarder les uns les autres, ils atteignaient la jouissance. Après la chute où les entraîna leur misérable maître, ils conservèrent sur terre cette ardeur qu'ils avaient d'abord conçue dans leur haut séjour.

3     Merlin donc, selon les Légendes Bretonnes, était né d'un de ces démons. Comment cela ? Je vais vous l'expliquer. Il y a longtemps, entre Ecosse et Irlande, vivait une demoiselle, bien née et très belle, la fille d'un pauvre vavasseur, qui vint en âge d'être mariée. Elle demanda alors à ses parents de renoncer à lui trouver un mari, car, disait-elle, ils devaient bien savoir que jamais au grand jamais, elle ne pourrait supporter de voir - ce qui s'appelle "voir" - un homme dans son lit. Son père et sa mère firent tout leur possible pour la faire changer d'avis, mais en vain : elle persistait à affirmer que, si on la forçait, elle en mourrait ou en perdrait la raison.

4     Au cours d'une de ces conversations intimes comme une mère peut en avoir avec sa fille, elle lui demanda si elle était vraiment décidée à ne pas connaître d'homme et à s'abstenir de toutes relations charnelle ; non, répondit-elle, si elle pouvait s'unir à un homme sans le voir : sentir son contact ne lui déplaisait pas,[p.40] mais le voir, cela était au-dessus de ses forces. Le vavasseur et sa femme chérissaient d'autant plus leur fille qu'ils n'avaient pas d'autre enfant. Aussi ne voulurent-ils pas courir le risque de la perdre ; ils patientèrent donc, espérant toujours qu'elle changerait d'idée, jusqu'au moment où le père mourut.

5     La mère insista alors beaucoup pour que sa fille se marie, mais ce fut peine perdue : elle persistait à refuser, car, disait-elle, elle avait une maladie aux yeux qui lui rendait insupportable la vue d'un époux ; quant à le toucher, c'était sans inconvénient, et elle le ferait même avec plaisir. C'est à peu près à ce moment qu'un de ces démons dont je vous ai parlé s'introduisit de nuit dans son lit, et entreprit de la prier d'amour, lui promettant qu'elle ne le verrait jamais. Elle lui demanda qui il était. "Je suis un étranger, répondit-il, et si je m'adresse à vous, c'est précisément parce que vous ne voulez pas d'un homme que vous risquiez de voir ; de mon côté, je ne pourrais pas survivre à la vue d'une femme avec qui j'aurais couché".

6     Au toucher, la demoiselle crut bien se rendre compte qu'il était beau et bien fait ; pourtant, un démon n'a ni corps, ni membre qui offre quelque prise, car on ne peut toucher ce qui n'est pas matériel et les démons sont de purs esprits ; mais, en se servant de l'air, ils réussissent à se donner l'apparence de corps,[p.41] ce qui fait qu'à les voir, on les croit faits de chair et d'os. C'est pourquoi la demoiselle put avoir l'impression que le démon était beau et bien fait, (dans la mesure où le toucher pouvait le lui apprendre), quand elle lui eut tâté les mains, les bras, ainsi que d'autres endroits de son corps. C'est ainsi qu'elle s'éprit de lui et ne lui refusa rien, cela en cachette des gens et de sa mère.

7     Au bout de cinq mois, elle se trouva enceinte et quand elle eut mis son bébé au monde, ce fut une grande surprise pour tous car on ne voyait pas qui pouvait être le père et elle-même ne voulut rien dire à personne. L'enfant était un garçon qui fut appelé Merlin, du nom que le démon avait ordonné à la demoiselle de lui donner avant la naissance, mais il ne reçut pas le baptême. Quand il eut douze ans, on l'amena à Uterpendragon, selon ce que raconte l'Histoire de ces faits. Puis, après la mort du duc de Tintagel - qu'Uterpendragon fomenta traîtreusement avec son aide par amour pour la duchesse Igerne - il se retira pour y vivre au fin fond d'une antique forêt. De son père, il avait hérité un naturel trompeur et déloyal, et les sciences du mal n'avaient pas de secret pour lui.

8     Vivait alors dans le pays, en bordure de la Bretagne, une très belle demoiselle qui s'appelait Niniène. Elle s'éprit de Merlin,[p.42] et de son côté, il venait souvent la voir, de nuit comme de jour. Mais comme elle était aussi avisée que courtoise, elle se gardait bien de répondre à ses avances. Un jour, elle finit par lui demander qui il était et, comme elle le conjurait de lui répondre, il lui avoua la vérité. Elle lui dit alors qu'elle ferait tout ce qu'il voudrait à condition qu'il lui enseigne une partie de ce savoir qu'il détenait. Et comme il était amoureux d'elle autant qu'homme peut l'être en ce monde, il accepta de lui apprendre tout ce qu'elle lui demanderait.

9     "Je veux, dit-elle, que vous m'appreniez une incantation qui me permette d'enfermer quelqu'un à mon gré dans un lieu si étroitement clos qu'on ne puisse ni y entrer ni en sortir. Et aussi comment le plonger dans un sommeil si profond qu'il ne se réveillerait plus. – Et pourquoi faire ? s'enquit Merlin. – Parce ce que si mon père venait à apprendre que quelqu'un - vous, par exemple - couche avec moi, il essaierait de me tuer ; alors, en l'endormant, je n'aurais plus rien à craindre de lui. Mais attention, ajouta-t-elle, ne vous avisez pas de me tromper, car, pour le coup, c'en serait fini de nos rencontres et de mon amour".

10     Il lui apprit ces deux incantations et, comme elle avait reçu une bonne instruction, elle put les noter par écrit. Elle s'en servit contre lui en l'endormant chaque fois qu'il venait la voir ; et elle mettait son sommeil à profit [p.43] pour mettre sur ses aines une formule de conjuration qui, aussi longtemps qu'elle ne l'avait pas retirée, empêchait qu'on pût s'unir charnellement à elle et lui ravir sa virginité. Le manège se répéta à maintes reprises et, chaque fois, quand il s'en allait, Merlin était persuadé d'avoir couché avec elle. Si elle réussissait à le tromper ainsi, c'est dans la mesure où il était homme, et elle n'y serait point parvenu s'il n'y avait eu que du démon en lui, car le diable ne dort jamais que d'un œil ! Elle finit par devenir si savante qu'elle put, par ses artifices, emprisonner Merlin dans une grotte, au cœur de la périlleuse forêt de Darnantes qui s'étend entre la mer de Cornouailles et le royaume de Sorelois. Et il devait y rester désormais, ignoré de tous : personne ne le revit ni ne sut ce qui lui était arrivé.

11     Celle qui réussit ce tour de magie était justement la demoiselle qui avait emporté Lancelot dans le lac. Inutile de demander pourquoi elle l'avait fait : il lui avait inspiré toute la tendresse que peut concevoir pour son enfant une femme qui l'a porté dans son ventre. Elle vivait entourée d'autres dames et demoiselles et de chevaliers. Aussi chercha-t-elle pour l'enfant une bonne nourrice, puis, plus tard, un maître qui fut chargé de son éducation. Elle était seule à connaître son nom ; c'est pourquoi les gens de sa maisonnée lui donnèrent différents surnoms : pour les uns, il était "Beau Trouvé",[p.44] pour les autres, "Fils de roi" ; elle-même usait volontiers de ce surnom, à moins qu'elle ne l'appelât "Riche Orphelin".

12     Elle veillait à ce qu'il ne manquât de rien et lui la prenait pour sa mère. En trois ans, il grandit plus qu'un enfant ne l'aurait normalement fait en cinq, et c'était à tous égards le plus beau petit garçon qu'on puisse imaginer ! La demeure de celle qui l'élevait était, en réalité, située au milieu de forêts vastes et profondes, et le lac où elle avait sauté en l'entraînant avec elle n'était qu'une apparence, fruit de la magie : il se trouvait au pied d'une colline nettement moins élevée que celle où le roi Ban avait perdu la vie. Là où le lac avait l'air d'être le plus large et le plus profond, il y avait en fait de belles et riches maisons qui appartenaient à la dame. Et dans la plaine en contrebas, coulait une rivière très poissonneuse. Mais ce lieu de vie était assez adroitement dissimulé pour que personne ne puisse le découvrir car il était recouvert par cette apparence de lac qui le soustrayait à la vue. C'est ainsi que Lancelot resta à la garde de la demoiselle, grandissant en âge et en sagesse.

      Le conte l'abandonne d'ailleurs à ce point, pour s'occuper de Lionel et de Bohort, ses cousins, les deux fils du roi Bohort de Gaunes.

VIIa

Claudas détient les fils de Bohort :
Lionel et Bohort

1     Il dit maintenant comment le chevalier qui avait pris ses deux enfants à la reine,[p.45] une fois rentré dans son pays (Claudas le lui avait fait recouvrer en y ajoutant plusieurs autres terres) veilla à ce qu'ils ne manquent de rien, leur faisant beaucoup d'honneurs : il pensait en effet qu'à se conduire ainsi avec eux jusqu'au moment où ils seraient en âge, avec l'aide de Dieu, de récupérer leur terre, il en tirerait grand avantage, pour peu qu'ils y réussissent. Il les eut chez lui plus de trois ans, gardant si bien le secret de leur identité que seule sa femme, une dame aussi bonne que belle et bien disante, savait qui ils étaient. Or, il advint que Claudas tomba amoureux d'elle pour sa grande beauté et qu'il parvint à se faire aimer d'elle. Pour son amour, il fit de son mari le sénéchal de tout le pays de Gaunes et il y ajouta beaucoup de fiefs et de riches rentes.

2     Le chevalier qui était un homme vaillant et hardi s'appelait Pharien. Il finit par apprendre les amours du roi et de son épouse, et ce fut un crève-cœur pour lui car il l'aimait plus que tout au monde. Il commença par avoir des soupçons à plusieurs occasions, si bien qu'un jour où Claudas l'avait chargé d'une mission quelconque, il fit semblant de partir, mais resta pour épier sa femme ; le soir même, il la surprit avec lui : l'amant ne réussit à échapper à ses coups qu'en sautant par une fenêtre.

3     [p.46] Pharien qui l' avait reconnu regretta d'autant plus de n'avoir pu le tuer qu'il craignit que celui-ci ne voulût se débarrasser de lui. Il imagina donc de ruser pour se protéger puisque la force ne pouvait lui servir de rien. Il alla le trouver et, le prenant à part, lui dit : "Seigneur, je suis votre vassal ; vous devez donc me faire justice de ceux de vos gens dont j'aurais à me plaindre, comme vous leur devez le même service vis- à-vis de moi. Eh bien, il faut que vous sachiez qu'un de vos chevaliers m'a trahi avec ma femme : je les ai surpris ensemble. – Qui est-ce ? s'enquiert Claudas. – Je l'ignore, seigneur, ma femme ne veut pas me dire son nom ; elle m'a seulement avoué que c'était un de vos chevaliers. Dites-moi donc, je vous le demande comme à mon seigneur, ce que je dois faire si je l'y reprends. – A votre place, je le tuerais, s'il s'agissait vraiment d'un flagrant délit comme vous l'avez dit". Il parlait ainsi parce qu'il s'imaginait que Pharien ignorait qu'il était le coupable.

4     Sur ce, Pharien prend congé et, de retour au château, sans adresser à sa femme le moindre reproche sur sa conduite, il l'enferme dans une tour où il commence de lui faire mener une triste vie, sans autre compagnie qu'une vieille femme pour lui apporter de quoi boire et manger. Quand elle fut à bout de forces et de patience, elle s'arrangea pour échanger quelques mots, un soir, par une fenêtre de la tour, avec un de ses cousins, un garçon sans ressources à qui elle avait fait du bien : elle le chargea d'aller saluer le roi de sa part,[p.47] de lui apprendre qu'il était cause que son mari l'avait enfermée, et de lui demander qu'il fasse en sorte qu'elle puisse lui parler : elle lui dirait des choses où son honneur et son intérêt étaient en jeu ; mais qu'il se hâte ! Sinon, il pourrait bien tout perdre, et jusqu'à la vie, et elle de même. L'homme alla trouver Claudas et réussit à lui parler : il se fit reconnaître, preuves à l'appui, comme messager de la dame et s'acquitta du message qu'elle lui avait confié.

5     A peu de temps de là, Claudas qui chassait en forêt de Gaunes, se dit qu'il allait en profiter pour passer voir la dame. Il envoya un écuyer à Pharien le prévenir qu'il comptait dîner chez lui. Celui-ci fit très bon accueil au messager de son seigneur et sembla ravi de ce qu'il lui dit. Il se dépêcha de faire sortir sa femme de la tour, la fit habiller et parer magnifiquement et donna des ordres pour que le repas soit un vrai festin. A son arrivée, il alla au devant du roi, lui réserva le meilleur accueil et lui fit fête.

6     Après dîner, Claudas et la dame s'assirent côte à côte sur un lit et elle se mit à se plaindre de la triste vie que son mari lui faisait mener : "Vous devriez y mettre bon ordre, seigneur, dit-elle, car vous êtes la seule cause de tous mes malheurs. – Ce serait très volontiers si je savais comment. – Je vais vous apprendre le moyen de me venger de lui, et vous avec, si vous m'aimez comme je le mérite [p.48]. – Si j'ai ce moyen, vous pouvez compter sur moi ; dites-le-moi seulement et je vous donne ma parole de roi que vous aurez tout lieu d'être satisfaite. – Il vous a reconnu quand il nous a trouvés couchés ensemble, mais il a trop peur de vous pour oser le montrer. Maintenant, si vous voulez avoir une bonne occasion de vous débarrasser de lui, sachez que, depuis trois ans, les deux fils du roi Bohort de Gaunes sont ici, dans une chambre en bas de cette tour : il les garde en attendant qu'ils aient, l'âge aidant, la force de vous tuer. Un tel forfait mérite la mort, à n'en pas douter. – Que me dites-vous là ? Est-ce bien vrai ? – Tout à fait, vous pouvez en être sûr, et il faudrait chercher longtemps avant de trouver un meilleur prétexte : ce crime doit lui valoir la mort, ou, au moins, de perdre ses terres. – Restons-en là pour l'instant, dit Claudas, et ne faites semblant de rien : j'y aviserai sous peu".

7     Après avoir pris congé, il partit et retourna à Gaunes où il passa la nuit. Parmi les gens de sa maison, il y avait quelqu'un qui était l'ennemi mortel de Pharien. Il lui déclara qu'il pouvait d'ores et déjà se considérer comme vengé, s'il était fermement décidé à agir. "Et comment cela, seigneur ? – Je vais vous le dire, à condition que vous me donniez votre parole d'agir selon mon plan". L'homme s'y engagea. "Il a pris en garde, dans un de ses châteaux, les deux fils du roi Bohort de Gaunes : c'est une information sûre,[p.49] je la tiens de ceux qui sont dans sa confiance plus que moi. Cela étant, comment s'y prendre ? Eh bien, vous l'accuserez de trahison, en tant qu'il est mon vassal et qu'il abrite chez lui des gens qui sont mes ennemis mortels. S'il a l'audace de le nier, vous soutiendrez le fait en combat judiciaire. Et savez-vous quelle sera votre récompense ? Rien moins que la sénéchaussée de Gaunes que je vous donne, de façon ferme et définitive, à vous et à vos héritiers". Cette promesse combla de joie l'homme qui se confondit en remerciements et assura qu'il ferait très exactement ce qui avait été convenu.

8     Les choses en restèrent là pendant quelque temps, jusqu'au jour où Pharien voulut se rendre à la cour. Mais comme il était prudent, il se dit qu'il ne savait pas ce qui l'y attendait, vu la haine de Claudas à son égard, et que personne ne peut être à l'abri d'une trahison ; il ordonna donc à tous ceux qui étaient commis à la garde de ses biens de traiter comme un autre lui-même un de ses neveux, un chevalier et l'homme en qui il avait le plus de confiance : tous s'y engagèrent par serment.

9     Alors seulement, il partit avec ce neveu et ils gagnèrent la cour de Claudas qui, traîtreusement, manifesta beaucoup de joie à leur vue. Le lendemain, le chevalier qui détestait Pharien vint l'attendre à la sortie de l'église et déclara publiquement devant le roi : "Seigneur, faites-moi droit de Pharien, ici présent, en tant qu'il vous trahit, - je le sais pour en avoir été moi-même témoin - et s'il le conteste, je suis prêt à soutenir devant vous en combat judiciaire qu'il abrite chez lui, dans l'intention de vous nuire, les deux fils du roi Bohort de Gaunes qui sont vos ennemis jurés [p.50]. – Vous entendez ce dont cet homme vous accuse, Pharien. Certes, si vous me trahissez, j'ai bien sujet d'en être peiné car je vous ai assez honoré et élevé. – Je vous donnerai ma réponse après en avoir délibéré, seigneur, fait Pharien. – Comment, après en avoir délibéré ? interrompt son neveu. De quelle délibération voulez-vous parler ? Un chevalier accusé de trahison n'a pas à délibérer. S'il se considère comme coupable, il ne lui reste qu'à se passer la corde au cou et à aller se faire pendre. Et s'il a le droit pour lui, qu'il se défende sans inquiétude, fût-ce contre le meilleur chevalier du monde, car la déloyauté a vite fait, au besoin, de transformer le meilleur en pire, et la loyauté, au contraire, de rendre valeureux et sûr celui qui ne l'était pas jusqu'alors".

10     Et marchant sur Claudas, il déclare : "Je défendrai mon oncle, qui est aussi mon seigneur, de cette accusation de trahison : traître, il ne l'est pas". Mais Pharien se précipite pour dire que personne d'autre que lui-même ne se battra à sa place : "Voici mon gage, seigneur, que je n'ai jamais commis de trahison envers vous. – Reconnaissez-vous que vous abritez chez vous les enfants du roi Bohort ? interroge Claudas. – Seigneur, seigneur, intervient le neveu de Pharien, à supposer que ce soit le cas, il suffit qu'il soit prêt à soutenir qu'il ne vous a jamais trahi. Il a à se défendre de ce dont on l'accuse, et de cela seulement. – L'accusation porte en même temps sur l'asile donné aux enfants. Si Pharien veut nier qu'ils soient chez lui, cet homme soutiendra [p.51] le contraire par les armes.

11     – Seigneur, dit le neveu de Pharien, s'il les a hébergés, il ne vous a pas trahi en le faisant. Mais s'il y a ici un chevalier - si preux et hardi soit-il - qui le prétende, je suis prêt à défendre mon oncle de cette accusation, car il n'a jamais été relevé de son hommage au roi Bohort. Par conséquent, même s'il se trouve que son seigneur lui a causé du tort, il est de son devoir de lui venir en aide et, après sa mort, si cela se trouve, de reporter cette aide sur ses enfants". Et, s'adressant à Pharien : "Défendez-vous de l'accusation de trahison que ce chevalier porte contre vous, seigneur, et moi, je vous défendrai pour ce qui touche aux enfants, car il n'y aurait pas de mal à les avoir recueillis".

12     Personne ne protesta et même l'homme qui avait accusé Pharien de trahison se calma. "Eh bien, lui demanda Claudas, allez-vous vous en tenir là ?" Voyant que telle était la volonté de son seigneur, le chevalier donna son gage pour maintenir l'accusation et, de son côté, Pharien remit le sien pour affirmer le contraire. Comme ni l'un ni l'autre ne parlait de délai, ils allèrent s'armer incontinent. Pharien en profita pour ordonner à son neveu de retourner au château : "Quoi qu'il m'arrive - bonheur ou malheur -, prenez mes deux seigneurs avec vous et emmenez-les sans perdre de temps à Royal Moutier où vous les remettrez à ma dame, car je ne serai plus en situation d'assurer leur sécurité avec ce traître.

13     Le neveu de Pharien partit aussitôt et, dès qu'il fut arrivé, il se conforma aux ordres qu'il avait reçus [p.52]. Pendant ce temps, Pharien, à l'issue du combat qui l'opposa au chevalier en présence de Claudas, avait réussi à le tuer ; peu après, arriva la nouvelle de la disparition des enfants. Dès qu'il en fut informé, le roi vint trouver Pharien sans avoir l'air de lui en vouloir, et lui demanda de les lui confier, affirmant qu'il était prêt à jurer sur les reliques des saints de leur rendre leur héritage quand ils auraient l'âge d'être chevaliers. "Si je meurs d'ici là, je les placerai sous votre sauvegarde, ainsi que la terre de Gaunes avec celle de Benoÿc qui doit aussi leur revenir, puisque, d'après ce que j'ai entendu dire, le fils du roi Ban est mort depuis longtemps déjà, à mon grand regret : à mon âge, on ne doit plus se préoccuper que du salut de son âme, et si j'ai pris ses terres à leur père, c'est seulement parce qu'il refusait de devenir mon vassal, alors pourtant qu'il n'avait plus à compter sur l'aide de son seigneur".

14     Claudas fit apporter un reliquaire et jura, en présence de tous ses barons, qu'il ne ferait jamais de mal aux enfants et qu'il leur garderait soigneusement et loyalement leurs terres, jusqu'au moment où ils seraient en âge de les tenir. Sur la foi de ce serment, Pharien le crut. Il se dépêcha donc de monter à cheval et, faisant force d'éperons, il se dirigea du côté où il savait devoir trouver son neveu ; il le rattrapa en effet, et amena les deux enfants [p.53] au roi qui leur réserva le meilleur accueil ; ils furent d'ailleurs le centre de tous les regards tant ils faisaient plaisir à voir. Claudas les confia à la garde de Pharien et de son neveu. Mais, peu de temps après, il les relégua tous les quatre dans le donjon de Gaunes. Il voulait, disait-il que les deux enfants y demeurent tant qu'ils seraient trop jeunes pour être armés chevaliers. Voilà donc Lionel et Bohort en prison, en compagnie de leurs deux gouverneurs, cependant que Claudas multiplie les protestations d'amitié à leur égard, ordonnant qu'on leur procure tout ce qu'ils demanderont.

      Mais le conte se tait ici à leur sujet et en revient au roi.

VIIIa

Rivalité de Claudas et d'Arthur

1     Celui-ci réussit à régner sur Gaunes et Benoÿc sans rencontrer d'opposition, tant il était craint de ses voisins et même au-delà. Son seul enfant était alors un garçon nommé Dorin qui allait sur ses quinze ans, très beau et plaisant à voir, mais si violent et emporté, et avec cela, si fort,[p.54] si dépensier que son père hésitait à le faire chevalier : il avait trop peur que son fils ne s'en prît à lui, dès qu'il en aurait le pouvoir, car il était toujours à court d'argent. Claudas de son côté, était aussi soupçonneux qu'avare : pour qu'il accepte de desserrer les cordons de sa bourse en faveur de quiconque, il fallait vraiment qu'il ne puisse pas faire autrement ! Quant à son aspect, il était impressionnant. On assure qu'il mesurait bien neuf pieds en mesures de l'époque. Il avait une grosse tête, le teint foncé, des sourcils épais et de grands yeux noirs très écartés. Avec cela, un nez court qui donnait à son visage un air renfrogné, une barbe rousse et des cheveux où le noir et le roux se mêlaient ; une bouche largement fendue avec de larges dents blanches et mal plantées et un cou épais. Mais, pour les épaules, le torse et le reste du corps, on n'aurait pas pu imaginer plus bel homme. De la même façon, si on considérait son caractère, il y avait aussi du bon et du mauvais.

2     Il avait de l'amitié pour les humbles et pour les vrais chevaliers, persuadé, au demeurant, que richesse et chevalerie font rarement bon ménage. Il détestait tous ceux qui détenaient un pouvoir supérieur au sien et, en revanche, aimait ceux qui en avaient moins que lui à cause de l'avantage que sa situation lui donnait sur eux. On le voyait souvent à l'église, mais rarement faire l'aumône aux pauvres. Il était matinal et sensible aux plaisirs de la table, mais se plaisait peu aux échecs, tric-trac et autres jeux. Il aimait chasser, parfois deux ou trois jours [p.55] d'affilée, mais sans en faire une habitude. Ce n'était pas un homme de parole : il lui arrivait souvent de prétexter qu'on avait cherché à l'abuser pour ne pas respecter ses engagements. Dans toute sa vie, il n'avait été amoureux qu'une fois, et c'était bien fini ; quand on lui demandait pourquoi, il répondait que c'était parce qu'il avait envie de vivre vieux. "Comment cela, seigneur, lui disait-on, abrège-t-on ses jours à aimer d'amour ? – Certes, faisait-il. – Et pourquoi donc ? – Parce qu'un chevalier sincèrement épris ne doit penser qu'à une seule chose, surpasser tous les autres, et qu'il n'est pas de corps dont la prouesse puisse être capable d'accomplir sans y trouver la mort tout ce que le cœur aurait l'audace de lui faire entreprendre ; "si la force du corps pouvait être à la hauteur de la hardiesse du cœur, j'aurais été amoureux toute ma vie ; et comme, plus on est amoureux, plus on accomplit de hauts faits d'armes, mes exploits auraient dépassé ceux de tous les autres preux car je me connais assez pour savoir que j'aurais été le premier parmi tous les parfaits amants de ce monde".

3     Il lui arrivait de se confier ainsi à quelques intimes et il disait vrai : du temps où il avait aimé, sa prouesse avait fait merveille et nombreux étaient les pays où sa réputation en était bien établie. Il avait aussi, entre autres habitudes, celle de garder pour lui les avis qu'on lui donnait. Son divertissement préféré était la chasse au gibier d'eau qu'il pratiquait avec des faucons plutôt qu'avec des autours [p.56]. Et ses montures favorites, les grands chevaux dressés pour la bataille : il n'en utilisait guère d'autres, sauf pour les longs voyages, - et encore avait-il toujours en ce cas un destrier tout prêt à sa disposition, même si l'on n'était pas en guerre.

4     Deux ans après avoir achevé la conquête des royaumes de Benoÿc et de Gaunes, il s'avisa d'un autre haut fait, mais dont il garda l'idée pour lui : "Je suis, se dit-il, un homme puissant, fort et redouté : le roi Arthur lui-même n'ose pas s'en prendre à moi, puisque voilà deux ans que j'occupe, sans qu'il ait rien fait pour s'y opposer, des terres qu'il avait données en fief. Et si lui me craint, cela veut dire, assurément, que beaucoup d'autres en font autant. Cependant, il me reste encore un exploit à accomplir pour que je m'estime satisfait : faire en sorte qu'il devienne mon vassal. Il n'est donc que de lui déclarer la guerre sans perdre de temps. Mais ce que je voudrais savoir avant d'agir, c'est s'il est aussi valeureux que ce qu'on dit, car tout le monde ne tarit pas d'éloge sur lui et, à mon avis, il y a toujours un fond de vérité dans une réputation, si bonne ou mauvaise qu'elle soit. Je veux donc savoir à quel homme j'aurai affaire : si je peux venir à bout de lui par la force, je l'attaquerai ; mais si je vois que je n'ai aucune chance de l'emporter, les choses en resteront là et je ne poursuivrai pas davantage une entreprise qui serait une folie".

5     Après en avoir décidé ainsi, Claudas se contenta de mettre dans la confidence un de ses oncles, un homme d'âge,[p.57] à qui il fit jurer le secret sur les reliques : "Mon cher oncle, je vais me rendre, incognito, à la cour du roi Arthur pour me rendre compte s'il est possible de l'emporter sur lui par les armes ; si un homme peut le faire, cet homme, ce sera moi. Mais si je vois que ce serait folie de l'attaquer, je renoncerai. Je veux qu'en mon absence ce soit vous - et pas mon fils - qui ayez la garde de mes terres, et cela tant que vous n'aurez pas reçu de nouvelle sûre de mon décès. Si je ne suis pas de retour d'ici un an, alors vous pourrez me considérer comme mort et vous devrez les lui remettre. C'est ce que je vais aussi faire jurer à tous les hommes de mes trois royaumes."

6     Et c'est ce qu'il fit après leur avoir dit qu'il partait en pèlerinage avec un seul écuyer pour toute compagnie : "Vous êtes mes hommes-liges, seigneurs. Je veux que vous me donniez votre parole de vous conduire avec mon oncle que voici comme s'il s'agissait de moi, et cela durant un an. Si, au bout de ce délai, vous avez appris ma mort, ou si je ne suis pas de retour, vous, les hommes de la Terre Déserte, vous remettrez mon royaume de Berri à la garde de mon fils Dorin ; et vous, gens de Benoÿc et de Gaunes, vous rendrez aux enfants du roi Bohort la terre [p.58] qui doit leur revenir, c'est-à-dire les deux royaumes que j'ai conquis, puisque j'ai entendu dire que le fils du roi Ban est mort en même temps que son père, et que je ne veux pas compromettre le salut de mon âme pour avoir déshérité autrui après ma mort. Mon fils aura assez avec ce que je lui laisse s'il se conduit bien ; et s'il devait mal se conduire, à quoi bon lui laisser plus, puisqu'il ne saurait qu'en faire mauvais usage ? D'autre part, je ne veux pas qu'il tienne fût-ce un sillon de ma terre d'ici un an. Vous allez me jurer de vous conformer à ces instructions, et vous d'abord, mon cher oncle".

7     Le serment demandé fut en effet prêté par cet homme qui était un vrai preux et s'était toujours montré loyal envers Claudas. Il s'appelait Patrice et était seigneur d'un château, don de Claudas, proche du royaume de Gaunes du côté de l'ouest, ainsi que de deux autres, legs de ses aïeux, le château de Charrot et, le jouxtant, le château de Dun : ce dernier devait changer de nom du temps du fils de Patrice, le vaillant et fort Essout, et prendre celui d'Essoudun - d'après le duc Essout -          car sa première dénomination paraissait bien courte pour une place si forte et prospère. Et, après Patrice, tous les hommes de Claudas jurèrent également.

8     Trois jours plus tard, Claudas partit, emmenant avec lui un sergent d'armes [p.59] qui était aussi sensé que courageux, aussi entendu à se battre qu'à toutes autres tâches dont il pouvait avoir à s'acquitter. Une rapide chevauchée le mena en Angleterre où il trouva le roi Arthur dans sa ville de Logres. Celui-ci, qui avait été couronné depuis peu, était encore en guerre contre plusieurs de ses barons ; et il y avait à peine un peu plus de sept mois qu'il avait épousé la reine Guenièvre, alors la plus belle femme du pays. Et ce que vous devez encore savoir, c'est que, de tout le temps qu'elle vécut, aucune n'eut, dans tout le royaume de Logres, une beauté comparable à la sienne, sauf Elaine-sans-Pareille et Amite, la fille du roi Pellès. La première était dame de ce château de Gazevilte qui est situé entre le pays de Norgales et celui des Francs, - et nous aurons l'occasion de reparler d'elle. La deuxième, c'est la mère de Galaad, celui qui a contemplé face à face les profonds mystères du Graal, celui qui a été admis à s'asseoir sur le Siège Périlleux à la Table Ronde, celui qui a mené à leur fin les aventures de ce royaume que l'on disait, pour cela, lui aussi, périlleux et aventureux : le royaume de Logres. Oui, elle fut sa mère, [p.60] cette Helizabel - son vrai nom - que l'on avait surnommée Amite, et les contes s'accordent pour dire qu'elle surpassa en beauté toutes les femmes de son temps.

9     Cependant, la beauté de la reine Guenièvre n'était rien au regard de ses qualités d'esprit et de cœur ; là, aucune femme ne pouvait rivaliser avec elle, et tout cela avec tant de bonne grâce - un vrai don de Dieu ! - qu'on ne pouvait la connaître sans l'aimer ni l'estimer plus que toute autre.

      En ce temps-là, le roi Arthur était en guerre contre Yon, le roi d'Irlande la Petite, et contre Aguisant, son cousin, le roi d'Ecosse, ainsi que contre le roi des Marches de Galone et beaucoup d'autres de ses barons. Il devait réussir à les vaincre tous, avec l'aide de Notre-Seigneur qui lui fit rarement défaut, et grâce au concours de bien des hommes vaillants que la valeur dont il faisait preuve incita à venir combattre à ses côtés : il en vint, pour s'engager à son service, de toute la chrétienté et même des pays païens : ceux-là furent convaincus par son exemple de se faire chrétiens et certains, restés dans son royaume et dans sa maison, devaient, plus tard, accomplir de grands exploits.

10     Claudas put donc ainsi demeurer auprès du roi Arthur, en qualité de soi-disant soldat étranger, depuis la fin mai jusqu'à la mi-août ; il observa tous les traits de son comportement : sa générosité et son humanité, sa sagesse,[p.61] sa bonté, et aussi sa prouesse ; bref, à le voir si bien doué de toutes les qualités du corps et du cœur, il conçut bien meilleure opinion de lui que de quiconque.

      Alors, il quitta la cour avec celui qui l'avait accompagné. Une fois à Wissant, la mer traversée, il interrogea cet homme dont il avait, en maintes occasions difficiles, éprouvé la sagesse et l'honnêteté : "J'ai été ton bienfaiteur, et j'ai souvent trouvé en toi quelqu'un de capable et de loyal. C'est pourquoi je vais te demander ton avis sur une question qui me tient à cœur et je t'adjure, sur la fidélité que tu me dois, de me répondre en toute bonne foi. – Ce sera volontiers seigneur, si j'en ai la capacité. – Eh bien voici ce dont il s'agit. Tu ignores la raison pour laquelle je me suis rendu à la cour du roi Arthur, puisque je n'en ai parlé à personne. Je vais te la dire.

11     L'an dernier, l'idée m'est venue que, si j'étais capable - fort comme je suis - de soumettre le royaume de Logres, je deviendrais le roi le plus craint qui ait jamais existé, et que je pourrais alors étendre mes conquêtes jusqu'à devenir maître du monde. Il me faudrait donc entrer en guerre contre le roi Arthur pour me débarrasser de lui. Mais toi, qui es si sage et entendu en tout, tu dois bien savoir si cela vaut la peine que je me lance dans cette entreprise ou si je n'ai aucune chance contre lui. Donne-moi ton avis en toute amitié. – Il n'y a pas besoin d'être très savant pour vous répondre. Ce que je pense,[p.62] c'est que l'homme qui entend prendre l'avantage sur le roi Arthur et le vaincre doit vraiment n'avoir peur de rien. Car j'aurais peine à croire que, Dieu l'ayant fait tel qu'il est, il puisse se retrouver battu et déshonoré et non pas vainqueur à tous coups, que ce soit grâce à sa valeur propre et à celle des siens, ou grâce à sa largesse et à sa générosité. Nous savons quelle puissance lui confère l'étendue - surprenante - de ses terres et que sa maison rassemble la fleur de toute chevalerie au monde.

12     C'est un chevalier si remarquable qu'il est inutile de lui chercher un rival ; pour la prouesse et la valeur, il l'emporte sur tous, qu'ils soient de sa maison ou étrangers. Il donne sans compter ce qui serait même inimaginable pour tout autre que lui. Il est si bienveillant, il aime tant à se voir entouré que la compagnie des grands ne l'empêche nullement de faire fête aux simples chevaliers qu'il comble de présents pour leur faire plaisir et leur manifester son amitié : et en agissant ainsi, il se gagne à la fois les cœurs des uns et des autres car il honore les premiers comme ses pairs et compagnons, et les seconds pour leur prouesse, afin de s'élever en honneur devant les hommes et devant Dieu. Il est sûr et certain que, pour obtenir l'estime et la considération du monde ainsi que l'amour et la grâce de Dieu, il n'est, pour celui à qui Dieu a conféré quelque pouvoir,[p.63] que d'accomplir au mieux le devoir d'état que sa position comporte.

13     D'ailleurs, même si le roi Arthur était un insensé, un lâche,  dépourvu de qualités personnelles, je n'imagine pas qui pourrait l'emporter sur lui, tant qu'il se fiera aux hommes de valeur qui l'entourent ; pour le chasser de ses terres, il faudrait disposer de plus de ressources que lui et d'une masse de chevaliers meilleurs que les siens, - et je ne vois pas qui les aurait. Et comme, en réalité, il est, à mon sens, mieux pourvu de toutes les nobles et belles qualités que tous les puissants de ce monde, il faudrait aussi être supérieur à lui sur ce plan, ce qui me semble bien difficile. Voilà pourquoi je ne pense pas qu'il puisse être dépossédé de ses terres ; aussi ne me risquerais-je pas à encourager quiconque dans cette entreprise, fût-il un de mes proches et de mes amis. D'ailleurs Dieu n'a pas fait ce roi tel qu'il est pour l'oublier au point où vous voudriez le réduire ; en tout cas, pour ma part, si quelqu'un, même de mes proches et amis, même mon plus grand bienfaiteur, était capable de lui prendre ses terres, et si, moi, j'avais le pouvoir de le protéger, alors je ferais tout pour le défendre, quitte, ensuite, à devoir m'en repentir.

14     – Comment, dit Claudas, tu te rangerais à ses côtés contre moi qui suis ton seigneur-lige et qui ai récompensé tes services en te comblant de richesses et d'honneur ? – S'il vous faisait la guerre en étant dans son tort, seigneur, je serais avec vous, à la vie, à la mort, quelles que soient les circonstances. Mais si vous aviez les forces nécessaires [p.64] pour vous emparer de ses terres et que vous le tentiez sans raison, je le défendrais dans toute la mesure de mes moyens. – C'est-à-dire que tu te comporterais en traître, en homme sans foi, (tu en conviens toi-même), puisque tu es mon homme-lige et que tu te battrais pour un étranger contre moi. – Non, seigneur : avant de marcher contre vous, je dénoncerais l'hommage qui me lie à vous, afin de garantir le monde contre Pauvreté et Douleur et d'exalter toute chevalerie, car si le roi Arthur, et lui seul, disparaissait, je ne vois pas qui pourrait maintenir Prouesse et Noblesse à la place qu'elles ont.

15     Or, il vaudrait mieux que vous, et vous seul, soyez empêché d'accomplir votre mauvais dessein, plutôt que de voir le monde entier appauvri et en peine, car avec le roi Arthur, c'est bien le monde qui connaîtrait l'exil et la mort, puisque c'est lui qui les tient dans ses mains par la force de son désir. Et si vous ou quelqu'un d'autre prétendiez que je parle là en homme sans foi ni loi, je serais prêt à m'en justifier par les armes partout où l'on oserait m'en accuser. Quand un seigneur demande conseil à l'un de ses hommes, celui-ci doit dire ce qui lui paraît raisonnable, loyalement et selon sa conscience. Alors, si le seigneur suit l'avis donné et qu'il lui en arrive du bien, le mérite en revient au bon conseiller ; tandis que, s'il refuse de l'écouter, et que les choses tournent mal pour lui, alors la honte n'en retombe pas sur le conseiller qui, au contraire, s'en tire avec honneur."

16     A parler avec tant de conviction, son compagnon grandit dans l'estime de Claudas,[p.65] très conscient que c'était la noblesse de son cœur qui le faisait parler ; aussi, pour prolonger le plaisir que lui donnaient ses paroles, il continua de le pousser comme sous l'effet de la colère, affirmant qu'il avait reconnu et avoué sa trahison et que lui-même n'aurait de cesse de lui en avoir administré la preuve par les armes. "Au nom de Dieu, seigneur, fait l'homme, trop humilié pour en supporter plus, je vous rends ici votre hommage, et je vous demande de me fixer une date, en votre cour, pour que je puisse faire la preuve de ma loyauté en m'opposant à celui qui osera la nier, qu'il soit chevalier ou sergent d'armes. Puisque vous le voulez, par la Sainte Croix, j'y suis prêt. – Je ne m'en dédis pas : il y a là déloyauté et trahison, et personne ne sait aussi bien que moi le sens de ces mots : je vais t'en apporter la preuve et sur-le-champ : battons-nous et que Dieu soit avec celui qui a le droit pour lui !"

17     [p.66] Tous deux mettent la main à l'épée, bien qu'ils n'aient ni haubert, ni écu, pour se couvrir : Claudas en avait rapporté d'Angleterre (de fort belles et bonnes armes vraiment), mais il les avait laissés à Wissant parce qu'il voulait rentrer dans son pays sans se faire remarquer. Personne en vue, et le sergent s'avance sur son adversaire, lame au clair. Le roi, qui n'avait nulle envie de se battre, et le savait aussi hardi que preux, se prend à regretter d'avoir poussé la plaisanterie trop loin ; mais il est bien embarrassé, car s'il crie merci, il craint que la chose ne s'ébruite et que des gens mal informés ne le lui imputent à lâcheté, vice qu'il avait toujours eu en horreur. Cette pensée le fait persévérer dans sa folie et il attend de pied ferme - l'insensé ! - l'autre qui marche sur lui, l'épée dégainée, pour l'attaquer dans les règles. S'il redoute plus que tout d'être taxé de couardise, il n'ignore pas non plus que, si le combat a lieu, l'un d'eux, fatalement, sera tué : jamais il ne s'est vu si mortellement menacé.. et jamais il n'a eu si peur de la mort.

18     Ils s'avancent donc l'un au devant de l'autre, mais au dernier moment, Claudas marque un temps d'arrêt et quand il voit le coup tout près de s'abattre sur lui, il pousse un cri et demande au sergent de lui laisser le temps de lui dire quelques mots. L'homme suspend son geste : "Je t'ai accueilli auprès de moi et fait beaucoup de bien ; assure-moi donc que tu ne m'en voudras pas si je te tue [p.67] : nous sommes les seuls à vraiment savoir comment nous en sommes venus à nous battre ; les autres l'ignorent". Le sergent se retrouve tout bête d'entendre son seigneur lui adresser une demande qu'il lui revenait plutôt à lui de présenter : "Ah ! seigneur Claudas, si vous vouliez appliquer au bien toutes vos capacités, personne ne pourrait rivaliser avec vous ! Vous venez de me faire comprendre qu'il vaut mieux pour moi ne pas vous affronter là où nous sommes, et vous avez raison. Si je vous tuais maintenant, je serais jusqu'à la fin de mes jours taxé de trahison et de meurtre ; et il en serait de même pour vous, si j'étais tué. Rendons-nous donc en Gaule à la cour du roi : là, nous pourrons nous battre".

19     Fort satisfait de ce propos, Claudas déclare qu'il est d'accord. Sur ce, le sergent prend congé en déclarant que, sous deux jours, il serait prêt à se battre devant le roi de Gaule. "Comment, dit Claudas, mais je ne te permets pas de t'en aller comme ça. Tu manquerais à ton devoir si tu me quittais au moment où j'ai le plus besoin de toi, alors que je t'ai emmené avec moi en pays étranger pour que tu me serves, - car je ne voudrais pour rien au monde qu'on me trouvât en si pauvre équipage. C'est pourquoi je te prie de rester avec moi et de continuer ton service comme d'habitude". Mais l'autre réplique qu'il n'est pas question qu'il serve son ennemi mortel, ni qu'il demeure plus longtemps son homme.

20     "Ecoute, fait Claudas,[p.68] nous avons convenu de remettre cette bataille jusqu'au moment où nous serons à la cour du roi de Gaule, n'est-ce-pas ? Mais quand je me retrouverai armé de pied en cap, te rends-tu bien compte du surcroît de force que cela m'apportera ? Il faudrait se donner beaucoup de mal pour avoir la moindre chance contre moi. Eh bien, je vais te faire un honneur que je ne ferais à personne d'autre, pour toute ma terre, même au roi Arthur, car je me considère, dès maintenant, comme ayant eu le dessous. Tu peux me croire : tout ce que j'ai dit, c'était pour plaisanter, et j'ai vu le moment où j'aurais préféré être chez les Turcs et n'avoir rien dit. Je suis prêt à te jurer sur les reliques, dans la première église que nous rencontrerons, que je te sais bon gré de tout ce que tu m'as dit. Même, je te fais, à partir d'aujourd'hui, connétable de ma maison pour récompenser ta prouesse qui est grande, je le sais ; et je t'armerai chevalier à la Saint-Jean car j'aimerais mieux perdre le plus fort de mes châteaux plutôt que toi".

21     Les deux hommes reprennent leur chevauchée. Bientôt, une église s'offre à leur vue, à proximité du chemin, sur la droite : il y avait là un ermitage. A force de prières, Claudas entraîne le sergent, met pied à terre et jure de tenir les engagements qu'il vient de prendre, puis il embrasse son compagnon en signe de bonne foi. La paix ainsi faite, ils poursuivirent leur route jusqu'à Bourges [p.69] où les gens de Claudas lui firent fête. Deux jours après, son oncle Patrice arriva et lui raconta tout le mal que son fils Dorin avait fait dans le pays : hommes blessés, parfois mortellement, bourgs pillés et mis à sac. "Peu m'importe, dit Claudas, il a le droit d'agir ainsi : l'essentiel pour un fils de roi est de pratiquer la largesse, car un souverain ne s'appauvrit jamais à donner sans compter. J'en ai tant vu des exemples éclatants depuis mon départ, que je ne les imaginais pas possibles, même dans tout l'univers. Aussi maintenant, je sais à coup sûr que c'est la plus haute vertu que la vraie largesse, celle qui consiste à donner sans même avoir égard au besoin, - et telle est celle du roi Arthur".

22     Puis il leur dit comment et pourquoi il était allé en Angleterre, parla de la reine, du train de sa maison et de tous ces chevaliers qui s'y rassemblaient, parfois venus de pays proches mais aussi, pour certains, de terres lointaines. Enfin, il leur raconta la dispute qu'il avait eue avec son sergent et l'accord auquel ils étaient parvenus, sans rien en passer sous silence, sauf la peur bleue qu'il avait eue ! La cour s'en amusa beaucoup et l'homme, tout confus, se dit qu'il ne s'était guère conduit de façon raisonnable. A la Saint-Jean, Claudas le fit chevalier et connétable de sa maison. Et cet homme, qui s'appelait Arcois le Flamand, devait être, dans l'avenir, aussi valeureux chevalier qu'il l'avait été sergent.

      [p.70] Maintenant que voilà Claudas de retour dans son royaume, le conte en revient à Lancelot et au lac.

IXa

La Dame du Lac élève Lancelot (suite)

 

1     Au bout de trois ans passés sous la garde de la demoiselle, il s'était si bien développé qu'on lui aurait facilement donné entre sept et huit ans, alors qu'il n'en avait pas six ; et non seulement il était grand pour son âge, mais il était sage, intelligent et vif plus qu'on ne peut l'attendre d'un si jeune enfant. Elle le confia alors aux soins d'un gouverneur capable, par son enseignement et son exemple, de lui donner une éducation en rapport avec sa naissance. Cependant, à part elle et une de ses suivantes, tous les gens du lac ignoraient qui il était, comme on l'a déjà raconté. On se contentait donc de l'appeler "l'enfant".

2     Dès que cela fut à sa portée, son précepteur le fit s'exercer au tir à la cible avec un arc à sa taille et des flèches légères. Puis, quand son élève eut bien appris le maniement de l'arc, il lui fit chasser en forêt des oiseaux de petite taille. Au fur et à mesure que le garçon grandit et prit des forces, il utilisa des arcs et des flèches plus lourds et commença de chasser de gros oiseaux, quand il pouvait en trouver, ainsi que des lièvres et d'autres petits quadrupèdes [p.71]. Aussitôt qu'il fut capable de monter à cheval, il en eut un à sa disposition - un bel et bon animal -, avec bride, selle et harnachement complet, le tout sans défaut. Il prit donc l'habitude de chevaucher à travers collines et vallons, autour du lac, mais sans beaucoup s'éloigner, et jamais seul : il avait toujours avec lui une nombreuse et belle escorte de valets, certains jeunes, d'autres plus âgés, ainsi que des gentilshommes, et il s'entendait si bien à se conduire comme il faut en leur compagnie que tous ceux qui le voyaient pensaient qu'il était de haute naissance, et il l'était en effet.

3     Pour ce qui est des échecs, du tric-trac et autres jeux de société, il les apprit si facilement, rien qu'à regarder les joueurs, qu'il y était passé maître dès son adolescence. Enfin, c'était, selon le conte, le plus bel enfant du monde, le mieux fait de corps et de membres. Ce serait dommage de ne pas s'attarder sur son portrait car il mérite de retenir l'attention de tous ceux que touche la beauté d'une figure d'enfant. Il avait très bonne mine, le teint entre le brun et le blanc, brun doré peut-on dire ; et son visage s'illuminait naturellement d'un rouge qui s'harmonisait bien avec le brun et le blanc : Dieu y avait si artistement associé les trois couleurs que le blanc et le brun, au lieu de s'y éteindre naturellement, s'y faisaient valoir,[p.72] et que le rouge les recouvrant, lumineux par lui-même, faisait resplendir aussi le brun et le blanc, - si bien qu'aucune couleur ne ressortait aux dépens des deux autres et qu'on avait un égal mélange des trois.

4     Des lèvres rouges et ourlées lui dessinaient une petite bouche qui s'ouvrait harmonieusement sur de menues dents blanches et serrées ; son menton se creusait d'une fossette, son nez était légèrement busqué, - l'un comme l'autre de proportions parfaites. Ses yeux, clairs et rieurs, lui donnaient habituellement un air joyeux ; mais quand il se mettait en colère, on aurait dit deux charbons ardents, et des gouttes de sang semblaient suinter aux pommettes de ses joues ; il fronçait le nez comme un cheval, grinçait des dents à force de serrer les mâchoires, et soufflait une haleine de feu ; sa voix prenait l'éclat d'une trompette et il dépeçait et déchirait à belles dents tout ce qu'il pouvait attraper. L'objet de sa colère était la seule chose dont il demeurait conscient, comme on devait, plus tard, s'en rendre compte à plusieurs occasions. Enfin, il avait un front haut et bien dégagé, des sourcils bruns largement écartés et des cheveux blonds ondulés qui, pendant toute son enfance, furent si clairs et brillants qu'ils n'avaient pas leur pareil. Quand il eut été armé chevalier (nous en reparlerons) ils changèrent [p.73] de couleur et passèrent à un blond plus soutenu, sans devenir foncés pour autant et ils restèrent toujours frisés et beaux à voir.

5     Quant à son cou, inutile de demander s'il présentait quelque défaut ; il n'aurait pas déparé un très beau corps de femme ; il était surtout très bien proportionné par rapport aux épaules et au reste du corps : ni trop mince, ni trop épais, ni trop long, ni trop court. Les épaules étaient larges et carrées comme il faut et dominaient un torse dont la taille, la largeur, l'épaisseur étaient sans égales. Rien à reprendre en tout cela ; cependant, quand on le voyait, on trouvait qu'avec un buste un peu moins fort, il aurait été plus séduisant, il aurait eu plus de charme ; mais c'est la sage reine Guenièvre qui devait surtout, un jour, souligner ce trait en disant que "non, Dieu ne lui avait pas donné une poitrine trop large, ni trop profonde, car le cœur qui y était logé était grand à proportion et que, fatalement, la pression l'aurait fait éclater s'il n'avait pu reposer dans une enveloppe à sa taille. C'est pourquoi, conclut-elle, si j'avais été Dieu, je n'aurais rien ajouté, ni rien ôté à Lancelot".

6     Voilà pour les épaules et le torse. Les bras étaient longs, bien droits, avec une ossature harmonieuse et juste ce qu'il faut de chair et de muscles autour. De vraies mains de femme les terminaient, avec, quand même, des doigts un peu moins minces [p.74]. Reins et hanches découplés au mieux pour monter à cheval. Cuisses et jambes droites, pieds cambrés, personne ne se tenait plus droit que lui.

      C'était encore un merveilleux chanteur, même s'il chantait rarement, car il se montrait habituellement très réservé ; mais quand il avait une bonne raison de manifester sa joie, il le faisait avec un entrain sans pareil et, dans ces moments d'exaltation, il disait souvent que son corps était capable de venir à bout de tout ce que son cœur aurait l'audace d'entreprendre, tant il avait confiance dans cette joie qui, en effet, devait si souvent lui permettre d'accomplir des exploits. Le ton sur lequel il en parlait fut parfois mal interprété parce qu'on y vit vantardise et jactance, alors que ce qu'il exprimait ainsi, était, en fait, l'assurance puisée à la source même de sa joie.

7     On peut donc ainsi résumer le portrait de Lancelot : harmonie du visage, des membres et du corps. Quant aux qualités de cœur, il en fut tout autant doué : jamais enfant ne fut plus doux, plus aimant que lui, du moins lorsqu'il avait affaire à des gens pleins des mêmes sentiments, car il savait aussi rivaliser en superbe avec les orgueilleux. Sa largesse était à nulle autre pareille : il prenait de bon cœur ce qu'on lui donnait, mais c'était pour le partager entre ses compagnons sans rien garder pour lui. Surtout, il avait à cœur de faire honneur aux gens bien nés ; jamais on ne vit enfant faire, comme lui, bel accueil à tous, sauf s'il y avait à cela une bonne raison et dont personne n'aurait pu à juste titre le blâmer. Mais quand il se mettait en colère parce qu'on s'était mal comporté avec lui,[p.75] il n'était pas facile à calmer. Et il avait un sens si clair, une volonté si droite que, passés ses dix ans, on aurait eu peine à trouver dans ses actes quelque trace d'une malignité enfantine. En même temps, quand il s'estimait en son cœur fondé à faire quelque chose, on ne le faisait pas aisément changer d'avis : il se refusait même à en croire son gouverneur.

8     Un jour où il chassait un jeune chevreuil avec lui et avec ses autres compagnons et où, après avoir beaucoup galopé, ils avaient tous fait halte un moment, Lancelot et son maître, qui étaient mieux montés, continuèrent, seuls, la poursuite. Mais le cheval de ce dernier tomba, se brisant net le cou, et entraînant le cavalier dans sa chute. L'enfant, sans même lui jeter un regard, piqua des deux après sa proie qu'il réussit à abattre d'une flèche, en plein milieu d'un chemin empierré. Il mit pied à terre le temps de charger le chevreuil sur son cheval, puis se remit en selle et, tenant devant lui le chien qui, tout le jour, avait mené la chasse en tête de la meute, il rebroussa chemin pour retourner auprès de ses compagnons, – que son absence avait commencé d'inquiéter. Ce faisant, il rencontra un homme à pied qui menait par la rêne un roussin rendu de fatigue : c'était un beau jeune homme qui n'avait pas encore beaucoup de barbe au menton ; vêtu d'une simple tunique et d'une cape posée sur ses épaules, il était couvert de sang et ses éperons étaient dans le même état pour avoir été, à maintes reprises, plantés dans les flancs du cheval qui, épuisé par une trop longue course, n'en pouvait plus.

9     Saisi de honte à la vue de l'enfant, il se mit à pleurer sans oser lever les yeux sur lui [p.76]. Lancelot s'arrêta pour l'attendre sur le bas-côté du chemin et lui demanda qui il était et où il allait ainsi. "Honneur à vous de par Dieu, cher seigneur, répondit l'homme, sûr que l'enfant était de haute naissance. Peu vous importe mon nom, je ne suis qu'un malheureux qui le sera encore plus dans trois jours, à moins que Dieu ne me soit d'un meilleur conseil qu'Il l'a été jusqu'ici. Et pourtant, j'ai connu des jours meilleurs avant d'en arriver là ! – Et comment en êtes-vous arrivé là ? – Je suis de famille noble, par mon père et par ma mère, ce qui ne fait qu'augmenter le sentiment de mon malheur, car un rustre supporterait plus facilement le sort qui m'accable". Lancelot, ému de pitié, marqua cependant son étonnement : "Avez-vous perdu un ami ? Vous a-t-on fait subir quelque honte dont vous ne pouvez obtenir réparation ? Et s'il s'agit d'une perte qui n'est pas irréparable, pourquoi pleurez-vous ? Ce n'est pas là conduite de gentilhomme, ni d'un homme de cœur".

10     Le jeune homme fut confondu d'entendre un enfant d'âge encore si tendre lui tenir des propos d'une telle élévation : "Non, cher seigneur, fit-il, je ne pleure pas la mort d'un ami, ni la perte d'une terre qu'on m'aurait prise en trahison, mais je dois comparaître demain matin à la cour du roi Claudas [p.77] pour confondre un traître qui a assassiné, dans son lit, un de mes parents, un chevalier sans reproche,         sous prétexte qu'il avait séduit sa femme. Hier soir, cet homme m'a tendu une embuscade : j'ai été attaqué en cours de route, dans un défilé, en pleine forêt. J'ai eu mon cheval mortellement blessé sous moi, et je dois mon salut à un homme de bien (que Dieu le comble d'honneurs !) qui m'a donné celui que j'ai là ; mais je l'ai tant pressé pour échapper à mes poursuivants qu'il est hors d'état de servir à rien ni à personne. A la douleur pour ceux qui m'accompagnaient quand j'ai été attaqué (certains ont été tués, les autres ne réchapperont pas à leurs blessures) s'ajoute donc celle de ne pas pouvoir arriver à temps à la cour du roi : si j'avais été là, faire la preuve de mon droit aurait soulagé ma peine, tandis qu'à cause de mon absence il ne me restera que la honte. – Dites-moi, fait l'enfant, si vous aviez un cheval fort et rapide, arriveriez-vous encore à temps ? – Assurément, seigneur, et même si je devais encore accomplir le tiers de la route à pied. – Alors, au nom de Dieu, vous ne serez pas déshonoré, faute de cheval, ni vous, ni tout autre gentilhomme, tant que j'en aurai un et que je saurai ce qu'il en est".

11     Il met pied à terre et lui donne son cheval ; puis il se met en selle sur l'autre, charge sa venaison derrière lui et reprend son chemin, tenant son chien en laisse [p.78]. Très vite, il dut à nouveau mettre pied à terre parce que le roussin était trop mal en point pour pouvoir continuer. Il poursuivit donc son chemin à pied, menant l'animal devant lui.

      C'est alors qu'il rencontra un vavasseur qui montait un palefroi ; le cavalier avait avec lui deux lévriers et un braque et tenait une cravache à la main. L'enfant s'empressa d'autant plus de le saluer que c'était un homme d'âge. "Que Dieu vous garde !" répondit-il avant de demander à Lancelot d'où il était. "Du pays d'à côté. – En tout cas, qui que vous soyez, vous êtes un bien bel enfant, et bien élevé. Et que faites-vous par ici ? – Je reviens de chasser, seigneur : j'ai pris cet animal que vous pouvez voir là ; vous en aurez un morceau si vous voulez en prendre : j'en ferai ainsi un bon usage, je pense. – Merci beaucoup, mon cher enfant, ce n'est pas de refus, car vous me l'avez offert de grand cœur et avec amitié. Je ne doute pas que votre naissance soit aussi grande que votre cœur. Justement, j'avais besoin de gibier : je marie ma fille aujourd'hui et j'étais allé chasser quelque pièce qui réjouisse les invités au repas de noces, mais je rentrais bredouille".

12     Le vavasseur met pied à terre, prend le chevreuil et demande à l'enfant quel morceau il peut emporter. "Etes-vous chevalier, seigneur ? – Oui, je le suis. – Alors, emportez toute la bête : je ne pourrais pas lui trouver une meilleure destination que le repas de noces de votre fille". Ravi de l'offre, le chevalier charge le chevreuil derrière lui et invite l'enfant [p.79] à venir dîner, pour goûter, entre autres, à son gibier, et pour y passer la nuit. Mais Lancelot répond qu'il doit poursuivre son chemin et retrouver ses compagnons "qui ne sont pas loin", dit-il. – Alors, je vous recommande à Dieu", fait le vavasseur.

13     Une fois parti, il continua de penser à l'enfant. Il se demandait qui il pouvait bien être car il avait l'impression qu'il lui rappelait quelqu'un, mais qui ? Cela finit par lui revenir : cet enfant était le portrait vivant du roi Ban de Benoÿc. Alors, éperonnant son cheval, il rebrousse chemin à toute allure ; il n'a pas de mal à rattraper le garçon qui, remonté sur le roussin débarrassé du poids du chevreuil, allait au pas. "Cher bel enfant, je vous en prie, dites-moi qui vous êtes. – Je ne le peux pas. Mais pourquoi me le demandez-vous ? – Parce que vous ressemblez trait pour trait à quelqu'un qui a été mon seigneur - un modèle de chevalerie ! - et si vous aviez besoin de moi, je me mettrais à votre service avec soixante chevaliers qui ne sont qu'à quatre lieues d'ici : disposez de nos terres et de nos vies".

14     – Qui était cet homme à qui je ressemble ? – Le roi Ban de Benoÿc, fait le vavasseur en fondant en larmes ; tout ce pays était à lui, on l'en a dépouillé contre tout droit, et son fils a disparu, un si bel enfant, il n'y avait pas plus beau au monde. – Et qui lui a pris ses terres ? – Claudas de la Terre Déserte, son voisin,[p.80] un roi très puissant et très riche. Si vous êtes son fils, pour Dieu, dites-le-moi ! Tous les gens du pays en seraient si heureux ! Je veillerais sur vous comme sur moi-même, ou plutôt mieux, car je serais prêt à donner ma vie pour vous sauver. – Assurément, seigneur, je ne suis pas fils de roi, que je sache, même si on m'a souvent appelé ainsi. Mais tout ce que vous m'avez dit vient d'un cœur loyal : je n'en ai que plus d'amitié pour vous".

15     Bien que le vavasseur comprenne qu'il ne lui fera rien dire de plus, il ne peut s'empêcher de poursuivre son idée : le cœur lui dit que cet enfant est bien le fils de son seigneur. "Qui que vous soyez, votre air, votre contenance laissent deviner une noble origine. J'ai là deux des meilleurs lévriers que j'aie jamais eus : prenez-en un, je vous prie. Et que Dieu vous fasse grandir en prospérité comme en âge... Qu'Il nous garde notre seigneur s'il est vivant et qu'il ait pitié de l'âme de son noble père !" L'enfant est au comble de la joie d'entendre le vavasseur parler de ses "bons lévriers" : "Ce n'est pas de refus, dit-il (avec l'intention de revaloir largement cela au donateur dès qu'il en aura l'occasion), mais donnez-moi le meilleur des deux !" Ce que fait le vavasseur : il découple le chien et le remet par la chaîne à l'enfant. "Le voilà, pense-t-il, en de bien bonnes mains !"

16     Sur ce, ils se disent adieu et s'en vont chacun de son côté, le vavasseur [p.81] continuant de garder en tête la pensée de l'enfant. Celui-ci eut vite fait de retrouver son gouverneur et trois autres de ses compagnons qui s'étaient mis à sa recherche et furent plutôt surpris de le voir apparaître, toujours l'arc au cou et le carquois à la ceinture, mais tenant deux chiens en laisse et monté sur un roussin étique dont les flancs étaient couverts de sang jusqu'aux jambes à force d'avoir été éperonnés. Son maître lui demande ce qu'il a fait de son cheval. "Je l'ai perdu, répond-il. – Et celui-là, où l'avez-vous pris ? – On me l'a donné". Nullement convaincu, l'autre l'adjure, sur la foi qu'il doit à sa dame, de lui dire ce qui s'est passé ; et l'enfant qui aurait répugné à se parjurer lui raconte en détail toute l'histoire du roussin, du cheval et du vavasseur. "Comment ? fait le précepteur qui voulait lui donner une leçon. Vous avez fait présent à quelqu'un de votre cheval (dont vous disiez vous-même qu'il n'avait pas son pareil) et d'une pièce de venaison qui appartenait à ma dame, et sans mon autorisation ?" Et ce disant, il s'avançait sur lui d'un air menaçant. "Ne vous fâchez pas, maître : le lévrier que je rapporte là vaut bien deux chevaux comme celui dont je me suis séparé. – Tant pis pour vous, par la croix de Notre-Seigneur ! Si vous deviez un jour avoir en tête une bêtise comme celle-là, vous vous rappelleriez comment la première s'est terminée !".

17     [p.82] Et d'une gifle brutale, il le fait tomber de cheval. Le coup n'arrache à l'enfant ni un cri, ni une larme, mais il répète qu'il aime mieux avoir le lévrier que deux chevaux comme était le sien. Devant cet entêtement, le gouverneur brandit sa cravache et en frappe le lévrier au ventre : la mince badine cingle durement la peau tendre de l'animal qui se met à pousser des gémissements lamentables. Hors de lui, l'enfant lâche la laisse qui retenait les chiens, saisit l'arc qu'il portait au cou et le hausse à deux mains. Ce que voyant, l'autre tente de le ceinturer et de le retenir. Mais le garçon était leste : d'un saut il se dérobe, et le frappe en pleine tête du tranchant de l'arc, lui arrachant une touffe de cheveux avec un morceau de cuir chevelu ; le coup est si violent que l'homme, étourdi, tombe à terre, et que l'arc se brise. A cette vue, Lancelot est saisi d'une véritable fureur : il jure que celui qui lui a cassé son arc va le payer cher et, revenant à la charge, il s'acharne sur lui, le rouant de coups aux bras, à la tête, par tout le corps, jusqu'au moment où, l'arc réduit en miettes, il n'a plus de quoi frapper.

18     On se précipite alors pour le maîtriser ; et lui, ne sachant comment se défendre, tire des flèches de son carquois et les lance contre eux : les tuer tous, voilà ce qu'il veut [p.83]. C'est un sauve-qui-peut général : tous fuient devant lui qui n'hésite pas à s'enfoncer à pied dans les fourrés les plus épais. Puis il s'empare du cheval que montait son gouverneur avant qu'il ne l'en fasse tomber (un valet le tenait par la bride), se met en selle et s'éloigne, les deux chiens avec lui, un devant, l'autre derrière. La chevauchée le mène dans un vaste vallon où paissait une harde de biches. A cette vue, il porte les mains à son cou pour y prendre son arc quand, tout d'un coup, il se rappelle : il l'a cassé sur la tête de son maître ! Alors, la rage le saisit à nouveau : il jure que s'il peut mettre la main sur lui, il lui fera payer cher cette biche que, par sa faute, il a manquée, car, c'est sûr, avec les chiens qu'il a - le meilleur lévrier, le meilleur braque ! - elle était à lui.

19     Toujours sans décolérer, il retourne au lac, met pied à terre dans la cour et va montrer à la dame son beau lévrier. Son maître était là, tout couvert de sang : il avait eu le temps de se plaindre de la conduite de son élève. L'enfant salue sa dame et elle lui rend son salut en femme qui l'aimait comme seule une mère peut aimer son enfant, mais en faisant mine d'être très en colère contre lui : "Eh bien, fils de roi, comment avez-vous osé frapper et blesser celui que [p.84] je vous ai donné comme gouverneur et que j'ai chargé de votre éducation ? – Certes, dame, il ne se comportait pas en bon maître quand il m'a battu, et quelle leçon me donnait-il là puisque je n'avais rien fait de mal ! Au demeurant, peu m'importe qu'il me frappe, mais il s'est acharné sur mon lévrier, qui est un des meilleurs au monde, il a failli le tuer sous mes yeux, parce qu'il savait que je tenais à cet animal. Et ce n'est pas tout : par sa faute, j'ai manqué une des plus belles biches que j'aie jamais vues".

20     Et il lui raconte pourquoi il avait donné son chevreuil, puis son cheval et comment il était tombé sur la harde de biches, - et au moins, s'il avait eu son arc, il en aurait tué une ! "C'est un homme mort si je le rencontre encore une fois, tenez-le vous pour dit !" Ces fières paroles ont l'heur de réjouir la dame : "A coup sûr, il fera un chevalier digne de ce nom, avec l'aide de Dieu se dit-elle ; il en a l'étoffe et il peut aussi compter sur moi pour l'y aider"… ce qui ne l'empêche pas d'arborer un air indigné. Lancelot, rien moins que calmé, se retourne alors vers son gouverneur, s'avance sur lui, la menace à la bouche : n'a-t-il pas tout fait pour le mettre en colère ? Mais la dame le rappelle [p.85] : "Comment avez-vous eu l'audace de donner votre cheval, du gibier qui m'appartient et de frapper celui à qui j'ai confié autorité sur vous pour vous apprendre à vous comporter de façon sensée et à agir comme il faut ? Je vous interdis de vous conduire ainsi.

21     – Eh bien, je m'en garderai tant que j'accepterai de demeurer sous votre tutelle et d'être confié à la garde d'un rustre. Et quand j'en aurai assez, je m'en irai où il me plaira, chercher un endroit où vivre à ma façon. Mais pendant que je suis encore là, je tiens à vous dire une chose : c'est qu'à trop longtemps laisser quelqu'un à trembler dans la dépendance d'un gouverneur ou d'une gouvernante, on rend son cœur incapable d'élévation et d'honneur. Pour moi, je n'ai plus cure de maître ni de seigneur, - de dame, je ne dis pas. Mais maudit soit le fils de roi qui hésite à donner ce qu'il a ! – Que dites-vous là ? Vous imagineriez-vous être fils de roi parce que je vous appelle ainsi ? – Parce qu'on m'appelle ainsi, mais également parce que quelqu'un m'a considéré comme tel. – Eh bien, il vous connaissait mal, parce que vous ne l'êtes pas. – Tant pis pour moi, dame, soupire-t-il, ce n'est pas le cœur qui m'aurait manqué pour l'être". Et il va pour la quitter, le souffle et la parole coupés, exaspéré comme jamais.

22     [p.86] D'un bond, elle se dresse et le retient par la main afin de le ramener à elle, lui couvrant la bouche et les paupières de baisers si tendres qu'on aurait bien dit, à les voir tous les deux, une mère et son enfant. "Ne soyez pas fâché, mon cher fils ; vous pouvez donner chevaux et tout le reste (Dieu m'en est témoin !) et je ne vous laisserai pas prendre au dépourvu. Un adulte n'aurait récolté que des compliments à donner cheval et gibier comme vous. Désormais, je veux que vous soyez votre propre maître et seigneur, puisque l'enfant que vous êtes encore sait par lui-même comment il doit se conduire. Vous avez agi en vrai fils de roi, que votre père ait régné ou non, et vous n'avez pas démérité : lui n'aurait pas hésité à se mesurer avec le plus grand souverain du monde, tant étaient grandes sa prouesse et les qualités de son cœur".

      La dame du lac rassérène ainsi Lancelot comme le raconte l'histoire qui ne rapporte cette aventure qu'à cause de la belle parole qu'il avait dite. Mais elle ne parle pas davantage de lui pour cette fois et revient à sa mère et à sa tante, la reine de Gaunes, qui sont toujours à Royal Moutier dans la peine et l'anxiété.

Xa

Arthur manque à ses devoirs de roi

 

1     Or donc, la reine Elaine de Benoÿc et sa sœur la reine de Gaunes sont à Royal Moutier où toutes deux mènent bonne et sainte vie. La fondation grandit si bien que, sept ans après l'installation de la reine Elaine, il y avait au moins trente religieuses, toutes de la noblesse du pays. Par la suite, grâce à son action, l'abbaye allait devenir la maison-mère de l'ordre.

      [p.87] La reine de Benoÿc avait pris l'habitude de se rendre tous les jours, après la grand-messe, au sommet de la colline où son mari était mort et sur les bords du lac où elle avait perdu son fils ; elle y faisait toutes les prières que Dieu lui inspirait pour l'âme de son époux - Dieu ait pitié de lui ! - et pour son fils dont elle ne doutait pas qu'il fût mort. Il lui arriva (c'était un lundi matin) de faire chanter une messe solennelle en souvenir de son mari et de son fils, et, immédiatement après, la grand-messe du jour, parce qu'elle avait hâte de se consacrer à la pensée de son deuil. Elle passa donc, ce jour, un long moment au sommet de la colline à pleurer et se lamenter, avant de redescendre au bord du lac, à l'endroit où son enfant lui avait été enlevé, distraite de tout le reste par les larmes amères qu'elle versait.

2     Or vint à passer par là un homme de religion accompagné de son écuyer : il portait un froc noir et par dessus, une pèlerine, noire elle aussi. La vue d'une femme en larmes, les plaintes qu'elle proférait le surprirent : qui était-elle ? pourquoi pleurait-elle ? Il dirigea son cheval de ce côté, mais elle était si profondément plongée dans son chagrin qu'elle ne s'aperçut de sa présence que lorsqu'il s'arrêta devant elle. A la voir, belle et, à ce qu'il lui semble, de haute naissance, il ôte son capuchon pour la saluer : "Que Dieu vous donne cette joie qui semble tant [p.88] vous faire défaut, dame !". Elle lui rend son salut, regrettant fort de s'être laissée surprendre ainsi.

3     A son tour, elle l'examine : c'est un vieillard et qui a tout l'air d'être un homme accompli. C'était bien vu : après avoir, dans le monde, multiplié les exploits, il avait mis sa prouesse au service de Notre-Seigneur car il avait été un chevalier sans peur et sans reproche, mais, depuis longtemps il avait renoncé à la chevalerie terrienne et s'était retiré dans un ermitage où son exemple et son action avaient donné naissance à une communauté de moines qui suivaient, avec lui, la règle de saint Augustin. Grand et robuste, le maintien fier, il avait les cheveux grisonnants, les yeux largement fendus et le visage et le crâne couturés de cicatrices, sans compter toutes celles qui ne se voyaient pas ; des épaules larges, des mains fortes et osseuses aux veines saillantes. Il se tenait solidement campé sur ses étriers.

4     "Au nom de Dieu, dame, qui êtes vous et pourquoi mener tel deuil ? Celui qui est entré au service de Notre-Seigneur doit ne plus penser aux pertes qu'il a pu subir dans le siècle et n'avoir de souffrances et de larmes que pour ses péchés - et cela ne vaut-il pas aussi pour une dame ?" A l'entendre ainsi parler, la reine se dit qu'elle a affaire à un homme sensé et de bon conseil :[p.89] "Ce n'est certes pas pour une terre ou des biens que je m'afflige tant, seigneur ; mais c'est plus fort que moi : je suis une femme malheureuse et bien à plaindre. Autrefois, j'étais dame de Benoÿc et de ces terres où nous sommes. J'ai perdu mon mari, qui était l'homme le plus vaillant et le plus sage de tout le pays et mon fils, le plus bel enfant au monde : ici même, une demoiselle l'a enlevé et a sauté avec lui dans ce lac : femme ou diablesse, je ne sais, mais elle avait tout l'air d'une femme. C'est le désespoir qui a tué mon mari ; aussi, je crains pour le salut de son âme, et il est de mon devoir de m'en soucier autant que du mien car, depuis le jour où nous avons été unis en mariage, nous n'avons été qu'une seule chair selon l'enseignement de l'Eglise en lequel j'ai foi. C'est donc pour l'âme de mon époux que je me lamente et que je pleure, dans l'espoir que les larmes d'une pécheresse comme moi pourraient attendrir Notre-Seigneur.

5     Et j'ai le cœur touché de pitié quand je pense à la façon dont j'ai perdu mon fils. Si, au moins, je l'avais vu mort devant moi, je m'en serais plus tôt consolée ; nous devons tous mourir un jour ou l'autre, je le sais bien. Mais à l'idée qu'il a été noyé, lui, un enfant légitime, né de ce haut lignage que Dieu a choisi pour lui révéler ses plus profonds mystères, pour faire honneur aux terres étrangères de sa venue et pour que son saint nom soit vénéré et la foi en lui répandue au loin, je me dis que, si le Seigneur m'a pris et le fils et le père, c'est parce qu'Il avait sujet de m'en vouloir,[p.90] et pourtant, je ne pensais pas Lui avoir manqué en quoi que ce soit. Aussi je pleure, par peur que l'âme de mon mari ne soit damnée et parce que la vilaine mort de mon enfant me donne aussi sujet de craindre pour lui. – Certes, dame, votre deuil n'est pas déraisonnable, fait le religieux : les pertes que vous avez subies sont bien graves et elles ne vous concernent pas seulement : beaucoup d'autres en ont été touchés ! Cependant, gardez-vous de tout excès : il faut toujours savoir raison garder, et mesure.

6     "Puisque vous avez quitté le monde et avez pris le voile pour l'amour de Dieu, il ne convient pas que vous alliez vous lamenter et pleurer n'importe où : c'est à l'intérieur de la clôture et le plus secrètement possible que vous devez verser des larmes sur vos péchés et ceux d'autrui, pas à la vue de tout un chacun. Au demeurant, je comprends que vous ayez besoin de compagnie dans votre chagrin, et que vous n'agissez pas ainsi pour qu'on vous l'impute à mérite, mais pour la consolation qu'y trouve un cœur trop plein d'angoisse et de douleur. Que Dieu ait pitié de l'âme de cet homme de bien dont vous fûtes l'épouse car, hélas ! c'est une lourde perte que la sienne, et elle est irrémédiable. Mais pour ce qui est de votre fils, rassurez-vous : je vous le dis, en vérité, il est sain et sauf et se porte le mieux du monde".

7     La surprise rend la reine muette pour un long moment ; dès qu'elle a recouvré l'usage de la parole, elle se jette aux genoux du religieux en pleurant :[p.91] "Au nom de Dieu, cher seigneur, dites-vous vrai ? Mon fils Lancelot serait vivant ? – Je vous l'affirme sur l'habit que je porte". Dans sa joie, Elaine chancelle et perd connaissance. Une nonne qui se trouvait là se précipite pour la soutenir, aidée par le religieux ému de la voir en cet état. Quand elle reprend ses esprits, il s'empresse de la réconforter en lui disant qu'elle ne doit avoir aucune crainte : oui, son fils est vivant, et bien vivant. "Mais qui vous l'a dit, au nom de Dieu, cher seigneur ? Car vous m'avez mis au cœur la plus grande joie que j'aie jamais eue. Et si ce n'était pas vrai, ma douleur n'en serait que plus grande. – Quelqu'un qui le voit tous les jours. Et sachez que, même s'il était resté auprès de vous et que vous fussiez demeurée souveraine de Benoÿc, il n'aurait pas été mieux traité que là où on s'occupe de lui.

8     – Ah ! seigneur, dites-moi où il est : si c'est un endroit où je ne puisse aller le voir, que du moins je regarde dans cette direction chaque fois que je le voudrai : cela me mettra un peu de baume au cœur. – Non, dame, tout ce que je peux vous dire, c'est vous assurer qu'il est vivant et se porte bien [p.92] Et encore, ni vous ni moi n'en aurions rien su, de cette année, si ceux en la garde de qui il est n'avaient voulu vous réjouir le cœur. – Alors, seigneur, si vous le pouvez, dites-moi au moins, au nom de Dieu, s'il est entre les mains d'ennemis ou de gens qui ne lui veulent que du bien. – Pour cela, dame, soyez tranquille : ceux qui s'occupent de lui seraient prêts à user de tout leur pouvoir pour le protéger du moindre mal et il ne court aucun risque de tomber entre de mauvaises mains".

9     La reine, au comble de la joie, a cependant bien du mal à se persuader que le religieux a dit vrai. Elle lui demande s'il connaît certaines sœurs du couvent. "Je le pense, en effet". Et, ce disant, il reconnaît d'abord la religieuse qui était là, et elle de même, ce qui a l'heur de plaire à Elaine : "Seigneur, au nom de Dieu, venez avec nous au couvent : vous pourrez y voir celles de nous que vous connaissez et ce sera un grand plaisir pour elles".

10     Elle l'emmène donc jusqu'à leur maison et l'y introduit. Aussitôt prévenues qu'un homme de religion vient les voir, les nonnes s'empressent toutes à sa rencontre et lui font le plus joyeux des accueils. A celles - nombreuses - qui le reconnaissent, la reine demande si elle peut lui faire confiance : "Oh ! oui, dame, il est incapable de mentir : pendant longtemps, il a été un homme sans reproche selon le monde, et maintenant c'est un homme de bien selon Dieu". Toutes le prient de partager leur repas, ce qu'il refuse "car, dit-il, notre règle nous impose de ne manger qu'une fois par jour et, Dieu le sait, je ne voudrais pas y manquer. Quant à cette dame qui m'a mené ici, elle m'a vraiment fait pitié tout à l'heure et je voudrais la récompenser d'un grand bienfait dont elle m'a gratifié autrefois - je crois qu'elle s'en souviendra quand je vous aurai dit quel il fut [p.93] en vérité.

11     Le roi son mari - dont Dieu ait l'âme ! - tenait une cour somptueuse pour l'Epiphanie et il y avait distribué force beaux et riches présents aux chevaliers qui étaient là, en particulier des habits. Moi, je suis arrivé la veille de la fête, tard dans l'après-midi, presque à l'heure des vêpres ; et les invités étaient venus en si grand nombre qu'il ne restait plus au roi aucun vêtement à donner. Quand ma dame vit que je n'en avais pas, elle dit que j'avais tout l'air d'être un preux et qu'il fallait absolument que je sois convenablement habillé pour la fête ; elle me fit donc couper un habit à mes mesures dans un très beau drap de soie qui lui appartenait et elle me le fit endosser si bien qu'aucun chevalier n'était si richement vêtu. Voilà ce que ma dame a fait pour moi. Ce n'était pas un geste sans importance, je vous l'assure ; aussi, je veux en retour faire pour elle tout ce qui est en mon pouvoir, en mettant à son service ma personne... et ma parole, celle d'un homme dont les avis ont souvent été écoutés par les puissants.

12     Dame, fait-il en s'adressant à elle, "le monde a sujet de se réjouir et c'est un grand honneur rendu à Dieu quand une grande dame comme vous, née d'un si haut lignage, consacre sa vie au service du Seigneur : votre âme, s'il plaît à Dieu, en sera récompensée. Mais je plains fort les terres de Benoÿc et de Gaunes d'être tombées aux mains du traître Claudas. C'est un grand dommage pour nos amis et pour nous, [p.94] et un grand déshonneur pour le roi Arthur car il y a longtemps qu'il aurait dû faire justice de cette honteuse situation. Je dois me rendre dans une maison de notre ordre près d'ici. Dès que ce sera fait, j'irai le trouver et j'en appellerai à lui pour vous et votre fils qui, avec l'aide de Dieu, redeviendra seigneur de sa terre ; et on a sujet de croire qu'il en sera digne, si Notre Seigneur lui prête vie".

13     Au moment où le religieux prononçait ces mots, la reine de Gaunes sortait de la chambre où elle était allée dormir un peu car, toutes les nuits, elle se levait avec sa sœur, au moins trois fois, pour réciter ses prières. Quand elle entendit dire que son neveu Lancelot était vivant, sa joie fut trop forte : elle s'affaissa à terre privée de sentiment. La reine et les autres dames durent la soutenir pour la relever. "Qui est-elle ? s'enquit le religieux. Que lui arrive-t-il ? – Ce qui lui arrive, seigneur ? fait la reine de Benoÿc. C'est ma sœur, la reine de Gaunes et, bien sûr, c'est la joie d'entendre dire que son neveu est vivant qui l'a fait s'évanouir. – Oh ! non, dit Evaine qui revenait à elle. Si je pleure et perds le sens, ce n'est pas à cause de mon neveu : pour lui, je ne pourrais que rire de joie ! C'est parce que j'ai pensé à mes enfants que j'ai perdus ; la douleur en a été si grande que le cœur m'a manqué : j'ai bien cru mourir. – Ne vous affligez pas pour vos enfants, dame, car Notre-Seigneur est assez puissant pour les protéger comme Il l'a fait pour votre neveu que tous ceux qui l'aiment, à commencer par vous, croyaient mort : or, on sait à coup sûr qu'ils sont sains et saufs. Au milieu de tout ce qui vous accable, réconfortez-vous à la pensée que vous êtes ensemble, votre sœur et vous, [p.95] et en la garde de Dieu, après tant de pénibles épreuves.

14     Consolez-vous mutuellement de vos malheurs et réjouissez-vous de ce qui vous arrive de bon ; pensez surtout à la richesse du ciel qui dure éternellement ; car, pour celle du monde, vous en avez assez eu votre part et vous savez d'expérience, à combien peu de chose toute puissance terrienne se voit finalement ravalée. Notre-Seigneur ne vous oubliera pas car Il est plein de bienveillance et de tendresse, au-delà de ce qu'on peut dire, Il aura pitié de vous et vous fera passer de la douleur où vous êtes dans l'éternité de sa haute joie, puisque moi qui ne suis qu'un homme, un pauvre pécheur, votre chagrin m'a tant ému que je ne m'estimerai pas content - Dieu le sait ! -, sauf à entendre la messe, tant que je ne serai pas allé trouver le roi Arthur pour me plaindre à lui de la spoliation dont vous avez été victime et lui faire honte de l'avoir permise, car il n'y a de cour au monde où je n'aurais pas le courage de parler haut et clair, si nombreux qu'y puissent être les puissants et les sages. Mais je sais aussi qu'il a été si requis de tous les côtés qu'il n'est pas surprenant qu'il ne soit pas intervenu sur le moment : quasiment tous ses barons se sont rebellés contre lui, à tel point que beaucoup ont cru qu'il finirait par avoir le dessous ; peut-être n'a-t-il même jamais été saisi de l'affaire : il n'est donc pas tant à blâmer".

15     Sur ce, le religieux s'en va après avoir recommandé à Dieu les deux reines ainsi que toutes les autres dames. Chevauchant à longues étapes sans s'écarter de sa route, il passe en Grande-Bretagne et [p.96] gagne Londres où il trouve le roi Arthur.

      Le conte rapporte qu'on était alors au début de septembre. Arthur revenait d'Ecosse où, pour la troisième fois, son propre cousin, Aguisant, lui avait déclaré la guerre, mais les deux partis venaient de conclure une bonne paix, sans réserve aucune. Il avait aussi convenu avec le roi d'Outre les Marches d'une trêve qui devait durer jusqu'à Pâques. C'est pourquoi il avait regagné pour un temps celle de ses terres où il rencontrait le moins de difficultés, et il avait avec lui tous les gens de sa maison ainsi que beaucoup d'autres chevaliers. Le conte ajoute qu'on était un dimanche et que le souverain était à table en train de manger, au milieu d'un grand concours de gens de toutes sortes et venus de pays étrangers. Le moine qui arrivait du royaume de Benoÿc entra dans la salle et s'avança à grands pas jusqu'au maître-banc où Arthur était assis en compagnie de nombreux hauts barons. Le capuchon rejeté en arrière, son visage était celui d'un homme courageux et sage. D'un air assuré, il se mit à parler assez haut pour être bien entendu de tous, et son discours allait être aussi habile qu'éloquent.

16     "Que Dieu te sauve, roi Arthur, car il n'y a jamais eu plus courageux ni meilleur souverain que toi, sauf sur un point". Le roi s'étonna fort d'entendre cet homme lui décerner ainsi, devant les siens, louange et blâme, et il en fut tout honteux, cependant que l'assistance partageait son étonnement. Mais comme il était sage et courtois, il lui rendit son salut : "Dieu vous bénisse, cher seigneur, et cela quoi que je vaille. Mais puisque vous vous êtes tant avancé, dites-moi pourquoi je ne peux entièrement prétendre à ce [p.97] titre de roi le plus courageux et le meilleur, car j'aimerais vraiment le savoir. – Je vais vous le dire.

17     De tous les rois de maintenant et de ceux dont le souvenir nous a été gardé, vous êtes, à coup sûr, celui qui fait le plus d'honneur à la chevalerie, et vous avez aussi accompli plus d'actions généreuses et bonnes qu'eux, selon le monde et selon Dieu. Mais vous négligez trop de faire justice des outrages et des hontes que l'on vous inflige car celui qui lèse un de vos hommes, c'est à vous qu'il nuit : si la perte est pour votre vassal, c'est sur vous, à tout coup, que la honte en retombe. Vous honorez, vous craignez, vous servez des gens qui vous attaquent et vous font la guerre contre tout droit, alors que vous en oubliez d'autres qui vous ont loyalement servi sans jamais vous manquer de parole, et que vous les abandonnez : certains ont perdu terres, fiefs et vie à votre service et risquent même d'y perdre leur âme. Voilà pourquoi vous n'êtes pas sans reproche".

18     Le roi a grand honte de se faire ainsi morigéner et, dans la salle, l'étonnement est général : c'est bien la première fois, dit-on, qu'on entend un moine parler si haut et pour dire des choses si justes devant un grand de ce monde ; nombreux sont ceux qui en oublient de manger pour le regarder ! C'est ce que remarque le connétable Bédoyer : plus de la moitié des chevaliers s'étaient arrêtés de manger et ne manifestaient plus d'intérêt que pour le discours du religieux. "Seigneur moine, intervient-il, attendez pour continuer que monseigneur le roi ait fini son repas ; vous aurez tout le temps de lui parler. Mais là, vous venez déjà de semer le trouble dans l'assistance : puissants et modestes, tous en oublient de manger.

19     – Comment, seigneur chevalier,[p.98] je dois m'arrêter de parler alors que tout le monde peut tirer profit de ce que je dis, et cela pour contenter un méchant vase comme le ventre qui gâche toute la belle et riche nourriture qu'on lui donne en ordure et excrément ? Je compte bien ne me taire que lorsque j'aurai dit tout ce que j'ai sur le cœur. Et quand j'en aurai fini, si un des chevaliers ici présents entend m'opposer un démenti, si hardi soit-il, je défendrai contre lui mon propos, les armes à la main, devant tous les barons de cette assemblée, et sans laisser à la nuit qui vient le temps de tomber. Quant à vous, vous vous conduisez en enfant quand vous venez m'interdire de parler, au vu et au su de tous les vrais hommes de mérite qui sont ici. On voit bien que vous ignorez et la nécessité où je suis de le faire, et le profit que l'on peut tirer de mes paroles. Pourtant, je ne crois pas que vous ayez plus de valeur ni de réputation que deux chevaliers que j'ai vus autrefois dans la maison d'Uterpendragon, le roi de Bretagne : j'ai nommé Hervis de Rivel et Canés d'Occire. Ceux-là, je les ai vus faire des prouesses à nulles autres pareilles et jamais ils n'auraient débouté de la cour un homme parce que pauvre et en souci ; au contraire, ils lui seraient venus en aide et l'auraient soutenu de tout leur pouvoir ; et ils n'étaient pas moins seigneurs de la maison du roi Uter que vous ne l'êtes de celle de son fils, le roi Arthur".

20     [p.99] Hervis de Rivel s'avança alors : il était à l'extrémité du maître-banc dont il assurait le service, car le roi Arthur, même dans les repas plus intimes, se faisait toujours servir, dans sa maison, par des chevaliers de tous âges, ainsi que par d'autres qui ne l'étaient pas, eux aussi jeunes et vieux mêlés. Quand Hervis reconnut le religieux, inutile de demander s'il lui fit fête et honneur : il l'étreignit affectueusement, lui couvrant les lèvres de baisers ; puis le prenant par la main gauche, il l'amena au roi : "Seigneur, dit-il, vous pouvez faire confiance à cet homme, car rois et princes doivent méditer ses paroles. Et, sachez-le, son cœur s'est illustré de si haute prouesse qu'il est encore à naître le chevalier contre qui je ne m'en serais pas remis en cas de besoin et en toute sécurité à lui, qu'il s'agisse de mon honneur ou de ma vie.  – Comment cela ? Qui est-il donc ? s'enquiert le roi. – C'est Adragain le Brun, seigneur, le frère de Mador le Noir, le valeureux chevalier de l'Ile Noire. De son temps, le roi Urien lui avait fait grand honneur pour l'amour de son frère car ils avaient longtemps été compagnons d'armes".

21     Quand on sut qui il était, aucune langue ne suffirait à dire toute la joie et les honneurs qu'on lui fit. Et le roi Arthur lui-même, qui l'avait souvent rencontré autrefois, participa à ces manifestations comme il s'entendait à le faire. Tout cela eut pour effet de plonger Bédoyer dans une grande confusion. "Cher seigneur, dit le roi à Adragain,[p.100] désormais, vous pouvez dire tout ce que vous voudrez, que ce soit en mon honneur ou à ma honte, car je vous connais comme un homme qu'on doit écouter, si haut placé qu'on soit.

22     – Je répète, seigneur, que je n'ai qu'un reproche à vous adresser : c'est de ne pas avoir vengé le roi de Benoÿc qui a trouvé la mort alors qu'il se rendait à votre cour. Sa veuve a été dépouillée des terres qui devaient lui revenir et son fils, un des plus beaux enfants qu'on ait jamais vus, lui a été enlevé. C'est, de votre part, une attitude si peu noble et si honteuse que je m'étonne qu'après cela vous osiez encore regarder en face un honnête homme. Et sachez qu'aucune faute ne sera, autant que celle-ci, un obstacle qui vous empêche de prendre le pas sur tous vos rivaux. Je dois ajouter que, si je suis venu, c'est uniquement par pitié pour sa femme qui est entrée au couvent par crainte de se voir un jour déshonorée. Or, Claudas est si redouté dans le pays que personne n'a eu le courage de protester auprès de vous au nom de Dieu et du droit.

23     – Je suis entièrement d'accord avec vous, seigneur : ce que vous dites là est juste et raisonnable, mais personne, jusqu'à présent, n'était venu s'en plaindre à moi. Je reconnais que je suis au courant de ce qui s'est passé depuis longtemps ; mais même si j'avais été saisi de l'affaire dans les formes, je n'aurais pas pu intervenir [p.101] car, pendant tout un temps, j'ai si bien été requis de tous côtés que beaucoup ne pensaient pas que je puisse l'emporter et disaient (je l'ai souvent entendu !) que, finalement, je serais contraint de m'avouer vaincu. Mais là où j'ai manqué à mon devoir, il faudra que je répare, dès que Dieu m'en donnera le pouvoir. Vous pouvez être sûr que j'attends avec impatience le moment où il ne me fera plus défaut et où personne n'aura plus sujet - sauf à mauvais escient - de blâmer ma conduite, car je suis le premier à dire que je dois agir en tant que seigneur lige du roi Ban de Benoÿc, mon vassal, et du roi Bohort de Gaunes. Oui, puisse Dieu m'en donner au plus tôt le pouvoir, car ce n'est pas la bonne volonté qui me manquerait".

24     Sur cette assurance, le religieux partit, sans que personne puisse le retenir, pour aller mettre au courant la reine de Benoÿc. Il la réconforta en lui disant que, s'il plaisait à Dieu, elle aurait sous peu de bonnes nouvelles, ce dont elle lui rendit grâce. Dès qu'il se fut acquitté de son message, il s'en retourna là d'où il était venu.

      Mais le conte cesse un temps de parler de lui et des deux reines à Royal Moutier pour en revenir à Claudas, le roi de la Terre Déserte, après avoir dit quelques mots de la dame du Lac - vous comprendrez pourquoi.

XIa

La Dame du Lac et Claudas

1     Quand la dame du Lac apprit que Bohort et Lionel, les deux fils du roi Bohort, étaient retenus prisonniers à Gaunes par Claudas, elle en fut fort affligée : elle était prête à tout mettre en œuvre pour qu'ils échappent à ses mains, mais comment s'y prendre ? A force d'y réfléchir et de chercher une occasion,[p.102] elle apprit qu'il s'apprêtait à célébrer dans la ville une fête particulièrement solennelle. En ce temps-là, c'était la coutume : la plus haute, et somptueuse des cours annuelles que réunissait un roi se tenait, régulièrement, le jour anniversaire de son couronnement.

2     Pour Claudas, cette fête exceptionnelle avait lieu à la Sainte Madeleine. Deux jours avant la date, la dame appela une de ses suivantes qui était aussi avisée que belle : "Saraïde, lui dit-elle en l'appelant par son nom, vous allez vous rendre à Gaunes en faisant en sorte d'y arriver pour la Sainte-Madeleine et vous vous y acquitterez d'une mission qui ne pourra que vous plaire, car il s'agit de ramener avec vous deux enfants de noble naissance, les fils du roi Bohort. Je vais vous dire comment vous y prendre et je crois que vous réussirez". Elle lui expliqua en effet de son mieux ce qu'elle aurait à faire - et qui va vous être raconté - et lui remit les objets dont elle pourrait, ce faisant, avoir besoin.

3     Aussitôt, la demoiselle se met en selle et prend congé de la dame qui a beaucoup d'amitié pour elle et lui fait toute confiance (une confiance que, de longue date, elle savait bien placée, pour l'avoir mise à l'épreuve en maintes circonstances). Au reste, elle était la nièce de ce moine qui en avait appelé au roi Arthur à propos des circonstances dans lesquelles était survenue la mort du roi Ban. Au départ du lac, elle emmenait avec elle deux écuyers [p.103] et dix autres serviteurs, à cheval eux aussi. Leur chevauchée les amena dans le pré sous les murs de Gaunes, le matin de la Sainte-Madeleine. Ce pré touchait, du côté gauche, à un épais boqueteau de grands arbres. La demoiselle s'y arrêta avec son escorte et envoya un écuyer demander si le roi Claudas était déjà à table. La réponse fut qu'il venait de s'attabler. Elle reprend donc son chemin à vive allure, grâce à la rapidité de son palefroi, n'emmenant avec elle que les deux écuyers : chacun portait un lévrier avec une chaîne d'argent au cou.

4     Une fois en ville, elle s'enquiert des enfants du roi Bohort : sont-ils à la cour ou encore en prison comme d'habitude ? "Encore en prison", lui dit-on.

      Cependant, Claudas présidait le festin entouré de toute une cohorte de ses barons et avec, pour vis-à-vis, son fils Dorin qu'il armait chevalier ce jour-là : un beau jeune homme, preux, généreux et vaillant, téméraire même et le fils unique du roi. L'affluence était particulièrement grande pour cette cour, car c'était, on l'a dit, l'anniversaire du couronnement du souverain. Le haut rang du nouveau chevalier avait aussi attiré beaucoup de monde ;[p.104] depuis la veille, son père s'était surpassé en largesse et entendait renchérir encore avant que la cour ne se sépare, tant la générosité dont il avait vu le roi Arthur faire preuve, avait changé son comportement. Mais la cour allait être bouleversée par une extraordinaire aventure. Ecoutez donc !

5     Tandis qu'au milieu de la liesse générale , on venait de terminer le premier service, la demoiselle du Lac entra dans la salle. Elle marcha droit à Claudas, tenant les deux lévriers au bout de leurs riches chaînes d'argent et s'adressa à lui assez haut pour être entendue de tous : "Que Dieu te sauve, roi Claudas ! Pour moi, je te salue de la part de la dame la plus accomplie qui soit au monde, et qui faisait, jusqu'ici, plus de cas de toi que de quiconque. Mais elle a bien changé d'avis et elle est maintenant persuadée que tu n'as pas la moitié du droit sens ni de la courtoisie qu'on lui a fait entendre. Et elle n'a pas tort, car ta conduite est bien plus à blâmer que je ne me l'imaginais. Je m'en vais de ce pas lui raconter ce que j'ai observé de toi et de tes façons de faire".

6     Le roi dévisage la jeune femme qui venait de lui tenir cet audacieux discours et il la rappelle alors qu'elle s'apprêtait à partir sans rien ajouter : "Bienvenue à vous, demoiselle, et bonjour à votre dame, qui qu'elle soit. Peut-être a-t-elle entendu dire trop de bien de moi.[p.105] Mais comme elle m'envoie son salut, si je savais ce qui me dégrade à ses yeux, je m'en corrigerais pour conserver son amitié. Dites-moi ce qu'il en est, je vous en conjure, car je suis très désireux d'apprendre comment mieux faire.

7     – Ainsi priée, je ne peux me taire. Comme je vous l'ai dit, je suis au service d'une des dames les plus puissantes et les plus accomplies au monde. Elle cherche un mari et on lui avait dit tant de bien de vous qu'elle considérait tous les autres chrétiens comme gens de peu de valeur en comparaison : vous étiez le roi le plus noble et bienveillant du monde, le plus fort et le plus généreux ; votre prouesse était sans égale et votre sens de la justice si grand que, à supposer qu'on ait mis d'un côté tout le monde et vous de l'autre, à vous seul vous auriez été plus capable que tous les autres réunis de trouver ce qu'il était équitable de faire. Ma dame m'avait donc envoyée ici pour savoir si cela était vrai ou pas. Et j'en ai assez vu pour dire que vous êtes dépourvu de trois des qualités les plus importantes pour un chevalier, car vous n'avez ni bonté, ni droit sens, ni courtoisie en vous.

8     – Certes, demoiselle, si ces trois qualités me font défaut, tout le reste compte peu. Mais il me semble que, si doué qu'on puisse être à ce triple égard, personne n'est à l'abri d'une défaillance [p.106] ou d'un oubli qui le fasse passer pour injuste, grossier ou cruel. Cela étant, dites-moi, s'il vous plaît, en quoi je suis fautif. – Puisque vous insistez, je vais vous le dire. Vous n'avez pas honte de tenir en prison les deux fils de Bohort de Gaunes, alors que tout le monde sait qu'ils sont innocents : vous ne pouvez donc échapper au reproche de cruauté, car personne n'a plus besoin que les enfants de douceur et de tendresse, et on ne peut pas être vraiment bon si on se montre dur et haineux envers eux. Cette faute prouve donc, selon moi, que vous méconnaissez la bonté.

9     Quant au droit sens, vous n'en avez pas non plus, voici pourquoi. Le traitement que vous réservez aux fils du roi accrédite auprès de tout un chacun l'idée que votre intention est de les tuer : le résultat, c'est que vous vous faites détester des gens de cœur, même si vous ne leur avez rien fait ; et quelle plus grande folie peut-on imaginer que d'agir de manière à susciter une telle haine ?

      Enfin, si vous étiez courtois, vous auriez pris avec vous ces deux enfants [p.107] qui sont, comme on ne l'ignore pas, de bien plus nobles naissance et condition que vous ; vous les auriez traités en fils de roi et ils auraient été présents à cette fête, devant vous, vous faisant grand honneur en vous servant à table ; et en l'apprenant, en vous voyant traiter honorablement des orphelins et leur garder leurs terres, on aurait dit que vous étiez le plus noble et le meilleur des rois. Vous vous seriez attaché tous les cœurs et vous seriez fait aimer de tous ; et loin de vous considérer comme cruel, on vous aurait tenu pour bon, avisé et courtois.

10     – Que Dieu m'aide ! demoiselle, ce que vous dites là est vrai ; vous avez raison, j'en conviens tout à fait. C'est que, quand on écoute un mauvais conseiller, on finit fatalement par mal faire. Mais cette leçon que vous venez de me donner là me profitera ma vie durant."

11     Et, appelant son maître sénéchal : "Dépêchez-vous d'aller me chercher les deux fils du roi Bohort, prenez avec vous une escorte qui soit digne de leur rang, et faites venir aussi leurs deux gouverneurs". Le sénéchal exécute l'ordre donné : accompagné de force chevaliers, sergents et écuyers, il se rend au donjon. Ceux qui étaient commis à la garde des enfants étaient d'humeur fort morose, et les enfants de même : depuis la veille, larmes et lamentations avaient été leur lot, car Lionel n'avait pas cessé, du matin au soir et du soir au matin, de semer la perturbation parmi eux.[p.108] C'était vraiment un enfant intenable, au demeurant tout le portrait de Lancelot ; le preux Galehaut, le seigneur des Iles Etrangères, le fils de la Belle Géante, devait, le jour même de son adoubement par le roi Arthur, comme l'histoire le rapportera plus tard, le surnommer "Cœur sans frein" parce qu'aucun avertissement ne pouvait le faire céder.

      Mais, pour le moment écoutez ce que le conte relate à propos de Lionel et de la façon dont, à cause de lui, on pleurait et on se lamentait depuis deux jours dans le donjon.

XIIa

Claudas, Lionel et Bohort

 

 

1     Le soir, au moment de dîner, les deux enfants s'étaient assis à table côte à côte comme d'habitude, puisqu'ils partageaient la même assiette. Lionel dévorait avec une ardeur qui surprit son gouverneur et retint son attention. A force de regarder le garçon, il en oublia même la nourriture et se mit à verser des larmes si abondantes qu'elles coulaient tout le long de son vêtement avant de tomber sur la table. Lionel qui n'était pas sot, le remarqua : "Qu'avez-vous, cher maître ? Pourquoi pleurez-vous ainsi alors que vous êtes en train de manger ?" demanda-t-il (il s'exprimait bien, déjà) – Laissez, mon cher seigneur, répondit Pharien. A quoi bon vous en soucier ? Ça ne m'avancerait à rien. – Pas question, je veux tout savoir et tout de suite,[p.109] par la foi que vous me devez. – Par Dieu, seigneur, pourquoi m'adjurer ainsi à propos d'une chose que vous ne gagnerez rien à savoir ? Au contraire, elle risquerait de vous faire de la peine et de vous mettre en colère. – Sur la foi que je dois à l'âme de mon père, je n'avalerai plus une bouchée tant que je ne saurai pas pourquoi vous pleurez.

2     – Je vais vous le dire parce que je ne voudrais pas que vous soyez privé de dîner. – Dites, dites donc. – Je pleure parce que je me rappelais l'élévation qui a si longtemps été celle de votre lignage, et que cela me fait mal au cœur de vous voir emprisonné pendant qu'un autre usurpe le trône et le pouvoir qui devraient être les vôtres. – Comment cela, 'qui devraient être les miens ?' Qui est cet homme dont vous parlez ? – Qui, seigneur ? Mais celui qui commande ici, Claudas le roi de la Terre Déserte qui tient sa cour dans la ville qui devrait être la capitale de votre royaume, qui y porte couronne et y fait adouber son fils. Oui vraiment, cela me fait mal au cœur de voir dépouillé de sa terre ce grand lignage que, jusqu'ici, Dieu avait élevé si haut, alors qu'un homme aussi déloyal étale publiquement sa puissance".

3     [p.110] C'est un crève-cœur pour Lionel que ces paroles. D'un coup de pied il renverse la table et s'élance au milieu de la salle. Le rouge de la colère lui monte au visage et ses yeux s'injectent d'un sang qu'on dirait prêt à lui sortir par tous les pores. Ne voulant ni voir ni être vu de personne, il se réfugie dans l'embrasure d'une fenêtre afin d'être tranquille pour réfléchir. C'est là que Pharien le retrouve : "Qu'est-ce qui vous a pris, seigneur, de quitter la table, tout en colère, et à l'heure qu'il est ? Venez manger. Si vous n'en avez pas envie, il faut faire semblant à cause de votre frère qui ne dînera pas sans vous. – Non, maître, je ne mangerai pas maintenant, mais faites-le, vous et Bohort. Moi, je veux rester là un moment, j'irai manger plus tard – Pas sans vous, Dieu le veuille ! Car si c'est le chagrin qui vous ôte l'appétit, nous ferons comme vous. – Comment ? dit Lionel. N'ai-je pas autorité sur vous, sur mon frère Bohort et sur son gouverneur ? – Assurément, disent-ils. – En ce cas, allez manger, c'est un ordre ; moi, j'ai autre chose à faire, à quoi je dois penser d'abord. – Si nos conseils peuvent vous être utiles, cher seigneur, dites-nous votre idée ; nous ferons tout notre possible pour vous aider, si ce projet est à votre portée et a une chance de réussir.

4     [p.111] – Il n'en est pas question, pour le moment, rétorque Lionel – Si vous ne me le dites pas, je quitte votre service : je croirais que vous vous méfiez et que vous me soupçonnez, alors pourtant que je ne vous ai jamais donné sujet de douter de moi". Et prenant l'air fâché, il fait mine de vouloir s'en aller. Lionel ne peut retenir ses larmes : il était très attaché à Pharien à cause de l'affection que celui-ci lui avait toujours manifestée : "Ne partez pas, maître, ce serait ma mort. Je vais vous dire mon idée, à condition que vous n'essayiez pas de m'en faire changer et qu'au contraire vous m'aidiez à la réaliser". Et quand il s'y est engagé : "Eh bien, mon idée, c'est de me venger du roi Claudas ; après, je pourrai manger. – Et comment pensez-vous vous y prendre, mon cher seigneur ?

5     – Je vais vous le dire. Je lui demanderai de venir nous parler et quand il sera là, je le tuerai, tout puissant qu'il est ; et même s'il l'était davantage, je n'aurais pas peur. – Et quand vous l'aurez tué, que ferez-vous ? – Eh bien ! est-ce que tous les gens du pays ne sont pas nos hommes ? Ils me défendront : je compte sur leurs avis et sur leur aide. Et s'ils me font défaut, Dieu y pourvoira, Lui qui est le dernier recours.[p.112] D'ailleurs, si je dois mourir pour mon droit, bienvenue à la mort car j'aime mieux mourir avec honneur que vivre dans la honte, dépouillé de ma terre. Mon âme se sentira mieux quand je me serai fait justice ; à déposséder un fils de roi, autant lui ôter la vie. – Si vous vous y preniez ainsi, cher seigneur, vous n'auriez pas une chance d'en sortir vivant : une telle entreprise demande conseil et réflexion. Attendez que Dieu vous fasse grandir en force jusqu'à ce que vous soyez vraiment capable de vous faire justice : à ce moment-là, vous pourrez compter sur moi. Vous le savez bien, je vous chéris plus que tous les enfants que je pourrais avoir moi-même". Pharien multiplie les mises en garde et Lionel se montre disposé à l'écouter : il patientera, dit-il, tant qu'il faudra. "Mais faites en sorte que ni Claudas ni son fils ne me tombe sous les yeux : je ne crois pas que je pourrais me retenir si je les voyais".

6     La nuit passa ainsi. Mais Pharien était très inquiet car il sentait que son seigneur était toujours aussi chagrin et fâché : de toute la nuit ni de la journée du lendemain il ne put, même à force de prières, lui faire quitter son air sombre, ce qui lui fit comprendre qu'il ne serait pas facile de le faire changer d'idée. Il fit tout ce qu'il put pour le calmer, mais sans arriver à le dérider. Quand le sénéchal vint chercher les enfants de la part de Claudas, Lionel n'avait toujours pas avalé une bouchée ; il restait couché, disant qu'il était malade. Le neveu de Pharien faisait manger Bohort qui rechignait : mais sans l'insistance de son frère, lui non plus n'aurait rien pris.

7     [p.113] A l'arrivée du sénéchal, Pharien était à côté de Lionel qui n'arrêtait pas de pleurer. Aussitôt, l'envoyé de Claudas s'avançe vers lui et, en homme qui sait ce qu'il doit faire et dire, met un genou en terre pour lui parler : "Seigneur, dit-il, monseigneur le roi vous salue, il vous prie de venir assister à la cour qu'il tient en ce moment - vous, votre frère et vos deux gouverneurs - car il n'est pas juste que vous soyez absents d'une assemblée aussi solennelle". A ces mots, Lionel arborant son air le plus joyeux saute sur ses pieds et répond qu'il aura grand plaisir à s'y rendre. Mais son maître soupçonne qu'il a tout autre chose en tête et s'attend au pire : quelle n'est pas son angoisse à cette idée ! "Tenez compagnie à ces seigneurs qui sont venus me chercher, mon cher maître, lui demande Lionel ; je suis de retour dans un instant".

8     Aussitôt fait, il appelle son chambellan et lui demande de lui apporter un couteau qu'on lui avait offert car c'était un objet de valeur. Au moment où il le dissimulait sous ses vêtements, Pharien entrait dans la chambre pour savoir ce qu'il faisait. Le temps de voir qu'il tenait l'objet à la main, il le lui avait arraché : "Vous n'emporterez pas cela avec vous ! – Non ? dit Lionel. Alors, sur ma foi, je n'irai pas, et je vois bien que vous voulez ma mort puisque vous m'enlevez tout ce qui faisait mon plaisir.[p.114] – Seigneur, vous n'êtes pas prudent. Si vous portez cette arme sur vous, tout le monde s'en apercevra. Il vaut mieux que je m'en charge, je saurai mieux la cacher que vous. Et votre intérêt m'est aussi cher que le mien, c'est cela qui est vrai, vous le savez. Alors, vous me le rendrez dès que je vous le demanderai ? – Oui, si vous me promettez de ne pas vous en servir contre mon gré. – Je n'en ferai rien dont je doive être légitimement blâmé. – En ce cas, je ne dis pas non ; mais donnez-moi loyalement votre parole de ne rien faire qu'on puisse vous reprocher ni qui puisse vous nuire. – Savez-vous ce que vous allez faire, cher maître ? Décidez vous-même : laissez ce couteau ou gardez-le sur vous : vous pourriez en avoir besoin".

9     Cela dit, il retourne dans la salle où le sénéchal l'attendait. On les juche, Bohort et lui, sur deux palefrois, leurs gouverneurs en croupe et ils chevauchent tout droit jusqu'au château où se tenait la cour. Tous les habitants se précipitent pour voir leurs légitimes seigneurs ; jeunes et vieux prient en pleurant Notre-Seigneur de leur rendre leur fief et de leur faire recouvrer leur puissance et leur pouvoir d'autrefois. Cependant, Pharien multiplie les admonestations auprès de Lionel, le conjurant au nom de Dieu de ne pas entreprendre une folie qui se retournerait contre lui et ceux de son parti car aucun n'en réchapperait.[p.115] "Ne vous inquiétez pas, maître, je ne suis pas assez fou pour me lancer dans une action que je ne penserais pas pouvoir mener à bien. D'ailleurs, même si je le voulais, vous m'en avez par avance empêché en me laissant les mains vides".

10     Quand ils furent arrivés, nombreux furent ceux qui les aidèrent à mettre pied à terre. Les deux enfants, se tenant par la main, s'avancèrent jusqu'à Claudas au milieu de tout un cortège de jeunes hommes et de chevaliers. Il y avait là beaucoup de gens des royaumes de Benoÿc et de Gaunes dont certains furent bien incapables de retenir leurs larmes à la vue de leurs seigneurs, ces beaux enfants qui faisaient plaisir à voir, tombés sous la domination d'autrui et réduits à cette situation de dépendance. Lionel marchait, la tête haute, dans tout l'éclat de sa beauté, regardant fièrement autour de lui. Son air et son maintien révélaient la noblesse de sa naissance. Tous les regardent avec admiration tandis qu'ils s'arrêtent face au roi. Celui-ci était assis à table à la place d'honneur, sur un riche et beau siège où il trônait avec assurance. Sa couronne était placée devant lui sur un présentoir d'argent en forme de chandelier de la taille d'un homme ; à côté, un autre présentoir, d'argent lui aussi, portait une épée dégainée, la lame brillante et aiguisée dressée verticalement, pommeau en bas, pointe en l'air ; et au dessus de la couronne était fixé un sceptre d'or orné de pierres précieuses de grande valeur. Pour le festin, il avait revêtu les habits royaux de son sacre et il aurait eu tout l'air d'un homme fier et accompli si son visage n'avait pas eu quelque chose de trop farouche.

11     [p.116] Quand il vit s'avancer les fils de Bohort, il leur sourit et appela Lionel par son nom, disant qu'il n'avait jamais vu d'enfant dont il ait plus apprécié les manières et la contenance. Le garçon s'avança vers lui du côté où se trouvaient la couronne et l'épée ; et le roi qui ne pensait plus le moins du monde à le garder en prison, voulant lui faire honneur, lui tendit sa coupe, une fort belle pièce d'orfèvrerie, en l'invitant à boire. Mais Lionel ne lui jeta pas même un regard ; il n'avait d'yeux que pour l'épée : comme elle lui semblait belle et brillante ! Quelle chance ce serait de posséder sa pareille et d'être capable d'en porter de grands coups ! Claudas était persuadé que, s'il ne buvait pas, c'était par timidité devant tous les gens qui se trouvaient là. Alors, la demoiselle qui était venue du lac s'avança et, lui prenant le visage entre ses mains, lui dit : "Venez, beau fils de roi ! Je vais faire quelque chose pour vous". Et, ce disant, elle le coiffa d'une magnifique guirlande de fleurs fraîches et odorantes, et attache à son cou une petite agrafe d'or et de pierres précieuses. Après en avoir fait autant à Bohort, elle dit à son frère : "Maintenant, beau fils de roi, vous pouvez boire : vous voilà à la hauteur de la situation ! – Oui, je vais boire, demoiselle, répond-il, enflammé de colère, mais c'est un autre qui paiera".

12     [p.117] Dès lors, il n'a plus que folie en tête. Mais il faut dire que même si lui et Bohort, n'en avaient pas eu par eux-mêmes la volonté, elle leur en aurait été inspirée par la vertu des plantes qui composaient la guirlande dont la demoiselle les avait coiffés ; de même, la vertu des pierres des fermails étaient si grande qu'aucune arme ne pouvait ni les blesser au sang, ni leur briser un membre tant qu'ils les portaient sur eux. Lionel prend la coupe. "Jette-la par terre", lui crie Bohort. Mais son frère, au contraire, la brandit très haut à deux mains (du vin se renverse, éclaboussant la robe du roi) et l'abat de toutes ses forces en plein sur la tête de Claudas (le reste du vin lui inonde le visage, le nez, la bouche, manquant de l'étouffer) tandis que le bord de la coupe lui entaille profondément le front. Après quoi, Lionel tire la couronne à lui avec tant de force qu'il fait tomber par terre le sceptre et l'épée qui étaient à côté, et il la frappe contre le sol de la salle avec assez d'énergie pour en arracher les pierreries et en casser la monture d'or dont il piétine les morceaux tant et plus.

13     C'est un tumulte par toute la salle ; on se lève des tables pour arrêter les enfants ou, au contraire, pour leur prêter main-forte. Le roi gisait à terre, évanoui sous l'effet du vin qu'il avait avalé de force par le nez et la bouche,[p.118] couvert de sang à cause de sa blessure au front. Son fils Dorin s'élance, prêt à le venger, mais Lionel se saisit de l'épée qui était tombée sur le sol et la brandit à deux mains le plus haut qu'il peut. Bohort, de son côté, s'empare du sceptre, resté au sol lui aussi. Et tous deux commencent à frapper de grands coups sur tous ceux qu'ils peuvent atteindre. Nombreux étaient ceux qui essayaient de s'interposer ; sans cela, les deux garçons n'auraient pas résisté longtemps, même s'ils avaient été non des enfants mais deux des meilleurs chevaliers du monde. Cependant, malgré toute l'assurance dont ils faisaient preuve, ils ne purent avoir le dessus, car le roi, revenu à lui, est aussitôt debout, jurant qu'aucun des deux n'en réchappera.

14     Dorin se jette à la poursuite de Lionel qui était en train de gagner la porte par où la demoiselle du Lac voulait le faire fuir. Mais quand l'enfant le voit venir, il fait face et, haussant l'épée au tranchant acéré, il l'abat sur son adversaire au moment où celui-ci avait le bras gauche en l'air ; le fer coupe le poignet et fend toute la joue au niveau de l'oreille, tranchant à moitié la tête pour finir : il n'est arrêté que par les os trop résistants. La vigueur de l'enfant ne lui permettait pas encore de frapper assez fort pour décapiter un homme d'un seul coup. C'est au tour de Bohort de brandir le sceptre qu'il tenait toujours et d'en frapper Dorin au front, à deux mains, de toutes ses forces : si dur que soit le crâne, il éclate à grand bruit. Dorin, mortellement blessé, ne peut soutenir le choc : il tombe à terre. Le tumulte redouble alors, tandis que le roi se précipite sans hésiter. Il avait bien vu que, dans l'assistance, nombreux étaient ceux qui ne le portaient pas dans leur cœur, mais cela ne le fait pas reculer : il s'élance après les enfants,[p.119] l'épée nue (un de ses chevaliers lui avait donné la sienne), le bras enveloppé dans son manteau.

15     Quand la demoiselle le voit surgir dans cet appareil, elle ne peut retenir un sentiment de panique, mais elle se rappelle quand même l'ordre de sa maîtresse ; elle jette un sort : les deux enfants revêtent aussitôt l'apparence de lévriers tandis que les deux chiens qu'elle avait avec elle sont pris pour les enfants par tous ceux qui les ont sous les yeux. L'épée levée, prête à frapper, le roi se rue sur les deux frères qu'elle tenait contre elle. Avec un courage extraordinaire, elle va au devant du coup : la lame lui frôle le visage de si près qu'elle ne peut éviter d'être blessée par la garde qui lui entame la peau et la chair depuis le sourcil droit jusqu'à la pommette ; la cicatrice ne devait jamais s'en effacer.

16     Couverte de sang, la demoiselle ne peut retenir un cri : "Eh bien ! seigneur Claudas, j'ai cher payé ma venue en votre cour : vous voulez me tuer deux des plus beaux lévriers au monde et, par dessus le marché, voilà que vous m'avez blessée !" Le roi regarde les deux enfants et ne voit à leur place que deux chiens. En fait, les deux animaux, effrayés par le bruit et la bataille, n'avaient pas encore eu le temps de s'enfuir bien loin. Persuadé d'avoir affaire aux enfants,[p.120] Claudas se lance après eux. Ils se réfugient dans une chambre, le roi à leurs trousses, brandissant son épée qui au passage, heurte le linteau de la porte avec tant de violence qu'elle vole en éclats. Claudas s'arrête, la fixant longuement avant de rendre grâce à Dieu : "Je crois que c'est pour mon honneur, très bon et cher Seigneur, que vous êtes intervenu ainsi ; sinon, j'aurais tué ces deux garçons de ma main, et on me l'aurait reproché jusqu'à ma mort : j'aurais été l'objet d'un opprobre unanime dans toutes les cours. Aussi, vais-je m'arranger pour les faire périr sans m'exposer au déshonneur et en évitant de susciter l'hostilité des gens contre moi".

17     Il jette par terre le tronçon de l'épée qu'il tenait encore et se saisit, croit-il, des enfants, qu'il emmène avec lui et remet à la garde de gens de confiance en attendant d'avoir pris une décision à leur sujet.

      Quant au chagrin qu'il éprouve à voir son fils, étendu à terre, mort, inutile de demander s'il est grand. Il est comparable à celui des gouverneurs de Lionel et de Bohort, persuadés que leurs seigneurs vont être mis à mort.

      Mais le conte s'arrête ici de parler d'eux et du roi Claudas ; il revient à la demoiselle du Lac qui était venue à la cour pour les fils de Bohort de Gaunes ; jusque là, elle a réussi à les emmener, toujours sains et saufs. Vous allez maintenant entendre comment elle retourne, avec eux, là d'où elle était venue.

XIIIa

Lionel et Bohort chez la Dame du Lac

1     [p.121] Quand la demoiselle du Lac (celle qui avait défendu les enfants ainsi que vous venez de l'entendre) vit la confusion qui régnait au milieu de la cour et constata qu'elle s'était acquittée de la majeure partie de sa mission, elle en eut une grande joie et considéra comme rien sa blessure au visage. Elle quitta donc le château, emmenant les garçons avec elle. Les deux écuyers qui l'attendaient au dehors n'en furent pas moins stupéfaits de la voir revenir dans cet état ; ils pansèrent sa plaie en suivant ses indications, c'est-à-dire simplement avec son voile car elle craignait d'aggraver les choses en faisant plus. Puis elle se mit en selle, l'un des enfants - c'était Lionel - devant elle, tandis qu'un des écuyers se chargeait de la même façon de Bohort. Et ils partirent, prenant en sens inverse les rues par lesquelles ils étaient arrivés, laissant derrière eux le logis royal devant lequel le peuple rassemblé manifestait son deuil. Tous ceux qui les voyaient passer étaient persuadés qu'ils emportaient avec eux deux lévriers, et les écuyers étaient les premiers à s'y tromper.

2     Ils ne s'arrêtèrent pas avant d'avoir regagné la forêt où leurs gens les attendaient, ignorant pourquoi la demoiselle s'était rendue à la cour de Claudas. Une fois tous réunis, ils reprirent leur route de concert sans s'attarder et en empruntant des chemins détournés. Ils couchaient là où ils avaient fait halte à l'aller. Lionel n'avait rien mangé de tout le jour,[p.122] mais toutes ses tribulations lui avaient fait oublier sa faim et son chagrin. La nuit était déjà tombée depuis longtemps quand ils arrivèrent.

3     Ce fut le moment que la demoiselle choisit pour révéler le sortilège dont elle s'était servie et pour faire apparaître les deux enfants aux yeux des chevaliers : "Qu'en pensez-vous, seigneurs ? N'avons-nous pas là fort belle et riche prise ? – Certes, elle est belle et bonne", approuvèrent-ils. Au comble de la surprise ("Où pouvait-elle avoir trouvé ces enfants ?"), ils la pressèrent de questions, mais elle se contenta de leur répondre qu'elle avait fait ce qu'il fallait pour. Inutile de demander si Lionel et Bohort eurent ce dont ils avaient besoin cette nuit : la demoiselle s'occupa d'eux et les traita comme s'ils avaient été ses propres frères, conformément aux prières instantes de sa dame ; bref, ils n'auraient manqué de rien s'ils avaient eu leurs gouverneurs avec eux.

4     La demoiselle s'employa à les calmer et les rassurer : "Ne vous inquiétez pas pour vos maîtres, mes enfants, il ne leur arrivera rien de mal". Elle disait cela pour les réconforter car, depuis qu'ils étaient avec elle, ils étaient quasiment son seul souci. Elle s'efforça donc de les tranquilliser, mais elle leur interdit en même temps, sur leur vie, de dire de qui ils étaient fils, "car ce serait signer votre arrêt de mort. Je vais vous accompagner dans un endroit où vous aurez tout ce dont vous aurez envie, tout ce que vous demanderez... et où vos deux maîtres ne tarderont pas à vous rejoindre". Après ces avertissements et ces promesses, elle les fit coucher à côté d'elle.

5     Le lendemain matin, au point du jour, elle se leva et se mit en route avec sa compagnie ; leur chevauchée les mena chez la dame du Lac qui les attendait et à qui la vue des enfants causa une joie sans pareille ; impossible d'imaginer ce qui aurait pu lui en procurer davantage ! Elle se confondit en compliments envers la demoiselle,[p.123] disant que, grâce à elle, elle était comblée. A ce moment, Lancelot n'était pas là : il était allé chasser en forêt. A son retour, il fit très joyeux accueil aux deux garçons, pensant qu'il s'agissait des neveux de sa dame, ce qu'elle lui laissa d'ailleurs entendre en effet.

6     Il se plut beaucoup en leur compagnie ; que cela vînt d'un mouvement naturel, d'une grâce particulière de Dieu ou de ce qu'il voyait en eux les neveux de sa dame, l'inclination de son cœur le tournait vers eux plus que vers tous les autres ; pourtant ce n'étaient pas les beaux enfants qui manquaient sous le lac ; mais dès qu'ils furent là, il n'eut plus avec aucun d'amitié aussi étroite et intime qu'avec eux ; et à cela s'ajoutait le fait qu'il considérait tous les autres comme étant à son service alors qu'eux, il les traitait comme pairs et compagnons. Dès le premier jour, ils mangèrent tous trois à la même assiette et partagèrent le même lit.

      Voilà donc les trois cousins réunis sous la sauvegarde de la dame du Lac où le conte les laisse un temps pour revenir au roi Claudas.

XIVa

Guerre des gens de Gaunes contre Claudas

1     Il rapporte que celui-ci, après s'être emparé des lévriers qu'il prenait pour les deux enfants, revint à son fils qu'il vit mort. Inutile de demander s'il en mena grand deuil car il serait difficile de le faire plus que lui, bien que ce ne fût pas dans ses habitudes :[p.124] il était d'un tempérament si farouche et si dur à la souffrance que, plus que tout autre, il voulait ignorer les malheurs qui lui arrivaient. Mais pour celui-là, il lui fut impossible de s'en consoler, et certes il était légitime qu'il ne le prenne pas à la légère d'autant plus qu'il n'avait pas d'autre enfant que ce fils, un garçon si généreux et vaillant - le conte l'a déjà mentionné. Encore n'était-il pas tranquille pour mener son deuil : tous les gens de Gaunes étaient en émoi à cause de leurs deux seigneurs et avaient commencé de se soulever en le voyant porter la main sur eux sous leurs yeux ; les chevaliers du pays et les bourgeois de la ville (certains disposaient de fortunes considérables) avaient couru aux armes - et ils avaient des fils qui en firent autant - dès qu'ils avaient entendu courir le bruit que les enfants allaient être mis à mort.

2     Pharien et son neveu, au comble de l'indignation, s'étaient retirés dans le donjon et y avaient réuni des chevaliers du pays venus pour la fête ainsi que des bourgeois de la ville : après en avoir délibéré, ils décidèrent d'un commun accord que si Claudas voulait faire exécuter les enfants, ils se feraient tuer avec eux jusqu'au dernier [p.125] plutôt que de les abandonner. Les chevaliers envoient chercher leurs armes là où ils s'étaient logés car, en ce temps-là, aucun d'eux ne venait à la cour ou ne quittait sa terre sans emporter ses armes avec lui. Ainsi armés, ils occupèrent toute la tour et ses défenses. On l'apprit à Claudas alors qu'il était encore dans la salle, en train de mener grand deuil auprès du corps de son fils, mais cela ne parut pas le toucher : n'avait-il pas l'habitude de faire face aux revers de fortune sans se laisser abattre ? Cela étant, il réunit son conseil et fit mander ses hommes, par lettre, de toute la Terre Déserte et du royaume de Benoÿc où il avait installé des garnisons : ils devaient répondre sans délai à son appel. Il avait déjà auprès de lui beaucoup des barons des deux royaumes, mais il n'avait pas très confiance en eux car, en majorité, ils s'étaient rangés du côté de Pharien et de ceux qui avaient occupé le donjon.

3     Ces mesures prises, il revient auprès du corps de son fils où il se laisse aller aux plaintes et aux regrets. Même ceux qui ne l'aimaient pas étaient touchés par l'éclat de son chagrin qui va, par moments, jusqu'à lui faire perdre conscience. Revenu à lui, il parle en homme dont le cœur est en grande peine et en grande angoisse : "Cher fils, cher Dorin, beau chevalier et preux plus qu'on ne peut dire. Si vous n'étiez pas mort avant le temps, je ne sais guère qu'un homme qui, après vous et plus que vous,[p.126] aurait pu se faire aimer et craindre ; et si votre vie avait été longue, je crois que vous l'auriez même dépassé, cet homme qui maintenant l'emporte sur tous. Vous auriez eu volonté, courage et pouvoir de conquérir le monde entier car il n'y a que trois vertus qui permettent à un homme de l'emporter sur les autres : la courtoisie, la largesse et la fierté. La courtoisie, c'est de faire grande fête et bel accueil à ceux qui dépendent de lui. La largesse, c'est de donner amicalement et sans se faire prier à tous ceux en qui les dons peuvent être bien employés à cause de leur mérite, et aux autres à cause du mérite qu'il y a à donner ; car celui qui veut pratiquer la vraie largesse doit donner à l'honnête homme dans le besoin pour son honnêteté et au pauvre sans scrupule pour la largesse elle-même. Il doit faire en sorte que tous ceux qui l'entourent ressentent les effets de sa générosité.

4     Mais courtoisie et largesse ne sont rien si ne leur est associée la fierté : c'est elle qui nous fait aimer nos amis comme nous-mêmes et haïr nos ennemis sans pitié ni merci - seule la courtoisie peut, à l'occasion, la tempérer. Celui qui a le courage de pratiquer ces trois vertus peut dépasser tous les autres hommes. Et vous les aviez, mon cher fils.[p.127] Depuis la création du monde, on n'avait jamais vu quelqu'un d'aussi bonne et joyeuse compagnie que vous tant avec les intimes qu'avec les étrangers. La largesse des autres était nulle au regard de la vôtre car donner vous procurait bien plus de joie que recevoir n'en apporte à quiconque ; et vous n'aviez qu'une crainte, c'est que le don que vous vouliez faire par amitié ne soit pas du goût de son destinataire et qu'il puisse le refuser.

5     Enfin, la fierté était en vous si naturelle que personne n'aurait pu vous  faire aimer des présomptueux ou des orgueilleux. Vous disiez  - avec une hauteur égale à la leur - que vous ne pouviez même pas regarder des hommes comme eux et que l'on doit d'autant moins se servir de ses yeux pour contempler le mal que, par leur canal, la puanteur qu'il dégage va jusqu'à saisir le cœur de dégoût. C'est bien là, cher fils, la plus haute parole que j'aie jamais entendu dire à un enfant. Sous mon air parfois sévère, je vous chérissais plus que je ne pourrais le dire, et non tant parce que vous étiez mon fils qu'à cause de toutes vos qualités de cœur. Et s'il m'arrivait de m'éloigner de vous, c'était seulement parce que votre largesse et tout ce qu'il y avait d'exceptionnel en vous me faisaient quelque ombrage :[p.128] je crois que n'importe qui en aurait fait autant à ma place.

6     Mon cher fils, à cause de vous j'avais changé toutes mes vieilles façons de faire, car je n'avais jamais été généreux ; et comme je ne pouvais pas le devenir personnellement, j'aspirais à l'être à travers vous. De même, je n'aspirais plus à faire des conquêtes par ma propre prouesse, mais je comptais bien devenir maître du monde grâce à votre valeur sans exemple. Mon très cher et doux fils, Dieu vous avait purifié de tous vices et rempli de toutes les vertus de façon à vous rendre semblable à l'or qui a plus de prix que toutes les pierres précieuses. Hélas ! j'en viens à penser qu'Il pourrait vous avoir fait si beau et bon, si aimable uniquement pour vous ravir à moi, au moment où vous deviez me donner le plus de joie, et pour me faire mourir de la tristesse et du chagrin qui m'étreignent le cœur devant votre mort.

7     Mais il est vrai que je ne vais pas mourir encore. Je continuerai de vivre sans en avoir envie, et la seule consolation qui me restera, ce sera de regarder le monde dans tous ses états. Et plus je le regarderai, moins je l'estimerai car il ne fera qu'aller à son déclin. Aujourd'hui, il a subi une perte qui dépasse ce que le cœur peut concevoir et la bouche formuler. Ce matin, deux piliers le soutenaient encore et voilà qu'il n'en reste plus qu'un ; mais si celui qui a disparu était encore là,[p.129] il aurait pris sur lui le plus gros du faix - charge que l'autre aurait été incapable de supporter et qui l'aurait écrasé sous son poids. Mon cher fils aimé, de ces deux piliers, vous étiez l'un, le roi Arthur est l'autre. Et si vous n'étiez pas mort avant le temps, c'est lui qui se serait écroulé. Le monde entier lui échoit aujourd'hui parce que la mort vous a brisé, il peut s'en vanter. Nulle puissance ne peut compter avec celle de Dieu, il faut donc accepter ce qui arrive, bon gré mal gré. Mais, en l'occurrence, ce ne sera pas de bon gré, ni maintenant, ni jamais ;  et que personne ne se mette dans l'idée de me consoler de votre mort, si intime avec moi soit-il, car il s'assurerait mon inimitié. Je veux au contraire que tout le monde sache que votre perte me laisse inconsolable".

8     Le roi Claudas dit ainsi la plainte et le regret qu'il a de son fils mort ; à plusieurs reprises, il défaille sur le corps, tant qu'à le voir on pensait qu'il allait rendre le dernier soupir. Plus que les autres, d'ailleurs, il s'étonne de pouvoir résister à ce crève-cœur : la haine qu'il en conçoit pour lui-même, les reproches qu'il s'en adresse en viennent à émouvoir de pitié nombre de gens qui, pourtant, ne le portaient pas dans leur cœur.

      Mais les nouvelles vont vite : Pharien, le gouverneur de Lionel, et les chevaliers du pays qui s'étaient décidément mis de son côté apprennent que Claudas a fait convoquer par lettre ses hommes de la Terre Déserte [p.130] et qu'il a l'intention d'emmener les enfants de force pour les faire tuer, une fois qu'ils seront en son pouvoir.

9     Que faire ? La discussion en conseil s'achève avec les propositions de Pharien : ils donneront l'assaut au château de Claudas et l'incendieront à moins qu'il ne leur rende les enfants, "car, dit-il, nous sommes beaucoup plus nombreux qu'eux et notre droit est aussi fondé qu'évident puisqu'il a l'intention rien moins que de mettre nos seigneurs à mort ; si nous mourons pour eux, nous en retirerons honneur dans ce monde et profit dans l'autre : c'est un devoir que d'exposer sans hésiter sa vie pour protéger celle de son seigneur-lige. Et celui qui meurt dans ce combat est aussi assuré de son salut que s'il tombait face aux Sarrasins qui sont les ennemis jurés de Notre Seigneur Jésus-Christ".

10     Tous approuvent et se rendent aussitôt, armés de pied en cap, au château où Claudas menait son deuil. Ils sont là, près de trente mille, tant chevaliers et sergents d'armes que bourgeois avec leurs fils (ces derniers particulièrement nombreux), qui à cheval, qui à pied. Quand ils furent rassemblés, ce fut un véritable tumulte. Claudas s'enquit de la cause de tout ce bruit : ce sont les gens du pays et de la ville même, lui dit-on, qui sont là, en armes. Aussitôt, il endossa son haubert, laça son heaume en se dépêchant, suspendit un écu à son cou et ceignit une épée à la lame brillante et aiguisée ; puis il prit une grosse hache [p.131] qui pesait son poids : le fer en était large et le tranchant bien effilé ; le manche robuste et résistant était renforcé de fer. Personne plus que lui n'aimait se servir de cette arme dans la mêlée et personne mieux que lui ne s'entendait à en porter de grands coups.

11     Quand ses hommes furent prêts, il se mit à une fenêtre d'où il vit Pharien à la tête des autres, monté sur un destrier et armé de pied en cap : "Que veulent-ils, lui et tous ces gens ? lui demande Claudas. – Nos deux seigneurs qui sont là, les fils du roi Bohort, nous exigeons qu'on nous les remette – Mais pourquoi ? N'êtes-vous pas mon homme, Pharien, comme tous ceux que je vois ici ? – Seigneur Claudas, ce n'est pas le lieu ni le moment de plaider ou de discuter. Rendez-moi les enfants que j'avais en garde, et à tous ces gens de bien qui m'accompagnent. Après, si vous avez une réclamation à nous adresser, aux autres et à moi, nous sommes prêts à soutenir notre droit en tout devant vous et devant qui que ce soit".

12     Claudas était assez sensé pour se rendre compte qu'il ne pourrait pas indéfiniment garder les enfants contre la volonté des gens de la ville et qu'il serait obligé de les leur remettre ;[p.132] mais c'est à contrecœur qu'il en viendra là, car ce n'est pas le courage qui lui manquait et si tous ceux qui étaient au château en avaient eu, chacun pour son compte, il n'aurait guère craint de devoir combattre. Cela étant, quelle que doive être l'issue du conflit, il n'est pas décidé à rendre les enfants d'emblée ; il préfère les garder par devers lui aussi longtemps qu'il le pourra, et s'il faut en venir là, il le fera sans devoir passer pour un lâche. Il répond donc à Pharien, en lui rappelant son serment, la foi qu'il lui a engagée et en lui demandant de se présenter devant lui comme un vassal devant son seigneur. "Rendez-nous les enfants, seigneur, répète Pharien, il le faut, et tous ceux qui sont là ne feront rien contre vous. Mais si vous ne nous les remettez pas de bon gré, vous signez votre arrêt de mort à vous et à ceux qui sont avec vous car, il n'en est pas un parmi tous ceux que vous voyez là, qui ne préfère perdre la vie plutôt que de voir tuer son seigneur légitime. – En ce cas, rétorque Claudas, que chacun fasse de son mieux, car je ne vous les rendrai que contraint et forcé".

13     Aussitôt, l'assaut fut donné : il allait être acharné et sanglant : arcs, arbalètes et frondes renforcées entrent en action ; pierres, flèches et autres traits pleuvent de tous côtés.[p.133] Claudas et les siens opposent une défense résolue à partir des fenêtres et des créneaux où se sont regroupés sergents d'armes et chevaliers. Les assaillants vont chercher des charbons embrasés qu'ils lancent, en grand nombre, avec leurs frondes, à l'intérieur des murs. A cette vue, Claudas, se fiant à sa force, risque le tout pour le tout : il fait ouvrir la porte, s'avance jusqu'au milieu de la cour, la hache au poing, et se met à frapper à grands coups mortels adroitement assénés. Archers et arbalétriers font converger tous leurs traits sur lui pour mettre fin aux dégâts qu'il a faits et continue de faire parmi les leurs. Ils l'atteignent à plusieurs reprises, mais tout blessé qu'il est, il n'en reste pas moins inébranlable, les empêchant de passer par la porte qu'il défend toujours à grands coups de sa hache aiguisée. Très vite, il en a mis à mal une vingtaine dont le moins atteint paraît bien incapable de poursuivre le combat. La plupart ont si peur de l'approcher qu'ils s'écartent de son passage pour éviter les coups.

14     Du tranchant de sa hache, Claudas, donc, continue de défendre l'entrée. Quand le neveu de Pharien, Lambègue, qui était aussi courageux que preux, le vit ainsi prendre le dessus sur les leurs,[p.134] il s'en émut fort. Monté sur un excellent cheval, il était armé de pied en cap, heaume en tête, écu au cou, en main une lance à la hampe courte et épaisse, au fer acéré. Piquant des deux, il charge Claudas tout droit dans l'embrasure de la porte et, visant soigneusement, il l'atteint à l'épaule gauche, lui faussant son haubert. Le fer, aigu et tranchant, transperce l'épaule de part en part et ressort par derrière : on le voyait pointer dans le dos avec une partie de la hampe. Sous la force du coup que la vigueur du bras de l'homme et l'élan du cheval s'allient pour augmenter, le blessé perd l'équilibre. Mais le fer, à la fin, vient heurter le mur à côté de la porte avec tant de violence que l'arme vole en éclats.

15     Le cheval ne peut retenir son élan : de la tête, du poitrail, des sabots, il s'écrase contre le mur qui s'effondre en partie sous le choc ; l'animal lui-même s'y brise les épaules et l'encolure, et tombe à terre, mort ; peu s'en fallut que son cavalier ne subît le même sort : désarçonné, il gît à terre, à moitié inconscient. Quant à Claudas, appuyé contre le mur, l'épaule traversée par le tronçon de lance, il perdait son sang qui coulait, rouge, jusqu'au sol, par devant et par derrière, par les deux trous de sa blessure. Avant qu'il ait pu bouger de l'endroit [p.135] où il était adossé, une quarantaine de flèches, traits, pierres, petites ou grosses, l'avaient mis à genoux.

16     Les gens de Gaunes qui l'ont vu tomber poussent des cris. Le neveu de Pharien qui s'était remis debout après sa chute se précipita sans hésiter sur lui, l'épée nue, pour le frapper : courage et prouesse ne lui manquaient pas et il ne détestait personne autant que Claudas, lequel se relève rapidement lui aussi, honteux que ses ennemis l'aient surpris en si fâcheuse position. Il brandit sa hache de toute la vigueur de ses deux bras tandis que son adversaire, poussé par la haine, se rue sur lui, l'épée levée et, se protégeant la tête de son écu, le frappe à la tempe de toutes ses forces : il lui brise son heaume et la coiffe de mailles qu'il portait dessous, lui entaillant profondément la joue de l'oreille gauche jusqu'à la mâchoire.

17      Claudas le frappe en retour du coup pesant qu'il s'était préparé à lui asséner : la hache s'abat sur le sommet du heaume et le fend sur trois doigts de large, faisant apparaître la coiffe de mailles ; puis, sur sa lancée, elle fait éclater l'écu, de haut en bas, jusqu'à la bosse ; le neveu de Pharien, qui avait cessé de s'en protéger au moment où il avait porté son coup à Claudas, est bien près d'y perdre le bras :[p.136] il laisse l'arme achever sa trajectoire et, reculant rapidement d'un pas, se remet en position.

18     Le coup reçu sur la joue avait ôté ses dernières forces à un Claudas déjà atteint par sa blessure à l'épaule et considérablement affaibli aussi par celles causées par la volée de flèches et de traits qu'il avait dû essuyer. Une quarantaine s'en abattit encore sur lui, sans qu'on osât l'affronter de près. Et voilà qu'un chevalier s'avance sur lui et, du haut de son cheval lancé à vive allure, le frappe d'un coup de lance à la poitrine, sans parvenir, malgré tout, à passer par le défaut du haubert pour l'achever ; c'est la lance qui vole en éclats. Mais l'assaillant, dans sa course, le heurte si brutalement qu'il le fait tomber à terre, privé de conscience. Lambègue, tout heureux de la tournure prise par les événements, s'avance à son tour et, soulevant un pan du haubert, va pour lui plonger son épée dans le corps, tandis que les gens du roi font une sortie pour venir au secours de leur seigneur. Quand ils le voient dans cet état, ils risquent le tout pour le tout, chargent ceux qui se sont engagés dans l'embrasure de la porte pour l'attaquer et les forcent à reculer pour pouvoir le relever : il était si grièvement blessé qu'il avait peine à se soutenir.

19     S'ensuit une mêlée mortelle autour de lui.[p.137] Tous les quartiers de la ville proches du château résonnent du vacarme que font épées et haches sur les heaumes et les écus. A plusieurs reprises, ses adversaires font tomber Claudas sous les sabots des chevaux en l'accablant de coups ; mais, chaque fois, ses hommes se dépêchent de le relever en risquant leur vie pour lui.

      La mêlée se prolongea jusqu'au moment où Pharien en personne intervint, armé de pied en cap, éperonnant son destrier. Et derrière lui, piquant des deux, nombre de chevaliers du pays et de gens de la ville : les preux ne manquaient pas parmi eux. D'un coup d'œil, il vit la défense énergique des gens du roi, et Claudas lui-même qui, malgré la perte de sang, avait retrouvé son souffle et quelque vigueur et se défendait avec courage et acharnement jusqu'à la limite de ses forces, ce qui lui valut l'estime de tous : même Pharien alla jusqu'à dire que c'était vraiment dommage qu'un tel prince fût un fourbe sans loyauté !

20     Cependant, tout à sa haine, Lambègue s'élance sur lui à nouveau. Claudas, qui s'était bien rendu compte du sentiment qui l'animait, le voit venir. Grand et bien découplé, ce n'est pas la force qui lui aurait manqué, s'il n'avait pas perdu tant de sang ; il s'élance contre son assaillant, aimant mieux mourir avec courage, s'il lui faut en venir là, plutôt que comme un lâche. De son côté, l'autre se rue sur lui, l'épée haute. Pleins d'une égale colère,[p.138] ils se donnent de grands coups avec leurs épées brillantes et aiguisées qui s'enfoncent dans les heaumes. Lambègue n'est pas à la fête, car Claudas, tout affaibli et diminué qu'il soit, réussit à lui porter un coup qui lui fait toucher terre des deux mains, à demi privé de conscience ;…

21     … il lui saute dessus, lui arrache le heaume de la tête et se penche pour le décapiter. Mais voilà que Pharien surgit : piquant des deux, il s'ouvre brutalement un chemin à travers la mêlée grâce à son cheval et frappe d'un coup de lance un des chevaliers de Claudas prêt à l'aider à tuer Lambègue ; le haubert ne résiste pas à la force du coup : le fer s'enfonce sous le sein, entre les côtes ; l'homme tombe à terre, mort, devant le roi. Pharien, sans prendre le temps de retirer l'arme du corps, dégaine son épée luisante et l'abat sur le sommet du heaume de Claudas, l'envoyant heurter le sol des mains et des genoux, à moitié inconscient. Lambègue en profite aussitôt pour le ceinturer : penché sur le corps gisant, il va pour l'achever : pour lui, la guerre aurait été finie ! Mais son oncle, d'un saut, a mis pied à terre et protège le blessé.

22     "Qu'allez-vous faire, mon neveu ! Tuer le meilleur chevalier du monde, la meilleur prince de ce temps, y pensez-vous ?[p.139] S'il m'avait dépossédé de toutes mes terres et qu'il dépende de moi de lui éviter la mort, je le secourrais, car la perte d'un homme si accompli serait irréparable ; et aussi parce qu'il est mal de ne pas se montrer reconnaissant, à l'occasion, du bien et de l'honneur qu'on vous a faits. – Comment ? Fils de pute, traître, vous entendez protéger celui qui vous a déshonoré, qui prétend faire exécuter sans jugement sous vos propres yeux les fils de notre seigneur-lige ? Vous n'êtes qu'un pleutre, un homme sans cœur ni fierté, qui traitez mieux ceux qui vous déshonorent que ceux qui vous font honneur ; alors qu'un homme digne de ce nom, si on attente à son honneur, n'a plus que cela en tête tous les jours de sa vie. – Taisez-vous, mon neveu ! Tant qu'on n'a pas quitté le service de son seigneur en respectant les règles, on ne doit pas (et si fautif qu'il puisse être de son côté) profiter de sa défaite pour porter atteinte à son honneur ou à sa vie. Cet homme est mon suzerain maintenant, de quelque façon que je sois devenu son vassal ; si je veux respecter le serment de fidélité et d'hommage que je lui ai prêté, je dois faire tout ce qui est en mon pouvoir pour lui éviter la mort et la honte. Quant aux enfants de ce roi qui l'avait été avant lui, après avoir été celui de mes aïeux, je dois aussi les garder fidèlement pour cette raison, et à cause du lien d'affection qui existe entre nous parce que je les ai élevés".

23     Claudas qui avait entendu ce qu'ils se disaient, souleva le nasal de son heaume et se dépêcha de crier merci à Pharien car la mort lui faisait peur : "Protégez-moi, mon très cher ami, c'est une bonne parole que vous avez dite là. Prenez mon épée : je vous la rends comme au plus loyal chevalier que j'aie jamais connu. Quant aux enfants, je vais vous les faire remettre sur le champ.[p.140] Et sachez que, s'ils étaient entre mes mains à Bourges, et vous avec eux, vous leur seriez un garant suffisant : je ne leur ferais rien car vous venez de gagner mon cœur et mon amitié pour toujours par la grande loyauté dont vous avez fait preuve envers moi, au moment où j'en avais le plus besoin".

24     Sur cette parole, la mêlée s'arrête. Pharien fait se reculer de part et d'autre les représentants des deux camps et dit aux principaux barons du pays qui se trouvaient là d'attendre qu'il aille leur chercher les enfants. Il pénètre dans le château avec Claudas qui a juste le temps de donner l'ordre de les faire venir avant de s'évanouir à cause de tout le sang qu'il avait perdu. Craignant qu'il ne soit mort, ses hommes se précipitent, lui enlèvent son heaume non sans mal et l'aspergent abondamment d'eau froide pour le ramener à lui. Avec la conscience, lui reviennent la parole et la colère d'avoir été vu par les siens dans cet état. On amène les deux lévriers dont tout le monde croit, à les voir, que ce sont les enfants. En les remettant à Pharien, la pensée de son fils mort lui fut un coup au cœur : à nouveau, il s'évanouit entre les bras des siens.

25     Pharien s'empresse d'emmener les enfants avec lui, persuadé comme tous les autres que ce sont bien eux qu'on vient de lui remettre ; jeunes et vieux en manifestent leur joie et les escortent jusqu'au donjon pour leur faire honneur, tout en s'indignant véhémentement de ce que Pharien n'ait pas coupé la tête à Claudas et qu'il ait empêché un autre de le faire. "Sachez-le, dit-il, en agissant ainsi vous auriez commis une grave injustice car vous auriez mis tous les torts de votre côté : ce n'était pas pour leur faire du mal qu'il retenait par devers lui les enfants et c'est un homme sans reproche". Mais il en est qui persistent à le blâmer, et en particulier son neveu qui détestait le roi plus que ne le faisaient tous les autres :[p.141] qu'on ait pu ne pas le tuer le rend quasiment fou de rage.

      Cependant, à l'intérieur du château, on s'empresse autour de Claudas. Avant qu'on lui enlève son haubert, des médecins extraient de son épaule le tronçon de lance qui y était resté fiché et pansent sa blessure à la joue qui l'avait mis si mal en point : bref, ils mettent toute leur science au service de ce que son état exige et lui souffre ces soins avec beaucoup de patience et de courage.

26     Une fois la plaie de sa joue pansée et son épaule étroitement bandée, il laisse à nouveau éclater son chagrin, menant grand deuil sur le corps de son fils, ce dont personne n'ose le reprendre, avec une violence telle qu'on se demande comment il peut y résister. Mais cela ne l'empêche nullement de réendosser son haubert dans l'ignorance où il est de la façon dont les choses vont tourner pour lui et d'ordonner à ses gens de ne surtout pas se désarmer : ce serait de la folie, car il n'est sûr de rien si ce n'est qu'il est entouré de gens qui ne l'aiment pas, comme il en a fait l'expérience le jour même. Il fait aussi caparaçonner de fer trois beaux et forts chevaux et les garde dans la salle où il se tient, comptant sur eux pour parvenir à s'échapper en cas de nécessité.

27     Le roi Claudas prend ainsi ses dispositions pour lui et ses hommes sans rien découvrir à personne de ses pensées et sans pour autant renoncer à mener son deuil pour ce fils qu'il aimait trop pour en chasser la pensée.

      De leur côté, Pharien et ses gens sont dans le donjon, tout à la joie d'avoir,[p.142] croient-ils, recouvré leurs seigneurs. Mais, sitôt la nuit tombée, à la même heure où la demoiselle du Lac avait montré les deux enfants à ceux qui étaient avec elle, au moment de leur donner à manger, ce sont les deux lévriers que l'on vit et reconnut dans la tour. Ce fut une stupéfaction à nulle autre pareille. Voilà donc à nouveau les chevaliers de Gaunes au comble de l'anxiété et de la douleur ; ils n'ont qu'un cri : tuer Claudas sans attendre ou périr jusqu'au dernier, car voilà bien la preuve, disent-ils, qu'il a tué leurs seigneurs. L'affliction de Pharien surpasse celle de tous les autres, persuadé qu'il est de n'avoir plus aucune chance de retrouver ceux en qui il avait mis toute l'affection, tout l'amour dont il était capable en ce monde. Ceux-là même qu'il avait élevés et protégés, voilà qu'il craint de les avoir perdus ; l'angoisse qui l'accable à cette pensée lui est un vrai crève-cœur.

28     Il se tord les mains et se frappe les poings l'un contre l'autre, s'arrache les cheveux à pleines poignées et déchire ses vêtements avec tant de brutalité que les morceaux en jonchent la salle, loin autour de lui ; il s'égratigne le visage et le cou jusqu'au sang qui coule, en gouttes rouges tout le long de son corps jusqu'au sol, jetant des cris qui retentissent à plus d'une portée d'arc. L'éclat de cette douleur ameute les gens autour de lui et il n'est personne, à le voir, dont le cœur ne soit ému de pitié : tous et toutes pleurent comme s'ils avaient eux-mêmes vu mourir l'être qui leur était le plus cher au monde.

29     Les cris poussés par Pharien et les siens dans leur chagrin [p.143] s'entendent nettement jusqu'à la salle où se tenait Claudas qui, surpris s'enquiert de ces bruits ; on lui répond qu'ils viennent du donjon. Aussitôt, il y dépêche un de ses hommes que, peu après, alors qu'il jetait un coup d'œil à l'extérieur, il voit revenir à toutes jambes et en grand danger de mort : ceux de la ville le pourchassent, haches et épées brandies, lui lançant, pour l'atteindre dans le dos, javelots et coutelas acérés ; il aura besoin d'un bon médecin pour avoir une chance de guérir des trois blessures qu'ils lui ont faites. L'étonnement du roi redouble, à voir son serviteur en pareil état. Il lui demande ce qui lui est arrivé mais l'homme a peine à parler, affaibli qu'il est par la perte de sang. "A cheval, seigneur, pendant qu'il est encore temps ! Ils arrivent, tous, pour s'emparer du château et pour vous mettre à mort : ils disent que vous avez tué les deux fils du roi Bohort et que vous leur avez remis un couple de lévriers en lieu et place. Détruire et massacrer, ils n'ont que cela en tête. Dès qu'ils m'ont reconnu, ils m'ont couru sus et m'ont mis dans l'état que vous voyez avant que j'aie eu ne serait-ce que le temps de m'expliquer - et je sais que mes blessures sont mortelles".

30     [p.144] Aussitôt prévenu, Claudas est debout. Il demande son épée, son heaume, son haubert et ordonne à tous les siens de se préparer à partir. "Hélas ! se lamente-t-il, - et tous peuvent l'entendre -, hélas ! royaumes de Benoÿc et de Gaunes, vous m'avez tant coûté de peine et causé de mal ! C'est un grand péché et aussi une grande folie que de prendre sa terre à autrui et de le dépouiller de ce qui doit lui revenir, car on ne peut plus avoir un seul moment de tranquillité de tout le jour. Et il a bien peu d'autorité sur son peuple celui qui ne peut s'en faire aimer. Assurément, la loi naturelle l'emporte sur toutes les autres : c'est elle qui fait qu'un homme préfère son seigneur légitime à tous les autres. C'est pourquoi il faut être fou et aveugle pour priver quelqu'un de son héritage par convoitise d'une seigneurie terrienne qui dure si peu ; oui, il faut être fou et aveugle pour se charger de la puanteur de ce péché, car se voir privé de ses terres et contraint à l'exil, c'est la seule grande douleur que puisse connaître cœur d'homme, si l'on excepte celle que cause la perte d'un parent et ami fidèle ; mais celle-là est incomparable à toute autre, je suis bien placé pour le savoir".

31     Puis il ceint son épée, se dépêche de lacer son heaume et ordonne d'atteler deux palefrois à un brancard qu'il avait eu la précaution de faire préparer. On y installe le corps de Dorin qu'il ne veut pas abandonner. Dès la porte passée, il se met en selle sur un de ses chevaux caparaçonnés de fer et part, occupant tout le travers de la rue avec une quarantaine de ses chevaliers, triés sur le volet, tous prêts à défendre chèrement leur vie si on les attaque. Claudas réussit ainsi à faire sortir le brancard portant son fils et tout le reste de son équipage. Mais alors, Pharien s'avance avec sa compagnie :[p.145] la majorité des chevaliers du pays et tous les habitants de la ville avec ceux qui sont en âge de porter les armes. La nuit n'était pas complètement dissipée, mais il y avait tant de lanternes et d'autres lumières tout le long de la rue qu'on y voyait comme en plein jour. Pharien chevauchait en tête, lance dressée, écu en main, tout l'air d'un chevalier accompli sur son rapide et fort cheval, et d'un homme à qui tous doivent obéir... et c'est bien ce qui se passait car on avait eu maintes fois l'occasion d'éprouver sa valeur et sa loyauté. Au milieu de tout cela il menait grand deuil, se lamentant à haute voix en évoquant le souvenir des qualités de son seigneur Lionel.

32     "Quelle douleur et quelle perte, que celles de votre mort, si jeune   - à peine plus de dix ans ! -, vous qui étiez l'exemple et le fleuron de tous les enfants au monde ! Dans cet âge si tendre, vous aviez la valeur et la sagesse d'un adulte ; il vous manquait seulement d'être un peu moins téméraire. Vous étiez plus beau et mieux doué que tous les autres, vous étiez sage et capable d'écouter les conseils qu'on vous donnait, sauf s'il y allait de votre honneur.[p.146] Si difficile à venger qu'ait été votre honte, personne n'aurait pu vous empêcher de le tenter, même si vous aviez eu l'air d'accord ; car votre cœur ne se laissait refréner par aucun argument, même si, d'avance, vous saviez (comme nous-mêmes l'avons su après) quel malheur peut venir d'avoir ignoré un avis loyal".

33     C'est en ces termes que Pharien regrette Lionel tout en pleurant à chaudes larmes. Il arrive alors dans la partie de la rue occupée par Claudas et ses hommes, réunis là avec la ferme intention de se défendre. Dès que le roi aperçoit Pharien, il lui adresse la parole, cependant que celui-ci fait reculer tous les siens, chevaliers et bourgeois, le temps qu'il puisse s'entretenir avec lui. Il préférerait qu'il n'y ait pas d'affrontement car il était conscient que, si les deux partis en venaient aux mains, il y aurait de nombreux morts des deux côtés, et il avait peur pour son neveu qui haïssait mortellement Claudas : si la bataille se prolongeait, il le savait, l'un au moins y laisserait la vie et il pensait aussi que Lambègue ne pourrait pas longtemps supporter les coups d'un chevalier comme Claudas ; mais alors, si ce dernier le tuait, sa douleur à lui serait telle que ni serment de fidélité, ni hommage ne pourrait, croit-il, l'empêcher de tuer à son tour le meurtrier.[p.147] Et ce serait là un manquement à la loyauté dont il aimerait mieux se garder s'il le pouvait.

34     C'est donc un Pharien en proie à l'inquiétude et à l'embarras que Claudas interpelle : "Que venez-vous chercher, vous et ces hommes qui sont avec vous, et qui sont mes hommes ? Etes-vous pour ou contre moi ? Dites-le, car de moi-même je ne m'attendais de votre part et de la leur qu'à du bien, puisque j'ai fait par amitié pour vous et pour eux tout ce que vous m'aviez demandé, sans avoir égard à l'honneur ou à la honte que cela pouvait représenter pour moi. – La vérité, seigneur Claudas, c'est que vous m'avez juré de me rendre nos deux seigneurs, les fils du roi Bohort et qu'en leur lieu et place vous nous avez remis un couple de lévriers : d'où notre colère. Voici les deux chiens, si vous ne me croyez pas", conclut-il en les lui montrant. Quelle ne fut pas la stupéfaction de Claudas à cette vue ! "Hélas, dit-il quand il fut redevenu capable de prononcer un mot, ce sont les deux lévriers que la demoiselle a amenés devant moi quand j'étais à table ; je comprends ce qui s'est passé : elle m'a abusé en emmenant avec elle les deux enfants ; j'ignore si c'était dans une bonne ou une mauvaise intention, mais, en tout cas, cela me met dans une situation des plus pénibles".

35     Pharien se prend à penser que cela pouvait bien être vrai : "N'allez pas croire, ami cher, ajoute Claudas, que j'aie emprisonné les deux enfants ou que je les aie tués ; je suis prêt à faire devant vous et ces gens la preuve de ma bonne foi, selon les modalités que vous fixerez vous-même. Si je le dis, ce n'est pas tant pour eux que pour vous,[p.148] car je vous ai trouvé loyal et sans reproche dans les pires circonstances si bien qu'il n'est rien que vous me conseilliez que je n'accepte de faire en cas de besoin ; et, j'en prends Dieu à témoin, je n'ai jamais rencontré de chevalier à qui j'accepterais de faire confiance comme je le ferai pour vous désormais, chaque fois que vous accepterez de me donner votre avis. Dites-moi donc tout ce que vous voulez que je fasse pour vous assurer de ma bonne foi et je le ferai sans discuter : voulez-vous que je vous en donne ma parole par serment, que je vous donne toute garantie de sûreté de ma part et de celle de mes gens ? Ou, si vous préférez, vous me mettrez en prison sous votre garde, car je n'accepterais pas d'autre garant que vous parce que je vous ai toujours trouvé sincère et plus loyal que tous. Quand vous saurez sans risque d'erreur que les enfants ne sont ni en mon pouvoir, ni en celui des miens, et qu'ils sont sains et saufs, vous me remettrez dans la situation où je suis maintenant, après m'avoir protégé contre toute tentative hostile pendant ma détention".

36     A entendre Claudas s'en remettre entièrement à lui, Pharien le prend en pitié et se persuade qu'il pourrait n'être en rien coupable de la mort des deux enfants : pourquoi ne serait-ce pas, en effet, la demoiselle qui les aurait enlevés ? Il réfléchit donc à la façon de s'y prendre pour donner satisfaction à la fois à Claudas et aux gens de Gaunes.[p.149] Il n'ignore pas que, s'il prend le roi sous sa sauvegarde, il sera incapable de le protéger contre son neveu qui le hait à mort et contre ceux de Benoÿc et de Gaunes qui ne le portent pas non plus dans leur cœur ; il craint donc qu'ils ne le lui tuent jusqu'entre ses mains. D'un autre côté, il connaît la fierté et la hardiesse de Claudas : s'il entend le mener en prison, se laissera-t-il faire de bon cœur ? Acceptera-t-il d'accomplir ce qui pourrait passer pour un acte de lâcheté chez un homme qui ne se trouve pas encore dans une situation d'infériorité suffisante pour justifier un traitement si honteux ? Il faudrait, pour y consentir, qu'il ait vraiment toute confiance en lui et une très grande amitié, car il est certain que beaucoup le lui imputeraient à couardise plus qu'à un bon sentiment.  Enfin, si Claudas acceptait de bon gré de se voir emprisonné et qu'il mourait parce que lui-même n'aurait pas su garantir sa sauvegarde, il sait bien qu'il en serait déshonoré à jamais ; or, il sait aussi qu'il ne pourrait pas assurer cette sauvegarde. Il se demande donc à quoi se résoudre et sa réflexion se prolonge, le laissant toujours aussi hésitant.

37     "Seigneur Claudas, finit-il par dire, il est vrai que ces gens qui sont là et moi-même, nous sommes vos hommes. Il n'y a donc pas de raison pour que nous soyons mal intentionnés à votre égard aussi longtemps que vous-même vous comporterez loyalement avec nous. Eux pensent que vous avez mal agi dans cette affaire et vous, vous offrez de vous justifier en des termes qui montreraient que votre responsabilité n'y est en rien engagée. Je vais donc aller discuter avec eux, et certains sont, plus que moi,[p.150] des gens de bien, des chevaliers accomplis. Après quoi, je vous ferai part de leur décision car je ne voudrais pas qu'on me reproche d'être de leur parti contre vous, même s'ils sont de mes fidèles parents, amis et alliés, ni de vous faire tort à vous, bien que vous vous soyez emparé contre tout droit de la terre de mes seigneurs-liges".

38     Et sur ce, il s'en retourne vers les barons de Gaunes et de Benoÿc : les plus hauts et puissants d'entre eux l'attendaient au milieu de la rue, heaumes lacés, écus au cou. Il leur expose les propositions de Claudas et leur demande de lui dire ce qu'ils sont d'avis de faire. Leur réponse unanime est que, si le roi se constitue prisonnier, cela leur convient. Aussitôt, Pharien précise : "Je veux que vous m'engagiez votre parole qu'aucun de vous ne lui fera le moindre mal tant que vous ne serez pas sûrs qu'il ait fait tuer nos deux seigneurs. Et encore, si c'est le cas, devrez-vous le traduire en jugement avant de penser à le mettre à mort. Je veux aussi, que vous le laissiez dans ma prison et que je sois son seul gardien, car il ne veut pas d'autre sauvegarde que moi et je serais déshonoré si vous portiez la main sur lui après que j'aurais juré de le garantir. – Comment, mon oncle, intervient Lambègue,[p.151] vous entendez protéger le traître qui a dépouillé nos seigneurs-liges et les a tués, cet homme qui vous a fait tant de tort et de honte que, si on savait ce que je sais, on ne devrait même pas accepter de vous écouter ?

39     – Mon cher neveu, réplique Pharien, je ne suis pas surpris que tu fasses preuve d'aussi peu de raison : il est rare qu'un jeune homme soit à la fois sensé et valeureux. Et il est vrai que valeureux, tu l'es assez pour ton âge ; aussi vois-tu un peu moins clair au miroir de sagesse : je vais essayer de t'éclairer car j'ai meilleure vue que toi à beaucoup d'égards. Et si tu veux retenir cet enseignement, il pourra te profiter comme à tous les jeunes gens vraiment désireux de progresser. Tant que tu n'auras pas assez d'années derrière toi, si tu te trouves mêlé à une discussion dont l'enjeu est important, ne prends la parole pour donner ton avis qu'après que tous ceux qui seront plus âgés que toi auront exprimé le leur. Mais s'il s'agit de joutes, de bataille, de guerre, alors n'attends personne, jeune ou vieux ; sois le premier à éperonner ton cheval pour frapper le plus beau coup que tu pourras,[p.152] car, lorsqu'il s'agit de l'honneur et de la réputation aux armes, la valeur ne doit pas attendre le nombre des années, tandis que, lorsqu'il s'agit de délibérations sérieuses, les jeunes doivent commencer par écouter leurs aînés. Sache bien qu'on s'acquiert beaucoup d'honneur, si on meurt en accomplissant un exploit qui a exigé un grand courage mais qu'en revanche on encourt beaucoup de blâme et de honte à parler avec légèreté et sans réfléchir. Tout ce que je t'en ai dit là, c'est parce que tu m'as critiqué avant d'avoir laissé parler tous ces hommes accomplis et qui entendent raison mieux que toi.

40     Peut-être d'ailleurs y a-t-il ici nombre de gens qui seraient partisans d'éliminer Claudas, sans regarder au droit ; mais s'ils le mettaient à mort sans que la preuve de ses torts ait été clairement établie, ils en seraient tous déshonorés jusqu'à la fin de leurs jours car je ne vois personne parmi vous, si haut placé et droit soit-il, qui ne lui ait prêté serment de fidélité et d'hommage, à mains jointes, les uns de bon gré, les autres contraints et forcés. Et dès lors qu'un chevalier s'est engagé ainsi envers quiconque, il doit veiller sur la personne de cet homme comme il le ferait sur lui-même. Cela, je le soutiendrai contre n'importe qui, par les armes, en si haute cour que Dieu ait pu la faire, car jamais on n'encourra le déshonneur pour avoir défendu la loyauté. Que tous les chevaliers que je vois ici sachent donc qu'ils doivent protéger la vie de Claudas comme la leur, à cause du serment de fidélité qu'ils lui ont prêté - et je ne vois pas quel acte plus déloyal commettre que de tuer son seigneur. Cela dit, si le seigneur se met dans son tort vis-à-vis de l'un de ses hommes, ou lui fait du mal, celui-ci doit lui en demander raison [p.153] par l'intermédiaire de ses pairs en lui accordant un délai de quarante jours. Si, au bout de ce temps, il ne peut obtenir justice, qu'il dénonce son hommage et qu'il le fasse non pas en secret mais en présence de ses pairs, car ce que l'on fait ouvertement témoigne de votre bonne foi, tandis que la dissimulation implique intention de nuire et traîtrise. Enfin, si le suzerain se refuse à faire droit à son vassal, dès l'hommage dénoncé, celui-ci cesse d'être coupable s'il peut, en retour, lui causer du tort et s'emparer d'une partie de ses biens.

41     Cependant qu'il se garde de le tuer de ses mains ou de le faire mettre à mort, car cela lui reste interdit, sauf en cas de meurtre ou de trahison. Quiconque, excepté en ces circonstances, fait couler le sang de son seigneur, est traître et parjure ; c'est un assassin sans foi ni loi, aussi coupable que s'il avait commis les sept péchés capitaux. Je vous rappelle tout cela, pour que vous me disiez en connaissance de cause ce que vous décidez de faire. Si vous me donnez l'assurance que Claudas n'aura rien à craindre de vous, et que, quoi qu'il ait pu faire, vous ne le mettrez  pas à mort avant de l'avoir fait passer en jugement devant la cour du roi Arthur, je le prendrai sous ma sauvegarde et le garantirai contre tout un chacun. Mais si vous vous y refusez, alors que chacun de vous avise à faire au mieux, car je ne veux pas risquer d'être déshonoré jusqu'à la fin de mes jours, parce que la mort d'un seul homme serait survenue dans des conditions honteuses et inadmissibles ; et je ne veux pas non plus y perdre mon âme sans nul espoir de salut : comment, en effet, pourrait-il avoir [p.154] dans l'autre monde un honneur éternel, celui qui aurait mérité de le perdre ici-bas à cause de sa déloyauté ? Délibérez donc entre vous et dites-moi ce à quoi vous vous déterminez".

42     Et il se retire à l'écart pour les laisser discuter entre eux. Plusieurs sont d'avis de ne pas garantir de sûreté à Claudas puisque les circonstances leur permettent de s'emparer de lui par la force : sa situation est si défavorable qu'il n'a pas un homme là où ils en ont trois, voire cinq, et ils sont chez eux, dans leur pays. Tous les jeunes gens approuvent cette façon de voir et, plus que tous les autres, Lambègue, le neveu de Pharien : même si Claudas avait deux fois plus de monde qu'il n'en a, jure-t-il, il serait bel et bien prisonnier ou mort, et tous les siens de même, pas plus tard que le lendemain. Sans délibérer plus avant, ils vont répondre à Pharien qu'ils prendront Claudas en charge seulement s'il se met à leur merci et à condition qu'eux-mêmes, et personne d'autre, en aient la responsabilité. "Je ne lui conseillerai pas d'accepter, par Dieu, dit Pharien. Arrangez-vous avec lui car je n'ai pas le cœur à l'accabler davantage et, valeureux comme il est, il peut faire armes égales avec vous. Il vous offre plus qu'il ne le doit ; puisque vous refusez, qu'il se défende à toutes forces et vous vous retrouverez à la fin ayant subi deux fois plus de pertes que vous ne lui en aurez infligé".

43     Et retournant vers Claudas : "Défendez-vous de votre mieux seigneur ![p.155] Vous allez en avoir besoin car je ne peux trouver d'accord avec les nôtres, sauf si vous vous mettez purement et simplement à leur merci. – Vraiment ? Et que me conseillez-vous de faire, vous qui êtes l'ami en qui j'ai toute confiance dans les situations difficiles ? Je m'en tiendrai à ce que vous me direz, sachez-le bien.  – Comment est-il possible que vous me fassiez plus confiance qu'ils ne le font tous, eux ? Mon conseil, c'est que vous vous défendiez courageusement et de votre mieux : vous allez devoir vous battre contre eux, mais je veux être pendu s'ils ne perdent pas deux hommes pour un des vôtres. – C'est ce que je vais faire puisque vous pensez que c'est là le mieux. Il n'est pas question (qu'ils en soient persuadés une fois pour toutes !) que je leur abandonne le corps de mon fils pour qu'ils me laissent partir sans m'inquiéter. Je l'emmènerai avec moi, sous leurs yeux, en traversant leurs terres. Et quiconque prétendra m'en empêcher le paiera chèrement.

44     Enfin, ce que je vous demande par dessus tout, c'est que vous vous rappeliez toujours la loyauté que vous me devez et que vous me la gardiez résolument. Je ne sais comment vous le dire mieux car vous vous entendez plus que moi en la matière. – Je suis votre homme, par la sainte Croix. Aussi longtemps que vous accepterez de suivre en toute bonne foi mes conseils, je dois donc vous aider de mon mieux et je le ferai jusqu'à la mort. Mais donnez-moi d'abord loyalement votre parole de roi que les deux fils de Bohort de Gaunes qui était mon seigneur-lige [p.156] n'ont eu à subir aucun mauvais traitement de votre part et que vous ne les avez pas fait mettre à mort ; promettez-moi aussi que, dès que je vous en requerrai, vous ferez ce que vous m'avez promis pour prouver votre bonne foi. Si je vous le demande, soyez-en sûr, ce n'est pas pour exercer quelque contrainte sur vous, mais parce que je serai plus tranquille quand je ne pourrai plus vous soupçonner de traîtrise. – Cela ne me choque nullement, au contraire. Touchez donc là, je vous donne ma parole", dit-il en tendant la main à Pharien.

45     Puis, levant la main droite en direction de la chapelle du château : "Je vous affirme, sur les reliques qui sont ici, que je n'ai pas tué les enfants, que je ne leur ai fait aucun mal et que j'ignore ce qu'ils sont devenus. Si je les détenais en prison à Bourges, je ne leur ferais rien tant qu'ils vous auraient pour garant ; et pourtant, la douleur dont ils m'ont percé le cœur, je ne m'en remettrai jamais. Par ce même serment, je vous jure de me constituer prisonnier dès que vous m'en requerrez, pourvu que vous vous engagiez à me protéger contre tous ceux à qui je n'aurais rien fait". Claudas et Pharien échangent donc ces engagements et, dès lors, Pharien se rangea entièrement de son parti.

46     L'attaque commence aussitôt, et ce n'est pas pour rire : une grêle de pierres et de flèches s'abat de tous côtés, tandis que les lances se brisent à grand fracas [p.157] sur les écus - éclats et morceaux en volent en l'air - et que les heaumes résonnent sous les coups d'épée. Le vacarme s'entend loin à l'entour et toute la campagne environnante en retentit. Claudas oppose une belle résistance par le travers de la rue, tranquille sur le compte de Pharien qui s'est mis de son côté, moins pour faire subir des pertes aux gens de Gaunes et de Benoÿc que pour parvenir à la paix avec eux, persuadé qu'il est qu'ils devront finir par l'écouter : ne faire tort à personne et limiter son aide à l'intention, voilà à quoi il s'en tient.

47     Les adversaires de Claudas sont trop nombreux et se pressent en rangs trop serrés autour de lui et de ses gens pour pouvoir l'atteindre ; ils décochent de trop loin des traits qui frappent les leurs, blessant et tuant nombre d'hommes et de chevaux, tant la cohue est grande. A cela s'ajoute la nuit noire qui joue contre eux. Enfin, l'étroitesse de la rue la rend difficile d'accès, permettant au roi et à ses chevaliers de la tenir et de se défendre si bien que les autres voient leur supériorité en nombre se retourner contre eux et s'avèrent incapables de prendre le dessus. De plus, l'absence de Pharien d'entre leurs rangs (il se refuse à frapper le moindre coup dans cette bataille) [p.158] leur est une grave déconvenue car ils ne savent plus quoi faire ni à qui demander conseil.

48     Attaque et défense se prolongent si bien que les blessés et les morts sont nombreux parmi les gens de Gaunes car Claudas leur oppose avec les siens une résistance acharnée : c'était un homme qui savait faire face dans les situations difficiles. Non content de causer des pertes à ses adversaires à la faveur de la mêlée, il se demande comment il pourrait les accabler davantage et a l'idée de faire mettre le feu à la rue. Le vent qui soufflait violemment dans la direction des attaquants le propagea rapidement et força même les plus courageux à reculer en masse et à fuir par la ville pour se protéger, ce qui n'empêcha pas nombre d'entre eux de périr, brûlés vifs. Ce fut un rude coup pour les gens du pays, trop occupés à se sauver eux-mêmes à cause des hommes de Claudas qui les serraient de près, pour avoir le temps d'éteindre l'incendie. Les partisans du roi les forcent donc à se disperser. Mais dès que le feu eut perdu de sa violence en butant contre les murs d'enceinte et les maisons-fortes dont il ne pouvait venir à bout, les gens de la cité firent une sortie et répartirent leurs troupes en deux bataillons. L'un resta dehors pour surprendre les gens de Claudas (le château était construit en dehors de la ville dans un pré et donnait sur [p.159] la rivière). Ils les y trouvèrent sur leurs gardes et fin prêts à se défendre.

49     L'autre repartit à l'attaque en remontant la rue, ce qu'il put faire sans encombre ; mais lui aussi trouva des adversaires sur leurs gardes : ils étaient embusqués des deux côtés du passage et le surveillaient attentivement. Quant à Claudas, il chevauchait rapidement d'un endroit à l'autre, en homme tout à fait capable de se sortir de ce mauvais pas. Quand il s'éloignait d'un des lieux où la bataille était chaude, Pharien l'y relayait, mais sans jamais faire usage de ses armes - lance, épée ou autre -, sans jamais chercher à frapper chevalier ni bourgeois, car il souhaitait instaurer la paix entre les deux camps, dans la mesure où cela dépendait de lui. Il voyait bien que Claudas n'avait pas assez d'hommes pour durer contre les gens de Gaunes ; mais il savait que son avis pouvait lui être très utile et, partagé entre deux fidélités, il espérait amener ceux du pays, en se servant du fait qu'il n'avait pas pris leur parti, à un accord qui ne soit pas honteux pour eux et qui assure en même temps le salut du roi et des siens.

50     La mêlée dura toute la nuit à la lumière des torches, des lanternes et des maisons [p.160] qui finissaient de brûler. Mais les gens de Gaunes y perdirent plus d'hommes que le roi. Le jour venu, ils chargèrent Pharien d'aller lui parler en leur nom, disant qu'ils avaient à se plaindre de lui puisqu'au lieu de les aider il s'était rangé contre eux et que c'était là trahison toute pure. "Certes non, se défend-il, c'est vous qui n'avez pas voulu m'écouter, ce qui semblerait indiquer que vous avez, d'abord, soupçonné mes intentions à votre égard. De plus, le roi Claudas est mon seigneur. Quelles que soient les circonstances dans lesquelles il l'est devenu, il n'y a pas eu de tort de son côté : je dois donc respecter le serment d'hommage que je lui ai prêté et ne pas l'abandonner au moment  où il a besoin de moi, même s'il s'était mal conduit avec moi. Quant à vous, le droit n'est pas de votre côté dans cette affaire, de quoi que vous le soupçonniez, puisqu'il était prêt à se constituer mon prisonnier.

51     C'est ce que je vous ai proposé, mais vous n'avez pas voulu en entendre parler ; je ne vois donc pas en quoi je fais mal de me tourner du côté de celui qui, lui, me fait toute confiance. Aussi longtemps que mon soutien lui sera acquis, vous serez incapables de l'emporter sur lui car mon château n'est pas très loin, et je vais, dès ce matin, le lui donner comme refuge pour qu'il puisse s'y défendre, puisque vous ne voulez pas tenir compte de mes conseils. Je l'y emmènerai sous vos yeux, et vos pertes ne cesseront pas pour autant d'être trois ou quatre fois plus lourdes que les siennes.[p.161] Une fois dans mes murs, il aura tout le temps d'attendre tranquillement que des secours lui arrivent, car je n'aurais pas de mal à soutenir votre siège un an entier. Et sachez bien que, s'il s'en tire sain et sauf, il vous tuera l'un après l'autre jusqu'au dernier : vous ne pourrez compter sur personne pour vous protéger. Vous feriez donc mieux d'écouter les avis sages et bien intentionnés qu'on vous donne plutôt que de vous lancer dans une entreprise impossible. Quant à ce que vous dites de ma déloyauté et de ma traîtrise parce que j'ai accepté de l'aider c'est pur mensonge et si quiconque parmi vous a l'audace de le soutenir, je m'en défendrai par les armes sur le champ, ou, en tout cas, pas plus tard qu'au matin".

52     A entendre Pharien se déclarer aussi déterminé à soutenir Claudas, la crainte les saisit tous. Les plus raisonnables d'entre eux s'écartent et entament une longue discussion. Si Claudas, disent-ils, parvient à regagner son pays sain et sauf, il finira nécessairement par prendre le dessus sur eux "et alors, nous serons tous perdus sans recours ; pour réussir à nous en sortir, nous avons besoin de la valeur et du bon sens de Pharien". Les plus haut placés et sages d'entre eux se mettent donc d'accord pour accepter sa proposition de la veille au soir, si elle tient toujours. Mais Lambègue s'y refuse avec la dernière énergie parce que Claudas serait alors confié à la garde de son oncle : "Je suis sûr qu'il le protégerait contre n'importe qui ce fils de pute, ce traître failli, même s'il le détestait mortellement. Arrangez-vous plutôt pour que je sois en charge de lui une fois qu'il sera en prison,[p.162] et je ferai en sorte de le mettre hors d'état de vous nuire".

53     A ces mots, un des plus puissants de leur groupe se lève vivement pour prendre la parole : il était seigneur d'un très fort château, dit Les Hauts Murs, situé à moins de sept lieues galloises de Gaunes, sur un éperon dominant la Loire par devers la Terre Déserte. L'homme s'appelait Graier ; il était aussi rusé et sournois que valeureux et hardi. De leur vivant, il était cousin des rois Ban et Bohort. "Vous pouvez tranquillement jurer à Pharien, s'il y tient que, une fois Claudas confié à sa garde, si quiconque essayait de lui faire du mal, tous les autres viendraient à sa rescousse ; mais quand il sera en prison, laissez-moi me charger de lui, avec Lambègue qui le déteste. Quand nous l'aurons tué et que nous serons dans mon château des Hauts Murs, mettez-nous à mort tous les deux, si vous le pouvez, je n'y vois pas d'inconvénient !"

54     Cet arrangement fait l'unanimité. Ils retournent donc à Pharien et lui disent qu'ils acceptent, s'il en est toujours d'accord, sa proposition de la veille, concernant l'emprisonnement de Claudas : "Faites bonne garde, car votre honneur y est engagé ; de notre côté, nous vous jurerons sur les reliques des saints que nous nous en remettons entièrement à vous pour surveiller le prisonnier ; et si quelqu'un vous fait des difficultés, nous ferons tout notre possible pour y mettre le holà. – Sur ma foi, seigneurs, vous n'avez d'abord rien voulu entendre quand je vous ai parlé en son nom ;[p.163] maintenant qu'il a vu les limites de vos forces, ce ne sera pas facile de l'y faire consentir. Cependant, je vais le lui demander, non pas privément comme en conseil, mais en votre présence à tous". Il va donc à Claudas et lui dit assez haut pour que tous l'entendent ce que demandent les gens du pays. Le roi réplique que Pharien se rappelle bien ce dont ils sont convenus tous les deux : il s'en remet à lui. "Et vous, seigneurs, interroge-t-il ceux de la ville et du pays, quelles sont vos intentions ?" Ce à quoi le seigneur des Hauts Murs s'avance à nouveau pour dire qu'eux aussi s'en remettent à lui en tout.

55     Les deux partis déclarent donc s'accorder sur le rôle de Pharien ; mais si celui-ci pense que les gens de Gaunes s'y sont, comme lui, sincèrement engagés, il n'en est rien et ils n'attendent qu'une occasion pour tuer Claudas. Pharien, pour sa part, avait l'intention à la fois de tout faire pour protéger le prisonnier de la mort et de se conduire loyalement avec les autres, de façon à n'être parjure ni envers eux ni envers son seigneur. Prenant le roi à part, il lui déclare donc seul à seul : "J'ai eu beaucoup de mal à reprendre ces hommes de leur folie et à les y faire renoncer ; cela dit, je ne trouve pas surprenant qu'ils soient dans l'affliction au sujet des fils de celui qu'ils ont le plus aimé au monde, et qui était leur seigneur-lige. Comme ils sont persuadés que vous les avez fait mettre à mort, ce dont il faut s'étonner, c'est qu'ils ne se fassent pas tuer jusqu'au dernier pour essayer de vous éliminer en retour. Sachez-le bien, je ne vous aime pas, et si je pouvais le faire sans porter atteinte à mon honneur et au droit, c'est ce que je ferais. Mais, même au sein des pires colères et des pires maux, on doit craindre la honte et garder l'honneur, car un homme déshonoré ne peut plus vivre en ce monde, à moins d'être aveugle.

56     De plus, si on manque à la droiture, on perd pour toujours sa part de paradis.[p.164] Mieux vaut donc prendre en patience douleurs et dommages et tous sujets de s'irriter, plutôt que de commettre déloyauté ou traîtrise qui vous expose à perdre en ce monde l'honneur qu'on y recherche à tout prix et en l'autre la haute, l'éternelle joie du paradis. C'est pourquoi, avec l'aide de Dieu, je ne veux pas avoir votre mort sur la conscience tant que je serai lié à vous par mon serment d'hommage, car je ne vous garantis rien après. Si je vous ai dit cela, c'est qu'on me demande de vous garder en prison jusqu'à ce que l'on sache ce que les enfants sont devenus et vous m'avez juré, de votre côté, de vous constituer mon prisonnier dès que je vous en requerrai. Vous voyez clairement ce qu'il en est : vous ne pouvez pas prétendre l'emporter par la force dans ce pays, même si ce n'est pas le langage que j'ai tenu aux autres ; de toute façon, il faut que vous entriez dans cette geôle où je vous garantirai et défendrai contre tous ceux qui voudraient s'en prendre à vous – Peu m'importe, fait Claudas, pourvu que vous vous engagiez loyalement à me servir de garant selon le droit en toutes circonstances. Prenez mon épée, je vous la rends".

57     A ces mots, Pharien ne peut retenir des larmes d'émotion : Claudas lui dit qu'il accepte de se considérer comme son prisonnier et lui le hait plus que personne au monde, au point de le tuer s'il pouvait le faire en gardant le droit de son côté. Mais il se demande comment assurer la protection de cet homme, car il craint que les gens de Gaunes ne le lui tuent entre ses mains, ce qui signifierait le déshonneur à jamais pour eux et pour lui ;[p.165] et sans doute en viendrait-il alors lui-même à se tuer de désespoir. D'un autre côté, s'il renonce à s'assurer de la personne du roi, on le lui imputera à lâcheté et à pleutrerie et son geste aura des conséquences irréparables, car ceux qui en veulent à mort à Claudas lui courront sus et s'exposeront sans hésiter à perdre la vie pour qu'il la perde aussi. Voilà les dangers qu'il redoute le plus ; c'est pourquoi il réfléchit à la façon d'assurer la sécurité du futur prisonnier tout en ne s'opposant pas entièrement au désir des autres.

58     "Seigneur, dit-il à Claudas, vous vous en remettez beaucoup à moi en l'occurrence et je crains, si je vous enfermais dans ma prison, de ne pas pouvoir vous protéger efficacement contre tous ceux qui vous en veulent : ils sont trop nombreux et leur ressentiment est trop profond. Mais je vais vous dire quoi faire : mettez à ma disposition seulement trois de vos plus puissants barons ; je ferai endosser vos armes à l'un d'eux et tout le monde le prendra pour vous. Ils resteront tous les trois enfermés jusqu'à ce que nous ayons des nouvelles sûres des enfants. Je veux les seigneurs de Saint Chirre et de Dun. Choisissez le troisième à votre gré parmi vos chevaliers ; c'est lui qui portera vos armes. Quand je m'adresserai à vous devant le peuple, vous me promettrez ce que je vous demanderai et j'agirai en sorte de sauvegarder et votre foi et la promesse que j'ai faite à nos gens".

59     [p.166] Claudas s'engage à faire tout ce qui lui est demandé, persuadé que son interlocuteur ne cherchera pas à le tromper. Ils retournent donc vers ceux qui les attendaient. "Seigneurs, dit Pharien, j'ai parlé avec le roi, notre commun suzerain, et je lui ai dit que, pour preuve de sa bonne foi, vous vouliez qu'il se mette en ma garde jusqu'à ce qu'on sache avec certitude si les enfants sont morts ou vivants. J'ai réussi à obtenir son consentement ; nous devons tous lui en savoir gré". Puis, se tournant vers Claudas : "Avancez-vous, seigneur, et donnez-moi votre parole sincère de roi consacré que, dès lors que j'en exprimerai la volonté, vous viendrez dans ma prison aux conditions dont nous sommes convenus". Le roi lève la main et prête serment. "Je veux, ajoute Pharien, que deux des plus hauts hommes de votre terre vous accompagnent, les seigneurs de Saint Chirre et de Dun, car un souverain, en prison comme ailleurs, doit se voir entouré non de rustres mais de ses plus puissants barons". Claudas répond qu'il va le leur demander très volontiers ; justement, ils étaient là : l'un gardait les bagages royaux, l'autre surveillait le passage à l'entrée de la rue.

      Puis il rentre au château, y enlève ses armes et les échange avec celles d'un de ses chevaliers : ils étaient tous deux de même taille et de même corpulence.

60     Après lui avoir recommandé d'obéir en tout à Pharien de manière à ce que personne ne se rende compte qu'il n'est pas celui qu'il paraît être, ce à quoi il se conformera en effet,[p.167] Claudas se retire. Quand Pharien voit revenir les trois hommes armés de pied en cap et dit aux seigneurs de Chirre et de Dun qu'ils seront emprisonnés avec le roi, ils répondent qu'ils ne le quitteront pas. "Engagez-vous donc à ne pas chercher à sortir de la prison sauf avec ma permission", ce qu'ils font tous les deux. Il reçoit aussi la parole de celui qui avait endossé les armes de Claudas et que tout le monde prend bel et bien pour lui. Pharien se fait remettre leur épée à tous les trois, puis demande à douze des plus puissants barons des deux royaumes de Gaunes et de Benoÿc de lui jurer, au nom de tous les leurs, qu'ils n'auront pas recours à la force pour tenter d'enlever le prisonnier.

61     Tels sont les accords jurés qui établissent la paix entre les deux partis. Pharien et les autres s'en retournent alors au donjon de Gaunes où on enferme les prisonniers. Les douze barons qui ont prêté serment et Lambègue y pénètrent à leur tour. Quand il y fut monté, ce dernier ne put se retenir : il se jeta sur l'homme qui avait revêtu les armes de Claudas et lui asséna un si rude coup d'épieu (il l'avait pris au passage) que l'arme, faussant le haubert, s'enfonça en pleine poitrine, faisant jaillir le sang. Lambègue était fort et adroit : sous la violence du choc, percé de part en part, le blessé s'effondre à terre, privé de conscience.

62     A cette vue,[p.168] Pharien empoigne une hache qu'il avait gardée là depuis longtemps et se précipite sur son neveu, la brandissant à deux mains. "Fils de pute, s'écrie Lambègue en le voyant s'avancer sur lui, ne voilà-t-il pas que vous voulez me tuer parce que j'ai mis à mal un traître, traître vous-même ! Laissez-moi l'achever avant de me tuer, et je mourrai content !" Sans répondre un mot, Pharien se rue sur lui sous le coup de la colère. Son neveu se protège la tête avec son écu qu'il n'avait pas encore ôté de son cou. La hache en coupe la partie inférieure, arrache les mailles luisantes du haubert et entaille la peau, puis la chair jusqu'au gros os de l'épaule où elle s'enfonce de plus de trois doigts. Le coup était violent et la fureur y avait encore ajouté : le garçon, trop jeune pour pouvoir soutenir un coup asséné par un aussi grand et fort chevalier que l'était son oncle, vole à terre, couvert de sang. Les autres ne sont pas en reste.

63     Le seigneur de Chirre qui n'avait pas d'épée empoigne l'épieu dont Lambègue avait frappé leur compagnon,[p.169] tandis que le seigneur de Dun saisit une lance au ratelier d'armes. Pharien déceint son épée et la leur jette. "Défendez-vous de votre mieux, seigneurs ; pour moi, je ne vous ferai pas défaut aussi longtemps qu'il me restera un souffle de vie, car l'idée de vous avoir mis en danger de mort m'accable. Je pensais avoir affaire à des barons loyaux, pas à des traîtres. Mais on verra bien de quel côté se trouvent les hommes de bonne foi et duquel les parjures : nous sommes plus nombreux parce que le droit est de notre côté, et nous le resterons".

64     Tel est le discours que l'indignation lui inspsire. Finalement, des douze qui avaient prêté le serment, un seul passe à l'action, le seigneur des Hauts Murs, celui qui s'était vanté de tuer Claudas. Se saisissant d'une hache semblable à celle de Pharien, il s'avance sur lui - il ne manquait ni de valeur ni de courage. A cette vue, Pharien, d'un mouvement agile, en fait autant ; sans écu l'un et l'autre, ils se frappent si rudement que leurs heaumes n'y résistent pas : malgré leur dureté, l'acier parvient à les fausser. Tous les deux étaient des combattants vigoureux et valeureux dont les coups étaient portés avec force et adresse. Graier vit se rompre la visière de son heaume et, sous le choc, tomba à la renverse, heurtant butalement le sol d'une épaule tandis que Pharien devait mettre précipitamment un genou à terre.

65     Le chevalier que Lambègue avait blessé - mais pas mortellement - s'était remis debout , décidé à offrir une belle résistance, car il craignait pour sa vie, à se voir ainsi au milieu d'ennemis : mais il a du mal à le faire, affaibli qu'il est par la perte du sang qui lui ruisselle sur tout le corps. Il prend cependant la lance de l'homme à qui Pharien avait donné son épée [p.170] et s'apprête à se défendre chèrement. Mais ni lui ni ses deux compagnons ne trouvent personne qui fasse mine de les attaquer : les dix autres déclarent qu'ils ne manqueront pas à leur parole pour épouser le parti de deux sots et leur folie. Tous ceux qui n'avaient pas la trahison en tête étaient venus là sans heaume. Cependant, Pharien s'était lui aussi remis debout et marchait, hache brandie, sur Graier, toujours étendu par terre et qui tardait à reprendre ses esprits. Les chevaliers se précipitent vers Pharien pour le prier, au nom de Dieu, d'épargner leur compagnon ; mais il ne les laisse même pas terminer et frappe violemment son adversaire à la tête au moment où il était en train de se relever. Le tranchant du fer ne s'abattit pas droit sur le heaume car, au dernier moment, la hache tourna entre les mains de celui qui la tenait ; le coup fut cependant suffisant pour étourdir à nouveau le blessé qui tomba en avant : sous le nasal, nez et joue se ressentent durement du choc et l'homme se retrouve au sol, étendu tout de son long et évanoui. Mais avant que son adversaire ait eu le temps de revenir à la charge, les autres le lui arrachent des mains et tous s'interposent pour assurer sa sécurité.

66     Cependant, Lambègue s'était relevé et s'apprêtait à se retirer quand son oncle lui court sus : "Vous êtes mort, traître, fils de pute, hurle-t-il. Vous m'avez déshonoré et vous allez me faire passer pour un traître : tant pis pour vous !" A ses cris, sa femme accourt précipitamment. Elle avait voué à Lambègue une haine de longue date car ses conseils avaient été responsables de bien des duretés de Pharien à son égard, mais quand elle voit son mari se précipiter sur lui, hache à la main, prêt à le tuer, elle s'interpose, implorant sa pitié :[p.171]  – Gardez-vous de tuer le meilleur chevalier du monde, seigneur ! C'est ce qu'il deviendra à coup sûr si le temps lui en est laissé. S'il mourait maintenant, quelle perte ce serait pour la chevalerie, et quelle déloyauté de votre part ! Tuez-moi plutôt et épargnez-le, car, si vous l'achevez sous mes yeux, je le suivrai dans la mort".

67     Voyant sa femme prête à mourir pour l'auteur de tous ses maux, il l'abandonne et se retourne contre Graier que les autres avaient remis debout non sans mal, le frappant au milieu même d'entre leurs mains si brutalement qu'il le fait retomber à terre. Cette conduite a l'heur d'indigner plusieurs des compagnons de Graier : ils ne supporteront pas qu'on le leur tue ainsi, jurent-ils. Et entourant Pharien, ils se jettent sur lui, le frappant de leurs lances et de leurs épées : le sang rouge jaillit et ruisselle de ses blessures dont, heureusement pour lui, aucune n'était mortelle. Seulement, quand Lambègue voit couler le sang de son oncle, ce lui est un vrai crève-cœur : l'amour que l'on éprouve naturellement pour un parent lui fait prendre en pitié cet homme qui était à la fois son oncle et son légitime seigneur.

68     Aussitôt, il met la main à l'épée et se précipite, tout blessé qu'il est, et fait pleuvoir sur eux une grêle de coups assénés avec toute la force et le courage dont il était capable. Sur quoi, les deux autres chevaliers qui étaient en prison avec Claudas [p.172] viennent prêter main-forte à Lambègue et livrent un rude assaut aux gens de la ville. Quand ces derniers constatent que Lambègue expose sa vie pour sauver celui que, croyaient-ils, il détestait tant, c'est à leur tour d'être touchés de pitié : s'opposer à l'affection de deux parents, cela n'a pas de sens, disent-ils. Alors, le plus haut placé et le plus puissant d'entre eux, le seigneur de Lambrion, un homme émérite, et de grand sens, après l'avoir été de grande prouesse, prit l'initiative de s'interposer entre Pharien et ses assaillants : c'était un de ses intimes et une amitié de longue date les unissait ; il réussit à séparer les combattants avant qu'il n'y ait eu mort d'homme, mais il ne put empêcher que plusieurs, et parmi les plus renommés, ne soient blessés.

69     Une fois les combattants séparés, tous quittent le donjon, sauf Pharien et les siens. Il se fait désarmer et deux des otages venus pour accompagner le soi-disant Claudas examinent ses blessures, cependant que sa femme soigne le troisième, lui, grièvement blessé. Quand elle est sûre que la vie de son mari n'est pas en danger, elle n'accorde guère d'attention à l'état des autres, sauf à celui de Lambègue dont elle s'occupe plus qu'on ne l'aurait attendu. Lui ne voulait pas quitter la tour car il craignait que les gens de la ville ne viennent y attaquer son oncle et, si cela devait se produire, il aimait mieux mourir à ses côtés que d'avoir la vie sauve avec les assaillants.

       Pharien était beaucoup moins en colère contre son neveu que ce qu'il avait laissé voir au cours du combat car il savait bien, au bout du compte, que celui-ci ne lui voulait ni honte ni mal. Mais il était surtout stupéfait d'avoir vu sa femme, qui le détestait tant, se précipiter pour lui porter secours au moment où il en avait le plus besoin, et cela de si grand cœur qu'elle était prête à se faire blesser ou tuer pour lui ; par ce geste, elle a si bien su regagner son cœur qu'il est prêt à oublier tout ce dont elle s'est rendue coupable par le passé et à lui pardonner [p.173] sans plus lui en vouloir ; de même qu'il oublie sa colère contre son neveu et qu'il lui pardonne d'avoir blessé le chevalier qu'il avait assuré de sa protection.`

70     Voilà donc Pharien dans le donjon tandis que ceux qui l'avaient attaqué en sont partis ; certains regrettaient de ne pas l'avoir tué, mais pas ceux qui étaient loyaux, car ils savaient pertinemment que, s'ils l'avaient fait, on les aurait dès lors considérés comme des traîtres, et qu'ils en auraient été déshonorés.

      Pour le moment, le conte les abandonne et en revient aux deux enfants qui sont en la garde de la bonne dame du Lac avec leur cousin Lancelot.

XVa

Les trois cousins au lac

1     Il dit que, trois jours après leur arrivée au lac où la demoiselle les avait amenés, les enfants étaient dans un triste état, à cause de la séparation d'avec leurs gouverneurs auxquels ils étaient tous deux très attachés. Quand la dame du Lac s'en rendit compte, elle en conçut inquiétude et pitié et les interrogea sur la raison de leur pauvre mine, mais ils la craignaient trop pour lui dire la vérité et ils répondirent qu'ils n'en savaient rien. Elle s'en enquit alors par l'intermédiaire de Lancelot à qui ils avouèrent qu'ils seraient malheureux tant qu'ils seraient loin de leurs maîtres : il n'y avait personne d'autre à qui ils osaient s'ouvrir en confidence [p.174] parce qu'il était impossible, pensaient-ils, d'être aussi doux et tendres qu'ils l'avaient été avec eux. Lancelot leur demande également qui ils sont et Lionel lui révèle qu'ils étaient les fils du roi Bohort de Gaunes, ainsi que les circonstances de leur fuite : il lui raconte en détail comment il avait frappé Claudas pendant qu'il était à table et blessé son fils - ce qui ne fait que renforcer l'amitié et l'admiration qu'il avait déjà inspirées à Lancelot. "Claudas en est-il mort ? interroge-t-il. – Non, fait Lionel, mais son fils, oui, ce qui me réjouit tout autant et même plus. – C'est tant mieux pour vous, en effet. J'espère que vous continuerez comme vous avez commencé, car, selon moi, un fils de roi doit faire preuve de prouesse plus que tout autre".

2     Lancelot rapporta à sa dame tout ce que Lionel lui avait dit, précisant que, à coup sûr, les deux frères ne mangeraient pas tant qu'ils n'auraient pas leurs gouverneurs auprès d'eux. Touchée de pitié, elle les fait venir et constate qu'ils ont en effet les joues creuses et amaigries, les yeux rouges et gonflés de larmes, et que leurs visages sont tout pâles. Leur tristesse est si grande qu'ils sont incapables de prendre sur eux pour faire bonne figure. "Qu'avez-vous mes enfants ?" Mais ils n'osent toujours pas parler ;[p.175] ce fut elle qui dut prendre les devants. "Je vois que vous n'êtes pas heureux et je sais pourquoi : ce sont vos maîtres qui vous manquent. Et si je les envoyais chercher, seriez-vous contents ? Dites-le moi, car vous pouvez être sûrs que je le ferai si vous devez m'en être reconnaissants".

3     Et Lionel, qui avait pâti encore plus que son frère répond qu'ils ne sauraient même plus ce que c'est que d'avoir de la peine. "Alors, vous n'aurez plus longtemps à le savoir, par Dieu, fait la dame, car je vais m'en occuper aujourd'hui même. – Si le temps me dure, dame, explique Lionel, ce n'est pas tant pour moi que par crainte pour lui : j'ai si peur que Claudas l'ait fait mettre à mort, ainsi que celui de mon frère, tant il les déteste. – Ne vous inquiétez pas, vous n'aurez pas longtemps à attendre ; mais, attention : ne me faites plus mauvais visage, sinon je ne vous aimerais plus ! Pour le moment, que la compagnie de mon fils vous réconforte ! Et puis mangez : je ne voudrais surtout pas que vos gouverneurs vous trouvent dans cet état en arrivant. D'ailleurs, si dans deux jours vous n'avez pas aussi bonne mine que quand on vous a amenés ici, à coup sûr, ils ne voudront pas rester car ils penseraient qu'on vous a laissé mourir de faim. – "Pitié, dame ! s'exclame Lionel fort effrayé par cette menace.[p.176] Assurément, s'ils nous trouvaient l'air triste et le visage amaigri, ils comprendraient que ce serait à cause d'eux, parce qu'ils nous auraient manqué ; mais nous allons manger quand même, tout ce que vous voudrez, pourvu que vous nous promettiez de les envoyer chercher aujourd'hui même".

4     La dame ne peut retenir un sourire attendri ; elle leur jure de faire tout de suite le nécessaire. "Envoyez-leur un signe de reconnaissance, dame, dit Lionel, cela leur fera d'autant plus plaisir ; tenez, prenez nos ceintures et dites à celui qui les apportera de commencer par les leur montrer : je suis sûr qu'ils seront pressés de le suivre pour venir nous retrouver".

      La dame prend les deux ceintures qui étaient d'une taille et d'un travail identiques ; puis elle retourne dans sa chambre et appelle une demoiselle - ce n'était pas celle qui avait enlevé les enfants : "Vous vous rendrez à Gaunes où vous vous renseignerez par vous-même ainsi que par l'intermédiaire de ceux qui vous accompagneront, pour savoir où en sont les relations entre le roi Claudas et les gens du pays ; selon ce qu'il en est, faites en sorte de ne rien dire à personne sauf aux gouverneurs des deux enfants. Vous chercherez à savoir tout ce qui s'est passé, et en particulier ce que l'on dit de l'endroit où ils sont.[p.177] Si vous pouvez leur parler en privé, faites-le et dites-leur que leurs seigneurs les saluent ; montrez-leur ces ceintures comme signe de reconnaissance, pour qu'ils vous croient quand vous leur apprendrez qu'ils sont sains et saufs et ne manquent de rien. Ajoutez qu'eux-mêmes doivent venir les retrouver car les deux garçons refusent de manger et de boire parce qu'ils sont séparés d'eux ; mais attention : que personne d'autre ne sache qui vous êtes ni d'où vous venez !"

5     La demoiselle répond qu'il est bien superflu de la mettre en garde sur ce point. "Voilà comment vous vous y prendrez, termine la dame. Vous leur direz qu'il leur faut partir le plus discrètement possible et seuls. Vous-même, acheminez-les à l'insu de tous. Je pense que vous trouverez sur place, ou en cours de route, l'espion que j'ai déjà envoyé là-bas pour se renseigner : ainsi vous aurez la tâche plus aisée que si vous deviez tout faire par vous-même".

6     Sur ce, la demoiselle se met en route, accompagnée de deux valets à cheval ; en chemin, ils rencontrent l'espion de la dame qui leur raconte à quelles conditions la paix a été faite entre Claudas et les gens de Gaunes qui le retiennent prisonnier, et les événements surprenants auxquels s'étaient trouvés mêlés Pharien et Lambègue, l'un s'efforçant de tuer le roi, l'autre de le protéger. Il leur rapporta aussi ce qui était arrivé à ceux qui s'en étaient pris à Claudas, dans la mesure où un étranger peut vraiment savoir ce genre de choses.[p.178] Puis, la demoiselle reprend son chemin jusqu'à la ville qu'elle trouve fort en émoi : les habitants y assiégeaient Pharien dans le donjon parce qu'ils avaient appris que ce n'était pas Claudas qui y était détenu.

7     Elle constata que l'assaut était donné avec vigueur, ce qui lui fit craindre pour la vie des deux maîtres. Feignant d'en ignorer la raison, elle demanda pourquoi on bataillait ainsi, ce qu'on lui expliqua en détail. Elle s'enquit alors de l'homme le plus loyal parmi les assaillants et, quand on le lui eut nommé, elle fit en sorte d'avoir un entretien avec lui : "Cher seigneur, on vous tient pour un homme aussi sensé que fidèle. Je voudrais vous confier quelque chose, à condition que vous me donniez votre parole d'honneur de n'en rien répéter à personne. Sachez seulement que cela ne manquerait pas de vous réjouir et serait bon aussi pour vos deux seigneurs".

8     A ces paroles, l'homme ne se tient plus de contentement : son sang ne fait qu'un tour quand il entend parler de sa joie et de l'intérêt des deux enfants. "De quels seigneurs voulez-vous parler ? demande-t-il cependant. – Des fils du roi Bohort qui était roi de la ville et de tout le pays alentour. – Ah ! demoiselle, avant tout, dites-moi s'ils sont vivants. – Mais oui, soyez tranquille, ils sont sains et saufs ; si je suis ici, c'est parce que l'on veut, là où ils sont, que leurs gens sachent ce qui leur est arrivé ;[p.179] et on envoie à leurs gouverneurs des signes de reconnaissance que je pense sans équivoque ; arrangez-vous, s'il vous plaît, pour que je puisse leur parler : il le faut vraiment. – Je vais faire tout mon possible pour vous ménager une entrevue avec eux, demoiselle ; mais, au nom du ciel, pourriez-vous me dire où sont mes deux seigneurs, et s'ils sont entre les mains de Claudas ou d'autres ennemis ?

9     – Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'ils sont sains et saufs, qu'ils ne manquent de rien ; et ceux qui les gardent ont autant, sinon plus, d'affection pour eux que vous n'en avez vous-même. J'ajouterai qu'ils n'ont rien à craindre de personne. Mais vous dire où ils sont, cela non, je ne le peux pas. – Je vais voir comment vous faire rencontrer leurs gouverneurs, demoiselle ; mais, si vous le permettez, je dirai aux nôtres que j'ai eu des nouvelles sûres de nos seigneurs : quelle joie pour eux ! – Vous pouvez le leur dire, mais rien d'autre, car c'est sous le sceau du secret que je me suis confiée à vous. – Personne n'essaiera de vous forcer à en dire davantage, demoiselle". Il la serre dans ses bras et se rend auprès des gens de son parti à qui il annonce qu'il vient d'avoir des nouvelles des enfants qui sont sains et saufs, et ont échappé à Claudas et à leurs ennemis.

10     La nouvelle ne mit pas longtemps à se répandre dans toute la ville et la liesse fut aussitôt générale. L'homme qui avait parlé avec la demoiselle réussit à faire s'écarter les assaillants de manière à ce qu'elle puisse pénétrer dans le donjon et s'y entretenir avec Pharien et Lambègue.[p.180] Après leur avoir fait voir les ceintures - ce qui eut l'heur de les réjouir grandement -, elle leur transmit le message dont la dame l'avait chargée : les deux enfants ne voulaient ni boire, ni manger, ce qui faisait qu'ils commençaient d'être dans un triste état, parce qu'ils étaient séparés d'eux. Ceux-ci se réjouirent à la fois d'apprendre que Lionel et Bohort étaient retrouvés et de la promesse qu'elle leur fait de les emmener les voir.

11     D'une fenêtre du donjon, Pharien interpelle les plus importants des hommes de la ville et du pays, et leur répète ce qu'il vient d'apprendre. Ils lui répondent qu'ils seront convaincus s'il peut leur montrer les enfants. "Demoiselle, fait-il en se retournant vers elle, cela va mal comme vous pouvez le voir : on me retient prisonnier ici, avec les miens, et ils ne me laisseront pas sortir tant que quelques-uns d'entre eux au moins n'auront pas vu les garçons. Ils sont persuadés que je les ai trahis et tués. – Je n'oserais pas prendre cela sur moi, par Dieu, mais si vous venez avec moi, et votre neveu aussi, vous les verrez. Mais vous deux, pas plus : on me l'a défendu sur mes yeux. – Voilà ce que vous allez faire, demoiselle", intervient Pharien en homme avisé. "Mon neveu (c'est lui le gouverneur du cadet), ira avec vous : s'il peut persuader la personne en garde des enfants de les laisser voir à deux barons du pays, j'obtiendrai ma libération ;[p.181] je ne pense pas que ce soit possible autrement et je ne voudrais surtout pas que le blâme en retombe sur vous. Puisqu'on vous a ordonné de nous emmener avec vous, mon neveu et moi, je vous le confie ; mais jurez-moi d'abord sur les reliques des saints que vous ne le remettrez pas entre les mains de Claudas".

12      Ce qu'elle fait aussitôt. Puis revenant à ceux du dehors il leur déclare que quelques-uns d'entre eux n'ont qu'à accompagner Lambègue : "Cette demoiselle vous fera voir les enfants et moi je resterai en prison pendant ce temps ; mais j'entends redevenir libre, ainsi que tous ceux qui sont avec moi dès que vous serez sûrs qu'ils sont sains et saufs. Donnez-moi votre parole sur les reliques avant que mon neveu ne sorte".

13     Persuadés qu'ils n'ont aucune chance de retrouver leurs jeunes seigneurs en vie, tous s'y accordent. On apporte un reliquaire : la demoiselle jure d'abord à Pharien de faire ce qui avait été convenu entre eux, puis c'est au tour des barons. Mais qui choisir pour accompagner Lambègue ? Comme les barons se demandaient comment les choses allaient tourner - et s'il y avait de la trahison dans l'air ? -,[p.182] ils convinrent de dépêcher un seul d'entre eux au récit duquel ils devront se fier. Ils désignèrent l'homme qui avait été le premier interlocuteur de la demoiselle, qui était le plus puissant et le plus loyal seigneur de tout le royaume ; il avait largement la cinquantaine, s'appelait Léonce de Paerne et était cousin du roi Bohort. Avant de partir, il demanda à la demoiselle où elle l'emmenait : était-ce une terre sous la dépendance de Claudas, ou ailleurs ? Et elle répondit que, là où elle s'apprêtait à le conduire, "le roi n'avait aucun pouvoir".

14     Léonce et Lambègue se mettent en selle et suivent la demoiselle qui leur sert de guide ; leur chevauchée les mène vers la vallée où se trouve la ville de Neorrange, à l'orée de la forêt de Briosque. C'est de ce côté de la forêt qu'il y avait le lac où se trouvaient les enfants. Arrivée au bord d'une rivière qui courait au fond de la vallée et qu'une vaste et belle prairie séparait du bois, la demoiselle fit halte et dit à Léonce : "Seigneur, je n'agis pas en mon nom propre, mais en celui de la personne au service de qui je me trouve. Quand je suis partie pour Gaunes, on m'a défendu, sur mes yeux, d'amener quiconque là où sont les enfants, à part leurs deux gouverneurs et je n'oserais pas désobéir à cet ordre. Vous devez donc attendre ici jusqu'à demain matin, cependant que cet autre chevalier et moi, nous nous rendrons auprès d'eux, et nous ferons en sorte [p.183] que vous aussi puissiez venir. Un des écuyers qui m'ont accompagnée reviendra vous dire ce qu'il en est. – En ce cas, demoiselle, dites-moi où je trouverai à me loger pour cette nuit. – Volontiers, vous n'avez qu'à me suivre".

15     Ils remontèrent la rivière jusqu'à se trouver en vue, assez loin sur la droite, du château de Charoche dont les terres jouxtaient celles qui dépendaient du château de Brion, d'où la forêt de Briosque tirait son nom. La demoiselle indique le château à Léonce qui se dirige de ce côté avec ses écuyers afin d'y passer la nuit, tandis qu'en compagnie de Lambègue elle reprend sa chevauchée en direction du lac où ils entrent sans s'arrêter. Il faisait déjà nuit noire quand ils y arrivèrent et quel ne fut pas l'étonnement de Lambègue à voir la demoiselle se risquer à pareille heure à travers cette masse d'eau. Mais il n'était pas au bout de ses surprises : il se retrouve, avant d'avoir soufflé mot, devant une grande porte à l'entrée d'une majestueuse demeure. Et là, il a beau regarder autour de lui, il n'y a plus trace de ce lac qu'il avait d'abord vu. Il pénètre dans la maison à la suite de la demoiselle qui se rend, seule, dans la pièce où se tenaient les enfants.

16     Dès qu'ils la voient, ils se précipitent :[p.184] comment dire la joie de Bohort quand il reconnaît son maître qu'il couvre de baisers ? Mais lorsqu'on eut dit à Lionel que le sien n'était pas là, il n'ouvrit plus la bouche et se réfugia précipitamment dans l'alcôve où la demoiselle qui l'avait amené au lac avec son frère était occupée à panser sa blessure au visage qui n'était pas encore cicatrisée. Il se demanda aussitôt où cela lui était arrivé car, au cours du voyage, il ne s'était rendu compte de rien. "Comme vous devez avoir mal ! Vous voilà toute défigurée, demoiselle. Qui vous a fait cette blessure ? – Eh bien ! Lionel, ne doit-il pas beaucoup m'aimer celui à cause de qui je l'ai reçue, et sans hésiter, bien au contraire, parce qu'il y allait de sa vie ? – Assurément, il doit vous aimer comme lui-même et faire tout ce que vous lui ordonnerez. – Et si c'était pour vous ? – Pour moi ? Alors, aussi vrai que Dieu m'aide, j'aimerais cette personne, lui ferais confiance et la vénérerais plus que tout autre au monde.

17     – Je ne regrette pas cette blessure, Lionel ; je l'ai eue en voulant vous protéger, au moment où Claudas brandissait son épée pour vous trancher la tête. Voyez donc tout ce que vous me devez en retour.[p.185] – Ce que je vous dois ? Vous aimer comme j'aime ma vie. Vous êtes plus tendre et aimante que mon maître Pharien : je lui avais fait dire combien j'étais malheureux et il n'est pas venu ; et pourtant, je l'aimais beaucoup et je crois que, si j'avais été le roi du monde, il y aurait régné plus que moi. Et vous, sans me connaître, vous avez risqué votre vie pour moi. Que Dieu m'abandonne si j'ai jamais un autre maître que vous, tant que vous voudrez m'en tenir lieu. Je ne pourrais pas en avoir de meilleur, car en qui avoir plus confiance qu'en la personne qui vous aime davantage ?"

18     A l'entendre ainsi parler, la demoiselle ne peut retenir des larmes d'attendrissement, de bien douces larmes en vérité, qui lui montent du cœur aux yeux ; elle le prend dans ses bras et lui couvre de baisers les lèvres et les paupières. C'est à ce moment que Lambègue entre dans la chambre et mettant un genou en terre devant Lionel qui le salue, lui demande comment il en est allé de lui. "Mal, répond l'enfant, mais maintenant cela va bien. Dieu merci, j'ai un peu oublié tous mes malheurs et toutes mes peines". Cependant, la demoiselle le tenait embrassé par le cou. "Mon oncle - votre maître - vous salue, ajoute Lambègue. – Mon maître, il ne l'est pas vraiment ; vous, vous êtes celui de Bohort, puisque vous êtes venu le consoler.[p.186] Mais, dites-moi quand même : comment va-t-il ? – Il est sain et sauf, Dieu merci !"

19     Puis il lui raconte en détail les difficultés et les ennuis par lesquels Pharien est passé pour que les gens de Gaunes n'aient pas à souffrir de Claudas. "Et son fils Dorin, interroge Lionel, s'est-il remis du coup de mon frère ?" Lambègue ne peut s'empêcher de rire. "Pour être remis, il l'est, et définitivement ! – Comment cela ? Vous voulez dire qu'il est mort ? Pour de vrai ? – Je l'ai vu couché dans son cercueil, sans âme et déjà froid. – Alors que personne n'ait encore l'idée de s'approprier mon héritage par les armes, car je saurais comment le récupérer ! Et que Dieu garde Claudas en vie assez longtemps pour que je puisse lui apprendre ce qu'il en coûte de s'emparer par la force de la terre d'autrui !".

      Tous sont dans l'admiration devant d'aussi fières paroles, mais, plus que tous, la dame du Lac qui, toute à sa joie de l'entendre, ne voudrait rien écouter d'autre. Cependant, Lambègue lui explique comment il est venu et en vertu de quelle convention : Pharien ne pourra sortir de prison que si Léonce de Paerne voit Lionel et Bohort.

20     La dame du lac demande à Lionel s'il veut y aller. "Je ferai ce que ma demoiselle, que je tiens là contre moi, me conseillera.[p.187]    – Comment cela ? Lui appartenez-vous donc de si près ? – Oui, dame. Et à qui d'autre pourrais-je être ? Elle a payé assez cher pour m'avoir". De sa main, il écarte le linge et la coiffe qui lui couvraient en partie le visage pour que tous puissent voir la plaie. "Certes, dit la dame, ce ne sont pas blessure et peine perdues, car, si vous vivez jusque là, à coup sûr, j'en prends Dieu à témoin vous deviendrez un homme digne de ce nom". Voilà ce que Lionel s'entend dire. Puis, la dame du Lac se prépare à partir, le lendemain, pour la rivière sous Charosque, en emmenant avec elle les deux enfants pour les faire voir à Léonce de Paerne qui les attendait.

21     Cela convenait à la fois à Lambègue et aux garçons. Si la dame les accompagnait, c'était parce qu'elle ne voulait pas qu'on apprenne, sans qu'eux-mêmes s'en rendent compte, où ils habitaient (il leur était déjà arrivé d'avoir été épiés) ; après quoi, il aurait été facile de les enlever quand ils allaient jouer dans la forêt ou en revenaient.

      Lancelot arriva au milieu de la conversation ; il avait fait la sieste au retour d'une longue journée passée en forêt et il venait juste de se lever. Quand il était là, la dame avait l'habitude de ne jamais commencer à déjeuner ou à dîner sans lui, car dès lors qu'il avait été capable d'en assurer le service,[p.188] ç'avait toujours été lui qui découpait les viandes à sa table et lui servait à boire ; après quoi, elle le faisait asseoir. Et elle prenait plaisir à le regarder car elle avait pour lui tout l'amour qu'on peut avoir pour un enfant qu'on a élevé, et même davantage : aucune mère n'aurait pu avoir plus d'amour pour un enfant qu'elle aurait porté dans son ventre.

22     Lancelot descendit dans la salle. Il avait sur la tête une guirlande de roses dont le rouge éclatant mettait en valeur ses beaux cheveux blonds ; pourtant, on était déjà en août où les roses sont généralement passées fleurs. Mais le conte assure que, aussi longtemps qu'il demeura au lac, été comme hiver, et dès le matin si tôt qu'il se levât, il portait une guirlande fraîche de roses rouges sur les cheveux - sauf le vendredi, les vigiles des grandes fêtes et pendant le carême. Tous les autres jours, il en trouvait une à côté de lui à son réveil, et il eut beau faire et guetter à maintes reprises, jamais il ne put ne serait-ce qu'entrevoir qui la lui apportait. Et, depuis que Lionel et Bohort lui tenaient compagnie, chaque matin, à son réveil, il partageait la guirlande en trois, pour qu'eux aussi en aient une,[p.189] ce qui montrait la délicatesse de son cœur, selon tous ceux qui le voyaient faire.

23     Il descendit donc dans la salle, comme on vous l'a conté et alla dans la "chambre à la galerie" (on l'appelait ainsi) où la dame se tenait à son habitude au milieu d'une nombreuse et jeune compagnie. Le premier à le voir fut Bohort qui était blotti dans le giron de Lambègue et se leva pour courir lui dire que c'était son maître qui était là. Sur ce, la dame, elle aussi, alla à sa rencontre, ainsi qu'un bien beau chevalier, son ami, deux autres encore qui étaient avec lui et enfin tous, les uns après les autres, car on le traitait toujours avec beaucoup d'honneur. La dame le prit dans ses bras et lui donna de tendres baisers sur les paupières et les lèvres, à la grande surprise de Lambègue qui se demandait qui pouvait bien être cet enfant pour qu'elle le cajole et l'honore ainsi.

24     Quand la dame laissa aller Lancelot, il s'approcha de Lambègue et le salua gaiement ; celui-ci déclara que jamais un enfant de son âge ne lui avait fait une impression aussi favorable : il regrettait beaucoup de ne pas le connaître, mais il espérait que ce serait chose faite sous peu. Sur quoi, on se disposa à se mettre à table et lorsque Lancelot eut assuré sa part du service il alla s'asseoir avec tous les autres convives : aucun d'eux n'aurait osé le faire avant lui, y compris ces fils de roi qu'étaient les deux frères.[p.190] Quand ces derniers étaient arrivés au lac, Lancelot avait voulu manger à l'écart et la dame avait dû le forcer à continuer d'assurer le service comme avant : elle voulait être obéie "car, avait-elle dit, rien de ce que je vous ordonne de faire ne pourra légitimement vous faire considérer comme un rustre".

25     On devait donc se rendre, le lendemain, vous vous le rappelez, à la rivière sous Charosque. On se coucha tôt après dîner, car la dame et les siens avaient l'intention de se lever de bonne heure. C'est ce qu'ils firent et, après avoir entendu la messe, ils se mirent en selle. La dame emmenait avec elle, outre les deux enfants, Lancelot, tout content d'aller avec eux, ainsi que son ami et deux autres chevaliers, tous les trois armés de pied en cap ; au moins trente écuyers et sergents, armés eux aussi, les escortaient. Lancelot, suivi d'un valet qui portait son arc et ses flèches, chevauchait à côté de la dame, sans jamais s'éloigner d'elle ; une petite épée à sa taille pendait à l'arçon de sa selle et il avait à la main (c'était une habitude chez lui) un bâton qui lui servait de projectile pour atteindre quelque oiseau ou autre animal, - et il y était d'une adresse sans pareille. Lambègue qui se plaisait à le suivre des yeux demanda à Bohort qui il était, mais celui-ci ne put le renseigner : pour sa part, dit-il seulement, il le croyait vraiment fils de la dame. Ils chevauchèrent jusqu'à la rivière d'une traite.

26      [p.191] Ils dépêchèrent alors un écuyer au château où le seigneur de Paerne avait passé la nuit pour qu'il le ramène avec lui. Quand Léonce vit le groupe d'hommes en armes, il s'effraya, car la pensée d'une trahison possible ne l'avait pas quitté. "Ami, demanda-t-il à l'écuyer, va dire à Lambègue de venir me parler". L'écuyer s'exécuta aussitôt. Cependant, Léonce échangeait le palefroi qu'il montait jusqu'alors pour un destrier. Aussitôt que le neveu de Pharien est à portée de voix, il lui demande pourquoi ces gens en armes. "C'est pour assurer la protection des enfants, répond Lambègue. – Je peux être sûr de n'être pas trahi ? – Tout à fait, mais ils en veulent mortellement à Claudas. Ne croyez pas que je cherche à vous tromper : vous savez bien que je ne suis pas suspect d'indulgence pour la trahison".

27     Ils se rendent alors ensemble auprès des enfants. Le seigneur de Paerne ne les a pas plus tôt aperçus qu'il se précipite pour les embrasser, pleurant d'émotion et d'attendrissement. Et quand il sait que la dame qui est là est la personne qui les a pris sous sa sauvegarde, il se jette à ses pieds : "Veillez bien sur eux, dame, au nom de Dieu : ce sont les fils du prince le plus preux et le plus loyal que j'aie jamais connu, sauf l'honneur du roi Ban son frère et son seigneur, et qui faisait encore mieux que lui aux armes, tout le monde s'accorde à le dire. Si vous saviez comme moi leur origine, en femme de bien que vous êtes,[p.192] j'en suis persuadé, vous feriez tout pour qu'il ne leur arrive pas malheur ; d'autant plus que, si haute soit leur ascendance par leur père, elle n'est rien en comparaison de celle qui leur vient de leur noble mère. Les Ecritures nous apprennent que ses ancêtres et elles descendent du saint lignage du grand roi David, mais nous ignorons les exploits dont ses descendants seront capables ; tout ce qu'on sait, c'est que la Grande-Bretagne est dans l'attente de celui qui la délivrera, en mettant fin aux aventures pour le moins mystérieuses qui s'y produisent, et qu'il sera issu de la lignée de cette femme : ses enfants pourraient donc s'élever plus haut encore qu'on ne l'imagine.

28     Si vous pensez ne pas pouvoir les protéger de leurs ennemis, ici ou ailleurs, confiez-les nous, dame, à leurs gouverneurs et à moi ; si nous-mêmes nous ne pouvions assurer leur sauvegarde, nous nous enfuirions avec eux. D'ailleurs, plaise à Dieu qu'ils ne demeurent pas toujours les déshérités qu'ils sont ! Notre-Seigneur aura bien pitié d'eux ! Et s'ils tiennent de famille, leur prouesse aura de quoi effrayer leurs ennemis. De plus, dès qu'ils seront en âge de porter les armes, ils n'auront qu'à se montrer dans leurs terres : tous les gens du pays sans exception mettront leurs biens et leur vie à leur service ; ils n'auront pas de mal à récupérer leur héritage".

29     Ces mots font pleurer Lionel à chaudes larmes [p.193] et lui donnent beaucoup à penser, ce dont s'aperçoit la demoiselle qui avait été blessée pour lui ; le prenant par la main, elle l'interroge : "Qu'avez-vous, Lionel ? A quoi pensez-vous ? Allez-vous me quitter alors qu'hier soir vous disiez que vous n'auriez jamais d'autre maître que moi ? – Je le dis encore, demoiselle", répond-il en lui jetant un regard honteux, "mais c'est que je pensais à la terre de mon père : j'aimerais tant la reprendre, et bientôt, si cela se pouvait". Lancelot, peiné de lui voir si triste mine, s'interpose vivement. "Fi ! donc, cher cousin, ne pleurez pas par peur de rester sans terre : à cœur vaillant, rien d'impossible ! N'auriez-vous pas honte de perdre au vu et au su de tous une terre conquise sans éclat ? Faites plutôt en sorte de la conquérir à force de prouesse !"

30     Le bon sens de ces paroles surprit jusqu'aux plus sages, surtout dans la bouche d'un si jeune enfant. Quant à la dame, ce fut la plus étonnée de tous, mais pas pour la même raison : entendre Lancelot appeler Lionel "mon cher cousin" lui fit monter aux yeux l'eau du cœur. "Cher seigneur, dit-elle à Léonce de Paerne, ne vous inquiétez pas pour les enfants ; j'ai bien l'intention d'assurer leur sauvegarde envers et contre tous ;[p.194] ils n'ont pas besoin de me quitter et de partir avec vous, je dispose de deux ou trois place-fortes où ils n'auraient rien à craindre de Claudas. Vous pouvez vous en aller maintenant et dire à tous ceux qui leur veulent du bien qu'ils sont sains et saufs, qu'il ne leur manque rien et qu'ils sont entourés d'amis sûrs. De moi, je vous dirai seulement ceci, et ne cherchez pas à en savoir davantage : personne, sauf leur mère, ne peut les aimer autant que moi, et ce n'est pas par intérêt (car les terres ne me font pas défaut, grâce à Dieu) mais pour eux, qui le méritent bien, et pour un autre plus encore que pour eux.

31     Quant à vous, Lambègue, dites de ma part à votre oncle qu'il ne peut venir voir ses seigneurs et qu'il se garde de semer la zizanie dans leurs terres en voulant défendre leur cause. Ils en reprendront possession dans l'honneur, s'ils demeurent en vie, et aux leurs s'en ajouteront d'autres. – Je vais retourner de ce pas auprès de mon oncle, dame ; mais nous avons fait tant de détours pour arriver jusqu'ici que n'importe qui, je le crains, s'y perdrait. – Je vais vous donner un de mes serviteurs qui vous ramènera quand vous le voudrez. Mais attention : ne venez pas à plus de trois ou quatre !" La dame fit comme elle avait dit et Lambègue prit aussitôt congé d'elle et de tous ceux qui étaient là, mais il eut beaucoup de mal à arracher le seigneur de Paerne à sa contemplation de Lancelot : il le regardait fixement [p.195] comme fou, persuadé d'avoir deviné qui il avait sous les yeux.

32     De son côté, la dame reprend le chemin du lac avec les enfants. Après un long moment de chevauchée, elle appelle Lancelot et l'entraîne un peu à l'écart : "Fils de roi, lui demande-t-elle affectueusement, comment avez-vous osé appeler Lionel 'mon cousin', alors qu'il est réellement fils de roi et de plus haute et noble naissance encore qu'on le croit ? – Ça m'est venu à la bouche par hasard, dame", fait-il, plutôt penaud, "je ne l'ai pas fait exprès. – Et bien ! dites-moi, sur la foi que vous me devez, de vous ou de lui, à votre avis, lequel est le mieux né ? – Comment vous répondre ? Vous êtes ma dame et ma mère : il n'y a personne à qui je sois plus engagé que vous, mais j'ignore tout de ma naissance. Ce que je peux dire, sur la foi que je vous dois, c'est que je ne m'inquiéterais pas de ce dont je l'ai vu pleurer. Et comme on m'a appris que nous descendons tous du même homme et de la même femme, je ne vois pas comment certains pourraient avoir plus de noblesse que d'autres, sauf à se l'être acquise à force de prouesse, comme pour les terres et les autres biens. A ce compte, soyez sûre que, si la vaillance du cœur faisait la noblesse, je lui appartiendrais, je le crois.

33     – On aura l'occasion de le voir, mon cher fils, et je peux vous dire que, seul le manque de cœur pourrait vous empêcher de compter au nombre des plus nobles hommes du monde. – C'est bien vrai, dame ? Vous m'en donnez votre parole ? – Assurément. Rien ne saurait être plus vrai,[p.196] – Dieu vous bénisse de me l'avoir appris si vite ! Cette appartenance était mon plus cher désir ; grâce à vous, je m'élèverai jusqu'où, sans cela, je n'aurais pas osé prétendre. Peu importe que mes cousins, des fils de roi, m'aient servi et honoré, puisque je pourrai prétendre les égaler, voire les surpasser".

34     Le grand cœur que dénotent ces paroles et leur profonde sagesse ravissent si bien la dame qu'elle en aime Lancelot davantage encore et cet amour qui ne cesse de grandir resserre de jour en jour les liens qui l'attachent à l'enfant ; si le plus cher de ses désirs n'avait pas été qu'il grandisse en bien, le voir progresser et se développer comme il le faisait aurait été son pire chagrin car, dans peu de temps, elle le sait, il aura la maturité nécessaire pour être fait chevalier, et il partira au loin, dans des pays étrangers, en quête d'aventures et de mystères : alors, elle le verra si peu souvent qu'il sera comme perdu pour elle ; et comment pourra-t-elle vivre sans lui, cette idée l'obsède.

35     C'est plongée dans ces pensées qu'elle rentre au lac, pensant qu'elle gardera les enfants avec elle aussi longtemps que possible : quand Lancelot sera devenu chevalier, il lui restera Lionel et Bohort ; et quand ce sera au tour de Lionel de partir, il lui restera au moins Bohort.[p.197] C'est ce qu'elle se dit pour se consoler. Et si, jusque là, elle avait chéri les trois enfants de tout son cœur, elle fait encore plus attention désormais par amour pour Lancelot, à ce qu'ils aient tout ce qui leur faisait plaisir.

      Mais le conte la laisse là, avec les garçons et tous ses gens pour en revenir au seigneur de Paerne et à Lambègue.

XVIa

Guerre de Gaunes (suite)

1     Les deux hommes s'en retournent ensemble avec leurs écuyers. Quand ils se trouvent à une certaine distance de la rivière de Charosque, Léonce demande à Lambègue s'il connaît cet enfant que Lionel a appelé son "cousin" et Lambègue répond que non. "Qui qu'il puisse être, il deviendra assurément un homme preux et sage, et fier, si la vie lui en laisse le temps : je n'ai jamais entendu quelqu'un de son âge s'exprimer avec autant d'à propos. La dame qui les élève tous les trois peut être fière d'elle : si elle n'était pas elle-même la plus sage et la meilleure de toutes les femmes, ce n'est pas elle qui les aurait eus à garder ; et mon seigneur n'a pas tort d'appeler cet enfant son "cousin" : je crois qu'il l'est par son père et par sa mère, et ce n'est pas qu'une idée que je me fais.

2     – Son cousin germain ? interroge Lambègue. C'est là ce que vous pensez ? Mais de qui serait-il le fils ? Quand il est mort, le roi Bohort ne laissait pas de frère après lui, et ma dame la reine n'avait qu'une sœur, la reine de Benoÿc. – Eh bien, soyez sûr que cet enfant est le fils [p.198] du roi Ban, c'est tout son portrait. – Par Dieu, que dites-vous là ? Tout le monde sait qu'il est mort en même temps que son père ; mais, cela dit, peu importe : il deviendra un homme accompli. – Ainsi, vous le croyez mort ? Pourtant, c'est lui, je n'en démordrai pas. Il suffit de le regarder : le cœur me dit que c'est lui". Lambègue en demeure stupéfait.

3     Arrivés à Gaunes, ils gagnent le donjon qui continue d'être gardé nuit et jour pour empêcher Pharien et les prisonniers de s'enfuir. Dès que les deux messagers eurent rapporté ce qu'ils avaient appris, la liesse fut indescriptible ; la garde fut levée et Pharien pensa qu'il n'avait plus rien à craindre. Il se prépara donc à renvoyer ses prisonniers à Claudas le lendemain matin et à les accompagner lui-même aussi loin que le chemin pourrait encore présenter quelque danger pour eux.

      Mais, si ce sont là ses projets, ceux des gens de Gaunes sont tout autres car ils craignent que le roi ne marche contre eux - et ils ont de bonnes raisons pour cela -, ce qui les mènerait tout droit à la ruine, à l'exil forcé ou à la mort. "Si nous laissons partir les prisonniers, c'en est fait de nous. Il faut donc nous saisir d'eux ; d'ailleurs, Pharien a clairement pris parti contre nous, puisque nous l'avons convaincu de mensonge et de parjure : ne nous avait-il pas donné sa parole de garder le roi Claudas [p.199] en prison ? Emparons-nous de lui et des autres. S'il a pour eux autant d'amitié qu'on le dit, il oubliera sa colère contre nous plutôt que de les voir mis à mort par nos soins".

4     Tous se rangent à cet avis, persuadés de s'assurer ainsi la paix ; ils prévoient donc d'intercepter les prisonniers le lendemain matin quand ils seront prêts à partir ou la nuit même s'ils font mine de vouloir quitter le donjon. C'est ainsi que fut ourdie la trahison, non exactement par tous, mais par les partisans du seigneur des Hauts Murs. Ils font aussitôt armer jusqu'à quarante chevaliers et deux cents de leurs meilleurs sergents d'armes qu'ils répartissent entre les trois portes de la ville à raison de quatre-vingts hommes à chaque porte.

      Pharien, de son côté, se disait qu'il aimerait bien que ses prisonniers soient en sûreté, mais que le meilleur moyen n'était vraiment pas de les faire partir au vu et au su de tout le monde, car il n'était pas sûr de ce qu'on en pensait en ville. Finalement, il renonce à sa première idée et décide de les escorter, de nuit, jusqu'à son château. Quand ils seront là, il sera tranquille : personne ne pourra s'en prendre à eux malgré lui ; d'autre part, il est persuadé que Claudas marchera en force contre les gens de Gaunes et que, tant que les prisonniers seront entre ses mains, il pourra obtenir de lui ce qu'il veut :[p.200] il se refuse absolument à laisser massacrer tous les honnêtes gens du royaume tant qu'il pourra s'y opposer, car, pour lui, ce serait comme s'il les avait tués de ses mains.

5     Il s'arrête donc à cette façon de procéder. La nuit venue, passé le temps du premier sommeil, il sort du donjon avec les trois prisonniers, bien que l'un d'eux fût loin d'être remis de la blessure reçue de la main de Lambègue. Ils furent attaqués au moment où ils allaient passer la porte bretonne (ainsi appelée parce qu'elle ouvrait sur la route de Bretagne). Ils opposèrent une résistance aussi vive que vaine : tous furent blessés et capturés et, finalement, ramenés prisonniers dans le donjon, Pharien, son neveu Lambègue et les trois otages pour Claudas.

      Sur ce, le conte les laisse là et revient au roi.

XVIIa

Guerre de Gaunes (fin)

1      Il rapporte que Claudas n'avait oublié ni la honte que les gens de Gaunes lui avait faite, ni la mort de son fils : son cœur en est encore si bouleversé qu'il brûle du désir de se venger, et chèrement ! De toute urgence, il convoque ses troupes afin de pouvoir être sous les murs de la ville dans un délai d'un mois. Quand on apprit qu'il se préparait à ouvrir les hostilités,[p.201] ce fut la consternation parmi ceux des barons qui n'avaient pas approuvé la capture de Pharien en trahison, bien conscients qu'ils n'avaient pas une chance de s'en tirer à moins de parvenir à un accord avec lui, et que, d'ailleurs, en manquant au serment fait à Pharien, ils se parjuraient puisqu'ils devaient l'aider contre tous ceux qui useraient de la force contre lui. Après s'être mis d'accord entre eux pour le libérer ainsi que tous ses compagnons, ils se rendirent au donjon de Gaunes, poussant des cris de haine feinte contre le prisonnier. Les gardes les laissèrent entrer sans difficulté, persuadés qu'ils étaient animés des mêmes sentiments d'hostilité que ceux qui l'avaient enfermé.

2     Ils le firent aussitôt sortir de sa geôle et se jetèrent à ses pieds en implorant sa pitié, au nom de Dieu, pour eux et leur pays, car Claudas marchait contre eux à la tête d'une nombreuse armée et, disaient-ils, "vous êtes le seul à pouvoir nous obtenir un accord et la paix. Sachez que nous n'étions pas partisans de la trahison dont vous avez été victime et, pour vous en convaincre, nous vous livrerons ses auteurs, si vous le voulez. – En ce cas, dit Pharien, je m'estimerai bien payé. – Alors, c'est entendu... sauf s'ils parvenaient à s'enfuir,[p.202] ce qui serait un obstacle indépendant de notre volonté."

3     On convient donc de part et d'autre que les auteurs du forfait seront remis à Pharien. Les barons s'y engagent loyalement et lui, pour sa part, promet de s'entremettre auprès de Claudas pour les aider à faire la paix. Si cela s'avère impossible, il se rangera de leur côté. Les voilà donc tranquillisés, car ils pensaient qu'il était au mieux avec le roi. Quant à ceux qui avaient perpétré la trahison, on insista pour qu'ils s'en remettent entièrement à Pharien et lui crient merci. Tout cela se fit sur les conseils de Léonce de Paerne qui était un homme d'expérience. Pharien ne chercha ni à leur faire honte ni à leur nuire, car il s'estimait assez honoré de ce que des hommes plus haut placés que lui soient venus l'implorer : il oublia donc son ressentiment comme leurs pairs l'en avaient prié.

4     Après quoi, ils mirent la ville en défense de leur mieux. Quand Claudas arriva sous les murs, Pharien réunit en conseil tous les notables et leur dit qu'il avait l'intention d'aller parlementer avec lui pour voir si un accord était possible. Ils lui objectèrent leur crainte que Claudas ne le retienne prisonnier ou ne le fasse mettre à mort. "Je ne crois pas, rétorqua-t-il. Un homme n'est jamais aussi bon, mais jamais non plus aussi mauvais que ce qu'on dit. Et je lui ai été d'une fidélité sans reproche quand il a eu besoin de moi ; il ne devrait donc pas avoir en tête de se montrer déloyal ni traître à mon égard. Cela étant, je veux que vous me juriez une chose sur les reliques,[p.203] vous tous, les notables du pays : c'est que, s'il me fait tuer, vous mettrez incontinent à mort les trois prisonniers que vous détenez".

      Puis Pharien sortit de la ville, seul, armé de pied en cap, monté sur un magnifique cheval. Il traversa tout le campement et les gens de Claudas n'eurent aucun mal à le reconnaître à ses armes. Les meilleurs d'entre eux furent les premiers à lui faire fête et honneur.

5     Il chevaucha jusqu'à la tente du roi, où il enleva son heaume ; inutile de demander si Claudas fut content de le voir. Dès qu'il l'aperçut, il se précipita vers lui les bras ouverts et l'embrassa sur les lèvres en signe d'amitié, comme poussé par l'amitié la plus vive. "Seigneur, se dépêche de dire Pharien, je ne vous embrasserai pas de bon cœur, tant que je ne saurai pas si, oui ou non, vous me ferez droit. – Qu'est-ce qui vous fait dire cela ? – C'est que vous êtes venu, si je ne me trompe, dans l'intention d'assiéger cette ville où j'ai des parents et des amis en grand nombre ; il y a là mes pairs et ces gens que j'avais pris pour vous servir de garants et dont je m'étais engagé à assurer la protection. Or, je suis conscient que, s'il leur arrive mal ou malheur, c'est moi et personne d'autre qui en serai responsable. – Et pourquoi ces hommes, qui sont mes hommes, ont-ils mis en défense contre moi cette ville, qui est mienne ? – C'est facile à comprendre. Quand on voit venir sur soi une troupe en armes, il est légitime de se prémunir contre elle [p.204] et de veiller à sa propre sécurité tant qu'on ne sait pas si ses intentions sont pacifiques ou belliqueuses. C'est parce que nous ne savions pas au juste à qui nous avions affaire que la ville s'est préparée à une résistance éventuelle. Mais si vous nous garantissez que vous vous présentez en seigneur de paix, je vous ferai ouvrir les portes et vous pourrez faire votre entrée sur le champ.

6     – Pas question ! Quand je ferai mon entrée, ce sera les armes à la main ! – Je me suis porté garant auprès des habitants, seigneur ; aussi, je vous demande et prie, en tant que votre vassal, de ne pas porter atteinte à mon honneur, mais de les recevoir en paix, comme vos hommes, étant entendu que s'ils s'étaient mis dans leur tort, ils vous donneraient la compensation que vous exigeriez". Claudas rétorque qu'il ne veut pas en entendre parler et l'élite de ses barons déclare que, s'il ne venge pas sur ces gens la mort de son fils, "et la honte qu'ils vous ont faite, vous aurez définitivement perdu la face".

7     "Personne ne peut contester, réplique Pharien, que je vous ai gardé la fidélité due par un homme à son seigneur tant que vous avez eu besoin de moi. Maintenant, vous avez pris le dessus et vous êtes assez fort pour agir seul. Je dénonce donc l'hommage qui me liait à vous, puisque vous ne voulez ni tenir compte de mes avis, ni écouter ma prière ; si je demeurais à vos côtés, je ne pourrais m'empêcher de penser que vous avez peu d'amitié pour moi et même que vous me soupçonnez de vous vouloir du mal ; j'irai donc là [p.205] où on aura confiance en moi et où on m'aimera. Quant à vous, chevaliers et barons qui considérez votre seigneur comme déshonoré s'il ne se venge pas des gens d'ici, on verra comment vous lui prêterez main-forte. Vous parliez un tout autre langage quand il était en danger de mort devant le château où il m'a dû son salut quand l'épée qui devait le transpercer était déjà brandie. N'oubliez pas, lui et vous, que nous avons assez de chevaliers parmi nous pour vous rendre la tâche ardue ! Et si l'un de vous osait dire que les barons de Gaunes ont mérité d'être dépouillés de leurs terres ou mis à mort pour avoir forfait envers votre seigneur ici présent, je suis prêt à les en défendre sur le champ par les armes".

8     Pharien tend son gage, mais personne n'ose soutenir la querelle. "Comment !" s'exclame Claudas dont le visage respire l'indignation, "vous êtes mon homme et vous vous rangez dans le camp de mes ennemis mortels ! Et vous entreprenez d'être leur champion contre les chevaliers de ma maison ? – Je ne suis plus votre homme, par Dieu, et eux ne sont pas encore vos ennemis mortels ; mais prenez garde qu'ils ne le deviennent par votre faute. Ce que je vous propose en leur nom, c'est qu'ils feront tout ce que vous leur demanderez dans les limites du droit, à condition que vous oubliiez votre ressentiment contre eux et que vous les traitiez comme vos hommes". Claudas répond qu'il n'en fera rien [p.206] et qu'il ne veut entendre ni conseil ni prière. "Je vous ai déjà rendu votre hommage, seigneur ; désormais, vous devez savoir que vous n'aurez pas pire ennemi que moi. Je m'en vais, sans votre congé : il n'est plus question d'amitié entre nous. Mais auparavant, je vous requiers de me tenir la promesse que vous m'avez faite, en me donnant votre parole de roi, que vous vous considéreriez comme mon prisonnier dès que je vous le demanderais. A cette heure, je vous somme, sur votre foi, de vous exécuter". Claudas nie avoir pris un tel engagement, ce à quoi Pharien réplique qu'il est prêt à en apporter la preuve par les armes si le roi ose l'affronter.

9     "Tu es fou, Pharien, de me provoquer ainsi en présence des miens, mais tu n'auras pas le combat que tu réclames car, si je te tuais, on me l'imputerait plus à mal qu'à bien. En revanche, je te somme de me garder ta foi et l'hommage qui nous lie, comme tu es tenu de le faire tant que je ne me suis pas mis dans mon tort envers toi, ce qui n'est pas le cas, que je sache ! – Si je n'avais été votre homme et que vous ayiez accepté la bataille, seigneur Claudas, je vous aurais bien convaincu d'injustice ; mais je dois en effet tenir la promesse que je vous ai faite, que j'aie eu raison ou non de vous la faire. Toutefois, cela ne m'empêche pas de réclamer que vous aussi respectiez la vôtre. Votre ennemi le plus acharné, maintenant, c'est moi, je vous le répète. Quant à la ville, vous n'y mettrez jamais les pieds : ils seront trop nombreux à vous l'interdire. Tous ceux qui sont en état de porter les armes n'attendent qu'une occasion pour vous tuer. Désormais, vous n'aurez de cesse ni de jour ni de nuit,[p.207] vous ne pourrez même pas dormir tranquille ; tant que je serai en vie, bruits et cris de guerre seront votre lot quotidien. Vous verrez vos tentes s'effondrer et vos hommes tomber morts, en grand nombre, autour de vous.

10     – Comment, Pharien ? Mais c'est une déclaration de guerre !     – Exactement : tant que je pourrai manier l'épée, la prison sera le moindre de vos soucis. Et si je meurs avant vous, attendez-vous encore à mourir de mon fait, ou alors, c'est que l'esprit est impuissant. Quant au seigneur de Saint Chirre, si vous avez jamais eu quelque amitié pour lui, vous ne pourrez plus en montrer qu'à son âme car je ne me mettrai à table qu'une fois sa tête et celles de ses compagnons aussi loin de leurs corps que la pierre lancée par le mangonneau".

11     Sur ce, rompant le dialogue avec Claudas, il pique des deux et commence de retraverser le camp en direction de la ville. Une vingtaine au moins de chevaliers s'élancent à sa poursuite, écus au cou, lances sous les aisselles. Ce que voyant, il presse l'allure jusqu'aux portes où Lambègue l'interpelle du haut du mur d'enceinte : "Que faites-vous, mon cher oncle ? Vous vous laissez pourchasser et attaquer sans coup férir ?" Ainsi pris à partie, Pharien fait demi-tour et frappe un de ses poursuivants avec tant de force qu'il le transperce de part en part, d'un coup de lance, renversant à la fois le cheval qui se brise la cuisse droite dans sa chute et le cavalier dont la lance vole en éclats sous le choc.[p.208] Sans perdre un instant, il met la main à l'épée pour affronter les autres, cependant que, du dedans, on ouvre les portes pour laisser passer des hommes venus lui prêter main-forte.

12     Mais Claudas arrive à son tour, faisant force d'éperons. Il contraint à reculer ceux qui avaient donné la chasse à Pharien, les assommant de coups de bâton – l'arme n'y résiste pas ! – et les couvrant d'insultes et d'invectives : "Fils de putes, bandits, vous tenez à mourir de ma main ?" C'est qu'ils ont failli le déshonorer et le ruiner définitivement de réputation. Il avait revêtu un haubert court et résistant, s'était coiffé d'un heaume de fer, avait ceint son épée et montait un cheval aussi vigoureux que rapide. Cependant qu'il rompait la foule de ceux qui se pressaient pour attaquer Pharien et qu'il les repoussait en arrière, un grand nombre de chevaliers étaient sortis de la ville, avec, à leur tête, Lambègue qui se faisait remarquer par l'éclat de ses armes et par un cheval qui était toute sa fierté ; lance pointée, il charge Claudas au galop, de tout l'élan de sa monture, mais en criant d'assez loin pour qu'il ait le temps de prendre la fuite ou de se préparer à se défendre.

13     "Par la sainte Croix, Claudas, au point où vous en êtes, ou bien vous tournez bride - et quelle honte pour vous ! - ou bien vous verrez si le fer de ma lance est acéré !" Quand le roi se voit [p.209] chargé par son ennemi mortel et qu'il s'entend menacer, il tourne la tête de son cheval de ce côté non sans inquiétude car il n'a ni lance, ni heaume, ni écu : s'il accepte le combat, il a grand peur d'y perdre la vie. Il repart le plus vite possible là d'où il était venu. Ce que voyant, Lambègue presse sa monture pour le rattraper. "Traître !" lui crie-t-il, au comble de l'indignation. Claudas met la main à l'épée tout en continuant de se retirer, la tête basse ; et il était bien seul, car ses gens, qui le craignaient fort, avaient fait demi-tour dès qu'ils l'avaient vu s'en prendre à ceux qui avaient poursuivi Pharien. "Que fais-tu, maudit traître ! reprend Lambègue. Regarde plutôt en face ton ennemi juré qui ne désire rien tant comme ta mort, lâche sans foi qui prétendais tuer mon oncle en trahison !"

14     Claudas est saisi de terreur à entendre son ennemi juré galoper à ses trousses tout en le traitant de "lâche" et de "traître". Il est conscient du danger qu'il court à attendre sans écu son coup de lance ; d'un autre côté, à se contenter de fuir le combat, il se considérerait une fois pour toutes comme déshonoré. Et comme une vie honteuse lui fait plus peur qu'une belle mort, il décide de s'en remettre à la pitié de Notre-Seigneur : il se signe, met l'épée au clair et, faisant faire demi-tour à son cheval,[p.210] le lance au grand galop contre celui qui venait à sa rencontre, oubliant toute crainte de la mort : "Tout beau, Lambègue ! s'écrie-t-il d'une voix forte, tu ferais mieux de prendre ton temps, car dès que tu m'auras rejoint, j'aurai vite fait de t'apprendre qu'on ne peut guère m'accuser de lâcheté pour peu que je puisse m'en justifier à la loyale".

15     Lambègue ne fut jamais si content que lorsqu'il vit Claudas venir au devant de lui. Lui-même s'avançait rapidement sur le roi car il avait pris son élan de loin et montait un vif et robuste cheval tout fringant. Cependant, l’autre ne se dépêche pas ; il se contente de l'attendre, l'épée au clair. De toutes ses forces, Lambègue lui porte un coup qui l'atteint  en haut de la poitrine : un peu plus bas, il aurait été mortel, compte tenu du surcroît de force que la colère avait donné à son auteur ; tel qu'il fut, il suffit pour que Claudas crût un instant qu'il allait mourir sans confession ; mais, malgré la violence du choc, il resta tout droit entre les arçons de la selle sans en être ébranlé, et son haubert résista aussi : pas une maille brisée ni faussée. Et comme Lambègue, sur son élan, passait à sa hauteur, il le frappa de l'épée à la tête avec tant de force que le heaume ne put empêcher l'arme de pénétrer jusqu'à la coiffe de mailles. Il en eut le souffle coupé :[p.211] il partit en arrière, heurtant du dos l'arçon de la selle, tandis que Claudas, de son côté, sous l'effet du coup reçu, se retrouva, pour un bon bout de temps, dans une posture aussi fâcheuse, effondré sur l'arçon avant.

16     On crie de tous côtés, les plus courageux sautent en selle. Cependant, Lambègue revient sur le roi qu'il trouve quasiment évanoui sur sa selle, cramponné des deux mains à l'encolure de son cheval. Il tire l'épée dans l'intention de lui trancher la tête, mais, sous l'élan trop vigoureux de sa propre monture, il l'atteint au bord du heaume qu'il tranche ainsi que la coiffe de son haubert, lui enfonçant dans le crâne et le cou plusieurs rangées de mailles. Si le roi avait déjà souffert du coup de lance, celui-là n'améliora pas sa situation ! Assourdi par le choc (et il devait se passer du temps avant qu'il retrouve l'ouïe), incapable de commander plus longtemps à ses membres, il perd conscience et tombe de cheval. Lambègue s'apprête à mettre pied à terre, mais les hommes de Claudas se précipitent sur lui, ne lui laissant pas le temps de le faire. Se voir ainsi pressé de tous côtés, le rend comme fou furieux et il ne songe plus qu'à prendre sur n'importe lequel d'entre eux cette vengeance qu'il ne peut, à son grand regret, assouvir sur Claudas.

17     Se protégeant la poitrine de son écu, il pique des deux et, l'épée dégainée,[p.212] charge le plus proche de lui, à un jet de pierre en avant des autres, lequel, au bout de sa course à toute bride, vient briser sa lance, d'un coup net, sur son écu. Lambègue le frappe de l'épée au visage avec tant de force qu'il lui tranche le nasal un peu au dessous des yeux (la lance qu'il ramène à lui est toute rouge de sang) et lui fait vider les arçons. Mais les autres sont là et se ruent sur lui ; faisant des moulinets avec son épée, il se cale sur ses étriers et, se ramassant sous son écu, veut à nouveau les charger. Pharien était lui aussi accouru au plus vite : il saisit le cheval de son neveu par la bride et, que Lambègue le veuille ou non, l'emmène droit en direction des portes. Toutefois les gens de Claudas parviennent à les rattraper. Ils leur assènent force coups sur leurs heaumes et il y en a même pour briser leurs lances sur eux. Malgré tout, l'oncle et le neveu, aidés par bon nombre des leurs, sortis pour leur prêter main-forte, parviennent à rentrer dans la ville. Leur retraite n'a, d'ailleurs, rien de honteux, car ils se retournent à maintes reprises pour faire face aux plus rapides de leurs poursuivants et ils multiplient, l'un pour l'autre, les beaux coups : leurs deux épées sont rouges de sang.

18     Dès qu'ils sont à l'intérieur de l'enceinte, on ferme les portes et on descend les herses, cependant qu'ils gagnent tout droit le donjon. Leur aspect n'est certes pas celui de chevaliers qui ont perdu leur temps à ne rien faire : on voit clairement au contraire à quoi ils se sont occupés car ils portent sur eux les traces du sang qu'ils ont perdu ;[p.213] leurs heaumes sont ébréchés et enfoncés ; des lances ont été assez robustes pour passer au travers de leurs écus qui ont reçu aussi force coups d'épée par dessus et dessous. Quand les trois chevaliers qui servaient de garants à Claudas les voient s'avancer, ils craignent pour leur vie, et surtout à entendre le ton de fureur sur lequel Lambègue déclare à son oncle : "Au nom de Dieu, seigneur, laissez-moi faire justice de ces traîtres pour punir Claudas de sa déloyauté, lui qui prétendait vous tuer. – Non, cher neveu : ils n'ont pas mérité la mort parce qu'un autre qu'eux a mal agi ; et leur seigneur ne m'a trompé qu'une fois, dans des circonstances telles qu'aucun honnête homme ne peut estimer sa mort justifiée".

19     Pharien vient à bout de le calmer mais non sans mal. A peine ont-ils eu le temps d'enlever leurs heaumes qu'un écuyer les avertit qu'il leur faut se rendre à la porte qu'ils font aussitôt ouvrir. Un chevalier sans armes, envoyé par Claudas s'avance vers eux et dit à Pharien qu'il l'attend là, dehors, qu'il a fait se retirer tous ses gens (et c'était la pure vérité) [p.214] et qu'il veut lui parler en tête à tête.

20     Pharien sort donc, seul. A sa vue, le roi lui demande de lui dire, sans mentir ni tricher, ce qu'il est advenu des trois prisonniers car il craignait fort que, violence de Pharien et traîtrise de Lambègue, ils aient été mis à mort. "Ils sont tous trois sains et sauf, dit-il. – Tu t'es mis dans ton tort en dénonçant l'hommage qui te liait à moi, reprend Claudas. Ton devoir est d'y rentrer et en toute loyauté, car je ne t'ai rien fait qui justifie cette rupture. – Non car, ne pouvant pas être votre ami, il y aurait déloyauté et traîtrise de mon fait".

21     Le roi insista longuement sans succès. "Puisque tu ne veux pas accéder à ma prière, va-t-en et prends garde qu'il n'arrive rien à mes hommes ! Mais j'accepte de faire ce que tu m'as demandé tout à l'heure, c'est-à-dire de me constituer prisonnier à ta volonté, comme je le  dois. – Que voulez-vous dire ? – Je t'ai promis comme à mon vassal de le faire dès que tu m'en requerrais. Aussi, je suis prêt à me rendre où tu voudras, à condition que tu me jures que personne ne s'en prendra à moi, et que toi et les tiens ignorez ce que sont devenus les fils du roi Bohort ; sinon retire-toi. Puisque tu n'es plus mon vassal, je n'ai ni n'aurai plus rien à te dire. Demande seulement aux principaux barons du pays de venir me parler sans attendre". Et il lui en nomme dix.

22     [p.215] Pharien s'en retourne et envoie les barons à Claudas. "Seigneurs, fait-il sans les saluer, j'ai eu beaucoup d'amitié pour vous alors que vous, vous avez si bien manqué à vos devoirs envers moi qu'à peine pourriez-vous payer pour ce crime si j'exigeais un châtiment qui fût à sa hauteur. Mais telle n'est pas mon intention ; pourtant, vous savez que j'ai le pouvoir et la force nécessaires pour m'emparer de vous, et que vous ne pourrez pas durer contre moi. Vous m'avez fait demander la paix par Pharien, mais il a dénoncé l'hommage qui le liait à moi et, puisqu'il ne veut plus être mon homme, je suis fondé à me méfier de lui ; ce n'est donc pas par égard pour lui que je me montrerai conciliant. Quant à vous, voici à quelles conditions nous pouvons nous entendre. Et sachez bien, j'en atteste toutes les reliques de Gaunes, que c'est cela ou rien ; en cas de refus, je vous ferai tous mettre à mort et démembrer. D'abord, vous me jurerez que ce n'est pas de votre fait, par conseil ou par actes, que mon fils Dorin a trouvé la mort. En plus, vous me remettrez l'un des vôtres pour que je décide de son sort à mon gré. Sinon, vous pouvez partir et songer à vous défendre, car ce ne sont pas les assauts qui vous manqueront, violents et répétés. Et cela tant que je ne me serai pas rendu maître de tout l'empire de mon seigneur le roi de Gaule. Alors, si vous tombez entre mes mains, que Dieu se détourne de moi, si je vous accorde une autre rançon que la vie !"

23     [p.216] Ce discours les laisse partagés entre joie et peine : joie de pouvoir obtenir la paix ; peine d'avoir à livrer un des leurs qui, ils s'en doutent, et quel qu'il soit, y perdra la vie. "Seigneur, dit Léonce de Paerne, nous acceptons vos conditions. Dites-nous le nom de ce garant que vous exigez, et nous vous le remettrons, si nous sommes fondés à le faire. – C'est Lambègue, le neveu de Pharien. – Impossible, seigneur, ce serait nous conduire en traîtres que d'envoyer à la mort le meilleur jeune chevalier de tout ce royaume, celui dont nous attendions le plus. Quelle que soit la décision des autres barons, avec l'aide de Dieu, je m'opposerai à pareil choix. – Et vous, seigneurs, dit Claudas, qu'en pensez-vous ? Accepterez-vous la ruine de la ville et votre propre mort à tous pour n'avoir pas voulu me livrer un seul chevalier ?"

24     Tous répondent qu'ils n'envisagent pas de s'opposer à l'avis de Léonce, l'homme le plus sage et digne de respect dans le pays. "En ce cas, vous pouvez vous en aller ; désormais, n'attendez plus de moi ni paix ni trêve.[p.217] Mais je vous requiers auparavant, puisque vous êtes mes hommes, de me rendre les trois prisonniers et de me jurer sur les reliques des saints que vous ignorez tout de ce qui a pu arriver aux fils du roi Bohort. – Pas question de vous restituer les prisonniers, seigneur, répond Léonce. Quant aux enfants, nous sommes en effet dans l'ignorance de leur sort ; mais, avec Pharien, nous avons juré à leur père de l'aider contre tous ses ennemis ; nous n'avons donc rien fait qui puisse être considéré comme un acte de déloyauté de notre part : il n'y a pas pire honte pour un homme ! – Sachez que vous serez contraints de rendre ces prisonniers et prenez garde, car je ne vous porte pas dans mon cœur ! S'il arrivait malheur à un seul d'entre eux, ce serait la mort assurée pour vous tous !".

      Ils repartent donc au comble de l'inquiétude, conscients que la ville ne pourra pas résister longtemps à Claudas.

25     Pharien, stupéfait de leur voir si triste mine, leur demande comment ils se sont entendus avec Claudas. "Très mal. – C'est-à-dire ? – Nous ne pouvons avoir la paix qu'en lui remettant à merci votre neveu. – Et qu'avez-vous convenu ? – Vous le demandez ? réplique Léonce. A Dieu ne plaise que j'accepte de condamner à la mort en le livrant un homme tel que lui,[p.218] et qui nous a été d'un si grand secours !"

      Assistaient à ce conseil tous les sages du royaume. Pharien leur demanda ce qu'ils pensaient des exigences du roi. Tous furent d'accord avec Léonce ; pas un seul qui n'affirme (que Dieu leur en soit témoin !) ne pouvoir consentir à chose pareille. Ils résisteront aussi longtemps qu'ils pourront, et quand ce sera devenu impossible et que même l'aide de Dieu viendra à leur manquer, ils feront une sortie hors de l'enceinte et combattront jusqu'à leur dernier souffle car un homme d'honneur ne doit commettre ni déloyauté ni meurtre pour sauver sa vie.

26     Pharien se réjouit de leurs propos et les en estime fort ; il a bien l'intention de les récompenser pour leur fidélité, s'il le peut. Tous se préparent donc à se défendre avec ardeur. Sur ce, ils se séparent ; chacun rentre chez soi ; l'oncle et le neveu regagnent le château et se désarment ; Pharien monte alors aux créneaux d'où il contemple l'armée innombrable qui se rassemble de toutes parts. Il sait que la ville ne pourra éviter d'être prise, car la nourriture viendra vite à manquer. Cette pensée arrache à son cœur des soupirs et des larmes de pitié.

27     Juste à ce moment, Lambègue allait pour le rejoindre [p.219] quand il entend ses plaintes et ses pleurs ; il s'approche tout doucement, pas à pas, prêtant l'oreille aux propos que son oncle se tenait à lui-même : "Hélas ! bonne ville, honorée de haute antiquité, habitée de tant d'hommes valeureux et loyaux, château royal, maison de justes juges, lieu de joie et de liesse, cour plénière de vaillants chevaliers, cité honorée de dignes bourgeois, pays plein de fidèles vavasseurs et de bons seigneurs, terre féconde, regorgeant de tous biens ! Dieu, quelle douleur de voir la destruction de tout cela pour sauver la vie d'un enfant ! Cher neveu Lambègue, qui est prêt à mourir pour nous, plût à Dieu que je fusse à votre place ! Je n'hésiterais pas à m'en remettre à Claudas pour délivrer le doux pays de Gaunes ; peu importerait ma joie ou ma douleur car, au pire, ce serait une mort bonne et honorable, celle qui rendrait à cette terre sa complétude".

28     Et Pharien de se taire et de pleurer à chaudes larmes. Lambègue se précipite : "Seigneur, seigneur, cessez de vous affliger ! Sur la foi que je vous dois, la ville n'aura pas à payer ma vie de sa ruine : puisque j'y gagnerai tout l'honneur que vous dites, c'est avec joie et sans hésiter que j'affronterai la mort.[p.220] – Tu m'as mal compris, cher neveu. Je veux si peu ta mort que je prie Dieu de ne pas me la faire voir et, qu'Il m'en soit témoin, je ne suis pas d'avis que tu t'y exposes. Ayons plutôt confiance en Sa pitié, et si nous ne recevons pas de secours, il ne nous restera qu'à tenter une sortie et affronter l'armée de Claudas au grand complet. Nous avons une chance d'en être ainsi délivrés une bonne fois pour toutes. – Inutile d'en arriver là. Puisque la ville obtient la paix si je me constitue prisonnier, personne d'autre n'aura à subir de violence" !

29     [p.221] A ces mots, l'angoisse et les larmes de Pharien redoublent et sa douleur le mène bien près de la mort. "Comment, cher neveu, es-tu vraiment décidé à te livrer à Claudas ? – Pourquoi plus de mal, alors que ma vie suffit à sauver une si belle ville avec tous les gens de bien qui l'habitent ? C'est mon devoir de le faire : ne vous ai-je pas entendu dire que, si vous étiez à ma place, vous mourriez sans hésiter ? Je veux me comporter comme vous, car je sais que vous ne feriez rien d'où pût vous venir quelque déshonneur. – Je vois que ta décision est prise, cher neveu, et j'en suis à la fois peiné et content. Peiné, parce que c'est la mort, à coup sûr, qui t'attend ; content parce que nul chevalier ne mourra à plus grand honneur que toi, le sauveur de tout ce peuple".

30     Lambègue retourne auprès des barons et, après les avoir réunis autour de lui : "Seigneurs, si vous me remettez au roi Claudas, comment vous assurerez-vous d'avoir paix et amitié de sa part ?" Et comme ils l'interrogent sur la raison de cette question : "Parce que, s'il vous en donne des garanties sûres, inutile de délibérer davantage : je suis prêt à me constituer son prisonnier". Tous fondent en larmes à l'entendre et disent qu'ils ne le permettront pas : ce serait trop grand dommage de mourir si jeune, avec tout ce que l'avenir peut lui réserver de grand et de bon. Mais il rétorque qu'aucune mise en garde ne le fera changer d'intention. "Et ne craignez pas, ajoute-t-il, que Claudas aille me faire mettre à mort. Ce qu'il veut, c'est disposer de moi dans sa prison". Ils répliquent qu'ils s'y refusent absolument car, si Pharien l'apprenait, il en perdrait la raison et tuerait de sa main tous les membres du conseil. "Je vous rassure pour ce qui le concerne, fait-il, car c'est à l'écouter que j'ai pris ma décision".

31     Aussitôt ils l'envoient chercher - son angoisse ne s'était pas calmée - et lui rendent compte des propos de Lambègue. Ce à quoi il répond que, puisque la décision de son neveu est arrêtée, il ne cherchera pas à l'en détourner car il n'est pas de mort qui puisse lui faire plus d'honneur. Ils dépêchent alors Léonce de Paerne auprès de Claudas pour savoir quelles garanties il leur donnera [p.222] que le désaccord les ayant opposés ne leur sera plus sujet d'ennuis ni de mal, dès lors que Lambègue sera son prisonnier. "Celles que vous voudrez, fait-il. – Nous exigeons un serment prêté devant ceux qui sont le plus écoutés en votre cour. – Ce sera très volontiers. De leur côté, ils me jureront qu'ils n'ont été pour rien dans la mort de mon fils, ni de fait, ni de conseil". Ce qu'ils acceptent sans réticence. Ils conviennent que l'échange des serments se fera le lendemain matin et, pour commencer, Claudas et Lambègue s'engagent personnellement sans plus attendre.

32     Le lendemain matin, conformément à ce qui avait été convenu, les deux parties prêtèrent serment et on rendit ses prisonniers à Claudas. Puis Pharien s'adressa à son neveu : "Cher Lambègue, c'est la mort qui vous attend, la plus haute qu'un chevalier ait jamais affrontée. Je souhaite qu'auparavant vous vous confessiez. – Parce que vous êtes sûr que je vais mourir ? – Je ne vois pas comment il pourrait en être autrement. – Avec l'aide de Dieu, tant que vous serez en état de porter les armes, je ne pense pas avoir à redouter un tel sort. Ce qui m'inquiète et m'obsède, c'est plutôt de devoir me mettre à la merci de mon ennemi mortel. Là réside l'angoisse plus profonde que toutes les souffrances,[p.223] car il n'y a que contentement et joie dans la mort, au regard d'avoir à dire ou à faire le contraire de ce à quoi tout mon cœur aspire. Mais, puisque vous le voulez, je me confesserai : tout ce qui vous plaît m'agrée".

33     On fait aussitôt venir l'évêque et, par son intermédiaire, Lambègue, avoue à Dieu tout ce que le cœur peut faire dire à la parole ; puis, il demande ses armes. "Vous n'en avez pas besoin, cher neveu, objecte Pharien ; pensez plutôt à crier merci. – Que Dieu m'aide, il n'en est pas question. Je ne l'aurais pas obtenue de lui hier, si je ne l'avais emporté sur lui, et je ne vais pas me présenter en vaincu devant un homme haut placé comme si j'étais un voleur ou un meurtrier condamné à mort par voie de justice. J'irai à lui en chevalier, heaume en tête, écu au cou ; je lui remettrai mon épée et mes autres armes sans mot dire ; et n'allez pas craindre que je frappe ou blesse quiconque : par la foi que je vous dois, mon oncle et mon seigneur, je m'en abstiendrai".

34     Les ayant convaincus de lui rendre ses armes, il s'en revêt, se met en selle et, après les avoir tous recommandés à Dieu, il part, l'air si joyeux que tout le monde en est surpris, sans permettre à personne de l'accompagner. Pharien et les autres, eux, n'ont pas le cœur à se réjouir ;[p.224] au contraire, ils mènent un tel deuil par toute la ville de Gaunes qu'on aurait dit que chacun avait perdu l'être qu'il chérissait le plus au monde.

      Cependant, Lambègue chevauche jusqu'à la tente de Claudas devant laquelle il descend de cheval. Le roi est là, armé de pied en cap ; à ses côtés, un certain nombre de ses chevaliers, armés eux aussi, car il avait appris en quelle tenue le neveu de Pharien se présenterait et il avait assez éprouvé sa valeur guerrière pour n'être pas tranquille. De plus, les trois prisonniers lui avaient raconté comment il avait choisi, de son propre chef, de faire ce que personne n'aurait osé lui demander.

35     Lambègue s'avance devant Claudas et, sans s'agenouiller ni dire un mot, il dégaine son épée et soupire en la regardant. Puis, il la jette aux pieds du roi, et, toujours sans un mot, enlève son heaume, comme il l'avait fait pour l'épée ; après quoi, il en fait autant de son écu. Claudas se saisit de l'épée et la brandit comme s'il voulait l'en frapper à la tête. Tous ceux qui sont là sont saisis de pitié pour Lambègue à tel point que les plus cruels se mettent à pleurer, mais lui reste impavide. Claudas ordonne alors de lui retirer haubert et jambières. Des jeunes gens s'empressent d'exécuter ses ordres. Une fois entièrement désarmé, il apparaît, vêtu d'une tunique de fin tissu rouge, beau à merveille, bien découplé, sans barbe ni moustache. Il se tient debout devant le roi, muet, l'œil torve et le poing droit serré.

36     [p.225] "Comment as-tu osé venir ici ? Ne sais-tu pas que je te hais plus que personne au monde ? – Je ne te crains guère, sache-le ! – Comment ? Tu vois que la mort t'attend et tu me défies encore ? – Cela ne me fait pas peur – Et pourquoi ? Me crois-tu si magnanime, si compatissant ? – Je crois au contraire qu'il n'y a pas plus cruel ni sanguinaire que toi. Mais, aussi longtemps que tu voudras rester en vie, tu n'oseras pas me tuer. – Et pourquoi y renoncerais-je ? N'en ferais-tu pas autant si tu étais en situation de le faire ? – Je ne m'y trouverai jamais (Dieu ne le veut pas), mais je n'ai jamais rien tant désiré".

37     Alors, Claudas éclate de rire et, le prenant par la main : "Celui qui vous a pour compagnon peut bien se vanter d'avoir avec vous le plus hardi qui se soit jamais levé d'un lit et celui dont le cœur est le plus ferme. Avec l'âge, tu ne manquerais pas de faire parler de toi en bien. A Dieu ne plaise que je te fasse mettre à mort, et même si je devais par là, conquérir la moitié du monde ! Jusqu'à aujourd'hui, je ne désirais que ta mort, mais dorénavant, c'est bien fini, car il n'y a pas de plus grand exploit que le tien : sacrifier ta vie pour sauver celle des autres ! Et si l'idée m'en venait encore, la pensée de ton oncle m'en écarterait, si je voulais me conduire avec équité : il est juste que j'aie de l'affection pour toi puisque, je ne peux le nier,[p.226] il nous a protégés de la mort, moi et beaucoup de ceux qui sont ici".

      Claudas fait alors apporter un riche vêtement qui lui appartenait, mais Lambègue refuse de l'accepter. Et comme le roi le prie de rester pour être de ses hommes, il déclare qu'il n'engagera jamais sa foi et son hommage à quiconque avant que son oncle ne l'ait fait lui-même.

38     Aussitôt, on envoie à Pharien un message qui le trouve déjà sorti des portes de la ville, heaume lacé, prêt à se mettre en embuscade pour tuer Claudas s'il avait fait mettre son neveu à mort. Il suit le messager qui l'amène au roi : "Pharien, dit ce dernier, je vous ai rendu une partie des services dont j'ai bénéficié de votre part puisque, pour votre amitié et pour son courage, j'ai renoncé à tuer votre neveu qui avait remis sa vie en mon pouvoir. Et pourtant, ce matin encore, je n'aurais pas accepté fût-ce le monde entier pour sa rançon ! Sachez que vous êtes les deux chevaliers au monde dont j'apprécierai le plus la compagnie et le service. Venez donc, prêtez-moi hommage et je vous rendrai tous les fiefs que vous avez tenus ; et j'y ajouterai d'autres bonnes terres et des rentes élevées"

39     En homme sensé qu'il était, Pharien ne voulait pas se montrer impudent avec Claudas, car il se considérait comme fort redevable à son égard d'avoir, par amitié pour lui, pardonné à son neveu les griefs qu'il avait contre lui.[p.227] "Seigneur, je remercie en vous un des meilleurs hommes au monde, pour ce que vous avez fait en ma faveur et pour ce que vous voulez me donner encore ; et je ne refuse ni votre service, ni vos présents, que j'apprécie à leur juste valeur. Mais je suis empêché d'accepter pour le moment ce que vous me proposez, car j'ai juré sur les reliques des saints de ne jamais tenir une terre de quiconque avant de savoir ce qui est arrivé aux fils de mon seigneur Bohort. – Je vais vous dire quoi faire : recevez de moi votre terre, mais sans m'engager votre foi, ni votre hommage et mettez-vous en quête des enfants, à votre gré. Si vous voulez, je vous confierai aussi de mes gens pour vous accompagner. Quand vous les aurez retrouvés, amenez-les ici, ou ailleurs si vous le préférez, et je vous donnerai tout le pays à tenir jusqu'à ce qu'ils aient l'âge d'être adoubés. Dès leur retour, qu'ils me jurent hommage et tiennent leurs terres de moi et jurez-le moi vous aussi.

40     – Impossible, seigneur, de la façon que vous dites. Il pourrait en effet se faire que, sous peu, je doive m'opposer à vous et commettre des dégâts sur votre terre, avant d'avoir pu vous avertir et, en ce cas, je me mettrais dans mon tort puisque je tiendrais mes fiefs de vous. Quel malheur ce serait donc pour moi, de vous avoir fait hommage ! Mais je vais vous proposer une autre convention : je vous donnerai ma parole de chevalier, qu'on retrouve ou non les enfants, de ne faire hommage à personne,[p.228] de votre vivant, sans vous en avoir d'abord prévenu. Et ne me demandez rien de plus, je refuserais. – Je sais bien que vous ne voulez pas être mes hommes, Lambègue et vous. Vous m'avez déjà dit que vous n'avez jamais eu d'amitié pour moi et que vous ne pourriez jamais en avoir. – Seigneur, je vous ai dit la pure vérité : je n'en avais jamais eu, en effet. Mais vous venez de faire plus pour moi que j'aie jamais fait pour vous ; c'est pourquoi vous seriez maintenant fondé à compter sur elle. Mais je ne peux ni ne dois vous en assurer ; je vous ai expliqué ce qui m'en empêchait. Je peux seulement vous promettre que, où que nous allions, mon neveu et moi, vous n'aurez pas à vous garder de nous avant d'en être prévenu. Sans plus attendre, avec votre permission nous allons nous mettre en quête des enfants".

41     Quand Claudas comprend qu'il ne peut les retenir davantage, il leur donne congé aux conditions dites. Lambègue se revêt de ses armes et se met en selle ; le roi lui fait remettre une lance à la hampe de bois résistante et à la pointe d'acier aiguisée car il n'en avait pas apporté avec lui. L'oncle et le neveu quittent la tente royale et rentrent en ville où ils prennent congé de tous les barons qui se trouvaient là. Pharien emmène avec lui sa femme et ses fils.

      Voilà la paix faite entre Claudas et les seigneurs du royaume de Gaunes. Le conte ne parle pas d'eux davantage et en revient à Pharien et aux fils du roi Bohort qui sont au lac,[p.229] sous la garde de la bonne dame qui les élève de façon conforme à leur rang.

XVIIIa

La Dame du Lac élève Lancelot (suite)

1     Une fois la paix faite entre Claudas et les barons de Gaunes, Pharien et son neveu se mirent en route pour retrouver les enfants. Ils avaient pour guide le jeune homme venu avec Lambègue, que la dame du Lac avait chargé de lui montrer le chemin après son départ. Après trois jours de chevauchée, ils parvinrent au but. On leur fit fête, mais Bohort était plus content de la venue de son gouverneur que son frère de celle de Pharien car Lionel était fâché de ce qu'il ait tant tardé et il avait aussi conçu tant d'affection pour la demoiselle qui l'avait amené de Gaunes qu'il appréciait sa compagnie plus que celle de tout autre et qu'il n'aimait ni ne craignait plus qu'elle. Malgré tout, parce qu'elle le lui ordonnait, à sa vue il courut à Pharien bras ouverts ainsi qu'à sa femme qui les avait traités, lui et son frère, avec beaucoup d'honneur. Mais après il adressa à son maître de vifs reproches, comme s'il répétait une leçon apprise par cœur : "Seigneur, je n'ai pas de raison de vous savoir gré de votre venue, bien tardive, contrairement à Bohort qui, lui, est fondé à nourrir de l'affection pour celui qui l'a réconforté dans son malheur. Il a plus dépendu de ma dame que de moi qu'on vous ait demandé de venir car, désormais, je me passerai fort bien de vous comme maître".

2     [p.230] Lancé dans son discours, Lionel fut soulagé d'en avoir fini. Comme il achevait, la demoiselle, qui avait tant d'affection pour lui, s'avança et jura solennellement de ne plus l'aimer s'il persistait à dire pareilles sottises : il devait, au contraire, obéir en tout à Pharien. Celui-ci était très surpris et peiné de tout ce qu'il avait entendu ; néanmoins, il répondit avec des paroles plus douces que ne l'était le fond de son cœur. "Je ne dois pas accorder d'importance à ce que vous me dites, si méchant que ce soit, car un serviteur ne doit pas se détacher de son jeune maître parce qu'il lui parle mal. Mais si vous aviez eu l'âge de mon neveu, obtenir mon pardon vous aurait pris du temps. Tout le monde sait le mal que je me suis donné pour empêcher votre terre d'être ravagée et dépeuplée : sans l'aide de Dieu et sans la mienne, combien d'hommes y auraient perdu la vie ! – Vous l'avez bien protégée en effet, en venant au secours de Claudas et en lui évitant la mort ! – Je l'ai fait, comme c'était mon devoir, et je le referais demain, si cela dépendait de moi, comme ce le fut ce jour-là". L'écuyer qui avait amené les deux hommes au lac intervint vivement à son tour : "Ne parlez pas ainsi de votre maître, sur la sainte Croix. Je le considère comme l'un des plus loyaux chevaliers qui aient jamais porté l'écu et [p.231] j'en dirais bien davantage, s'ils n'étaient là, lui et son neveu ; mais, à parler devant eux, on pourrait croire que je cherche à les flatter".

3     Cependant que Lionel et son maître se taisaient, le jeune homme qui était allé à Gaunes raconta les exploits qu'il avait vu accomplir à Lambègue et Pharien, comment Lambègue avait accepté de sacrifier sa vie pour sauver la ville et ses habitants, et tout ce que Claudas était décidé à faire pour eux, s'ils avaient accepté de devenir ses hommes. Il dit tant de bien d'eux que la dame du Lac et les autres avaient peine à y croire. Peu après, Lancelot revint de la forêt et fit fête à son tour aux gouverneurs de ses deux compagnons. Lambègue rapporta à Pharien la belle parole de Lancelot quand Lionel pleurait sur sa terre perdue et il raconta aussi comment Léonce de Paerne avait cru reconnaître en lui le fils du roi Ban.

4     Ce soir-là, Pharien fut très frappé par le comportement de Lancelot, par sa démarche et par sa façon de s'exprimer qui faisait plaisir à entendre ; il le portait plus haut en son cœur que tout autre enfant de sa connaissance.

      Les trois garçons vécurent ensemble assez longtemps, jusqu'à la mort de Pharien qui causa à tous un profond chagrin [p.232] car on considérait que c'était un homme digne de tous les éloges. Sa femme resta auprès de la dame du Lac avec ses deux fils qui, plus tard, furent faits chevaliers par Lionel : l'aîné s'appelait Anguin et le cadet Totain ; ils eurent en partage beauté et prouesse.

      Pour le moment, le conte cesse de s'intéresser à eux ainsi qu'aux trois cousins et à leur entourage. Il revient aux deux reines qui vivent ensemble à Royal Moûtier.

XIXa

Mort de la reine Evaine

1     Le conte rapporte maintenant comment, à Royal Moûtier, les deux reines sœurs en vinrent à s'épuiser de veilles, de jeûnes, de larmes et de méditations diurnes et nocturnes. La reine de Gaunes avait appris que Claudas avait voulu tuer ses fils et qu'une demoiselle avait réussi à les enlever - grâce à quel savoir ! Depuis, ils avaient disparu. Dans l'ignorance du lieu où on les avait emmenés, de la façon, bonne ou mauvaise, dont ils étaient traités, elle conçut un profond chagrin. Sa sœur en était elle aussi touchée au cœur, mais Evaine, parce qu'elle était leur mère, l'était bien davantage. Peu à peu, elle perdit ses forces, sans pour autant renoncer à se rendre chaque nuit à l'office de matines.

2     Mais si elle menait bonne et pieuse vie, ce n'était rien au regard de la sainteté de sa sœur Elaine [p.233] qui, sous sa fine et blanche chemise, portait continûment une haire rêche et piquante. Depuis son entrée au couvent, elle n'avait plus jamais mangé de viande, même pour raison de santé. Toutes les nuits, y compris en hiver, elle se relevait deux fois (dont une avant ou après les matines, selon qu'on les chantait plus tôt ou plus tard) et elle récitait ses prières dans le noir pour éviter d'être vue. Elle partageait réfectoire et dortoir avec toutes les sœurs, et le mauvais état des semelles de ses chaussures faisait qu'elle marchait comme pieds nus.

3     Elle respectait toutes les prescriptions de la Règle, en particulier celle du silence, à l'intérieur de la clôture comme à l'extérieur, et elle n'aurait jamais pris la parole sans la permission de son abbesse sauf quand elle se lamentait dans la solitude et implorait la pitié de Notre-Seigneur. Souvent, elle ne mangeait que des légumes, voire observait un jeûne complet. Quand elle n'en pouvait plus à force de chanter, de rester dans le cloître, de jeûner et de prier, elle se reposait, mais c'était prosternée sur ses coudes et ses genoux et elle écoutait alors un chapelain (trois étaient moines à Royal Moûtier) lui lire des vies de saints.

4     La reine Elaine vécut ainsi de longues années, et Notre-Seigneur lui montra avec éclat qu'Il agréait son service.[p.234] Elle avait les joues toutes rondes, le teint frais, et elle était si belle que, sauf si on la connaissait, on ne pouvait imaginer, même de loin, sa piété et ses austérités.

      Cependant, sa sœur, qui était de santé fragile, était souvent obligée de garder le lit, si mal en point qu'on la croyait à l'article de la mort ; à d'autres moments, elle pouvait se lever et assister aux offices et même à matines. Mais son visage, maigre et pâle, laissait clairement apparaître le mal qui rongeait son corps ; sa voix était si rauque et si faible que tous ceux qui l'entendaient pensaient qu'elle n'en avait plus pour longtemps. Enfin, quand elle fut sûre que ses enfants avaient disparu et que personne n'avait plus entendu parler d'eux, son état empira de jour en jour : elle ne quittait plus le lit et priait Notre-Seigneur de lui faire avoir, avant qu'elle ne quitte ce monde, des nouvelles sûres de ses fils, s'ils étaient vivants, car, s'ils étaient morts, elle n'en demanderait pas, voulant mourir en paix et sans que le chagrin vienne hâter sa fin.

5     Cependant qu'elle adressait cette prière au Tout-Puissant, elle eut une vision. Comme endormie, elle fut ravie en esprit, très vite et très loin :[p.235] elle était à l'entrée d'un magnifique jardin, à l'orée d'une profonde et épaisse forêt. A l'intérieur du clos, se dressaient plusieurs vastes demeures. Elle voyait des enfants en sortir ; trois d'entre eux semblaient avoir le pas sur tous les autres ; l'un d'eux, le plus grand et le plus beau, se tenait entre les deux autres qui étaient accompagnés de deux hommes chargés de s'occuper d'eux. Dans ces deux hommes, elle reconnaissait Lambègue et son oncle (à cette époque, Pharien vivait encore). Elle avait l'idée (seulement l'idée : il n'était pas question de savoir) que c'étaient là ses deux fils, mais elle se demandait en vain qui pouvait être le troisième garçon. Alors, s'approchait un homme qu'elle ne connaissait pas et qui la ramenait rapidement à l'abbaye, inquiète et troublée de n'avoir pas identifié les trois enfants.

6     Une fois revenue à elle, la douleur prolongea l'angoisse de la nuit ; mais, comme son regard tombait sur sa main droite, elle y vit gravés trois noms : Lionel, Bohort et Lancelot. Joie, pleurs de joie ![p.236] Elle envoya chercher Elaine et lui raconta sa vision, "et sachez, ma sœur, que votre fils est une merveille de beauté : il surpasse tous les autres enfants ; je n'en ai jamais vu qui l'égale et donne autant de plaisir à regarder". Et elle se met à lui détailler son portrait ; ce fut assez pour réjouir grandement la reine de Benoÿc. "Ma chère sœur, lui dit Evaine, je vois bien que Notre-Seigneur veut que je quitte cette vie, puisqu'Il a comblé tous mes désirs ; je mets mon esprit en sa garde". Elle fit une confession scrupuleuse et, peu après, son âme quitta son corps. On lui rendit les honneurs dûs à une reine et sa sœur eut beaucoup de chagrin de sa mort.

      Mais pour le moment, le conte n'en dit pas plus sur les deux femmes et leur entourage ; il revient au roi Arthur.

XXa

Cour d'Arthur

1     Il raconte qu'au début d'avril, le jour de Pâques, le roi Arthur se trouvait à Carhaix, une de ses bonnes et riches villes. Après la grand- messe, il s'était mis à table. En ce temps-là, il avait l'habitude de célébrer cette fête avec plus de faste que toutes les autres, et voici pourquoi. Il ne tenait une cour plénière, celles où il arborait sa couronne, que cinq fois par an, pour Pâques, l'Ascension, la Pentecôte, la Toussaint et Noël. Il  la réunissait à l'occasion de nombreuses autres fêtes (comme la Chandeleur, l'Assomption, la fête patronale des villes où il passait, et toutes les occasions où il voulait honorer ses hôtes) mais on ne parlait pas là de cour "plénière". De toutes ces solennités festives, la plus haute et la plus sacrée était celle de Pâques, la plus joyeuse, celle de la Pentecôte.

2     [p.237] Si celle de Pâques était la plus haute, c'est parce qu'en ce jour nous avons été rachetés de la peine éternelle de l'enfer, puisqu'en ressuscitant après sa mort, Notre Sauveur a anéanti notre mort, et restauré et ranimé notre vie. Voilà pourquoi Pâques était la plus grande fête de l'année à la cour d'Arthur, comme en beaucoup d'autres lieux.

      Quant à la Pentecôte, c'était la fête la plus joyeuse, celle qui, par excellence, est placée sous le signe de l'allégresse. La raison en est que lorsque Notre Sauveur, Jésus-Christ, fut monté au ciel après Pâques, jour du rachat des hommes, comme Il avait promis de leur envoyer le Saint-Esprit pour les soutenir, ce dont ils avaient grand besoin (vous l'avez entendu raconter), semblables à des brebis sans pasteur, c'est ce jour que Dieu choisit pour leur adresser ce grand réconfort afin de les consoler d'avoir perdu la compagnie de celui qu'ils avaient connu vivant ; ainsi, ils l'eurent avec eux, non pas charnellement, mais en esprit, et leur tristesse fut changée en joie. Pâques fut donc le commencement de notre liesse, et la Pentecôte en fut la confirmation. Voilà pourquoi Pâques a été élevée au rang de fête la plus haute et la plus sacrée de toute l'année (c'est en ce jour que nous avons été rachetés et avons retrouvé la vie) et la Pentecôte à celui de fête la plus joyeuse (c'est alors que nous avons eu confirmation de cette joie).

3     Ce jour de Pâques donc, le roi Arthur se trouvait à Carhaix en compagnie de nombreux chevaliers et barons de son royaume.[p.238] Après déjeuner, beaucoup de jeunes gens qui étaient là eurent, comme il est naturel, envie de se divertir. Les uns s'amusèrent à divers jeux de société : tric-trac, échecs ou autres. Certains se mirent à faire la ronde ou à regarder danser dames et demoiselles. D'autres enfin, du royaume ou d'ailleurs, allèrent jouter ; ensuite ils s'affrontèrent à la quintaine, selon la coutume de l'époque, et beaucoup de jeunes chevaliers de valeur participèrent à ces passe-temps, mais aucun appartenant à la maison du roi car c'était contraire à leur usage. Le lendemain seulement, ils étaient nombreux à s'engager dans les joutes, parfois avec leurs seuls écus pour se protéger, parfois armés de pied en cap.

4     Parmi les chevaliers étrangers qui joutaient entre eux, celui qui l'emporta fut un chevalier dont le conte a déjà parlé : Banin, le filleul du roi Ban de Benoÿc. Il était de petite taille, mais étonnamment rapide, adroit et fort. Il avait longtemps fait la guerre au roi Claudas, lui avait causé beaucoup de dommages et, entre prises et butin, il avait pu quitter le pays en compagnie de trois autres chevaliers, en bel et riche équipage. Tout jeune encore, il se présentait à la cour d'Arthur autour de qui se rassemblaient, fortunés ou non, tous ceux qui aspiraient à faire de grandes choses car, en ce temps-là, nul ne pouvait passer pour preux,[p.239] d'où qu'il fût, s'il n'avait fait partie de la maison du roi et connu les compagnons de la Table Ronde : alors seulement, on le considérait comme un vrai chevalier errant.

5     Quand Banin eut vaincu à la joute tous les participants des deux camps, il fut l'objet de l'attention de ceux qui y étaient passés maîtres car on faisait alors plus de cas des prouesses qu'on n'en a fait depuis. C'était aussi la coutume, aux cours plénières, que le chevalier étranger qui s'était montré le meilleur assurât le premier service du dîner à la Table Ronde : c'était l'occasion de lier connaissance avec les chevaliers, pour qui cherchait, par sa prouesse, à se faire connaître en bien. Après quoi, il était admis à s'asseoir à la table même du roi, pas tout à fait en face de lui, mais presque.

6     Il faut savoir qu'il s'agissait là d'un privilège réservé au vainqueur des joutes de la journée : cela lui permettait d'être mieux vu de tous ; les autres convives du roi, qui tenait quotidiennement table ouverte, étaient assis du même côté que lui. Quand Banin se fut acquitté de sa tâche, le sénéchal Keu et monseigneur Gauvain en personne l'accompagnèrent à la table du roi et l'y firent asseoir. Arthur le considéra avec beaucoup de faveur car son amitié pour les bons chevaliers ne se démentait jamais. Il faut savoir encore que,[p.240] lors des cours plénières, il ne priait à sa table aucun des rois qui dépendaient de lui : chacun en présidait lui-même une où il pouvait traiter avec honneur les gens de mérite de sa connaissance. Après le premier service, la conversation devint générale.

7     Arthur s'entretenait avec les chevaliers assis à sa droite et à sa gauche et il regardait Banin qui demeurait muet, tête baissée , l'air embarrassé de se trouver en présence d'un homme aussi haut placé et d'être offert comme un miroir aux yeux de tous. Oui, c'était la bonne raison. Le roi, voulant lui faire oublier sa gêne, lui adressa la parole courtoisement : "Ne soyez pas plus troublé à table que, d'après moi, vous ne l'êtes aux armes. Nombreux sont les regards posés sur vous, mais tous ne pensent qu'à vous faire honneur".

8     Ainsi interpellé, Banin leva la tête; la timidité lui fit monter le rouge au visage ; cela lui allait bien : il n'en fut que plus beau. Et comme le roi lui demandait son nom : "Je m'appelle Banin, seigneur. – Et de quel pays êtes-vous ? – Du royaume de Benoÿc. – De Benoÿc ? Vous voulez parler de ce royaume où régnait le roi Ban quand il était encore de ce monde ?" Il répond que c'est bien de ce Benoÿc là qu'il est natif. "Avez-vous donc connu le roi Ban ? – C'était mon parrain", dit-il, en pleurant. Plein de pitié, Arthur paraît oublier ce qui l'entoure.

9     [p.241] Longtemps il reste absorbé en lui-même ; des larmes lui coulaient sur le visage jusqu'à tomber sur la table où il s'était accoudé. Le sénéchal Keu et Gauvain s'aperçurent de ce qui se passait. "Que faire ? se disent-ils l'un à l'autre. Si nous le tirons de ses pensées, on peut craindre qu'il nous en sache mauvais gré. – Assurément, s'il s'agissait de pensées agréables. Mais il est au contraire accablé de douleur. – Tant pis, même s'il devait m'en vouloir pour le restant de mes jours, dit Gauvain. Je vous garantis que je vais le faire revenir parmi nous".

10     Il s'avance donc et s'apprêtait à donner une solide bourrade au rêveur pour l'arracher à ses pensées quand Keu le saisit par le bras : "Arrêtez, j'ai pensé à un autre moyen. – Et comment ? – Attendez et vous allez voir". Le sénéchal décroche un cor qui était suspendu par sa courroie à une ramure de cerf, l'embouche et en sonne si bruyamment que toute la salle en tremble, dirait-on, et même les appartements de la reine. Le roi sursaute [p.242] et demande à Gauvain qu'il voit debout devant lui ce qui se passe. "C'est à moi de vous le demander, seigneur. Qu'avez-vous pour être resté si longtemps perdu dans vos pensées, alors que vous devriez faire fête à tous ceux qui sont venus à votre cour et festoyer avec eux ? Tout le monde vous le tient à mal. Vous êtes là, indifférent à ce qui vous entoure, le visage larmoyant. Quelle honte si l'on allait vous comparer à un enfant, vous que l'on estime être un des plus sages hommes au monde !

11     – Mon cher neveu, j'ai eu à la fois tort et raison de me comporter comme je l'ai fait. Tort aux yeux de mes barons puisqu'ils me le reprochent. Raison, car je songeais à ce que j'ai fait de plus honteux depuis mon couronnement. Il s'agit du roi Ban de Benoÿc, un de mes hommes les plus valeureux et les plus sages, qui est mort en chemin alors qu'il venait requérir mon aide. On s'en est plaint à moi, mais je n'ai encore rien fait pour réparer mes torts. Quelle honte ! je ne saurais imaginer pire. – Seigneur, il est bon d'y penser en temps et lieu, quand ce pourra être utile ; mais ce n'est pas le moment de manifester votre douleur. Quand vous aurez la possibilité d'intervenir, alors, ne vous contentez pas de penser : donnez-vous la peine d'agir".

12     Le roi comprend que le conseil de son neveu est le meilleur qu'il puisse suivre. Il se frotte les yeux, les essuie et tâche de faire bon visage, mais il n'y arrive pas comme il le voudrait car le cœur n'y est pas.[p.243] Après dîner, il prit Banin à part pour lui demander des nouvelles de la femme du roi Ban et de son fils : le jeune homme lui répondit que la reine avait pris le voile et que l'on ne savait rien de sûr quant à l'enfant, mais la plupart des gens le croyaient mort. Arthur profita de leur rencontre pour lui remettre force riches présents. Quant à Guenièvre, le soir même, elle le retint, à cause de sa prouesse, pour qu'il intègre sa maisonnée, comme elle le faisait pour tous ceux qui, les jours de fête, étaient vainqueurs aux joutes et à la quintaine ; elle les comblait de dons amicaux et de joyaux, et les considérait dès lors comme ses chevaliers. En l'espace d'un an, Banin obtint, à force de prouesse, d'être admis au nombre des cent cinquante chevaliers de la Table Ronde où il succéda à Gravelain des Vaux de Galoire.

      Le conte ne rapporte ici plus rien de lui, mais lorsqu'il reviendra au récit des exploits de la compagnie, il racontera les siens. Pour le moment, il retourne à Lancelot, à la dame du Lac et à ceux qui vivent avec eux.

XXIa

La Dame du Lac élève Lancelot (fin)

1     Le conte rapporte comment elle fut en charge de Lancelot jusqu'à ses quinze ans. C'était alors un si magnifique jeune homme qu'il était inutile de chercher plus beau au monde, et si sage qu'en rien qu'il fît on ne pouvait trouver à blâmer ni à reprendre.[p.244] Avec cela, grand et bien bâti. La dame comprit qu'il était dès lors raisonnable qu'il reçoive l'ordre de chevalerie et que, si elle tardait davantage, ce serait peine et péché, car elle savait, par les sorts qu'elle avait interrogés maintes fois, qu'il était promis à un grand avenir. Si elle avait pu attendre encore, elle l'aurait fait volontiers, car elle aura beaucoup de peine quand il la quittera : à l'élever, elle avait mis en lui toute sa tendresse. Mais si elle le détournait d'être chevalier et y mettait obstacle, elle commettrait un péché mortel aussi grave qu'une trahison, puisqu'elle lui ravirait ainsi ce qu'il aurait ensuite peine à regagner.

2     Un peu après la Pentecôte – il avait alors quinze ans accomplis –, il alla chasser en forêt et tomba sur un cerf plus grand que tous ceux qu'il avait vus jusque là ; pour pouvoir montrer cette bête exceptionnelle, il la tira et l'abattit. Une fois l'animal mort, il constata qu'il était aussi gras que si on avait déjà été en août. Tous ses compagnons en étaient frappés d'étonnement. Il fit porter le cerf à sa dame par deux valets. A son tour, elle fut au comble de la surprise : comment pouvait-il être si gros en cette saison, et si grand ? Tout le monde admira la bête et la dame se réjouit de cette aventure.

3     Lancelot était resté dans la forêt ; et comme il faisait très chaud, il demeura un long moment allongé sur l'herbe verte à l'ombre d'un chêne. Quand la chaleur fut tombée, il se mit en selle et retourna au lac. On aurait dit un homme des bois, avec sa courte cotte verte,[p.245] une guirlande de feuilles sur la tête pour se protéger du soleil et un carquois pendu à la ceinture : il ne s'en séparait jamais, où qu'il allât, mais c'était un valet qui portait son arc. Droit sur les arçons, bien calé dans les étriers, il chevauche sur son grand cheval jusqu'à la demeure de la dame. Aussitôt arrivé, il met pied à terre dans la cour où elle guettait son arrivée. Dès qu'elle le voit, l'eau du cœur lui monte aux yeux ; elle se lève sans l'attendre et rentre dans la grande salle où elle reste un moment, la tête appuyée sur la main, plongée dans ses pensées. Lancelot pénètre dans la pièce à son tour et s'approche ; mais aussitôt, elle se lève à nouveau et passe dans la pièce voisine.

4     "Que peut-elle avoir ?" se demande-t-il. Il la suit sans attendre et la trouve dans sa grande chambre, allongée sur le lit, soupirant et pleurant à chaudes larmes. Elle ne répond pas à son salut, ne lui jette même pas un regard. Il en est d'autant plus stupéfait que d'habitude, quand il rentrait, elle venait au devant de lui, pour l'étreindre et l'embrasser. "Dites-moi ce que vous avez, dame, et si quelqu'un vous a fait de la peine, ne me le cachez pas : je ne veux pas penser que, moi vivant, on aurait cette audace".

5     A l'entendre, elle éclate en sanglots qui la mettent dans un tel état que le moindre mot ne peut lui sortir de la bouche : les larmes l'empêchent de parler. Et au bout d'un moment, quand elle peut à nouveau se faire clairement entendre de lui – "Ha ! fils de roi, dépêchez-vous de partir ou vous me briserez le cœur. – Je m'en irais plutôt,[p.246] dame ; il ne me fait pas bon demeurer puisque ma présence vous pèse tant". Le garçon fait demi-tour, prend son arc au passage, se le pend au cou et receint son carquois ; puis il bride à nouveau son cheval et le fait avancer au milieu de la cour. Mais celle qui l'aimait plus que tout au monde s'avise qu'elle en a trop dit et que, s'il s'en va, c'est qu'il est malheureux. Elle le savait si fort et si fier qu'il méprisait tout ce qui pouvait affliger son corps ou son cœur.

6     Elle saute sur ses pieds, s'essuie le visage et les yeux qu'elle avait rouges et gonflés et se précipite dans la cour : Lancelot se mettait en selle, le chagrin peint sur sa figure. Elle saisit aussitôt le cheval par la bride : "Qu'avez-vous, jeune seigneur ? Où voulez-vous aller ? – Dans ce bois. – Dépêchez-vous de descendre, ce n'est pas le moment". Il met pied à terre et elle conduit le cheval à l'écurie. Puis elle prend le garçon par la main et regagne sa chambre où elle le fait asseoir sur le lit à côté d'elle : "Sur la foi que vous me devez, je vous en conjure, dites-moi où vous aviez en tête de vous rendre.

7     – Dame, je vous croyais fâchée contre moi puisque vous ne vouliez pas me parler. Et d'être indésirable auprès de vous m'a ôté l'envie de rester ici plus longtemps. – Qu'aviez-vous l'intention de faire, beau fils de roi ? – Ce que j'avais l'intention de faire ? Eh bien, je serais allé là où j'aurais trouvé le remède à mon mal.[p.247] – Et où cela donc ? – Je me serais rendu à la cour du roi Arthur, dame, et je me serais mis au service d'un chevalier connu (on dit que tous ceux qui le sont appartiennent à la maison du roi) pour qu'avec le temps il me fasse chevalier à mon tour. – Comment cela ? Dites-moi, vous avez envie d'être chevalier ? – Oh oui ! c'est ce à quoi j'aspire le plus au monde, recevoir l'ordre de chevalerie. – Vous vous y risqueriez ? A mon avis, si vous saviez quel fardeau c'est, vous en auriez moins envie.

8     – Mais alors, les chevaliers sont tous plus forts de corps et de membres que tous les autres ? – Non, fils de roi, mais ils doivent posséder des qualités qui ne sont pas nécessaires à ceux qui ne le sont pas. Et si on vous les exposait, votre cœur, si hardi soit-il, en serait épouvanté. – Ces qualités nécessaires aux chevaliers peuvent-elles être logées en corps et cœurs d'hommes ? – Assurément, mais Dieu a fait certains plus vaillants, plus sages et aimables que d'autres. – Alors, il doit avoir piètre opinion de lui et s'estimer bien dépourvu de qualités celui qui renonce à la chevalerie par peur, car tout homme doit aspirer chaque jour à progresser et à développer ce qu'il y a de bon en lui, et il doit se détester celui qui, par paresse, perd ce qui est à la portée de chacun, les qualités de cœur qui sont cent fois plus faciles à avoir [p.248] que celles du corps. – Quelle différence faites-vous entre elles ?

9     – Je vais vous dire le fond de ma pensée. D'après moi, tel peut avoir les qualités du cœur tout en étant dépourvu de celles du corps, car on peut être sage et courtois, compatissant et loyal, vaillant, généreux et courageux - ce sont là les qualités du cœur - et ne pas être grand, vif et bien bâti, ni beau et plaisant à regarder. Toutes ces qualités - celles du corps -, l'homme en dispose ou non depuis sa naissance, quand il sort du ventre de sa mère. Mais celles du cœur, je le pense, sont à la portée de chacun, sauf à refuser de s'en donner la peine, car on peut toujours se montrer courtois, compatissant et ainsi de suite. Et si je crois qu'il n'y a que la mauvaise volonté pour nous empêcher d'être des hommes de bien, c'est que je vous ai vous-même souvent entendu affirmer que le cœur seul fait le mérite. Cela n'empêche pas que si vous m'expliquiez quel est ce fardeau qui devrait empêcher tout homme d'être assez audacieux pour vouloir être chevalier, je vous écouterais volontiers".

10     – C'est ce que je vais faire, dans la mesure où cela est à ma portée, car en rendre compte complètement dépasse mes capacités. Prêtez-moi une oreille attentive, puis réfléchissez honnêtement à ce que je vous aurai dit, en y appliquant [p.249] votre cœur mais aussi votre raison. Car si vous voulez être chevalier, vous ne devez pas écouter votre seul désir de l'être ; n'omettez pas de faire d'abord usage de cet entendement qui a été donné à l'homme précisément pour qu'avant d'agir il détermine ce qu'il est légitime qu'il fasse.

      Vous devez savoir que l'état de chevalier n'a pas été institué à la légère ni sans réflexion, et non pas parce que certains auraient été dès l'origine, plus que d'autres, nobles et de haut lignage, tant il est vrai que nous sommes tous issus du même père et de la même mère. Quand la haine et la convoitise commencèrent à se développer dans le monde et que la force se mit à prendre le pas sur le droit, tous les hommes étaient encore égaux en noblesse et en ascendance. Mais dès lors que les plus faibles s'avérèrent incapables de supporter davantage la violence des plus forts, ils firent appel à des garants à qui ils reconnaîtraient, sur eux, un droit de commandement fondé sur l'équité, à charge, pour ceux-ci, de protéger et défendre les humbles et les pacifiques et de s'opposer aux exactions et aux violences inconsidérées des plus forts.

11     Pour assumer cette charge, on choisit ceux qui, d'après l'opinion générale, en étaient le plus capables c'est-à-dire ceux qui étaient grands et robustes, beaux et vifs, loyaux, valeureux et hardis, bref ceux qui étaient doués de toutes les qualités du corps et du cœur. Mais la chevalerie ne leur fut pas conférée comme un amusement, ni sans contrepartie ; c'est au contraire à un lourd fardeau qu'ils furent assujettis. Vous voulez savoir lequel ? Celui qui voulait devenir chevalier et qui en recevait le don [p.250] par une désignation équitable devait se montrer courtois sans grossièreté, bienveillant sans cruauté, compatissant envers ceux qui souffraient, généreux et disposé à secourir ceux qui se trouvaient dans le besoin, prêt à payer de sa personne pour confondre voleurs et meurtriers, juste juge sans amour et sans haine (sans inclination pour prendre le parti du tort aux dépens du droit, sans volonté mauvaise de nuire au droit pour faire triompher l'injustice). Un chevalier doit se garder de toute action qui puisse être reconnue ou seulement soupçonnée d'être contraire à l'honneur, dût-il y perdre la vie : il doit craindre le déshonneur plus que la mort.

      De plus, la chevalerie a, par dessus tout, été instituée pour protéger la Sainte Eglise qui n'a pas le droit de se faire justice par les armes, ni de rendre le mal pour le mal. Le chevalier doit donc défendre celui qui, frappé sur la joue droite tend la joue gauche.

      Enfin, vous devez savoir qu'au début, selon le témoignage de l'Ecriture, personne ne se risquait à monter à cheval avant d'avoir été fait chevalier, d'où ce nom.

12     Quant aux armes qu'il a, seul, le droit de porter, elles sont à la fois très utiles et chargées de sens.

      L'écu qu'il porte suspendu au cou et qui protège le devant de son corps en s'interposant entre lui et les coups signifie que, de la même façon, le chevalier doit se mettre devant la Sainte Eglise pour la protéger de tous ceux qui voudraient lui faire du mal, voleurs ou mécréants. Si on attaque l'Eglise, si elle risque de se voir porter un coup au corps, le chevalier doit s'interposer pour soutenir le choc à sa place ;[p.251] il est en effet son fils et, à ce titre, doit la défendre et la protéger, car si la mère est molestée ou frappée sous les yeux de son enfant sans qu'il fasse mine de lui venir en aide, il ne mérite que de se retrouver sans pain ni toit.

      Le haubert qui lui protège tout le corps signifie que, de la même façon, l'Eglise doit être comme enclose à l'intérieur de la protection dont il l'entoure ; car la défense qu'il exerce doit être assez impénétrable et assez attentive sa surveillance pour qu'un malfaiteur ne puisse pas se présenter à ses portes sans le trouver sur ses gardes et prêt à l'action.

13     Le heaume qu'il arbore sur sa tête, au dessus des autres armes, signifie que, pareillement, il doit, plus que tout autre, se montrer prêt à s'opposer à ceux qui voudraient faire du tort ou du mal à l'Eglise : il doit être comme le guetteur qui, de sa tour, surveille toutes les maisons afin d'épouvanter voleurs et malfaiteurs.

      La lance assez longue pour que sa pointe se fasse sentir avant que l'on puisse atteindre celui qui la porte signifie que, de même que la peur de sa hampe raide et de son fer acéré amène à reculer ceux qui n'ont pas d'arme en leur donnant la mort à craindre, tout de même, le chevalier doit être assez farouche, hardi et fort pour inspirer aux voleurs et aux malfaiteurs une inquiétude qui suffise à les tenir éloignés ; au lieu d'oser s'approcher, ils ne cherchent qu'à fuir par peur du chevalier face à qui ils ne doivent pas avoir plus de force qu'un homme sans arme n'en a contre une lance au fer aiguisé.

14     L'épée est à double tranchant, non sans raison.[p.252] De toutes les armes, c'est la plus haute, celle qui est la plus porteuse d'honneur et de dignité. Elle peut blesser ou tuer de trois manières : on frappe d'estoc en poussant la pointe en avant, ou de taille en portant des coups à droite et à gauche avec l'un ou l'autre tranchant. Les deux fils de l'épée signifient que le chevalier doit être au service de Notre-Seigneur et de son peuple. De l'un de ces tranchants, il doit frapper les ennemis de Notre-Seigneur et de son peuple, ceux qui méprisent la foi chrétienne. De l'autre, il doit faire justice de ceux qui, voleurs ou meurtriers, s'en prennent au genre humain. Les deux fils doivent être dotés d'une force égale, mais la pointe est différente. Elle veut dire obéissance car tous doivent obéir au chevalier. Et c'est à juste titre qu'elle présente cette signification car rien, perte d'avoir ou de bien, ne perce si durement le cœur que le fait d'obéir malgré soi. Telle est la signification de l'épée.

15     Enfin, le cheval, qui sert de monture au chevalier chaque fois qu'il en a besoin, représente le peuple qui doit soutenir, de la même façon, le chevalier assis sur lui. C'est-à-dire que le peuple doit lui procurer tout ce dont il a besoin pour vivre honorablement et le lui fournir en échange de la protection constante qui lui est assurée.[p.253] Et comme celui qui le monte conduit le cheval là où il veut en s'aidant des éperons, de même, le chevalier mène à son gré le peuple qui lui est légitimement soumis puisqu'il est et doit être au dessus de lui.

16     Tout cela vous montre que le chevalier doit être seigneur du peuple et serviteur de Dieu, puisqu'il doit défendre, protéger et maintenir l'Eglise, c'est-à-dire le clergé qui est à son service, à qui reviennent dîmes et aumônes, ainsi que les veuves et les orphelins. Et de même que le peuple le soutient en lui procurant ce dont il a besoin pour vivre matériellement, l'Eglise en fait autant dans le domaine spirituel pour lui assurer la vie éternelle : elle l'aide en priant pour lui, en distribuant des aumônes en son nom, afin que Dieu soit son sauveur dans l'éternité comme lui est son défenseur et protecteur à elle sur terre. En un mot, tous ses besoins matériels doivent être pris en charge par le peuple, comme tous ceux de son âme par l'Eglise.

17     Un chevalier doit avoir deux cœurs : l'un dur et résistant comme le diamant, l'autre tendre et souple comme la cire chaude. Il doit user du premier contre les traîtres et les violents car,[p.254] de même que rien ne peut entamer le diamant, de même le chevalier doit se montrer violent et brutal avec ceux qui n'ont aucun souci d'équité et s'emploient de leur mieux à faire régner l'injustice. Et de même qu'on peut faire plier la cire chaude et lui donner la forme souhaitée grâce à sa malléabilité, de même, les braves gens, ceux qui ont le cœur pitoyable, doivent entraîner le chevalier à faire preuve de douceur et de bienveillance. Mais qu'il se garde bien d'user de ce cœur de cire avec les violents et les traîtres, car ce serait autant de perdu que tout le bien qu'il leur aurait fait. L'Ecriture nous enseigne que le juge qui renonce à poursuivre les coupables ou à les faire exécuter encourt la damnation ; de même, il perd son âme s'il s'en prend avec brutalité, avec son cœur de diamant, à ceux qui n'ont besoin que de pitié et de miséricorde. Elle professe qu'aimer la déloyauté, c'est se trahir soi-même ; Dieu dit en son Evangile que ce qu'on fait à ceux qui ont besoin d'aide, c'est à Lui-même qu'on le fait.

18     Telles sont les dispositions nécessaires à celui qui a le courage de recevoir l'ordre de chevalerie ; s'il n'est pas disposé à agir comme je viens de vous l'exposer, qu'il se garde d'y aspirer : dès qu'il s'écarte du droit chemin, il sera d'abord déshonoré aux yeux du monde, puis à ceux de Dieu ; car, le jour de son adoubement, il jure à Dieu de se conduire comme celui qui lui remet ses armes le lui explique, lequel est mieux placé que moi pour le faire. Et dès lors qu'il manque à ce serment, il perd à juste titre tout l'honneur qu'il escomptait avoir dans l'éternité ;[p.255] quant au monde, c'est aussi à juste titre qu'il y est déshonoré, puisque de vrais chevaliers ne doivent pas admettre parmi eux un homme qui se serait parjuré envers son créateur.

      Qui aspire à la chevalerie doit donc avoir le cœur le plus pur qui soit, un cœur absolument sans tache. Quiconque ne veut pas être tel doit se garder de convoiter un aussi haut état car il vaudrait mieux qu'un homme passât toute sa vie sans devenir chevalier plutôt que d'être déshonoré dans le monde et perdu pour Dieu. Oui, la chevalerie est un fardeau plus lourd à porter qu'on ne pense. Voilà, fils de roi ! Je vous ai exposé en partie ce qui caractérise un chevalier digne de ce nom, en partie seulement parce que je ne sais pas tout ce qu'il en est. Dites-moi donc ce que vous décidez : poursuivre ou renoncer.

19     – Dame, fait le garçon, depuis que la chevalerie a été instituée, y a t-il eu un homme qui se soit montré à la hauteur de ces exigences ?  – Certainement ! D'après le témoignage de l'Ecriture, ils ont même été nombreux, dès avant la Passion, quand le peuple d'Israël servait fidèlement Notre-Seigneur, combattant les Philistins et les autres mécréants, leurs proches voisins, pour étendre les terres où on aurait foi en Lui. On cite Jean l'Ircanien et Judas Macchabé, le chevalier émérite, qui ne tourna jamais le dos honteusement [p.256] devant des impies, préférant être mis en pièces et tué plutôt que  fuir le combat pour la loi de Dieu. Il y a encore Simon, son frère, le roi David et beaucoup d'autres que je ne nommerai pas et qui vécurent avant l'avènement de Notre-Seigneur. Depuis sa Passion, il y en a eu beaucoup d'autres à faire preuve de toutes les qualités nécessaires : Joseph d'Arimathie, le noble chevalier qui, de ses propres mains descendit Jésus-Christ de la sainte Croix et le mit au sépulcre ; son fils Galahad, le haut roi d'Hosseliche qui devait, plus tard, donner son nom au pays de Galles, ainsi que tous les rois ses descendants dont j'ignore les noms ; le roi Pellès de Listenois, le plus haut homme de son lignage sa vie durant et son frère Helain le Gros : tous ceux-là furent de vrais chevaliers, courtois et vaillants, représentant la chevalerie avec honneur dans le monde et devant Dieu.

20     – Dame, fait le garçon, puisqu'ils ont été si nombreux à se montrer capables de toutes ces prouesses dont vous m'avez parlé, il faudrait être bien lâche pour se refuser à être fait chevalier par peur de ne pouvoir faire de même. Cependant, je ne critique ni ceux qui renoncent, ni ceux qui, au contraire, s'y risquent, car, selon moi, chacun doit agir en fonction de ce qu'il trouve en son cœur de faiblesse ou de prouesse. Mais, je suis sûr que, si je trouve quelqu'un qui accepte de me faire chevalier, je ne dirai pas non par crainte que la chevalerie trouve en moi un mauvais représentant,[p.257] car Dieu peut bien avoir mis en moi plus de capacités que je ne le sais et, si elles me manquent, Il est assez puissant pour me donner sens et vaillance. Quoi qu'il en doive advenir, l'appréhension ne me fera pas renoncer à recevoir le haut ordre de chevalerie si je rencontre qui m'en conférerait l'honneur. Si Dieu veut, de son côté, me favoriser de ses dons, ce sera au mieux ; du moins, j'aurai le courage de m'y consacrer corps et cœur, et d'y mettre peine et application.

21     – Ainsi, fils de roi, devenir chevalier est bien le vœu de votre cœur ? – Je n'en ai pas de plus cher, dame, si je trouve celui qui me permette de faire ce que j'ai décidé. – Dieu en soit témoin, votre désir sera comblé et sans tarder : vous serez chevalier. C'est pour cela que je pleurais tout à l'heure, quand vous êtes venu à moi et que je vous ai dit de partir si vous ne vouliez pas me faire trop de peine. J'ai mis en vous tout l'amour d'une mère pour son enfant et je ne sais vraiment pas comment je pourrai vivre quand vous serez loin : j'en souffrirai jusqu'au tréfonds de moi-même. Mais j'aime mieux supporter le pire plutôt que de vous faire perdre ce très haut et très honorable ordre - et je crois que vous lui ferez honneur. Si vous saviez qui fut votre père et de quelle famille descend votre mère, je ne crois pas que vous auriez peur d'échouer à devenir un chevalier sans peur et sans reproche,[p.258] car une telle lignée ne devrait pas donner le jour à un descendant sans cœur ni courage.

22     Voilà ce que j'avais décidé de vous dire ; aussi, ne m'en demandez pas plus. Bientôt vous serez fait chevalier par l'homme le plus sage et le plus droit de notre temps, le roi Arthur. Nous partirons en ce début de semaine, sans plus attendre, afin d'être à la cour au plus tard le vendredi avant la Saint-Jean, dont ce sera la fête le dimanche suivant, car je veux que vous soyez adoubé ce jour-là. Il nous reste donc quinze jours. Puisse Dieu qui naquit de la Vierge et monseigneur saint Jean, l'homme le plus grand en mérite à être né de femme par union charnelle, vous donner de dépasser en valeur et par vos exploits tous les chevaliers de ce temps ! Et je sais en grande partie ce qu'il vous en adviendra".

23     La dame promit donc au garçon qu'il serait bientôt armé chevalier. Rien n'aurait pu lui donner plus de joie. "Faites attention que nul n'en sache rien. Je préparerai tout ce qu'il vous faut sans que personne soit au courant". Ce qu'elle fit au mieux car elle avait rassemblé depuis longtemps tout l'équipement nécessaire à un futur chevalier : un haubert blanc à la fois léger et résistant, un très beau heaume richement étamé d'argent, un écu d'une blancheur de neige avec, en son centre, un magnifique bosselage, d'argent lui aussi. C'est qu'elle voulait que tout fût d'un blanc immaculé. Il y avait aussi une épée qui avait déjà maintes fois fait ses preuves - elle était appelée à en donner d'autres -, légère, très bien aiguisée et juste de la bonne longueur.[p.259] S'ajoutait une lance dont la hampe blanche était courte, épaisse et résistante, et dont le fer, blanc luisant, était à la fois tranchant et acéré. La dame avait également prévu un cheval de belle taille, robuste et rapide à la fois, qui s'était toujours, jusque là, montré courageux et agile, et dont la robe était aussi blanche que neige fraîchement tombée. Enfin, pour le jour de l'adoubement, il y avait une tunique de soie blanche avec une cotte doublée d'un autre tissu de soie, plus fin, ainsi qu'un manteau fourré d'hermine, là encore pour que tout fût d'un blanc immaculé.

24     Voilà comment elle apprêta tout ce qui était nécessaire au garçon. Elle partit le surlendemain, un mardi, au point du jour ; la Saint-Jean se fêtait le dimanche en huit. C'est en fort bel équipage qu'elle se disposait à se rendre à la cour du roi ; son escorte comportait pas moins de quarante cavaliers tout de blanc vêtus montés sur autant de chevaux blancs. Elle emmenait avec elle son ami, aussi beau que vaillant, et trois demoiselles (dont celle qui avait reçu une blessure au visage en enlevant les deux enfants). Enfin, il y avait les trois garçons, héros du voyage, Lionel, Bohort et Lancelot, eux-mêmes entourés de nombreux compagnons de leur âge.

25     Ils chevauchèrent jusqu'à la mer, embarquèrent et arrivèrent le dimanche suivant au port de Floudehueg. De là, ils reprirent leur chevauchée [P.260] tout droit vers Kamaalot : ils avaient appris que le roi y serait pour la fête. Le jeudi soir, ils parvinrent au château de Lawenor, à vingt deux lieues anglaises de Kamaalot. Le lendemain, dès l'aube, la dame donna le signal du départ (elle voulait chevaucher le matin pour éviter la grosse chaleur, pénible à supporter) et la traversée d'une forêt les amena à deux lieues de la ville. La dame était plongée dans ses pensées, le cœur troublé et douloureux à l'idée de devoir se séparer de Lancelot et elle soupirait, émue aux larmes.

      Mais ici, le conte cesse pour un moment de s'intéresser à elle et parle du roi Arthur.

XXIIa

Lancelot à la cour :
adoubement et premières aventures ;
rencontre de la reine Guenièvre

1     Il était à Kamaalot pour quelques jours [p.261] avec un grand nombre de chevaliers et devait y tenir sa cour à la Saint-Jean. Le vendredi matin, il se leva au point du jour car il voulait aller chasser à l'arc dans la forêt. Si tôt que possible, il assista à la messe, puis se dépêcha de monter à cheval et de sortir de la ville par la porte de Galles ; une partie de ses compagnons habituels le suivaient. Il y avait là son neveu, monseigneur Gauvain, un pansement sur le visage à cause d'une blessure qui ne remontait pas à plus de trois semaines (Gasoain d'Estragot l'avait publiquement accusé de déloyauté devant la cour et les deux hommes s'étaient affrontés en duel judiciaire), monseigneur Yvain le Grand, fils du roi Urien, le sénéchal Keu, Tor, le fils d'Arès, roi d'Altice, ainsi que Lucan l'échanson, le connétable Beduier et bien d'autres barons de la maison royale.

2     A moins de trois portées d'arc de la forêt, le roi en voit sortir un brancard, attelé à deux chevaux - ils avançaient à vive allure, sans faire cahoter la litière - et qui se dirigeait droit vers lui. Quand l'attelage fut assez près, Arthur constata qu'il transportait un chevalier en armes, mais sans écu ni heaume : c'était un homme de grande taille, beau et bien fait. Deux tronçons de lance lui avaient traversé le corps de part en part (les deux fers sortaient encore des pans du haubert) ; il avait aussi reçu un coup d'épée à la tête (c'est à peine si la moitié de la lame dépassait de la ventaille et elle était affreusement rouge et souillée de sang.[p.262] Le conte ne donne pas son nom pour le moment ; il le fera plus tard et dira dans quelles circonstances il s'était fait blesser et pourquoi il gardait dans ses plaies tronçons de lance et fer d'épée.

3     Arrivé au niveau des chevaliers, il s'enquit du roi et on s'empressa de le renseigner. Faisant alors arrêter le brancard, il salue le souverain qui, surpris à sa vue, s'arrête aussitôt pour l'écouter, "Roi Arthur, que Dieu sauve en vous le meilleur roi qui soit au monde de l'avis de tous, le plus loyal, le plus puissant, celui qui aide ceux qui sont dans la détresse, qui leur dispense appui, secours et protection ! – Que Dieu vous bénisse, frère, et vous rende cette santé dont vous me semblez avoir grand besoin ! – Je viens vous demander assistance, seigneur. On dit que vous ne faites jamais défaut au malheureux qui vous implore. Aussi, je vois en vous mon ultime recours. – Que puis-je faire pour vous ? – Délivrez-moi, je vous en supplie, de cette épée et de ces tronçons de lance qui finiront par me tuer. – Bien volontiers, assurément".

4     Il tend les mains pour extraire les tronçons de lance, mais le chevalier l'arrête : "Un moment, seigneur ! Ce n'est pas ainsi que vous me délivrerez [p.263] – Et comment donc, alors ? – Celui qui m'ôtera ces fers devra jurer sur les reliques de me faire justice par la force de tous ceux qui affirmeront avoir plus d'amitié pour celui qui m'a mis dans cet état que pour moi". Le roi recule : "Seigneur, réplique-t-il, vous demandez trop. Celui qui vous a blessé peut avoir assez d'amis pour qu'aucun chevalier, ni même deux ou trois, ne soient en mesure d'accomplir votre volonté. Si vous voulez, je ferai justice de votre adversaire, à condition que je le puisse sans me mettre dans mon tort ; et s'il fait partie de mes hommes, vous trouverez ici assez de chevaliers qui, pour l'honneur et le renom qu'ils en peuvent attendre, ne demanderont qu'à s'en charger. – Pour cela, je n'ai besoin ni de vous ni de quelqu'un d'autre. Je me suis fait justice moi-même : j'ai coupé la tête de celui qui m'a réduit à cet état. – Dieu m'en soit témoin, j'estime, à ce compte, que vous vous êtes suffisamment vengé vous-même, et je ne me risquerai pas à vous promettre davantage, car je craindrais de manquer à ma promesse ; et je n'encouragerai personne à le faire. – On m'avait dit qu'on trouvait toujours aide et secours auprès de vous et des vôtres ; et pourtant, ce n'est pas vrai pour moi. Malgré tout, je ne partirai pas sans être sûr que Dieu me refuse sa pitié ; car si la prouesse abonde en votre cour comme on le dit, j'y trouverai ma guérison. – Vous pouvez rester chez moi aussi longtemps qu'il vous plaira de le faire et vous y serez bien traité".

5     [p.264] Le chevalier reprend sa route vers Kamaalot ; arrivé à la demeure du roi, il se fait porter par ses écuyers dans la salle du haut et allonger sur le plus beau lit qu'il y voit - et ils étaient nombreux ! En ce temps-là, aucun serviteur n'aurait osé refuser à un chevalier l'entrée du logis royal, ni lit, si riche et paré soit-il. Le blessé a donc trouvé l'hospitalité qu'il cherchait.

      De son côté, le roi est entré dans la forêt ; il parle longuement du chevalier avec ses compagnons et tous sont d'accord pour dire qu'ils n'ont jamais entendu présenter une demande aussi absurde. Cependant, monseigneur Gauvain affirme que, s'il plaît à Dieu, le blessé trouvera à la cour l'aide qu'il recherche. "Je ne sais ce qu'il en ira, dit Arthur, mais que tous sachent que, s'il se présentait quelqu'un pour entreprendre une telle folie, je cesserais une fois pour toutes de le compter au nombre de mes amis car il se pourrait bien que deux, trois, voire trente chevaliers ne soient pas capables d'en venir à bout. Nous ne savons pas non plus pourquoi cet homme a une exigence aussi démesurée : pense-t-il à l'honneur qui en reviendrait à ma maison ou cherche-t-il à lui nuire ?"

6     Le roi passa toute la journée à la chasse et ne repartit qu'au soir tombant. Au sortir de la forêt, depuis le sentier où il chevauchait, il voit, sur sa droite, arriver la troupe de la dame du Lac. En tête, deux valets à pied menaient deux chevaux de bât : l'un était chargé d'une petite tente légère,{p.265] mais la plus belle et richement ornée qu'on ait jamais vue ; le second, des vêtements que le futur chevalier devait porter le jour de son adoubement, ainsi que d'autres, et de chausses. Puis s'avançaient deux écuyers montés sur deux chevaux blancs ; l'un tenait un écu blanc comme neige, le deuxième un heaume d'un très beau travail. Après ces deux là, en venaient deux autres dont l'un portait une lance d'un blanc immaculé. Les suivaient encore d'autres écuyers et serviteurs en grand nombre, puis trois demoiselles avec trois chevaliers à leurs côtés, toutes et tous montés sur des chevaux blancs et chevauchant deux par deux. Enfin, la dame fermait la marche avec le jeune homme à qui elle expliquait comment se conduire à la cour du roi Arthur (et dans les autres !) ; elle insiste aussi pour qu'il fasse en sorte d'être armé chevalier dès le dimanche suivant : elle le veut, dit-elle, parce qu'un plus long délai aurait de graves conséquences. Et il répond que, loin de chercher à gagner du temps, il voudrait déjà que ce fût fait.

7     Pendant cet échange, la dame et sa compagnie se sont rapprochées du roi. Arthur et les siens n'en croient pas leurs yeux de les voir tout de blanc vêtus [p.266] sur des chevaux à la robe semblablement blanche. Le souverain prend messeigneurs Gauvain et Yvain à témoin qu'il n'a jamais vu tant de gens chevaucher en si bel appareil. On dit à la dame que le roi est là ; pressant son cheval, elle remonte toute la colonne jusqu'à lui qui l'attendait car, dès qu'il l'avait vu forcer l'allure, il avait jugé qu'elle voulait lui parler. Elle arborait ses plus beaux atours - cotte de soie blanche et manteau d'hermine - et elle montait un palefroi à l'amble souple, de petite taille mais parfaitement proportionné et qui portait un riche harnachement : bride de bel et pur argent, ainsi que les étriers et le harnais de poitrail ; la selle était en ivoire gravée avec art de fines images de dames et de chevaliers ; un caparaçon de la même soie blanche que celle dont sa cavalière était habillée le recouvrait entièrement, jusqu'à frôler le sol. Telle elle se présente avec son cheval devant le roi. A côté d'elle, le garçon portait un costume à la bretonne en drap blanc ; beau, bien découplé, il montait un fort cheval, vif et rapide. La dame abaisse la guimpe qui lui couvrait le bas du visage et salue le roi,[p.267] mais pas assez vite qu'il ne l'ait devancée.

9     "Dieu bénisse en vous le meilleur roi de ce monde ! Je suis venue à vous de très loin, seigneur Arthur, pour vous adresser une requête que vous n'avez aucune raison de repousser car, à l'exaucer, vous n'encourrez ni honte, ni dommage, ni mal et elle ne vous coûtera rien. – Même s'il devait m'en coûter beaucoup - sauf l'honneur et la perte de mes amis -, je vous l'accorderais. Dites-moi sans crainte ce dont il s'agit. Il faudrait vraiment qu'il y aille d'un don extravagant pour que je dise non. – Mille mercis, seigneur. Ce dont je vous requiers, c'est d'armer chevalier ce jeune homme qui est là, avec ses armes et tout son équipement - et cela, dès qu'il vous le demandera.

10     – Bien venue soyez-vous, demoiselle ! C'est moi qui vous remercie de m'avoir amené ce bel adolescent et j'aurai plaisir à le faire chevalier aussitôt qu'il le voudra. Mais vous m'avez promis de ne rien me demander qui puisse me causer dommage, honte ou mal ; or, j'aurais honte de me conformer entièrement à votre vœu, car j'ai l'habitude de donner vêtements et armes à tous ceux que j'adoube. Confiez-moi ce garçon et j'aurai plaisir à le faire chevalier, en lui offrant ses armes et l'équipement qui va avec ; j'y ajouterai la colée. A tout cela il me revient de pourvoir. Et Dieu puisse y mettre le surplus, c'est-à-dire la prouesse et toutes les vertus d'un vrai chevalier ! – Seigneur, vous pouvez bien avoir l'habitude de ne pas armer de chevalier sans le faire à vos frais [p.268] parce qu'il se trouve qu'on ne vous l'a encore jamais demandé ; mais si c'est pour répondre à une prière, d'après moi il n'y a rien de honteux. Ce jeune homme, sachez-le bien, ne peut l'être avec d'autres armes et un autre équipement que ceux-ci. Donc, si vous acceptez à ces conditions, faites-le. Sinon, je chercherai ailleurs - et pourquoi pas l'adouber moi-même ?"

11     – Seigneur, intervient Yvain, puisque la dame vous en prie, faites ce qu'elle veut. Même si c'est au prix d'une faute - légère ! -, ne laissez pas partir un aussi beau jeune homme : je ne me souviens pas avoir vu plus parfait que lui". Le roi acquiesce donc à la demande de la dame qui le comble de remerciements et remet au garçon les deux chevaux de bât, deux magnifiques palefrois à la robe blanche immaculée et lui laisse aussi quatre écuyers pour le servir.

12     Elle prit aussitôt congé du roi ; il la pria instamment de ne pas partir si vite mais elle répondit que c'était impossible. "Puisque, à mon grand regret, vous ne voulez pas rester, dame, dites-moi au moins qui vous êtes ; j'aurais grand plaisir à le savoir. – Je ne dois pas cacher mon nom à un homme tel que vous, seigneur. On m'appelle la dame du Lac". Le roi est très étonné de ce nom qui ne lui dit rien. Sur ce, elle s'éloigne, accompagnée un bref moment par le garçon. "Cher fils de roi, vous allez suivre votre chemin. Je veux donc que vous sachiez que vous n'êtes pas mon fils, mais celui d'un homme de très grand mérite, un des meilleurs chevaliers au monde, et d'une des plus belles et vertueuses dames qui fût jamais. Vous n'apprendrez pas aujourd'hui qui ils sont,[p.269] mais dans peu de temps.

      Faites en sorte d'acquérir les qualités du cœur à proportion de celles du corps dont Dieu vous a comblé dès votre enfance. Ce sera une bien grande perte si la prouesse n'est pas égale, dans son ordre, à la beauté dans le sien.

      Rappelez-vous de prier le roi, demain soir, de vous faire chevalier. Et quand il l'aura fait, ne soyez pas son hôte fût-ce une nuit de plus. Partez et parcourez le pays en quête des aventures et des mystères : c'est ainsi que vous pourrez acquérir valeur et renommée. Arrêtez-vous le moins souvent que vous pourrez et faites en sorte de ne pas laisser derrière vous d'exploit à accomplir.

13     Si le roi vous interroge sur votre identité et sur la mienne, contentez-vous de répondre que vous savez seulement que c'est moi qui vous ai élevé - et je vais défendre à vos écuyers aussi d'en dire plus. Mais, au moment de vous quitter, je veux que vous soyez sûr que ce n'était pas une inconvenance de vous faire servir par ces deux fils de roi, vos compagnons ; vous n'êtes pas de moins haute naissance qu'eux : ce sont vos cousins germains. Comme j'ai mis en vous toute la tendresse qu'on peut concevoir pour un enfant qu'on élève, je les garderai auprès de moi aussi longtemps que possible en souvenir de vous. Et quand Lionel sera en âge d'être chevalier, il me restera encore Bohort".

14     Lancelot est au comble de la joie d'apprendre que les deux garçons sont ses cousins. "Vous avez eu bien raison de me le dire.[p.270] J'en éprouve autant de contentement pour vous que pour moi". Alors, la dame ôte de son doigt un fin anneau qu'elle passe à celui du jeune homme : il a, dit-elle, le pouvoir de faire apparaître sans risque d'erreur quand on a affaire à un sortilège. Puis, elle le confie à la garde de Dieu après l'avoir embrassé tendrement. "Cher fils de roi, voici ma dernière recommandation : plus vous aurez mené à bien des aventures éprouvantes et dangereuses, moins vous craindrez d'en entreprendre d'autres ; car, là où vous renoncerez par manque de confiance en votre prouesse, il n'est pas né celui qui osera se risquer. J'aurais encore beaucoup à vous dire, mais j'en suis incapable : le cœur et la parole me manquent. Désormais, allez votre chemin, bel et bon comme vous l'êtes, noble et plein de grâce, attendu de tous, aimé des dames plus que tout autre chevalier. Et tel serez vous, je le sais". Ce furent ses dernières paroles avant de le quitter.

15     Après lui avoir encore embrassé de tout son cœur le visage, les paupières et les lèvres, elle lui tourne le dos et s'éloigne, la parole coupée par le chagrin. Le jeune homme lui aussi, en pleure d'émotion. Il court vers ses deux cousins, embrasse Lionel, puis Bohort. "Lionel, ne vous laissez pas abattre à l'idée que Claudas tient votre terre en son pouvoir, et ne perdez pas espoir : vous aurez plus d'amis que vous ne pensez qui vous aideront à la recouvrer". Il embrasse aussi tous ceux qui l'avaient accompagné. Puis il part au galop et rejoint le roi et les siens qui étaient restés à l'attendre. Arthur le prend par le menton et le trouve si beau et bien fait [p.271] à tous égards qu'il n'y a rien à reprendre. Et monseigneur Gauvain conseille au roi de bien le regarder, "car, dit-il, je ne crois pas que vous puissiez jamais rencontrer une telle perfection de traits chez un jeune homme. Assurément, Dieu n'a pas été avare avec lui, s'il lui a prodigué autant de vertus que de beauté".

16     Tout ce qu'il entend dire de lui remplit le garçon de confusion. Aussi, Arthur, qui s'en aperçoit, renonce-t-il à l'interroger, remettant ses questions à plus tard. "Yvain, dit-il en mettant la main de Lancelot dans la sienne, je vous le confie ; vous êtes le mieux placé pour lui apprendre les usages". Yvain l'en remercie et tous deux rentrent dans Kamaalot où l'affluence est si grande pour admirer le nouveau venu qu'on peut à peine avancer. Il met pied à terre avec ses gens devant le logis de monseigneur Yvain et tous ceux qui le regardent répètent qu'ils n'ont jamais vu si bel adolescent.

      Le lendemain - c'était samedi -, il vient trouver son hôte : "Seigneur, dites à monseigneur le roi de me faire chevalier comme il s'y est engagé auprès de ma dame, car je veux l'être demain sans plus attendre. – Comment, ami ? Ne vaudrait-il pas mieux patienter et vous exercer d'abord au maniement des armes ?[p.272] – Je refuse de rester simple écuyer plus longtemps. Je vous en prie, dites à monseigneur le roi de me faire chevalier dès demain. 

17     – Comme vous voulez, fait Yvain qui s'empresse de se rendre auprès du roi : "Le jeune homme vous fait demander de l'armer chevalier. – Le jeune homme ? Quel jeune homme ? – Celui qu'on vous a amené hier soir et que vous m'avez confié".

      La reine entrait à cet instant dans la salle en compagnie de monseigneur Gauvain, le neveu du roi. "Vous voulez parler de celui qu'une dame m'a présenté, celui qui était tout habillé de blanc ? insiste Arthur. – Eh oui, assurément. – Il veut déjà être chevalier ? – Et dès demain ! – Vous entendez, Gauvain ? Le jeune homme d'hier soir veut déjà être chevalier. – Il a bien raison, et je pense que la chevalerie aura là une recrue de choix, beau comme il est et avec tout l'air d'être de haute naissance. – Qui est ce jeune homme ? intervient la reine. – Qui, ma dame ? Mais c'est le plus beau garçon que vos yeux aient jamais contemplé". Et il lui raconte comment une dame à l'air avenant l'avait amené au roi la veille. "Comment ? Il est arrivé hier à la cour et il entend être armé chevalier demain ? – C'est cela, dame ; c'est son plus cher désir. – J'aimerais le voir, dit-elle. – Dieu m'en soit témoin, fait le roi, je serais surpris que vous ayez jamais vu plus beau et mieux bâti que lui".

18     Arthur ordonne donc à Yvain d'aller le chercher : "Faites en sorte qu'il soit habillé comme il faut,[p.273] paré de ses plus beaux atours - d'après moi, ce n'est pas ce qui lui manque". Pendant ce temps, il raconte à la reine comment la dame, qui avait dit s'appeler la "dame du Lac", lui avait demandé de n'adouber le jeune homme qu'avec les armes et les vêtements qu'il avait apportés.

19     Soupçonnant là quelque mystère, la reine est impatiente de le voir. Cependant Yvain s'occupe de faire habiller et parer Lancelot de son mieux ; puis, quand tout lui paraît impeccable, il l'emmène à la cour, monté sur son propre cheval – une bien belle bête ! –, mais le parcours manque pour le moins de discrétion : la rue était noire de monde.

20     Le bruit s'est aussitôt répandu dans la ville que le beau jeune homme arrivé la veille au soir serait fait chevalier le lendemain et qu'il se rend à la cour, déjà vêtu pour la cérémonie. Aussitôt, tous les habitants, hommes et femmes, se précipitent pour le voir et vont répétant sur son passage qu'ils n'ont jamais vu plus beau garçon. Dès qu'il a mis pied à terre devant le château, la nouvelle circule de pièce en pièce, et tous, chevaliers, dames et demoiselles se hâtent ; même le roi et la reine sont aux fenêtres.

21     Monseigneur Yvain le prend par la main et l'emmène dans la salle du haut. Le roi et la reine vont à sa rencontre, lui donnent tous deux, à leur tour, la main et vont prendre place sur un lit de parade, tandis que lui s'assied en face d'eux sur la jonchée d'herbe fraîche qui tapissait le sol.

      [p.274] Le roi prend plaisir à le regarder car, s'il lui avait paru beau lors de son arrivée, ce n'était rien en comparaison de cet éclat qui le frappait maintenant ; comme si le garçon avait grandi et s'était épanoui depuis la veille.

      Quant à la reine, elle prie Dieu de se montrer aussi généreux avec son cœur qu'Il l'a été avec son corps.

22     Elle lui jette de doux regards, et lui aussi la regarde, dès qu'il peut le faire sans être remarqué, saisi par le mystère de cette beauté qui laissait loin derrière elle, à ses yeux, celle de sa dame du Lac et de toutes les femmes de sa connaissance. Et il n'avait pas tort car elle était la Beauté faite dame. Encore aurait-il été plus attiré par elle s'il avait pu la contempler cœur à cœur car, parmi les humbles comme les puissants, elle n'avait pas sa pareille. Elle demanda le nom du garçon à monseigneur Yvain qui ne put répondre. "Et ses parents ? Son pays ? – Tout ce que je sais, dame, c'est qu'il vient de Gaule : à l'entendre parler, aucun doute là-dessus".

23     Alors, la reine le prend par la main et l'interroge elle-même. Il sursaute à ce contact comme s'il sortait d'un songe, si absorbé dans sa pensée d'elle qu'il n'entend pas ce qu'elle lui dit. Devant son embarras, elle répète sa question : "Dites-moi quel est votre pays ?" Il la regarde d'un air candide et répond en soupirant qu'il l'ignore. Elle lui demande son nom et il dit qu'il ne sait pas. Impossible de se tromper sur sa confusion et sa distraction ;[p.275] mais Guenièvre ne s'autorise pas à penser qu'elle en soit la cause, bien qu'elle en ait quelque idée. Elle laisse donc tomber la conversation et, comme elle ne veut pas l'encourager dans sa folie, ni qu’on risque de s’apercevoir de ce qu'elle soupçonne et y penser à mal, elle se lève et déclare que ce jeune homme ne lui paraît pas avoir toute sa tête et qu'en tout cas il est bien mal élevé. "Dame, fait monseigneur Yvain, ni vous ni moi ne savons ce qu'il en est : peut-être lui a-t-on interdit de nous dire son nom et son origine. – C'est bien possible, en effet", dit-elle, mais assez bas pour que Lancelot ne puisse l'entendre.

24     La reine se retira dans sa chambre jusqu'à l'heure des vêpres qu'elle alla écouter avec le roi. Monseigneur Yvain y avait aussi accompagné le garçon. Après l'office, Arthur, la reine et les chevaliers passèrent, derrière la grand-salle, dans un beau jardin qui jouxtait la demeure royale et donnait sur la rivière. Là aussi, Yvain amena son protégé ; il y avait avec lui une nombreuse compagnie de jeunes gens qui devaient être faits chevaliers le lendemain. Pour regagner la salle, ils empruntèrent l'escalier qui descendait jusqu'à la rivière, et durent traverser la chambre où le chevalier aux fers était couché. Ses plaies dégageaient une telle puanteur [p.276] que tous se dépêchaient de passer en se couvrant le nez avec leurs manteaux. Le garçon demanda à monseigneur Yvain quelle en était la raison. "C'est à cause d'un chevalier blessé qui est couché là, mon ami. – Et pourquoi donc est-il là ? Ne serait-il pas mieux en bas dans un logement à part ? – Oui, mais il a élu domicile ici pour trouver du secours, si Dieu le veut !"

25     Et Yvain raconte comment celui qui ôterait ses fers au chevalier devrait en même temps jurer sur les reliques des saints de le venger et en quoi consistait cette vengeance. "S'il vous plaît, seigneur, j'aimerais beaucoup le voir. – Vous n'avez qu'à vous approcher" dit monseigneur Yvain qui amène le jeune homme auprès du blessé. "Qui vous a fait ces affreuses blessures ? lui demande-t-il. – Un chevalier qui l'a payé de sa vie. – Et pourquoi ne vous faites-vous pas enlever ces fers ? – Parce que je ne trouve personne d'assez hardi pour s'y risquer. – Et pourquoi donc, au nom de Dieu ? Je vais le faire tout de suite si vous voulez : extraire ces tronçons ne demande pas beaucoup de force.

26     – Certes ! Mais, ce que je voudrais, c'est que vous me fassiez en même temps une promesse.  –  Et laquelle ? – Peut-être que deux, trois, voire vingt chevaliers seraient incapables de la tenir, même en s'y mettant tous ensemble", intervient Yvain qui répète en détail de quoi il retourne à un Lancelot devenu songeur, puis le prend par la main pour l'emmener ailleurs : "Venez, n'ayez pas encore la tête à si grande chose ! – Et pourquoi, cher seigneur ? – Parce qu'il y a, ici, nombre de chevaliers émérites qui ne veulent pas s'y risquer :[p.277] à plus forte raison, vous qui n'êtes pas encore chevalier ne devriez pas y songer. – Comment ? dit le blessé, il n'est pas encore chevalier ? – Eh non ! Mais il le sera demain matin et, comme vous voyez, il en a déjà revêtu l'habit".

27     Quand le jeune homme s'entendit rappeler qu'il n'était pas encore adoubé, il n'osa plus souffler mot et se contenta de recommander le blessé à Dieu. De son côté, celui-ci lui souhaita de devenir un chevalier accompli, avec l'aide de Dieu.

      Yvain emmène Lancelot dans la grande salle où on avait dressé des tables et mis les nappes. Après le repas, il retourne chez lui avec le jeune homme ; puis, le soir tombé, il le conduisit dans une église où le futur chevalier veilla toute la nuit (son mentor prit garde qu'il ne se laisse pas aller au sommeil) ; le lendemain matin, il le ramena à nouveau chez lui et le laissa dormir jusqu'à l'heure de la grand messe. Le roi y assistait quotidiennement et, à l'occasion des fêtes solennelles, il allait l'entendre dans l'église la plus importante - par son rang et son apparat - de la ville où il se trouvait. C'est donc là qu'Yvain escorta Lancelot.

28     Avant d'entrer, on fit apporter aux futurs chevaliers toutes les armes dont ils auraient à se servir et ils s'armèrent à la manière du temps. Le roi leur donna la colée, mais il ne devait leur ceindre l'épée qu'après la messe qu'ils écoutèrent donc, en armes comme le voulait la coutume.[p.278] Dès la fin de l'office, le jeune homme s'éloigna de monseigneur Yvain, monta dans la grand-salle et alla droit au blessé : maintenant, il pouvait lui ôter ses fers. "Assurément, j'en serais bien aise, avec la promesse convenue", rappela celui-ci.

29     Lancelot se dit prêt à jurer. Par une fenêtre, on apercevait une église. Il lève la main dans cette direction et s'engage (les écuyers du chevalier en sont témoins) à tout faire pour le venger de ceux qui diront aimer plus que lui celui qui l'a mis dans cet état. "Maintenant, vous pouvez m'ôter ces fers, cher seigneur, dit l'homme au comble de la joie. Bénie soit votre venue !" Lancelot prend en main l'épée enfoncée dans le crâne et l'extrait si doucement que le blessé ne sent quasiment rien ; puis il procède de même avec les deux tronçons de lance.

30      Un écuyer l'avait vu occupé à délivrer le chevalier. Il se dépêche de se rendre dans la cour, devant la grande table, où le roi était en train de ceindre leurs épées aux nouveaux adoubés pour raconter à Yvain ce qui s'était passé. Hors de lui, celui-ci se précipite et constate que les fers ont bel et bien été extraits. "Si Dieu et la vie t'en laissent le temps, s'exclame-t-il à l'adresse de Lancelot, assurément, sous peu, tu feras un chevalier digne de ce nom ! – Il ne me manque plus qu'un médecin pour que ma guérison soit complète", intervient le blessé.

31     [p.279] C'est alors seulement que Lancelot aperçoit Yvain : "Au nom de Dieu, le prie-t-il, allez lui chercher un médecin ! – Alors, vous lui avez ôté ses fers ? – Comme vous le voyez, seigneur. Il me faisait tant pitié ; le voir souffrir plus longtemps m'était insupportable. – Ce n'est pas raisonnable, et on ira jusqu'à parler de votre folie, parce que plusieurs des meilleurs chevaliers au monde, ici présents, n'ont pas voulu s'y risquer, considérant qu'il s'agissait d'une demande impossible à satisfaire. Et voilà que vous vous êtes lancé dans pareille aventure sans réfléchir : j'en ai gros sur le cœur ! Dieu m'en soit témoin, j'aurais préféré qu'il s'en allât sans avoir trouvé le secours qu'il était venu chercher, malgré la honte pour le roi et sa maison, malgré le dommage pour lui, - car, avec le temps, vous auriez pu faire de grandes choses. – Il vaut mieux, au contraire, que je meure dans cette affaire (si je dois mourir) plutôt que ce chevalier qui est déjà un preux confirmé, alors que l'on ignore ce dont je suis capable. Je n'ai rien fait qui donne lieu de blâmer monseigneur le roi ni les siens. De toute façon, il n'y a plus à y revenir ; appelez seulement un médecin au chevet de cet homme, je vous en prie". Et Yvain, toujours bouleversé, répond que s'il perd la vie, ce ne sera pas faute de soins.

32     Il envoie donc chercher un médecin puis ramène le jeune homme dans la grand-salle où le roi, entre temps, était monté - il était déjà au courant de ce qui s'était passé : "Alors, Yvain, votre jeune homme a enlevé ses fers au chevalier ? – Oui, seigneur. – Il n'y a pas là de quoi vous réjouir et je m'étonne fort que vous l'ayez laissé faire ;[p.280] j'ajouterai que je vous en sais mauvais gré. Comment avez-vous permis que ce magnifique garçon - beau à ravir ! - se lance dans une entreprise où il ne peut que trouver la mort ? – Sur la foi que je vous dois comme à mon seigneur, je n'étais pas là quand il l'a fait et je le lui ai reproché sans ménagement. Vraiment, j'aimerais mieux m'être cassé le bras ! – Assurément, cela aurait mieux valu ! Je n'ai jamais vu quelqu'un faire preuve de plus d'audace : il a entrepris l'impossible. – Je vous en prie, seigneur, intervient le jeune homme, il vaut beaucoup mieux que ce soit moi qui y meure - car je suis encore si peu de chose ! - plutôt que l'un des chevaliers les plus estimés de votre maison". Les larmes viennent aux yeux du roi qui baisse la tête.

33     Les bruits qui courent ont vite fait de mettre la reine au courant et de l'accabler car elle a très peur que ce soit par amour pour elle que le garçon ait entrepris de délivrer le chevalier aux fers. "Quelle douleur et quelle perte, dit-elle, pour lui et pour nous !" Tous plaignent le jeune homme et leur grand chagrin fait oublier au roi comme aux autres qu'il a omis de lui ceindre l'épée. C'est ainsi que vient l'heure de dresser les tables : les nombreux chevaliers qui sont là se désarment et s'assoient pour manger.

34     Au milieu du repas, un chevalier armé de pied en cap - il avait seulement enlevé son heaume et rabattu la ventaille de son haubert - entre dans la salle. Il s'avance vers le roi qu'il salue : "Roi Arthur, que Dieu vous garde, vous et les vôtres, de par la dame de Nohaut dont je suis l'homme.[p.281] Elle m'envoie vous dire que le roi de Northumberland lui a déclaré la guerre et qu'il a mis le siège devant une de ses cités fortes. Il lui a déjà causé beaucoup de dommages en ravageant sa terre et tuant ses hommes. Il se réclame d'accords dont elle nie l'existence.

35     Après forces discussions auxquelles ont participé, des deux côtés, chevaliers et gens d'Eglise, il se déclare prêt à soutenir son droit, selon les formes fixées par jugement. C'est-à-dire que, puisqu'il l'accuse, elle doit soutenir sa cause de son mieux dans un combat mettant aux prises, pour chaque partie, un, deux, trois ou, à sa volonté, plus de chevaliers. C'est pourquoi, en tant que vous êtes son seigneur lige et qu'elle est votre femme lige, elle vous fait demander votre aide : envoyez-lui un chevalier qui puisse défendre son honneur car elle a choisi de faire la preuve de son bon droit dans un combat qui opposera un seul champion à un autre.

36     – Mon aide lui est acquise. C'est mon devoir, puisqu'elle tient de moi toute sa terre ; mais, même s'il n'en était rien, c'est une si grande dame et une si noble femme que je le devrais aussi".

      Ceux qui assuraient le service se chargent de faire manger le messager et on cesse un temps de parler de la dame de Nohaut. Mais, dès qu'on a commencé à retirer les nappes, le jeune homme d'Yvain saute sur ses pieds et va s'agenouiller devant le roi.

37     [p.282] "Seigneur, vous m'avez adoubé, lui dit-il sans manière, et je vous en remercie ; maintenant, je vous requiers un don : choisissez-moi pour apporter ce secours que le chevalier est venu chercher. – Vous ne savez pas ce que vous demandez, mon ami. Vous êtes si jeune, si enfant que vous ignorez ce que peut coûter à accomplir un exploit de chevalerie. Ce ne sont pas les chevaliers émérites qui manquent au roi de Northumberland. Croyez bien qu'il choisira, pour le représenter, celui qu'il estimera être le meilleur. A votre âge, vous n'avez pas besoin de vous charger d'un aussi lourd fardeau ; et ce serait trop dommage si, par malchance, vous échouiez, car vous avez sûrement un bel avenir devant vous. Beau, avenant et courageux comme vous êtes, vous ne pouvez qu'être issu d'une grande famille. C'est un noble et haut désir qui vous a mené à moi, celui de conquérir valeur et renommée. Quelle douleur pour moi si vous deviez perdre la vie à cause d'un don que je vous aurais accordé ! D'ailleurs, vous avez déjà fait une promesse que vous devez tenir. Que Dieu vous donne d'en être capable, car vous y serez en grand péril.

38     – Seigneur, vous n'auriez pas dû repousser la toute première requête que je vous ai adressée. Souciez-vous de votre honneur avant de m'éconduire quand je vous présente une demande raisonnable. Je vous renouvelle donc ma prière : chargez-moi de porter secours à cette dame. Sinon, Dieu m'en soit témoin, ce sera mauvais signe pour moi, beaucoup me mépriseront ;[p.283] moi-même, je m'estimerai moins en pensant que vous ne voulez pas me confier une tâche qu'il revient à un seul chevalier d'accomplir".

39     Gauvain et Yvain s'avancent vers leur cousin le roi : "Au nom de Dieu, seigneur, donnez-lui ce qu'il veut et vous aurez la paix ! D'ailleurs, nous pensons qu'il a une bonne chance de réussir. – Je le pense aussi. Alors, à la grâce de Dieu ! C'est entendu, mon ami : c'est vous qui porterez secours à la dame de Nohaut. Que le Tout-Puissant fasse que vous en retiriez louange et renom, et que l'honneur m'en revienne ! – Grand merci, seigneur", fait le jeune homme.

40     Sans attendre, il prend congé du roi, de monseigneur Gauvain et des autres compagnons ; de son côté, Yvain l'emmène chez lui pour l'aider à s'armer.

      Cependant, le messager de la dame prévient Arthur qu'il va repartir puisqu'il a vu, dit-il, le souverain confier la bataille au nouveau chevalier, "et prenez garde qu'il en ait la capacité ! – C'est parce qu'il me l'a demandé en don. Autrement, j'aurais envoyé un de mes hommes les plus confirmés ; malgré tout, je pense que ce n'est pas un mauvais choix. – Donnez-moi donc congé, seigneur. – Allez à Dieu et saluez votre dame de ma part. Dites-lui que, si elle craint d'avoir le dessous dans un duel où un seul homme la représenterait,[p.284] je peux lui en envoyer deux ou trois, ou plus, à son gré. – Mille mercis, seigneur".

41     Il se retire et gagne la demeure d'Yvain où le jeune homme était en train de revêtir ses armes. Quand ce fut fait, mais qu'il était encore tête et mains nues, il déclara à son hôte qu'il avait oublié quelque chose de très important. "Et quoi donc ? – Je n'ai pas pris congé de ma dame. – Vous avez raison : allez-y donc de ce pas. – Cher seigneur, dit-il au chevalier qui l'attendait, mettez-vous en route. Dès que j'aurai parlé à madame la reine, je piquerai des deux pour vous rattraper". Et à l'adresse de son écuyer : "Allez avec lui et emportez mon bagage". Il ordonne encore à un autre écuyer de prendre son épée, car ce qu'il espère, c'est être fait chevalier d'une autre main que celle du roi. "J'irai jusqu'à l'orée de ce bois et je vous y attendrai, dit le chevalier de la dame de Nohaut. – Allez-y, je vous rejoins tout de suite".

42     Chevalier et écuyers partent ensemble, cependant que monseigneur Yvain et le jeune homme, ce dernier avec la ventaille de son haubert rabattue, gagnent la cour du château, y pénètrent, traversent la grand-salle où le roi se tenait encore au milieu d'une nombreuse compagnie de chevaliers émérites et se rendent à la chambre de la reine. Dès qu'il la voit, sans hésiter,[p.285] il va s'agenouiller devant elle, se contentant de la fixer du regard, aussi longtemps qu'il l'ose. Puis, quand sa timidité prend le dessus, il baisse la tête en détournant les yeux, comme saisi.

      Mais Yvain s'adresse à la souveraine : "Voici le jeune homme d'hier soir que le roi a fait chevalier, dame : il vient prendre congé de vous. – Il part donc déjà ? – Oui, puisqu'il va apporter à la dame de Nohaut le secours qu'elle a demandé. – Hélas ! mon Dieu, pourquoi mon époux lui permet-il d'y aller ? Comme si ce qui l'attend pour avoir enlevé ses fers au chevalier ne lui suffisait pas ! – Monseigneur le roi en est fort marri, mais il le lui a demandé comme un don". Et chacun de commenter : "C'est lui qui a ôté ses fers au chevalier. Quelle audace !" Et les dames et les demoiselles : "Comme il est beau, avenant et bien fait ! Il a tout l'air d'un preux".

43     La reine le prend alors par la main : "Relevez-vous, mon cher seigneur, car je ne sais qui vous êtes et peut-être appartenez-vous à une si grande et noble famille que je manque à la courtoisie en vous laissant à genoux devant moi. – Hélas, dame, pardonnez-moi d'abord la sottise dont je me suis rendu coupable. – De quelle sottise voulez-vous parler ? – D'être parti sans votre congé. – A votre âge, bel ami, une telle erreur n'est pas bien grave et je vous la pardonne volontiers. – Merci, dame" ; puis il ajoute : "Si cela vous agréait, j'aimerais pouvoir me considérer comme votre chevalier, partout où j'irais. – Je vous l'accorde volontiers. – Maintenant, dame, je peux m'en aller, avec votre congé. – Adieu, cher doux ami.[p.286] – Grand merci, dame, de ce qu'il vous plaise que je le sois", murmure-t-il.

44     Elle le relève par la main et il se plaît à sentir, nue à nue, sa main toucher celle de la reine. Puis, il prend congé des dames et des demoiselles, et Yvain le ramène dans la grand-salle. De retour chez lui, il achève de l'équiper (heaume en tête, gantelets sur les mains) et va pour lui ceindre l'épée mais se rappelle, tout d'un coup, que le roi en personne a omis d'abord de le faire. "Sur ma tête, vous n'êtes pas chevalier ! – Et pourquoi ? – Parce que le roi ne vous a pas ceint l'épée. Allons le trouver pour qu'il le fasse tout de suite. – Attendez-moi donc, le temps que je rattrape mes écuyers qui ont celle que j'ai apportée avec moi : je voudrais qu'on ne m'en ceigne pas d'autre. J'irai avec vous. – Ce n'est pas la peine. je vais chevaucher à toute bride et je reviendrai vous chercher ici".

45     Il s'éloigne laissant Yvain l'attendre, mais il n'a aucune intention de revenir, car ce qu'il veut c'est être armé chevalier non de la main du roi mais d'une autre qui, croit-il, vaudra mieux pour lui.

      Au bout d'un long moment, voyant qu'il n'est toujours pas de retour, Yvain s'en va tout droit trouver Arthur : "Notre jeune homme, celui qui s'est chargé de secourir la dame de Nohaut, s'est bien moqué de nous. – Comment cela ? – Eh bien, comme vous ne lui avez pas ceint l'épée...", et il raconte comment le garçon devait revenir après être allé la chercher. Le roi s'étonne qu'il ne l'ait pas fait puisqu'il savait qu'il n'avait pas vraiment été armé chevalier. "Selon moi, intervient Gauvain, il doit être né d'une grande famille et s'être vexé de ce que monseigneur le roi ne lui ait pas ceint son épée avant les autres ;[p.287] oui, je suis convaincu que c'est la raison de son départ". La reine approuve ainsi que beaucoup de chevaliers.

      Mais voilà que le conte ne s'attarde pas davantage ici sur le roi, la reine et toute leur compagnie. Il en revient au garçon qui s'en va défendre la cause de la dame de Nohaut...

XXIIIa

Lancelot au service de la dame de Nohaut

1     ...et qui rattrape à la lisière de la forêt son messager et tout l'équipement confié à ses écuyers. Ils chevauchent de concert jusqu'en début d'après-midi, le moment le plus chaud de la journée. Le jeune homme enlève son heaume, le remet à un écuyer et se plonge dans ses pensées. C'est alors que le chevalier qui chevauchait en tête quitta la large voie qu'ils avaient empruntée pour un étroit sentier. Un peu plus loin, une branche d'arbre cingla son compagnon au visage assez fort pour l'écorcher et le tirer de sa rêverie. S'apercevant qu'ils ont changé de route, il interroge leur guide : "Qu'est-ce qu'il y a ? Notre premier chemin n'était-il pas plus facile et plus direct que ce sentier ? – Certes, mais pas aussi sûr. – Pourquoi donc ? – Ne comptez pas sur moi pour vous le dire. – C'est pourtant ce que vous allez faire, car vous venez de me causer plus de tort et de peine que vous ne l'imaginez. – De la peine ? Et laquelle ? – Une peine si grande [p.288] que vous seriez bien incapable de me la revaloir. Et maintenant, dites-moi pourquoi plus loin notre route n'était pas sûre. – Il n'en est pas question".

2     Alors, Lancelot prend son épée de la main de l'écuyer qui la portait et s'avance rapidement sur le chevalier : "Parlez, ou vous êtes un homme mort. – Mort ? fait-il en riant. Croyez-vous être si vite débarrassé de moi ? – Je le répète : vous êtes un homme mort si vous ne me répondez pas. – Je ne suis pas si facile à tuer que vous le pensez, mais je vais vous dire ce qu'il en est plutôt que d'en découdre avec vous, car je rendrais un mauvais service à ma dame si je laissais les choses aller jusque là. Retournons sur nos pas et je vous montrerai pourquoi j'ai pris un autre chemin". Ils font donc demi-tour, le chevalier, Lancelot, les écuyers avec les bagages, et regagnent la voie d'où ils s'étaient écartés.

3     Peu après, il y avait, sur leur droite, une borne en pierre qui servait de montoir à cheval, à côté d'une source très plaisante à voir. De là, on apercevait une tente, vaste et luxueuse, dressée avec soin dans une clairière. "Si vous voulez, je vais vous expliquer maintenant pourquoi j'ai changé de route. – Dites donc. – Dans cette tente, il y a une jeune fille que garde un chevalier :[p.289] il est plus grand que tous les autres d'au moins un demi-pied, plus robuste et plus solidement bâti ; étranger à toute pitié, il exerce sa cruauté sur tous ceux dont il est vainqueur, c'est-à-dire tous ceux qui se battent avec lui car il est si fort que nul ne peut l'emporter sur lui. Voilà pourquoi j'avais bifurqué. – Je veux aller me rendre compte : – Si vous m'en croyez, n'en faites rien. – Je veux y aller ! – Sur ma foi, je le regrette et vous avez tort. En tout cas, ne comptez pas sur moi pour vous accompagner. – Que vous le fassiez ou non, cela m'est complètement égal".

4     Il met pied à terre, prend son épée d'une main et son heaume de l'autre, laisse les autres près de la source et, l'épée nue, s'avance jusqu'à la tente. Le grand chevalier trônait devant sur une somptueuse cathèdre. Comme Lancelot allait écarter la portière, il l'arrêta : "Vous auriez tort de chercher à entrer, seigneur ! – Mais je veux voir la jeune fille qui s'y trouve. – Il ne suffit pas de le vouloir pour en avoir la permission. – J'ignore à qui on la donne, mais je verrai cette jeune fille !" Et il s'apprête à entrer de force : "Halte-là ! cher seigneur, n'avancez plus :[p.290] elle dort et je ne voudrais surtout pas qu'on la réveille malgré elle. Puisque vous souffrez tant de ne pas la voir, je ne vais pas me battre avec vous, car vous tuer ne me serait pas un titre de gloire ; je vous la montrerai à son réveil. – Et pourquoi me tuer ne vous serait-il pas un titre de gloire ? – Parce que vous êtes bien jeune et que je vous dépasse de beaucoup en taille et en force. – Peu m'importent vos motifs, pourvu que vous me promettiez que je la verrai. – Je m'y engage".

5     Lancelot s'éloigne et dirige ses pas vers une hutte de branchages, qu'il découvre alors à moins d'une portée d'arc, devant laquelle étaient assises deux demoiselles vêtues de leurs plus beaux atours. Il s'approche d'elles, son épée à la main droite, à la gauche son heaume, sans obtenir un geste d'elles, ni une parole sauf les propos qu'elles tiennent sur lui : "Que voilà un beau chevalier ! – Le plus beau du monde vraiment. Dommage qu'il soit si couard ! – Vous avez raison – Un chevalier digne de ce nom n'aurait pas renoncé à voir une dame qui est la plus belle personne au monde par crainte de la grande taille de son gardien". Ces paroles lui font suspendre sa marche : "Par Dieu, vous n'avez pas tort !".

6     Il fait donc demi-tour, revient à la tente qui était dressée à la lisière de la forêt, mais il ne trouve plus le grand chevalier en faction ;[p.291] et, à l'intérieur de la tente, personne ! Il n'en croit pas ses yeux et se demande où ont pu passer ceux qui étaient là. Mais il a beau regarder de tous côtés, décidément, il n'y a personne. Il retourne donc jusqu'à la hutte, mais là, ce sont les demoiselles qui ont disparu. Ne sachant plus où il en est, il regagne la source où il avait laissé le messager de la dame et ses bagages. "Eh bien ! qu'avez-vous fait ? s'enquiert le chevalier. – Rien du tout. La jeune fille m'a échappé, ce dont je suis bien marri !" Et il lui raconte ce qui s'est passé, "mais je n'aurai de cesse de l'avoir vue ".

7     Il rend épée et heaume à son écuyer et se remet en selle. "Que faites-vous, cher seigneur ? Avez-vous l'intention de vous lancer sur les traces de la demoiselle ? – Oui, et tant que je ne l'aurai pas trouvée. – Mais vous deviez venir au secours de ma dame ? – Je le ferai ; je m'arrangerai pour arriver à temps, avant le jour du combat. – Et savez-vous quand il aura lieu ? – Je sais ce que vous avez dit à monseigneur le roi : que sa date n'était pas fixée, ni le nombre de chevaliers qu'il devait opposer. Devancez-moi donc auprès de votre maîtresse ; saluez-la de ma part et dites-lui que je serai bientôt là pour son service.[p.292] – A Dieu, donc, je pars ; mais venez à Nohaut dès que vous aurez vu la demoiselle. – J'y serai".

8     Ils se séparèrent donc, l'homme de Nohaut allant d'un côté, Lancelot et ses écuyers de l'autre. Comme le soir tombait celui-ci rencontra un chevalier qui lui demanda où il allait. "Là où j'ai affaire. – Où cela donc ? – Je ne vous le dirai pas. – Je le sais, dit l'autre. – Vous le savez ? – Vous êtes en quête d'une demoiselle gardée par un chevalier. – C'est vrai. Qui vous l'a dit ? – Qu'il vous suffise de savoir que je le sais. – Je sais qui vous l'a dit. – Et qui est-ce ? – Celui qui m'a quitté tout à l'heure et qui se rend chez la dame de Nohaut. – Peu importe qui me l'a dit. Ce qui compte, c'est que je le sais, et que je pourrais vous servir de guide si je le voulais.

9     – Faites-le donc. – Pas ce soir (nous n'arriverions pas avant la nuit), mais demain matin. En chemin - ce n'est pas loin et ne vous écartera pas de votre propre route -, je vous mènerai voir une ravissante jeune fille : difficile de l'être davantage ! – Voilà qui me plaît ; conduisez-moi tout de suite. – Je m'y refuse sauf si vous me faites une promesse.[p.293] – Et laquelle ? – Voici. Cette jeune fille est prisonnière dans une île au milieu d'un lac. Elle passe toutes ses journées seule, installée sur une courtepointe, au milieu d'un pré, sous un magnifique sycomore. Tous les soirs, deux chevaliers armés de pied en cap, heaume lacé, viennent la chercher et l'emmènent avec eux, pour la ramener le lendemain matin. Mais s'il se trouvait deux chevaliers disposés à combattre pour elle, elle retrouverait la liberté, à condition qu'ils aient le dessus. Si vous acceptiez d'être l'un, je serais l'autre". Le jeune homme répond qu'il est tout à fait d'accord "pourvu que, demain matin, vous me conduisiez là où je pourrai trouver le grand chevalier qui garde la demoiselle à la tente. – Puisque nous en sommes aux conditions, j'en mettrai une moi aussi : c'est que, si nous sommes vainqueurs dans le combat pour la jeune fille au lac, elle m'appartiendra. – C'est entendu. – D'accord, de mon côté, pour votre demande".

10     Le soir tombait quand ils arrivèrent au lac. Les deux chevaliers étaient déjà là. "Voilà ceux qui vont l'emmener. Prenez votre écu, votre lance, lacez votre heaume et ceignez votre épée". Lancelot était si impatient d'en découdre qu'il en oublia son écu ; un de ses écuyers n'eut que le temps de lui lacer son heaume.

      [p.294] Sans perdre de temps, il empoigna une lance et, avec son compagnon, ils chargent les deux hommes. Leurs chevaux les amènent rapidement au contact et ils s'assènent de grands coups sur leurs écus - pour les trois qui en portaient ! L'un des gardiens de la demoiselle frappe Lancelot sur son haubert : il le lui fausse à l'épaule gauche où tout le fer de son arme pénètre. Le jeune homme le frappe en retour si violemment qu'il le fait tomber au sol ; mais, au moment où les deux chevaux se croisent, sa lance vole en éclats. Quant aux deux autres, ils s'étaient mutuellement désarçonnés.

11     Lancelot met pied à terre, mais quand son guide le voit sans lance, ni écu, ni épée, il se demande ce qu'il va pouvoir faire. "Donnez-moi votre épée, demande le garçon en s'approchant de lui, mes écuyers sont trop loin. – Volontiers", répond-il en la lui tendant. "Reculez-vous : je me charge des deux". Cette assurance fit éclater de rire celui qui l'avait blessé. "Je vous donnerai aussi la mienne, si vous voulez ! Pour aujourd'hui, vous m'en avez assez fait voir. – A moi aussi, dit son compagnon. – Par la sainte Croix, alors vous tiendrez la jeune fille quitte ? – Elle l'est, font-ils d'une seule voix. Vous voulez savoir pourquoi ? Avec votre courage et votre ardeur, vous avez un bel avenir devant vous. Mais, dans l'état où vous êtes,[p.295] une blessure de plus, même légère, et vous pourriez bien y rester. C'est pour cela que nous vous faisons cette bonté. – Peu m'importent vos motifs, pourvu que la jeune fille soit quitte. Remettez-la-moi, je le veux. – C'est entendu".

12     L'un des gardiens sort une clef et la lance au milieu du pré. "Détachez la barque, demoiselle, et traversez : ce chevalier vous a conquise". Une chaîne servait d'amarre au bateau. Elle la détache et gagne la rive du lac. Sans plus attendre, les deux chevaliers partent vaquer à leurs affaires.

      Arrivent juste alors quatre valets (c'étaient des serviteurs du chevalier qui avait servi de guide à Lancelot), avec un cheval de bât qui portait une tente soigneusement empaquetée. Ils la montent dans un bosquet non loin de là et préparent un vrai festin. Quand le dîner fut à point, on se restaura. Puis la jeune fille demanda aux valets de dresser trois lits. "Pourquoi trois ? s'enquiert son libérateur. – Un pour vous, un pour ce chevalier et le troisième pour moi. – Un pour moi ? Mais je partagerai le vôtre. – Oh ! que non ! – Oh ! que si ! – Et bien, soit, puisque vous y tenez. – Dans ces conditions, je vous en dispense". Ils se couchent chacun dans le sien et dorment jusqu'au lendemain matin.

13     Dès qu'ils furent debout, Lancelot demande au chevalier de le mener là où il devait le faire. "Volontiers, à condition que, si vous conquérez la demoiselle, elle soit à moi. – C'est entendu". Ils se mettent en selle tous les deux et chevauchent avec la jeune fille [p.296] jusqu'à la borne à côté de la source. "Nous y sommes, dit le chevalier. Mais il faut d'abord que vous fassiez quelque chose dont nous vous prions tous les deux. – Que voulez-vous de moi ? – Que vous ceigniez votre épée, que vous vous suspendiez votre écu au cou ; et voici une lance qui a été remise à votre intention à l'un de vos écuyers. – Volontiers pour ce qui est de l'écu et de la lance ; quant à l'épée, je ne peux ni ne dois la ceindre avant d'en avoir reçu un autre commandement. – Permettez au moins que je l'accroche à l'arçon de votre selle : vous pourrez la dégainer en cas de besoin, car vous avez affaire à quelqu'un de redoutable".

14     A force de prières, ils réussissent à le persuader : ils accrochent l'épée à l'arçon de la selle et lui-même prend son écu et sa lance. Le grand chevalier trônait devant la tente comme la première fois.

      "Je viens vous demander de remplir la promesse que vous m'avez faite hier, quand vous vous êtes engagé à me laisser voir la demoiselle. – Il vous faudra combattre d'abord. – S'il le faut, je le ferai ; mais dépêchez-vous d'endosser votre haubert et de coiffer votre heaume, car j'ai à faire ailleurs". Le chevalier se lève de sa cathèdre et éclate de rire : "Fi donc ! Moi ? M'armer pour vous ?" D'un bond, il est sur son cheval, saisit lance et écu, imité par Lancelot.

15     Ils se chargent de toute la vitesse de leurs chevaux et chacun frappe brutalement l'écu de l'autre. La lance du grand chevalier vole en éclats ;[p.297] sous la force du coup asséné par son adversaire, le cuir de son écu est transpercé, et les ais disjoints ; ses mains ne tiennent plus que les rênes et le fer s'enfonce dans son flanc gauche, lui brisant une côte ; l'impact est si violent que l'arçon arrière de la selle se brise et que le cavalier, désarçonné, étourdi, chute durement avant de perdre conscience, tant il est gravement atteint. Lancelot le croit mort, mais comme il réussit à se redresser et à s'asseoir : "Je verrai donc la demoiselle. – Oui, cher seigneur, je vous l'accorde. Maudite soit l'heure où je l'ai vue pour la première fois ; ç'a été celle de ma mort".

16     C'est ainsi qu'il l'abandonne à son vainqueur ; mais, avant de partir, il dut s'engager à ne plus jamais se battre contre un chevalier sauf à son corps défendant. Quand le guide de Lancelot et la première jeune fille virent ce qu'il avait fait, ils n'en crurent pas leurs yeux. Lui entra dans la tente, prit par la main la demoiselle qui s'était aussitôt levée et la remit au chevalier : "Tenez, seigneur ! Maintenant, vous en avez deux ! – Elles ne sauraient m'appartenir : elles sont trop belles pour moi et c'est vous qui les avez conquises : c'est à vous qu'elles reviennent. – Certainement pas, puisque nous étions convenus que toutes les deux seraient à vous. – Puisque vous n'en voulez pas pour vous, dites-moi comment disposer d'elles et je me conformerai à votre volonté. – Dites-vous vrai ? – Je vous en donne ma parole d'honneur.[p.298] – Alors, emmenez-les à la cour du roi Arthur et dites à ma dame la reine que le jeune homme parti au secours de la dame de Nohaut les lui adresse ; dites-lui aussi que je lui demande de me faire chevalier pour que je progresse de jour en jour, et qu'elle m'envoie une épée comme à celui qui sera son chevalier, puisque monseigneur le roi ne l'a pas fait."

17     Quelle ne fut pas la surprise de l'homme à entendre qu'il se trouvait en présence d'un chevalier frais émoulu ! "Où vous trouverai-je au retour, seigneur ? s'enquiert-il. – Allez directement à Nohaut". Le chevalier se met en route ; une fois à la cour, il s'acquitte de son message et raconte à la reine, la mettant au comble de la joie, les merveilles qu'il a vu faire au jeune homme. Puis, il repart aussitôt pour Nohaut, chargé par la souveraine de lui remettre une épée de la meilleure facture avec un fourreau et un baudrier magnifiquement ouvragés. Le retour lui fut facile : il connaissait le chemin le plus direct. Il rattrapa Lancelot avant son entrée en ville et lui remit l'épée, précisant que la reine l'invitait à la ceindre, ce qu'il fit avec joie, et il donna en échange au chevalier l'épée qui était accrochée à l'arçon de sa selle. "Grâce à Dieu et à ma dame, maintenant, je suis chevalier !" C'est parce qu'il ne l'était pas encore vraiment que, jusque là, le conte l'a très souvent appelé "le jeune homme" ou "le garçon".

18     [p.299] Le messager de la dame de Nohaut était déjà là depuis deux jours et il lui avait si bien chanté les louanges du jeune chevalier qu'elle l'attendait avec impatience et ne voulait pas d'autre champion que lui. Ils furent nombreux à lui faire fête quand il arriva car celui qui l'avait précédé avait raconté les dernières nouvelles. Accompagnée d'une nombreuse escorte, elle alla au devant de lui et tous lui réservèrent le plus bel accueil auquel peut prétendre un chevalier venu d'ailleurs. La vue de la dame qui était pourtant très séduisante, ne suscita chez lui ni surprise, ni attirance, car ce n'étaient pas toutes les beautés qui lui allaient droit au cœur. Il se contenta de dire que le roi Arthur l'envoyait se battre pour elle et qu'il y était prêt, sur-le-champ ou dès qu'elle le déciderait. "Seigneur, répond-elle, béni soit monseigneur le roi et bienvenue à vous ! Votre présence me comble de joie".

19     Elle voit vite son haubert faussé au niveau de l'épaule là où il a été atteint quand il a conquis la jeune fille du lac, et la blessure s'était aggravée car il avait négligé de la faire panser. "Mais, vous êtes blessé ! – Rien qui m'empêche de m'acquitter envers vous aussitôt que vous voudrez et, comme je viens de le dire, tout de suite ou demain". Elle le fait désarmer et examine la plaie qui était étendue et profonde : "Il n'est pas question, Dieu m'en soit témoin, que vous vous battiez avant d'être guéri ; je ferai en sorte d'obtenir un délai. – J'ai à faire des choses plus importantes ailleurs, dame. Dépêchons-nous, dans votre intérêt [p.300] comme dans le mien". Mais elle répond qu'elle ne le laissera pas combattre dans l'état où il est. Elle fait donc venir des médecins et l'oblige à garder la chambre et même le lit pendant deux semaines, jusqu'à son entière guérison.

20     Cependant, on avait appris à la cour du roi Arthur que l'accusation portée contre la dame de Nohaut n'était toujours pas levée. "Pensiez-vous qu'un si jeune homme était à la hauteur de cette tâche ? dit le sénéchal Keu au roi. Envoyez-moi plutôt, car il faut un chevalier accompli pour semblable affaire". Avec l'accord d'Arthur, Keu se rend donc à Nohaut où il envoie un écuyer l'annoncer. La dame et les siens chevauchent à sa rencontre et lui font très bel accueil. Le nouveau chevalier était là, lui aussi, alors complètement remis. "Dame, dit le sénéchal, monseigneur le roi m'envoie afin que je me batte pour vous, et il l'aurait fait depuis longtemps, par mon intermédiaire ou celui d'un autre chevalier expérimenté, quand un nouvel adoubé le lui a demandé en don, et il a accepté. Mais, comme votre affaire n'a pas encore trouvé d'issue, c'est moi qu'il en a chargé. – Grand merci à monseigneur le roi, au premier chevalier et à vous-même ; mais ce n'est pas sa faute si tout est resté en suspens : il voulait se battre le jour même de son arrivée, mais je m'y suis opposée parce qu'il était blessé ; maintenant que le voilà guéri, il va le faire. – Impossible, réplique Keu, puisque je suis là; c'est moi qui me battrai, sous peine d'un déshonneur qui rejaillirait sur monseigneur le roi".

21     La dame est très embarrassée : elle ne sait à quoi se résoudre. Elle préférerait le jeune chevalier, mais que deviendrait le sénéchal ? Or, il est très en faveur auprès du roi dont elle est la vassale ;[p.301] il peut donc aussi bien lui causer du tort que l'aider. C'est alors que le nouvel adoubé intervient : "C'est la vérité vraie, seigneur Keu : je me serais battu aussitôt arrivé, si cette dame l'avait voulu. J'y suis toujours prêt et je demande que ce soit moi et personne d'autre : cette tâche me revient, puisque j'étais là avant vous. – Impossible, ami, puisque maintenant j'y suis. – Certes, ce serait dommage que cette dame ne puisse pas compter sur le meilleur champion. – Vous avez raison. – Alors, commençons par nous départager et le vainqueur défendra ses intérêts et son droit. – D'accord, fait Keu. – Au nom de Dieu, intervient la dame, les choses ne se passeront pas ainsi. J'obtiendrai la paix d'une façon qui fasse honneur à monseigneur le roi qui vous a envoyés ainsi qu'à vous deux, puisque je peux faire assurer ma défense par un, deux ou plus de chevaliers à mon choix. Je conviendrai donc avec le roi de Northumberland d'un combat qui mette en lice deux chevaliers pour chaque partie". Ainsi, sa sagesse met fin à la dispute.

22     Le lendemain matin, le roi et les siens arrivèrent de son château et ils se rassemblèrent dans un espace dégagé sous Nohaut, où il avait été fixé que le combat aurait lieu ; de son côté, la dame se présenta avec ses deux champions et le reste de ses gens. On rappela publiquement ce qui avait été convenu ; puis, tout le monde recula.

      [p.302] Les quatre chevaliers prennent leur élan et se chargent, deux contre deux. Monseigneur Keu et son adversaire se frappent l'un l'autre sur leurs écus. Leurs lances volent en éclats, mais aucun des deux cavaliers n'est désarçonné ; ils dégainent donc leurs épées et se chargent à nouveau.

      L'autre champion du roi heurte le nouvel adoubé avec tant de violence que son écu l'atteint à la tempe et que sa lance se brise. Mais lui, en frappant l'écu de son adversaire, lui écrase le bras contre le torse ; le choc est si rude que les rênes échappent au cavalier et que son dos vient cogner contre l'arçon de la selle ; il bascule par dessus la croupe du cheval et s'affale à terre ; dans la chute, sa lance se rompt. Mais il a vite fait de se remettre debout. Lancelot s'adresse alors au sénéchal : "Occupez-vous de celui-ci, monseigneur, et laissez-moi le vôtre !" Mais Keu ne veut rien entendre et continue de ferrailler ferme.

23     Devant ce refus, il met pied à terre et marche sur son adversaire, l'épée à la main, se protégeant la tête de son écu. L'autre fait de même. Ils échangent force coups pesants sur les écus, les heaumes, les bras, les épaules, bref, partout où ils peuvent s'atteindre. Leur affrontement se prolonge jusqu'à ce que le champion du roi n'en puisse plus et soit obligé de reculer.[p.303] Il cède progressivement du terrain à Lancelot qui prend l'avantage sur lui, et voit que toute manœuvre est inutile : son adversaire continue de le serrer de près et lui-même ne peut plus prétendre l'emporter.

      Pendant ce temps, Keu et l'autre chevalier avaient eu leurs deux chevaux tués sous eux et continuaient le combat à pied.

24     Le nouvel adoubé répète son offre : "Venez, seigneur Keu, vous voyez dans quel état il est ; et laissez-moi le vôtre : j'ai autre chose à faire que de passer la journée ici". Tout honteux, Keu répond d'un ton indigné : "Arrangez-vous du vôtre, seigneur, et laissez-moi le mien !" Le jeune chevalier se retourne donc à nouveau contre son adversaire qui aurait bien aimé pouvoir se défendre, mais il n'en est plus guère capable. Sûr de l'emporter, Lancelot le ménage, ne voulant pas faire plus de honte au sénéchal, et surtout désireux de voir la paix s'instaurer. Keu réussit enfin à avoir le dessus. Le roi de Northumberland constate à l'évidence que ses champions ne peuvent pas soutenir leur effort plus longtemps.

25     Il fait donc savoir à la dame qu'il veut la paix : il se retirera avec ses gens, sans plus lui contester en rien l'occupation de sa terre, ni dans le présent, ni dans l'avenir. Il s'y engagera par serment et en lui laissant des otages comme garants. Tous deux s'accordent pour s'entendre sur ces bases. La dame s'approche de ses deux champions,[p.304] dit qu'elle a fait la paix comme elle le souhaitait et sépare les combattants. Le roi de Northumberland s'en retourne en son royaume avec ses gens et la dame reste à Nohaut.

      Le lendemain, Keu repartit pour la cour d'Arthur où il raconta ce qui s'était passé et transmit au roi les remerciements de la dame. Le jeune chevalier, lui, était demeuré à Nohaut où elle faisait tout son possible pour le retenir ; et elle fut bien fâchée quand elle dut y renoncer. Il se mit en route un lundi matin et elle l'escorta avec nombre de ses chevaliers ; elle alla même jusqu'à lui offrir sa terre et sa personne, à son gré. Au bout d'un long moment, il dut lui faire rebrousser chemin de vive force.

26     Mais le chevalier qui avait apporté à Lancelot l'épée de la part de la reine ne fit pas demi-tour, lui ; il continua de suivre le nouvel adoubé pour qui il avait conçu en son cœur amitié et estime : "Je suis tout à votre disposition, seigneur, et je ne voudrais pas, Dieu m'en soit témoin, vous avoir contrarié. – Et en quoi faisant ? – Parce que je vous ai mené combattre les deux chevaliers pour conquérir la jeune fille du lac ; je ne l'ai fait qu'en vue de votre honneur. Je vais vous expliquer. Ma dame avait décidé de mettre à l'épreuve le chevalier que lui adresserait le roi avant de le prendre pour champion. Elle a donc envoyé, pour que nous vous combattions, ces deux chevaliers avec lesquels nous nous sommes affrontés, vous et moi. Et s'ils n'ont pas osé poursuivre quand je vous ai donné mon épée et que vous m'avez dit de me laisser vous charger des deux, c'est vraiment parce qu'ils vous ont cru [p.305] plus gravement blessé que vous ne l'étiez.

27     – Et qui était le grand chevalier ? – Un vrai preux du nom d'Antragais ; il avait offert à ma dame de combattre pour elle si elle lui accordait son amour en échange. Et elle avait accepté, à condition qu'il l'emporte sur le chevalier du roi Arthur. Il désirait l'amour de ma dame plus que tout au monde ; c'est pourquoi il n'a même pas daigné se munir contre vous, d'autres armes que son écu et sa lance. Assurément, s'il avait eu le dessus, il aurait été son champion. Voilà pourquoi nous vous avons tendu ces embuscades, et je vous demande pardon d'en avoir mal agi avec vous. – Mal agi ? Je ne vois pas en quoi ; mais s'il y a lieu, je vous pardonne. – Grand merci, seigneur ; sachez que je serai à votre service, partout et toujours". Lancelot l'en remercie à son tour et chacun s'en va de son côté.

28     Le jeune chevalier part avec ses écuyers, réfléchissant à la manière de chevaucher discrètement, sans être reconnu, seulement en quête d'honneur et de gloire. Tout le jour, il avança à travers une vaste forêt sans trouver d'aventure qui mérite d'être sue et racontée. Il passa la nuit dans un monastère situé en plein bois [p.306] où on le reçut avec honneur. Le lendemain matin, il ordonna à ses écuyers de l'attendre sur place pendant un mois : qu'ils n'en bougent pas sauf à le voir lui-même !

      Il y avait là le tombeau d'un certain Leucan. Ç'avait été le neveu de Joseph d'Arimathie de qui fut issu le haut lignage qui devait, plus tard, rendre la Grande Bretagne illustre, en y apportant le Graal et en conquérant pour Notre-Seigneur une terre jusqu'alors occupée par des mécréants. Le corps de cet homme y reposait.

29     Après avoir quitté le couvent, qui était distant de Nohaut d'au moins trente lieues anglaises, le jeune chevalier alla à l'aventure, sans direction arrêtée, et finit par sortir des terres qui dépendaient de la dame. Un jour qu'il avait chevauché jusqu'à midi, la soif lui fit rechercher une rivière pour s'y désaltérer. Quand il en eut trouvé une, il mit pied à terre et, après avoir bu, s'assit au bord de l'eau où il se prit à rêver. C'est alors que surgit, sur l'autre rive, un chevalier armé de pied en cap qui s'engagea dans le gué à vive allure : il éclaboussa si bien Lancelot que celui-ci en fut trempé. Tiré de sa songerie, il se redressa : "A cause de vous, seigneur, me voilà tout mouillé. Pire, vous avez interrompu le fil de mes pensées. – Je ne me soucie ni de vous, ni de vos pensées". Le jeune chevalier se remet en selle, préférant ne pas en découdre avec l'intrus et, espérant pouvoir se replonger aussitôt dans ses douces réflexions, il veut emprunter le gué pour traverser, mais l'autre l'arrête :[p.307] "Vous auriez tort, seigneur ! Madame la reine m'a commis à la garde de ce gué afin que personne n'y passe. – De quelle reine parlez-vous ? – De l'épouse du roi Arthur".

30     A ces mots, Lancelot recule et s'apprête à remonter le courant de la rivière. Mais l'autre le suit et saisit son cheval par la bride : "Arrêtez, vous devez laisser ce cheval. – Et pourquoi ? – Parce que vous étiez engagé dans le gué", se contente-t-il de dire. Lancelot le regarde : "Dites-moi de qui vient cet ordre. – De la reine. – M'en donnez-vous votre parole d'honneur ?" Le chevalier répond qu'il n'y a pas là de commandement que le sien. "Le vôtre ? Sur ma tête, alors, je n'en ferai rien". Cependant, l'autre persiste à le retenir. "Lâchez cette bride ! fait le jeune chevalier. – Pas question" et, mettant la main à l'épée, il la dégaine à demi. "Tant pis pour vous !" dit-il ; prenant du recul, la lance sous son aisselle, il charge son adversaire qui se protège de son écu. Au premier choc, la lance du chevalier du gué vole en éclats et, désarçonné, il tombe à terre. Lancelot lui ramène sa monture : "Tenez,[p.308] voilà votre cheval : si je vous ai abattu, c'était à mon corps défendant : le droit était donc de mon côté".

31     Humilié de s'être fait désarçonner par il ne sait qui, le gardien du gué se remet en selle et interroge : "Dites-moi qui vous êtes. – Je m'y refuse", répond Lancelot qui repart dans la même direction qu'avant. A nouveau, l'autre saisit la bride de son cheval : "Je le saurai avant que vous ne m'échappiez. – Ce n'est pas pour aujourd'hui. – Alors, vous devrez m'affronter. – Non, car vous êtes protégé par le sauf-conduit le plus puissant qui soit, le nom de ma dame. Mais un chevalier digne de ce nom ne s'illustre pas à faire tort et honte aux chevaliers errants, sous la protection de grandes dames. – Je ne peux invoquer celle de la reine, avoue-t-il, car je ne lui appartiens pas. Vous devez donc me dire votre nom ou vous battre avec moi. – Si vous me donnez votre parole que vous ne venez de dire que la pure vérité, je ferai l'un ou l'autre". Et comme il la lui donne : "Alors, ce sera le combat, si vous le voulez, car je ne vous dirai pas qui je suis". Et le chevalier du gué réplique qu'il ne demande pas mieux.

32     Ils s'affrontent donc à l'épée, en combat à cheval. Le chevalier du gué était un baron nommé Alibon ; il était fils du vavasseur du Gué-la-Reine qui était ainsi appelé parce que la souveraine avait été la première découvrir cet endroit, quand, deux ans après son mariage avec Arthur, sept rois avaient attaqué son campement, le jour où il l'avait établi sur la rive de l'Hombre. Sous le coup de la panique, Arthur et ses gens avaient fui comme ils l'avaient pu. Un certain nombre d'entre eux, dont le roi, s'étaient retrouvés là :[p.309] monseigneur Gauvain, le roi Urien et son frère le roi Loth ainsi que monseigneur Yvain qui était un tout jeune homme encore peu connu ; il y avait aussi monseigneur Keu qui accomplit en ce jour l'exploit qui lui valut, avec une belle réputation, le titre de sénéchal dont il devait dès lors assurer la fonction.

33     Quand ils arrivèrent au gué, futur lieu de leur aventure, la reine, dans sa fuite, avait déjà traversé. Keu fit halte et déclara qu'il ne fuirait pas plus loin sans savoir devant qui ou quoi. C'est alors qu'ils virent arriver au grand galop les sept rois, devançant leurs gens de deux portées d'arc (les autres, plus soucieux du butin, étaient restés à piller les tentes). Le roi Urien proposa de traverser la rivière : de l'autre côté, ils ne risqueraient rien. "Maudit soit qui s'en avisera avant d'avoir affronté un de ces rois ! s'écria Keu. Ce sont des hommes comme nous, ni plus ni moins. – Ils sont sept et nous six, objecta Urien. – Peu importe, dit Keu, à moi seul, j'en tuerai deux. Que chacun de vous voie ce qu'il a à faire ! " Il ne mentait pas : il en tua un à la lance, le second à l'épée, et chacun des autres vint à bout de son adversaire. Ce fut l'aventure qui valut le plus d'honneur au roi Arthur, "l'aventure du Gué".

34     [p.310] Mais revenons à nos chevaliers, en train de s'affronter. A force de coups pesants, tous les deux sont gravement blessés et, à la fin, Alibon a le dessous. Quand il voit qu'il n'a plus aucune chance, il déclare qu'il va cesser le combat, mais son adversaire rétorque qu'il ne s'en tirera pas à si bon compte. "Pourquoi ? Nous n'avons pas de raison de nous quereller et, s'il y en a une je prends le tort sur moi. – La raison, c'est que vous m'avez éclaboussé et humilié. – Je vous en ferai droit de la façon que vous voudrez. – Alors, je vous tiens quitte, dit le jeune chevalier. – Grand merci, fait Alibon, mais je vous prie encore de me dire votre nom. – Il n'en est toujours pas question. – En ce cas, permettez-moi, sans que cela vous chagrine, d'aller à tel endroit où on me le dira". Son interlocuteur répond qu'il lui donne la permission d'aller partout où bon lui chante.

35     Leurs chemins se séparent ici. Le chevalier du gué gagne directement la cour du roi Arthur où on le connaissait bien. C'est la reine auprès de qui il se rend d'abord. "J'arrive de loin, dame, pour vous prier de me dire, si vous le savez, le nom de ce chevalier qui porte des armes blanches et monte un cheval blanc. – Pourquoi cette question, je vous en conjure au nom de Dieu et de la personne que vous aimez le plus au monde ? – Parce que j'ai beaucoup à vous remercier pour la façon dont il s'est conduit avec moi. – Comment cela ?" Alibon lui relate alors tout ce qui s'était passé et les paroles échangées "et je crois, dame, que si je lui avais dit que c'était un ordre exprès de vous, il m'aurait donné son cheval. – Ç'aurait été sot à lui de le faire à cause d'un mensonge,[p.311] car je ne vous ai jamais demandé de garder ce gué. – Il a fait plus encore pour moi que je ne vous ai raconté : après m'avoir désarçonné, il m'a rendu mon cheval. De cela aussi je vous suis redevable. Après quoi nous nous sommes longuement battus. – Et qui a eu le dessous ? –A vrai dire, dame, c'est moi. Mais qui est-il ? – Dieu m'en soit témoin, j'ignore son nom et son origine. Monseigneur le roi l'a fait chevalier à la Saint-Jean et depuis il a déjà accompli nombre d'exploits au vu et au su de nombreux témoins. Mais, par Dieu, dites-moi, va-t-il bien ? – Oui, dame".

      Toute la cour sait déjà la nouvelle qui réjouit le roi et la plupart de ceux qui l'apprennent.

      Mais le conte délaisse ici le roi et la reine et revient au Blanc Chevalier qui poursuit son chemin.

XXIVa

Lancelot victorieux à la Douloureuse Garde

1     Après avoir quitté Alibon, le fils du vavasseur, le Blanc Chevalier passa toute la journée sans trouver d'aventure qui mérite d'être racontée et il coucha chez un garde-forestier qui le traita fort bien. Le lendemain, tôt levé, il chevaucha jusqu'en milieu de matinée [p.312] avant de rencontrer une demoiselle montant un palefroi, qui manifestait avec éclat un chagrin non pareil. Comme il lui en demande la raison, elle répond qu'elle a laissé son ami, un des plus beaux chevaliers qui soit, mort, dans une ville-forte, "derrière, de ce côté-là. – Et de quoi est-il mort ? – Des mauvaises coutumes qui y règnent. Maudite soit l'âme de qui l'a construite ! Pas un chevalier errant à y être entré qui n'y ait trouvé la mort. – En sera-t-il toujours ainsi ? – Non, s'il s'en trouvait un qui se montre capable d'accomplir ce que requiert l'aventure ; mais il devrait valoir mieux que tous ceux de maintenant. – Et que demande cette aventure, demoiselle, dites-le-moi ? – Vous n'avez qu'à y aller voir : vous êtes sur le bon chemin".

2     Sur ce, elle repart à bonne allure, toujours menant grand deuil. Le jeune chevalier, lui, met son cheval au galop jusqu'au moment où il est en vue de la cité. Il chevauche tout droit dans cette direction et se retrouve très vite face à la porte. Il prend le temps de regarder l'enceinte et de s'emplir les yeux de son orgueilleuse beauté : la place-forte tout entière était bâtie à même le roc, au sommet d'un promontoire escarpé et elle n'était pas de piètre dimension : dans quelque sens qu'on en mesurât l'étendue, il fallait compter au moins une portée d'arbalète. Du côté opposé, au pied de la falaise coulait l'Hombre tandis que quarante sources, toutes sourdant à moins d'une archée de la tour-maître, donnaient naissance à un gros cours d'eau.[p.313] Le chevalier fait grimper son cheval jusqu'à la porte qu'il trouve étroitement close - elle l'était toujours.

3     La cité s'appelait la Douloureuse Garde parce que tout chevalier errant qui y était vaincu, ou bien y perdait la vie ou, à tout le moins, y était retenu prisonnier. Or tous l'étaient, car nul ne pouvait accomplir les exploits qu'exigeait l'aventure. En effet, la ville était entourée d'une double enceinte. A chacune des deux portes qui s'y ouvrait, le chevalier devait se battre contre dix adversaires ; et encore était-ce d'une bien extraordinaire façon car, aussitôt que l'un d'eux était fatigué et décidait de cesser le combat, un autre, qui se tenait prêt, le remplaçait ; quand il était fatigué à son tour, un troisième prenait le relais et ainsi de suite. La seule manière de remporter la victoire était de les tuer tous, l'un après l'autre, ou de leur arracher l'aveu de leur défaite. Quelle force et quelle prouesse y aurait-il fallu !

4     Sur le second mur d'enceinte, au-dessus de la porte, était érigée une statue équestre en cuivre : elle représentait un chevalier de grande taille, solidement bâti, armé de pied en cap, et tenant à deux mains une lourde hache. Un maléfice était à l'origine de cette figuration. Tant que le cavalier resterait en position debout, la cité demeurerait imprenable ;[p.314] mais, dès que celui qui devait la conquérir aurait franchi la première porte et que ses yeux se seraient posés sur la statue, celle-ci s'effondrerait et les maléfices dont le lieu n'était que trop plein se dissiperaient : on les reconnaîtrait alors pour tels. Mais, pour qu'ils disparaissent totalement, le chevalier devrait, après avoir conquis la place, y coucher quarante nuits d'affilée. Telles étaient leur nature et leur force.

      En contrebas de la forteresse, sur la rive de l'Hombre, s'élevait le village de Chanevinche, un bourg opulent où un chevalier errant pouvait trouver tout ce dont il avait besoin.

5     Le chevalier aux blanches armes s'inquiète de trouver porte close. Mais une belle demoiselle vient alors à sa rencontre et ils se saluent l'un l'autre. Comme elle était étroitement encapuchonnée, il ne la reconnut pas et lui demanda si elle pouvait le renseigner sur les coutumes du lieu, ce qu'elle fit en détail, lui expliquant les conditions du combat et les risques auxquels il s'expose s'il veut y entrer. "Mais si vous m'en croyez, vous ne penserez même pas à y mettre le pied. – Je ne vais pas rester là sans rien faire, demoiselle : ou je saurai ce qu'il en est, ou j'irai augmenter le nombre de tous ces valeureux chevaliers qui y ont trouvé la mort, car je pourrais ne pas avoir à connaître toute une vie d'honneurs".

6     [p.315] Sur ce, la demoiselle s'éloigne. Il était déjà tard, le soir commençait de tomber. Le chevalier entendit alors une voix masculine qui provenait d'au-dessus de la porte et qui l'interrogeait : "Que demandez-vous, seigneur ? – A entrer. – Quand vous y serez, vous aurez sujet de le regretter, fait l'homme de garde. – J'ignore  ce qui se passera mais, au nom de Dieu, dépêchez-vous, il fera bientôt nuit". Une sonnerie de cor retentit et, peu après, un chevalier en armes tirant un cheval derrière lui  sort de l'enceinte, par le guichet de la porte: "Descendez de ce côté, seigneur : ici, nous n'avons pas la place de nous battre. – Cela me convient tout à fait".

7     En dessous de la tour-maître ils se chargent au grand galop de leurs chevaux et chacun met toute sa force dans le coup qu'il assène sur l'écu de son adversaire. La lance du chevalier à l'écu blanc atteint celui de son vis-à-vis en haut, au-dessus de la bosse centrale, enfonçant le cuir qui la recouvre et, en dessous, les ais qui le renforcent. Le haubert ne résiste pas, lui non plus, à la pointe aiguë de la lance, ni à la violence du choc : les rivets des mailles sautent et le fer pénètre profondément dans le corps du chevalier qui vole par dessus les arçons de la selle et tombe à terre :[p.316] il était mort. Quand le blanc chevalier le voit gisant au sol, il descend de cheval (il le croyait encore en vie) et se précipite sur lui l'épée nue. Mais, constatant qu'il ne se relève pas, il lui arrache son heaume - et sa mort lui fait peine.

8     A la sonnerie du cor, un deuxième adversaire est aussitôt là. Le voyant venir, le Blanc Chevalier récupère sa lance qui était restée fichée dans le corps du premier et se remet en selle. C'est une nouvelle charge au galop. Le chevalier de la cité manque son coup. L'autre lui brise son écu mais ne peut entamer le haubert ; cependant, plus vigoureux et plus décidé, à la force de sa lance, il réussit à soulever le cavalier et à le faire basculer en arrière par dessus la croupe du cheval : dans sa chute, il se casse le bras, perdant conscience sous le choc. Celui qui l'avait abattu met à nouveau pied à terre, se dépêche de lui arracher le heaume de la tête et, dès que le blessé revient à lui, le menace d'avoir la tête tranchée s'il ne se constitue pas prisonnier.

9     A nouveau, le cor retentit et un troisième adversaire, armé de pied en cap, descend la pente. Lancelot se dépêche d'en finir avec le précédent, le serrant de si près que, par peur de mourir, il reconnaît sa défaite.[p.317] Aussitôt, lui est de nouveau en selle, reprenant au passage sa lance encore fichée dans le corps du second chevalier. Il s'élance sur le troisième et le fait tomber brutalement : sa lance n'y résiste pas. Mais l'homme à terre est vite debout. De son côté, le Blanc Chevalier descend de sa monture, tire son écu devant lui pour se protéger la poitrine et met l'épée au clair. Tous deux échangent force coups pesants, cherchant à atteindre les points faibles de l'armure. Le chevalier de la cité ne peut résister longtemps et commence à reculer. Et quand il voit qu'il a décidément le dessous, il fait signe de l'épée à l'homme de garde qui, pour la quatrième fois, sonne du cor.

10     Arrive à son tour au galop un quatrième adversaire, grand, solidement bâti et l'air bien décidé à ne pas s'en laisser conter. Toutefois, le Blanc Chevalier ne se détourne pas encore du précédent. Il continue de lui courir sus et parvient à le blesser grièvement. L'homme se protège de son mieux avec son écu, mais il est incapable de faire plus. "Laissez le, crie le nouveau survenant, c'est moi qui le remplace ! – Peu m'importe combien vous êtes, pourvu que je puisse vous vaincre tous. – Vous n'avez plus le droit de le toucher, puisque je suis son garant. – Et comment vous y prendrez-vous, si vous n'êtes pas capable de vous garantir vous-même ?"

11     Il s'empare de la lance de celui qu'il venait de blesser et, en selle d'un saut, aborde au galop son nouvel adversaire : y mettant toute sa force, il lui porte un coup qui le fait s'affaler avec sa monture dans le ruisseau né d'une des sources. Puis il se retourne vers celui qui avait appelé au secours [p.318] et s'apprêtait à se remettre en selle. Chevauchant rapidement jusqu'à lui, il le heurte du poitrail de son cheval, le fait s'écrouler à terre où l'animal le piétine et lui brise les os, l'empêchant de se relever. Mais voilà qu'à son tour, celui qui était tombé à l'eau se relève. Il l'attaque à l'épée, utilisant l'élan de son cheval pour donner plus de puissance à son coup : l'homme ne sait plus où il en est, il retombe à terre où il reste étendu de tout son long. Lancelot lui fait passer son cheval sur le corps comme il l'avait déjà fait : grièvement atteint, le blessé perd conscience. Le jeune chevalier lui délace heaume et ventaille, menaçant de lui couper la tête : par peur d'y laisser la vie, le vaincu se reconnaît solennellement comme son prisonnier.

12     Le cinquième chevalier suivit de près la cinquième sonnerie du cor. Le voyant approcher, Lancelot se précipite sur celui qui était tombé dans le ruisseau, lui arrache son heaume et lui porte un coup violent du plat de l'épée : avant que celui qui venait à son secours ait eu le temps d'arriver, lui aussi s'était constitué prisonnier. Cette quadruple victoire donne confiance au jeune chevalier. Une fois remonté en selle, il charge son cinquième adversaire, brandissant son épée, car de lance, il n'en avait plus. De tout son élan, le chevalier du château brise la sienne sur lui. Mais Lancelot revient sur son adversaire et, de toute sa force augmentée de l'ardeur née du combat, il le frappe de son épée : le heaume et la ventaille sont transpercés du côté de la tempe gauche ; le fer tranche l'oreille,[p.319] la joue et le cou - c'est à peine si le heaume tient encore. Etourdi, le blessé est incapable de se maintenir en selle : il tombe de tout son long ; dans sa chute, la pointe du heaume s'enfonce dans le sol, manquant de lui briser la nuque. Le sang lui coule par le nez, la bouche et les oreilles. Au plus mal, il perd conscience.

      La nuit était déjà largement tombée ; les gens de la cité qui se tenaient sur les remparts distinguaient à peine ce que faisaient les combattants, en contrebas de la pente : ils ferment donc le guichet de la porte. Jamais, disaient-ils, ils n'avaient vu chevalier si vif ni si sûr. "Il a réussi à vaincre son cinquième adversaire qui lui a promis de rester en prison au lieu qu'il lui assignerait".

13     C'est alors qu'arrive sur le lieu des combats la demoiselle qui avait parlé au jeune chevalier devant la porte. "Venez, seigneur ! Pour aujourd'hui, finis les combats ! – Mais il me reste encore beaucoup d'adversaires à battre. – Vous avez raison, mais, ce soir, il ne s'en présentera plus : le guichet est fermé. Demain matin, vous aurez tout le temps devant vous. – Dommage, demoiselle. J'aurais eu moins à faire demain si ma besogne avait été plus avancée aujourd'hui. Et, dites-moi : ont-ils le droit pour eux, à se conduire ainsi avec moi ? – Oui, sans aucun doute. Avec la nuit, les combats doivent s'arrêter. Mais ils reprendront dans les mêmes conditions au matin. Et si ce n'était qu'on ne doit pas faire attendre quiconque se présente,[p.320] il n'y aurait eu aucun coup échangé ce soir car il était déjà tard. D'ailleurs, vous devriez être content de ce délai, fatigué comme vous êtes. – Moi, fatigué ? C'est ce que vous auriez vu s'il avait encore fait jour". Il est fâché et honteux car il craint qu'elle ne l'ait vu témoigner de quelque faiblesse. "Venez avec moi, dit-elle. – Et où cela, demoiselle ? – Là où vous serez mon hôte, et un hôte fort bien traité".

14     Il ordonne donc à ceux qu'il a vaincus de le suivre, ce qu'ils font, emmenant avec eux les chevaux dont ils avaient été désarçonnés. La demoiselle descend avec lui jusqu'au bourg et l'emmène dans une très belle maison. Elle l'introduit dans une chambre où il se désarme aussitôt, ce que son état de fatigue rendait nécessaire. Il y avait là, accrochés au mur, trois écus, tous recouverts de housses. Il lui demande à qui ils appartiennent. "Au même chevalier, répond-elle – J'aimerais les voir découverts, s'il vous plaît". Elle donne l'ordre de le satisfaire. Il peut alors constater qu'ils sont tous les trois blancs avec une, deux ou trois bandes en diagonale de couleur rouge, et il reste longtemps à les contempler.

      Jusqu'alors, la demoiselle avait gardé guimpe et capuchon. Mais, pendant qu'il regardait les écus, après être passée dans une autre chambre, elle revient, parée de ses plus beaux atours, visage et tête dégagés. Or, la pièce était très bien éclairée. "Que pensez-vous de ces écus, seigneur chevalier ? – Ils sont très beaux", fait-il en tournant ses regards vers elle. Aussitôt, il la reconnaît et se précipite vers elle : "Ha ! belle douce demoiselle, bienvenue soyez-vous plus que toutes les autres ne pourraient l'être ![p.321] Dites-moi ce que devient ma chère dame. – Elle va au mieux".

15     Elle l'entraîne à l'écart pour lui parler en tête-à-tête. Sa dame du Lac l'a envoyée auprès de lui "et demain vous connaîtrez votre nom, ainsi que ceux de vos père et mère. Cela se passera là-haut, dans cette ville-forte dont vous serez devenu le seigneur avant la tombée du jour. C'est ma dame elle-même qui me l'a assuré de sa propre bouche. Les trois écus que vous avez vus sont pour vous. Ils détiennent un pouvoir magique : quand vous portez au cou celui qui n'a qu'une seule bande, vous bénéficiez de la force et de la prouesse d'un chevalier en plus des vôtres ; avec l'écu à deux bandes votre prouesse est augmentée de celle de deux chevaliers, et de celle de trois avec l'écu à trois bandes. Je les ferai apporter demain sur le champ de vos combats. Que votre jeunesse ne vous fasse pas trop présumer de vos forces ! Dès que vous vous sentirez faiblir, prenez d'abord l'écu à une bande, puis, en cas de besoin, celui qui en a deux. Enfin, quand vous voudrez achever de mettre en déroute vos adversaires et étonner le monde prenez celui aux trois bandes : vous ferez plus et mieux que vous n'avez jamais vu, et jusqu'à l'impensable. Toutefois, attention : ne vous attardez pas auprès du roi Arthur ni de quiconque avant que vos exploits vous aient fait connaître en maints royaumes. Ma dame veut que vous agissiez ainsi pour grandir et progresser".

16     [p.322] La demoiselle s'entretint longuement avec lui puis, quand le dîner fut prêt, ils se mirent à table. Les habitants de la cité et ceux du bourg attendaient non sans inquiétude de savoir si le chevalier allait revenir ou non. Tous priaient Notre-Seigneur de lui donner force et suprématie sur tous ses adversaires pour qu'il en dispose comme des cinq premiers. Tous désiraient en effet la disparition définitive des maléfices et des mauvaises coutumes qui régnaient en ce lieu.

17     Ainsi passa la nuit ; le lendemain matin, la demoiselle emmena le chevalier à l'église entendre la messe ; puis, quand il se fut armé, elle l'accompagna jusqu'à la porte. "Savez-vous ce que vous avez à faire pour devenir le seigneur de la cité et mettre fin aux maléfices ? Vous devez, d'ici ce soir, être le vainqueur de dix chevaliers à cette première porte et de dix autres à la seconde. – Mais n'ai-je pas déjà vaincu cinq de ceux qui défendent la première ? – Rien de ce que vous avez fait hier ne compte. Même si vous aviez triomphé de neuf adversaires avant l'heure fixée pour l'arrêt des combats, tout aurait été à recommencer, car il faut l'emporter sur tous avant la tombée de la nuit. Cependant, soyez sans crainte, vous les vaincrez tous. Je peux encore vous assurer [p.323] que vous ne périrez pas par les armes tant que vous aurez heaume en tête et haubert au corps. Voilà qui devrait vous donner confiance. – Oui, fait-il, je peux donc être sûr de ne pas mourir honteusement".

18     Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, le cor retentit et un chevalier sortit de l'enceinte, prêt au combat, mais nu-tête. "Que demandez-vous ? fait-il. – L'aventure de la cité, répond celui aux armes blanches. – Tant que vous détiendrez prisonniers les nôtres, personne ne pourra vous satisfaire ; mais, dès que vous les aurez libérés, elle suivra son cours. – Alors, ce n'est pas moi qui lui ferai obstacle, mais à condition que vous ne la faussiez pas : ce serait déloyal de votre part. – Vous devez nous rendre les chevaliers, seigneur, mais eux ne peuvent ni ne doivent porter les armes contre vous. Si vous le voulez, vous pouvez nous demander d'en donner notre parole d'honneur, et je vous conseille même de le faire. Sachez-le, je voudrais que votre prouesse vous eût permis d'avoir déjà conquis la place car il y a trop longtemps que ce malheur dure. Mais je dois assumer fidèlement les obligations inhérentes à la tenure de mon fief".

19     Le Blanc Chevalier relâche aussitôt ses quatre prisonniers qui rentrent dans l'enceinte. Sans attendre davantage, un chevalier en armes sort par le guichet et, d'un saut, se met en selle sur le cheval qu'on lui avait amené.

       Tous deux descendent du promontoire et commencent de s'affronter dès que la pente leur en laisse l'espace. Le chevalier de la cité frappe son adversaire de toutes ses forces : son écu l'atteint à la tempe,[p.324] mais sa lance résiste au choc. L'autre le frappe en retour : au travers de l'écu et du haubert, la lance le touche au bras tandis que l'écu adverse le heurte en plein torse, lui ployant le dos en arrière par dessus l'arçon et la croupe du cheval ; il tombe au sol, se blessant grièvement dans sa chute.

20     Le Blanc Chevalier met pied à terre, mais, comme il s'apprête à en finir avec le blessé, il voit pas moins de neuf cavaliers qui étaient sortis par la porte de l'enceinte extérieure et qui descendaient vers lui. L'un d'eux se détache du groupe et s'avance à la limite de l'espace où s'était déroulé le combat. Le Blanc Chevalier craint d'être trahi. D'un saut, il se remet en selle et attaque le nouvel adversaire qui venait à sa rencontre. Sous la violence du choc, les lances volent en éclats, mais aucun de ceux qui les maniaient n'est désarçonné. "Maudit soit celui qui s'est mêlé de fabriquer des lances à la hampe si fragile !" s'exclame le jeune chevalier tout à son dépit de voir l'autre toujours solide en selle. Le temps de dégainer son épée, l'adversaire précédent s'était remis debout ; il avait perdu son cheval, jeté son écu dont son bras ne pouvait plus soutenir le poids et il tentait de se réfugier au plus près des rochers.

21     Le jeune chevalier mène sa monture au galop contre lui ; quand le blessé l'entend venir, il jette un coup d'œil dans sa direction et tente de dégainer son épée ; l'autre ne lui en laisse pas le temps :[p.325] déjà, il est sur lui, assénant d'en haut sur son heaume un coup qui le fait chanceler et presque tomber. Dans son élan, le cavalier le dépasse, mais il fait demi-tour et revient à la charge sur l'homme qui avait réussi à mettre l'épée au clair : un coup brutal sur le bras, dont il ne peut se garder, fait tomber l'arme au milieu du champ. "Comment, seigneur, fait son compagnon, vous voulez nous combattre tous les deux à la fois ? – Oui, et même tous les trois, à l'occasion. – Sur ma foi, nous n'aurions pas l'audace de nous mettre à deux contre vous, sauf si c'était à votre gré. – Puisque vous êtes là pour vous porter secours l'un à l'autre, faites au mieux ! Peu m'importe d'avoir à faire à un, deux ou même trois d'entre vous, puisqu'aussi bien la victoire me reviendra, quel que soit votre nombre".

22     Ces fières paroles ne laissent pas d'inquiéter son adversaire. L'épée nue, ils se chargent et s'assènent des coups pesants sur les heaumes. Et quand le Blanc Chevalier voit celui qu'il avait blessé aux deux bras se retirer, il pique des deux dans sa direction, le rattrape et lui arrache le heaume de la tête. Cependant que l'homme essaie de fuir en grimpant la pente, il le rattrape à nouveau et, avec une force décuplée par la colère, le frappe à la tête, le pourfendant jusqu'aux épaules. Surgit alors l'autre chevalier de la cité : d'un coup sur le heaume, il fait basculer Lancelot en avant ; comme il va le dépasser, le Blanc Chevalier donne un coup d'épée en arrière, qui, par hasard, atteint le nasal du heaume qu'il fend jusqu'à la joue ; sous l'effet de la douleur, le cavalier tombe à la renverse, par dessus l'arçon, sur la croupe du cheval [p.326] où il perd conscience. Le Blanc Chevalier revient sur lui, arrache son heaume et lui crie de se constituer prisonnier ; mais il est incapable d'articuler un mot. Un dernier coup d'épée sur ses dents découvertes en un rictus et rouges de sang lui fend le visage jusqu'aux oreilles. "Que l'aide de Dieu me manque si j'ai jamais pitié de cette engeance qu'il faut tuer pour s'assurer la victoire !" s'exclame le vainqueur tandis que le vaincu s'écroule à terre.

23     Ses compagnons qui s'étaient rassemblés en bas du promontoire  ne peuvent que constater sa mort. L'un d'eux se détache donc du groupe et vient briser sa lance sur le Blanc Chevalier. Puis il dégaine son épée et le frappe à coups redoublés partout où il peut. De son côté, son adversaire l'attaque avec une ardeur qui les surprend tous. Il ne lui faut pas longtemps pour avoir le dessus ; le chevalier de la cité doit faire appel à un autre des siens pour le relayer qui, à son tour, ne résiste pas et s'enfuit jusqu'à la ville. Un autre, tout frais, se présente à sa place. Tels furent les efforts que dut soutenir Lancelot jusqu'environ l'heure de midi.

24     Arrive alors un écuyer avec, suspendu au cou, l'écu blanc à une bande oblique rouge. Celui du Blanc Chevalier était réduit à presque rien ; le souffle et la force commençaient de lui manquer sérieusement tant il avait perdu de sang car, s'il avait blessé gravement ses adversaires, lui-même avait été plusieurs fois atteint. Mais ils allaient tous se mettre à l'abri dans l'enceinte et chaque fois, un autre, avec des forces intactes, les relayait. Quand il constate que, dans ces conditions, il ne pourra pas en finir, il ne supporte plus ces délais mis à conquérir l'honneur attendu. Il jette donc son dernier morceau d'écu et saisit celui que l'écuyer avait apporté ;[p.327] aussitôt, il sent sa force doublée, il est si vif et dispos qu'il ne se ressent plus des blessures reçues. Il les charge sans attendre tous à la fois, frappant à droite et à gauche, faisant si bien merveilles d'armes qu'ils en restent pantois. Il fausse les heaumes, tranche les écus, rompt les hauberts aux bras et aux épaules. Mais on lui inflige aussi force coups car, dès que l'un de ses adversaires est hors de combat, un autre vient le remplacer - ce qui le met fort en difficulté. Après avoir soutenu la mêlée jusqu'en milieu d'après-midi, il se retrouve couvert de blessures plus ou moins graves.

25     Arrivent alors la demoiselle qui l'avait accompagné jusqu'à la porte et l'écuyer qui avait apporté le premier écu. Cette fois, il tenait celui à deux bandes. Le Chevalier Blanc avait tant malmené ses adversaires qu'ils avaient tous commencé de grimper la pente pour se rapprocher de la porte par où leur venait les renforts qu'ils attendaient. Montés sur le mur d'enceinte, les habitants de la cité voient sans en croire leurs yeux à quoi ils en sont réduits et prient Dieu que l'auteur de cet exploit puisse continuer comme il a commencé.

      A force de céder du terrain, ses adversaires se sont tous regroupés devant la porte ; ils l'attaquent tous ensemble et, comme le secours leur arrive dès qu'ils en ont le moindre besoin, il ne parvient pas à prendre le dessus sur eux. Mais la demoiselle intervient : elle l'arrête en saisissant son cheval par la bride, lui ôte son écu du cou et le remplace par celui à deux bandes. Les autres s'interrogent sur la raison de ce geste. Ils voudraient bien le voir s'en tenir là, car ils ont grand honte de devoir se mettre à eux tous pour affronter un chevalier qui les a battus à lui seul.

26     [p.328] La mêlée reprend et bientôt il n'est plus personne pour oser faire face au Blanc Chevalier : même les plus hardis reculent devant lui et tous ceux qui l'ont affronté ont dû subir ses coups. Ils sont unanimes à dire qu'ils n'ont jamais vu son pareil. Cependant, le plus surpris de tous est le seigneur de la Douloureuse Garde qui les regarde du haut des remparts, désespéré de ne pouvoir participer au combat - les coutumes ne l'y autorisant qu'après la défaite totale des autres - et craignant de connaître un sort cruel que, dans sa pensée, jamais un homme seul n'aurait été capable de lui infliger.

27     Les chevaliers de la cité voient qu'ils sont au bord de la déroute, tant la supériorité de leur adversaire tourne à leur grande honte : ils n'ont même plus le temps de franchir le guichet pour quitter le combat ou y entrer. Il est partout : en un instant, il est venu à bout de cinq d'entre eux ; deux sont morts et trois mortellement blessés. Si on ajoute les deux qui avaient déjà été éliminés, il n'en reste plus que trois - ce qui lui paraît bien peu. Il se jette sur eux et ils reculent aussitôt, fuyant comme ils peuvent en essayant d'éviter ses coups. Le plus grand et fort des trois, le plus solide déclare qu'il se refuse à se faire tuer,[p.329] car beaucoup, qui étaient plus preux que lui y ont perdu la vie. Il rend son épée et se constitue prisonnier, imité par les deux derniers.

      Un grand fracas, venu d'en haut, frappe alors les oreilles du Blanc Chevalier : c'est la porte qui vient de s'ouvrir. Quelle joie est la sienne ! Il n'en espérait pas tant ! On était déjà au milieu de l'après-midi : par l'embrasure, on voyait dix chevaliers groupés devant la seconde porte.

28     La demoiselle qui lui avait apporté les écus le retient : elle lui délace elle-même son heaume qui n'était plus en état de lui servir à grand chose et le remet à un valet qui en tenait un autre tout prêt. Puis elle lui ôte son écu du cou et l'échange contre celui à trois bandes : "Ah ! demoiselle, à vaincre sans prouesse, on ne gagne que la honte : c'était déjà trop que le précédent !" Le valet lui tend aussi une lance à la hampe aussi résistante que son fer est aiguisé. La demoiselle ajoute qu'elle est curieuse de le voir manier la lance car, à l'épée, elle sait déjà ce dont il est capable.[p.330] Il la saisit et franchit la première porte. "Regardez, au-dessus de la seconde porte", fait-elle. Il lève la tête et ses yeux se posent sur le grand cavalier en cuivre d'art et de magie. Ce seul regard suffit à le faire basculer du haut en bas : dans sa chute, il heurte un des chevaliers massés au pied du mur, qui tombe de son cheval, la nuque brisée, privé de vie.

29     Mais rien de tout cela ne fait perdre son sang-froid au Blanc Chevalier qui charge tout le groupe et, d'un coup pesant, abat le premier qu'il frappe. Quand les autres voient la statue de cuivre effondrée et deux des leurs morts, ils ne savent plus à qui ni à quoi se fier. Ils sautent à bas de leurs chevaux et se précipitent, à travers le guichet, à l'intérieur de la seconde enceinte. Le Blanc Chevalier, lui aussi, met pied à terre ; il tire son épée et les frappe à coups redoublés partout où il peut les atteindre, si bien que les trois derniers, qui n'ont pas pu passer la porte à temps, se constituent prisonniers. Il se lance à la poursuite des cinq autres, mais ne réussit à en rattraper aucun.

30     En revanche, dames, demoiselles et bourgeois, c'est une foule en liesse qui l'accueille : "Cela suffit, seigneur, du moment qu'ils vous ont abandonné la porte." Une demoiselle apporte les clefs qui permettent de l'ouvrir, ce qu'elle fait dans un grincement épouvantable qui réussit à impressionner le Blanc Chevalier. Il demande à ceux qui l'entourent s'il lui reste quelque chose à accomplir pour mener à bien l'aventure et, pressés qu'ils sont d'être entièrement libérés,[p.331] ils répondent qu'avant d'ôter son heaume et de se désarmer, il doit encore affronter le seigneur du lieu. "Voilà qui est fait pour me plaire ! Où pourrai-je le trouver ? – Vous venez de le manquer, déclare un de ses serviteurs : il est parti au triple galop, prêt à en finir avec la vie".

31     Fort marris de la nouvelle, les habitants guident cependant le chevalier jusqu'à un mystérieux cimetière, situé entre les deux enceintes. Certes, à le voir, il eut de quoi s'interroger. L'espace était entièrement clos de murs crénelés ; sur bon nombre des créneaux, une tête coiffée d'un heaume ; à l'aplomb de chaque créneau, une tombe portant gravée l'inscription : "Ici repose untel et voici sa tête", ou, s'il n'y avait pas de tête sommant le créneau : "Ici reposera untel". Il y avait là les noms de beaucoup de chevaliers réputés du royaume d'Arthur ou d'ailleurs, et même de tous les meilleurs.

      Au milieu du cimetière, il y avait une dalle faite de métal, magnifiquement incrustée d'or, de pierreries et d'émaux,  sur laquelle on lisait : "Cette dalle ne sera jamais soulevée de main d'homme, ni autrement, si ce n'est par celui qui se rendra maître de cette cité de douleur - et son nom est inscrit dessous". Beaucoup de gens s'y étaient essayés en usant de la force ou de machines [p.332] pour connaître le nom du Bon Chevalier et le seigneur du lieu en particulier avait fait maintes tentatives - lui, c'était avec l'intention de le faire tuer.

32     On mène le Blanc Chevalier, toujours en armes, jusque là et on lui montre l'inscription qu'il déchiffre sans mal car il avait passé beaucoup de temps à étudier. Puis il examine soigneusement la dalle et constate que, si elle était bien dégagée vers l'allée, quatre des plus forts chevaliers au monde auraient eu du mal à la soulever par le plus petit des côtés. Il l'empoigne donc par l'autre à deux mains et la soulève un pied plus haut que sa tête. Il peut alors lire : "Ici reposera Lancelot du Lac, le fils du roi Ban de Benoÿc". Puis il rabat la dalle, comprenant qu'il vient d'apprendre son nom. La demoiselle envoyée par la dame du Lac se tenait près de lui, et elle avait lu comme lui. "Qu'y avait-il à voir ? lui demande-t-elle. – Rien du tout. – Mais si, dites-moi. – Je vous en prie, au nom de Dieu ! – Je vous en prie moi-même. Mes yeux sont aussi bons que les vôtres". Et elle lui chuchote son nom à l'oreille. Qu'il ne soit pas le seul à le savoir l'irrite ; il ne peut donc que la supplier de surtout n'en rien dire à personne. "Je m'en garderai, vous pouvez compter sur moi".

33     Les gens de la cité l'emmènent alors dans un magnifique château, un des plus beaux qu'on puisse imaginer, bien qu'il ne fût pas grand,[p.333] où ils lui font grande fête. C'était le logis du seigneur et il était abondamment pourvu de tout ce qui est nécessaire à un homme riche et puissant pour y tenir sa cour. C'est ainsi que le Blanc Chevalier conquit la Douloureuse Garde.

      La demoiselle du Lac ne voulait pas qu'il s'en aille avant que ses nombreuses blessures soient guéries. Les habitants, eux, s'affligeaient de la fuite du seigneur : prisonnier, il aurait pu révéler en détail tous les maléfices qui pesaient sur la cité ; lui en fuite, on risquait de ne jamais les connaître, car, ils avaient peur aussi de ne pas pouvoir retenir le chevalier pendant quarante jours : en effet, passé ce délai, toutes les manifestations mystérieuses qui s'y produisaient, nuit et jour, tous les maléfices auxquels elle était soumise devaient disparaître. Et ils étaient nombreux : impossible de boire ou manger, de se lever ou se coucher sans angoisse. Tous étaient donc partagés entre souffrance de leur vie présente et joie pour leur nouveau seigneur.

      Mais le conte cesse ici de parler du Blanc Chevalier pour suivre un autre chemin.

XXVa

Lancelot et la cour  d'Arthur

1     Au moment où le Blanc Chevalier conquérait la Douloureuse Garde et soulevait la dalle, se trouvait là un jeune homme d'une noble famille, aussi fin d'esprit que vif de corps ; c'était le frère d'Aiglin des Vaux, lui-même chevalier appartenant à la maison du roi Arthur. Il comprit aussitôt que la cour aurait plaisir à savoir ce qui s'était passé, car on considérait que c'était là un exploit impossible ; or, il pouvait témoigner de son accomplissement puisqu'il avait vu, tout au long, ce qu'avait fait le chevalier et de quelles armes il s'était servi. Il quitta la cité avant la tombée du jour,[p.334] monté sur un bon cheval de chasse.

2     Il força l'allure avant de s'arrêter pour la nuit. Le lendemain, il se leva très tôt. A ce train, il ne lui fallut que deux jours pour arriver à Carlion. La veille, il rencontra Alibon, le fils du vavasseur au Gué la Reine qui lui demanda la raison de sa hâte. "C'est que je vais à la cour du roi pour y apporter une nouvelle incroyable. – Laquelle donc ? – La Douloureuse Garde a été conquise. – Tu mens : c'est impossible ! – C'est la vérité vraie. J'ai vu de mes propres yeux le vainqueur passer les deux portes après être venu à bout de tous les chevaliers. – Quelles armes portait-il ? – Elles étaient blanches et il montait un cheval blanc. – Tu as raison d'aller prévenir la cour. Nombreux sont ceux qui se réjouiront".

3     Sitôt arrivé, le jeune homme se présente devant le roi Arthur : "Que Dieu vous sauve, seigneur roi ! Je vous apporte la nouvelle la plus extraordinaire qu'on ait jamais entendue en ces murs. – Dites-la donc, ami, car elle mérite d'être connue si elle est telle. – Ce dont j'ai à vous faire part, c'est que la Douloureuse Garde vient de tomber : un chevalier a franchi les deux portes à la force de ses armes. – Impossible, proteste-t-on de toutes parts. – C'est comme je vous l'ai dit : j'ai vu de mes propres yeux le chevalier vaincre tous ses adversaires et entrer. – Jeune homme, prends garde de mentir ! l'avertit Arthur. – Je veux être pendu si je mens, seigneur !"

      [p.335] Juste à ce moment, arrivait Aiglin, venu de chez lui. Quand il vit son frère agenouillé devant le roi, il lui demanda ce qui l'amenait à la cour. Le jeune homme se releva et raconta ce qu'il avait vu. "Comment, Aiglin, fit le souverain, c'est votre frère ? – Assurément, seigneur. – Alors, on peut lui faire confiance : il ne doit pas être homme à mentir. – Sur ma foi, il n'aurait pas cette audace. Mais c'est une chose si incroyable qu'à moins de l'avoir vue, tout le monde, à commencer par moi, est fondé à en douter !"

4     On demande donc au jeune homme quelles armes portait le chevalier et il répond qu'elles étaient blanches et qu'il montait un cheval blanc. "C'est le nouveau chevalier", dit monseigneur Gauvain. Beaucoup de ceux qui sont là projettent aussitôt d'aller voir sur place ce qu'il en est. Ils se préparent à s'armer quand Gauvain objecte qu'il est inutile de s'y rendre en si grand nombre : dix suffiront. Tout le monde approuve, y compris le roi. Et c'est le souverain qui les désigne : il nomme d'abord messeigneurs Gauvain et Yvain, le troisième sera Galegantin le Gallois et, dans l'ordre, Galesconde, Tor fils d'Arès, Caradoc - Court Bras, Yvain le Bâtard, Gasoain d'Estragot,[p.336] le Gai Galegantin. Le dixième devait être Aiglin des Vaux.

5     La première nuit, ils la passèrent chez un ermite qui leur fit très bon accueil parce qu'ils appartenaient à la maison du roi Arthur et que, à l'époque où le souverain s'était fait couronner, il en avait lui-même fait partie. Après le repas, leur hôte leur demanda où ils se rendaient. "A la Douloureuse Garde, répondit Gauvain. – Qu'allez-vous y chercher, seigneur ? – On nous a dit qu'un chevalier y était entré à la force de ses armes. – Impossible ! – Non, puisque je l'ai vu de mes yeux, intervient le frère d'Aiglin. – Ce que vous devez savoir, affirme l'ermite, c'est que, dût le monde entier s'y essayer, le premier à y pénétrer sera 'le fils du roi mort de douleur'. C'est ce que disent les Anciens".

      Après avoir passé la nuit là, ils reprirent leur chevauchée le lendemain matin, après avoir entendu la messe, et la poursuivirent trois jours durant. Le quatrième, en plein après-midi, ils rencontrèrent un homme vêtu d'une cape foncée qui cheminait, monté sur un mulet.

6     Gauvain le salue et lui demande qui il est et ce qu'il fait : "Je suis moine, seigneur. – En ce cas, vous savez lire ? – Dieu merci, oui. – Et connaissez-vous le chemin pour aller à la Douloureuse Garde ? – Oui, mais pourquoi cette question ? – Parce qu'il faut que vous nous y accompagniez. – Vous y accompagner ? Mais qui êtes-vous ? – Un chevalier.[p.337] – Et comment vous appelez-vous ? – Mon nom est Gauvain. – Ah ! seigneur, c'est vous ? Alors je le ferai avec plaisir. Mais qu'allez-vous y chercher ? – On m'a dit qu'un chevalier l'avait conquise. – J'ignore ce qu'il en est, mais c'est bien difficile à croire".

7     Après avoir passé le fortin qui constituait la défense avancée de la ville-forte, ils montèrent jusqu'à la première porte, qui était ouverte ; celle qui donnait accès à la seconde enceinte, elle, était fermée. Un homme les observait depuis le poste de guet, au-dessus des remparts. "Pourrions-nous entrer, cher seigneur ? l'interroge Gauvain. – Non, mais dites-moi quand même qui vous êtes. – Je suis Gauvain, le neveu du roi Arthur, et tous ces gens avec moi sont compagnons de la Table Ronde. – Vous devez passer la nuit au bourg, dans la vallée ; revenez demain matin". Cependant qu'ils descendent dans la direction indiquée, on avertit le Blanc Chevalier que monseigneur Gauvain s'était présenté à la porte avec neuf autres compagnons ; il interdit de l'ouvrir, que ce soit dans l'immédiat ou le lendemain.

      De leur côté, les habitants de la cité qui souhaitent ardemment la venue du roi Arthur à la tête d'une armée dans l'espoir qu'il mettra fin par la force aux mauvaises coutumes, se rendent au cimetière : ils gravent des inscriptions sur certaines des tombes qui en étaient dépourvues et placent un heaume sur chacun des créneaux correspondants.

8     [p.338] Le lendemain, Gauvain revient, mais c'est pour trouver porte close comme la veille au soir. Il demande donc à l'homme de guet s'il peut entrer. "Non, seigneur. Cela dit, y a-t-il, parmi vous, quelqu'un qui sache lire ? – Oui, font-ils. – Alors, attendez-moi". Le guetteur descend du rempart et, par la porte basse qui ouvrait sur le fossé, gagne le cimetière dont il ouvre le portillon à Gauvain et aux autres. Le moine qui les avait suivis commence à lire à haute voix les inscriptions sur les tombes : "Ici repose untel et voilà sa tête". Souvent, elles désignaient des chevaliers appartenant à la maison du roi Arthur ou originaires de son royaume. Pensant, ainsi que les siens, que tout cela est vérité vraie, Gauvain fond en larmes, mais si certaines de ces inscriptions étaient authentiques, d'autres étaient mensongères : celles que les habitants avaient ajoutées pendant la nuit.

9     Ils laissent tous libre cours à leur chagrin. Puis le moine s'approche d'une autre tombe, au fond de l'enclos. Dès qu'il a lu l'inscription qui y est gravée, il éclate en sanglots. "Qu'y a-t-il ? interroge Gauvain. – Ce qu'il y a ? Un malheur irréparable ! – Lequel ? Dites-le-nous donc. – Ci-gît le sans-pareil. – Que voulez-vous dire ? – Le meilleur des meilleurs, celui qui avait conquis la cité". Les compagnons se tordent les mains de douleur et mènent grand deuil tout en s'interrogeant :[p.339] "Mais qui est-ce, au nom de Dieu ?" Tous sont d'avis qu'il ne peut s'agir que du jeune homme que le roi Arthur a fait chevalier à la Saint-Jean, "puisque, disent-ils, il y a quelqu'un qui l'a vu entrer. C'est donc qu'il y a perdu la vie". Tous en manifestent un profond chagrin, en particulier Yvain. Il y a beaucoup d'émotion dans leurs regrets quand ils disent qu'ils n'ont jamais vu quelqu'un si bien commencer : s'il avait vécu, de quoi n'aurait-il pas été capable !

10     Après être restés là un long moment, ils quittent le cimetière et reviennent à la porte de l'enceinte, toujours fermée ; mais celle qui donnait accès au jardin ne l'était pas : en l'empruntant, ils arrivent à une galerie sur laquelle s'ouvrait une magnifique salle. Une ravissante demoiselle (ils sont unanimes à la juger telle) s'y trouvait, pleurant à chaudes larmes. Gauvain lui demande d'un ton compatissant ce qu'elle a pour pleurer ainsi. "Ce que j'ai ? La meilleure des raisons. Le plus beau chevalier au monde, le plus brave qui ait jamais existé, un tout jeune homme encore imberbe, a trouvé la mort ici. – Quelles armes portait-il, demoiselle ? – Elles étaient blanches et il montait un cheval blanc". A nouveau, ils laissent éclater leur chagrin et disent qu'ils ne partiront pas sans en avoir appris davantage sur les coutumes de l'endroit. Ils décident donc d'attendre et de voir ce qui va se passer.

      Mais le conte cesse de parler d'eux,[p.340] de la cité et de ses habitants, jusqu'au moment où il faudra y revenir.

XXVIa

Arthur à la Douloureuse Garde

1     Dès que Gauvain eut fait lire l'inscription sur la mort du chevalier aux armes blanches, Aiglin des Vaux dépêcha son frère au roi pour lui annoncer la nouvelle. Aussitôt parvenu à destination, il raconta : "Roi Arthur, j'ai guidé votre neveu et ses compagnons jusqu'à la Douloureuse Garde. Ils y ont vu, entre les deux enceintes, un cimetière où sont enterrés beaucoup de valeureux chevaliers de votre maison ou de votre royaume. Et le nouveau chevalier lui-même, celui qui est allé au secours de la dame de Nohaut et qui avait conquis les défenses avancées de la cité, y repose". Sa mort et celle des autres arrachent des larmes de douleur au roi, et la cour en est toute bouleversée. "Je vais me rendre sur place", dit Arthur qui invite la reine à réunir ses suivantes préférées car, ajoute-t-il, "vous viendrez avec moi".

2     Ils se mirent en route le lendemain matin. Le troisième jour, le roi et sa compagnie dressèrent leurs tentes au bord d'une rivière. Comme il faisait très chaud, il s'y était assis, les jambes dans l'eau, à la tombée du jour ; quatre chevaliers tenaient un tissu de soie tendu au dessus de sa tête. Alors qu'il était absorbé dans ses pensées,[p.341] un chevalier armé de pied en cap apparut de l'autre côté de la rivière et s'engagea dans le courant. "Qui est ce chevalier ? demanda-t-il aux autres quand il se trouva en face du roi. "Je suis le roi Arthur", répondit le souverain. – C'est justement vous que je cherchais". Eperonnant son cheval, il pointe sa lance dans sa direction. L'eau était profonde, l'animal dut se mettre à nager. Quand l'homme fut à leur portée, les quatre chevaliers tendirent les bras pour empoigner la lance et la lui arracher. Celui qui réussit à s'en saisir la retourne contre l'agresseur qui disparaissait presque sous la surface de l'eau. Un autre entre dans la rivière et arrête le cheval en le prenant par la bride. "Attention, intervient Arthur, cet homme va se noyer !" A ces mots celui qui la tenait lâche la bride et le chevalier, qui a entendu ce qu'a dit le roi, en profite pour faire demi-tour, tout en commentant : "C'est bien vrai !"

3     Une fois sorti de l'eau, il s'en va comme il était venu. C'était le seigneur de la Douloureuse Garde, si désespéré de l'avoir perdue, qu'il n'avait plus le cœur à vivre : il avait projeté de tuer celui qu'il estimait responsable de la perte qu'il avait subie et qui l'avait réduit à dépendre d'autrui alors que, jusque là, il commandait en maître sur toute sa terre où il faisait régner la crainte. Or, comme, la veille, il s'en était vanté, un chevalier lui avait répondu que personne ne réussirait à déposséder Arthur de son royaume ni à le faire mourir de male mort tant il avait dispensé d'honneurs et fait de bien en sa vie.[p.342] Voilà pourquoi il avait dit : "C'est bien vrai", reconnaissant, du coup, la vanité de son entreprise.

4     Le souverain établit son camp pour la nuit au bord de la rivière. Le lendemain, il se leva très tôt, ce qui fait qu'un jour de plus suffit à l'amener à la Douloureuse Garde. Toute la compagnie monta jusqu'à la première porte qu'elle trouva étroitement fermée pour le plus grand déplaisir d'Arthur qui pensait la trouver ouverte. "Je ne sais, dit-il à la reine et à ses hommes, ce que sont devenus mon neveu et ceux qui étaient avec lui". Et se tournant vers le jeune homme qui avait apporté la nouvelle à la cour : "Ne m'avais-tu pas dit que cette porte était ouverte ? – Assurément, elle l'était au moment de mon départ. D'ailleurs, vous pouvez le demander à cet homme là-haut". Le roi lève les yeux dans la direction indiquée et aperçoit, sur le rempart, quelqu'un qui avait tout l'air de remplir l'office de guetteur : "Cette porte a-t-elle été ouverte ? – Oui, seigneur. – Et pourriez-vous me dire comment faire pour entrer ? – Qui êtes-vous ? – Le roi Arthur. – Alors, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour l'homme le plus accompli au monde. Et qui est cette dame ? – C'est la reine. – Je ferai tout mon possible, seigneur, pour elle et pour vous".

5     Il tourne les talons mais revient rapidement accompagné d'un vieillard aux cheveux blancs. "Sage et bon seigneur, dit le roi à sa vue, laissez-nous entrer. – Pas maintenant.[p.343] Trouvez à vous installer pour la nuit et, demain matin, envoyez-moi un chevalier. Si je peux lui ouvrir, je le ferai ; sinon, envoyez-en un autre à midi et faites de même en milieu et en fin d'après-midi, jusqu'à ce que je puisse ouvrir. – Volontiers, mais, pour Dieu, dites-moi tout de suite si vous savez ce qu'il est advenu de mon neveu Gauvain. – Vous le saurez sous peu, seigneur". Le roi descend la pente du promontoire et s'installe en bas, dans le vallon creusé par les sources.

6     Tôt le lendemain matin, il dépêcha à la porte un chevalier que le vieillard renvoya après lui avoir demandé son nom et de qui il était l'homme. "Seigneur, rapporta-t-il à Arthur, ce n'est pas moi qui vous fraierai le passage : on n'a pas voulu m'ouvrir la porte". La scène se répéta en milieu de matinée, à midi, ainsi qu'en milieu et fin d'après-midi. Trois jours durant, le roi dépêcha un homme aux heures dites, et chaque fois, on le lui renvoya.

      Mais le conte s'arrête ici de parler du roi, de la reine et de ceux qui les accompagnent ; il revient à monseigneur Gauvain et aux siens, et il narre ce qui leur advint après leur arrivée à la Douloureuse Garde.

XXVIIa

Gauvain et d'autres chevaliers prisonniers

1     Le conte a déjà rapporté dans quelle douleur furent plongés Gauvain et ses compagnons [p.344] en apprenant la mort du Blanc Chevalier et des hommes du roi, d'après les inscriptions sur les tombes et ce que leur avait dit la demoiselle de la galerie. Ils restèrent sur place jusqu'au soir puis descendirent chercher un hébergement. En chemin, ils rencontrèrent un vavasseur dont les cheveux grisonnaient et qui semblait être un homme de bien. Il demanda à Gauvain qui il était. "Pourquoi voulez-vous le savoir ? – Seulement dans votre intérêt, vous pouvez m'en croire. – Je vais vous le dire car vous avez tout l'air d'être quelqu'un de confiance. Je suis Gauvain". A la vue des larmes qui lui embuaient encore les yeux, il lui demanda aussi la raison de ses pleurs et le neveu du roi répondit que c'était à cause de la mort des gens dont il avait vu les tombes là-haut, dans la cité.

2     "Modérez votre douleur, seigneur, tant que vous ne serez pas sûr qu'elle a toute raison d'être. Un homme sensé et expérimenté comme vous doit se garder de se laisser aller trop vite à ses émotions. Mais vous devez aussi savoir que le pays, une fois que vous serez hors les murs, ne vous offrira guère d'endroits sûrs, tant que la colère de son seigneur ne se sera pas calmée. C'est pour cela que je suis venu, pour vous conseiller de venir loger chez moi cette nuit et pour toute la durée de votre séjour. Vous voulez savoir où ? Dans un très beau et fort château où vous aurez tout le nécessaire. Ce qui ne vous empêchera pas de venir ici chaque jour, après la messe, ou avant voire après le déjeuner, à votre gré. Sachez aussi que presque tout [p.345] ce que vous avez vu là-haut n'est que mensonge et sorcellerie. Moi, je vous montrerai ce qu'il en est vraiment : vous verrez, vivants et en bonne santé, tels des compagnons du roi qui seraient morts à en croire les inscriptions que vous avez lues".

3     Ravi de cette bonne nouvelle, Gauvain se déclare prêt à suivre le vavasseur : où n'irait-il pas pour rencontrer tant de chevaliers émérites ? L'homme sert donc de guide au groupe des dix. Quand ils se sont éloignés de la Douloureuse Garde d'une bonne portée d'arbalète, il chuchote quelque chose à l'oreille de son fils qui était venu avec lui. Celui-ci met aussitôt son cheval au galop, tandis que les autres vont à une allure plus modérée. C'est ainsi qu'ils arrivent en vue d'un modeste château, mais très bien défendu, construit sur un îlot rocheux escarpé au milieu de l'Hombre.

      Dès qu'ils ont atteint la rive, on leur approche une barque qui, menée à la rame, les fit traverser. On aide les dix compagnons à se désarmer ; après quoi, ils vont faire le tour de l'île qu'ils parcourent de la rive au sommet et visiter le fort qui valait assurément le coup d'œil.

4     Et voilà qu'ils sont brusquement arrêtés à l'étage intermédiaire par une quarantaine d'hommes tant chevaliers que sergents, qui se jettent sur eux, les armes à la main. Quand ils veulent rebrousser chemin, ils trouvent les portes fermées dans leur dos.[p.346] Impossible de se défendre ! Gauvain leur interdit de résister et ils suivent son conseil, sauf Galegantin le Gallois qui se jeta sur un des hommes d'armes, le fit tomber sous lui et réussit à lui arracher son épée. Il s'acharna si bien qu'il aurait pu y perdre la vie, mais il s'en tira avec une blessure. Gauvain le ceintura et on lui attacha les mains derrière le dos, ainsi qu'à tous les autres.

      Quant à Gasoain d'Estragot, un brave qui n'avait pas la langue dans sa poche, il déclara que Galegantin n'avait pas tort s'il préférait la mort à la captivité, "car je n'ai jamais vu semblable trahison : on nous promet l'hospitalité et, loin d'être nourris et désaltérés, nous voilà ligotés et emprisonnés".

5     On les fait descendre aussitôt et Yvain le Bâtard aperçoit le vavasseur qui les avait amenés dans l'île et qui s'affairait à la cuisine pour hâter les préparatifs du repas. "Traître, fils de pute, s'exclame-t-il, c'est là l'hospitalité de confiance que vous nous aviez promise ! – Je ne vous ai rien promis que je ne vous tienne, seigneur chevalier. Vous logerez dans une des plus remarquables maisons-fortes d'Angleterre et vous y aurez pour compagnons ceux que je me suis engagé à vous faire voir. – Maudit soit qui s'aviserait de souhaiter un autre logis que celui où on peut fréquenter des ressuscités !" Les choses en seraient restées là, n'eût été Galegantin, furieux de s'être fait blesser : que lui importe d'aggraver son cas, puisque ce qu'il craint par dessus tout c'est de mourir en prison, alors qu'il aimerait bien se venger tant qu'il est en vie pour le faire.

6     Aussi, quand à son tour il voit le vavasseur seul en avant des autres, debout devant le feu,[p.347] il lui décoche un coup de pied qui le fait tomber dans l'âtre de tout son long ; certes, si Galegantin n'avait pas eu les mains liées, l'autre n'aurait pas pu se relever et il aurait été brûlé vif. Au milieu du tumulte qui s'ensuit, tous se jettent sur l'agresseur, brandissant haches ou épées. Sans le vavasseur, ils l'auraient tué.

      On les fait tous descendre jusqu'à une pièce de haute sécurité : souterraine, elle avait des portes de fer, des murs très épais en pierres de taille jointoyées de fer et de plomb. Etaient retenus là le roi Yder, Guivret de Lamballe et Yvain de Loenel avec Karadoain de Karamurain, Kehondis le Petit et Keu d'Estrous, sans oublier Girflet le fils de Doon, Dodinel le Sauvage, le duc de Tillas et Mador de la Porte, avec Lohout le fils du roi Arthur qu'il avait eu, avant son mariage, d'une belle demoiselle appelée Lisanor (c'est dans cette prison qu'il devait contracter le mal dont il mourut) et, pour terminer, Gaharis de Karaheu. Tous se trouvaient là. Quand monseigneur Gauvain et ses compagnons les virent, ce fut une grande joie car on était sans nouvelles d'eux depuis longtemps. Les prisonniers, quant à eux, étaient partagés entre joie et tristesse : joie de retrouver des compagnons qu'ils pensaient ne plus revoir ; tristesse en pensant au sort qui les attendait.

      Mais le conte les laisse ici [p.348] et revient au chevalier qui avait conquis la cité.

XXVIIIa

Arthur à la Douloureuse Garde (suite)

1     Le conquérant de la Douloureuse Garde fut longtemps à ignorer la capture de monseigneur Gauvain et de ses compagnons. Quand il l'apprit, quelle ne fut pas sa tristesse ! Un jour où il était à table dans une tourelle qui dominait l'entrée du logis seigneurial (on ne pouvait qu'admirer le luxe du service et de ceux qui l'assuraient), entra dans la salle un jeune homme qui pleurait à chaudes larmes. La demoiselle du Lac qui mangeait avec le Blanc Chevalier lui demanda ce qu'il avait : "Personne ne m'a jamais fait plus pitié que cette demoiselle qui s'éloigne par le chemin du bas. On ne peut imaginer plus douloureuses manifestations de chagrin que les siennes. – Et quelle est la raison de ce chagrin ? interroge le chevalier. – Elle se désole de la disparition de messeigneurs Gauvain et Yvain et de je ne sais combien d'autres chevaliers. – De quel côté va-t-elle ? – Elle a pris la route du pays de Galles. – Hélas, monseigneur Yvain, quel bon maître et quel bon compagnon vous avez été ! Comme vous me passiez toutes mes volontés ! Et c'est grâce à monseigneur Gauvain que j'ai obtenu le premier don que j'ai requis au roi ; il pensait, disait-il, que je m'en tirerais bien. Quel témoin mieux placé pouvais-je invoquer ? Aussi, à Dieu ne plaise que je m'estime satisfait tant que je ne saurai pas où vous êtes".

2     Sur ces mots, il se lève précipitamment de table et ordonne qu'on lui apporte ses armes [p.349] dont on l'aide à s'équiper sans attendre. La demoiselle lui demande dans quelle direction il a l'intention d'aller. "Je vais rattraper cette jeune fille pour qu'elle me dise où se trouvent monseigneur Gauvain et ses compagnons. – J'irai avec vous pour savoir moi aussi ce qu'il en est. – Attendez-moi plutôt ici jusqu'à mon retour. Je vous en conjure, sur la foi que vous devez à ma dame, ne partez pas d'ici sans m'y avoir revu. Vous pouvez compter sur moi". Elle accepte et lui chevauche sur les traces de celle qui pleurait. Il la rejoint à la lisière de la forêt et l'interroge. "Que pourrais-je vous raconter de pire ? Monseigneur Gauvain et ses neuf compagnons sont retenus prisonniers par l'homme qui était seigneur de la Douloureuse Garde. – Pendant que vous y êtes, dites-moi aussi où ils sont".

3     Elle le regarde : "Enlevez votre heaume, pour que je puisse vous voir" fait-elle : aussitôt, elle lui tend les bras ; lui la reconnaît (c'était une des demoiselles qui étaient au service de la dame du Lac) et lui manifeste sa joie. Elle lui explique que la dame l'avait envoyée parce qu'elle avait oublié de dire une chose importante à celle qui l'avait précédée, mais "là où monseigneur Gauvain a été capturé, on m'a assuré que vous étiez mort à la Douloureuse Garde et que vous y aviez été enterré. C'est pour cela que je n'ai pas voulu y entrer : voir votre tombe m'était insupportable. – Et quelle était cette chose que ma dame avait oublié de me mander ? – De vous garder d'aimer d'un amour qui vous diminue et d'en élire plutôt un qui vous fasse grandir :[p.350] le cœur que son amour fait renoncer à agir ne peut parvenir à rien de grand, faute de désir ; au contraire, celui qui chaque jour n'a qu'une idée en tête, faire plus et mieux, voit s'ouvrir devant lui le champ du possible à la mesure de son courage". Et lui de répondre : "Monseigneur Gauvain, chère douce amie, où est-il retenu prisonnier ? – Je vous y mènerai", fait-elle.

4     Tous deux chevauchent de concert jusqu'à un petit bois qui dominait l'île où monseigneur Gauvain était captif. "Cachez-vous ici, dit la demoiselle : personne ne vous verra et nous, nous verrons tous ceux qui sortiront". Au bout d'un long moment d'attente, ils aperçoivent une quinzaine de chevaliers en armes qui traversent la rivière sur une grande barque et prennent le chemin de la Douloureuse Garde. Le Blanc Chevalier les laisse approcher, puis il les charge au triple galop, se protégeant la poitrine de l'écu blanc à trois bandes rouges que la demoiselle laissée dans la cité lui avait fait emporter. Sa seule vue suffit à décourager de l'affronter ; tous tournèrent le dos à commencer par le seigneur de la Douloureuse Garde dont ils étaient les hommes. Revenus au bord de la rivière, ils n'eurent pas le temps d'embarquer tant il les suivait de près. Le premier coup de lance du Blanc Chevalier abattit, mort, son premier adversaire ; puis, l'épée à la main, il attaqua les autres. Quatre, blessés ou tués, restèrent sur la rive ; une dizaine réussirent enfin à monter à bord et se réfugièrent sur l'île.

5     [p.351] C'est ainsi que le seigneur de la Douloureuse Garde, Brandis des Iles pour l'appeler par son nom, échappa au Chevalier Blanc qui, fort affligé de cet échec, retourna dans la cité où il pénétra par une porte dérobée.

      Le lendemain était le quatrième jour de l'attente imposée à Arthur. En début de matinée, selon ce qui avait été convenu, il envoya un chevalier à la porte, mais personne n'osa prendre la responsabilité de l'ouvrir sans un ordre exprès. L'homme revint donc dire ce qu'il en était au roi qui en fut indigné et alla s'asseoir sur le bord du ruisseau né de l'une des sources où il s'absorba si bien dans ses pensées qu'il ne vit pas passer le temps. "Dame, c'est l'heure !" dirent les chevaliers à la reine quand le milieu de l'après-midi fut là. "Qu'allons-nous faire ? – Je ne sais, je n'oserais pas, de moi même, envoyer quelqu'un, et il est si plongé dans ses réflexions !"

6     Le vainqueur de la Douloureuse Garde était à nouveau sorti de la cité par la porte dérobée afin d'observer les gens du roi et il avait ordonné au portier d'ouvrir la porte à son envoyé, s'il s'en présentait un à l'heure dite, et, surtout, de ne laisser sortir personne. Mais nombreux étaient les habitants à être montés sur les remparts ; tous souhaitaient en finir avec les mauvaises coutumes. Le portier qui n'osait souffler mot ni permettre à quiconque d'aller dehors fit signe au vieil homme qui s'était entretenu avec Gauvain d'appeler le roi : "Roi Arthur, c'est l'heure ! C'est l'heure !" crie-t-il, aussitôt imité par tous [p.352] si bien que la vallée en retentit. Quand la reine et les chevaliers entendent ces clameurs, ils montent jusqu'à la porte, désolés que cela ne suffise pas à ramener le souverain à la réalité.

7     Surgit alors devant eux, lancé à toute allure, en direction de la porte, le vainqueur de la Douloureuse Garde : il portait au cou son écu blanc à une bande rouge. Dès qu'il vit la reine, il la salua : "Dieu vous bénisse, dame !" Elle lui retourna son salut d'un ton accablé. "Voudriez-vous entrer, dame ? – Oh ! oui, je le désire vivement. – Au nom de Dieu, cette porte ne vous restera pas fermée. – Grand merci, seigneur". Le chevalier interpelle le guetteur et lui ordonne d'ouvrir la porte, ce que celui-ci s'empresse de faire. Le cavalier pénètre dans l'enceinte, mais il est perdu dans sa contemplation de la reine au point d'en oublier tout le reste : la voir, c'est tout son désir. Il monte donc sur le rempart au-dessus de la porte d'où il continue de la regarder. La porte s'était aussitôt refermée derrière lui en grinçant si fort que le bruit avait tiré le roi Arthur de ses pensées ; on lui expliqua ce qui venait d'arriver et il ordonna à Keu d'aller demander s'il pourrait entrer. Devant la porte, le sénéchal trouva la reine, persuadée que le chevalier avait voulu se moquer d'elle - elle lui raconta comment - et prête à faire demi-tour.

8     En levant les yeux, Keu voit le chevalier sur le rempart au dessus de la porte : "Vous vous êtes comporté comme un rustre : vous vous êtes moqué de ma dame".[p.353] Mais l'autre ne l'entend pas. La jeune fille qui l'avait amené à la Douloureuse Geôle (c'était le nom du château où Gauvain était retenu prisonnier) s'approche alors de lui et, quand elle entend le reproche du sénéchal, elle le pousse du coude : "N'entendez-vous pas ce dont vous blâme ce chevalier ? – Quel chevalier ?". Et comme elle le lui montre : "Que dites-vous, seigneur ? – Je dis que vous vous moquez de ma dame et de moi : vous n'avez pas daigné lui faire ouvrir la porte alors que vous le lui aviez promis ; quant à moi, vous ne m'adressez même pas la parole. – Qui êtes-vous ? – Le sénéchal Keu".

9     Alors, jetant un regard au-dessous de lui, le chevalier voit la reine qui s'éloignait déjà, fort mécontente. Quasiment fou de rage de la voir fâchée, il se retourne contre le guetteur : "Ne t'avais-je pas dit de laisser ma dame entrer ? – Vous n'avez rien dit de pareil". Se laissant emporter par la colère, il met la main à l'épée. "Seul ton grand âge me retient de te couper la tête sur l'heure, pour te punir de ta sottise. Mais j'en mériterais autant pour n'avoir rien entendu, si ce n’est la raison même de ma surdité. Dépêche-toi d'ouvrir cette porte et surtout ne la referme plus".

10     On lui amène son cheval et il se met en selle ; en proie à de sombres pensées, il sort à nouveau par la porte dérobée et la demoiselle a beau le presser de questions pour savoir où il va, il se contente de répondre qu'il reviendra. "Et n'allez pas me suivre, même d'un pas !"[p.354] Elle le laisse donc partir cependant que le guetteur ouvre la porte.

      Dès que le roi apprend cette ouverture, il vient et entre, ainsi que la reine et tous les autres, sans ordre de préséance : le plus rapide passait le premier. Mais la porte de la seconde enceinte, elle, restait fermée. Ils tournent donc leurs pas vers le cimetière où Arthur ordonne à ses clercs de lire les inscriptions sur les tombes : ils y virent les noms de beaucoup de chevaliers qui appartenaient à la maison du roi ou qui étaient originaires de son royaume, avant de parvenir à celle de Gauvain : "Ici repose monseigneur Gauvain et voici sa tête". Tous ceux qui l'accompagnaient donnaient lieu à semblable mention.

11     A les entendre nommer, le couple royal et tous ceux qui étaient là crurent devenir fous de douleur. Longtemps, ils ne purent que laisser libre cours à leur chagrin. Puis le souverain demanda au guetteur sur le rempart s'il leur arrivera encore de trouver la première porte fermée et il dit que non. "Et la seconde, comment la passer ? – Comme vous avez fait pour la première depuis trois jours". Le soir, Arthur et son épouse regagnèrent leur camp et restèrent sans boire ni manger jusqu'au lendemain, tant leur peine était grande.

      [p.355] Le conte revient pour un temps au Blanc Chevalier qui avait quitté la cité après l'incident où la reine s'y était fait refuser l'entrée.

XXIXa

Gauvain et ses compagnons libérés par Lancelot (1)

 

1     Il raconte comment celui-ci allait, plongé dans ses tristes réflexions, accablé à l'idée d'avoir fâché sa dame, elle qu'il avait aimée plus que lui-même et plus que personne au monde du jour où on avait vu en lui un chevalier. Et comme il craignait de s'être fait détester d'elle sans recours, il se dit que, s'il pouvait à force d'armes libérer monseigneur Gauvain, il aurait une chance de recouvrer ses bonnes grâces, - il pourrait aussi perdre la vie dans cette entreprise. Toujours aussi accablé, il poursuivit son chemin droit vers la Douloureuse Geôle ; il était presque midi quand il pénétra dans le petit bois et il y resta jusqu'à la tombée du jour. C'est alors que, jetant un regard alentour, il voit approcher un ermite monté sur un âne de belle taille, qui entre dans le bois tout près de lui ; il regagnait son ermitage, non loin de là, tout en chantant ses heures.

2     C'était un vieil homme qui avait, autrefois, été chevalier, et même un des meilleurs, puis avait quitté le monde alors qu'il était dans la force de l'âge parce qu'en l'espace d'un an il avait perdu ses douze fils qu'il avait vu mourir l'un après l'autre. Le Blanc Chevalier va à sa rencontre et lui demande d'où il vient ; le religieux, interrompant ses prières, répond poliment qu'il arrive de ce petit château, là, en bas. "Et qu'étiez-vous allé y faire ?" Le saint homme explique [p.356] qu'il est allé y porter la communion à deux chevaliers qui sont au plus mal (et il montre le ciboire qu'il portait sous sa cape). "Ils appartiennent tous les deux à la maison du roi Arthur. L'un s'appelle Galegantin le Gallois et ce sont les mauvais traitements subis au château qui l'ont mis dans cet état ; l'autre est Loholt, le fils du roi : il souffre d'une maladie contractée dans sa prison".

3     Le Blanc Chevalier se met à pousser de profonds soupirs et fond en larmes. Il demande des nouvelles de monseigneur Gauvain et de monseigneur Yvain, son cousin. L'ermite répond qu'il les a vus et qu'ils se portent bien. "Et vous-même, seigneur, qui êtes-vous ? interroge-t-il. – Un chevalier errant. – Mais je sais qui vous êtes ! C'est vous qui avez conquis la Douloureuse Garde. Qu'êtes-vous donc là à attendre ?" Il répond qu'il voudrait faire tout ce qui est en son pouvoir pour délivrer, s'il se peut, les chevaliers du roi. "Si vous voulez me faire confiance, je peux vous renseigner utilement". Et comme son interlocuteur acquiesce : "Au moment où j'allais quitter le château, j'ai entendu deux écuyers qui ne me prêtaient pas attention discuter de certains préparatifs : l'un d'eux a dit qu'ils se mettraient en selle à l'heure du premier sommeil pour mener une attaque de nuit contre le roi Arthur. Et je sais que l'ancien seigneur de la Douloureuse Garde [p.357] le déteste plus que personne au monde à part vous, car il craint qu'il ne consacre toutes ses forces à mettre fin aux mauvaises coutumes du lieu et il pense que c'est dans cette intention qu'il est venu. Aussi, je vous conseillerais d'avertir monseigneur le roi qui pourrait ainsi faire prisonniers tous ces gens. Si ce n'est pas vous qui le faites, ce sera moi". Le chevalier promet de s'en charger mais déclare qu'il voudrait d'abord voir l'endroit où vit le religieux. "Ce sera une joie pour moi", dit le saint homme.

4     Il guide donc le chevalier jusqu'à son ermitage qui avait très belle allure, construit au sommet d'un haut tertre rond, entièrement entouré d'une palissade élevée et d'un profond fossé, lui-même bordé d'une haie touffue. Puis le visiteur prend congé de lui en disant qu'il s'en va de ce pas prévenir le roi. "Si vous avez besoin de moi, cher seigneur, n'ayez pas peur de venir me chercher", et l'autre répond qu'il n'y manquera pas.

5     Le chevalier fait demi-tour et revient se poster, pour une longue attente jusqu'à la nuit tombée, là où il avait rencontré l'ermite. Il n'était pas dans ses intentions d'avertir le roi car il pensait suffire à la tâche. Un bon moment après que la nuit fut venue, la lune se leva. Tous, au château, quittent leurs lits, se préparent, sortent et gagnent la rive.[p.358] Le Blanc Chevalier les laisse passer puis les suit de loin jusqu'à la Douloureuse Garde. Là, ils s'abritent sous le couvert du promontoire pour chevaucher sans être aperçus ni inquiétés avant d'avoir réussi à s'introduire dans le camp du roi.

6      Une fois à portée d'éperons, ils mettent pied à terre et font une courte halte avant de s'élancer sur le campement. Mais le Blanc Chevalier les serre de près, sur son robuste et vif cheval, sa lance en main à la hampe courte et solide, au fer aiguisé. Ce qu'il voulait, c'était mettre en fuite ceux qu'il avait suivis - ils étaient cent cinquante au moins. Il les charge en poussant de tels hurlements qu'ils croient à une trahison. Ne sachant plus où ils en sont, pas un qui soit capable d'organiser la défense. Le premier coup du chevalier jette à terre son adversaire, mort, lance en plein corps. Puis il met l'épée au clair et frappe à l'envi à droite et à gauche sur ceux qui ont le courage de lui faire face. Mais, très vite, la clameur fait s'éveiller le camp, tandis que les hommes de garde se mettent à crier : "Aux armes ! Aux armes !" Les assaillants font demi-tour, passant en contrebas des remparts, tandis que le Blanc Chevalier les poursuit : il brise écus et heaumes, démaille les hauberts sur les bras et les épaules, pousse son cheval contre les fuyards et les bouscule pour les faire tomber ; il n'a plus qu'à les attraper par l'écu, le heaume ou la gorge.

7     [p.359] Voilà ce qu'il fait d'eux et ils en sont si pantois qu'ils pensent avoir affaire à toute l'armée du roi Arthur. Quand ils arrivent à l'aplomb de la porte de l'enceinte, le guetteur, lui aussi, crie "Aux armes !" Parmi eux, le Blanc Chevalier avise celui dont l'armure est la plus habilement et richement travaillée : "Ce doit être leur seigneur", se dit-il, et c'était lui, en effet. Il se rapproche et l'assomme d'un coup sur le heaume. L'homme s'écroule sur l'encolure de son destrier qu'il serre entre ses bras. La charge impétueuse menée par les gens du roi Arthur dont les assaillants entendent le bruit se rapprocher les décide à renoncer et à s'enfuir au triple galop.

8     Mais celui que le Blanc Chevalier avait frappé était toujours évanoui et son cheval l'emportait à vive allure vers l'Hombre de l'autre côté de la cité. Rien moins que décidé à le laisser s'échapper, il le serre de près, se rapproche - l'homme ne peut même pas voir autour de lui -, le saisit à la gorge, le jette au sol où il le fait piétiner par son cheval. Puis il met pied à terre, lui arrache son heaume et menace de lui couper la tête : privé de conscience, son adversaire était bien incapable de répondre. Le chevalier le pense donc mort,[p.360] ce qui le désole quand il pense à monseigneur Gauvain et aux autres dont il craint d'avoir ainsi perdu la trace.

9     Le blessé demeure longtemps inconscient à la grande tristesse du Blanc Chevalier qui va jusqu'à en pleurer car il craint que celui-ci n'ait le cœur crevé en pleine poitrine : il se promet de ne plus jamais agir comme il l'a fait, sauf à être fermement décidé à tuer son adversaire. Cependant, au bout d'un long moment, l'homme revient à lui en poussant des gémissements ; Lancelot ne fait pas mine d'être affecté par son état et répète qu'il va lui couper la tête ; ce disant, il abat la ventaille du heaume et brandit son épée. L'autre qui, s'il n'était pas mort, était grièvement blessé, implore merci ; il avait reconnu le chevalier à son écu (celui qui était blanc à une bande rouge) : "Ne me tuez pas, noble seigneur, si vous avez quelque amitié pour le roi Arthur. Vous feriez une folie. – Alors, donnez-moi votre parole de rester en prison où je voudrai. – Partout où cela vous plaira, sauf dans cette cité : là, pas question ! – Si, pourtant, dussé-je vous y mener de force. –Alors, c'est un cadavre que vous y ferez entrer, car, moi vivant, cela ne se peut. Et savez-vous ce que vous y perdriez ? Monseigneur Gauvain et vingt-deux autres compagnons du roi Arthur. Si vous m'enfermez ailleurs, je vous les remettrai dès demain, avant le soir tombé, car je vois bien que vous êtes le meilleur chevalier en ce monde et le plus épris d'aventures".

10     Ces paroles mettent le Blanc Chevalier au comble de la joie et il promet, dans ces conditions, de ne pas faire entrer son prisonnier dans les murs. Celui-ci, de son côté, s'engage sur sa foi et rend son épée au vainqueur. "Et où voudriez-vous m'incarcérer ?[p.361] – Chez un ermite, pas loin, dans cette forêt ; je compte sur vous pour m'y mener. – Volontiers, et par le plus court chemin". Le Blanc Chevalier fait monter en croupe derrière lui le blessé qui a beaucoup de mal à se hisser, affaibli comme il était et ils prennent tout droit la direction de l'ermitage.

      Les gens d'Arthur rentraient bredouilles : ceux à qui ils avaient donné la chasse s'étaient fondus dans la forêt. Et le roi qui était allé à leur rencontre revenait avec eux.

11     En repassant sur le lieu du combat, le Blanc Chevalier s'était saisi d'une lance qui avait échappé à l'un des fuyards. C'est alors qu'il vit le roi et les siens qui l'avisèrent en retour. "Ah ! seigneur, s'exclama le blessé, voici les hommes du roi : je ne voudrais surtout pas tomber entre leurs mains ! Je vous ai fait confiance : protégez-moi ! – N'ayez crainte : pour vous emmener, il faudra qu'ils m'emmènent aussi ... ou je ne serai plus en état de me défendre !"

12     Et il reprend sa chevauchée comme devant. Mais Keu le suit en lui criant de s'arrêter "car monseigneur le roi veut savoir qui vous êtes". Sans dire mot, il continue à la même allure. Le sénéchal le rejoint et lui reproche son outrecuidance :[p.362] "Vous ne daignez même pas me répondre ! – Que voulez-vous ? – Savoir qui vous êtes. – Un chevalier. – Et l'homme derrière vous est votre prisonnier ? – Oui. Qu'avez-vous à y redire ? – Oh ! fait Keu, c'est vous qui avez fait perdre son temps à ma dame, hier, devant la porte ; et cet homme a voulu tuer monseigneur le roi : je le reconnais à ses armes".

13     Le chevalier poursuit son chemin sans répondre, ce qui a l'heur de profondément irriter le sénéchal qui insiste : "Seigneur chevalier, cet homme est l'ennemi du roi dont je suis un des féaux. Si je vous laissais l'emmener, je commettrais un acte déloyal. Remettez-le-moi et je le livrerai à qui de droit. – Il faudrait l'emmener de force et je ne vois pas qui le pourrait. – Ce sera moi", dit Keu qui va pour se saisir du chevalier conquis, mais l'autre le prévient que, s'il le touche, il lui coupera la main. "Cela reste à voir ! Que cet homme descende de cheval et que le plus fort l'emmène ! – Que Dieu m'aide, ce n'est pas vous qui lui ferez mettre pied à terre". Le sénéchal recule pour prendre de l'élan et charge à fond de train, mais la lumière de la lune permet au Blanc Chevalier de bien le voir. La lance de Keu vole en éclats, alors que, d'un coup porté de haut en bas, son adversaire lui enfonce en retour le fer de la sienne dans la cuisse gauche, la clouant sur l'arçon avant de la selle et, sur sa lancée, le pousse si violemment qu'il le fait tomber par terre ; dans la chute, la hampe de son arme se brise à son tour.[p.363] "Seigneur Keu, s'exclame le Blanc Chevalier, vous avez la preuve que, si j'avais été seul à combattre pour la dame de Nohaut, elle n'aurait pas perdu au change !"

14     Sur ce, il s'éloigne, tandis que le roi et les siens arrivent : ils trouvent Keu sans connaissance et le transportent jusqu'aux tentes, allongé sur son écu.

      Le Blanc Chevalier, lui, chevauche sous le couvert de la forêt jusqu'à la porte de l'ermitage. Le blessé appelle et l'ermite vient ouvrir. Quand ils eurent mis pied à terre, Lancelot demanda qu'on ouvre la porte de la chapelle, expliqua au religieux ce dont ils étaient convenus tous les deux et fit jurer au prisonnier de tenir loyalement sa promesse ; "et moi, ajouta-t-il aussitôt après, je jure de vous couper la tête si vous vous risquez à me tromper".

      Le chevalier conquis dépêcha sans attendre l'ermite à la Douloureuse  Geôle avec mission d'en ramener le sénéchal. Le religieux avait d'abord dû, lui aussi, jurer sur l'Evangile de se montrer un messager fidèle. Il enfourcha son âne et gagna le petit château, se fit reconnaître du sénéchal et revint avec lui sans autre escorte. Son seigneur lui ordonna, en présence du Blanc Chevalier, d'amener monseigneur Gauvain et les autres compagnons du roi après leur avoir rendu leurs armes ; et il lui fit jurer d'obéir.

15     Le jour était levé. Le sénéchal se mit en route et fit ce qu'on lui avait ordonné. Quand il eut amené Gauvain et les autres, il était encore tôt.[p.364] "A quelles conditions avez-vous amené ces chevaliers ? s'enquit son seigneur. – Ils ont promis d'attendre votre congé pour partir – Et moi, seigneurs, je vous ordonne, sur votre foi, de faire tout ce que voudra ce chevalier. Considérez-vous comme ses prisonniers ; quant à moi, vous êtes libres". Lancelot se tenait la tête baissée pour n'être pas reconnu et il avait même gardé son heaume. Tous s'accordent pour se considérer comme ses prisonniers, mais il déclare les tenir quittes de leur promesse et s'apprête à partir. "Comment ? fait l'ermite. Vous laissez aller Brandis ? Mais sans lui, les maléfices de la Douloureuse Garde ne pourront pas être levés. – Je dois m'en tenir à ce que j'ai promis". L'homme de Dieu ne peut retenir ses larmes.

16     Quant au chevalier, il s'adresse aux compagnons du roi : "Seigneurs, je vous prie, pour votre bien et pour mon honneur, de rester ici jusqu'à mon retour, c'est-à-dire tard ce soir ou demain matin". Après qu'ils s'y sont tous engagés, il se met en route et parvient à la Douloureuse Garde en cours de matinée. Le roi avait déjà eu le temps d'envoyer un chevalier à la porte et de le voir revenir.

      Le Blanc Chevalier pénètre dans la cité par la porte dérobée et monte au logis seigneurial où l'attendaient les deux jeunes filles. "Suis-je assez longtemps restée enfermée, cher seigneur ? l'interroge la porteuse des écus. – Pas encore, amie très chère. Il faut d'abord que j'en termine avec monseigneur Gauvain et que le roi passe la porte.[p.365] Alors, nous partirons ensemble". Il échange l'écu qu'il portait contre celui à deux bandes et va demander au portier si le roi avait déjà envoyé un chevalier. "Oui, à la première heure. – La prochaine fois, dis que tu n'ouvriras à personne sauf au sénéchal Keu".

17     Sur ce, il sort de la cité et contourne le promontoire jusqu'au camp du roi. Comme on était déjà au milieu de la matinée, les habitants se mettent à crier : "C'est l'heure ! C'est l'heure !" réussissant à tirer de ses pensées le roi qui s'était assis sur le bord d'un ruisseau du côté des sources. Il envoya donc un chevalier qui revint aussitôt lui répéter ce qu'avait dit l'homme de guet : il ouvrirait uniquement au sénéchal. Arthur répond qu'en ce cas il le fera transporter à bras d'hommes pour qu'il les y précède : une blessure reçue pendant l'assaut de nuit l'avait contraint à s'aliter. Après que le roi a donné les ordres nécessaires, la reine et nombre de chevaliers se rassemblent pour suivre Keu. Le chevalier qui portait l'écu blanc à deux bandes rouges s'avance vers la souveraine et tous deux se saluent. "Où allez-vous, dame ? – Voir si monseigneur le roi pourra entrer. – Et vous, dame, vous plairait-il d'en faire autant ? – Assurément. – Alors, c'est chose faite".

18     Il monte jusqu'à la porte qu'il se fait ouvrir par le garde. Mais, toujours sur son cheval, il se perd dans la contemplation de la reine qui monte vers le rempart si bien qu'il n'a plus conscience du reste ni de lui-même. Le portier le presse d'entrer et lui continue de regarder en arrière jusqu'au moment où la porte se referme [p.366] dans un épouvantable grincement. Le roi qui avait repris sa rêverie au bord du ruisseau s'enquiert d'où vient ce bruit. C'est alors que Keu se présente à la porte. Quatre valets le portaient allongé sur son écu. Le guetteur, toujours à son poste, l'interpelle et lui demande qui il est. "Je suis le sénéchal Keu. – Alors vous pouvez entrer". Il ouvre aussitôt la porte et comme le roi avec sa suite s'avance à son tour, du haut du rempart il lui demande si lui aussi souhaite entrer. "Bien sûr. – Vous devez auparavant donner votre parole que ni vous ni les vôtres ne contraindrez par la force ceux qui vivent ici à parler". Arthur s'y engage.

19     Par les portes grandes ouvertes, tous pénètrent à l'intérieur de la double enceinte où ils peuvent voir de leurs yeux une magnifique ville-forte. Toutes les maisons offraient en façade, à l'étage, des galeries qui, lors, étaient pleines de dames, de chevaliers, de demoiselles et d'autres gens. Tous pleuraient, mais pas un mot ne sortait de leurs lèvres. C'était fait exprès pour inquiéter le roi afin qu'il soit heureusement surpris quand ils accepteraient de lui parler, car ils n'attendaient de personne d'autre un soulagement à leur douleur. Voilà pourquoi on lui avait fait jurer que ni lui ni ceux qui l'accompagnaient ne forcerait les habitants à parler.

      Le souverain met pied à terre devant une belle et vaste salle, mais vide d'occupants. Là encore, ç'avait été fait exprès.

20     [p.367] Il ne sait vraiment pas qu'en penser. "Me voilà dedans, dit-il à la reine et aux chevaliers, mais je n'en suis pas plus avancé. – Il faut prendre notre mal en patience. Celui qui nous a déjà fait voir de si belles choses nous en révélera peut-être d'autres". L'assistance est unanime à l'approuver.

      Pendant ce temps, le Chevalier Blanc s'était rendu au logis seigneurial où il avait échangé son écu à deux bandes contre celui à trois. Puis il était ressorti pour aller retrouver monseigneur Gauvain et tous les autres anciens prisonniers de Brandis. Dès qu'on l'eut aperçu, une clameur s'éleva : "Arrêtez-le ! Arrêtez-le !" Le roi, la reine et leurs gens se précipitent dehors et constatent que les portes sont à nouveau étroitement closes.

21     Quand le Blanc Chevalier les avait vues se refermer, il avait jeté un regard vers la maison où le roi s'était hébergé et, apercevant la reine à la porte de la salle, il s'était dit qu'il ne partirait pas sans l'avoir revue. Il s'approche d'elle, met pied à terre et la salue. Aussitôt, le même cri s'élève : "Arrêtez-le, seigneur roi ! Arrêtez-le!" Arthur vient à lui et ils échangent un salut. "Ces gens me crient de vous appréhender ! – Faites leur donc demander pourquoi, seigneur ; je ne vois pas en quoi j'ai pu leur faire du tort". Le souverain envoie de ses hommes aux nouvelles car les habitants s'étaient tous regroupés dans une autre partie de l'enceinte.[p.368] "Comme j'ignore tout des coutumes du lieu, je suis complètement désorienté, reconnaît-il. – Voudriez-vous les connaître, seigneur ? interroge le chevalier. – Certes, oui. – C'est son plus cher désir", insiste la reine.

22     Le Blanc Chevalier se désespère car le temps lui manque pour répondre. Les larmes aux yeux, il prie le roi de ne pas le retenir davantage, ce que celui-ci accepte poliment. Avant de se mettre en selle, il demande à la reine si elle aussi aurait aimé connaître les coutumes. "Oui, bien sûr". Et comme il enfourche son cheval et commence de s'éloigner : "Je voudrais beaucoup connaître ces coutumes, chevalier ! – Ah ! dame, fait-il en pleurant, je suis navré de me conduire si mal avec vous et de ne pas vous répondre ; mais ce n'est pas le moment d'en parler".

23     Il sort à nouveau par la porte dérobée, pique des deux et part au grand galop jusqu'à la forêt où il s'enfonce.

      Cependant, les messagers envoyés par le roi afin de s'enquérir auprès des habitants de la raison pour laquelle ils avaient demandé à grands cris qu'on arrête le chevalier reviennent lui dire que c'était parce qu'il aurait pu lui apprendre les coutumes du lieu. "Il nous a trompés ! Et moi, je l'ai laissé partir !".

      Le temps qu'ils échangent ces quelques mots [p.369] devant la porte fermée et voici qu'elle s'ouvre à nouveau, livrant passage à un groupe de dames, demoiselles et chevaliers qui apportent le repas du roi tout préparé. C'étaient des gens de la cité, de ceux qui avaient crié "Arrêtez-le !" à propos du chevalier car eux-mêmes n'avaient pas le droit de porter la main sur lui, et ils pensaient qu'Arthur l'avait en effet arrêté. Quand ils furent détrompés, la désolation fut générale. Il les assura qu'il le regrettait autant qu'eux, "mais, dit-il, je ne me suis pas méfié".

       Lui et les siens furent très bien hébergés pour la nuit. Derrière la salle où Arthur dormait, s'élevait une haute tourelle, mais qui en était séparée par le rempart. Y était aposté un homme de guet qui sonna très tôt du cor pour annoncer le jour. Aussitôt, le couple royal et toute sa suite se levèrent et sortirent dans la cour.

      Mais, à présent, le conte en revient au Blanc Chevalier et à ce qui lui arriva quand il eut quitté, avec son congé, le roi qui l'avait retenu un moment.

XXXa

Gauvain et ses compagnons libérés par Lancelot (2)

1     Il se rendit tout droit auprès de monseigneur Gauvain et de ses compagnons : "Je vous rends votre liberté à condition que vous passiez la nuit ici et que vous alliez demain matin à la Douloureuse Garde ; vous y trouverez le roi et la reine : saluez-les de ma part [p.370] et remerciez- les d'avoir été délivrés, car c'est à eux que vous le devez. "Ah ! seigneur, prie Gauvain, dites-nous qui vous êtes. – Un chevalier. Vous ne pouvez en savoir plus pour le moment ; n'en soyez pas fâché, je vous en prie !" Et il part de son côté après les avoir recommandés à Dieu. Il chevaucha toute la nuit en coupant au plus court en direction de la maison religieuse où il avait laissé ses écuyers. Il s'arrêta pour la nuit chez un vavasseur et reprit sa chevauchée tôt le lendemain matin, en suivant le chemin indiqué par son hôte.

      C'est tout ce qu'on dit de lui pour cette fois. Le conte en revient à monseigneur Gauvain et à son oncle, le roi.

XXXIa

Gauvain et ses compagnons libérés par Lancelot (3)

 

1     Après son lever matinal, une fois dans la cour de la demeure où il avait passé la nuit, Arthur ne sut que faire. Dans la tourelle du guetteur, à l'étage en dessous, étaient logées deux jeunes filles, celles que la dame du Lac avait envoyées à Lancelot. Celle qui avait apporté les écus s'approcha de la fenêtre et aperçut la reine : "Vous avez dû passer une bonne nuit, dame, mais la mienne a été fort mauvaise". La reine lève la tête et l'aperçoit à son tour. "Je ne vous savais pas là. Pourrais-je faire quelque chose pour vous ? – Assurément, dame, – Et quoi donc ? – Ce n'est pas le moment de vous le dire".[p.371] C'est qu'elle soupçonnait la reine et le Blanc Chevalier d'être amoureux l'un de l'autre : elle avait remarqué qu'il n'avait pas voulu partir sans l'avoir revue et sa compagne lui avait raconté comment la contemplation de Guenièvre l'avait privé de tous ses moyens, le jour où le roi avait fini par entrer.

2     Tandis qu'elles s'entretenaient ainsi, une nombreuse troupe de chevaliers franchit la porte : c'étaient Gauvain et ses compagnons. La joie d'Arthur fut grande ; il embrassa son neveu et tous les autres, et leur demanda où ils étaient passés. "Sur ma foi, nous l'ignorons sauf qu'on nous a menés dans un petit château où nous pensions trouver l'hospitalité, alors qu'on nous y a retenus de force. C'est un chevalier qui nous a libérés et il nous a dit qu'il fallait vous en remercier, vous et ma dame. – Le connaissez-vous ? s'enquiert le roi. – Non, mais il porte un écu blanc à trois bandes rouges. – Oh ! s'exclame la reine à l'adresse d'Arthur, c'est votre chevalier, celui qui est parti hier soir, au milieu de tous ces cris. – L'avez-vous vu sans armes ? demande le roi à Gauvain. – Non, il n'a même pas voulu enlever son heaume, ce qui me fait croire que, sans cela, il y aurait eu quelqu'un pour le reconnaître. – Sur ma foi, il ne me reste plus qu'à m'en aller", conclut le souverain.

3     Mais, depuis la tourelle, la jeune fille l'entend : "Comment, roi Arthur, crie-t-elle, vous vous en allez en me laissant prisonnière et sans avoir rien appris des coutumes du lieu ? – Croyez bien que je regrette cette ignorance, demoiselle". Monseigneur Gauvain demande de quoi il retourne [p.372] et les explications qu'on lui donne le plongent dans le plus grand étonnement. "Quant à votre délivrance, demoiselle, pourrais-je m'en charger ? s'enquiert Arthur. – Oui, seigneur, mais ce serait difficile. – Difficile ? Si je sais ce qu'il faut faire, ce n'est pas la difficulté qui me fera reculer. – Puisque monseigneur le roi l'a dit, confirme Gauvain, il ne renoncera pas. Mais que faut-il faire ? – Seul le chevalier qu'on a laissé partir pourra s'en charger. – Et à quoi le reconnaître ? – Vous entendrez parler de lui aux deux prochains tournois qui se dérouleront au royaume de Logres et une troisième fois encore. – Et s'il vous faisait dire que vous pouvez partir, le feriez-vous ? – Il faudrait qu'il me le dise lui-même. – Seigneur, termine Gauvain, je vous prends à témoin que je changerai tous les jours de lieu d'étape, à moins d'en être empêché par la prison ou la maladie, tant que je ne saurai pas qui est ce chevalier".

4     Cette résolution ne plaît guère à Arthur, mais Gauvain lui rappelle : "Le roi d'Outre les Marches de Galore est en guerre avec vous, il vous a attaqué. Prévenez-le que dans un mois vous serez sur ses terres, deux jours après la fête de Notre-Dame en septembre, et qu'il se prépare à se défendre car il en aura besoin. Lors de cette rencontre, s'il plaît à Dieu, vous entendrez parler de celui qui vous intéresse. – Comme vous voudrez ! Mais, d'ici-là, ne partez pas ! – Voilà qui est impossible".

      Comme convenu, Arthur fait savoir au roi d'Outre les Marches [p.373] le jour fixé pour en venir aux armes. Monseigneur Gauvain prend alors congé de lui, quitte la Douloureuse Garde et se met en quête.

      Le conte le laisse suivre son chemin et retourne au chevalier qui a conquis la Douloureuse Garde.

XXXIIa

Nouvelles aventures de Lancelot

1     Après avoir quitté la maison du vavasseur qui l'avait hébergé la nuit où il avait laissé Gauvain et ses compagnons chez l'ermite de la forêt, Lancelot poursuit sa route jusqu'à celle où se trouvaient ses écuyers. Il n'y passa qu'une nuit. On y avait beaucoup entendu parler du "chevalier qui avait conquis la Douloureuse Garde", mais personne ne savait que c'était lui. Le lendemain matin, il repartit et chevaucha toute la journée sans trouver d'aventure qui mérite d'être racontée. Le jour suivant, il se leva très tôt et continua son chemin. Il avait rabattu sa ventaille et ôté ses gantelets, ses écuyers portaient sa lance, son heaume et son écu recouvert d'une housse. Vers le milieu de la matinée, il rencontra une demoiselle montée sur un palefroi tout écumant.

2     Tous deux se saluent. "Pourquoi aller si vite, demoiselle ? – C'est que je suis messagère d'une nouvelle bien faite pour plaire à tous les chevaliers qui veulent conquérir gloire et réputation – Et laquelle ? – Ma dame la reine fait savoir que, deux jours après [p.374] la fête de Notre-Dame en septembre, aura lieu une rencontre entre les forces du roi Arthur et celles du roi d'Outre les Marches de Galore. Elle se déroulera aux limites de leurs terres, dans la plaine entre Godosaire et la Maine. – Quelle est cette reine qui le fait savoir ? – C'est l'épouse du roi Arthur. Et au nom du ciel, si vous savez où est le chevalier qui a conquis la Douloureuse Garde, dites-le-moi : ma dame lui recommande d'y être sans faute, s'il souhaite sa présence et son amitié : elle aurait grand plaisir à l'y voir".

3     Sous le coup de la surprise, le chevalier reste sans répondre. Elle insiste donc, le priant de lui dire ce qu'il pourrait savoir. Mais comme il a trop grand peur d'être reconnu, il baisse la tête. "Et vous, connaissez vous ce chevalier, demoiselle ? Répondez-moi, je vous en conjure.  –  Non, fait-elle.  – Je peux vous dire que j'ai passé la nuit au même endroit que lui. Et que ma dame soit sûre qu'il participera à cette rencontre, à moins qu'il ne soit mort entre temps ; aucun autre obstacle ne saurait l'en empêcher. – Ah ! s'exclame-t-elle, je me sens mieux !"

4     Sur ce, le chevalier reprit sa route et il alla à l'aventure toute la semaine jusqu'au samedi matin. C'est alors qu'il croisa, au fin fond d'une épaisse et vaste forêt, un groupe nombreux de gens, tant à pied que montés. Il y avait en particulier un chevalier de grande taille qui traînait, attaché par le cou à la queue de son cheval, à l'aide d'une cordelette, un homme, les yeux bandés, les mains liées derrière le dos [p.375] et une tête de femme suspendue au cou par ses tresses ; avec tout cela, on aurait eu du mal à trouver plus beau que lui. Le Blanc Chevalier, frappé par cette beauté, l'arrête au passage et lui demande qui il est. "Je suis un chevalier de madame la reine. Ces gens m'ont pris en haine et me font subir le supplice honteux que vous voyez parce qu'ils n'osent pas se débarrasser de moi autrement". L'autre lui demande quelle est la reine dont il se réclame et il répond que c'est celle de Bretagne.

5     "Il est évident qu'on ne devrait pas réserver pareil traitement à un chevalier. – Bien sûr que si, réplique celui qui le traînait, puisque c'est un homme déloyal, un perfide qui a renié l'ordre de chevalerie. – Que vous a-t-il donc fait de si grave pour que vous agissiez ainsi avec lui ? – Il m'a fait qu'il s'est comporté en traître avec moi, et je ferai justice de lui comme du traître qu'il est. – Cher seigneur, objecte le Blanc Chevalier, il n'appartient pas à un chevalier de se faire justice de son propre chef. Si cet homme est tel que vous le dites, faites-en la preuve devant une cour où vous pourrez obtenir réparation. – Inutile de fournir des preuves devant une autre cour que la mienne puisque sa culpabilité est établie : je l'ai pris sur le fait. – Et pour quel crime ? – Il me trompait avec ma femme : c'est sa tête qui lui pend au cou par ses tresses".

6     Mais le chevalier ligoté jure à grands éclats de voix qu'il n'a jamais, ne serait-ce que pensé, à déshonorer son épouse. "Seigneur, fait le Blanc Chevalier,[p.376] puisqu'il nie avec tant de conviction, vous n'avez pas le droit de le mettre à mort. Je vous conseille de le relâcher, au nom de Dieu et pour votre honneur, et aussi pour moi puisque c'est la première prière que je vous adresse. S'il s'est rendu coupable envers vous, saisissez-en la justice, comme je vous l'ai dit." L'autre ne veut pas en démordre : à quoi bon un tribunal, puisque le coupable est entre ses mains ? "Sur ma foi, dit Lancelot, le mettre à mort serait un geste trop grave, d'autant plus qu'il est chevalier de ma dame la reine. – Ce n'est pas elle qui m'en empêchera. – Non ? Vous pouvez être sûr qu'il ne mourra pas aujourd'hui de votre fait, car je le prends sous ma sauvegarde contre tous ceux que je vois ici".

7     Il coupe aussitôt le bandeau qui lui couvrait les yeux du prisonnier et la corde passée à son cou. Les gens du grand chevalier se précipitent sur leurs arcs et leurs flèches, faisant mine de vouloir le tuer. "Seigneur, intervient Lancelot, faites-les reculer : s'ils me touchent, moi ou mon cheval, c'est vous que je tuerai le premier, et eux après".

      Il lace son heaume, remet ses gantelets, saisit sa lance et son écu. Il avait affaire à des gens qui n'étaient pas tous armés. Et parmi ceux qui l'étaient, certains tiraient pour obéir aux ordres de leur seigneur, mais pas pour le tuer : ils faisaient même exprès de le manquer car l'idée de mettre à mort le captif ne leur plaisait guère. Comme il comprend qu'ils n'ont pas d'intention hostile à son égard, lui-même n'entend pas leur faire du mal. C'est donc leur seigneur (qui leur ordonnait de tirer) qu'il attaque : il le frappe au ventre [p.377] d'un coup de lance assez violent pour le jeter à terre où il reste gisant comme désarticulé.

8     Tous les autres s'enfuient. Le Blanc Chevalier prend par la bride le cheval dont il a abattu le cavalier et le mène à celui qu'il avait libéré. "Montez, seigneur chevalier, j'irai avec vous. – Je n'ai pas loin à aller pour être en sécurité : il y a, près d'ici, une maison où je n'aurai rien à craindre. C'est là que je me rendrai, si vous en êtes d'accord. – Je le suis tout à fait. – Et au nom de qui remercierai-je madame la reine pour votre protection, puisque je ne connais pas votre nom ? – Je ne peux pas vous le dire, mais décrivez-lui mon écu et dites-lui bien que c'est à elle que vous devez votre délivrance". Le chevalier se rendit auprès de la souveraine, la remercia pour l'intervention de son sauveur et décrivit son écu : cela lui suffit pour reconnaître celui qui avait conquis la Douloureuse Garde, et elle en manifesta beaucoup de joie.

9     Lancelot, cependant, alla à l'aventure jusqu'à ce qu'il fasse sombre. On était un samedi, précise le conte. En passant devant une maison, il entendit une demoiselle chanter à voix haute et claire depuis la loge en encorbellement sur la façade. Comme il poursuivait son chemin, il se perdit si bien dans ses pensées que c'était son cheval qui le menait à sa fantaisie. Le sol avait été marécageux, mais desséché par la canicule (l'été avait été très long et chaud, et il n'était pas fini puisque c'était la semaine de la mi-août) il était creusé de larges et profondes ornières. Quant au cheval, avec, derrière lui, une longue journée, il était loin d'être frais et il en vint à buter des sabots antérieurs dans une de ces crevasses et à tomber. Le cavalier resta longtemps coincé sous lui avant

  que ses écuyers puissent le dégager. Il souffrait beaucoup [p.378] et peina à se remettre en selle ; l'arçon arrière cassé, son écu brisé en trois morceaux, il se sentait fort mal en point.

10     Il reprit cependant sa chevauchée qui le mena jusqu'à un cimetière  où il vit un religieux agenouillé devant la Croix. Tous deux se saluèrent : "Cher seigneur, dit un des écuyers au saint homme, ce chevalier est sérieusement blessé : par charité, dites-moi où il pourrait s'arrêter pour passer la nuit, car chevaucher le fait trop souffrir. – Je vais vous faire voir, suivez-moi".

11     L'homme de Dieu demande au chevalier comment il s'est blessé et commente en ces mots son récit : "J'aurais un bon conseil à vous donner si vous êtes disposé à l'entendre". Et comme on l'assure que son avis sera écouté d'une oreille attentive : "Je vous recommande instamment de ne jamais chevaucher le samedi après le milieu de la journée, sauf en cas de nécessité : sachez qu'il vous en arrivera moins de malheur et plus de profit". Il promet qu'il s'en gardera désormais dans la mesure où cela dépendra de lui. "Et vous seigneur, que faisiez-vous à pareille heure, là où nous vous avons rencontré ? – Mon père et ma mère reposent dans ce cimetière et je vais tous les jours y prier pour le salut de leurs âmes ; je dis le "Notre Père" et je médite les saints enseignements de Dieu". Le temps de cet échange et ils arrivaient à une maison religieuse à laquelle appartenait le saint homme.[p.379] L'accueil fut chaleureux et, à la prière des frères, le chevalier y passa dix jours entiers pendant lesquels on lui fit prendre bains et médicaments pour traiter ses blessures.

12     Il partit le onzième jour, laissant là l'écu aux trois bandes parce qu'il ne voulait pas être reconnu. Ses écuyers lui en avaient fait fabriquer un autre en ville, non loin de l'ermitage : il était rouge avec une bande en diagonale blanche. Il alla longtemps à l'aventure avant de rencontrer un chevalier en armes qui lui demanda qui il était. "Je suis un chevalier du roi Arthur. – Du roi Arthur ? C'est bien le cas de dire que vous appartenez au pire roi du monde. – Qu'a-t-il fait pour l'être ? – C'est à cause de l'outrecuidance et de l'orgueil de ses gens. – Que voulez-vous dire ?

13     – Cette année, un chevalier blessé s'est présenté à sa cour ; il a trouvé quelqu'un pour s'engager à faire justice de tous ceux qui diraient avoir plus d'amitié pour celui qui l'avait mis dans cet état que pour lui. Il serait bien incapable d'y arriver, même s'il était un preux émérite comme Gauvain et comme quatre de ses semblables. – Pourquoi dites-vous cela ? Apparemment, vous n'êtes pas de ceux qui ont plus d'amitié pour le blessé que pour l'autre ? – En effet. – Vous allez le regretter ! – Pourquoi ? C'est vous qui vous êtes lancé dans cette entreprise ?[p.380] – Je ferai de mon mieux pour en venir à bout. Cependant, avant de me battre contre vous, je vous prie de dire que vous avez plus d'amitié pour le blessé que pour celui qui l'a frappé. – Ce serait mentir, et devoir renoncer à l'aide de Dieu. – En ce cas, il me faut vous affronter. – Je ne demande pas mieux".

14     Ils s'éloignent pour prendre de l'élan et chargent de toute la vitesse de leurs chevaux. Même le plus fort ne peut rester droit en selle, si pesants sont les coups portés sur les écus. Le chevalier récemment guéri enfonce sa lance, pointe et hampe à la suite, dans le corps de son adversaire que ni l'écu, ni le haubert ne purent protéger contre la violence du choc. Celui-ci le frappe en retour en plein milieu de l'écu qu'il fait éclater : le fer pénètre en pleine chair. Forts et pleins d'ardeur, ils se heurtent si brutalement qu'ils se désarçonnent l'un l'autre et que, dans la chute, leurs lances volent en éclats. Le champion du chevalier aux fers n'était pas blessé mortellement : il se dépêche de se relever. C'est vraiment un preux, pense-t-il, que l'homme qui lui a porté ce coup, le mieux asséné qu'il ait jamais reçu. Il s'efforce donc de se montrer à la hauteur et marche sur lui l'épée au clair, mais c'est pour rien : l'homme est mort du coup reçu en pleine poitrine. Sa vue arrache des larmes à celui qui le considérait comme un chevalier sans peur et sans reproche.

15     [p.381] Bien qu'il pense ne pas pouvoir y arriver, tant il a mal, il réussit à se remettre en selle et, au prix de mille souffrances, à gagner une forêt proche où ses écuyers lui préparent un brancard : ils le garnissent richement de tout le nécessaire : ils tendent tout autour un luxueux drap de soie (sa Dame du Lac lui en avait donné plusieurs, tous magnifiques) et y dressent le meilleur lit dont puisse rêver un blessé. Une fois ces apprêts terminés, ils y allongent leur seigneur. Tiré par deux chevaux de bât, le brancard avancera doucement, sans cahot, tandis que les écuyers chevaucheront au pas.

      Ainsi s'en va le chevalier sur son brancard. Mais pour un bref moment, le conte en revient à monseigneur Gauvain qui est parti à sa recherche.

XXXIIIa

Gauvain en quête de Lancelot

1     Deux semaines après s'être mis en quête du nouveau maître de la Douloureuse Garde, Gauvain était toujours sans nouvelles de lui. Enfin, il rencontra une demoiselle montée sur un palefroi. C'était la seconde que la dame du Lac avait envoyée au chevalier dont Gauvain était en quête et elle le cherchait aussi, à la demande de sa compagne. Ils se saluèrent et il lui demanda si elle avait entendu parler du chevalier qui avait conquis la cité. "Oh ! vous, je sais bien que vous êtes Gauvain, le neveu du roi Arthur ; c'est vous qui êtes parti en laissant la demoiselle prisonnière. – Je le regrette vivement.[p.382] Mais, par Dieu, dites-moi si vous avez appris quelque chose sur celui dont je suis en quête. – Non, mais si vous alliez à la Douloureuse Garde, on vous renseignerait. – Et vous ne me direz rien d'autre ? – Non". Chacun s'en alla de son côté et le neveu du roi poursuivit son chemin jusqu'à la lisière de la forêt qu'il avait commencé de traverser.

2     Quand il en fut sorti, il vit devant lui, tendues dans une prairie, de magnifiques tentes où deux cents chevaliers auraient logé à l'aise. Un regard sur sa droite lui montre aussi le brancard portant le Blanc Chevalier qui sort de la forêt par un chemin rejoignant celui qu'il avait suivi. Il s'arrête pour l'attendre, car sa richesse (il n'en avait jamais vu de telle) lui paraît mériter le coup d'œil. Il interroge les valets pour savoir ce qu'il en est. "Nous transportons un blessé". Le chevalier soulève la tenture et demande à Gauvain qui il est. "Un chevalier de la maison du roi Arthur".

3     Craignant d'être reconnu, l'occupant du brancard laisse retomber le rideau. Et comme Gauvain lui retourne sa question, il répond qu'il est chevalier et qu'il va là où il a à faire. Sur ce, le brancard se remet en route, cependant que Gauvain attend encore un moment à la lisière de la forêt : il veut savoir à qui appartiennent les tentes.

      [p.383] Or, deux chevaliers sortent de l'une d'entre elles afin de faire une promenade en forêt. Ils disent qu'elles appartiennent au roi des Cent chevaliers qui va participer à la rencontre convenue. "Dans quel camp sera-t-il ? – Dans celui du roi d'Outre-les-Marches. Et vous, qui êtes-vous ? – Un chevalier qui vaque à ses affaires".

      Le roi des Cent Chevaliers avait reçu ce surnom parce que, lorsqu'il quittait sa terre, c'était toujours avec une escorte de cent chevaliers ; encore en emmenait-il plus quand il le voulait, tant il était riche et puissant. Il était cousin de Galehaut, le fils de la Belle Géante et seigneur du pays d'Estrangon qui est limitrophe du royaume de Norgales et du duché de Cambenync.

4     Gauvain se sépare des deux chevaliers après les avoir recommandés à Dieu. Un nouveau spectacle s'offre alors à sa vue : des écuyers, venant de la forêt, transportaient un cadavre. Il bifurque pour aller vers eux et leur demande qui a tué cet homme. "Un chevalier qui porte un écu rouge avec une bande blanche et qui est lui-même grièvement touché". Et ils ajoutent que, s'il l'a tué, c'est parce qu'il s'est refusé à dire qu'il avait plus d'amitié pour un certain blessé que pour celui qui l'avait frappé. Gauvain pense qu'il s'agit là du chevalier au brancard, sans doute celui qui, à Kamaalot, a délivré le blessé aux fers. Il oblique à nouveau pour revenir près des tentes. Leurs occupants, s'imaginant qu'il venait chercher là une occasion de prouesse et de chevalerie, lui dépêchèrent un des leurs, en armes, mais Gauvain déclara que ce n'était pas ce qui l'amenait : il avait autre chose à faire.

5     [p.384] Il passa donc sans s'arrêter ; plus loin, à l'écart des autres, une magnifique tente s'offrit à sa vue ; des lances en grand nombre y étaient appuyées, ainsi que cinq écus, pointe en l'air. Plusieurs valets se tenaient là. Gauvain leur demanda à qui appartenait cette tente. "A celui qui y repose". Il mit pied à terre et entra : quatre chevaliers se partageaient deux lits ; sur le troisième, plus grand que les deux premiers, un seul était étendu : il était couché sur une courtepointe brodée d'or et sous une couverture d'hermine. "Qui êtes-vous, seigneur, pour vous reposer ici ? – Et vous-même, qui êtes-vous, pour le demander ?" dit-il en se redressant. Gauvain reconnut Hélain le Bègue et se nomma. "Soyez le bienvenu", fit ce dernier, en sautant sur ses pieds. Ce furent de joyeuses et amicales retrouvailles. "Et où alliez-vous, de ce pas ? interrogea Hélain. – Je suivais un brancard qui vient de passer. – C'est trop tard pour aujourd'hui. Installez-vous, plutôt !" Et c'est ce que fit Gauvain.

6     Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, les écuyers d'Hélain rentrèrent dans la tente. "Vous manquez le plus beau, seigneur ! Tous ces gens qui arrivent ! On n'a jamais vu autant de monde". Quand on eut aidé Gauvain à retirer ses armes, Hélain lui proposa d'aller regarder le va-et-vient des chevaliers mais sans être vus. – Et comment cela ? – Nos écuyers vont nous monter une hutte de feuillage :[p.385] ce sera notre poste d'observation. – Bonne idée !" Les écuyers construisent la cabane d'où leurs maîtres peuvent en effet observer le passage à leur gré. Ils sont donc bien placés pour voir se présenter deux groupes de chevaliers armés de pied en cap, chacun composé de dix hommes, séparés par quatre valets à cheval soutenant un dais à quatre hampes. Sous ce dais, une dame sur un splendide palefroi, et parée de ses plus beaux et élégants atours : soie rouge et fourrure d'hermine pour la tunique et le manteau. On pouvait d'autant mieux admirer son exceptionnelle beauté qu'elle était tête nue. Hélain prend Gauvain à témoin : "Une des plus belles femmes que j'aie jamais vues ! – Dame ou pucelle, je ne sais ; mais, pour être belle, elle l'est !"

7     Vingt hommes du roi des Cent Chevaliers les suivaient : ils venaient dire que le souverain voulait qu'on lui amène la dame. Ceux qui l'escortaient refusent. "Si vous n'obtempérez pas, vous aurez à faire à nous !" Comprenant qu'il n'y a pas moyen de discuter, ils commencent donc à batailler, à vingt contre vingt : il y a des lances brisées et des cavaliers désarçonnés. On en vient à la mêlée à l'épée, tant à cheval qu'à pied. Gauvain et Hélain étaient sortis de la cabane pour mieux voir. "Séparons-les, dit le premier : le roi a envoyé là de ses meilleurs chevaliers et peut-être bien que ceux de la dame ne sont pas aussi passés maîtres au maniement des armes".

8     Ils s'approchent des combattants et interviennent : "Cessez de vous battre et nous mènerons la dame au roi". Les hostilités suspendues, Gauvain et Hélain se mettent en selle et l'escortent.[p.386] Le souverain sort de sa tente pour l'accueillir, il la trouve bien belle et avec tout l'air d'une grande dame. "Seigneur, dit Gauvain, voici celle que vous avez voulu voir. Comme nous vous l'avons amenée, nous la remmènerons. – Dites-moi d'abord qui vous êtes, dame. – Je suis la dame de Nohaut. – Voilà, à vous voir, qui ne me surprend pas ; et si je l'avais su, c'est moi qui serais allé au devant de vous". Gauvain et Hélain l'escortent à nouveau jusqu'au-delà de la tente où ils se quittent : tandis que les deux chevaliers restent sur place, elle se dirige vers le lieu du tournoi car, en ce temps-là, les grandes dames y assistaient.

      Mais, pour le moment, le conte n'en dit pas plus sur elle et Gauvain, il en revient au Blanc Chevalier sur son brancard.

XXXIVa

Lancelot au premier tournoi d'Outre les Marches

 

1     Après s'être séparé de Gauvain, le chevalier au brancard poursuivit son chemin sur à peu près trois lieues jusqu'à une magnifique prairie : au pied d'un très haut sycomore, une belle source jaillissait. Il fit halte pour s'y reposer pendant que deux de ses écuyers se rendraient à la ville la plus proche pour préparer son hébergement. Il s'assoupit un moment et, quand il se réveilla, l'après-midi était déjà très avancée. A peine venait-il de remonter sur son brancard qu'un écuyer arrivait au grand galop. Au bruit qu'il fit, le chevalier soulève la tenture et lui demande où il va si vite. "Chercher de l'aide : le roi des Cent Chevaliers [p.387] a fait prisonnière la dame de Nohaut !"

2     Aussitôt, le chevalier fait demi-tour : la dame peut compter sur lui, dit-il. Mais, peu après, c'est elle-même qui est là et demande qui est l'occupant du brancard. "Un chevalier blessé, dame. On lui a dit que vous étiez retenue prisonnière et il venait à votre secours". A cette annonce, elle soulève la tenture, cependant qu'il s'enroule de son mieux dans les draps pour qu'elle ne le reconnaisse pas. "Ainsi, vous vouliez m'aider, seigneur ? – Oui, dame. – Je vous en remercie. Alors, vous allez rester avec moi. – Je m'en garderai, dame. Comme je suis blessé, je vous retarderais".

3     Elle le quitta donc sans l'avoir reconnu ; de son côté, le brancard continuait d'avancer à faible allure : il n'arriva pas avant la tombée de la nuit à la ville, Orquenise, pour la nommer.

      Le chevalier y laissa son écu parce qu'il ne voulait pas être reconnu pendant les joutes et s'en procura un autre, entièrement rouge. Il ne restait plus qu'une petite journée de voyage jusqu'à Godosaire.

      Pendant la nuit, un vieux chevalier qui s'y entendait examina soigneusement ses blessures. Comme la rencontre ne devait avoir lieu que quatre jours plus tard, il lui conseilla de ne pas bouger d'ici là, ce qui améliora l'état de sa plaie. La veille, il se mit en route, mais toujours sur son brancard et parvint à Godosaire à la nuit tombée.

      Il y avait déjà tant de monde qu'il était impossible de trouver à se loger ; cependant, comme il était blessé, un monastère, en bas de la ville, l'accueillit et on lui donna une belle chambre très confortable. Le lendemain, il entendit la messe et se fit armer.

      Le roi Arthur était venu en force [p.388] et comme il n'avait pu trouver d'hébergement pour lui et les siens dans la cité, il dut le faire hors les murs. Le lendemain, il fit crier que personne de sa maison ni de tous ceux qui l'accompagnaient ne devait porter les armes ce jour-là.

4     Cela mécontenta nombre des bons chevaliers de sa maison, mais d'autres, qui ne faisaient pas partie de son armée et n'étaient pas venus pour lui, mais seulement pour rechercher gloire ou profit, s'armèrent dès les premières heures et se rendirent au lieu fixé. Le roi d'Outre les Marches, qui était sorti de sa tente afin de participer aux assauts, se retira après avoir constaté qu'Arthur ne portait pas les armes ce jour-là. En revanche, parmi ses plus jeunes et ardents fidèles, nombre s'engagèrent sur le champ pour jouter contre ceux qui les y attendaient. Un tournoi de haut niveau s'ensuivit car, dans le camp d'Arthur, beaucoup ne s'étaient pas présentés comme étant de sa maison, ce qui leur laissait le loisir de participer aux affrontements du jour : parmi eux, monseigneur Gauvain, le bel et bon Hélie le Blond et son frère Gales le Gai, Thor le fils d'Arès et beaucoup d'autres chevaliers émérites. Dans l'autre camp, il y avait Malaguin le roi des Cent chevaliers, Hélain le Dragon, le duc Galet d'Yberge et bien d'autres preux.

      Les joutes commencent sous les yeux de la reine Guenièvre qui s'était installée en ville sur les remparts pour assister au tournoi, avec une nombreuse suite de dames, demoiselles et chevaliers : assez de beaux coups, et leurs auteurs, sollicitaient leurs regards.

5     Le chevalier au brancard arrive, son écu rouge au cou. Il passe devant la reine, puis se met sur les rangs et charge un premier adversaire : les lances volent en éclats et les cavaliers se heurtent de plein fouet, têtes et corps ; mais le chevalier au brancard reste droit en selle, tandis que l'autre tombe à la renverse par dessus la croupe de son cheval. [p.389] Nombreux sont les spectateurs qui apprécient : "Quel bon jouteur !" Il recule, prend une autre lance de la main d'un de ses écuyers, se remet sur les rangs : d'un seul coup, il projette au sol son nouvel adversaire. Dès lors, à la stupéfaction générale, ce ne sont qu'écus arrachés, lances brisées et cavaliers démontés : "Le connaissez-vous ? demande-t-on à Gauvain. Non, mais je n'ai plus d'yeux que pour lui : voilà une chevalerie selon mon cœur !".

6     Sur les remparts, les spectateurs disent que personne ne peut lui résister. Le roi des Cent chevaliers s'enquiert à son tour. "Il y a là un homme qui porte des armes rouges, lui dit-on, c'est lui le meilleur de tous".

      Malaguin prend son écu, demande une lance et longe au galop tout le rang des jouteurs pour finalement se trouver face au cavalier à l'écu rouge. Sous la violence des coups, les deux lances se brisent mais ceux qui les tenaient restent en selle. Si le roi fut mécontent de ne pas avoir désarçonné son adversaire, celui-ci le fut encore plus. Ils saisissent d'autres lances et se chargent à nouveau de toute la vitesse de leurs chevaux qui augmente encore la brutalité du choc. Le chevalier frappe le roi sur son écu et, à travers un pan du haubert, l'atteint superficiellement au côté. Malaguin, de son côté, le blesse au défaut du haubert, entre l'épaule et la poitrine, cependant qu'après le bris des lances, cavaliers et montures se heurtent de front et s'écroulent.

7     Le roi est vite debout. Il tire son écu devant lui, met l'épée au clair. Cependant, la chute en avant du chevalier [p.390] avait fait ressortir la pointe de la lance dans son dos ; le sang se mit à couler en abondance de cette nouvelle blessure et de la vieille, qui se rouvre. Mais comme il a vu le roi écu et épée en main, il se relève rapidement à son tour, furieux contre lui-même et marche sur Malaguin, comme lui écu et épée en main. Ils s'assènent des coups pesants. Le sang du chevalier continue de couler. Ses partisans, dont monseigneur Gauvain, piquent des deux en direction du roi, le forçant à fuir. Puis ils se dépêchent de ramener sa monture au blessé. Au moment où il allait se remettre en selle, il s'évanouit. "Il est mort", disent-ils à la vue du sang dont il est trempé. Ils descendent de cheval, le désarment et constatent qu'il a deux plaies très profondes.

8     La nouvelle parvient au roi Malaguin qu'il a tué son adversaire. Dans la désolation qu'il en a, il jette écu et lance à terre et déclare qu'il ne portera plus les armes ce jour-là, et peut-être plus jamais. "Quelle malchance et quel malheur d'avoir tué pareil preux !"

      Pendant ce temps, on avait pansé les blessures du chevalier, toujours inconscient. La reine et ses suivantes voient que tout est arrêté à cause de ce qui lui était arrivé. Décidée à le voir, Guenièvre monte à cheval pour se rendre auprès de lui. Dès qu'elle a franchi la porte des remparts, la rumeur s'élève sur son passage : "Regardez, voici la reine !".

9     Le chevalier qui avait fini par revenir à lui entendit ce qu'on disait ; il ouvre les yeux : elle est devant lui. Difficilement, il parvient [p.391] à s'asseoir. "Comment vous sentez-vous, cher seigneur ? – Très bien, dame. Je n'ai mal nulle part". Mais, comme il le disait, ses pansements lâchent et le sang se remet à couler, lui faisant perdre conscience à nouveau. "Il est mort", répète-t-on à l'envi. La reine s'en retourne au campement du roi Arthur. A ceux qui demandent où le blessé a trouvé à se loger, ses écuyers répondent que c'est dans un monastère. Ils l'y font transporter, le temps d'aller chercher un bon médecin.

10     Après avoir examiné les blessures, l'homme de l'art déclara qu'elles n'étaient pas mortelles mais que le chevalier ne devait recevoir aucune visite de toute la journée car il devait garder un repos complet.

      Cependant, monseigneur Gauvain se disait qu'il n'était pas plus avancé dans sa quête ; il était venu là à cause des renseignements qu'il était censé y trouver, "or je n'ai rien vu ni entendu dire, sauf que ce chevalier a été le meilleur de tous. Je devrais aller le voir et insister pour qu'il me dise s'il sait quelque chose. En le questionnant, j'en apprendrai peut-être plus". Il se rend donc là où il était hébergé et interroge le médecin sur son état. "Je pense qu'il guérira, mais ses plaies ont beaucoup saigné. – Ses plaies ? Combien en a-t-il donc ? – Il a reçu deux blessures, très graves ; l'une lui a été faite aujourd'hui, l'autre est plus ancienne".[p.392] Cette mention de deux plaies donne à penser à Gauvain : "Vraiment, il a été touché à deux reprises ? – Mais oui, il n'y a pas à s'y tromper. – En ce cas, demandez donc comment il est arrivé". Interrogés, ses écuyers n'osèrent pas dissimuler qu'il s'était fait transporter sur un brancard à chevaux. A son instante prière, Gauvain fut introduit auprès du blessé auquel il disait avoir besoin de parler. "C'est monseigneur Gauvain qui vient vous voir", lui annonça le médecin.

11     Le visiteur s'assied à côté de lui et lui demande s'il sait quelque chose sur le chevalier qui a fait entrer le roi Arthur à la Douloureuse Garde. Quelques mots à peine sortent de sa bouche : "Je me sens très mal, seigneur. Que m'importe ce chevalier ?" Quand Gauvain comprend qu'il n'apprendra rien de plus, il se lève et s'en retourne. "On ne peut parler avec quelqu'un d'aussi mal en point, se dit-il, mais demain je reviendrai et j'insisterai".

      Le soir venu, le blessé appela le médecin : "Je ne peux pas rester ici plus longtemps, maître : on finirait par me reconnaître et cela me porterait tort. Voudriez-vous m'accompagner, au nom de Dieu ? Sinon, dites-moi ce que je dois faire : je partirai à la nuit. – Rien ne pourrait vous convaincre de rester ? – Non. – Et comment pensez-vous partir ? – Sur mon brancard qui est très confortable. – J'irai donc avec vous : sans moi, vous pourriez bien perdre la vie [p.393] et ce serait trop dommage". Cette réponse réjouit beaucoup le malade. Après avoir fait leurs préparatifs, ils s'en allèrent donc le plus discrètement possible.

      Ici, le conte cesse de parler du chevalier au brancard et de ceux qui l'accompagnent. Il revient au roi Arthur et à monseigneur Gauvain.

XXXVa

Gauvain en quête de Lancelot (suite)

1     Le lendemain, monseigneur Gauvain était de nouveau là pour parler au chevalier, mais il eut le déplaisir d'apprendre qu'il était parti en pleine nuit. En revenant, il croisa le roi Arthur et un groupe de ses chevaliers en armes ; sans se faire connaître, il alla lui aussi s'équiper.

      Cependant ceux de la cité et ceux du dehors avaient commencé de s'affronter hors les murs ; mais l'engagement fut bref car les forces d'Arthur l'emportèrent sans difficulté. Quand lui-même entra sur le champ, ce fut un sauve-qui-peut général et il poursuivit ses adversaires jusqu'à la cité où il les força à s'engouffrer en désordre. Comme il revenait au campement, il croisa Gauvain qui avait déjà dégainé son épée, ce qui lui permit de le reconnaître. "Où en êtes-vous de votre quête, mon cher neveu ? lui demanda-t-il. – Rien de nouveau, seigneur".

2     Pendant qu'ils échangeaient ces quelques mots, un chevalier très élégamment habillé les avait rejoints. "Seigneur, dit-il à Arthur, je viens de la part du roi d'Outre les Marches et de celui des Cent chevaliers. Ils ont vu que personne ne peut vous résister. Cependant, si vous acceptiez l'idée d'une autre rencontre avec eux, à laquelle vous vous contenteriez d'assister, tout en autorisant les chevaliers de votre camp à y porter les armes,[p.394] ils proposeraient que ce soit dans cinquante jours. – A ces conditions, je n'ai pas à m'en mêler. – Cher seigneur, intervient Gauvain, les gens du roi accepteront cette rencontre, mais à une date plus lointaine : le lundi précédant l'Avent conviendrait-il à ceux de votre parti ?" Le chevalier répond que oui, et Gauvain dépêche Lucan l'échanson pour avoir l'accord formel des deux rois.

3     Le roi et la reine rentrent dans leurs terres et les armées se séparent dans l'attente du jour fixé.

      Quant à Gauvain, dès qu'il se fut remis en quête, il rencontra une demoiselle qui chevauchait à vive allure : elle montait une mule capable d'aller bon train. Ils se saluent l'un l'autre et le chevalier lui demande si elle est en peine de quelque chose ou de quelqu'un : "Oh ! oui. En très grande peine. Et vous, où allez-vous ainsi ? – A une affaire qui n'a pas encore progressé comme je l'aurais souhaité ; mais, chère douce amie, sauriez-vous quelque chose à propos du chevalier qui a fait entrer le roi Arthur à la Douloureuse Garde ? – Je vous dirai ce que j'en sais si vous me rendez un service en échange. – Dites et je ferai tout mon possible pour vous. – Est-il vrai que le chevalier à l'écu rouge est mort, celui qui s'est montré le meilleur à la rencontre qui vient d'avoir lieu ? – Non, son médecin m'a assuré qu'il serait vite à nouveau sur pied".

4     A ces mots, le cœur lui manque et elle s'affaisse sur l'encolure de la mule ; Gauvain se précipite pour la soutenir. Quand elle est revenue à elle,[p.395] il lui demande pourquoi elle s'est ainsi évanouie : "De joie, seigneur. – Alors, vous connaissez ce chevalier ? – Oui, seigneur. – Revenons à celui dont je suis en quête et dites-moi ce que vous savez. – C'est lui, seigneur. Et vous-même, qui êtes-vous ? – Mon nom est Gauvain. – Ah ! comme votre rencontre me fait plaisir ! Au nom de Dieu, voulez-vous que nous fassions route ensemble ? – Ce sera une très grande joie pour moi, demoiselle".

5     Cependant qu'ils chevauchent côte à côte, Gauvain interroge : "Aimez-vous ce chevalier, demoiselle ? – Oui, seigneur, plus qu'aucun autre homme, mais pas au sens où vous l'entendez. Je ne souhaite pas être sa femme, et pourtant celui qui m'épousera ne fera pas un mauvais mariage car j'ai de la fortune. Mais, s'il plaît à Dieu, c'est une plus haute union qui l'attend. Vous souvient-il, ajoute-t-elle, d'une demoiselle que vous avez rencontrée l'autre jour ? – Oui. Etait-ce vous ? Vous m'avez reproché d'avoir laissé une autre demoiselle à la Douloureuse Garde et c'est là que j'ai vu le chevalier dont nous sommes en quête. – C'est cela. Puis, on m'a dit qu'il était mortellement blessé et j'en suis tombée malade, j'ai failli mourir. Ensuite, j'ai appris qu'il serait présent à ce tournoi, et aujourd'hui, un écuyer m'a redit qu'il avait été tué. – Puisque vous le connaissez, demoiselle, vous pouvez bien m'apprendre son nom : je n'aurai plus besoin de le chercher. – Je l'ignore, Dieu m'en soit témoin. Mais je le saurai dès que je l'aurai retrouvé, et alors, je vous le dirai". Il l'en remercie et la questionne encore : "Et là d'où vous venez, vous n'avez pas entendu parler de lui ? – Non. – Et moi, d'où je viens, pas davantage :[p.396] je propose que nous cherchions un chemin qui aille dans une autre direction. – Voilà qui est bien, en effet".

6     Peu après, ils rejoignent une ancienne route qui traversait la forêt où ils s'engagent : une église en ruine et un cimetière s'offrent aussitôt à leur vue. Ils mettent pied à terre et entrent pour y adorer Dieu. Dans une loge qui jouxtait l'édifice et y ouvrait par une fenêtre donnant sur l'autel, une recluse lisait son psautier ; ils demandent à cette femme si elle peut les renseigner : "En rien qui puisse vous être utile, si ce n'est que, si vous escortez cette jeune fille, seigneur, ne continuez pas sur cette route. – Pourquoi cela ? – Parce qu'il y a, non loin d'ici, un chevalier qui vous la ravira et qui aurait vite fait de vous tuer. – De qui s'agit-il ? – De Brun sans Pitié. – Prenons un  autre chemin, seigneur. – Il ferait beau voir que j'en change pour quelques paroles !".

      Le conte n'en dit pas, pour l'instant, plus long sur eux. Il y reviendra, mais il parle maintenant du chevalier au brancard.

XXXVIa

Lancelot chez la dame de Nohaut

1     Après avoir quitté, de nuit, le lieu du tournoi, le chevalier blessé, son médecin et ses gens, se disant qu'on pouvait les reconnaître, recherchèrent les chemins les plus écartés qu'ils purent. Le lendemain de leur départ, la chaleur devint accablante. En milieu de matinée, on descendit le chevalier de son brancard à l'ombre d'un grand orme qui marquait un carrefour, pour qu'il puisse dormir.

      [p.397] C'est alors que vient à passer une dame suivie par tout un groupe de chevaliers. Elle demande au médecin qui était ce chevalier. "C'est un blessé, dame". Elle met pied à terre, lui découvre le visage... et éclate en sanglots. "Guérira-t-il ? – Oh ! oui, vous pouvez en être sûre".

2     A l'embrasser sur les paupières et les lèvres, elle le tire de son sommeil. Un regard lui suffit pour reconnaître la dame de Nohaut. Et comme il veut se couvrir le visage : "Inutile, fait-elle, vous allez venir chez moi ; vous y serez mieux traité que partout ailleurs. Conseillez-lui d'accepter", ajoute-t-elle à l'adresse du médecin. Comme le chevalier ne se voit aucune échappatoire, il accepte, à la plus grande joie de la dame. On le réinstalle sur son brancard et ils font route de concert. Elle lui raconte comment elle était partie à sa recherche et qu'elle n'aurait eu de cesse de l'avoir trouvé.

3     Ils poursuivirent leur route à petites étapes ; la nuit, ils couchaient généralement dans deux très belles tentes que la dame avait emportées dans ses bagages. C'est ainsi qu'ils parvinrent à la Douloureuse Garde. La dame avait l'intention de dormir au bourg, en contrebas de la cité, mais le chevalier dit que, pour lui, il n'en était pas question. "Mais pourquoi ?" Sans répondre, il regarde  la porte de l'enceinte en pleurant à chaudes larmes. "Ah ! porte, pourquoi ne vous a-t-on pas ouverte au bon moment ?" Il repensait à celui où il avait fait perdre son temps à la reine alors qu'il s'était oublié à la contempler. Il s'imaginait qu'elle savait comme lui ce qui s'était passé et qu'elle lui en voudrait toujours. "Vous êtes déjà venu ici ?" s'enquiert la dame. Son trouble le rend incapable de répondre. Elle s'avise alors que ce doit être lui le vainqueur de la Douloureuse Garde.[p.398] Ils poursuivent donc leur chemin jusqu'au château de la dame qui était situé à dix lieues de Nohaut. Là, elle ne le laissa manquer de rien et lui tint compagnie jusqu'à son complet rétablissement.

      Le conte s'arrête ici de parler de lui pour en revenir à monseigneur Gauvain et à la jeune fille.

XXXVIIa

Gauvain en quête de Lancelot (suite)

1     Après avoir quitté la recluse, tous deux chevauchèrent jusqu'à la lisière de la forêt ; au-delà, il y avait une vaste prairie où on avait dressé une très belle tente, mais ils passèrent sans s'arrêter. Peu après, un écuyer qui montait un rapide cheval de chasse les rattrapa : "Seigneur chevalier, mon seigneur vous fait dire de lui envoyer cette jeune fille ou de la lui amener. – Qui est ton seigneur ? – C'est Brun sans Pitié. – Je ne lui enverrai pas cette jeune fille et je ne la lui amènerai pas non plus, si elle-même n'y va pas de son plein gré. – J'aime mieux y aller plutôt que de vous voir vous battre contre lui. – Ce n'est pas aujourd'hui que vous irez !" L'écuyer fait demi-tour et, un moment après, c'est Brun en personne, armé de pied en cap, qui arrive à leur hauteur : "Vous allez me remettre cette demoiselle, ou vous le paierez cher ! braille-t-il. – Il n'en est pas question".

2     Ils reculent aussitôt pour prendre de l'élan. Au premier coup de Brun, sa lance vole en éclats ;[p.399] à celui de Gauvain, Brun est désarçonné. Gauvain va chercher le cheval et le ramène à son cavalier : "Tenez, dit-il, j'ai autre chose à faire ailleurs. – Vous me faites tomber de cheval et vous me le ramenez ? Mais qui êtes-vous donc ? – C'est moi, Gauvain. – Et que cherchez-vous ? – Nous sommes en quête du chevalier à l'écu rouge qui a été le meilleur au tournoi. – Je ne vais pas vous dire maintenant ce que je sais (moi aussi, j'ai à faire ailleurs) mais si vous êtes là d'aujourd'hui en quinze, je pourrais vous donner des nouvelles sûres. – Nous y serons si nous n'avons rien appris entre temps".

3     Quinze jours plus tard, ils étaient de retour. Toutes leurs pérégrinations avaient été vaines. Brun les attendait : "Qu'avez-vous à me dire ? l'interroge  Gauvain . – Je vous dirai ce que je sais à condition que vous me donniez en échange ce que je vous demanderai. – D'accord, si je le peux, et sans manquer à l'honneur. – Le chevalier se trouve dans un château que la dame de Nohaut tient de deux frères - ses neveux - qui en sont les possesseurs. J'y suis allé trois fois depuis notre rencontre. La première, je l'ai vu faire des armes, et son médecin n'a pas tardé à lui dire : 'Cela suffit, seigneur'. Le lendemain il a pu se dépenser davantage ; quand j'y suis retourné pour la troisième fois, il était sorti du château, écu au cou, lance en main et il s'entraînait pour voir s'il était en état de combattre. Il n'y a qu'à y aller [p.400] et, si c'est bien lui, vous ferez ce que vous m'avez promis ; sinon, vous serez quitte".

4     Ils font donc route jusqu'au château. Tandis que Brun reste dehors, les autres se rendent auprès de la dame. Quand le chevalier blessé entendit dire qu'il allait avoir de la visite, il prévint son médecin : "C'est monseigneur Gauvain qui arrive. Je vous en prie, maître, dites-lui que je suis au plus mal. – A votre service, seigneur". Il lui prépare un lit dans une chambre peu éclairée et l'y laisse. La dame fait bel accueil à Gauvain et à la jeune fille ; puis celui-ci, prenant le médecin à part, lui demande en toute amitié de l'introduire auprès du chevalier. "Impossible, seigneur, il se sent trop mal. – Alors, permettez au moins à cette demoiselle de le voir. – Volontiers" répond-il sans se méfier.

5     Il la fait entrer dans la chambre où elle ouvre une fenêtre ; à sa vue, le chevalier enfouit son visage sous les couvertures. Comme elle veut les écarter, il lui saisit le bras : un anneau à son doigt lui permet de le reconnaître ; elle se jette sur sa main qu'elle couvre de baisers, à peine consciente de ce qu'elle fait. "Inutile de vous cacher le visage", dit-elle, une fois qu'elle a recouvré ses esprits. Elle sort une lettre dont elle brise le sceau [p.401] et la lit à haute voix : 'La jeune fille qui est restée à la Douloureuse Garde salue Lancelot du Lac, le fils du roi Ban de Benoÿc et lui fait dire qu'elle demeurera prisonnière autant qu'il le voudra. Mais qu'il sache que, si elle s'est conduite loyalement avec lui, lui ne s'est pas comporté envers elle en chevalier digne de ce nom'. Ces mots le plongent dans la désolation : "Chère sœur, hâtez-vous d'aller lui dire que je lui demande pardon de tous mes torts envers elle. Elle peut partir, et même je veux qu'elle le fasse. – Cela ne suffira pas : elle ne se considérera comme libre que si elle vous voit, vous ou l'anneau que vous portez au doigt. – Elle a raison : le voir, c'est me voir. Tenez, portez-le-lui".

6     La demoiselle sort de la chambre en riant pendant qu'il la prie de ne dire son nom à personne et elle rejoint Gauvain : "Qu'avez-vous à me dire, amie ? – Rien que de bon. – Et le nom du chevalier ? – Je vais vous mener là où vous l'apprendrez. En tout cas, c'est bien lui, le vainqueur du tournoi". Brun les attendait à la porte. "Eh ! bien, seigneur Gauvain, ai-je mérité ma récompense ? – En effet. – Alors je vais faire route avec vous jusqu'à ce que vous trouviez de quoi me contenter".

      Deux jours plus tard, ils arrivent à la Douloureuse Garde que Gauvain reconnaît. "Je sais où vous me menez, dit-il à la jeune fille. – Tout s'y passera au mieux", fait-elle.

7     Comme ils trouvent la porte de l'enceinte close,[p.402] ils se rendent à celle de la tour. La demoiselle hèle le portier qui refuse de la laisser entrer. "Tenez, dit-elle, portez cela à la personne qui loge ici". Et elle lui remet, par le guichet qu'il a ouvert, l'anneau du chevalier ; il referme aussitôt l'issue et se rend auprès de celle qui vivait là en recluse : "Il y a là dehors une demoiselle et un chevalier qui demandent à vous voir ; ils vous envoient cet objet en signe de reconnaissance".

8     Dès qu'elle voit l'anneau, elle lui dit de se dépêcher de les faire entrer. Une fois la porte ouverte, Brun reste dehors, mais les deux autres pénètrent dans la tour, tandis que la jeune fille vient à leur rencontre. "Soyez les bienvenus ! Je suis prête à partir avec vous dès que vous le voudrez. – Je ne sais toujours pas le nom du chevalier qui a fait entrer ici monseigneur le roi Arthur". La jeune fille qui avait servi de guide à Gauvain chuchote quelque chose à l'oreille de sa compagne qui répond qu'elle va le lui dire, mais qu'elle veut d'abord lui faire voir quelque chose.

9     C'est au cimetière qu'elle l'emmène. "Vous êtes déjà venu là. – Cela est vrai". Elle le conduit jusqu'à une des tombes. "Voici celle qui portait l'inscription 'Ici repose Gauvain, le neveu du roi Arthur et voici sa tête'. Mais quand vous êtes venu, vous n'en avez rien vu. – Comment est-ce possible ? – Cela fait partie des maléfices du lieu. – Et le nom du chevalier ?[p.403] – Il est gravé sous cette dalle de métal.

10     Mais malgré tous ses efforts et à son grand regret, il s'avère incapable de la soulever si peu que ce soit. "Demoiselle, pourrais-je apprendre autrement le nom du chevalier ? – Oui : si vous m'accompagnez le temps que je le trouve, je vous le dirai. – Et comment puis-je en être sûr ? – Je vous en donne ma parole d'honneur. – Et moi, je vous escorterai".

      Ils sortent du cimetière et la demoiselle monte sur un palefroi qu'on lui avait amené. Quand ils eurent passé la porte de l'enceinte, Brun était là. "Seigneur Gauvain, voici le moment de me donner ce que vous m'avez promis. – Que voulez-vous ? – La jeune fille que vous avez rencontrée en ces murs. – C'est impossible, Brun. D'abord, elle ne m'appartient pas ; ensuite, je vous ai promis de vous donner ce que vous me demanderiez à condition que je le puisse et que ce soit sans manquer à l'honneur. – Vous n'y avez pas mis de condition. – Si, celles que je viens de rappeler. Si vous le voulez, je suis prêt à m'en remettre au jugement des compagnons de mon oncle : que notre conflit soit tranché par les armes ou autrement, selon leur sentence". Mais Brun ne veut pas entendre parler de cette procédure : il se battra tout de suite, dit-il. Cependant, il cède aux prières des deux jeunes filles et accepte un délai. Les chevaliers se réuniront pour émettre un avis ; s'il n'est pas conforme au désir de Brun, il pourra en revenir à la bataille. De son côté, Gauvain accepte.

      Pour le moment, le conte ne dit rien de plus à leur sujet. Il va d'abord parler du chevalier au brancard.

XXXVIIIa

Lancelot chez la dame de Nohaut (suite)

1     [p.404] Le chevalier blessé resta à la garde de la dame de Nohaut jusqu'à être à peu près rétabli. Le désir des armes dont il avait été longtemps privé le saisit à nouveau. Il prit donc congé de son hôtesse et partit en compagnie de son médecin qu'elle avait généreusement rémunéré.

      "Me voilà suffisamment remis pour porter les armes, n'est-ce pas, maître ? – Oh ! non, vous peineriez trop à le faire et tout serait à recommencer. – Je 'peinerais trop' ? mais comment mesurer ce 'trop' à l'aune de la nécessité que j'en ressens ? – Au début, vous devrez faire attention. – Du moment que je peux me servir de mes quatre membres, je me considère comme guéri. – Auriez-vous dans l'idée de vous rendre au prochain tournoi ? – C'est cela même. – Vous avez le choix : être en bonne santé ce jour-là et convalescent en attendant ou bien être en bonne santé dès maintenant et ne plus l'être au jour dit. Que préférez-vous ? – Pour rien au monde je ne voudrais manquer ce tournoi. – Alors, tenez-vous tranquille pour le moment, voilà mon conseil. Si vous le suivez, vous serez en pleine possession de vos moyens en temps utile. – En ce cas, je vais vous écouter, mais je ne retournerai pas là d'où je viens. J'irai chez un ermite, un saint homme de ma connaissance".

2     [p.405] Ils poursuivent leur chemin ensemble car le médecin ne voulait pas le perdre de vue jusqu'au tournoi. Leur chevauchée aboutit chez l'ermite du Plaissis, comme on le surnommait ; c'était à lui que le chevalier avait confié la garde de son prisonnier, Brandis des Iles, le seigneur de la Douloureuse Garde. L'homme de Dieu leur réserva un chaleureux accueil, mais les blessures du chevalier lui inspirèrent de l'inquiétude ; celui-ci ne bougea pas de là jusqu'au jour où le médecin lui dit qu'il avait recouvré la plénitude de ses forces et qu'il ne s'était jamais si bien porté : il restait encore deux semaines avant le tournoi.

      A nouveau, le conte cesse de parler de lui et de son entourage ; il revient à monseigneur Gauvain.

XXXIXa

Gauvain toujours en quête de Lancelot

1     Après avoir quitté la Douloureuse Garde, Gauvain, les deux jeunes filles et Brun sans Pitié s'acheminèrent au château où le chevalier blessé avait séjourné. Ils furent désolés de ne pas l'y trouver et Gauvain déclara qu'il désespérait d'avoir de ses nouvelles avant le tournoi. "Comment ? dit la jeune fille qui était restée prisonnière à la Douloureuse Garde. Il va y avoir un tournoi ? – Oui, dans moins d'un mois. – Là, nous le trouverons, à moins qu'il ne soit pas en état d'y participer".

      Brun avait pris la tête du petit groupe parce que, disait-il, il connaissait mieux qu'eux les chemins qu'il fallait suivre. Il souligna aussi qu'avec son aide, on aurait fort à faire pour ravir les deux jeunes filles à Gauvain.[p.406] "Aussi vrai que vous manqueriez à la loyauté en ne me prêtant pas main-forte", rétorqua celui-ci.

2     Ils continuèrent leur chevauchée jusqu'en fin d'après-midi. Une tente auprès de laquelle coulait une rivière s'offrit alors à leurs regards. Dans sa fuite, un cerf avait cherché refuge dans le courant mais des chiens l'avaient cerné au bord de l'eau. Un chevalier et un veneur surgirent, sonnant l'hallali. Gauvain et ceux qui l'accompagnent s'avancent vers eux. Le chevalier les salue dès qu'il les voit : "Si vous avez envie de goûter à ce cerf, je le partagerai avec vous, seigneurs ; et si vous cherchez où passer la nuit, cette tente m'appartient : vous y serez mes hôtes, si le cœur vous en dit. – Grand merci pour votre offre, répond Gauvain. Nous l'acceptons avec plaisir".

      Ils mettent pied à terre, se débarrassent de leurs armes dont se chargent les écuyers. Brun avait attendu ce moment pour prendre le chasseur à part et lui dire quelque chose. "Seigneur, fait celui-ci en revenant vers Gauvain, vous êtes mes hôtes : vous n'avez donc rien à craindre de moi pour cette nuit ; mais demain, après votre départ, je ne vous garantis rien. – Cher seigneur, si vous me causez du tort, j'en serai bien fâché". Gauvain et sa compagnie n'eurent pas à se plaindre de son accueil.

3     Le lendemain matin, Gauvain et Brun repartent avec les deux jeunes filles. Une grande partie de la journée se passe sans la moindre rencontre. La première est celle de deux chevaliers armés de pied en cap qui ne daignent même pas leur adresser la parole, mais se contentent d'empoigner leurs écus par les courroies et de charger Gauvain. Il fait de même, s'imaginant que Brun l'imitait,[p.407] alors qu'il se gardait au contraire d'intervenir. L'un des attaquants brise sa lance sur l'écu de Gauvain, cependant que celui-ci le désarçonne. L'autre frappe son cheval qu'il blesse mortellement, forçant le cavalier à mettre précipitamment pied à terre. Les voilà tous trois obligés de combattre à pied. Les deux assaillants se précipitent sur le neveu du roi, mais il se défend si bien qu'il leur cause plus de dommage qu'ils ne lui en font.

      Le combat dura longtemps, jusqu'au moment où les deux s'avérèrent décidément incapables de prendre le pas sur leur adversaire, alors que lui les avait fait reculer à plusieurs reprises.

4     Quand la jeune fille qui avait guidé Gauvain jusqu'à la Douloureuse Garde voit dans quelle situation on l'a mis, elle prend peur pour lui. Elle saute à bas de son palefroi, s'élance entre les combattants en poussant les hauts cris comme une enragée. "Fils de pute, lâches, vous voulez tuer le chevalier le plus exemplaire de tous, et en le prenant en traître ! – Qui est-il donc, demoiselle ? – Qui ? Mais c'est monseigneur Gauvain, le neveu du roi Arthur". Celui qui avait parlé jette un regard à son compagnon : "Je rends les armes, et maudit soit celui qui nous a fait venir ici ! – Au nom de Dieu, dit l'autre, et sur l'être que vous chérissez le plus au monde, vous êtes vraiment monseigneur Gauvain ? – C'est bien moi. – Pardonnez-nous de nous être comportés ainsi avec vous, seigneur. Nous étions persuadés d'avoir affaire à un traître,[p.408] alors que nous vous considérons comme le plus accompli des chevaliers. Nous vous laissons. – Vous avez de curieuses manières : vous me laissez... sans cheval, puisque vous l'avez tué. – Prenez le mien en échange, seigneur", fait celui qui lui avait porté le coup mortel : c'était l'hôte de Gauvain et des deux jeunes filles à qui Brun avait fait croire pis que pendre à son sujet.

5     Les deux chevaliers repartent montés sur le même cheval, un moment accompagnés par Brun ; mais celui-ci rejoint vite Gauvain et fait mine de lui emboîter le pas. Le neveu du roi le regarde bien en face : "Nos chemins se séparent ici, Brun ; vous avez été déloyal avec moi et je suis prêt à le soutenir par les armes : vous aurez ainsi la bataille que vous appelez de vos vœux. En tout cas, je ne veux plus de votre compagnie. – Non, je ne vais pas me battre contre vous maintenant... mais j'ai réussi à vous faire peur".

      Brun s'en va de son côté, monseigneur Gauvain et les deux jeunes filles du leur. Tous trois suivent un chemin qui les mène à une rivière traversée par un pont, lequel donnait accès, sur l'autre rive, à une tour défendue par une haute bretèche et dont la porte était étroitement close. Deux sergents d'armes, hache en main, en interdisaient l'entrée. Gauvain fait passer les deux jeunes filles sur le pont et s'apprête à s'y engager à leur suite. "Halte là ! font les sergents, vous ne passerez pas. – On va bien voir si j'en suis capable ou pas".

6     Il descend de cheval et, poussant l'animal devant lui, le suit à pied. Soudain, du bruit le met en alerte ; il se retourne pour voir arriver vingt chevaliers visiblement pleins de mauvaises intentions. Il se campe au bout du pont et les attend, écu ramené devant lui et lance en main.[p.409] Sans plus de cérémonie, les premiers le frappent sur son écu. Il se défend avec une telle vigueur qu'il en tue plusieurs et blesse nombre de leurs chevaux. Tant que sa lance résiste, personne, à cheval ou à pied, ne peut l'approcher. Et quand elle vient à lui manquer, il met la main à l'épée, s'élance sur eux et les force à lui laisser la maîtrise du pont. A voir la résistance qu'il leur oppose et qu'il leur fait plus de mal qu'ils ne lui en font, ils se replient. Mais la porte de la tour s'ouvre derrière lui, des chevaliers en sortent, se saisissent des deux jeunes filles et vont pour les emmener...

7     ... à sa plus grande indignation : "Vous devriez avoir honte, espèces de lâches ! Vous mettre à vingt pour m'attaquer et enlever ces jeunes filles ! – Le droit est de mon côté, dit un des chevaliers. C'est vous qui avez été déloyal en ne tenant pas la promesse que vous m'aviez faite. – Ah ! vous voilà, Brun ! Vous mentez comme le traître que vous êtes, et je le prouverai, si vous le souhaitez, devant tous ceux que vous avez amenés ici. – Oh ! oui, c'est un traître, intervient la demoiselle qui avait guidé Gauvain jusqu'à la Douloureuse Garde. Si vous aviez été moins vaillant et moins preux que vous ne l'êtes, il se serait débarrassé de vous à deux reprises aujourd'hui". Ceux qui s'apprêtaient à emmener les demoiselles s'arrêtent :[p.410] "Mais qui est ce chevalier ? – C'est monseigneur Gauvain". Alors, l'un d'eux s'approchant de lui : "Vous êtes libre d'aller où vous voulez, seigneur, sauf dans ce château. A partir de maintenant, vous n'avez plus rien à redouter de moi, ni de tous ceux qui sont ici. Et ne vous inquiétez pas pour les jeunes filles : je vous jure sur mon âme que je veillerai sur leur honneur comme si elles étaient mes sœurs ; et même, si je pouvais vous les remettre sans me parjurer, je le ferais". Gauvain remercie le chevalier qui lui fait donner une lance pour remplacer celle qu'on lui avait brisée et ordonne à tous les autres de s'en aller, cependant que lui-même escorte les jeunes filles.

8     Gauvain s'éloigne du pont et chevauche en remontant la rive du cours d'eau. Dès qu'il a trouvé un gué, il traverse et, sans s'attarder, suit des traces de sabots de chevaux qui le mènent à la lisière d'une forêt. Une demoiselle y est assise, tenant dans son giron, un chevalier qui était au plus mal. Il la salue et lui demande si elle a vu passer deux chevaliers emmenant deux jeunes filles. "Oui, pour mon malheur : ce sont eux qui m'ont tué mon ami. – De quel côté vont-ils ? – Si vous voulez patienter un moment, seigneur, je vous ferai voir où ils sont".

      Sur ces entrefaites, arrive un écuyer monté sur un cheval de chasse et une hache à la main. "Que se passe-t-il, dame ? – J'ai peur que ton seigneur ne soit en train de mourir.[p.411] Occupe-toi de lui ; moi, je guiderai ce chevalier sur les traces de son meurtrier". Elle se met en selle sur son palefroi et part avec Gauvain. Leur chemin aboutissait à une large et profonde rivière ; il n'y avait pas de pont, mais une barque avec un aviron où ils firent monter leurs chevaux avant d'y embarquer eux-mêmes. Gauvain les fit traverser à la rame…

9     … mais un chevalier en armes leur interdit d'accoster : "Restez où vous êtes ou vous devrez me combattre : je garde le passage. – Si j'y suis obligé, je le regretterai, car j'ai tout autre chose à faire. – Qui êtes-vous ? – Un chevalier de la maison du roi Arthur. – Et vous vous appelez ? – Mon nom est Gauvain. – En ce cas, je vais vous laisser passer. Mais où voulez-vous aller ? – Je suis la trace de chevaliers qui ont enlevé deux jeunes filles. – Sur ma foi, ils sont partis tout droit dans la direction de ce défilé". Et il lui montre, au loin, un château-fort au sommet d'une colline, ajoutant que c'est le repaire de très mauvaises gens : "Si vous voulez y aller, je vous accompagnerai et je ferai tout mon possible pour vous aider". Et comme Gauvain l'en remercie, il continue : "Si vous voulez, je vais vous expliquer la coutume du château : nous devrons d'abord combattre un nombre de chevaliers égal au nôtre ; mais si nous l'emportons sur eux, nous n'en serons pas quittes pour autant. – Méchante coutume en effet", commente Gauvain. Et sur ce, ils poursuivent à trois leur chevauchée.

      Pour un moment, le conte n'en dit pas plus sur eux ; il revient au chevalier au brancard.

XLa

Lancelot met fin aux enchantements
de la Douloureuse Garde

1     [p.412] Deux semaines avant le tournoi, celui-ci était parfaitement guéri et il ne pensait plus qu'à faire force d'armes. Il prit donc congé de son hôte l'ermite et partit avec ses quatre écuyers et le médecin qui avait été aux petits soins pour lui. Après six lieues de route, il avisa celui-ci qu'il devait s'occuper d'une affaire à laquelle, "maître, vous ne pouvez pas prendre part : ce serait trop loin pour vous. Et d'ailleurs, je veux y aller seul, n'en soyez pas fâché. Mille mercis pour l'amitié que vous m'avez témoignée et sachez que vous pouvez compter sur moi en toutes circonstances".

      Le chevalier poursuit son chemin en prenant les précautions habituelles à quelqu'un qui ne veut pas être reconnu. C'est pour cela qu'il s'était séparé du médecin : il craignait d'être identifié à cause de lui là où il voulait ne pas l'être. C'est pour cela aussi qu'il fit recouvrir son écu (c'était toujours le rouge) qui aurait permis de savoir qui il était.

2     Afin d'égarer le médecin, il prend une autre direction que celle du lieu où devait se tenir le tournoi. En plein après-midi, un écuyer qui montait un grand cheval de chasse tout écumant arrive à sa hauteur. "Pourquoi vas-tu à cette allure ? interroge le chevalier. – C'est que je suis aux abois.[p.413] – Qu'as-tu donc ? – Ma dame la reine est retenue prisonnière à la Douloureuse Garde. – De quelle reine parles-tu ? – De l'épouse du roi Arthur. – Et pourquoi la traite-t-on ainsi ? – Parce que son mari a laissé partir celui qui avait conquis la cité. Après avoir assisté à la rencontre qui a eu lieu récemment, elle y a fait étape hier soir. Et maintenant, on s'est saisi d'elle ; et tous disent qu'elle restera là jusqu'à ce qu'elle ait fait revenir le chevalier. Le roi n'y pourra rien.

3     Ma dame envoie donc partout des messagers et fait dire au chevalier de venir à son secours. Sinon, c'est une femme perdue, car ils la livreront à leur ancien seigneur s'il accepte de venir mettre fin aux maléfices. Et il le fera volontiers pour déshonorer le roi Arthur. – Dis-moi, mon ami, la reine serait-elle libérée si le chevalier se présentait à la Douloureuse Garde ? – Assurément. – Alors, elle le sera. Va vite lui dire que demain matin au plus tard, elle l'aura auprès d'elle ; qu'elle en soit sûre ! – Je n'oserais pas retourner auprès d'elle, seigneur, sans avoir parlé à ce chevalier. – Va : tu peux sans mentir lui affirmer que tu lui as parlé. – C'est vous ? J'ai besoin d'en être sûr pour oser le répéter. – Va donc. Je te l'ai dit une fois et je ne devais pas le faire".

4     L'écuyer part aussitôt au triple galop. De son côté, le chevalier le suit, pressant son cheval. La nuit est tombée quand il arrive à la Douloureuse Garde. A l'intérieur de l'enceinte, toutes les rues étaient éclairées [p.414] de cierges et de torches et la porte fut aussitôt refermée sur son passage. L'écuyer qui avait été envoyé à sa recherche vient au devant de lui. "Où est ma dame la reine ? s'enquiert le chevalier. – Je vais vous mener à elle".

      Il le guide jusqu'au logis seigneurial qui était construit à même la roche taillée à vif. Une porte unique lui donnait accès ; elle était en fer et si épaisse que rien n'aurait pu en venir à bout. Le chevalier avait enlevé son heaume, mais pas rabattu sa ventaille. L'écuyer lui remet une pleine poignée de chandelles : "Allumez-les et je refermerai derrière vous". L'autre croit qu'il dit vrai, mais, en réalité, il se fait prendre en traître car la reine n'était pas là. Une fois la porte close, il comprend qu'il est tombé dans un piège, ce qui le plonge dans la désolation, sachant bien qu'on ne le laissera pas sortir.

5     Il passa là toute la nuit ; au matin, une demoiselle d'un certain âge lui adressa la parole à travers une fenêtre : "Vous voyez ce qu'il en est, chevalier : vous ne pouvez partir d'ici à moins de passer un accord. – Quelle sorte d'accord ? – C'est vous qui avez conquis la cité. Vous devriez y avoir instauré la paix ; au lieu de quoi, vous l'avez quittée en cachette. – Ma dame la reine a-t-elle été libérée ? – Oui, vous êtes là à sa place et c'est à vous de mettre fin aux maléfices du lieu. – Comment dois-je m'y prendre ? – Si vous jurez de faire tout ce qui est en votre pouvoir [p.415] et qu'exige l'aventure, vous pourrez vous en aller". Dès qu'il a accepté, on apporte un reliquaire à la fenêtre et il prête le serment demandé. On ouvre la porte de fer, il sort et comme il n'avait pas mangé depuis la veille au matin, on lui offre un solide repas.

      Après quoi, on lui explique en quoi consiste l'aventure : soit il reste dans la cité pendant quarante jours, soit il va chercher les clés des maléfices. Il déclare donc qu'il ira les chercher s'il sait où elles sont, "mais ne me faites pas perdre de temps car j'ai fort à faire ailleurs".

6     On lui apporte ses armes et, une fois équipé, on l'emmène au cimetière ; de là ils passent dans une chapelle en bas du donjon et, lui montrent une porte qui donne accès à une crypte, en lui disant que les clés des maléfices sont là. Après s'être signé, il s'avance, se protégeant la tête avec son écu et l'épée à la main. Tout ce qu'il voit, c'est la porte ouverte, et au-delà, une lumière éblouissante. Cependant qu'il se dirige de ce côté, un vacarme assourdissant s'élève autour de lui, sans parvenir à le décourager, bien qu'il ait l'impression que la crypte soit en train de s'effondrer et que le sol se dérobe sous lui. S'appuyant au mur, il le longe jusqu'à une deuxième porte qui donne sur une autre pièce : deux chevaliers de cuivre, tenant chacun une épée si longue et lourde [p.416] que deux hommes auraient eu du mal à la soulever en gardaient l'entrée ; animés par magie, ils faisaient pleuvoir autour d'eux des coups si drus qu'il était impossible de passer sans en être atteint.

7     Pas impressionné pour autant, il s'élance, se protégeant la tête de son écu, recevant au passage un coup qui le fend en deux, si brutal qu'après l'avoir atteint à l'épaule droite, il arrache de haut en bas les rivets de son haubert : un sang rouge lui coule le long du corps, le forçant à amortir sa chute des deux mains. Mais il se remet vite debout, récupère épée (elle lui avait échappé) et écu, et reste un instant immobile ; le regard toujours fixé devant lui, il progresse jusqu'à une autre porte dont un puits profond défendait l'entrée : il fallait un saut d'au moins sept pieds pour le franchir ; il en émanait une puanteur épouvantable et c'est de là que sortait tout le vacarme dont la crypte retentissait.

      En plus de ce puits aussi sombre qu'effrayant, il voit, gardant l'entrée, un homme à la tête noire comme de l'encre ; sa bouche vomissait une flamme bleuâtre, ses yeux et ses dents étaient rouges comme de la braise et il tenait une hache qu'il brandit à deux mains pour se défendre, dès que le chevalier fut à sa portée. Ce dernier imaginait mal comment il pourrait passer, car le puits, à lui seul, aurait été un obstacle difficile étant donné le poids de ses armes.

8     [p.417] Il remet l'épée au fourreau, arrache de son cou l'écu dont il assujettit les courroies à sa main droite ; puis, il recule jusqu'au milieu de la pièce et se précipite vers le puits. De son écu tendu devant lui, il frappe l'homme à la hache en pleine figure : mais si l'écu se brise, celui qui le tenait n'en est même pas ébranlé. Avec toute la force donnée par son élan, il le heurte corps contre corps, si violemment que lui-même serait tombé dans le puits s'il ne s'était pas cramponné à son adversaire à qui sa hache échappe des mains, car il l'a saisi à la gorge de ses poings durs et nerveux ; ainsi étouffé, l'autre n'a plus la force de se tenir debout et s'écroule à terre sans rémission. Le chevalier le traîne au dessus du puits où il le précipite.

      Alors qu'il met de nouveau l'épée au clair, une statue de cuivre à l'effigie d'une demoiselle - beau travail, mais de magie - s'offre à sa vue : à la main droite, elle tenait les clés des maléfices. Il s'en saisit et s'avance jusqu'au pilier, lui aussi de cuivre, qui soutenait la pièce en son milieu et où il déchiffre l'inscription suivante : "La grosse clef ouvre ce pilier ; la petite ouvre le coffre périlleux".

9     Quand il en vient au coffre, il entend des hurlements s'en échapper, faisant un tel tohu-bohu que le pilier tout entier tremblait. Il se signe et, au moment où il s'avance pour ouvrir le coffre, constate qu'il en sortait trente tuyaux de cuivre [p.418] qui résonnaient de trente voix plus horribles l'une que l'autre : elles étaient à la source des maléfices et des mystères du lieu. Sitôt le coffre ouvert, un gigantesque tourbillon s'élève au milieu d'une cacophonie telle que le chevalier crut avoir affaire à des légions de démons - et il ne se trompait pas : c'en était bel et bien. Il s'effondre à terre, perdant conscience.

      Une fois revenu à lui, il prend les deux clés et les emporte ; à l'emplacement du puits, le sol était aussi égal qu'au milieu de la pièce. Un regard en arrière lui permet de voir le pilier s'effondrer ainsi que la demoiselle de cuivre ; les deux chevaliers qui gardaient la porte étaient déjà tombés en mille morceaux.

      Quand ils le voient sortir, tenant les clés, les habitants de la cité se pressent autour de lui en foule. Dans le cimetière, il n'y avait plus trace des tombes, ni des heaumes sur les créneaux.

10     On lui fait fête cependant qu'il dépose les clés en offrande sur l'autel de la chapelle. Puis on l'escorte jusqu'au logis seigneurial, au milieu d'une joie indescriptible. On lui avoue avoir envoyé à sa recherche l'écuyer qui devait lui dire que la reine était retenue prisonnière,[p.419] "car nous pensions qu'y prendre sa place ne vous ferait pas reculer". Comprenant qu'elle n'a jamais été là, il estime qu'on s'est joué de lui ; mais l'épreuve par laquelle il vient de passer, il aime mieux l'avoir derrière lui que devant. Il passa la nuit sur place et repartit le lendemain matin, sans se laisser retenir davantage. Et désormais, la cité fut nommée la Joyeuse Garde.

      Il s'en va donc poursuivant sa route à petites étapes. De ce qui lui arriva entre temps, le conte mentionne seulement que, dans la ville où il s'était fait faire l'écu rouge, il s'en procura un blanc à une bande noire et ce fut celui qu'il arbora au tournoi ; et il revient donc à monseigneur Gauvain.

XLIa

Second tournoi d'Outre les Marches

1     Monseigneur Gauvain, la jeune fille à l'ami moribond et le gardien du défilé font route jusqu'au château que ce dernier leur avait montré de loin. Un pont très étroit et instable, sur une rivière noire et profonde, y donnait accès. Le compagnon de Gauvain met pied à terre : "Je vais d'abord y aller seul, seigneur ; vous, restez ici ; je vous appellerai si j'ai besoin d'aide". Celui-ci opine.

      [p.420] Le chevalier franchit donc le pont, à pied et armé. Aussitôt, deux chevaliers qui, eux, étaient sans armes, viennent lui annoncer qu'il va devoir se battre. Par la porte ouverte à cet effet en sort un troisième, prêt au combat. Ils s'élancent l'un contre l'autre ; leur affrontement dura un certain temps, mais le chevalier du château s'avéra vite incapable de l'emporter. "Je renonce, finit-il par dire. – Voilà qui me convient".

      Le vaincu fait amener un cheval et invite son adversaire à l'enfourcher. Sitôt fait, un autre chevalier, à cheval cette fois, sort du château et charge le vainqueur. La violence de leurs coups est assez grande pour les faire tomber tous les deux de leur monture. Vite debout, ils dégainent leurs épées et se jettent l'un sur l'autre. C'est alors qu'un troisième chevalier, en armes et à pied, sort à son tour du château et vient prêter main-forte à son compagnon, mais ils se voient opposer une forte résistance.

2     Le chevalier du défilé se battit un long moment avant d'appeler Gauvain à la rescousse. Celui-ci franchit aussitôt le pont à pied et, face à leurs forces réunies, ceux du château ne purent rien faire : ils passèrent la porte qui se referma aussitôt derrière eux. Comme le compagnon de Gauvain avait chaud, il enleva son heaume et à sa grande joie, il reconnut en lui son frère, Gaheriet.

      Le chevalier qui s'était avoué vaincu était resté sur place. "Comment allons-nous faire passer nos chevaux et celui de cette jeune fille ? lui demande Gauvain.[p.421] – Faites d'abord traverser le palefroi, vos chevaux le suivront". C'est ce qu'ils firent et la demoiselle ferma la marche. Gauvain demande aussi au chevalier s'il a une idée de ce que sont devenues les deux jeunes filles qui lui ont été ravies. "Elles sont là-haut, dans la grand-salle". Gaheriet lui rend le cheval qu'il lui avait amené et tous quatre chevauchent jusqu'à l'entrée.

3     A l'intérieur, un vieux chevalier trônait sur une cathèdre recouverte d'une luxueuse courtepointe. Les deux demoiselles, qui étaient assises devant lui, manifestèrent beaucoup de joie à la vue de Gauvain. "Cher seigneur, dit celui-ci au vieil homme, ces jeunes filles m'ont été ravies contre tout droit ; je vais donc les emmener. – Ce serait téméraire de votre part. – Nous sommes là, trois chevaliers. Si vous nous affrontez, vous troisième, et que vous ayiez le dessus, qu'elles soient à vous ! – Je n'en ferai rien ; je vous offre l'hospitalité pour cette nuit, et vous ne manquerez de rien. – Nous acceptons avec plaisir".

      Le vieux chevalier se comporta comme il l'avait promis et le lendemain ses invités s'apprêtèrent à partir avec les deux jeunes filles. Il protesta alors auprès de Gauvain, disant  qu'il les emmenait de vive force et que lui-même s'en vengerait à la première occasion.[p.422] "Pour moi, répliqua Gauvain, je considère que je suis dans mon droit ; je n'étais même pas tenu de vous proposer un arbitrage par les armes".

4     Ils chevauchent jusqu'à la lisière d'une forêt où dix chevaliers en armes apparaissent, traversant une prairie dans leur direction. "Ce sont eux, les traîtres qui ont tué mon ami et enlevé les jeunes filles qui étaient sous votre sauvegarde", dit la demoiselle à l'adresse de Gauvain. "Laissez ces jeunes filles ! s'écrie l'un d'eux, quand ils furent à portée de voix ; vous vous mettez dans votre tort en les emmenant. Deux fois, je vous ai convaincu de déloyauté : maintenant et quand vous m'avez manqué de parole. – Je ne vous ressemble pas, Brun (Gauvain l'avait reconnu) : moi, je n'ai jamais cherché à vous tuer en traître. Et si vous osez nier l'avoir tenté, je suis prêt à en faire immédiatement la preuve par les armes". Et il raconte à Gaheriet dans quelles conditions deux chevaliers l'avaient attaqué sans que Brun intervienne. "Comment, Brun, fait Gaheriet, on vous accuse de trahison et vous seriez assez lâche pour ne pas vous en défendre ? – Oh ! que si, et contre plus fort que vous ! – Par Dieu, il va vous falloir le montrer". Aussitôt, Brun et les siens tournent le dos. "Sachez que je vous défie ! s'écrie Gaheriet ; si vous persistez à fuir, je vous frapperai dans le dos, malgré la honte que j'encourrais à le faire".

5     Dès que Brun entend, derrière lui, le bruit du galop qui se rapproche, il se retourne. Tous deux se portent un coup pesant sur leurs écus : la lance de Brun vole en éclats ; Gaheriet le frappe en plein milieu de l'écu : le fer traverse le haubert et s'enfonce dans sa poitrine tandis que la violence du choc le fait tomber à terre. Les neuf autres se jettent tous ensemble sur Gaheriet,[p.423] cherchant à atteindre, qui son écu, qui son cheval : la bête, frappée à mort, s'effondre avec son cavalier. Deux des assaillants s'en prennent alors à Gauvain et au troisième chevalier, mais leur échange de coups s'achève par la mort de l'un comme de l'autre.

      Gaheriet, qui s'était vite remis debout s'élance sur eux, monté sur le cheval d'un des deux tués : tous tournent bride sauf Brun. Gaheriet revient sur lui après avoir mis pied à terre. "Je ne vais pas me battre seul contre trois, mais je vous affronterai, si vous en avez le courage, fait-il à Gauvain, devant le roi Arthur. On verra bien qui est le meilleur". Gauvain accepte et demande à Brun de lui engager sa parole. Cela fait, ils lui rendent son cheval et il part sans s'attarder.

      De son côté, Gauvain retrouve une monture avec celle du chevalier qu'il avait tué et dont ils s'étaient emparés.

      Sur ce, la jeune fille à l'ami moribond prend congé des deux frères en les recommandant à Dieu. Gauvain lui confie la garde de celui qu'il avait dû vaincre pour passer le pont après lui avoir fait jurer de se considérer comme son prisonnier. "Mille mercis, seigneur, dit la demoiselle en s'adressant à Gauvain. Vous m'avez vengée comme je le voulais : celui que vous avez tué, c'est lui qui avait porté le coup mortel à mon ami".

6     Après son départ, Gauvain et sa compagnie poursuivirent leur route jusqu'au lieu fixé pour la rencontre où ils arrivèrent juste à temps. Les jeunes filles entrèrent aussitôt en ville.

      Certains chevaliers avaient déjà commencé de s'affronter. Ni Gauvain, ni Gaheriet ni leur compagnon ne portèrent les armes le premier jour, ce qui n'empêcha pas les joutes d'être réussies car les participants furent nombreux. Le Blanc Chevalier qui arborait son nouvel écu blanc à une bande noire,[p.424] fut de ceux-là. A voir ses exploits, tous les spectateurs et une grande partie des combattants furent saisis d'admiration. Entre ses mains, une lance succédait à l'autre (il en avait une abondante réserve, toutes munies de fortes hampes) et personne n'était capable de lui résister.

7     Gaheriet fait part à Gauvain de ce qu'il en pense : "Il y a là un chevalier qui fait des merveilles ; et en face se trouvent deux de mes frères. A vouloir affronter tous ceux qui se présentent, ils risquent de le payer cher. Demandez-lui de ne pas les attaquer par amitié pour vous et j'irai leur faire la même recommandation".

      Si les deux frères de Gauvain se trouvaient dans ce camp, ce n'est pas qu'ils voulaient se battre contre les compagnons du roi Arthur. Mais, lors des tournois, il arrive que jeunes gens et hommes de moindre condition joutent, seuls, pour commencer. Ce n'est que les deuxième et troisième jours qu'avait lieu l'affrontement général auquel participaient les plus aguerris comme les plus novices, les grands seigneurs comme les nouveaux chevaliers ; ces jours-là seulement, il y avait vraiment deux camps qui s'opposaient.

8     Gauvain s'approche du chevalier : "J'ai une prière à vous adresser, seigneur : n'attaquez pas ces deux chevaliers, là en face, dit-il en les désignant. – C'est entendu, sauf si j'y suis contraint et forcé, à mon corps défendant". Gaheriet tient le même langage à ses frères. "Et pourquoi ne pas l'attaquer ? demandent-ils. – Parce que c'est un de nos parents. – Que Dieu m'aide, fait Agravain, au vu de ce dont il est capable, nous allons lui rendre la monnaie de sa pièce".[p.425] Sans tenir compte de la mise en garde de Gaheriet, il s'élance aussitôt sur le chevalier, brisant sa lance au coup qu'il lui porte et se fait désarçonner. Son adversaire s'empare du cheval qu'il remet à Gauvain : "Tenez, seigneur, je n'ai pas pu faire autrement. – En effet, d'après ce que j'ai vu".

9     Voyant son frère au sol, Guerrehet se met à son tour en branle pour jouter avec le chevalier. L'un et l'autre éperonnent leurs montures et se chargent. La rapidité du galop et l'assiette solide des deux hommes font que, si les lances, en heurtant les écus, volent en éclats, malgré la résistance de leurs courtes hampes, les deux cavaliers restent en selle. Regret et irritation se partagent leurs cœurs : chacun avait tellement envie de faire mordre la poussière à l'autre ! Ils prennent donc du champ, empoignent d'autres lances aussi solides que les premières et s'élancent à nouveau l'un contre l'autre, s'assénant de rudes coups. Guerrehet brise la sienne sur l'écu du chevalier, mais il a affaire à plus fort que lui et se fait renverser en même temps que son cheval.

      Gaheriet attire aussitôt l'attention de Gauvain sur ce qui vient de se passer : "Le pire est arrivé", dit-il.

10     De tout le jour, ce fut le chevalier à l'écu blanc qui accomplit les plus grands exploits. Quand Gauvain constate que personne n'est capable de lui résister, et qu'il a abattu ses deux frères, il se dit que ce doit être celui dont il est en quête. Il retourne donc  jusqu'aux remparts où il interpelle la demoiselle qui avait promis de lui dire son nom. Elle monte sur son palefroi et le rejoint hors-les-murs. "Qu'en est-il de ce chevalier dont vous devez me dire le nom ? – Sans me tromper,[p.426] je pense que ce devrait être le vainqueur de la journée. – Alors, observons dans quelle direction il ira à la fin des joutes. – Vous avez raison".

      Peu après, le tournoi s'arrête, à la tombée de la nuit. Le chevalier partit en direction de la forêt et y pénétra, pensant pouvoir s'en aller sans attirer l'attention. Un vieux chevalier l'y hébergeait de façon plus que modeste.

11     Gauvain et la demoiselle le suivent et le rejoignent. "Que Dieu vous guide !" fait le premier. Le chevalier qui le scrutait du regard ne manqua pas de le reconnaître : "Qu'Il vous bénisse !" répondit-il, mais comme il regrettait de s'être fait rattraper ! "Par amitié, seigneur, dites-moi qui vous êtes. – Un chevalier, comme vous pouvez le voir. – Certes, on ne peut s'y tromper et l'un des meilleurs, mais c'est votre nom qu'en toute amitié je vous prie de me dire. – Je ne vous le dirai pas. – Oh ! si, dites-le, ami, intervient la jeune fille. Sinon, c'est moi qui le lui dirai. Il s'est donné tant de peine pour l'apprendre qu'il mérite de le connaître". Mais le chevalier ne souffle mot. "Je vois bien qu'il ne vous le dira pas, fait-elle à l'adresse de Gauvain. Mais moi, je vais vous le dire pour ne pas manquer à la parole que je vous ai donnée. C'est Lancelot du Lac, le fils du roi Ban de Benoÿc, le vainqueur de ce tournoi comme il l'avait été du précédent (c'était lui, le chevalier à l'écu rouge) et c'est aussi lui qui a fait entrer le roi Arthur à la Douloureuse Garde. – Je suis comblé de l'apprendre.[p.427] – Vous avez une raison personnelle d'avoir beaucoup d'amitié pour lui : il vous a libéré de la prison où vous aviez été jeté, ce pourquoi j'ai passé tout ce temps dans la cité à l'attendre".

12     Gauvain le salue humblement et lui demande si "par Dieu, elle a dit la vérité". Le rouge monte aux joues du chevalier qui jette un regard furieux à la demoiselle : "Seigneur, elle vous a dit ce qu'elle avait envie de dire, mais elle aurait tout aussi bien pu se taire ; en tout cas, qu'elle ait menti ou pas, vous n'en saurez rien de moi. – Si vous ne la démentez pas, alors je pense qu'elle est dans le vrai. Je peux donc m'en aller puisque, Dieu merci, j'ai trouvé ce que je cherchais".

      Gauvain retourne en ville et fait partager à beaucoup la joie qu'il éprouve d'être parvenu à ses fins.

      De son côté, le chevalier reprend son chemin, faisant triste figure, suivi par la demoiselle tandis que deux de ses écuyers qui avaient passé la journée avec lui au tournoi l'avaient devancé là où il était hébergé. Comme il avait été reconnu par Gauvain, il n'osa pas revenir le lendemain participer aux joutes car il craignait que d'autres n'en fassent autant.

      Le conte cesse ici de parler de lui et de sa compagnie. Il revient à monseigneur Gauvain et à sa joie d'avoir mené sa quête à bien.

XLIIa

Gauvain apprend à la cour que le vainqueur
de la Douloureuse Garde est Lancelot

1     [p.428] Le lendemain, Gauvain porta les armes et y eut beaucoup de succès, mais le conte n'en dit pas plus ; il mentionne seulement que les compagnons du roi Arthur eurent l'avantage et que le roi d'Outre-les-Marches subit de grands dommages : lui-même y fut gravement blessé, malheur qui fit suspendre la rencontre. Ce fut Guerrehet qui remporta le prix pour les deux camps.

      Après la fin du tournoi, Gauvain emmena avec lui celle des deux jeunes filles qui n'avait pas suivi Lancelot et il regagna la cour d'Arthur qu'il trouva à Cardueil. Le roi, la reine et tous ceux qui étaient là eurent grande joie à le revoir.

2     Arthur lui demanda s'il avait mené à bien sa quête. – "Oui, seigneur. – Alors, qui était ce chevalier qui nous a fait entrer à la Douloureuse Garde ? – C'est Lancelot du Lac, le fils du roi Ban de Benoÿc, c'est aussi lui le chevalier à l'écu rouge qui a remporté le prix lors de la première rencontre avec le roi d'Outre les Marches, comme il l'a fait, à nouveau, lors de celle dont nous revenons, là où j'ai pu lui parler. Assurément, c'est un des plus beaux chevaliers au monde, un des mieux bâtis et, déjà, un des meilleurs. Si la vie lui en laisse le temps, il sera le premier". Chevaliers et dames ne tardèrent pas à être tous au courant.

      C'est ainsi que la cour apprit par Gauvain que le chevalier s'appelait Lancelot du Lac et qu'il était le fils du roi Ban de Benoÿc. Nombreux furent ceux qui s'en réjouirent [p.429] après avoir longtemps cru qu'il était mort dans sa petite enfance.

      Ici, le conte n'en dit pas plus sur le roi et monseigneur Gauvain. Il revient au chevalier dont la cour vient d'apprendre le nom.

XLIIIa

Une aventure de Lancelot

1     Après avoir été reconnu par Gauvain, il passa la nuit chez le vavasseur dans la forêt. Le lendemain, il se leva très tôt, ainsi que la demoiselle et ses écuyers et ils prirent une autre direction que celle du tournoi car il avait peur d'y être reconnu s'il y retournait. Il chevauchait en armes mais sans son heaume, ni son écu qu'il faisait porter, recouvert d'une housse, par un de ses écuyers, cependant que la jeune fille lui racontait les prouesses de Gauvain dont elle avait été le témoin.

      Ils cheminèrent pendant des jours avant d'arriver devant une large rivière peu profonde. Depuis la rive, on voyait qu'il n'y avait pas de pont, mais un gué qui aboutissait, de l'autre côté, à une tour défendue par une bretèche ; le courant, canalisé par une haute palissade, l'entourait d'eau à une portée d'arc de sa base. Les écuyers passent les premiers, puis la demoiselle, et le chevalier en serre-file. L'homme qui gardait l'entrée laisse pénétrer les écuyers et la jeune fille, mais referme la porte derrière eux.

2     [p.430] Le chevalier demande si lui aussi pourra entrer. "Qui êtes-vous ? – Un chevalier du roi Arthur. – Alors, non : ni vous, ni aucun homme de sa maison. – Tant pis pour moi ! Mais ramenez-moi la jeune fille qui est sous ma sauvegarde, et mes écuyers. – Il n'en est pas question".

      Quand le chevalier constate qu'il n'obtiendra rien, il fait demi-tour. Depuis une des fenêtres de la bretèche, une dame avait vu la scène. Elle interpelle celui qui portait l'écu pour qu'il s'approche, soulève la housse... et ordonne aussitôt au portier de rattraper son possesseur "car c'est le meilleur chevalier en ce monde". Il saute à cheval, traverse la rivière et le ramène. La dame sort pour l'accueillir : "Seigneur, sur l'être que vous chérissez le plus, accordez-moi de passer la nuit ici, à moins qu'une occupation urgente vous fasse considérer comme honteux d'interrompre si tôt votre chevauchée. – Ainsi prié, dame, j'accepte votre hospitalité".

3     Il pénètre dans la tour et elle le fait monter jusqu'aux vastes et luxueuses chambres du haut. On l'aide à se désarmer. Comme il était beau ainsi et plaisant à regarder ! La dame ne s'en prive pas ! Des serviteurs préparent le dîner et le moment de se mettre à table approche.

      C'est alors qu'arrive un chevalier armé de pied en cap : c'était le maître de céans. La dame va au devant de lui : "Vous avez un invité, seigneur. – Qui est-ce ? – Le Bon Chevalier qui a été le vainqueur de la rencontre, l'autre jour. – Je refuse de vous croire, à moins de voir son écu".[p.431] Elle se dirige vers le crochet où il était suspendu et le lui montre sous la housse. Son possesseur s'indigne : "Eh ! bien, dame, je suis votre invité et vous me mettez dans une situation qui me peine et me fait honte. – Je m'imaginais au contraire vous faire grand honneur. – Seigneur, ne le regrettez pas, intervient le maître du lieu. Vous êtes le chevalier au monde que j'avais le plus envie de rencontrer". On l'aide à son tour à se désarmer et, assis à côté de son invité, il lui raconte comment, au tournoi, "vous m'avez renversé en même temps que mon cheval, avec tant de violence que mon cœur a eu du mal à y résister".

4     Cette conversation les mena jusqu'au dîner. Quand ils eurent fini de manger, le chevalier demanda à son hôte d'où il venait, tout armé comme il l'était. "D'un pont en aval où je surveille tous les jours la venue des chevaliers du roi Arthur. – Pour quelle raison ? – Pour savoir si passera par là l'un d'entre eux qui a juré à un blessé de le venger de tous ceux qui diraient avoir plus d'amitié pour qui l'a mis dans cet état que pour lui. Le blessé était un ennemi mortel et l'autre un ami très cher et mon oncle maternel. Je n'ai pas de plus vif souhait que de voir ce chevalier par ici ; je donnerais ma vie pour l'avoir tué !"

      Ces paroles laissent l'invité accablé ; il préfère ne rien ajouter. On fait les lits et tous vont se coucher ; mais le chevalier ne se sent pas bien : il pleure et se lamente de devoir combattre le lendemain celui qui l'a honoré de sa compagnie plus que quiconque ;[p.432] d'un autre côté, y renoncer serait se parjurer. Se battre contre son hôte ou manquer à sa parole, comment se décider ? Il passe plus de la moitié de la nuit à s'interroger dans l'incertitude  et dans l'angoisse.

5     Le lendemain, il se leva très tôt et s'arma, mais en gardant les mains et la tête nues. Puis il alla trouver son hôte qui s'apprêtait à se livrer aux mêmes préparatifs. "Vous m'avez fait beaucoup d'honneur en m'accueillant si bien. Avant de partir, j'ai un don à vous demander (et en disant cela, il se jeta à ses pieds) que je vous prie instamment de m'accorder : il n'en sortira que du bien pour vous et, de ma part, une amitié indéfectible". Gêné de son geste, le maître des lieux s'empresse de le relever et déclare qu'il accédera à toute demande de sa part qui ne soit pas un déshonneur pour lui. Et comme le chevalier répète qu'au contraire elle est toute dans son intérêt, il répond qu'il accepte pour s'assurer son amitié à tout jamais. "Mille mercis. Ma demande est la suivante : tant que je serai chez vous, dites que vous préférez le chevalier blessé à celui qui l'a mis dans cet état. – Sainte Vierge, c'est vous qui vous êtes engagé à venger le blessé ! – Eh ! bien, répond-il sans retenir ses larmes, c'est vrai".

      L'hôte a besoin d'un moment pour reprendre ses esprits, mais il finit par dire : "Allez-vous en ! J'aime mieux le blessé que le mort". Et il perd conscience. Le chevalier part avec la jeune fille et ses écuyers.

6     Au bout d'un moment, comme il se retournait, il vit celui qu'il venait de quitter arriver au triple galop et armé de pied en cap. "Seigneur chevalier, dit-il quand il l'eut rattrapé, ne me considérez pas comme déloyal : ma promesse se limitait à l'espace de ma demeure.[p.433] Sachez donc maintenant que j'ai plus d'amitié pour le mort et que vous ne pouvez aller plus loin sans vous battre avec moi".

      Voyant qu'il ne peut en être autrement, le chevalier, imité par son hôte, s'écarte pour charger. A bout d'élan, ils se frappent avec tant de violence que tous deux tombent à terre en même temps que leurs chevaux. Vite, ils sont debout, dégainent leur épée et, se protégeant la poitrine avec leur écu, ils échangent de tels coups, par tout le corps, que l'un comme l'autre, si forts et aguerris soient-ils, ils perdent leur sang par plus d'une blessure. Mais l'hôte finit par ne plus pouvoir résister à l'irrésistible et, malgré lui, il commence à reculer. Le Bon Chevalier le serre de près et insiste pour qu'il dise qu'il a plus d'amitié pour le blessé que pour le mort, ce qu'il se refuse à faire.

7     Puis il change de ton et le menace, mais sans plus de succès. Alors, la colère s'empare de lui : il se jette sur son adversaire, ne lui laissant aucun répit et l'accable si bien de coups qu'il le fait s'effondrer par terre ; l'autre ne peut qu'amortir le choc, de ses deux paumes. Le Bon Chevalier lui saute dessus, lui arrache le heaume de la tête et le prie encore de dire la phrase qui lui sauverait la vie, ce à quoi il se refuse toujours. Dans sa fureur,[p.434] le chevalier s'exclame qu'il ne mourra pas de ses armes, s'il plaît à Dieu : il le traîne jusqu'à la rivière et le jette à l'eau. Mais, dès qu'il le vit en train de se noyer, il éclata en sanglots.

      Le conte cesse ici de parler de lui et de ses aventures ; il retrouve le roi Arthur là où il l'a laissé.

XLIVa

Songes d'Arthur

1     Pendant ce temps-là, Arthur avait longuement séjourné à Cardueil ; cela finit par peser à ses compagnons, d'autant plus qu'ils n'y avaient pas trouvé les occasions d'aventure qui abondaient d'habitude quand la cour était réunie. Le sénéchal Keu, en particulier, ne tenait plus en place : il allait répétant, à portée d'oreille du roi, que c'était rester trop longtemps dans un endroit aussi dépourvu d'intérêt. "Que voulez-vous que nous fassions ? lui demanda le roi. – Je serais d'avis d'aller à Kamaalot".

      Le roi décida de partir le lendemain. Mais au cours de la nuit, il fit un songe plutôt mystérieux : il perdait tous ses cheveux et toute sa barbe.[p.435] Ce rêve le plongea dans une terreur qui lui fit différer son départ. Trois nuits plus tard, il fit un nouveau songe : cette fois, les doigts de ses mains se détachaient de ses paumes. Sa terreur redoubla au point qu'il s'en ouvrit à son chapelain. "Vous n'avez pas lieu de vous inquiéter, le rassura ce dernier. Les songes ne veulent rien dire". Il en parla aussi à la reine qui fut du même avis. "Au nom de Dieu, dit-il, je veux en avoir le cœur net". Il convoque donc évêques et archevêques : qu'ils viennent le retrouver à Kamaalot vingt jours plus tard en amenant avec eux les clercs les plus savants de leurs juridictions.

2     Il part aussitôt de Cardueil et s'arrêtant, pour passer la nuit, de demeure en château, il gagne Kamaalot en deux semaines. Cinq jours après, les clercs étaient là et il leur demanda ce que, d'après eux, signifiait son rêve. Ils désignèrent les dix plus savants d'entre eux : si ceux-là ne parvenaient pas à l'interpréter, personne ne le pourrait. Arthur les fit enfermer et déclara qu'ils ne sortiraient qu'après lui avoir expliqué le sens de ce qu'il avait vu.

      Pendant neuf jours, ils mirent en œuvre toute la subtilité de leur intelligence puis dirent au roi qu'ils n'avaient rien trouvé. "Ne pensez pas vous en tirer ainsi !" leur dit-il. Ils lui demandèrent un délai de deux jours qu'il leur accorda et au bout duquel ils affirmèrent de nouveau n'avoir rien trouvé. Un second délai n'eut pas plus de résultat. Mais ils en demandèrent encore un,[p.436] de trois jours cette fois, en respectant l'intervalle qui avait séparé les deux songes. "C'est entendu, mais ce sera le dernier!"

3     Pour la quatrième fois, ils dirent qu'ils n'avaient rien trouvé. "Cela suffit ! Je vous ferai tous mettre à mort si vous continuez de me cacher la vérité. – Disposez de nous comme vous l'entendez : nous ne vous en dirons pas plus".

      Dans l'idée de leur faire peur en les menaçant de mort, Arthur fait ériger un très haut bûcher et ordonne d'y faire monter cinq des clercs ; "les cinq autres seront pendus", déclare-t-il, tout cela en leur présence. Mais, prenant ses baillis à part, il leur dit de s'en tenir aux menaces et à la crainte qu'elles suscitent. Quand les cinq qui avaient été menés au gibet eurent la corde au cou, par peur de mourir ils décidèrent de parler, "si nos compagnons acceptent d'en faire autant". Mis au courant, ceux qui devaient monter sur le bûcher dirent à leur tour qu'ils parleraient puisque les autres avaient proposé de le faire.

4     Une fois tous réunis en présence du roi, le plus savant prit la parole : "Nous allons vous dire ce que nous avons compris, seigneur ; mais nous craignons que vous ne nous preniez pour de vils menteurs si l'avenir nous démentait (et puisse-t-il en être ainsi !). Quoi qu'il en soit, donnez-nous votre parole que vous ne nous ferez aucun mal". Arthur s'y étant engagé, le clerc reprit la parole : "Sachez-le, seigneur, vous perdrez toute la puissance et l'honneur que vous avez en ce monde et ceux en qui vous avez le plus confiance vous feront défaut, à leur corps défendant - et il ne peut en être autrement".

      Le roi est abasourdi de ce qu'il vient d'entendre.[p.437] "Dites-moi, y aurait-il moyen de l'éviter ? – Nous avons vu quelque chose, seigneur, mais c'est tellement absurde, rien que d'y penser, que nous n'osons pas vous en parler. – Soyez tranquille, ça ne peut pas être pire que votre début.

5     – Alors, voici : seuls peuvent vous protéger et vous éviter le pire le Lion d'eau et le médecin qui n'utilise pas de remède mais se fie au conseil de la fleur. Cela nous semble si dépourvu de sens que nous nous refusions à vous en parler".

      Voilà qui plonge le roi dans le plus grand embarras. Neuf jours plus tard, il décida d'aller au bois chasser à l'arc et désigna pour l'accompagner Gauvain, le sénéchal Keu et d'autres, à sa volonté.

      Mais le conte n'en dit pas plus ici du roi ni de sa compagnie ; il revient au chevalier dont monseigneur Gauvain avait révélé le nom à la cour ; il le retrouve au moment même où il quitte l'endroit où il s'était battu contre son hôte.

XLV

Lancelot contemple la reine

   

1     Après ce combat, le chevalier ne trouva plus d'aventure de tout le jour. Il passa la nuit chez une veuve dont la maison s'élevait en lisière de forêt ;[p.438] Kamaalot n'était pas à plus de cinq lieues galloises.

      Le lendemain, il se leva tôt et partit, toujours accompagné de ses écuyers et de la jeune fille. Ils poursuivirent leur route jusqu'au moment où ils croisèrent un écuyer : "Où vas-tu de ce pas, jeune homme ? interrogea le chevalier. Qu'y a-t-il de nouveau dans le pays ? – Ma dame la reine est ici, à Kamaalot. – Quelle reine ? – L'épouse du roi Arthur".

      Le chemin qu'ils suivaient menait à une maison-forte ; par l'embrasure d'une fenêtre, une dame, en chemise et tunique, regardait les prés et, par delà, la forêt. Elle avait à ses côtés une demoiselle qui portait ses tresses sur les épaules, mais elle-même avait le visage dissimulé sous le voile de sa guimpe. Le chevalier se prend à la contempler comme en extase. Un autre, armé de pied en cap, vient à passer par là. "Que regardez-vous, seigneur ?" Comment celui à qui il s'adresse pourrait-il répondre ? Il n'a même pas entendu qu'on lui parlait.

2     Le chevalier renouvelle sa question en le bousculant un peu. "Je regarde ce que je veux, et vous n'êtes guère poli d'interrompre ainsi ma réflexion. – Au nom de la personne que vous chérissez le plus au monde, questionne l'inconnu, savez-vous qui est cette dame que vous regardez ? – Je crois bien le savoir, en effet. – Qui est-elle donc ? – C'est ma dame la reine. – Que Dieu m'aide, comment pouvez-vous la reconnaître ? Les diables d'enfer ont dû vous aiguiser le regard. – Pourquoi dites-vous cela ? – Je parie que vous n'oseriez pas me suivre si je vous amenais jusqu'à elle. – Moi ? Ne pas oser vous suivre ![p.439] Il faudrait que votre audace soit sans limite ! – C'est ce qu'on va voir".

3     Il s'éloigna donc, suivi par le Bon Chevalier. Quand ils furent parvenus à une certaine distance, il proposa une halte en commun pour la nuit, "et demain matin, je vous amènerai là où j'ai promis". Comme l'autre lui demandait s'il fallait vraiment qu'il en soit ainsi, il répondit que oui. Ils arrivèrent donc passé midi à la maison de l'inconnu, sur la rivière de Kamaalot, où ils trouvèrent tous, le chevalier, la jeune fille et leurs écuyers, une halte très agréable avant d'aller dormir.

      Le conte revient maintenant au roi Arthur.

XLVIa

Galehaut défie le roi Arthur

1     Le roi revint du bois en fin d'après-midi. Pendant qu'il était à table pour dîner, entra un vieux chevalier dont on aurait volontiers dit, rien qu'à le voir, qu'il était sans peur ni reproche. Il était armé, mais sans heaume ni gantelets, et il avait gardé son épée ceinte. Il s'avança jusqu'à la table d'Arthur, s'arrêta juste en face de lui et prit la parole sans même le saluer : "Roi, c'est l'homme le plus accompli pour son âge qui m'envoie à toi : Galehaut, le fils de la Belle Géante. Il te fait dire de lui remettre ta terre ou d'accepter de la tenir de lui. Si tu consens à être son vassal,[p.440] tu compteras plus pour lui que tous les autres rois qu'il a déjà vaincus. – Cher seigneur, je n'ai jamais tenu ma terre de personne sauf de Dieu ; et je ne vais pas commencer avec celui dont vous me parlez. – Dommage, car tu y perdras et terre et honneur !

2     – Peu importe votre discours. Plaise à Dieu que celui qui vous envoie soit incapable de faire ce que vous dites ! – Roi Arthur, sache donc que mon maître te défie. Il aura pénétré sur tes terres avant un mois et il ne les quittera pas avant de les avoir entièrement conquises. Il te prendra aussi Guenièvre, ton épouse dont il a entendu vanter la beauté et les qualités sans égales. – J'ai des oreilles pour entendre, seigneur chevalier, mais vos menaces ne me font pas peur. Maintenant, que chacun fasse de son mieux ! Si votre maître me prenait ma terre, j'aurais du mal à le supporter ; seulement, il ne le pourra pas".

3     Le messager ne s'attarde pas davantage, mais, sur le pas de la porte, il se retourne vers le roi : "Hélas ! mon Dieu, c'est un jour de douleur et de malheur !" Puis il se met en selle et s'éloigne avec deux autres chevaliers qui l'avaient attendu dehors.

      Le roi demande à Gauvain s'il a déjà rencontré ce Galehaut et il dit que non, ainsi que beaucoup de ceux qui étaient là. Mais Galegantin le Gallois qui était un grand voyageur s'avance pour dire que, lui, il l'a vu : "Il dépasse tout le monde d'une bonne demi-tête. Personne n'est plus aimé de ses gens que lui et il a plus fait de conquêtes que personne, compte tenu de son âge,[p.441] car il est encore très jeune. Ceux qui l'ont fréquenté disent qu'il n'y a pas plus noble chevalier, plus bienveillant ni plus ouvert, ni plus généreux. Mais si je raconte tout cela, ce n'est pas que je le croie capable, pas plus que tout autre, de l'emporter sur vous, seigneur. Si je l'imaginais, que Dieu m'aide, j'aimerais mieux être mort que vif".

4     Le roi détourna la conversation en disant qu'il irait à nouveau chasser le lendemain aussitôt après la messe. Et il invita à l'accompagner ceux dont il souhaitait être entouré. La partie de chasse commença tôt, comme prévu.

      Mais le conte n'en dit pas plus long sur le roi et parle à nouveau du chevalier et de son hôte qu'il s'était engagé à suivre.

XLVIIa

Lancelot et Daguenet

1     Après avoir passé la nuit chez l'homme qui l'avait tiré de ses pensées, le chevalier vainqueur du tournoi se leva très tôt et le suivit là où celui-ci le voulait ; mais il n'emmena pas avec lui ses écuyers ni la jeune fille, pensant revenir par le même chemin. Son hôte chevauchant en tête, lui derrière, ils arrivèrent à Kamaalot. A regarder la ville, il sembla au Bon Chevalier qu'il y était déjà venu.[p.442] Le site, le donjon, les églises font remonter à sa mémoire le nom de Kamaalot où il a été fait chevalier ; absorbé dans ce souvenir, il cesse de presser son cheval, tandis qu'au contraire l'autre force l'allure pour savoir s'il reste en arrière par peur ou pour être tout à ses pensées.

      Le plus rapide des deux arrive en face de la demeure du roi que la rivière entourait (les résidences d'Arthur donnaient toujours sur l'eau). Il aperçoit une dame dans la galerie de l'étage supérieur. C'était la reine qui avait accompagné, mais pas plus loin, son époux qui partait chasser. Et comme elle n'avait plus envie de dormir, elle était restée là, accoudée, un mantelet passé sur sa tunique et emmitouflée à cause du froid qui sévissait déjà.

2     Dès qu'elle voit le chevalier approcher, elle écarte la guimpe qui lui couvrait le visage, tandis que lui-même s'arrête de l'autre côté de la rivière. "Qui êtes-vous, dame ? Si c'est vous qui êtes la reine, dites-le- moi. – C'est bien moi, cher seigneur. Mais pourquoi pensiez-vous que je pouvais l'être ? – Parce qu'à vous voir, vous le méritez bien et que vous en avez tout l'air. Et si je m'attarde à vous regarder, c'est à cause du chevalier le plus fou que j'aie jamais vu. – De qui s'agit-il ? De vous ? – Non, d'un autre".

      Comme il se met en route en direction de la forêt, elle le rappelle et le prie de lui dire qui est ce chevalier qui l'a fait s'arrêter pour mieux la voir,[p.443] mais il s'y refuse, craignant qu'elle ne le connaisse et que cela se retourne contre lui. Il s'éloigne donc, mais en prenant un chemin différent de celui emprunté par le roi.

3     Peu de temps après, l'autre chevalier fut là, longeant la rivière. Il s'arrêta au bord de l'eau et, voyant des lavandières, leur demanda si elles avaient vu un chevalier. Elles répondirent que non, ce qui était vrai, car elles venaient juste d'arriver et il était déjà loin. Quand la reine constata qu'il ne trouvait personne pour le renseigner, elle le héla : "Moi, j'ai vu passer celui dont vous vous enquérez, seigneur chevalier. Il est allé vers la forêt". Reconnaissant la voix de la reine, il leva la tête et la vit dans la galerie. "Vous en êtes sûre, dame ? Par où exactement ? – Vers la forêt, là (et elle lui montra la bonne direction) ; mais dépêchez-vous, il y a un grand moment qu'il est parti".

4     Le chevalier piqua des deux pour prendre la direction indiquée, mais comme il ne faisait rien d'autre que de contempler la reine, il lâcha la bride à son cheval. Or, l'animal était assoiffé ; il alla donc tout droit vers la rivière et y sauta. A cet endroit, la rive était escarpée et l'eau profonde : car il n'y avait pas de gué et le courant venait battre contre les murs de la demeure [p.444] où se trouvait la souveraine. Une fois là, le cheval fut incapable de remonter ; il fit demi-tour et se mit à nager mais ne tarda pas à se fatiguer : il commença à perdre souffle et à s'enfoncer ; l'eau montait déjà aux épaules du chevalier, et il ne faisait toujours rien, se contentant de laisser flotter les rênes.

      Quand Guenièvre le voit en si grand danger, elle se met à crier : "Sainte Marie !" A ce moment, survient Yvain, le fils du roi Urien, tout équipé, avec cheval et carquois, chaussé de hautes bottes d'hiver car il avait commencé de faire froid. Son intention était d'aller à la chasse, mais il avait trop tardé : le soleil était déjà haut et chaud, au mieux de ce qu'il peut être entre la Toussaint et Noël.

5     Dans la grand-salle, il demanda où était le roi, puis, quand on lui eut appris qu'il était parti, où était la reine : on lui dit qu'elle se trouvait dans la galerie. Dès qu'elle le vit arriver, elle s'exclama : "Voyez donc ce chevalier, dans la rivière : il va se noyer ! – Mais comment se trouve-t-il là ? – Son cheval a sauté à l'eau et l'a entraîné avec lui. Il va se noyer !".

      Quand Yvain voit le danger couru par le chevalier, il est touché de pitié. Il descend, court jusqu'à la rivière, se met à l'eau qui, rapporte le conte, lui montait jusqu'au cou. Le cheval était si épuisé qu'il était incapable de s'aider, et le heaume du chevalier avait déjà disparu une fois sous la surface. Yvain prend l'animal par la bride, le ramène à la rive et le tire hors du courant ainsi que son cavalier, trempé jusqu'aux os.

6     "Qui êtes-vous, cher seigneur ? Comment en êtes-vous arrivé là ? – Je suis un chevalier et j'abreuvais mon cheval. – Vous vous y preniez bien mal :[p.445] vous avez failli vous noyer. Et où alliez-vous ? – Je suivais un chevalier, seigneur".

      Yvain l'aurait facilement reconnu s'il avait eu avec lui son écu du tournoi, mais il l'avait laissé dans la maison de son hôte (qui en avait conclu que les gens du roi connaissaient son invité) et en avait pris un autre, tout usé et noirci par la fumée. Croyant avoir affaire à un homme de peu, Yvain en conçoit pour lui quelque dédain. Il lui demande s'il est toujours décidé à suivre son chevalier et comme il répond que oui, il l'accompagne jusqu'au gué. Après l'avoir passé, le cavalier tourne de nouveau ses regards vers la reine et laisse son cheval l'emporter en suivant la rive.

7     Presqu'aussitôt, il tombe sur Daguenet le Fol qui veut savoir où il va ; mais, perdu dans ses pensées, il reste sans répondre. "Vous êtes mon prisonnier" déclare alors Daguenet par qui il se laisse emmener sans résistance.

      Cependant, Yvain était revenu auprès de la reine. "Sans vous, il se serait noyé. – Ç'aurait été dommage, dame, beau comme il est ! – Il n'a pas fini de nous surprendre : il longe la rivière pour rattraper un chevalier qui, lui, a pris par la forêt". Ils n'eurent pas trop longtemps à attendre avant de voir l'inconnu revenir avec Daguenet. "Regardez, dit la reine, quelqu'un s'est emparé de notre chevalier". Yvain va à leur rencontre jusqu'au gué et, quand il reconnaît celui qui l'amène, il en reste pantois. Puis il le conduit à la reine : "Dame, c'est Daguenet qui l'a fait prisonnier. – Sur la foi que vous devez à monseigneur le roi, comment avez-vous fait ? – Il longeait la rivière quand je l'ai rencontré. Il n'a pas voulu me dire un mot,[p.446] j'ai pris son cheval par la bride sans qu'il fasse mine de résister, et le voilà capturé. – Rien que de vraisemblable, dit Yvain ; si vous voulez, je lui servirai de garant. – Volontiers", réplique Daguenet sous les éclats de rire de la reine... et de toute l'assistance, car chevaliers, dames et demoiselles étaient déjà accourus.

8     Ce Daguenet était bien chevalier, mais un peu simple d'esprit et il n'y avait pas plus peureux. On avait l'habitude de se moquer de lui à cause des bêtises qu'il faisait ou disait : il prétendait se mettre en quête d'aventures et au retour, racontait qu'il avait tué un chevalier, voire deux ou trois ; c'est pourquoi il faisait tant de bruit à propos de celui-là.

      A regarder le prisonnier, la reine est frappée par sa beauté sans égale : on ne saurait imaginer un corps et des membres plus harmonieux. "Daguenet, sur la foi que vous devez à monseigneur le roi, et que vous me devez à moi aussi, savez-vous qui est cet homme ? – Non, dame, Dieu m'en soit témoin ! Il n'a même pas voulu me dire un mot". La voix de la reine fait lever la tête au chevalier ; il laisse échapper sa lance qu'il tenait trop penchée et dont le fer déchire au passage le manteau en soie de la souveraine.

9     Elle lui jette un regard et chuchote à Yvain : "Il ne paraît pas avoir toute sa tête. Sinon, il ne se serait pas laissé emmener ainsi par Daguenet à qui il en faut peu pour renoncer. Et il n'a pas encore dit le moindre mot à nul d'entre nous. – Je vais lui demander qui il est", dit Yvain, qui se tourne vers lui : "Qui êtes-vous, seigneur chevalier ?" L'interrogé regarde autour de lui, voit qu'il est au milieu d'une vaste salle. "Un chevalier, en effet. – Et que cherchez-vous ici ? – Je ne sais. – Ce chevalier vous a fait prisonnier et je me suis porté garant pour vous.[p.447] – Je ne demande pas mieux que de vous croire. – Est-ce là tout ce que vous avez à me dire, seigneur ? – Je n'ai rien à ajouter. – Dame, fait Yvain en s'adressant à la reine, je me suis porté garant pour lui. Si vous, vous acceptez d'être mon garant vis-à-vis de Daguenet, je le laisserais s'en aller. – Vraiment ? fait-elle en riant. Eh ! bien, vous pouvez compter sur moi. – Alors, il est libre".

10     Yvain lui tend sa lance, lui fait descendre l'escalier et lui montre le gué ; il ajoute : "Le chevalier que vous suivez est parti par là". L'inconnu franchit le gué et entre dans la forêt sur la piste de celui qui l'a distancé.

      Cependant, Yvain se dépêche de rentrer chez lui, se met en selle d'un saut et entreprend de suivre l'inconnu, mais d'assez loin pour ne pas être vu. Celui-ci, une fois entré dans la forêt, cherche à apercevoir l'homme qu'il suivait. Comme il distingue l'oriflamme d'une lance qui flotte au sommet d'un tertre, il se dirige de ce côté : celui qu'il cherchait descend à sa rencontre.

      "J'ai fini par vous rattraper, seigneur. Dites-moi donc ce que vous me voulez. – Que vous me donniez votre cheval et vos armes. – Certainement pas. – Si ce n'est pas de gré, ce sera de force. – Pas si je peux vous en empêcher".

11     Le chevalier du tertre recule pour prendre de l'élan après avoir empoigné écu et lance, et charge.[p.448] Comprenant où il veut en venir, le Bon Chevalier l'imite et chacun éperonne sa monture. Au premier coup, l'un brise sa lance sur l'écu de l'autre qui, en retour, le projette brutalement à terre par dessus la croupe de son cheval. Puis, le vainqueur prend l'animal par la bride et le ramène à son maître : "Tenez, voilà votre cheval. Je m'en vais, car j'ai autre chose à faire que de rester ici". D'un bond, l'homme à terre se remet debout : "Vous ne vous en tirerez pas ainsi. Vous devrez d'abord combattre contre moi. – Contre vous ? – C'est cela même".

12     Le Bon Chevalier prend du champ, descend de cheval et dégaine son épée ; se protégeant de son écu, il court sur l'autre qui a pareillement mis l'épée au clair, et se jette sur lui. Les coups pleuvent sur les écus et les heaumes. Le prisonnier de Daguenet serre de près son adversaire et le presse avec fureur, le contraignant à lui céder tout le terrain. Conscient qu'il ne pourra plus résister longtemps : "Arrêtez-vous ! s'écrie-t-il. Je renonce à me battre. Venez plutôt là où je veux vous emmener. Ce que je vous montrerai en vaut la peine. – Où cela ? – Tout près. – En ce cas, volontiers". Ils se remettent en selle, le chevalier de Daguenet, tenant sa lance à la main, toujours intacte, et l'autre en tête pour montrer le chemin.

13     Yvain qui avait entendu toute leur conversation se dit qu'il va continuer de les suivre. Au bout d'un moment, celui qui guidait l'autre annonce : "Il y a là deux géants qui ont ravagé et dépeuplé une grande partie du pays. Tous ceux qui aiment le roi Arthur, la reine et leur maison fuient les alentours.[p.449] Vous pouvez aller au devant d'eux, si cela vous tente. L'un se tient par ici et l'autre par là".

      Le chevalier n'a pas besoin qu'on lui en dise plus. Il passe le bras dans les courroies de son écu, cale sa lance sous son aisselle et lance son cheval au galop vers le premier des géants qui, du plus loin qu'il le voit venir, lui crie d'une voix retentissante : "Chevalier, si tu exècres le roi Arthur, la reine et leurs gens, tu peux être tranquille : tu n'as rien à craindre de nous. Mais si tu les aimes, tu es un homme mort. – Sur ma foi, je les aime".

14     Le géant brandit une lourde massue dont il pensait frapper son adversaire mais sa taille et la longueur de ses bras font qu'il passe par dessus l'homme et sa monture et que l'arme va heurter le sol. Mettant à profit l'instant de sa course où il le croise, le chevalier, d'un coup de lance en plein corps, le fait s'effondrer, mort.

      A son tour, le second géant brandit sa massue et l'abat sur la croupe du cheval, lui brisant l'arrière-train. Le cavalier saute à terre, furieux d'avoir perdu sa monture ; il met l'épée au clair, et, se protégeant de son écu, marche sur le géant. Celui-ci brandit à nouveau sa massue : la partie de l'écu qu'elle parvient à atteindre se détache. Mais le chevalier lui porte un coup d'épée qui fait voler au milieu du champ son poing encore armé. Le géant tente alors de décocher un coup de pied à son adversaire, mais, cette fois, c'est la jambe levée que tranche l'épée : le géant s'écroule.

15     Une très belle jeune fille élégamment habillée vient à passer là où Yvain s'était posté pour regarder le combat. "C'est la troisième fois, seigneur", dit-elle,[p.450] mais il ne comprend pas ce qu'elle veut dire. Il s'avance vers le chevalier qui le prend à témoin : "Vous avez vu ? Ces rustres m'ont tué mon cheval. Je vais devoir aller à pied. – Non pas, seigneur, s'il plaît à Dieu. Prenez le mien et demandez à votre compagnon de me prendre en croupe derrière lui jusqu'à Kamaalot. – Mille mercis pour votre cheval. Vous n'auriez pu me rendre plus grand service". Et se tournant vers celui qui l'avait amené là : "Descendez !" Et à Yvain : "Prenez la selle, seigneur, c'est lui qui montera en croupe". Et, tout armé comme il était, il dut en effet s'en contenter.

16     Le vainqueur des géants s'en va là où il a affaire, cependant qu'Yvain et l'autre chevalier prennent la direction de Kamaalot. Au moment où ils arrivaient, la reine, parée de ses plus beaux atours, sortait de l'église où elle avait assisté à la messe, escortée par Gauvain jusqu'à la grand-salle où il y avait affluence de chevaliers. Ceux qui s'étaient mis aux fenêtres de la galerie s'exclamèrent : "Voilà qui vaut le coup d'œil ! Monseigneur Yvain ramène en croupe un chevalier tout armé !"

      Yvain descend de cheval au pied de l'escalier. "Je m'en vais, seigneur, dit le chevalier. – Que Dieu vous accompagne !" répond Yvain qui monte à la salle où la reine et Gauvain [p.451] étaient de retour. "On parle de tous les prodiges de Kamaalot et non sans raison. Mais je ne crois pas que chevalier en ait jamais entendu ou vu plus que moi aujourd'hui. – Racontez-nous cela", prie Gauvain.

17     Il se met donc à raconter pour la reine, pour monseigneur Gauvain et pour toute l'assistance ce qu'il avait vu faire au chevalier : comment il avait combattu un premier adversaire qu'il aurait tué s'il l'avait voulu, comment il avait tué un des géants et mutilé l'autre, lui tranchant pied et poing. Daguenet sursaute : "Mais c'est le chevalier que j'ai fait prisonnier, c'est lui l'auteur de tous ces exploits. – C'est ce que je pense aussi, fait Yvain. – Voilà ce dont je suis capable ! Et on dit que je ne vaux rien ! Si c'était vous, monseigneur Gauvain, on vous entendrait vous en vanter ! – J'ai quelque chose à ajouter, dit Yvain. Après la défaite des géants, une jeune fille est passée devant moi en disant : 'C'est la troisième fois, seigneur chevalier'."

      Gauvain baisse la tête pour dissimuler son sourire, ce qui n'échappe pas à la reine. Le prenant par la main, elle l'emmène s'asseoir auprès d'elle dans l'embrasure d'une fenêtre. "Sur la foi que vous me devez aussi bien qu'au roi, pourquoi avez-vous souri il y a un instant ? – A cause de ce qu'avait dit la jeune fille.

18     Vous souvenez-vous [p.452] de ce que nous a dit celle qui se tenait enfermée dans la tour de la Douloureuse Garde ? Vous l'avez entendu tout comme moi. – Non, je ne m'en souviens pas. – Elle a dit que nous aurions des nouvelles du chevalier qui nous y a fait entrer lors des deux premiers tournois qui se tiendraient au royaume de Logres, et une autre fois encore. La voilà, la troisième fois. Et le chevalier, c'est Lancelot du Lac, soyez-en sûre. – Vous devez avoir raison".

      Pendant ce temps, Daguenet mène un tel tapage qu'il assourdit tout le monde à force de répéter que c'est lui qui a capturé le Bon Chevalier qui a tué les géants et que "vous n'êtes pas capables d'en faire autant".

      On attend jusqu'au soir le retour du roi et on lui raconte qu'un chevalier est venu à bout des deux géants. Tout le monde se réjouit : Arthur, ses compagnons et tous les gens du pays. A son tour, Daguenet s'approche du souverain et affirme au milieu d'un éclat de rire général : "Sur ma foi, seigneur, c'est moi qui me suis emparé de ce Bon Chevalier".

      Le conte les laisse là où ils sont et n'ajoute rien à propos du roi et des siens. Il parle à nouveau du chevalier qui a vaincu les deux géants.

XLVIIIa

Lancelot prisonnier de la dame de Malehaut

1     Après avoir mis les deux géants hors d'état de nuire, le vainqueur traverse la forêt de bout en bout. Il en sortait au moment où le jour commençait à baisser quand il rencontre un vavasseur en compagnie d'un unique écuyer qui portait, troussé sur son cheval, un chevreuil qu'ils avaient pris à la chasse. Le vavasseur [p.453] s'empresse de saluer le chevalier : "L'heure est venue de faire étape, seigneur. Si cela vous dit, je pourrais vous héberger au mieux, et vous pourriez aussi goûter à ce chevreuil". Voyant qu'il se fait tard, le chevalier accepte.

      C'est alors qu'il est rattrapé par la jeune fille qui avait dit à Yvain : "C'est la troisième fois". Tous gagnent la maison du vavasseur où ils passèrent une fort bonne nuit, et le lendemain, après avoir assisté à la messe, le chevalier repartit à l'aventure.

2     Un jour, la route qu'il suivait avec la jeune fille les mena à une longue chaussée (elle faisait au moins une lieue) que longeait, des deux côtés, un profond fossé. Un chevalier armé de pied en cap se tenait à son entrée ; il s'avance vers le survenant et lui demande qui il est. "Un chevalier du roi Arthur. – Alors, vous ne passerez pas, non plus, par Dieu, que tout autre de sa maison, car j'ai pour lui plus de haine que je ne peux avoir d'amitié pour un de ses amis. – Pourquoi cela ? – Parce que ce sont des ennemis jurés de ma famille. – Qu'ont-ils fait ?

3     [p.454] – Il y a un certain temps déjà, un chevalier blessé s'est présenté à la cour : il avait trois tronçons de lance dans le corps. Il a prié le roi de lui faire ôter ces fers ; celui-ci en a chargé un chevalier qui a juré sur les reliques de le venger de tous ceux qui diraient avoir plus d'amitié pour l'auteur de ses blessures que pour lui. C'est ainsi que cette année, il m'a tué un cousin germain, un chevalier sans peur ni reproche. Mais il s'est lancé dans une entreprise plus ardue qu'il ne le croit, s'il veut tuer tous les amis du mort. – Etes-vous de ceux qui ont plus d'amitié pour lui que pour le blessé ? – Comment n'en serais-je pas ? C'était mon oncle. – Je le déplore, mais je vais devoir me battre contre vous, alors que je croyais passer sans encombre. – C'est vous qui devez venger le blessé ?" Il répond qu'il fera tout son possible pour cela. "Alors vous me tuerez, ou je vengerai mon parent".

4     Ils se chargent de toute la vitesse de leurs chevaux. La lance du chevalier de la chaussée vole en éclats tandis que le coup de l'autre le jette à bas de sa monture. Mais, avec l'impétuosité de la jeunesse, il se relève très vite et, se protégeant de son écu, dégaine son épée.

      Tous deux se jettent l'un sur l'autre brutalement, défoncent leurs heaumes sous la violence des coups qu'ils se portent et mettent un peu partout à mal leurs hauberts. La bataille tourne au désavantage du chevalier de la chaussée :[p.455] il se fatigue et cède du terrain ; il a perdu beaucoup de sang, une des attaches de son heaume est brisée. Son adversaire à qui il reste plus de souffle et de force, le serre de près ; il met en pièces presque tout son écu avant de se ruer sur lui et de lui arracher son heaume qu'il jette le plus loin qu'il peut. "Maintenant, vous Sallez dire que vous avez plus d'amitié pour le blessé que pour le mort. – Je ne vois pas de raison de le faire. – Vous le direz ou vous êtes un homme mort".

5     A nouveau, il s'élance sur son adversaire qui se protège la tête de son mieux avec ce qui lui reste d'écu et se défend avec acharnement pendant un long moment ; mais à la fin, il doit s'incliner et recommencer à céder du terrain. L'autre le prie avec instance de dire qu'il a plus d'amitié pour le blessé que pour le mort, mais sans rien obtenir de lui. Touché de nouveau, et gravement, au bras gauche, le blessé laisse échapper son écu et, déjà privé de son heaume, se retrouve la tête sans aucune protection. Il porte alors au Bon Chevalier un dernier coup où il met toutes ses forces mais, comme il recule d'un pas pour reprendre son équilibre, celui-ci lui fend le crâne en deux jusqu'à la bouche. Quel n'est pas le chagrin du vainqueur d'avoir commis là un acte irréparable !

6     [p.456] Il revient à son cheval que la jeune fille tenait par la rêne et se remet en selle. Au bout de la chaussée, ils poursuivent leur chevauchée jusqu'aux abords d'une cité qu'on appelait le Puy de Malehaut. Deux écuyers les rattrapent alors et les dépassent au triple galop sans leur adresser la parole : l'un portait l'écu du mort et l'autre son heaume. Le chevalier et la jeune fille se dirigent vers la ville. Avant qu'ils aient pu en passer la porte, une gigantesque clameur s'élève, poussée par une quarantaine d'hommes, tant à cheval qu'à pied, qui s'avancent vers le chevalier. Ils se précipitent sur lui en poussant des cris hostiles, ensevelissant sous leurs lances bête et cavalier qu'ils font tomber l'un et l'autre à la renverse. L'animal y perd la vie, le cavalier se retrouve à pied ; il se défend âprement à l'épée, brisant les lances et tuant les montures de ceux qu'il atteint.

7     Mais quand il comprend qu'il ne pourra pas avoir le dessus, il court vers l'escalier d'une maison-forte toute proche et s'y défend de son mieux jusqu'à l'arrivée de la dame du lieu. Ses assaillants l'avaient déjà serré de si près qu'il avait dû mettre deux ou trois fois un genou à terre. Elle l'invite à se rendre. "De quoi suis-je coupable ? – Vous avez tué le fils de mon sénéchal ici présent. – Je le regrette, dame, mais je n'ai pas pu faire autrement. – Rendez-vous, je vous le conseille !" Il lui tend son épée (il n'y eut plus, dès lors, personne pour porter la main sur lui) et elle l'emmène chez elle.

8     [p.457] La dame l'enferme dans une geôle au fond de la grand-salle : c'était une grande construction de pierre qui occupait toute la hauteur de la pièce et mesurait deux toises au sol dans les deux sens ; sur chacun de ses côtés, s'ouvrait une fenêtre de verre qui donnait assez de clarté pour que les prisonniers puissent voir tous ceux qui entraient ; une grille de fer, haute et solide, l'entourait. On y avait mis le chevalier aux fers, mais une chaîne rivée au mur lui laissait une certaine liberté de mouvement.

      La jeune fille ignorait tout cela : comme on lui avait refusé le passage, elle était partie, convaincue que le chevalier était mort. Elle en fut si désespérée qu'elle n'osa pas revenir auprès de la dame du Lac, mais qu'elle prit le voile dans la première maison religieuse qu'elle trouva.

      Le conte n'en dit pas plus, pour l'instant, sur elle, sur le chevalier et sur la dame qui le retient prisonnier. Il revient au roi Arthur.