ms Rennes Champs Libres 255, f 188v,détail

LANCELOT
Roman en prose du XIIIe siècle
De la guerre de Galehaut contre Arthur
au deuxième voyage en Sorelois

Tome VIII
Traduction
par
Micheline de COMBARIEU du GRES
d'après l'édition par Alexandre MICHA
(Librairie Droz, Paris-Genève)
1982

TABLE  DES  MATIERES

 

 

XLIXa : Première guerre de Galehaut contre Arthur
La : Lancelot prisonnier de la dame de Malehaut (suite)
LIa : Quête de Lancelot par Gauvain et d'autres chevaliers
LIIa : Deuxième guerre de Galehaut contre Arthur ;
par amitié pour Lancelot, Galehaut se rend à Arthur.
Premier rendez-vous de Guenièvre et Lancelot.
Galehaut et Lancelot regagnent le Sorelois

LIIIa : Séjour de Lancelot en Sorelois
LIVa : Quête de Lancelot (suite)
LVa : Quête de Lancelot (suite) : aventures de Gauvain
LVIa : Quête de Lancelot (suite) : aventures de Gauvain
LVIIa : Quête de Lancelot (suite) : aventures de Gauvain
LVIIIa : Quête de Lancelot (suite) : aventures de Gauvain
LIXa : Quête de Lancelot (suite) : aventures de Gauvain
LXa : Quête de Lancelot (suite) : aventures de Gauvain
LXIa : Aventures d'Hector
LXIIa : Séjour de Lancelot en Sorelois (suite)
LXIIIa : Quête de Lancelot (suite).
Aventures de Gauvain

LXIVa : Quête de Lancelot (suite).
Aventures de Gauvain

LXVa : Aventures d'Hector
LXVIa : Guerre d'Arthur contre les envahisseurs Saxons
LXVIIa : Gauvain et Hector au Pont Norgalois
LXVIIIa : Gauvain et Hector au Pont Norgalois
LXIXa : Galehaut et Lancelot à l'Ile Perdue
LXXa : Gauvain et Hector retrouvent Lancelot.
Guerre contre les Saxons (suite).
Arthur amoureux de l'enchanteresse Gamille.
Guenièvre et Lancelot.
Arthur, Lancelot et d'autres prisonniers des Saxons

LXXIa : Lancelot libéré. Défaite des Saxons.
Libération de tous les prisonniers.
Suicide de Gamille.
Galehaut et Lancelot retournent en Sorelois







XLIXa

Première guerre de Galehaut contre Arthur

 

1         Alors que le roi Arthur séjournait à  Kamaalot, selon le conte, la dame des Marches lui dépêcha un messager pour lui faire savoir que Galehaut, le fils de la Géante, était entré sur sa terre et s'en était entièrement rendu maître, à  l'exception de deux places-fortes éloignées. "C'est pourquoi elle vous demande de venir défendre un pays qui est de votre mouvance, car, sans votre aide, elle ne pourra plus tenir longtemps. " J'irai au plus tôt. S'agit-il d'une armée nombreuse ? " - oui, au moins cent mille cavaliers. " Dites à  celle qui vous a envoyé, mon ami, que, dès ce soir ou demain, je marche contre ce Galehaut. " Ne faites pas cela, seigneur, lui objectent ses hommes. Attendez d'avoir rassemblé vos gens. Il est venu en force alors que vous n'avez avec vous que vos familiers. Vous ne devez pas vous exposer ainsi. " A Dieu ne plaise que, de mon vivant,[p.2] je me tienne à  l'abri dès lors qu'on envahit ma terre !"

2         Il se mit en route le lendemain matin et chevaucha jusqu'aux abords du château où se trouvait la dame. L'armée installa son campement. Elle comprenait sept mille cavaliers, pas plus, mais Arthur avait fait convoquer les siens d'un bout à  l'autre du royaume : tous devaient venir, fantassins comme cavaliers, et amener avec eux le plus de gens possible.

          Galehaut avait mis le siège devant la place. Il avait rassemblé une forte troupe de fantassins, des archers qui tiraient des flèches empoisonnées et il avait fait venir par tombereaux entiers des piquets de fer qui, implantés autour du camp, protégeaient l'armée sur ses arrières.

          Quand il apprit qu'Arthur était arrivé, il réunit les trente rois qu'il avait déjà  conquis et tous ceux qu'il décida de leur joindre : "Le roi Arthur est là  mais, m'a-t-on dit, il n'a que peu d'hommes avec lui. Dans ces conditions, cela ne me ferait pas honneur de participer en personne à  l'affrontement. Qu'une partie des miens seulement le fasse convient mieux. " Chargez-moi de cette mission pour demain, seigneur, demande le roi des Cent Chevaliers. " C'est entendu".

3         Le lendemain, dès l'aube, le roi des Cent Chevaliers va observer l'armée adverse. A environ sept lieues galloises du château, se trouvait la ville de Malehaut. Entre le château et cette cité,[p.3] mais plus près de l'armée, une haute colline : le roi y grimpe et, de son sommet, estime les forces ennemies à  un peu plus de sept mille cavaliers. Il revient en prévenir Galehaut mais déclare que, d'après lui, ils sont environ dix mille, car il ne voulait pas être blâmé pour avoir sous-estimé l'adversaire. "Prenez dix mille de vos chevaliers et allez les attaquer. " A vos ordres, seigneur."

          Une fois ces hommes équipés de pied en cap, ils chargent au triple galop sans s'être rangés en bataillons ni avoir adopté le moindre ordre de bataille.

4         La nouvelle en parvient dans le camp d'Arthur où tous se dépêchent de s'armer.

          "Seigneur, dit Gauvain au roi, les chevaliers de Galehaut attaquent, mais lui-même n'est pas avec eux ; vous ne devez donc pas y aller vous non plus. " Non, en effet. Allez-y, vous ! Emmenez tous les gens dont vous pouvez disposer, répartissez-vous en bataillons et que chacun sache quelle position il doit occuper. Prenez bien garde d'agir avec prudence car ils ont plus d'hommes que nous n'en avons encore. " Nous ferons de notre mieux, seigneur."

          Comme l'armée d'Arthur avait établi son camp au bord d'une rivière, les forces de Gauvain la franchissent au gué [p.4] et se rangent par bataillons, chacun ayant sa position sur le champ. Les hommes de Galehaut, eux, arrivent en une masse désordonnée et s'ils sont tout frais et n'ont qu'une idée en tête, en découdre, leurs adversaires les attendent de pied ferme.

          C'est ainsi que la bataille commence. Afin de soutenir le choc d'assaillants qui ont pour eux l'avantage du nombre, Gauvain doit engager après le premier, un deuxième, puis un troisième et un quatrième bataillon. Quand il voit que, dans l'autre camp, toutes les forces adverses - les dix mille hommes - sont aux prises, il commence de payer de sa personne. Les sept mille se comportent très bien et Gauvain mieux que tous. Il y a là  beaucoup de chevaliers renommés appartenant à  la maison du roi Arthur qui accomplissent des prouesses. Parmi les gens de Galehaut, nombreux aussi sont ceux qui se distinguent.

5         Le combat fut long et, dans les deux camps, on fit des exploits. Mais l'armée de Galehaut, malgré l'avantage du nombre, ne put finalement pas résister à  la maison d'Arthur : les sept mille prirent le dessus et forcèrent les dix mille à  quitter le champ.

          Quand le roi des Cent Chevaliers vit la déroute des siens, il en eut gros sur le coeur, en vrai chevalier qu'il était. Il envoya donc un messager à  Galehaut pour réclamer du secours "car nous ne pouvons résister aux forces du roi Arthur" lui fit-il dire. Un renfort de trente mille hommes leur est aussitôt dépêché, qui arrivent en désordre [p.5] au galop de leurs chevaux, soulevant des nuages de poussière sur leur passage. Gauvain et sa troupe les voient venir de loin et il est bien compréhensible qu'ils en conçoivent de la crainte, alors qu'au contraire le roi des Cent Chevaliers et ses gens se réjouissent, font tourner bride à  leurs chevaux et reprennent le combat. Mais, s'ils y vont de bon coeur, leurs adversaires ne sont pas en reste.

6         Gauvain se replie avec les siens qui se regroupent autour de lui. Cette foule qui galope droit sur eux, ne pensant gaiement qu'à  en découdre, les effraie : "Seigneurs chevaliers, le moment est venu de faire voir ce dont chacun est capable. Autrement, aucune chance de nous en sortir ! Que ceux qui aiment le roi Arthur et leur honneur le montrent !" La fureur peinte sur leurs visages, ils font face.

          Les coups échangés font voler les lances en éclats et désarçonnent les cavaliers. Quels chocs d'épées et de lances ! Les hommes d'Arthur font des exploits et encaissent les coups sans faiblir. Mais la disproportion des forces est telle que, sans les prouesses de Gauvain (nul chevalier n'en a jamais fait plus que lui ce jour-là ), aucun d'eux n'en aurait réchappé : tous auraient été faits prisonniers. Malgré  ses efforts, la supériorité en nombre des autres les force à  reculer jusqu'au gué où ils offrirent, et Gauvain mieux que tous, la résistance la plus acharnée qu'on ait jamais vue ;[p.6] à  la fin, cependant, ils furent forcés de se replier.

7         La bataille reprit de plus belle devant la porte du château, Gauvain en défendit l'accès aussi longtemps que les gens du roi ne l'eurent pas franchie ; cependant, ils y subirent de lourdes pertes car beaucoup furent faits prisonniers, l'adversaire ayant attendu la fin de l'après-midi pour suspendre le combat.

          Gauvain ne se réfugia pas à  l'intérieur de l'enceinte, contraint et forcé, mais il avait tellement été mis à  mal devant la porte, il y avait subi tant de chocs et de blessures qu'au moment où les gens de Galehaut se retirèrent, il tomba de cheval sans connaissance : non pas d'un coup de trop, mais il était à  bout de forces. L'angoisse qui l'avait possédé tout le jour, l'inquiétude de ne pas en faire assez l'avaient mis dans un tel état qu'on dut le transporter jusqu'à  son logis. Le roi, la reine, tous craignaient pour sa vie : ils se disaient que ses exploits du jour et les efforts qu'ils avaient exigés de lui pouvaient lui avoir fait éclater le coeur.

8         Non loin de là , comme le conte l'a déjà  dit, s'élevait la cité de Malehaut. Une dame la tenait : elle avait été mariée et avait eu des enfants, mais son époux était mort. Très sage et très bonne, aimée et estimée de tous ceux qui la connaissaient, les gens de sa terre avaient tant d'affection pour elle que, lorsqu'on leur demandait : "Qui est votre dame ?", ils répondaient que c'était la reine de toutes.

          Avec cela, elle détenait prisonnier un chevalier dans une cellule de pierre,[p.7] si claire qu'elle permettait à  ceux du dedans comme du dehors de se voir. Cette construction était étroite, mais on pouvait facilement s'y tenir debout et sa longueur était celle d'un jet de pierre.

          La nuit après la bataille, des chevaliers du pays vinrent à  Malehaut et racontèrent à  la dame ce qui s'y était passé. Comme elle demandait qui s'était le mieux comporté, ils dirent que c'était monseigneur Gauvain et que, selon eux, personne n'en avait jamais autant fait que lui.

9         Le prisonnier entendit ces propos et quand ses gardiens vinrent lui porter son repas, il leur demanda qui était le chevalier le plus en faveur auprès de la dame, les priant de faire en sorte qu'il puisse lui parler. "C'est entendu ; nous le lui dirons". Aussitôt, le chevalier y alla.

          A sa vue, le prisonnier se leva : "Si j'ai demandé à  vous voir, seigneur, c'est que je voudrais vous prier d'être mon porte-parole auprès de ma geôlière : qu'elle me permette de m'entretenir avec elle ! " Très volontiers, cher seigneur", répond-il et il se rend de ce pas auprès de la maîtresse de céans : "Accordez-moi un don, dame. " Lequel ? " Je vous le dirai quand vous me l'aurez octroyé. " N'hésitez pas : auriez-vous besoin de quelque chose ? C'est d'accord. " Merci à  vous, dame :[p.8] le don que vous m'avez fait, c'est de parler avec votre prisonnier. " Amenez-le-moi donc."

10        Le chevalier va le chercher, le conduit à  la dame et se retire, les laissant seuls. "On m'a dit, cher seigneur, que vous souhaitiez me parler ?" Oui, dame, je voudrais vous prier de me mettre à  rançon. Je suis votre prisonnier et je n'ai pas de fortune ; mais on m'a dit que le roi Arthur était de passage par ici. Je connais quelques-uns de ses gens qui n'auraient pas de mal à  réunir la somme fixée. " Je ne vous ai pas mis en prison par cupidité mais parce que cela est juste. Vous savez très bien quel forfait vous avez commis : c'est pour cela que je vous ai fait appréhender. " Je ne cherche pas à  nier ce que j'ai fait, mais j'y étais obligé, sauf à  me déshonorer. Et si vous répondiez favorablement à  ma demande, ce serait un beau geste de votre part : hier soir, j'ai entendu, dans cette salle, des chevaliers raconter qu'il va y avoir une bataille dans le pays d'ici deux jours.

11        Si vous ne voulez pas de rançon, alors permettez-moi au moins, je vous en supplie, d'y participer. Et je vous donnerai ma parole de revenir, à  la nuit, dans votre prison, si je suis en état de le faire " D'accord, à  condition que vous me disiez votre nom. " Cela, je ne le peux. " Alors, vous ne sortirez pas d'ici. " Laissez-moi y aller, et je vous jure de vous dire mon nom dès que le moment en sera venu. " Me le jurez-vous ?" Oui. " Alors, c'est entendu ;[p.9] mais vous me promettez aussi de revenir le soir sauf si vous n'êtes pas en état de le faire ?" Elle accepte la parole qu'il lui en donne et il retourne dans sa geôle où il passe la nuit, le jour d'après et encore la nuit suivante.

12        Cependant, les gens d'Arthur affluaient de tous côtés, venant grossir les rangs de son armée. Comme ceux de Galehaut vont lui demander s'il y aura une nouvelle bataille le lendemain : "Oui, je désignerai ceux que je souhaite voir y participer. " Vous les désignerez ? A quoi bon ? Si vous choisissez les mêmes que la première fois, tous les autres s'en mêleront aussi, que vous le vouliez ou non ; ils n'ont qu'une idée en tête : en découdre avec ceux d'en face. Nous ne pourrions pas les retenir. Envoyez tous ceux qui n'ont pas été du premier affrontement et gardez les autres avec vous. " Voilà  qui est bien en effet. Les soixante mille qui sont restés au repos hier se battront demain, et je porterai moi-même les armes après demain."

          Le lendemain matin, Arthur ordonne à  ses chevaliers de commencer par s'armer et par se ranger en bataillons, mais de ne franchir le gué que lorsqu'ils verraient arriver l'adversaire.

13        Tous les gens du pays, de la ville de Malehaut comme des terres alentour, avaient rejoint l'armée du roi. La dame avait donné à  son prisonnier un cheval, un écu rouge,[p.10] et lui avait rendu les armes qu'il portait au moment de sa capture (il n'en voulait pas d'autres). Au matin, il se dirigea vers l'armée d'Arthur et vit que les chevaliers des deux camps étaient déjà  prêts au combat. Il fit halte au bord du gué, sans traverser. Il y avait là  une galerie de loges où le roi s'était installé avec la reine pour mieux voir, ainsi qu'un grand nombre de dames et de demoiselles. Tout mal en point qu'il était, Gauvain s'y était fait porter.

          Le chevalier à  l'écu rouge est donc arrêté au bord du gué, cependant que les gens de Galehaut arrivent en bon ordre.

14        Le premier des rois qu'il avait conquis faisait partie de ceux qui se présentèrent d'abord. Quand ils furent suffisamment près, il prit son écu et s'avança seul, devant les autres. C'est alors que tout ce que l'armée d'Arthur comptait de ces gens qui aiment à  se moquer des faits d'armes se mirent à  pousser des cris : "Ils arrivent ! Les voilà  !" C'est au chevalier rouge en fait, qu'ils s'en prenaient : "Seigneur chevalier, regardez, il y en a un ! Qu'attendez-vous ? Il est tout seul !" Mais ils ont beau le lui répéter, il reste muet, cependant que le roi Premier Conquis poursuit sa course.

          Comme ils en ont assez de leurs sarcasmes demeurés sans effet, le plus facétieux d'entre eux va lui arracher son écu et se l'accroche au cou, sans que le chevalier réagisse davantage. Un autre, qui était à  pied, pense qu'ils ont affaire à  un fou : il se penche sur l'eau pour prendre une motte de terre pleine de boue [p.11] et la jette sur le nasal de son heaume. "Qu'êtes-vous là  à  rêvasser, espèce de lâche ?" L'eau et la boue font cligner des yeux le chevalier qui, entendant du bruit, regarde autour de lui et voit le roi Premier Conquis, désormais tout près. Il pique des deux, pointe sa lance et le charge. Le roi le frappe en pleine poitrine, mais il ne parvient pas à  fausser le haubert qui résiste, et sa lance vole en éclats. Le chevalier, lui, d'un seul coup violemment asséné, jette son adversaire à  terre en même temps que sa monture et poursuit sa course sur son élan avant de faire faire demi-tour à  son cheval.

15        Le mauvais plaisant qui s'était emparé de l'écu pour se le passer au cou profita de ce moment pour arrêter la bête par la bride. Le chevalier ne le regarda même pas ; il aurait pu le récupérer avant que l'autre ne le lui rende, mais il ne s'en préoccupait pas. Le garçon s'avança vers lui et le lui remit au cou : "Tenez, seigneur, il est mieux là  que je me l'imaginais." Le chevalier le regarde faire, toujours sans rien manifester. Quand les compagnons du roi voient leur seigneur à  terre, ils piquent des deux. De leur côté, les troupes d'Arthur se mettent en ordre de bataille et franchissent la rivière au gué. Les chevaliers des deux camps sont aux prises. Celui à  l'écu rouge s'élance contre un des hommes de celui qu'il venait d'abattre afin de l'affronter à  la joute : d'un coup il brise sa lance en morceaux et le porte à  terre, cependant qu'un garçon passe derrière récupérer le cheval.

16        De part et d'autre, c'est un beau début de combat. Les bataillons du roi Arthur traversent la rivière l'un après l'autre en rangs serrés et les gens de Galehaut arrivent en face,[p.12] pressés d'en découdre. Des fers de lance les reçoivent qui, tout le jour, vont multiplier parmi eux les blessés et les morts ; et ils se comportent en combattants valeureux, leurs adversaires les surpassant encore... et ils en ont besoin car ils alignent beaucoup moins d'hommes : vingt mille contre soixante mille. La mêlée se prolongea : que de beaux coups et d'exploits ! Que de hauts faits d'armes dans les deux camps ! Les compagnons du roi Arthur et les chevaliers les plus connus de sa maison se distinguèrent particulièrement, mais celui qui l'emporta sur tous fut le chevalier aux armes rouges qui, la nuit venue, s'éloigna à  l'insu de tous.

17        Le roi est en grande angoisse à  l'idée de perdre terres et honneur, et il s'épouvante à  voir qu'il ne peut plus compter sur tous les siens, comme la science des clercs le lui avait annoncé.

          De son côté, Galehaut répète à  ses gens que faire la guerre dans ces conditions n'est pas à  son honneur, car son adversaire a trop peu de monde avec lui et qu'il serait honteux d'en profiter pour s'emparer de son royaume. "Que voulez-vous dire, seigneur ? lui demande-t-on. " Ce que je veux dire c'est que, dans ces conditions, je me refuse à  poursuivre les hostilités. Je vais lui accorder une trêve d'un an mais j'entends que, passé ce délai, il ait rassemblé la totalité des forces dont il dispose. Il me reviendra ainsi plus d'honneur à  guerroyer contre lui que si je le faisais maintenant."

          Le lendemain matin, un saint homme, plein de savoir et de sagesse, se montre tout à  coup au milieu de l'armée d'Arthur.[p.13] Sa venue réconforta le roi qui y vit un signe que Dieu venait à  son secours. Il se mit en selle et alla au devant de lui avec une nombreuse escorte. L'homme ne rendit pas l'humble salut qui lui était adressé, mais il prit aussitôt la parole d'un ton indigné : "Qu'aurais-je à  faire de ce salut ? Comment pourrais-je le recevoir avec amitié, venant d'un pécheur invétéré comme vous, oui, le plus invétéré de tous, comme on ne tardera pas à  le voir ; déjà  vous êtes près de perdre toute la puissance et tout l'honneur que vous avez eus en ce monde."

18        Le roi et l'homme de Dieu s'écartent des autres. "Ah ! maître, expliquez-moi pourquoi vous prenez mon salut en si mauvaise part et en quoi je suis un pécheur invétéré. " Je vais te le dire, car je te connais plus intimement que tu ne te connais toi-même. Pourtant, tu sais au moins que tu n'es pas né d'une union conjugale, donc légitime, mais que tu es le fils de l'adultère, ce péché qui est une abomination aux yeux de Dieu. Autrement dit, ce n'est pas d'un homme que tu tiens la garde de ton royaume, mais de Dieu seul, et Il te l'a donné pour que tu Lui en saches gré. Et toi, au lieu de consacrer tous tes soins à  cette terre, tu t'emploies à  causer sa perte, puisque les pauvres et les humbles ne peuvent se faire entendre de toi et que tu méconnais leurs droits. Tu prêtes l'oreille à  la parole déloyale des puissants, et ils sont honorés devant ta face à  cause de leurs richesses alors que les pauvres, en raison même de leur pauvreté, ne peuvent se faire rendre justice, et que le droit des veuves et des orphelins reste lettre morte en ton royaume.[p.14] De tout cela Dieu te demandera compte avec rigueur : ne dit-Il pas, lui-même, par la bouche du prophète David, qu'Il est le protecteur des humbles, le soutien des orphelins et qu'Il détruit les voies des pécheurs ? Voilà  comment tu as veillé sur le peuple dont Dieu t'avait confié le gouvernement ici-bas et comment tu as oeuvré à  ta propre perte, car Il est l'ennemi des pécheurs et toi, tu es le plus invétéré d'entre eux. " Ah ! maître, vous me faites si peur ! Au nom de Dieu, dites-moi ce que je dois faire. " C'est à  n'y pas croire : tu demandes conseil, mais tu te refuses à  écouter ce qu'on te dit. " Je vous assure que je m'en remets entièrement à  vous."

19        Leur tête-à -tête se poursuit jusqu'à  la tente du roi qui réitère sa demande de conseils "dont j'ai tant besoin, dit-il. " Il est encore temps de les suivre, si tu veux me faire confiance. Voici ce qu'il te faut faire pour commencer d'entrer dans les voies de Notre-Seigneur. Réunis à  la chapelle les plus hauts et les plus sages clercs, à  ta connaissance, de toute ton armée et confesse-toi publiquement devant eux de tous les péchés que la mémoire du coeur te permettra de mettre en mots. Mais veille à  ce que ton coeur et ta bouche parlent le même langage, car la confession n'est profitable que si le repentir du coeur accompagne la parole de l'aveu. Tes péchés t'ont fait perdre l'amour de Notre-Seigneur : si tu veux le retrouver, tu dois reconnaître tes fautes,[p.15] t'en repentir du fond du coeur et en faire pénitence dans ta chair et par la pratique de l'aumône et de toutes les oeuvres de charité. Telle est la vraie voie qui mène à  Dieu. Maintenant, va, confesse-toi comme je te l'ai dit, et tu recevras la discipline des mains de tes confesseurs en signe d'humilité. Si j'étais habilité à  le faire, je t'aurais volontiers entendu en confession, mais sauf cas de nécessité, on ne le peut sans avoir été ordonné et je ne le suis pas ; l'Eglise aura assez de prêtres à  te proposer à  ma place. Après, tu reviendras me voir. Dieu t'aidera sauf si ton peu de foi y fait obstacle. Va donc, fais ce que je t'ai dit et ne tais rien de ce que ta conscience te reproche."

20        La majorité des évêques et archevêques du royaume avaient accompagné l'armée. Le roi les convoqua et ils se réunirent à  la chapelle. Il se présenta devant eux, revêtu seulement de ses braies, pleurant et gémissant, une poignée de fines verges à  la main qu'il jeta à  leurs pieds en leur disant qu'ils devaient faire justice de lui selon la volonté de Dieu, "car je suis le plus grand pécheur au monde, le plus traître envers Notre-Seigneur." Quelle ne fut pas leur surprise à  l'entendre parler ainsi ! "Qu'y a-t-il, seigneur ? Qu'avez-vous ? " Je viens à  vous comme à  des pères et je veux confesser à  haute voix devant vous tous mes manquements envers Dieu, moi qui suis le plus grand de tous les pécheurs".

          [p.16] Ces paroles les émurent de pitié et leur arrachèrent des larmes. Il s'agenouilla devant eux, pieds et torse nus, tout le temps qu'il mit à  confesser les graves péchés dont il pensait s'être rendu coupable. Puis ils lui donnèrent la discipline et il la reçut humblement de leurs mains.

21        Il retourna alors auprès de celui qu'il avait appelé "maître" qui s'empressa de lui demander comment il s'était comporté. Il répondit s'être confessé de tous les péchés qu'il croyait avoir commis et qu'il avait pu se rappeler.

          "Et t'es-tu confessé de ta faute envers le roi Ban de Benoà¿c qui est mort à  ton service et envers son épouse qui a été dépouillée de leur terre depuis son décès ? Et je ne dis rien de son fils qu'elle a perdu aussi, bien que ce second dommage soit pire que l'autre." Le roi tomba de son haut : "Non, maître, je n'ai pas confessé ce péché, pourtant très grave ; mais je vous garantis qu'il s'était effacé de ma mémoire".

22        Arthur revint aussitôt à  la chapelle où les prélats se trouvaient encore à  parler de sa confession, et il ajouta ce manquement à  ceux qu'il avait déjà  reconnus. Ils ne lui imposèrent pas de pénitence dans l'immédiat, ni pour ce péché, ni pour les autres, car ils n'étaient pas tous d'accord à  ce sujet, et remirent leur décision à  la fin aoà»t pour avoir le temps d'en délibérer.

          Le roi retourna donc auprès de l'homme de Dieu et lui rapporta ce qu'il avait fait avant de le prier en ces termes : "Au nom de Dieu, maître, je fais appel à  vos conseils et je vous promets de m'y conformer en tout ; je m'en remettrai à  vous,[p.17] car je suis épouvanté de voir mes hommes me faire défaut, alors pourtant que mon amitié leur était acquise. " Il n'y a rien là  de surprenant ; c'est un premier signe que Dieu t'envoie : en t'enlevant l'appui de ceux qui t'ont longtemps permis de maintenir ton pouvoir, Il veut que tu comprennes qu'Il a lui-même l'intention de te l'ôter. Parmi eux, certains te font défection volontairement : ceux à  qui tu aurais dà», plus qu'à  d'autres, faire honneur, à  qui tu aurais dà» confier gens et seigneuries à  gouverner, c'est-à -dire les hommes de petite noblesse qui sont tes soutiens naturels, car un royaume ne peut se maintenir sans un accord général. Quant à  ceux qui te font défaut malgré qu'ils en aient, ce sont tes familiers, ceux que tu as faits riches et puissants. Leur défection n'est pas volontaire, mais elle est voulue par Dieu, et contre Sa volonté, il n'y a pas de défense possible.

23        Si les uns et les autres te font défaut, ils sont cependant là  quand tu as besoin d'eux. Mais les uns y sont conduits pour protéger leurs terres et leurs fiefs ; les autres le font volontairement à  cause des largesses que tu leur as faites et leur feras encore. Les premiers ne te sont pas plus utiles que des cadavres, car tu n'es pas le roi de leurs coeurs, et un corps sans coeur est impuissant.[p.18] Que peuvent faire écu, haubert, épée, cheval, si on s'en sert à  contrecoeur ? Rien. Si tu avais rassemblé autour de toi tous ceux qui ont régné depuis l'origine des temps et s'ils étaient tous sous les armes, s'ils n'étaient pas là  de bon coeur, ils ne te seraient pas d'une plus grande aide que ne le sont tes hommes ici et maintenant. C'est le cas de ceux qui sont là  contraints et forcés : seuls, leurs corps sont à  ta disposition ; mais leurs coeurs, tu les as perdus. Crois-tu que tout cela soit vrai ?

24        " C'est entendu, vous ne me dites que la vérité. Mais, au nom de Dieu, que puis-je y faire ? Ceux qui m'ont expliqué mon rêve m'ont dit qu'il était prémonitoire. S'il me reste un recours, aidez-moi à  le trouver. " C'est ce que je vais faire. Tu te demandes comment ? Mes conseils tendront à  l'honneur de ta personne et au salut de ton âme. Je t'enseignerai une des plus grandes sciences dont tu aies jamais entendu parler, celle de guérir un coeur malade dans un corps sain : une médecine de spécialiste, en vérité ! Mais rappelle-toi que tu m'as promis de suivre mes recommandations. " C'est ce que je ferai, assurément. " Voici donc ce que tu dois faire pour obtenir sans tarder aide et secours. Tu verras alors ce dont Dieu est capable pour te réconcilier avec Lui et avec les hommes. Rentre dans ton royaume et fais le tour de toutes tes bonnes villes ; restes-y plus ou moins longtemps selon leur importance, assez en tout cas pour y entendre plaignants et plaideurs, les grands comme les petits,[p.19] car un homme de condition modeste sera plus content de voir son bon droit reconnu par toi que s'il avait obtenu davantage devant un autre tribunal, et il ira répétant que c'est toi en personne qui lui as donné gain de cause. C'est ainsi que doit se conduire un roi qui veut être aimé à  la fois des hommes et de Dieu, des hommes en pratiquant l'humilité, de Dieu en rendant la justice. Tels sont les premiers pas dans la voie de l'honneur et de l'amour.

25        Une autre recommandation : dans chaque ville où tu t'arrêteras, mande auprès de toi les hommes les plus haut placés, mais aussi tous les chevaliers, riches ou pauvres : ils afflueront, et de bon coeur ! tu iras au devant d'eux et tu leur feras honneur de toutes les façons possibles et sans rien épargner : escortes, fêtes, réceptions.

          Quand tu verras un jeune homme sans ressources, que la pauvreté tient en ses liens mais qui n'aura pas, pour autant, oublié ce qu'est la prouesse, perdu au milieu de tous ses semblables, ne le néglige pas à  cause de sa pauvreté et de la modestie de son origine, car un manque d'argent et de naissance peut masquer une grande richesse de coeur, alors que l'abondance d'or et de terres sert souvent d'enveloppe à  l'indigence du coeur.

          Mais comme tu ne pourrais, partout où tu passeras, distinguer les bons des mauvais à  toi seul, aie recours, chaque fois,[p.20] au chevalier reconnu comme le plus loyal et le plus aguerri aux armes, et distribue biens et honneurs en te fiant à  son témoignage, car personne ne sait aussi bien reconnaître le mérite que celui au coeur duquel est enracinée la prouesse. Quand il t'aura montré, assis au bas bout de la table avec ses pareils, un simple chevalier - un vrai preux -, ne va pas lui préférer la compagnie du puissant à  côté de qui tu trônes : lève-toi, va t'asseoir à  côté de ce chevalier pauvre, enquiers-toi de sa situation, lie connaissance avec lui.

26        Et tout le monde dira : 'Vous avez vu ce qu'a fait le roi ? A tous les puissants qui l'entouraient il a préféré un homme de petite condition'. C'est ainsi que tu t'attireras l'amour des gens modestes, car l'humilité est une vertu que, plus que toute autre, tu auras honneur et profit à  pratiquer. Tu ne trouveras pas un homme, si puissant soit-il, pourvu qu'il soit bon et réfléchi, qui, lorsque tu te lèveras d'auprès de lui pour aller tenir compagnie à  plus modeste, n'y voie une sage et belle action. Et s'il se trouve des fous pour te le reprocher, ne t'en préoccupe pas : le blâme de l'insensé est sans valeur alors que l'éloge du sage grandit et exalte. Après avoir lié connaissance avec de simples gens et les avoir fréquentés, reviens auprès des grands barons de ton royaume pour leur tenir compagnie à  leur tour, car les uns ne doivent pas prendre l'avantage sur les autres.

27        Après avoir suffisamment passé de temps à  ton gré dans une de tes villes, tu repartiras comme tu es venu. Tiens prêts pour ce moment de beaux chevaux, des armes de qualité, de riches vêtements de soie, de la luxueuse vaisselle d'argent et de vermeil, et beaucoup d'argent.

          Quant tu verras cet homme peu fortuné mais sans peur ni reproche que t'a fait connaître ton fidèle intermédiaire, choisis un de tes chevaux qui puisse lui convenir, mets-toi en selle, puis approche-toi de lui, souris-lui et, après avoir mis pied à  terre, dis-lui que tu veux le voir monter ce cheval par amour pour toi. Et fais-lui remettre de tes deniers la somme qui, d'après ton estimation,[p.21] correspondra à  ses besoins. Tu lui feras présent du cheval pour sa prouesse et de l'argent pour qu'il puisse largement tenir son rang.

28        Voilà  comment te comporter avec les simples et pauvres chevaliers qui le méritent. Avec les vavasseurs qui, eux, sont à  leur aise, tu t'y prendras autrement. Tu leur donneras vêtements et palefroi pour qu'ils aillent à  leurs affaires. Mais pense, là  encore, à  te servir toi-même du cheval : ils iront répétant que c'est ton palefroi qui leur sert de monture.

          N'oublie pas pour autant d'accroître les fiefs de ceux qui n'en sont pas assez bien pourvus : concède leur largement terres et rentes, à  chacun selon sa situation. Tu n'y perdras pas, puisqu'ainsi tu t'attacheras leurs coeurs et que les terres données à  tenir à  des gens capables seront mieux gardées que par un homme seul (ce que tu es), c'est-à -dire sans aucun pouvoir. Tu dois donc préférer que ta terre soit en partie occupée avec honneur par des personnes de mérite plutôt que de t'exposer à  la perdre honteusement et en totalité.

29        Tu feras aussi des présents aux puissants, rois, ducs, comtes et barons : de l'argenterie, de beaux bijoux, des vêtements de soie, des oiseaux dressés pour la chasse et des chevaux. Mais attention : attache-toi moins à  la valeur de tes cadeaux qu'au plaisir qu'ils donnent. Ceux qui ne manquent de rien n'ont pas tant besoin, pour éprouver du plaisir, qu'on augmente leur richesse que de se sentir plus riches parce qu'on leur aura procuré plus de plaisir, vu que se contenter d'entasser richesse sur richesse n'est guère source d'agrément.

          [p.22] C'est à  celui qui est dans le besoin qu'il faut faire des présents où la valeur compte plus que la beauté, qui soient utiles plutôt que seulement agréables, puisque l'indigent n'a besoin que de plus de ressources et le riche ne peut jamais être à  court que d'agréments.

          Il ne faut donc pas offrir les mêmes choses à  tous car on ne doit pas donner à  quelqu'un ce qu'il a déjà . Voilà  donc comment te montrer à  la fois généreux et équitable. De son côté, la reine devra en faire autant avec les dames et demoiselles du pays.

          Enfin, quant à  la manière de donner, respectez, elle et toi, la recommandation du sage : le donateur doit être aussi joyeux de donner que le destinataire de recevoir. Il faut se garder de faire des cadeaux avec une mine renfrognée ; au contraire, il faut toujours être souriant car on y double son mérite, alors qu'un air rechigné vous le fait perdre entièrement.

30        Il y a encore une autre raison pour laquelle tu devrais être toujours prêt à  donner : la largesse, tu le sais, ne peut causer ta ruine. Mais thésauriser à  l'excès peut te coà»ter cher. On n'a jamais vu la générosité ruiner quiconque alors que nombreux sont ceux dont l'avarice a causé la perte. Fais-toi une habitude de donner, et tu auras toujours de quoi le faire, car le produit de tes dons restera sur ta terre et les richesses de beaucoup d'autres y afflueront de surcroît. Tant que tu en auras la volonté, tu seras en mesure de faire largesse car tu ne pourras venir à  bout de l'or et de l'argent de ta terre ; mais si tu entends les garder pour toi, ce sont eux qui t'useront comme l'eau fait pour la roue du moulin : voilà  pourquoi tu dois t'appliquer à  distribuer sans relâche ce que tu possèdes. A te comporter ainsi,[p.23] tu gagnerais l'honneur du monde, le coeur de tes gens et l'amour de Notre-Seigneur : ce sont les plus hauts gains destinés à  l'homme et il ne doit aspirer à  rien d'autre.

          A ton avis, est-ce que ce sont là  des conseils de bonne foi ?

31        " Certes oui, maître, et je ferai comme vous m'avez dit, si Dieu me ramène honorablement en mon royaume.

          Mais je voudrais aussi vous consulter sur cette chose étonnante qu'on m'a dite en m'expliquant mon songe, à  savoir que personne ne peut m'éviter la perte de ma terre sauf 'le lion d'eau et le médecin qui n'utilise pas de remède, mais se fie au conseil de la fleur'. Eclairez-moi, s'il se peut, sur ces trois points. Moi, je n'y comprends rien, mais vous, vous serez capable de me les faire entendre, si vous le voulez. " Ecoute-moi. Je t'ai montré comment tu as perdu le coeur de tes gens et comment le recouvrer. Je vais aussi t'expliquer de point en point ce que tu me demandes, pour que tu ne risques plus de t'y tromper, alors que ceux qui t'ont dit cela, eux, ne savaient pas plus ce qu'ils disaient que l'insensé qui profère des paroles dont il ignore le sens.

32        Moi, je vais te dire ce qu'il en est. Ce qu'ils t'ont déclaré était fondé, car le lion, c'est Dieu. S'Il est symbolisé par le lion, c'est que les caractères naturels de cet animal le mettent à  part de tous les autres. Et s'ils l'ont appelé 'de l'eau', ce qui a de quoi surprendre,[p.24] c'est qu'ils ont cru le voir environné d'eau. Or, cette eau, c'est le monde : car, de même que le poisson ne peut vivre hors de l'eau, de même nous ne pouvons vivre hors du monde et de tout ce qui en fait partie. Ceux qui t'ont affirmé avoir vu ce lion étaient immergés dans le monde, et comme ils vivaient au sein du péché qui les avait corrompus, ils ont cru voir le lion lui-même dans l'eau, c'est-à -dire dans ce monde. Mais s'ils avaient été, comme ils auraient dà» l'être, loyaux, chastes, charitables, compatissants, pieux et pleins de toutes   vertus, ils l'auraient vu là -haut, dans le ciel, c'est-à -dire dans l'éternité qui attend tout homme décidé à  obéir aux commandements de son créateur.

33        Celui qui pratique ces vertus vit en ce monde comme n'en faisant pas partie ; il vit selon l'esprit, non selon la chair, car, si son corps est ici-bas, son coeur, tout animé de saintes pensées, se trouve déjà  au ciel.

          La terre quant à  elle, est comme une fosse où est enseveli quiconque vit comme un insensé, dans l'orgueil, la cruauté, la traîtrise, l'avarice, l'envie, la luxure, se rendant coupable de tous les péchés mortels. Tels étaient les clercs qui t'ont expliqué ton rêve, et c'est pour cela qu'ils ont cru voir le lion dans cette eau qui représente le péché. Et certes, il n'y était pas, car Dieu est sans péché. Il siégeait sur son trône de gloire, mais l'épaisseur de l'air qui les séparait de Lui était si grande qu'ils ne pouvaient Le voir que semblable à  eux, c'est-à -dire dans l'eau.[p.25] La science approfondie dont ils étaient les détenteurs leur a permis de voir la figure du lion à  force d'investigations. Cependant, comme elle était seulement humaine, ils ne purent que voir sans comprendre ni savoir ce dont il s'agissait car ils étaient des hommes selon la chair et le lion était pur esprit.

34        Privés de cette connaissance, ils commirent l'erreur de croire qu'ils l'avaient vu au sein de l'eau, ce pourquoi ils l'appelèrent 'lion de l'eau'. Ce lion est Jésus né de la Vierge, car, de même que le lion est le roi des animaux, de même Dieu est le maître de l'univers.

          Le lion a beaucoup d'autres caractères qui lui permettent de symboliser Dieu, mais je ne vais pas en parler maintenant. Je dirai seulement que c'est là  le lion qui est ton seul recours, si tu peux en avoir un : c'est Jésus-Christ, le vrai lion. As-tu bien compris qui est le lion et pourquoi il a été appelé 'lion de l'eau' ?

35        " Oui, j'ai très bien compris, maître, et vos explications sont convaincantes. Mais au nom de Dieu, dites-moi qui peut être 'le médecin qui n'utilise pas de remèdes' ? Je m'imaginais qu'ils s'en servaient tous : du coup, je n'y comprends plus rien. " Plus je te considère et plus je te trouve peu perspicace : le bon sens aurait pu te faire déduire une chose de l'autre. Mais puisque j'ai commencé à  te donner leçons et explications, à  toi qui portes la couronne royale de par Notre-Seigneur, j'irai jusqu'au bout, non tant à  ton usage qu'à  celui de l'ensemble du peuple. Je vais donc t'exposer qui est ce médecin. Il est le seul de son espèce et tous les autres [p.26] tiennent de lui leur savoir : diagnostiquer les maladies du corps et connaître les moyens de les guérir.

36        C'est l'intelligence que Dieu leur a conférée qui leur permet de le faire et c'est la vertu qu'Il a donné aux plantes qui leur sert à  guérir les corps - car ils ne savent traiter que les corps. Et même pas toujours : le malade meurt souvent malgré toute la peine que les médecins se donnent pour le soigner. De plus, s'ils guérissent parfois le corps, ils sont impuissants face aux maladies de l'âme. Mais Dieu, Lui, ne l'est pas. Dès qu'on vient à  Lui et qu'on avoue ses fautes, si accablé soit-on par le poids de péchés invétérés, Il vous regarde, et plus besoin de médecin, de remèdes ni de pansements. Son seul regard a suffi pour guérir la plaie et la rendre saine.

37        C'est Lui le 'médecin qui n'utilise pas de remèdes', mais seulement Son doux regard qui est une panacée pour les plaies des corps et des âmes. Les autres ne procèdent pas de la même façon : après avoir examiné les blessures, ils doivent se mettre en quête des herbes et des médicaments capables de soigner le mal. Et tout finit par être perdu, puisque c'est la mort qui a le dernier mot. Le médecin vraiment digne de ce nom, c'est celui qui, d'un simple regard, rend la santé du corps et de l'âme aux malades, celui qui prolonge la vie du corps à  Sa volonté  [p.27] et qui à  tous coups lutte victorieusement contre la mort de l'âme. Oui, c'est Lui 'le médecin qui n'utilise pas de remèdes'.

          Tu peux donc tenir pour sà»r que si, aujourd'hui, tu t'es confessé sincèrement et du fond du coeur, tu es guéri de corps et d'âme : tu ne connaîtras plus la honte en ce monde ni la mort éternelle de l'âme dans l'autre, car Il te protégera de tous les périls, Celui que l'on appelle à  juste titre 'le médecin qui n'utilise pas de remèdes'.

38        " Vous pouvez bien avoir raison, mais je suis encore plus perdu qu'avant quant au 'conseil de la fleur', car je vois bien qu'une fleur ne peut pas donner de conseil sans parler... et comment le pourrait-elle ? " Cela va être une évidence pour toi : une fleur peut parler et donner des conseils ; et tu ne peux avoir accès au 'médecin qui n'utilise pas de remèdes' sans avoir recours au 'conseil de la fleur'. Si jamais tu es soulagé de ta douleur présente, ce sera grâce à  elle. Je vais donc te dire qui elle est et comment ses conseils te seront salutaires.

          Elle est la reine des fleurs, celle qui a donné naissance au fruit qui soutient les corps et nourrit les âmes. C'est Lui qui fit manger à  satiété [p.28] cinq mille personnes dans la prairie, quand on remplit douze corbeilles avec les restes ; c'est Lui qui nourrit tout le peuple dans le désert, quarante-cinq ans durant, là  où, dit l'Ecriture, l'homme goà»ta au pain des anges ; c'est le fruit qui soutint Joseph d'Arimathie pendant son voyage depuis la Terre promise jusqu'à  ce pays étranger pour lui où il est venu sous la conduite de Jésus-Christ et par Son commandement ; c'est le fruit dont l'Eglise se nourrit chaque jour, c'est Jésus-Christ le fils de Dieu.

39        Quant à  cette fleur qui te donnera conseil et aide, si tu dois les obtenir de quelqu'un, c'est sa mère, la douce Vierge dont Il est né hors la coutume de nature. C'est à  juste titre qu'on l'appelle 'fleur', car aucune femme, avant ou après elle, n'a porté d'enfant sans devoir, auparavant, être déflorée par l'union charnelle. Mais elle n'a jamais perdu son pucelage : jeune fille et vierge, elle est devenue dame, mais est restée vierge après avoir conçu et enfanté. Elle est donc la fleur des fleurs puisqu'elle a gardé sa glorieuse fleur intacte et saine là  où toutes les autres se fanent, lors de la conception et de l'enfantement, et puisqu'elle a donné naissance au fruit de vie.

40        C'est par l'intermédiaire de cette fleur que tu auras accès à  Celui qui est de bon conseil, car elle te réconciliera avec son tendre fils et t'enverra le secours dont tu as besoin pour recouvrer l'honneur que tu as commencé de perdre. Personne d'autre qu'elle [p.29] ne peut t'aider à  trouver le salut de ton corps et de ton âme, car personne ne se fait mieux entendre du Sauveur que Sa mère. Elle ne cesse d'intercéder pour les malheureux et si tu l'honores, son appui te fera échapper à  tous les dangers. C'est elle, la fleur dont tes clercs t'ont parlé sans le savoir, c'est la fleur grâce à  laquelle le vrai lion, le haut médecin qui n'utilise pas de remèdes t'empêchera de perdre terres et honneur, à  moins que l'obstacle ne vienne de toi.

          Qu'en penses-tu ? Reconnais-tu toujours que j'ai bien déchiffré ton rêve ? " Assurément, maître, vous me l'avez si clairement expliqué que m'en voilà  tout réconforté, il me semble que mes craintes se sont comme envolées et je me sens même plus serein que d'habitude. Je jure devant Dieu que je ferai tout ce que vous m'avez recommandé, s'Il me donne de revenir dans mes terres avec honneur."

41        Pendant cet entretien, s'étaient présentés deux chevaliers de la maison de Galehaut. Aussitôt qu'il les vit, Arthur ordonna qu'on les lui amène et, comme il s'entendait à  honorer les personnes de mérite, il se leva devant eux avant de savoir qui ils étaient. Il s'agissait du roi des Cent Chevaliers et du roi Premier Conquis (qu'on appelait ainsi parce que c'était le premier que Galehaut avait fait passer sous sa dépendance).

          "Seigneur, dit le roi des Cent Chevaliers, faisant office de porte-parole,[p.30] c'est Galehaut, le seigneur des Iles étrangères, qui nous envoie. Il dit s'étonner de ce que vous soyez venu défendre votre terre contre lui avec des forces si réduites, puissant comme vous l'êtes : il avait entendu dire qu'aucun roi au monde ne l'était plus que vous.

42        Il considère donc qu'il ne s'honorerait pas de vaincre un souverain tel que vous mais qui serait désavantagé par une armée si peu nombreuse. C'est pourquoi, il vous accorde une trêve d'un an, à  condition qu'au bout de ce délai vous vous retrouviez ici, l'un et l'autre, avec toutes les forces dont vous pouvez disposer (lui-même a encore des réserves). Mais sachez qu'alors il ne repartira pas avant de vous avoir mis en déroute et de s'être emparé de vos terres. Sachez aussi que, ce moment venu et quel qu'en soit le prix à  payer, le Bon Chevalier, celui qui, hier, a été le meilleur au combat, fera partie de sa maison. " J'entends bien ce que vous dites, mais, avec l'aide de Dieu, celui qui vous envoie ne sera jamais ni maître de moi, ni seigneur de mon royaume."

43        Les messagers se retirent, laissant le roi partagé entre joie et inquiétude : joie pour la trêve qu'on lui accorde, inquiétude pour le Bon Chevalier qui avait si bien défendu sa terre et que Galehaut se vantait de faire passer dans son camp.

          L'homme de Dieu l'appelle et lui fait remarquer que "la sainte fleur est déjà  intervenue pour lui auprès du haut lion, du 'médecin qui n'utilise pas de remèdes' et qui viendra à  son secours, si, de son côté, il oeuvre en ce sens. " C'est un bon début, en effet ; mais ce qui m'inquiète grandement, c'est ce chevalier qui s'est battu pour moi et que Galehaut se vante de compter au nombre des gens de sa maison lors de notre prochain affrontement.[p.31] Je ne le connais pas. Qui peut-il être ? " Ne t'occupe pas de cela. Ce qui est important, c'est ce dont il est capable " Dites-moi au moins si l'an prochain il aura changé de camp." Comme le religieux lui affirme que non, le roi en est bien aise et se sent tout ragaillardi.

          Les hommes de Galehaut commencent de se disperser et Arthur ordonne aux siens d'en faire autant. Il prend congé de son maître et retourne dans son pays en faisant transporter Gauvain, qui avait été grièvement blessé, sur un brancard à  chevaux.

          Le conte n'en dit pas plus ici sur Arthur, Galehaut et leurs gens ; il revient à  la dame de Malehaut qui détient en prison le Bon Chevalier.

La

Lancelot prisonnier de la dame de Malehaut (suite)

 

 

1         Le soir même où ceux qui s'étaient battus commençaient de rentrer chez eux, comme vous venez de l'entendre, le chevalier retourna directement à  Malehaut. Comme il faisait nuit, il put entrer sans se faire remarquer dans la cour où la dame, qui était sà»re de le voir revenir, l'avait fait attendre. Aussitôt qu'il se fut désarmé, il pénétra dans sa geôle et se coucha sans manger : il avait trop mal pour avaler la moindre bouchée.

          Les chevaliers de la dame qui avaient participé aux combats revinrent dans le même temps. Elle les interrogea sur le déroulement de la rencontre, sur ceux qui s'étaient distingués dans les deux camps et ils dirent que le meilleur de tous [p.32] avait été un chevalier qui arborait des armes rouges.

2         A cette nouvelle, la dame jeta un coup d'oeil à  une demoiselle qui se trouvait à  ses côtés : c'était sa cousine germaine et elle en avait fait la gouvernante de sa maison. Il lui tardait beaucoup que les chevaliers se soient retirés et elle se débarrassa d'eux dès qu'elle le put. Puis, s'adressant à  sa cousine : "Pourrait-il s'agir de notre chevalier ? " Je ne sais, dame. " J'aimerais bien le savoir. Si c'est lui le vainqueur, son corps et ses armes doivent en porter des traces évidentes."

3         La dame congédia aussitôt tous ses gens pour qu'il n'y ait plus qu'elle et la demoiselle dans les lieux. En s'éclairant aux chandelles (la jeune fille en avait emporté une grosse poignée), elles se rendirent d'abord à  l'écurie : le cheval avait des plaies à  la tête, à  l'encolure, au poitrail et aux jambes ; les os étaient visibles à  plusieurs endroits ; il était affalé devant sa mangeoire, si mal en point qu'il n'avait même plus la force de boire ni de manger. "Que Dieu m'aide, fait la dame, vous avez tout l'air d'être le cheval d'un preux. Et vous, qu'en pensez-vous ? " Que pourrais-je dire ? Assurément, cet animal a plus été à  la peine qu'au repos. Et pourtant, ce n'est pas celui avec lequel il est parti. " C'est qu'il lui en a fallu plus d'un, voyez-vous. Mais, allons examiner ses armes : nous verrons dans quel état elles sont".

4         Elles passèrent dans la pièce où il les avait laissées. Le haubert avait des rivets faussés et plusieurs gros trous [p.33] au niveau des épaules et des bras et en beaucoup d'autres endroits ; l'écu était presque fendu en deux, il portait des traces de coups d'épée sur les côtés et du sommet jusqu'à  la bosse du milieu, si bien qu'il n'en restait plus grand chose et ce peu était percé de si gros trous - des marques de lance - qu'on aurait pu passer les poings au travers de certains ; quant au heaume, il était cabossé et fendu, le nasal était en morceaux et le cercle qui le renforçait pendait : bref, il était inutilisable.

          "Que pensez-vous de ces armes ? demande la dame à  sa cousine.

       " Il me semble que celui qui les portait ne s'est pas épargné. " Vous pouvez dire que c'est le plus vaillant homme au monde. " Il se peut que vous ayez raison, dame. " Venez, allons le voir. Jusqu'ici je n'ai quand même pas été entièrement convaincue : son corps témoignera de la vérité."

5         La dame prend les chandelles et passe sa tête par la porte de la cellule qui était restée ouverte. Le chevalier était couché, nu, les draps tirés sur la poitrine, mais les bras sortis à  cause de la chaleur et profondément endormi. Son front et tout son visage étaient gonflés et contusionnés, meurtris par les mailles du haubert ; il avait des écorchures au nez et aux sourcils, des blessures profondes aux épaules ; ses bras étaient couverts d'ecchymoses, des coups qu'il avait reçus, et ses mains étaient très enflées et couvertes de sang.

          La dame regarde la jeune fille et se met à  rire : "Vous allez voir un spectacle qui en vaut la peine". Elle entre dans la geôle cependant qu'à  son tour la demoiselle passe la tête par la porte et regarde de tous côtés.

6         La dame lui rend la chandelle dont elle s'éclairait [p.34] tandis qu'elle continue de s'avancer. "Que voulez-vous faire, dame ? " Je n'aurai jamais une aussi belle occasion de l'embrasser. " Taisez-vous, dame, comment pouvez-vous dire une chose pareille ? Ne faites pas une telle folie : s'il se réveillait, il en aurait moins d'estime pour vous et pour toutes les femmes ; ne perdez pas la tête au point d'en oublier toute pudeur. " Il ne peut y avoir de honte à  quoi que l'on fasse pour un vaillant comme lui. " Mais si, dame ! Peut-être y prendrait-il plaisir ; mais s'il vous repoussait, votre honte n'en serait que plus grande. Et tel qui se montre vaillant au combat est dépourvu des autres qualités du coeur. Sa joie pourrait ne pas être assez grande pour qu'il ne voie pas dans votre geste un acte bas et téméraire. Du coup, vous lui auriez prodigué pour rien vos bons soins et votre amour."

7         La jeune fille réussit à  convaincre la dame de s'en tenir là . Une fois de retour dans leurs chambres, elles se mettent à  parler du chevalier, mais la demoiselle fait tout ce qu'elle peut pour détourner la conversation, car elle préférerait que sa cousine cessât de penser à  celui dont elle la voit, à  l'évidence, amoureuse. Elle finit donc par lui dire : "Il en a une autre que vous en tête ; ne rêvez pas : on y est souvent trompé. " Que Dieu m'aide, je pense bien qu'il vise plus haut que quiconque ne l'a fait à  sa place. Et puisqu'Il l'a fait si beau, et plus vaillant que tous les autres, puisse-t-Il exaucer ses voeux !"

8         [p.35] Cette nuit-là , elles continuèrent de parler du chevalier. La dame se demandait ce qui le poussait à  accumuler les exploits et elle pensait en elle-même qu'il devait être amoureux d'une très grande dame. Elle aurait beaucoup aimé savoir qui il était et qui était l'élue de son coeur et elle aurait tellement voulu que ce fà»t elle. Mais elle devinait en lui un si grand coeur et tant de vaillance qu'elle n'arrivait pas à  se l'imaginer épris d'une femme comme elle. Elle croit avoir, peut-être, un moyen de l'apprendre.

          Le conte cesse ici de parler de la dame, de la jeune fille et du chevalier. Il revient au roi Arthur qui est de retour sur ses terres.

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Quête de Lancelot par Gauvain et d'autres chevaliers

 

1         Il rapporte que le roi commença par séjourner au Pays de Galles à  Cardueil, une ville très proche de sa route et qui ne manquait de rien. Il y passa près d'un mois et y tint quotidiennement une cour solennelle en s'appliquant à  suivre en tout les recommandations de son maître. Au bout de quinze jours, monseigneur Gauvain était complètement remis de ses blessures à  la plus grande joie de tous.

          Le vingt-cinquième jour Arthur était à  table et, après avoir avalé quelques bouchées, il s'absorba dans des pensées dont on voyait bien qu'elles n'étaient pas agréables : il avait même l'air tout chagriné. Gauvain qui assurait le service avec d'autres s'approcha : "Vous êtes comme absent, seigneur ; on vous le reprochera : déjà , nombreux sont les chevaliers [p.36] qui vous en blâment".

2         Cette remarque mit le roi très en colère : "Gauvain, Gauvain, vous m'avez arraché aux plus courtoises pensées que j'aie jamais eues et on aurait bien tort de m'en critiquer : je songeais au meilleur de tous les vrais chevaliers, celui qui l'a emporté sur tous les autres lors de la rencontre qui nous a opposés à  Galehaut qui, justement, s'est vanté de le faire entrer dans sa maison. J'ai connu un temps où mes compagnons et les chevaliers de ma propre maison, dès qu'ils m'entendaient formuler un souhait, s'empressaient de le satisfaire, même s'il leur fallait pour cela entreprendre une quête en pays lointain. Et l'on avait l'habitude de dire que toute la prouesse du monde était chez elle en ma demeure ; mais elle n'y est plus puisque le meilleur de tous en est absent. " Assurément, seigneur, vous avez tout à  fait raison. Et s'il plaît à  Dieu, nous allons trouver ce chevalier et vous l'amener, dussions-nous le chercher jusqu'au bout du monde."

3         Monseigneur Gauvain fait demi-tour et marche jusqu'à  la porte de la salle où beaucoup de chevaliers émérites étaient assis en train de manger. Se tournant vers eux, il proclame à  haute et intelligible voix : "Seigneurs, que tous ceux qui veulent participer à  la plus haute quête qui sera jamais après celle du Graal me suivent ! Tout le renom et tout l'honneur du monde attendent celui à  qui Dieu donnera la chance de mener cette aventure à  bien. Et celui qui n'en aura pas été ne pourra pas se faire fort de les obtenir." Sur ce, il s'en va et les tables commencent à  se vider des chevaliers qui se précipitent après lui.

4         Ce départ général eut le don d'irriter le roi qui fit rappeler Gauvain : "Cher neveu, vous me mettez en colère et vous me faites grand honte, à  vouloir emmener avec vous toute ma compagnie, surtout dans ces circonstances où je dois, partout où je passe, donner plus d'éclat que d'habitude aux cours que je tiens.[p.37] On n'a jamais vu tant de chevaliers se mettre en quête d'un seul. Avez-vous l'intention de forcer la main à  tous mes gens ? Si cela se fait avec moins de monde, je n'en aurai que plus d'honneur."

5         Gauvain réfléchit que le roi ne se trompait pas : "Seigneur, c'est à  vous de décider combien partiront. Ce que j'en disais, ce n'était pas pour être mieux entouré, car c'est seul que je me mettrai en quête. Mais si nous étions nombreux à  chercher le chevalier chacun de notre côté, nous aurions plus vite fait de le trouver que si un seul le tentait. " Vous avez raison : choisissez vous-même quarante participants, car je ne veux pas que tout cela ne soit que paroles en l'air."

6         Monseigneur Gauvain prit les quarante chevaliers parmi ceux pour qui il avait le plus d'amitié ; chacun se réjouissait d'en faire partie. Ils allèrent tous s'armer puis revinrent devant le roi. On apporta des reliquaires car l'habitude était que tout chevalier qui partait de la maison du roi pour courir les aventures prêtait serment sur les reliques de faire à  son retour un récit véridique et sincère de tout ce qui lui serait arrivé ; s'il ne le faisait pas au moment de son départ, il s'en acquittait quand il était revenu : sinon, on ne l'aurait pas cru. Gauvain s'agenouilla pour prêter serment, mais le roi qui était devant lui, prit d'abord la parole : "Seigneurs, ayez garde de ne pas partir avec l'idée de ne rien faire ![p.38] Rappelez-vous que vous êtes tous des chevaliers accomplis pour qui il ne doit rien y avoir d'impossible."

7         Après avoir réfléchi, Gauvain qui était resté à  genoux demanda à  tous les hommes en armes qui l'entouraient s'ils étaient d'accord pour prêter serment dans les mêmes termes que lui. Et ils répondirent que oui. "Alors jurez seulement ce que vous venez de dire et moi, je jurerai le dernier." Quand ils se furent exécutés, Gauvain s'engagea à  dire la vérité à  son retour ; il ne reviendrait pas sans avoir trouvé le chevalier ou, au moins, sans avoir des nouvelles sà»res le concernant et il ne laisserait pas derrière lui un seul de ses compagnons sauf s'il y avait des morts parmi eux. La teneur de ce serment surprit beaucoup les chevaliers qui partaient en quête et encore plus le roi qui avait en tête la date fixée pour la bataille contre Galehaut. "Vous avez eu tort de ne pas excepter de votre serment l'empêchement constitué par la rencontre de l'an prochain. " Impossible de revenir là -dessus, seigneur."

8         Il lace aussitôt son heaume, se met en selle et part de la cour avec tous ceux qui devaient l'accompagner. Il y avait là  les quatre Yvain (Yvain de Lionnel, celui "aux mains blanches", le Daim et le Bâtard , Galegantin le Gallois)[p.39], Gasoain d'Estragot et Galantin le Gai ; Caradigai, Magloas, le duc Taulas et Chenu de Carec ; y étaient aussi Guerrehet et son frère Agravain, Cadoain, Keu d'Estrau et Dodinel le Sauvage, avec Karadoc bras Courts, les rois de Genes et des Nares, Hélain le Blond, et le seigneur Brandis ; sans oublier Adain le Beau, Osoain le Hardi (et le Laid Hardi, ainsi qu'un autre Hardi : Conoain), Aiglin des Vaux, Gaheriet et Blioberis ; s'étaient joints à  eux Gales le Chaud, Aviscan d'Ecosse et Hervis de Rivel. Le quarantième était un garçon de Benoà¿c.

9         Ces quarante-là  se mirent en quête. Mais tous, si vaillants et courageux soient-ils, eurent sujet de le regretter, car le roi fut le premier à  les qualifier de parjures quand, au bout d'un an, ils se retrouvèrent bredouilles et que Gauvain les ramena tous à  la cour en vue de la bataille contre Galehaut.

          Mais, pour l'instant, le conte se tait sur monseigneur Gauvain et ses compagnons. Il revient à  la dame de Malehaut qui est anxieuse de connaître le nom et l'histoire de ce chevalier dont elle est éperdument amoureuse.

LIIa

Deuxième guerre de Galehaut contre Arthur ;
par amitié pour Lancelot, Galehaut se rend à  Arthur.
Premier rendez-vous de Guenièvre et Lancelot.
Galehaut et Lancelot regagnent le Sorelois

 

 

1         Un jour la dame le fit sortir de sa geôle pour avoir un entretien avec lui. Il voulait s'asseoir par terre à  ses pieds, mais, comme elle entendait lui faire honneur, elle lui indiqua un siège à  côté d'elle.

          [p.40] "Je vous ai tenu en prison depuis longtemps, seigneur chevalier, à  cause de la gravité de votre forfait, mais je vous ai bien traité en dépit des protestations de mon sénéchal et de toute sa famille. Vous devez donc m'en savoir gré et, si vous avez un aussi bon fond que je le crois, c'est ce que vous faites. " Je vous en suis tellement reconnaissant, dame, que je suis à  votre service partout où vous pouvez en avoir besoin. " Mille mercis à  vous ! Vous en aurez tout de suite l'occasion ; en échange de ce que j'ai fait pour vous, répondez donc, je vous en prie, à  cette question : qui êtes-vous et que cherchez vous ? Si vous voulez que ces choses ne se sachent pas, soyez tranquille : tout cela restera entre nous.

2         " Par pitié, dame ! Il n'est personne à  qui je puisse répondre sur ce que vous me demandez, pas même vous. " Non ? Même si j'insiste ? " Vous pouvez disposer de moi comme vous l'entendez, mais, dussiez-vous me faire couper la tête, je ne dirais rien. " Eh ! bien, tant pis pour vous ! Je vous jure sans mentir, sur la personne que j'aime le plus au monde, que vous ne sortirez jamais d'ici, et en tout cas pas avant la rencontre qui doit opposer monseigneur le roi Arthur et Galehaut. Jusque là , il vous reste tout le temps de subir avanies et humiliations, car il y a encore presque un an. Alors que, si vous aviez parlé, je vous aurais laissé partir sans attendre un seul jour. Mais je saurai ce que vous ne voulez pas me dire en me rendant là  où on me l'apprendra.[p.41] " Où cela dame ? " A la cour du roi Arthur où on est au courant de tout ce qui se passe. " Je ne peux pas vous en empêcher, dame."

3         Elle le renvoie dans sa geôle en faisant mine d'être très en colère et de le détester, alors qu'en réalité elle l'aime encore plus, et que l'amour grandit et s'épanouit en elle de jour en jour. Afin de dissimuler ses pensées, elle recommande à  sa cousine de dire au chevalier qu'elle le hait plus que nul homme au monde et qu'elle "lui fera subir tout ce qu'il est possible d'endurer."

          En même temps, elle se préparait à  partir à  la cour du roi pour y découvrir le nom du chevalier et s'y montrer en riche appareil. Elle s'en alla trois jours plus tard, en chargeant la jeune fille de la remplacer. "Des affaires m'obligent à  me rendre auprès du roi Arthur, chère cousine. J'ai affecté de haà¯r le chevalier parce qu'il refuse de me dire son nom ; mais je serais bien incapable de haà¯r un homme comme lui. Je vous en prie, si vous tenez à  votre honneur et à  mon affection, ayez soin de prévenir toutes ses envies et de les satisfaire, sauf si elles étaient déshonnêtes, et à  condition qu'il soit encore là  à  mon retour." La jeune fille s'y engage.

4         Sur ce, la dame se met en route et poursuit son voyage jusqu'à  Logres, la capitale du royaume, où Arthur séjournait alors. Quand il apprit sa venue, il alla au devant d'elle avec la reine et lui manifesta toute la joie qu'il avait de la voir.[p.42] Avant de rentrer en ville, il offrit des présents à  tous les chevaliers qui étaient là , et la reine en fit autant avec les dames et les demoiselles, tout cela en l'honneur de la dame de Malehaut à  qui les souverains tinrent à  offrir l'hospitalité car son aide ne leur avait jamais manqué dans les temps de guerre.

5         Le couple royal fit donc fête à  la dame. Le soir, après dîner, alors qu'ils étaient tous trois assis sur le même lit, Arthur interrogea la dame : "Si vous vous êtes donné le mal de venir d'aussi loin, ce n'a pas dà» être sans quelque bonne raison, car vous n'avez pas l'habitude de voyages pareils. " Vous avez raison, seigneur. C'est une affaire importante qui m'amène et je vais vous l'exposer. J'ai une cousine qui se voit contester son héritage par un voisin et elle ne trouve personne qui veuille défendre sa cause, car lui-même est un chevalier émérite, et son lignage est puissant : elle ne peut compter que sur moi.

6         C'est pour cela que j'ai recours à  vous : aidez-moi à  trouver le Bon Chevalier, celui aux armes rouges qui a triomphé lors de la dernière rencontre. On m'a dit que je ne pouvais trouver champion plus capable que lui. Venez à  mon secours, j'en ai bien besoin. " Très chère amie, sur la foi que je dois à  la reine qui est ici à  mes côtés, et que j'aime plus que tout, je ne pense pas le connaître : il n'est pas de ma maison ni de mon royaume, à  ce que je crois, et le voir est mon plus cher désir. Gauvain s'est lancé à  sa quête, lui quarantième, avec mes meilleurs chevaliers : voilà  bientôt quarante jours qu'ils sont partis,[p.43] et ils ne reviendront pas avant de l'avoir trouvé."

7         La dame sourit à  l'idée de cette quête absurde. La reine le remarque et se dit qu'elle ne le fait pas sans raison : "Je suis prête à  penser que vous savez mieux où il se trouve que mon époux et moi. " Sur la foi que je dois à  mon seigneur le roi dont je suis la femme-lige, et à  vous, ma dame, je ne suis venue ici que pour apprendre qui il est : je pensais y avoir de ses nouvelles. " Ce que j'en disais, c'est parce que je vous ai vue sourire. " Je me moquais de moi, en pensant à  tout le mal que je m'étais donné pour rien. Mais puisque je n'ai rien à  apprendre de nouveau auprès de vous, je vous demande la permission de partir : je m'en irai demain matin car ce ne sont pas les occupations qui me manquent chez moi. " Comment ? dit le roi, vous voulez déjà  nous quitter ? C'est beaucoup trop tôt. Restez une semaine ou deux : vous tiendrez compagnie à  mon épouse ; après quoi, vous emmènerez avec vous celui de mes chevaliers que vous préférerez pour être votre champion, car, sachez-le, vous êtes une des dames au monde à  qui je voudrais faire le plus d'honneur, tant vous m'avez efficacement aidé quand c'est moi qui ai eu besoin de vous.

8         " Je vous remercie infiniment de tout ce que vous me dites, seigneur,[p.44] mais il m'est impossible de m'attarder davantage et je n'emmènerai pas de chevalier avec moi : puisque je ne peux avoir celui que je cherchais, ce ne sont pas les autres qui me manqueront."

          A force de prières, le roi et la reine obtiennent qu'elle reste deux jours de plus. Elle s'en va alors, avec leur congé, et rentre dans son pays à  longues étapes, car elle a hâte d'être de retour et de voir celui qui fait s'évertuer à  sa recherche toute l'élite de la chevalerie. Comme elle est fière de détenir en son pouvoir celui qui leur échappe à  tous !

9         Une fois chez elle, elle est contente d'expliquer à  sa cousine que, si elle s'était rendue à  la cour du roi Arthur, c'est qu'elle pensait que son prisonnier aurait pu faire partie des familiers du roi ou être de son royaume. "Mais comment vous êtes-vous arrangée entre temps et comment les choses se sont-elles passées entre lui et vous ? " Très bien, dame ; je ne l'ai laissé manquer de rien."

          Elle n'eut pas la patience d'attendre longtemps avant de le faire sortir de sa cellule. S'adressant à  lui sur un ton irrité : "L'autre jour, seigneur chevalier, vous avez fait des difficultés pour me dire votre nom et qui vous étiez ; mais depuis, j'en ai suffisamment appris sur vous pour accepter de vous mettre à  rançon, si vous le voulez. " Je vous en remercie grandement dame, et j'accepte volontiers, si je puis la fournir. " Vous désirez savoir ce que je vais vous demander ? En fait, je vous donne le choix entre trois possibilités. Et si aucune ne vous agrée, sachez, Dieu m'en soit témoin,[p.45] que ni argent ni prière ne pourront plus vous libérer. " Dites-moi donc ce à  quoi vous avez pensé ; dans ma situation, il me faudra accepter une des trois. " D'abord, je vous déclarerai quitte si vous me dites votre nom et qui vous êtes. Si vous ne voulez pas le faire, dites-moi qui vous aimez d'amour. Enfin, si vous ne voulez satisfaire aucune de ces deux requêtes, dites-moi si vous pensez accomplir un jour autant d'exploits que lors de la dernière rencontre."

10        C'est en soupirant et avec des larmes dans la voix qu'il répond : "Je vois bien que vous me détestez, dame, pour me proposer des 'rançons' dont je ne peux m'acquitter sans honte. Et, par Dieu, quand vous aurez obtenu ce que vous voulez au prix de mon chagrin, quelle garantie ai-je que vous me considérerez comme quitte ? " Je vous donne ma parole d'honneur que, aussitôt une de ces rançons perçue, vous serez libre. Maintenant, c'est à  vous de choisir : partir ou rester. " Il me faut donc accepter la honte si je veux m'en aller", fait le chevalier dont les larmes redoublent. "Puisqu'il en est ainsi, qu'elle soit pour moi plutôt que pour autrui. Jamais je n'accepterai de vous dire mon nom et mon lignage, et si j'aimais d'amour, Dieu m'en soit témoin, je ferais tout pour que vous ne sachiez pas de qui. Je dois donc répondre à  votre troisième question [p.46] et je vais le faire, si grand soit le déshonneur auquel je m'expose. Soyez sà»re qu'en vérité j'ai la ferme intention de faire encore plus d'armes que j'en fis jamais, si on me le commande. Maintenant que vous m'avez forcé à  pareille déclaration, je veux partir tout de suite, avec votre permission.

11        " Vous en avez assez dit. Vous pouvez vous en aller quand vous voulez : j'en sais plus sur vous qu'auparavant. Mais, pour vous avoir aussi bien traité, je mérite une récompense... qui ne vous coà»tera guère et vous profitera plus qu'à  moi. " Dites-moi ce que vous voulez, dame, et vous l'aurez, sauf impossibilité. " Mille mercis ! Je vous prie de rester ici jusqu'à  la date de la rencontre. Je tiendrai à  votre disposition un bon cheval et un équipement armorié à  votre gré. Je vous dirai quel jour aura lieu la bataille et vous partirez directement d'ici pour vous y rendre. " Ce sera comme vous voulez, dame. " Voici ce que vous allez faire. Vous ne bougerez pas de votre geôle ; toutes vos demandes y seront satisfaites et, ma cousine et moi, nous ne manquerons pas de venir vous tenir compagnie. Mais je veux que personne ne sache que nous avons passé un accord. Maintenant, dites-moi quelles armes vous voulez porter. " Noires", répond-il. Sur ce, il retourne dans sa cellule cependant que la dame lui fait discrètement préparer un écu et un cheval noirs ainsi qu'une cotte d'armes et un caparaçon de la même couleur.

12        Cependant que le chevalier reste emprisonné, le roi Arthur se comporte avec les siens comme le lui avait enseigné le clerc, en leur faisant honneur. Au bout de six mois à  peine, il avait si bien regagné leurs coeurs [p.47] qu'ils étaient plus de mille à  avoir pris des dispositions pour s'installer sur place le moment venu ; et tous se vantaient de préférer une mort douloureuse au cours de la bataille plutôt que de rester en vie et de voir le roi perdre sa terre. Son humanité s'était si bien attiré leurs bonnes grâces que, deux semaines avant l'expiration de la trêve, ils étaient arrivés avec lui en amenant le plus de gens possible.

          Monseigneur Gauvain et ses compagnons de quête arrivèrent aussi de leur côté ; ils rentraient bredouilles, à  leur plus grande honte, mais l'inquiétude de savoir le roi dans une situation difficile les avait fait revenir. Gauvain déclara qu'il valait mieux qu'ils l'encourent pour sauver l'honneur de leur seigneur-lige plutôt que de la voir être son seul fait, avec la perte de sa terre ; "il ne peut pas être déshonoré sans nous, mais nous pouvons l'être sans lui, car nous pouvons perdre nos terres sans qu'il y aille de son honneur alors qu'il ne peut perdre la sienne sans qu'il y aille du nôtre."

13        C'est ainsi que Gauvain convainquit ses compagnons de se joindre à  lui pour la rencontre prévue. Le roi leur fit fête car il avait eu grand peur qu'ils ne soient pas là  à  temps.

          Il y avait donc, face à  face, Arthur venu en force pour défendre sa terre et Galehaut qui n'était pas en reste : son armée était deux fois plus nombreuse que l'année d'avant et les piquets de fer qui entouraient alors tout son campement n'en protégeaient plus que la moitié.

          Dès la trêve expirée, les simples chevaliers des deux camps manifestèrent leur désir d'en découdre. Son conseil demanda à  Galehaut lesquels de ses gens il souhaitait engager le premier jour [p.48] et en quel nombre. Il prévint que, sauf cas de nécessité, lui-même ne participerait pas aux affrontements ni ce jour-là , ni par la suite. "Le premier jour, il s'agira seulement de voir ce dont la chevalerie d'Arthur est capable ; le second, la lutte devra se terminer par la déconfiture de l'un de nous deux". Il ordonna donc que le roi Premier Conquis mène à  la bataille trente mille hommes pour le premier jour, afin de tester les forces de l'adversaire ; s'il estimait ce nombre insuffisant, il en enverrait chercher autant qu'il voudrait.

14        Telles sont les décisions de Galehaut. Dans l'autre camp, c'est monseigneur Gauvain qui s'adresse à  son oncle : "Si Galehaut ne prend pas les armes demain, seigneur, vous non plus. " En effet, mon cher neveu. Vous le ferez à  ma place et vous commanderez une partie de mes gens. Et faites de votre mieux, il le faut. " C'est vous qui décidez, seigneur."

          Le lendemain, on se leva tôt dans les deux camps et tous allèrent s'armer après avoir entendu la messe. Les gens d'Arthur franchirent petit à  petit les barrières qui délimitaient le champ clos et les hostilités commencèrent. A plusieurs reprises, il y eut de belles joutes et de dures mêlées. Tout à  coup, on vit s'avancer un certain Escoral le Pauvre. Il faisait partie des hommes de Galehaut et devait, plus tard, intégrer la maison d'Arthur. C'était un vrai preux, très estimé pour sa valeur aux armes et le plus aimé de tous les simples chevaliers de son camp.

15        [p.49] A lui tout seul, il s'en prit à  une troupe de plus de cent chevaliers qu'il chargea si résolument que tout le monde le regarda faire avec admiration. Tout ce que le groupe comptait de chevaliers émérites le laissa choisir son premier adversaire. Voulant faire le meilleur usage possible de sa lance, il s'enfonça sans rencontrer d'obstacle jusqu'au coeur du bataillon et y frappa un très preux chevalier : Galeguinant, le frère d'Yvain le Bâtard qui, lui-même, faisait force d'éperons pour s'engager dans la bataille et y augmenter encore la renommée et l'honneur qu'il s'était déjà  acquis. Leurs deux élans se croisèrent et après le bris de leurs lances, ils se heurtèrent si violemment - corps et tête des deux hommes, poitrails des chevaux - qu'ils se retrouvèrent à  terre, coincés sous leurs montures et qu'ils furent un moment sans pouvoir se relever. Sept des chevaliers d'Arthur se précipitèrent pour empêcher Escoral de le faire, mais dès que ceux de son camp s'en aperçurent, ils furent bien trente à  piquer des deux sur lui. Ils l'avaient remis en selle, avaient abattu les sept autres et s'étaient emparés de Galeguinant quand Yvain le Bâtard, suivi d'une partie de ses amis, arriva au galop.

16        S'ensuivit une dure mêlée. Les hommes de Galehaut se défendirent avec vigueur mais ils ne purent tenir longtemps car ils étaient moins nombreux et moins aguerris. Ceux d'Arthur récupérèrent de force Galeguinant et les sept qui s'en étaient pris à  Escoral lequel, de son côté, fut à  nouveau renversé.

          Tous ceux qui étaient sur le champ se précipitèrent pour soutenir qui Escoral, qui Galeguinant. Bientôt, ils furent cinquante mille à  être aux prises.

17        [p.50] Bien que vingt mille seulement face aux trente mille hommes de Galehaut, les gens du roi Arthur firent des exploits et réussirent à  prendre le dessus, malgré le soutien que leur apporta le roi Premier Conquis, un chevalier sans peur ni faiblesse, en payant de sa personne. Mais, dès que monseigneur Gauvain à  son tour fut entré dans la bataille, toute résistance devint impossible à  leurs adversaires qui commencèrent à  tourner casaque. Quand Galehaut vit ce qui se passait, il leur dépêcha assez de chevaliers pour en couvrir tout le champ. Gauvain, de son côté, regroupa les siens autour de lui et les exhorta à  ne pas céder. La charge ennemie les heurta de plein fouet, mais ils mirent toutes leurs forces à  la contrer, car ce n'étaient pas les combattants valeureux qui leur manquaient.

18        A cette occasion, monseigneur Gauvain fit des merveilles : à  lui seul, il soutenait l'effort de tous les siens, leur redonnait courage et hardiesse. Mais la valeur ne pouvait rien contre le nombre : ils se battaient à  un contre trois. Ils résistèrent un moment au prix de lourdes pertes, puis durent céder du terrain avant d'être ramenés de force jusqu'aux barrières qui délimitaient le champ de leur côté. Cependant, Gauvain continuait de montrer de quoi il était capable, faisant preuve d'une endurance qui étonnait les siens autant qu'elle stupéfiait les gens de Galehaut.

19        Le roi Arthur voyant ses hommes à  bout de forces, il se dit qu'il avait trop tardé en les laissant écraser ainsi. Il leur envoya donc [p.51] tous les renforts dont il pouvait disposer sous le commandement de monseigneur Yvain à  qui il conseilla de se montrer prudent. Quand il arriva sur place, tous les leurs s'étaient déjà  repliés en deçà  des barrières, Gauvain avait eu son cheval tué et lui-même, grièvement blessé, avait bien besoin de secours.

          Aussitôt les renforts engagés, les gens de Galehaut furent, à  leur tour, ramenés aux barrières où ils résistèrent jusqu'à  l'arrivée du roi d'Outre-les-Marches à  la tête de vingt mille hommes bien comptés chargeant en désordre. Une mêlée d'importance s'ensuivit où les deux camps rivalisèrent d'exploits. Dès le début, Yvain se surpassa : il réussit à  désarçonner le roi Premier Conquis et à  s'emparer de son cheval, puis à  y faire monter Gauvain. Mais celui-ci avait déjà  reçu tant de coups qu'il ne devait jamais s'en remettre complètement.

          Telles furent les premières prouesses d'Yvain et celles de Gauvain se poursuivirent.

20        La bataille dura toute la journée : quand certains étaient en difficulté, les leurs venaient leur prêter main-forte, et ainsi de suite. A la tombée du jour, on commença à  se retirer, et cela dans les deux camps : même les plus résistants étaient épuisés.

          Monseigneur Gauvain ne suivit pas le mouvement : il était allé à  la rescousse d'un de ses compagnons, Gaharit de Carahan, sans qu'Yvain ni aucun des gens du roi s'en soit aperçu. Un écuyer arriva au galop pour les en avertir ;[p.52] il cria à  Yvain que son ami allait être pris avec un autre de leur parti s'il ne se dépêchait pas. Ce dernier fit aussitôt faire demi-tour à  son cheval et le lança au galop, oubliant, dans son émoi, d'appeler d'autres hommes à  l'aide ; malgré cela, ils furent nombreux, et des meilleurs, à  le suivre. Quand il eut rejoint la mêlée, Gauvain perdait son sang par le nez et par la bouche, et il se voyait déjà  mort sans confession, mais il était toujours en selle. Le combat redoubla d'acharnement et, dans les deux camps, les pertes furent plus élevées qu'elles ne l'avaient été jusque là  : blessés, morts et prisonniers se comptèrent en grand nombre. Cependant, cette fois, l'avantage revint aux gens du roi Arthur qui écrasèrent les autres ; ils se retirèrent en emmenant avec eux, à  leur grande satisfaction, beaucoup de prisonniers.

21        Cependant, l'inquiétude saisit le roi Arthur, à  constater la gravité de l'état dans lequel se trouvait son neveu : comme il était sorti de sa tente pour lui parler, Gauvain fut incapable de répondre un mot et il tomba à  terre, évanoui, sans que personne l'ait touché. Grande fut la tristesse du roi et de la reine ; tous les médecins furent appelés : ils firent allonger le blessé et diagnostiquèrent deux côtes cassées, mais ils craignaient un éclatement des organes internes ; ils n'osèrent pas le dire au souverain de crainte de l'accabler davantage ; pour le rassurer, ils prétendirent au contraire que son neveu se remettrait sans difficulté. Grande est l'affliction qui règne dans l'armée ; tous les chevaliers sans peur ni reproche pleurent en lui un de leurs semblables et disent qu'il ne sera jamais surpassé aux armes ; mais il y en a beaucoup, aussi, pour se réjouir de ce qui lui arrive.

          [p.53] Les chevaliers de Malehaut avaient vu Gauvain s'évanouir devant la tente du roi et ils avaient entendu les bruits qui couraient sur sa mort. Quand ils furent rentrés chez eux, la dame les interrogea sur la rencontre et ils lui répondirent que c'est Gauvain qui s'était montré le meilleur de tous, mais qu'il était à  l'article de la mort.

22        Cette nouvelle peina beaucoup la dame : "Quelle malchance et quelle tristesse ! Jamais plus noble chevalier ne passera de vie à  trépas." Tout le monde, jusqu'au dernier garçon, fut vite au courant, le prisonnier comme les autres et si tous en conçurent du chagrin, le sien fut plus grand encore. "S'il meurt, ce sera une perte irréparable !" déclara-t-il.

      Quand les chevaliers du lieu se furent retirés, il s'arrangea pour parler à  la dame : "Est-il vrai que monseigneur Gauvain est mort ? " On m'a donné pour certain qu'il était au plus mal. " Par Dieu, le jour de sa mort sera un jour de douleur et de deuil pour tous. Dame, dame, pourquoi m'avez-vous si honteusement manqué de parole ? Vous m'aviez promis de me faire savoir la date de cette rencontre. " Eh ! bien, voilà  qui est chose faite. C'est que les nôtres ont déjà  subi de lourdes pertes.

23        " Il est bien tard, dame. " Non ! Vous avez encore le temps d'y aller puisque la bataille reprendra dans deux jours. Je vous ai fait préparer un cheval et un équipement armorié comme vous me l'avez demandé. Mais je vous conseille de ne partir d'ici que la veille de la rencontre et de vous y rendre directement ; le chemin vous est familier. " Comme vous voulez, dame."

          Le chevalier rentre dormir dans sa cellule et la dame dans sa chambre.[p.54] Le lendemain, après le déjeuner elle va le trouver, le recommande à  Dieu en lui annonçant qu'elle doit s'absenter pour quelque affaire. Il la remercie de l'avoir traité avec honneur et l'assure qu'il est son chevalier et le restera sa vie durant.

24        Elle part et gagne le camp de l'armée. Le roi et la reine lui témoignent autant de joie qu'en pouvaient manifester des personnes affligées ; ils la mènent à  monseigneur Gauvain qu'elle désirait beaucoup voir et elle eut le plaisir de lui trouver meilleure mine que ce qu'on lui avait raconté. La nuit se passa. La perte de beaucoup de ses chevaliers remplissait Arthur de crainte quant à  l'issue de la bataille imminente.

          Pendant ce temps, la jeune fille qui était restée à  Malehaut chez sa cousine prépara les armes du chevalier. La nuit venue, elle le fit coucher dans le propre lit de la dame et lui tint compagnie jusqu'au moment où il s'endormit, puisqu'elle avait été priée de lui rendre tous les honneurs possibles, mais sans y compromettre son honneur à  elle.

25        Le lendemain, il se leva à  la pointe du jour et elle l'aida à  s'équiper. Après l'avoir recommandée à  Dieu, il se mit en route et arriva au lieu convenu au lever du soleil. Il fit halte au bord de la rivière, exactement où il l'avait fait la première fois et s'appuya sur sa lance ; la vue de dames et demoiselles dans une bretèche attira ses regards.[p.55] Monseigneur Gauvain s'y trouvait aussi, allongé et toujours mal en point. La reine était là , ainsi que la dame de Malehaut et beaucoup d'autres dames et demoiselles. Les gens d'Arthur étaient déjà  en armes et tous ceux qui étaient impatients de commencer à  jouter traversaient la rivière en rangs serrés. Les hommes de Galehaut faisaient de même. La prairie ne tarda pas à  être couverte de chevaliers qui s'affrontaient, un par un, ou en groupes.

          Le chevalier, lui, demeurait pensif, appuyé sur sa lance, et il jetait de tendres regards vers la bretèche où se tenaient les dames. La dame de Malehaut le reconnut sans mal et mit la conversation sur lui à  voix assez haute pour être entendue de la reine et de sa compagnie. "Au nom du ciel, ce chevalier que je vois au bord de l'eau, qui peut-il être ? Il reste là , sans rien faire pour ou contre nous." Dames et demoiselles tournent les yeux vers lui. "Pourrais-je le voir ?" demande Gauvain. La dame de Malehaut lui répond qu'elle va l'installer de manière à  le lui permettre.

26        De ses propres mains, elle lui prépare un lit en face d'une fenêtre d'où, une fois couché, il pouvait voir tout ce qui se passait en dessous dans la prairie. Au premier coup d'oeil, il distingue le chevalier - il arborait un écu noir - toujours plongé dans ses pensées et appuyé sur sa lance. "Vous rappelez-vous, dame, dit-il en s'adressant à  la reine, qu'il y a un an j'avais été blessé (déjà  !) et je me trouvais là  où nous sommes : un chevalier se tenait pensif au bord de l'eau comme celui-ci ; il portait des armes rouges et ç'a été lui le vainqueur. Et si c'était le même ? " C'est bien possible, mon cher neveu, mais qu'est-ce qui vous le fait dire ?[p.56] " C'est que je voudrais vraiment que ce fà»t lui : je n'ai jamais pris autant de plaisir à  regarder les prouesses d'un chevalier !"

27        Ils restèrent longtemps à  parler de lui sans qu'il fasse le moindre mouvement. Le roi Arthur avait déjà  réparti ses troupes en cinq bataillons, les quatre premiers de quinze mille hommes, le dernier de vingt mille. Le premier était placé sous le commandement du roi Yder, un chevalier émérite qui accomplit force exploits ce jour-là . Le second était emmené par Hervis de Rivel, l'homme le plus aguerri qui soit. Le troisième avait pour chef Aguescant, roi d'Ecosse et cousin du roi Arthur : son titre aurait pu lui valoir de commander le premier bataillon mais il n'avait pas assez d'expérience aux armes. Yon était à  la tête du quatrième et c'est monseigneur Yvain, le fils du roi Urien, qui avait sous ses ordres les vingt mille hommes du cinquième bataillon, ceux qui devaient être engagés en dernier.

28        Galehaut lui aussi répartit ses hommes en cinq bataillons : les quatre premiers de vingt mille hommes et le cinquième de quarante mille. C'est Malaguin, son sénéchal, le roi des Cent Chevaliers (un combattant très preux et hardi) qui conduisait le premier ; les trois suivants avaient pour chef, respectivement, le roi Premier Conquis, le roi du Vadoan et Clamadeu des Iles Lointaines.[p.57] C'est le roi Baudemagu de Gorre, un chevalier sans peur aux armes comme sans reproche au conseil, qui était en charge du cinquième, celui aux quarante mille hommes.

          Ce jour-là , Galehaut ne s'équipa point en chevalier : il endossa un haubert léger et court (semblable à  ceux des sergents d'armes), dont la coiffe de fer lui tint lieu de heaume, ceignit une épée, mais empoigna surtout une courte et forte lance ; quant à  sa monture, elle convenait bien à  un cavalier de sa force - personne n'avait d'écurie pourvue de plus beaux chevaux que lui.

29        Les deux armées se font face sur le champ, prêtes à  s'affronter, cependant que le chevalier noir continue de rêver au bord de l'eau. La dame de Malehaut interpelle la reine : "Dame, vous feriez bien de demander à  ce chevalier qu'il porte les armes pour l'amour de vous et qu'il montre s'il est des nôtres ou des leurs. Nous saurions ainsi ce qu'il veut et ce qu'il vaut. " Je n'ai guère la tête à  penser à  cela quand je vois mon époux en danger de perdre terres et honneur. Pour ne rien dire de l'état de mon neveu qui est incapable de se lever, comme vous pouvez le constater. Tant de malheurs m'enlèvent l'envie de ces défis que j'avais l'habitude de lancer en manière de plaisanterie. Mais faites-le vous-même ou ces autres dames, si elles le veulent.[p.58] " Pour moi, je ne demande pas mieux, à  condition de n'être pas la seule ; mais je m'associerais volontiers à  vous, dame. " Non, je ne m'en mêlerai pas. Je vous l'ai dit : vous n'avez qu'à  le faire vous-même avec ces autres dames." Elle répond que si les autres sont d'accord pour adresser, en commun, leur demande au chevalier, elle ne se dédiera pas. Les dames acquiescent.

30        La reine met à  leur disposition une de ses suivantes pour délivrer le message que la dame de Malehaut s'était chargée de formuler. Quant à  Gauvain, il y avait ajouté deux de ses lances et un écuyer pour les porter. "Demoiselle, ordonne la dame à  la jeune fille, vous irez trouver ce chevalier que vous voyez là  perdu dans ses pensées, vous lui direz que toutes les dames et demoiselles de la maison du roi Arthur le saluent, à  l'exception de la reine, et qu'elles lui demandent et le prient, - s'il vise à  obtenir avantages et honneurs en tout lieu où elles aient influence et pouvoir - de faire des armes, en ce jour, pour l'amour d'elles, et cela avec assez d'éclat pour qu'elles aient sujet de lui en savoir gré. Et remettez-lui ces deux lances de la part de monseigneur Gauvain."

31        La jeune fille monte aussitôt sur un palefroi et, suivie par l'écuyer chargé des lances, elle s'en va répéter à  son destinataire le message dont elle est porteuse. Quand le chevalier entend le nom de Gauvain, il demande où il est. "Dans cette bretèche, avec toutes ces dames et ces demoiselles". Il prend congé de la messagère et ordonne à  l'écuyer de le suivre ; puis un coup d'oeil à  ses jambes lui fait raccourcir ses étriers : il semble grandi d'un demi-pied à  Gauvain qui ne le perdait pas de vue. Après un dernier regard en direction de la bretèche, il éperonne son cheval et descend la pente du pré. A sa vue, le neveu du roi déclare à  la reine qu'elle a sous les yeux le meilleur chevalier du monde :[p59] "Jamais je n'ai vu quiconque accomplir de plus beaux et plus grands faits d'armes que lui."

32        Dames et demoiselles se précipitent à  l'envi aux fenêtres et aux créneaux pour le voir. Il arrive, pressant son cheval, entre belles joutes et fortes mêlées, car bon nombre des plus jeunes chevaliers de la cour d'Arthur avaient déjà  passé les barrières pour en venir aux armes, tandis que, de l'armée de Galehaut, se détachaient au fur et à  mesure des groupes de dix, vingt, trente, quarante, voire cent hommes.

          Ignorant les contingents aux prises, il pique des deux et s'élance vers une troupe d'au moins cent chevaliers qui s'approche ; il s'enfonce au milieu d'eux et y frappe un cavalier avec tant de violence que, d'un seul coup, il le fait tomber à  la renverse avec sa monture. Quand sa lance n'a plus de fer, il se sert des tronçons de la hampe, puis se précipite vers l'écuyer qui portait celles envoyées par Gauvain, en saisit une et plonge à  nouveau en plein milieu du groupe. Il fait preuve d'une telle virtuosité à  son maniement que les autres s'arrêtent pour le regarder, oubliant jusqu'à  leur désir de se distinguer. Le temps que ses trois lances lui durent, il accomplit, d'après le témoignage de monseigneur Gauvain, plus d'exploits que quiconque n'aurait pu en faire à  sa place. Et aussitôt que la troisième se brise à  son tour, il revient au bord de l'eau, là  où il s'était posté avant et, se tournant vers la bretèche, il la couvre de tendres regards.

33        [p.60] "Vous voyez ce chevalier, dame ? commente Gauvain. Sa prouesse est sans égale. Vous avez eu bien tort de ne pas vouloir être nommée dans le message qui lui a été envoyé. Peut-être y a-t-il vu un signe d'orgueil, car il ne peut pas ignorer que, plus que toutes les autres dames, vous êtes au coeur de ce qui se joue ici ; peut-être pense-t-il que vous le méprisez, puisque vous n'avez pas daigné lui demander de se battre par amour pour vous ? " Sur ma foi, intervient la dame de Malehaut, il montre à  l'évidence qu'il ne le fera plus pour nous. Inutile, pour aujourd'hui, de le mettre à  nouveau au défi : s'adresse à  lui qui voudra ! " Pensez-vous que j'ai raison ? demande Gauvain à  la reine. " Que voulez-vous que je fasse, cher neveu ? " Je vais vous le dire, dame. Pouvoir compter sur un preux comme lui, c'est beaucoup. Un seul de ses pareils est capable de mener à  bien maintes entreprises qui, sans lui, seraient des échecs.

34        Voici donc ce que je vous conseille : faites-lui dire que vous le saluez et que vous l'implorez pour le royaume de Logres et l'honneur du roi qui vont droit à  leur perte, si Dieu n'en a pas pitié ; et aussi que, s'il escompte trouver joie et honneur en un lieu de votre mouvance, il fasse aujourd'hui assez d'armes pour que vous lui en sachiez gré. Qu'il montre par ses actes qu'il vient au secours de l'honneur du roi et du vôtre ! Vous pouvez être sà»re que, s'il veut s'y opposer, les forces de Galehaut, si grandes soient-elles, ne prévaudront pas aujourd'hui sur celles de monseigneur le roi. Je vais lui envoyer dix lances au fer acéré, aux hampes épaisses et rigides : vous verrez comment il sait s'en servir. Et aussi trois bons et beaux chevaux des miens, caparaçonnés à  mes armes.[p.61] S'il veut s'y employer, il n'aura pas trop des trois".

35        A ses explications, la reine répond qu'elle est d'accord pour qu'il fasse dire au chevalier ce qu'il voudra en son nom à  elle. Voilà  qui comble de joie la dame de Malehaut qui croit être parvenue à  ses fins. Gauvain appelle la jeune fille qui avait fait office de messagère la première fois et la dépêche au chevalier pensif après lui avoir détaillé ce qu'il venait de dire à  la reine ; puis il fait venir quatre de ses hommes d'armes et leur ordonne d'emmener trois de ses chevaux tout caparaçonnés et un quatrième qui portera dix de ses lances les plus résistantes.

          La demoiselle s'en va répéter au chevalier ce que la reine et monseigneur Gauvain lui mandent et lui remet les présents de ce dernier. "Où est ma dame ? s'enquiert-il. " Là -haut, seigneur, dans cette bretèche où il y a beaucoup de dames et de demoiselles ; c'est aussi là  que se trouve monseigneur Gauvain : ses blessures le forcent à  garder le lit. Et sachez que tous les regards seront fixés sur vous. " Dites à  ma dame qu'il sera fait selon ses désirs ; et grand merci à  monseigneur Gauvain pour ses présents". Il se saisit aussitôt de la plus forte des dix lances et invite les envoyés de Gauvain à  le suivre.

36        La demoiselle prend congé, retourne auprès de la reine et s'acquitte du message qui lui a été confié.[p.62] Le sourire s'élargit sur le visage de la dame de Malehaut, sur les autres aussi.

          Beaucoup de valeureux chevaliers étaient déjà  aux prises dans les deux camps. Le bataillon commandé par Yder avait passé la barrière et affrontait celui du roi des Cent Chevaliers : de part et d'autre, on échangeait de beaux coups. Cependant, celui que l'on attendait descend la pente du pré où il évite toutes les mêlées déjà  engagées, faisant semblant de ne pas les voir et il s'avance vers le roi Premier Conquis et son bataillon de vingt mille hommes. Il lâche la bride à  son cheval, s'enfonce au triple galop en plein milieu de la troupe, cherchant à  utiliser au mieux ses coups. Rien ne lui résiste : cheval ou cavalier, il les fait tous tomber à  la renverse, jusqu'au moment où la hampe de sa lance se brise.

37        Nombreux sont les chevaliers du roi Arthur à  qui ces prouesses n'échappent pas : le sénéchal Keu, Sagremor le Démesuré, Girflet le fils de Doon, Yvain le Bâtard, Brandélis et Gaheriet, le frère de Gauvain arrivent à  bride abattue pour faire des armes. Leur présomption et l'attente d'une récompense d'amour qui les poussait à  la conquête de l'honneur faisaient que le plus rapide d'entre eux craignait d'arriver trop tard. Derrière eux, il y en avait au moins cent, heaumes lacés, lances en main, qui brà»laient de se distinguer.

          Le sénéchal interpelle ses cinq compagnons : "Nous venons d'assister à  la plus belle démonstration de force [p.63] qui ait jamais été faite par un seul chevalier ; nous qui sommes tous là  pour conquérir honneur et renom, jamais de notre vie nous ne trouverons meilleure occasion de faire nos preuves, si nous en sommes capables. A partir de maintenant, je vais le suivre tout le jour, ce preux incontesté ! Qui est avide d'honneur marche sur mes traces car, seules, une blessure ou la mort pourront me faire renoncer !"

38        Il pique aussitôt des deux, imité par tous ses compagnons. Le Chevalier Noir, après avoir eu sa lance brisée, s'était extirpé de la mêlée et, après en avoir pris une autre des mains de son écuyer, y avait replongé au grand galop. Se glissant dans son sillage, ils s'enfoncent derrière lui au coeur de la bataille. Il se met à  renverser cavaliers et chevaux, arrachant des cous et des têtes les écus et les heaumes. Ses exploits stupéfient ceux de son camp ; ceux de l'autre n'en croient pas leurs yeux. Les dix lances envoyées par monseigneur Gauvain n'y résistent pas et un de ses chevaux est mort sous lui. Alors qu'il se trouve privé de monture au plus épais de la mêlée, les cent chevaliers de Malaguin commencent à  le rouer de coups ; mais sitôt que son écuyer lui a amené un autre destrier, il saute en selle et le voilà , l'épée au clair, aussi frais [p.64] que s'il venait d'arriver. Quand ceux qui le suivaient virent qu'il avait eu un cheval, caparaçonné aux armes de Gauvain, tué sous lui, ils en sont dans l'admiration et, comprenant à  quel preux ils avaient affaire, ils se rangèrent derrière lui, prêts à  se surpasser ou à  mourir à  ses côtés pour l'honneur.

39        Une bataille acharnée s'ensuivit. En ce temps-là , on ne faisait pas de prisonniers et on ne se battait pas à  deux ou trois contre un. Chacun s'efforçait de mettre hors de combat le plus d'adversaires possible. C'est ainsi que procédaient le chevalier noir et ses compagnons, mais ils n'auraient pas pu longtemps résister et les choses auraient mal tourné pour eux sans un heureux concours de circonstances. Le bataillon commandé par le roi Yder avait écrasé sans rémission celui du roi des Cent Chevaliers ; les serrant de près, le chevalier noir et les siens se rabattirent sur la troupe du roi Premier Conquis. Le roi des Cent Chevaliers en éprouva à  la fois peine et honte car lui-même était un chevalier très valeureux et sur qui on pouvait compter.

40        Au bout de leur course, les fuyards trouvèrent là  un important renfort ; l'avantage du nombre était largement en leur faveur puisque les deux bataillons réunissaient quarante mille hommes alors que, du côté d'Yder, ils n'étaient pas plus de quinze mille : l'affrontement leur aurait été fatal.

          Le Chevalier Noir montra alors toute l'étendue de sa prouesse : tous ceux qu'il atteignait se retrouvaient à  terre bien malgré eux. Il renversait hommes et chevaux en leur portant des coups de lance ou d'épées ;[p.65] mais il excellait aussi à  désarçonner les cavaliers en les empoignant par le heaume ou la bordure de l'écu, à  les faire basculer en les heurtant de son cheval ou de son propre corps. Quand il surgissait en brandissant son épée, souvent il ne trouvait personne sur qui l'abattre car, devant lui, c'était la débandade. Ni fer, ni bois ne résistait à  ses coups, et les hommes pas davantage. A lui seul, il soutenait tous ceux de son camp et il faisait face à  tous ceux du camp adverse. Du coup, les siens rivalisaient de prouesse tant à  cause de leur propre valeur que stimulés par la sienne. C'est ainsi qu'il devient le centre de tout et que l'étonnement devant sa prouesse amène la question : qui est-il ?

41        Le bruit de ses hauts faits se répand partout : on ne parle plus que de lui dans l'armée du roi Arthur comme dans celle de Galehaut ; tous ceux qui ont assisté, l'année d'avant, aux exploits du Chevalier rouge disent qu'en comparaison ce n'était rien. Il continua longtemps sans faiblir, toujours suivi de près par les six compagnons dont le conte a fait mention. Et quand il eut à  nouveau son cheval tué sous lui, il ne prit que le temps de sauter sur celui qu'on lui amena.

          Cependant, le combat commença de tourner au désavantage de ceux qui, depuis le matin, n'avaient cessé de soutenir ses efforts. Le sénéchal appelle l'écuyer qui avait amené le cheval : "Dépêche-toi de te rendre auprès d'Hervis de Rivel,[p.66] là  où tu vois cette bannière à  bandes égales or et rouge et dis-lui que tout le monde, et moi en particulier, sommes en droit de nous plaindre de lui, car il abandonne le meilleur chevalier qui ait jamais porté l'écu. Qu'il sache bien que, si celui-là  vient à  périr, c'est la fleur de la chevalerie du roi qui mourra avec lui ; et, pour ne pas l'avoir secouru à  temps, lui-même sera considéré jusqu'à  la fin de ses jours comme un lâche et un traître."

42        L'écuyer s'acquitte de son message auprès d'Hervis qui en est saisi d'étonnement et de honte : "Avec l'aide de Dieu, je n'ai jamais trahi personne et ce n'est pas à  mon âge que je vais commencer". Il ordonne aussitôt à  ses hommes de chevaucher sans crainte ; "toi, tu iras devant, dit-il à  l'écuyer, et dis de ma part au sénéchal que, s'il peut tenir le temps que j'arrive, il ne me tiendra plus pour un lâche."

          Le jeune homme s'en va répéter à  Keu les paroles d'Hervis ; bien qu'en triste posture, le sénéchal ne peut s'empêcher de rire : il demande à  l'écuyer qui est ce Chevalier Noir, mais celui-ci affirme qu'il ne le sait pas. "Pourquoi donc monseigneur Gauvain lui a-t-il envoyé plusieurs de ses chevaux ? " Je ne sais rien de plus que ce que je vous ai déjà  dit". Sur quoi, Keu remet son heaume, qu'il avait enlevé, et se lance à  nouveau dans la mêlée avec fougue.

43        Voici qu'arrive Hervis à  la tête de tous ceux qui se rassemblent sous sa bannière. Quand ils furent au contact des gens de Galehaut, il se mit à  pousser de telles clameurs qu'on n'entendait plus que lui par tout le pré ; ce fut au tour de Gauvain de rire, tout mal en point qu'il était. Lances calées sous les aisselles, les hommes d'Hervis s'enfoncèrent dans la mêlée, qui fut chaude :[p.67] on y vit force chevaux sans cavaliers ou morts, maints chevaliers désarçonnés, blessés ou sans vie ; les chevaux sans maître galopaient au hasard, piétinant parfois les corps des hommes gisant à  terre ; de magnifiques pièces d'armure couvraient le sol, sans personne pour les ramasser. C'est là  qu'Hervis paya de sa personne sous les yeux du sénéchal Keu, à  cause de ce qu'il lui avait fait dire, et il en fit plus qu'il n'aurait été raisonnable pour son âge : il avait quatre-vingts ans révolus.

44        Les gens du roi Arthur se distinguèrent, mais le Chevalier Noir les surpassait tous, et de beaucoup. Après l'arrivée d'Hervis, les hommes de Galehaut, malgré leur supériorité numérique d'un quart, ne purent longtemps rester sur leurs positions. Mais, dès que le roi Vadehan s'aperçut que les choses allaient mal pour eux, il vint à  la rescousse, emmenant tous ceux qui étaient regroupés sous sa bannière, et ils chargèrent avec impétuosité au galop de leurs chevaux. Cette fois, ce fut au tour des gens du roi Arthur de se trouver en difficulté, car ils durent se battre à  un contre deux. Sur le point d'être écrasés, ils reçurent le renfort du roi Aguisant qui rétablit l'égalité des forces entre les deux armées. Le soleil était déjà  haut. L'issue de l'affrontement devint indécise ; c'est alors que le roi Clamadot et le roi Yon entrèrent dans la bataille.

45        Dans chacun des deux camps, quatre bataillons étaient déjà  engagés et il y avait, au bas mot, vingt mille hommes de moins dans celui du Chevalier Noir. Mais les siens se comportaient au mieux ; quant à  leurs adversaires, ils avaient subi de lourdes pertes du fait des exploits accomplis par les gens d'Arthur au début de la journée. Vers midi,[p.68] les hommes de Galehaut résistaient toujours ; toutefois, bien qu'ils fussent plus nombreux, chaque affrontement se terminait à  leur désavantage. Cependant, sans le Chevalier Noir, les siens n'auraient pas pu tenir, mais sa maîtrise aux armes stupéfiait ses ennemis qui en arrivaient à  croire qu'il ne leur servait à  rien d'avoir l'avantage du nombre.

46        Epouvantés par une supériorité qu'ils ne s'expliquaient pas, la plupart tournèrent le dos et regagnèrent piteusement leurs tentes. Les voir ainsi faire surprit beaucoup Galehaut qui savait les siens plus nombreux. Il vint à  la rencontre des fuyards et leur demanda ce qui se passait. "Ce qui se passe, seigneur ? répond un chevalier qui avait perdu jusqu'à  l'envie de se battre ; si vous voulez voir des prodiges, vous n'avez qu'à  aller là  d'où nous venons... et vous verrez ce que vous n'avez jamais vu et qui n'a jamais existé auparavant. " Comment cela, des prodiges ? " Oui, seigneur, des prodiges. Il y a là  un chevalier qui, à  lui seul, donne la victoire à  son camp. Personne ne peut lui tenir tête, ni encaisser ses coups. Celui qui portait les armes rouges l'an dernier ne valait rien en comparaison. On se demande ce qui pourrait le fatiguer : il n'a pas arrêté depuis ce matin et il est aussi frais et fringant que s'il n'avait pas porté les armes de toute la journée. " Par Dieu, je veux aller me rendre compte !"

          Galehaut se dirige vers son cinquième bataillon, en sépare dix mille hommes (il en restait donc trente mille) et dit au roi Baudemagu qui le commandait :[p.69] "Surtout, veillez à  ce que ces gens ne bougent pas jusqu'à  ce que je revienne en personne vous chercher, je vous le demande sur mon honneur et sur le vôtre. Et vous, fait-il à  l'adresse des dix mille, prenez position à  l'écart des autres et restez-y jusqu'à  mon retour."

47        Sans rien changer à  sa tenue, il part au combat, ralliant les fuyards sur son passage. Les siens étaient en pleine déroute. Mais quand Clamadot voit revenir ceux qui avaient fui, il reprend courage, pousse très haut son cri de guerre et se lance bride abattue contre ses ennemis.

          De son côté, Galehaut ordonne à  ceux qui l'avaient suivi de charger en masse, "et soyez sans crainte : en cas de besoin, vous serez secourus". Au commandement de leur seigneur, ils piquent des deux et se jettent dans la mêlée. Tous reprennent le combat avec courage en poussant à  l'unisson le cri de guerre de Galehaut.

          Dans les deux camps, on croyait que des renforts importants étaient venus et les gens d'Arthur auraient eu du mal à  ne pas reculer sans le Chevalier Noir. A lui seul, il porte tout le poids de la bataille : il est le seul recours en cas de malheur ou de difficulté ; on le trouve toujours prêt à  défendre ou à  attaquer. Pour la troisième fois, il eut son cheval tué sous lui (c'était le dernier) et il se retrouva à  pied.[p.70] Il était si étroitement encerclé qu'on ne pouvait pas lui amener une autre monture. Mais pas moyen de l'accuser de baisser la garde : au contraire, c'est à  lui que tous se ralliaient comme à  un étendard. Il frappait sans relâche, à  droite, à  gauche ; son épée était sans cesse en mouvement. Il cabossait les heaumes, fendait les écus, faussait les hauberts aux épaules, entaillant les bras de ceux qui les portaient. C'était prodigieux à  voir.

48        La vue de tels hauts faits laissa Galehaut pantois : comment un homme pouvait-il accomplir pareils exploits ? Il se dit en son for intérieur qu'il ne voudrait pas avoir conquis toutes les terres qui s'étendent sous le ciel au prix de la mort d'un tel héros. Eperonnant son cheval, sa lance à  la main, il s'enfonce en plein milieu de la mêlée qu'il force à  s'écarter sur son passage et il va droit sur le chevalier à  pied. Il fait reculer ses gens, non sans mal, et l'interpelle : "N'ayez pas peur, seigneur chevalier ! " Mais je n'ai pas peur, réplique l'autre hardiment. " Vous vous demandez ce que j'ai à  vous dire ? Je veux vous mettre au courant de certaines règles que je me suis fixées et qui vous concernent : défense à  mes hommes de porter la main sur vous ou de vous pourchasser tant que vous êtes à  pied. Mais si, par lâcheté, vous essayiez de vous cacher pour vous soustraire au combat, aucune garantie pour vous [p.71] de ne pas être fait prisonnier. En revanche, tant que vous aurez les armes à  la main, défense à  quiconque d'essayer de vous faire prisonnier, même si votre cheval est mort. D'ailleurs, ne vous inquiétez pas pour cela : je vous en donnerai autant qu'il vous en faudra, et c'est moi qui serai votre écuyer, de tout ce jour. Et si je ne parviens pas ainsi à  vous épuiser, personne ne le pourra jamais."

49        Sur ce, il descend de son cheval et le présente au chevalier qui s'empresse de l'enfourcher et revient à  la mêlée, aussi frais que s'il en était à  son premier affrontement de la journée.

          De son côté, Galehaut se met en selle sur un cheval qu'on lui a approché, retourne là  où il avait laissé ses hommes et leur ordonne de prendre désormais part au combat. "Vous, dit-il à  Baudemagu, vous interviendrez plus tard. Vous laisserez ceux-là  s'engager d'abord et vous attendrez que nos adversaires aient fait appel à  leurs dernières réserves. Quand ils verront les dix mille que j'emmène avec moi, ils croiront que toutes mes troupes sont sur le champ et alors ce sera votre tour : je viendrai moi-même vous chercher."

50        Il part aussitôt à  la tête des dix mille qui ont reçu l'ordre de chevaucher en ordre dispersé et en maintenant une certaine distance entre eux, afin de paraître plus nombreux qu'ils ne sont. A proximité du lieu du combat, Galehaut fait sonner cors et trompettes - l'air en tremble loin alentour. A les entendre, le chevalier croit à  l'arrivée d'un très important contingent. Il se retourne vers les siens [p.72] et les rassemble autour de lui : "Seigneurs, vous êtes tous des amis du roi. Je ne connais pas chacun de vous par son nom, mais vous passez tous pour être des chevaliers émérites. Eh bien ! On va voir qui est à  la hauteur de sa réputation !"

51        Pour faire face à  la charge furieuse qui se rapprochait, Yvain ordonna à  son bataillon de s'avancer au pas : ils pouvaient être tranquilles car "à  voir combien arrivent en face, ils ne l'emporteront pas sur nous". Il disait cela parce qu'il s'imaginait que Galehaut avait envoyé là  l'ensemble de ses forces, mais monseigneur Gauvain, dès qu'il les vit venir depuis son lit, comprit qu'il n'en était rien. Quand les dix mille entrèrent en action, ce fut un fracas énorme. Leurs adversaires soutinrent le choc de leur mieux, mais la charge était si impétueuse qu'elle laissa beaucoup d'hommes à  terre. Yvain paya alors de sa personne, apportant aux siens le soutien dont ils avaient besoin : partout, ils reculaient déjà  ; son intervention leur permit de regagner le terrain perdu.

          Galehaut, de son côté, retourne là  où les trente mille l'attendaient et leur ordonne de charger comme on ne l'a jamais fait avant eux, avec une hargne et une vitesse "qui vont tous les culbuter à  bas de leurs chevaux, car vous en voulez, vous êtes forts et dispos, puisque, jusqu'à  maintenant, vous n'avez pas porté les armes. C'est le moment de montrer ce dont vous êtes capables".

52        [p.73] Ils s'élancent aussitôt en suivant la pente du vallon ; les leurs avaient le dessous car les compagnons d'Yvain et lui-même ne ménageaient pas leurs coups. Mais leurs prouesses ne pouvaient en rien se comparer à  celles du Chevalier Noir qui était le plus fort de tous.

          Cependant, l'arrivée du nouveau bataillon changea le rapport de forces ; sa charge jeta au sol le Chevalier Noir et les six compagnons qui l'avaient entouré depuis le matin. Aussitôt, Galehaut se précipita et le remit en selle sur son propre cheval (le sien était hors d'état de lui servir plus longtemps). Il replongea aussitôt au coeur de la mêlée comme il l'avait fait la première fois : d'après le témoignage de Galehaut, ses exploits dépassaient les forces humaines ; la stupeur était générale.

53        Il continua ainsi jusqu'à  la nuit, sans qu'à  aucun moment lui et les siens perdent l'avantage. Le soir venu, on commença de se retirer de part et d'autre ; lui partit le plus discrètement possible, en remontant la rivière, entre la colline et le bord de l'eau. Son départ n'échappa point à  [p.74] Galehaut qui ne le quittait pas des yeux. Piquant des deux, il le suivit de loin, empruntant un raccourci et le rattrapa dans la vallée.

          "Que Dieu vous bénisse, seigneur !" dit-il de son ton le plus courtois, quand il fut arrivé à  sa hauteur. Il se fait regarder de travers et c'est à  peine si on lui rend son salut. "Qui êtes-vous, seigneur ? interroge-t-il " Ce que j'ai l'air d'être : un chevalier. " Certes, et même le meilleur qui soit. Vous êtes aussi l'homme au monde à  qui je voudrais faire le plus d'honneur. C'est pourquoi je suis venu vous prier de m'accorder une faveur : accepteriez-vous de partager mon cantonnement pour cette nuit ?

54        " Et vous-même, qui êtes-vous, pour me prier d'être votre invité ?" demande le chevalier comme s'il ne l'avait jamais vu et ne le reconnaissait pas. "Je suis Galehaut, seigneur, le fils de la Belle Géante, et je commande à  tous ces hommes contre qui vous avez, en ce jour, défendu le royaume de Logres que j'étais en passe de conquérir et qui, sans votre intervention, serait à  moi maintenant. " Comment ? Vous êtes l'ennemi du roi Arthur et vous me proposez votre hospitalité ? Moi, être votre invité ? Au point où nous en sommes, j'en prends Dieu à  témoin, je m'y refuse. " Vous n'avez encore rien vu, seigneur. Pour vous, je ferais plus que vous ne pourriez imaginer. Je vous renouvelle donc ma prière : au nom de Dieu, acceptez mon hospitalité et, en échange, je ferai, à  votre gré, tout ce que vous aurez la hardiesse de me demander."

55        Le chevalier s'arrête, jette à  Galehaut un regard dépourvu d'aménité : "Assurément, pour ce qui est de promettre, vous êtes très fort. Reste à  savoir comment vous tenez.[p.75] " De tous ceux qui pratiquent la largesse, personne ne promet moins que moi. Je vous répète que, si vous acceptez mon hospitalité, je vous donnerai tout ce que vous pourriez me demander et je vous en prêterai un serment dont vous-même me dicterez les termes. " Vous passez pour être un homme loyal et honnête, seigneur : il ne serait pas à  votre honneur de faire une promesse dont vous ne voudriez pas, à  la fin, acquitter la créance. " Faites-moi confiance : je ne mentirais pas, même si je devais y gagner le royaume de Logres. Je vous engagerai ma parole de loyal chevalier (je ne suis pas roi) de vous donner ce que vous me demanderez. Si cela ne vous suffit pas, je vous offrirai les garanties que vous voudrez. En attendant, ce que, moi, je veux, c'est votre compagnie pour ce soir, et pour plus longtemps si je parviens à  l'obtenir de vous. " Si vous parlez du fond du coeur, vous devez vraiment avoir un grand désir de ma compagnie. Eh bien, j'accepte votre hospitalité pour cette nuit ; en échange vous me donnerez votre parole (ainsi qu'une autre garantie) de m'accorder ce que je vous demanderai : voilà  ce que je requiers de vous". Tels sont les termes de leur accord, et sur lesquels Galehaut s'engage.

56        Ils se dirigent de concert vers le camp de Galehaut, cependant que les hommes d'Arthur avaient déjà  regagné le leur.

          Monseigneur Gauvain avait vu [p.76] avec inquiétude le chevalier s'en aller ; s'il avait été en état d'intervenir, il aurait tout fait pour tenter de le retenir. Il n'avait pu que demander à  Arthur de venir lui parler : il voulait lui dire de le faire suivre pour le convaincre d'entrer à  son service.

          Tandis qu'il attendait, Galehaut, en haut du pré, son bras droit posé sur les épaules du chevalier, le faisait passer entre la colline et la rivière pour qu'on les voie bien tous les deux depuis les tentes du roi. Gauvain n'eut pas le moindre doute : Galehaut s'était attaché ses services ; ce qui le fit s'exclamer à  l'adresse de la reine qui se trouvait là  : "Ah ! dame, vous pouvez considérer vos hommes comme vaincus et comme morts ! Regardez l'avantage que Galehaut a eu la sagesse de s'assurer." A le voir emmener le chevalier avec lui, elle enrage au point d'en perdre la parole. Quant à  Gauvain, sa douleur est telle que, coup sur coup, il perd connaissance à  trois reprises.

57        Arthur arrive juste pour entendre les cris de : "Il est mort ! Il est mort !" Il prend son neveu dans ses bras, l'embrasse en pleurant et l'appelle très doucement par son nom. Dès que Gauvain revient à  lui, il adresse à  son oncle de véhéments reproches : "Voici venu le temps que les clercs vous ont annoncé, seigneur. Regardez le trésor que vous avez perdu ! Voilà  l'homme qui vous ravira cette terre qu'hier sa prouesse vous a conservée. Un homme de sens se serait empressé de le prendre à  son service, comme l'a fait ce sage qui l'emmène avec lui sous vos yeux, et cela alors qu'il lui avait été hostile jusqu'à  maintenant. Et vous, vous l'avez laissé partir, vous à  qui il venait de rendre l'honneur et la terre que, sans lui, vous auriez perdus. Vraiment, on voit qui est le sage et qui l'insensé."

58        [p.77] A la vue de Galehaut emmenant avec lui le chevalier, le roi éprouva tant de douleur qu'il eut du mal à  rester debout et à  se retenir de pleurer ; il s'efforça cependant de faire bonne figure pour réconforter son neveu, mais dès que cela lui fut possible, il regagna sa tente où il laissa éclater son désespoir. Tous les gens de bons sens en firent autant et toute l'armée se désola de voir le Bon Chevalier passé du côté de Galehaut.

          Cependant, ils continuaient tous deux leur chevauchée ; quand ils furent à  proximité du campement, le chevalier déclara : "Je vous accompagne, seigneur, mais, s'il vous plaît, avant que nous ne soyons arrivés, faites-moi parler aux deux hommes en qui vous avez le plus confiance." Sa demande est aussitôt acceptée.

59        Galehaut s'en va chercher deux des siens : "Venez avec moi et, ce soir, vous verrez l'homme le plus riche du monde. " Ne l'êtes-vous pas déjà , seigneur ? " Non, pas encore ; mais je le serai ce soir avant de m'endormir." C'est au roi des Cent Chevaliers et au roi Premier Conquis qu'il s'était adressé et c'étaient eux ses hommes de confiance.

          Quand ils voient le chevalier, ils lui réservent un très joyeux accueil, car ils l'avaient reconnu sans hésiter à  ses armes. Il leur demanda qui ils étaient et ils déclinèrent les titres que vous venez d'entendre. "Votre seigneur vous fait grand honneur : vous êtes, dit-il,[p.78] les deux personnes en qui il a le plus totalement confiance et pour qui il a le plus d'amitié ; je veux donc vous prendre à  témoin d'un accord que lui et moi avons conclu : il s'est engagé à  me donner ce que je lui demanderai, si j'accepte son hospitalité pour cette nuit. Interrogez-le pour savoir si c'est vrai." Galehaut confirma.

60        "Seigneur, en plus de votre parole, je souhaite avoir la garantie de ces deux hommes." Galehaut accepta encore et demanda au chevalier d'en fixer les modalités. "Ils me jureront de vous quitter et de me suivre là  où je voudrai, si vous manquez à  votre promesse ; en ce cas, ils m'apporteront leur aide et se rangeront dans le camp opposé au vôtre ; ils me rendront tous les devoirs qu'ils vous rendent actuellement et ils vous traiteront comme leur ennemi mortel, - ce que je suis pour eux en ce moment".

          Galehaut leur ordonna de prêter le serment exigé. Le roi des Cent Chevaliers qui était à  la fois son cousin germain et son sénéchal ne put s'empêcher de dire : "Prudent et sage comme vous l'êtes, seigneur, vous devez avoir longuement réfléchi avant de nous donner un ordre aussi grave. " Ne vous mêlez pas de cela. Telle est ma volonté ; servez-moi de garants auprès de lui". Il rappela ce à  quoi il s'était engagé et les deux rois cautionnèrent cet engagement.

61        Galehaut prit alors à  part le roi des Cent Chevaliers : "Dites à  tous mes barons de se rassembler immédiatement devant ma tente et de s'y présenter en grand appareil. Expliquez-leur ce que je viens de gagner ; et que toutes les ressources du camp soient mises à  contribution pour donner un air de fête à  ce lieu !" Le roi éperonna son cheval [p.79] et s'en alla exécuter les ordres de son seigneur.

          De son côté, Galehaut s'entretint un moment avec le chevalier et avec son sénéchal, le temps que ses ordres puissent être exécutés. Ce ne fut pas long. Deux cents hommes vinrent au devant d'eux, tous vassaux de Galehaut ; vingt huit étaient des rois, tous les autres ducs ou comtes. On fit fête et honneur au chevalier. Jamais un inconnu n'avait fait naître autour de lui une joie semblable à  celle dont il fut le centre ce soir-là . Tous le saluaient : "Bienvenue au plus beau fleuron de la chevalerie !" Il en était tout gêné. C'est ainsi qu'ils arrivèrent à  la tente de Galehaut ; on ne saurait dire tous les divertissements, toutes les réjouissances qu'elle abrita.

62        Telles furent les manifestations d'honneur et de liesse dont on entoura le chevalier. Quand il fut désarmé, Galehaut lui fit apporter une somptueuse tunique qu'il ne put refuser de revêtir. L'heure du dîner venue, ils se mirent à  table. Puis Galehaut fit dresser quatre lits, l'un très grand, très haut et très large, le deuxième de dimensions plus modestes, les deux derniers encore bien moindres. Quand le grand lit eut été paré avec tout le luxe qu'on peut y déployer (il était destiné au seul chevalier) et que ce fut le moment d'aller se coucher,[p.80] Galehaut déclara : "Ce lit est pour vous, seigneur. " Et les autres ? " Pour ceux de mes gens qui vous tiendront compagnie. Moi, j'irai dormir ailleurs auprès de mes hommes, ce qui leur fera plaisir et leur donnera bon moral. Ainsi, vous serez plus tranquille et plus à  votre aise. " Ah ! seigneur, vous ne devez pas me donner un lit plus haut que ceux des chevaliers qui dormiront à  côté de moi : ce serait me faire un trop grand outrage. " Ne vous souciez pas de cela. Vous ne pouvez rien faire sur mon ordre qui vous expose à  être blâmé pour votre vilenie."

63        Sur ce, il laissa le chevalier seul ; celui-ci se mit à  repasser en lui-même toutes les marques d'honneur qui lui avaient été prodiguées et il en fut touché au fond du coeur. Aussitôt couché, il s'endormit de fatigue.

          Quand Galehaut le sut plongé dans le sommeil, il se glissa le plus silencieusement possible dans le lit à  côté du sien ; deux de ses hommes occupèrent les deux derniers. A part eux, il n'y avait personne. Le chevalier passa une nuit agitée ; il se plaignait dans son sommeil. Galehaut s'en rendit compte, car lui ne dormit guère ; il n'arrêtait pas de se demander comment il pourrait garder le chevalier auprès de lui.

64        Le matin venu, celui-ci assista à  la messe ; Galehaut s'était déjà  levé, silencieusement [p.81] pour qu'il ne s'aperçoive pas de sa présence. Après l'office, le chevalier réclama ses armes et à  la question de son hôte sur ce qu'il avait l'intention de faire, il répondit qu'il allait partir. "Restez encore, ami très cher, et ne croyez pas que je veuille vous tromper ; vous ne sauriez rien me demander que je ne vous donne, mais ne vous en allez pas ! Vous pouvez bien avoir la compagnie de plus riche que moi, mais, soyez-en sà»r, jamais d'aussi aimant. Et puisque je ferais plus que personne au monde pour vous garder à  mes côtés, est-ce que je ne mérite pas davantage de vous avoir pour compagnon ? " Je demeurerai avec vous, seigneur, car je ne pourrais en effet pas jouir d'une meilleure compagnie. Et je vais vous dire tout de suite le prix que j'y mets, faute de quoi il sera inutile de me parler de rester. " Vous l'aurez, si c'est chose en mon pouvoir."

65        Le chevalier fait venir les deux rois qui avaient servi de témoins. "Voici ce que je vous demande, seigneur : quand vous aurez pris le dessus sur le roi Arthur et que sa défaite sera sans recours, alors, dès que je vous rappellerai votre engagement, vous irez lui crier merci et vous vous remettrez entièrement en son pouvoir."

          Stupéfait, Galehaut se prend à  songer. "Qu'avez-vous en tête, seigneur ?[p.82] font les deux rois. Il n'y a pas à  temporiser. Vous êtes allé trop loin pour reculer. " Comment ? Vous vous imaginez que je cherche une échappatoire ? Mais je voudrais être le maître du monde pour pouvoir le lui donner ! Je réfléchissais seulement à  la portée de ce qu'il vient de dire - et jamais parole n'en eut autant." Et à  l'adresse de Lancelot : "Que Dieu se détourne de moi pour toujours, seigneur, si je refusais, car rien de ce que je pourrais faire pour vous ne saurait m'être un déshonneur. Je vous prie en échange de ne pas me priver de votre compagnie pour la donner à  d'autres qui, jamais, n'en feraient autant que moi pour la conserver."

          Le repas prêt, ils se mettent à  table. La présence du chevalier suscite des manifestations de joie dans l'armée de Galehaut alors que, dans celle d'Arthur la tristesse règne, car on ignore ce dont le chevalier et son hôte sont convenus.

66        La journée se passe ainsi. Le lendemain, Galehaut et son compagnon se lèvent et assistent à  la messe. "C'est jour de bataille, seigneur : voudriez-vous y aller ?" demande le premier, et l'autre répond que oui. "Alors, je vous prie d'y porter mes armes en signe de notre compagnonnage. " Très volontiers. " Mais, je vous en prie, pas celles de sergent que j'avais avant-hier".

          On fait apporter l'équipement de Galehaut et on en revêt le chevalier, sauf du haubert et des jambières qui étaient trop grands pour lui.

          Dans les deux camps, tout le monde s'arme et commence de passer les barrières. Le roi avait interdit aux siens de traverser la rivière car la perte du Bon Chevalier lui faisait craindre la déroute.[p.83] Mais aucune défense ne put réfréner l'ardeur et l'étourderie des jeunes chevaliers. Au bout de peu de temps, belles joutes et dures mêlées se multiplièrent et les deux camps se retrouvèrent aux prises : tant du côté de Galehaut que de celui d'Arthur, lorsque les uns avaient le dessous, les leurs venaient à  leur aide, et ainsi de suite. L'affrontement devint général devant les barrières. Les hommes du roi ne se ménageaient pas ; lui-même se tenait sous son étendard avec quatre chevaliers qu'il avait chargés d'emmener la reine en sà»reté s'ils voyaient que les choses tournaient mal.

67        Quand tous les Bretons furent engagés, le Bon Chevalier entra dans la bataille. On le prenait pour Galehaut dont il arborait les armes et on répétait à  l'envi : "Regardez ! Regardez ! C'est Galehaut !" Mais monseigneur Gauvain ne fut pas dupe : "Non, ce n'est pas lui, c'est le chevalier qui portait des armes noires avant hier. Je le reconnais". Dès qu'il prit part au combat, l'armée du roi faiblit, découragée de le voir passé dans l'autre camp ; très vite, les hommes d'Arthur reculèrent jusqu'aux barrières, écrasés sous le nombre. Arrivés là , certains résistèrent longtemps et non sans mal, mais en vain : la situation leur était trop défavorable.

68        Les gens du roi Arthur étaient au comble de l'inquiétude bien que, jusque là , le Bon Chevalier les eà»t ménagés ;[p.84] quand il leur eut fait passer les barrières, il resta au milieu du passage pour empêcher les siens de les franchir en masse.

          C'est alors que, après un regard jeté autour de lui, il héla Galehaut qui, piquant des deux, le rejoignit. "Que voulez-vous, ami très cher ? " Une chose sans exemple. " Dites, vous pouvez parler sans crainte. " En êtes-vous sà»r, seigneur ? " Mais oui ! Que voulez-vous donc ? " Le moment est venu de tenir votre promesse. " Au nom de Dieu, cela ne me coà»te pas, puisque je le fais pour vous."

          Aussitôt, il éperonne son cheval et galope droit en direction de l'étendard au pied duquel se tenait le roi qui voyait les siens mis en déroute - ce lui était un vrai crève-coeur. La reine s'était déjà  mise en selle et les quatre chevaliers l'emmenaient en forçant l'allure de leurs chevaux car la situation était sans issue. On avait voulu évacuer monseigneur Gauvain, mais il avait dit qu'il préférait mourir sur place plutôt que de vivre dans un monde sans joie ni honneur, et, de moment en moment, il perdait conscience : à  le voir, on ne doutait pas qu'il fà»t à  l'article de la mort.

69        Quand le Bon Chevalier voit Galehaut s'en aller, prêt à  faire un si grand sacrifice pour lui, il se dit qu'il n'a jamais eu de compagnon ni d'ami si sà»r et si sincère. Emu jusqu'au fond du coeur, il soupire et pleure sous son heaume tout en murmurant : "Que faire pour ne pas être en reste ?"

          Galehaut chevauche jusqu'à  l'étendard où il demande le roi Arthur qui s'avance, bouleversé comme peut l'être qui s'attend à  se voir dépouillé de tout ce qui, jusque là , avait fait son honneur en ce monde. Aussitôt, l'autre le rassure : "Venez et soyez sans inquiétude :[p.85] j'ai à  vous parler". Tous s'écrient : "C'est Galehaut !" Le roi se demande ce que cela veut dire et continue de s'avancer ; d'aussi loin que Galehaut le reconnaît, il met pied à  terre et s'agenouille devant lui, mains jointes : "Seigneur, je viens vous faire droit de l'affront que j'ai commis envers vous. Je m'en repens et me mets entièrement à  votre merci."

70        Dans sa joie, Arthur tend les mains vers le ciel, n'osant croire à  son bonheur ; ce qui ne l'empêche pas de faire, en même temps, bon visage à  Galehaut et de s'incliner humblement devant lui ;  jusque là  resté à  genoux, ce dernier se relève. Les deux hommes échangent un baiser et de joyeuses civilités. "Seigneur, dit Galehaut, disposez de moi selon votre volonté ; vous pouvez être tranquille : souhaitez-vous que j'aille faire reculer mes gens et que je revienne ensuite auprès de vous ? " Allez-y, en effet, mais revenez vite : j'ai très envie de m'entretenir avec vous."

          Pendant qu'il retourne auprès des siens pour leur donner le signal de la retraite, Arthur envoie des messagers pour rappeler au plus vite la reine qui était partie en proie à  une profonde tristesse. Sitôt qu'ils l'ont rattrapée, ils lui annoncent ce qui vient d'arriver. La nouvelle lui paraît si invraisemblable qu'elle envoie demander à  son époux de lui en adresser des preuves avérées. Alors, seulement, elle rebrousse chemin, au comble de la joie.

71        La nouvelle de la paix parvient à  monseigneur Gauvain, apportée de la bouche même du roi. Plus que tous, il s'en réjouit : "Comment est-ce arrivé ? " Je l'ignore. C'est la volonté de Notre-Seigneur". Le roi, lui aussi, est au comble de la joie et tous s'étonnent de pareille issue.

          [p.86] Cependant, Galehaut s'écarte des siens et interroge : "Que voulez-vous que je fasse, bien cher compagnon ? J'ai fait ce que vous m'aviez ordonné, et le roi m'a dit de retourner auprès de lui, mais je vous suivrai d'abord jusqu'à  nos tentes et je passerai un moment avec vous : je n'en ai guère eu le loisir jusqu'à  présent ; après, viendra le tour du roi. " Ah ! seigneur, rejoignez-le sans attendre et restez avec lui aussi longtemps que possible car pour moi vous avez déjà  fait plus que je ne l'ai mérité et plus que je ne pourrais vous rendre. La seule prière que j'ai encore à  vous faire, c'est de ne dire à  personne où je suis." Galehaut le lui promet et ils regagnent le camp en continuant de parler.

          On fait crier par toute l'armée que la paix a été conclue au grand regret de ceux - et ils sont nombreux - qui auraient préféré la poursuite de la guerre.

72        Les deux compagnons mettent pied à  terre et se désarment. Galehaut endosse ses plus beaux vêtements pour se rendre à  la cour avec le congé de son compagnon. Il fait proclamer que ceux qui veulent s'en aller le peuvent, à  l'exception des gens de sa maison. Puis il fait venir les deux rois, ses hommes de confiance, et leur confie son compagnon, en les priant de le traiter comme un autre lui-même. Et il repart à  la cour.

          Le roi, qui s'était déjà  désarmé, vient au devant de lui avec la reine qui était de retour, ainsi que la dame de Malehaut et beaucoup d'autres dames et demoiselles. Puis, on se rend à  la bretèche où se tenait monseigneur Gauvain qui n'était pas encore remis de ses blessures ; quand il apprend la venue de Galehaut qu'il n'avait jamais vu que de loin, il s'efforce de faire belle figure.

73        [p.87] Cependant que Galehaut s'approche, Gauvain le salue : "Bienvenue à  vous, seigneur, comme à  celui dont je désire le plus faire la connaissance. Vous pouvez être fier de mériter plus que quiconque les éloges qu'on fait de vous et l'amour de vos gens. Selon moi, personne ne sait mieux que vous reconnaître un homme de valeur : vous venez d'en montrer un bel exemple." Galehaut répond à  ces propos en lui demandant comment il va. "Je suis passé tout près de la mort, mais la joie qui vous unit, monseigneur le roi et vous, dans l'amitié et la paix que Dieu a instaurée entre vous, m'a complètement guéri : comment se réjouir, comment bien se porter tant que la haine perdure entre les deux hommes les plus accomplis qui soient ?"

74        Galehaut, le roi, la reine, monseigneur Gauvain, tous partagent la même joie ; la journée se passe jusqu'au soir à  faire connaissance et à  parler agréablement, sans qu'il soit jamais question du Chevalier Noir : il est trop tôt pour le faire. A la tombée de la nuit, Galehaut demande au roi congé d'aller voir les siens. Arthur le lui donne, "mais, dit-il, vous reviendrez" ; ce qu'on lui promet.

          Galehaut retourne auprès de son compagnon et lui demande comment il en a été pour lui entre temps. "Très bien, dit-il. " Que dois-je faire, seigneur ? Le roi insiste pour que je revienne auprès de lui,[p.88] mais j'aurais trop de regrets à  vous quitter ainsi. " Au nom du ciel, faites ce que voudra monseigneur le roi : nulle fréquentation ne peut vous être plus profitable ! Mais j'ai une requête à  vous adresser, dans votre intérêt comme dans le mien. " Demandez ce que vous voulez et qui vous fera plaisir : vous ne vous exposez pas à  un refus. Ne vous ai-je pas montré que je vous aimais plus que tout l'honneur du monde ? " Merci beaucoup, seigneur. Ce que vous m'avez accordé, c'est de ne pas vous enquérir de mon nom avant que je vous le dise moi-même ou quelqu'un d'autre à  ma place. " Puisque telle est votre volonté, je ne le ferai pas. C'est pourtant la première question que je vous aurais adressée, mais sans votre consentement, je ne veux pas connaître la réponse."

75        Le chevalier demande comment se comportent le roi et ceux qui l'entourent, mais sans nommer la reine. Galehaut répond que le souverain est un homme accompli : "Je regrette beaucoup de ne pas l'avoir mieux connu plus tôt : cela m'aurait servi. Quant à  madame la reine, jamais Dieu n'a créé plus parfaite qu'elle." Dès que le chevalier entend parler d'elle, il baisse la tête et s'absorbe dans cette seule pensée. Galehaut voit avec surprise les larmes qui lui sont montées aux yeux et qu'il a grand peine à  retenir. Il change donc de sujet de conversation. Après l'avoir longtemps laissé parler, le chevalier lui dit : "Allez tenir compagnie au roi et à  monseigneur Gauvain, seigneur ; écoutez si on parle de moi et revenez demain matin me le raconter. " Volontiers", acquiesce Galehaut.

76        Il prend son compagnon dans ses bras et le baise au visage en le recommandant à  Dieu ; puis il ordonne aux deux rois de veiller sur lui, comme s'il leur confiait son coeur, dit-il.[p.89] Sur ce, il s'éloigne et le chevalier reste avec ces deux hommes de bien qui lui firent honneur de leur mieux.

          Cette nuit-là , Galehaut coucha dans la tente d'Arthur où, avec le souverain lui-même, dormirent aussi Gauvain, qui s'y fit transporter, Yvain et nombre d'autres chevaliers. La reine prit pour chambre la bretèche où s'était installé Gauvain jusqu'à  sa guérison ; il y avait avec elle la dame de Malehaut, toujours à  fureter partout et à  prêter une oreille curieuse à  ce qui se disait, et bien d'autres dames et demoiselles. Quant au chevalier confié à  la garde des deux rois, inutile de demander comment il fut traité : on lui faisait plus d'honneur qu'il n'aurait voulu et ces marques d'estime le plongeaient dans un grand embarras.

77        Les deux rois passèrent la nuit dans la tente de Galehaut mais ils dirent au chevalier qu'ils coucheraient là  où leur seigneur l'avait fait la nuit précédente pour qu'il soit tranquille ; sans quoi il n'aurait jamais voulu y dormir lui-même. Passé un premier temps de profond sommeil, il se mit à  se tourner et à  se retourner, puis à  faire entendre des plaintes qui réveillèrent les deux hommes. Il versait des torrents de larmes, mais en s'efforçant de ne pas faire trop de bruit et quand au milieu de ses pleurs, il répétait : "Hélas ! malheureux que je suis ! Que faire ?", ce n'était qu'un murmure.

78        Toute la nuit, ce furent la même douleur et la même angoisse. Tôt le lendemain matin, les deux rois se levèrent le plus silencieusement possible, se demandant vraiment [p.90] ce qu'il pouvait avoir pour manifester un pareil chagrin. Galehaut lui aussi s'était levé très tôt et avait regagné son campement pour voir son compagnon. Il trouva les deux rois déjà  debout et leur demanda ce qu'il faisait : ils lui racontent quelle douleur il avait laissé éclater pendant toute la nuit. Inquiet et peiné à  la fois, il pénètre dans la tente ; en l'entendant approcher, le chevalier s'essuie les yeux, car ses larmes continuent de couler avec autant d'abondance. Mais, comme il ne disait pas un mot, Galehaut le crut endormi et se retira.

79        Peu après, le chevalier quitte son lit, Galehaut vient le retrouver et remarque ses yeux tout gonflés et tout rouges, sa voix si enrouée qu'il pouvait à  peine articuler un mot. A l'emplacement de sa tête, les draps étaient à  tordre tant il avait pleuré. Cependant, il s'efforce de faire bonne figure et se lève pour accueillir son visiteur qui, le prenant par la main, l'emmène à  l'écart : "Pourquoi vous tuer ainsi, cher compagnon ? D'où vient ce chagrin qui vous a fait une si triste nuit ?" Mais il ne veut pas répondre : il dit qu'il se plaint souvent pendant son sommeil. "Ce qui est sà»r, c'est qu'à  vous regarder, et surtout vos yeux, on voit que vous avez beaucoup pleuré. Au nom de Dieu, dites-m'en la raison. Vous pouvez me croire : si pénible que soit votre situation, je vous aiderai à  en sortir, si c'est à  la portée d'un homme."

80        Ces mots rendent le chevalier muet de douleur ; il fond en larmes,[p.91] comme s'il voyait devant lui, morte, la personne qu'il aimait le plus au monde et il est bien près de s'évanouir. Galehaut se précipite, le prend dans ses bras, lui baise les paupières et les lèvres, faisant tout son possible pour le réconforter : "Dites-moi ce qui ne va pas, ami très cher. Si puissant que soit votre offenseur, il sera fait justice de lui à  votre volonté." Mais il réplique que personne ne l'a outragé. "Alors, ami cher, pourquoi tout ce chagrin ? Regrettez-vous d'être devenu mon compagnon et mon maître ? " Ah ! seigneur, par pitié, au nom de Dieu ! Vous avez fait pour moi plus que je ne saurais vous rendre. Ce qui me met dans cet état, c'est l'effroi où mon coeur est plongé : il craint que votre bonté à  mon égard ne finisse par me tuer !" Cette confidence peine beaucoup Galehaut qui s'efforce de le rassurer.

81        Puis ils vont ensemble assister à  la messe. Au moment où le prêtre partage en trois le corps de Dieu, Galehaut s'avance et, montrant à  son compagnon les trois morceaux de l'hostie que l'officiant tenait entre ses mains : "Croyez-vous que ce soit là  le corps de Notre-Seigneur ?" Assurément, je le crois. " Alors, ami très cher, n'ayez pas peur de moi : par la Sainte Trinité qui est signifiée sous les espèces de ce pain en trois parties, de ma vie je ne ferai chose qui puisse vous causer tort ou peine, et je chercherai au contraire,[p.92] dans la mesure où cela dépendra de moi, à  combler tous vos désirs. " Grand merci, seigneur ! Vous avez déjà  tant fait pour moi, et cela me gêne, car je ne vois pas comment je pourrais vous le revaloir." Après quoi, ils se taisent jusqu'à  la fin de la messe.

          Galehaut demande alors à  son compagnon ce qu'il doit faire. "Ne laissez pas seul monseigneur le roi, allez lui tenir compagnie. Et si vous entendez parler de moi ne dites rien, comme je vous en ai déjà  prié. " Soyez sans inquiétude : je ne divulguerai rien de ce que vous souhaitez garder secret."

82        Sur ce, il quitte le chevalier en le confiant à  nouveau aux deux rois qui ont conçu pour lui une grande amitié, et il regagne la cour du roi. Autour de lui, la liesse est générale. Après le déjeuner, alors que la reine et le roi s'étaient rapprochés du lit de Gauvain, celui-ci interrogea Galehaut : "Seigneur, ne soyez pas fâché si je vous demande quelque chose. " Il n'en sera rien. " Cette paix instaurée entre monseigneur le roi et vous, au nom de l'être que vous chérissez le plus au monde, qui en a été l'artisan ? " Ainsi adjuré, je ne peux mentir : un chevalier. " Qui est-ce ? " J'en prends Dieu à  témoin, je l'ignore. " N'est-ce pas, intervient la reine, celui qui, il y a trois jours, portait des armes noires ? " Si vous voulez être quitte, dit Gauvain, il faut répondre à  cette question.

83        " Je me suis déjà  acquitté en disant que c'était un chevalier [p.93] et je ne vous dirai rien de plus. D'ailleurs, je ne vous aurais rien dit du tout si vous ne m'aviez pas prié au nom de la personne que j'aime le plus au monde. Eh ! bien, c'est cette personne qui a décidé de la paix. " C'est le Chevalier Noir, dit la reine. Mais, par Dieu, amenez-le nous ! " Qui, dame ? Moi ? Mais comment le pourrais-je puisque j'ignore tout de lui ? " Taisez-vous donc : il est parti avec vous et, hier, il portait vos armes. " C'est exact, dame, mais je ne l'ai pas revu depuis la première fois que j'ai quitté monseigneur le roi. " Comment ? fait Arthur. Vous ne connaissez pas ce chevalier ? Moi, je croyais que c'était un homme de votre terre. " Que Dieu m'en soit témoin, il n'en est rien. " Il n'est pas de la mienne non plus : je n'ai jamais entendu parler d'un chevalier de valeur qu'on ne soit pas capable de reconnaître."

84        Le roi et la reine pressent Galehaut de leur dire le nom du chevalier, mais ils ne peuvent rien tirer de lui. Et Gauvain, craignant que cela ne lui devienne pénible, intervient : "N'insistez pas davantage, seigneur, dit-il à  Arthur. Peu importe qui il est. Ce qui compte, c'est sa prouesse et elle n'a pas d'égale au monde."

          Or, quand tous se sont tus, c'est Galehaut qui relance la conversation : "En vérité, seigneur, dit-il en s'adressant lui aussi au roi, avez-vous jamais vu homme plus expert aux armes que le Chevalier Noir ? " Certes, jamais aucun ne m'a, plus que lui, donné envie de faire sa connaissance par admiration pour ses exploits.[p.94] " Non ? Alors, par la foi que vous devez à  ma dame ici présente ainsi qu'à  monseigneur Gauvain, que seriez-vous prêt à  donner pour jouir de sa compagnie votre vie durant ? " J'en prends Dieu à  témoin, je lui donnerais la moitié de tout ce que je possède (j'en excepte cette dame que je me refuse à  partager !). " Vous êtes généreux, cela est sà»r. Et vous, monseigneur Gauvain, si Dieu vous rendait cette santé qui est l'objet de tous vos désirs, que seriez-vous prêt à  sacrifier en échange de la présence continuelle, à  vos côtés, d'un homme si accompli ?"

85        Gauvain, qui désespérait de jamais la recouvrer se donna le temps de réfléchir : "Si Dieu me la rendait, je voudrais être changé en la plus belle demoiselle du monde, saine et bien portante, à  condition qu'il m'aime éperdument jusqu'à  la fin de ses jours et des miens. " Vous aussi, vous êtes généreux. Et vous, madame, au nom de la personne que vous aimez le plus au monde, que sacrifieriez-vous pour que pareil chevalier fà»t toute sa vie à  votre service ? " Par Dieu, monseigneur Gauvain a déjà  engagé tout ce dont une dame dispose. Aucune ne peut offrir plus". Cette réponse les fit tous sourire.

          "Et vous, Galehaut, interroge Gauvain, vous qui nous avez mis au défi, je vous en adjure comme tout à  l'heure, que seriez-vous prêt à  faire ? " Dieu m'en soit témoin, j'accepterais de vivre dans la honte et non plus dans l'honneur pourvu que je sois toujours aussi sà»r de son amitié que je voudrais qu'il le fà»t de la mienne. " Que Dieu me donne joie, fait Gauvain, vous êtes allé plus loin que nous tous."

86        [p.95] Et il se dit que ce devait être ce chevalier l'instaurateur de la paix et que c'était pour lui que Galehaut avait changé son honneur en honte au moment où la victoire était acquise, - et ce geste allait lui valoir plus d'estime que tout autre. Gauvain chuchota son idée à  la reine et ils continuèrent longtemps à  parler du Chevalier Noir jusqu'au moment où elle se leva et dit qu'elle voulait se retirer dans la bretèche où elle avait sa chambre. Galehaut l'escorte et, une fois en haut, elle le prend à  part : "J'ai une grande amitié pour vous et je suis prête à  faire plus en votre faveur que vous le penseriez. La vérité, c'est que le Bon Chevalier est passé à  votre service et que sa compagnie, c'est vous qui l'avez ; et il se peut que je le connaisse bien. Aussi, je vous en prie, si vous tenez à  mon amitié (en échange, je m'engage à  faire pour vous tout, je dis bien 'tout' ce qui est en mon pouvoir), arrangez-vous pour que je puisse le rencontrer. " Je ne dispose pas de lui, dame ; et d'ailleurs, je ne l'ai pas revu depuis que la paix a été conclue entre mon seigneur et moi.

87        " Mais il est impossible que vous ne sachiez pas où il est.

      " Présentement, il n'est pas ici ; mais, même s'il se trouvait dans ma tente, il faudrait une volonté autre que la vôtre ou la mienne pour l'amener à  vous. " Et où est-il ? Cela au moins, vous pouvez bien me le dire. " Il doit se trouver sur mes terres.[p.96] Quant à  votre instante prière, vous pouvez être sà»re que je ferai tout mon possible pour la voir exaucée. " En ce cas, je suis sà»re de le voir. Je m'en remets à  vous ; faites en sorte que je vous en sois redevable toute ma vie, car il y a peu de gens dont je souhaiterais faire la connaissance plus que de lui : ce n'est pas que je m'attende à  ne lui trouver que des qualités, mais parce que, homme ou femme, on ne peut que se réjouir de rencontrer quelqu'un de grand mérite. " J'en suis persuadé, dame, et vous pouvez compter sur moi. " Je vous en remercie d'avance. Allez et faites en sorte que je le voie le plus vite possible. S'il se trouve sur vos terres, envoyez-le chercher, de jour comme de nuit, pour qu'il soit ici au plus tôt."

88        Galehaut se retire et retourne auprès du roi et de Gauvain que d'autres chevaliers entouraient. "Maintenant que nos hommes d'armes sont partis, fait le roi à  l'adresse de Galehaut, nous n'avons plus ici que les familiers de nos deux maisons. Faites donc approcher les vôtres, ou c'est moi qui ferai se déplacer les miens, pour que nous soyons plus près. " C'est moi qui m'en occupe. Je ferai dresser ma tente sur l'autre rive en face de la vôtre.[p.97] Un bateau fera la navette. J'y vais de ce pas. " Voilà  qui est bien dit."

89        Galehaut rejoint son compagnon dans sa tente. Comme il le trouve bien pensif, il lui demande comment il va. "J'irais très bien si je n'étais hanté par une crainte. " Laquelle, par Dieu ? " D'être reconnu. " Soyez tranquille ! Par la foi que je vous dois, cela n'arrivera que si vous y consentez."

          Puis il lui raconte ce que le roi et Gauvain étaient prêts à  offrir pour avoir sa compagnie, ce que la reine avait dit et comment elle avait insisté pour voir le 'Bon Chevalier', et ce qu'il avait répondu. "Quant à  monseigneur le roi, il m'a prié de faire déplacer mes gens pour que nos deux tentes soient vis-à -vis car, dit-il, nous sommes trop loin les uns des autres. Dites-moi ce que vous voulez que je fasse : tout dépend de vous. " Je vous conseille d'accéder à  sa demande : ce sera bon pour vous. " Et la reine, ami très cher, que dois-je lui répondre ? " Je ne sais vraiment pas."

90        Il se prend à  soupirer, tandis que les larmes lui montent aux yeux et il détourne la tête, ne sachant plus où il en est. [p.98] "Ne vous inquiétez de rien, seigneur, fait Galehaut. Contentez-vous de me dire exactement tout ce que vous voulez, et vous pouvez être sà»r qu'il n'en ira pas autrement, car j'aimerais mieux être fâché avec la moitié du monde qu'avec vous seul. Les autres, je ne les aime que parce que vous les aimez. Aussi, vous n'avez qu'à  parler. " Je suivrai vos conseils, seigneur, puisque je suis sous votre garde. " Dieu m'en soit témoin, je ne comprends pas comment voir ma dame pourrait être mauvais pour quiconque. " Pour moi, ce sera une grande joie et aussi une grande souffrance."

91        Se rendant compte de son embarras, Galehaut insiste et finit par le faire céder ; "mais il faudra que ce soit à  l'insu de tous ; et dites à  ma dame que vous avez envoyé des gens à  ma recherche. " Remettez-vous en à  moi, je saurai comment m'y prendre pour le mieux." Sur ce, il appelle son sénéchal et lui ordonne de faire démonter toutes les tentes, dont la sienne, ainsi que les piquets de fer et de tout transporter en face du campement du roi où il fera installer le leur, de telle sorte qu'il n'y ait plus entre eux que la rivière. Et tout cela dès son départ pour la cour. Puis il repart sans plus attendre, n'emmenant que peu de gens avec lui. La reine était déjà  revenue de la bretèche. Dès qu'elle le voit arriver, elle se précipite et lui demande où en sont les choses. "Avec tout ce que j'ai fait, dame, je crains bien que votre prière ne me fasse perdre l'être que j'aime le plus au monde. " Avec l'aide de Dieu, je ne vous ferai rien perdre que je ne vous rende au double. Mais de quelle perte parlez-vous ? " De celui-là  même que vous demandez ; j'ai peur qu'il n'advienne quelque chose qui le mettrait au désespoir et me ferait le perdre à  tout jamais.[p.99] " Là , je n'y pourrais rien. Mais, s'il plaît à  Dieu, ce ne sera pas par ma faute ; il ne se comporterait pas en homme courtois s'il vous négligeait à  cause de ma prière. Et quand viendra-t-il ? " Le plus tôt qu'il pourra, dame. Je l'ai envoyé chercher en ordonnant de ne pas ménager les chevaux. " C'est ce qu'on verra car, si vous en décidez ainsi, il sera là  demain. " Il n'en aurait pas le temps, dame, même s'il se mettait en route tout de suite ; et pourtant, je voudrais qu'il y fà»t !"

92        Pendant cette conversation, les gens de Galehaut avaient commencé de dresser sa tente de l'autre côté de la rivière, en face de celle du roi : sa beauté et sa richesse firent l'admiration de tous. Quand le campement fut entièrement installé et qu'on eut planté les piquets de fer, l'admiration redoubla : on n'avait jamais vu si bel arroi, et ils furent nombreux à  venir voir de près.

          Le soir, Galehaut retourna auprès de son compagnon et lui raconta l'impatience de la reine : elle voulait le voir. Le chevalier en conçut douleur et joie en son coeur. Leur entretien se prolongea puis, avec le congé de son ami, Galehaut rentra au camp royal.

93        La reine l'y entreprend à  nouveau : a-t-il eu quelque nouvelle du chevalier ? Et comme il répond que "non, pas encore", elle lui dit en riant : "Ami cher, ne croyez-vous pas que vous me faites attendre ce que vous pouvez hâter ? " Dieu m'en soit témoin,[p.100] je n'aurais pas moins de plaisir à  le voir que vous. " J'ai peur qu'en effet ce ne soit votre voeu le plus cher. Souvent, ce qu'on désire le plus est ce qui rencontre le plus d'obstacle, car il y a des gens qui s'acharnent à  venir troubler le bonheur de ceux qui s'aiment. Pourtant, n'ayez pas peur : je ne vous ferai rien perdre de ce que vous avez eu en votre possession. " Je vous en remercie, dame : je pense que vous pourriez plus pour moi que je ne le pourrais jamais pour vous."

94        Cette conversation les mena jusqu'à  la nuit tombée. Galehaut revint alors à  la tente d'Arthur qui ne supportait pas d'être séparé de lui. Le lendemain matin, de bonne heure, il retourna auprès de son compagnon à  qui il répéta les paroles de la reine ; il parvint ainsi à  le rassurer et à  l'empêcher de se faire autant de mauvais sang. Son corps, son visage (jusque là  pâle et marbré), ses yeux (rouges et gonflés) retrouvent plus bel aspect à  la grande joie de Galehaut.

          "Seigneur, ma dame va m'interroger à  votre sujet. Que lui répondre ? " Ce qui vous semblera le mieux, puisque, maintenant, tout dépend de vous. " Je sais qu'elle voudra vous voir demain et je vous conseille de dire oui. " Ah ! seigneur, je voudrais que ce moment fà»t déjà  passé et m'en être tiré avec joie et honneur." Voyant l'émotion qui l'étreint, Galehaut le laisse là  et revient à  la tente du roi.

95        Dès que la reine l'aperçoit, elle lui demande des nouvelles. "C'est encore trop tôt, dame, mais nous serons fixés d'ici demain.[p.101] "  Que voulez-vous dire ? Vous pouvez hâter ou retarder votre réponse. Faites-moi la faveur dont vous souhaiteriez que je vous fasse bénéficier si j'étais à  votre place." Galehaut se met à  rire, cependant que la dame de Malehaut ne les quitte pas des yeux, écoutant ce qu'ils se disent : elle pense avoir compris leur dessein et s'en voudrait d'échouer à  en savoir davantage.

96        Matin et soir, Galehaut retourne auprès de son compagnon et, chaque fois, Guenièvre lui demande ce qu'il en est.  Après avoir encore passé une nuit comme d'habitude et avoir retrouvé très tôt, le lendemain, son compagnon, il lui dit qu'il n'y a plus à  reculer : "Aujourd'hui, la reine doit vous voir. " Au nom de Dieu, seigneur, faites que personne, sauf nous trois, ne soit au courant : si on nous voyait, je risquerais d'être reconnu par des gens de l'entourage du roi. " Ne vous inquiétez pas, j'y veillerai." Puis il prend à  nouveau congé de lui et fait venir son sénéchal : "Si je vous envoie chercher dans un moment, amenez mon compagnon avec vous, mais, surtout, n'en dites rien à  personne. " A votre service, seigneur."

97        [p.102] Aussitôt que la souveraine voit Galehaut de retour, elle l'interroge une fois encore. "J'ai de bonnes nouvelles, dame, répond-il. Le plus beau fleuron de la chevalerie est arrivé ! " Dieu ! Comment le verrai-je ? Surtout, que personne n'en sache rien, à  part lui, vous et moi. Je veux être la seule à  avoir cette joie. " Par Dieu, c'est bien ainsi que les choses se passeront ; de son côté, il dit qu'il ne voudrait surtout pas être reconnu par les gens de la maison du roi. " Comment cela ? On le connaît donc à  la cour ? " Peut-être, en effet, dame, que certains pourraient le reconnaître. " Qui est-il, au nom de Dieu ? " Qu'Il m'en soit témoin, je l'ignore. Il ne m'a jamais dit son nom ni d'où il venait. " Vrai ? Il y a un mystère là -dessous. Il me tarde d'autant plus de le voir.

98        " Il est encore temps pour aujourd'hui, dame. Voici comment faire : nous descendrons par là  nous promener (il lui montre, du côté des prés, un espace tout planté de jeunes arbres) avec le moins de compagnie possible : il sera là  un peu avant la tombée de la nuit. " Ah ! que vos paroles me font plaisir à  entendre, ami très cher ! Plà»t au Sauveur des hommes qu'il fît déjà  noir." Tous deux éclatent de rire, et la reine, qui ne se tient plus de joie, se jette au cou de Galehaut. A les voir, la dame de Malehaut estime que les choses sont plus avancées qu'elle ne le croyait ; elle redouble donc de vigilance, dévisageant tous les chevaliers qui se présentent.

          Cependant, la proche venue du chevalier comble la reine de joie ;[p.103] il lui tarde que le soir tombe et, pour oublier le temps qui lui dure, elle passe la journée en conversations et entretiens.

99        Les heures défilent ainsi : après le dîner, la nuit commence de tomber. La reine prend Galehaut par la main et appelle la dame de Malehaut, dame Laure de Carduel et une seule demoiselle qui avait toujours fait partie de ses suivantes. Elle descend en bas des prés, tout droit vers le lieu convenu. Galehaut ne tarde pas à  voir un écuyer qu'il appelle et à  qui il ordonne d'aller trouver son sénéchal pour qu'il vienne le retrouver, - il lui montre où. "Comment, dit la reine qui avait entendu ce qu'il disait. C'est votre sénéchal ? " Non, dame, mais il viendra avec lui."

100       Une fois arrivés sous les arbres, la reine et Galehaut s'assoient seuls à  l'écart des autres qui s'étonnent d'être en si petite compagnie.

          Dès que le sénéchal a reçu le message, il traverse la rivière avec le chevalier et ils se rendent en bas des prés suivant les indications de l'écuyer. On aurait en vain cherché dans le pays plus beaux que ces deux hommes. On les vit s'approcher :[p.104] la dame de Malehaut eut vite fait de reconnaître celui qu'elle avait longtemps eu en son pouvoir et, comme elle voulait éviter ses regards, elle baissa la tête en se rapprochant de dame Laure. Tous deux passent devant elles - le sénéchal les salue au passage -, et Galehaut annonce à  la reine : "Voici le plus beau fleuron de toute la chevalerie ! " Lequel est-ce ? " D'après vous ? " Tous les deux sont dignes d'attention. Mais je n'imagine pas que l'un soit capable d'accomplir la moitié des exploits du Chevalier Noir. " Et pourtant, c'est l'un d'eux."

101       Les voilà  devant elle. A sa grande surprise, l'un d'eux pâlit et se met à  trembler de tous ses membres. Ils mettent un genou en terre devant elle ; le sénéchal la salue, mais c'est à  peine si l'autre en a la force : il ne fait qu'esquisser le geste, gardant les yeux baissés comme s'il avait honte. C'est alors qu'elle se dit que ce doit être lui. Galehaut invite son sénéchal à  aller tenir compagnie "à  ces demoiselles, là , qui sont toutes seules" et celui-ci s'empresse de le faire.

          La reine prend le chevalier par la main et le fait asseoir devant elle, juste là  où il s'était mis à  genoux. Son visage était fort avenant quand elle lui dit sur un ton de gaieté : "Il y a si longtemps que nous avions envie de vous voir, seigneur ! Enfin, grâce à  Dieu et à  Galehaut que voici, c'est chose faite. Et encore, je ne sais pas si vous êtes vraiment le chevalier que je recherche, mais Galehaut m'a dit que c'était vous. Il me reste à  apprendre de votre propre bouche qui vous êtes. Je serais très contente,[p.105] si vous consentiez à  me le dire." Toujours sans lever les yeux sur elle, il répond qu'il ne sait pas. D'abord surprise (que peut-il avoir ?), elle ne tarde pas à  deviner ce qui arrive au jeune homme. Galehaut qui le voit tout intimidé et embarrassé se dit qu'il parlerait plus librement en tête à  tête avec elle. Il déclare donc assez haut pour être bien entendu : "Je suis très impoli de laisser toutes ces dames avec un seul chevalier pour leur tenir compagnie." Il se lève, va les rejoindre et, comme elles s'étaient levées pour l'accueillir, les invite à  se rasseoir. Une conversation générale s'engage.

102       Cependant, la reine continue d'interroger le chevalier. "Pourquoi cette dissimulation, mon cher seigneur ? Elle n'a pas de raison d'être. Au moins, vous pouvez me dire si c'est vous qui l'avez emporté lors de la rencontre d'avant-hier ? " Non, dame. " Comment ? N'est-ce-pas vous le chevalier aux armes noires à  qui monseigneur Gauvain a envoyé trois chevaux ? " Si, dame. " N'est-ce pas vous qui, le dernier jour, avez porté les armes de Galehaut ? " C'est vrai, dame. " Mais alors, vous êtes le vainqueur des deux journées ? " Non, dame, ce n'est pas moi." La reine comprend qu'il ne veut pas avoir l'air de se vanter de sa victoire et ce lui est un motif pour l'estimer davantage.

          "Alors, dites-moi, reprend-elle, qui vous a fait chevalier. " C'est vous, dame. " Moi ? Et quand donc ? " Vous rappelez-vous, dame, ce chevalier qui était venu à  Kamaalot trouver monseigneur le roi Arthur :[p.106] il avait deux tronçons de lance fichés dans le corps et une épée plantée dans le crâne ? Et ce jeune homme qui est arrivé à  la cour un vendredi et a été adoubé le dimanche ? " Je m'en souviens bien. Que Dieu m'aide, êtes-vous ce garçon tout habillé de blanc qu'une demoiselle a présenté au roi ? " Oui, dame. " Et pourquoi dites-vous que je vous ai fait chevalier ? " Parce que c'est vrai, dame. La coutume du royaume de Logres n'affirme-t-elle pas qu'on n'est pas chevalier tant qu'on n'a pas ceint l'épée et que c'est celui qui la remet qui fait le chevalier ? Le roi ne m'en a pas donné et c'est de vous que je tiens la mienne. Voilà  pourquoi j'affirme que c'est vous qui m'avez armé chevalier.

103       " Ce m'est une grande joie. Et où êtes-vous allé ensuite ? " Porter secours à  la dame de Nohaut pour qui nous avons combattu, monseigneur Gauvain et moi. " Et entre temps, ne m'avez-vous adressé personne ? " Si, dame, deux jeunes filles. " Sur ma tête, rien de plus vrai. Et sur votre chemin de retour, n'avez-vous pas rencontré un homme qui se réclamait de moi ? " Si, dame : un chevalier qui gardait un gué et qui m'a ordonné de descendre de cheval. Je lui ai demandé de qui il dépendait et il m'a répondu que c'était de vous. 'Pied à  terre, et vite' m'a-t-il dit. Mais comme je voulais savoir de qui provenait cet ordre, il a convenu que c'était de lui et de lui seul. J'ai donc remis à  l'étrier mon pied droit que j'en avais dégagé, lui ai dit qu'il ne devait pas compter obtenir rien de moi et j'ai jouté contre lui. Je suis conscient de m'être rendu coupable envers vous d'un grave forfait, dame et je vous en demande pardon ;[p.107] vous pouvez m'imposer la réparation qui vous conviendra."

104       Comprenant que rien ne le détournera d'elle, la reine le rassure : "Vous n'avez commis aucune faute, ami très cher ; cet homme ne m'était de rien et quand il est venu me rapporter ses propos, je me suis fâchée contre lui. Mais dites-moi plutôt où vous êtes allé après cela. " A la Douloureuse Garde. " Et qui a réussi à  la conquérir ? " J'y suis entré, dame. " Est-ce que je vous y ai vu ? " Oui, dame, et pas seulement une fois. " Et dans quelles circonstances ? " Un jour où je vous ai demandé si vous aviez envie d'entrer. Vous m'avez dit que oui, mais vous aviez l'air d'être ailleurs. Je vous ai posé deux fois la question. " Quel écu portiez-vous ? " D'abord un blanc avec une bande rouge en diagonale, puis le même, mais avec deux bandes. " Je me rappelle tout cela ! Et en d'autres occasions ? " Oui, dame, le soir où vous pensiez avoir perdu monseigneur Gauvain, votre neveu, et ses compagnons, quand les gens de la ville criaient : 'Arrêtez-le ! Arrêtez-le !' Je suis sorti avec un écu blanc à  trois bandes rouges et vous vous teniez sous une galerie avec monseigneur le roi. Quand je me suis approché de lui, ils se sont mis à  hurler de plus belle : 'Arrêtez-le, roi, arrêtez-le !' mais il m'a laissé partir, qu'il en soit remercié.

105       " Moi, je le regrette : s'il vous avait arrêté, les maléfices qui pèsent sur la cité auraient disparu. Maintenant, dites-moi, est-ce vous qui avez libéré monseigneur Gauvain et ses compagnons ? " J'ai fait ce que j'ai pu, dame. " Tout ce que vous m'avez dit jusque là  est pure vérité.[p.108] Mais, par Dieu, qui était cette jeune fille dans la tourelle (sa chambre dominait le logement du roi), celle qui s'est montrée en chemise blanche ? " C'est bien la personne envers qui je me suis le plus mal conduit. Ma dame du Lac (celle qui m'a élevé) me l'avait envoyée et c'est elle qui m'a trouvé là . Je l'y ai traitée avec honneur, mais quand j'ai appris la captivité de monseigneur Gauvain, j'en ai été bouleversé et j'ai refusé de l'emmener avec moi comme elle le voulait ; je l'ai priée, sur la foi qu'elle me devait, de ne pas s'en aller tant que monseigneur Gauvain ou moi ne serions pas de retour. Après quoi, j'ai eu tant de sujets de préoccupation, et des plus graves, que j'ai oublié de revenir. Elle s'est montrée plus fidèle envers moi que je n'ai été courtois envers elle, car elle est restée sur place jusqu'au moment où je lui ai fait parvenir un message qu'elle a longtemps attendu."

106       Quand la reine l'entendit parler de la demoiselle, elle comprit aussitôt que c'était bien Lancelot qu'elle avait devant elle et elle entreprit de l'interroger minutieusement sur tout ce qu'elle avait entendu dire de lui, et toutes ses réponses furent conformes à  ce qu'elle savait.

          "Dites-moi si je vous ai vu à  Kamaalot depuis que vous en êtes parti après avoir été fait chevalier ? " Oui, dame, et dans une circonstance où vous m'avez rendu un fier service ! Je serais mort si vous ne m'aviez fait tirer hors de l'eau par monseigneur Yvain. " Comment ? C'était donc vous, le prisonnier de Daguenet ? " J'ignore son nom, dame ; mais quelqu'un s'est emparé de moi, en effet. " Et où alliez-vous ?[p.109] " Je cherchais à  rattraper un chevalier, dame. " Et la dernière fois que vous nous avez quittés ? " J'ai continué de le suivre à  la trace. " L'avez-vous combattu ? " Oui, dame. " Et ensuite ? " J'ai rencontré sur mon chemin deux géants qui m'ont tué mon cheval, mais monseigneur Yvain (bonne chance à  lui !) m'a donné le sien à  la place. " Ah ! s'exclame-t-elle, je sais donc qui vous êtes sans risque de me tromper : vous vous appelez Lancelot du Lac." Et comme il reste sans rien dire : "Par Dieu, il y a longtemps que toute la cour le sait : c'est monseigneur Gauvain qui nous a révélé votre nom."

107       Et elle lui raconte comment Yvain avait rapporté la formule de la jeune fille ('C'est la troisième fois !') et comment Gauvain avait expliqué qu'il s'agissait de la troisième fois où on l'avait vu se distinguer. Elle lui demande aussi pourquoi il avait supporté qu'un aussi vil personnage que Daguenet emmène son cheval par la bride. "C'est que je n'étais pas plus maître de mon corps que de mon coeur. " Dites-moi encore : étiez-vous présent à  la rencontre de l'an dernier ? " Oui, dame. " Et quelles armes y portiez-vous ? " Elles étaient unies rouge. " Sur ma tête, c'est vrai. Et avant-hier, pourquoi tous ces exploits ?"

          Cette question lui arrache de profonds soupirs, mais la reine insiste,[p.110] sachant ce qu'il en était. "Soyez tranquille, je ne le répéterai pas. Je suis sà»re que tout ce que vous avez fait, c'est en l'honneur d'une dame : sur la foi que vous me devez, dites-moi qui elle est. " Ah ! dame, je vois bien qu'il me faut parler. C'est vous. " Moi ? " Oui, vous. " Pourtant, ce n'est pas en mon honneur que vous avez brisé les trois lances que ma suivante vous a apportées, puisque j'avais pris soin de n'être pas nommée. " J'ai fait pour les autres ce que j'ai dà» et pour vous ce que j'ai pu. " Mais alors, tout ce que vous avez fait, c'était pour moi ? " Pour vous, dame. " Comment est-ce possible ? M'aimez-vous à  ce point ? " Plus que moi-même, dame, et plus que tout au monde. " Et depuis quand, ce grand amour ? " Du moment où on m'a appelé chevalier, même si je ne l'étais pas encore. " Et, sur la foi que vous me devez, pourquoi m'avoir voué pareil sentiment ?"

108       Au moment où la reine posait cette question, la dame de Malehaut fit exprès de toussoter et elle releva la tête qu'elle avait jusqu'alors tenue baissée. Le bruit qu'elle faisait rappela des souvenirs à  Lancelot qui la reconnut au premier coup d'oeil. L'angoisse et la peur qui le saisissent à  sa vue le rendent incapable de répondre ; il ne peut que pousser de profonds soupirs et verser des torrents de larmes [p.111] qui ruissellent sur son visage et mouillent jusqu'aux genoux sa tunique de soie : plus il regardait la dame, plus il se sentait mal.

          Frappée de son changement, la reine observa qu'il jetait de piteux regards en direction des dames. Elle répète sa question : "Dites-moi d'où vous est venu cet amour." Et lui, faisant tous ses efforts pour articuler quelques mots : "Depuis le moment que je vous ai dit. " Mais comment ? insiste-t-elle. " Tout est venu de vous, dame, quand vous avez fait de moi votre ami, si le mot que vous avez dit venait de votre coeur. " Comment cela, 'mon ami' ?

109       " Après avoir pris congé de monseigneur le roi, alors que j'étais en armes, sauf de la tête et des mains, je me suis avancé vers vous, je vous ai recommandée à  Dieu et j'ai dit que, partout où j'irais, je serais votre chevalier ; et vous m'avez répondu que vous vouliez en effet que je sois 'votre chevalier et votre ami' ; puis j'ai dit, 'adieu, dame' et vous 'adieu, ami très cher', et ce mot ne m'a plus quitté. C'est lui qui a commencé à  faire de moi un vrai chevalier et qui continue de me rendre digne de ce nom ; je me le suis rappelé dans tous mes malheurs. C'est lui qui me réconforte dans la détresse, qui m'a protégé de tous les maux, sauvé de tous les périls ; c'est lui qui m'a rassasié quand j'avais faim, et m'a fait riche quand j'étais misérable.

110       " Sur ma foi, quelle chance de l'avoir prononcé ! Et Dieu soit loué de me l'avoir inspiré ![p.112] Je ne lui ai pas donné la portée que vous lui avez prêtée, mais votre réflexion est celle d'un homme délicat, noble et doux... et il vous a réussi puisqu'il a fait de vous un chevalier sans peur et sans reproche. Ce n'est pas le comportement habituel de ceux qui se montrent très démonstratifs avec les dames alors qu'ils n'ont rien dans le coeur. Cela dit, ce qu'on comprend à  vous regarder, c'est que vous êtes amoureux d'une de ces dames (de laquelle, je ne sais) plus que de moi : vous n'osez pas les regarder en face et elles vous ont fait pleurer de peur. Je me rends bien compte que je n'occupe pas vos pensées autant que vous voulez me le faire croire. Sur la foi que vous devez à  la personne qui vous est la plus chère au monde, dites-moi de laquelle des trois vous êtes si amoureux. " Ha ! dame, par pitié ! Dieu m'en soit témoin, mon coeur n'a jamais appartenu à  aucune d'elles. " Ne vous en défendez donc pas ! Vous ne pouvez pas le cacher : je parle d'expérience et je vois bien que, si votre corps est ici, à  côté de moi, votre coeur est là -bas, à  côté d'elles." Elle sait qu'en disant cela, elle va le faire souffrir, persuadée qu'elle était d'être, elle et elle seule, l'objet de son amour, même s'il n'avait combattu pour elle que sous les armes du Chevalier Noir ; mais elle se complaisait à  contempler le trouble profond où elle l'avait plongé.

111       Une telle angoisse l'étreint qu'il manque s'évanouir ;[p.113] seule, la peur des dames le retient de se laisser aller. La reine elle-même s'effraie quand elle le voit changer de visage : elle passe son bras sur ses épaules pour l'empêcher de tomber et appelle Galehaut qui se précipite aussitôt : à  voir l'état de son compagnon, son coeur se serre : "Ha ! dame, dites-moi ce qui lui est arrivé." Et comme elle lui explique ce dont elle l'a accusé : "Ah ! dame, au nom de Dieu, pitié ! Votre colère pourrait me le tuer. Quelle perte irréparable ce serait ! " C'est bien mon avis ; mais savez-vous pourquoi il a accompli tous ces exploits ? " Non, dame. " S'il m'a dit la vérité, c'est pour moi. " Alors, vous pouvez le croire, Dieu m'en soit témoin ! S'il est plus vaillant que beaucoup, il est plus sincère que tous. " Vous aviez raison d'affirmer que c'était un preux : si vous saviez tout ce qu'il a fait depuis qu'il a été armé chevalier !"

112       Et elle lui énumère tous ses hauts faits ; "il a reconnu aussi que c'était lui, l'an dernier, le chevalier aux armes rouges... et tout cela à  cause d'un seul mot." Elle lui explique, comme on l'a déjà  raconté, ce qu'elle avait dit. "Ah ! dame, ayez merci de lui, au nom de Dieu, à  cause de tous ses mérites, comme je l'ai fait pour vous. " Mais quelle merci voulez-vous que je lui accorde ?[p.114] " Vous savez qu'il vous aime plus que tout au monde et qu'il a fait pour vous plus qu'aucun chevalier n'a jamais fait pour une femme. Quant à  la paix entre monseigneur le roi et moi, elle n'aurait jamais été conclue s'il n'avait pas été là  et s'il n'était pas intervenu personnellement. " Certes, je n'ignore pas que je ne pourrai jamais m'acquitter envers lui, même si je ne lui étais redevable que de la paix. Quoi qu'il me demande, j'aurais mauvaise grâce à  le lui refuser ; mais il ne me demande rien. Il est là , abattu, l'air affligé et il n'a pas arrêté de pleurer depuis qu'il a jeté les yeux sur ces dames : ce n'est pas que je le soupçonne d'être amoureux de l'une d'elles, mais il doit craindre d'être reconnu.

113       " C'est en effet la seule confidence qu'il m'ait faite avant d'accepter de venir. Peu importe, dame : ayez merci de lui, parce qu'il vous aime plus que sa vie. " Je ferai pour lui ce que vous voudrez : c'est normal, puisque vous-même avez répondu à  ma requête. Mais, je le répète, il ne me prie de rien. " Il en est incapable, dame : l'amour ne va pas sans la crainte. Alors, c'est moi qui vous prie en son nom et si je n'étais pas là , vous devriez agir de vous-même, car vous ne sauriez vous assurer plus grand trésor. " J'en suis persuadée ; c'est pourquoi je ferai tout ce que vous me demanderez. " Grand merci, dame ! Je vous en prie,[p.115] donnez-lui votre amour, faites de lui pour toujours votre chevalier servant et  comportez-vous envers lui en dame fidèle, votre vie durant : vous l'aurez plus comblé que si vous lui donniez le monde entier. " J'accepte donc qu'il soit tout à  moi et que je sois toute à  lui : vous serez l'arbitre des manquements à  cet accord.

114       " A nouveau, mille mercis, dame ! Maintenant, vous devez fournir un premier gage. " Tout ce que vous voudrez. " Encore merci, dame ! Donnez-lui un baiser, devant moi, en signe d'amour sincère. " Ce n'est guère le moment, ni le lieu. J'en ai autant envie que lui, mais ces dames s'étonnent déjà  du temps que nous avons passé ensemble ; à  coup sà»r, elles nous verraient. Enfin, tant pis ! S'il le désire, ce sera de tout coeur."

          La joie et la surprise laissent le chevalier quasiment muet. "Grand merci, dame !" se contente-t-il de répondre. "Soyez sà»re que c'est là  son plus profond désir, répond Galehaut. Et soyez tranquille : personne ne verra rien. Nous allons nous écarter ensemble tous les trois comme si nous discutions. " Pourquoi me faire prier ? Je le veux plus que lui et que vous."

115       Ils s'éloignent donc un peu. La reine, voyant la timidité du chevalier, le prend par le menton [p.116] et, sous les yeux de Galehaut, lui donne un long baiser, qui n'échappa pas à  la dame de Malehaut. Puis, en personne avisée qu'elle était, elle lui déclare : "Ami très cher, vous avez mérité que je sois toute à  vous et ce m'est une grande joie. Mais faites très attention que cela reste un secret entre nous : je suis une des femmes au monde dont on a le plus parlé en bien ; si je perdais ma réputation à  cause de vous, notre amour lui-même en serait dégradé. Je vous adresse la même prière, Galehaut, vous qui êtes plus sage, car mon malheur aussi bien que ma joie dépendent de vous. " Il est incapable de commettre la moindre faute envers vous, dame. Quant à  moi, comme j'ai fait ce que vous m'avez demandé, c'est à  mon tour de vous présenter une prière : ne vous ai-je pas dit, hier, que viendrait une circonstance où vous pourriez faire pour moi plus que je n'ai fait pour vous ? " N'hésitez pas : je n'ai rien à  vous refuser. " Ce que vous venez de m'octroyer, dame, c'est sa compagnie. " Etant donné le sacrifice que vous avez fait pour lui, c'est bien la moindre des choses."

116       Et, prenant le chevalier par la main droite, elle déclare : "Galehaut, je vous donne ce chevalier pour toujours, sauf ce que j'ai d'abord eu de lui. Et vous, jurez-le !" Le chevalier s'y engage. "Savez-vous qui je viens de vous donner ? " Non, dame. " C'est Lancelot du Lac, le fils du roi Ban de Benoà¿c." C'est ainsi qu'elle le fit connaître à  Galehaut qui en eut la plus grande joie de sa vie :[p.117] le bruit courait qu'en effet il portait ce nom et était le meilleur chevalier du monde, mais que c'était un simple chevalier ; alors que, Galehaut le savait, le roi Ban appartenait à  la haute noblesse.

117       Telles furent, sous son égide, les débuts de l'amour entre la reine et Lancelot. Jusque là , le fils de la Belle Géante ne le connaissait que de vue ; c'est pourquoi Lancelot lui avait fait jurer de ne pas lui demander son nom et d'attendre que lui-même ou quelqu'un d'autre le lui apprenne. Il y avait longtemps que la nuit était venue mais, comme la lune était levée, la prairie en contrebas était éclairée et on y voyait comme en plein jour. Sans tarder, ils remontent tout droit la pente vers la tente du roi, cependant que le sénéchal et les dames arrivent à  la hauteur de celle de Galehaut. Celui-ci y envoie son compagnon après qu'il a pris congé de la reine ; avec le sénéchal, Lancelot passe la rivière. Quant à  Galehaut, il escorte la souveraine jusqu'à  la tente d'Arthur qui leur demande aussitôt d'où ils viennent. "Nous sommes allés faire un tour dans ces prés, entre nous, comme vous le voyez", répond Galehaut.

118       [p.118] Au bout d'un moment, Guenièvre se lève et regagne la bretèche où elle couchait, escortée par Galehaut qui lui dit son intention de passer la nuit auprès de son compagnon, après l'avoir recommandée à  Dieu. "Cela me donnera le temps de l'encourager. " Comme vous avez raison ! Cela lui fera du bien." Il se retire donc et va prendre congé du roi : "Ne m'en veuillez pas si je passe la nuit avec mes gens, de l'autre côté de la rivière. Il y a longtemps que je ne les ai pas vus et je dois à  leur amitié de tenir compte de leurs désirs. " Vous avez raison, seigneur, fait Gauvain ;  quand on est entouré d'hommes de mérite, il faut leur rendre honneur." Galehaut se retire donc et retourne auprès de son compagnon avec qui il partage le même lit. Ils passent toute la nuit à  évoquer ce qui leur tient le plus à  coeur.

119       Mais laissons-les s'entretenir sans nous et revenons à  la reine qui, dans sa bretèche, ne se tient plus d'aise. Elle est persuadée d'avoir fait preuve d'assez de discrétion, mais elle se trompe, car la dame de Malehaut a tout vu. Après le départ de Galehaut, la souveraine alla s'asseoir dans l'embrasure d'une fenêtre et se laissa envahir par d'agréables pensées. La voyant seule, la dame de Malehaut se rapprocha d'elle et murmura : "Ah ! dame, comme il est bon d'être quatre !" La reine l'entendit bien, mais elle fit semblant de rien et ne répondit pas.[p.119] La dame n'attendit guère pour répéter : "Comme il vaut mieux être quatre !" Cette fois la reine l'interpella : "Pourquoi dites-vous cela ? " Sauf votre grâce, je n'en dirai pas plus ; peut-être en ai-je déjà  trop dit : on ne doit pas s'immiscer de force dans l'intimité de son seigneur ou de sa dame car on risque de n'y récolter qu'inimitié.

120       " Dieu m'en soit témoin, quoi que vous puissiez dire, je n'aurais pas motif de vous en vouloir ; sage et courtoise comme je vous connais, comment pourriez-vous prononcer des paroles qui me déplairaient ? Parlez donc sans réticence : je vous en prie et je le veux. " En ce cas, dame, voici ce que j'ai voulu dire. Si j'ai affirmé qu'il était bon d'être quatre, c'est en pensant à  l'accueil que vous venez de réserver à  ce chevalier qui s'est entretenu avec vous dans le bosquet. Je sais qu'il n'aime personne au monde autant que vous et, si vous l'aimez, tant mieux pour vous : personne ne le mérite davantage. " Comment ? Vous le connaissez ? " Oui, dame. Cette année, il y a eu une période où j'aurais pu vous créer des difficultés, comme vous pourriez m'en faire actuellement, car il a longtemps été mon prisonnier. C'est lui le chevalier aux armes rouges qui a été le vainqueur de la rencontre, l'an dernier ; cette fois il arborait des armes noires. C'est moi qui les lui ai données. Et quand, l'autre jour, il s'était arrêté sur le bord de la rivière, tout songeur, si je l'ai pressé de se lancer dans la bataille, c'est uniquement parce que je soupçonnais qu'il était amoureux de vous.[p.120] Je m'étais d'abord imaginé qu'il pouvait l'être de moi, mais il m'a ôté mes illusions par ce qu'il m'a dit de ses sentiments."

121       Et elle entreprend de raconter à  la reine comment elle l'avait gardé un an et demi en prison, pourquoi elle l'avait fait appréhender et s'était rendue à  la cour du roi. Bref, tout, jusqu'au moment où elle l'avait laissé partir et à  quelles conditions. "Mais alors, pourquoi avez-vous dit 'Comme il vaut mieux être quatre !' Un secret est mieux gardé par trois que par quatre personnes. " C'est juste, dame. " Alors, il vaut mieux être trois ! " Cela non, dame, et je vais vous dire pourquoi. Le chevalier vous aime et Galehaut est au courant : ils pourront s'apporter du réconfort partout où ils seront, car ils ne vont pas rester longtemps ici ; alors que vous vous retrouverez toute seule, n'osant faire de confidences à  personne et d'autant plus malheureuse. Mais si vous m'acceptiez comme quatrième de votre compagnie, nous nous consolerions mutuellement, comme eux de leur côté, et nous nous en trouverions mieux. " Mais savez-vous qui est ce chevalier ? " Non, dame : vous avez bien vu comment il cherchait à  m'éviter.

122       " Certes, rien ne vous échappe.[p.121] Il faudrait être bien habile pour vous abuser. Puisque vous avez vu ce qui s'est passé et que vous me demandez d'être de notre compagnie, c'est entendu, à  condition que vous ayiez, comme moi, votre part de fardeau à  porter. " Qu'entendez-vous par là , dame ? Je ferais n'importe quoi pour que vous m'acceptiez. " Vous pouvez y compter, car je pourrais avoir plus haute compagnie que la vôtre, une meilleure, non. Mais une fois que nous aurons lié connaissance, je ne pourrai plus vous quitter : dès lors que je commence d'aimer, personne ne va plus loin que moi. " Nous passerons ensemble tout le temps que vous voudrez, dame. " Reposez-vous sur moi pour arranger les choses. Demain, nous scellerons notre amitié à  quatre !" Et elle se met aussitôt à  lui parler de Lancelot : ce qu'il avait dit, ses larmes quand il avait vu les dames : "Je savais bien qu'il vous avait reconnue ! C'est vraiment le meilleur chevalier au monde ! Il s'appelle Lancelot du Lac."

123       Dans la joie qu'elles éprouvent à  cette nouvelle et amicale relation, leur entretien se prolonge. La reine ne permit pas que la dame de Malehaut aille passer la nuit ailleurs, et elle la força à  partager son lit, malgré la timidité de cette dernière à  l'idée de dormir aux côtés d'une si haute dame. Une fois couchées, elles continuèrent de parler de leurs nouvelles amours et amitié. La reine demande à  la dame si elle est amoureuse :[p.122] "Non, dame. Cela ne m'est arrivé qu'une fois et encore, seulement en pensée." En disant cela, elle songeait, sans le nommer, à  Lancelot qu'elle avait passionnément aimé, mais qu'elle avait laissé indifférent. La souveraine se propose donc de lui donner Galehaut pour ami, mais elle ne veut pas en souffler mot tant qu'elle ne saura pas si lui aussi est libre ; si ce n'était pas le cas, elle renoncerait à  son projet.

124       Tôt le lendemain, elles se rendirent à  la tente du roi où il passait la nuit pour tenir compagnie à  Gauvain et aux autres chevaliers. La reine le réveilla, en le traitant de paresseux, pour être encore au lit si tard. Sur ce, toutes deux repartirent vers le bas du pré, suivies de trois autres dames et d'un certain nombre de leurs suivantes. Elles allèrent là  où, la veille, avait eu lieu le premier rendez-vous, et la reine avoua à  la dame de Malehaut que cet endroit lui en serait toujours plus cher. Puis elle lui raconta sa rencontre avec Lancelot, la façon de se comporter du jeune homme, sa confusion devant elle, bref tout ce qu'elle se rappelait. Enfin, elle se lança dans un vibrant éloge de Galehaut. Selon elle, c'était le plus sage chevalier qui soit ; personne mieux que lui ne s'entendait à  rendre honneur au mérite ; "je lui parlerai de notre amitié : soyez sà»re qu'il s'en réjouira fort. Allons-nous en ! Il ne va pas tarder à  arriver."

125       [p.123] Quand elles eurent regagné la tente du roi, elles le trouvèrent levé et il avait déjà  envoyé chercher Galehaut qui se hâta de venir. La reine s'empressa de lui raconter comment elle avait fait de la dame de Malehaut son amie, mais non sans lui avoir d'abord demandé, sur la foi qu'il lui devait, s'il aimait d'amour dame ou demoiselle avec qui il se fà»t engagé. "Non, dame, je vous le jure sur le serment que vous avez invoqué. " Vous vous demandez pourquoi je vous ai posé cette question ? J'en ai fait de mes amours à  votre volonté ; je veux donc que les vôtres se conforment à  la mienne. Vous voulez savoir de qui il s'agit ? D'une dame remarquable par sa beauté, sa sagesse, sa courtoisie, une grande dame qui tient de vastes fiefs. " Vous pouvez disposer de ma personne et de mon coeur à  votre gré. Mais qui est celle que vous me destinez ? " C'est la dame de Malehaut que voici", répond-elle en la lui montrant.

126       Et elle raconte comment la dame les avait observés, comment elle avait retenu Lancelot prisonnier pendant un an et demi et de quelle rançon il avait dà» s'acquitter, ses paroles à  elle, ses larmes à  lui, "et comme je la tiens pour la femme au monde la mieux douée de toutes les qualités possibles, je veux être celle qui va vous réunir : il est normal que les mérites de l'une soient à  la hauteur de ceux de l'autre. Quand vous serez au loin, vous et mon chevalier, vous partagerez les mêmes regrets et nous, les dames,[p.124] nous nous consolerons toutes deux de nos malheurs et nous réjouirons des bons moments passés ensemble, chacune ayant sa part de chagrin. " Dame, répond Galehaut, j'ai disposé de votre coeur à  ma convenance. Disposez du mien en retour, ainsi que de ma personne."

127       La reine appelle la dame de Malehaut : "Etes-vous prête à  faire de vous ce que je déciderai ? " Je le suis, dame. " Par Dieu, je veux vous donner, tout entière. " Qu'il en soit fait selon votre volonté."

          La souveraine les prend par la main, Galehaut et elle : "Seigneur chevalier, je vous donne à  cette dame, en ami sincère et fidèle. Et vous, dame, je vous donne à  ce chevalier en amie sincère et fidèle des vraies amours." Les deux acceptent et échangent un baiser. Puis ils s'entendent pour se donner rendez-vous tous les quatre à  la nuit tombée ; "mais il faudra voir comment nous y prendre", dit la reine. Sur ce, ils se lèvent et vont presser le roi d'assister à  la messe. "Je n'attendais que vous", fait-il.

128       Après l'office, ils trouvèrent le repas prêt et se mirent à  table ; quand ils eurent fini de manger, le roi, la reine et Galehaut passèrent un long moment auprès de Gauvain ; puis ils rejoignirent, à  pied, les autres chevaliers, dont beaucoup étaient blessés. Le roi tenait la dame de Malehaut par la main et Galehaut la reine.[p.125] C'est alors que fut convenu le rendez-vous des quatre pour le soir, à  la même heure et au même endroit que la veille. "Mais nous nous y prendrons autrement, dit la reine : nous emmènerons mon époux avec nous et vous, occupez-vous de votre chevalier ; mais qu'il ne s'inquiète pas : il n'y aura personne qui puisse le reconnaître, puisqu'il souhaite qu'il en soit ainsi. D'ailleurs, plus il y aura de monde, moins on pensera à  mal. Nous pourrons faire de même tous les jours, aussi longtemps que le roi n'aura pas décidé de partir : nous ne pourrions pas imaginer façon plus discrète de nous retrouver pour parler ensemble."

129       C'est ainsi qu'ils organisent leur rendez-vous. Le soir venu, Galehaut rentra voir les siens et expliqua à  son compagnon les arrangements pris, auxquels il acquiesça. Quand l'heure du dîner approcha, il ordonna à  son sénéchal de passer la rivière avec Lancelot dès qu'il le verrait traverser les prés en bas en compagnie du roi et de la reine. Puis il partit avec une nombreuse escorte et retourna auprès d'Arthur qui l'attendait pour se mettre à  table.

          Une fois le repas achevé, la reine suggéra au roi une promenade "dans les prés au fond de la vallée : ce sera une façon agréable de passer le temps." Comme il en est d'accord, Galehaut et lui se dirigent aussitôt de ce côté, suivis de beaucoup de leurs gens. Cependant que la reine en fait autant avec la dame de Malehaut et maintes autres dames et demoiselles. [p.126] A cette vue, le sénéchal passe la rivière avec Lancelot et tous deux se joignent à  la compagnie du roi. Quand on a assez marché, on s'assied et les conversations s'engagent. Le roi Yon en profite pour s'approcher d'Arthur afin de lui parler : il venait de recevoir des messagers de son pays et il devait partir. Il entraîne le souverain à  part et s'entretient longuement avec lui.

130       Cependant, la reine, la dame de Malehaut et Galehaut s'étaient levés. Ce dernier appela son compagnon et tous quatre gagnèrent l'orée du bosquet sans cesser de parler. Une fois qu'ils se furent assis, la reine désigna à  Lancelot celle dont il avait été longtemps le prisonnier, ce qui le plongea dans un grand embarras : "Vous ne m'aviez rien dit de tout cela", fit-elle en riant. Ils restèrent là  pendant un bon moment et il ne fut plus question que d'accolades et de baisers : là  était tout leur plaisir. Enfin, ils se levèrent et firent demi-tour ; ils rejoignirent le roi dans sa tente en haut du pré, cependant que le sénéchal ramenait Lancelot au campement de Galehaut.

          Chaque soir, ils se donnaient rendez-vous tous les quatre pour parler ensemble et leur sujet de conversation était toujours le même.

131       Rien ne changea jusqu'au jour où Gauvain commença de se sentir mieux ; il lui tardait d'être de retour au pays où il avait laissé l'objet d'un grand amour. Il confia au roi qu'il aimerait rentrer. "Cher neveu, je ne reste ici que pour vous et par amitié pour Galehaut. " Vous n'aurez qu'à  le prier de venir avec nous ; nous pouvons partir dans deux jours. S'il accepte de vous suivre,[p.127] ce sera un grand honneur pour vous. S'il s'y refuse, vous aurez d'autres occasions de le revoir, s'il plaît à  Dieu."

          Le roi acquiesça et, le lendemain, il pria Galehaut de l'accompagner jusque sur ses terres, mais celui-ci déclara que c'était impossible : "J'ai fort à  faire aussi sur les miennes et c'est déjà  un long trajet que d'y retourner. Je ne suis resté aussi longtemps que pour vous et si vous êtes encore ici, c'est à  cause de moi, je le sais bien. " Cela est vrai, mais je vous en prie, ami très cher, faites en sorte que je vous revoie le plus tôt possible." Galehaut s'y engagea.

          Le soir venu, les quatre se retrouvèrent, mais quel ne fut pas leur chagrin au moment de la séparation ! Ils se donnèrent rendez-vous au premier tournoi qui aurait lieu au royaume de Logres.

132       Les deux chevaliers quittèrent avec peine leurs dames à  qui ils étaient tendrement attachés. Galehaut rejoignit son compagnon qui était devenu méconnaissable, et s'efforça de le réconforter.

          De son côté, la reine était allée demander à  son époux d'inviter la dame de Malehaut à  venir avec elle et à  faire désormais partie de sa maison, "car j'apprécie fort sa compagnie et je pense qu'elle aime assez la mienne pour dire oui sans trop se faire prier.[p.128] " Avec plaisir", répondit Arthur qui s'en alla aussitôt la trouver ; il dut cependant beaucoup insister, car elle voulait donner l'impression de n'accepter que contrainte et forcée.

          Le lendemain matin, Arthur et Galehaut prirent les chemins opposés qui devaient ramener chacun d'eux sur ses terres.

          Le conte n'en dit pas plus ici sur le roi, la reine et ceux qui les accompagnent. Il en revient brièvement à  Galehaut et à  son compagnon.

LIIIa

Séjour de Lancelot en Sorelois

 

 

1         Il rapporte que ceux-ci regagnèrent le Sorelois. C'est une terre située entre le Pays de Galles et les Iles étrangères. Galehaut n'en avait pas hérité, il l'avait conquise sur le neveu du roi de Northumberland, Gloier. Ce dernier avait péri au cours de la guerre, laissant après lui une fille, une très belle enfant dont la mère était morte en la mettant au monde. Galehaut la faisait élever au milieu des honneurs dus à  son rang et il avait l'intention, quand elle en aurait l'âge, de lui faire épouser un de ses neveux qui n'était encore lui-même qu'un jeune garçon. Dès qu'il serait fait chevalier, son oncle lui donnerait à  tenir tout le Sorelois qui était bien le pays le plus agréable à  vivre de toutes les îles dont est parsemée la mer de Grande-Bretagne : abondance de rivières poissonneuses, de forêts giboyeuses, de campagnes plantureuses, et pas trop loin des terres du roi Arthur.

          En grand amateur de vénerie et de volerie,[p.129] Galehaut se plaisait à  y séjourner, et aussi parce qu'on était là  plus près du royaume de Logres que dans les Iles étrangères, sa plus importante possession.

2         Le Sorelois était séparé des terres appartenant au roi Arthur par un courant d'eau à  la fois large, rapide et profond, l'Assurne ; la mer le baignait de l'autre côté. Entre les deux, des châteaux et des cités, à  la fois agréables à  vivre et bien défendues par des remparts, des forêts, des montagnes et des rivières, pour la plupart affluents de l'Assurne qui, elle, se jetait dans l'océan si bien que, quand on venait du royaume de Logres, on était obligé de traverser ce courant d'eau salée (et non douce), puisqu'il allait de la mer à  la mer.

3         Au chevalier errant qui voulait se rendre du royaume de Logres en Sorelois, ne s'offraient que deux voies de passage et, tout le temps des aventures, il n'y en eut pas d'autres. Elles étaient toutes les deux traîtresses et difficiles d'accès : une chaussée surélevée et étroite (pas plus de trois toises), plus de sept milles de long et, en dessous, une profondeur d'eau qui pouvait dépasser soixante dix toises. De plus, au bout de chacune d'elles, du côté du Sorelois, s'élevait une haute tour fortifiée, défendue par un chevalier [p.130] (le meilleur que l'on avait pu trouver) et par dix sergents d'armes équipés de haches, d'épées et de lances, qui venaient chercher là  gloire et honneur et qu'attiraient aussi les gains qu'ils avaient l'occasion d'y faire.

4         Si un étranger demandait à  passer, il devait affronter le chevalier et les dix hommes d'armes. En cas de victoire on prenait note de son nom par écrit et il bénéficiait définitivement du droit de passage ; s'il était vaincu, il devait se mettre à  la merci du chevalier et des dix autres qui assuraient la garde de la digue pendant un an.

          D'après le conte, c'est le roi Loholt, père de Gloier et alors seigneur du Sorelois qui avait fait bâtir les deux chaussées à  l'époque où Merlin annonça les aventures à  venir, car il craignait de voir sa terre envahie et ravagée. En revanche, avant ce temps, il y avait beaucoup de ponts de bois sur l'Assurne et de barques qui en assuraient la traversée ; mais, dès leur début, on mit fin à  tout cela et, désormais, tous les étrangers durent emprunter l'une des deux digues.

5         C'est dans cette terre enfermée comme une place-forte que Galehaut s'arrêta pour y séjourner avec son compagnon. Ceux qui l'entouraient étaient moins nombreux que d'habitude et, dans la mesure du possible, il cherchait à  passer inaperçu ; d'ailleurs, seuls les deux rois, ses garants, connaissaient le nom de son ami. Ils restèrent là  longtemps,[p.131] se divertissant à  la chasse au gibier d'eau ou de forêt, mais rien de tout cela ne plaisait à  Lancelot, privé du seul objet de ses pensées, celle à  qui il appartenait tout entier. Galehaut, qui s'inquiétait de le voir malheureux, s'efforçait de le réconforter : foin des soucis ! Ils ne tarderaient pas à  apprendre la date du prochain tournoi.

6         Moins d'un mois après leur arrivée, la dame du Lac adressa à  Lancelot un jeune homme en lui demandant de le garder auprès de lui jusqu'au moment où le garçon exprimerait le désir d'être fait chevalier. Il lui réserva un joyeux et affectueux accueil à  cause de celle qui lui avait recommandé de le traiter comme un autre lui-même. C'est ce qu'il fit ; pour personne il ne montrait autant d'amitié ni d'égards. Il en était de même pour Galehaut.

          Le jeune homme était aussi beau que vaillant. Fils du roi Bohort de Gaunes, lui-même oncle de Lancelot et frère de Ban de Benoà¿c, il était donc le cousin germain de son hôte. Quand ce dernier apprit qui il était, il en eut encore plus d'amitié pour lui car la joie d'avoir un parent à  ses côtés lui fit oublier une grande partie de sa peine. Les deux cousins eurent donc grand plaisir à  se retrouver ensemble.

7         [p.132] Le garçon avait été appelé Lionel à  cause d'une circonstance surprenante qui avait présidé à  sa naissance. A peine était-il sorti du ventre de sa mère qu'on observa, sur sa poitrine, une tache rouge qui avait la forme d'un lion et le nouveau-né la serrait dans ses deux bras par le cou comme pour l'étrangler. On ne put s'expliquer le phénomène et le nom de Lionel en resta à  l'enfant. Il était appelé à  accomplir force exploits, comme en témoigne l'histoire de sa vie, et conserverait longtemps cette tache de naissance.

          Le conte s'arrête pour le moment de parler de Galehaut et de Lancelot qui fait fête à  son cousin ; il revient au roi Arthur qui était de retour sur ses terres.

LIVa

Quête de Lancelot (suite)

1         Aussitôt, il s'occupa de faire honneur à  ses gens : il organisa de grandes fêtes, tint des cours somptueuses et se montra beaucoup plus généreux qu'auparavant. Il fit le tour de ses bonnes villes en y appliquant les recommandations de son maître.

          Pendant ce temps, la reine et la dame de Malehaut ne s'ennuyaient pas : elles passaient beaucoup de temps ensemble, partageant [p.133] la même pensée, celle de ce parfait amour qui leur faisait oublier tout le reste. Et si les deux amoureux souffraient d'être si loin, ils n'avaient pas de raison de se plaindre d'elles, car elles ne goà»taient de calme et de plaisir qu'à  parler d'eux quand elles avaient la satisfaction d'être réunies et de penser à  eux quand elles ne l'étaient pas.

2         Peu après le retour du roi, monseigneur Gauvain fut assez remis pour pouvoir monter à  cheval, aller à  la chasse et autres divertissements. Il avait retrouvé une grande partie de ses forces et de sa beauté. Toutefois, même s'il devait, par la suite, être l'auteur de beaux coups de lance et d'épée, il ne retrouverait jamais complètement la santé et la vigueur dont il avait joui auparavant. La cour se réjouit beaucoup de le voir guéri et dispos.

          Après être passé par Logres, Kamaalot, Carlion, et avoir séjourné dans beaucoup d'autres de ses bonnes villes, son coeur souffla à  Arthur le nom de Cardueil : c'était son lieu de résidence préféré, pour sa situation et pour toutes les commodités qu'il offrait. Avant de s'y rendre, il fit connaître ses intentions, annonça qu'il y présiderait une cour de justice et ordonna que toutes les affaires importantes qui dépendaient de lui alentour y soient présentées.

3         Après quoi, il fit une entrée solennelle dans la ville où il demeura deux semaines ; de jour en jour, l'affluence augmentait à  la cour et le luxe qu'il y déployait aussi. Quotidiennement, ses largesses suscitaient l'étonnement :[p.134] où trouvait-il autant de richesses à  distribuer ? Quotidiennement, présents et festins étaient de plus en plus fastueux et délectables. Avant la fin des deux semaines, nombre des principaux procès avaient déjà  été plaidés et les sentences rendues car Arthur s'était entouré de gens disposés à  faire prévaloir le droit aux dépens de l'injustice. Sitôt la cause entendue, c'est lui qui devait être dit.

          Une fois la quinzaine écoulée (c'était un mardi), la reine et la dame de Malehaut devaient, d'après le conte, parler d'organiser un tournoi qui leur permettrait de retrouver leurs amoureux et en fixer la date. Mais, toujours d'après le conte, un incident survenu au cours du déjeuner les en empêcha. Pendant le troisième service, le roi s'absorba dans une méditation si profonde qu'il en oublia le repas, la fête et tous ses convives. Les mains appuyées sur le manche d'un couteau, il soupirait et pleurait. Au bout d'un certain temps, le sénéchal Keu s'en aperçut et fit signe aux cinq autres qui assuraient avec lui l'ensemble du service : messeigneurs Gauvain et Yvain, Lucan l'échanson ainsi que Sagremor le Démesuré et Girflet le fils de Doon. Tous ne savaient que penser ni que faire ; mais Gauvain déclara qu'il avait une idée. Il appela un serviteur : "Tu vois cette demoiselle qui est chargée de verser à  boire au roi ? Dis-lui de venir me parler et tiens sa coupe pendant ce temps-là ."

4         Il n'y avait pas longtemps que s'était présentée à  la cour une fort belle demoiselle qui s'appelait Laure de Carduel (d'après sa ville de naissance). Sa mère était la soeur du roi Arthur et son père, le roi de Northumberland [p.135] avait été maître-échanson au royaume de Logres ; elle avait donc, dès son arrivée, appris le même métier que lui.

          L'écuyer s'approche d'elle et s'acquitte de son message. La jeune fille lui confie sa coupe et se rend auprès de Gauvain. "Ma chère cousine, allez donc demander au roi, sur la foi qu'il nous doit, lui notre seigneur à  nous ses vassaux, de vous dire pourquoi cette si longue et profonde rêverie. S'il veut savoir ce que nous avons en tête, il doit, de son côté, nous mettre dans sa confidence."

5         La demoiselle s'avance en face du roi et met un genou en terre, hésitant à  lui parler. Il appuyait avec tant de force sur le manche du couteau que la lame s'incurvait sous la pression. Tous les chevaliers étaient surpris de le voir comme absent ; beaucoup s'étaient arrêtés de manger. Alors, la demoiselle saisit le bord de la nappe, la tirant à  elle, et le couteau échappe au roi dont la main heurte la table. Reprenant ses esprits, il jette un regard autour de lui et elle en profite aussitôt : "Monseigneur Gauvain et ces cinq chevaliers qui sont avec lui m'envoient à  vous, seigneur : ils vous demandent, sur la foi que vous leur devez, de leur dire à  quoi vous avez pensé tout ce temps, de la même façon que vous vous en enquérez auprès d'eux." Tout saisi, il la regarde :[p.136] "Allez leur dire de ne pas insister. S'ils en avaient la moindre idée, ils ne chercheraient pas à  en apprendre davantage."

6         La jeune fille porte aux chevaliers la réponse du roi qui ne laisse pas de les surprendre. "Les choses ne vont pas en rester là , déclare Gauvain. Chère cousine, retournez lui dire que nous renouvelons notre demande ; qu'il nous dise, sur la foi qu'il nous doit, le sujet de ses réflexions." Arthur n'en parut que plus mécontent : "Puisqu'ils ne veulent pas me laisser tranquille, allez leur dire qu'ils devraient avoir honte : voilà  à  quoi je pensais !" Ces paroles les laissent un temps muets de surprise. Puis Yvain réagit : "Nous ne pouvons pas nous contenter de cette réponse : allons lui demander ce qu'il a voulu dire par là ." Tous approuvent et s'avancent devant le souverain.

7         "Vous nous avez signifié, seigneur, que vous étiez profondément préoccupé par la situation honteuse où nous nous étions mis. C'est pourquoi, nous vous prions et requérons, sur la foi due par un seigneur-lige à  ses hommes de nous dire en quoi nous sommes coupables. " Croyez-moi, restez en là  : c'est si grave que vous ne pourriez pas réparer vos torts." Mais ils rétorquent qu'ils ne veulent pas céder et lui réitèrent leur demande. "En ce cas, je vais vous répondre. Assurément, il s'agit de votre honteux comportement.[p.137] Avez-vous oublié que vous faites partie des quarante meilleurs chevaliers de ma maison qui, tous, aviez prêté serment de vous mettre en quête de ce chevalier aux armes rouges qui avait été le vainqueur de la première rencontre entre Galehaut et moi, et de la seconde aussi, j'en suis persuadé ? Vous avez été quarante à  jurer de ne pas revenir sans lui, ou, du moins, sans nouvelles sà»res, et vous avez été quarante à  rentrer bredouilles, sans lui et sans nouvelles. Je suis toujours dans une ignorance complète le concernant. C'est pourquoi je vous considère, tous autant que vous êtes, comme des lâches, des incapables, des parjures : voilà  la honte qui m'occupait l'esprit. " Vous êtes dans le vrai et vous avez raison, fait Gauvain. Nous ne méritons plus de rester en votre compagnie puisque nous avons manqué à  l'honneur. Mais, pour moi, je ne vous ferai pas honte plus longtemps." S'avançant vers une fenêtre d'où on aperçoit une église, il tend la main dans cette direction et dit, assez haut pour être entendu dans toute la salle : "Avec l'aide de Dieu et de ses saints, je n'entrerai plus dans la maison de mon seigneur le roi, dans la mesure où cela dépendra de moi, tant que je n'aurai pas trouvé le chevalier, s'il peut l'être. Et vous, seigneurs chevaliers ici présents, je vous invite tous à  me suivre, sur votre honneur, car je m'en vais de ce pas."

8         Sur ce, il se retire en effet et rentre chez lui, imité par Yvain et les quatre autres.[p.138] Dans toute la salle, la raison de son départ est aussitôt connue, en particulier de ceux qui avaient participé à  la quête et se trouvaient là . Ils n'étaient que quatorze ; les autres étaient rentrés sur leurs terres vaquer à  leurs affaires. Ils se précipitèrent à  la suite des six premiers pour aller, comme eux, s'armer au plus vite. Le roi n'en croyait pas ses yeux ; s'avisant qu'il n'avait guère fait preuve de sagesse, il le regrette, mais à  quoi bon ? Il sait bien qu'il n'arrivera pas à  les retenir. Rendu comme fou, il quitte la table en toute hâte et se dépêche d'aller raconter à  la reine ce qui s'est passé, la priant d'intervenir auprès de Gauvain pour qu'il reste. Elle affirme qu'il ne partira pas.

9         Quand elle arrive à  la demeure de Gauvain, elle le trouve déjà  en armes, seulement encore tête et mains nues. Aussitôt, il accourt à  sa rencontre, l'air souriant, en homme qui ne se laisse jamais prendre au dépourvu. "Vous partez pour cette quête, mon cher neveu ? " Assurément, dame. " Sur la foi que vous devez au roi ainsi qu'à  moi-même, je vous prie de m'accorder un don. " Je me rappelle celui que vous m'avez demandé, le jour où le roi avait accepté de prendre la pauvre demoiselle sous sa sauvegarde pendant un an et un jour ; vous m'avez prié de rester auprès du roi et je l'ai fait, fou que j'étais ![p.139] J'ai vu le moment où j'aurais préféré être mort et déshonoré. Aussi, sachez bien que, cette fois rien ne pourrait me retenir : sur la foi que je vous dois, si je vous avais juré de ne pas partir, je manquerais à  ma parole."

10        A l'entendre ainsi parler, la reine comprend bien qu'il ne servirait à  rien de le supplier, mais elle ne renonce pas pour autant : "Vous partez en quête, mon cher neveu, vous ne savez même pas de qui et vous laissez le roi, votre oncle, dans un grand embarras et plus affligé qu'il ne l'a jamais été. Puisque tous ceux qui s'y étaient engagés la première fois ne sont pas là , ayez la sagesse de les attendre et, par la même occasion, contentez le roi. " Dame, si certains seulement des participants de la première quête sont ici, chacun doit se justifier personnellement, puisque monseigneur le roi nous a tous qualifiés de 'traîtres'. Vienne donc qui voudra ! Mais sur la foi que je vous dois, même si je risque ma vie dans cette entreprise, je ne remettrai plus les pieds à  la cour avant d'avoir trouvé ce chevalier et j'en rapporterai des preuves qui me permettront d'être cru. Et pourtant, je ne sais ni qui il est, ni où le trouver. " Au moins, venez voir le roi avant de lacer votre heaume : il vous parlera. Faites cela pour moi." Comme il accepte, la reine appelle une de ses suivantes et lui ordonne [p.140] d'aller prévenir son époux qu'elle n'a pas réussi à  convaincre monseigneur Gauvain : qu'il le fasse donc supplier par la cour tout entière. La jeune fille va s'acquitter de ce message.

11        Le roi rassemble ses chevaliers, leur expose la triste situation où il s'est mis et les prie tous de retenir Gauvain à  force de bonnes paroles et de supplications. Ils le suivent hors de la salle : Gauvain est là , en armes, mais toujours tête et mains nues. Le souverain s'avance vers lui et lui demande avec instance de différer son départ : seulement jusqu'à  ce que les autres participants de la première quête soient là , alors qu'il en manque la moitié. Mais Gauvain refuse de l'écouter. Sur un coup d'oeil d'Arthur aux chevaliers qui s'étaient massés derrière lui, tous tombent à  ses pieds. Ce spectacle l'afflige au plus haut point. Les dames et les demoiselles en avaient fait autant, de leur côté, le suppliant, par pitié, de rester. Mais il déclare que c'est inutile : seule la défense de la terre ou de l'honneur du roi pourraient le retenir. "Or, je ne vois ni l'une ni l'autre être en péril."

12        Sur ce, il demande son heaume qu'il lace aussitôt. Ceux qui devaient l'accompagner étaient prêts eux aussi. Quand le roi comprend qu'il est vraiment décidé à  partir sans attendre, craignant de l'avoir perdu pour toujours, il implore sa pitié à  grands cris et va pour se jeter à  ses pieds. Gauvain le prend dans ses bras :[p.141] "Au nom de Dieu, ne me retenez pas, je vous en prie : ce serait me faire manquer à  l'honneur. Si vous l'exigez, je resterai. Mais, sur les reliques qu'abrite cette église, s'exclame-t-il en tendant les mains vers la chapelle royale, je me tuerai demain à  la première occasion. Tandis que, si vous me donnez votre congé, je reviendrai dès que je pourrai vous apporter des nouvelles qui soient sà»res. " Laissez-le aller, seigneur, intervient la reine, puisqu'il le souhaite du fond du coeur. Ce n'est pas la première fois qu'il part en quête, et il en est toujours revenu. Si Dieu le veut, il en sera encore de même. " Vous avez raison, dame, mais quelque chose me dit que je ne le reverrai plus."

13        Et il se réfugie dans une chambre où il se laisse tomber sur un lit, en proie à  un chagrin inconsolable.

          La reine, elle, est restée avec Gauvain. Elle attend qu'il soit sur le point de s'en aller pour le prendre à  part. "Vous partez, cher neveu, mais vous ne savez où. " Cela est vrai, dame. " Je vais vous dire comment trouver ce chevalier, mais vous me jurerez de ne jamais en parler à  personne." Et comme il lui en donne sa parole : "Rendez-vous là  où vous pensez avoir une chance de rencontrer Galehaut : le chevalier sera avec lui ou il demeurera introuvable. Sachez aussi que c'est Lancelot du Lac." Tout à  sa joie d'en avoir autant appris,[p.142] Gauvain  voudrait être déjà  en selle : c'est que, dit-il, il connaît bien ce Lancelot du lac !

14        Sans perdre un instant, il prend congé de la reine, se passe son écu au cou, prend sa lance des mains de son écuyer et s'apprête à  se mettre en route, lui vingtième d'un groupe de chevaliers dont voici les noms : messeigneurs Yvain et Brandelis, le sénéchal Keu, Sagremor le Démesuré, l'échanson Lucan ainsi que Gasoain d'Estran, Girflet le fils de Doon; Gladoain de Caermuzin et Galegantin le Gallois ; il y avait aussi Karadoc aux courts bras, Caradigain et Yvain de Lionnel, sans oublier le duc Tarillas, Canus de Caec, le roi chevalier de Jennes, Dain le Beau, Gales le Chauve, et pour finir le valet de Nort et le roi Yder. Des quarante qui étaient partis en quête la première fois, seuls ceux-là  se trouvaient présents dans la demeure du roi ou à  la cour ; tous les autres étaient rentrés sur leurs terres, certains y étant requis par des affaires importantes.

          La reine recommande Gauvain à  Dieu, puis ses compagnons, cependant que ceux qui restent sont dans l'inquiétude et dans la peine.

15        En homme qui savait se comporter comme il faut, Gauvain fait une proposition qui devait lui valoir beaucoup d'éloges : "Dame, et vous seigneurs chevaliers qui demeurez ici, j'ai quelque chose à  vous dire : nous associons à  notre quête tous ceux qui l'ont menée avec nous l'an passé et qui ne peuvent pas en être aujourd'hui. Si nous réussissons,[p.143] nous voulons que ce succès soit aussi le leur. Si nous échouons, chacun d'eux conservera le droit de se justifier. Est-ce que tous ceux qui partent sont d'accord ? " Nous le sommes", répondent-ils.

16        Leur départ laisse le roi et les siens dans un profond chagrin.

          Après avoir perdu Cardueil de vue, les chevaliers en quête parviennent à  un rocher qu'on appelait la Pierre de Merlin parce que c'était là  qu'il avait tué deux magiciens. Gauvain y prend la parole : "Nous voilà  engagés dans une des entreprises les plus difficiles dans lesquelles nous nous soyons jamais aventurés ; il nous faut donc réfléchir à  la meilleure façon de nous y prendre pour laver notre honneur. D'après moi, il vaudrait mieux que chacun suive son propre chemin : nous réussirons plus vite que si nous restions ensemble."

          Tous approuvent. Aussi, à  chacun des carrefours qu'ils rencontrent, ils se séparent suivant les indications de Gauvain en qui ils reconnaissent le maître de la quête. Celui-ci leur recommande, chaque fois qu'ils entendent parler d'un chevalier errant, d'aller dans cette direction, "ce qui nous permettra de nous retrouver. Et rappelez-vous de tous vous rendre [p.144] au premier tournoi qui se déroulera au royaume de Logres : nous y apprendrons ce que chacun aura pu faire. Mais, que vous y arboriez des armes vieilles ou neuves, faites en sorte que les gens du roi ne vous identifient pas et restez discrets. En revanche, que chacun de vous porte son écu sens dessus dessous : ce sera notre signe de reconnaissance."

17        Quinze d'entre eux se séparent les uns après les autres, mais les cinq derniers que réunissaient de forts liens d'amitié chevauchent encore longtemps ensemble : messeigneurs Gauvain et Yvain, le sénéchal Keu, Sagremor le Démesuré et Girflet, le fils de Doon. Finalement, chacun d'eux aussi prend un chemin différent.

          A partir d'ici, le conte se consacre au récit de la quête de Gauvain. Cependant, chacun des dix-neuf autres a aussi son histoire qui se rattache à  la sienne, celle-ci étant la source à  laquelle toutes les autres doivent finir par retourner.

LVa

Quête de Lancelot (suite) : aventures de Gauvain

 

 

1         Le conte rapporte donc maintenant que monseigneur Gauvain chevauche deux jours, seul et pensif, sans trouver d'aventure qui mérite d'être racontée. Au fur et à  mesure qu'il avançait, la langue du pays changeait, si bien qu'il finit par avoir du mal à  comprendre les gens qu'il rencontrait.

          Le troisième jour,[p.145] il s'était levé très tôt et avait chevauché une partie de la matinée. On était en juin et le temps était radieux ; le feuillage des arbres était vert et dru, les prés couverts d'herbe et de fleurs ; les bosquets retentissaient du chant des oiseaux. Mettant son cheval au galop, Gauvain sortit de la forêt où il avait chevauché jusque là  et déboucha dans une vaste et belle prairie (elle faisait une demi-lieue galloise en long et en large) où s'offrit à  lui un sentier bien tracé qui remontait la pente. C'est alors qu'il distingua, au bout du pré, quatre chevaliers en armes, écus au cou, heaumes sur la tête et lacés, prêts à  attaquer aussi bien qu'à  se défendre.

2         Dès qu'ils l'aperçurent, ils se mirent à  se le montrer l'un à  l'autre et, presque aussitôt, l'un d'eux se détacha et s'élança au galop vers lui, lance dressée. Arrivé plus près, il cale sa lance sous l'aisselle, tire son écu devant sa poitrine et force l'allure, prêt à  frapper. Gauvain, de son côté, se prépare à  riposter. Mais, alors que le chevalier allait porter son premier coup, il tire si brutalement sur la bride de son cheval que monture et cavalier [p.146] sont bien près de se retrouver à  terre. Gauvain en fait autant de son côté. Au dernier moment, ils s'étaient reconnus. Gauvain voit qu'il a affaire à  Sagremor, qui est tout confus de s'en être pris à  lui : "Pardonnez-moi, seigneur, je ne vous reconnaissais pas. " Je m'en doute !" Et ils s'embrassent gaiement.

3         Cependant, les trois autres se demandent pourquoi ces manifestations d'amitié et, tout en plaisantant, ils font prendre le galop à  leurs chevaux pour venir aux nouvelles.

          "Et eux, qui sont-ils ? interroge Gauvain. " Ce sont messeigneurs Yvain, Keu et Girflet. " Et comment vous êtes-vous retrouvés ? " A un carrefour, en dessous, où le hasard a fait se croiser nos chemins. Comme ils vont être contents de vous voir !

          Très vite, les trois cavaliers sont là , pressant leurs montures car il leur tardait de savoir comment s'expliquait la familiarité dont faisaient preuve les deux autres. Tout en se posant la question, ils reconnaissent à  leur tour monseigneur Gauvain. Aussitôt, ils s'élancent vers lui, bras ouverts, tout à  la joie de rencontrer celui qu'ils considèrent comme le maître de la quête. Ils plaisantent entre eux et rient d'avoir si bien changé d'intention entre le moment où ils l'ont vu au bout de la prairie et celui où ils l'ont reconnu, car "nous nous disputions à  qui vous aurait maintenant abattu" ; et Keu déclare qu'il n'a jamais vu de joute engagée si avant [p.147] qui s'achève sans chute ni défaite. Pendant un long moment, ils continuent de discuter entre eux et de rire ; puis Yvain déclare : "Puisque Dieu nous a réunis, restons ensemble jusqu'à  la prochaine aventure." Gauvain exprime son assentiment.

4         Ils partent donc de concert et, parvenus au bout de la prairie gravissent la pente d'une colline du sommet de laquelle ils dominent une large vallée couronnée tout du long de vallons boisés. La vue était magnifique : devant eux, s'étalait un tapis d'herbe et de fleurs et, dans tout le fond de la vallée, on ne voyait qu'un arbre, un des plus beaux pins qui se puisse imaginer, qui s'élevait tout droit, juste en son milieu ; à  son pied, jaillissait une source abondante qu'on appelait la Source au Pin ; elle y donnait naissance à  un ruisseau qui était un agrément de plus dans ce beau paysage.

5         Les cinq compagnons descendent dans la vallée. Quand Gauvain et Yvain, son ami et cousin, qui chevauchaient en tête furent arrivés en bas, ils jettent un coup d'oeil autour d'eux et voilà  que s'offre à  leur vue un écuyer monté sur un cheval de somme et forçant l'allure ; il portait un épais faisceau de lances sur l'épaule. Au sortir de la forêt, il traverse tout droit les prés jusqu'au pin où il met lestement pied à  terre, déhousse les lances,[p.148] et les appuie tout autour du tronc, pointe en l'air ; il ôte ensuite l'écu qu'il portait passé à  son cou (un écu noir semé de larmes blanches) et, le prenant par sa courroie, l'accroche à  une des branches de l'arbre. Après quoi il se remet en selle, pique des deux et par le plus court chemin regagne la forêt où il s'enfonce.

6         A cette vue, Gauvain fait reculer son cheval jusqu'à  la lisière du bois où, imité par ses compagnons, il se met à  couvert de la colline, décidé à  ne pas bouger tant qu'il n'aura pas vu ce qu'il va advenir.

          Après un moment d'attente, apparaît un chevalier en armes, heaume en tête, sur un grand destrier à  la fois vigoureux et rapide, qui se dirige à  vive allure vers le pin ; après avoir regardé les lances, il descend de cheval et va s'agenouiller au bord de la source où il boit à  longs traits après avoir délacé son heaume. Puis il se redresse et s'apprête à  le coiffer de nouveau ; c'est alors que, par hasard, il en heurte le bas de l'écu accroché dans l'arbre. Relevant les yeux, il reconnaît l'objet et commence de donner tous les signes du chagrin le plus vif : il pleure, crie, se tord les mains, maudissant l'heure de sa naissance. Et cela dure ! Puis, voilà  qu'il se rassérène, se blâme d'avoir manifesté tant de douleur et finit par laisser éclater une joie aussi grande, sinon plus, que sa peine d'avant. Mais cette joie fait à  nouveau place à  la douleur.[p.149] Puis, de nouveau, à  la joie. Et ainsi sept ou huit fois de suite.

7         Ce spectacle laisse les cinq chevaliers perplexes. "S'il y a des fous au monde, fait le sénéchal Keu, en voilà  bien un, à  rire et pleurer comme celui-là  ! " Certes, dit Gauvain, j'ai rarement été aussi étonné. Je serais curieux de connaître la raison de son comportement. " Je vais aller le lui demander et, s'il ne veut pas parler, je me battrai contre lui. " Allez-y donc et dites-lui que nous sommes des chevaliers errants ; mais interrogez-le poliment. " Entendu, mais s'il ne répond pas, il me le paiera !"

8         Sagremor le retient par la bride : "Tout doux, messire Keu ! Vous n'ignorez pas que tous les désordres qui surviennent dans la maison du roi Arthur sont de mon ressort, ce pourquoi on me surnomme "le Démesuré". Cette affaire me revient donc de droit." Les autres approuvent et Keu, qui n'en peut mais, doit s'en tenir là . C'est donc Sagremor qui s'approche du chevalier, lequel continuait de se lamenter sous le pin.

          "Seigneur, ces quatre chevaliers qui sont en haut du pré m'envoient vous demander qui vous êtes et pourquoi vous vous livrez à  ces éclats successifs de douleur et de joie." Le chevalier le regarde de travers, en homme que ces questions importunent : "Qu'est-ce que cela peut leur faire ? Ne comptez pas sur moi pour vous répondre ! Laissez-moi tranquille : au point où j'en suis, je n'ai envie ni de votre compagnie, ni de la leur. " Par Dieu, voilà  qui ne suffira pas à  me faire renoncer. " Non ?[p.150] " Si vous ne me répondez pas de bon gré, vous devrez m'affronter. " Allons donc ! Vous vous mettriez dans votre tort en voulant me forcer à  parler et je n'ai jamais entendu dire que deux chevaliers se soient battus pour semblable querelle. Or, je n'en vois pas à  qui j'aurais envie de me confier. " Par Dieu, vous aurez donc à  vous battre contre moi. " Qu'Il lui plaise que vous y renonciez ! Mais, s'il le faut, je me battrai en effet contre vous plutôt que de vous répondre.

9         " Alors, gardez-vous de moi et de mes coups !" s'écrie Sagremor qui recule à  travers la prairie pour prendre de l'élan. Le chevalier fait comme s'il ne s'occupait pas de lui, mais il lace son heaume, échange son écu noir à  un quartier blanc contre celui qui était accroché dans le pin qu'il saisit par la courroie et se passe au cou, toujours pleurant et gémissant comme hors du sens. Puis il prend en main la lance la plus solide de toutes celles qui étaient au pied de l'arbre et fait face à  Sagremor ; lui aussi, était prêt au combat. Ils se chargent de toute la vitesse de leurs chevaux. Sagremor porte le premier coup et sa lance ne résiste pas au choc. Un seul coup en retour, tant il est violent, suffit à  le désarçonner. Le vainqueur s'empare du cheval qu'il emmène sous le pin. Après lui avoir ôté la bride, il lui en cingle la croupe [p.151]pour le faire partir : la bête détale et s'enfonce dans la forêt. Alors le chevalier jette la bride au pied de l'arbre et reprend ses manifestations alternées de douleur et de joie.

10        Entre temps, Sagremor s'est remis debout et quand il voit comment son adversaire s'en est sorti, il est fort chagrin et honteux de sa mésaventure... contrairement à  Keu qui prend Gauvain à  témoin : "Ça n'a servi à  rien à  Sagremor de se dépêcher comme il l'a fait ; mieux vaut prendre son temps." Sur ce, éperonnant son cheval, il se dirige à  son tour vers le chevalier, non sans jeter au passage à  Sagremor (ce qui le rend encore plus honteux) qu'après pareil succès il peut s'en retourner. Le vaincu retrouve ses compagnons, peinés et fâchés de sa défaite. "Il est dangereux de se lancer dans une entreprise téméraire, dit Gauvain : on ne sait jamais comment cela peut se terminer."

          Cependant, Keu est arrivé auprès du chevalier et lui répète ce qu'avait déjà  dit Sagremor. Quand il constate que l'homme ne dit rien de plus, il répète aussi : "Gardez-vous de moi et de mes coups !" La joute se déroule comme la première fois et, comme la première fois, après avoir chassé le cheval au loin, le chevalier dépose la bride sous le pin.

11        Puis c'est au tour de Girflet de répéter ce qu'avaient dit ses deux compagnons et de se faire renverser comme eux.[p.152] Du coup, Gauvain n'en est que plus affligé : "Pour avoir ainsi abattu trois des compagnons du roi, il faut que ce chevalier soit un vrai preux. " Nous nous sommes lancés dans cette aventure sans réfléchir, fait Yvain. Mais maintenant, nous ne pouvons plus renoncer : notre honneur est en jeu. Je vais y aller : j'aime mieux mordre la poussière que d'en rester là ."

          Et il rejoint le chevalier qui avait recommencé ses manifestations de douleur à  côté de la source. La joute connut la même issue que les trois premières : Yvain fut désarçonné comme Sagremor, Keu et Girflet. Cette fois, Gauvain en est encore plus désolé, d'autant qu'il avait beaucoup d'amitié pour Yvain. Son chagrin le fait pleurer à  chaudes larmes et sous le heaume, elles ruissellent sur son visage. Il déclare que ce chevalier peut se vanter d'avoir abattu quatre des plus grands preux de ce monde ; "il ne reste plus que moi, et à  Dieu ne plaise que je les aie vus à  la peine et à  la honte sans y avoir eu part comme eux."

12        Sur ce, il quitte le couvert de la colline et s'avance au pas, tenant sa lance par le milieu de la hampe. Un coup d'oeil vers le fond de la vallée lui permet d'apercevoir un gros nain bossu, monté sur un cheval dont la grande taille jurait avec celle du cavalier ; l'animal avait une selle dorée et l'homme portait sur l'épaule un gourdin taillé dans une branche de chêne fraîchement coupée.

          Le nain, faisant force d'éperons, se dirige tout droit vers la source et vers le chevalier qui menait toujours grand deuil. A cette vue, Girflet se précipite pour retenir Gauvain en saisissant son cheval par la bride : "Par Dieu, attendons de voir ce qu'il va faire !" Ce qui s'offre alors à  leurs yeux, c'est le spectacle du nain, arrêté à  côté du chevalier absorbé dans son chagrin, qui se dresse sur ses étriers, brandit à  deux mains son bâton et,[p.153] au moment où l'autre tourne la tête vers lui, l'abat de toutes ses forces sur le nasal du heaume qui en est complètement cabossé. Le blessé tente de se protéger, mais son agresseur brandit à  nouveau son gourdin et le roue de coups, visant les épaules, le cou et, sous le heaume, le nez et le reste du visage. Il frappe tant et tant, sans que le chevalier cherche à  se défendre, gardant seulement la tête baissée, assommé qu'il était par la grêle de coups qui s'abattait sur lui. Le nain ne s'arrête qu'à  bout de fatigue. Il prend la monture du chevalier par la bride et l'emmène avec lui par le même chemin qu'à  l'aller, sans que l'homme fasse mine de résister.

13        Gauvain et ses compagnons n'en croient pas leurs yeux. "Par ma foi, dit Gauvain, j'ai rarement vu spectacle plus surprenant : qu'un vaillant comme lui se laisse emmener sans résistance par semblable créature ! Mais j'en fais le serment devant Dieu, je n'aurai de cesse de savoir qui est ce chevalier, quelles sont les raisons de sa joie et de sa douleur et pourquoi le nain l'a battu et emmené sans qu'il fasse rien pour l'en empêcher. Si j'avais pu l'attaquer sans manquer à  l'honneur, je ne l'aurais pas laissé partir ainsi mais à  s'en prendre à  un prisonnier, ce qu'il est actuellement, on se met hors la loi."[p.154] " Seigneur, intervient Keu, vous devriez essayer de récupérer un de nos chevaux et nous irons après vous quand nous aurons rattrapé les autres. Sinon, comme nous n'avons plus de montures, nous devrons rester ici." Et il lui tend une des brides jetées au pied du pin.

          A force de chercher dans la forêt, Gauvain parvient à  s'emparer du cheval d'Yvain qu'il lui ramène aussitôt ; après les avoir recommandés à  Dieu, il demande à  ses compagnons de suivre sa trace dès qu'ils le pourront, ce qu'ils promettent de faire. En attendant, les quatre restent ensemble.

          Mais le conte les laisse pour l'instant là  où ils sont ; il va maintenant se consacrer longuement à  Gauvain.

LVIa

Quête de Lancelot (suite) : aventures de Gauvain

 

 

1         Monseigneur Gauvain se lance sur les traces du nain et du chevalier ; la journée se passe sans qu'il rencontre d'aventure. Après une nuit en forêt, il repart tôt le lendemain et se met à  suivre la piste des chevaux. Vers le milieu de la matinée, il débouche sur une vaste prairie au milieu de laquelle on avait monté une belle et riche tente. Il chevauche jusque là  et, sans mettre pied à  terre, passe la tête par la porte : un lit somptueusement paré s'offre à  sa vue ; une très jolie demoiselle y était assise ; derrière elle, une jeune fille était en train de coiffer sa magnifique chevelure qui lui tombait sur les épaules, à  l'aide d'un peigne de blond ivoire, et une autre, devant elle, lui présentait un miroir et une couronne de fleurs.

2         [p.155] Gauvain salue aussitôt la demoiselle : "Que Dieu vous donne une heureuse journée ! " Qu'Il vous bénisse, seigneur, si vous ne faites pas partie de ces méchants faillis qui ont vu le bon chevalier se faire battre et humilier sans lui venir en aide !" Ce qu'elle lui dit là  l'incite à  entrer complètement dans la tente, toujours à  cheval. "Ah ! demoiselle, peu importe qui je suis ! Mais, par Dieu, je vous prie de me dire qui est ce chevalier et pourquoi il manifeste tant de chagrin et de joie. " Fi donc ! Taisez-vous ! Je sais bien que vous êtes l'un d'entre eux. " "Bonté divine, répondez-moi, demoiselle, et je vous promets d'être votre chevalier servant ma vie durant. " Tout ce que j'ai à  vous dire, c'est que Dieu vous fasse male honte avant que vous ayez le temps de partir !"

3         Elle avait à  peine eu le temps de finir que le cheval de Gauvain eut un violent soubresaut ; une rêne se cassa sous le mouvement qu'il fit. Gauvain se retourne et voit le nain qui avait battu le chevalier : il tenait à  la main une épée rouge de sang, dont il venait de frapper l'animal au flanc. Fou furieux, il l'empoigne par les épaules et par la tête et le soulève [p.156] pour le jeter contre le mât de la tente. "Voilà  ce que m'avait prédit ma mère ! s'écrie le nain. " Quoi donc ? " Qu'une méchante merde me tuerait. Et me voilà  tombé aux mains du plus mauvais chrétien en ce monde. " Si vous ne me dites pas tout de suite qui est ce chevalier qui riait et pleurait tour à  tour à  côté de la source, pourquoi il le faisait et pourquoi vous l'avez battu et emmené sans qu'il fasse mine de résister, ce qui est sà»r, c'est que vous êtes un homme mort.

4         " Je vais te l'apprendre à  une condition : tu te battras contre lui... et le droit sera de ton côté !" Gauvain réfléchit un moment, se disant que c'est un grand avantage d'avoir le droit pour soi dans un combat. Puisqu'on lui a fait cette proposition, il préfère en venir aux mains plutôt que de continuer d'ignorer ce qu'il s'est donné tant de mal pour apprendre. Il s'engage donc auprès du nain. "Je vais répondre à  tes questions, fait ce dernier, et aussi te montrer le chevalier en personne : pour la beauté, il est difficile de trouver mieux ! " Vas-y : je t'écoute."

          Le nain ordonne à  la jeune fille qui tenait le miroir et la couronne d'aller chercher le chevalier. Elle soulève un pan de la tente qui masquait l'entrée d'un réduit creusé dans le sol...

5         [p.157]...et l'en fait sortir : très beau, les cheveux blonds, une noble prestance, des ecchymoses sur le visage laissées par les mailles du haubert, il portait encore sa cotte d'armes et avait l'air tout honteux et confus.

          "Voilà  ton adversaire, déclare le nain à  Gauvain, à  moins que je t'en réserve un plus difficile ! Il s'appelle Hector et fait partie des meilleurs ! Quant à  cette jeune fille qu'on est en train de coiffer, c'est ma nièce. Son père, un gentilhomme de haute naissance, aussi beau que preux, était mon frère aîné. Il a été grièvement blessé au cours d'une guerre qui oppose la dame du pays à  un des chevaliers les plus aguerris de la région ; il a dà» s'aliter et il ne s'est plus relevé. Quand il a compris qu'il était mourant, il m'a envoyé chercher ; il n'avait plus que moi comme frère. Il m'a confié cette demoiselle, sa seule enfant et l'être qu'il chérissait le plus au monde. Il m'a prié, au nom de l'affection que j'avais pour lui, de veiller sur elle comme sur ma propre fille et il m'a mis en possession de toutes ses terres : il y avait là  de beaux et bons fiefs. Puis il est passé de vie à  trépas. Ma nièce est tombée amoureuse de ce chevalier que tu vois là  ; c'est toujours l'amour de sa vie,[p.158] et il le lui rend bien.

6         Quand je l'ai appris, je lui ai interdit, sur l'affection qu'elle avait eue pour son père et qu'elle avait pour moi, ainsi que sur son honneur à  elle, de poursuivre cette relation sans m'en parler d'abord. Si elle me désobéissait, elle pouvait dire adieu aux terres patrimoniales et elle ne devait plus compter sur moi, ni sur mon aide. J'ai tenu le même langage au chevalier. En revanche, s'ils m'écoutaient, je ferais en sorte qu'ils aient joie l'un de l'autre, leur vie durant. Tous les deux me l'ont promis.

          Cependant, la dame dont je t'ai parlé, celle au service de laquelle mon frère a trouvé la mort, était en très mauvais termes avec un de ses voisins qui s'appelait Ségurade : un preux sans pareil ; personne n'était plus hardi, ni plus redouté. L'origine de cette haine, c'est qu'il avait fait demander la dame en mariage et qu'elle avait refusé parce qu'elle était de plus haute naissance que lui, et aussi beaucoup plus jeune. De colère et de honte à  se voir repoussé, il avait ouvert les hostilités contre elle. Pourtant, il n'avait pas beaucoup de terres, et peu de parents. Mais, valeureux et généreux comme il était, il voyait se ranger de son côté tous les jeunes chevaliers qui abandonnaient la dame pour lui, même ceux qui étaient de sa terre, et ne souhaitaient rien tant que la conclusion du mariage. Orpheline de père et de mère, ayant perdu beaucoup de ses parents à  la guerre, pour son compte ou pour celui du roi Arthur dont elle était la femme-lige, on lui conseillait de tous côtés d'accepter de prendre Ségurade pour époux, mais elle était si loin de l'aimer que d'entendre parler de lui suffisait à  changer sa joie en tristesse.

7         [p.159] Les hostilités durèrent longtemps ; à  la fin, Ségurade avait mis à  sac toute la terre de son ennemie et tué ses derniers partisans, en mettant à  profit la défection de beaucoup de ses hommes. Le commun du peuple n'osait plus se risquer hors des remparts, si bien que tous les habitants, sans exception, la menacèrent de partir ou de se rendre à  merci à  Ségurade, si elle ne voulait toujours pas de lui comme mari. Plongée au fin fond de la désolation, elle annonça qu'elle allait prendre conseil. Mais quand le groupe fut réuni au complet, elle déclara d'emblée qu'elle persistait définitivement dans son refus. Un de ses oncles, un homme de grand âge, prit alors la parole et affirma que, si elle acceptait de lui faire confiance, il lui conseillerait une conduite que personne d'autre ne se risquerait à  lui recommander. Elle lui promit aussitôt de l'écouter.

8         'Puisque vous ne voulez pas de ce mariage, ma nièce, il ne se fera pas ; mais que cela ne vous empêche pas de faire savoir à  votre prétendant que vous avez consulté vos conseillers et que vous le prendrez de bon gré comme époux, à  condition qu'il vous laisse un délai d'un an. Et, direz-vous, 'comme je ne veux pas être critiquée de m'unir à  un homme dont la naissance et la fortune sont inférieures à  celles de mes aà¯eux, je voudrais que par amour pour moi, vous affrontiez en mon honneur, pendant cette année, tous les chevaliers qui auront le courage de me disputer à  vous par les armes.' Vous ajouterez que si, avant l'expiration du délai, il se fait vaincre, il perdra tout droit sur sa terre et lui-même devra se mettre à  votre merci. Il peut se faire que, d'ici là , il rencontre la défaite ou la mort, ou que vous-même vous mouriez : ce serait la fin de votre différend. Il peut aussi l'emporter sur tous les chevaliers qui se présenteront : il vous restera encore le choix entre le mariage et la retraite au couvent.' Ma dame s'en tint à  cette proposition.[p.160] On échangea les serments de part et d'autre. Et le chevalier ajouta que, s'il devenait son mari, il continuerait, à  sa prière, à  se battre en son honneur.

9         Ainsi fut établie la paix entre ma dame et Ségurade ; mais il chargea tous ses hommes d'armes de surveiller les chemins qui donnaient accès aux terres de sa promise afin qu'aucun chevalier errant n'y pénètre.

          Après la conclusion de cet accord, je vis ma nièce et son chevalier échanger des regards : à  cause de moi, ils n'osaient ni se parler, ni s'écrire. J'allai à  eux et leur dis qu'ils devaient patienter un an ; je ferais alors en sorte qu'ils aient joie l'un de l'autre : ils pouvaient compter sur moi. Ce terme leur parut bien éloigné ; aussi, ma nièce demanda à  Hector s'il accepterait d'affronter Ségurade au cas où elle le lui demanderait, et il répondit qu'il sacrifierait volontiers un de ses yeux pour se trouver à  l'instant même face à  face avec lui en champ clos. Mais elle lui fit promettre qu'il ne ferait rien sans son congé. De jour en jour, le temps parut plus long à  son ami qui réitéra maintes fois sa prière ('Laissez-moi combattre, pour que nous connaissions les joies de l'amour !'), si bien qu'elle finit par craindre de le perdre. Elle fit donc fabriquer à  son intention cet écu noir aux larmes blanches et lui ordonna, au nom de son amour pour elle, de n'en pas porter d'autre s'il avait quelque chose à  se reprocher dans sa conduite avec elle,[p.161] et cela jusqu'à  leur réconciliation. Le noir symbolise le chagrin et les larmes représentent celles qu'il vous fait verser.

10        Quand Hector sut que son amie serait à  lui dès lors que Ségurade serait vaincu, il se dit qu'il pouvait se fier en la force de son amour pour lui donner celle de la victoire. Restait à  provoquer la rencontre, et il remuait tout cela dans sa tête.

          C'est alors qu'il fit un songe. Il se trouvait sous le pin de la source, là  où je me suis emparé de lui hier. Il était venu parce qu'il pensait y rencontrer Ségurade à  l'occasion d'un grand tournoi qui devait s'y dérouler ; aussi, ne se tenait-il plus de joie. Une fois sous l'arbre, comme il levait les yeux vers le ciel, il le voyait recouvert d'une nuée noire semée de minuscules étoiles : du coup, il était plongé dans une obscurité complète... mais c'était quand même lui le vainqueur de la rencontre. Ce rêve le réjouit fort et il le raconta à  ma nièce qui lui répondit que tout cela n'avait pas de sens et que, il devait s'en persuader, le chevalier capable de battre Ségurade n'était pas encore né. Ces propos l'affligèrent, mais comme la force d'amour lui inspirait courage et vaillance, il se dit qu'il prouverait bientôt le contraire.

11        Le lendemain, il se leva très tôt, prit ses armes et put les faire porter hors du château où nous habitions sans que j'en sache rien, car j'étais déjà  parti pour l'église. Mais ma nièce le surprit ; elle vint me retrouver et me dit qu'il était parti en direction de la Source au Pin. Comme je ne voulais pas manquer la messe (autant que je m'en souvienne, ça ne m'est jamais arrivé), je dépêchai un de mes valets, monté sur un de mes meilleurs chevaux, avec les lances que tu as vues et l'écu noir :[p.162] j'étais sà»r qu'il s'arrêterait à  la vue des lances et qu'à  celle de l'écu il s'en tiendrait là . Comme il avait passé un certain temps à  s'armer, le garçon arriva à  la source avant lui, appuya les lances contre le tronc de l'arbre et y attacha l'écu. Sa vue fit en effet prendre conscience à  Hector qu'il avait mal agi et sa confusion fut grande : il ne savait plus où il en était (ce que symbolisaient les nuages noirs de son rêve), mais il comprit qu'il avait encouru la colère de ma nièce et la mienne.

12        C'est alors qu'il laissa éclater son chagrin, comme tu l'as vu. Puis, au bout d'un certain temps, il se dit que c'était lâcheté de sa part puisqu'il dépendait de lui que sa situation change du tout au tout : s'il trouvait Ségurade, il était sà»r de le vaincre et de jouir ensuite de la joie promise. Il se voyait déjà  vainqueur, dans l'espérance de cette joie qu'il manifestait donc comme si elle était déjà  sienne. Puis il se souvenait que son amie avait des raisons de lui en vouloir et qu'il devait porter l'écu noir, ce qui lui causait une telle souffrance qu'il recommençait à  montrer tout le regret qu'il en avait. Après quoi, la pensée de la loyauté de son amie, celle de sa fidélité à  lui l'incitaient à  escompter le couronnement de ses espoirs - d'où, à  nouveau, ses manifestations de joie.

13        Voilà  donc comment s'expliquent sa peine et son contentement. Quant à  moi, j'aurais été désolé de perdre un chevalier aussi valeureux ;[p.163] aussi, dès la fin de la messe, je me suis rendu sur les lieux où je l'ai trouvé, comme tu as vu. Et si je l'ai frappé, puis emmené sans qu'il fasse mine de résister, c'est parce que je peux faire de lui ce que je veux : je sais bien qu'il ne craint personne autant que moi.

          Maintenant, tu sais son nom, la raison de ses larmes et de ses éclats de rire, pourquoi je l'ai battu et emmené avec moi sans opposition de sa part et pourquoi il portait cet écu. Et toi, tu m'as promis de te battre contre lui ou contre plus fort que lui, mais je crains que tu ne cherches à  te dérober, car on ne peut pas trouver plus couard que toi." Gauvain reste sans répondre, tout à  ses regrets pour la perte de son cheval.

14        Sur ces entrefaites, un valet était monté de la pièce en sous-sol pour annoncer que le repas était prêt. Le nain fait se désarmer Gauvain et on passe à  table. Les premières bouchées avalées, il jette un coup d'oeil au bout de la prairie où s'offre à  sa vue une demoiselle qui montait un palefroi écumant et arrivait à  vive allure. "Nous allons apprendre du nouveau", dit-il à  sa nièce et à  Hector. La jeune fille met aussitôt pied à  terre, cependant qu'on s'occupe de sa monture. Après avoir salué le nain et sa nièce de la part de sa dame, elle remet une lettre à  Groadain qui la lit à  haute voix et éclate d'un rire sarcastique, maudissant les femmes et ceux qui s'y fient. "Pourquoi dites-vous cela, seigneur ? s'enquiert sa nièce. " Vous n'avez pas entendu ? Ma dame me rappelle que le délai convenu avec Ségurade approche de sa fin et elle m'ordonne d'aller au plus vite à  la cour du roi Arthur et de lui ramener Gauvain comme champion ! Elle doit s'imaginer [p.164] qu'aussitôt dit aussitôt fait ! Si je partais tout de suite, c'est à  peine si je serais arrivé à  la date fixée. Resterait à  mettre la main sur monseigneur Gauvain, ce qui n'est pas une partie de plaisir, vu qu'en cinq ans il n'est pas venu voir son oncle plus de deux ou trois fois ; le reste du temps, il court les aventures, en quête des plus difficiles, comme le vaillant qu'il est ! Mais je vais lui amener en lieu et place le pire chevalier qui ait jamais arboré un écu, celui-là  même qui est devant moi !" Gauvain ne souffle mot, indifférent à  ces propos, alors qu'ils plongent Hector dans la consternation.

15        Le nain fait aussitôt apporter les armes des deux chevaliers et il ordonne à  sa nièce de venir avec eux ainsi que les jeunes filles qui la servaient.

          "Et vous, chevalier sans l'être, vous aimeriez bien rester ici sous prétexte que vous n'avez pas de cheval. Mais n'y comptez pas : je vais vous en donner un, et qui vaudra mieux que le vôtre !" Il fait donc armer Gauvain à  qui on amène une monture. Tous se mettent en selle, y compris Hector et sa promise, les suivantes et deux écuyers, dont l'un portait l'écu noir aux larmes blanches et l'autre cinq fortes lances très résistantes. Tous quittent la tente, qui reste vide. Après un long moment de chevauchée, la demoiselle interpelle Hector : "Vous allez me donner votre parole d'honneur de chevalier de ne pas vous battre sans ma permission. Sinon, il ne sera plus question d'amour entre nous." Il le lui promet.

16        [p.165] Puis il s'adresse à  Gauvain en le priant de ne pas accorder d'importance aux paroles du nain. "Vraiment, je m'en moque", répond l'interpellé. Cependant, Groadain demande à  la messagère de la dame où celle-ci réside en ce moment. "Dans son château de Roteschy. " Au moins, nous ne coucherons pas dehors", commente-t-il pour sa nièce.

          Ils chevauchent tout le jour sans trouver d'aventure que le conte ait rapportée. Le lendemain, ils sont debout très tôt et reprennent leur route après avoir entendu la messe. Vers le milieu de la matinée, ils étaient presque arrivés à  la limite des terres de la dame et de Ségurade : une haie les séparait. Deux chevaliers armés de pied en cap mais sans heaumes et trois sergents vêtus d'un léger haubert et portant hache et épée arrivent dans leur direction.

17        Le nain interpelle Hector : "Ce sont des hommes de Ségurade. A vous de nous défendre ! Nous n'avons que vous sur qui compter. Ce n'est pas celui-là  qui s'en chargera : une femme de chambre vaudrait mieux ! " Ne craignez rien,[p.166] vous pouvez poursuivre tranquillement votre chemin", puis, à  l'adresse de Gauvain : "Ne vous fâchez pas, seigneur, et soyez patient : vous aurez assez à  faire." Puis il demande à  la demoiselle une permission qu'elle lui accorde aussitôt.

          Il réclame son écu, qu'on lui tend et se le passe au cou. Après avoir pris une lance des mains de l'écuyer, il se met en position, au bout de la haie, du côté où arrivent, à  fond de train, les chevaliers qui, tous deux, brisent leur lance sur son écu. Un seul coup en retour lui suffit pour renverser à  terre un de ses adversaires et sa monture, mais sa lance n'y résiste pas. Il dégaine son épée et se rue sur les autres avec une fougue qui les laisse tous pantois.

18        Un seul ose, un moment, lui résister. Finalement, les quatre le laissent maître du terrain et s'enfuient à  travers champs. Il se lance à  leur poursuite et ne fait demi-tour que lorsqu'ils s'enfoncent dans la forêt. Quant à  celui qui s'était fait désarçonner, il s'y réfugia à  son tour dès qu'il put se relever.

          "Voilà  un chevalier digne de ce nom !" déclare le nain, et quand Hector le rejoint, il ajoute : "N'avais-je pas raison ? Sans vous, nous nous serions trouvés en fâcheuse posture : ce pleutre n'a même pas fait mine de bouger." Gauvain reste toujours muet tandis qu'Hector, honteux et consterné de ces propos, conçoit une grande estime pour son silence indulgent.

19        Après une longue chevauchée, ils parviennent à  une levée de terre qui était construite sur un terrain marécageux et longeait la palissade d'un clos. A son extrémité, on voyait trois chevaliers et cinq sergents, tous armés de la même façon. "Si vous ne prenez pas notre défense, Hector, dit le nain, nous sommes tous prisonniers,[p.167] car voilà  des gens de Ségurade et leur porter ne serait-ce qu'un coup est encore trop demander à  notre chevalier. " Continuez d'avancer, seigneur, et ne vous inquiétez pas." Puis, se tournant vers Gauvain, il le prie de ne pas se préoccuper de ce qu'il vient d'entendre. Celui-ci le rassure.

20        Hector réclame à  nouveau son écu, saisit une lance parmi celles que porte son écuyer et demande le congé de son amie. Puis, se plaçant en tête du petit groupe sur l'étroit passage, il pique des deux et s'en va frapper, au milieu des huit hommes, un chevalier que, sur sa lancée, il jette au sol. Un autre saisit son cheval par la bride, cependant que le troisième, imité par les sergents, met l'épée au clair et lui en assène des coups violents sur son heaume. Aussitôt, lui-même dégaine son épée et commence par en blesser à  la main celui qui retenait son cheval, puis le troisième chevalier à  qui, d'un coup en pleine tête, il fend le crâne jusqu'aux oreilles : l'homme s'écroule à  terre. A cette vue, les autres s'avouent vaincus et s'enfuient. Il les poursuit un moment avant de revenir sur ses pas et de se débarrasser de son écu et de son heaume à  cause de la chaleur. Monseigneur Gauvain le regarde avec une admiration qu'il a rarement éprouvée pour un si jeune homme.

21        Ils reprennent leur chevauchée jusqu'en milieu d'après-midi où ils arrivent en vue d'un petit pont qu'ils devaient emprunter pour traverser une étroite rivière. Une fois plus près, ils voient, au bout de la passerelle, un chevalier en armes,[p.168] heaume sur la tête, écu au cou et lance à  la main, entouré de trente sergents portant lance, épée et haubert court, comme gens de basse condition.

          "Notre salut dépend de vous, déclare le nain à  Hector, ce n'est pas celui-là  qui viendra à  notre secours, lâche comme il est... et comme personne ! " Vous n'avez rien à  craindre", répond son interlocuteur qui demande encore à  Gauvain de ne pas se soucier de ce que l'autre lui dit, "sinon, même si vous étiez monseigneur Gauvain en personne, vous n'en sortiriez pas ; mais aidez-moi, je vous en prie, si vous voyez que j'en ai besoin. " Avec grand plaisir;"

22        Sur ce, il prend son heaume et le lace, se passe son écu au cou et s'empare de la lance la plus résistante de celles qui lui restent. Arrivé à  proximité du pont, il met son cheval au galop. Solidement campés, les sergents pointent leurs lances vers lui et les abattent sur son écu qui en est tout hérissé. Au milieu du groupe, Hector frappe le chevalier qu'il fait tomber dans la rivière. Cependant, sous le poids des lances de tous ces rustres, il s'effondre à  terre en même temps que sa monture. Aussitôt remis debout, il laisse l'animal aller où il veut, met la main à  l'épée et se jette sur ses adversaires avec tant de fougue que la fuite leur paraît être le seul moyen d'en réchapper. Il les poursuit obstinément, blessant les uns, mutilant les autres.

          Le chevalier désarçonné avait récupéré son cheval et l'avait enfourché ; lui aussi fuyait,[p.169] gravement atteint au bras et à  la poitrine. Finalement, il revient sur ses pas ; Gauvain tenait son cheval par la bride. "Grand merci ! lui dit-il. " Comment ? intervient le nain. Maudite soit l'heure de votre naissance ! C'est en gardant les chevaux de ceux qui accomplissent des exploits que les chevaliers de votre pays font du profit ?" Mais Hector le prie à  nouveau de ne pas se fâcher.

23        Ils poursuivent leur chevauchée jusqu'à  la nuit avant d'arriver à  un château qui dépendait de la dame qu'ils allaient secourir et ils y firent étape. Le lendemain, ils se levèrent de bon matin et reprirent leur chemin après avoir entendu la messe. Au milieu de la matinée, ils trouvèrent une très belle source où ils s'arrêtèrent pour déjeuner. Le nain demanda à  la demoiselle messagère de les devancer pour prévenir la dame de leur venue avec, non pas monseigneur Gauvain, mais un chevalier des plus calamiteux. Et il lui chuchota à  l'oreille : "Dites à  ma dame de venir à  notre rencontre et qu'elle prie ma nièce de permettre à  Hector de combattre pour elle : vous avez vu ce que vaut ce chevalier !"

24        La demoiselle partit aussitôt et ne s'arrêta pas avant Roestoc. Elle demanda au sénéchal, qui se tenait à  la porte de la salle, où se trouvait sa dame : "Elle n'a rien pu avaler depuis votre départ. Que fait le nain ? " Il arrive avec sa nièce et Hector, ainsi qu'un chevalier [p.170] qu'il prétend être le pire au monde." Sans attendre, il l'introduisit                                                 auprès de la dame qui n'ouvrit la bouche, tant elle avait peur d'apprendre le pire. "Groadain vous salue, dit la messagère, ainsi que sa nièce et Hector. Il vous amène un chevalier (ce n'est pas monseigneur Gauvain) ; je ne sais pas de qui il s'agit, mais vous verrez bien par vous-même, puisqu'ils arrivent. " Hélas, je suis morte ! " Il vous demande (de vous à  lui) d'aller au devant d'eux et de prier votre cousine de laisser Hector combattre pour vous, car c'est un chevalier émérite." Le sénéchal approuva.

25        La dame fait seller son palefroi et, accompagnée de son sénéchal ainsi que de nombreux autres chevaliers et sergents d'armes, elle sort de Roestoc pour aller accueillir les arrivants qu'elle rejoint à  deux lieues anglaises de là  : elle croise d'abord les écuyers, puis Gauvain et tous les autres, pour finir avec Groadain et sa nièce ; ils se saluent chaleureusement. "Vous m'avez chargé d'aller vous chercher monseigneur Gauvain, dame ; mais ce n'était guère facile car il est rarement à  la cour et je ne disposais pas d'assez de temps. Je vous ai donc amené le seul chevalier que j'ai pu trouver, celui qui chevauche avec les écuyers." La dame se tourne vers sa cousine : "Merci beaucoup d'être venue. Je sais que je peux me fier à  vous : si une seule personne me restait fidèle, ce serait vous. " Bien sà»r, je ferai tout mon possible pour vous venir en aide. Mais pourquoi dites-vous cela ? " Parce que je veux vous prier, au nom de Dieu, de faire en sorte qu'Hector soit mon champion. " Ne comptez pas sur moi pour ça ! J'en atteste Dieu lui-même :[p.171] je préférerais L'avoir renié plutôt que de lui permettre, même s'il était armé de pied en cap, d'affronter un Ségurade sans heaume ni haubert."

26        A ces mots, la dame lâche les rênes de son cheval et se tord les mains de douleur : "Hélas ! Malheureuse que je suis ! C'en est fait de moi, puisque mon seul et grand espoir vient à  me manquer ! " Dame, fait le sénéchal en la prenant à  part, il y a là  un chevalier qui est venu défendre votre cause. Voyez-le et remerciez-le de s'être mis à  votre entier service. Ecoutez ce qu'il vous dira."

          Elle s'approche de Gauvain et s'arrête à  côté de lui : "Soyez le bienvenu, seigneur. " Que Dieu vous soit favorable ! répond-il. " Grand merci d'être venu vous battre pour moi. " C'est en effet ce que je ferai, dame, et autre chose aussi. " C'est assez montrer ce que vous êtes décidé à  faire pour moi que d'avoir accepté de vous mesurer au meilleur chevalier du monde. Et, par Dieu, selon vous, comment cela se terminera-t-il ? " Comment, dame ? Je ne sais pas. " Vous ne savez pas ? Malheur à  moi !" Et, lâchant à  nouveau les rênes, elle s'abandonne toute à  sa douleur. Le sénéchal se précipite vers elle et lui demande ce qu'elle a. "Vous me voyez au désespoir. " Mais que vous a donc dit ce chevalier ? " Qu'il ne savait pas combattre." Et comme il lui demande plus de précision, elle répète la question qu'elle lui avait posée et qu'il lui avait répondu qu'il ne savait pas ![p.172] "Vous auriez voulu qu'il se dise sà»r de vaincre ? Il a parlé en sage et vaillant chevalier ; mais sage, c'est vous qui ne l'êtes pas, à  vous tuer de chagrin sans raison alors que Notre Seigneur, dans sa toute-puissance, ne vous oublie pas et vous envoie l'aide dont vous avez besoin."

27        C'est ainsi qu'il la tance et la rassure.

          Arrivés à  Roestoc, tous mettent pied à  terre au bas de l'escalier qui mène à  la grand-salle qui venait d'être jonchée de frais. Hector et Gauvain se désarment avant d'y pénétrer. La dame, plus morte que vive, incapable d'articuler un mot, s'était allongée sur un lit. Le sénéchal s'assied à  ses pieds et s'efforce de lui redonner courage. Le nain et sa nièce s'installent de leur côté, Gauvain et Hector du leur. Plus celui-ci le regarde, plus il l'admire : il n'a jamais vu un chevalier qui ait autant de prestance. Mais il n'ose pas lui demander qui il est, par crainte de passer pour discourtois.

28        Un long moment s'écoula avant que le repas fà»t prêt. On dressa la table et la dame y prit place avec ses invités. Pendant qu'ils se restauraient, un écuyer - grand, le teint foncé, les cheveux hirsutes, monté sur une rosse de bonne taille - pénétra dans la salle et s'avança jusqu'à  la table sans même mettre pied à  terre. La dame en fut tellement saisie qu'elle n'osait pas le regarder en face. "Dame, déclare-t-il, c'est mon seigneur qui m'envoie. Il a appris que vous avez trouvé un chevalier pour soutenir votre cause. Il vous fait donc savoir [p.173] qu'il est prêt à  se battre et il vous prévient, vous et toute l'assistance, qu'il vous donne rendez-vous dans deux jours." C'est le sénéchal qui répond au nom de la dame : "Vous pouvez dire à  votre maître qu'après une longue chevauchée et de dures épreuves notre champion est épuisé : il a besoin de repos. Mais il se trouvera au lieu et à  l'heure dits. Que votre seigneur soit tranquille : il ne s'enfuira pas d'ici là  ; et il aurait tout autant tort de se précipiter ; avec l'aide de Dieu, tout arrive à  point à  qui sait attendre."

29        Les propos du sénéchal mirent du baume au coeur de Gauvain et il lui en sut beaucoup gré ; en ce qui le concernait, il aurait autant aimé se battre immédiatement que d'attendre deux jours ; mais la dernière formule employée le mit à  l'aise.

          Cependant, l'écuyer raille le sénéchal :"Comment, seigneur ? Venir à  bout d'un, deux ou trois de nos chevaliers suffit pour épuiser le vôtre ? " Transmettez à  votre seigneur ce message de la part de ma dame : elle traite au mieux son champion et elle a convoqué tous ceux qu'elle a pu joindre pour qu'ils assistent au duel : un combat d'une telle portée ne doit pas se disputer en catimini, il est normal de donner le temps de venir à  ceux qui souhaitent y assister."

30        [p.174] L'écuyer s'en retourne, marmonnant des menaces contre le sénéchal et le chevalier, ce qui ne les empêche pas de faire honneur au déjeuner. Puis, Gauvain se lève de table : au fond de la salle, une soixantaine de lances s'offraient à  ses yeux ; il prend celle dont la hampe était la plus épaisse et qu'il estimait être la plus solide, l'essaie - bois et fer - et sous les yeux de l'assistance, la raccourcit d'au moins deux pieds. Après quoi, il inspecte ses armes et vérifie que rien ne manque à  son équipement, que les courroies de son écu sont en bon état. Tous apprécient ses façons de faire, en particulier Hector et le sénéchal qui l'en estiment encore davantage.

31        Deux jours se passent. Plus les gens de la dame regardent son champion, plus il leur inspire confiance, mais ils se gardent de lui demander qui il est par peur de l'importuner.

          Le lendemain, il se leva très tôt et se rendit à  l'église. Quand la dame l'apprit, elle l'y suivit ; il était agenouillé devant le crucifix et il arborait toujours cette noble prestance qui lui valait son approbation sans réserve. "Dame, fit son sénéchal, vous ne savez qui il est, mais il a tout l'air d'être un chevalier d'élite. Vous devriez lui offrir quelque présent en témoignage d'estime et d'amitié. Peut-être n'en mettrait-il que plus d'ardeur à  vous défendre ; il y a souvent une dame derrière un chevalier digne de ce nom." Comme elle trouve que c'est là  une bonne idée, elle appelle une de ses suivantes et lui ordonne d'apporter un de ses écrins d'où elle tire une ceinture ornée de délicats clous d'or et une broche d'or arabe sertie de saphirs et d'émeraudes.[p.175] Puis elle s'avance vers Gauvain : "Que Dieu vous accompagne en ce jour !

32        " Qu'Il exauce vos voeux, dame ! Quoi qu'il en soit des autres jours, je ne doute pas qu'aujourd'hui vous me souhaitiez bonne chance ! " Aujourd'hui bien sà»r, mais pas seulement, car vous vous apprêtez à  faire pour nous plus que je ne pourrais vous rendre. C'est pourquoi, je voudrais que vous portiez ces bijoux et que vous les gardiez en souvenir de moi. Mon sort dépend de vous, et de vous seul. N'épargnez pas vos efforts pour celle qui est votre amie." Et elle lui remet ceinture et broche. Il ceint la première et agrafe l'autre à  son encolure. Puis elle se jette à  ses pieds, l'implorant de ne pas oublier ce qu'elle vient de lui dire. Il s'empresse de la relever et la rassure : qu'elle ne se fasse aucune inquiétude. "Par Dieu, ricane le nain, si ce chevalier n'est ni fou ni ivre, je ne sais pas ce que ces mots veulent dire."

          Cependant, la messe était commencée et ils allèrent l'entendre. Puis ils revinrent à  la cour et croisèrent en chemin deux vieux chevaliers montés sur des palefrois : ils annoncent à  la dame que leur seigneur les attend, elle et son champion, là  dehors. Le sage sénéchal leur répondit qu'ils y allaient, eux aussi, de ce pas.

33        Les deux chevaliers s'éloignent, tandis qu'Hector et le sénéchal vont aider Gauvain à  s'armer. Avant de lacer son heaume et ses gantelets, il endosse un vêtement de pluie. Puis il enfourche le palefroi qu'on lui amène, des valets sont chargés de porter son écu et son heaume, ainsi que de conduire son destrier. La dame se met alors en selle pour l'accompagner hors de la ville avec une nombreuse escorte de chevaliers,[p.176] de sergents, de dames et de demoiselles. Monseigneur Gauvain chevauche côte à  côte avec la dame. Le sénéchal ne peut s'arrêter de le regarder, tant son maintien inspire confiance. "Je ne pensais pas, dit-il en arrivant de son côté à  la hauteur de la dame, que nous pouvions avoir là  chevalier si accompli. Nous avons eu bien tort de ne pas lui avoir demandé son nom."

34        Gauvain fit semblant de n'avoir rien entendu et poussa un peu son cheval en avant ; cependant, la dame répondait qu'elle lui poserait la question avant qu'il ne coiffe son heaume. Quand ils arrivèrent au lieu fixé, il y avait foule : des partisans des deux camps étaient venus assister au duel. La dame et les siens font halte et Gauvain la rejoint. "Me voilà  prêt à  soutenir votre droit par les armes avec l'aide de Dieu. En échange de ce service, je vous demande avec instance de bien vouloir m'accorder un don qui ne vous coà»tera rien." Et comme elle s'y engage : "Ce don, c'est de ne pas me demander mon nom avant une semaine. " C'est entendu. Mais c'est pourtant la première question que je vous aurais posée", dit-elle, s'estimant jouée. Quant au sénéchal, sa consternation est grande.

35        [p.177] Trois hommes à  cheval arrivent alors : deux portaient des vêtements de pluie. Ils encadraient le troisième qui avait revêtu jambières et haubert, mais avait rabattu sa ventaille et ses gantelets ; il arborait une cotte d'armes aux bandes égales d'or et d'azur. C'était un chevalier de grande taille, corpulent mais bien découplé ; il avait des pieds cambrés, de longues jambes bien droites, les reins solides mais la taille mince, un torse lourd avec de longs bras très musclés terminés par de fortes mains, et une carrure avantageuse ainsi qu'un cou qui ne la déparait pas. Sur sa grosse tête, les cheveux grisonnaient ; son visage ridé, aux dents en avant, était tout couturé de cicatrices. Il va vers la dame, tandis que chacun répète : "Voilà  Ségurade". Tous se rassemblent près d'elle pour entendre ce qu'il va dire, bien que sa voix porte assez loin sans cela : "Dame, je veux que vous sachiez, vous et tous ceux qui sont ici présents, que c'est aujourd'hui la fin du délai dont nous étions convenus. Dès que j'aurai vaincu votre chevalier, je réclamerai mon dà»." La confusion et la consternation laissent la dame sans voix.

36        Monseigneur Gauvain se détache alors du groupe : "Cher seigneur, intervient-il, nous voulons que les termes de notre accord soient énoncés devant ma dame et ses gens. " Je ne me présente pas à  un tribunal et je ne suis pas tenu de rappeler quoi que ce soit. " Si vous vous y refusez, vous vous mettez dans votre tort ;[p.178] parler permettra à  ceux qui ignorent ce qui est en cause de l'apprendre. " Par Dieu, je n'ai pas à  vous mettre au courant. Et d'ailleurs, que vous importe ? " Ce qui m'importe ? C'est qu'en épousant de force une des plus belles jeunes femmes qui soient, qui est aussi une dame de très haute naissance, vous vous assurez un fief qui en vaut la peine ! " Vous pourriez bien avoir juré de vous y opposer, vous et tous ceux de votre pays, vous ne m'empêcherez pas de prendre possession de ce qui m'a été promis. " Au nom de Dieu, dans mon pays il y en a qui pourraient se déclarer vos ennemis. " J'en dis autant d'eux tous, y compris de Gauvain, le fils du roi Loth, s'il en faisait partie."

          A s'entendre personnellement défier, Gauvain s'emporte et rougit de colère. Il se redresse sur ses étriers et déclare assez haut pour être largement entendu, que son adversaire n'obtiendra pas ce qu'il est venu chercher, si fort et puissant qu'il soit, car les obstacles ne vont pas lui manquer.

37        A ces mots, Ségurade fait demi-tour sans rien ajouter. Les deux chevaliers qui l'avaient accompagné en font autant, en menaçant l'homme qui s'était opposé à  lui et qui ne s'en soucia guère.

          La dame prend alors congé de monseigneur Gauvain ; elle ne peut retenir ses larmes au moment de lui confier sa terre et son sort. Il la prend dans ses bras et lui dit de ne pas avoir peur : ce n'est pas aujourd'hui que celui qu'elle vient de voir ou un autre lui fera subir quelque perte que ce soit. Puis elle s'en va rejoindre les autres demoiselles, assez loin à  l'écart. "Personne n'a jamais vu arriver le moment de sa mort avec autant de joie que cet imbécile de chevalier", déclare le nain.

          Cependant Gauvain ajuste sa ventaille et ses gantelets ; Hector lui lace son heaume [p.179] et le sénéchal lui approche son destrier qu'il enfourche. Après quoi l'un lui porte son écu et l'autre sa lance jusqu'aux limites du champ clos. Ils n'ont pas longtemps à  attendre : Ségurade, très à  l'aise, se présente, heaume lacé, le bras passé dans les courroies de son écu ; il traverse au galop la vaste et belle prairie, comme s'il avait peur d'être en retard. A son approche, le sénéchal tend sa lance à  Gauvain, et Hector son écu. "Nous ne pouvons pas rester davantage, dit ce dernier : Ségurade est là . Au nom de Dieu, souvenez-vous de l'honneur et de qui vous êtes. " Allez, allez, ne vous inquiétez pas !" Et il les embrasse tous les deux en les recommandant à  Dieu. L'un comme l'autre se demande qui il peut être pour faire preuve de pareille assurance.

38        A l'approche de Ségurade, Gauvain se ramasse derrière son écu dont il se protège la poitrine, cale sa lance sous son aisselle et éperonne son cheval. Son adversaire en fait autant. Ils se chargent de toute la vitesse de leurs montures ; la violence du premier coup qu'ils s'assènent sur leurs écus fait voler leurs deux lances en pièces ; et celle du choc qui s'ensuit - corps contre corps, tête contre tête - leur fait voir trente six chandelles ;[p.180] malgré leur force, leur assiette est compromise et ils se retrouvent tous deux au sol, au milieu du champ, étourdis par leur chute. Ils y restent assez longtemps pour que leurs partisans les croient morts... ce qui n'aurait pas déplu à  la dame : pour elle c'était la délivrance !

39        Le premier à  se relever est Gauvain. Il se précipite vers Ségurade, toujours étendu à  terre, à  demi inconscient, atteint par la violence du choc et par celle de sa chute qu'avait aggravée le poids de ses armes, considérable pour un chevalier de sa taille et de sa corpulence. Dès qu'il en est capable, il se remet debout à  son tour et l'épée à  la main, se protégeant de son écu, en homme aguerri, il n'a pas plus tôt vu Gauvain qu'il lui court sus et que celui-ci en fait autant.

          A coups d'épée par dessus et par dessous, chacun entaille l'écu de l'autre, fausse les mailles de son haubert luisant  et les fait sauter ; sous les heurts répétés, les heaumes ne sont plus que creux et bosses, et le sang coule des blessures multiples qu'ils s'infligent l'un à  l'autre. Leur affrontement est si dur et violent que tous les spectateurs n'en croient pas leurs yeux.

40        Oui, c'est un dur combat. Force et courage ne font défaut ni à  l'un, ni à  l'autre, et ils font si bien armes égales que personne n'est fondé à  dire que l'un l'emporte sur l'autre. Il en fut ainsi jusqu'en milieu de matinée. Ils étaient très affaiblis ; les bras et les épaules leur tombaient de fatigue, leur respiration se faisait haletante : malgré leur endurance,[p.181] tous deux avaient besoin de souffler un moment. Hauberts et heaumes avaient été mis à  mal : par les trous des uns, on voyait les ecchymoses et les plaies dues aux épées ; les autres ne servaient plus à  grand chose : le fond et le cercle cabossés, le nasal en mille morceaux, la doublure elle-même déchirée en maints endroits ; on se demande comment ils résistaient encore à  la violence des coups encaissés. Quant à  leurs écus, ils ne pouvaient même plus s'en couvrir le visage qui se retrouvait nu et sans protection : ils s'étaient si bien escrimés à  l'épée, d'estoc et de taille, qu'ils les avaient fendus et fait partir en pièces ; à  part la bosse centrale, il n'en restait à  peu près rien.

          A plusieurs reprises, ils reculent pour reprendre haleine et retrouver quelque force, puis reviennent à  la charge. Ce qu'ils craignent le plus, c'est de perdre l'honneur en même temps que la vie.

41        Ils continuent ainsi, avec des hauts et des bas, jusqu'aux environs de midi. A ce moment, Ségurade commence à  faire reculer Gauvain qu'on ne voit plus faire preuve de prouesse comme depuis le matin si bien que ses partisans, consternés, se mettent à  craindre pour lui car, selon eux, il est réduit à  la défensive. Mais c'était là  chose habituelle chez lui : à  midi, il faiblissait ; mais, sitôt après, il jouissait d'un regain de force ; ardeur et assurance lui revenaient.[p.182] Et on le vit bien à  cette occasion : dès midi passé, toute l'assistance constate qu'il était redevenu aussi fougueux et rapide qu'au début du combat, rendant la joie à  celles et ceux qu'il avait un temps plongés dans la désolation. Il se rue à  nouveau sur Ségurade avec une violence qui laisse tout le monde pantois, surtout les amis de son adversaire : ils ont vu leur champion persuadé d'avoir fait frôler la défaite ou même la mort à  celui que revoilà  plus frais, plus fort et plus tranquille qu'auparavant, quand ni son armement, ni lui-même n'avaient encore eu à  souffrir du combat.

          Ségurade a l'impression d'avoir affaire non pas à  un homme, mais à  un pur esprit, car il était persuadé que pareil laps de temps lui suffisait pour venir à  bout de n'importe quel chevalier.

42        Il ne voit guère comment tenir davantage ; cependant, faisant appel à  tout son courage et à  ce qui lui restait de force, il se défend de son mieux. Ce qui l'aide à  continuer de faire bonne figure, c'est la renommée d'homme valeureux qui l'avait toujours entouré, la peur de perdre cette dame de Roestoc, l'objet de tous ses désirs, et la magnanimité de son coeur. Tout cela le soutient encore un long moment mais, à  la fin, il cède à  un épuisement causé à  la fois par une trop abondante perte de sang [p.183] et par une canicule accablante : il commence à  esquiver les coups et, malgré qu'il en ait, à  céder du terrain. Gauvain ne cessait de le harceler, ne le laissant ni reprendre son souffle, ni regagner du terrain. L'après-midi était déjà  bien entamée.

43        Gauvain assène à  Ségurade des coups violents sur son heaume, qui l'accablent si bien qu'il ne peut plus se tenir debout : il chancelle et doit s'appuyer d'une main au sol ; alors qu'il pense se relever, son adversaire se jette sur lui et le heurte, de l'écu et du corps, le renversant à  terre de tout son long ; puis il se laisse tomber sur lui, casse (au plus vite) les lacets du heaume qu'il lui arrache de la tête et se met à  le frapper au front et par tout le visage à  grands coups de pommeau de son épée, lui enfonçant en pleine chair les mailles de son haubert. Le sang qui coulait dans les yeux de Ségurade lui bouchait la vue. Comprenant qu'il est incapable de se défendre davantage, il crie merci à  Gauvain qui lui répond qu'il n'en est pas question tant qu'il n'aura pas formellement reconnu sa défaite, "Sans quoi je ne peux renoncer honorablement."

44        "Ah ! noble seigneur, c'est vous désormais qui êtes le meilleur chevalier de ce temps ! Qui donc pourra user de ce droit de grâce si vous ne le faites pas ? Dispensez-moi [p.184] de prononcer un mot qui me déshonorerait, mais, par pitié et au nom de Dieu, ménagez-moi et intervenez pour moi auprès de ma dame. " Bien volontiers." On la fit venir. Au comble de la joie, elle se jeta aux pieds de son champion, embrassant étroitement les mailles de ses jambières et ses éperons. "Bénie soit l'heure de votre naissance, seigneur, pour toute cette joie que vous m'avez rendue !"

45        Gauvain la fait s'approcher de Ségurade : "Vous voyez dans quel état est ce chevalier : il vous demande merci. " Qu'il en soit comme vous voulez, seigneur : je ne sais que faire. " Non, dame : le sujet du différend ne me concerne pas ; mais, comme je vous ai représentée dans ce combat, je vous implore pour lui. Assurément, j'ai rarement eu affaire à  aussi courageux et vaillant que lui. C'est pourquoi, je vous en prie, épargnez lui d'avoir à  se déshonorer sous vos yeux. " C'est à  vous et pas à  moi, d'en décider, seigneur, puisque c'est vous qui avez fait triompher ma cause. Je m'en tiendrai à  ce qui vous conviendra. " S'il se met à  votre merci, dame, je vous conseille d'accepter et de vous en tenir là . " C'est entendu", dit-elle, tandis que Ségurade, de son côté, obtempère. "Dame, ajoute Gauvain, vous ne pourrez pas dire que je n'ai pas fait tout mon devoir : si cet accord ne vous convient pas,[p.185] je suis prêt à  poursuivre " Assurément, seigneur, vous avez plus fait pour moi que je ne pourrais vous rendre, et je m'estime très satisfaite ainsi."

46        Monseigneur Gauvain laisse Hector et le sénéchal se charger de Ségurade qu'ils se hâtent d'emmener dans Roestoc et la dame s'empresse de les suivre ; sa joie lui a déjà  fait oublier tout ce par quoi elle vient de passer. Beaucoup de ceux qui avaient assisté au combat leur emboîtent le pas, si bien qu'il ne reste plus grand monde avec le vainqueur sur le champ clos.

47        Il y avait en tout cas un beau et vaillant garçon du pays qui lui tenait son cheval par la bride. Il le lui amène et l'aide à  se mettre en selle. Quand Gauvain voit s'éloigner la dame et les autres, tout à  leur joie, il comprend qu'on l'a oublié et il se met en route en direction de la forêt qui commençait à  moins de deux portées d'arc. "Ils sont partis par là , seigneur, intervient le garçon. " Attendez-moi ici, mon ami. J'ai une affaire qui m'attend dans ce bois, mais je repasserai sans faute." Et il s'éloigne, cependant que le jeune homme, trompé quant à  la vraie raison de son départ, se met à  l'attendre. Mais ne le voyant pas revenir, il lance son cheval sur ses traces et les suit sur une bonne demi-lieue galloise. Il aperçoit alors, au fond d'un vallon, celui qu'il cherchait aux prises avec un chevalier. Il l'avait si bien assommé de coups [p.186] portés avec son propre heaume que l'homme, couvert de sang et n'en pouvant plus, criait merci. Gauvain lui fait jurer d'aller se constituer prisonnier auprès de la dame de Roestoc, de se mettre en sa merci et de lui raconter comment et par qui il a été vaincu. Ce dernier donne sa parole, récupère son heaume, remet son épée au fourreau et fait rapidement demi-tour. A son approche, le jeune homme se dissimule dans l'épaisseur de la forêt pour ne pas être vu. Le chevalier conquis passe sans le voir et gagne directement Roestoc.

          La dame n'avait pas tardé à  rattraper ceux qui emmenaient Ségurade. "Où est votre chevalier, dame ?" s'enquiert Hector. Elle regarde autour d'elle sans le voir : "Hélas ! Honte à  moi ! Avoir oublié un si vaillant champion !"

48        Elle revient sur ses pas en toute hâte, suivie de nombreux chevaliers et hommes d'armes. Presque aussitôt, son chemin croise celui des retardataires auprès de qui elle s'enquiert de lui. "Il est parti" lui répondent-ils. " Parti ? Hélas ! Pauvre de moi !" Elle se tord les mains en donnant tous les signes de la plus vive douleur ; à  nouveau, elle fait demi-tour et rattrape Hector et l'escorte de Ségurade à  qui elle raconte le malheur qui lui arrive. Sa vie, dit-elle, ne sera plus que tristesse tant qu'elle n'aura pas retrouvé le chevalier. D'un bond, Hector est en selle ainsi que beaucoup d'autres : ils entendent partir aussitôt à  la quête de monseigneur Gauvain.

          C'est alors que pénètre dans la cour le chevalier vaincu : heaume à  la main, avec des blessures bien visibles ; il met pied à  terre et va s'agenouiller devant la dame : "Je me constitue votre prisonnier, dame, de par celui qui, ce jour même, l'a emporté sur mon oncle Ségurade."[p.187] A cette voix, celui-ci ouvre les yeux et reconnaît son neveu, Canaguet. Hector l'interroge sur sa défaite. "Après avoir vu ce chevalier triompher de mon oncle, je me suis dit que j'irais l'attendre dans cette forêt par où il s'était éloigné et que je n'aurais pas de mal à  le battre, fatigué et affaibli comme il était. Je l'ai chargé ; j'ai brisé ma lance sur lui ; alors, j'ai voulu l'attaquer à  nouveau et j'ai dégainé mon épée, mais il n'a même pas daigné toucher à  la sienne : il m'a arraché le heaume de la tête et s'en est servi pour me mettre dans l'état que vous voyez ; pour finir, il m'a fait jurer de venir me constituer prisonnier, de par lui, auprès de ma dame."

49        A ces mots, celle-ci se signe : "Hélas ! Me voilà  comme morte ! Quelle désolation d'avoir perdu celui qui m'avait rendu joie et honneur !" Canaguet ajoute qu'il ne sera pas facile de le retrouver car il s'est éloigné à  vive allure. Hector se met quand même en route, avec une soixantaine d'hommes à  sa suite.

          Cependant, le jeune homme qui avait suivi et rattrapé Gauvain le salue : "Que Dieu vous donne une bonne nuit, seigneur, car aujourd'hui vous avez suffisamment été à  la peine et à  l'honneur." Gauvain lui rend son salut et lui demande qui il est. "C'est moi qui vous ai ramené votre cheval. Je suis natif de ce pays, du château de Chaningue qui est par là , devant nous, et qui m'appartient. C'est pourquoi, je vous prie, au nom de Dieu, d'y accepter mon hospitalité ; vous pourrez vous y reposer cette nuit et, si le coeur vous en dit, jusqu'à  la guérison de vos blessures. Je ne pense pas que vous ayez envie [p.188] de retourner là  d'où vous venez. Vous serez logé dans l'endroit le plus discret et le plus confortable qui soit. Vous y trouverez un repos dont vous avez le plus grand besoin.

50        " Grand merci, mon ami, mais avec tout ce que j'ai à  faire, il est trop tôt pour que je me préoccupe déjà  de savoir où passer la nuit. Je n'ai pas de blessures qui me condamnent au repos et mon cheval est frais et dispos : j'ai donc tout le temps devant moi pour chevaucher encore " Mon château n'est pas près d'ici, seigneur ; nous n'y parviendrons qu'à  la nuit noire. Je vous y mènerai tout droit, en évitant les chemins frayés. Si on vous suit, on ne pourra pas vous trouver, ni en route, ni sur place. Venez, je vous en prie ; je serai très honoré qu'un preux de votre valeur accepte mon hospitalité." Gauvain acquiesce, à  condition qu'ils n'arrivent pas avant qu'il soit l'heure de faire étape. En homme qui connaissait bien le pays, le jeune homme le guida à  travers la forêt en le faisant passer par des endroits déserts.

51        La nuit était tombée depuis longtemps quand ils parvinrent à  la maison-forte, à  deux lieues de Chaningue, sur la Saverne. Elle n'aurait pu être mieux située, ni mieux défendue par les bois et par l'eau. Juste avant d'arriver, son guide en avertit Gauvain : "Nous y sommes presque, seigneur, et maintenant il est bien temps de vous arrêter ; le lieu ne manque de rien [p.189] et son isolement vous protégera des indiscrets aussi longtemps que vous le voudrez." Gauvain répond qu'il ne peut refuser de passer la nuit chez quelqu'un d'aussi courtois et avisé. Au comble de la joie, le jeune homme le couvre de remerciements.

          Pendant tout ce temps, Hector et ses compagnons avaient galopé sur leurs traces mais, à  la tombée du jour, ils les avaient perdues et étaient rentrés bredouilles. La dame était dans la consternation et quand elle sut qu'ils n'avaient pas de nouvelles à  lui donner, elle déclara qu'aucune joie ne pourrait lui faire oublier son chagrin tant qu'elle ignorerait l'identité de son champion : "Hélas ! Comment ai-je pu commettre pareille faute ! J'avais avec moi le plus parfait des chevaliers et, au lieu de lui faire honneur, je l'ai laissé partir. Qui peut-il être, mon Dieu ? J'aimerais tant le savoir !"

52        Le sénéchal interrompt ses lamentations : "Et c'était un sage, dame : rien de ce qu'on pouvait lui dire ne l'ébranlait. D'après ceux qui sont arrivés avec lui, Groadain n'a cessé de l'agonir d'injures ; jamais chevalier n'en a tant supporté. Et moi aussi, je l'ai entendu en proférer depuis tôt ce matin, dès qu'il a été levé. " - voilà  pourquoi il m'a quittée, mais, avec l'aide de Dieu, son tourmenteur le paiera cher."

          Elle ordonne aussitôt de faire appréhender le nain dont on confie la garde au sénéchal qui répond de lui sur tous ses biens.

          [p.190] Le lendemain, Ségurade et tous ses vassaux prêtèrent hommage à  la dame. Puis elle déclara qu'elle ne serait pas contente tant qu'elle ignorerait qui était son défenseur. Son intention était de se rendre à  la cour du roi Arthur pour se renseigner sur lui, puisque tous les chevaliers dignes de ce nom y passaient. "Vous viendrez avec moi, dit-elle à  Ségurade, ainsi que votre médecin ; nous ne ferons que de courtes étapes." Hector, le sénéchal de la dame, sa cousine et Groadain devaient être aussi du voyage. "Et que ce nain sache que je compte lui faire payer cher les vilenies qu'il a dites au chevalier : chaque fois que nous rencontrerons des gens ou que nous entrerons dans une ville, je l'attacherai par un licou à  la queue de mon palefroi et je le traînerai derrière moi... et sans ralentir ! Et si je n'apprends rien à  la cour du roi, je parcourrai le monde à  la recherche du chevalier et, partout, le nain nous suivra et sera traité de même."

53        Voilà  comment la dame présente son voyage. Si cette perspective épouvante le nain, les autres, qui ne se soucient guère de lui, ont, au contraire, hâte de partir car il leur tarde d'apprendre qui est le chevalier ; et Ségurade souhaite, plus que tout autre, le revoir. La dame se met en route dès le lendemain matin, demandant de ses nouvelles partout où elle passe.

          Le conte cesse ici de parler d'elle et de sa compagnie, il revient à  monseigneur Gauvain.

LVIIa

Quête de Lancelot (suite) : aventures de Gauvain

1         [p.191] Il rappelle que le guide de Gauvain l'a amené chez lui. Une fois là , il aide son invité à  se désarmer et lui procure tout ce qui est utile pour un chevalier fatigué et blessé. Il avait une soeur, une très belle jeune fille, qui était des plus expertes à  soigner les blessures. Elle examina, sans lui faire mal, celles de Gauvain et affirma qu'aucune n'était dangereuse ; puis, elle les pansa avec tant d'adresse et d'efficacité qu'il se sentit beaucoup mieux.

          Après le dîner, son hôte entreprend Gauvain : "Seigneur, je me réjouis beaucoup que, grâce à  Dieu, vous vous soyez arrêté chez moi car vous valez mieux que tous les autres chevaliers. J'aimerais avoir votre avis et votre aide pour une affaire qui me touche de près. Je ne suis plus un très jeune homme et j'ai de la fortune, ce qui fait que ma famille et la dame de Roestoc dont je suis le vassal me blâment parce que je n'ai pas encore été adoubé. Et cela à  cause d'un songe qui remonte à  plus de douze ans : je voyais le plus beau chevalier du monde s'avancer vers moi et il me saisissait par le nez. Et, toujours dans ce rêve, je lui disais : 'Voilà  bien un exploit digne de vous ! Vous en prendre à  un adolescent !' Mais il ne s'arrêtait pas pour autant et me répondait : 'Ne vous inquiétez pas, je vous revaudrai cela largement en vous faisant chevalier.' Et moi, je lui demandais qui il était : 'Gauvain, le neveu du roi Arthur.[p.192] " Ah ! soyez le bienvenu, seigneur !'

2         C'est alors que je me réveillai. Je racontai ce rêve à  ma mère qu'il mit en joie, et elle me fit promettre de ne pas être fait chevalier si ce n'était de sa main. Depuis, je suis allé pas moins de cinq fois à  la cour sans pouvoir le trouver. Il y a à  peine deux jours encore que j'en suis revenu ; on m'a dit qu'il était parti, lui vingtième, à  la quête d'un chevalier sans pareil. Mais ma dame ne veut pas m'accorder un délai supplémentaire. S'il vous plaît, au nom de Dieu, faites-moi chevalier : je ne saurais adresser ma requête en meilleur lieu. " Je le ferai bien volontiers," répond Gauvain, qui ajoute cependant : "Mais un homme de votre rang ne veut sans doute pas être adoubé à  l'improviste. Or, je souhaite partir avant que ma présence ici ne se sache, car je me suis lancé dans une entreprise importante et qui ne souffre pas de retard. " Dieu m'en soit témoin, seigneur, il me suffit de vous. Nous avons ici tout le nécessaire : une église, un chapelain, des armes. J'aurai plus de satisfaction à  être adoubé par vous que si je devais l'être contre mon gré ; car celui qui reçoit la colée de votre main ne peut que devenir un chevalier sans peur ni reproche. " Alors, c'est entendu ; mais je dois m'en aller demain matin."

3         Il ordonne aussitôt au futur chevalier de commencer sa nuit de veille ; la joie de l'honneur que Dieu lui avait envoyé le tint éveillé jusqu'au matin.

          [p.193] La façon dont on traita Gauvain lui agréa fort : la savante demoiselle lui tint compagnie jusqu'au moment où il s'endormit et, le lendemain matin, la guérison de ses blessures et de ses plaies était en si bonne voie qu'il lui fallait les voir pour se les rappeler. Il se leva au point du jour ; elle était là , prête à  refaire ses pansements avec une pommade des plus efficaces. Puis, ils allèrent à  la messe ; après quoi, Gauvain adouba son hôte : selon l'usage, il lui chaussa l'éperon droit et lui ceignit l'épée, après lui avoir demandé son nom qui était Hélain de Chavingue.

4         Après la messe et après avoir conféré à  Hélain l'ordre de chevalerie dans les formes requises, monseigneur Gauvain demanda ses armes. Le nouveau chevalier le pria de rester encore le temps de se reposer, mais il se heurta à  un refus. Alors, il lui demanda seulement de ne pas s'en aller avant d'avoir déjeuné. Après quoi, les prières furent inutiles : Gauvain réclama ses armes pour partir. "Soit, seigneur, je ne vous retiendrai pas, mais, je vous en prie au nom de Dieu, vous déplairait-il de me dire votre nom afin que je puisse rapporter à  ma dame (quand je la verrai) et aux autres qui m'a fait chevalier :[p.194] j'en serais ravi jusqu'au fond de mon coeur. " Vous pouvez répondre à  tous ceux qui vous le demanderont que c'est Gauvain, le neveu du roi Arthur, qui vous a adoubé."

5         Hélain en est transporté de joie. Il déclare que Dieu vient de combler d'un coup tous ses désirs ; il ne craint pas de ne pas faire honneur à  son nouvel état puisque c'est le parangon de la chevalerie qui l'y a introduit : "Je sais bien que j'aurais du mal à  vous retenir encore, seigneur (et comme je le regrette !), mais, par Dieu, accordez-moi le premier don que je vous demande après que vous m'avez adoubé. Laissez-moi les armes que vous avez apportées de Roestoc et prenez les miennes : elles sont belles et de qualité. Les vôtres me rappelleront que j'ai été fait chevalier de votre main ; aucun présent ne pourrait m'être aussi cher." Gauvain accepte avec grand plaisir.

6         Hélain fit apporter ses armes. Gauvain avait peu vu de hauberts d'une telle qualité. Le heaume était, lui aussi, bel et bon. Quant à  l'écu, il était entièrement blanc comme neige : c'était la coutume, en ce temps-là , que les nouveaux chevaliers portent, pendant un an, un écu d'une seule couleur. Gauvain se retrouve donc en possession de bonnes armes et qui le mettaient bien en valeur. Il enleva la ceinture et la broche données par la dame de Roestoc et les tendit à  la demoiselle : "On m'a fait présent de ces objets en témoignage d'amitié ; recevez-les de même, en témoignage de la mienne." Elle les prend et l'en remercie. Puis il demande son cheval, l'enfourche et recommande ses hôtes à  Dieu en ajoutant à  l'adresse de la demoiselle qu'il est son chevalier servant et le restera sa vie durant, ce qui la met en joie.

7         Hélain fit harnacher un second cheval pour escorter Gauvain. Une longue chevauchée les amena sur les bords de la Saverne. Comme Gauvain voulait se rendre sur les terres de Galehaut, son guide lui expliqua qu'il devait passer la rivière et traverser le pays de Norgales : c'était le chemin le plus direct. Ils se séparèrent là , après s'être recommandés à  Dieu.

          Gauvain franchit la rivière et poursuivit sa route. Hélain rentra chez lui où il réunit ses amis et voisins pour fêter l'honneur qui lui était advenu : il leur raconta comment, en lui envoyant monseigneur Gauvain, Dieu avait comblé tous ses désirs. Ils firent tous ensemble la fête pendant deux jours ; puis Hélain se rendit à  Roestoc où il ne trouva pas la dame qui, lui apprit-on, était partie deux jours plus tôt pour aller à  la cour du roi Arthur. Il rentra donc à  son château de Chavingues.

          Pour le moment, le conte n'en dit pas plus sur lui et revient à  la dame de Roestoc et à  sa quête du chevalier qui s'est battu pour elle contre Ségurade ; elle affirme qu'elle ne connaîtra de joie qu'après l'avoir retrouvé et avoir appris son nom.

LVIIIa

Quête de Lancelot (suite) : aventures de Gauvain

 

1         [p.196] Il rapporte brièvement que la dame et ceux qui l'accompagnent trouvèrent le roi et sa cour à  Quimpercorentin. Le couple royal montra beaucoup de joie de la voir et fit tout son possible pour honorer une si grande dame. Le soir, après dîner, comme ils étaient tous trois assis sur le même lit, le roi et la reine lui demandèrent quelle affaire l'avait amenée d'aussi loin et elle leur expliqua ce qu'il en était : "Ce chevalier (ce disant, elle montre Ségurade et expose ce dont ils étaient convenus) me faisait la guerre ; or, Groadain le nain (c'est celui que vous voyez là ) m'a présenté un chevalier qu'il n'a cessé d'agonir d'injures. Ce chevalier s'est battu contre Ségurade et l'a vaincu, ce qui m'a permis de gagner ma cause. A voir la défaite de mon adversaire j'ai, dans ma joie, oublié de faire attention à  son vainqueur qui s'en est allé sans qu'aucun de mes hommes sache où. Je suis persuadée que c'est à  cause des insultes du nain. Et si je suis venue céans, c'est pour apprendre de ses nouvelles : votre cour n'est-elle pas un lieu de passage obligé pour tous les preux ?"

2         La reine lui demande alors de faire le portrait du chevalier : son allure, son comportement, de quoi a-t-il l'air ? Et, une fois en possession de ces renseignements,[p.197] elle affirme qu'elle ne voit pas de qui il peut s'agir, à  part monseigneur Gauvain : "Il y a longtemps qu'il est parti d'ici, à  la quête, lui vingtième, d'un chevalier comme on en voit peu ! " Que Dieu me vienne en aide, car si c'est bien monseigneur Gauvain, me voilà  définitivement déshonorée, vu la façon dont je l'ai ignoré. Autant être morte !" Le roi et la reine, incapables de lui en dire davantage, se mettent à  parler d'autre chose.

          La dame prend congé (elle était très fatiguée) et rentre avec ses proches pour se reposer. Quant au nain, il prie le sénéchal qui était préposé à  sa surveillance de venir avec lui parler à  la reine ; et comme celui-ci était un homme de bien et de sens, il ne se dérobe pas.

3         Tous deux se présentent sans attendre devant la souveraine. Le nain l'implore : "Venez à  mon secours, dame, vous qui dispensez à  tous aide et conseil !" Et comme elle lui demande à  quel sujet : "C'est moi qui ai présenté à  ma dame de Roestoc le chevalier qui s'est battu pour elle avec succès ; j'étais convaincu que c'était un fieffé couard : il en donnait vraiment l'impression. C'est pour cela que je me suis moqué de lui. Et maintenant, elle prétend que, s'il a disparu, c'est de ma faute ; elle dit qu'elle remuera ciel et terre pour le retrouver, et qu'elle m'emmènera avec elle :[p.198] à  chaque rencontre, à  chaque arrivée dans une ville, elle m'exhibera, attaché par un licou à  la queue de son cheval. C'est le traitement qu'elle m'a fait subir depuis que nous avons quitté son pays et, si cela devait continuer, c'en serait fait de moi. Je vous en prie, dame, au nom de Dieu, intervenez en ma faveur : ma petite taille ne m'empêche pas d'appartenir à  une noble famille." La reine déclare que c'est ce qu'elle va faire : "Rassurez-vous. Si cela dépend de moi, vous serez libre avant que votre dame ne reparte. " Grand merci, au nom de Dieu !"

4         Sur ce, le nain et le sénéchal regagnent le logement qu'ils partageaient avec la dame. Le lendemain, celle-ci revient rendre visite au couple royal. Au bout d'une longue conversation, la reine demande à  la dame de lui accorder un don octroyé d'avance : "Ce que je veux vous demander et que vous venez de m'accorder, c'est d'oublier votre ressentiment envers le nain. " Ce n'est pas tant à  cause de ce qu'il a fait que je le déteste, dame, mais à  cause de sa nièce, une jeune fille qui est aussi ma cousine. Comme j'étais prise au dépourvu, je l'ai priée de laisser ce chevalier que vous voyez là  (c'est son ami) se battre pour moi, et elle s'y est refusée, disant qu'elle renierait plutôt Dieu. Mon intention est de lui faire peur et de susciter son indignation, à  voir le traitement que je réserve à  son oncle, l'être qu'elle chérit le plus au monde : je voudrais que, pour prix de sa liberté, elle permette à  son ami de se mettre en quête de ce chevalier que moi-même je recherche. " Par Dieu, si elle n'accepte pas ce marché, elle mérite la haine de tout un chacun."

5         [p.199] La reine fait venir le nain : "Grâce à  mon entremise, vous serez quitte si votre nièce accepte, pour vous aider, d'envoyer son ami à  la quête de celui qui a vaincu Ségurade ; je n'ai pas pu obtenir mieux. " Cela me surprendrait beaucoup qu'elle accepte, dame, mais je vais quand même essayer." Il s'en va donc la trouver de ce pas : "Ma chère nièce, sans vous, je suis un homme mort. " Comment cela ? " Il faut que vous me prêtiez Hector et qu'il aille à  la recherche du chevalier ; sinon, ma dame continuera de me traîner à  la queue de son cheval tant qu'elle ne l'aura pas trouvé." Mais elle rétorque qu'elle consent à  être abandonnée de Dieu si elle lui permet d'y aller avec son agrément. Cette réponse effraie tant le nain qu'il est près de s'évanouir, et il retourne rendre compte à  la reine : il n'est arrivé à  rien, dit-il. "Je savais bien, intervient la dame de Roestoc, qu'on ne pouvait pas compter sur elle. " Soyez tranquille : je vais lui faire payer sa déloyauté", déclare la reine qui, prenant son interlocutrice à  part, ajoute : "Ce soir, dites à  vos gens que j'ai insisté pour vous retenir, mais que vous avez refusé. Moi, je me charge de l'abuser, et vous verrez de quelle manière !"

6         [p.200] La dame regagne le lieu de son hébergement et, le soir venu, répète aux gens de sa maison ce qui avait été convenu.

          Le lendemain, elle retourne à  la cour où la reine la prie, devant tous, de rester ; mais elle répond que c'est impossible. Les dames se lèvent pour aller saluer le roi qui s'empresse à  leur rencontre. Il prend la dame de Roestoc par la main et la reine en fait autant avec l'amie d'Hector : "Si vous ne m'aidez pas à  tromper votre dame, ne comptez plus sur mon amitié. " Et de quelle façon ? " Elle m'a demandé de ne pas intervenir en faveur du nain, mais je le ferai et elle croira que je la prie de rester. Or, elle m'a prévenue qu'elle ne le ferait que si vous aussi vous restiez. Si je vous demande un don et que vous me l'accordiez, elle acquiescera à  son tour, persuadée qu'il s'agit de prolonger votre séjour. Mais en réalité, je ferai en sorte que le nain soit déclaré quitte. " Que c'est adroit, dame !" s'exclame la jeune fille.

7         Sans en dire plus, la reine s'approche de la dame de Roestoc et lui demande un don : "Ne me demandez pas trop, dame, car il y a là  une demoiselle qui est pressée de rentrer dans son pays. " Soyez tranquille ; vous ne savez pas de quoi il s'agit." La dame répond qu'elle acceptera si la demoiselle donne son accord avant elle, ce qu'elle fait aussitôt à  la demande de la reine,[p.201] qui leur demande ensuite leur parole à  toutes deux. "Savez-vous, dit-elle alors à  la dame, quel don vous m'avez fait ? D'oublier votre ressentiment envers le nain et de le considérer comme quitte du châtiment que vous lui faisiez subir pour le punir de sa conduite avec le chevalier vainqueur de Ségurade. Et vous, dit-elle à  la demoiselle, vous m'avez juré de prier Hector de rechercher ce chevalier jusqu'à  ce qu'il le trouve et de faire en sorte qu'il y aille bel et bien."

8         A ces mots, elle reste muette de surprise, tandis que tous les autres, (en particulier la dame de Roestoc), sont ravis. Et quand elle peut recouvrer la parole : "Certes, vous n'êtes pas aussi bonne que ce qu'on dit, et ce n'est guère à  votre honneur d'avoir trompé une simple jeune fille. Mais vous n'êtes pas vraiment parvenue à  vos fins : que Dieu m'abandonne, si je le prie d'y aller ! Par les reliques de cette église, je ne m'y résignerai jamais, j'aimerais mieux qu'on m'arrache bras et jambes. " Assurément, dit la reine, vous ne seriez pas la nièce de votre oncle, un nain, si vous n'étiez pas la plus déloyale des femmes ! Mais sachez que, tant que vous ne vous serez pas acquittée de ce à  quoi vous vous êtes engagée, vous n'aurez pas de fief sur toutes les terres qui dépendent de monseigneur le roi et de cette dame. " Eh ! bien, tant pis ![p.202] Je m'en passerai, mais j'en appelle au Tribunal du Jugement dernier. " Gardez-vous d'y être contrainte, car, de toute façon, vous devrez vous y résoudre, si pénible que cela vous soit. " C'est ce qu'on verra."

          Sur ce, elle se lève pour partir. La reine ordonne alors à  la dame de Roestoc, sur la foi qu'elle doit au roi Arthur dont elle est la vassale, et si elle-même tient à  sa vie, de ne donner à  sa nièce aucune part aux terres qui dépendent d'elle, ce qu'elle accepte en faisant mine de rechigner, bien qu'elle en soit au comble de la joie. Puis, la dame s'adresse au nain qui est mis en possession du fief : elle reçoit son serment et l'avertit que, s'il se parjure, elle fera en sorte qu'il ne lui reste ni un sillon de terre ni rien d'autre.

9         La demoiselle sort de la chambre, indignée et en larmes ; elle croise Hector qui lui demande ce qu'elle a, mais elle refuse de lui répondre, se contentant de poursuivre son chemin en s'exclamant pour elle-même : "Elle m'a bien trompée, comme elle trompe tout son monde !" En dépit de ses prières qu'il répète tout au long en la raccompagnant, il ne peut lui tirer un mot de plus. Arrivée là , elle s'étend sur un lit ; elle pleurait trop pour pouvoir parler. Voyant qu'elle ne voulait pas lui dire la raison de son chagrin, Hector s'adresse au nain qui lui raconte ce qu'il en est et le serment prêté. "Pour Dieu, allez la trouver et priez-la qu'elle me permette d'y aller ; je le ferais volontiers même sans cela, pour lui éviter de perdre sa terre, mais j'ai trop peur de me faire haà¯r d'elle. Je vous en supplie (elle y est intéressée autant que vous), priez-la comme je le ferai moi-même d'accepter que je me mette en quête à  sa demande puisque telle est la volonté de la reine ; puisque je suis d'accord pour partir, je pense qu'elle y consentira." Le nain déclare qu'il veut bien [p.203] que tous deux l'implorent à  genoux, mais il pense, dit-il, qu'entêtée comme elle est, elle aura trop de mal à  s'y résoudre. " Essayons cependant", dit Hector.

10        Ils se rendent ensemble à  la maison où logeait la demoiselle, s'agenouillent devant son lit de douleur et la prient, au nom de Dieu, d'inviter Hector à  se mettre en quête. "Fi donc, fait-elle au nain, c'est pour en arriver là  que vous avez fait en sorte que la reine se joue de moi ? Ça ne vous avancera à  rien ; que Dieu se détourne de moi s'il se lance dans cette entreprise sur mon ordre ou à  ma prière ! Et s'il s'y risquait quand même, qu'il ne compte pas jamais me revoir ou, en tout cas, que je puisse être sienne." Ces paroles les plongent l'un et l'autre dans la consternation. Le nain va retrouver sa dame et fait état, en présence de la reine, du chagrin de sa nièce, de son refus de prier Hector de se mettre en quête (ou de le lui ordonner) et de sa menace de ne plus le revoir s'il y allait malgré tout.

11        La souveraine, consciente du désespoir de la demoiselle et saisie de compassion, l'envoie chercher par la dame de Malehaut [p.204] pour qu'elle insiste auprès d'elle afin qu'elle laisse partir son ami, en faisant valoir que son absence sera brève. "Lui-même est volontaire pour y aller, ajoute le nain et il serait déjà  en route si elle ne le lui avait défendu ; mais il l'aime et la craint trop pour aller à  l'encontre de sa volonté."

          La dame s'en va donc parler à  la demoiselle qu'elle trouve toujours aussi affligée et bouleversée ; cependant qu'elle l'amène à  la reine, elle la sermonne et lui conseille avec insistance de laisser Hector se mettre en quête du vainqueur de Ségurade, "puisque ce ne sera pas pour longtemps". La demoiselle ne dit ni oui, ni non, mais prête l'oreille à  ce discours.

12        Quand elles arrivent à  la cour, la reine s'empresse de faire honneur à  la demoiselle pour adoucir son chagrin ; elle la prend dans ses bras en lui disant de ne pas s'inquiéter : "Prenez courage ! S'il plaît à  Dieu, les choses tourneront mieux pour vous que votre coeur ne vous le fait craindre." Et elle la prie de dire à  Hector de se mettre en quête du chevalier, puisque la délivrance de son oncle est en jeu ; mais elle ne parvient pas à  la convaincre.

13        Sur ces entrefaites, arrive un chevalier accompagné d'une très belle demoiselle qui portait son écu au cou sens dessus dessous ; lui-même en était rendu incapable par une fracture de l'avant-bras ; il s'était posé des attelles de son mieux, mais cela n'empêchait pas les os, en frottant l'un contre l'autre, de lui causer une douleur qui le menait au bord de l'évanouissement. On les aide tous les deux à  mettre pied à  terre au milieu de la cour.[p.205] L'homme demande aussitôt où est la reine et il ne manque pas de gens pour le renseigner car tous étaient accourus pour voir le blessé et la demoiselle à  l'écu. Il commence par la saluer "au nom du chevalier qui a plus d'amitié pour vous que vous n'en avez pour lui ; il vous fait dire que vous ne lui avez rendu que la moitié d'un service dont vous auriez pu vous acquitter entièrement ; il ne vous doit donc qu'une demi-récompense et il vous la remettra en temps voulu."

14        Après avoir réfléchi, Guenièvre lui demande qui l'avait envoyé et il répond qu'il l'ignore, "mais il m'a dit que vous le connaissiez bien et m'a confié ce message." Voyant la gravité de sa blessure, la souveraine veut savoir qui en est le responsable : "C'est ce chevalier dont je vous ai parlé : il m'a désarçonné si brutalement que, dans ma chute, je me suis cassé le bras net, comme vous le voyez."

          La jeune fille qui portait l'écu prend la parole à  son tour : "Dame, la plus sage demoiselle de ce temps et, selon moi, la plus belle, vous salue ; elle vous demande de garder cet écu par amour pour elle et pour un autre que vous aimez entre tous ; elle vous fait savoir qu'elle connaît vos pensées mieux que personne et qu'elle les approuve, car elle et vous partagez le même amour. Sachez que cet écu vous délivrera de la plus grande souffrance que vous ayez jamais connue et vous procurera la plus grande joie où vous ayez jamais été. " Que Dieu m'aide, en ce cas, il mérite [p.206] d'être conservé soigneusement. Bénie soit celle qui me l'envoie et bienvenue à  vous qui me l'apportez. Mais dites-moi donc qui est cette demoiselle : j'aurai grand plaisir à  le savoir. " Je vous donnerai le nom sous lequel je la connais : on l'appelle la demoiselle du Lac." Comprenant aussitôt de qui il s'agit, dans sa joie, la reine se précipite vers la jeune fille et lui fait fête.

15        Puis, de ses propres mains, elle lui ôte l'écu du cou ; un examen attentif lui permet de constater qu'il est fendu tout du long, de haut en bas : un intervalle de plus d'une main sépare les deux parties qui ne tiennent ensemble qu'au niveau de la bosse centrale, laquelle est d'un très beau et riche travail. D'un côté, était représenté un chevalier, tête nue mais revêtu du plus riche armement qu'avait su peindre celui qui l'avait dessiné ; de l'autre, le plus beau portrait de dame qui se puisse faire. En haut, l'homme et la femme étaient si près l'un de l'autre qu'ils se tenaient embrassés et que seule la fente de l'écu empêchait leurs lèvres de se joindre ; plus bas, leurs deux corps s'écartaient progressivement l'un de l'autre.

16        "Assurément demoiselle, cet écu serait un chef d'oeuvre sans cette fente.[p.207] Par la personne que vous aimez le plus au monde, dites-moi ce que cela signifie : cette brisure paraît bien récente. Et qui sont ce chevalier et cette dame qui y sont peints ?" " Lui est le meilleur chevalier du monde, selon moi. Ses exploits et son amour pour la dame lui ont valu le sien en retour. Mais comme cet écu le montre, ils ne sont pas allés plus loin qu'étreintes et baisers. Dès l'accomplissement de leur amour, les deux parties de l'écu se rejoindront et ne feront plus qu'un ; et sachez qu'alors vous serez délivrée de la plus grande souffrance que vous ayez jamais connue et que vous jouirez de la plus grande joie que vous ayez jamais eue. Mais cela ne se produira pas avant que le meilleur chevalier étranger à  la cour du roi Arthur ait été admis en sa maison ; et sans mentir je pourrais même dire le meilleur au monde car, avec  ce que j'ai entendu raconter de lui, il a, en peu de temps accompli plus de hauts faits que nul autre."

17        Tout cela réjouit beaucoup la reine qui retint la demoiselle pour la fêter. Elle croyait bien en son coeur avoir reconnu le chevalier.

          Le messager arrivé avec la porteuse de l'écu prit congé de Guenièvre parce qu'il lui restait une longue route à  faire ; bien qu'elle l'invitât à  rester tant que son bras ne serait pas remis et que chevaucher lui serait pénible,[p.208] il déclara qu'il devait partir : son vainqueur lui avait fait donner sa parole de chevalier et de chrétien qu'aussitôt après l'avoir vue il se rendrait auprès de la dame de Roestoc, "et non seulement je n'y suis jamais allé, mais je ne sais même pas où c'est."

18        A ces mots, la dame de Roestoc saute sur ses pieds, disant que c'est justement à  elle qu'on l'a envoyé et lui demande des nouvelles. "Sauf votre grâce, je ne peux le croire ; mais si madame la reine en témoignait, je m'estimerais convaincu." Impatiente elle aussi, la souveraine confirme que c'est bien la dame de Roestoc qu'il a devant lui. "En ce cas, il est légitime que je vous en croie. Dieu soit béni de vous avoir amenée si près ! Dame, votre champion contre Ségurade vous fait dire que, pour en finir avec vous, il n'aurait qu'à  vous oublier comme vous l'avez oublié, et il ne voudrait pas en être blâmé car vous n'auriez que ce que vous méritez. Je souhaiterais aussi, ajoute-t-il, parler à  votre sénéchal et à  Hector."

19        Tous deux s'avancent vers lui et lui demandent des nouvelles du chevalier qu'il leur donne, répondant à  toutes leurs questions. Puis, à  l'adresse du sénéchal : "Le champion de cette dame contre Ségurade vous salue comme seigneur et ami ; il m'a dit d'aller me constituer votre prisonnier, sachant que vous me traiterez bien et avec honneur." Le sénéchal lui souhaite la bienvenue par amitié pour celui qui l'envoie et lui réserve un courtois accueil.

          Enfin, le messager s'adresse à  Hector : "Il vous remercie beaucoup de lui avoir porté sa lance quand il est allé se battre." Après quoi, le blessé [p.209] fait détacher une épée qu'il avait ceinte avec la sienne et la lui tend en disant que le chevalier la lui envoie parce qu'il pense en avoir fait lui-même bon usage ; il ne le ferait pas s'il croyait qu'elle serait mal placée entre ses mains mais l'expérience, dit-il, lui a appris qu'il n'en serait rien, tout au contraire ; il m'a aussi ordonné de vous dire qu'à  un bon vavasseur il sied d'adresser un prisonnier et d'offrir des armes à  un bon chevalier, surtout s'il est jeune et en quête d'aventures."

20        Le sénéchal et Hector sont fort satisfaits l'un à  cause du prisonnier, l'autre à  cause de l'épée, mais ils continuent d'ignorer l'identité de celui qui les leur a destinés.

          "Et  à   la  dame  de  Roestoc,  interroge  la  reine, qu'a-t-il envoyé ?

       " Sur ma foi, dame, il m'a dit qu'il lui avait adressé deux chevaliers, Ségurade et son neveu, en échange de la ceinture et de la broche qu'elle lui avait données ; mais comme il ne veut pas lui dissimuler ce qu'il en est, il m'a chargé de lui dire que ses présents d'amitié, il ne les détenait plus par devers lui, il en a gratifié une jeune fille qui lui a paru en être particulièrement digne ; quant à  lui, il ne les avait acceptés qu'en souvenir de leur donatrice, et il ne pense pas se mettre dans son tort en la chassant de sa mémoire, puisqu'elle a été la première à  l'oublier." A ces mots, la dame s'évanouit car elle n'avait aimé personne au monde plus que ce chevalier et elle comprenait qu'elle l'avait perdu pour toujours.

21        [p.210] La reine et un groupe de dames et de demoiselles se dépêchent de l'emmener dans une autre pièce afin d'éviter que tout le monde ne la voie. Quand elle a repris ses esprits, la souveraine est la première à  lui adresser la parole. En femme avisée, elle lui demande de lui dire, sans mentir, si elle est amoureuse du chevalier. "Oui, dame, je ne vais pas chercher à  vous le cacher ; mais, tant qu'il a été près de moi, je n'ai fait aucun cas de lui ; et depuis que je l'ai perdu, je l'aime plus que je ne saurais dire, et de jour en jour davantage. Sans lui, toute ma vie ne sera que tristesse. Au nom de Dieu, je vous en supplie, vous, ma dame, faites en sorte qu'Hector parte à  sa recherche, si vous voulez me sauver la vie."

22        Et ce disant, elle se jette aux pieds de Guenièvre en pleurant d'émotion. Celle-ci la relève, sort de la chambre, l'air pensif, et appelle la nièce du nain : il faut qu'à  sa prière Hector se lance dans cette quête ; mais la jeune fille réplique qu'elle veut bien être abandonnée de Dieu si jamais elle le lui ordonne ou l'en prie. La reine consent que, pour lui éviter de se parjurer, il ne soit question ni d'ordre, ni de prière, "mais contentez-vous de ne pas vous opposer à  ce qu'il le fasse" ; sinon, qu'elle soit bien consciente que tout son fief lui sera retiré et qu'elle-même se verra privée de liberté.

          Quand elle comprend qu'elle ne peut faire autrement :[p.211] ne plaise à  Dieu qu'elle lui ordonne ou le prie d'exposer sa vie, mais concède-t-elle, si lui-même le veut, elle y consent. Hector en est fort heureux et déclare qu'il est fermement décidé à  partir. "J'en prends Dieu à  témoin, je ne suis pour rien dans cette aventure ; mais puisque vous avez promis de vous mettre en quête, me voilà  quitte ; n'est-ce-pas, dame ? " Certes, quand il s'y sera engagé par serment. " Par Dieu, dit-elle, ce n'est pas tout de jurer ; il partira, mais pas seul, j'irai avec lui."

23        Toutes les dames éclatent de rire et, jugeant qu'elle a perdu la tête, s'efforcent de la dissuader, mais c'est peine perdue : elle s'obstine dans son idée. Alors, la reine la prend à  part avec la dame de Malehaut : si un malheur arrivait à  Hector, elle y risquerait son honneur et elle pourrait dire adieu à  toute joie en ce monde : "Supposez, dit la souveraine, qu'un chevalier réussisse à  le vaincre, vous deviendriez sienne et il pourrait faire de vous ce qui lui plaît. Mieux vaudrait pour vous qu'il revienne, blessé ou pas, car on a souvent vu des chevaliers valeureux devoir s'avouer vaincus et continuer d'être considérés comme des braves et comme des hommes d'honneur." Elle commence par répondre qu'elle ne compte pas survivre à  la mort de son ami. Cependant, on insiste tant qu'elle finit par se taire ; la reine l'emmène avec elle, toujours partagée entre douleur et indignation.

          On a déjà  apporté ses armes à  Hector ; il ne lui reste plus qu'à  enfiler ses gantelets et coiffer son heaume.

24        [p.212] La reine fait apporter les châsses contenant les reliques et on conclut l'affaire en présence du roi. Son épouse lui raconte en détail dans quelles conditions et dans quel but Hector part en quête. Sur l'ordre du souverain, il s'agenouille devant les reliques et répète après lui les paroles prévues par la coutume : il se consacrerait à  chercher le chevalier pendant un an, il ne reviendrait pas avant sans lui ou sans preuve qu'il l'ait trouvé et il ne mentirait pas d'un mot sur ce qui lui serait arrivé en cours de route, pour dissimuler un fait honteux ou se faire briller davantage. C'était le serment que prêtaient tous ceux qui partaient en quête, en ce temps où de mystérieuses aventures survenaient au royaume de Logres, comme le conte vous en a déjà  fait entendre à  plusieurs reprises.

25        Après avoir prêté serment, Hector coiffa et laça son heaume, et passa ses gantelets. Son amie manifestait si bruyamment et avec tant d'éclat sa douleur inconsolable que la dame de Malehaut l'enferma dans une chambre pour l'empêcher de se donner en spectacle. Hector prend congé du roi, puis de la reine qu'il recommande à  Dieu. Son heaume empêchait de voir les larmes qui lui coulaient des yeux. Il s'agenouille devant la souveraine et la supplie de prendre en pitié son amie. Devant son angoisse, elle lui dit, pour lui rendre le sourire, qu'il ne doit pas s'inquiéter : s'il réussit dans cette quête, elle lui promet de le faire admettre dans la maison du roi, "et en attendant, je vous retiens pour la mienne."

          [p.213] Telle était la coutume en vigueur dans la maison du roi : aucun chevalier, si émérite soit-il, n'était admis à  en devenir compagnon tant que le souverain ou ceux qui en faisaient déjà  partie n'avaient pu constater par eux-mêmes sa prouesse ; il arrivait souvent que, lorsque des étrangers témoignaient de la valeur d'un chevalier et que le compter parmi les siens agréait à  la reine, elle le retienne pour qu'il soit de sa maison en attendant qu'il ait fait ses preuves sur place. C'est ainsi, par exemple, qu'on procéda avec Sagremor le Démesuré la première fois qu'il vint à  la cour.

26        Hector fut très satisfait de faire désormais partie des gens de la reine. Elle prit l'initiative de l'amener au chevalier au bras cassé pour savoir où il avait rencontré celui que l'on recherchait : c'était de l'autre côté de la Saverne, dans la lande de Brequeham, là  où s'étend la forêt qui sépare le duché de Cambenync du royaume de Norgales. Ces renseignements suffirent à  Hector pour situer l'endroit dont il avait souvent entendu parler même s'il n'y était jamais allé. Il quitta la cour un mardi en fin d'après-midi et se dirigea tout droit dans la direction indiquée.

          Le conte cesse ici de parler de lui et de sa quête ; il revient à  la reine et à  son entourage.

LIXa

Quête de Lancelot (suite) : aventures de Gauvain

1         Quand Hector eut quitté la cour, la reine retourna auprès du chevalier blessé et le fit désarmer ; ce ne fut pas facile : il perdit deux fois connaissance avant qu'on ait pu lui enlever son haubert, tant il souffrait.[p.214] Puis elle le fit installer confortablement et fit accrocher dans sa propre chambre l'écu apporté par la jeune fille : elle voulait l'avoir sans cesse sous les yeux à  cause du plaisir qu'elle prenait à  le regarder ; dès lors, elle l'emporta avec elle dans tous ses déplacements et, tous les jours, on le suspendait dans sa chambre, - et cela jusqu'à  ce que l'aventure le fasse se rejointoyer, comme le conte le relatera plus loin.

          La jeune porteuse partit sans que la reine puisse la retenir davantage. La souveraine se rendit sans attendre auprès de l'amie d'Hector dans l'intention de la réconforter, mais celle-ci lui déclara amèrement qu'elle lui souhaitait de connaître, avant de mourir, du fait de l'être qu'elle chérissait le plus au monde, le même genre de joie qu'elle-même éprouvait en ce moment à  cause de celui qu'elle aimait entre tous. La reine en conçut de l'effroi, non sans raison : le temps allait venir où elle regretterait de s'être comportée comme elle l'avait fait et où toute sa joie serait changée en désolation.

2         Le lendemain du départ d'Hector, dès le matin, la dame de Roestoc était prête pour rentrer dans ses terres ; elle était venue prendre congé du couple royal et le sénéchal avait décidé, à  la prière de la reine, de laisser à  la cour le chevalier blessé, le temps qu'il soit guéri : il devait alors le rejoindre. Le roi et son épouse avaient fait tout leur possible pour retenir encore la dame, que son chagrin avait empêché d'accepter ; elle n'avait envie de voir personne.[p.215] Elle prit donc congé, mais la souveraine et la dame de Malehaut persuadèrent la nièce du nain, à  force de prières, de demeurer avec elles : elle y aurait des nouvelles d'Hector puisque récits et aventures étaient choses quotidiennes à  la cour où elle trouverait par la même occasion plus de compagnie et de plaisir qu'ailleurs.

3         Au moment où la dame prenait congé de la reine, un jeune homme se présenta qui portait au cou un écu rien moins qu'intact : de larges trous faits par d'épaisses hampes de lance au-dessus et au-dessous de la bosse, des traces de coups d'épée du haut en bas qui en avaient cassé et arraché des morceaux si bien qu'il était réduit de deux bons tiers ; cependant, il conservait juste assez de peinture pour qu'on puisse le reconnaître : il était à  un lion d'écarlate sur champ d'or. Le jeune homme s'enquit de la dame de Roestoc ; on lui dit qu'elle était en compagnie de la reine. Il mit donc pied à  terre et alla jusqu'à  la chambre qu'on lui avait indiquée. Quand il entra, le sénéchal et le nain s'écrièrent que, sur leur foi, il portait l'écu du chevalier dont Hector s'était mis en quête : "Regardez, dame !" A cette vue, son visage devint livide et elle dut s'asseoir : les forces lui manquaient.

4         Assurément, s'il n'avait pas été en si mauvais état, tous ceux qui étaient là  l'auraient reconnu sans hésiter.

          "Dame, fait le messager, je vous apporte de bonnes nouvelles de monseigneur Gauvain :[p.216] il se porte au mieux." La reine ne le laisse pas en dire plus ; elle prend l'écu à  pleins bras et le couvre de baisers, lui faisant fête autant qu'à  son porteur. Le jeune homme ajoute à  l'adresse de la dame de Roestoc : "Mon seigneur, Hélain de Chaningue, vous salue ; il vous mande qu'après toutes vos instances pour qu'il soit armé chevalier, il l'a été de la main de monseigneur Gauvain qui fut votre champion contre Ségurade." On ne peut imaginer plus grande douleur que celle de la dame à  entendre ce nom. C'en est fini pour elle de la joie, assure-t-elle, avant de demander au jeune homme ce qui s'est passé et dont il lui fait un récit fidèle. "Et voici son écu, mais toutes ses autres armes, il les a échangées avec celle de mon seigneur."

5         La nouvelle ne tarde pas à  parvenir au roi qui accourt avec une foule de chevaliers pour entendre par lui-même le récit de ce qui est arrivé. On fait grand honneur au jeune homme à  qui Arthur demande des nouvelles de son neveu. "Il est en très bonne santé et complètement remis des blessures que lui avait infligées Ségurade : c'est ma demoiselle, une experte en la matière, qui l'a soigné." Et, à  la dame de Roestoc : "La preuve en est ce qu'il a fait de vos présents d'amitié : il les a donnés à  ma demoiselle et il s'est fait son chevalier pour la remercier de l'avoir guéri."

6         La douleur que la dame en conçoit est impossible à  dire. C'est dans la consternation qu'elle prend congé. Le messager aussi demande à  partir.[p.217] Le roi et la reine auraient voulu garder l'écu de Gauvain, mais l'envoyé d'Hélain déclare que son seigneur lui a fait jurer de le rapporter à  tout prix ; sinon, inutile pour lui de revenir, s'il tenait à  la vie. Arthur le laisse donc s'en aller.

          Il quitta la cour avec la dame de Roestoc et en route, elle réussit à  s'emparer de l'écu, déclarant qu'Hélain paierait cher ce qu'il avait fait : lui, son homme-lige, n'aurait jamais dà» lui dissimuler l'identité de Gauvain. A cause de cet écu, et pour d'autres motifs, des conflits devaient éclater plus tard, qui furent à  l'origine de bien des malheurs et des maux.

          Mais ici, le conte change de sujet. Il revient à  monseigneur Gauvain dont il n'a plus rien dit depuis longtemps.

LXa

Quête de Lancelot (suite) : aventures de Gauvain

1         L'histoire rapporte qu'après avoir quitté le lieu où il avait adoubé Hélain, monseigneur Gauvain chevaucha toute la journée sans trouver d'aventure qui mérite d'être racontée. A la nuit, il arriva par chance à  une maison de religion construite sur le bord d'une modeste rivière, sous des bosquets d'arbres, en lisière de forêt : on l'appelait le Bienfait. Il y a longtemps, ç'avait été un ermitage ; puis le duc Escan de Cambenync lui avait fait don de terres et l'avait richement doté, si bien que c'était devenu un couvent de moines ; ce n'étaient pas des moines noirs car, en ce temps là ,[p.218] la Grande Bretagne ignorait leur ordre et on appelait "Abstinents" tous les religieux qui observaient une règle.

          Gauvain y passa la nuit et repartit très tôt le matin. L'aventure le mena jusqu'à  une riante et très vaste prairie d'où il voyait, sur sa droite, une riche et bonne ville (c'était Cambenync) et, droit devant lui, cette forêt de Brequeham que le conte a précédemment mentionnée. Elle faisait bien soixante lieues de long et pas moins de trente dans sa plus petite largeur. Commençant à  trois lieues de la ville, elle s'étendait jusqu'au royaume de Norgales et était traversée par une rivière très étroite et très profonde (celle-là  même sur laquelle s'élevait le Bienfait) qui servait de limite aux deux seigneuries qui se la partageaient : le duché de Cambenync et le royaume de Norgales.

2         Tandis que Gauvain, pensif, poursuivait sa chevauchée, il entendit, un peu sur sa droite, la voix d'une femme qui chantait haut et clair : dans un vallon en contrebas, une bien belle demoiselle s'avançait, une épée engainée dans un luxueux fourreau pendue à  son cou. Sans s'arrêter, elle répond à  son salut : "Dieu vous bénisse, seigneur chevalier, si, du moins, vous le méritez. " En quoi, demoiselle ? " Un chevalier doit venir en aide aux jeunes filles, s'il en rencontre qui aient besoin de lui et que lui-même puisse intervenir. Sinon, il ne mérite pas qu'elles le saluent.[p.219] " Je peux donc garder votre salut, car je ne crois pas avoir démérité en cela, demoiselle. " Alors que Dieu vous donne bonne chance !" fait-elle.

3         Sans rien ajouter, elle poursuit son chemin, mais lui fait tout ce qu'il peut pour que la conversation n'en reste pas là . Espérant qu'elle s'arrêtera, il lui crie de l'attendre parce qu'il veut lui parler. "Non, ce serait mal de ma part si je m'attardais près de vous. " Pourquoi donc ? " Je suis à  la recherche sinon du meilleur chevalier du monde (je sais de qui il s'agit et ce n'est pas lui), mais du meilleur après celui-là . Rester avec vous dont je ne sais ce que vous valez m'empêcherait de poursuivre ma quête de ce preux.  " Demoiselle, par l'être que vous chérissez le plus au monde, dites-moi qui sont ces deux chevaliers." Et comme elle tarde à  lui répondre : "Dites-le-moi, et que Dieu vous fasse trouver celui que vous cherchez ! " Ainsi adjurée, je ne peux que répondre... si vous avez assez d'audace pour m'écouter. " Si j'ai assez d'audace ? Il faudrait vraiment que j'en manque pour ne pas oser entendre ce que je désire savoir. " Vous le saurez en temps et lieu. Suivez-moi. " Avec grand plaisir."

4         Ils s'en vont donc, l'un derrière l'autre. Ils quittent la route pour un étroit sentier qui s'enfonce dans une épaisse forêt d'arbres peu élevés ; leur chevauchée les mène à  une grosse tour [p.220] qui dominait des bâtiments construits de plain-pied. Une haute et épaisse palissade les entourait.

          Gauvain demande à  la jeune fille quand elle lui dira qui sont les deux chevaliers. "Là , dans ce château. " Et cette épée, à  qui la portez-vous ? " Au chevalier dont je suis en quête." Une fois arrivés à  la tour, ils franchirent la porte, la jeune fille la première et Gauvain après elle. Depuis le porche, il voit, dans la cour, un chevalier en armes qui s'écrie, s'en prenant à  lui, qu'il a eu tort d'entrer et que c'est tant pis pour lui. Tous deux se chargent et s'entrefrappent sur leurs écus : la lance du chevalier se brise et le coup de Gauvain désarçonne son adversaire.

5         Le temps qu'il fasse faire demi-tour à  sa monture pour suivre la jeune fille en direction de la grand-salle, le chevalier s'était relevé. L'épée à  la main, il s'élance pour frapper Gauvain mais, dans sa précipitation, il le manque : la lame s'abat en plein sur l'encolure du cheval, entame au passage l'arçon de la selle et arrache tout le bas de l'écu, du côté gauche. L'animal s'effondre et son cavalier se retrouve planté au sol sur ses deux pieds. Aussitôt, il dégaine et court sus à  son adversaire, tout en criant à  la jeune fille qui s'en va : "Demoiselle, dites-moi où vous retrouver ; je ne vais pas rester ici ! " Dans la plus belle [p.221] et luxueuse chambre qui se puisse, si vous avez le courage de m'y suivre."

6         Il attaque le chevalier en abattant sur le sommet de son heaume un coup pesant où il met toute sa force, qu'augmente encore le chagrin d'avoir perdu son cheval. Assommé de coups, son adversaire doit toucher terre d'une main ; et quand il pense se relever, Gauvain le frappe encore, à  la tempe cette fois, du pommeau de son épée, le renversant à  terre, de tout son long. Il lui arrache son heaume et menace de lui couper la tête : il va lui faire regretter, dit-il, la contrariété qu'il lui a causée ; mais au moment où il va bel et bien passer à  l'acte, il entend les cris d'une jeune fille : depuis une fenêtre du haut, elle s'exclame que le chevalier est sous sa sauvegarde. "Alors, il n'a rien à  craindre, demoiselle ; et pourtant, j'ai à  me plaindre de lui et de ce qu'il m'a fait."

7         Sans plus s'occuper de l'homme à  terre, il marche dans la direction où il a vu s'éloigner celle qui l'avait amené là . Au milieu de la grand-salle, un autre chevalier l'attendait, plus grand que le premier, à  pied et prêt au combat. Brandissant sa lance, il se précipite sur Gauvain et le frappe en plein sur l'écu : l'arme traverse le fer et le bois, mais est arrêtée par le haubert. Gauvain se rapproche assez pour, d'un coup d'épée, lui couper la hampe de sa lance ;[p.222] le chevalier fait passer par dessus sa tête la courroie de son écu et se protège de son mieux, mais il se voit infliger, entre haubert et écu, un coup au bras gauche qui est bien près de le laisser manchot. Son écu lui échappe et, sans demander son reste, il se réfugie dans une autre pièce, son bras à  moitié coupé pendillant le long de son corps. Gauvain ne cherche pas à  le poursuivre. Ne prenant pas même le temps d'arracher de son propre écu le tronçon de lance qui l'avait traversé, il va vers une pièce où il croit entendre parler la jeune fille à  l'épée avec une autre qui, à  peine l'a-t-elle aperçu, s'écrie : "Ah ! seigneur chevalier, faites que je sois vôtre ! " Ce sera un plaisir, demoiselle."

8         Dès qu'il a franchi le seuil, deux chevaliers l'attaquent. Ils échangent de rudes coups au corps à  corps, mais Gauvain a honte de mettre si longtemps à  l'emporter ; il abat son épée sur le sommet du heaume de son premier adversaire, lequel n'y résiste pas, non plus que la coiffe du haubert : plusieurs rangées de mailles s'enfoncent dans son crâne ; étourdi, vidé de ses forces, le blessé recule en chancelant contre un mur.

          Gauvain va droit à  la demoiselle qui trônait sur une luxueuse cathèdre, tandis que l'autre chevalier s'escrimait sur lui par derrière ; et il a tant de plaisir à  la contempler qu'il ne daigne même pas se retourner. C'est seulement quand il est touché qu'il jette un regard à  son assaillant avant de lui porter un coup d'épée en arrière, sur son nasal, lequel est tranché avec la moitié du nez ; quant à  l'homme, il tombe à  terre, évanoui.

9         [p.223] "Que dois-je faire pour que vous soyez à  moi, demoiselle ?" Ce que vous devez faire ? Dieu m'en soit témoin, rien de plus que ce que vous avez déjà  fait, je crois. " Ne vous contentez pas de le croire. Si cela ne vous suffit pas, je suis à  votre disposition car, pour ces deux là , je ne ferais rien de plus, vu qu'ils n'ont plus besoin que je m'occupe d'eux. Et vous, demoiselle, dit-il en s'adressant à  la porteuse de l'épée, vous m'avez promis que j'apprendrais ici le nom de deux chevaliers ; celui que vous cherchez et celui qui vaut encore mieux. " Sur ma tête, vous n'êtes pas dans la plus belle chambre de la maison et c'est seulement là  que je dois vous les dire. " Alors, passez devant, demoiselle, je vous suis ; il n'y a pas d'endroit où je n'aille après vous pour connaître les noms de ces vaillants. Mais je voudrais d'abord savoir si, oui ou non, ma demoiselle ici présente est bien mienne. " Elle ne l'est pas encore, répond celle à  l'épée, elle le deviendra quand vous serez entré dans la chambre dont je vous ai parlé."

10        Elle s'en va donc, suivie de Gauvain. Tous deux pénètrent dans une salle, vaste et très belle, fraîchement jonchée d'herbe. Au milieu, se dressait un lit entièrement recouvert d'une luxueuse courtepointe. Dix chevaliers en armes, mais sans heaume, en interdisaient l'accès. A la vue de Gauvain, ils se lèvent (jusque là , ils étaient assis), lacent leurs heaumes et saisissent écus et épées. La jeune fille va droit au lit                                                       et s'assied devant par terre, tandis que Gauvain la suit, tout en se tenant sur la défensive. Les chevaliers s'élancent vers lui comme un seul homme :[p.224] "Arrêtez-vous, seigneur ! Attendez de savoir ce qui vous attend ! " Et qu'est-ce qui m'attend ?" Le plus grand des dix explique qu'il peut aller voir ce qu'il y a sous la courtepointe à  condition de se battre ensuite contre eux tous. Sinon, il n'ira pas plus loin. "Demoiselle, demande-t-il, quand et comment apprendrai-je ce que je veux savoir ? " Il faut d'abord que vous sortiez d'ici avec honneur. " Qu'entendez-vous par là  ? " Aucun chevalier errant ne peut sortir d'ici avec honneur sans avoir vu ce qu'il y a sous cette courtepointe. " Alors, sur ma foi, je le verrai."

11        Les chevaliers se reculent et Gauvain s'avance jusqu'au lit dont il soulève la courtepointe. Un chevalier y était couché : très beau, merveilleusement proportionné, mais en piètre état. Il ne pouvait plus parler et devait rester allongé ; son bras gauche et sa jambe droite, enflés et ulcérés, lui interdisaient tout mouvement et il dégageait une puanteur telle qu'on avait du mal à  rester dans la chambre quand on ôtait la couverture. "Hélas ! mon Dieu, quel malheur ! fait Gauvain. Un si beau chevalier ! je n'ai jamais vu mieux bâti que lui. " Assurément, c'est un grand malheur, fait la demoiselle, en rabattant la couverture. Si vous saviez quel preux c'était !"

          Le grand chevalier qui avait averti Gauvain lui rappelle qu'il doit maintenant les affronter tous les dix.[p.225] "Acquittez-vous plutôt du droit qu'ont payé tous les autres, dit la jeune fille à  l'épée. " Lequel, demoiselle ? " Un plein heaume de votre sang. " Maudit soit qui exige pareil péage ! Chevaliers et pucelles en sont exempts. Par Dieu, je me battrai plutôt contre quatre fois autant d'adversaires qu'il n'y en a ici."

12        Ils se précipitent sur lui comme un seul homme, mais il se défend avec acharnement. Le chevalier qui était endormi sur le lit ouvre les yeux et, voyant la jeune fille à  l'épée : "Ha ! demoiselle, ne vous avais-je pas assez prié d'aller là  où je vous l'avais dit ? Mais vous avez fait demi-tour. " Ce qui s'est passé, c'est que j'ai trouvé, là  dehors, un chevalier qui est un vrai preux ; je l'ai amené ici comme il était convenu ; et le voilà  en train de se battre !" Il soulève la tête aussi haut qu'il peut et constate que Gauvain rend coup pour coup à  ses adversaires : c'est à  peine croyable ! Ils ne lui laissent pas de répit, mais il en a déjà  tué un et blessé deux autres. Cependant, il sent qu'il aura du mal à  continuer de résister. Aussi, craignant d'être surpris par derrière, il commence de reculer en direction d'une porte (elle était fermée) qui donnait accès à  une autre chambre ; il se dit que, s'il peut arriver jusque là  et s'adosser contre elle, il serait largement de taille à  faire face à  ses assaillants, même s'ils étaient plus nombreux. Dès qu'il y est parvenu, il recommence en effet de leur rendre coup pour coup avec tant de succès que le chevalier alité [p.226] et qui était presque incapable de parler se mit à  ricaner. Et comme la demoiselle à  l'épée lui en demandait la raison : "Ça vous semble normal ? Ces faillis fils de pute sont incapables de venir à  bout d'un seul chevalier ! Ah ! Seigneur ! Tant pis pour moi !" Et se laissant retomber en arrière, il se met à  pleurer.

13        Alors que Gauvain pense avoir assuré ses arrières, une demoiselle (celle qu'il avait vue assise sur la cathèdre) ouvre la porte. Aussitôt, les chevaliers repartent à  l'attaque. Elle saisit Gauvain par le poignet droit et s'efforce de lui arracher son épée : "Laissez-la moi, demoiselle, s'écrie-t-il ; vous voyez bien que je suis en danger de mort ! " Lâchez cette épée, je la veux !" Comme elle fait signe aux chevaliers qu'il est en train de céder, ils poursuivent leur assaut et le frappent à  coups redoublés sur son heaume et ses épaules, tout en se gardant de tuer la jeune fille qui le tient toujours par le poignet et se refuse à  le lâcher quoi qu'il dise, tandis que lui ne se résout pas à  porter la main sur elle. Mais, quand il sent qu'il est blessé, il finit par lui abandonner l'épée et rassemble ses forces : au corps à  corps, il renverse à  terre un de ses attaquants et lui fait voler l'épée du poing. Il s'en saisit aussitôt et se jette sur les autres qui le trouvent plus fort et plus vigoureux qu'au début, alors pourtant qu'ils lui avaient infligé de graves blessures.

14        A nouveau, la demoiselle le saisit par le bras afin de lui prendre son épée.[p.227] "Que vous soyez à  moi, ne m'avance pas à  grand-chose, me semble-t-il !" Toutefois, il la lui abandonne aussi et continue de faire face à  ses adversaires. Empoignant son écu de la main droite par les courroies, il en frappe au visage le plus grand et le plus fort d'entre eux, celui qui avait la plus belle épée ; l'homme tombe à  terre, évanoui : son nasal, écrasé, s'est enfoncé en pleine chair. Gauvain lui arrache son épée. "Laissez-la moi, demoiselle, et je vous donnerai toutes les leurs si vous en voulez : il ne me faudra pas beaucoup de temps. " Cela suffit, seigneur chevalier, vous voilà  pris !" Elle le saisit par le poignet et dit aux autres de reculer. "Pour Dieu, lâchez-moi ! Vous voyez bien qu'ils ne sont plus que quatre à  pouvoir se défendre." Mais elle persiste à  l'entraîner dans la chambre d'où elle est venue et lui déclare qu'il doit s'acquitter d'une rançon. " Quelle rançon ? " Celle qu'on vous a déjà  demandée. " Mon sang ? " C'est cela.

15        " Que Dieu m'abandonne si je ne préfère pas la mort, car on me reprocherait ma vie durant d'avoir accepté. " Alors, je ne vous laisserai jamais repartir. " Sur ma foi, je ne sais ce que je deviendrai, mais ce n'est pas ainsi que j'achèterai ma liberté. " Que Dieu m'aide ! On ne garde pas en prison un brave comme vous. Je vous déclare donc quitte, mais je vais vous expliquer pourquoi on vous demande ce sang. Vous avez vu ce chevalier qui est en train d'agoniser ? Le seul remède à  son mal consisterait à  enduire [p.228] son bras avec le sang du meilleur chevalier du monde et sa jambe avec celui du meilleur après lui : ainsi traité il retrouvera sa pleine santé. Ce serait un grand honneur pour vous de donner votre sang pour le guérir, puisque vous seriez ainsi reconnu comme l'un des deux meilleurs chevaliers au monde ; vous y gagneriez aussi un obligé parce qu'il vous serait, dès lors, redevable de la vie. " Je voudrais que ce fà»t chose faite. L'un des deux meilleurs chevaliers ! Mais je sais bien que ce n'est pas le cas : il y en a beaucoup qui valent mieux que moi. Cela dit, puisque vous m'avez demandé de tenter l'épreuve, j'y consens : je ne veux pas risquer de faire obstacle à  sa guérison."

16        A l'appel de la demoiselle, de ses gens viennent et, sur ses indications, ôtent à  Gauvain son heaume et une de ses jambières (la droite). Puis, elle lui tend l'épée qu'elle tenait encore et il s'en frappe la cuisse de manière à  en faire jaillir le sang abondamment, jusqu'à  ce qu'elle déclare qu'il y en a assez.

          C'est alors qu'entre dans la chambre la jeune fille à  l'épée ; Gauvain lui demande de s'acquitter de sa promesse. "Vous n'avez plus longtemps à  attendre, mais il faut d'abord qu'on frotte les blessures du chevalier avec votre sang."

          Lui succède un jeune garçon d'une grande beauté. Quand il entendit parler Gauvain, il lui sembla qu'il l'avait déjà  rencontré, mais il ne le reconnut pas : il n'y avait qu'une fenêtre d'ouverte et il faisait sombre dans la pièce.

17        [p.229] Il dut, pour y arriver, ouvrir les autres toutes grandes. Cela permit aussi à  Gauvain de constater, d'un coup d'oeil, que c'était bien la plus belle chambre, la plus luxueuse qu'il ait jamais vue, et que la jeune fille qui l'y avait amené était infiniment plus belle qu'elle ne lui avait paru au premier abord. Elle le fit entièrement désarmer afin d'examiner ses blessures, car son état était sérieux. Quand le garçon les vit, il se détourna en manifestant un chagrin sans pareil et alla jusqu'au lit du chevalier : on était en train de passer le sang sur sa jambe et il dormait. On lui fit donc signe de s'en aller pour permettre au blessé de se reposer. Il passa dans une autre pièce et se laissa tomber sur un lit où il continua de pleurer et de pousser des cris, se tordant les mains et déchirant ses vêtements.

          Pendant ce temps, la demoiselle à  la cathèdre examinait les blessures de Gauvain avec précaution. Quant au chevalier, il finit par s'éveiller en poussant un profond soupir.

18        Les cris du garçon commencent par l'effrayer : que peut-il bien avoir ? se demande-t-il. En voulant se lever du lit, il s'aperçoit que sa jambe est guérie. "Mon Dieu, s'écrie-t-il, je n'ai plus rien à  ma jambe !" Il se met debout et, serrant son bras contre sa poitrine, passe dans la chambre où se trouve l'adolescent, toujours s'arrachant les cheveux et déchirant ses vêtements. A la vue de son aîné, celui-ci reste sans bouger mais persiste dans ses manifestations de douleur. "Qu'est-ce-que cela veut dire, fils de pute, bâtard ? Qu'avez-vous à  vous lamenter ainsi ?[p.230] Ne voyez-vous pas que je suis guéri ? " Peu m'importe, vu le prix qu'il a fallu payer. " Mais lequel ? " Ah ! seigneur, ils ont tué Gauvain, notre frère ! " Gauvain ?" La douleur que lui cause cette nouvelle est trop forte : il s'évanouit. On l'entoure, on le relève. La demoiselle à  la cathèdre se dépêchait d'arriver : on lui avait annoncé sa guérison. Mais quand elle le voit privé de conscience, elle le prend dans ses bras et, sa consternation est grande car elle l'aimait beaucoup.

19        Dès qu'il est revenu à  lui, il demande qui a tué son frère. " De quel frère voulez-vous parler ? " De Gauvain. " Comment ? Il est ici ? " Oui, c'est Mordret qui me l'a dit. " Malheur à  moi ! Je me doutais que c'était lui. Assurément, il n'y a pas plus brave ni meilleur que lui. Vous lui devez votre guérison." Elle lui raconte comment les choses se sont passées et ajoute qu'aucune de ses blessures n'est mortelle.

          Comme on veut l'aider à  marcher (c'était devenu une habitude), il proteste : "Laissez-moi ! Ma jambe n'a plus rien." Il se rend dans la chambre où se trouve Gauvain qui se lève aussitôt pour aller à  sa rencontre, reconnaissant en lui le chevalier blessé, mais non Agravain à  cause de sa maigreur et de son teint hâve. Il l'étreint de son bras valide : "Ah ! frère très cher, soyez le bienvenu, vous à  qui je dois la guérison de ma jambe !"

20        Gauvain le reconnaît à  sa voix et l'embrasse ; les deux frères sont si contents l'un pour l'autre, et en même temps si affligés [p.231] qu'ils ne savent plus où ils en sont, surtout Gauvain, qui en perd la respiration. "Où avez-vous contracté ce mal, mon frère ? " C'est toute une histoire. Lorsque vous avez quitté le lieu de la dernière rencontre entre Galehaut et monseigneur le roi qui s'est terminée par la conclusion de la paix, vous n'étiez pas remis de vos blessures et je vous ai laissé à  Cardueil. Je voulais me rendre ici pour voir cette demoiselle (il lui montre celle qui trônait sur la cathèdre) que j'aime plus que tout au monde. Je m'étais à  peine mis en route que j'ai rencontré un chevalier qui venait me chercher de sa part : elle avait grand besoin de mon aide et me priait de venir à  son secours, par amour pour elle : son père, Tradelimon, le roi de Norgales l'avait engagée à  un chevalier qu'elle se refusait à  épouser. Une fois sur place, je réussis à  l'obtenir pour moi.

21        Peu de temps après, je fis une partie de chasse, par ici, en forêt. Il pouvait être midi, j'avais déjà  tué deux chevreuils de belle taille et je précédais Mordret. Comme il faisait très chaud, je me suis allongé, en chemise, à  l'ombre d'un sycomore, près d'une source entourée d'herbe verte.[p.232] On était au début du mois d'aoà»t, la chaleur était vraiment accablante et, de tous nos gens, je n'avais avec moi qu'un écuyer à  qui j'avais confié la garde de mon cheval et qui s'était couché sous un buisson, non loin. Sous le coup de la chaleur et de la fatigue, je me suis endormi. Pendant mon sommeil, deux femmes sont arrivées, montées sur des palefrois ; chacune tenait une boîte à  la main. C'est ce que m'a raconté mon écuyer qui les a vues et les a prises pour ma demoiselle et une de ses suivantes.

22        Elles se sont avancées vers moi, ont mis pied à  terre et m'ont glissé sous la tête un oreiller qui m'a gardé endormi. L'une m'a passé sur la jambe je ne sais quel onguent et l'autre sur le bras. En partant, elles sont passées à  côté du buisson où se trouvait mon écuyer qui les a entendu dire : "Pour parfaire notre vengeance, nous devons fixer un terme avant lequel il ne pourra pas être guéri. " Par Dieu, a dit l'une, pour son bras, il faudra qu'on le lui enduise avec le sang du meilleur chevalier du monde. " Et pour sa jambe, a ajouté l'autre, qu'on le lui lave avec le sang du second meilleur chevalier. Il a le temps d'attendre ! Bien malins ceux qui pourraient décider qui sont ces deux meilleurs !"

23        Mon écuyer n'a rien entendu de plus : elles se sont enfoncées dans le bois et c'est ainsi qu'il a compris qu'elles venaient d'ailleurs. Tout étonné, il est venu vers moi, pensant me tirer de mon sommeil, mais je n'aurais pas ouvert les yeux si l'oreiller était resté en place ; il n'y avait pas fait attention mais, en me secouant pour me réveiller, il m'a fait tomber la tête à  côté.[p.233] Aussitôt, j'ai ouvert les yeux ; ma jambe et mon bras étaient dans le même état que ce matin et, pour tout l'or du monde, j'aurais été incapable de me remettre en selle. Mon écuyer a dà» venir ici chercher un brancard pour me transporter. En chemin, j'avais remis l'oreiller sous ma tête pour me reposer : un chevalier en armes a surgi, s'est approché et me l'a arraché si brutalement qu'il m'a blessé. C'est dans cet état qu'on m'a amené ici. Voilà  tout mon malheur !

24        " N'avais-je pas raison, seigneur, intervient la jeune fille, de vous dire que vous deviez envoyer chercher monseigneur Gauvain, votre frère ? Il est bien un des deux meilleurs chevaliers, alors que vous affirmiez qu'il y en avait beaucoup de plus preux. Et puis, vous prétendiez que votre écuyer avait inventé des histoires. Vraiment, si vous n'avez pas perdu la jambe, vous n'y êtes pour rien !" Agravain ne souffle mot, tant il est honteux d'avoir - il le comprend - sous-estimé la valeur de son frère. "Et ce château où nous sommes, interroge Gauvain, à  qui appartient-il ? " A moi, dit Agravain. Le duc de Cambenync l'a pris, il y a peu, au roi de Norgales qui en avait fait une maison-forte, et il me l'a donné."

25        [p.234] A ce moment, la demoiselle se prit à  sourire ; Gauvain lui en demanda la raison, en l'adjurant de lui répondre, sur l'être qu'elle chérissait le plus. "C'est à  cause de la folie du monde. J'ai une soeur, ma cadette, qui a juré de garder son pucelage pour vous. Et mon père, qui n'a plus que nous deux comme enfants, la fait surveiller si étroitement, par crainte de vous, que personne ne peut la voir, " Que Dieu m'aide, il s'y prend de loin, et j'ai tout autre chose à  faire. Malgré tout, si j'étais sur place, j'aurais plaisir à  la rencontrer, si cela pouvait se faire." Et se tournant vers la porteuse de l'épée : "Demoiselle, quels sont ces deux braves entre les braves dont vous avez promis de me dire les noms dans cette chambre ? " Il est évident que vous êtes l'un d'eux, seigneur. " Et l'autre ?" Elle répond que c'est le vainqueur de la rencontre qui a opposé Galehaut au roi Arthur, "mais j'ignore son nom. C'est pourquoi mon seigneur a commencé par vous envoyer à  vous cette épée que je portais : c'est vous que j'allais chercher à  la cour quand je vous ai rencontré et je vous ai amené ici parce que mon coeur me disait que je serais bien avisée de le faire. (note).

26              Et elle lui donne l'épée qu'il tire de son fourreau et qu'il trouve fort belle. "Si elle est fidèle à  l'inscription qu'elle porte gravée,[p.235] intervient Agravain, elle convient mieux à  un jeune chevalier qui n'a pas encore fait ses preuves qu'à  un preux confirmé. Il y est dit, en effet, qu'elle deviendra de moins en moins efficace, alors que son porteur le sera de plus en plus. Quand on me l'a fait parvenir, je savais ce qu'il en était et je me suis dit que personne, mieux que vous, ne saurait qu'en faire, ce pour quoi je vous l'avais adressée. " Son destinataire est tout trouvé : c'est un jeune et fringant chevalier aux progrès de qui je m'intéresse. " Qu'il soit digne de celle qui l'a envoyée, seigneur : c'est ma soeur qui l'a transmise à  votre frère pour qu'il vous explique ses particularités. " J'y veillerai, assurément. Quant au chevalier vainqueur de la rencontre, c'est bien le meilleur que j'aie jamais vu et je suis en quête de lui, moi vingtième, depuis plus d'un mois (et il nomme à  Agravain Lancelot du Lac, le fils du roi Ban de Benoà¿c). " Où pensez-vous qu'il puisse être ? " Je le sais, sans risque de me tromper, mais je ne peux pas le dire sans me parjurer."

27        Tout à  la joie de leurs retrouvailles, les deux frères passèrent la journée à  parler ensemble, jusqu'à  l'heure du coucher. Le lendemain matin, Gauvain se leva très tôt. Après s'être équipé, il alla prendre congé

      d'Agravain  qui  lui fit amener un [p.236] bon destrier pour remplacer1 celui qu'on lui avait tué. Au moment de partir, il lui demanda pourquoi il se faisait si étroitement garder et de qui dépendaient tous les chevaliers qu'il avait vus là  ; Agravain répondit qu'ils étaient à  son amie : quand son père avait voulu la marier, il avait partagé sa terre et lui avait fait prêter hommage par les chevaliers qui relevaient du fief qui 

      lui était échu ; ils étaient donc là  pour s'acquitter de leur service. "C'est eux, expliqua-t-il, qui avaient eu l'idée de placer un guetteur, là -bas, sur la grand route pour amener ici les chevaliers de passage, jusqu'au moment où ils tomberaient sur un des deux qui seraient nécessaires à  ma guérison. Il s'est trouvé que vous avez été le premier. " Et ces femmes qui vous ont inoculé ce mal, les connaissez-vous ? Ou, au moins, avez-vous une idée de qui elles peuvent être ?

28        " Je ne les connais pas, mais j'ai peut-être une idée. Au cours d'un combat, j'ai blessé un chevalier au bras. Est alors arrivée une demoiselle (son amie, je crois) qui m'a dit que, si j'étais encore en vie dans un an, l'envie de rire m'aurait en tout cas passé. Quant à  l'autre, voici, je crois, de qui il s'agit. L'an dernier, je cherchais aventure dans la forêt de Belle Lande où je rencontrai une bien jolie demoiselle qu'escortait un chevalier. Dès que je la vis accompagnée de quelqu'un qui était chargé d'assurer sa sauvegarde, je pris son cheval par la bride dans l'intention d'emmener la cavalière avec moi. Son compagnon voulut m'en empêcher ; nous nous sommes battus et, à  la fin, j'ai eu le dessus. Je me suis emparé d'elle et je l'ai emmenée loin de là , jusqu'à  d'épais fourrés, où j'ai mis pied à  terre et lui ai déclaré que j'allais la prendre. Elle voulut se défendre, mais je la fis descendre de son palefroi et asseoir de force par terre ; après avoir ôté mon heaume, j'entrepris de retrousser ses vêtements, haut sur la cuisse, du côté droit.[p.237] Elle se débattait de toutes ses forces en se lamentant. Mais, juste quand j'en étais au bon moment, je vis qu'elle avait la jambe couverte de gale jusqu'à  l'aine, comme je crois n'en avoir jamais vu.

29        Je lui ai dit d'aller au diable, elle et sa résistance, et que, même paralytique, je n'aurais pas plus voulu d'elle que d'une lépreuse. Et je l'ai laissée là  en ajoutant que ce serait une honte pour un chevalier de lui faire l'amour ; elle m'a répondu que si j'étais encore en vie dans un an, je voudrais avoir donné tout ce que je possède pour que ma jambe ne soit pas plus vilaine ni en plus mauvais état que la sienne. Si j'ai attrapé ce mal, je suis persuadé que c'est à  cause de ces deux-là ." Gauvain dit que c'est fort possible en effet et il ajoute que, pour être un chevalier digne de ce nom, on doit se garder de se comporter en homme orgueilleux et violent : c'est la source de tous les maux. Or, Agravain était un des chevaliers de son temps les plus orgueilleux et les moins compatissants.

          Quand le cheval fut là , Gauvain prit congé, l'enfourcha, suspendit à  l'arçon de la selle l'épée qu'on lui avait donnée et partit aussitôt. La jeune fille qui l'avait amené se mit en selle de son côté et le raccompagna jusqu'à  l'endroit où elle l'avait rencontré, puis elle le recommanda à  Dieu ("Qu'Il vous protège !") et il en fit autant.

30        Au milieu de la matinée, il s'était enfoncé au coeur de la forêt de Bresquehan.[p.238] La route qu'il suivait le mena à  une très vaste prairie au milieu de laquelle avaient été fichés récemment deux poteaux : une série de chevilles, plantées du haut en bas, et qui supportaient des lances à  la hampe épaisse, en faisait un ratelier d'armes ; de l'autre côté, était suspendu un écu rouge.

          En s'approchant, il voit un chevalier, en armes mais sans heaume, assis au pied d'un des poteaux ; encore un instant et, de sous un arbre, un cor retentit. Aussitôt, le chevalier saute sur ses pieds, lace son heaume, suspend à  son cou l'écu rouge (sous ses armes, il avait belle allure !) et enfourche un grand cheval qu'il lance au galop contre Gauvain.

31        Celui-ci en fait autant. De toute la vitesse de leurs montures, ils se chargent : au choc des écus succède le bris des lances. Gauvain dégaine son épée dans l'intention de s'en servir aussitôt contre son adversaire, lequel fait valoir qu'ils auront tout le temps d'en venir là . "Le combat de chevalerie par excellence, c'est la joute. Par la foi que vous devez à  la personne que vous aimez le plus au monde, utilisons les lances que vous voyez là  jusqu'à  ce que nous les ayons épuisées ou que l'un de nous se fasse désarçonner." Gauvain objecte que cela prendrait trop de temps et qu'il doit se rendre ailleurs. Mais, adjuré au nom de sa foi en Dieu, il accepte.

32        [p.239] Chacun d'eux prend donc au ratelier la lance de son choix. Ils s'élancent l'un sur l'autre, encore et encore : à  chaque fois, les lances se brisent, cependant que le chevalier vise Gauvain au cou. Et ainsi quatre fois de suite. A la cinquième joute, Gauvain fait reculer son cheval d'un jet de pierre et l'éperonne : le pré retentit du bruit de son galop. L'impétuosité des montures et la vigueur des cavaliers augmentent encore la brutalité du choc. Les lances se cassent au ras des mains qui les tiennent. Au moment où les deux adversaires se croisent, Gauvain heurte l'autre - corps, écu et heaume - avec tant de violence qu'il lui fait voir trente six chandelles ; il lui fait vider les arçons et le fait tomber à  la renverse par dessus la croupe de son cheval ; l'homme tient encore les rênes de sa main gauche mais, dans sa chute, il se casse le bras dont il tenait son écu et s'évanouit.

33        Gauvain met pied à  terre et, dégainant son épée, se rue sur lui. Loin de chercher à  se relever, le blessé reste longtemps à  terre avant de reprendre conscience et se remettre debout lui arrache des gémissements.[p.240] Gauvain marche à  nouveau sur lui : qu'il se mette en garde, car "je vais vous frapper", dit-il. Et l'autre répond qu'il peut bien le faire car lui-même n'a plus la force de se défendre. "Vous ne vous en tirerez pas ainsi : je vous tuerai si vous n'avouez pas votre défaite." Il est contraint de la reconnaître. "Alors, donnez-moi votre parole d'aller vous constituer prisonnier là  où je voudrai." Le vaincu accepte.

34        Gauvain lui ordonne, sur son serment, de commencer par se rendre, sans traîner, à  la cour du roi Arthur : "Saluez la reine de la part d'un chevalier à  qui elle a rendu la moitié d'un service alors qu'elle aurait pu, si elle l'avait voulu, le lui rendre en entier. Et dites-lui que, si je me trouve en situation de le faire, je lui donnerai donc une demi-récompense. Gardez-vous aussi de me demander mon nom, car je ne veux pas vous en dire plus. Quand vous vous serez acquitté de ce message, vous irez vous constituer prisonnier auprès du sénéchal de Roestoc et vous déclarerez à  la dame, de la part du vainqueur de Ségurade, que si je l'oubliais à  l'occasion comme elle l'a fait de moi, elle ne serait pas plus en droit de se plaindre que n'importe qui."

          Puis il prend l'épée qui était pendue à  l'arçon de sa selle, la tend au chevalier pour qu'il la donne à  Hector en son nom ; et qu'il n'oublie pas de le remercier, ainsi que le sénéchal, pour avoir été ses écuyers au combat.

          Ce chevalier était celui qui s'était entretenu avec la reine et la dame de Roestoc [p.241] le jour où Hector était parti à  la quête de monseigneur Gauvain. Voilà  les commissions dont il avait été chargé comme le conte l'a rapporté quand il a, auparavant, parlé de la souveraine.

35        Gauvain utilisa l'épée pour poser une attelle au bras cassé du chevalier : il s'y entendait mieux que personne, car ce n'était pas la première fois qu'il procédait ainsi, tant pour lui que pour d'autres. Aussi est-ce avec beaucoup d'adresse qu'il prépara et attacha cet appareil.

          Après avoir soigné le blessé, il lui demanda pourquoi il avait planté là  ces poteaux et apporté ces lances. "C'est parce que j'aime une grande dame de ce pays, seigneur, et je l'avais priée d'amour à  maintes reprises du temps où je n'étais pas encore chevalier. Mais elle m'avait dit qu'elle ne pourrait jamais aimer un simple écuyer parce que, pour une dame comme elle, ce serait déroger. Je m'empressai donc de me faire adouber, il n'y a pas encore un an de cela. Je renouvelai alors ma prière et elle me répliqua que la renommée ne lui avait pas encore appris mon nouvel état ; mais que, quand d'autres chevaliers lui auraient parlé de mes exploits, alors il serait légitime qu'elle m'aimât. J'ai donc multiplié les hauts faits pour lui plaire et j'ai obtenu qu'elle fasse preuve de plus de bienveillance à  mon égard et qu'elle me considère avec plus de faveur.

36        Puis, je lui ai à  nouveau demandé de m'accorder son amour et elle m'a répondu qu'elle le voulait bien, à  condition que je garde pendant un mois le Pré des sept Voies (c'est le nom de l'endroit où nous sommes) et que je combatte tous les chevaliers qui y passeraient ;[p.242] si, au bout de ce délai, je n'avais pas été vaincu, elle serait mienne à  ma volonté. Et si j'avais planté ces poteaux et fait apporter ces lances, c'est que je passe pour être le meilleur jouteur du pays. Voilà  la raison qui m'a fait agir.  " Comment ? C'est ici le Pré des sept Voies ? " Assurément. Tous les mystères de la forêt commencent au bout de ce pré. " Et pourriez-vous m'indiquer le chemin qui mène en Norgales ? " Sans difficulté, seigneur."

37        Monseigneur Gauvain aide le blessé à  se mettre en selle et celui-ci l'emmène jusqu'au carrefour des sept Voies où ils rencontrent la jeune fille porteuse de l'écu fendu qui allait à  la cour d'Arthur. A la question de Gauvain sur sa destination, elle répond qu'elle se rend auprès de la reine Guenièvre. "Auprès de la reine ? dit le chevalier. Moi aussi. Nous ferons route ensemble, si le coeur vous en dit : j'aurais bien besoin, pour ma part, d'une compagnie distrayante." Et elle répond que ce sera, pour elle aussi, un grand plaisir.

          Gauvain s'enquiert auprès d'elle de la signification de l'écu et de la raison pour laquelle elle l'apporte à  la reine ; il s'entend répondre que cela ne l'avancerait pas de le savoir car il n'en a rien à  faire et, de plus, "pour toute la Bretagne, vous ne voudriez pas avoir part à  cette aventure. " Il se peut bien, demoiselle, mais j'aimerais quand même savoir en quoi elle consiste : dites-le-moi, je vous en prie. " Il se passera du temps avant que vous l'appreniez,[p.243] sauf si vous m'accompagnez à  la cour d'Arthur. " Il faudrait que j'y sois forcé. Je dois donc prendre mon parti de rester dans l'ignorance." Sur ce, il s'engage dans le chemin indiqué par le chevalier qui, de son côté, s'éloigne en compagnie de la jeune fille à  l'écu.

          Le conte cesse ici de parler de monseigneur Gauvain et des deux autres, et il revient à  Hector et à  sa quête.

LXIa

Aventures d'Hector

1         Il rapporte qu'Hector commença par chevaucher sans trouver d'aventure qui mérite d'être racontée. Il traversa la Saverne et continua en direction de la prairie du Carrefour où, autrefois, lors d'un important tournoi, il avait été écuyer. Avant d'y arriver, tandis qu'il chevauchait dans la forêt, plongé dans une de ces rêveries qui sont le fait des amoureux (la matinée était déjà  avancée et il faisait un temps splendide), il rencontra une jeune fille qui était descendue de son palefroi et s'était assise sous un chêne ; elle se lamentait et tenait dans son giron un chevalier grièvement blessé : une épée lui avait traversé les deux cuisses et il était touché également à  la tête et à  l'épaule gauche. Ils avaient avec eux un écuyer qui tenait une lance réduite à  l'état de tronçon. Persuadés que le chevalier était à  l'article de la mort, ils ne cachaient leur chagrin ni l'un ni l'autre.

2         Ils étaient en plein milieu du chemin que suivait Hector, toujours plongé dans ses pensées. Son cheval les frôle de si près [p.244] qu'il manque de passer sur le corps du chevalier. "Ah ! seigneur, quel rustre vous faites ! Vous avez failli piétiner un blessé qui est peut-être aussi bon gentilhomme que vous, voire meilleur." Mais il n'entend rien de ce qu'on lui dit. "Il dort , le maudit", fait l'écuyer, qui jure que si son seigneur n'était pas mal en point comme il l'est, le passant ne serait pas resté longtemps sur sa selle.

3         Et, brandissant le tronçon de lance, il l'abat en plein sur la tête du cheval, mais la hampe ne résiste pas. L'écuyer saisit l'animal par la bride pour le faire reculer. Encore un peu, le cavalier se retrouvait par terre. Du coup, Hector fut tiré de ses pensées et l'écuyer lui parut rien moins qu'inquiétant quand il l'entendit se dire à  lui-même : "Dommage qu'il ne se soit pas brisé la nuque ! " Et pourquoi, frère ? " Vous demandez pourquoi ? fit-il en proférant force jurons. Il faut que vous soyez possédé du diable : vous dormiez si bien que vous avez failli écraser ce chevalier qui est en train d'agoniser et, avec lui, cette demoiselle qui le tient contre elle. Oui, c'est le diable qui mène votre cheval ; vous, vous ne faites que dormir."

4         A l'entendre, Hector comprend qu'il a sujet de se reprocher son indifférence et sa grossièreté. Il s'avance vers la demoiselle et l'adjure de lui pardonner : "J'étais accaparé par la pensée [p.245] de la personne que j'aime le plus au monde et qu'il me tarde de revoir. Pardonnez-moi, je vous en prie ; je vous promets en échange de me mettre à  votre service à  la première occasion où vous en aurez besoin." Et elle, se disant qu'à  ce compte, elle a trouvé ce qu'elle cherchait, lui répond qu'elle le veut bien, à  condition qu'il le lui jure. Il lui en donne donc sa parole de chevalier. Elle lui demande alors où il va : "Pour m'acquitter de ce que je me suis engagé à  faire, je devrais me rendre dans la forêt de Bresquehan, à  la prairie du Carrefour, mais comme je n'y suis allé qu'une fois, et il y a longtemps, je ne connais pas le chemin ; je sais seulement qu'il n'est pas de tout repos. " Moi, je saurais vous y mener, si vous aviez le courage de me prendre sous votre sauvegarde ; justement, j'ai beaucoup à  y faire. " Si j'avais le courage ? Il n'y a pas sous le ciel d'endroit où le courage me manquerait pour vous accompagner et vous protéger de tout mal. Si vous le voulez, je vous servirai d'escorte. " Merci beaucoup. Dans ces conditions, j'irai."

5         Elle fait s'approcher l'écuyer, cale le chevalier dans son giron et lui murmure à  l'oreille quelque chose qu'Hector ne peut entendre. Il l'aide à  monter sur son palefroi et se met en selle.

          Vers le milieu de l'après-midi, ils arrivèrent au bord de la rivière qui partage en deux la forêt de Bresquehan, comme le conte l'a expliqué précédemment. Hector fut très surpris qu'ils aient fait autant de chemin car il pensait être encore loin du cours d'eau ;[p.246] de plus, ce n'était pas la direction qu'il aurait prise. Il lui sembla donc que la demoiselle ne lui avait pas fait prendre la route la plus directe (et c'était bien le cas !) ; il finit par lui en faire la remarque, mais elle lui jura de le mener à  bon port : il n'avait pas à  s'inquiéter. "J'ignore ce que vous avez en tête, demoiselle, mais ne me faites pas faire de détours sous prétexte de m'éviter quelque aventure : je ne vous en saurais nul gré. " Mais non, soyez tranquille."

6         Comme ils entraient dans une prairie fort riante, Hector lui demanda qui avait blessé le chevalier. Voici l'histoire qu'elle lui raconta : "Habite non loin d'ici un chevalier très dangereux et très cruel, qui, dans son outrecuidance, s'imagine être un des meilleurs du monde. Et celui que je tenais dans mon giron, mon ami - c'est l'être que je chéris le plus au monde - est son cousin. Or, un jour, ce méchant chevalier dont je vous parle alla chasser, mais armé de pied en cap : il ne s'y risquait pas autrement parce qu'il était partie prenante dans la guerre qui opposait alors le roi de Norgales au duc de Cambenync. Mon ami pénétra dans la tente où dormait, à  part, l'amie du chevalier et il s'allongea à  côté d'elle sans penser à  mal. Peu après, le chevalier en personne arriva, déclarant qu'on lui avait raconté que mon ami couchait avec elle, ce à  quoi il n'avait jamais songé. Et quand il les trouva l'un à  côté de l'autre, sans même défier son cousin,[p.247] il l'a mis dans l'état que vous avez vu. " Assurément, il l'a pris en traître et ne lui a pas fait de quartier."

7         Toujours chevauchant de concert, ils arrivent en vue d'une tente magnifique. Devant, un chevalier se faisait lacer ses jambières de fer ; à  l'intérieur, on entendait une demoiselle pousser des cris perçants et qui portaient loin. "C'est lui qui a blessé mon ami, dit la demoiselle à  Hector. Comme je suis sà»re d'avoir maille à  partir avec lui, je ferai demi-tour avant que votre protection ne s'avère insuffisante. " Avez-vous quelqu'un d'autre à  craindre ? " Non, je sais qu'aucun des siens ne m'en veut. " Alors, soyez tranquille. Avec l'aide de Dieu, contre lui, je serai capable de vous défendre. " Grand merci, seigneur. " Passez la première : j'aimerais bien avoir l'occasion de m'en prendre à  lui. Mais qui peut pousser des cris pareils ? " Son amie, sans doute : c'est une des plus belles et vertueuses demoiselles qui soient ; mais, en effet, pourquoi de tels hurlements ?"

8         Tous deux vont au chevalier qui était en train de se faire armer. Sans le saluer, Hector lui demande pourquoi la demoiselle pleure. "Que vous importe ?[p.248] " Je serais curieux de le savoir. " Vous ne le saurez pas. " Ah ! chevalier, un bon mouvement ! Dites-le-moi. " Ce n'est pas aujourd'hui que vous l'apprendrez, malgré tout le mal que vous pourrez vous donner, vous et la putain qui vous accompagne ! " Allons, seigneur, vous voulez me faire honte, mais c'est à  vous que vous ne faites pas honneur : quand un chevalier en insulte un autre de prime abord et sans le connaître, c'est plus à  soi qu'à  l'autre qu'il fait du tort et je suis plus fâché pour cette demoiselle que vous avez injuriée que pour moi. " Dieu m'en soit témoin, je ne dis que la vérité. " Pas du tout, vous mentez." En s'entendant infliger pareil démenti, le rouge de la honte monte au visage du chevalier qui saute de son siège et veut se jeter sur son accusatrice.

9         Mais Hector s'interpose : la demoiselle est sous sa sauvegarde, dit-il, "et ce serait trop me mépriser de la frapper alors que je suis armé pour le combat et que vous n'avez que vos jambières ; avec votre haubert, vous seriez plus en état de vous venger. " Fi donc ! Moi ? Me donner cette peine pour vous ? Même si je n'avais que mon écu, je pourrais la jeter aux chiottes avant de la pendre haut et court par ses tresses à  un de ces chênes. Et ce n'est pas un gamin comme vous qui m'y ferait renoncer.[p.249] " Cette demoiselle ne pense guère de bien de vous, que je sache ? " Certes non, fait-elle. Je n'ai pour lui ni estime ni amitié. Je voudrais qu'il soit déshonoré comme il le mérite, devant Dieu et devant les hommes, ce traître, ce déloyal ! Vous n'avez jamais rencontré pire."

10        Honteux de s'entendre ainsi traiter, le chevalier bouscule Hector pour attraper la demoiselle par les tresses. "Eh ! bien, dit-elle à  son garant, votre protection ne vaut pas grand-chose." Mais, d'un coup d'éperon, celui-ci pousse sa monture contre l'agresseur : heurté par le poitrail de la bête, le chevalier se retrouve étendu par terre de tout son long, prêt à  être piétiné. Et il déclare que, s'il n'avait pas scrupule de le faire, il le mettrait dans un état qui l'empêcherait à  jamais d'oublier cette demoiselle, chaque fois qu'il aurait l'idée de porter la main sur une autre, ni son ami à  cause de qui il l'avait plongée dans une telle affliction. Penaud, le chevalier se relève et affirme à  Hector qu'il ne se mettra pas au lit tant qu'il ne l'aura pas tué et qu'il va pendre la demoiselle. "Allez donc finir de vous armer et si cette jeune fille vous a calomnié, vengez-vous sur moi ! Si vous pouvez la conquérir à  mes dépens, vous l'aurez à  vous. " Que Dieu m'aide ! Je n'ai pas besoin d'un haubert pour me mesurer à  toi !"

11        [p.250] Sur ce, il ordonne à  un écuyer de lui apporter son heaume (l'homme qui le craignait plus que la mort le lui tend) et de lui amener son cheval. Après avoir lacé l'un, il enfourche l'autre, suspend un écu à  son cou et, empoignant une lance, il prend du champ, imité par Hector qui ne désire rien tant que la joute.

          Ils se chargent au triple galop et se frappent sur leurs écus : la lance du chevalier se brise, l'autre se contente de plier sur la barre de l'écu adverse, mais le coup est assez violent pour désarçonner le cavalier ; pourtant, Hector n'avait utilisé que l'extrémité en bois, se refusant à  se servir du fer : il craignait d'encourir la honte à  blesser ou tuer un adversaire sans haubert. Alors que l'homme à  terre tente de se relever, il reçoit sur son heaume un tel coup, asséné avec le plat de l'épée, qu'il se retrouve à  nouveau gisant sur le sol ; un autre coup sur la bordure de son écu le fend sur un demi-pied et il manque d'y perdre le bras gauche ; il dégage alors son bras des courroies de l'écu qu'il laisse tomber (l'arme de son adversaire y était restée enfoncée) puis, dégainant sa propre épée, il la brandit à  deux mains et l'abat sur Hector...

12        ... qui saute à  terre pour récupérer la sienne. A cette vue, le chevalier se réfugie dans la tente, tandis que son adversaire arrache son épée de l'écu et fonce sur lui en criant qu'il est un homme mort. Il enlève alors son heaume et le jette à  terre avec elle. "Inutile : je vous tuerai si vous ne vous avouez pas vaincu !" Sans son haubert, le chevalier craint pour sa vie : "Désarmé comme je suis, j'accepte et tu y auras l'honneur qui doit t'en revenir ! Mais si tu voulais me laisser le temps d'endosser un haubert pour reprendre le combat,[p.251] alors je dirais que tu es un chevalier digne de ce nom ; et si tu étais vainqueur, là  tu pourrais en être fier. " C'est entendu, mais explique-moi d'abord pourquoi cette jeune fille pleure. " Je vais te le dire : c'est que je ne mettrai jamais plus les pieds où elle sera, parce que j'ai eu la preuve que c'était une débauchée. " Est-ce pour cela que tu as blessé, sans l'avoir défié, ton cousin germain, l'ami de cette demoiselle ? " C'est bien à  cause d'elle en effet ; mais je ne l'ai pas blessé comme tu dis : c'est lui qui m'a défié, en m'outrageant. Est-il encore en vie ? " Oui. " Dommage, car c'est bien lui qui m'a trahi."

13        Il réclame le reste de son équipement qu'on lui apporte. Hector s'approche de la jeune fille qui se désole : "Certes, si c'était lui qui avait pris le dessus sur vous, il vous aurait tué sans rémission. " Ne vous inquiétez pas. Avec l'aide de Dieu, je me retrouverai au point où j'en étais tout à  l'heure, et avec plus d'honneur, car je n'aurais pas pu le vaincre ou le tuer sans me déshonorer : à  éliminer un adversaire qui n'est pas armé de pied en cap alors qu'on l'est soi-même, on se met hors-la-loi et on se retrouve mis au ban de toutes les cours, à  moins d'être en situation de légitime défense."

          Pendant cet entretien, le chevalier revient, complètement équipé cette fois et, se pavanant avec orgueil, il menace Hector et la jeune fille. Celui-ci se dit prêt, s'il accepte de faire réparation à  la demoiselle et à  son ami de l'injure qu'il leur a faite, à  le dispenser du combat.[p.252] Mais il rétorque que lui, en tout cas, n'en dispensera pas Hector, et que, tant qu'il n'aura pas assouvi sa vengeance, il n'aura pas de plaisir à  vivre. Maintenant qu'il a toutes ses armes, en garde !

14        Dès qu'Hector s'est remis en selle, avec, en main, une lance à  la hampe épaisse et résistante, la joute reprend et il désarçonne son adversaire aussi facilement que la première fois. Aussitôt, il descend de cheval, car il aurait honte d'attaquer un homme à  pied sans l'être lui-même : tous deux s'escriment à  l'épée et se livrent un dur combat.

          La demoiselle qui avait servi de guide à  Hector se réfugie au plus épais du bois : si les choses tournent mal pour lui, elle pourra s'enfuir ; et si c'est lui le vainqueur, elle aura vite fait de revenir. L'affrontement se prolonge, toujours aussi acharné, mais finalement, c'est Hector qui prend le dessus : l'autre doit s'incliner. Il arrache le heaume de la tête de son adversaire, menaçant de le décapiter.

15        A cette vue, la demoiselle sort de la forêt au triple galop de son palefroi et crie à  Hector de ne pas hésiter, cependant que le vaincu implore la merci de son vainqueur, mais s'entend répondre que c'est à  la jeune fille d'en décider. Lui-même n'est que son chevalier. "Je suis donc un homme mort car elle me hait à  cause de ce que j'ai fait à  son ami ;[p.253] je pense d'ailleurs m'être mis dans mon tort avec lui et qu'il était innocent de ce dont je l'ai soupçonné. C'est sans doute pour cela que la malchance s'est abattue sur moi. Disposez de moi comme vous l'entendez : j'implore votre merci et je n'ai commis envers vous aucune faute qui justifierait votre refus. Je vous rends mon épée."

          La demoiselle lui dit de ne pas accepter et il répète qu'il s'en tiendra à  ce qu'elle demande. A ces mots, terrorisé à  l'idée de mourir, le chevalier se jette aux pieds d'Hector. Quant à  la demoiselle de la tente, voir son ami en tel péril la prend au dépourvu, et sa douleur redouble car elle l'aimait plus que tout au monde. Devant cet homme agenouillé qui l'implore, Hector demande à  la demoiselle de décider ce qu'il doit faire : "Ce qu'il vous plaira, seigneur ; mais tenez votre promesse et vengez la honte de mon ami. " Alors, je vais vous couper la tête, dit-il au chevalier; " Par Dieu, faites donc."

16        Comme Hector lui rabat sa ventaille, la jeune fille à  la tente se précipite et se laisse tomber à  ses genoux, le suppliant d'épargner son ami. "Allez ensemble crier merci à  la demoiselle", leur intime-t-il, ce qu'ils s'empressent de faire. A leur vue, elle se met à  pleurer à  cause de la grande amitié qu'elle avait pour la suppliante : "Faites à  votre gré, seigneur, dit-elle, je le veux bien, à  cause de tout ce que vous avez accompli." Hector ordonne alors au vaincu d'aller se constituer prisonnier auprès de qui il le lui indiquera. L'autre accepte et en donne sa parole de chevalier. Son vainqueur lui intime donc, sur son serment, de se rendre auprès de celui qu'il a blessé [p.254] et de se soumettre entièrement à  sa volonté ; et qu'il se réconcilie avec son amie ! Il va, répond-il, faire ce qui est exigé de lui. Quant à  son amie, il assure qu'il l'aime plus que tout au monde.

17        Sans tarder (c'est qu'il n'est pas tiré de ses peines !), Hector se met en selle et ordonne au chevalier d'en faire autant : il veut qu'il l'accompagne jusqu'à  une chapelle ou une église où il jurera de s'acquitter de ses engagements. Leur chevauchée (il y avait aussi avec eux la jeune fille à  l'ami blessé et deux écuyers) les mène à  un ermitage. Par la porte de la chapelle, Hector fait prêter serment sur des reliques au chevalier, dans les termes qu'il a choisis : il tiendra tout ce qu'il a promis sans exception et sans modification et se conformera absolument en tout à  la volonté de celui auprès de qui il doit se rendre.

          "Maintenant, demoiselle, dit Hector, vous allez me conduire tout droit au Pré du Carrefour. " Sur ma foi, intervient le chevalier, vous n'avez pas pris le chemin le plus court ! " Ne vous inquiétez pas, dit-elle je vous guiderai jusque là  sans difficulté."

                    Une fois Hector sur la route qui va directement au Pré du carrefour,...

18          ... il leur ordonne alors à  tous de s'en aller.[p.255] "Il vaudrait mieux que je vienne avec vous, seigneur, intervient le chevalier. Parmi tous les gens du pays, on pourrait en trouver qui s'en prendraient à  vous et vous mettraient à  mal pour s'emparer de votre cheval et de vos armes. " Pas question ! Taisez-vous et allez-vous-en ! Je suivrai mon chemin à  la grâce de Dieu. " Seigneur, dit un de ses écuyers au chevalier, qu'il me laisse l'accompagner jusqu'au Carrefour : il y passera la nuit chez mon père. " C'est une très bonne idée." Il en fait part à  Hector qui accepte parce qu'il craint de s'égarer en prenant un mauvais chemin parmi tous ceux qui vont s'offrir à  lui. Avant qu'ils ne se quittent, le chevalier lui demande son nom. "Hector. Et le vôtre ? " On m'appelle Guinas de Blahestan."

19        Après s'être mutuellement recommandés à  Dieu, le chevalier et la demoiselle s'en vont d'un côté, Hector et l'écuyer de l'autre. Celui-ci portait la lance et le heaume d'Hector qui, épuisé par son combat, profitait de l'air et du soir tombant pour se rafraîchir et se détendre.

          Ils chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'à  une profonde vallée qu'ils traversent. En haut du versant opposé, ils tombent sur un groupe de chevaliers et d'hommes d'armes (pas loin de cent cinquante en tout) équipés comme pour se battre.[p.256] Hector réclama son heaume, sa lance et son écu qu'il se suspendit au cou. Mais l'écuyer les reconnut : "Ce sont de nos gens : vous n'avez rien à  craindre d'eux", dit-il, ce qui n'empêche pas Hector d'achever de s'armer. Il courut vers eux et ils se saluèrent, car on le connaissait aussi dans leurs rangs. "Est-ce ton seigneur ? " Non, c'est un chevalier étranger, très brave, un vrai preux !"

20        D'un coup d'oeil, l'écuyer identifia celui qui venait de l'interroger : c'était le seigneur de Falerne. Cette seigneurie est à  cheval entre le royaume de Norgales et le duché de Cambenync : le château est dans la mouvance juridique et territoriale du duc, alors que les terres dépendent du roi ; quant au seigneur, il est l'homme-lige du duc à  titre personnel, mais une partie de ses hommes relèvent du roi.

          "D'où est ce chevalier ? demande-t-on à  l'écuyer. " Je ne sais pas, mais il s'appelle Hector."

          Il y avait là  un nouveau chevalier, vaillant et désireux de faire ses preuves, un neveu du duc. Il charge un écuyer d'aller dire à  l'étranger qu'il doit affronter l'un d'eux à  la joute. "Je n'aurai pas la lâcheté de refuser", dit Hector. Aussitôt, le jeune homme [p.257] lance son cheval au galop, imité par celui qu'il a défié.

21        Quand son adversaire est sur lui, Hector, d'un coup bien ajusté sous le menton, le fait tomber à  la renverse, évanoui : il s'en faut de peu qu'il ne se brise la nuque. Un second chevalier, compagnon du précédent, éperonne à  son tour pour jouter mais, dès le premier échange de coups, Hector le désarçonne aussi facilement qu'il l'avait fait de l'autre. Un troisième se présente alors, c'était le frère du seigneur de Falerne ; mais aussitôt qu'il le voit s'avancer, celui-ci jure qu'"en voilà  assez !" On doit, dit-il, considérer le chevalier comme quitte ; "ses armes montrent qu'il n'en était pas à  son premier combat et si les choses ont mal tourné pour vous, c'est légitime et j'en suis fort aise." Sur ce, lui-même s'avance vers Hector, sans lance ni heaume et, après l'avoir salué : "Désormais, on vous laissera en paix seigneur. " Je vous fais confiance. " Je tiens à  ce que vous le sachiez, et j'en prends Dieu à  témoin, je suis ravi que l'honneur soit pour vous : ce sont de jeunes fous !"

22        Les autres se rassemblent autour du neveu du duc, toujours évanoui. Quand il revient à  lui, il a le plus grand mal à  parler, car sa blessure au cou est sérieuse. On l'aide à  se mettre debout, tout honteux de ce qui lui est arrivé.

          Cependant, le seigneur de Falerne et Hector chevauchent de concert [p.258] sans désemparer. "D'où êtes-vous ? s'enquiert le premier. " Du royaume de Logres et je fais partie des chevaliers de la reine Guenièvre. " Et où allez-vous ? " A dire vrai, je suis en quête d'un chevalier dont j'ignore tout, et je voudrais passer par le Pré du Carrefour. " Venez d'abord avec nous : il y a, non loin, un château où vous pourrez vous reposer cette nuit, et vous en avez besoin, car ou je me trompe fort, ou vous avez dà» vous battre avant d'arriver. " Pas au point de m'arrêter pour autant : j'ai encore une longue chevauchée à  fournir d'ici ce soir, si je veux avoir des nouvelles de celui que je cherche." Le seigneur lui demande où il compte aller ensuite et il répond qu'il n'en a aucune idée, sauf que ce sera là  où il aura une chance d'entendre parler de son chevalier. "Il y en a un qui est passé par ici récemment. Je crois qu'au Pré on pourra vous renseigner." Et Hector lui raconte comment il a appris que le chevalier y était en effet passé.

23        Sur ce, il le recommande à  Dieu et s'en va avec son écuyer par le chemin de droite, cependant que le seigneur de Falerne s'en retourne, de son côté, avec ses gens : ceux-ci lui racontent que, d'après l'écuyer, son seigneur s'est fait battre par le chevalier. "Qui peut-il bien être ?" se demandent-ils avec étonnement et en regrettant de ne pas l'avoir davantage pressé de questions.

          Hector poursuit sa chevauchée après le soir tombé. Il demande alors à  son écuyer s'ils sont près d'un bourg ou d'une maison, bref, d'un abri où ils pourraient s'arrêter pour la nuit. "La maison de mon père [p.259] est tout à  côté, répond-il ; nous y serons bien accueillis et bien traités" : ce qui a l'heur de réjouir Hector. Leur chemin les conduit à  une tour fortifiée qui défendait le havre annoncé. L'écuyer frappe à  la porte et appelle son cadet qui prévient aussitôt leur père : "C'est la voix de mon frère ! Dieu soit loué ! mais il arrive bien tard." Il se précipite pour ouvrir, court tenir l'étrier du chevalier pour l'aider à  descendre de sa monture, cependant que son aîné s'avance vers le maître du lieu : "Un chevalier est là , avec moi, père, le meilleur que vous ayez vu depuis longtemps. " Est-ce votre seigneur, mon cher fils ? " Par Dieu, non, mais il vaut mieux que lui. Soyez aux petits soins pour lui, je vous en prie."

24        L'hôte se leva aussitôt, fit allumer des cierges à  foison et alla au devant du chevalier qu'il salua en souriant avant de le faire entrer dans une chambre où on s'occupa de le désarmer. Puis il passa de pièce en pièce pour faire préparer tout ce dont il pensait que son invité pourrait avoir besoin ou envie. Et quand celui-ci eut été débarrassé de ses armes, on le mena s'asseoir sur un lit dressé avec soin. Comment ne rien oublier ? Il fut traité au mieux et, en particulier, on examina attentivement ses plaies et blessures ; le moment venu, on veilla aussi à  ce qu'il soit confortablement couché dans de beaux draps.

          L'écuyer raconta alors à  son père comment ce chevalier, le meilleur au monde d'après lui, l'avait, à  deux reprises, emporté sur son seigneur.[p.260] Il fallait rien moins qu'un courage pareil pour vouloir à  tout prix aller au Pré du Carrefour, lieu de tant de mystères.

25        Le lendemain, Hector se leva de bonne heure et l'écuyer, qui était déjà  prêt, l'aida à  s'armer. Puis il prit congé du père du jeune homme et de sa mère que sa beauté faisait remarquer. Ils suivirent un chemin que le garçon connaissait bien pour l'avoir emprunté maintes fois et, au milieu de la matinée, ils parvinrent au Pré. "Vous voilà  arrivé, seigneur " Laissez-moi ici, frère, dit Hector : vous m'avez assez accompagné. Saluez respectueusement vos parents de ma part, ainsi que Guinas, votre seigneur. " Par Dieu, si je me trouvais avoir besoin de vous, j'espère que vous ne m'oublierez pas. " Soyez sà»r que non ! " Et si vous préférez que j'aille avec vous, cela me ferait très plaisir. " Je le sais bien, mais à  Dieu quand même ! A partir d'ici, il n'y a plus que Lui pour me guider."

26        Cependant que l'écuyer s'en retournait, Hector descendit la pente du pré. Les deux poteaux étaient toujours là  et il se demanda à  quoi ils pouvaient servir. Au carrefour, il vit approcher un religieux qui portait du pain et du vin. Comme il lui demandait de qui il relevait, l'homme répondit qu'il était au service d'un ermite qui vivait à  l'Ermitage du Carrefour.[p.261] Quant aux poteaux, il expliqua que c'était un chevalier qui les avait fait planter pour y ranger des lances ; mais un autre l'avait vaincu quelque temps auparavant. Hector comprit que le premier était le chevalier au bras cassé qui était venu à  la cour d'Arthur et il demanda si son interlocuteur avait des nouvelles du vainqueur. "Non, si ce n'est qu'il est parti par le chemin qui passe devant l'ermitage. " Et où va ce chemin ? " Au royaume de Norgales, seigneur."

27        Hector s'engage dans la direction indiquée ; quatre bonnes lieues plus loin, il débouche dans une vallée encaissée puis remonte la pente d'une haute colline ; au sommet, s'étend un vaste espace entouré d'une palissade et, à  moins de deux lieues anglaises se dresse, droit devant lui, un imposant château-fort. Tandis qu'il suit le chemin qui y mène, trois chevaliers croisent sa route : ils emmenaient avec eux, montée sur un palefroi, une demoiselle qui se tordait les mains comme on peut le faire en signe de douleur.

          Hector éperonne son cheval et se lance après eux au triple galop, tandis que, de leur côté, ils forcent l'allure. Toute à  son chagrin, la demoiselle ne l'en voit pas moins venir ; mais comme elle ne le connaît pas et qu'elle craint qu'il ne puisse arriver à  temps, elle se laisse glisser de son palefroi et s'enfuit,[p.262] montant la pente en direction du poursuivant qui se rapproche, tout en criant : "Seigneur Dieu, que faire ?" Ses ravisseurs, qui s'étaient lancés sur ses traces, la rattrapent et veulent le faire remonter à  cheval, mais elle se couche par terre et appelle l'autre chevalier au secours. Les trois reconnaissent à  l'évidence qu'il n'est pas des leurs, "mais qu'importe, puisqu'il est seul et que nous sommes trois."

28        Ils se mettent à  deux pour la tenir et la mettent en selle de force devant l'un d'eux ; le troisième s'avance en direction d'Hector et lui demande qui il est. "Gardez-vous de moi, s'entend-il répondre, vous et ceux qui retiennent cette demoiselle." Et, piquant des deux, Hector charge et le frappe avec tant de force qu'il le désarçonne ;[p.263] le cavalier se retrouve coincé sous son cheval qui, butant contre une pierre, est tombé, lui aussi ; dans sa chute, l'homme a le bras gauche cassé. Lance brisée, Hector met la main à  l'épée et se rue vers celui qui emmenait la demoiselle. "Voilà  qui va vous coà»ter cher !"Et avant que l'autre ait compris ce qui lui arrivait, d'un coup sur son heaume, il lui fend le crâne en deux jusqu'aux dents. Quand le troisième voit ses deux compagnons morts, il prend peur et s'enfuit aussi vite que son cheval peut le porter. Hector renonce rapidement à  le poursuivre pour retourner vers la demoiselle et l'aider à  se remettre en selle sur le palefroi d'où elle s'était laissé glisser. Elle l'implore, au nom du Dieu de miséricorde, de ne pas l'abandonner tant qu'elle ne sera pas en sécurité, et il répond qu'il n'en a nullement l'intention.

29        Tandis qu'ils s'acheminent vers le château, un écuyer arrive sur eux, équipé en homme d'armes et grièvement blessé. La demoiselle, qui le reconnaît, l'interpelle, et il s'approche d'elle, donnant tous les signes du désespoir : "Hélas ! dame, c'en est fait de nous ! Nos gens tardent trop à  venir. " Où est mon mari ? demande-t-elle. " Là  en dessous, à  se battre contre une vingtaine d'assaillants, le noble et vaillant chevalier ! S'il avait pu compter sur des renforts suffisants, il aurait eu vite fait de se débarrasser d'eux. Mais, à  part lui, ils ne sont que deux, et ils en ont dix-sept contre eux. " Ah ! seigneur, laissez-moi ici [p.264] et allez à  son secours : quoi qu'il m'arrive, vous aurez plus fait pour moi que si vous m'aviez cent fois sauvé la vie et qu'il soit tué ou fait prisonnier ; car s'il en réchappe, je m'estimerai contente, même en prison ; alors que, s'il est mort ou pris, c'en est fait de moi. " Je ne m'inquiète que pour vous, demoiselle." Et à  l'écuyer : "Toi, veille sur elle et accompagne la au château ; si vous avez des ennuis, viens me chercher ; mais montre-moi d'abord où est ce chevalier."

30        L'écuyer se demande avec étonnement qui est cet homme, pour avoir l'audace de tenir pareils propos ; il l'emmène à  une portée d'arc de là  et lui fait voir un groupe de chevaliers au milieu d'une large vallée en précisant : "C'est celui qui porte l'écu d'or au chef rouge." Hector lui emprunte sa lance et pique des deux. Il plonge dans la mêlée avec toute l'ardeur et la hargne possibles et attaque le plus puissant du groupe qui avait arrêté son cheval et, penché en avant, tenait par le nasal de son heaume un des deux chevaliers venus au secours de leur seigneur. Il enfonce sa lance (la hampe en était résistante et le fer acéré) dans l'arçon arrière : elle fausse le haubert du cavalier, lui traverse les intestins de part en part et finit par ressortir au dessus de l'arçon avant : l'homme s'effondre à  terre, mort, juste devant celui qu'il tenait par son nasal ! Celui-ci, qui combattait à  pied, se retrouve à  cheval, d'un saut.

          Quant à  ceux qui étaient du parti du mort, sans chef, ils ne savent plus trop quoi faire...

31        [p.265]...et manifestent bruyamment leur désolation. Une fois leur seigneur mort, ils sont saisis de panique. Cependant, Hector prend du champ, puis charge à  nouveau, lance en main : il renverse ou disperse chevaux et cavaliers, semant la terreur sur son passage, si bien qu'il ne rencontre plus aucune résistance. Le chevalier au service duquel Hector s'était mis est le plus surpris de tous car il ne reconnaissait pas ses armoiries. Quelle besogne ils abattent à  eux deux, l'un pour venir en aide au chevalier, l'autre parce que l'affaire le concernait au premier chef ! C'était, au demeurant, un combattant de première force et sur qui on pouvait compter. Ses deux compagnons reprennent coeur et courage et ne ménagent pas leurs coups ; ils voient bien que leurs adversaires n'en ont plus pour longtemps : Hector a eu vite fait d'en mettre trois hors d'état de nuire et leur chef est définitivement hors de combat. Le chevalier en a lui-même blessé un et tué deux et chacun de ses compagnons en a éliminé un. De dix-sept qu'ils étaient, il n'en reste plus que huit qui, au comble du désespoir et de l'épouvante, n'ont plus le courage de faire face et tournent le dos, cherchant leur salut dans la fuite.

32        Leurs adversaires s'élancent à  leurs trousses mais, à  leur grand regret, s'avèrent incapables de les rattraper. Rien de surprenant à  cela : Hector avait chevauché sans faire halte depuis le matin et les chevaux de ceux qu'il avait secourus avaient fourni une longue course ;[p.266] en revanche, ceux de leurs ennemis étaient plus frais, puisqu'ils ne les avaient enfourchés qu'en se voyant en passe d'être pris à  partie. Comprenant qu'ils n'arriveront pas à  leurs fins, Hector, le chevalier et les siens font demi-tour en direction du château que le premier avait vu de loin. En chemin, ils rencontrent une troupe d'hommes en armes qui venaient prêter main-forte au chevalier et à  ses compagnons, sans savoir où les retrouver, et qui les reconnurent de loin. Mais leur seigneur déclara qu'il ne leur savait aucun gré de leur arrivée tardive : ils l'avaient laissé se battre quasi seul toute la journée, "et sans ce chevalier dont je ne sais pas le nom, vous ne m'auriez pas revu vivant."

33        Un des nouveaux arrivés raconta qu'ils étaient tombés sur un parti de leurs ennemis, une vingtaine d'hommes, à  peu près comme eux. Un combat s'en était suivi et la victoire avait changé de camp plusieurs fois jusqu'au moment où un de leurs partisans était venu les prévenir que la demoiselle enlevée n'était plus entre leurs mains. Des chevaliers les avaient attaqués, en si grand nombre qu'ils allaient tous se faire prendre, s'ils restaient là . "Ils ont aussitôt pris la fuite et nous les avons poursuivis sans relâche ; entre les prisonniers et les morts, nous en avons éliminé huit et nous avons perdu trois des nôtres." A entendre leurs noms, ils pleurent à  chaudes larmes, surtout le seigneur : l'un des tués était son cousin germain, un tout jeune homme qui serait devenu un preux émérite si la vie lui en avait laissé le temps. C'était d'ailleurs sa prouesse qui la lui avait coà»tée, car il avait pris plus de risques que tous les autres,[p.267] "et nous lui sommes tous redevables, et à  lui seul, de notre salut. " Il faut en prendre notre parti et que Dieu ait son âme ! Ils ont subi plus de pertes que nous ; pour moi, je me réjouis d'être sain et sauf, après Dieu grâce à  ce chevalier", dit-il en montrant Hector.

34        Arrive alors l'écuyer qui avait escorté la dame. Son seigneur lui demande d'où il vient. "D'auprès de ma dame. " Et où est-elle ? " Au château. Après s'être occupée de panser ma blessure, elle m'envoie m'enquérir de vous. " Et qui l'a sauvée ? " Par Dieu, ce chevalier qui est là ." A ces mots, son époux saute à  bas de sa monture et veut embrasser le pied d'Hector qui l'en empêche et descend lui aussi de cheval. "Je vous sais cent fois plus gré de ce que vous avez fait pour elle que pour moi."

35        Hector, qu'un long chemin attend, le recommande à  Dieu. "Ah ! seigneur, s'écrie le chevalier, n'accepteriez-vous pas de rester ? Je voudrais ne pas vous voir partir ainsi, dà»t-on me donner un second château pareil au mien ! Ce serait dommage que vous vous en alliez sans savoir qui je suis, si vous le voulez bien, ni qui est cette demoiselle qui vous doit la vie et aura tant de plaisir à  vous voir.[p.268] Sans compter que si je pouvais vous aider dans ce que vous avez entrepris, je le ferais volontiers." A force de prières, le chevalier et les siens font promettre à  Hector, à  leur plus grande joie, de rester pour la journée.

          Le seigneur lui demande où il va et il dit qu'il ne le sait pas exactement : "Je suis en quête d'un chevalier qui se signale par sa bravoure, mais j'ignore qui il est et comment il s'appelle", - et il lui raconte l'aventure. A d'autres questions de son hôte, il répond qu'il est du royaume de Logres, qu'il fait partie des chevaliers de la reine Guenièvre et que son nom est Hector. Plus le chevalier et les siens le considèrent, plus leur admiration pour lui grandit.

          A son tour, il demande au chevalier quel est son lien de parenté avec la demoiselle qu'il a sauvée. "C'est ma femme. " Et pourquoi essayait-on de l'enlever ?

36        " C'est une longue histoire. Tout le pays est à  feu et à  sang, et c'est de pire en pire. Sans fin ni cesse, nobles et puissants se font la guerre. Moi-même, je suis en conflit avec des gens qui devraient être mes amis : les parents de ma femme. Voici comment j'en suis arrivé là .

          Quand mon beau-père se sentit près de sa fin et comprit qu'il ne se relèverait plus, il appela sa fille et lui fit jurer sur les reliques et sur la fidélité qu'elle lui devait, de ne pas se fier aux conseils de sa famille pour se marier, sauf si c'était un de ses hommes-liges qui le lui donnait ; de la même façon, il lui fit promettre d'épouser le chevalier le meilleur aux armes qu'elle pourrait trouver, si pauvre qu'il puisse être.[p.269] Elle prêta le serment demandé et son père fit aussi jurer à  tous ses hommes de s'entendre loyalement, sans tricher, sur celui qui devait être choisi. La demoiselle fut longtemps sans se marier, puis nous devînmes amoureux l'un de l'autre. Le hasard avait fait qu'on lui avait dit plus de bien de moi que je ne le méritais ; son coeur parla pour moi et, de mon côté, par amour pour elle, je m'efforçais de me surpasser. Vint alors le moment où ses parents voulurent la marier, de gré ou de force. Elle leur opposa une fin de non-recevoir sans nuances : ce n'était pas à  eux, dit-elle qu'il revenait d'en décider. Fort en colère, ils usèrent d'abord de menaces, puis se mirent à  piller sa terre et à  s'approprier ce qui lui revenait. Elle m'avait donné son amour et je passais beaucoup de temps avec elle, sans avoir une autre idée en tête.

37        Un jour, ils entreprirent de mettre ce château à  sac. On cria "Aux armes !" et tous les chevaliers qui se trouvaient là  se précipitèrent (ils étaient encore pas loin de cent cinquante à  dépendre du fief). Malgré notre infériorité en nombre, l'aide de Dieu et la prouesse de certains nous permirent de récupérer leur butin : la liesse fut générale dans le château. A la suite de quoi, on me décerna plus que mon dà» de louanges. Des chevaliers émérites, qui en avaient plus fait que moi, affirmèrent que, si je n'avais pas été là , tout aurait été perdu. Ils parlèrent à  ma dame de mariage et lui conseillèrent de m'épouser. Alors qu'elle en était ravie, elle fit semblant d'être ennuyée, disant qu'elle doutait que ce fà»t un bon choix, et en appela au serment qu'ils avaient prêté : qu'ils lui disent sincèrement ce qu'ils en pensaient. Et (qu'ils en soient remerciés !) ils furent tous d'accord sur moi. Elle m'épousa donc, feignant d'y avoir été contrainte.

38        [p.270] Quand ses parents l'apprirent, ils considérèrent qu'elle s'était fait tromper et déshonorer, et lui annoncèrent que c'en était fini entre eux et elle ; quant à  moi, ils me déclarèrent la guerre, mais, Dieu merci, le secours de ceux à  qui je dois épouse et terre ne m'a pas fait défaut : ils m'ont soutenu avec coeur et courage ; et cela dure depuis un certain temps.

          Mais voilà  qu'aujourd'hui un groupe de chevaliers s'est mis en embuscade à  proximité du château. J'étais en train de prendre un bain parce que je m'étais blessé l'autre jour : mon cheval était tombé sur moi. Quant à  ma femme, elle a l'habitude d'aller tous les jours à  l'église pour écouter la grand-messe et réciter ses heures. Ils l'avaient guettée et se sont saisis d'elle dès qu'elle est sortie. Ils devaient se dire qu'à  partir du moment où elle serait entre leurs mains, ils se trouveraient en position de force. Ils savaient bien que j'allais les suivre à  la trace et être en difficulté : ils n'auraient plus qu'à  me tuer ou à  me faire prisonnier.

39        Dès que j'ai appris son enlèvement, je n'ai fait qu'un saut hors de mon bain et j'ai mis moins de temps à  m'armer que tous mes chevaliers, sauf les deux que vous avez trouvés avec moi. Dès que j'ai pu attaquer ses ravisseurs, ils m'ont encerclé et trois d'entre eux sont partis avec elle. C'est vous qui l'avez sauvée (Dieu soit béni de vous avoir amené là  à  point nommé !) en faisant preuve d'un courage et d'une vaillance sans exemple.[p.271] Et béni soyez-vous encore entre tous, car le premier que vous avez tué était le plus aguerri et le plus puissant du pays. C'était le cousin de ma femme ; certes, sa mort va encore aggraver le conflit, mais les choses étant ce qu'elles sont, il nous reste à  bien nous comporter car les difficultés ne doivent ni effrayer ni inquiéter un chevalier digne de ce nom, pas plus que la chance ne doit le rendre dédaigneux ni orgueilleux."

40        Hector lui demande son nom et il répond qu'il s'appelle Synados et qu'il est seigneur de Windsor. Tout en parlant, ils s'approchent de la citadelle dont la situation était idéale pour une place-forte, sauf que sa rivière était plutôt un ruisseau. Mais à  part cela, c'était parfait ! Le pays était riche et fertile, quoi qu'on n'y trouvât pas de vignes (mais elles sont si rares en Grande-Bretagne !).

          Le seigneur avait fait prévenir les siens de son succès. Tous savent donc comment un chevalier est venu au secours des châtelains. On l'accueille aux cris de "Bienvenue à  celui qui a vaincu les ennemis de notre dame et de notre seigneur !" et on l'escorte jusqu'à  la grand-salle. La dame arrive alors, revêtue de ses plus beaux atours et elle prend dans ses bras Hector encore tout armé : "Le château, mon mari et moi, nous sommes tout à  vous, seigneur, et ce n'est que justice : vous l'avez bien mérité." Hector se confond en remerciements.

41        [p.272] Aussitôt, les chevaliers vont se désarmer ; nombreuses sont les dames et les demoiselles qui aident Hector et Synados à  le faire, mais celui-ci ordonne qu'on ne s'occupe que d'Hector et elles se conforment à  ses ordres, s'empressant à  servir et honorer le chevalier qui estime qu'elles en font trop à  son goà»t.

          Quand ce fut fini, il était tard. On hâta les préparatifs du dîner et on passa à  table ; la dame et Hector y partagèrent la même assiette. Elle raconta devant tous comment il était venu à  son secours et sa peur quand elle avait vu qu'il était seul. Ce soir-là , tout le château fut en fête en son honneur : dames, demoiselles et chevaliers n'avaient d'yeux que pour lui. Synados disait qu'il n'avait jamais vu un homme aussi jeune qui soit déjà  capable de tant de prouesse. Il le pria, avec sa femme, de rester plus longtemps avec eux, mais en vain. Ils renoncèrent donc à  insister et on alla se coucher.

42        Le lendemain matin, Hector prit d'abord congé de la dame, puis Synados et ses compagnons montèrent à  cheval pour l'escorter et le mettre sur le chemin du pays de Norgales. Ils se recommandèrent alors mutuellement à  Dieu. "Souvenez-vous de moi, si je me trouve de passage à  la cour du roi Arthur", le pria Synados. Hector répondit qu'il pouvait compter sur lui comme sur un ami fidèle, chaque fois que l'occasion s'en présenterait. "Grand merci", fit l'autre. Sur ce, chacun reprit sa route. Hector poursuivit sa chevauchée jusqu'à  la tombée du jour.[p.273] S'offrit alors à  sa vue une place-forte très bien située et défendue, mais on n'aurait pas donné un sou  de toutes les maisons construites en dehors de l'enceinte : ce n'était que murs rougis et noircis par le feu ; les remparts présentaient le même aspect. Les défenses naturelles du lieu étaient telles que seule la famine aurait pu venir à  bout de ses habitants : le château était construit à  même le roc, au sommet d'un escarpement qui dominait un méandre d'une rivière à  la fois large et profonde, au courant rapide ; de l'autre côté de l'eau, de vieux fourrés, hauts et drus et un marais où personne n'aurait osé mettre les pieds. Les rochers étaient particulièrement abrupts du côté où Hector arriva, mais c'est par là  qu'il devait passer, d'après ce qu'il voyait.

43        En bas de la pente, il met pied à  terre et commence de grimper en tirant son cheval derrière lui : avant d'être parvenu au milieu de la montée, il n'en peut déjà  plus de chaleur et de fatigue. Il se remet donc en selle, non sans mal, et réussit à  atteindre la première porte de l'enceinte qu'il franchit, toujours à  cheval. Au fur et à  mesure qu'il s'avance dans les rues, les habitants ferment leurs portes. Parvenu à  la deuxième porte, celle qui permettait de sortir de la cité, il la trouve solidement barricadée ; il frappe, appelle à  grands cris, mais seul le silence lui répond. Couvrant de malédictions le lieu et ceux qui l'habitent, il traite les uns d'excommuniés [p.274] et voue l'autre à  ce même feu d'enfer qui s'est abattu, semble-t-il, sur les faubourgs : "Si la haine de Dieu était égale à  la mienne, ce ne serait qu'un tas de cendres !"

44        Puis il recommence d'appeler, toujours sans succès. Pris au dépourvu et ne sachant que faire, il retourne vers la première porte. C'est alors qu'il aperçoit un paysan, la cognée à  l'épaule, qui revenait de faire du bois et qui était passé par une poterne dérobée. A la vue d'Hector, il s'enfuit vers une maison située à  main gauche, mais avant qu'il ait pu y pénétrer (sa porte était fermée) le chevalier éperonne, le rattrape et le saisissant par les cheveux, lui dit qu'il est un homme mort s'il ne lui explique pas comment sortir : le bà»cheron répond que, même s'il était le roi Arthur, il serait obligé de rester. "Et pourquoi ne veut-on pas me parler ? " Par peur que vous soyez mal inspiré : personne n'ose loger un chevalier errant, parce qu'ils doivent tous le faire dans ce château, là  où habite le seigneur. " Comment ? Je dois passer la nuit ici même si je ne le veux pas ? " Bien sà»r, puisque vous ne pouvez pas sortir. " C'est ce qu'on va voir ; il en faudra plus pour m'arrêter."

45        Et, lui arrachant sa cognée, Hector revient à  la porte qu'il avait trouvée fermée ; l'autre le suit, réclamant son outil. "Va-t-en ! Sinon, je m'en servirai pour te fendre en deux ;[p.275] c'est tout ce qu'un rustre comme toi mérite !" L'homme prend peur et tourne les talons, cependant qu'Hector met pied à  terre et attache son cheval en passant les rênes dans un crochet qui se trouvait juste devant lui, en pleine rue. Puis il s'attaque à  la barre qui maintenait la porte close, à  grands coups de la cognée qu'il manie à  deux mains : il va sortir de là , affirme-t-il, en dépit de tous ces serfs de malheur qui lui ont fermé leurs portes.

          C'est alors qu'un jeune homme survient : "Pourquoi vous en prendre à  cette porte, puisqu'on ne vous laissera pas sortir de la journée ? Allez plutôt trouver le seigneur du lieu : c'est chez lui que vous devez passer la nuit." Craignant un piège, l'interpellé réplique qu'il n'y mettra pas les pieds et que "ce n'est pas encore l'heure de faire étape."

46        Devant son refus, le jeune homme s'approche du cheval, saute en selle et déclare qu'au moins il emmènera la monture. Hector court après lui, mais l'animal est trop rapide pour pouvoir être rattrapé. Dans son désespoir, il s'écrie que ce n'est pas cette porte qui le gênera dans son entreprise de démolition. Et il tente à  nouveau de briser la barre de la porte à  coups de cognée. Tout à  coup, un vrai vacarme lui fait lever la tête : on était en train de lâcher une herse. Il recule pour éviter d'être pris au piège. "Au diable toutes ces portes !" s'exclame-t-il : d'après ce qu'il en savait, pareil dispositif servait à  empêcher les gens d'entrer, mais pas de sortir !

47        [p.276] De colère, il jette la cognée au milieu de la rue et gagne le logis seigneurial que le paysan lui avait montré. Dans la salle en haut de l'escalier, il trouve une foule de chevaliers (tous avaient le visage noirci par le port du haubert) au milieu desquels trônait un vieil homme qui, après avoir été, autrefois, un très beau chevalier, avait maintenant tout l'air d'un sage. Hector le salue ainsi que toute la compagnie mais, sans lui rendre la politesse, le vieillard l'apostrophe : "Est-ce-que, dans votre pays, les chevaliers apprennent la charpenterie ? On le dirait, à  voir comment vous prétendiez mettre cette porte en morceaux ! Au diable la terre où on vous a enseigné pareil métier ! Nous avons maintes fois fait payer leur folie à  des sages de votre espèce et le même sort vous sera réservé avant que vous ne réussissiez à  vous échapper. " Je suis un chevalier errant, seigneur, et une affaire urgente m'attend ; s'il vous plaît, faites-moi rendre mon cheval qu'un jeune homme m'a pris. " Pas avant que vous ayez réparé le tort que vous m'avez causé en défonçant ma porte plutôt que de m'expliquer pourquoi vous étiez pressé. " Il est vrai que, si j'en avais eu le temps, je l'aurais mise en pièces, mais c'est qu'il y a chez vous les gens les plus déloyaux que j'aie jamais vus, et qui se refusent à  aider ceux qui ne leur ressemblent pas. Ils sont tout ce que je déteste !" Le seigneur se met à  rire et lui demande qui il est. Hector répond qu'il fait partie des chevaliers de la reine. "De quelle reine voulez-vous parler ? " De l'épouse d'Arthur, le roi de Logres."

48        A cet énoncé, le vieux chevalier se lève, lui souhaite la bienvenue en le serrant dans ses bras tout armé comme il était [p.277] et déclare qu'il veut bien lui pardonner tous ses méfaits - sauf l'honneur et les droits du lieu ; "puisque je suis moi-même l'homme-lige du roi Arthur pour cette cité et toute la terre qui en dépend, il est normal que vous exerciez le pouvoir à  ma place sans encourir de violence de ma part." Le seigneur ordonne alors qu'on le désarme ; il objecte qu'il préférerait continuer sa route, si on lui rendait son cheval ; mais il lui est répondu qu'on ne le lui rendra pas pour le moment : même le roi Arthur devrait passer là  une nuit, sauf à  ne pas respecter le droit et les coutumes du lieu. " En quoi consistent-ils ? " On va d'abord vous aider à  vous désarmer, et puis je vous les exposerai. Vous êtes aussi en sécurité ici que chez votre dame la reine, qui est aussi la mienne."

49        Des serviteurs s'empressent de l'aider à  ôter ses armes. Quand ce fut fait, le seigneur le regarda avec admiration, tant il était beau, bien proportionné et avait tout l'air d'être un preux et hardi chevalier ; il trouva aussi qu'il savait bien s'exprimer, qu'il était adroit dans ses réparties et tenait des propos avisés.

          Hector le pria avec instance de lui expliquer les us et coutumes de l'endroit. Son hôte lui demanda de lui dire d'abord son nom, et quand il le sut : "Hector, dit-il, cette place m'appartient et, comme vous l'avez vu, c'est une vraie forteresse. Mais c'est précisément cette force qui a mis à  la peine bien des braves, car la cité est limitrophe des terres de trois seigneurs, aussi puissants que violents. Bernant, le roi de Norgales est le premier.[p.278] Le second est Malaguin, le roi des Cent Chevaliers, lui-même un fier et excellent chevalier ; ses forces sont considérables et il est le cousin de Galehaut, le fils de la Géante. Quant au troisième, c'est le duc de Cambenync.

50        Ces trois-là  n'ont jamais cessé de me faire la guerre et de traiter en ennemie cette cité, mais, Dieu merci, elle n'est pas encore à  eux. Et pourtant, j'ai subi de lourdes pertes jusqu'au moment où une querelle a éclaté entre le roi de Norgales et le duc de Cambenync. Du coup, il y a trois ans qu'ils ne s'en sont plus pris à  moi et que je n'ai plus affaire qu'au roi des Cent Chevaliers, ou plutôt, pas exactement à  lui, car il y a longtemps qu'il est sur les terres de son cousin Galehaut, mais à  un de ses sénéchaux qui s'acharne contre moi ; c'est un homme brave et un combattant aguerri : il s'appelle Marganor. Chaque jour il se présente à  la porte, à  l'entrée du pont, avec quelques uns des siens, pour briser des lances ; mais ils ne trouvent aucun des miens pour relever le défi. S'ils continuent, c'est parce qu'ils espèrent me mettre en rage et que je me lancerai dans des représailles qui tourneraient à  mon désavantage. Mais, s'il plaît à  Dieu, cela ne m'arrivera pas, puisque, jusqu'ici, j'ai su faire preuve de patience.

51        [p.279] Toute ma vie, j'ai connu cette inquiétude. Et maintenant que je suis un vieillard, mon plus grand chagrin est de n'avoir pas d'héritier pour tenir cette place comme je l'ai fait. Je n'ai pas d'autre enfant qu'une fille, une très belle et vertueuse jeune femme, en âge d'être déjà  trois fois mère, mais je ne veux pas la marier tant que je n'aurai pas trouvé un chevalier assez riche ou assez preux pour elle, et qui soit capable d'assumer avec honneur, après moi, la charge de la cité. Si j'acceptais de la marier à  un de mes ennemis, il y a longtemps qu'elle aurait trouvé un époux, dans une riche et grande famille ; mais mon coeur ne pourrait avoir d'affection pour un gendre et des gens qui ont tué tant des miens, alliés ou parents. J'ai souvent envoyé demander de l'aide à  monseigneur le roi Arthur, mais il a tant de soucis qui le touchent de plus près qu'il ne peut m'en fournir ; je ne lui en fais pas reproche car je sais toutes les peines et les difficultés dans lesquelles il s'est trouvé.

52        J'ai encore le temps d'attendre, Dieu merci, puisque la place n'a rien à  craindre d'un siège tant que les vivres ne nous feront pas défaut. Toutefois, comme j'ai perdu beaucoup d'hommes et qu'il ne me restait plus beaucoup de chevaliers, les habitants sont venus me dire, il y a trois ans de cela, que je tardais trop à  marier ma fille. Je leur ai répondu que je n'arrivais pas à  lui trouver un parti convenable ; alors, ils m'ont déclaré que, si je ne suivais pas leur conseil, ils quitteraient et moi et la ville pour aller s'installer ailleurs, car ils en avaient assez. J'ai donc accepté,[p.280] à  condition que ce soit dans l'honneur, et ils m'ont promis un avis loyal et honnête ; toutefois, je devais d'abord leur jurer de m'y conformer, ce que j'ai fait.

          Leur plan était le suivant : tout chevalier qui entrerait dans la place devrait passer une nuit chez moi et rester à  la disposition de la ville jusqu'au lendemain midi ; au moment de partir, avant de s'armer, il serait tenu de jurer sur les reliques des saints de se considérer comme l'ennemi de tous ceux qui feraient la guerre à  l'Etroite Marche (c'est le nom de la cité) et de se battre contre eux, sauf s'il devait, pour cela, s'opposer à  son seigneur ; faute de prêter ce serment, on le retiendrait de force.

53        " Que voilà  une mauvaise coutume ! Des étrangers ne devraient pas être amenés à  devenir partie prenante dans des conflits où ils ne sont pour rien. " Si on l'a établie, c'est faute d'avoir obtenu l'aide du roi Arthur qui est mon seigneur-lige. Ceux qui ont eu cette idée m'ont dit qu'ainsi nous aurions une chance de trouver quelqu'un qui viendrait à  notre secours, quelqu'un qui aurait entendu parler de nos malheurs passés et présents : n'est-ce-pas, ici, le lieu de passage le plus fréquenté de toute la Grande-Bretagne ? Ce serait l'occasion de marier ma fille à  un jeune et vaillant chevalier que son chemin amènerait dans ces parages et le moyen, pour moi, de ne pas mourir sans héritier. Il y a moins d'une semaine que notre coutume a fait perdre deux chevaliers à  la maison du roi Arthur ;[p.281] je le regrette et je suis peiné pour lui de l'instauration de cet usage ; mais j'ai donné ma parole : je dois la tenir."

54        Hector s'enquit du nom de ces chevaliers et de la façon dont ils avaient été faits prisonniers. "Je vais vous le dire. Il s'agit d'Yvain et de Sagremor. Ce qui les a amenés par ici, m'ont-ils raconté, c'est la quête du 'meilleur chevalier qui ait jamais porté l'écu' ; ils ne savaient ni où le trouver, ni même où le chercher ; ils ne le connaissaient pas et monseigneur Gauvain était, lui aussi, engagé dans l'aventure. Le lendemain de leur arrivée ils ont prêté le serment, non sans faire des difficultés, Sagremor surtout : il était décidé à  ne rien jurer du tout, quitte à  mourir en prison et monseigneur Yvain avait beau lui conseiller de s'y résoudre, compte tenu du fait que la cité et moi dépendons du roi Arthur, il ne voulait rien entendre ; il a finalement changé d'avis, au bruit que nos ennemis se sont mis à  faire dehors, de l'autre côté de la porte. Monseigneur Yvain a été le premier à  prendre l'engagement qu'on lui demandait et Sagremor a déclaré que, puisque la ville était attaquée, il en ferait autant. Et il s'est équipé, dès que je lui ai fait apporter ses armes. Ils sont tous deux venus à  la porte avec mes chevaliers, en hommes braves et qui ne rechignent pas à  se battre, et ont insisté pour que je leur permette de tenter une sortie. Je ne le voulais pas. J'aurais préféré qu'ils s'abstiennent car je craignais qu'ils aient le dessous. Nos adversaires étaient des combattants aguerris et ils avaient pour eux l'avantage du nombre. J'ai fini par leur dire que,[p.282] s'ils me promettaient de ne pas franchir la passerelle, en bas, au bout de la chaussée, je les laisserais sortir. Ils devaient aussi ne jouter que contre un seul chevalier chacun et rentrer à  l'intérieur de l'enceinte s'il s'en présentait davantage.

55        Après s'y être engagés, ils sortirent seuls et demandèrent qu'on leur dépêche deux chevaliers contre qui jouter. Marganor leur envoya deux hommes, dont l'un était le plus fort et le plus adroit jouteur que j'aie jamais vu, et ils s'affrontèrent à  deux contre deux. Il ne fallut qu'un coup à  Yvain pour désarçonner son adversaire : Sagremor brisa quatre lances sur le sien et finit par être culbuté à  terre avec son cheval. Je leur fis rappeler leurs promesses et ils firent demi-tour. Yvain déclara qu'il n'avait jamais rencontré, de toute sa vie, jouteur aussi habile, sauf celui qui s'était fait corriger par le nain, à  côté d'une source, celui qui avait abattu, sous les yeux de Gauvain, quatre des meilleurs chevaliers que l'on sache."

56        A l'entendre, Hector rougit de confusion, mais demande comment ils se sont fait prendre. "N'écoutant que leur courage, ils m'ont dit et redit que, si je ne les laissais pas y aller, Sagremor deviendrait fou à  rester enfermé [p.283] et qu'il irait jusqu'à  vouloir en découdre, sous mes yeux, avec mes propres chevaliers. J'ai fini par céder et leur ai donné à  chacun une longue et forte lance. Ils ont attaqué tous ceux qui étaient sur la passerelle. Sagremor a renversé le bon jouteur du premier coup, et son cheval avec ; Yvain a fait de même avec un autre. Puis, ils ont mis la main à  l'épée. Ils auraient dà» être plus prudents, et ils n'auraient pas démérité pour autant. Mais, confiants en leur prouesse, qui était très grande, ils ne se contrôlaient plus. Cependant, ils n'auraient pas été mis en difficulté, n'eà»t été Sagremor, qui mérite vraiment son surnom de "Démesuré" : il n'a pas su raison garder et certes, de toute ma vie, je n'ai vu un seul chevalier faire autant de coups d'éclat qu'il en a fait sur cette passerelle. Mais cela a fini par se retourner contre moi : j'ai envoyé plusieurs de mes hommes pour leur prêter main-forte et je me suis même mis à  leur tête. Nous voyant arriver, ils ont chargé tous les autres avec qui une mêlée s'est engagée. Elle s'est soldée par la mort de trois des nôtres et par leur capture. Ce sont eux qui me donnent le plus de regret, car pour les morts il n'y a plus rien à  faire, tandis qu'eux - quels braves c'étaient ! - auront du mal à  recouvrer la liberté."

57        Ces nouvelles arrachèrent de profonds soupirs à  Hector. N'ayant pas eu l'occasion de fréquenter les deux compagnons du roi, il ne les connaissait pas ; mais il avait souvent entendu parler d'eux et il aurait voulu pouvoir faire quelque chose pour eux. [p.284] Hector et le seigneur passèrent tout le reste de la journée à  parler ensemble jusqu'au moment où, le dîner prêt, ils passèrent à  table. Son hôte fit fête au chevalier en qui il voyait un homme à  la fois valeureux et sage. Puis, ils allèrent se coucher.

          Hector eut une mauvaise nuit. Il en passa une partie à  se demander si un homme seul pouvait parvenir à  délivrer monseigneur Yvain et Sagremor. Mais cela lui semblait très difficile : il ne pouvait compter que sur ses propres forces et ses ennemis avaient pour eux le nombre et l'expérience.

58        Le lendemain, il était debout au point du jour. On avait déjà  crié "Aux armes !" dans toute la ville et ceux qui n'avaient pas été de garde se dépêchaient de s'équiper. Le seigneur de l'Etroite Marche en faisait partie. Dès qu'Hector le vit, il lui réclama ses armes, mais l'autre lui répondit qu'il devait d'abord prêter le serment demandé. Hector s'y déclara disposé, puisqu'il fallait en passer par là  : il avait hâte de se battre. Le seigneur s'apprêtait à  aller entendre la messe ; il emmena le chevalier avec lui pour qu'il y assiste aussi avant de jurer dans les formes requises. Puis on lui apporta ses armes et il s'équipa. Après quoi, tous deux se rendirent à  la porte qui donnait sur le pont et on l'ouvrit ; il était défendu par une barbacane, gardée par des hommes d'armes. Les gens de l'autre camp s'avançaient jusque là  tous les jours, mais ceux du dedans avaient trop peur pour tenter une sortie.

          Ceux du dehors commencèrent d'arriver en ordre dispersé ; c'étaient de jeunes chevaliers, ou des combattants plus aguerris, qui recherchaient, avec la victoire, les uns le profit, les autres la renommée. Marganor, leur chef, lui-même chevalier émérite et sà»r, était avec eux, mais pas dans les premiers rangs.

59        [p.285] A les voir ainsi se présenter en désordre, Hector suggère au seigneur : "Nous pouvons aller jusqu'au pont sans avoir rien à  craindre et nous avons plus à  y gagner qu'à  y perdre. Regardez-les : ce ne sont là  que gens en quête de fortune ou qui en sont encore à  faire leurs preuves. Si vous m'en croyez, faisons une sortie et voyons ce dont ils sont capables. De combien de chevaliers disposez-vous ? " De trente-trois, sans vous compter. " Alors, nous sommes plus qu'eux. D'ailleurs, même s'ils étaient plus nombreux que nous d'un tiers, ils n'en courraient pas moins à  leur perte à  condition que nous n'allions pas plus loin que cette passerelle ; l'étroitesse de la chaussée ne leur permet pas de se déployer et nous, nous pouvons compter sur le renfort de nos hommes d'armes et de nos chevaliers."

          Le seigneur objecte qu'il redoute beaucoup les familiers de Marganor ; "c'est lui que vous voyez là , sous ce grand étendard. " N'y eà»t-il pas plus vaillant au monde, ses partisans pourraient bien connaître la défaite avant qu'il ait eu le temps de leur porter secours."

60        Hector réussit à  le convaincre de le laisser tenter une sortie, à  condition qu'il lui promette de ne pas aller plus loin que la passerelle sans son autorisation. "C'est entendu, seigneur, sauf si je suis amené à  le faire. " Non : sauf si vous êtes amené à  le faire malgré vous. Sinon, vous seriez parjure." Après avoir reformulé sa promesse, Hector s'avance jusqu'à  la barbacane [p.286] dont il fait ouvrir la porte devant laquelle ceux du dehors, persuadés que personne n'oserait sortir, commençaient de se disperser. "Si nous n'y allons pas, seigneur, ils vont faire demi-tour et nous échapper. Je vais sortir et les attaquer dès qu'ils auront franchi la passerelle ; s'il y en a qui tombent à  l'eau, dépêchez-vous de vous emparer d'eux. " Ne vous risquez pas vous-même à  vous avancer plus loin : si monseigneur le roi Arthur en personne était à  votre place et outrepassait ma défense, je n'irais pas à  son secours : je l'ai juré."

61        A ce moment même, un des chevaliers adverses s'engage sur la passerelle à  grand fracas, faisant force d'éperons ; un autre le suit à  vingt toises, puis un troisième. Hector qui avait reculé derrière la tour fait monter à  cheval ceux de ses hommes qui étaient à  pied. Le premier des attaquants s'avance pour frapper dans le tas mais, dès qu'il le voit à  portée, Hector lance son cheval au galop à  travers la porte, le vise sous le menton et le renverse ; sur son élan, il en fait autant du second et de sa monture qui, dans sa chute, écrase son cavalier. Comme sa lance n'a pas résisté aux chocs, il met la main à  l'épée et charge le troisième qu'il rencontre au milieu de la passerelle ; d'un rude coup en plein heaume, il l'abat à  terre. Les chevaliers de la barbacane [p.287] se précipitent sur les deux hommes gisant au sol et les font prisonniers. L'un d'eux pousse son cheval sur celui qui était resté coincé sous le sien et, à  son tour, il le fait prisonnier et l'emmène avec lui.

62        Cependant, Hector est retourné en arrière pour prendre une autre lance. Mais comme il s'apprête à  mettre son cheval au galop sur la passerelle où l'ennemi se presse, le seigneur le saisit par la bride et jure par son serment qu'il n'y mettra pas les pieds. "Nous avons assez gagné ainsi. Arrêtez-vous ! Quand l'occasion s'en offrira à  nous, nous recommencerons en nous y prenant autrement, mais poursuivre la joute ne tournerait pas à  notre avantage car Marganor y est passé maître. En tout cas, bénie soit l'heure de votre venue et béni soit aussi celui qui vous a appris à  vous servir d'une lance !" Après avoir de nouveau mis pied à  terre, ils se mettent en embuscade à  l'entrée de la barbacane : ils les attendent là , disent-ils.

          De son côté, Marganor a eu la contrariété d'apprendre la capture de trois des siens, et on lui a déjà  raconté qu'ils ont en face d'eux le meilleur chevalier qui ait jamais été : c'est lui qui a fait vider les arçons aux trois prisonniers. "S'il veut jouter contre moi avant de s'en aller, je suis prêt, même s'il était dix fois plus fort qu'il ne l'est."

63        [p.288] Quand toute la chaussée est occupée par les assaillants, le seigneur de la cité, les voyant en nombre, donne l'ordre de tirer aux archers de la barbacane qui s'y mettent aussitôt (ils ne le faisaient jamais d'eux-mêmes) et en fait fermer la porte pour empêcher Hector de sortir, alors justement qu'il l'en sent par trop désireux. Les tirs des archers n'empêchent pas ceux du dehors de s'avancer jusqu'au pied de la tour car leurs chevaux étaient presque tous protégés par des caparaçons de fer. Une fois là , une grêle de lourdes pierres et de pieux aiguisés pour couper et percer à  la fois s'abat sur eux. Cependant, ceux qui les leur lançaient prenaient garde à  ne pas trop s'exposer car, dehors aussi, il y avait beaucoup d'archers. Finalement, les assaillants, incapables de poursuivre leur avance, dégagèrent la passerelle.

          Marganor envoie à  nouveau trois de ses hommes, l'un après l'autre, tandis que, de son côté, le seigneur de l'Etroite Marche ordonne à  ses archers de cesser leur tir et fait rouvrir la porte : Hector en profite pour sortir avec sa permission, mais non sans qu'il lui ait rappelé sa promesse.

64        Dès qu'il se retrouve dehors, un chevalier le charge et lui-même en fait autant. Son coup est assez violent pour briser l'écu et le bras gauche de son adversaire ; après avoir, encore, traversé le haubert, la pointe de la lance s'enfonce dans la poitrine du cavalier, faisant jaillir son sang. L'homme tombe de cheval et ceux de la cité le font prisonnier.

          Un coup d'oeil d'Hector lui permet d'apercevoir un chevalier, de l'autre côté, visiblement prêt à  la joute mais qui hésitait à  s'engager sur la passerelle :[p.289] Marganor le lui avait interdit. La perte de ses trois chevaliers l'avait rendu enragé de douleur et de colère et il pensait qu'une fois la passerelle franchie l'homme ne pourrait plus revenir sur ses pas. Aussitôt, Hector dont la lance était encore intacte éperonne dans sa direction ; lui, après s'être contenté d'attendre, recule peu à  peu vers ses gens qui se tenaient non loin de là . Le seigneur crie à  Hector de se souvenir de sa promesse.

65        Celui-ci, qui s'était déjà  engagé sur la passerelle, réclame la permission de la franchir pour rejoindre son adversaire, mais le seigneur rétorque que s'il s'avançait d'un pas au delà , il serait parjure. Consterné, Hector demande à  celui qui lui faisait face d'emprunter lui-même le passage, l'assurant qu'il n'aurait à  se garder que de lui ; mais l'autre s'y refuse et lui renvoie sa proposition : "Venez ici, vous, et vous n'aurez à  vous garder que de moi." Hector répond qu'il le ferait volontiers s'il le pouvait sans se déshonorer. "Que Dieu m'aide ! C'est la couardise seule qui vous en empêche !" De honte, il faillit y aller mais s'exposer ainsi au reproche de déloyauté le retint. "Attendez-moi, chevalier, pria-t-il, je vais aller en demander congé. " C'est d'accord, mais revenez vous-même me dire ce qu'il en est."

66        Hector retourna prier le seigneur de la cité de le laisser affronter ce chevalier, et lui seul : "Je vous promets sur mon serment que je reviendrai aussitôt après, " et il m'assure que je n'aurai à  me garder que de lui." Mais on lui refuse la permission demandée et, malgré ses prières instantes, il n'obtient rien.[p.290] "Alors, je vais le prévenir, comme je m'y suis engagé. " Il aurait trop de regret de ne pas y aller ! intervient un des chevaliers. Marganor lui a garanti sa sà»reté : vous devriez l'y autoriser à  condition qu'il s'engage à  revenir en cas de victoire." Le seigneur accepte et envoie en même temps que lui un chevalier pour discuter avec Marganor, lequel avait prévu de se comporter en traître achevé. Il s'était entendu avec ses hommes - et avait donné des ordres en conséquence - pour qu'aussitôt les deux jouteurs aux prises, quand le moment leur paraîtrait propice, ils démolissent la passerelle, mais sans porter la main sur le chevalier ; lui-même enverrait quatre-vingts des siens qui, d'ici là , resteraient cachés, pour s'emparer de lui, une fois que tout moyen de retraite lui aurait été coupé, puisque s'enfuir par le marais était impossible ; voilà  pourquoi il voulait faire abattre la passerelle.

67        Le chevalier envoyé par le seigneur de l'Etroite Marche s'avance avec Hector et demande Marganor à  qui il déclare que, si ce dernier garantit la sà»reté du jouteur, la bataille prévue peut avoir lieu, si on le veut toujours. Et Marganor jure qu'aucun de ceux qui sont là  ne touchera Hector, lequel, n'y voyant pas malice, donne son accord. Sur ce, le chevalier retourne dans la barbacane et tous y montent pour voir le combat d'en haut.

          Les deux chevaliers reculent pour prendre de l'élan puis s'élancent l'un contre l'autre [p.291] au triple galop et se frappent de leurs fortes lances qui, maniées par des bras vigoureux comme l'étaient les leurs, les portent tous deux à  terre, écrasés sous leurs chevaux.

          Les hommes de Marganor profitèrent du moment où ils étaient tombés pour commencer de détruire la passerelle de bois. Son champion était sans égal à  la joute, mais Hector, qui était plus agile et dont le cheval était le plus vigoureux, fut le premier à  se relever. Aussitôt, il entendit derrière lui le bruit de ceux qui s'affairaient à  démolir le petit pont. D'un saut, il est sur son cheval, se précipite sur eux et les frappe à  grands coups de son épée, blessant ou tuant ceux qui ne l'évitent pas à  temps.

68        Tous s'enfuient, n'osant pas s'en prendre à  lui pour ne pas faire mentir leur seigneur. Il ne reste plus personne sur la passerelle, mais elle est dans un triste état : une grande partie de ses planches ont été arrachées. Marganor y va, sans heaume, faisant force d'éperons, reprochant à  Hector de lui avoir tué plusieurs de ses hommes contre tout droit. "Et vous, lui répond-il, vous vous rendez coupable de déloyauté en voulant me faire prendre par vos gens. " Aucun d'eux a-t-il porté la main sur vous ? Et en détruisant cette passerelle, ce n'est pas à  vous qu'ils font tort puisqu'elle n'est pas à  vous, mais à  vos ennemis jurés, à  nous. " Laissez-moi terminer la bataille, seigneur, et je vous ferai droit de tout ce qu'il vous plaira de me demander. " A cette condition, c'est entendu." Hector confirme ce à  quoi il s'est engagé si Marganor, de son côté, lui promet que ni lui ni ses gens ne lui feront rien, ni au seigneur de la cité [p.292] et qu'en cas de victoire il ramènera le vaincu avec lui sans opposition ni discussion. Persuadé que son chevalier aura le dessus, Marganor donne sa parole.

69        La joute reprend entre le chevalier et Hector qui le fait durement chuter ; comme il avait remarqué les qualités de la monture de son adversaire (un bon cheval qui ne manifestait aucune crainte), Hector le prend par la rêne, lui fait franchir la passerelle et d'un coup de sa lance (encore intacte !) sur la croupe, le chasse sur la chaussée où ceux de la cité s'emparent de lui. Après ses deux chutes successives, le chevalier faisait de son mieux pour se relever. Hector se débarrasse de sa lance et revient sur lui ; de la main droite, il empoigne son heaume si brutalement que, d'un seul coup, les lacets se cassent et que l'homme est bien près d'y perdre toutes ses dents et d'avoir le nez écrasé : son sang coule à  flots.

70        Hector aurait volontiers mis pied à  terre pour le faire prisonnier, mais la crainte d'une trahison le retint. Il jette donc le heaume le plus loin possible et, du plat de son épée, assène au blessé deux coups qui le font à  nouveau s'écrouler, perdant tout son sang, comme s'il était sur le point de mourir. Puis, le dos tourné à  la passerelle il jure de lui couper la tête s'il ne s'avoue pas vaincu ; inconscient, l'homme à  terre est bien incapable d'articuler un mot. Hector descend alors de cheval,[p.293] rabat la ventaille du chevalier sur ses épaules et fait mine de vouloir le décapiter. Marganor se précipite au galop, sans heaume (il ne voulait pas qu'à  le voir armé de pied en cap on puisse penser à  une traîtrise de sa part) : "Vous en avez assez fait", dit-il à  l'adresse d'Hector qui, ne voulant pas l'attendre à  pied, saute à  cheval, l'épée au clair. Marganor lui crie de ne pas achever le blessé, mais il répond que c'est pourtant ce qu'il va faire s'il ne se rend pas. "Approchez-vous de lui, je vais le lui faire dire."

71        Cependant, le chevalier reprend conscience, se relève et marche vers Marganor et Hector ; d'un geste énergique, il met l'épée au clair et, se protégeant la tête de son écu, se prépare à  attaquer et à  se défendre. "Comment, seigneur, vous voulez continuer le combat ? interroge Hector. " Oui, puisque je suis sain et sauf. " Il n'en est pas question, intervient Marganor : vous êtes son prisonnier. Votre refus me mettrait dans mon tort vis-à -vis de lui, parce que je lui ai donné ma parole que vous accepteriez. " Son prisonnier ? Par Dieu, pas tant que je serai en état de me défendre. " Si, puisque je m'y suis engagé. " Si c'est vraiment ce que vous voulez, je peux le faire sans déshonneur : vous êtes mon seigneur-lige."

72        Sur ce, il s'avance et tend son épée à  Hector qui la prend et veut le faire passer devant lui pour l'emmener dans la cité ;[p.294] mais Marganor intime à  ce dernier de rester tant qu'il ne lui aura pas fait droit. "Me voilà  prêt à  entendre vos accusations." Il lui reproche, dit-il, d'avoir blessé plusieurs de ses hommes sans tenir compte de la trêve, puisqu'il avait juré qu'ils n'avaient pas à  se garder de lui. Hector réplique que ce n'était pas là  ce à  quoi il s'était précisément engagé et qu' "à  supposer que je l'aie juré, je ne me serais pas mis dans mon tort envers vous en agissant comme je l'ai fait car ce sont eux qui m'ont pris en traître. Je ne crois pas qu'ils l'aient fait pour vous obéir ; Dieu m'est témoin que je vous considère comme quelqu'un de loyal : n'avez-vous pas fait tenir par le chevalier la promesse que vous m'aviez faite ?" Mais Marganor réplique qu'il doit ou reconnaître sa culpabilité en se constituant son prisonnier, ou se défendre des accusations de parjure et de déloyauté que lui est prêt à  soutenir par les armes.

73        Hector répond qu'il n'est de cour de justice au monde où il n'oserait se justifier.

          Le seigneur de l'Etroite Marche lui déconseille, s'il veut l'en croire, de se battre sur place, où la force est du côté de Marganor : "Soyez sans inquiétude, ajoute-t-il ; nous avons bien vu que vous n'avez commis aucune déloyauté ; s'il veut vous accuser, qu'il le fasse à  la cour du roi Arthur. Nous y témoignerons en votre faveur, ou dans toute autre instance judiciaire qu'il voudra." Marganor rétorque que si Hector ne s'en défend pas ici, il renouvellera son accusation de déloyauté de cour en cour pour sa plus grande honte. A quoi Hector réplique que Dieu peut bien se détourner de lui s'il y a besoin d'aller l'accuser ailleurs, alors qu'il est prêt à  se justifier là  où il est.[p.295] "Non, pas ici, si vous m'en croyez, répète le seigneur, ou, en tout cas, pas maintenant : vous avez suffisamment payé de votre personne aujourd'hui ; mais vous pouvez vous préparer pour demain à  cette confrontation, puisque vous voulez vous justifier par les armes. " Non, s'entête Hector. Je ferai comme il dit et je suis tout à  fait en état de me battre.

74        " Je crains fort qu'il y ait quelque trahison là -dessous, et ce serait une très grave perte pour nous s'ils vous faisaient prisonnier. J'ai peur que, si le combat a lieu là -dehors, Marganor décide de faire intervenir ses gens pour vous vaincre ou s'emparer de vous. " Allons donc ! Il n'agirait pas ainsi ! " Ne l'avez-vous pas vu faire démolir la passerelle pour vous empêcher de revenir ? Et s'il manigançait quelque autre ruse ? Nous serions incapables de vous secourir : il a trop de gens avec lui. Mais je vais vous dire comment le combattre sans avoir à  vous méfier de lui, bien que ce soit un chevalier émérite et passé maître aux armes. S'il fait se désarmer tous les siens et vous garantit qu'aucun d'eux ne bougera pour l'aider ou vous nuire ; si, d'autre part, le combat a lieu sur cette chaussée entre la porte et la passerelle ; et si, quand il l'aura passée, on en condamne l'accès jusqu'à  la défaite de l'un ou de l'autre, alors vous pourrez envisager de vous battre. Sinon, je vous le déconseille, si vous voulez bien y renoncer pour moi. " Il en sera ainsi, s'il a le courage d'accepter."

75        Hector, toujours en armes, retourne à  la passerelle dire à  Marganor les conditions mises à  leur combat. Celui-ci demande [p.296] quelles garanties il aura de la part du seigneur de l'Etroite Marche et de ses gens. "Sa parole jurée que je me charge d'obtenir." Marganor qui n'a qu'une envie, c'est de se battre, déclare que cela lui suffit.

          Ils passent d'abord ensemble la passerelle et Marganor ordonne à  ses gens, s'ils tiennent à  conserver leurs fiefs, de ne pas bouger avant qu'Hector ait été vaincu ou que lui-même ait dà» le suivre comme prisonnier dans la cité. Il le fait d'abord jurer à  son sénéchal, qui était un de ses hommes-liges, puis à  tous les autres qui dépendaient aussi de lui.

          Après quoi, il lace son heaume et s'avance jusqu'à  la barbacane où se tenait le seigneur de l'Etroite Marche à  qui Hector fait jurer, ainsi qu'à  tous les siens, qu'aucun d'eux ne portera la main sur Marganor, sauf si l'initiative était d'abord venue de son camp ; puis, à  sa demande, on démolit la passerelle qui, seule, permettait de franchir un terrain marécageux si profond qu'on ne pouvait en sortir une fois qu'on s'y était enlisé. Quand le passage eut été rendu impossible, les deux champions s'avancèrent l'un vers l'autre, Hector à  partir de la tour, Marganor à  partir de l'extrémité de la passerelle.

76        L'écu au cou, ils s'élancent au galop de leurs chevaux. Tous deux étaient pleins de force et d'ardeur, l'un enflammé de colère et de ressentiment, l'autre ne pensant qu'à  la gloire. Leurs lances avaient des hampes rigides et résistantes et des fers aiguisés. Hector montait le cheval de son prisonnier de la veille, un animal exceptionnel !

          Au bout de leur charge rapide, ils s'entre-frappent sur les écus. Marganor brise sa lance sur Hector qui met toute sa vigueur et sa fougue dans son coup : il renverse son adversaire sur l'arçon arrière [p.297] et le fait s'écrouler à  terre en même temps que sa monture, mais sa lance n'y résiste pas. Il ne peut non plus retenir son cheval dans son élan sur l'étroite chaussée encombrée par l'homme et l'animal à  terre ; la bête franchit l'obstacle d'un bond et retombe les quatre sabots dans la rivière, son cavalier toujours en selle. Ils n'y restèrent pas longtemps car le cheval était vigoureux et décidé : d'un saut, il en émerge avec son maître.

77        Hector se saisit de son épée, galope jusqu'à  la porte, puis fait demi-tour en la brandissant. Marganor s'était remis debout, mais son cheval s'était enfui ; arrivé à  la passerelle, il sauta et retomba les deux sabots antérieurs sur la terre sèche, les postérieurs dans le marais où il serait resté si ses gens ne l'en avaient pas arraché de vive force. Comme Hector voit son adversaire à  pied, il ne veut pas rester à  cheval pour l'attaquer, craignant qu'il ne le lui tue ; il en descend donc, le confie aux deux sergents de la barbacane, fait passer son écu du cou au bras et s'avance sans hésiter : il a vraiment belle prestance ! Ceux de la tour prient pour lui, ceux de la cité, à  la fois effrayés et émus, en ont les larmes aux yeux.

          Quand Marganor le voit s'approcher, il marche lui aussi à  sa rencontre, l'épée à  la main. Il se disait qu'il n'avait jamais vu meilleur jouteur, mais il ne pensait pas qu'Hector pourrait le vaincre à  l'épée car il estimait être parmi les tout meilleurs escrimeurs au monde, et il était en effet passé maître à  cet exercice.

78        [p.298] Ils en viennent aussitôt à  la mêlée, s'assénant une grêle de coups, se protégeant de leur mieux avec leurs écus.

          L'expérience du sénéchal à  l'escrime, qu'il avait apprise de longue date, lui était d'une grande aide : tant que son écu résista, il se tint à  couvert et en sà»reté ; et s'il était infatigable à  l'attaque, il ne s'y précipitait pas, mais attendait de pouvoir porter un coup efficace. Hector, lui, se jetait dans la bataille comme s'il se sentait encore des forces inépuisables et n'imaginait même pas la défaite. A force d'entailler de tous côtés l'écu de Marganor, il le mit quasiment en pièces, le fendant du haut en bas jusqu'à  la bosse. Le sol était jonché des morceaux qu'il en avait arrachés, car son épée était une arme d'une grande qualité et (le conte l'a précédemment expliqué) elle s'améliorait de jour en jour. Ses autres armes étaient encore en bon état, sauf qu'un coup à  l'épaule droite avait faussé son haubert et l'avait lui-même sérieusement touché : l'os était atteint et la blessure saignait abondamment.

          On était en septembre et la chaleur était accablante - le bras d'Hector avait perdu de sa force : ses coups étaient moins lourds, moins amples. Quand Marganor s'en aperçut, il s'en réjouit car lui-même était encore assez frais ; il passa donc décidément à  l'attaque, pressant son adversaire ; mais celui-ci réussit à  esquiver la plupart de ses coups grâce à  la protection de son écu qui était resté à  peu près intact.

79        Les choses en restèrent là  jusqu'à  midi. A ce moment Hector avait trouvé un second souffle [p.299] et il se sentait honteux d'avoir passé tout ce temps à  subir sans faire d'éclats. Il se rue sur Marganor avec une ardeur renouvelée, jetant toutes ses forces dans l'assaut. Gravement blessé, mis à  mal, perdant tout son sang, l'autre prend peur ; il se voit réduit à  la défensive alors qu'Hector lui paraît plus fort et plus vif même qu'au début ; dans sa consternation, il préférerait se trouver encore plus mal en point qu'il n'est, mais ne pas avoir entrepris cette bataille. Et comme cela va de mal en pis : "Vous êtes un guerrier émérite, seigneur, et je vous estime à  votre juste valeur. Nous en sommes venus aux armes pour un motif plutôt léger et ce serait vraiment dommage qu'un de nous y perde la vie. Ce n'est pas pour vous faire honte que je vous déclare quitte ; mais je préfère prendre mon parti de la perte des miens plutôt que de risquer de vous tuer. Et j'aimerais beaucoup savoir votre nom."

          Hector répond qu'il ne renoncera pas à  se battre à  ces conditions, "car la honte serait pour moi, à  moins que vous ne reconnaissiez votre défaite. " Il n'en est pas question. Puisque vous refusez l'honneur que j'étais disposé à  vous faire, reprenons le combat et que Dieu décide !"

80        Et il attaque son adversaire de plus belle. Longtemps après, le duel ne faisait toujours pas mine d'en finir. Hector en fut chagrin et honteux :[p.300] quand il pensait qu'il n'en était pas à  la moitié de sa quête, il se disait qu'il aurait du mal à  en venir à  bout. C'est alors avec un regain d'ardeur qu'il attaque le sénéchal, lui assénant force coups d'épée là  où il était déjà  atteint, aggravant ses blessures. Celui-ci se couvre de ce qui lui reste d'écu, tout en cherchant à  éviter les coups et à  se réfugier là  où il peut, tandis qu'Hector le mène là  où il veut. Les deux camps voient clairement qu'il a le dessous. Son adversaire le presse encore et, de toutes ses forces, abat à  deux reprises son épée sur le heaume de Marganor qui se fend : la lame s'y enfonce à  moitié et, étourdi par la violence du choc, le blessé doit mettre un genou à  terre ; puis, il l'arrache si brutalement que l'autre manque de tomber à  plat ventre et met longtemps à  se redresser. Hector l'attrape par le heaume pour le déséquilibrer mais l'objet lui reste dans la main et, le brandissant en l'air, il le lance le plus loin possible dans le marais. D'un saut, Marganor est à  nouveau debout, se protégeant de son mieux avec son écu. Hector lui demande de reconnaître sa défaite, persuadé d'avoir définitivement pris le meilleur sur lui et de l'avoir réduit à  l'impuissance. Mais il s'y refuse, déclarant qu'il est plus fort que jamais et que son heaume ne servait qu'à  le gêner : "Il me tenait trop chaud", dit-il.

81        [p.301] Hector repart donc à  l'attaque sans se ménager. L'air frais sur le visage de Marganor lui éclaircit la vue et il oppose une résistance acharnée, dans la mesure où il lui reste les moyens de se protéger ; mais il craint pour sa tête qui, sans heaume, s'offre à  découvert. Il doit finalement reculer, alors qu'Hector le mène où il veut, et se trouve acculé au bout de la passerelle démolie, avec le vide derrière lui.

          "Tu vas tomber dans le marais ! Ne reste pas là , Marganor !" Hector fait un bond en arrière et l'autre voit que, s'il avait poursuivi son assaut un tant soit peu, lui-même y aurait laissé la vie. Puis il retourne vers la passerelle de façon à  ce que Marganor se trouve entre lui et la barbacane et lui demande de s'avouer vaincu. "Plutôt mourir ! réplique-t-il. " Va pour la mort !" Et il repart encore une fois à  l'attaque, serrant Marganor de si près qu'il ne sait plus où il va. C'est Hector qui, d'un coup d'oeil, s'aperçoit qu'il est à  nouveau sur le point de tomber dans le marais, maintenant depuis le bord de la chaussée. "La mort te guette !" s'écrie-t-il. A se voir en effet à  deux doigts de la chute, Marganor lui sait gré de lui avoir, à  deux reprises, sauvé la vie ; il se dit que son adversaire fait preuve de plus de générosité à  son égard qu'il ne l'aurait fait lui-même s'il avait été à  sa place. Hector lui répète qu'il doit reconnaître sa défaite : il voit bien où il en est ! Mais le sénéchal s'obstine dans son refus, et l'autre, furieux, rétorque que c'en est donc fini des prières.

82        Hector se jette sur lui, le frappant de plus belle partout où il peut l'atteindre et lui infligeant de graves blessures.[p.302] A nouveau, il l'accule au bord de la chaussée sans que ni son adversaire, qui ne pense qu'à  se défendre, ni lui-même, emporté par son élan, s'en aperçoive. Comme il lui assène un coup à  la tête, Marganor, très effrayé, saute en arrière et tombe tout droit dans le marais où il s'enfonce jusqu'à  la ceinture. "Sainte Marie !" crie Hector à  ce spectacle. Il l'agrippe par la main et le tire à  lui : "Un si brave chevalier ne mérite pas de connaître pareille mort", dit-il, et il réussit à  l'arracher à  la boue : sans lui, Marganor aurait péri, enlisé. Dès qu'il est sorti, son adversaire lui demande comment il se sent : "Bien, grâce à  Dieu et à  vous. Je vois et je sais que personne n'est plus digne que vous du nom de chevalier. Même si j'avais sur vous l'avantage que vous avez sur moi, je ne poursuivrais pas le combat. Voici mon épée, que je vous rends. Disposez de moi à  votre volonté."

83        Hector prend l'épée ; tous deux jettent à  terre ce qui restait de leurs écus et, main dans la main, vont jusqu'à  la barbacane. Ceux qui s'y tenaient sortent à  leur rencontre, fort satisfaits de l'issue du combat, et leur font fête ; puis ils rentrent avec eux dans l'enceinte de la cité. Tout le monde accourt pour voir Hector et celui qu'il avait vaincu ; pour ceux de l'Etroite Marche, il n'y a pas de meilleur chevalier au monde que le vainqueur et leur joie est sans bornes.

          La fille du seigneur (une bien belle demoiselle !) vient au devant d'Hector, parée de ses plus beaux atours, comme son père le lui avait recommandé. Elle délace son heaume de ses propres mains, lui donne un baiser sous les yeux de tous ceux qui les regardaient et lui souhaite [p.303] la bienvenue "comme au chevalier pour lequel elle a le plus d'amitié, et de la plus légitime."

84        Ils vont jusqu'au logis seigneurial où elle l'emmène dans sa chambre et l'invite à  déposer ses armes sur une luxueuse courtepointe. Elle-même l'aide à  se désarmer et ne permet qu'à  ses suivantes de l'assister. De l'eau a été préparée pour qu'il puisse s'y laver mains, visage et cou. Après cela, on aurait en vain cherché plus beau chevalier. La jeune fille lui apporte un manteau qu'elle lui met sur les épaules : plus elle le regarde, plus il lui plaît et elle se dit que Dieu a vraiment été généreux avec lui en le douant d'un aussi beau corps et d'un coeur aussi vaillant.

          A son tour, le seigneur du lieu vient le voir ; il tenait à  examiner lui-même ses blessures, car c'était un homme entendu en la matière ; il jugea qu'Hector était moins sérieusement atteint qu'il l'avait imaginé. "Aucune de vos blessures n'est dangereuse", lui dit-il, et il les pansa soigneusement. Puis, ils se rendirent auprès de Marganor qui, lui, était grièvement blessé, sans que, cependant, sa vie fà»t en danger, au grand soulagement d'Hector, et aussi du seigneur.

          La nuit était déjà  presque tombée et le dîner leur permit de reprendre des forces.

85        Hector en profita pour dire au sénéchal qu'il devait envoyer chercher les deux compagnons du roi Arthur qu'il détenait prisonniers car il désirait les voir. Celui-ci répondit qu'il ferait tout ce qu'il voudrait. Il fit appeler son connétable,[p.304] resté de l'autre côté avec ses gens qui étaient plongés dans l'affliction. Le connétable les écarta et, dès que les habitants de la cité eurent rétabli la passerelle, il l'emprunta, seul, et vint trouver son seigneur, laissant éclater son chagrin à  sa vue.

          Marganor lui ordonna d'aller au plus vite chercher tous ses prisonniers. "Et ne vous inquiétez pas pour moi, ajouta-t-il. Je me porte fort bien." L'homme ne tarda pas à  revenir avec Yvain et Sagremor à  qui il avait, en chemin, raconté le malheur qui était arrivé à  son seigneur : un chevalier l'avait vaincu, son pareil n'était pas encore de ce monde. L'un et l'autre pensèrent qu'il devait s'agir de monseigneur Gauvain et ils étaient très impatients de le retrouver.

86        Une centaine d'autres prisonniers rentrent avec eux dans la cité où on se réjouissait de les accueillir. Tous sans exception viennent à  leur rencontre, y compris Hector et le seigneur. Quand monseigneur Yvain et Sagremor se sont désarmés, ils demandent à  rencontrer celui qui s'est enquis d'eux. On leur amène donc Hector. Ils s'avancent vers lui, se demandant qui il peut être, car ils ignoraient tout de lui, qui, de son côté, ne les connaissait que par ouà¯-dire. Une fois qu'il s'est nommé, leur étonnement n'en est que plus grand parce qu'ils étaient persuadés que tous les chevaliers de quelque valeur se trouvaient à  la cour du roi Arthur. Mais, après qu'il a dit son pays d'origine, ils comprennent qu'il est de la même terre que ce valeureux chevalier qui avait abattu le sénéchal Keu, Girflet... et eux-mêmes, ce qui les fait rire tous les deux. Hector les adjure, sur la foi qu'ils doivent au roi, de lui en confier la raison, si elle en vaut la peine ; et ils répondent que c'est à  cause d'un chevalier qui a porté à  terre quatre des compagnons du roi (dans un endroit où il y avait une source) et qui,[p.305] alors qu'il allait jouter avec monseigneur Gauvain, s'est fait battre comme plâtre par un nain.

87        Il répond qu'il a sans doute mieux valu pour le chevalier de se faire corriger par le nain que d'affronter monseigneur Gauvain car il aurait bien risqué de perdre la joute. Mais puisque les deux affirment qu'ils n'avaient jamais vu un jouteur de sa force, lui-même se tait. Comme ils avaient entendu le seigneur déclarer qu'il faisait partie des chevaliers de la reine Guenièvre, ils insistèrent aussi pour savoir depuis quand. "Il y a peu de temps." Il leur raconta encore qu'il s'était mis en quête d'un chevalier sans le connaître. Ils lui demandèrent quel écu il portait et sa description leur permit d'identifier celui de Gauvain, ce dont ils lui firent part. Il répliqua qu'il aurait donné un doigt de sa main pour que ce ne fà»t pas le sien, étant donné que ce chevalier ne s'était pas comporté en bon compagnon avec lui.

88        Le soir, Hector mit la paix au point entre Marganor et le seigneur de l'Etroite Marche. Le premier jura que la cité ne serait plus en butte aux attaques du roi des Cent Chevaliers ; s'il s'y refusait, le sénéchal et ses hommes mettraient toutes leurs forces et leurs forteresses à  la disposition du seigneur et le protégeraient contre toute tentative hostile venue de l'extérieur. Et, pour cela, il donna des garants sà»rs ; ses amis prirent les mêmes engagements que lui par serment.[p.306] La cité était en liesse et on se pressait autour d'Hector qu'on ne se lassait pas de voir.

          Pendant qu'il était attablé avec les autres, un jeune homme se présente devant le seigneur, le salue et lui demande s'il y a là  un chevalier étranger. "Oui, qu'en avez-vous à  faire ? " S'appelle-t-il Hector ? " En effet. " Lequel est-ce ?" Le seigneur le lui indique.

89        Il va vers lui. "Le chevalier Synados de Windsor vous salue. Il vous prie de lui faire savoir comment vous allez parce qu'il a entendu dire que vous étiez tombé aux mains des gens d'ici et du roi des Cent Chevaliers. Il m'a ordonné de faire au plus vite, tandis que lui convoquait tous ceux de ses hommes qu'il pouvait réunir, afin de venir à  votre secours. Et je pense qu'il ne pouvait pas faire moins pour qui lui a rendu terre et honneur." Le seigneur, qui avait entendu ce qu'il disait, lui demande où il a vu tout cela et le messager raconte comment Hector (qui en rougit de confusion) avait, sous ses yeux, sauvé sa dame, puis son seigneur. Cela accroît encore l'estime qu'on lui portait ; quant à  la fille du maître des lieux, elle se réjouit d'apprendre une aussi bonne nouvelle : comme elle voudrait l'avoir pour mari, si cela pouvait se faire ![p.307] Justement, son père vient la trouver et lui demande si elle aimerait l'épouser (s'il pouvait l'en persuader) : il serait à  ses yeux l'époux idéal, dit-elle.

90        Il va donc en parler à  Hector qui lui répond : "Vous me faites grand honneur en me proposant d'épouser votre fille, seigneur, mais actuellement, je ne suis pas disposé à  prendre femme ou à  tenir un fief : j'ai une mission importante à  remplir et de longues chevauchées m'attendent avant de trouver ce dont je suis en quête ; ne le prenez pas comme un refus, car il y a longtemps que je n'ai pas vu dame ou demoiselle qui me plairait autant comme épouse mais je ne m'appartiens pas, et vous savez bien ce que c'est !"

          Le seigneur n'ose pas insister et rapporte à  sa fille la réponse d'Hector ; elle ne veut pas entendre parler d'un autre époux que lui, répète-t-elle. Son père lui explique que leur projet se heurte à  un obstacle insurmontable, mais elle rétorque qu'elle est prête à  attendre si ce n'est qu'une question de temps ; elle a beaucoup d'estime pour lui et, parce qu'il est un chevalier accompli, elle le préférerait à  un homme plus puissant mais moins vaillant et moins sage.

91        Le seigneur retourne voir Hector, faisant valoir les meilleurs arguments possibles, mais en vain.

          L'heure d'aller se coucher venue,[p.308] la demoiselle fit dresser un lit pour Hector et, comme il était fatigué, on lui donna une chambre à  part où ne devait dormir qu'un seul autre chevalier, dans un coin loin de lui.

          Quand les dames se furent retirées, la demoiselle alla se mettre à  genoux devant son lit ; un long moment se passa avant qu'il s'aperçoive de sa présence. "Bienvenue à  vous, demoiselle, dit-il en la prenant dans ses bras. Que puis-je faire pour vous ?" Sans guimpe ni rubans, ses tresses lui tombaient sur les épaules. "Ah ! seigneur, gémit-elle, je viens vous voir en cachette, mais n'y voyez pas de mal : mes pensées sont pures. C'est en accusatrice que je me présente devant vous pour me plaindre de vous. Je ne sais à  quel autre tribunal m'adresser et aucun juge n'est mieux à  même que vous de me faire rendre justice, à  moins que, peut-être, vous ne soyez pas votre propre maître." Non, dit-il, il ne pense pas de mal d'elle et il répète qu'elle est la bienvenue, ajoutant que, s'il a commis quelque faute envers elle, il est prêt à  la réparer, si elle lui expose de quoi il s'agit. "Seigneur, je me plains de ce que, vous ayant fait demander par mon père de me prendre pour femme, vous n'avez pas voulu écouter nos prières et vous m'avez refusée. J'aimerais savoir pourquoi. Voudriez-vous me le dire ?

92        " Dieu m'en soit témoin, ce n'est pas que vous ne soyez assez bonne et belle pour épouser un chevalier de plus haut rang que moi,[p.309] mais il y a cet empêchement dont j'ai parlé à  votre père et que je vous répète : je ne peux pas me marier avant d'avoir achevé ma quête : si je le faisais et que, devenu votre époux, je mourais dans cette entreprise, est-ce que ce ne serait pas une catastrophe ? " Dieu vous garde de mourir, seigneur ! J'aimerais mieux ne jamais avoir de mari. Mais, si vous en étiez d'accord, je vous attendrais à  la seule condition que vous ne vous marierez pas sans m'en prévenir." Hector répond qu'il ne voudrait pas la fâcher mais que, s'il lui faisait pareille promesse, il craindrait de se trouver dans quelque embarras qui le force à  lui manquer de parole. "Je ne voudrais certes pas qu'il soit question de mensonge entre nous ; alors, puisque je dois renoncer à  vous pour toujours, jurez-moi d'épouser la femme que vous aimerez par-dessus tout et de ne pas en choisir une autre pour des raisons de terre ou d'héritage. " Avec l'aide de Dieu, cet engagement-là , je le tiendrai, je vous en donne ma parole de loyal chevalier. Et qu'Il se détourne de moi si je ne choisis pas en effet pour femme celle que j'aimerai le mieux !"

93        La jeune fille s'en retourne, souriant de plaisir et confie à  sa suivante qu'elle s'en est bien sortie ; puis elle va raconter à  son père ce qu'Hector lui a "promis-juré", et elle ajoute : "Je ferai en sorte que, d'ici la fin de l'année il m'aime plus que toutes les autres. " Personne ne serait plus heureux que moi s'il pouvait en être ainsi", dit-il.

          Les choses en restèrent là  jusqu'au matin.[p.310] La demoiselle vint saluer Hector à  son lever : "Que Dieu vous fasse honneur en ce jour ! " Qu'il en soit de même pour vous ! " Je voudrais que vous emportiez un souvenir de mon amour. Prenez cet anneau et portez-le. C'est un petit objet, mais c'est tout mon coeur que vous avez." Il prend la bague, se réjouissant de la passer à  son doigt, et remercie la donatrice. "Et surtout, n'allez pas penser à  mal", dit-elle.

94        Malgré tous les efforts du seigneur pour le retenir, Hector réclame ses armes, qu'on lui apporte. Monseigneur Yvain et Sagremor s'équipent de leur côté. Puis Hector prend congé de la demoiselle qui le recommande à  Dieu, partagée entre sa douleur de le voir s'en aller et la joie que, pense-t-elle, lui apportera la pierre sertie sur l'anneau : si on en faisait présent à  la personne aimée, sa vertu communiquait cet amour à  qui le portait en le faisant grandir de jour en jour.[p.311] Le père de la jeune fille, qui n'avait jamais cessé d'être passionnément épris de sa femme l'avait longtemps gardé.

          Hector prend congé de Marganor auquel le liait une commune estime. Puis, le seigneur de l'Etroite Marche enfourche son cheval, ainsi qu'une partie de ses chevaliers, pour escorter les trois partants. Hector se renseigne sur le chemin le plus direct pour se rendre en Norgales. Après quoi, il invite son hôte à  s'en retourner, ce qu'il fait, sans omettre de remercier celui pour qui il a conçu une grande amitié.

95        Après avoir recommandé à  Dieu Hector et ses deux compagnons et avoir été salué par eux dans les mêmes termes, le seigneur retourne à  l'Etroite Marche, cependant que les trois chevaliers poursuivent leur chevauchée de concert. Elle leur fait traverser une forêt aux grands vieux arbres, mais de médiocre étendue. Quand ils en débouchent, une plaine s'offre à  leurs yeux. D'un côté, un chevalier emmenait de force une jeune fille dont il avait saisi le cheval par la bride. Ailleurs, un deuxième affrontait, seul, deux adversaires à  qui il rendait coup pour coup ; après avoir longtemps résisté, il prend la fuite de toute la vitesse de son cheval ; les autres éperonnent à  leur tour ; quand le fuyard constate qu'un seul de ses poursuivants se rapproche de lui, il fait face ;[p.312] mais quand il voit que le second n'est plus très loin, il n'a pas le courage de l'attendre (blessé comme il est, il n'y a pas lieu d'en être surpris), et se hâte en direction d'Hector et de ses compagnons.

          La vue de ces deux scènes fait dire à  Sagremor le Démesuré qu'il est dommage qu'il n'y en ait pas une de plus : "Chacun de nous aurait son aventure !" Il avait à  peine fini de parler que des clameurs perçantes s'élevèrent dans leurs dos : on aurait dit que plus d'une centaine de personnes poussaient des cris. "Dieu vous a entendu, fait Hector à  Sagremor. La troisième aventure n'est pas loin. Que chacun se charge de l'une d'elles au plus vite ! " J'irai au secours de ce chevalier, dit Sagremor. " Et moi de cette jeune fille, si c'est à  ma portée, dit Yvain. " Alors, j'irai chercher d'où proviennent ces hurlements de douleur", conclut Hector.

96        Après qu'ils se sont mutuellement recommandés à  Dieu, Hector lance son cheval au galop dans la forêt en direction des cris ; après un long moment de chevauchée, alors qu'il avait traversé une bonne partie du bois, les clameurs, devant lui, se rapprochaient de plus en plus. Au bout de deux lieues anglaises, il retrouve la plaine, de l'autre côté, où un nombreux cortège s'offre à  sa vue. Ils sont quelques-uns à  porter un brancard, mais tous pleurent à  chaudes larmes et se lamentent à  grand cris.

          Le premier qu'Hector rejoint est un nain monté sur une rosse étique, incapable d'aller plus vite qu'au pas. Il lui demande qui sont ces gens, mais le nain se contente de le regarder d'un air peu engageant sans répondre. Il insiste : pourquoi pleurent-ils ? Toujours pas de réponse.[p.313] Pas plus qu'à  sa troisième tentative. "Te voilà  bien entêté et imbu de ta personne pour ne pas vouloir me répondre. Je ne sais ce qui me retient de t'envoyer ma main sur la figure. " Que Dieu t'aide, fais-le, et je te dirai la raison de leurs larmes ; sinon, ne compte pas sur moi.

97        " Que les diables s'en chargent à  ma place ! Réponds-moi si tu veux faire preuve de bon sens. " Que Dieu me fasse vergogne si je parle pour rien ! " Je te donnerai ce que tu voudras, mais réponds-moi. " C'est entendu, à  condition que tu me frappes d'abord. " Je m'en garderai bien. Accomplir un exploit, oui ! Mais te frapper ne pourrait me rapporter que de la honte. " Que Dieu se détourne de moi s'il en est ainsi ! En revanche, si tu ne le fais pas, dans deux jours (à  supposer que tu vives jusque là  !), tu te retrouveras plus honteux qu'aucun chevalier l'a jamais été. Et j'y travaillerai de tout mon pouvoir. " Et pourquoi ? " Parce que tu es un failli traître, un renégat."

98        Et, levant les bras, il s'agrippe à  la bride du cheval, essaie de cracher à  la figure du cavalier et assène, en pleine tête, à  l'animal un coup de bâton qui lui fait plier les jarrets. La contrariété d'Hector fut vive : il tenait beaucoup à  ce cheval (c'était celui du chevalier contre lequel il avait jouté à  l'Etroite Marche) qui était une belle et bonne bête. "Si tu recommences, je te frappe, Dieu m'en soit témoin !" Le nain revient à  la charge. Alors, de l'extrémité de sa jambière en fer, Hector lui décoche un coup de pied qui le fait s'écrouler par terre en même temps que sa rosse.[p.314] "Va-t-en, lui crie-t-il, et maudite soit l'heure où je t'ai vu : j'ai toujours eu maille à  partir avec tes semblables !" Le nain rétorque que ça ne va faire qu'empirer : "Moi vivant, il te reste trois jours, pas plus ! " Je me moque de ce que tu peux faire" réplique Hector, qui descend de cheval, lui dit que, malgré tout, il va l'aider à  se remettre en selle, et l'assied entre les arçons. "Si tu tiens à  la vie, tu aurais mieux fait de me tuer car c'est ma vie contre la tienne ! " Peu m'importent tes menaces ! Dis-moi plutôt pourquoi ces gens pleurent et crient.

99        " Je vais te le dire. On transporte sur ce brancard le cadavre d'un chevalier de haut rang, issu d'une grande famille. Une mort qui n'a pas fini de causer des malheurs. " Par les armes ? " Oui. " De la main de qui ?" Le récit du nain fait comprendre à  Hector que ce chevalier est celui qu'il a tué en venant au secours de Synados de Windsor, celui qui était le cousin de sa femme. Quelle conduite adopter ? Il se le demande avec embarras : s'il s'approche du corps, ils vont tous lui tomber dessus ; s'il fait demi-tour, il ne pourra pas le taire pour rester fidèle à  son serment, quand il devra raconter à  la cour d'Arthur ce qui lui est arrivé. Finalement,[p.315] que Dieu l'abandonne, s'il ne s'aide pas lui-même, se dit-il.

100       Il quitte le nain, s'approche du brancard et salue tout le groupe sans qu'on lui réponde un mot. Mais voilà  que les plaies du mort (il avait pourtant commencé de sentir) se mettent à  saigner sur son passage. "C'est lui, le meurtrier ! Saisissez-vous de lui !" crie le nain. Une vingtaine de chevaliers entouraient le brancard, certains désarmés, d'autres en armes, mais sans heaume. L'un d'eux reconnut Hector à  ses armoiries : "Par Dieu, c'est lui qui a tué mon seigneur !" s'exclame-t-il. Ils se mettent à  pousser des cris, réclament qui leurs armes, qui leur heaume et l'assurent qu'il est un homme mort. Hector recule pour prendre de l'élan, attaque le premier qui arrive et le renverse au sol ; il en abat trois de la même manière avant d'y briser sa lance ; il met alors la main à  l'épée et se lance dans la mêlée avec fougue ; le cheval n'est pas en reste sur celui qui le monte.

101       "Maudit soyez-vous, s'il vous échappe !" s'écrie le nain qui s'était rapproché. Tous se jettent sur lui, l'assomment sous une grêle de coups qui, peu à  peu, le fatiguent et l'affaiblissent.

          C'est alors qu'apparut sur le chemin un chevalier errant en compagnie d'une demoiselle. C'étaient celui qu'Hector avait vengé de la honte que lui avait faite [p.316] Guinas de Blahestan et celle qui l'avait guidé jusqu'à  la tente de Guinas. Dès qu'elle vit Hector au milieu de ceux qui s'en prenaient à  lui : "Seigneur, dit-elle à  son ami qui s'avançait vers eux, c'est le chevalier qui a combattu pour vous contre Guinas au péril de sa vie. Ils vont le tuer si vous n'allez pas à  son secours. " Vous êtes sà»re que c'est lui ? " Tout à  fait sà»re. " Alors, il n'a rien à  craindre."

102       Il s'approche et leur ordonne à  tous de reculer. "Mais, seigneur, s'écrient-ils d'une seule voix, c'est lui qui a tué votre frère !" Il s'évanouit à  cette nouvelle. Les chevaliers reprennent leurs attaques contre Hector ; cependant, la demoiselle se jette au milieu d'eux : elle les fera tous mettre à  mort s'ils s'obstinent ; son ami se porte garant pour ce chevalier, assure-telle. Comme il reprend ses esprits, elle lui dit que, s'il ne vient pas en aide à  Hector, il sera parjure et il leur ordonne alors, sur leur vie, de ne plus le toucher. Ils renoncent donc.

          "Comment vous appelez-vous, seigneur chevalier ? " Mon nom est Hector. " Vous avez tué mon frère, Hector, et je sais dans quelles circonstances. Mais d'un autre côté, vous avez tant fait pour moi que je ne veux pas vous prendre en traître. Partez donc : ici, vous n'avez rien à  craindre ; mais ailleurs, ne comptez pas sur moi. " Grand merci à  vous."

103       Tandis qu'Hector s'éloigne, le nain, qui était plus déloyal qu'eux tous réunis, prend les chevaliers à  partie : la honte et la mort seront leur lot s'ils ne l'écoutent pas [p.317] - ce qu'ils promettent de faire. Il réclame un écuyer : on le lui fait venir ; il l'envoie se poster à  un passage qu'il connaissait et que le chevalier ne pouvait éviter. "Arrange-toi pour y être avant lui et ne le laisse pas passer sans lui demander où il va ; il te répondra qu'il se rend au pays de Norgales ; toi, tu diras que tu peux lui servir de guide et tu l'emmèneras à  la Source de l'ermite (tu sais où c'est) ; alors, tu lui raconteras qu'elle n'a pas sa pareille au monde et que celui qui boit de son eau se sent aussi frais et dispos que s'il n'avait jamais eu mal nulle part. Il mettra pied à  terre ; profites-en pour sauter sur son cheval et pour prendre la direction des Marais ; il te suivra sà»rement, car ce n'est pas un lâche et nous nous emparerons de lui puisque Ladomas (c'était le nom du chevalier qui s'était interposé et son frère, celui qui était mort, s'appelait Maltaillé) ne le protège plus, où qu'il aille. Et, ajoute-t-il, emporte un pain avec toi : tu en tremperas des tranches dans l'eau de la source ; si le chevalier n'a pas mangé de la journée, cela lui fera peut-être envie."

104       L'écuyer s'en va en suivant les indications du nain, rejoint le chevalier et lui demande où il va. "Au pays de Norgales. " Ce n'est pas la bonne route, seigneur.[p.318] " Par où faut-il donc passer ? interroge Hector qui ne se méfie pas. " Vous n'avez qu'à  me suivre." L'autre lui emboîte le pas et ils quittent le chemin emprunté jusqu'alors. Le nain leur en fait prendre un autre, envahi par les herbes et peu fréquenté. Hector fait remarquer qu'il a du mal à  croire que ce soit le bon : on dirait que personne n'y passe. "Peut-être, réplique l'écuyer, mais ce raccourci rattrape tout droit la grand route que vous avez manquée il y a longtemps. Je vais vous y ramener au plus vite."

105       Hector  continue  donc  de  le  suivre  jusqu'à   la Source de l'ermite - elle devait son nom au religieux qui vivait sur la colline au-dessus, et qui ne buvait que de son eau. "Avez-vous déjà  mangé, seigneur ? interroge l'écuyer. " A dire vrai, non. " J'ai apporté un pain et, pour ma part, j'ai grand faim. Mais même si vous n'aviez rien à  vous mettre sous la dent, vous devriez profiter de cette source pour boire : son eau est la plus pure de toute la Grande-Bretagne ; c'est un vrai mystère : si blessé et mal en point qu'on soit, il suffit de s'y désaltérer pour se retrouver en pleine santé. Puisque vous n'avez pas mangé de la journée, descendez de cheval et trempez-y deux ou trois tranches de pain. Pour moi, je n'ai que trop jeà»né."

106       [p.319] Il finit par convaincre Hector et prépare les tranches de pain. Le chevalier enlève son heaume et son écu qu'il suspend à  la branche d'un chêne, pendant que l'écuyer attache son destrier à  côté de la source. Affamé, il se jette sur la nourriture, et l'autre en profite pour saisir le heaume, l'écu qu'il se passe au cou et, enfourchant la monture du chevalier, pour s'en aller avec. A cette vue, Hector comprend qu'il est tombé dans un piège ; il se précipite vers le cheval de l'écuyer, se met en selle d'un bond et pique des deux pour lui faire prendre le galop. Le fuyard s'éloigne évidemment sans l'attendre, mais faisant force d'éperons, le chevalier réussit presque à  le rattraper. Alors, il éperonne à  son tour pour prendre de la distance en filant à  vive allure.

107       La poursuite se prolongea tant et plus jusqu'aux abords de la cité des Marais (c'était là  que le nain avait dit d'amener Hector) qu'on appelait ainsi parce qu'elle en était entourée de tous côtés. Les deux cavaliers franchissent la porte l'un poursuivant l'autre et, toujours à  cheval,[p.320] l'écuyer s'engouffre au fin fond d'une maison. Hector, ne sachant pas ce qu'il est devenu, met pied à  terre, pénètre à  sa suite, mais sans voir personne. Il monte un escalier qui l'amène au sommet d'une tour où un vieillard aux cheveux presque entièrement blancs était assis. Après qu'ils se sont salués l'un l'autre, Hector demande : "Seigneur, faites-moi rendre mon cheval qu'un écuyer a fait entrer chez vous, et mon écu et mon heaume qu'il s'est aussi appropriés." Le vieil homme veut savoir qui il est. "Un chevalier de la maison du roi Arthur", répond-il.

          Juste à  ce moment, l'écuyer entre dans la salle, accompagné d'une bonne dizaine de chevaliers et de sergents, tous en armes. "C'est lui qui a volé mon cheval ! Il m'a tendu un piège et m'a pris en traître. " Pas du tout : le droit était de mon côté. On n'a pas à  faire preuve de bonne foi ni de loyauté avec un meurtrier, et c'est ce que vous êtes." Et à  l'adresse du vieillard : "C'est lui qui a tué votre fils, Maltaillé ; il l'a pris par surprise et l'a assassiné."

108       Au comble de l'indignation et de la honte, Hector met la main à  l'épée, se précipite sur l'écuyer et lui fend la tête jusqu'aux épaules. Puis il recule d'un saut et apercevant, au fond de la salle, un écu pendu à  un crochet, il tranche la courroie d'un coup d'épée : l'écu tombe à  terre où il le ramasse et il entreprend de résister sans faiblir à  ceux qui l'attaquent. Il faisait pitié au vieil homme à  qui n'échappait pas la trace de ses blessures antérieures. Se levant au plus vite de son siège,[p.321] il va vers lui. "Un moment !" s'écrie-t-il, tout en intimant à  ses gens l'ordre de reculer, ce qu'ils font. "Rendez-vous, dit-il à  Hector. " A quelles conditions ? " Mettez-vous à  ma merci. " Certainement pas : j'ignore ce que vous entendriez par là . Mais je veux bien le faire si vous me permettez de me justifier de l'accusation d'avoir pris votre fils en traître et de l'avoir assassiné."

109       C'est alors que ceux qui escortaient le cadavre de Maltaillé arrivent et frappent à  la porte. Ladomas entre avec eux et il monte dans la tour avec le corps ; à  la vue d'Hector, il est saisi d'inquiétude car il craint de ne pas pouvoir le protéger comme il le voudrait. "Hélas ! Que faites-vous ici ? " J'y ai suivi un voleur qui m'avait pris mon cheval."

          Le seigneur court à  Ladomas, tout à  sa douleur de voir mort son autre fils. "Ne tuez pas ce chevalier, père ! Sans lui, moi aussi je serais mort." La demoiselle éclate en sanglots. A nouveau, le vieil homme exige qu'Hector se rende,[p.322] mais il continue de refuser. "Rendez-vous à  mon père ! intervient Ladomas. " Je m'en voudrais de ne pas écouter un de vos conseils", répond Hector qui tend son épée au seigneur, lequel s'en saisit.

110       Tous les chevaliers et les hommes d'armes se retirent et on dresse un lit pour Ladomas qui, après qu'on a aidé Hector à  se désarmer, l'enferme dans une chambre, loin de la vue de son père et de ses gens, afin d'éviter l'action d'un fou contre lequel il ne pourrait pas le protéger. Une fois là , le prisonnier promet de n'en sortir qu'avec la permission du seigneur.

          On descend le brancard dans la cour et on apporte le corps dans la salle au milieu d'immenses manifestations de deuil. Gens d'église et prêtres sont chargés de célébrer le service funèbre : il avait fallu deux jours pour ramener le cadavre, mais le seigneur avait refusé qu'il soit enterré ailleurs. S'il avait été moins vieux, personne n'aurait pu l'empêcher de tuer Hector, mais à  son âge, sa seule préoccupation était le salut de son âme ; il se consolait aussi en pensant à  ce que celui-ci avait fait pour Ladomas quand il avait affronté Guinas.

111       Rien ne manque à  Hector dans la chambre où on l'a installé et où la demoiselle pour qui il a combattu Guinas vient lui tenir compagnie dès qu'elle peut s'échapper.

          Le lendemain a lieu l'enterrement de Maltaillé. Impossible de décrire le concours de peuple et le deuil général qui y présidèrent ; même Hector ne put retenir ses larmes.

          Après avoir mentionné ses funérailles, le conte ne dit plus rien de Maltaillé et n'ajoute rien, pour le moment, sur le compte d'Hector. Il en revient à  Galehaut et à  Lancelot qui auraient eu la vie belle s'ils avaient eu auprès d'eux celles qu'ils aimaient, mais l'éloignement était un obstacle insurmontable, et elles-mêmes n'en souffraient pas moins qu'eux.

LXIIa

Séjour de Lancelot en Sorelois (suite)

1         [p.323] Lancelot est si malade qu'il en a perdu le boire et le manger et qu'il n'arrive pas à  dormir. Galehaut, consterné de le voir dans un si triste état, lui demande ce qu'il a. "Je vais mourir, je le sais bien. " Très cher compagnon, la vue de madame la reine ne vous ferait-elle pas du bien ? " Je crois que si, seigneur. " Alors, par Dieu, je vais faire en sorte que vous la voyiez. " Comment cela, seigneur ? " De la façon suivante : nous lui ferons savoir qu'elle nous oublie trop puisque nous ne l'avons plus vue depuis le début de mai et que nous sommes en janvier ; elle doit s'arranger pour que nous puissions la rencontrer. " Non, par Dieu, je vous en prie : elle est si bonne et si loyale que, si ç'avait été possible, elle l'aurait fait, mais, à  coup sà»r, elle en est empêchée. Je crains trop de lui causer quelque ennui. J'aimerais mieux supporter mon mal tant que je pourrai, et puis mourir : je ne vis que par elle et ma mort lui coà»terait plus qu'à  moi. Cela dit, ce que vous ferez sera bien. " Soyez tranquille, je réponds d'elle. " Comment sera-t-elle au courant, seigneur ? " Nous allons lui dépêcher votre cousin Lionel et je me charge de lui confier le message qu'il faut."

2         Galehaut appelle donc le garçon : "Tu iras trouver madame la reine et tu lui parleras en privé, sans témoin. Voici comment t'y prendre : tu t'enquerras du roi Arthur et de la dame de Malehaut [p.324] que tu prieras de te ménager un entretien avec le fleuron de toutes les dames, ce qu'elle fera volontiers. Surveille tes paroles et tes manières et montre-toi convaincant en sa présence car elle est, parmi les dames, semblable à  la rose parmi les fleurs. Si elle te demande qui tu es, réponds que tu es le fils du roi Bohort de Gaunes et le cousin de Lancelot. Si elle te demande ce que devient son ami, réponds que, loin d'elle, il ne peut qu'aller mal. Ajoute que nous n'avons pas mérité un si long oubli de sa part, et qu'elle doit faire en sorte que nous puissions la voir au plus tôt, si elle veut faire preuve de compassion envers deux grands malheureux."

3         Galehaut n'omit rien de ce qui lui parut pouvoir la convaincre et Lionel, avant de prendre congé, assura qu'il répéterait fidèlement tout ce qui lui avait été dit. "Va donc et garde, sur la prunelle de tes yeux, de ne confier à  personne qui tu es ni où tu vas : ce serait la honte pour toi et la mort pour nous." Le jeune homme répond que, loin d'en avoir l'idée, il se laisserait plutôt arracher les yeux. Il s'en va sans attendre et prend le chemin le plus direct pour gagner la cour du roi Arthur.

          Mais le conte cesse ici de parler de Galehaut,[p.325] de Lancelot et de Lionel ; il revient à  monseigneur Gauvain.

LXIIIa

Quête de Lancelot (suite).
Aventures de Gauvain

1         Après avoir laissé, dans le pré du Carrefour, le chevalier au bras cassé et la porteuse de l'écu qui se rendent à  la cour du roi Arthur, Gauvain poursuit sa chevauchée jusqu'à  la rivière qui traversait la forêt et il la longea tout le jour. A la tombée du jour, il aperçoit, au bord de l'eau, sur sa droite, un homme tout de blanc vêtu marchant à  vive allure. Comme il n'a rien mangé de la journée, qu'il va bientôt faire nuit et que les profondeurs de la forêt sont pleines de périls et de pièges, il éperonne en direction de l'homme à  l'habit blanc. Celui-ci, qui l'entend venir, lui jette un coup d'oeil et, voyant qu'il a affaire à  un chevalier, s'arrête pour l'attendre et le salue en ôtant son capuchon : "Bienvenue à  vous !"

2         Gauvain, se disant qu'il doit être ermite ou prêtre, descend de cheval et l'interroge. "Ermite, non ; mais je suis homme d'Eglise. " Et où allez-vous ?[p.326] " Non loin d'ici, chez un ermite ; je viens de Leverzep, et je me dépêche parce qu'il ne chantera pas les vêpres avant que j'y sois. " Comment ? Mais je croyais qu'il n'y avait qu'un seul ermitage dans cette forêt. " Non, seigneur, il y en a trois : l'ermitage du Carrefour, un autre qu'on appelle "l'ermitage caché" parce qu'il se trouve dans le lieu le plus isolé que vous ayez jamais vu et le troisième est l'ermitage de la Croix parce que, selon les Anciens, c'est là  que fut érigée la première croix en Grande-Bretagne et même dans tout le pays                 d'ici jusqu'à  l'Océan. " Et ce Leverzep d'où vous venez, est-ce loin ?    " Au moins à  deux lieues galloises. " De quel côté ? " Par là ", dit-il en lui montrant la gauche.

3         "Cela ne ferait-il pas un grand détour ? Dites-moi plutôt, je vous prie, si je peux trouver près d'ici un endroit où passer la nuit. " Non, seigneur : tout le pays n'est que ruines à  cause de la guerre entre le roi de Norgales et le duc de Cambenync. Si vous m'en croyez, venez avec moi à  l'ermitage : nous vous y traiterons avec honneur.[p.327] " Puisque vous me le conseillez, c'est ce que je vais faire. Mais, montez donc en croupe derrière moi : nous irons plus vite. " Non, seigneur ! Mon pas est aussi rapide que l'amble de votre cheval."

4         Gauvain se remet en selle et suit le clerc qui est parti en avant à  vive allure. Une fois à  l'ermitage, celui-ci frappe à  la porte et l'ermite leur ouvre. La vue du chevalier lui fait visiblement plaisir et il l'invite à  entrer. L'autre s'occupe de mener le cheval à  l'écurie, puis revient aider Gauvain à  se désarmer. Après quoi, l'ermite va chanter les vêpres auxquelles assiste le chevalier et, l'office achevé, il se dépêche de faire préparer ce qu'il peut pour le dîner - c'était un vendredi, précise le conte.

          Après le repas, pendant la soirée, il demande à  Gauvain qui il est et celui-ci lui répond qu'il est du royaume de Logres. "Appartenez-vous à  la maison du roi Arthur, seigneur ? " Oui. " En ce cas, il doit vous avoir envoyé ici à  cause du conflit qui oppose le roi de Norgales au duc de Cambenync ? " Pas du tout, et ce n'est pas à  vous que j'irais mentir. Je recherche un chevalier dont j'ignore tout.[p.328] " Avez-vous été en relation avec monseigneur le duc ? " Je ne l'ai jamais rencontré."

5         L'ermite le regarde plus attentivement et, comme il lui trouve tout l'air d'un preux : "Puisque vous êtes de la maison du roi Arthur, seigneur, dites-moi votre nom : j'ai entendu dire que les plus vaillants en font toujours partie. " Qui vous a dit cela ? " J'ai eu, ici avec moi, un chevalier - il a été pour moi un maître et un compagnon -, un religieux plein de piété, et puis il est parti, désespéré de voir ce qui se passait. Il avait un fils, qu'un de ses voisins avait entrepris de chasser de ses terres, - et il y était presque arrivé ; il ne lui restait plus qu'un château très bien fortifié où il avait rassemblé ses gens. Celui qui lui faisait la guerre était un chevalier redoutable du nom de Ségurade dont la seigneurie se situait à  la limite de la Bretagne, à  côté de Roestoc et près de la Saverne. Quand Maret (ainsi s'appelait le fils de ce religieux) comprit que tout était perdu pour lui, il ne vit pas d'autre issue que de prendre la fuite : tous ses hommes l'abandonnaient par crainte de ce chevalier imbattable. Il vint donc trouver son père (Alier, pour le nommer) qui, d'après ce qu'on dit, avait lui-même été un homme de guerre aussi remarquable par son courage que par sa prouesse, et lui confia qu'il s'apprêtait à  quitter le pays.

6         Le désespoir de son fils jeta le trouble dans le coeur d'Alier qui demeurait un homme charnel. Il me demanda conseil, mais je ne sus que lui répondre. Alors, il me dit :[p.329] 'Est-ce que celui qui s'en prend à  qui ne lui a rien fait n'est pas pire qu'un Sarrasin ? Si j'allais outremer combattre les ennemis de la chrétienté, on le porterait à  mon crédit parce qu'en tant que chrétien je dois consacrer mes forces à  faire justice de la mort de Jésus-Christ. Eh bien, j'irai faire rendre justice à  mon fils qui est chrétien, je l'aiderai contre ces mécréants qui en veulent à  sa vie.' Voilà  le raisonnement qu'il m'a tenu. Puis il est parti, toujours vêtu de son habit de religieux : il ne voulait pas quitter la robe, disait-il. C'est lui qui m'a souvent parlé de la maison du roi Arthur et il affirmait qu'il en avait longtemps fait partie. " Par Dieu, il ne mentait pas. Et à  quand remonte son départ ? " Après Pâques. Depuis, j'ai eu plusieurs fois de ses nouvelles : la guerre a tourné à  son avantage (il n'a pas épargné ses efforts !) et il doit revenir bientôt. Il m'a recommandé de demander leur nom à  tous les chevaliers que je rencontrerais, si j'en avais le loisir ; et comme je l'ai en effet, je vous prie de me dire le vôtre.

7         " Je ne l'ai jamais caché à  personne et ce n'est pas avec vous que j'irais commencer ! Je m'appelle Gauvain et je suis le neveu du roi Arthur. " Ah ! seigneur, soyez le bienvenu, et plus que tout autre chevalier, car vous le méritez bien. Je n'ai qu'un regret, c'est que nous ne puissions pas mieux vous faire honneur. Que Dieu s'en charge à  notre place, puisque tout le monde dit du bien de vous. Et où allez-vous ? Par quel chemin ? " Je voudrais être déjà  arrivé sur les terres de Galehaut, le fils de la Géante. " Etes-vous sà»r qu'il y soit ? " Certes non [p.330] " Et qu'allez-vous y faire ? " Eh ! bien voilà  : je suis en quête du meilleur chevalier du monde, un tout jeune homme, et j'ai des raisons de croire qu'il est avec Galehaut. " Comment s'appelle-t-il ? " Lancelot du Lac, seigneur." Après un instant de silence, l'ermite conclut : "Que Dieu vous donne de réussir !" Puis il se met à  parler de la guerre entre le duc de Cambenync et le roi de Norgales : "Demain, les gens du roi doivent se rassembler à  Leverzep ; le duc y est avec toutes les troupes dont il dispose, mais on dit que le camp adverse a l'avantage du nombre."

8         Gauvain s'enquiert de qui a tort dans ce conflit. "C'est le roi, affirme l'ermite. Il a profité de ce que le duc était allé s'acquitter de son service auprès du roi Arthur pour mettre un château en état de défense sur ses terres mais il l'a perdu ; monseigneur le duc l'a donné à  un vaillant chevalier qui avait enlevé, à  sa prière, la fille du roi." Gauvain comprend qu'il s'agit du château d'Agravain. Il demande qui a le dessus dans la guerre. "C'est le duc, même s'il a subi un revers avec la perte de son fils dont la mort a causé beaucoup de chagrin dans le pays ;[p.331] il n'avait pas son pareil : un si beau et brave jeune homme ! et si soucieux de l'Eglise. Sans cela, il n'y aurait que des succès et des honneurs à  porter au compte de son père."

9         L'ermite et Gauvain continuèrent de parler jusqu'à  l'heure du coucher, et on dressa un bon lit pour le chevalier.

          Le lendemain, après matines, le religieux trouva Gauvain debout et lui souhaita le bonjour. "Que Dieu vous bénisse ! répondit-il. " C'est l'heure de la messe. Vous devriez y assister, seigneur. " D'autant plus volontiers que je ne le fais pas aussi souvent que je voudrais." Il écouta avec recueillement l'office que chanta l'ermite, puis il alla s'armer avant de prendre congé et de se préparer à  enfourcher son cheval.

          Le prenant à  part, son hôte lui dit alors : "Vous êtes un chevalier digne de ce nom, seigneur, on s'accorde à  le reconnaître. Si vous me confiez pourquoi vous cherchez ce Lancelot, peut-être que je serais à  même de vous dire où avoir de ses nouvelles. " Je vous donne ma parole que je ne suis animé que de bonnes intentions. Parmi les chevaliers que je ne connais pas personnellement, il n'y en a pas pour qui je nourrisse de meilleurs sentiments."

10        Et il lui raconte comment vingt chevaliers appartenant à  la maison du roi Arthur étaient partis à  sa recherche. "Alors je vais vous dire comment [p.332] vous renseigner sur lui. L'autre jour, une de mes nièces qui se rendait à  la cour a passé la nuit ici, elle m'a dit qu'il était en Sorelois avec Galehaut." Gauvain répond qu'il a lui-même rencontré cette jeune fille, "à  telle enseigne qu'elle portait un écu. " C'est exact, et vous devez savoir qu'elle est une proche parente de Lancelot. " Et où se trouve précisément le Sorelois ? " Après le pays de Norgales, en allant vers le soleil couchant. Mais il ne suffit pas d'être sur place pour rencontrer celui dont vous êtes en quête, parce qu'il fait tout ce qu'il peut pour qu'on ignore sa présence. Jamais je n'en aurais parlé à  qui que ce soit d'autre qu'à  vous ; mais il n'y a rien à  cacher à  un aussi vaillant et loyal chevalier. " Seigneur, intervient Gauvain, j'aimerais beaucoup passer par Leverzep puisque le duc de Cambenync y est.

11        " Je vais d'abord vous énumérer tous les lieux qui vous serviront de repères dans votre itinéraire, puisque j'ai commencé de le faire. Vous traverserez le royaume de Norgales jusqu'à  l'Assurne ; à  partir de là , tous ceux à  qui vous demanderez votre chemin seront capables de vous l'indiquer. Quand vous aurez longé la rivière sur une grande partie de son cours, vous verrez, sur votre droite, une très haute colline (dans le pays, on l'appelle la Montagne Ronde) : vous continuerez d'aller tout droit jusqu'à  une autre rivière qui coule dans sa direction ; parvenu à  son pied, vous tournerez et vous monterez jusqu'au sommet. Vous y trouverez un ermitage ; celui qui y vit est mon supérieur :[p.333] saluez-le de ma part et dites-lui que je le charge (rappelez-lui qu'il a été mon maître) de vous renseigner sur Lancelot, s'il sait quelque chose. Vous verrez ce qu'il pourra vous dire. S'il vous plaît, restez une nuit avec lui : il en sera mieux disposé à  votre égard, car tous ceux qui ne vous ont jamais rencontré désirent faire votre connaissance à  cause du bien qu'on dit de vous. D'autre part, je vous sais très bon gré de ce que vous m'avez dit, que vous aimeriez passer par Leverzep. Je n'osais pas vous le demander : j'avais peur que vous me soupçonniez d'avoir une idée derrière la tête. Mon clerc vous y mènera jusqu'à  ce que vous soyez en vue. " Grand merci."

12        Il prend congé et l'ermite charge donc le clerc de le conduire jusqu'aux abords de la cité. Ils se mettent en route, Gauvain suivant son guide, jusqu'à  la forêt de Bresquehan. Quand ils commencèrent de distinguer des fortifications : "Voici Leverzep, seigneur. " Ce chemin y mène ? " En effet. " Rentrez donc : vous m'avez accompagné assez loin. " S'il vous plaisait, seigneur, j'aimerais bien continuer. " Non, et allez à  Dieu."

          Cependant qu'il fait demi-tour, Gauvain lui dit de saluer son maître de sa part et...

13        [p.334]... craignant d'avoir perdu du temps, il se remet en route aussitôt. Quand il arriva à  Leverzep, la matinée était déjà  bien entamée : en hiver, les jours ne sont pas longs !

          A trois portées d'arc, de nombreux chevaliers étaient aux prises sur le champ, devant la forteresse ; les assiégés avaient tenté une sortie et n'avaient pas le dessus. Il y avait aussi un chevalier isolé, au milieu du pré, qui n'avait pris parti pour aucun des deux camps. Gauvain fait halte : il se demande si les belligérants ont convenu d'une rencontre "à  forces égales", mais selon quelles modalités ? Il préfère donc ne pas intervenir, craignant qu'on ne le prenne mal.

          Cependant, le clerc s'était dit que ce serait vraiment dommage de rater une si belle empoignade. Il avait donc pris un raccourci et était venu se poster en haut des remparts. Quand il vit que Gauvain restait sans bouger, il fut au regret de sa vie, tant il aurait aimé le voir jouter. Mais ne pourrait-il pas faire en sorte qu'il se décide ? Il descend donc du mur et entre dans le champ. Le frère du duc avait réussi à  sortir de la mêlée où il avait été mis en difficulté, pour aller changer de heaume. "Seigneur, dit le clerc qui l'intercepte au passage, attendez un moment ! Je vais vous montrer comment vous assurer la [p.335] victoire. Vous avez là , sous vos yeux, le chevalier le plus accompli qui ait jamais porté un écu. Il vous suffirait de l'avoir dans votre camp. " Comment s'appelle-t-il ? " Eh ! par Dieu, c'est monseigneur Gauvain, le neveu du roi Arthur." Cette nouvelle comble de joie son interlocuteur. "Mais lequel est-ce ? J'en vois deux. " Celui à  l'écu blanc", dit le clerc.

14        Le chevalier lui recommande de n'en rien dire à  personne (ce qu'il lui promet), tire sur la bride de son cheval et s'approche de Gauvain au galop. Dès qu'ils sont à  portée de voix, il le salue. "Ah ! seigneur, venez nous prêter main-forte : ce sera une bonne action et un geste de courtoisie. Comme vous le voyez, nous sommes en grande détresse, alors que nous ne faisons que défendre notre droit et notre légitime héritage contre nos assaillants. " Je me demandais vraiment ce qu'il en était. Comme il y a là  un chevalier qui reste sans bouger, j'avais pensé que vous vous affrontiez "à  forces égales". " - non, seigneur : nous sommes beaucoup moins nombreux. " En ce cas, vous pouvez compter sur moi. Mais allez aussi demander à  cet autre chevalier de vous aider : un brave de plus, cela compte !"

          Le frère du duc s'en va donc l'en prier. "Et l'autre, là -bas, vous vous êtes adressé à  lui ? " Oui, seigneur. " Va-t-il se ranger à  vos côtés ? " Oui, seigneur. " Savez-vous qui il est ? " Je n'en suis pas sà»r, mais si vous me promettiez de le garder pour vous, je vous confierais ce que j'ai entendu dire. " Dieu m'en soit témoin, je saurai me taire.[p.336] " C'est monseigneur Gauvain." Persuadé qu'il s'agit d'un mensonge, le chevalier éclate de rire : pour lui, c'est seulement quelqu'un qui se fait appeler Gauvain. Le frère du duc renouvelle sa demande. "Contentez-vous de Gauvain ! réplique l'autre. Puisque vous l'avez, cela doit vous suffire ; ne comptez pas en plus, sur moi."

15        Ce chevalier était Girflet, le fils de Doon, mais il ne portait pas ses armes habituelles, qui auraient permis de le reconnaître, parce qu'il les avait perdues à  l'issue d'un combat où il avait été fait prisonnier, après que Gauvain les avait quittés tous les quatre - Yvain, Sagremor, Keu et lui - quand Hector les avait désarçonnés. Ç'avait été un épisode de la guerre entre Maret, le fils d'Alier et Canagués le neveu de Ségurade, celui-là  même que Gauvain avait vaincu en le frappant de son propre heaume.

16        Le frère du duc s'en retourne auprès de Gauvain : le chevalier, dit-il, ne veut pas leur prêter main-forte "parce que vous vous êtes rangé dans notre camp", mais il n'ajoute pas que lui-même connaît son nom et qu'il lui en a fait part. Il renonce à  aller changer de heaume pour voir ce dont est capable Gauvain et ils s'en vont ensemble.

          [p.337] Tandis que Girflet se dirige vers le camp adverse, Gauvain évite le plus épais de la mêlée, mais s'élance au galop en direction d'un groupe à  l'écart qui, armes et courroies d'écu soigneusement ajustées, s'apprêtait à  prendre part au combat. A sa vue, Girflet se dit qu'il regretterait de ne pas l'avoir attaqué le premier : il ne pense pas avoir affaire à  Gauvain, mais si c'était vraiment lui, eh bien, soit ! Il ne peut retirer que de l'honneur à  se mesurer à  lui et il avait si souvent désiré avoir l'occasion de le faire incognito !

17        Il ramène son écu devant lui et éperonne son cheval qu'il lance au galop contre Gauvain. Dès que celui-ci le voit, reconnaissant en lui le chevalier qui se tenait immobile au milieu du pré, il le charge à  son tour ; la vitesse des montures et la violence des coups portés font se fendre les écus des deux cavaliers. La lance de Girflet se brise et Gauvain le frappe avec tant d'adresse et de force qu'il le désarçonne brutalement, mais sa lance, à  son tour, n'y résiste pas. Jetant un coup d'oeil autour de lui, il constate que ceux avec qui il avait eu l'intention d'en découdre se dirigent vers la mêlée. Il éperonne son cheval pour s'enfoncer au coeur du groupe et, l'épée à  la main,[p.338] il se met à  faire force d'armes. Tous ceux qui le voient ont peine à  en croire leurs yeux. Quant au frère du duc, il se tient auprès de lui, sans relâcher ses efforts, bien qu'il se fà»t déjà  beaucoup dépensé.

18        Une fois Girflet à  nouveau en selle, il s'approche de la mêlée où était engagé Gauvain, comprend aussitôt, à  la vue de ses prouesses, que c'est bien lui et le regarde faire avec satisfaction. Et comme il ne peut supporter de le voir parfois, si peu que ce soit, mis en difficulté, il lui prête aussitôt main-forte... ce dont Gauvain s'aperçoit non sans étonnement. Du coup, il se demande qui il peut être.

          Sur ces entrefaites, le frère du duc s'approche de lui : "Regardez comment tourne la bataille, seigneur ! C'est à  un seul homme que vous le devez." Le duc l'avait repéré, mais ignorait son identité. "Il appartient à  la maison du roi Arthur. " Et qui est-ce ? " Sans erreur, c'est monseigneur Gauvain. " Eh bien, approchons et allons le regarder faire !" Tous les gens du duc rivalisaient de prouesse car Gauvain redonnait courage aux plus craintifs. Cependant, le frère du duc était surpris de voir Girflet qui s'était d'abord rangé contre lui aider Gauvain à  se débarrasser de ses adversaires chaque fois qu'il le pouvait.

19        Le camp de Gauvain se comporte au mieux, tandis que, en face,[p.339] malgré l'avantage du nombre, c'est une déroute sans retour. La poursuite s'organise : ceux de Leverzep font force d'éperons après leurs ennemis que Girflet ("qui peut-il être ?" s'étonne Gauvain) et ce dernier talonnent.

          Un fossé se présente devant Gauvain qui, sentant son cheval assez fringant pour le franchir, lui lâche la bride ; un second fossé : avant de le lancer à  nouveau, le cavalier tire si fort sur les rênes que l'une d'elles se rompt. Girflet parvient à  arrêter l'animal en le saisissant par l'autre rêne et renoue celle qui s'était cassée. "Seigneur, dit-il, j'ignore au service de qui je me suis mis ; si je suis dans ce camp, c'est uniquement pour vous. Par l'être que vous chérissez le plus au monde, dites-moi qui vous êtes." Gauvain se nomme. "Ah ! seigneur, s'écrie l'autre au comble de la joie, aucun nom ne m'aurait fait autant de plaisir à  entendre ! Que Dieu se détourne de moi si, depuis que j'ai été renversé, j'ai pensé que ce pouvait être par quelqu'un d'autre. " Et vous, qui êtes-vous donc ? " Girflet, seigneur."

20        A l'énoncé de ce nom, Gauvain le prend dans ses bras, tout armé comme il était, et lui fait fête. Le temps de ces retrouvailles, les gens de Norgales étaient revenus avec fougue sur ceux du duc et avaient déjà  repris le dessus.[p.340] Ce que voyant, Girflet fait remarquer : "Voyez, seigneur, comme, sans vous, cela va mal pour nous. Mais, dès votre retour, l'avantage changera à  nouveau de camp. Plà»t à  Dieu qu'ils ne trouvent pas où se réfugier : nous les ferions tous prisonniers."

          Piquant des deux, ils s'enfoncent à  nouveau dans la mêlée, épée au clair, encore plus désireux de se distinguer qu'ils l'avaient été jusque là  : on peut affirmer qu'aucun de ceux qu'ils atteignent dans leur charge ne soutient le choc, et leurs deux épées sont de si grande qualité qu'aucune pièce d'armure ne leur résiste. Leurs exploits font l'admiration de tous et, à  les voir, ceux qui avaient un temps reculé reprennent coeur et courage. Epouvantés, les gens du roi n'osent plus faire face et prennent la fuite. On les poursuit de nouveau ; ils lâchent les rênes à  leurs chevaux, pressant l'allure, cependant que les autres donnent de l'éperon pour les rattraper. Au cours de la galopade, un neveu du roi fit une chute ; le duc vint sur lui et l'acheva. "C'est pour le fils qu'il m'avait tué", dit-il.

21        Dès lors, ce fut une déroute sans espoir parmi les gens du roi ; chacun se réfugia où il put. Ceux du duc en tuèrent un grand nombre et firent beaucoup de blessés et de prisonniers ; mais il y en aurait encore eu davantage [p.341] sans la nuit qui vint surprendre les poursuivants et leur fit faire demi-tour.

          Gauvain et Girflet, eux, partirent ensemble le plus discrètement possible et allèrent au hasard jusqu'après la tombée de la nuit. Ils arrivèrent à  la lisière d'une forêt au moment où la lune se levait. Sa clarté permet à  Girflet de distinguer, croit-il, deux demoiselles. "Voyez-vous la même chose que moi, seigneur ? demande-t-il à  Gauvain. " Je vois deux demoiselles assises, là -bas, sous les arbres. " Voilà  une aventure qui convient bien à  l'heure qu'il est."

22        Ils se dirigent donc vers elles ; la plus belle se lève, s'avance vers eux : "Bienvenue, seigneurs ! Mais vous nous avez fait attendre ! " Que Dieu vous donne la bonne aventure !" répondent-ils. Et Gauvain : "Comment saviez-vous que nous allions venir ? " Nous en étions sà»res depuis ce matin." Tous deux mettent pied à  terre auprès d'elles et enlèvent leurs heaumes ; puis Gauvain emmène la plus belle des deux à  l'écart et Girflet fait de même avec l'autre ; mais elles l'étaient tant, l'une comme l'autre, qu'ils se disaient n'avoir jamais vu plus attirantes. Après s'être soulagés du poids de leurs armes et avoir débridé leurs chevaux, ils s'asseoient avec elles sous le couvert de la forêt et chacun prie la sienne d'amour. "Ce serait mal placer votre coeur que de me le donner, seigneur, répond la compagne de Gauvain ;[p.342] une jeune fille ni très belle, ni très fortunée, comme moi ne peut prétendre à  l'amour d'un homme comme vous. Mais je vous présenterai une amie, plus belle que toutes celles que vous avez pu voir, et d'une plus noble famille que la mienne."

23        Gauvain proteste qu'elle ne peut être plus belle qu'elle. "- si, que Dieu m'aide, et même cent fois plus. Quand vous la verrez, vous seriez au regret d'avoir pris votre plaisir avec moi et moi, je n'oserais plus la regarder en face : c'est ma dame, j'aimerais mieux mourir que de vous céder. " Qui est-elle donc ? s'enquiert Gauvain. " Par Dieu, vous ne le saurez pas avant de la tenir dans vos bras, si vous vous y risquez : vous êtes l'objet de tous ses désirs. " Et moi, savez-vous qui je suis ? " Bien sà»r : vous êtes monseigneur Gauvain et ce chevalier-là , c'est Girflet."

          Gauvain éclate de rire, la saisit dans ses bras et la couvre de tendres baisers, puis il s'allonge sur elle pour la prendre. Mais elle dit que non, que c'est impossible, mais qu'avant trois jours - elle s'y engage -, "si vous osez me suivre je vous présenterai une demoiselle plus belle que moi et que toutes celles que vous verrez jamais. Mais je vous en prie, sur la joie que vous souhaitez partager avec le plus cher objet de vos désirs, laissez-moi me relever." Ainsi adjuré, il renonce.

24        De son côté, l'autre demoiselle a accordé son amour à  Girflet : il peut faire avec elle tout ce dont il a envie ; en échange il lui promet d'aller où elle voudra.[p.343] Ils s'écartent de Gauvain et choisissent un endroit qui convient à  leur idylle, où ils prennent leur plaisir l'un de l'autre. Voilà  Girflet éperdument amoureux !

          La demoiselle qui est avec Gauvain l'invite à  la suivre, ce qu'il est tout prêt à  faire, dit-il. Il appelle Girflet et lui demande s'il veut s'en aller. "Oui, là  où celle que j'aime voudra. " Venez, seigneur, Girflet ne vous suivra pas." Gauvain interroge son compagnon qui confirme : c'est avec elle qu'il ira, à  son gré. "Alors, que Dieu vous protège ! " Qu'il soit avec vous. Et vous, où allez-vous ? " Avec cette demoiselle. " Que Dieu vous aide, vous pouvez être tranquille : là  où je vous mène, vous ne récolterez que de l'honneur et je pense que l'accueil qu'on vous y réservera ne laissera rien à  désirer."

25        [p.344] Ils quittent Girflet et son amie et chevauchent à  travers la forêt jusqu'à  la nuit tombée vers la destination de la demoiselle, qui connaissait bien le chemin, jusqu'au moment où ils voient un feu vers lequel elle se dirige. C'était un vrai brasier : on était à  la fin septembre ; la mauvaise saison avait commencé : les gelées et la neige n'allaient pas tarder ; déjà , il faisait froid, le matin et le soir. Il y avait là  une demoiselle et deux écuyers en armes. Gauvain et celle qui le guide s'approchent. Dès qu'on les voit, on vient à  leur rencontre, on salue la jeune fille et on demande qui il est ; elle répond que c'est le chevalier au monde pour qui elle a le plus d'amitié et d'estime. On s'empresse alors autour de lui, avec entrain ; on l'aide à  mettre pied à  terre et on fait ce qu'il faut pour son cheval - il y avait là  tout le nécessaire ; puis on prend son écu et son heaume qu'on suspend à  une branche d'arbre et, sur l'ordre de la demoiselle, on le désarme. Après quoi, celle qui les avait attendus avec les écuyers lui fait endosser un manteau qu'elle sort d'un grand coffre rangé dans la tente dressée à  côté du feu et qui, à  la voir, avait été prévue pour abriter un homme de haut rang.

26        Elle y fait porter des braises et monseigneur Gauvain y entre à  son tour avec sa demoiselle. Un des plus magnifiques lits qu'il ait jamais vus s'offre à  son regard : le soin mis à  le dresser, le luxe dont il témoigne sont autant d'énigmes pour lui.

          On installe des sièges autour du feu, on étend une nappe. Un somptueux dîner attendait les convives ; Gauvain s'étonne de la qualité des vins et des mets, tout prêts, dans ce lieu isolé. Après avoir pris le temps de se restaurer, lui et la demoiselle [p.345] firent une courte promenade dans le bois pour se détendre.

27        Sur le chemin du retour, il lui demanda d'où pareille tente provenait et pourquoi ce magnifique lit ; elle lui répondit que tout cela était pour lui : le lit et le déploiement de luxe qu'il avait vus. "Et pourtant, je suis la seule à  savoir votre nom et qui vous êtes." Tout cela le ravit. "Celle qui vous aime plus que tout au monde m'a dépêchée ici pour que vous soyez reçu avec autant d'éclat que faire se peut. Mais, pour savoir qui elle est, vous devez attendre qu'elle vous le dise elle-même. Sachez seulement qu'elle vous croit plus exigeant que vous ne l'êtes : elle s'imagine que vous ne daigneriez choisir comme amie qu'une dame ou une demoiselle de très grande famille et d'une beauté exceptionnelle ; aussi, pour rien au monde je ne voudrais lui avouer ce que vous avez cherché à  faire avec moi. Si vous deviez m'en reparler, je vous détesterais. Gardez-vous en donc, en pensant à  votre rang et au tort que vous me causeriez. " Soyez tranquille ! Mais dites-moi plutôt où vont Girflet et la demoiselle.

28        " Je vais vous le raconter. Il y a longtemps, elle a aimé un chevalier qui le lui rendait bien... jusqu'au jour où il l'a abandonnée par amour pour une autre femme qui était loin d'avoir les mêmes qualités qu'elle et à  qui il donna tous ses bijoux, en particulier un des plus beaux diadèmes qui soient. Elle alla les lui réclamer, mais il déclara qu'il ne les lui rendrait jamais. Et comme sa nouvelle amie portait justement le diadème, elle menaça de le lui prendre de force, avec ses autres joyaux, à  la première occasion. Il lui demanda sur qui elle comptait pour l'aider à  les récupérer : 'Sur un chevalier qui vaut mieux que vous, par Dieu, un chevalier de la maison du roi Arthur, qui me prendra sous sa sauvegarde ; [p.346] je vous l'amènerai, et vous verrez bien que je pourrai faire de vous deux tout ce que je déciderai. " Espèce de putain ! Puisque vous me mettez au défi, je ne bougerai pas d'ici pendant un mois'. Je suis sà»re qu'elle le mène là .

29        Je voulais aussi vous dire, pour répondre à  une autre de vos questions, qu'hier, en traversant la forêt, nous avons rencontré une demoiselle - j'ignore qui elle est - qui nous a conjurées de lui dire en quête de quelles aventures nous étions, nous promettant de nous mettre sur la voie si elle le pouvait. Nous lui avons répondu que nous cherchions monseigneur Gauvain et un autre chevalier de la maison du roi Arthur. 'Vous ne pouviez pas avoir plus de chance. Ce soir même, vous le trouverez ainsi que Girflet le fils de Doon, au bout de la forêt des Combes ; allez du côté de la Grande Plaine, ils arriveront par le chemin de Mavaches en Winguesores et vous les reconnaîtrez à  leurs armoiries : un écu rouge pour monseigneur Gauvain, blanc à  une large frette d'or pour Girflet'. Voilà  ce qu'elle nous a dit et nous étions si contentes que nous ne nous sommes même pas préoccupées de savoir qui elle était." Gauvain, lui aussi, est perplexe. Ils continuent de bavarder jusqu'à  la tente où on avait fait les lits - somptueux - pour le coucher.

          La demoiselle aida Gauvain à  enlever ses jambières et à  se coucher dans le plus beau et elle resta auprès de lui jusqu'à  ce qu'il se fà»t endormi ;[p.347] alors elle et l'autre demoiselle s'étendirent sur celui qui était dressé au pied du premier.

30        Le lendemain, elles se levèrent très tôt et quand Gauvain se fut réveillé, on lui apporta ses armes. Dès qu'il se fut équipé, la demoiselle qui lui avait été dépêchée appela les écuyers et leur dit de faire les bagages et de s'en aller. Puis, prenant l'autre demoiselle à  part : "Dites à  ma dame que j'ai fait exactement ce qu'elle m'avait ordonné ; dans deux jours, je serai auprès d'elle avec ce qu'elle sait. Mais, attention : n'en parlez à  personne d'autre. " Je m'en garderai bien."

31        Gauvain et la demoiselle se mettent aussitôt en route. "Comme je souhaite, plus que tout, éviter qu'on ne vous voie, seigneur, je vais vous faire prendre des chemins par où il ne passe personne ; cette nuit, vous coucherez chez une de mes tantes (je ne connais pas plus généreuse qu'elle) et, demain soir, nous serons là  où je compte vous mener, le plus bel endroit où vous soyez jamais allé." Ils chevauchèrent tout le jour par ces lieux écartés et arrivèrent chez la tante de la demoiselle à  la fin de l'après-midi. En bonne hôtesse, elle les accueillit avec le sourire et se mit en quatre pour leur préparer le meilleur dîner qui soit, auquel ils firent d'autant plus honneur qu'ils n'avaient rien mangé de la journée.

          [p.348] A la fin du repas, deux jeunes gens firent leur entrée : l'un était le fils de la dame, l'autre son neveu. "Quelles nouvelles ? s'enquiert-elle. " Très mauvaises. " Comment cela ? " Eh bien, dame, fait son fils au milieu de ses larmes, mon père vous fait dire qu'il ne vous reverra plus et vous demande de prier Dieu pour le salut de son âme. " Qu'est-ce que cela veut dire ? " Le duc a ordonné qu'il soit exécuté demain, sans recours possible."

32        A ces mots, la dame sort précipitamment de table, menant le plus grand deuil qu'une chrétienne puisse se permettre. Gauvain fait ce qu'il peut pour la réconforter et lui demande comment les choses en sont venues là . "Manassès, mon mari est un vavasseur d'un certain âge, un homme de bien, et il était très en faveur auprès du seigneur de Cambenync et des siens. Et puis, une guerre a éclaté dans le pays et notre duc y a perdu son fils, un si beau et brave jeune homme ! On le lui a tué, par chez nous, à  la lisière de la forêt. Mon mari y était et il en a eu beaucoup de peine ; mais un de ses sénéchaux a laissé entendre au duc qu'il l'avait trahi ; le duc lui demanda comment il le savait. "Parce qu'il s'en est vanté", et il disait qu'il était prêt à  en fournir des preuves. Le duc était consterné : il avait beaucoup d'amitié pour mon époux [p.349] comme on peut en avoir pour quelqu'un qui vous a servi toute sa vie. Mais il avait tant de chagrin pour la mort de son fils qu'il l'a appréhendé, disant que son devoir était de faire justice de lui, s'il n'était pas capable de se défendre de ce dont on l'accusait. " Et n'y a-t-il personne pour s'en charger ? interroge Gauvain. " Il n'a pas pu trouver un seul chevalier, même de ses meilleurs amis, qui ose affronter son accusateur, lequel ne manque pas de courage, est passé maître aux armes... et il est sénéchal. Si cet homme veut la mort de mon mari, c'est parce qu'il jouissait de l'amitié et de la confiance du duc ; et, sur mon salut, mon époux l'a fidèlement servi et il aurait préféré, je crois, voir notre fils perdre la vie plutôt que le sien."

33        Gauvain s'adresse au jeune homme afin de savoir pourquoi l'exécution a été fixée au lendemain. "Voilà  ce qui s'est passé. Hier, après la déconfiture du roi de Norgales, le sénéchal est venu dire au duc que, s'il ne lui rendait pas raison, il quitterait pour toujours sa maison. Le duc a dit qu'il le ferait très volontiers, 'mais à  quel propos ?' Et l'autre a répondu que cela concernait le traître qu'il gardait en détention et qui avait assurément mérité d'être pendu pour ce qu'il avait fait à  son fils. C'est ainsi que la citation en justice a été fixée pour demain matin. " Et si quelqu'un se présentait pour le défendre, arriverait-il encore à  temps ? " Que Dieu m'aide, le duc a déclaré que si personne ne venait soutenir sa cause par les armes d'ici demain matin, mon père serait mis à  mort. Et il ne trouve personne ; quant à  lui, il est trop âgé pour se battre."

34        [p.350] Gauvain est peiné de voir la nièce du vavasseur qui l'avait amené là  pleurer amèrement. Peut-être, pense-t-il, voudrait-elle qu'il se charge de cette bataille et n'ose-t-elle pas le demander ; et il craint de passer à  ses yeux pour un lâche s'il ne fait rien. Il dit donc au jeune homme de se dépêcher d'aller rassurer Manassès, parce qu'il a trouvé un chevalier pour se battre à  sa place. "S'il plaît à  Dieu, je le ferai libérer." Le garçon ne se tient plus de joie ; son compagnon et lui sautent à  cheval et s'en vont donner au vavasseur la plus grande joie de sa vie.

          Cependant, Gauvain s'efforce de réconforter la dame et de la tranquilliser. Il lui demande de lui trouver un autre écu car, s'il portait le sien, on le reconnaîtrait. Elle n'en voit qu'un, très vieux, qui était accroché dans la maison ; tout décoloré, il ne payait vraiment pas de mine ; elle le lui montre et il lui paraît être tout à  fait en état de servir : il n'en veut pas d'autre, dit-il, même s'il n'est pas beau à  voir ; mais il portera son haubert et son heaume.

35        Toujours pour ce qui est de ne pas être reconnu, il avait de la chance avec son cheval : il n'avait plus celui qu'il avait monté pendant toute la bataille devant Leverzep mais celui dont il avait désarçonné le neveu du roi de Norgales - ce jeune homme que le duc avait achevé. Il déclare donc à  la dame qu'il ne lui demande rien d'autre et qu'il a tout ce qu'il lui faut. "Si vous en êtes d'accord, seigneur, fait-elle, j'irai prévenir monseigneur le duc que, grâce à  Dieu, mon mari est prêt à  se justifier devant lui de ce qui lui est reproché et que, si quelqu'un ose l'accuser, un chevalier soutiendra sa cause. " Vous avez tout à  fait raison, dame.[p.351] Est-ce très loin ? " Non, seigneur, pas plus de cinq lieues."

36        Elle fait sortir un cheval de l'écurie, se met en selle et part avec quelques hommes d'armes. Gauvain insiste pour qu'elle ne le désigne pas autrement qu'en disant "le chevalier", "et demain, dès que vous serez sà»re que la bataille a lieu, envoyez-moi chercher au plus vite : je souhaite arriver sans me faire remarquer." La dame se met en route avec sa nièce qui la rassure : ce chevalier est le meilleur qui ait jamais porté un écu. Elle reprend donc quelque assurance et, une fois au château où son mari était détenu, fait en sorte de lui parler ; après s'être acquittée de son message, elle se retire, en appelant à  Dieu : "Seigneur, secourez-nous ! Nous sommes innocents !"

37        Le matin même de l'exécution, le duc apprit que Manassès avait trouvé un chevalier qui le représenterait, et il n'en fut pas mécontent. Alors qu'il était encore au lit, la dame vint lui dire que son mari avait un champion qui était prêt à  se battre.

          Le duc envoie chercher le sénéchal et le met au courant ; celui-ci répond qu'il en est fort aise et que lui-même est tout prêt. "Dieu m'en soit témoin, vous ne pourrez vous en prendre qu'à  vous de ce qui va vous arriver", dit la dame qui s'enquiert du lieu où le combat doit se dérouler. On lui répond que c'est en dehors de la ville, dans un vaste espace dégagé autour duquel on venait de creuser des fossés pour servir de défenses au bourg de Cicaverne.[p.352] Elle envoie aussitôt avertir Gauvain qui, ignorant l'heure où on viendrait le chercher, s'était déjà  armé. Comme le sénéchal avait fait demander où se trouvait le chevalier qui devait se battre contre lui, on lui avait dit qu'il était dans le même château que Manassès ; s'il l'avait su logé chez la dame, il aurait envoyé au devant de lui, en traître qu'il était, des émissaires chargés de le tuer.

38        Tandis que le sénéchal est empêché de faire ce qu'il avait prévu, Gauvain s'apprête à  gagner Cicaverne. Il avait pris, dans la maison où il avait passé la nuit, une vieille lance noircie par la fumée, mais avec une très épaisse et solide hampe en bois de frêne et dont le fer, qui avait beaucoup servi, était tout rouillé, mais était resté aigu et acéré.

          Le sénéchal était déjà  devant le duc, prêt au combat. Gauvain, lui, demande à  la dame à  entendre la messe ; on fait venir un prêtre pour la célébrer, et le chevalier s'y recueille, priant Dieu de lui donner la victoire en ce jour, puisqu'il combat par compassion et pour défendre le droit. A sa sortie de l'église, comme on lui avait amené son cheval et qu'il mettait le pied à  l'étrier, une flèche vint heurter un pan de son haubert et de là , blesser l'animal au flanc, " ce qui contraria fort le cavalier, qui l'enfourcha malgré tout et traversa la ville en ayant soin de tenir son écu du côté d'où le trait avait été tiré. Le cheval saignait beaucoup. Aussi, quand Gauvain fut arrivé devant le duc, celui-ci demanda qui l'avait blessé, et on lui raconta ce qui s'était passé.

39        [p.353] Monseigneur Gauvain met pied à  terre et salue le duc. "Je pensais n'avoir rien à  craindre, seigneur, car, dans mon pays, la coutume veut que personne ne s'en prenne à  un chevalier qui s'apprête à  se battre en duel judiciaire. Or, on m'a grièvement blessé mon cheval alors que j'étais sous votre sauvegarde, oui, la vôtre, puisque vous êtes le garant de ce combat. Soyez sà»r que cela se saura, ici et ailleurs : je n'ai à  me plaindre que de vous, puisque votre responsabilité est engagée dans ce mal qu'on m'a fait." Le duc a grande honte de ce qui s'est passé ; il affirme, que s'il connaissait le coupable, il s'empresserait de le faire pendre haut et court, même s'il s'agissait d'un de ses amis, et quoi qu'il doive lui en coà»ter. "Je vous jure, seigneur chevalier, que je n'étais au courant de rien et, loin de m'en réjouir, j'en suis désolé : je suis à  la fois responsable et honteux de ce qu'on vous a fait."

40        Il ordonne d'apporter les reliques et confirme par serment ce qu'il vient de dire. Puis, il exige le même serment du sénéchal et de tous les siens. Or, certains témoignèrent que le tireur était un jeune homme, frère du sénéchal. Le duc, qui ne voulait pas se parjurer, le fit pendre sur le champ. Et il fit amener à  Gauvain le plus beau et le meilleur cheval de ses écuries qu'il l'invita à  essayer. Le neveu du roi l'enfourcha à  contrecoeur [p.354] pour, finalement, le trouver très à  son goà»t. Il remet alors pied à  terre et s'avance dans le champ pour la prestation des serments. Le premier à  jurer fut le sénéchal : il affirma que le vavasseur avait trahi son seigneur ; Gauvain jura après lui " que Dieu et les saints lui en soient témoins ! " que l'autre venait de prêter un faux serment et que, s'il invoquait pour lui-même l'aide de Dieu, c'était contre un parjure avéré.

          Après quoi, tous deux se mettent en selle et s'avancent jusqu'au lieu du combat où on les fait entrer par un portail que l'on referme soigneusement derrière eux.

41        Une fois qu'ils sont là , on se rassemble en foule sur les revers des profonds fossés pour les regarder à  l'envi. La femme du vavasseur et sa nièce, elles, sont à  la chapelle, agenouillées devant l'autel pour prier Dieu de donner la victoire à  leur champion.

          Les deux hommes se chargent au triple galop de leurs chevaux qui donnent tout ce qu'ils ont : la brutalité du premier coup qu'ils se portent fait casser les lances - pourtant résistantes - au ras des mains qui les tiennent. Mais aucun des cavaliers n'est désarçonné ; ils se croisent adroitement, se débarrassent de leurs tronçons de lances et dégainent leurs épées tranchantes.

          Tous les chevaliers qui les regardent [p.355] admirent la joute pour sa fougue et sa violence.

42        Gauvain ramène son cheval, mais l'estime qu'au fond il éprouve pour la valeur de son adversaire l'amène à  se dire que, si c'est un traître, il ne peut que s'en désoler : il a du mal à  croire que trahison et prouesse puissent à  ce point aller de pair. "L'envie est souvent mauvaise conseillère, dit-il au sénéchal. Reconnais ta déloyauté et je m'efforcerai d'obtenir ta paix avec le duc et le vavasseur pour qui je combats ; et je ferai en sorte, par moi-même ou par un intermédiaire, que tu t'en tires sain et sauf et sans déshonneur. " C'est plutôt à  toi de reconnaître ta défaite : il n'y a pas sous le ciel, de chevalier, si preux soit-il, que je ne puisse, au lieu de toi, vaincre ou tuer. Sache aussi que tu te bats pour le pire traître qui ait jamais vu le jour. " L'insistance avec laquelle il jure que tu mens et la trahison, aujourd'hui même, de ton frère me font penser au contraire que c'est toi le coupable."

43        Le sénéchal maintient son démenti ; il éperonne son cheval, s'élance, l'épée brandie, et frappe lourdement Gauvain sur son heaume. Celui-ci accuse le coup - le chevalier est un redoutable adversaire, il le voit bien -, mais se jette vaillamment sur lui : la force de son coup d'épée sidère les spectateurs. Les heaumes sont entaillés, les écus mis du haut en bas en pièces, les hauberts enfoncés en plus d'un endroit ; le sang jaillit sous les lames des épées. Gauvain et le sénéchal ne lâchent pas d'un pied [p.356] et la joute se prolonge. Ils ont tant perdu de sang que c'est à  peine s'ils peuvent encore tenir en selle, et qu'ils ont de moins en moins de force.

          Les spectateurs étaient nombreux à  souhaiter la victoire de Gauvain, car on tenait le vavasseur pour un homme de bien. La rumeur parvient à  la chapelle où se tenait la demoiselle que Gauvain n'avait pas le dessus et que le sénéchal faisait mieux que se défendre. Consternée de ce qu'elle entendait dire, elle sort précipitamment et gagne un endroit qui dominait le champ clos : de là , elle voit que le champion de son oncle a perdu beaucoup de sang, mais que le sénéchal aussi est à  la peine. A la vue de tout ce sang, les forces lui manquent et elle tombe évanouie.

LXIVa

Quête de Lancelot (suite).
Aventures de Gauvain

1         Le conte laisse un instant en suspens le récit de ce duel pour relater une aventure dont le héros est Lionel, le cousin de Lancelot, et qui lui arriva alors qu'il était en chemin vers la cour. Le hasard le mena précisément sur le lieu du combat : il vit ceux qui s'y rendaient, se renseigna et, voulant se joindre à  eux, passa juste à  l'endroit où les chevaliers appartenant à  la famille du vavasseur étaient en train de relever la demoiselle qui avait repris conscience. Comme il n'avait encore jamais vu deux champions s'affronter en duel, il s'approcha, toujours à  cheval, si curieux du spectacle [p.357] qu'il amena sa monture droit sur ceux qui tenaient la jeune fille dans leurs bras. On lui demanda de reculer, mais il était si absorbé par ce qu'il voyait qu'il ne comprit pas. Un chevalier prit son cheval par la bride et le tira si violemment qu'il faillit le faire tomber en arrière.

2         Lionel lui jette un coup d'oeil. "Que voulez-vous, cher seigneur ?   " Ce que je veux ? Je ne sais pas ce qui me retient de te donner un coup de bâton sur la tête, sot que tu es ! Malappris !" Lionel dégaine l'épée qu'il portait au côté et veut se jeter sur lui. "Vous vous mettriez dans votre tort ! lui crie la jeune fille. C'est un chevalier !" Il remet l'épée au fourreau et déclare qu'en ce cas il ne le touchera pas, "mais autrement, par la sainte Croix, il l'aurait payé cher, et maudit soit tout chevalier qui parle et se conduit mal."

3         Et, tout en s'éloignant : "Seigneur chevalier, je vous laisse regarder sans moi votre bataille. Ce n'est pas la première fois, ni la dernière, que j'aurai l'occasion de voir tout mon saoul un meilleur champion que ces deux-là ." Gauvain, qui a entendu la dispute, jette un coup d'oeil de ce côté et se demande bien qui peut être ce jeune cavalier, tandis que celui avec qui il s'était querellé éclate de rire : "Par Dieu, frère, qui est-ce, ce bon chevalier que tu vois si souvent ? " Peu vous importe ! A être connu de vous, que Dieu m'aide,[p.358] il démériterait ; mais s'il était en face de vous, dans ce champ, avec les deux autres, et que vos têtes soient en jeu, aucun de vous trois n'aimerait s'y trouver pour toutes les terres de Galehaut." Il disait cela parce qu'il était persuadé qu'il nommait ainsi l'homme qui en avait le plus au monde.

4         Ce nom fait tressaillir Gauvain de joie ; il regarde le jeune homme sans savoir que faire car il craint de le voir partir alors que, le coeur le lui dit, il serait à  même de le renseigner. Incapable de se retenir davantage, la nièce du vavasseur crie assez haut pour que toute la foule puisse l'entendre : "Gauvain, Gauvain, on vous considère comme le meilleur chevalier au monde et il suffit d'un seul pour l'emporter sur vous !" C'est au tour du jeune homme de la regarder : "Vous avez dit 'Gauvain' ? Par Dieu, c'est impossible : lui qui passe pour un modèle de prouesse, il ne se laisserait pas vaincre par un unique adversaire, et sous les yeux de tant de gens ! Or, c'est tout juste s'il fait armes égales avec l'autre."

5         A ces mots, la jeune fille s'évanouit de nouveau. Quant au duc, il s'étonne d'entendre dire que cet homme est monseigneur Gauvain, car il avait auparavant eu l'occasion de se rendre compte de ce dont il était capable, lors de la bataille devant Leverzep où un seul chevalier avait décidé de la victoire. Son frère lui avait dit [p.359] qu'il s'agissait de Gauvain. Mais il voit bien que, là , il est distrait par quelque chose et il regrette de ne pas savoir par quoi, car il craint fort que ce soit un handicap pour lui.

          Piqué au vif par les reproches de la demoiselle et du jeune homme, Gauvain s'élance à  nouveau sur le sénéchal : sa force et sa rapidité font l'admiration de tous les spectateurs. Il fait de son adversaire ce qu'il veut, et deux fois mieux que celui-ci n'avait disposé de lui, mais au regret de s'être entendu nommer.

6         Sur ces entrefaites, arrive au bord du fossé une jeune fille qui montait un palefroi écumant ; sa guimpe et son voile lui couvraient tout le visage, ne laissant apparaître que ses yeux. Quand elle découvre le jeune cavalier qui regardait la bataille, elle lui demande à  qui il appartient. "A un chevalier. " Nommez-le moi", dit-elle en saisissant son cheval par la bride. " Non, demoiselle. " Si, puisque vous êtes mon prisonnier. " Un prisonnier qui retrouvera sa liberté dès qu'il en aura envie. " Allons, dites-moi son nom ! " Pas question. " Et si je vous en adjure sur la foi que vous devez à  celle qui vous a protégé quand vous aviez une épée suspendue au dessus de votre tête ?"[p.360] A l'entendre, son trouble est tel qu'il ne sait que faire. La demoiselle fait demi-tour, puis s'arrête à  quelque distance : "Tu ne veux donc rien me dire, jeune homme, même si je t'en conjure par la dame qui, plus que toute autre, a droit à  ton amour ? " Je veux bien, mais en souhaitant que vous n'ayez pas plus de joie à  l'entendre que moi à  le dire, car vous allez me faire manquer à  ma parole. Vous feriez mieux de me tenir quitte. " Que Dieu m'aide, si tu ne parles pas maintenant, viendra un moment où tu regretteras de ne pas avoir perdu un de tes membres plutôt que de t'être tu. " Soit, mais plaise à  Dieu que personne ne sache que je l'ai fait. Je suis à  Lancelot du Lac."

7         Sa douleur d'avoir parlé est telle qu'il laisse éclater son chagrin et manque de s'évanouir. "Lionel, Lionel, tu vas me le payer : me maudire, moi que tu devrais aimer plus que toi-même !" A ces mots, il éperonne son cheval pour la rattraper : il veut savoir qui elle est, dit-il. "Montrez-moi votre visage. " Non ! " Si, par la personne que vous aimez le plus au monde, ou c'est de mes mains que je vous enlèverai ce voile ! " A ce compte, je préfère le faire moi-même." Quand il la voit à  visage découvert, il reste sans voix : c'était bien elle, sa préférée de toujours. "Quand vous ai-je maudite, douce et chère amie ? " Quand tu m'as souhaité d'éprouver la même joie à  t'entendre que tu avais à  me parler, répond-elle, le rendant quasi fou et muet de désespoir. Va-t'en, retourne d'où tu viens." Et comme elle veut le voir partir :[p.361] "Gauvain, Gauvain, s'écrie-t-elle, celui-là  peut te renseigner sur ce que tu recherches ! Si tu le laisses s'en aller, tu n'es pas au bout de ta quête."

8         Quand Lionel entend nommer Gauvain, sa douleur redouble ; il pique des deux et prend la fuite, remontant le chemin au triple galop de son cheval. Dans son désespoir, il maudit l'heure de sa naissance et prie Dieu de le faire mourir sans attendre : la demoiselle était cette Saraà¯de qui l'avait protégé de l'épée de Claudas, et la dame - elle s'appelait Niniène - celle qui avait élevé Lancelot et ses deux cousins au Lac. Lionel part donc de son côté ; ce que voyant, elle prend une autre direction.

          Gauvain est si consterné de la voir s'en aller sans rien dire d'autre, et de perdre décidément le garçon qui pourrait le renseigner, qu'il se jette sur le sénéchal : un coup d'épée, un autre et encore un autre sur son heaume, tranchent la coiffe et font jaillir le sang de sa tête jusqu'aux épaules et à  la poitrine. Assommé, le blessé est près de tomber de cheval mais il se cramponne à  son encolure à  pleins bras. A nouveau, Gauvain le frappe sur le heaume et aux bras, et lui fait vider les arçons : il tombe tête la première, manquant de se briser la nuque ; le sang lui sort par la bouche, par le nez et par les oreilles.

9         Gauvain descend de cheval, se dépêche de couper les lacets de son heaume et de lui arracher sa ventaille ensanglantée : qu'il s'avoue vaincu, lui dit-il, ou il le tuera en lui tranchant la tête car il n'a pas le temps d'attendre ; mais le blessé est incapable de dire un mot. Son silence embarrasse Gauvain qui répugne à  l'achever [p.362], mais qu'une affaire urgente appelle ailleurs - et puis cet homme n'est-il pas, de toute façon, condamné à  mort ? Tant pis ! Il brandit son épée et décapite le sénéchal. Après quoi, il remonte en selle et va remettre la tête au duc : qu'il réserve au cadavre, lui dit-il, le sort prévu pour les traîtres. Le duc déclare que c'est bien ce qu'il va faire et le prie de rester, mais il répond que c'est impossible : il n'en a pas le temps. Le vavasseur tombe alors à  ses pieds avec sa femme et ses enfants et tous se mettent à  son entière disposition.

10        Tandis que le duc et le vavasseur se réjouissent et s'efforcent de le retenir, celle qui l'avait amené était déjà  à  cheval, prête à  partir avec lui. Mais quand elle voit sa hâte de s'en aller : "Comment, messire Gauvain ? Vous me laissez là  ? " Je suis trop pressé, demoiselle. Je n'aurai que des ennuis si je ne parviens pas à  rattraper cet écuyer. Vous ferez mieux de m'attendre là  où vous voudrez : je vous promets sincèrement de revenir. " Me promettez-vous de le faire avant de vous lancer dans une autre aventure ? " Oui, à  moins que mon honneur ne soit en jeu. " Alors je vous attendrai dans ce château, où on sera heureux de vous accueillir. Et puisque vous êtes sérieusement blessé, vous avez besoin d'un endroit où faire examiner vos plaies et où passer une bonne nuit.[p.363] " Comme vous voulez ! Et faites porter cet écu au château, car je ne voudrais surtout pas le perdre."

11        Cependant que Gauvain s'éloigne, la demoiselle retourne au château avec l'écu ; elle y fait faire de grands préparatifs, car le duc et le vavasseur veulent tout mettre en oeuvre pour servir leur invité avec honneur. Le duc fait aussi pendre au gibet le corps du sénéchal à  côté de celui de son frère : nul seigneur en ce monde ne rendait plus stricte justice que lui.

          Sa chevauchée mène Gauvain jusqu'à  une haute futaie. Un bon moment après y avoir pénétré, il aperçoit quelqu'un, droit devant lui, à  pied, une épée au clair dans sa main droite, le fourreau dans la gauche et qui se parlait à  lui-même : "Seigneur, pourquoi ne pas m'être fait tuer avant d'en arriver là  ? Maintenant, la vie est un fardeau pour moi." A ces mots, Gauvain se dirige vers lui, mais l'autre se retourne, le voit à  son tour et le reconnaît ; aussitôt, il prend ses jambes à  son cou et s'enfonce dans le bois par crainte, lui aussi, d'être reconnu. Gauvain se rend compte que c'est le garçon dont il suivait la trace et éperonne son cheval pour le rattraper. "Jeune homme, tu as tort de fuir ; tu n'as rien à  craindre ! Quiconque s'en prendra à  toi aura affaire à  moi, si tu me dis de qui il s'agit, car tu appartiens à  l'un des hommes qui me sont le plus chers au monde."

12        L'interpellé remet l'épée au fourreau et interroge : "Comment savez-vous à  qui je suis, seigneur ? " Tu es à  Lancelot du Lac que je connais aussi bien que toi. " Avant de vous répondre, dites-moi sans mentir comment vous vous appelez et qui vous êtes. " Mon nom est Gauvain et je suis le neveu du roi Arthur. " A vous, seigneur, je vais tout raconter. Après avoir quitté le lieu de ce duel dont vous avez été le vainqueur, je suis arrivé dans cette forêt et, chemin faisant, j'ai rencontré un chevalier [p.364] à  pied mais en armes, et qui m'a pris mon cheval. Je n'ai pas voulu me battre avec lui, armé comme il était, et parce que c'était un chevalier ; pourtant, ça aurait mieux valu pour moi, sauf qu'un écuyer n'a pas le droit de le faire. " Dans quelle direction est-il parti ? " Voilà  les traces des sabots de son cheval, seigneur ; je les reconnais parfaitement, il n'y a pas à  s'y tromper. " Alors, suis-moi tranquillement : si je ne peux pas récupérer ton cheval, je te donnerai le mien. " - merci, seigneur."

13        Gauvain piqua des deux et partit au galop. Il mit un long moment avant d'arriver dans un vallon : une riante prairie en occupait le fond. Une fois descendu, il tombe sur deux chevaliers qui s'affrontaient à  pied, leurs chevaux attachés par les rênes non loin d'eux. Gauvain reconnaît celui de l'écuyer et interpelle les deux hommes : "Arrêtez de vous battre, seigneurs chevaliers, et dites-moi d'abord lequel de vous a amené ce cheval ici ? " C'est moi, fait l'un. Qu'en avez-vous à  faire ? " Vous avez commis là  un acte déloyal et lâche, car vous avez pris cet animal à  un écuyer qui était seul et sans armes. Vous devez aller vous constituer son prisonnier, à  titre de réparation. " Encore faudrait-il m'emmener jusque là . " Avec l'aide de Dieu, le chemin ne sera pas long. " J'y serai votre premier obstacle", intervient l'autre chevalier.

14        Gauvain saute à  bas de sa monture, met la main à  l'épée pour l'attaquer ; mais le premier proteste :[p.365] "Voyons, seigneur, vous ne pouvez pas interrompre notre bataille ! Laissez-nous en terminer ! " C'est ça, et si c'est lui qui est vaincu il devra se constituer votre prisonnier ! Je ne suis pas d'accord. S'il accepte de faire réparation à  l'écuyer du tort causé et que celui-ci se déclare satisfait, c'est bon. Sinon, vous devrez vous battre tous les deux contre moi. Si vous l'emportez, vous disposerez de moi à  votre gré ; si c'est moi le vainqueur, je disposerai de vous au mien. " Mais qui êtes-vous ? s'enquiert le chevalier qui se battait contre celui qui avait volé le cheval. " C'est assurément le meilleur chevalier que vous ayez jamais vu, dit l'autre. C'est lui qui a affronté aujourd'hui le sénéchal du duc de Cambenync. " Et il l'a vaincu ? " Vous le voyez bien. " Seigneur, déclarent-ils à  Gauvain d'une seule voix, nous renonçons à  nous battre contre vous. Nous nous mettons à  votre entière merci. " Faites de moi ce que vous voulez et l'écuyer avec, déclare celui qui s'était emparé du cheval. Si j'ai pris cet animal, c'est que j'y ai été contraint. Voici mon épée, je vous la rends."

15        "Venez donc", fait Gauvain.[p.366] L'autre en est tout étonné. "Qui êtes-vous, seigneur, pour me priver de ma bataille ? " Je ne vous prive de rien. Vous pouvez vous battre contre lui à  condition qu'en cas de victoire vous répondiez à  la fois de son forfait et, s'il y a lieu, du vôtre. " J'y renonce mais, je vous en prie, dites-moi votre nom. " Grâce à  Dieu, je n'ai jamais rencontré personne à  qui je l'aie dissimulé. Je ne vais pas commencer par vous. Je m'appelle Gauvain et je suis le neveu du roi Arthur. " Ah ! seigneur, grâce pour moi ! Vous êtes un trop parfait chevalier pour le taire à  quiconque ; et je m'abstiendrai sans peine de me battre, puisque tel est votre bon plaisir."

16        Tous trois se mettent en selle et partent, le chevalier qui s'était emparé du cheval en tête, à  la rencontre de l'écuyer qui, lui, venait à  pied. "Tu le reconnais ? demande Gauvain au jeune homme. Tu peux disposer de lui à  ton gré à  titre de réparation, après avoir repris ton cheval. " Grand merci, seigneur. Maintenant, je crois vraiment que c'est vous."

          Le chevalier met pied à  terre et implore à  genoux la merci du jeune homme qui le relève. Gauvain lui dit qu'il peut faire justice de lui comme il l'entend. "Je le déclare quitte, seigneur, à  condition qu'il vous donne sa parole d'honneur de chevalier de ne jamais plus s'en prendre à  un homme sans armes, sauf à  son corps défendant,[p.367] et d'aider, dans la mesure de ses moyens, tous ceux qui, se trouvant sans défense, auraient besoin de lui."

17        Gauvain reçoit son serment, puis s'adressant aux deux chevaliers : "Dites-moi donc pourquoi vous vous battiez. " La vérité, c'est que nous passions, aux yeux des gens, pour être de valeur égale. Alors, lui a prétendu qu'il m'était supérieur, j'ai répondu que non, il m'a mis au défi de le suivre dans cette forêt ; je ne me suis pas incliné, je l'ai suivi, si bien qu'aussitôt sur place, nous avons jouté l'un contre l'autre et je l'ai désarçonné. Après, j'ai récupéré son cheval qui s'enfuyait et je crois que c'est pendant ce temps qu'il a rencontré cet écuyer qu'il a fait descendre du sien. Il m'a rattrapé et nous avons repris le combat, comme vous l'avez vu. " Comment ? Vous n'aviez pas d'autre motif de dispute ? Alors, cessez de vous quereller et, je vous en prie, soyez bons amis." Une fois qu'ils en sont tombés d'accord, Gauvain demande à  celui des deux qui est à  cheval de faire monter l'autre en croupe derrière lui, ce qu'il fait.

18        Sur ce, les deux chevaliers et monseigneur Gauvain se saluent et ils partent après l'avoir recommandé à  Dieu, cependant que, de son côté, il suit l'écuyer un bon moment avant de le prier de lui donner des nouvelles de Galehaut. "Mais je ne suis pas à  lui, seigneur.       " Certes,[p.368] mais tu sais ce qu'il est devenu. " Si je le sais, je n'ai pas le droit de le dire, et vous ne devez pas me forcer à  parler. " Je ne voudrais surtout pas te faire manquer de parole, mais tu peux au moins me dire s'il est ou non en Sorelois. " A supposer qu'il y soit, seigneur, vous auriez du mal à  vous y rendre vous-même : c'est un pays très difficile d'accès. On y entre par deux longues chaussées surélevées mais, avant de s'y engager, on doit affronter un chevalier - qui n'est pas un novice ! - et ses dix hommes d'armes ; et personne n'est dispensé de l'épreuve. Voilà  tout ce que je peux vous dire."

19        Gauvain ne peut rien en tirer de plus mais, d'après ce que le garçon lui a dit, il comprend que Galehaut est en Sorelois. Après qu'ils se sont mutuellement recommandés à  Dieu, Gauvain rebrousse chemin jusqu'au château près duquel avait eu lieu le duel. La nuit tombait quand il arriva. Le duc, le vavasseur et sa nièce viennent à  sa rencontre et témoignent de leur joie à  le revoir. Puis on examine et on panse ses blessures, et le duc le remercie du secours efficace qu'il lui a apporté en remportant la victoire lors de l'affrontement devant Leverzep.

20        La liesse règne au château autour de Gauvain. A sa prière,[p.369] le duc rétablit le vavasseur dans les honneurs dont il avait joui et déclara qu'il souhaitait lui voir assumer sur ses terres les mêmes pouvoirs qu'avant ; "et sachez bien que tout ce que vous pourrez me demander ne souffrira aucun obstacle." De tout cela, Gauvain le félicita. Le soir, tous et toutes lui firent honneur et lui-même remercia beaucoup le duc pour son frère Agravain qui ne tarissait pas d'éloges à  son sujet. "C'est plutôt moi qui lui suis redevable. Il est l'homme au monde dont la guérison me réjouirait le plus car, sans sa maladie, je n'aurais pas été réduit là  où je l'ai été. Il y a peu de chevaliers braves comme lui, et aussi fiers, sur qui on puisse autant compter chaque fois qu'on a besoin d'eux."

          Gauvain, que ses blessures avaient fatigué, alla se coucher de bonne heure. On le traita en invité de marque et on lui prodigua tous les soins médicaux dont il avait besoin. Le lendemain, il se leva très tôt et s'équipa, ses hôtes ne parvinrent pas à  le retenir. Le duc l'invita à  emmener avec lui son médecin jusqu'à  la guérison de ses blessures, mais il refusa : d'après lui, aucune n'était dangereuse, ce qui fut confirmé par les hommes de l'art eux-mêmes, qui, interrogés, répondirent qu'il pouvait partir tranquille.

21        Au matin, il s'en va donc avec la demoiselle et personne sauf lui ne sait où elle le mène [p.370], car elle ne veut pas le dire. On l'escorte un moment avant de le recommander à  Dieu. Dès lors, sa seule compagnie est la jeune fille qui ne le mène pas droit en Norgales, mais lui fait faire des détours par des chemins plus faciles. Après avoir chevauché tout le jour sans avoir rencontré d'aventure que le conte mentionne, ils passèrent la nuit chez le père de la demoiselle qui réserva un chaleureux accueil au chevalier.

          Le lendemain matin, après avoir, de nouveau, fait panser ses plaies, Gauvain prit congé, et il chevaucha avec la demoiselle jusqu'à  midi.

22        Ils pénétrèrent alors dans la plus sauvage des forêts, cette "Forêt bleue" qui appartenait au roi de Norgales. Malgré son étendue  considérable, c'est à  peine si on y trouvait une maison et il n'y avait pas un bourg à  cinq lieues à  la ronde : la terre était trop misérable et couverte de friches pour nourrir des bêtes.

          Peu après midi, ils débouchèrent sur une vaste lande au milieu de laquelle s'offrit à  leur vue un chevalier qui était en grande difficulté. La résistance acharnée qu'il opposait à  trois adversaires lui valut la considération de Gauvain, bien qu'il ignorât qui il était ; il y avait aussi pas moins de cinq sergents à  cheval, blessés ou non, mais qui n'osaient pas porter la main sur lui car la crainte qu'il avait réussi à  leur inspirer les retenait de s'y risquer.

          "Je crois que ces hommes sont au roi de Norgales, dit la demoiselle à  Gauvain.[p.371] Si c'est le cas, ils n'auront pas de mal à  me reconnaître. Allons les voir. " Vous n'y pensez pas ? Je resterais à  regarder, sans lui prêter main-forte un chevalier qu'on s'est mis à  plusieurs pour malmener ? " Que Dieu m'aide, je ne sais qui il est, mais tout le monde en effet devrait avoir à  coeur de lui porter secours car, même s'il a déjà  accompli des exploits, il est seul contre huit. Quel qu'il soit, je ne saurais le voir qu'avec faveur ; quant à  vous, seigneur, vous n'avez jamais rien dit dont je vous sache autant de gré."

23        Gauvain pique des deux et, de plus près, reconnaît Sagremor le Démesuré. Il charge le groupe avec toute la fougue dont il est capable, donne du recul à  sa lance et frappe un des trois chevaliers avec tant de violence qu'il le fait tomber à  la renverse en même temps que son cheval ; puis, il se débarrasse de sa lance, met la main à  l'épée et attaque les deux autres. L'arrivée d'un secours rend force et courage à  Sagremor, bien que lui n'ait pas reconnu Gauvain. Les sergents qui, déjà , ne se risquaient pas à  l'assaillir parce qu'il les avait malmenés, dès lors qu'ils voient ce que cet intrus sait faire, n'osent même plus rester sur place et s'enfuient, aussitôt imités par les deux autres chevaliers.

24        Gauvain et Sagremor les poursuivent sans désemparer. Gauvain rattrape le dernier et l'agrippe à  la nuque pour le faire basculer par terre, mais le heaume lui reste dans la main. Sagremor arrive sur lui et, d'un coup d'épée dont la volonté meurtrière accentue encore la violence, lui fend la tête jusqu'aux dents : l'homme s'écroule.[p.372] Gauvain regrette cette mort : il aurait mieux aimé faire un prisonnier. "Partons, seigneur chevalier, dit-il en saisissant le cheval de Sagremor par la bride. Vous en avez assez fait et vous voyez bien que les autres nous ont échappé. " Par Dieu, celui qui est allongé là  ne nous a pas échappé, lui ! Ils ne pourront plus compter sur lui comme renfort. " Cela suffit pour aujourd'hui, sur la foi que je dois à  Sagremor le Démesuré."

25        A ces mots, celui-ci comprend que l'autre sait qui il est : "Qui êtes-vous, seigneur, pour me connaître ? " Un chevalier, comme vous voyez. " Par celle ou celui que vous aimez le plus, dites-moi qui vous êtes. " C'est moi, Gauvain. " Ah ! seigneur, soyez le bienvenu, ou plutôt, continuez de l'être !" Et, tombant dans les bras l'un de l'autre, ils se font fête. "Comment êtes-vous arrivé dans ce pays ? interroge Gauvain. " En suivant ce que j'ai entendu dire à  plusieurs reprises sur votre passage. C'est ainsi que ces chevaliers m'ont rencontré dans cette lande et qu'ils m'ont attaqué : ils en avaient après mes armes et mon cheval. Et vous, avez-vous croisé [p.373] certains de nos compagnons ? " Oui, j'ai vu Girflet à  l'occasion d'une bataille où nous étions dans le camp du duc de Cambenync. " Vous a-t-il raconté comment il s'est retrouvé en prison depuis que nous nous sommes séparés ? " En prison ? Il ne m'en a rien dit. " Après qu'il a eu quitté le pré où vous nous avez laissés, pendant que le nain battait le chevalier qui pleurait et riait à  la Source-au-Pin. " Cela lui arrive plus souvent qu'à  son tour, et pourtant ce n'est pas qu'il soit un lâche ; au contraire, Dieu m'en soit témoin, c'est un brave, entreprenant et audacieux. " Monseigneur Yvain et moi, nous aussi, nous avons tâté de la prison et nous avons même cru n'en jamais sortir. " Où cela ? " Dans celle du roi des Cent chevaliers. " Et alors, comment en êtes-vous finalement sortis ? " Que Dieu m'aide, grâce à  l'intervention d'un tout jeune chevalier, un vrai preux ! Il a accompli des exploits, en sachant aussi faire preuve de sagesse ; du moins, c'est ce qu'on m'a dit, car je ne l'ai pas vu." Et il répète ce qu'on lui avait raconté : que le jeune homme s'était montré un jouteur sans pareil et qu'il avait vaillamment affronté le sénéchal du roi. "Et comment s'appelle-t-il ? " Hector. Il est chevalier de la reine Guenièvre et fait partie de sa maison."

27        [p.374] Voilà  qui permet à  Gauvain de savoir de qui il s'agit. "Poursuit-il une quête ? " Oui, seigneur, celle d'un chevalier qui s'est battu pour sa dame à  lui. J'avais d'abord pensé qu'il y avait des chances que ce soit vous. " - vous avez raison de dire que c'est un bon chevalier. " Vous le connaissez ? " C'est celui qui vous a fait mordre la poussière ainsi qu'à  Yvain, Keu et Girflet à  la Source-au-Pin, celui qui se laissait battre par le nain. " Vous en êtes sà»r ? " On ne peut plus sà»r. " Dieu m'en soit témoin, il a dit quelque chose qui m'a frappé et à  quoi j'ai beaucoup pensé depuis : mieux valait pour lui, a-t-il affirmé, se faire corriger par le nain que de jouter contre monseigneur Gauvain, car cela aurait pu mal tourner pour lui. Est-ce vous qu'il cherche, seigneur ? " Oui, assurément et que Dieu me permette de le rencontrer parce que je n'ai que des éloges à  faire de lui."

28        Tout en parlant et chevauchant, ils se rapprochent de la jeune fille. Avant de la rejoindre, Sagremor demande à  Gauvain qui elle est. "C'est une demoiselle qui - Dieu m'en soit témoin ! - vous a dédié son amour quand elle a vu la défense héroà¯que que vous opposiez à  vos trois agresseurs... Et elle est fort belle. " Qu'elle soit donc la bienvenue !"

          [p.375] Elle les avait attendus à  couvert dans la forêt pour ne pas risquer d'être reconnue par les chevaliers. Sagremor s'empresse de la saluer le premier et elle lui souhaite la bienvenue. "N'est-il pas vrai, demoiselle, que vous avez donné votre amour à  ce chevalier ? dit Gauvain. " Il n'y a pas plus vrai, seigneur. " Otez donc ce voile, demoiselle, demande Sagremor. " Et sinon, vous ne m'assurez pas de votre amour ? " Je désire vous voir d'abord : un chevalier ne doit pas s'engager les yeux fermés. " Eh ! bien, seigneur, sachez que j'ai plus d'estime pour vous que vous n'en avez pour moi, car je vous ai aimé dès que je vous ai vu, alors que vous voulez prendre le temps de m'examiner en détail. Je vais enlever mon voile et vous direz si je vous plais. Après quoi, ce sera mon tour de vous regarder de plus près et, si vous ne me convenez pas, nous en resterons là ."

29        Cela fit rire Sagremor et, tout en défaisant son voile, la jeune fille aussi se mit à  rire. "Ah ! dame, avec l'aide de Dieu, j'aurai plaisir à  être vôtre, s'exclame-t-il dès qu'il voit son visage, et je m'estime largement récompensé. " Un preux qui vous vaut bien m'a priée d'amour la semaine dernière, mais il trouvera mieux, si Dieu le veut. " Demoiselle, vous allez voir une figure très laide, sale et marquée de bleus", dit-il en ôtant son heaume. Mais elle découvre au contraire un très beau et plaisant visage, - et le reste du corps est à  l'avenant. "Qu'en pensez-vous, demoiselle ? dit Gauvain. " De mieux en mieux, seigneur."[p.376] Sagremor se réjouit de sa réponse et, sous les yeux de Gauvain, lui donne un baiser qu'elle lui rend de bon coeur. "Vous n'avez pas trop mal placé votre amour (et ce qu'il dit la met en joie) : votre ami est un chevalier qui appartient à  la maison du roi Arthur et c'est un compagnon de la table Ronde, il s'appelle Sagremor le Démesuré." La demoiselle commence d'échanger de fréquents regards avec lui et, plus ils se regardent, plus ils sont amoureux l'un de l'autre.

          Ils poursuivent ainsi leur chevauchée à  trois jusqu'à  la tombée de la nuit.

30        Sagremor n'avait pas mangé de toute la journée, et très peu la veille. Or, si son tempérament le poussait à  s'engager dans tous les faits d'armes qui se présentaient à  lui, il n'était un chevalier efficace et sà»r que lorsqu'il se trouvait dans le feu de l'action : alors, il ignorait la peur et ne se souciait pas de ce qui pouvait lui arriver ; mais quand c'était fini, son enthousiasme retombait, il avait un mal de tête qui lui faisait souffrir le martyre et il perdait ses forces : littéralement, il mourait de faim.

          Il devait son surnom de "Démesuré" à  la prouesse dont il faisait preuve au plus haut de son ardeur guerrière et c'est la reine qui le lui avait donné le jour où, devant Estrebère, trente chevaliers avaient mis en déroute l'armée des Saxons et des Irlandais qu'ils avaient poursuivis jusqu'à  Vargonche ;[p.377] c'est en cette occasion que Sagremor avait coupé la tête à  Brandague le roi des Saxons (celui des Irlandais s'appelait Morgan). Keu lui avait donné un autre surnom, à  cause de sa maladie qui se manifestait par des crises fréquentes : il l'avait appelé "Mort-à -jeun".

31        Une de ces crises survint à  ce moment de l'histoire, si grave que Sagremor pensa qu'il allait mourir sans confession. Gauvain s'aperçut de son état : "Vous n'allez pas bien du tout, lui dit-il avec inquiétude. " Je sens que je pars, seigneur ; au nom de Dieu, si vous avez quelque amitié pour moi, allez me chercher de quoi manger, ou un prêtre." La demoiselle lui dit qu'il peut être tranquille : ils trouveront à  faire étape à  temps. Gauvain se rendant compte que Sagremor n'avait plus la force de se tenir en selle, monta en croupe derrière lui et le soutint, ce qui les força à  ralentir l'allure. A l'heure où, d'habitude, on dort déjà , ils chevauchaient toujours au clair de lune. Ils arrivèrent alors au bord d'une rivière encaissée : une solide planche de deux pieds de large permettait de la franchir. La demoiselle s'y engage, montée sur son palefroi et tirant derrière elle, par la rêne droite, le cheval de Gauvain, traverse, suivie par les deux chevaliers.

32        Après ce passage, Sagremor était à  peine en état de parler, mais la jeune fille dit qu'ils sont presque arrivés : on lui servira à  manger tout ce qu'il demandera. Gauvain distingue en effet, droit devant lui,[p.378] un magnifique château entouré d'une vaste enceinte densément bâtie ; il demande à  la demoiselle à  qui tout cela appartient. "Je vous le dirai quand nous y serons", promet-elle.

33        Ils vont jusqu'à  la palissade qui fermait un enclos sur l'arrière. La demoiselle descend, en empruntant un fossé, jusqu'à  une porte dérobée qu'elle ouvre après avoir mis pied à  terre et par où elle fait passer son cheval et celui qu'elle menait. Sagremor et Gauvain entrent à  leur tour, mais à  cheval. "Descendez", leur dit-elle. Après l'avoir fait, ils conduisent les chevaux dans une écurie où ils auront toutes leurs aises. Puis elle leur fait prendre un couloir souterrain avant de les emmener en haut, dans la grand-salle qu'ils trouvent entièrement vide. Gauvain demande comment, dans ces conditions, Sagremor pourra trouver à  se nourrir. "Par Dieu, dit la jeune fille, il ne manquera de rien." Et elle les introduit dans une chambre, sur leur droite, brillamment éclairée par la lumière de la lune qui y pénétrait par une vingtaine de fenêtres.

34        Une fois là , ils s'asseoient et la jeune fille sort, les laissant seuls un moment ; mais elle ne tarde pas à  revenir, apportant des plats divers et variés et du très bon vin. Sagremor doit d'abord faire des efforts pour manger : il commence par grignoter avant de mettre les bouchées doubles. Quand ils sont tous les trois rassasiés, la jeune fille sort à  nouveau et, cette fois, reste longtemps absente. De retour, elle invite Gauvain à  lui "laisser Sagremor ; je m'occuperai bien de lui, avec l'aide de Dieu ; et vous, vous irez voir votre amie,[p.379] la plus belle femme que vous ayez jamais vue. Je vais aussi vous dire à  qui appartient cette demeure, puisque je vous l'ai promis. C'est celle du roi de Norgales, et votre amie, c'est sa fille : vous êtes l'objet de tous ses désirs mais, sur ma foi, on la garde étroitement."

35        Après avoir pris une pleine poignée de chandelles déjà  allumées, elle l'emmène dans une écurie où il y avait pas moins de vingt palefrois tous noirs et choisis parmi les plus beaux du monde ; de là , ils passent dans une pièce où perchaient vingt autours et autres oiseaux de chasse, tout aussi beaux en leur genre ; puis dans une autre, où on pouvait voir vingt destriers, les plus beaux qu'on ait pu trouver. Gauvain demande à  la demoiselle à  qui appartiennent ces animaux. "Ce sont ceux d'autant de chevaliers qui couchent dans une chambre, là  devant, et qui, désormais y passent toutes les nuits en armes, car depuis que monseigneur le roi a conclu une trêve avec le duc de Cambenync, il ne craint plus personne sauf vous. Il ne veut pas faire garder autrement sa demeure pour qu'à  votre arrivée vous trouviez la grand-salle sans personne pour vous en interdire l'entrée. Il a entendu dire que, si vous arriviez là , vous chercheriez à  voir sa fille, même au péril de votre vie et qu'il faudrait plus d'un chevalier pour vous en empêcher. C'est pourquoi, dès la nuit tombée, personne n'a accès à  sa chambre, sauf à  passer par ces vingt chevaliers. Quant à  elle, elle n'ignore pas ce que vous avez dit chez Agravain, que si vous vous trouviez là  où elle serait, vous feriez tout ce qui est en votre pouvoir pour la rencontrer. Elle m'a donc fait jurer, si je parvenais à  vous trouver, de vous amener jusqu'ici."

36        [p.380] La jeune fille éteint les chandelles qu'elle tenait, au moment où ils arrivent sur le seuil d'une chambre brillamment éclairée. "C'est là  que se tiennent les chevaliers. Tout leur travail consiste à  monter la garde, la nuit, auprès de la demoiselle. Pendant la journée, ils sont libres d'aller se divertir où et comment ils en ont envie. En ce moment, je crois qu'ils sont assoupis. Et la chambre suivante est celle de la plus belle fille au monde. Mais comme je n'ose pas aller plus loin de peur d'être reconnue, je vais retourner auprès de Sagremor, là  où nous avons mangé."

37        La jeune fille fait demi-tour, cependant que Gauvain s'avance dans l'embrasure de la porte, l'épée au clair et prêtant l'oreille à  un bruit éventuel de mouvement ou de parole. Mais, n'entendant rien, il passe la tête à  l'intérieur et voit, au beau milieu de la pièce, un très gros et grand cierge. La chambre était entièrement voà»tée et de plan carré ; de chaque côté, étaient alignées cinq couchettes ; un chevalier était allongé sur chacune, portant épée et jambières, épée, écu et heaume posés au chevet.

          Gauvain attendit un long moment sur le seuil, le temps d'acquérir la conviction qu'aucun d'eux n'était éveillé. Au bout de ce dortoir, une porte ouverte donnait sur une chambre brillamment éclairée. Il avance un pied, puis l'autre quand il constate [p.381]que personne ne bouge, puis s'avance à  grands pas jusqu'au cierge qu'il éteint et de là , passe dans la chambre dont il referme la porte sur lui.

          Au milieu, on avait dressé un des plus beaux lits qu'il ait jamais vus : une courtepointe d'hermine le recouvrait et, sur cette courtepointe, une demoiselle d'une extraordinaire beauté reposait : on n'aurait pu trouver sa pareille au monde.

38        Quatre cierges allumés éclairaient la pièce. Gauvain enlève son heaume, rabat sa ventaille et souffle les cierges ; puis il s'avance jusqu'au lit où la demoiselle était plongée dans un profond sommeil et commence à  l'embrasser très tendrement ; sous ses baisers, elle a de ces gémissements que pousse une femme endormie qui se réveille. "Sainte Vierge ! s'écrie-t-elle en s'apercevant de sa présence, qui est là  ? " Chut, ma douce amie, c'est celui qui vous aime par dessus tout. " Etes-vous un des chevaliers de mon père ? " Non. " Qui alors ? demande-t-elle en tremblant. Dites-moi votre nom. Vous m'avez fait la peur de ma vie, mais peut-être n'êtes-vous pas homme à  devoir inspirer de la crainte à  une pucelle. " Je suis Gauvain, ma belle et chère amie, le neveu du roi Arthur. " Allumez un de ces cierges pour que je me rende compte." A la lumière de celui qu'il lui présente, elle le dévisage, puis jette un coup d'oeil à  un mince anneau qu'elle portait au doigt...

39        ... et laisse échapper un éclat de rire sonore [p.382] tout en s'asseyant sur le lit. "Soyez le bienvenu" dit-elle en prenant Gauvain dans ses bras, tout armé comme il était, et en lui prodiguant ses plus tendres baisers. "Ôtez ce vêtement - il est trop froid - et rallumez tous ces cierges car je n'ai plus rien à  désirer." Il obtempère et, après s'être désarmé, s'allonge à  côté d'elle sur le lit où ils partagent le même plaisir et la même jouissance sans retenue. Puis Gauvain lui raconte comment il était arrivé jusque là  sans se faire voir. Ils passèrent près de la moitié de la nuit dans ces bavardages et ces jeux amoureux. Un peu plus tard, le chevalier succomba au sommeil en dépit de ses efforts pour rester éveillé. Et la jeune et tendre demoiselle s'endormit à  son tour dans la douce étreinte de son ami qu'elle tenait enlacé. Ils dormirent longtemps dans les bras l'un de l'autre, bouche contre bouche.

40        Le père de la jeune fille (c'était le roi de Norgales) couchait dans une chambre voisine. Pendant la nuit, il se leva pour aller satisfaire un besoin naturel. En revenant, il ouvrit une fenêtre qui donnait à  l'aplomb du lit de sa fille (les deux pièces étaient communicantes) et, passant la tête, les vit, elle et le chevalier, étroitement embrassés.[p.383] "Hélas ! s'écria-t-il à  cette vue. Avoir pris toutes ces précautions pour en arriver là  ! " Qu'avez-vous, seigneur ? lui demandent ses valets de chambre qui s'étaient levés en même temps que lui. "Ce n'est pas votre affaire, retournez vous coucher." Ils lui obéissent, tandis qu'il referme la fenêtre ; puis il va tout raconter à  la reine qui manifeste bruyamment sa douleur. "Taisez-vous donc ! Si vous dites encore un mot, je vous tue de ma propre épée. Contentez-vous de regarder sans parler : je sais ce que j'ai à  faire."

41        Il appelle deux de ses valets de chambre (il avait élevé l'un d'eux depuis qu'il était tout petit) et promet de leur donner autorité sur sa terre et sa personne s'ils exécutent ses ordres ;  ils répondent qu'ils n'ont rien à  lui refuser. Il leur raconte alors ce qu'il a vu, "et j'ai pensé, dit-il, à  la manière de tuer ce chevalier et que vous soyez les seuls à  le savoir : l'un de vous va apporter un gros maillet, très lourd, et l'autre un épieu : une fois la pointe de l'épieu bien appuyée au niveau de son coeur - par dessus la couverture pour qu'il ne sente rien -, un coup de maillet suffira pour le tuer sans qu'il ait le temps de dire ouf. Ainsi, tout le monde ignorera mon déshonneur, à  part nous trois."

42        Les deux traîtres acceptent ; l'un empoigne un épieu, l'autre, un gros et lourd maillet et, passant par une porte qui donnait accès à  la chambre de la demoiselle,[p.384] ils s'avancent jusqu'au lit où ils voient le couple endormi. Leur grande beauté à  tous les deux leur fait pitié, mais n'empêche pas l'un de caler son épieu sur la courtepointe, du côté gauche, ni l'autre d'ajuster son coup de maillet. Or, Gauvain avait un bras de sorti et le hasard fit que l'acier le toucha. Eveillé par une sensation de froid, il jette ses bras autour de l'épieu ; celui qui tenait le maillet l'abat si brutalement que l'épieu, dévié, s'en va heurter le bord du lit dont il met le bois en pièces avant de s'enfoncer dans le mur d'un bon demi-pied au milieu d'un fracas épouvantable.

43        Le tintamarre achève de réveiller Gauvain : il saute du lit, tout nu, arrache l'épieu du mur et, d'un coup aux côtes, fait s'effondrer, mort, celui qui l'avait appuyé contre son coeur. Puis il se retourne contre le porteur du maillet qui avait déjà  gagné la porte et l'abat mortellement.

          La reine, qui s'était levée, ne peut retenir ses cris, donnant ainsi l'alerte à  toute la maisonnée. Gauvain avait jeté dehors le corps de l'homme qu'il avait tué en premier, et il avait soigneusement refermé la porte. Après quoi, il entreprend de s'armer. A son tour, la jeune fille saute du lit, lui dit de ne pas se laisser effrayer et l'aide à  s'équiper en suivant les indications qu'il lui donne. Les cris d'alarme finissent par faire bouger les vingt chevaliers. Constatant que le grand cierge est éteint,[p.385] ils vont à  la porte de la chambre et ordonnent à  la jeune fille d'ouvrir. Gauvain répond qu'ils n'y mettront pas les pieds, et quand ils déclarent qu'alors ils vont enfoncer le vantail, c'est au tour de la demoiselle de rétorquer que son bois est trop dur et épais pour que cela lui fasse peur. Et elle leur affirme qu'ils n'entreront pas avant qu'elle ait pris son temps pour faire ce qu'elle avait à  faire.

          "Qu'attendez-vous, lâches, fils de putes ! hurle la reine. Pourquoi ne tuez-vous pas le traître qui est là -dedans ?" Ce sont les cris d'une femme  rendue comme folle par un déshonneur qu'elle est impuissante à  cacher. Et eux ne parviennent pas à  entrer avant que Gauvain ait achevé de s'armer.

44        Finalement, il prend son épée et dit à  la jeune fille qu'elle peut ouvrir sans crainte. "N'essayez pas de partir par le dortoir des chevaliers. Passez plutôt par la chambre de mon père où vous n'aurez pas à  vous défendre comme de l'autre côté. " Par Dieu, je ne veux pas qu'on puisse me reprocher d'avoir eu peur de sortir par où je suis entré. Et je peux compter sur l'aide de Sagremor, puisqu'il est là . - Alors, je vais vous dire comment faire. J'irai ouvrir la porte qui donne sur la chambre d'à  côté et j'éteindrai les cierges de celle-ci ; vous, vous vous tiendrez sous cette voà»te : ils penseront que vous êtes en train de vous échapper par la chambre de mon père et, quand j'ouvrirai la porte derrière laquelle ils attendent, ils s'y précipiteront. Profitez-en pour sortir ;[p.386] ils auront du mal à  s'emparer de vous car elle n'est pas assez large pour laisser passer plus d'un homme à  la fois."

45        Elle fait comme elle l'avait dit. Quand ceux qui se trouvaient dans la chambre du roi voient s'ouvrir la porte qui communiquait avec celle de la jeune fille, ils s'y ruent en poussant de grands cris. Puis elle déverrouille celle qui donnait sur le dortoir des chevaliers et leur dit que, maintenant, ils peuvent entrer. Ils se précipitent à  l'intérieur et s'égaillent dans toute la pièce. Mais lorsque le dernier veut refermer au plus vite derrière lui pour que personne ne puisse s'échapper, Gauvain le frappe en plein corps et le jette à  terre, mort, le temps qu'il pousse un cri. En l'entendant, ceux qui s'étaient avancés les premiers retournent sur leurs pas avec des cierges et des torches à  la lumière desquels ils aperçoivent Gauvain qui avait déjà  franchi le seuil. "Le voilà  ! Le voilà  !" s'exclament-ils. Tous se précipitent dans sa direction. Il se tenait au milieu du dortoir, bien campé sur ses pieds, l'épée à  la main. Le premier qui se risque à  sortir, il ne lui laisse aucune chance : un seul coup suffit à  l'étendre à  terre, mort. Sidérés, les autres n'osent plus passer la porte mais, par son embrasure, ils lui lancent force épieux acérés. Embusqué derrière le vantail, il se dépêche de faire reculer ceux qu'il voit s'en approcher. Si l'un d'eux était passé à  sa portée, aucune armure ne l'aurait mis à  l'abri de ses coups d'épée, si bien qu'on craint de l'affronter face à  face.

46        [p.387] Quand il s'en rend compte, il regagne la pièce aux destriers ; Sagremor était en train de seller le plus beau et, à  le voir, le meilleur, à  la lumière d'un cierge que tenait son amie. Quand il eut fini, il y fit monter Gauvain. "Je mets mon heaume et je vous rejoins dans la grand-salle" fit celui-ci. Il s'y rend à  cheval et lance sa monture contre tous ceux qui y montrent le bout de leur nez ; mais la plupart d'entre eux en étaient encore à  seller leurs montures. D'un coup d'oeil derrière lui, il voit arriver Sagremor, frais et dispos (il avait bien dormi), armé de pied en cap et à  cheval.

          "Où sont-ils, seigneur ? demande-t-il. " Vous les apercevez là , mais ils n'osent pas sortir. " Par Dieu, c'est trop dangereux pour eux. Reculez jusqu'au fond de la salle et donnez-leur du champ. Nous serons toujours à  même de nous retirer quand nous le voudrons, mais que je ne puisse jamais compter sur l'aide de Dieu si je pars avant de savoir ce qu'ils valent comme chevaliers !"

47        Voilà  qui fait rire Gauvain sous son heaume. Tous deux reculent jusqu'au fond de la salle, mais voyant qu'aucun des chevaliers ne fait, pour autant, mine de s'y aventurer, Sagremor les prend à  parti : "Fichus lâches, qu'attendez-vous pour venir au lieu de vous avouer vaincus sans combattre ?[p.388] Nous prenons vos chevaux sous vos yeux, et c'est tout ce que vous faites ?" A peine avait-il fini de parler qu'ils sont dix, tous à  cheval, à  se montrer d'un autre côté de la salle. "Par Dieu, dit Gauvain, je crains qu'ils ne nous coupent la retraite. En quel cas, nous n'aurions pas le dessus car nous ignorons par où passer pour trouver une issue. Sortons plutôt dans la cour : nous ne pourrons pas y être pris par surprise. " Volontiers, mais pas avant que je me sois mesuré à  un de ceux-là . " Allons-y donc, puisque vous y tenez !"

48        Ils chargent les dix qui arrivaient sur eux et abattent les deux premiers qui se présentent : Gauvain tue le sien d'un coup d'épieu ; Sagremor y brise la lance donnée par son amie, met l'épée au clair et se jette sur les autres. Mais ceux qui se trouvaient dans le dortoir commencent d'en sortir. Gauvain s'en aperçoit et les attaque à  l'épieu ; d'un seul coup durement asséné, il précipite à  terre, en même temps que son cheval, le premier qu'il atteint ; son épieu n'ayant pas résisté, il empoigne Excalibur et se rue sur eux, les forçant à  faire demi-tour en toute hâte, ce qui lui permet de revenir en arrière prêter main-forte à  Sagremor dont la résistance ne faiblit pas.

49        Les prouesses de Gauvain les laissent sans voix.[p.389] On leur a déjà  tué trois chevaux, à  Sagremor et à  lui, mais ils ne restent pas longtemps à  pied : en braves qui s'entr'aident, ils ont vite fait de récupérer une monture. Cependant, Gauvain comprend que cela risque de durer. Aussi, pour éviter une surprise, Sagremor et lui forcent leurs adversaires à  reculer dans la cour du château. Ils constatent que la porte de l'enceinte est ouverte ; l'alarme a été donnée et une centaine d'hommes sont déjà  en armes. Du haut de la muraille, l'amie de Sagremor leur crie de s'en aller ou qu'ils sont morts, mais que, dehors, ils n'auront plus rien à  craindre. Ils se dirigent vers la porte qu'ils franchissent et de là , ils voient que le roi entreprend de les poursuivre, criant à  ses gens que les fugitifs ne vont pas s'en aller comme ça ! Si on compte les chevaliers, les sergents et les archers, ils sont plus de cent, en armes, à  ses côtés.

50        Les cavaliers piquent des deux pour rattraper Gauvain et Sagremor qui ont franchi la porte au pas. L'amie de ce dernier était montée sur la bretèche au dessus, sans être vue de personne, en empruntant le chemin de ronde qui passait sur la courtine où donnait sa chambre. Dès qu'elle les voit sortis, elle sectionne la corde qui retenait une herse laquelle, en retombant, tue un chevalier et coupe la retraite à  un deuxième qui se retrouve à  l'extérieur. Après quoi, elle regagne sa chambre, toujours sans être vue de personne.

          [p.390] Sagremor court sus au chevalier resté dehors et, d'un coup d'épée, lui fait voler le heaume de la tête. L'homme crie merci, remet son épée à  son vainqueur et s'engage à  aller se constituer prisonnier où il en décidera. Sagremor lui ordonne, sur son serment, de retourner le faire auprès de la fille du roi, de par monseigneur Gauvain. " Gauvain, c'est votre nom ? " Pas du tout, c'est Sagremor le Démesuré. Et dites au roi qu'il ne pourrait donner sa fille en mariage à  plus noble époux, ne lui en déplaise ; aucune femme de son lignage n'en a qui soit de plus haut rang. " Mon serment me lie à  vous, seigneur. Je ferai d'abord mon possible pour que vous vous en sortiez sain et sauf. Suivez-moi, je vous montrerai le chemin."

51        Le chevalier se met à  la tête du petit groupe et les reconduit jusqu'à  la planche sur la rivière. Là , ils se recommandent mutuellement à  Dieu et leur guide fait demi-tour, cependant que Gauvain et Sagremor traversent le cours d'eau. Après qu'ils sont restés longtemps à  attendre pour savoir si on les avait suivis, Sagremor s'étonne que son amie tarde autant à  les rejoindre. A peine avait-il fini de parler qu'il l'aperçoit : elle arrive sur un palefroi fringant et traverse à  son tour. "Enfin ![p.391] s'exclame Gauvain. Soyez la bienvenue ! Par où aller ? " Par où ? Tout ce que je veux, c'est que Sagremor et vous m'ameniez dans un endroit où je serai en sécurité ; car, si je restais ici, je serais déshonorée : tout l'or du monde ne me sauverait pas. " Dieu m'en soit témoin, vous seriez mal récompensée du service que vous nous avez rendu, si vous ne pouviez pas compter sur notre protection. Mais donnez-moi des nouvelles de mon amie. " Avec l'aide de Dieu, elle n'a rien à  craindre, même avec ce qu'elle a fait ! Monseigneur le roi et son épouse la chérissent plus qu'eux-mêmes ; elle est la seule enfant qui leur reste, puisqu'ils considèrent leur autre fille comme perdue pour eux. Alors que, si on m'avait prise sur le fait, c'en était fait de moi."

52        Ils partent de concert mais ne tardent pas à  percevoir un bruit de galop venant de derrière eux. "Sagremor, fait Gauvain, je crois que les voilà . " Ne vous inquiétez pas, dit la jeune fille, je pense plutôt que ce sont vos chevaux : j'ai chargé des écuyers de vous les ramener." Ils font halte et attendent : ce sont bien eux, en effet. Gauvain demande à  la jeune fille comment elle y avait pensé : "Si on tue ceux que vous montez, vous en auriez de rechange." Cette remarque lui vaut toute son approbation.

          Ils poursuivent leur chevauchée jusqu'à  ce qu'il fasse grand jour. La demoiselle s'adresse alors à  Sagremor : "A partir de maintenant, vous assurerez ma sauvegarde et monseigneur Gauvain ira là  où il a affaire. " Belle et chère amie, fait ce dernier, il vaut mieux que nous soyons deux à  vous escorter :[p.392] je ne voudrais surtout pas que mon absence vous expose à  plus de danger. " Je serai suffisamment protégée avec lui, seigneur ; je le ferai passer par des chemins où nous ne risquerons pas de rencontrer des gens qui seraient à  notre recherche. " Et où irez-vous ? " Tout droit chez mon père, et après, chez votre frère Agravain : il n'y a que là  où je serai en sécurité." Sagremor déclare qu'il aura beaucoup de plaisir à  le voir, mais Gauvain le prévient qu'il est très malade : "Cette demoiselle vous racontera. " Et vous, où irez-vous ? " Je voudrais être déjà  en Sorelois. " Pensez-vous y trouver celui dont nous sommes en quête ? s'enquiert Sagremor. " Je ne sais ce que j'y ferai au juste, mais j'ai entendu parler des aventures qu'on y trouve. " Ce n'est pas loin, seigneur, dit la demoiselle. Un des écuyers pourra vous y conduire tout droit."

53        Elle appelle celui qui allait à  pied, le fait monter sur le cheval de Gauvain et lui ordonne de mener celui-ci en Sorelois par le plus court chemin. De son côté, Sagremor s'en va suivant son amie.

          Le conte n'en dit pas plus pour le moment sur monseigneur Gauvain et Sagremor ; il revient à  Hector qui est retenu prisonnier par le seigneur des Marais, le père de Ladomas, celui que Guinas de Blaquestan avait blessé dans la tente à  cause de son amie, et qui était aussi le père de Maltaillé [p.393] qu'Hector avait tué en venant à  la rescousse de Synados de Windsor.

LXVa

Aventures d'Hector

1         La nouvelle de la détention d'Hector au château des Marais parvint à  l'Etroite Marche. Quand la fille du seigneur, qui était très amoureuse de lui, l'apprit, elle demanda à  son père de lui venir en aide et il l'assura qu'il allait rassembler toutes les forces dont il pouvait disposer. De son côté, elle envoya un messager à  Synados de Windsor pour lui faire savoir que son sauveur était en prison : le seigneur de l'Etroite Marche s'apprêtait à  le secourir ; que lui-même en fasse autant ! Marganor aussi, qui se trouvait sur place, convoqua les siens pour qu'ils participent à  sa libération. Ils étaient bien deux mille, tant chevaliers qu'hommes d'armes, à  se mettre en route.

          Si Hector était captif, ceux qui le retenaient n'avaient aucune intention d'attenter à  ses jours : la dame avait trop d'amitié pour lui parce qu'il l'avait vengée de Guinas ; et son père disait qu'il ne pouvait plus le faire exécuter, si coupable fà»t-il à  son égard, "puisque je l'ai épargné à  son arrivée ici."

2         Sur ces entrefaites, survint une demoiselle pour qui toute la maisonnée avait beaucoup d'affection : elle était la nièce du seigneur des Marais et, donc, la cousine de son fils Ladomas. Quand elle entendit les éloges qu'on faisait d'Hector (ses qualités de chevalier, la façon dont il s'était sorti de tant de mauvais pas)[p.394] elle demanda à  son oncle et à  son cousin de lui confier la garde du prisonnier, "car il me semble que vous ne voulez pas sa mort ; je l'emmènerai avec moi pour qu'il délivre ma soeur de la prison que vous savez." Le seigneur accepte mais Ladomas précise : "A condition que lui-même soit d'accord ; sans quoi nous ne le remettrons à  personne, homme ou femme. " Vous avez raison, confirme son père. " Je vous remercie beaucoup, dit la demoiselle. Je vais le lui demander."

3         Elle se rend donc auprès de lui en compagnie de l'amie de Ladomas qui le chérissait en toute amitié. "J'ai obtenu d'être votre geôlière, Hector. Ne seriez-vous pas content de venir voir quelle prison je vous réserve ? " Qui êtes-vous, demoiselle ? " Celle à  qui vous devrez la vie si vous acceptez de vous considérer comme mon prisonnier. " Et quelle prison, en effet, me réservez-vous ? " Je vais vous le dire, intervient l'amie de Ladomas. Elle vous emmènera combattre le meilleur chevalier du monde, ami cher ; si vous êtes vainqueur, vous serez libéré. Allez-y, si cela vous tente, mais si vous ne le voulez pas, votre vie n'est pas en danger chez nous ; et vous n'êtes pas forcé d'accepter. " Qui sera mon adversaire ? Un chevalier de la maison du roi Arthur ? " Non, dit l'amie de Ladomas, c'est un homme d'ici. " Alors, j'accepte très volontiers. " Je vous en remercie beaucoup", conclut-elle, avant de ...

4         ... retourner annoncer à  ses hôtes qu'Hector est tout à  fait consentant. "Faisons-le venir, dit Ladomas, nous entendrons ce qu'il a à  nous dire." On le sort donc de sa prison et on [p.395] lui demande s'il est vraiment décidé à  suivre la demoiselle. "Seigneur, répond-il à  Ladomas, il n'y a demoiselle au monde que je n'aille secourir si je savais qu'elle a besoin de moi ; mais je tiens à  vous dire que je me refuse à  entendre parler d'une rançon : on pourrait y voir un aveu de culpabilité de ma part, et le 'brave' qui m'a volé mon cheval ne manquerait pas d'en tirer argument. Pas question ! Quand, avec l'aide de Dieu, j'aurai fait la preuve de ma bonne foi par les armes contre un accusateur - s'il s'en présente un -, alors seulement je suivrai la jeune fille et je me mettrai volontiers à  son service. " Par Dieu, vous avez parlé en homme d'honneur et on n'en doit avoir que plus d'amitié pour vous", dit Ladomas qui ajoute à  l'adresse de son père : "Déclarez-le quitte, seigneur." Ce qu'il fait aussitôt tandis qu'Hector le remercie chaleureusement.

5         On lui fait apporter ses armes et, dès qu'il s'est entièrement équipé, la jeune fille se jette à  ses pieds, l'implorant de lui venir en aide. "C'est ma nièce, dit le seigneur des Marais, mais ne vous croyez pas obligé à  quoi que ce soit pour autant : que Dieu se détourne de moi si je n'aime pas mieux la voir morte plutôt que vous. La mort d'un brave est une plus grande perte que celle de toutes les filles d'un pays. " Je vous assure que j'irai très volontiers là  où elle voudra, d'abord parce que c'est une demoiselle et aussi parce que vous m'avez fait plus d'honneur que je ne le mérite." La jeune fille se confond en remerciements.

          Ils sortent sans attendre et on amène à  Hector son cheval qu'il enfourche ; il prend congé du seigneur des Marais, de Ladomas et de son amie. Quant à  la demoiselle, elle se met en selle sur son palefroi ; et tous deux s'éloignent de concert [p.396] pour la destination qu'elle est la seule à  connaître.

          Après avoir parcouru une bonne lieue, ils voient apparaître sur leur gauche les gens de Synados, puis ceux du seigneur de l'Etroite Marche et du sénéchal Marganor : en les comptant tous, ils étaient au moins deux mille. Ils se demandent avec étonnement qui ils peuvent être, mais poursuivent leur chevauchée sans s'écarter de leur route. Synados, lui, pressé d'agir, invite les siens à  forcer l'allure. "Ce chevalier qui s'en va tout seul ne m'est pas inconnu", dit-il.

6         Se détachant des autres, il galope, tête nue, vers Hector qui, de son côté, le reconnaît aussitôt. "Dieu soit loué ! Vous voilà  libre ! Votre captivité en chagrinait beaucoup." Hector le prend dans ses bras et lui souhaite la bienvenue. "Mais comment saviez-vous que j'avais été fait prisonnier ? " C'est le seigneur de l'Etroite Marche qui me l'a appris et j'arrivais avec tous ceux que j'ai pu rassembler. Je craignais pour votre vie, à  cause de ce Maltaillé que vous avez tué. " Dieu m'en soit témoin, mort, je le serais assurément sans son frère Ladomas qui a fait tout ce qu'il a pu pour me sauver : je demeure son obligé ; lui et sa courtoise autant que vertueuse amie pourraient, en cas de besoin, compter sur moi, pour peu que je sois au courant. Et ces gens-là , sont-ils à  vous ? " Certains, oui. D'autres sont au seigneur de l'Etroite Marche [p.397] et à  Marganor. Nous avons tous amené autant d'hommes que nous avons pu en réunir de toute urgence. C'est la première fois que vous en auriez vu autant se lancer à  l'assaut d'un château, car vous avez plus d'amis que vous ne le pensez dans le pays." Hector le remercie chaleureusement.

7         " Où  vous  rendez-vous  de  ce  pas ?  s'enquiert  Synados.  " J'ac-compagne cette demoiselle dans un endroit où elle a à  faire : il est inutile que vous alliez plus loin. Retournez et saluez de ma part le seigneur de l'Etroite Marche et sa fille à  qui je suis très attaché : dites-lui que, si j'en avais le temps et la liberté, j'aurais plaisir à  la voir plus que je ne l'ai fait l'autre jour, car j'apprécie beaucoup sa compagnie. Saluez aussi le sénéchal Marganor, - et votre femme, car, depuis que j'ai quitté la reine Guenièvre, j'ai rencontré beaucoup de dames mais aucune de son rang qui ait autant de mérites qu'elle."

          Après qu'ils se sont recommandés à  Dieu, Hector enlève son heaume pour qu'ils puissent s'embrasser, et Synados le prie avec instance, s'il lui arrivait d'être à  nouveau prisonnier, de le lui faire savoir, ce qu'il lui promet.

8         Sur ce, ils se séparent et Synados s'en retourne avec ses gens. Hector, lui continue de suivre la demoiselle jusqu'au soir. Chemin faisant, il lui demande [p.398] pourquoi exactement elle a besoin de lui. "Il s'agit de ma soeur, la plus belle dame que j'aie jamais vue, et je ne suis pas la seule à  le dire. Un chevalier est tombé amoureux d'elle quand elle était encore une toute jeune fille ; il se considérait comme un des meilleurs chevaliers au monde (maintenant, il pense même être le meilleur) et il était d'une plus noble et grande famille qu'elle. Il l'a épousée à  son corps défendant, ce qui a beaucoup contrarié ses parents et ses amis qui lui en ont fait le reproche. Un ressentiment mutuel finit par s'installer entre eux et il perdura. Or, le hasard fit qu'un jour le chevalier et ma soeur, toujours aussi amoureux, s'étaient étendus dans une prairie à  côté d'une source.

9         A cette époque, il était déjà  devenu très paresseux et négligeait les armes. Un vieil oncle à  lui vint à  passer et se mit à  se moquer de lui : il devrait avoir honte d'être si entiché de sa femme qu'il ne pouvait se passer d'elle, ce dont tout le monde faisait des gorges chaudes. Vexée, ma soeur tint des propos dont elle aurait mieux fait de s'abstenir et qui devaient lui coà»ter cher : 'Pourquoi 'honte', seigneur ? Est-ce qu'il devrait avoir honte de moi parce qu'il est de plus haute naissance ? Mais mon lignage n'est pas méprisable et si certains ne le fréquentent plus à  cause de moi, c'est la même chose de mon côté : beaucoup de gens venaient me voir auparavant. Et ce qui est sà»r, c'est que je suis plus belle femme qu'il n'est bel et bon chevalier. On a plus souvent loué ma beauté que sa prouesse.'

10        Ce fut au tour de son mari d'être dépité. Il jura donc solennellement qu'elle ne sortirait plus du donjon [p.399] jusqu'à  ce que l'un d'eux soit reconnu sans conteste, elle comme plus belle dame, ou lui comme meilleur chevalier. 'Je vous en prends à  témoin, mon cher oncle, dit-il : si une dame plus belle se présente, je renoncerai une fois pour toutes, à  coucher avec elle, et si c'est un meilleur chevalier, qu'elle soit quitte !' Il y a bien cinq ans qu'elle est en prison. Les parents et amis de son mari ont fait venir les plus belles dames qu'ils ont pu trouver, mais aucune dont la beauté soit comparable à  la sienne ; beaucoup de chevaliers aussi sont venus et il a toujours été le meilleur. Voilà  toute l'histoire. En cinq ans, je suis allée plus de dix fois à  la cour du roi Arthur mais je n'y ai jamais trouvé monseigneur Gauvain que j'aurais volontiers amené si j'avais pu disposer de lui."

11        Ce récit fait qu'il tarde à  Hector de voir enfin cette beauté si rare ! Leur chevauchée les mène chez une soeur de la demoiselle où on leur fait fête car on savait que le chevalier venait délivrer la dame. Quand elle eut raconté ses exploits, la joie redoubla dans toute la maison et il fut traité avec tous les honneurs possibles.

          Le lendemain, ils se levèrent très tôt et poursuivirent leur route jusqu'à  un château, aussi imposant que bien situé. C'était le château de Gazewilte, celui-là  même où Hector devait se battre. L'époux de la dame s'appelait Persidès et sa femme Hélène sans Pareille. La demoiselle allait devant, suivie d'Hector et on répétait sur leur passage : "Il vient se battre pour notre dame. Maudite soit une beauté qui a déjà  coà»té si cher !"

12        Arrivés au donjon où la dame était détenue, ils mettent pied à  terre et montent l'escalier. Les hommes préposés à  la garde de la prisonnière demandent à  Hector ce qu'il veut : il aimerait voir une dame qui est là , en prison, dit-il, et ils le font entrer. Comme elle avait appris qu'un chevalier allait venir, elle était occupée à  se parer. Quand elle fut prête, elle s'avança au milieu de la chambre. Hector fut ébloui par sa beauté. Il enleva son heaume pour mieux la voir, car elle était enfermée dans une pièce dont les seules ouvertures étaient une fenêtre où on pouvait passer la tête et une porte qu'utilisait son mari quand il voulait lui parler (et il en gardait la clé sur lui). Hector glissa la tête par la fenêtre. "Soyez le bienvenu !" lui dit-elle et il répondit en lui souhaitant bonne chance comme à  la plus belle dame "que j'aie jamais vue et qui puisse exister,[p.401] selon moi. Je suis venu défendre votre cause, dame, mais je ne pensais pas avoir à  ce point le droit pour moi ; maintenant, je sais, sans risque d'erreur, qu'il ne peut y avoir de chevalier si preux que vous ne soyez encore plus belle et je pense que monseigneur Gauvain, qui est un des meilleurs chevaliers du monde, en tomberait d'accord - et Dieu lui-même."

13        A ces mots, un chevalier s'avance et demande à  Hector s'il entend faire la preuve que sa dame est plus belle que son seigneur n'est vaillant. " Assurément. " Vous auriez cette audace ? " Oui, avec l'aide de Dieu. Il n'est pas d'homme au monde qui, l'ayant vue, ne serait tout prêt à  soutenir sa cause par les armes, et sans s'inquiéter. " Alors, suivez-moi, seigneur chevalier, car le maître de ces lieux vous attend là -dehors pour défendre son point de vue. " Est-il armé ? " Oui, de pied en cap. " Dommage qu'il soit si pressé ! J'aurais volontiers pris du temps pour contempler la beauté de cette dame : je me sens déjà  si ragaillardi que j'en vaux deux comme j'étais au moment de mon arrivée. Dame, pour que je sois à  jamais votre chevalier servant, exaucez ma prière : touchez-moi de votre main nue. Même sans mon heaume, je serais plus tranquille que si je le portais mais que vous ne m'ayez pas caressé."[p.402] La dame l'enlace en le prenant par le cou : "Que Dieu né de la Vierge Marie fasse que vous puissiez me délivrer de cette prison !"

14        Hector prend congé d'elle, relace son heaume et descend l'escalier du donjon ; arrivé en bas, il se met en selle et le chevalier le mène au lieu fixé pour le combat, où le seigneur du château lui demande s'il est prêt à  soutenir par les armes que sa femme est plus belle dame qu'il n'est bon chevalier. "Dieu m'en soit témoin, répond-il, si vous étiez un homme courtois, il n'y aurait pas lieu de nous battre ; car si cette dame était l'épouse de monseigneur Gauvain qui est le meilleur chevalier du monde, il n'en serait pas moins vrai qu'elle serait plus belle dame qu'il n'est bon chevalier. Tout ce qui fait qu'une femme est belle, votre épouse en est à  l'évidence douée ; en revanche, vous êtes dépourvu de certaines des qualités qui font le parfait chevalier : la courtoisie, par exemple, vous n'en avez guère fait preuve quand vous vous êtes fâché de ce qu'elle se soit vantée d'être plus belle que vous n'étiez vaillant. Renoncez donc à  ce combat et reconnaissez que sa beauté est sans égale. " Impossible, dit l'autre. " Par Dieu, si je ne peux faire la preuve de ce que j'affirme, à  quoi bon vivre ?"

15        Ils reculent pour prendre de l'élan et se chargent au triple galop de leurs chevaux, se frappant au passage de toutes leurs forces. Persidès y brise sa lance et Hector, d'un coup particulièrement violent, le désarçonne. "Seigneur chevalier, dit-il, je ne sais pas ce que vous ferez à  la mêlée, mais la joute n'a pas tourné à  votre avantage. Allons,[p.403] un bon mouvement ! Reconnaissez votre sottise et faites sortir votre femme de sa prison ; de toute façon, elle en sortira aujourd'hui, et vous en récolterez plus de honte que maintenant. " Impossible. " Impossible ? Vous serez bien forcé d'y venir."

          Hector met à  nouveau son cheval au galop comme s'il voulait porter au chevalier un coup de lance en plein corps, mais celui-ci empoigne son épée et, d'un revers en abat la hampe qui vole en éclats.

16        A son tour, Hector tire son épée et charge à  nouveau Persidès qui, se mettant à  l'abri de son écu, frappe le cheval de son adversaire en pleine tête et le fait tomber à  la renverse raide mort. "Au diable soit qui vous considère comme le meilleur chevalier du monde ! Avoir tué mon cheval comme vous venez de le faire n'est guère courageux et ce n'est pas ainsi que se conduisent les chevaliers dignes de ce nom. D'ailleurs, vous y avez plus perdu que moi, car je m'en retournerai monté sur le vôtre, ou sur un meilleur, si vous en avez un. Cela dit, croyez-moi et faites ce dont je vous ai prié à  propos de votre femme, avant d'avoir la honte de vous y voir contraint." Le chevalier réplique qu'il n'est pas encore né celui qui l'y obligera et "que chacun fasse de son mieux, puisque nous sommes à  égalité !"

17        Hector se précipite sur lui, le serrant de près et faisant pleuvoir sur lui une grêle de coups, à  droite, à  gauche, cherchant ses points faibles, et il l'atteint à  plusieurs reprises. L'autre se défend de son mieux, mais Hector le mène où il veut, mettant si bien son écu en pièces que les morceaux en jonchent le sol. Persidès commence à  céder du terrain, cherche à  éviter les coups. Hector s'en aperçoit :[p.404] il lui porte une botte qui lui arrache l'épée de la main - et lui donne à  craindre de se retrouver estropié. Il le fait reculer de plus en plus ; le chevalier subit, c'est tout ce dont il demeure capable : son écu est en mille morceaux ; il s'est fait malmener, blesser à  maintes reprises. Pourtant son adversaire le prie à  nouveau de faire sortir sa femme de prison, mais il s'y refuse toujours. Alors il dit qu'il va le tuer. "Encore faudrait-il que vous en soyez capable", rétorque Persidès. Hector reprend ses attaques et ses coups que le chevalier tente d'esquiver en reculant de plus belle, mais il finit par tomber. L'autre lui saute aussitôt dessus, lui arrache son heaume et menace de lui couper la tête. "Allez-y donc !" Hector lui rabat sa ventaille sur les épaules et brandit son épée, prêt à  frapper. A cette vue, le chevalier crie merci. "A Dieu ne plaise que je vous l'accorde si vous ne me jurez pas d'abord, à  main nue, que vous vous conformerez en tout et sans restriction à  ma volonté." Il en donne sa parole de chevalier.

18        Hector se relève, toute l'assistance l'entoure. Il demande au vaincu si tous ces gens sont à  lui. "En effet. " Ai-je à  me garder d'eux ? " Non, seigneur. Ils ont juré que tout chevalier qui me combattrait n'aurait affaire qu'à  moi ; sans cette assurance, aucun ne se serait présenté et la coutume que j'avais instaurée serait tombée en désuétude.[p.405]       " J'affirme donc, sur votre serment, fait devant les siens que votre femme est plus belle dame que vous n'êtes bon chevalier." Persidès accepte de le reconnaître. "Je vous ordonne ensuite de partir, sous deux jours, à  la cour du roi Arthur, en emmenant votre épouse avec vous ; vous direz à  ma dame la reine que je vous envoie vous constituer son prisonnier et vous lui raconterez pourquoi vous avez tenu votre femme en prison et combien de temps, sans rien dissimuler. Demandez aussi à  parler à  une demoiselle (vous expliquerez que c'est mon amie), saluez-la de ma part et dites-lui que je ne suis ni blessé, ni malade, mais que ma quête n'a pas avancé. " Et comment vous appelez-vous, seigneur ? " Hector. Et vous ? " Persidès." Sur ce, Hector le prie de l'emmener voir sa belle épouse.

19        Ils s'y rendent, suivis de ceux qui sont là . Une fois en haut du donjon, Persidès soulève un pan de son haubert et tend à  Hector la clef qui fermait la chambre de la dame. "Allez-y ! Faites la sortir vous-même." Hector ouvre la petite porte : "Venez, dame ! Vous faites trop plaisir à  voir pour rester enfermée." Dès qu'elle est dehors, elle le prend dans ses bras, lui souhaite la bienvenue et ils échangent un baiser. "Désormais, je peux me vanter [p.406] d'avoir été embrassé par la plus belle dame du monde. " Et il doit y avoir longtemps qu'un baiser ne vous a pas coà»té aussi cher". Il lui détaille ce qui a été convenu et dont elle est fort satisfaite. Puis, à  force de prières, Persidès et elle le persuadent de passer la nuit au château.

          Hector demande son nom à  la dame et elle dit s'appeler, de son vrai nom, Hélène mais qu'à  la voir si belle on l'avait surnommée Hélène sans Pareille quand elle était plus jeune.

20        La demoiselle qui avait amené Hector était au comble de la joie, et, tous les gens de Gazelwite se réjouissaient avec elle de sa victoire et de la délivrance de la dame. Comme il avait accepté de passer la nuit sur place, Persidès, son épouse et leurs familiers s'empressèrent à  son service et le traitèrent avec honneur pendant toute la soirée.

          Le lendemain, il se leva au point du jour et alla entendre la messe, puis il s'arma et son hôte lui donna un excellent cheval, celui-là  même qu'il montait quand il s'était fait désarçonner. Enfin, il prit congé.

          La demoiselle se met en selle et elle l'accompagne un moment, avant de lui demander où il a l'intention d'aller. "Par Dieu, je n'en sais rien : je suis en quête d'un chevalier mais je ne sais ni où il est, ni comment il s'appelle. J'irai à  l'aventure, à  la grâce de Dieu. " Si vous m'en croyez, vous devriez passer par les endroits où vous avez une chance d'entendre parler de chevaliers errants ; sinon, vous auriez vite fait de vous perdre dans ces forêts."

21        Et comme il en convient sans mal : "Vous avez là  un chemin [p.407] qui vous mènera au royaume de Norgales, en prenant toujours à  droite ; une fois là -bas, vous serez mieux à  même d'avoir des indications sur l'itinéraire à  suivre que dans les forêts d'ici. Et comme la guerre sévit dans le pays, il y a des chances que votre chevalier y vienne prêter main-forte au roi." Il déclare qu'il se rendra donc là . Ils se recommandent mutuellement à  Dieu et elle fait demi-tour pour revenir à  Gazelwite, tandis qu'Hector reprend sa quête.

          Le conte n'en dit pas plus sur lui pour le moment ; il revient à  Lionel, le cousin de Lancelot du Lac qui s'en va voir la reine Guenièvre.

LXVIa

Guerre d'Arthur contre les envahisseurs Saxons

1         Lionel trouva la reine à  Logres - c'était la principale ville du royaume et sa capitale - où elle séjournait alors avec son époux. Quand elles surent qu'il était cousin de Lancelot du Lac et neveu du roi Ban de Benoà¿c, la souveraine et la dame de Malehaut l'accueillirent avec des transports de joie. Il leur donna des nouvelles de monseigneur Gauvain : la première fois qu'il l'avait vu, il était en train d'affronter en duel judiciaire le sénéchal du duc de Cambenync, à  propos d'une accusation de trahison, et ç'avait été lui le vainqueur. La reine demande comment il se porte. "Très bien. Et puis, il m'a fait rendre mon cheval par un chevalier qui me l'avait pris de force ; après quoi, il m'a suivi pendant longtemps pour savoir où j'allais, mais je ne lui ai rien dit." Quand il se fut acquitté du message dont il avait été chargé, les deux femmes se concertèrent sur les moyens à  mettre en oeuvre pour retrouver leurs amis.

2         [p.408] C'est alors qu'on apprend à  la cour l'invasion de l'Ecosse par les Irlandais et les Saxons : ils ravageaient le pays et massacraient la population ; Arestel était assiégé. Stupéfait et pris de court, le roi Arthur convoque ses gens par tout son royaume : que, sous les quinze jours, ils se rassemblent dans les prairies devant Cardueil, prêts à  faire une démonstration de force.

          De son côté, la reine envoie dire à  Lancelot qu'il y soit lui aussi sans faute, avec Galehaut ; elle-même y sera. Elle leur demande de ne pas se montrer tant qu'elle ne leur aura pas fait savoir ce qu'elle veut. Lancelot doit porter sur son heaume le pennon à  pointe de soie rouge qu'elle lui envoie et le même écu qu'à  la dernière rencontre (mais avec une bande blanche en diagonale) : elle lui adresse aussi la broche qu'elle porte au cou, un très beau peigne qui retient entre ses dents une mèche de ses cheveux et sa ceinture ainsi que son aumônière ; elle lui recommande enfin, s'il tient à  son amour, de se conformer à  ce que décidera monseigneur Gauvain qui s'est tant mis en peine pour lui ; mais qu'ils ne se rendent pas ensemble à  Cardueil !

3         Le jeune homme se met aussitôt en chemin. Cependant, le roi consulte la reine pour savoir s'il doit demander ou non à  Galehaut de venir. Elle lui déconseille de le faire tant qu'il ne sera pas sà»r d'avoir besoin de lui : "Autrement, il croirait que vous vous êtes laissé effrayer sans raison."

          Le conte n'en dit pas plus pour le moment sur le roi et la reine qui ont convoqué leur armée sous Cardueil [p.409] dans un délai de quinze jours. Il revient à  monseigneur Gauvain, au moment où il quitte Sagremor et la demoiselle qui l'avait conduit auprès de la fille du roi de Norgales, comme on l'a vu précédemment.

LXVIIa

Gauvain et Hector au Pont Norgalois

1         Il relate donc que monseigneur Gauvain chevaucha sans trouver d'aventure qui mérite d'être rapportée jusqu'à  l'ermitage de la Montagne Ronde. Quand il se fut nommé, l'ermite le traita avec beaucoup d'honneur et le renseigna de son mieux pour le mettre sur le bon chemin. Il lui raconta qu'il avait hébergé Lionel quand celui-ci était parti du Sorelois, "il m'a dit que Lancelot et Galehaut s'y trouvaient, mais qu'on n'y entrait pas sans rencontrer d'obstacles. " Lesquels ?" L'ermite lui expliqua alors le redoutable passage sur l'Assurne que le conte a déjà  présenté.

2         Le lendemain, après avoir entendu la messe avec l'écuyer qui menait son second cheval, monseigneur Gauvain se remit en route. Il arriva au premier pont - le pont de Norgales - en milieu de matinée : c'était un ouvrage en bois, surélevé et massif, redoutable d'aspect. (Le deuxième pont,[p.410] que le conte a mentionné, s'appelait le Pont-aux-Irlandais) ; à  son extrémité, du côté du Sorelois, s'élevait une haute tour qui défendait un château. Parvenu aux abords du passage, Gauvain descend de cheval, monte sur celui que l'écuyer menait et lui ordonne de s'en aller : il peut garder l'animal pour lui ; "l'autre me suffit." L'homme l'en remercie beaucoup et prend congé, mais il ne veut pas s'éloigner sans avoir vu comment va se passer le franchissement du pont.

3         Après être un peu revenu sur ses pas, il monte en haut d'un tertre pour observer. Gauvain se présente à  l'entrée du pont ; un chevalier armé de pied en cap s'avance à  sa rencontre et lui demande s'il a l'intention de passer. "En effet. " Et comment, seigneur chevalier ? Vous pensiez qu'il suffit de le dire pour le faire ? Mais vous allez d'abord devoir m'affronter. " Alors, je vous affronterai avant de passer. " Autre difficulté : à  supposer que vous m'ayez vaincu, vous devrez aussi vous débarrasser de dix hommes d'armes. " Ce n'est pas moi qui décide. Je me battrai donc. Seul l'impossible me ferait renoncer. " Sur ma foi, vous aurez la bataille. " Je veux être sà»r de n'avoir affaire qu'à  vous et aux dix dont vous m'avez parlé."

4         Le chevalier les appelle ; ils se montrent, tous équipés comme des hommes de basse condition : épées, mais haches et hauberts courts. Ils lui garantissent qu'à  part eux personne ne portera la main sur lui et que le passage lui sera ouvert s'il peut les vaincre, le chevalier et eux, mais qu'il doit d'abord se nommer. "Encore une chose qu'il faut vous dire, ajoute le chevalier :[p.411] si c'était vous le vainqueur, vous disposeriez de nous à  votre gré, mais vous devriez garder le passage, comme je le fais, jusqu'à  l'arrivée d'un remplaçant. Vous devez vous y engager pour le cas où vous réussiriez à  nous battre." Bon gré mal gré, il en donne sa parole : "Devoir assurer cette garde, fait-il, me pèserait plus que le combat ne m'effraie."

5         Les dix se tiennent sur le pont, prêts à  attaquer en cas de besoin, cependant que la joute entre Gauvain et le chevalier s'engage. A la première charge, celui-ci manque son coup et perd son écu. Gauvain, dont la lance était toujours intacte, revient sur lui de toute la vitesse de son cheval, le vise avec soin et l'atteint droit dans la poitrine, au niveau de la clavicule : le haubert est faussé, la lance - fer et bois - traverse le corps de part en part : le cavalier, désarçonné, tombe à  terre où, grièvement blessé, il perd conscience. Gauvain voit qu'il baigne dans une mare de sang et hésite sur la conduite à  tenir : il craint, s'il descend de son cheval, de ne plus en retrouver de pareil et de se faire attaquer par les dix autres, dès qu'ils verront leur chef vaincu. Il empoigne donc son épée et, toujours en selle, s'avance jusqu'au blessé pour en finir : il doit reconnaître sa défaite, lui dit-il ; sinon, c'est un homme mort. Le chevalier était en train de revenir à  lui : à  voir son sang couler à  flots,[p.412] il s'imagine ne plus en avoir pour longtemps et, craignant de mourir sans confession, crie merci à  Gauvain sans attendre davantage. Celui-ci lui ordonne de reconnaître formellement sa défaite. "Je me mets entièrement à  votre merci, seigneur", dit-il en tendant son épée au vainqueur qui la prend, et il se constitue son prisonnier.

6         Aussitôt, les dix manants s'élancent et font pleuvoir sur lui, à  droite, à  gauche, une grêle de coups de hache et d'épée, mais, s'ils lui tuent son cheval, ils cherchent à  éviter de le blesser.

          L'écuyer, qui était resté pour regarder le combat, pique des deux et s'approche au triple galop ; il récupère la lance du chevalier blessé qui ne s'était pas brisée, lui prend son écu et s'écrie : "Ne le tuez pas, maudits brigands ! C'est monseigneur Gauvain, le neveu du roi Arthur, et le meilleur chevalier au monde. S'il perd la vie, c'en sera fait de vous, gibiers de potence !" Et il frappe l'un d'eux sous le menton d'un coup si violent qu'il le fait tomber à  la renverse, mort. A l'énoncé de ce nom, "monseigneur Gauvain", les dix hommes d'armes s'égaillent, les uns cherchant à  gagner la tour et à  s'y réfugier, les autres longeant la rivière. L'écuyer donne à  Gauvain le cheval qu'il montait, prend celui du chevalier blessé, l'enfourche et suit le neveu du roi qui s'était déjà  lancé à  la poursuite des fuyards, ne leur laissant aucun répit.

7         Le chevalier, lui, se sent rassuré d'avoir affaire à  monseigneur Gauvain. Un des hommes d'armes s'approche de celui-ci et lui remet les clefs du château : "Soyez le bienvenu, seigneur ! Maintenant que nous savons qui vous êtes, vous n'avez plus rien à  craindre de nous."[p.413] Les autres aussi reviennent, déposent leurs coiffes de fer et leurs armes : il y avait parmi eux trois blessés graves et un mort - celui que l'écuyer avait tué d'un coup de lance. Gauvain lui donne congé et le renvoie, après lui avoir rendu le cheval, lui confiant aussi à  emporter la lance et l'écu du chevalier blessé. Il l'adjure, s'il veut avoir droit à  sa reconnaissance, de ne jamais divulguer son nom, sauf si celui qui s'en enquérait jurait d'être compagnon de la Table Ronde ou chevalier de la reine - cette restriction parce qu'il aurait été content de voir la quête d'Hector aboutir.

8         Monseigneur Gauvain devient ainsi l'hôte forcé du château où il est l'objet de tous les honneurs ; on grave son nom sur une dalle de pierre avec cette inscription : "Gauvain, le neveu du roi Arthur est le premier à  avoir forcé ce passage depuis la paix conclue entre le roi Arthur et Galehaut". On y lisait aussi les noms de ceux qui y étaient passés antérieurement : le roi Yder, Dodinel le Sauvage et Mélyant de Lis.

          [p.414] Après vous avoir relaté comment Gauvain doit rester dans la tour au bout de la chaussée, le conte n'en dit pas plus sur lui pour le moment et en revient à  Hector qu'il a laissé à  son départ de Gazewilte où il avait combattu pour la belle Hélène Sans Pareille, après qu'il a quitté la jeune fille qui lui avait fait un bout de conduite.

LXVIIIa

Gauvain et Hector au Pont Norgalois

1         L'aventure le mena aux confins du pays de Norgales où il apprit qu'on avait vu passer un chevalier errant par la route du Sorelois. Il la prit à  son tour et y rencontra l'écuyer qui montait le cheval de monseigneur Gauvain. "Frère, lui demande-t-il après qu'ils se sont salués, pouvez-vous me renseigner sur un chevalier qui va vers le Sorelois ? " Qui êtes-vous ? " Un chevalier de la maison du roi Arthur. " Alors, soyez le bienvenu ! Voilà  ce que je sais : j'ai quitté hier, en début d'après-midi, un chevalier qui venait de forcer par les armes le passage par le pont de Norgales, la plus périlleuse qui soit. Je l'ai vu de mes yeux affronter avec succès un chevalier et dix hommes d'armes. " Et comment s'appelle-t-il ? " C'est monseigneur Gauvain."

2         Hector le quitte aussitôt après qu'ils se sont recommandés à  Dieu, car il lui tarde d'arriver pour faire la connaissance de monseigneur Gauvain qu'il s'imaginait n'avoir jamais rencontré.[p.415] Il passa la nuit chez le même ermite que lui, lequel fut fort content de l'accueillir et lui raconta qu'il avait été l'hôte de Gauvain et qu'il venait d'avoir de ses nouvelles par un écuyer : celui-ci avait couché dans son ermitage la nuit précédente et lui avait appris que le chevalier avait vaincu les gardiens du pont. Hector lui demande s'il en est encore loin et le religieux répond qu'en partant le matin, il y sera au plus tard pour midi.

3         Le lendemain, Hector se mit en route, en suivant les indications de l'ermite. Quand il fut sur place, monseigneur Gauvain lui dépêcha un homme d'armes pour savoir s'il voulait tenter le passage aux conditions imposées et il répondit que oui.

          Gauvain s'avance alors, armé de pied en cap : il montait le cheval de celui qu'il avait vaincu la veille et avait en main une lance à  la hampe épaisse et rigide - la tour en avait une abondante réserve. Il vient au chevalier et lui demande qui il est ; l'autre répond qu'il est un chevalier étranger. "Faites-vous partie des compagnons du roi Arthur ?  " Non. " Etes-vous d'accord pour tenter le passage aux conditions que je vous ai fait dire ? " Je le suis."

          Ils prennent donc du champ et, éperonnant leurs chevaux, se chargent au triple galop : le choc est si rude que les lances volent en éclats, réduites en miettes ;[p.416] mais les deux cavaliers, toujours en selle, terminent leur course et empoignent leur épée : revenus au contact, ils échangent des coups qui fendent et brisent leurs écus, avec une rapidité et un acharnement qui ne leur laissent pas le temps de souffler. L'affrontement se prolonge ainsi jusqu'à  près de midi. Tous les deux avaient perdu du sang,...

4         ... ils étaient si essoufflés et affaiblis que leurs coups ne valaient plus grand chose. Un de ses lacets s'étant rompu, le heaume d'Hector avait un peu tourné sur le côté et, comme il recule d'un saut, le temps de le redresser, Gauvain en profite pour faire une pause et reprendre haleine : il voit que midi approche et, sans descendre de cheval, s'appuie contre le pilier d'une des arches du pont et essuie son épée Excalibur du sang qui la souille. Mais comme Hector en fait autant de la sienne, le regard de Gauvain se pose sur elle et il la reconnaît à  son pommeau, à  sa poignée et à  l'inscription qu'elle portait gravée. "Comment vous appelez-vous ? demande-t-il à  son adversaire. " Que vous importe ? " J'aimerais le savoir. " Mon nom est Hector. " Ah ! Hector, soyez le bienvenu !"

5         Il remet aussitôt son épée au fourreau et enlève son heaume. Hector reconnaît son visage. "Ah ! seigneur, qu'ai-je fait ! Pardonnez-moi, au nom de Dieu ! " Vous n'avez rien à  vous reprocher, tous les torts sont de mon côté. J'aurais dà» vous demander votre nom dès le début,[p.417] car je savais que vous étiez dans le pays. Je me reconnais donc comme vaincu. " Je vous en supplie ! C'est impossible ! Personne ne saurait vous surpasser aux armes. " Vous êtes le meilleur chevalier de votre âge, Dieu m'en soit témoin, et celui que j'aurais le moins envie de combattre à  outrance, d'abord parce que vous m'avez servi comme écuyer et ensuite parce que vous êtes un adversaire des plus redoutables."

6         Il le prend par la main et tous deux rejoignent les hommes d'armes qui se demandent avec surprise qui peut bien être ce personnage à  qui monseigneur Gauvain fait tant d'honneur. Celui-ci leur déclare qu'il ne poursuivra pas le combat et qu'il se considère comme vaincu, pour la plus grande gêne d'Hector : "Le vaincu, c'est moi, proteste-t-il. " Seigneur, font les autres à  l'adresse de Gauvain, en enlevant votre heaume, vous avez reconnu sa victoire ; c'est à  lui qu'elle revient." Malgré la consternation d'Hector, Gauvain fait, qu'il le veuille ou non, graver son nom sur la dalle.

          Au château, on entoure Hector d'honneurs et monseigneur Gauvain lui fait fête. Le jeune homme lui raconte dans quelles circonstances il s'était mis en quête de lui et lui adresse force remerciements pour l'épée qu'il lui avait envoyée.

LXIXa

Galehaut et Lancelot à  l'Ile Perdue

1         Dès que monseigneur Gauvain eut contraint les dix hommes d'armes à  s'avouer vaincus,[p.418] le chevalier de la chaussée et un écuyer partirent prévenir Galehaut qui se trouvait, avec son compagnon, dans une demeure à  l'extérieur de l'enceinte. Il raconta qu'un chevalier avait forcé le passage du pont de Norgales en venant à  bout de ceux qui étaient commis à  sa garde, mais il ignorait son nom. Cette nouvelle surprit Galehaut qui en fit part à  Lancelot : un homme avait triomphé du meilleur chevalier de sa terre et, de surcroît, d'un groupe de dix hommes d'armes. "Dieu fasse qu'il vienne par ici ! s'exclame Lancelot. " Pourquoi cela ? " Parce que nous sommes comme en prison et que, depuis trop longtemps, nous n'avons vu ni joutes, ni faits d'armes : nous y perdons notre temps et nos vies. Dieu m'en soit témoin, s'il vient à  passer, je me battrai contre lui."

2         Cela donna lieu de penser à  ceux qui l'entendirent que se reposer était le dernier de ses soucis. Galehaut en rit mais se dit qu'il ferait tout son possible pour mettre le holà  à  ces projets belliqueux. Il avait un très beau lieu de séjour pourvu de tous les agréments dans une île, au milieu de l'Assurne, qui s'étendait sur une demi-lieue carrée : on l'appelait l'Ile Perdue parce que l'eau et l'éloignement en faisaient un endroit hors du monde. Son dessein était d'y emmener Lancelot.

          Ce jour-là , un de ses chevaliers lui demanda de lui confier la garde du pont (il s'appelait Elie de Ragre et c'était un combattant efficace et courageux). Galehaut accepta [p.419] et en profita pour gagner l'île, dans le même temps, avec son compagnon.

          Elie se rendit au pont pour en assurer la garde ; il y trouva monseigneur Gauvain et sa joie fut grande quand il sut que c'était lui. Celui-ci lui demanda où était Galehaut et il répondit qu'il l'ignorait. "Comment ? N'est-il pas à  Sorhan ? " Il y était, mais il en est parti hier soir, en pleine nuit, et nous ne savons pas pour où." Voilà  donc Gauvain dans la désolation, car il craint de ne pas être encore au bout de sa quête.

3         Au matin, comme la chaussée avait trouvé un nouveau gardien, il prit congé et partit avec Hector, après avoir ordonné, sur son serment, au chevalier blessé qui était encore là  de se rendre à  la cour pour prévenir la reine Guenièvre qu'Hector l'a trouvé et que lui-même reviendra dès qu'il le pourra, en sa compagnie : "je l'ai retenu auprès de moi pour que nous fassions route ensemble. Et vous, puisque vous savez mon nom, dites-moi le vôtre. " Hélinant des Iles" répond le vaincu qui se met aussitôt péniblement en route.

          Les nouvelles dont il était porteur mirent du baume au coeur du roi et la reine fit soigner ses blessures. Plus tard, il devait faire partie de la maison d'Arthur car c'était un valeureux chevalier. Ce fut une joie pour Guenièvre d'apprendre qu'Hector avait réussi à  trouver monseigneur Gauvain. Elle la fit aussitôt partager à  son amie pour qui ce fut un grand réconfort et un grand sujet de plaisir : depuis qu'il était parti en quête, personne ne l'avait vue rire ou s'amuser.

          [p.420] Mais ce qui rend le roi plus soucieux que tous, c'est que Gauvain n'avait pas encore mené sa quête à  bien : comment, sans lui pourrait-il se sortir de la difficile situation où il se trouvait ? Ne lui était-il pas indispensable ?

LXXa

Gauvain et Hector retrouvent Lancelot.
Guerre contre les Saxons (suite).
Arthur amoureux de l'enchanteresse Gamille.
Guenièvre et Lancelot.
Arthur, Lancelot et d'autres prisonniers des Saxons

1         Le conte revient à  Lancelot qui se tient, inquiet et pensif, dans la tour de l'Ile Perdue, avide de recevoir des nouvelles de sa dame. Il en a perdu le boire et le manger, il ne sait plus ce que c'est que de rire et de s'amuser ; sa rêverie seule le rattache à  la vie. Il passe son temps au sommet de la tour, sans rien faire d'autre que promener ses regards de tous côtés.

          Le lendemain du jour où Gauvain était parti en compagnie d'Hector, ils chevauchaient au hasard, sans parvenir à  apprendre ce qu'était devenu Galehaut. Mais voilà  qu'ils rencontrent une demoiselle montée sur un palefroi. Après qu'ils se sont salués, elle leur demande où ils vont ; ils répondent qu'ils ne savent où trouver l'objet de leur quête. "De quoi s'agit-il ? " Nous cherchons Galehaut, le seigneur du pays, mais en vain. " Je vous renseignerai, si vous me promettez de m'accorder le premier don que je vous demanderai." Et comme ils acceptent : "Donnez-moi votre parole", dit-elle ; puis, quand ils se sont exécutés : "Maintenant, venez avec moi."

2         Ils gravissent une hauteur d'où elle leur fait voir l'Ile Perdue : "Il est là , mais dans le plus grand secret." [p.421] Après qu'ils se sont mutuellement recommandés à  Dieu, la demoiselle s'en va de son côté, cependant qu'Hector et Gauvain se dirigent droit vers l'île. Quand ils s'en sont suffisamment approchés, ils constatent qu'elle est entièrement recouverte d'épaisses futaies d'où ne dépassent que les créneaux et le haut de la tour, elle-même très élevée. "Dieu ! s'exclame Gauvain, voilà  une puissante et fière forteresse au milieu de cette large rivière tumultueuse ! Elle n'a qu'un seul accès : je n'en vois pas d'autre que ce pont ; et comme il est relevé, je ne sais par quelle voie ni quelle ruse nous pourrions y pénétrer. Les occupants du lieu ont fait tout ce qu'ils peuvent pour se dissimuler et se tenir à  l'écart."

3         Ils restent à  l'entrée du pont pour voir si quelqu'un allait venir. Du haut de la tour, Lancelot, toujours plongé dans ses pensées, aperçoit les deux chevaliers en armes et appelle Galehaut pour les lui montrer. Celui-ci envoie un de ses écuyers leur demander qui ils sont et ce qu'ils veulent, "mais, attention : ne dis pas que je suis là  !" Le jeune homme fait ce qu'on lui a commandé. Monseigneur Gauvain répond qu'ils sont deux chevaliers étrangers et qu'ils aimeraient parler à  Galehaut. "Il n'est pas ici, seigneur. " Je sais très bien qu'il y est ; va seulement lui dire que nous ne nous entretiendrons avec lui que s'il le veut bien ; mais s'il s'y refuse, nous resterons sur place et ce sera autant de perdu pour lui.[p.422] Et tu peux ajouter que s'enfermer à  cause de deux chevaliers n'est ni courageux, ni courtois."

4         L'écuyer s'en retourne et répète à  son seigneur ce qu'on lui a dit. Galehaut voit là  de l'outrecuidance ; ils vont voir, pense-t-il, s'ils s'en tirent si facilement ! Il va leur montrer de quel bois il se chauffe. Il fait monter deux de ses meilleurs chevaliers (ils n'étaient que trois à  les surpasser) et les dépêche aux deux survenants : "S'ils veulent se battre, surtout, relevez le défi !"

          Quand monseigneur Gauvain les voit s'approcher, il dit à  Hector qu'à  l'évidence ils vont devoir se battre. "Nous voilà  confrontés aux plus beaux fleurons de la chevalerie de Bretagne et du monde. Le meilleur chevalier de toute la Grande-Bretagne est dans ces murs : sa prouesse a coà»té bien de la peine et de la honte à  ceux de la maison d'Arthur et c'est lui l'objet de ma quête. J'étais sà»r que de belles paroles ne m'ouvriraient l'entrée que si elles contenaient un message offensant. Et en la matière, mieux vaut un discours qu'un acte : c'est moins grave !"

5         Dès que le pont est abaissé, les deux chevaliers sortent au devant d'Hector et de Gauvain à  qui ils donnent le choix entre se rendre ou les combattre. "Je préférerais me rendre, dit Gauvain, à  condition d'être emprisonné ici. " Vous n'y mettrez pas les pieds ;[p.423] nous vous emmènerons ailleurs. " En ce cas, je ne suis pas encore prêt à  m'avouer vaincu. D'autant plus que, si vous étiez seuls à  garder ce pont, ce n'est pas vous qui m'empêcheriez d'entrer. " C'est ce qu'on va voir."

          Les quatre chevaliers se chargent de toute la vitesse de leurs chevaux et s'entrefrappent sur leurs écus. Gauvain fait tomber son adversaire à  la renverse en même temps que sa monture, Hector fait basculer le sien par dessus la croupe de son cheval : l'homme et l'animal s'écroulent, eux aussi, par terre. Ce qui fait dire à  Galehaut et aux siens qu'il y a là  deux jouteurs émérites.

6         Ils mettent pied à  terre et se précipitent sur les deux chevaliers, l'épée au clair. Mais celui que Gauvain avait abattu était réduit à  l'impuissance : coincé sous son destrier, il s'en était fallu de peu que le poids de l'animal ne lui ait fait éclater le coeur. Son vainqueur l'empoigne par son heaume qu'il lui arrache de la tête, lui rabat sa ventaille et déclare qu'il lui coupera le cou s'il ne reconnaît pas sa défaite, - ce qu'il fait aussitôt.

          Hector lui aussi se rue sur son adversaire qui était sérieusement blessé : le fer et la hampe de la lance avaient pénétré profond ; il se remet cependant [p.424] debout, de son mieux ; aussitôt, Hector l'étourdit d'un coup à  la tête qui le fait s'écrouler derechef. C'en est fini, l'homme à  terre crie merci, s'avoue vaincu, se constitue prisonnier et rend son épée.

          Gauvain et Hector demandent aux deux vaincus de leur dire, sans mentir, qui sont les compagnons de Galehaut dans la tour : ils répondent qu'il n'est pas là , mais que cela n'empêche pas d'y trouver quelques-uns des meilleurs chevaliers du monde.

7         Au regret d'avoir deux de ses hommes faits prisonniers sous ses yeux, Galehaut demande ses armes. Lancelot saute sur ses pieds et dit qu'il n'ira pas se battre contre ces deux-là  : "C'est moi qui irai. " Et qui sera l'autre ? " Personne, le temps que je me rende compte. " Sur ma tête, vous n'irez pas seul. Le roi des Cent chevaliers vous accompagnera." Ils demandent leurs armes qu'on leur apporte et, quand ils se sont équipés, Lancelot se suspend au cou l'écu de Galehaut et sort de l'île par le pont.

          Gauvain ordonne aux deux vaincus de se rendre là  où ils pourront se faire soigner, mais de revenir dans deux jours se constituer prisonniers. "A quoi bon partir ? Nous ne resterons pas longtemps entre vos mains : on vient nous délivrer."

8         Gauvain comprend alors que c'est Lancelot qui se présente, arborant l'écu de Galehaut :[p.425] "Vous avez là , dit-il à  Hector le meilleur chevalier du monde, celui qui porte l'écu d'or à  couronnes d'azur. Je jouterai contre lui ; vous, vous prendrez celui qui a l'écu d'or au lion rouge. Et, par Dieu, faites preuve de toute la prouesse dont vous êtes capable, vous n'en aurez jamais autant besoin." A ces mots, Hector se redresse fièrement, ce qui plaît fort à  Gauvain.

          Les chevaux reculent pour prendre de l'élan et les quatre se chargent, deux contre deux. Gauvain et Lancelot se désarçonnent. Hector renverse le roi qui se relève d'un bond, mais il ne peut retenir son cheval qui vient heurter son adversaire ; malgré sa vigueur, le roi retombe en arrière, gênant l'animal qui culbute par dessus lui. Hector saute sur ses pieds et met la main à  l'épée, imité par l'autre ; ils s'assènent des coups pesants qui mettent en pièces leurs écus.

9         Gauvain et Lancelot, eux aussi, se sont relevés. Un très long échange de coups violents les oppose qui se termine au désavantage de Gauvain :[p.426] il était un peu plus de midi.

          Cependant, Hector a pris le dessus et fait ce qu'il veut de son adversaire. Craignant pour sa vie, Galehaut descend de la tour ; il aurait voulu interrompre le combat, mais ne savait comment s'y prendre. Une fois sur place, il voit que, si le roi est à  bout de forces, Gauvain (tant lui que ses armes) ne vaut guère mieux. Jamais le neveu d'Arthur n'a eu si peur de mourir au combat : son haubert a des trous gros comme le poing et son écu est réduit à  quasi rien. Lancelot lui-même n'est pas indemne : la bonne épée de son adversaire l'a atteint plusieurs fois. Hector se précipite vers Gauvain : "Occupez-vous du mien, seigneur : je n'arrive pas à  en venir à  bout, mais il ne vous résistera pas ; et passez-moi le vôtre : il sera à  ma portée. " C'est plutôt le vôtre qu'il y a lieu d'écarter, s'exclame Lancelot à  l'adresse d'Hector, et moi, je me battrai contre vous deux. " Contentez-vous de bien faire contre moi, seigneur, réplique-t-il, et poursuivons notre combat à  quatre. " Pas besoin de quatre, insiste Lancelot, battez-vous à  deux avec moi !"

10        Hector se dit que, s'il ne remportait pas d'abord la bataille contre son chevalier, il passerait pour un lâche ; il se précipite donc sur lui, le serrant de près : tous ses coups atteignent leur but. L'épée du roi se brise en deux ; alors il se jette sur Hector, le saisit à  bras-le-corps et, fort comme il était, réussit à  le faire tomber sous lui, mais pas pour longtemps car Hector était à  la fois vigoureux et agile.

          De son côté, Gauvain a péniblement attendu que soit passé le moment de la journée où son énergie déclinait : il reprend peu à  peu son souffle et retrouve des forces doublées. Puisqu'il n'y a pas d'autre moyen et que seule la victoire [p.427] lui permettra de parvenir à  son but, "eh bien, soit ! Et tant pis !" Et au souvenir des paroles de Lancelot qui lui ont fait honte, il se rue sur lui avec une telle fougue que Galehaut en reste pantois : il voit sans risque de se tromper que son compagnon a le dessous et comprend que le combat ne pourra pas durer longtemps sans qu'il y ait mort d'homme, car les coups de Gauvain sont désormais si pesants qu'ils suscitent l'étonnement de tous. Quant à  Hector, il en rit de joie et déclare que le succès est pour eux : il est évident qu'ils ont pris l'avantage.

11        Grâce à  Dieu, à  ce moment précis survint Lionel. Des deux hommes aux prises, il reconnut Gauvain à  ses armes (bien que son écu ait été fort endommagé), mais pas Lancelot. Comme Galehaut était là , il lui demanda qui était celui qui arborait ses armoiries. "C'est mon compagnon, répond-il, accablé. Maudite bataille ! Elle va lui coà»ter cher !"

          Lionel fait quelques pas en avant et sa vue emplit Lancelot de honte, comme s'il était sous les yeux de la reine : comment peut-il tant tarder à  vaincre son adversaire ? Du coup, il l'attaque [p.428] avec fureur, mais Gauvain ne lui cède en rien, au contraire : sa force, déjà  au double de ce qu'elle était, grandit encore.

12        Lionel crie à  Lancelot de s'arrêter, sur sa vie : il a un message pour lui. Lancelot retient son coup et recule. "Vous êtes en train de vous battre contre monseigneur Gauvain ; or, la reine vous fait dire de ne surtout pas vous opposer à  lui car, à  cause de vous, il a eu tout son content de peines et de maux." Le chagrin et la honte se partagent le coeur de Lancelot qui jette son épée à  terre : "Hélas ! que faire ?" Voilà  tout ce qu'il dit et il retourne à  son cheval. Gauvain, sans même un regard au sien, remet son épée au fourreau et court au chevalier : "Dites-moi votre nom, seigneur !" Mais les larmes l'empêchent de parler. Quand Gauvain constate qu'il ne lui répond pas, il s'élance et saute en croupe derrière lui, malgré le poids de ses armes et il l'étreint étroitement : "Par la croix de Notre-Seigneur, vous ne m'échapperez pas sans que je sache votre nom, sauf à  en mourir, vous ou moi !"

13        De leur côté, Hector et le roi ont arrêté le combat : il était grand temps pour le vaincu.

          Galehaut reste perplexe devant le comportement de Lancelot ; il interroge donc Lionel qui lui rapporte tout ce qu'il sait. Du coup, son embarras ne fait que croître : il ignore si son compagnon acceptera de révéler son identité et il se refuse résolument à  le faire à  sa place ;[p.429] mais il ne voudrait pas non plus se conduire grossièrement avec Gauvain qui a été tant de fois à  la peine pour Lancelot. Il s'adresse alors à  Hector et lui demande qui il est. "Je suis du pays de Logres, je fais partie des chevaliers de la reine et mon nom est Hector. " Et ce chevalier ? " C'est monseigneur Gauvain. " Dieu m'en soit témoin, cela ne me surprend pas : que voilà  un brave !"

14        Ce disant, tous deux gagnent l'île et passent la porte, suivis par l'écuyer qui mène le cheval de Gauvain. Galehaut s'approche de lui et lui donne l'accolade : "Bienvenue à  vous, seigneur ! Je ne vous avais pas reconnu mais, ne vous en déplaise, vous êtes bien coupable : vous avez failli faire tuer deux des plus vaillants chevaliers qui soient, et pour rien. Pourquoi ne pas avoir dit qui vous étiez ? " J'avais trop peur de voir m'échapper celui que j'ai tant cherché ; mais je savais que ma seule chance de vous faire perdre votre juste sens des choses était de me montrer offensant - pardonnez-le-moi. " D'autant plus que nous sommes plus coupables que vous. Mais que savez-vous de celui que vous tenez contre vous ? " Ce que je sais à  coup sà»r, c'est qu'il est l'objet de ma quête."

15        Une fois au pied de la tour, Lancelot se refuse à  descendre de cheval le premier ; ils le font donc ensemble, Gauvain le tenant toujours. "Confiez-le-moi, seigneur, fait Galehaut, et je vous promets [p.430] de vous le ramener, sans contester les droits légitimes que vous avez acquis sur lui. " Volontiers, seigneur, mais rappelez-vous qu'il y va de ma vie."

          Galehaut emmène Lancelot dans une chambre d'où il ressort pour ordonner qu'on aide monseigneur Gauvain et Hector à  se désarmer et qu'on les traite avec les plus grands honneurs. Puis il retourne auprès de son compagnon qu'il trouve accablé. Il lui demande ce qu'il a ; celui-ci lui répond qu'il a perdu l'amour de la reine parce qu'il s'est battu contre monseigneur Gauvain ; "je renonce pour toujours à  porter l'écu, déclare-t-il. " Allons, ne vous inquiétez pas ! Je vais arranger tout cela. " Ah ! seigneur, vous me rendez la vie !"

16        Galehaut s'empresse de le faire se désarmer et se laver le visage à  l'eau chaude. "Je vous amènerai monseigneur Gauvain, lui dit-il ; vous le supplierez de vous faire miséricorde - comme si vous vous adressiez à  Dieu - et il en sera plus content que si vous lui donniez une cité ! Ajoutez que vous n'aurez pas d'autre loi que son bon plaisir, et vous serez réconciliés." Il retourne auprès de Gauvain, le prend par la main et le prie de venir avec lui, cependant que les autres chevaliers reçoivent l'ordre de tenir compagnie à  Hector. Pendant qu'ils se rendent tous deux à  la chambre où se trouvait Lancelot, Galehaut demande à  Gauvain qui, d'après lui, il peut bien être. "Je sais sans risque d'erreur que c'est Lancelot du Lac, le fils du roi Ban de Benoà¿c, celui grâce à  qui a été conclue la paix entre monseigneur le roi Arthur et vous-même.      " Assurément, répond-il en riant, vous n'avez jamais causé tant de peine [p.431] ni de honte à  personne. Il a les yeux tout gonflés à  force de pleurer, avec tout ce que vous lui avez fait subir !"

17        Ils pénètrent dans la chambre et, dès que Galehaut a dit : "Voici monseigneur Gauvain", Lancelot s'agenouille devant lui et implore son pardon. "Vous l'avez, seigneur, dit Gauvain en le relevant. Ne vous suis-je pas cent fois plus redevable que vous ne l'êtes vis-à -vis de moi ? Mais, par Dieu, dites-moi votre nom. " C'est celui que vous m'avez dit, intervient Galehaut. " J'aimerais l'entendre de sa bouche. " Dites-le-lui", prie Galehaut. Rougissant de honte, il finit par reconnaître qu'il est bien Lancelot.

          Ils se lancent alors dans une joyeuse conversation à  bâtons rompus, avant d'en venir à  parler d'Hector. Galehaut affirme qu'il n'a jamais vu si jeune chevalier être plus vaillant et plus accompli. Sur ce, il va lui-même le chercher et le ramène avec lui. Après quoi, il charge des médecins compétents d'examiner ses blessures ainsi que celles de Gauvain. Quant au roi des Cent Chevaliers, la gravité des siennes lui imposait de garder le lit.

18        Deux jours plus tard, arriva une jeune fille porteuse d'un message pour Gauvain que lui adressait son frère Agravain. "Il vous fait savoir, lui dit-elle en le prenant à  l'écart, que les Irlandais et les Saxons ont, de nouveau, envahi l'Ecosse : le roi Aguisant s'est mis en route. Ne manquez pas d'y aller ! Il veut aussi savoir où en est votre quête. " C'est un succès, grâce à  Dieu. Mais ne partez pas tout de suite." Ce soir-là , il pria Lancelot de devenir [p.432] son compagnon, ce que celui-ci accepta de bon gré, "comme tout ce que vous me demanderez" dit-il. Hector, à  son tour, est associé à  ce compagnonnage juré par les trois, à  cause de sa grande bravoure, et parce que lui aussi était chevalier de la reine.

          Puis, Gauvain déclara qu'il voulait passer la semaine sur place, ajoutant que, au matin, chacun d'eux se ferait saigner au bras droit. Lancelot dit qu'il ne l'avait jamais fait mais qu'il s'exécuterait pour lui complaire. Le lendemain, ils se firent donc saigner et Gauvain, par l'intermédiaire de la jeune fille, envoya du sang de Lancelot à  son frère qui fut entièrement guéri dès qu'on lui en eut baigné le bras.

          Cependant, Galehaut fait fabriquer un écu pour Lancelot suivant les indications de la reine et lui-même emprunte celui d'un de ses chevaliers. Gauvain les met au courant de l'armée qui marchait contre les Saxons parce qu'il pensait qu'ils n'en savaient rien, et il leur demande de s'y joindre, ce qu'ils acceptent. "Mais faisons-le sans être reconnus, dit Galehaut, en arborant des armoiries différentes des nôtres." Tous en tombent aussi d'accord.

19        La semaine écoulée, ils partirent pour l'Ecosse. En route, ils rencontrèrent la jeune fille qui avait indiqué à  Gauvain et Hector le chemin de l'Ile Perdue. Après l'avoir saluée et qu'elle leur eut répondu "Que la bénédiction de Dieu soit sur vous !", ils lui demandèrent si elle avait des nouvelles du roi Arthur (jusque-là , ils n'avaient trouvé personne pour leur en donner). "Oui, et que des vraies ! Et d'ici deux jours, vous ne trouverez personne d'autre que moi pour vous renseigner, mais je ne le ferai pas pour rien. " Vous pouvez nous demander tout ce que vous voudrez. " Donnez-moi votre parole d'honneur de m'accorder un don en retour [p.433], pourvu que vous n'ayez pas à  vous déplacer de plus d'une lieue et que vous n'en soyez pas empêchés." Ils s'y engagent tous les quatre. "Le roi est en Ecosse, près d'Arestel ; une fois là , vous le trouverez sans mal, sans doute à  la Roche-aux-Saxons."

20        Après qu'ils se sont mutuellement recommandés à  Dieu, la jeune fille part de son côté et eux gagnent Arestel ; comme elle le leur avait dit, le roi avait mis le siège devant la Roche : c'était une puissante citadelle qui ne pouvait être réduite que par la famine ; le lieu avait été fortifié secrètement à  l'époque où Vortigier avait épousé la fille d'Hangist le Saxon. Vivait là  une très belle demoiselle d'origine saxonne, appelée Gamille, plus savante en sortilèges et maléfices que toute autre femme du pays ; elle était follement éprise du roi qui n'en savait rien. Tout le pays était ravagé.

21        Quand les quatre chevaliers furent arrivés là  où l'armée avait installé son camp : "Que vais-je faire ? demande Gauvain à  Lancelot. J'ai juré de ne plus mettre les pieds à  la cour tant que je ne pourrais pas y apporter des indications sà»res à  votre sujet.[p.434] Je n'oserais donc pas m'y montrer maintenant. " Si cela vous convient, seigneur, intervient Galehaut, attendons la fin des opérations : vous pouvez bien différer votre venue à  la cour jusque là  ; alors, Lancelot ira où vous voudrez." Monseigneur Gauvain accepte et ajoute qu'il n'était que le vingtième des chevaliers engagés dans cette quête qui, tous, ont juré de se retrouver, sauf empêchement grave, à  la première rencontre dont le roi Arthur serait partie prenante et "nous avons convenu de signes pour nous reconnaître. Je vais voir si certains sont là  et je reviens. " Nous vous attendrons, dit Lancelot ; prenez donc Hector avec vous. " Oui, fait Galehaut. Pendant ce temps-là , nous ferons dresser notre tente en dehors du camp, entre l'armée et Arestel, pour éviter d'être reconnus, et à  chaque fois que nous ferons mouvement, ce sera de nuit : ainsi, personne ne saura qui nous sommes." Tous approuvent ses propositions.

22        Gauvain et Hector pénètrent dans le camp où on regarde avec étonnement leurs écus portés sens dessus dessous. Gauvain y retrouve tous ses compagnons, sauf Sagremor que son amie aimait trop pour se séparer de lui - mais il devait quand même être là  pour les derniers combats.[p.435] On lui demande s'il est arrivé à  quelque chose et il répond qu'il a complètement réussi, "mais je ne me ferai connaître qu'à  la fin de la rencontre." Il recommande donc à  monseigneur Yvain qu'ils aillent tous se loger, par groupes de deux ou de trois, pour ne pas se faire remarquer ; "c'est ce que je vais moi-même faire avec ce chevalier dont il n'est pas question que je me sépare." Et comme le sénéchal Keu lui demande qui il est, quelle n'est pas leur surprise d'apprendre que c'est celui qui les a abattus tous les quatre à  la Source-au-Pin. "Il deviendra un chevalier émérite si la vie lui en laisse le temps", dit Yvain.

23        Avant de les quitter, Gauvain leur donne rendez-vous à  tous le lendemain pour la bataille et il retourne là  où Galehaut avait fait monter sa tente : un endroit très plaisant, situé à  l'orée d'un bois ; comme il servait de jardin à  un habitant d'Arestel, il était entièrement clos d'une haute palissade et on y entrait par un petit portail.[p.436] Une dizaine d'écuyers, dont le sage et vaillant Lionel, y campaient.

          Pendant ce temps, le roi Arthur s'entretenait tous les jours avec la demoiselle du château et lui parlait d'amour ; mais elle faisait comme si de rien n'était et elle avait réussi à  le rendre fou d'elle.

24        Le lendemain, donc, était jour de bataille. Lancelot y porta son écu noir à  une bande oblique blanche, Galehaut celui du roi des Cent Chevaliers, monseigneur Gauvain celui de Galain, duc de Rannes, le meilleur chevalier de la maison de Galehaut : mi-parti de blanc et d'azur. Et Hector arborait celui d'Aiguinier, un compagnon de Galehaut, qui était blanc à  une bande rouge au sommet. Le roi Arthur participa en personne à  la rencontre qui opposa les Bretons aux Irlandais et aux Saxons. Comme les premiers n'avaient pas l'avantage du nombre, Arthur était tenu de se distinguer et il fit mieux encore : il se surpassa - c'était plus à  cause de celle qui le regardait depuis la Roche que pour lui.

25        Quand il fut lui-même entré dans la bataille, Gauvain et tous ses compagnons s'apprêtèrent à  en faire autant, Galehaut et Lancelot restant en arrière pour ne pas être remarqués. Depuis la demeure où elle s'était logée, la reine les vit passer tous deux au pied de la tour en haut de laquelle elle était montée avec la dame de Malehaut pour observer depuis les créneaux. A la vue de Lancelot, la souveraine demande à  son amie si elle reconnaît ces chevaliers. La dame ne peut s'empêcher de rire : bien sà»r qu'elle les reconnaît, à  l'écu de Lancelot et au pennon qui flotte sur son heaume [p.437] - c'était la première fois qu'on arborait ainsi un emblème à  l'époque du roi Arthur.

26        En levant les yeux, ils aperçoivent à  leur tour leurs amies et Lancelot en est si bouleversé qu'il doit se cramponner à  l'encolure de son cheval pour ne pas tomber. Lionel chevauchait à  ses côtés (il portait une coiffe de fer et un haubert court comme un simple homme d'armes) et il gardait la tête baissée pour ne pas être reconnu lui non plus. Mais, à  son tour il lève les yeux ; la reine et lui se reconnaissent et elle le fait appeler par un page ; il met pied à  terre, appuie contre le mur de la tour les lances dont il était chargé et monte l'escalier à  sa rencontre. "Faites en sorte que je puisse voir ce qui va se passer !" Sans en dire plus, elle regagne le haut de la tour, cependant que lui repart dans l'autre sens et, après avoir récupéré les lances, enfourche son cheval qu'il éperonne pour rattraper son seigneur à  qui il répète ce que la reine lui avait dit ; absorbé dans ses pensées, Lancelot se contente de répondre : "Comme ma dame voudra."

27        A leur arrivée, le champ clos était couvert de groupes déjà  aux prises. Lancelot s'y mêle et suscite l'admiration de tous par ses faits d'armes. Bien qu'en train de combattre à  bonne distance de là , Gauvain ne tarde pas à  le savoir : on lui dit qu'un chevalier fait merveille, là  devant. Il se rapproche du lieu indiqué avec ses compagnons, forçant à  reculer ceux d'en face jusqu'aux barrières et causant de nombreuses pertes dans leurs rangs. A cette vue, Lionel rappelle à  Lancelot de penser à  faire ce qui lui avait été demandé. "Va dire à  ma dame que c'est impossible, sauf si je me mets de leur côté ; si telle est sa volonté,[p.438] je les amènerai tous au pied de la tour." Dès que la reine le voit arriver, elle descend et il s'acquitte de son message. C'est toujours sa volonté, répond-elle, "mais surtout, attention ! Aussitôt qu'il verra mon manteau accroché aux créneaux, la fourrure à  l'extérieur, qu'il combatte à  nouveau dans nos rangs ! Et si le roi a subi quelques dommages pendant la poursuite, qu'il ait soin de les réparer !' Et sur ce, elle remonte.

28        Lionel s'en retourne et rapporte ce qu'elle vient de lui dire.

          "Monseigneur, dit Galehaut en s'adressant à  Gauvain, je sais comment le roi pourrait faire des prisonniers, parmi les plus puissants et importants de ses ennemis : passons de leur côté et refoulons les gens du roi, sans nous arrêter, jusqu'à  la rivière ; là , nous changerons à  nouveau de camp et prendrons les Saxons à  revers : nous n'aurons plus qu'à  les tuer ou à  nous emparer d'eux." Gauvain accepte d'entrer dans ses vues malgré quelques scrupules : "Comment pourrai-je marcher contre mon oncle qui est aussi mon seigneur-lige ? " Par Dieu, parce que c'est son intérêt. " Vous m'avez convaincu !"

          Ce sont ainsi vingt-quatre chevaliers (tous des braves !) qui, Galehaut à  leur tête, se rangent du côté des Saxons. Dès lors, les gens du roi sont contraints d'abandonner la place et de reculer jusqu'à  la rivière sur laquelle donnait la tour. Mais ils le font sans panique et sans grandes pertes, car les autres n'avaient qu'une idée en tête : leur donner la chasse, et pas faire des prisonniers, tant ils étaient sà»rs de la victoire. A la fin, ils doivent se jeter à  l'eau.[p.439] Quasi fou furieux de ce qui se passe, le roi jette de sombres regards de reproche à  Galehaut et à  ses compagnons.

29        Un coup d'oeil en direction de la tour montre à  Lancelot le manteau de la reine, suspendu la fourrure en dehors. "Ils en ont assez vu, dit-il. Maintenant, sus aux autres !" Tous font aussitôt volte-face et chargent en hurlant les Saxons qu'ils viennent prendre à  revers et malmener. Se croyant cernés, ceux-ci sont saisis de panique, tandis que les gens du roi reviennent sur eux pour les attaquer. Lancelot reste à  l'arrière-garde avec ses compagnons et il accomplit des exploits qui plongent la reine dans l'admiration, tant il se donne de mal pour contenir l'ennemi au pied de la tour. Il se poste avec les siens sur le chemin du gué : tous doivent passer par là  pour se replier. Les corps de ceux qu'ils massacrent et font tomber à  l'eau forment un barrage dans le courant. La reine se dit que tous les faits d'armes du jeune homme lors de la précédente rencontre n'étaient rien en comparaison et beaucoup se demandent avec étonnement qui sont ces chevaliers qui se battent à  ses côtés, accumulant les prouesses. Monseigneur Gauvain et Hector font en effet des merveilles, et tous les autres aussi ; personne ne peut se risquer à  les affronter sans se faire renverser ou tuer, tant l'émulation les incitait à  se surpasser : c'était à  n'en pas croire ses yeux ! Tous ces morts valurent au passage le nom de "Gué du Sang" qui lui restera toujours.

30        Lancelot fut tant à  la peine sur le gué, au milieu de ses compagnons, que son heaume était tout fendu et cabossé ; le cercle qui le renforçait pendait par devant. Ce que voyant, la reine lui en fait porter un autre par l'une de ses suivantes : il était magnifique et appartenait au roi. "Dites-lui que je ne peux plus supporter cette tuerie ; ce que je veux, c'est qu'il se contente de donner la chasse à  ceux qui auront traversé." [p.440] La demoiselle va remettre le heaume à  Lancelot et lui transmet le message. Il la remercie, fait l'échange avec le sien et se replie un peu avec ses compagnons.

          Epouvantés et affaiblis par leurs pertes, les Saxons franchissent le gué et prennent la fuite, serrés de près par Lancelot et ses hommes. Au cours de cette poursuite, les Bretons s'emparèrent d'Aramont qui était le frère d'Aglot, le roi des Saxons et un de leurs meilleurs chevaliers ; ils firent en tout à  peu près deux cents prisonniers, tant Irlandais que Saxons, et tous hommes de haut rang ; au nombre des morts, figurèrent aussi beaucoup de guerriers émérites.

          A trois reprises, Lancelot remit le roi en selle : Arthur eut deux chevaux tués sous lui et le troisième se brisa l'encolure en tombant ; sans lui, le roi se serait trouvé dans une situation critique, car il était seul, ses gens étant tout à  cette fructueuse poursuite.

31        Ce jour-là , les ennemis du roi eurent à  souffrir : ils furent acculés jusqu'aux barrières des lices et la mêlée resta acharnée jusqu'à  la tombée du jour. Galehaut s'approche alors de Gauvain et lui conseille de rester sur place tant qu'il y aurait du monde ("Nous ne partirons qu'alors"). Gauvain donne son accord.

          Quand la reine voit Galehaut et Lancelot qui s'en retournaient ensemble passer au pied de la tour, elle descend et tous trois se saluent ; mais à  la vue du bras de Lancelot couvert de sang jusqu'à  l'épaule, elle l'imagine déjà  mort. Elle leur demande comment ils vont. "Bien.[p.441] " Et ce bras ? " Ce n'est rien, dame. " Je veux m'en rendre compte par moi-même." Elle le serre contre elle, tout armé (la dame de Malehaut fait de même avec Galehaut) et lui chuchote à  l'oreille que, sauf blessure mortelle, elle se charge de lui assurer une guérison complète "d'ici demain." Il ne peut rien lui arriver qu'autant qu'elle le veuille, répond-il. Comme elle n'ose pas les retenir davantage, elle les renvoie, mais dit à  Lionel qu'elle veut qu'il revienne plus tard. Cependant, Lancelot et Galehaut regagnent les tentes et se désarment. Le soir était déjà  tombé depuis longtemps.

32        Au retour de la mêlée, le chemin du roi passait par la Roche. A sa plus grande joie, la demoiselle lui fit signe qu'elle désirait lui parler. Il lui laissa le temps de descendre et de s'approcher. "Seigneur, lui dit-elle, vous êtes l'homme le plus valeureux qui soit au monde et vous m'avez fait entendre que vous n'aimiez aucune femme autant que moi. J'ai donc décidé de mettre votre courage à  l'épreuve. " Il n'est rien que je ne fasse pour vous. " Je veux que vous veniez, cette nuit, partager mon lit dans ce donjon. " Cela ne fait pas de difficulté, si vous me promettez que je ferai avec vous ce qu'un chevalier doit faire avec son amie." Comme elle lui en donne sa parole, il l'assure qu'il sera au rendez-vous dès qu'il aura vu ses chevaliers et dîné avec eux. "Mon messager vous attendra à  la porte", dit-elle.

33        Tout à  sa joie, Arthur s'en va retrouver ses chevaliers [p.442] qui lui trouvent l'air plus gai que jamais. Il fait dire à  la reine qu'elle a sujet de se réjouir car le sort des armes lui a été favorable, mais qu'il ne passera pas la nuit avec elle. Voilà  qui est loin en effet de l'affliger.

          Le soir tombé, Lionel est de retour. "Que Galehaut et Lancelot soient là  cette nuit !" Et elle va lui montrer où ils pourront passer. "Mais, monseigneur Gauvain et Hector partagent la même tente avec eux. Comment s'y prendront-ils ?" La souveraine est toute contente que ces deux-là  se soient retrouvés, "mais, dit-elle, qu'à  cela ne tienne ! Galehaut et Lancelot se mettront au lit au vu de Gauvain et quand il sera endormi, ils se lèveront et vous passerez tous les trois par là  (elle lui fait voir un jardin qui était attenant aux défenses du château) et la dame de Malehaut et moi, nous serons sorties dans les lices. Dis-leur de venir à  cheval et en armes."

34        Lionel s'en retourne et s'acquitte du message qui met en joie ses destinataires.

          Le moment venu, quand tout le monde est couché dans la chambre du roi, celui-ci se relève le plus doucement qu'il peut et s'arme, ainsi que son neveu Guerrehet qu'il avait mis dans la confidence. Le messager de la demoiselle était à  la porte du château pour les conduire au donjon où elle les attendait. Elle leur réserve un accueil souriant et fait désarmer Arthur. Quant à  Guerrehet, une autre demoiselle, très belle elle aussi, est là  pour lui. Le roi se couche avec son amie dans un lit somptueux et son neveu fait de même avec la sienne,[p.443] dans une autre chambre.

          Le roi eut tout le temps de prendre son plaisir avec l'objet de ses pensées... et c'est alors qu'une quarantaine de chevaliers en armes enfoncent la porte et font irruption dans la pièce. Il saute du lit à  moitié nu et se précipite sur son épée pour se défendre. Mais on apporte assez de chandelles allumées pour que la clarté règne dans toute la chambre et on ordonne à  Arthur de se rendre, ce qu'il fait ; car, sans heaume ni haubert, à  quoi bon essayer de résister ? Il se laisse donc prendre. Les chevaliers courent dans la seconde pièce où ils se saisissent de Guerrehet. Puis ils passent des vêtements à  leurs deux prisonniers et les enferment dans une chambre forte dont le seul accès était une porte de fer.

35        Voilà  donc le roi et Guerrehet en prison.

          Pendant ce temps, Galehaut et Lancelot avaient quitté leurs lits. Ils ordonnent aux deux écuyers qui dormaient non loin d'eux de s'y mettre à  leur place et de n'en pas bouger : si les autres se réveillent, on les prendra pour eux. Armés de pied en cap, ils gagnent la porte du jardin qu'ils trouvent ouverte, ce qui leur permet d'entrer. Le camp n'était gardé que par devant ; par derrière, du côté du jardin, venait battre un courant si profond et bourbeux qu'on n'aurait pas osé s'y risquer de peur de s'y enliser.[p.444] Après avoir refermé le portail du jardin, ils pénètrent dans les lices où ils mettent pied à  terre et ils mènent leurs chevaux dans un appentis attenant à  l'enceinte. Les deux dames les attendaient, la reine n'avait gardé avec elle que ses suivantes ; le reste de ses gens se trouvaient dans un vaste logis un peu plus loin : elle s'était arrangée pour avoir la voie libre. Quand les chevaliers se furent désarmés, on les introduisit dans deux chambres où, couchés auprès de leurs amies, ils goà»tèrent à  toutes les joies d'un amour partagé.

          Au milieu de la nuit, la reine se leva ; elle tâta, dans le noir, l'écu que lui avait apporté la demoiselle du lac : la fente en avait entièrement disparu, ce qui la mit au comble de la joie ; elle était sà»re, désormais, d'être la plus aimée de toutes les femmes.

36        Au matin, dès l'aube, les deux chevaliers s'arment dans la chambre. A la clarté des chandelles, la très avisée dame de Malehaut regarde l'écu et constate qu'il est complètement rejointoyé. "Assurément, l'amour est accompli, dame", dit-elle à  la reine ; et, s'approchant de Lancelot, elle le prend par le menton à  sa grande gêne, car [p.445] il était longtemps resté en son pouvoir, mais ne lui avait jamais fait de confidence. "Si je suis née d'un roi, il l'est aussi, fait la souveraine venant à  son secours ; quant à  la beauté et au mérite, il en a plus que moi."

          Galehaut demande de quoi il s'agit et on lui raconte l'histoire : que l'écu avait été apporté à  la cour par une messagère de la dame du Lac et que, jusqu'à  ce jour, il était fendu. Ils contemplent longuement le mystérieux objet. Le mot de la fin revient à  la dame de Malehaut : "Il manque encore quelque chose pour qu'il soit conforme à  ce qui en avait été dit, rappelle-t-elle, puisque Lancelot n'appartient toujours pas à  la maison qui lui a été promise, celle du roi."

          La reine supplie Lancelot de rester à  la cour si monseigneur Gauvain le lui demande, tant elle n'imagine plus de pouvoir vivre sans lui. Mais ce ne fut qu'un murmure, pour que Galehaut n'entende pas : il en aurait eu trop de chagrin.

37        Les deux chevaliers promettent de revenir la nuit suivante et s'en vont.

          Au lever du jour, les gens de la Roche suspendirent l'écu du roi et celui de Guerrehet aux créneaux. Tout le château était en liesse, alors que, dans le camp, ce furent des cris de douleur incroyables. On informa la reine, alors qu'elle était encore au lit ; sa stupéfaction n'eut d'égale que sa désolation ; il lui tardait de pouvoir parler à  Lancelot sur qui elle comptait pour trouver une solution. Quant à  Gauvain, il était consterné ; Lancelot le rassura et lui dit de ne pas s'inquiéter : "Il faudrait que nous soyons tous faits prisonniers pour être empêchés de le libérer."

          [p.446] Le soir, Lionel revint voir la reine qui lui demanda d'amener Lancelot et Galehaut car on avait grand besoin d'eux. Au moment où il allait transmettre le message, une jeune fille entra dans leur tente et déclara aux quatre chevaliers qu'elle les sommait de s'acquitter de la promesse qu'ils lui avaient faite (c'était celle qui les avait renseignés sur la présence du roi à  Arestel). "Où voulez-vous que nous vous escortions, demoiselle ? s'enquiert Galehaut. Ne nous en demandez pas trop, nous sommes suffisamment accablés de soucis sans cela ! " Vous en serez vite débarrassés si vous acceptez de me suivre : on veut faire sortir le roi de là  et le faire passer secrètement en Irlande. Suivez-moi : vous pourrez le délivrer à  l'insu de ses geôliers ; lui-même ignore tout de ce qui le menace."

38        A ces mots, ils sautent en selle, tout armés, et elle les mène à  l'entrée d'un souterrain où ils s'engagent après elle. Il faisait déjà  nuit et on n'y voyait guère. "C'est par là  qu'on va faire passer le roi", leur dit-elle ; et à  Hector : "Surveillez-moi cette issue. Il y en a encore trois autres : s'ils arrivent par ici, donnez l'alerte !" Le laissant là , elle continue d'avancer et charge successivement Gauvain, Galehaut [p.447] et Lancelot de monter la garde auprès des trois portes. A ce dernier, elle ordonne de l'attendre sur place ; "Je pense pouvoir vous ramener le roi Arthur et Guerrehet", ajoute-t-elle.

39        Elle reste absente un long moment avant de revenir en criant "A l'aide ! A l'aide !" Lancelot bondit. "Le voici !" crie-t-elle. Il se précipite et distingue deux chevaliers en armes : l'un arborait celles du roi, l'autre celles de Guerrehet. Il pense donc que ce sont bien eux, mais il n'en est rien, car la jeune fille les a trahis. Comme il voit les deux hommes aux prises avec une vingtaine d'autres et se défendre contre eux, il se jette avec fougue sur ces derniers. Mais ceux à  qui il voulait prêter main-forte l'empoignent à  bras-le-corps et il les entraîne dans sa chute. Les autres sautent sur lui, s'emparent de force de son épée et lui arrachent le heaume de la tête, en menaçant de la lui trancher. "Que Dieu m'aide, j'aime encore mieux cela que de me constituer prisonnier." Ils se saisissent alors de lui et l'enferment à  part ; et, après avoir fait endosser à  l'un des leurs les armes de Lancelot, ils vont vers Galehaut.

40        Dès que ce dernier l'aperçoit (il faisait semblant de se battre contre les autres), il crie pour alerter Gauvain et Hector ; mais comme ils veulent accourir, ils en sont empêchés car les portes avaient été soigneusement fermées. Les gens du château s'emparent de lui ; ensuite, après avoir rouvert la porte, de Gauvain qui les fait durement ferrailler à  force d'exploits ; enfin, c'est le tour d'Hector. Les voilà  prisonniers tous les quatre.

          Lancelot refusa de donner sa parole qu'il ne chercherait pas à  s'enfuir ; on le menaça de le jeter dans un cachot d'où il ne sortirait plus ;[p.448] en revanche, s'il la donnait on le détacherait ; mais il répondit que son seul désir, c'était de mourir. Finalement, comme les trois autres avaient pris l'engagement demandé, on les laissa tous ensemble et libres de leurs mouvements.

41        La reine passa la nuit dans la désolation. Quand Lionel vit que Lancelot et Galehaut n'arrivaient pas, il vint la prévenir qu'ils étaient partis avec une demoiselle et il lui raconta ce qu'il leur avait entendu dire. A l'écouter, elle se mit à  pousser des soupirs à  fendre l'âme. "On les a trahis !" s'écria-t-elle. Au matin, les gens du château suspendirent aux créneaux les quatre nouveaux écus à  côté des deux premiers. Ce spectacle lui causa une douleur telle qu'elle aurait préféré être morte.

          Ce jour-là  était jour de bataille. Quand les compagnons de Gauvain furent au courant, ils laissèrent éclater leur colère. "La reine se désespère, dit monseigneur Yvain, il faut faire quelque chose pour elle."

42        Avec l'aval de ses dix-sept compagnons, Yvain s'en va la voir. Arrivé en bas de l'escalier, il lui fait demander de venir. Toute contente d'apprendre que c'est lui, elle se hâte de descendre. "Je n'ai pas le droit de pénétrer dans une demeure du roi avant que notre quête soit entièrement achevée, dame ; sans quoi, c'est moi qui serais monté. Je viens pour vous rassurer : ne vous laissez pas ébranler. S'il plaît à  Dieu, vous serez secourue. Mais savez-vous ce qui est arrivé à  monseigneur Gauvain ? " Non. " Il est dans ce château avec trois des meilleurs chevaliers du monde, mais j'ignore qui ils sont." Elle tombe alors à  ses pieds,[p.449] en le suppliant de prendre en pitié son honneur et celui du roi. Il la relève tout en pleurant lui-même de la voir en larmes, car aucune dame n'était plus aimée des gens de son époux que la reine Guenièvre.

43        Ce jour là , monseigneur Yvain prit le commandement des opérations en lieu et place du roi Arthur. L'ordre de bataille fut arrêté et le sénéchal Keu chargé de porter l'étendard royal, comme cela lui revenait.

          Irlandais et Saxons se présentèrent pour affronter les Bretons, sà»rs à  l'avance de remporter la victoire puisque le roi et ses compagnons étaient leurs prisonniers.

          Le roi Yder montait un cheval qui, selon lui, était le meilleur du monde et, comme il y tenait beaucoup, il lui avait fait fabriquer un caparaçon de fer. Il fit aussi faire une chabraque à  ses armes, déclarant qu'il souhaitait la voir portée où on n'imaginait pas que ce fà»t possible et que, vu les qualités de son cheval, son intention était que tous ceux qui se trouveraient en difficulté puissent se regrouper autour de lui. Elle était magnifique à  voir : un champ blanc en cuir de Cordoue avec de larges raies taillées dans de l'écarlate rouge, un drap anglais, car, en ce temps-là , d'après le conte, les tapis de selle, quand il y en avait, étaient toujours en cuir ou en drap parce que c'étaient des matériaux qui résistaient longtemps à  l'usure. On le critiqua, avant de l'en louer, pour cette innovation qui devait rester sans lendemain.

44        [p.450] Ce jour-là , les compagnons du roi se surpassèrent, comme monseigneur Yvain les y avait encouragés : jamais ils ne s'étaient si bien battus, hors la présence d'Arthur, et tous se montrèrent à  la hauteur.

          Mais leurs exploits ne furent rien en comparaison de ceux d'Yder qui fut le meilleur combattant des deux camps. Et, comme il avait souhaité que tous se rallient à  ses armes, il fut tellement à  la peine, tout au long de la rencontre, qu'il s'en ressentit jusqu'à  la fin de ses jours. A partir du moment où s'engagea la bataille, il resta sur ses positions, heaume en tête sans fuir, ni reculer. Quant au cheval, le brave animal eut tant à  subir sous celui qui la montait, que son tapis de selle fut mis en morceaux et qu'il fut atteint à  trois reprises. Cavalier et monture étaient couverts d'un sang rouge qui était aussi bien celui de la bête que celui de son maître.

45        On criait partout que le roi Yder était le meilleur et lui, toujours en selle sur son cheval, priait Dieu de lui donner la force d'accomplir fidèlement sa tâche jusqu'au bout et, à  la fin, de le faire mourir, car il ne retrouverait jamais si belle et bonne journée. Sa résistance et ses exploits ainsi que, tout le long du jour, ceux des autres compagnons du roi, mirent en déroute les Saxons qui s'enfuirent. La poursuite acharnée qui s'engagea ne fit qu'aggraver leurs pertes.

          Tout le monde admirait le cheval d'Yder : on n'en avait jamais vu un qui, après avoir galopé depuis le matin, aurait pu faire preuve de sa rapidité [p.451] et de son ardeur quand les hommes d'Arthur donnèrent à  leurs ennemis cette longue chasse où beaucoup, dans les deux camps, tombèrent pour ne plus se relever. Le roi vint à  passer par dessus un Saxon qui gisait au sol et qui, d'un coup de l'épée qu'il tenait encore, éventra son cheval ; l'animal poursuivit sa course, mais finit par s'écrouler sous son cavalier qui resta à  terre, évanoui, tant il avait perdu de sang. Prévenues, la reine Guenièvre et les autres dames arrivèrent en hâte et évacuèrent elles-mêmes le blessé qu'on transporta dans la chambre de la souveraine. Les plus grandes dames le regrettaient et le pleuraient déjà , car tout le monde pensait que c'en était fait de lui.

46        Les gens d'Arthur avaient continué la poursuite jusqu'à  Malaguine, un très fort château qui appartenait aux Saxons ; ils en revinrent, après avoir fait de nombreux morts et ramenant avec eux une foule de prisonniers.

          L'armée installa alors son camp plus près de la Roche qu'auparavant, bien qu'encore à  une certaine distance : le site élevé de la forteresse faisait que, d'un côté on était directement exposé aux tirs des archers et des arbalétriers et on ne pouvait pas non plus l'encercler pour l'assiéger, car un marais des plus profonds en interdisait l'accès de l'autre.[p.452] Les Bretons restèrent très longtemps devant la Roche : les Saxons n'osaient plus tenter de sortie contre eux, mais ils firent tout ce qu'ils purent pour faire venir des renforts. De leur côté, les gens d'Arthur arrivèrent en nombre car la nouvelle de sa capture avait été sue partout. Des sentinelles montaient la garde jour et nuit dans le camp et, la nuit, deux cents chevaliers en armes surveillaient la porte du château qui donnait sur l'eau pour empêcher que l'on n'emmène ailleurs le roi et ses compagnons.

LXXIa

Lancelot libéré. Défaite des Saxons.
Libération de tous les prisonniers.
Suicide de Gamille.
Galehaut et Lancelot retournent en Sorelois

1         Selon le conte, Lancelot était dans un triste état : il avait perdu le boire et le manger, malgré les encouragements qu'on lui prodiguait ; inconsolable, il pleurait toute la journée. Il en vint même à  ne plus avoir sa tête à  lui : atteint de folie furieuse, il s'en prenait à  ses compagnons de captivité avec tant de violence qu'aucun ne parvenait à  lui résister et que tous portaient la trace des multiples blessures qu'il leur avait infligées. Apitoyé par cette folie dont il vit à  l'évidence qu'elle n'était pas feinte, son geôlier l'installa dans une pièce à  part. Galehaut le supplia de l'y mettre avec lui et, comme l'homme s'y refusait parce qu'il risquait de se faire tuer : "Que m'importe, mon ami ? J'aimerais mieux périr de sa main plutôt que d'être séparé de lui." Mais l'autre fut assez cruel pour ne rien vouloir entendre.

2         [p.453] La dame de la Roche apprit ce qui se passait et se rendit sur place en personne. Le geôlier lui dit que, d'après les autres, le fou était un homme sans terre. "En ce cas, ce serait vraiment péché mortel que de ne pas le laisser partir. Ouvrez-lui la porte d'en bas." C'était celle qui donnait vers le camp des Bretons, sur la pente, juste au-dessus du niveau de la rivière. Elle ne fonctionnait que par magie : un mur d'air empêchait de la franchir. Quand on voyait l'entrée, on avait l'impression qu'on passait sans rencontrer d'obstacle, mais, en fait, seuls ceux qui vivaient là  pouvaient entrer et sortir à  volonté. Ces sortilèges leur permettaient donc de faire de fréquentes incursions dans le camp pour attaquer leurs assiégeants : dès que, au retour, ils avaient passé le seuil de la poterne, ils n'avaient plus rien à  craindre de toute l'armée.

3         Quand Galehaut apprit l'élargissement de son compagnon, sa douleur fut telle qu'il en perdit à  son tour le boire et le manger et en devint quasi fou-furieux.

          Cependant, Lancelot était au milieu du camp où on le fuyait par peur de ses réactions imprévisibles. Il vint à  passer sous la fenêtre de la reine qui s'évanouit à  sa vue ; une foule s'était lancée à  ses trousses comme on en a l'habitude en pareil cas. Quand elle reprend conscience, elle déclare à  la dame de Malehaut qui la tenait dans ses bras que c'en est fait d'elle. "Que vous est-il arrivé, dame ?" Et quand elle le lui a raconté : "Au nom de Dieu, je vous en prie, il faut n'en rien dire. Peut-être simule-t-il la folie pour vous voir ; et s'il a réellement perdu la raison,[p.454] nous le garderons auprès de nous jusqu'à  ce qu'il soit guéri." La reine l'envoie le chercher, tandis qu'elle-même s'enferme dans une chambre, par crainte de s'évanouir de nouveau. Mais, incapable d'y rester, elle en sort aussitôt pour le voir.

          Cependant, la dame de Malehaut s'était approchée pour lui donner la main ; mais comme il court ramasser des pierres pour les lui jeter, elle se met à  pousser des cris aigus. Or, dès que la reine, à  son tour, se met à  crier contre lui, il s'assied par terre, se cache les yeux comme s'il avait honte et refuse de se lever. La dame de Malehaut n'ose pas insister.

4         Alors, la reine Guenièvre sort, lui ordonne de se mettre debout et le prend par la main. Aussitôt, il obéit et elle l'emmène à  l'intérieur, dans une chambre en haut. Les dames de sa suite demandent qui il est ; certaines disent que c'est un des meilleurs chevaliers du monde et que seule la reine peut le calmer. Dès qu'elle lui ordonne de se tenir tranquille, il reste en effet sans bouger. Tout le monde est stupéfait de ce qu'elle obtient de lui. De son côté, elle envoie chercher Lionel qui vient, mais n'arrive à  rien : dès qu'il touche Lancelot, celui-ci se jette sur lui ; elle est donc obligée de ne pas s'éloigner.

5         Il reste là  dans cet état, partageant la chambre de la reine qui, chaque soir, fait éteindre torches et cierges ("la lumière lui fait mal", disait elle) et qui le prend dans son lit, à  côté d'elle. Comment peut-elle survivre à  cette douleur qui, de toute la nuit, ne lui laisse pas un instant de répit ? On s'en étonne et on dit que c'est la pensée du roi qui l'obsède et l'accable.

          Entre folie de l'un et chagrin de l'autre, le temps passa jusqu'au jour où les Saxons donnèrent l'assaut au camp des Bretons : l'affaire fut chaude ![p.455] Lancelot, qui avait perdu le sommeil depuis neuf jours, s'était enfin endormi, à  la grande joie de la reine. Elle se lève le plus doucement possible, mais, à  la vue des deux armées aux prises, elle s'évanouit dans les bras de la dame de Malehaut qui la blâme sévèrement dès qu'elle reprend ses esprits : "Pourquoi vous tuer ainsi, dame ? " Dieu m'en soit témoin, il y a de quoi ! C'est la fin du monde ! Comment la mienne pourrait-elle tarder ?"

6         Personne ne parvient à  calmer son chagrin ni à  la consoler et, comme elle retourne vers Lancelot, elle s'évanouit à  nouveau dès qu'elle le voit. "Hélas ! s'exclame-t-elle quand la conscience lui revient, fleuron de la chevalerie ! Quel dommage que vous ayez perdu votre belle santé de naguère ! Cette mortelle bataille aurait vite été terminée !"

          Dès qu'il l'entend regretter ses coups de lance et d'épée, ses joutes et tous ses hauts faits, il saute du lit et, voyant suspendu au fond de la chambre, l'écu que la jeune fille du Lac avait apporté, il l'empoigne, passe cou et bras dans les courroies ; une vieille lance noircie par la fumée était posée sur un râtelier d'armes : il y court, la saisit. Puis il attaque, s'en prend à  un des piliers de pierre de la salle et le frappe si violemment que le fer vole en éclats.[p.456] Cette démonstration de force le laisse épuisé au point que ses jambes ne le portent plus et qu'il tombe à  terre sans connaissance. Sitôt qu'il revient à  lui, il demande où il est. "Dans la demeure du roi Arthur et de la reine Guenièvre", lui dit-on. A ces noms, il s'évanouit pour la deuxième fois, avant de reprendre  à  nouveau conscience. A la question de la souveraine sur l'état dans lequel il se sent, il ne répond pas mais s'enquiert aussitôt de son seigneur et de monseigneur Gauvain. On lui dit que tous les deux sont retenus prisonniers à  la Roche. "Hélas ! Pourquoi n'y suis-je pas moi aussi ? J'aimerais mieux y mourir avec eux qu'ici, puisque ma dame n'y est pas."

7         La reine comprend alors qu'il est en train de recouvrer la raison. Elle le prend très tendrement dans ses bras en disant : "Me voici, ami cher, je suis là ." A sa voix, il ouvre les yeux et la reconnaît. "Ah ! dame, elle peut venir quand elle voudra, puisque vous êtes là ." Toutes les suivantes de la reine se demandent de qui il parle. "De la mort. " Me reconnaissez-vous, cher doux ami ? " Oui, dame. " Vous rappelez-vous comment s'est passée votre captivité à  la Roche ? " Elle m'a tué, dame ! J'en avais perdu le boire et le manger." Aucune des dames présentes ne peut retenir ses larmes. "Et moi, me reconnaissez-vous ? interroge la dame de Malehaut. " Très bien, dame : en voulant m'honorer, vous m'avez fait beaucoup de mal."

          [p.457] Elles comprennent toutes qu'il n'y a pas à  s'y tromper : il est guéri. Elles lui demandent ce qu'il éprouvait, de quel mal il était atteint. Il l'ignore, dit-il, mais il se sent encore trop faible pour se tenir debout, dà»t-on lui donner tout l'or du monde.

          Son regard tombe alors sur l'écu qu'il portait toujours au cou. "Dieu ! Qui me l'a passé ? Enlevez-le-moi : son poids m'écrase !" Dès qu'on le lui a retiré, il saute sur ses pieds et, pris d'une nouvelle crise de frénésie, se précipite hors de la salle. A cette vue, la reine s'évanouit encore et elle resta si longtemps sans connaissance que ses suivantes ne savaient plus que faire.

8         Avant qu'elle ait repris conscience, arriva une grande et belle dame, habillée de vêtements blancs comme neige ; d'autres dames, trois chevaliers et une dizaine de serviteurs l'accompagnaient. Avec ses suivantes, elle monta jusqu'à  la chambre de la reine qui, en train de revenir à  elle, entendit qu'on échangeait des formules de politesse. S'essuyant les yeux, elle s'avance à  la rencontre de la visiteuse, lui donne l'accolade et lui souhaite la bienvenue. Toutes deux s'asseoient sur un lit et commencent de parler ensemble.

          La porte de la chambre principale avait été refermée sur Lancelot qui, dans sa folie furieuse, avait entrepris d'en défoncer les battants ; personne n'osait ouvrir. La dame demande ce qui se passe et la reine répond en soupirant [p.458] que c'est un chevalier dont le sort est bien digne de compassion : il était difficile de trouver plus accompli que lui et voilà  que personne ne peut plus venir à  bout de ses accès de folie furieuse. "Ouvrez-moi cette porte, dame, et laissez-moi le voir. " Hélas ! il est plus violent que jamais". Et la reine lui raconte comment il avait un moment retrouvé son bon sens, ce jour même, avant de retomber dans sa frénésie dès qu'il n'avait plus eu l'écu à  son cou. "Faites ouvrir cette porte, insiste la dame. Je voudrais vraiment le voir."

9         La reine accède donc à  sa demande ; Lancelot veut se précipiter au dehors, mais la dame le saisit par la main en l'appelant comme elle en avait l'habitude quand il était enfant : "Beau Trouvé" (car c'était cette dame du Lac qui l'avait élevé et surnommé ainsi). Dès qu'il entend ce nom, Lancelot s'arrête, tout confus. Cependant, elle demande qu'on lui apporte l'écu, ce qui est fait.

          "Ah ! cher doux ami, j'avais tant de peine pour vous ! C'est pour cela que j'ai fait tout ce voyage, afin de vous guérir." Puis, elle lui passe l'écu au cou et il se laisse faire sans résister ; aussitôt, la raison lui revient. Elle l'emmène s'allonger sur un lit où il fond en larmes parce qu'il l'a reconnue, mais la reine, elle, se demande avec étonnement qui est cette femme. Dès qu'il a retrouvé ses esprits, et qu'il voit l'écu à  son cou, il la prie de le lui retirer : il lui pèse trop, dit-il.[p.459] "Pas pour le moment ; seulement quand j'en aurai moi-même décidé." Elle appelle alors une de ses suivantes et lui fait sortir d'un coffret une coà»teuse pommade dont elle lui enduit les mains, les tempes, le front et la fontanelle ; sitôt fait, il s'endort.

10        La dame revient vers la reine : "Je vais m'en aller, après vous avoir recommandée à  Dieu. Veillez à  ce qu'on le laisse dormir tout son saoul. Quand il se réveillera, faites-lui prendre un bain ; sa guérison sera complète. Et qu'il n'utilise pas d'autre écu pour se battre tant que celui-là  sera en état de lui servir. " Ah ! dame, prie la reine, dites-moi qui vous êtes ! Vous devez bien connaître ce chevalier puisque vous êtes venue de si loin, en faisant diligence, pour le soigner. " Rien de plus naturel, dame : c'est moi qui l'ai élevé quand il était dans le plus grand dénuement ; il avait perdu son père et sa mère et, avec l'aide de Dieu, j'en ai fait un beau grand jeune homme, alors, je l'ai amené à  la cour et j'ai obtenu du roi Arthur qu'il l'arme chevalier."

11        A ces mots, la reine se jette à  son cou : "Ah ! soyez la bienvenue ! Je devine qui vous êtes : la dame du Lac !" Et comme elle en convient : "Je vous en prie,[p.460] chère douce amie, restez ici quelque temps, parce que je vous le demande et pour vous remercier d'avoir guéri notre chevalier. J'ai tant de reconnaissance pour vous et il n'est personne à  qui je doive faire plus d'honneurs ! Soyez sà»re que je vous aime plus que personne au monde pour m'avoir rendu un signalé service en m'envoyant cet écu : tout ce qu'il était supposé annoncer s'est bel et bien produit.

12        " Ah ! dame, il vous réserve encore beaucoup de surprises et de plus grands mystères ! Je savais ce qui allait arriver et c'est pourquoi je vous ai adressé ce jeune homme : personne ne pouvait lui vouer pareil attachement. Ayant en pensée la prouesse dont il était appelé à  faire preuve, je l'ai élevé jusqu'à  ce qu'il devienne ce beau et grand chevalier que vous avez vu à  la cour ; je lui ai toujours caché qui il était à  cause d'un ami dont j'étais très amoureuse et dont je craignais qu'il se fasse des idées,[p.461] s'il apprenait ce qu'il en était : je le faisais donc passer pour mon neveu. Quand je serai rentrée, je dirai que je suis venue à  la cour pour délivrer le roi Arthur ; et c'est ce qui arrivera en effet d'ici une semaine : c'est lui qui le libérera. Mais faites attention à  ce qu'il ne porte pas d'autre écu que celui-ci : tout ce que vous a expliqué ma messagère, quand elle l'a apporté à  Quimpercorentin, il l'avèrera. Toutefois, je l'avais chargée de vous dire quelque chose que j'ai regretté par la suite et dont j'ai eu du chagrin parce que j'ai craint de vous avoir fait beaucoup de peine : c'était que j'étais 'celle au monde qui connaissait le mieux le fond de votre pensée et l'approuvait le plus car nous partagions le même amour.'

13        Or, je n'ai pour lui que la tendresse d'une mère pour l'enfant qu'elle a élevé et c'est l'amour qu'il vous porte qui me fait vous aimer, et de tout mon coeur. Mais, avant de partir, je tiens à  vous dire ceci : il vous aime plus que tout au monde, alors rendez-lui son amour et retenez-le fidèlement auprès de vous ; ne vous montrez pas fière et distante : vous êtes la seule à  compter pour lui, l'unique objet de ses désirs. Il faut sans doute être fou pour accepter de devenir pécheur ici-bas, mais cette folie a sa raison d'être puisqu'elle n'est ni infondée ni déshonorante. Si vous pensez qu'il faut être folle pour aimer comme vous le faites, sachez que cette folie est la plus haute de toutes car vous aimez le seigneur de ce monde et son plus beau fleuron. Vous pouvez donc être fière d'avoir réussi ce qui est resté hors de portée de toutes les autres :[p.462] vous êtes la compagne de l'homme le plus accompli qui soit et, en même temps, la dame du meilleur chevalier en ce monde ; et, à  cette nouvelle seigneurie, vous avez beaucoup gagné : lui d'abord, qui est la fleur de la chevalerie, et moi, avec tous les pouvoirs dont je dispose.

14        Je ne peux m'attarder davantage, je dois partir. C'est la plus grande de toutes les forces qui m'entraîne, celle de l'amour. Celui que j'aime ignore où je suis, mais j'ai amené un de ses frères avec moi ; certes, je pense être capable de le calmer s'il se fâchait contre moi ; mais on doit se garder de peiner ce que l'on aime comme soi-même, car on n'aime pas vraiment l'être qu'on ne fait point passer avant tout. Qui aime d'amour n'a de joie qu'en la personne aimée. C'est donc cette source de joie qu'il faut aimer."

15        Elles poursuivirent cette longue conversation pendant tout l'après-midi ; enfin, après qu'elles eurent échangé force protestations d'amitié et offres de services mutuels, vint le moment où la reine fut incapable de retenir encore sa visiteuse. Voyant ce qu'il en était, elle n'osa pas insister davantage. Quand elles se furent l'une l'autre recommandées à  Dieu, la dame se mit en selle et partit avec sa suite.

          La souveraine se retrouve plus joyeuse qu'elle ne l'a été depuis longtemps ; elle retourne au chevet de Lancelot et s'y tient sans bouger jusqu'à  son réveil. Il ouvre les yeux en gémissant. "Comment vous sentez-vous ? lui demande-t-elle. " Bien, mais je suis sans force : je me demande pourquoi." Elle se refuse à  lui expliquer en quoi au juste [p.463] a consisté sa maladie tant qu'il ne sera pas mieux remis.

          On lui fait prendre un bain et on lui prodigue tous les soins que dames peuvent donner à  un chevalier malade. Peu à  peu, il se rétablit, et retrouve force et beauté.

16        Alors seulement, on lui raconte qu'il avait perdu la raison et que personne ne pouvait calmer ses crises sauf la reine "et la dame qui vous a élevé au lac ; sans elle, vous n'auriez jamais recouvré la santé." Voilà  qui ne le surprend pas : il pensait bien l'avoir vue, mais "je m'imaginais que c'était un rêve." A ces mots, la reine éclate de rire, ce qui le fait se sentir fort honteux et coupable : il est conscient qu'il s'est montré sous son plus mauvais jour et craint d'en être devenu moins cher à  celle qu'il aime plus que tout au monde ; crainte inutile car, l'eà»t-elle voulu, elle en aurait été incapable. Et comme il lui exprime ses regrets, elle le rassure et le réconforte : "Soyez tranquille, cher doux ami : Dieu m'en soit témoin, vous êtes seigneur et maître de ma personne plus que je ne pourrais l'être de vous, et vous n'avez rien à  craindre pour l'avenir,[p.464] car cela ne vaut pas seulement pour le présent, mais pour tous les jours de ma vie, corps et âme."

17        Lancelot est désormais en bonne voie de guérison ; il n'a qu'à  demander pour avoir et c'est un amant comblé. Le conte ne vous en révélera pas plus.

          Huit jours passèrent dans la joie : il était alors redevenu si beau que c'était à  n'y pas croire. La reine était si amoureuse de lui qu'elle n'imaginait pas comment elle pourrait supporter qu'il s'éloigne d'elle et elle s'inquiétait de le trouver si débordant d'ardeur et de courage : comment pourrait-elle vivre sans lui ? A l'idée de le voir quitter la cour, elle se prenait à  souhaiter qu'il ait un peu moins de vaillance et de prouesse.

18        Le neuvième jour, les Irlandais et les Saxons donnèrent l'assaut au camp ; une alerte générale fut donnée. Pendant toute la semaine, les gens du roi s'étaient beaucoup battus en faisant très bonne contenance pour des hommes privés de chef. Ce jour-là , ils allaient se défendre avec acharnement.

          Des groupes commencèrent de s'affronter un peu partout et les cris d'alarme retentissaient de tous côtés car le plan des Saxons consistait à  envahir le camp et à  faire suffisamment reculer l'armée adverse pour qu'ils puissent faire sortir de la Roche le roi et ses compagnons, et les emmener dans un lieu où les prisonniers seraient davantage à  leur merci. Quand la mêlée devint générale, Lancelot, qui se trouvait dans la chambre de la reine, entendit les cris ; on se précipita, qui aux fenêtres,[p.465] qui aux créneaux.

19        A cette vue, consterné de ne pas être avec ceux qui se battaient, il supplia la reine de le laisser participer aux combats. Elle ne trouva pas d'autre raison à  lui opposer que sa guérison incomplète, "et les nôtres n'ont pas encore le dessous, ajouta-t-elle. " Dame, si cela arrive, permettez-moi d'y aller." Elle le lui accorda non sans réticence ; dans sa joie, lui prie Dieu à  voix basse pour que les gens du roi n'aient pas l'avantage et que lui-même ne reste pas à  l'écart. "Nous ne savons pas comment les choses vont tourner, dame, mais faites-moi apporter des armes. "Celles qu'on lui présente, belles et solides, avaient été fabriquées à  l'usage du roi lui-même. Une fois équipé, il était magnifique à  voir ; aucun chevalier n'aurait pu avoir plus noble prestance.

20        Alors que Lancelot était encore tête et mains nues, arriva un chevalier qui venait du champ de bataille : il avait perdu son heaume et reçu une grave blessure à  la tête. Il met pied à  terre et monte l'escalier à  la rencontre de la reine qui s'effraie de lui voir les épaules et la poitrine couvertes de sang. "Dame, fait-il en pliant le genou devant elle, monseigneur Yvain vous salue ; il m'envoie vous dire qu'on lui a laissé entendre que tous les chevaliers ne sont pas encore engagés dans la bataille. Ceux qui le sont ont grand besoin de renforts : nous sommes d'autant moins nombreux que, ce matin, nous avons envoyé une partie de nos troupes à  Arestel ; Monseigneur Yvain y a dépêché deux cents chevaliers car, la nuit dernière, le bruit avait couru dans le camp [p.466] que les Saxons devaient attaquer la ville. Il vous demande de lui envoyer toutes les forces disponibles. " Cela veut-il dire que nous avons le dessous ? " C'est la fin, dame. Les deux cents hommes qui gardent la porte donnant sur l'eau pour empêcher qu'on n'emmène le roi supportent tout le faix de la bataille. Ils ont d'autant plus besoin qu'on vienne leur prêter main-forte qu'ils sont pris en tenaille : ils doivent à  la fois protéger leurs arrières et repousser ceux qui les assaillent par devant. Nombreux sont ceux qui ont eu leur chevaux tués sous eux et sont réduits à  combattre à  pied. " Permettez-moi d'y aller, dame, dit Lancelot ; le moment est venu."

21        Elle le prend à  part dans une autre pièce et lui demande ce qu'il pense pouvoir faire, seul contre tant de gens. "Que le chevalier vous dise de combien nos effectifs ont été diminués par l'envoi de renforts à  Arestel". Elle va interroger le messager qui répond "De deux cents hommes", renseignement qu'elle transmet à  Lancelot. "Maintenant, demandez-lui, à  supposer que ces deux cents soient de retour, si nous aurions l'avantage." A la question il répond qu'ils seraient assez nombreux pour se défendre. "Alors, dame, faites dire à  monseigneur Yvain que vous lui enverrez assez de chevaliers pour compenser ceux qui lui font défaut. La vue de votre oriflamme suffira, en fait, à  leur faire oublier cette infériorité en nombre."

          La reine répète ce qui vient d'être dit au messager et fait apporter un heaume qu'elle lui donne pour remplacer celui qu'il avait perdu.[p.467] Ils s'en retourne, fort satisfait, et transmet le message de la souveraine à  Yvain qui se désolait de voir ses chevaliers autant à  la peine, conscient, de surcroît, qu'ils étaient en train de perdre courage. "Hélas ! mon Dieu, quand l'oriflamme de ma dame sera-t-il là  ?"

22        Voilà  ce qu'il se dit, mais, en même temps, il exhorte les siens, en homme habitué à  ne pas céder devant les difficultés ; face au danger, il résistait toujours, sans quoi il n'aurait pas été un chevalier digne de ce nom.

          Pendant ce temps, Lancelot avait envoyé chercher Lionel et lui avait procuré le meilleur équipement de sergent d'armes à  sa disposition. Puis, on leur amena deux chevaux : Lancelot prit le meilleur des deux, celui qui avait le plus d'allant, et Lionel l'autre.

          Au moment où il s'apprête à  coiffer son heaume, la reine prend Lancelot dans ses bras et lui donne le plus tendre des baisers, avant de le lui lacer de ses propres mains en le recommandant au Crucifié : "Qu'Il vous garde libre et vivant !" Elle avait fait attacher un de ses oriflammes à  une lance et l'avait confié à  Lionel : il était à  trois couronnes d'or et une aigle sur champ d'azur alors que la bannière du roi avait toujours trois langues et autant de couronnes qu'il était possible d'y loger - ainsi on ne risquait pas de les confondre.

23        [p.468] Les voilà  tous les deux à  cheval, Lionel portant l'oriflamme et Lancelot une courte et forte lance dont le fer était aussi brillant et acéré que sa hampe était résistante et rigide. Ils partent sans plus attendre et piquent des deux pour s'enfoncer dans la mêlée. Monseigneur Yvain, qui voit s'approcher le fanion exhorte les siens : "Courage, seigneurs ! L'oriflamme de ma dame est avec nous. Le secours que nous attendions est arrivé. On va voir qui mérite son titre de chevalier !"

          Les deux arrivants s'élancent au plus épais des bataillons saxons, tout en clamant à  pleins poumons : "Clarance !" C'était le cri de guerre du roi Arthur. Il tenait son origine de la bonne ville de Clarance, limitrophe du royaume de Sud-Galles qui appartenait au roi Thoilais, l'aà¯eul d'Uterpendragon et l'ancêtre du roi Arthur. Lancelot et Lionel plongèrent au coeur de la mêlée. Quand la lance de Lancelot se cassa, il ne traîna pas pour dégainer Seure, l'épée aiguisée que le roi Arthur ne portait qu'à  la guerre.

24        [p.469] C'est alors qu'il montre toute l'étendue de sa prouesse. Il pourfend Irlandais et Saxons : leurs écus, leurs chevaux, leurs membres et leurs têtes ne peuvent éviter les coups. Il est partout à  la fois grâce à  son cheval (il n'aurait pu en imaginer de meilleur). Il est sans cesse en mouvement, couvrant tout le champ de bataille et ne laissant rien échapper à  l'avant comme à  l'arrière. On dirait un lion affamé au milieu d'une harde de biches, mais qui entend plus montrer sa fougue et sa férocité qu'assouvir sa faim. Ainsi de Lancelot qui était leur étendard à  tous : son écu les protège tous, son heaume est sur toutes les têtes, son épée entre toutes les mains. On croit le voir dans tous ceux qui le suivent. On ne voit plus que lui : on le croit ici, il est là , à  droite, à  gauche. Il fait si peur qu'on n'ose pas lui faire face, même en nombre ; les plus réputés des Saxons qui s'estimaient en passe de remporter la victoire et de gagner la guerre, s'écartent sur son passage.

25        [p.470] Yvain galope après lui, réjoui de lui voir accomplir d'aussi incroyables exploits : c'est le roi de l'univers, couronne en tête, qu'il a sous les yeux, juge-t-il ; "désormais plus personne ne devrait oser porter les armes, quand on considère la perfection à  laquelle il en a mené, lui, l'exercice."

          Tous les autres, jusqu'alors mis en déroute, donnent de l'éperon pour le suivre. Saxons et Irlandais, eux, commencent de reculer. Les gens d'Arthur ne trouvent plus guère de résistance en face d'eux et voient bien que leurs adversaires ne parviennent même plus à  se défendre. Du coup, ils reprennent courage ; même les plus lâches sont devenus des chevaliers dignes de ce nom : ils se battent mieux que ne l'avaient d'abord fait les plus renommés aux armes.

          Lancelot continue d'aller de l'avant et de les surprendre tous. Il dirige son cheval vers l'homme qui occupait le plus haut rang et la plus haute autorité dans l'armée saxonne et qui était aussi leur meilleur combattant. Son nom était Hagadabran. Il dépassait d'un demi-pied et un empan les autres chevaliers et la pointe de son heaume se voyait au dessus de tous les autres, comme si ç'avait été une bannière. Il était le frère de la demoiselle de la Roche et c'était pour lui qu'elle avait pris en traître Arthur et ses compagnons ;[p.471] maintenant qu'il tenait en son pouvoir monseigneur Gauvain et le roi en personne, il voulait s'emparer de la Grande-Bretagne tout entière.

26        Les Saxons qui avaient vu ce dont Lancelot était capable n'osent pas l'affronter et s'enfuient à  toute vitesse. L'épée au clair, il se rapproche d'Hagadabran et, grâce à  la plus grande vélocité de sa monture, profite d'une montée pour le rattraper. Il brandit son arme pour le frapper à  la tête, mais le Saxon se penche sur l'encolure de son cheval, tentant de parer le coup avec son écu ; l'épée en arrache la moitié au passage, le faisant voler au milieu du champ, pourfend toute la cuisse du cavalier et les garnitures en feutre de la selle, avant de s'enfoncer dans le flanc de l'animal, qui s'effondre en même temps que son cavalier. Lancelot poursuit sa course sans même le regarder, cherchant le coeur de la mêlée, mais en vain : Saxons et Irlandais ont tous pris la fuite dès qu'ils ont vu la chute d'Hagadabran, car ils ne comptaient plus que sur lui.

          Aussitôt que monseigneur Yvain l'avait vu tomber, il s'était précipité vers lui ; il le reconnut, mais se trompa sur la gravité de sa blessure ; il s'arrêta pour le faire prisonnier ;[p.472] le Saxon était incapable de se défendre et tous ses hommes l'avaient abandonné pour s'enfuir. C'est seulement en voulant le faire se lever qu'Yvain constata qu'il avait eu la moitié de la cuisse emportée et que son cheval était aussi sérieusement touché que lui. Tout en se signant, il se fait la réflexion qu'il faut être fou pour ne pas fuir devant un adversaire capable de tels coups, qui est moins un homme que le bras armé de la justice divine.

27        Yvain fait transporter le blessé jusqu'aux tentes du camp ; il ne lui restait plus longtemps à  vivre puisqu'il devait se tuer d'un coup de couteau, par désespoir de s'être fait estropier.

          Pendant ce temps, Lancelot avait continué de poursuivre les fuyards, presque seul ; les autres étaient restés groupés autour d'Yvain. Quand les Saxons furent arrivés au défilé de Gadelonte, ce fut le couronnement de ses exploits. A force de pourfendre ceux à  qui il donnait la chasse, il fit rougir l'eau du ruisseau qui coulait sous la digue. Après quoi, bien peu nombreux furent ceux qui osèrent s'exposer à  ses coups. Plus de deux mille d'entre eux s'enlisèrent dans les marais et y trouvèrent la mort. Ceux qui arrivèrent en tête parvinrent à  traverser mais, comme ils s'étaient agglutinés pour être les premiers, il y eut de nombreux morts et lui, de son côté, fit parmi eux une telle tuerie qu'il était couvert de sang, à  la fois du sien et du leur ; il en était de même de son écu, de son haubert et de son heaume.

          Les Saxons et les Irlandais qui avaient réussi à  passer se massèrent au bout de la digue pour en interdire l'accès : ils virent [p.473] alors que, de toute l'armée du roi Arthur, seul Lancelot leur avait donné la chasse puisqu'il n'y avait que lui en face d'eux, et leur honte en fut telle qu'ils n'osaient pas se regarder.

28        Il se tient à  l'entrée du passage, son épée ruisselante de sang à  la main. Quand il les voit tous ainsi massés, il veut les charger, mais Lionel retient son cheval par la bride : "Arrêtez-vous, par la sainte Croix ! Vous voulez vous faire tuer ? Pourquoi tenter l'impossible ? A supposer même que vous réussissiez, il n'y aurait personne pour le raconter. Ne vous suffit-il pas d'avoir mené à  bien à  vous seul, ce que les gens du roi Arthur étaient incapables de faire à  eux tous ?" Lancelot répond qu'il va quand même y aller, mais son cousin continue de le retenir. "Va-t-en ! Laisse-moi passer ! " Non." Il jure alors par tous les serments possibles qu'il ne sera plus pour lui qu'un objet de haine, "et je suis prêt à  te frapper pour que tu me lâches. " Allez-y donc ! fait Lionel...

29        ... qui lâche la bride du cheval. Lancelot fonce sur la digue, mais son cousin pique des deux pour le rattraper. "Au nom de ma dame et de la foi que vous lui devez, arrêtez-vous !" A ces mots il freine l'élan de sa monture en poussant de grands soupirs. Déjà , les Saxons s'écartaient pour le laisser passer car aucun d'eux ne se risquait plus à  l'affronter. "Ah ! Lionel, tu as parlé trop vite ! Maintenant,[p.474] tu vois qu'ils sont en pleine déroute : ils ne m'auraient pas attendu."

          Au moment où il fait demi-tour, arrive monseigneur Yvain qui le salue : "Comme vous êtes le bienvenu ! " Le malvenu voulez-vous dire : j'ai grand honte de revenir ainsi. " Comment cela ? " N'est-il pas honteux de ne pas oser aller plus loin ? Or, j'aimerais bien le faire, mais je n'ose pas. " Dieu m'en soit témoin, ce ne serait pas faire preuve de vaillance, mais de témérité. D'ailleurs, je vous connais assez pour savoir que ce n'est pas le manque de courage qui vous fait jamais renoncer." Sans prêter attention à  ce qu'il vient d'entendre, Lancelot est saisi d'une telle fureur qu'elle lui coupe la parole. Sur ce, Yvain le laisse rentrer au camp sans insister car il voit bien qu'il n'a pas envie de parler.

30        Quand les Saxons avaient vu monseigneur Yvain, ils avaient reculé au bout de la digue que, déjà , ils avaient renoncé à  tenir au moment où Lancelot les chargeait et où ils s'étaient écartés sur son passage. Mais, après son départ, Yvain et les siens ne suffisent plus à  les décourager. Celui-ci, estimant que franchir le passage serait trop risqué,[p.475] préfère s'en retourner avec ses hommes. Ce que voyant, les Saxons se mettent à  leur poursuite, mais comme les gens du roi reviennent à  leur tour sur eux, ils reculent à  nouveau... et ainsi de suite. Les deux partis continuèrent de s'affronter, chacun avançant et reculant tour à  tour, jusqu'à  la nuit qui vint séparer les combattants.

31        A son tour, Lancelot passa devant la porte qui donnait sur l'eau, celle que, par magie, un mur d'air fermait, - mais son écu avait la vertu d'annihiler tous les sortilèges. Il y avait là  les deux cents chevaliers qui montaient la garde nuit et jour pour empêcher qu'on n'emmène le roi. Dès qu'ils l'aperçoivent, ils le reconnaissent. "C'est le Bon Chevalier !" se disent-ils les uns aux autres et ils se précipitent vers lui, le saluant de loin, comme entre gens de connaissance. Il s'approche le plus possible de la porte, mais il fallait rester à  une certaine distance pour éviter des nuées de flèches et de traits.

          A ce moment-là , sort un chevalier armé de pied en cap, à  son cou un écu noir à  une bande oblique blanche (celui que Lancelot portait le jour où il avait été fait prisonnier), qui demande à  jouter. "Seigneur, répond Lancelot, si vous m'accordiez un répit le temps de vous parler,[p.476] je viendrais plus près car j'aurais une question à  vous poser." L'autre acquiesce.

32        Alors, Lancelot s'approche de lui et lui demande d'où il tient son écu. "C'était celui du meilleur chevalier de la maison d'Arthur, qui est notre prisonnier, là -haut. " Et son nom ? " C'est Gauvain, le neveu du roi. " Voilà  un pur mensonge ! Jamais cet écu n'a pendu à  son cou ; et son possesseur n'est pas en votre pouvoir, car vous avez commis l'erreur de le laisser sortir. " Comment ? Tu m'accuses de mentir ? Je ne te garantis plus rien ! En garde !" Lancelot fait signe à  Lionel, lui prend des mains la lance où était fixé l'oriflamme de la reine, la cale sous son aisselle et, piquant des deux, charge le chevalier de la Roche.

33        Celui-ci lève la tête et donne l'ordre de tirer aux archers et aux arbalétriers postés sur les murs, qui réussissent à  infliger de multiples blessures, mais toutes sans gravité, tant à  son cheval qu'à  Lancelot, lequel vise son adversaire juste sous le menton et le frappe si violemment que le fer lui traverse le cou de part en part ; lui laissant la lance avec l'oriflamme plantée dans la chair, il enlève sa monture d'un coup d'éperons, franchit le seuil et, sans être arrêté (portes et poternes étaient ouvertes), toujours à  cheval,[p.477] monte jusqu'à  la grand-salle : de nombreux chevaliers, alertés par les cris qui avaient accompagné la chute du chevalier, y étaient en train de s'armer. Il se jette sur eux, frappant de taille bras, échines et flancs, décervelant les uns, pourfendant les autres. Tous ceux qui parviennent à  lui échapper se réfugient dans le donjon.

34        Lancelot met pied à  terre et se dirige là  où il sait que la demoiselle a l'habitude de se tenir. Elle était assise sur un lit, côte à  côte avec son ami, un jeune chevalier, très beau et très brave, qui s'appelait Gadrasolain. Il était désarmé, pensant n'avoir rien à  craindre, ainsi que tous ceux de sa compagnie. Lancelot brandit son épée et, d'un seul coup, lui fend la tête jusqu'aux épaules ; puis il s'élance sur les autres, estropiant tous ceux qu'il atteint. Ils se précipitent vers la porte pour s'enfuir, mais il les devance et, rabattant la barre, leur claque les vantaux au nez. Il se rue sur eux et les poursuit dans toutes les chambres où ils s'égaillent, les mutilant là  encore. La plupart sautent par les fenêtres. Quand il a fait place nette, il revient dans la cour et, l'épée à  la main, s'en va trouver le geôlier qui assurait la garde de Gauvain et des autres prisonniers ; il est un homme mort, lui dit-il,[p.478] s'il refuse de lui montrer l'armurerie et les prisons de la place. "Je vais vous y conduire", accepte-t-il.

35        Et il l'amène dans une tourelle qui donnait accès à  la pièce où le roi Arthur était enfermé avec son neveu Guerrehet. Lancelot donne l'ordre d'ouvrir la porte et fait sortir les deux prisonniers - le roi, qui ne le reconnaît pas, se demande qui il peut être. Guidé par le gardien, il les accompagne à  l'armurerie où ils se dépêchent de s'équiper. Apercevant, suspendue à  une cheville, une hache à  la longue lame reluisante, avec son fil bien aiguisé, il remet son épée au fourreau et s'en saisit. Puis, toujours sous la conduite du geôlier, il va délivrer Galehaut et ses compagnons, qu'il emmène dans la pièce où le roi et Guerrehet étaient occupés à  s'armer : ce sont de très joyeuses retrouvailles !

          Galehaut commence, à  son tour, de s'équiper, mais s'interrompt aussitôt : "Hélas ! pourquoi prendre les armes, alors que nous avons perdu le plus beau fleuron de la chevalerie, lui que j'aimais tant ! Que Dieu m'abandonne si je coiffe un heaume et si je pense à  vivre, dès lors que je l'ai perdu !" Et il laisse éclater tout son chagrin ; mais Lancelot enlève son heaume ; "Cher doux seigneur, ne vous désolez pas ainsi : c'est moi !" Son compagnon bondit sur lui pour l'embrasser.

36        Après quoi, Lancelot relace son heaume, mais c'est au tour de Gauvain de se précipiter : "Seigneur, dit-il au roi, voici celui que nous avons tant cherché. Je suis donc quitte." " Qui est-ce, par Dieu ? " C'est Lancelot du Lac,[p.479] le vainqueur des deux rencontres entre Galehaut et vous, c'est lui qui est là ." A cette nouvelle, Arthur ne se connaît plus de joie et se jette aux pieds de Lancelot : "Seigneur, je mets à  votre merci, avec ma personne, mon honneur et toutes mes terres, car vous m'avez rendu l'un et les autres." Le chevalier se hâte de le relever et fond en larmes, à  voir le souverain en aussi humble attitude devant lui. Les voilà  donc tous en armes, et le geôlier a trop peur pour ne pas les aider à  finir de s'armer et à  ceindre leurs épées.

37        Ils s'avancent alors jusqu'au donjon de la Roche, mais ne peuvent y pénétrer : les chevaliers qui l'occupaient en avaient étroitement clos les portes et ils disposaient d'une abondante réserve de vivres ; or, il était impossible de tenir l'enceinte sans être maître du donjon.

          Quand Lancelot constate qu'ils n'arriveront à  rien de cette façon, il prend le geôlier à  part et lui assure la vie sauve à  condition qu'il leur indique où est la dame du lieu. L'homme le conduit jusqu'à  la chambre où il avait trouvé Gadrasolain et le fait passer par derrière, dans une autre pièce : elle était là . Lancelot l'attrape par ses tresses et menace de lui faire voler la tête des épaules. "Pitié, noble seigneur ! implore-t-elle. Vous m'avez déjà  tué mon ami : cela ne vous suffit-il pas ? " Dieu m'en soit témoin, le même sort vous attend si vous ne me livrez pas le donjon.[p.480] " Plutôt mourir, et de votre main !" Mais, comme il brandit son épée et fait mine de vouloir lui couper la tête, elle se rend à  merci et accepte de lui rendre le donjon.

38        D'en bas, elle ordonne aux chevaliers d'ouvrir les portes. Ils commencent par refuser, mais quand ils entendent Lancelot jurer que, s'ils ne se dépêchent pas de le faire, il va lui couper la tête, ils s'inclinent, mais à  condition, disent-ils, que le roi les laisse libres de partir. Lancelot s'y engage et, après les avoir fait désarmer, leur permet de sortir.

          Arthur confie la garde du donjon à  Gauvain. "Comment vous quitter, seigneur ?" proteste-t-il. Mais, sur un ordre formel du souverain, il obtempère. Or, la demoiselle ne craignait personne autant que lui.

39        Ils reviennent vers la porte par où ils sont entrés, sous les tirs des archers et des arbalétriers. Mais, dès que Lancelot se fut montré, très haut, à  celle de l'étage supérieur,[p.481] ce ne fut qu'une clameur : "Clarance !", le cri de guerre du roi Arthur. Jusqu'alors, la consternation avait régné dans l'armée où on croyait Lancelot mort. Les dernières nouvelles qu'on avait eues de lui étaient celles que Lionel avait rapportées à  la reine, après que son cousin et lui n'avaient pu entrer dans le château, et elle en était quasi morte de douleur. Quand elle apprit qu'au contraire la forteresse était prise, sa joie fut sans égale. Une telle foule de gens envahit aussitôt la place qu'il devint impossible d'y entrer.

          Quand on en vint à  fouiller la partie souterraine du château, le sénéchal Keu pénétra dans une chambre où il trouva une demoiselle enchaînée : elle avait été l'amie de Gadrasolain qui avait lui-même été amoureux d'elle, ce pourquoi la dame du lieu la tenait emprisonnée depuis trois ans, avec l'intention de l'y faire périr.

40        Dès qu'il l'eà»t libéré de ses chaînes, elle lui demanda ce qui se passait et où étaient les autres prisonniers. Il lui répondit que le roi Arthur s'était emparé de la place. "Seigneur Dieu, s'écrie-t-elle en tendant ses mains vers le ciel, est-ce-que la dame du lieu vous a échappé ? " Non. " Si elle réussit à  emporter avec elle ses boîtes et ses livres, c'en est fait de vous : avec leur aide, elle pourrait faire remonter une rivière à  sa source. " Et où sont ces livres ? " Là ", dit-elle en lui montrant [p.482] une grande niche où elle les rangeait. Keu y mit aussitôt le feu et les fit brà»ler jusqu'à  les réduire en cendres. Quand Gamille l'apprit, de désespoir (elle aurait mieux aimé avoir perdu quatre châteaux comme la Roche), elle se laissa tomber du haut en bas du donjon et fut grièvement blessée dans sa chute, ce qui peina beaucoup le roi qui était très amoureux d'elle.

41        Voilà  donc la Roche prise. Arthur y  fait son entrée, accompagné d'une grande partie des siens. Mais Gauvain le prévient : "Si vous n'y prenez garde, seigneur, Lancelot est perdu pour vous. Galehaut est plus jaloux de lui qu'un chevalier ne l'est de sa dame, surtout si c'est une jeune demoiselle ! Il l'emmènera avec lui sitôt qu'il le pourra. Je vais vous dire quoi faire : donnez l'ordre de fermer la porte, de telle manière que personne ne puisse sortir sans passer par moi. Demandez-moi de m'engager à  respecter cette procédure et faites-le jurer aussi au sénéchal Keu, à  monseigneur Yvain et à  mon frère, Guerrehet. Nous avons avec nous assez d'hommes pour empêcher quiconque d'entrer ou de sortir."

42        [p.483] Le roi alla trouver Galehaut et Lancelot, les prit par la main et les emmena dans le donjon où ils se firent désarmer avant d'aller s'asseoir ensemble sur un lit. Arthur appela Gauvain et lui fit prendre l'engagement convenu entre eux, ainsi qu'à  Yvain, Keu et Guerrehet. Galehaut comprit bien la raison de cette mesure qui lui arracha de profonds et douloureux soupirs : "Bien cher compagnon, dit-il à  Lancelot, je vais bientôt vous perdre : le roi, j'en suis sà»r, va vous prier de faire partie de sa maison et de rester auprès de lui. Et que deviendrai-je, moi qui me suis donné à  vous corps et âme ? " Assurément, seigneur, il est légitime que je tienne à  vous plus qu'à  personne, et c'est bien le cas. Jamais, s'il plaît à  Dieu, je n'appartiendrai à  la maison du roi, sauf contraint et forcé. Mais comment me soustraire à  un ordre qui me serait donné par ma dame ? " Je n'irais pas jusqu'à  vous le demander : tout dépend d'elle."

43        [p.484] Le roi revint vers eux pendant qu'ils s'entretenaient ainsi et ils lui montrèrent un visage plus gai que ne l'était leur coeur. Il envoie chercher la reine qui arrive, rayonnante de joie. Dans le donjon, chacun se lève sur son passage, mais elle néglige tous les autres pour se jeter au cou de Lancelot qu'elle embrasse ostensiblement : elle voulait abuser tous ceux qui étaient là  en leur donnant lieu de croire qu'il n'y avait rien entre eux. Toute l'assistance ne l'en estime en effet que plus, bien que Lancelot, lui, en soit tout confus. "Seigneur chevalier, dit-elle, je regrette de ne pas savoir qui vous êtes et j'ignore quel présent je pourrais vous faire. Alors, pour l'amour de mon époux et pour mon honneur que vous avez défendu aujourd'hui, je vous offre mon amitié et ma personne, comme une dame loyale doit les donner à  un loyal chevalier." Ces paroles réjouissent le roi qui sut gré à  sa femme de leur spontanéité. Puis, la reine manifeste aussi sa joie à  monseigneur Gauvain et à  Galehaut ainsi qu'aux compagnons de la quête qui étaient tous de retour sauf Sagremor. On s'enquit beaucoup de lui et Gauvain raconta [p.485] comment il l'avait laissé en compagnie d'une demoiselle dont il était amoureux.

44        La reine raconta à  son tour comment elle avait hébergé le chevalier fou pendant sa maladie et qu'une certaine dame du Lac l'avait guéri. "Savez-vous qui est ce chevalier ?" lui demande le roi ; et comme elle répond que non : "Eh ! bien, c'est Lancelot du Lac, le vainqueur des deux rencontres entre Galehaut et moi." Elle feint d'en être au comble de la surprise, faisant force signes de croix. Puis, c'est à  Yvain de rapporter les prodiges d'armes qu'il avait vu Lancelot accomplir pendant toute la journée : "Nous craignions que tous les chevaliers n'aient pas été engagés dans la bataille et votre épouse, seigneur, dit-il en s'adressant au roi, nous en a envoyé un seul, en affirmant que ce renfort suffirait à  remplacer les deux cents hommes qui étaient à  Arestel ; et, ce disant, ma dame avait raison car, j'en prends Dieu à  témoin, s'ils avaient été là , au lieu de lui, nous n'aurions pas obtenu le même succès : les Saxons n'auraient jamais été faits prisonniers par eux comme ils l'ont été par lui, et par lui seul.

45        [p.486] " Sur ma foi, dit Arthur, le plus beau de ses exploits a été de me délivrer ; il a réussi à  prendre ce château, qui était le plus grave de mes soucis. Comment ne pas lui réserver la meilleure part de mon amitié ?"

          Ensuite, Hector s'avança devant la reine : "Voici l'objet de ma quête", fit-il en désignant monseigneur Gauvain. Elle lui adresse tous ses remerciements et manifeste son contentement. Quant à  Gauvain, il fait un grand honneur à  celui qui l'avait retrouvé en racontant comment il les avait délivrés, lui et Sagremor, après que le roi des Cent Chevaliers les avait faits prisonniers et comment il avait vaincu le sénéchal. Il relate aussi comment, à  la Source-au-Pin, Hector avait abattu successivement Keu, Sagremor, monseigneur Yvain et Girflet. Ces éloges firent de lui le centre de tous les regards et réjouirent son amie plus que tous.

46        Quand le dîner fut prêt, ils se mirent à  table et, après le repas, le roi prit la reine à  part : "J'ai l'intention, dame, de prier Lancelot de rester auprès de moi et d'être compagnon de la Table Ronde : il a suffisamment fait la preuve de sa prouesse. S'il ne veut pas y consentir pour moi, suppliez-le à  genoux. " Il est à  Galehaut, seigneur, et c'est son compagnon. C'est lui qu'il faudrait prier de le permettre." Arthur alla donc le trouver et lui demanda, en échange de tous les services qu'il voudrait, d'accepter que Lancelot entre dans sa maison [p.487] et qu'il demeure auprès de lui comme son maître et son compagnon. "Ah ! seigneur, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous quand vous étiez en difficulté ; je ne peux pas faire plus. Dieu m'en soit témoin, je ne saurais vivre sans lui : vous me ravissez la vie." En disant cela, il ne pensait pas que la reine renchérirait sur son époux.

47        Or, Arthur jette un coup d'oeil à  la souveraine : "Joignez-vous à  moi, dame", fait-il. Celle-ci se jette aussitôt aux pieds de Lancelot qui a le coeur gros de la voir agenouillée devant lui ; aussi, il n'attend même pas l'accord de Galehaut : "Ah ! dame, je resterai auprès de monseigneur le roi puisque tel est son bon plaisir, - et le vôtre" répond-il en s'empressant de la relever. "Grand merci, seigneur. " Les choses ne se passeront pas ainsi, intervient Galehaut. J'aime mieux être un homme simple et heureux plutôt qu'un grand seigneur malheureux. Gardez-moi en même temps que lui, si vous m'avez quelquefois su gré de ce que j'ai fait pour vous. Et il est juste que vous le fassiez à  la fois pour lui et pour moi car, sachez-le, toute l'amitié que j'ai pour vous, c'est à  lui que vous la devez." Le roi se lève en hâte pour le remercier, disant qu'il ne les retient pas, Lancelot et lui, comme ses chevaliers, mais comme ses maîtres et compagnons.

48        Et à  ces deux-là  il adjoignit Hector. Toute sa maison était en liesse pour rendre honneur à  Galehaut et à  Lancelot :[p.488] c'était indescriptible ! Le souverain décida de tenir une cour plénière à  la Roche même, le lendemain, pour fêter Lancelot. Elle fut solennelle et somptueuse. On était alors à  une semaine de la Toussaint et, chaque jour, il trôna couronne en tête. A la Toussaint, les trois chevaliers siégèrent pour la première fois à  la Table Ronde et on convoqua les clercs qui avaient pour fonction de coucher par écrit tous les hauts faits d'armes des compagnons du roi Arthur qui, sans cela, seraient restés ignorés. Ils étaient quatre : Arodien de Cologne, Tantalide de Vergeaux, Thomas de Tolède et Sapiens de Baudas.

          Ils consignèrent d'abord les aventures de Gauvain (parce qu'il avait initié la quête de Lancelot), puis celles d'Hector (parce qu'elles constituaient une branche du Conte de Lancelot) et enfin celles des dix huit autres compagnons, autant de branches qui font partie du même Conte, ainsi que bien d'autres encore. Quant au Conte de Lancelot,[p.489] il devint lui-même une branche du Conte du Graal dès lors qu'il y fut intégré.

49        Le roi et les siens fêtèrent la Toussaint dans l'allégresse pendant trois jours. Après quoi, il quitta la Roche en y laissant une garnison et tous prirent la direction de la Bretagne à  petites étapes. Après leur arrivée à  Karlion, Galehaut prit congé d'Arthur et le pria de le laisser emmener Lancelot avec lui, sur ses terres. Le souverain y consentit non sans peine, mais c'était ce que voulait la reine : le temps de l'Avent était proche, lui fit-elle remarquer et elle fit tant qu'il donna son accord à  condition qu'ils lui promettent [p.490] sincèrement d'être de retour pour la Noà«l ; il séjournerait alors, leur dit-il, dans la ville où il avait armé Lancelot chevalier.

          Ils s'en retournent donc tous les deux dans leur pays, tandis que le roi et sa compagnie poursuivent leur route, toujours à  petites étapes, jusqu'en Bretagne.

     

 

       Note 1 Cf. ci-dessus LVIII, 13-14 et 18-19 et ci-après LXa, 26 et 31-34. Le récit ne suit pas, dans cette histoire, l'ordre chronologique, bien qu'il ne le précise pas. L'épée ici remise à Gauvain a déjà été donnée par lui à Hélain, le jeune chevalier auquel il dit songer.