ms Rennes Champs Libres 255, f 188v,
                  détail

LA MORT DU ROI ARTHUR
Roman en prose du XIIIe siècle
Traduction
par
Micheline de COMBARIEU du GRES

d'après l'édition établie par Jean FRAPPIER
(Librairie Champion, Paris)





TABLE  DES  MATIERES

I      Tournoi de Winchester

II     La demoiselle d'Escalot

III     Tournoi de Tannebourg

IV    Arthur chez Morgue ; il découvre la "Salle aux images"

V     Lancelot et Bohort quittent la cour d'Arthur

VI    Empoisonnement du frère de Mador de la Porte

VII    Lancelot blessé par la flèche d'un chasseur

VIII    Mador accuse la reine d'avoir empoisonné son frère.
Mort de la demoiselle d'Escalot

IX    Lancelot apprend l'accusation portée contre la reine

X     Lancelot défend la reine par les armes contre Mador :
il est victorieux. Agravain dénonce les amants à Arthur.
Agravain tend un piège aux amants : Lancelot réussit à s'échapper

XI    La reine est condamnée au bûcher :
Lancelot et les siensl'enlèvent et l'emmènent à la Joyeuse Garde

XII    Arthur décide de faire la guerre à Lancelot

XIII   Echec d'Arthur devant la Douloureuse Garde.
Arthur reprend Guenièvre auprès de lui, mais décide de poursuivre la guerre contre Lancelot qui rentre en Gaule avec les siens

XIV    Adieux de Lancelot au royaume de Logres ; couronnement de Bohort et de Lionel

XV    Siège de Gaunes par Arthur

XVI   Mordret tente de prendre le pouvoir au royaume de Logres et d'épouser Guenièvre qui se barricade dans la tour de Londres

XVII  Duel de Gauvain et de Lancelot qui l'emporte. Arthur lève le siège de Gaunes. Guerre contre les Romains : Arthur est vainqueur

XVIII  Arthur apprend la trahison de Mordret et rentre en Grande-Bretagne. Agonie de Gauvain

XIX   Mordret apprend le retour d'Arthur et décide de l'affronter

XX    Guenièvre réussit à fuir Londres et trouve asile dans un monastère

XXI   Mort de Gauvain et de la dame de Beloé

XXII  Mauvais présages avant la bataille (songes d'Arthur : vision de Gauvain ; la Roue de la Fortune ; l'inscription de Merlin).
Bataille de Salisbury : les deux armées sont anéanties ; Arthur et Mordret s'entretuent.
Arthur à la Chapelle Noire : il tue Lucan ; disparition d'Escalibur ; il part sur le navire des fées ; son corps est enterré à la Chapelle Noire.
Bataille de Winchester entre Lancelot et les fils de Mordret qui y sont tués, ainsi que Lionel.
Lancelot ermite

XXIII  Hector rejoint Lancelot à l'ermitage.
Mort d'Hector, de Lancelot (ses funérailles à la Joyeuse Garde).
Bohort meurt après s'être fait ermite





I Tournoi de Winchester

1         [p.1] Maître Gautier Map pensait en avoir terminé avec les aventures du Saint Graal, mais le roi Henri, son seigneur, considéra que son récit ne serait pas complet s'il ne racontait pas aussi la fin de ses héros : comment étaient morts ceux dont il avait narré les prouesses dans son livre ? Il composa et rédigea donc une dernière partie qu'il intitula "La mort du roi Arthur" parce qu'elle s'achève avec la bataille de Salisbury où le souverain fut mortellement blessé et à l'issue de laquelle il quitta Girflet, son ami de toujours, qui fut le dernier à le voir vivant ; et elle s'ouvre sur le retour de Bohort à Kamaalot.

2         Lorsqu'on apprit qu'il arrivait de ces terres si lointaines - le pays de Babylone et de Jérusalem ! -, il fut entouré et accueilli avec beaucoup de joie : à la cour, toutes et tous désiraient le voir de près. Il raconta la mort  de Perceval et comment Galaad était passé de vie à trépas, ce qui peina beaucoup l'assistance, même si tout le monde s'efforça de ne pas se laisser aller à trop de chagrin. Le roi fit alors coucher par écrit [p.2] le récit de toutes les aventures que les compagnons de la quête du Saint Graal avaient rapportées quand ils en étaient revenus. "Seigneurs", leur demanda-t-il quand ce fut fait, "voyez entre vous à combien s'élèvent nos pertes." Ils se comptèrent et arrivèrent au total de trente-deux, tous péris de mort violente.

3         Comme on avait rapporté au roi que monseigneur Gauvain en avait tué plus d'un, il le fit venir devant lui : "Sur le serment que vous m'avez prêté quand je vous ai fait chevalier, je vous somme de répondre à ma question. – Ainsi adjuré, seigneur, je ne peux me dérober, même si cela doit me valoir une honte telle que jamais, à votre cour, nul chevalier n'en a connu de plus grande. – Ce que je veux savoir, c'est combien de vos compagnons vous pensez avoir tués de votre main au cours de cette quête." Et il insista, voyant que son neveu gardait un temps le silence : "Si je tiens à le savoir, c'est parce que certains affirment que vous en avez fait un vrai massacre. – Je vais vous répondre, seigneur, puisque j'y suis forcé ; apprenez donc l'étendue de mon malheur : la vérité, c'est que j'en ai tué dix-huit, non que je fusse meilleur qu'eux aux armes, mais parce que le sort s'est acharné sur moi plus que sur aucun de ceux qui s'étaient engagés dans cette aventure. Vous pouvez en être sûr et certain : il ne faut pas y voir une conséquence de ma prouesse, mais de mes péchés. Voilà, je vous ai avoué ce qui fait ma honte. – Assurément, mon cher neveu, vous êtes bien malheureux et je sais, moi aussi, que ce sont vos péchés qui vous ont valu ce triste sort.[p.3] Mais un mot encore : pensez-vous que le roi Baudemagus fasse partie de ceux que vous avez tués ? – Rien de plus sûr, seigneur, et je n'ai rien fait que je regrette autant. – C'est normal, mon cher neveu ; Dieu m'en soit témoin, je partage vos regrets : sa mort représente une plus grande perte pour ma maison que celle des quatre meilleurs chevaliers qui ont perdu la vie dans cette quête." Cette réflexion d'Arthur ne fit qu'augmenter la désolation de Gauvain.

          Puis, constatant que les aventures du royaume de Logres avaient quasiment toutes été menées à bonne fin, puisqu'il ne s'en produisait à peu près plus, le souverain décida d'organiser un tournoi dans les prés de Winchester, parce qu'il ne voulait pas que les compagnons perdent l'habitude des armes.

4         Quant à Lancelot, bien que, depuis sa confession à l'ermite pendant la quête, il eût, suivant ses conseils, entièrement renoncé à son amour pour la reine et vécu, dès lors, dans la chasteté - comme le conte l'a rapporté plus haut -, lorsqu'il fut revenu à la cour, il ne lui fallut pas un mois pour brûler, comme aux anciens jours, du même feu et de la même ardeur qu'autrefois, et pour retomber dans son péché. Encore avait-il, jusque là, fait preuve de prudence et de discrétion, de telle sorte que personne n'était au courant ; maintenant, au contraire, il oubliait toute mesure, tant et si bien qu'Agravain, le frère de monseigneur Gauvain, qui ne l'avait jamais porté dans son cœur et guettait toutes ses allées et venues, s'aperçut de quelque chose ; et à force de le surveiller, il acquit la certitude que Lancelot et la reine s'aimaient d'un amour coupable. La beauté de Guenièvre était pour tous un objet d'étonnement :[p.4] alors qu'elle avait atteint la cinquantaine, on n'aurait toujours pu trouver sa pareille au monde et cet éclat sans défaut faisait dire à certains qu'elle était la beauté faite dame.

5         Agravain fut ravi d'avoir percé le secret des amants, plus à cause du tort que, pensait-il, cela causerait à Lancelot que pour permettre au roi de laver son honneur. Il fit sa découverte la semaine même où devait avoir lieu le tournoi à Winchester. Les chevaliers d'Arthur y partirent en nombre ; mais Lancelot, qui souhaitait qu'on ne l'y reconnaisse pas, déclara à son entourage qu'il était très souffrant et ne pourrait donc pas participer à la rencontre ; en revanche, il était d'accord pour que Bohort, Lionel, Hector et leurs hommes s'y rendent. Ils protestèrent que, puisqu'il était malade, eux non plus n'iraient pas. "Je veux que vous y alliez, leur dit-il : c'est un ordre. Vous vous mettrez en route sans moi demain matin, et s'il plaît à Dieu, le temps que vous reveniez, je serai guéri. – Puisque tel est votre désir, seigneur, nous irons ; mais nous aurions préféré rester avec vous pour vous tenir compagnie." Justement, répond-il, c'est ce qu'il ne veut pas. Ils renoncèrent donc à insister.

6         Le lendemain matin, Bohort quitta Kamaalot avec les siens. Lorsqu'Agravain apprit leur départ, mais sans Lancelot, il pensa que celui-ci était resté pour se ménager un rendez-vous avec la reine quand, de son côté, le roi se serait mis en route. Il alla donc trouver son oncle ; "J'aurais quelque chose à vous confier, seigneur, si je ne craignais de vous peiner. Mais soyez sûr que c'est le seul souci de votre honneur qui me pousse à parler.[p.5] – Mon honneur ? Il serait donc menacé ? – Oui, seigneur, et je vais vous dire de quelle façon." Le prenant à l'écart pour lui parler discrètement, il lui révéla que Lancelot et la reine avaient conçu l'un pour l'autre un amour coupable : "Comme ils ne peuvent pas se retrouver librement quand vous êtes là, Lancelot est resté au lieu d'aller au tournoi de Winchester ; mais il y a envoyé les siens, ce qui fait que, lorsque vous-même serez parti, ce soir ou demain, rien ne s'opposera plus à ce qu'il la voie en tête-à-tête." Ces propos ne parviennent pas à convaincre Arthur : "Mon neveu", proteste-t-il persuadé que c'est là pur mensonge, "n'insistez pas : je ne peux pas vous croire. Je suis sûr que Lancelot est loin de pareilles pensées. Et s'il est arrivé que cela lui passe par la tête, il n'a pu y venir que poussé par cette passion amoureuse à laquelle la sagesse et la raison ne peuvent résister. – Comment, seigneur, vous vous en tiendrez là ? – Mais que voulez-vous que je fasse ? – Que vous le fassiez épier jusqu'à ce qu'on les prenne tous les deux sur le fait. Vous sauriez alors ce qu'il en est vraiment et vous me feriez plus confiance une autre fois. – Faites à votre gré, consentit Arthur, je ne m'y oppose pas." Agravain déclara qu'il n'en demandait pas plus.

7         Pendant la soirée, ce que lui avait dit son neveu revint à l'esprit du roi, mais il ne s'y appesantit pas, car il avait du mal à croire qu'il y avait du vrai là-dedans. Le lendemain matin, il se prépara à partir pour le tournoi et invita un grand nombre de ses chevaliers à l'accompagner. "Seigneur, le pria la reine,[p.6] j'aimerais beaucoup assister à cette rencontre, parce que j'ai entendu dire qu'on y verra de très belles joutes. – Non, dame, pas cette fois." Elle n'insista pas ; quant à lui, s'il voulait qu'elle reste à Kamaalot, c'était exprès pour convaincre Agravain de mensonge.

8         Lorsque le roi se fut mis en route avec sa compagnie, on parla beaucoup de l'absence de Lancelot. Cependant, dès qu'il avait appris le départ du roi et de ceux qui avaient l'intention de se rendre à Winchester, il s'était levé, habillé et était aller demander à la reine la permission de participer au tournoi. "Pourquoi avoir tant tardé ? Il y a longtemps que les autres sont partis. – Parce que je veux y aller seul et m'y présenter de telle manière que nul, familier ou étranger, ne puisse me reconnaître. – Allez-y donc, puisque c'est là ce que vous voulez ; j'y consens." Il se retira aussitôt et rentra chez lui attendre la tombée de la nuit.

9         Quand l'obscurité régna et que tout le monde, dans Kamaalot, se fut mis au lit, Lancelot alla trouver son écuyer : "Monte à cheval et suis-moi, lui dit-il : je veux aller assister au tournoi de Winchester ; nous chevaucherons seulement de nuit pour éviter qu'on ne me reconnaisse en cours de route." L'écuyer obéit : il se dépêcha de s'équiper et amena à Lancelot son meilleur cheval, parce qu'il avait compris que l'intention de son seigneur était, en réalité, de participer à la rencontre.[p.7] Ils sortirent de la cité, prirent le chemin direct pour Winchester et chevauchèrent toute la nuit d'une traite.

10        Au matin, ils atteignirent la ville où Arthur s'était arrêté ; Lancelot n'avait pas souhaité faire de même pour ne pas risquer d'être reconnu. Aux abords de l'enceinte, il eut soin de baisser la tête pour être plus difficile à identifier par les chevaliers qui étaient en train de sortir ; il regrettait beaucoup d'être arrivé si tôt.

11        Le roi qui était encore accoudé à une fenêtre reconnut le cheval de Lancelot sans mal (c'était celui qu'il lui avait donné), mais pas le cavalier - dont on ne distinguait pas le visage. Toutefois, en traversant une rue, Lancelot leva la tête et, pour le coup, le souverain constata que c'était lui : "Vous avez vu ? fait-il remarquer à Girflet. Hier, il nous disait qu'il ne se sentait pas bien, et maintenant, il est là. – Je vais vous expliquer pourquoi il agissait ainsi, seigneur : il souhaite participer à ce tournoi incognito ; il ne voulait donc pas venir avec nous. Vous pouvez être sûr que c'est la vraie raison." Cependant, Lancelot qui ne s'était rendu compte de rien, était entré, avec son écuyer, dans une maison où il avait interdit à tout le monde de dire qu'il était là, si on venait s'enquérir de lui. Quant au roi, il était toujours à la fenêtre pour le voir réapparaître, mais au bout d'un moment, il comprit qu'il était resté en ville. "Nous l'avons perdu  de vue, dit-il à Girflet ; il a sûrement trouvé où se loger pour la journée.[p.8] – C'est bien possible, seigneur ; sûrement, il ne chevauche que de nuit pour ne pas risquer d'être reconnu. – Puisqu'il veut se cacher, ne l'en empêchons pas. Surtout, ne dites à personne que vous l'avez vu ; de mon côté, je me garderai d'en souffler mot. Comme nous sommes les seuls à l'avoir aperçu, il n'aura rien à craindre." Girflet jura au roi de se taire.

12        Sur ce, Arthur et lui quittèrent la fenêtre. Quant à Lancelot, il s'était installé chez un vavasseur, un homme fortuné, père de deux fils doués d'autant de force que de beauté et que le roi Arthur en personne avait récemment armés chevaliers. Leurs deux écus attirèrent le regard de Lancelot : ils étaient rouge feu sans aucun signe auquel on puisse reconnaître ceux qui les portaient (c'était, en effet, la coutume en ce temps-là que les nouveaux chevaliers arborent des écus unis et d'une seule couleur pendant un an ; c'était une faute contre l'ordre où ils avaient été admis que de contrevenir à cette règle). "Seigneur, déclare alors Lancelot au maître de céans, j'aurais une faveur à vous demander : prêtez-moi un de ces écus le temps du tournoi de Winchester, ainsi qu'un caparaçon pour mon cheval et tout ce dont j'ai besoin pour m'équiper. – N'avez-vous point d'écu à vous ? interroge le vavasseur. – Je n'en ai pas dont je veuille me servir. Le hasard pourrait faire qu'on le reconnaisse, ce que je voudrais éviter. Je vous laisserai le mien, avec mes armes, jusqu'à mon retour.  – Prenez tout ce que vous voulez, seigneur. Aussi bien, l'un de mes fils est malade : il ne pourra donc pas participer à ce tournoi ; le second, lui, s'apprête à y aller." A peine avait-il achevé de parler [p.9] que le jeune chevalier arriva. Lorsqu'il vit Lancelot, il lui fit bon visage parce qu'il lui trouvait tout l'air d'être quelqu'un de brave et de valeureux, et il lui demanda qui il était. Lancelot répondit qu'il était un chevalier étranger et qu'il venait des environs du royaume de Logres, mais il refusa de se montrer plus précis et de dire son nom, se contentant d'expliquer qu'il se rendait au tournoi de Winchester et que c'était la raison qui l'avait amené. "Cela tombe bien, seigneur : moi aussi, je veux y aller. Partons ensemble : nous nous tiendrons compagnie. – Je ne chevaucherai que de nuit, parce que je supporte mal la grosse chaleur. Cela étant, si vous avez la patience d'attendre jusqu'à ce soir, je vous accompagnerai volontiers ; mais je ne partirai pas plus tôt. – Comme je suis convaincu d'avoir affaire, avec vous, à un chevalier digne de ce nom, ce sera comme vous voudrez. Je resterai jusque là par amitié pour vous et nous nous en irons de concert quand vous en déciderez." Lancelot le remercia de grand cœur.

13        Il passa la journée sur place et il fut traité et servi avec tous les égards dus à un homme comme lui. Les gens de la maison essayèrent d'en apprendre davantage sur son compte, mais ce fut peine perdue, sauf ce que son écuyer révéla à la fille du vavasseur : comme elle le pressait de lui dire qui était son seigneur, il n'osa pas refuser de répondre à une aussi belle jeune fille - cela lui aurait paru impoli : "Demoiselle, fit-il donc, je ne peux pas tout vous dire : ce serait me parjurer et mon maître risquerait de m'en vouloir, mais comptez sur moi pour vous confier ce que je peux sans me mettre dans mon tort. Sachez donc qu'il est le meilleur [p.10] chevalier du monde ; de cela je vous donne ma parole d'honneur. – Vous en avez assez dit, réplique la jeune fille ; voilà qui suffit à me contenter."

14        Aussitôt, elle va s'agenouiller devant Lancelot : "Noble chevalier, accordez-moi un don, sur la foi que vous devez à la personne que vous chérissez le plus au monde." Fâché de voir à ses pieds une aussi belle et plaisante créature, il l'invite à se relever. "Ainsi adjuré, demoiselle, je ne peux rien vous refuser, si c'est à ma portée. – Mille mercis, seigneur, fait elle en se remettant debout. Vous voulez savoir ce que vous m'avez octroyé ? D'arborer ma manche droite à ce tournoi, sur votre heaume, et de vous battre en mon honneur." L'énoncé de cette requête donna des regrets à Lancelot ; mais comme il avait promis, il n'osa pas refuser. Son inquiétude provenait de ce que - il en était sûr et certain -, si la reine apprenait ce à quoi il s'était engagé, elle lui en voudrait au point de ne jamais le lui pardonner. Cela dit, il va en courir le risque, parce que manquer de parole serait se montrer déloyal envers la demoiselle. Celle-ci s'empresse de lui apporter une manche prête à être attachée sur son heaume pour qu'il l'y accroche, et elle le prie d'accomplir exploits sur exploits en son honneur pendant la rencontre, pour qu'elle puisse estimer qu'il a fait bon usage de sa manche. "Il faut que vous le sachiez, seigneur, vous êtes le premier chevalier à qui j'adresse pareille requête,[p.11] et c'est uniquement votre valeur qui m'a incitée à vous la présenter." Par amitié pour elle, répond-il, il en fera suffisamment pour ne pas s'exposer au moindre blâme.

15        Il passa toute la journée chez le vavasseur ; à la tombée du jour, après avoir recommandé son hôte et la jeune fille à Dieu, il s'en alla ; il avait chargé son écuyer de porter l'écu qu'il avait pris au lieu du sien. Après une chevauchée qui dura toute la nuit, Lancelot et les siens arrivèrent, un peu avant le lever du soleil, à une lieue de Winchester. "Où désirez-vous que nous allions nous loger ? demanda le fils du vavasseur. – Ce qui me conviendrait le mieux, ce serait de trouver un endroit à proximité du lieu du tournoi et où nous pourrions être hébergés discrètement, parce que je ne veux pas entrer en ville. – Ma foi, vous avez de la chance, fait le jeune chevalier ; j'ai une tante qui habite non loin d'ici, à l'écart de la grand-route, en allant sur la gauche ; c'est une noble dame qui se fera une joie de nous accueillir : nous pouvons compter sur son hospitalité. – Ce sera un plaisir que de me rendre chez elle" déclare Lancelot.

16        Ils quittèrent donc le grand chemin et gagnèrent tout droit et sans se faire remarquer la maison de la dame. Sitôt qu'ils eurent mis pied à terre et qu'elle eut reconnu son neveu, elle laissa éclater une joie des plus vives : c'est qu'elle ne l'avait plus revu depuis qu'il avait été fait chevalier. "Où avez-vous été tout ce temps, mon cher neveu ? lui demanda-t-elle, et où avez-vous laissé votre frère ? Est-ce qu'il ne viendra pas au tournoi ? – Non, dame, il est resté chez nous parce qu'il ne se sentait pas bien. – Et qui est ce chevalier,[p.12] avec vous ? – Dieu m'en soit témoin, je l'ignore ; mais j'ai l'impression que c'est quelqu'un de brave et de valeureux ; c'est pourquoi je combattrai à ses côtés demain ; nous porterons les mêmes armes et nos chevaux auront des caparaçons identiques." La tante du chevalier s'empressa de s'avancer vers Lancelot, lui adressa poliment la parole et le traita avec honneur ; quand on lui eut dit qu'il avait chevauché la nuit durant, elle se hâta de l'emmener se coucher dans un bel et bon lit afin qu'il puisse se reposer. Il passa la journée chez elle et on ne les laissa manquer de rien, lui et le neveu de la dame. Le soir venu, les écuyers vérifièrent les armes de leurs maîtres, afin que rien n'y manquât. Le lendemain, dès l'aube, Lancelot se leva et alla entendre la messe dans la chapelle d'un ermite qui vivait non loin, dans un bois. Après avoir assisté à l'office et dit ses prières, comme un vrai chevalier chrétien se doit de le faire, il rentra chez son hôtesse et déjeuna avec celui qui allait être son compagnon au tournoi. Il avait dépêché son écuyer à Winchester pour savoir comment se répartiraient les jouteurs, entre ceux qui défendraient la cité et les autres. Le jeune homme se hâta si bien qu'il était de retour, avec les renseignements demandés, avant que Lancelot ait commencé de s'armer. "Seigneur, expliqua-t-il, il y a beaucoup de monde dans les deux camps parce que les chevaliers sont venus en nombre, du pays et d'ailleurs ; cependant, l'avantage est pour ceux de la ville, parce que les compagnons de la Table Ronde se sont rangés de leur côté. – Et Bohort, Lionel et Hector, sais-tu de quel parti ils sont ? – Ils combattent avec les gens de la cité, naturellement,[p.13] puisqu'ils appartiennent à la Table Ronde. – Et dans l'autre camp ? s'enquiert Lancelot. – Il y a les rois d'Ecosse, d'Irlande, de Galles et de Norgales, et beaucoup d'autres grands seigneurs ; mais il n'y a pas, parmi eux, d'aussi bons combattants que dans le camp d'en face ; ce sont des étrangers que l'occasion seule a réunis ; ils ne sont pas aussi habitués à se battre que les chevaliers du royaume de Logres, et ils ne les valent pas." Sur ce, Lancelot monta à cheval : "Tu ne viendras pas avec moi, dit-il à son écuyer, parce qu'on te reconnaîtrait et, du coup, moi aussi, ce que je veux surtout éviter." Il obéira de bonne grâce, répond-il, puisque c'est ce que son maître veut, mais il aurait préféré aller avec lui. Sans plus attendre, Lancelot se mit en route en même temps que le jeune chevalier et deux écuyers que ce dernier avait amenés avec lui. Quand ils arrivèrent à Winchester, le champ clos était déjà couvert de jouteurs et l'affrontement était général : l'ensemble des deux camps était aux prises. Mais ni monseigneur Gauvain, ni Gaheriet n'y participaient : le roi Arthur le leur avait interdit parce qu'il savait que Lancelot serait là et il ne voulait pas qu'ils en viennent à se blesser mutuellement s'ils se trouvaient face à face, craignant que brouille et ressentiment n'en soient la conséquence.

17        Arthur était monté au sommet de la plus haute tour de l'enceinte en compagnie d'un grand nombre de chevaliers, parmi lesquels Gauvain et Gaheriet, afin de regarder le tournoi.

          Or, le compagnon de Lancelot lui demanda dans quel camp ils allaient se ranger. "D'après vous, lesquels [p.14] ont le dessous ? – Les attaquants, il me semble, dit le jeune chevalier, parce qu'ils ont face à eux des adversaires aussi braves que valeureux et qui sont plus expérimentés. – Alors, prenons le parti des premiers : nous ne nous honorerions pas de prêter main-forte à ceux qui ont l'avantage." Il est d'accord avec lui, déclare le jeune homme.

18        Fermement campé dans ses étriers, Lancelot se met sur les rangs et frappe le premier chevalier qui se présente devant lui si rudement qu'il le renverse à terre ; poursuivant sa charge (sa lance était toujours intacte), il atteint le second adversaire à qui ni son écu, ni son haubert ne peuvent éviter une grave blessure - pas mortelle, cependant - au côté gauche ; sous la violence du choc, le chevalier est désarçonné, tandis que la lance de son assaillant vole en éclats. A cette vue, de nombreux jouteurs engagés dans le tournoi marquèrent un temps d'arrêt, et certains dirent que le jeune chevalier était l'auteur d'un bien beau coup. Quelques allèrent jusqu'à affirmer que c'était même le plus remarquable de la journée et que celui qui l'avait porté aurait du mal à renouveler son exploit.

          Cependant, le compagnon de Lancelot chargeait Hector qui s'était trouvé sur son chemin ; il brise sa lance sur la poitrine de son adversaire qui riposte par un coup porté avec tant de force, de sa lance courte à la hampe épaisse, qu'il fait s'écrouler au sol cheval et cavalier. "Voilà un des frères d'Escalot à terre !" commente-t-on à l'envi. Partout où ils allaient, ils étaient connus sous ce nom,[p.15] parce qu'ils portaient les mêmes armes et, à les voir, on prenait Lancelot pour l'un d'eux.

19        Voir un de ses hôtes aussi rudement désarçonné eut le don d'irriter ce dernier. Il chargea donc Hector après avoir empoigné une seconde lance, forte et résistante ; aucun des deux ne reconnut l'autre, parce qu'Hector, lui aussi, avait changé d'armes afin de participer au tournoi incognito. Le coup de Lancelot, dans lequel il met toute sa force, abat son adversaire au sol devant Galegantin le Gallois. Ce que voyant, monseigneur Gauvain qui, lui, avait reconnu Hector (il lui avait prêté les armes qu'il portait ce jour-là), déclare au roi que le chevalier aux armes rouges, avec la manche sur son heaume, n'est sûrement pas celui qu'il a cru : "Ce ne peut être qu'un autre, parce qu'aucun des frères d'Escalot n'est capable de porter pareils coups. – Et qui croyez-vous qu'il puisse être ? demande Arthur. – Je ne sais pas, seigneur, mais c'est un jouteur comme il en est peu." Cependant, Lancelot était parvenu à faire se relever son compagnon, malgré tous ceux qui le serraient de près et à le remettre en selle.

          Quant à Bohort, à force de parcourir le champ clos en tous sens, fendant la presse, arrachant heaume et écus, et désarçonnant ceux qui les portaient, il se trouva face à Lancelot. Ne le reconnaissant pas, au lieu de le saluer, il lui porta, de toutes ses forces un coup de lance au côté droit : après avoir traversé écu et haubert, la pointe s'enfonça profondément dans les chairs. Il était si fort et si fermement campé dans ses étriers que le choc [p.16] jeta à terre monture et cavalier et que, dans sa chute, son adversaire y eut sa lance brisée. Malgré sa blessure, Lancelot se releva rapidement et comme son cheval, grâce à sa vigueur et à son agilité, en avait fait autant, il se remit en selle, non sans suer de douleur et d'angoisse : celui qui l'a renversé de cette façon, se dit-il, n'a rien d'une mauviette : il n'a jamais rencontré de jouteur capable d'en faire autant. Mais, s'il le peut, il aura vite fait de lui rendre la monnaie de sa pièce. Il prend, des mains de son écuyer, une lance à la hampe épaisse et courte, et se dirige vers Bohort. Les voyant animés d'un égal désir d'en découdre, les tournoyeurs s'empressèrent de leur dégager la place, car ils s'étaient déjà si bien distingués l'un et l'autre qu'on voyait en eux les plus forts des deux camps. Lancelot charge de toute la vitesse de son cheval et va frapper Bohort si rudement qu'il le fait tomber de sa monture, la selle entre les cuisses, parce que la sous-ventrière de l'animal et ses sangles de poitrail s'étaient rompues.

          A cette vue, monseigneur Gauvain, qui avait reconnu Bohort déclare au roi que celui-ci n'a pas de honte à avoir de s'être fait désarçonner, "parce qu'il ne savait pas à quoi s'attendre et que le héros de ces deux joutes, comme Hector et comme lui, est un chevalier de première force ; et, sur ma tête, si vous n'aviez pas laissé Lancelot malade à Kamaalot, je dirais que c'était lui." En l'entendant tenir ces propos, Arthur réfléchit aussitôt qu'il ne devait pas se tromper. "Ma foi, mon cher neveu, répond-il avec un certain sourire, quel qu'il soit, ce chevalier a fort bien commencé ; mais d'après moi, il fera encore mieux pour finir."

20        [p.17] Une fois sa lance brisée, Lancelot dégaine son épée et commence d'en asséner de grands coups à droite et à gauche ; il arrache écus et heaumes, renverse les cavaliers, tue les chevaux : bref, à voir tant de prouesses, on crie au prodige. De leur côté, Bohort et Hector, qui s'étaient relevés et remis en selle, se comportent si bien qu'ils ne méritent que des éloges ; la vue de leurs exploits fait d'eux des modèles de bravoure et de valeur pour beaucoup de ceux, dans leur camp, qui ambitionnaient de remporter le tournoi. Ils parviennent même à prendre le dessus sur Lancelot et à le faire reculer, car ils le harcelaient et le serraient de si près qu'il n'arrivait pas à se dégager et se trouvait empêché de multiplier les actions d'éclat. Rien que de naturel à cela : il était très sérieusement blessé, affaibli par la perte de sang, et il avait affaire à deux chevaliers de première force. Cependant, malgré tous leurs efforts, il contraignit ceux de la cité à se réfugier à l'intérieur de l'enceinte après avoir subi beaucoup de pertes, tandis que tout l'avantage revenait aux autres. Quant à lui, on lui décerna, dans les deux camps, le prix du tournoi.

          "Assurément, seigneur", déclara Gauvain au roi quand la rencontre fut achevée, "je ne sais qui était ce chevalier qui arborait une manche sur son heaume, mais j'affirme que c'est lui le vainqueur et qu'il mérite de se voir reconnus l'honneur et la gloire dus à ce titre. Et je vous le dis, je n'aurai pas l'esprit  en paix avant d'avoir appris son identité, car je trouve qu'il a accompli des exploits exceptionnels. – Moi non plus, dit Gaheriet,[p.18] et je ne pense pas le connaître. Mais je n'hésite pas à dire que, Lancelot mis à part, c'est le meilleur chevalier que j'aie jamais vu et, selon moi, le plus fort au monde."

21        Voilà les propos que les deux frères tinrent sur Lancelot ; après quoi, ils réclamèrent leurs chevaux dans l'intention d'aller s'enquérir du chevalier et de faire sa connaissance, et descendirent de la tour jusqu'en bas dans la cour.

          De son côté, Lancelot, voyant que le camp de la cité était définitivement vaincu, dit à son jeune compagnon qu'il ne leur restait qu'à s'en aller, puisque rester davantage ne leur ferait rien gagner de plus. Ils partirent aussitôt à bonne allure, laissant derrière eux un de leurs écuyers qui avait reçu un coup de lance mortel en pleine poitrine, malencontreusement porté par un chevalier. Le frère d'Escalot demanda à Lancelot dans quelle direction il voulait aller. "J'aimerais trouver un endroit où je puisse me reposer une huitaine de jours, ou peut-être plus ; car, blessé comme je le suis, chevaucher n'est rien moins qu'indiqué. – En ce cas, retournons chez ma tante, là où nous avons déjà couché : ce n'est pas loin et nous y aurons toute la tranquillité nécessaire." Lancelot acquiesça et il s'enfonça sans attendre avec son compagnon dans les halliers car il pensait qu'il se trouverait bien, dans la maison du roi, quelqu'un qui le suivrait afin de savoir qui il était, puisque nombreux étaient ceux, de la Table Ronde ou pas, qui l'avaient observé lors du tournoi. Ils chevauchèrent rapidement, avec l'écuyer qui leur restait, jusqu'à ce qu'ils arrivent là où ils avaient fait étape la nuit précédente. On aida Lancelot qui était en sang - sa blessure était très grave - à descendre de cheval. Lorsque le maître des lieux vit cette plaie, il en conçut beaucoup d'inquiétude et se hâta de faire venir un vieux chevalier [p.19] qui habitait non loin et qui avait l'habitude de soigner les blessés : il s'y entendait mieux que personne dans le pays ; après avoir examiné Lancelot, il assura qu'avec l'aide de Dieu il le guérirait, mais que cela prendrait du temps, car sa plaie était étendue et profonde.

22        Lancelot trouva donc ainsi à se faire soigner, et ce fut une chance parce que, s'il avait tardé, sa vie aurait été en danger ; cette blessure, qu'il devait à son cousin Bohort le força à rester chez son hôte pendant six semaines, sans pouvoir sortir, ni porter les armes.

          Mais le conte cesse ici de parler de lui et revient à monseigneur Gauvain.

II La demoiselle d'Escalot

23        Il rapporte que, après s'être mis en selle pour aller à la recherche du vainqueur du tournoi, Gauvain et Gaheriet prirent la direction dans laquelle, selon eux, il était parti. Après avoir parcouru à peu près deux lieues anglaises à une telle allure que, s'ils avaient pris le bon chemin, ils l'auraient eu rattrapé, ils rencontrèrent deux écuyers, à pied et menant grand deuil, qui portaient le corps d'un chevalier qui venait de se faire tuer. Gauvain et Gaheriet s'avancèrent droit sur eux et leur demandèrent s'ils avaient croisé deux chevaliers en armes rouges dont l'un arborait sur son heaume la manche d'une demoiselle. Les écuyers répondirent qu'ils avaient vu beaucoup de chevaliers qui revenaient du tournoi, mais aucun qui corresponde à cette description.[p.20] "Cela nous montre qu'à coup sûr ils ne sont point passés par ici, dit Gaheriet à son frère ; s'ils l'avaient fait, étant donné la vitesse à laquelle nous avons galopé, nous les aurions rejoints depuis longtemps. – Je regrette de ne pas les trouver. Oui, vraiment, cela me désole, car cet homme est un si brave et valeureux chevalier que faire sa connaissance m'aurait comblé ; et si je l'avais eu ici, avec moi, je n'aurais eu de cesse de l'avoir conduit à Lancelot du Lac pour qu'ils fassent connaissance à leur tour." Ils demandèrent alors aux écuyers qui était celui dont ils transportaient le cadavre. "Un chevalier, firent-ils. – Et qui l'a mis dans cet état ? – C'est un sanglier, au cours d'une chasse, à la lisière de cette forêt." Et ils indiquèrent la direction de l'endroit, à une bonne lieue de là. "Quel dommage ! fait Gaheriet. Il avait l'air capable de devenir un vrai preux !"

24        Sur ce, ils quittèrent les écuyers et repartirent pour Winchester où ils n'arrivèrent pas avant la nuit tombée. Le roi, voyant Gauvain de retour, lui demanda aussitôt s'il avait retrouvé le chevalier. "Non, seigneur, il a pris un autre chemin." Cette réponse fit sourire Arthur, ce qui n'échappa point à son neveu : "Mon cher oncle, lui dit-il, ce n'est pas la première fois que je vous vois sourire quand il est question de ce chevalier. – Et vous, ce n'est pas la première fois que vous êtes à sa recherche ni la dernière, d'après moi." Comprenant que le souverain sait de qui il s'agit, Gauvain le questionne : "Ah ! Puisque vous le [p.21] connaissez, seigneur, dites-moi son nom. – Pas pour le moment : comme il veut rester incognito, ce serait assurément une grossièreté sans exemple de ma part que de dévoiler son identité, que ce soit à vous ou à quelqu'un d'autre. Je resterai donc bouche cousue, mais vous n'y perdrez pas grand-chose, parce que vous saurez bientôt qui il est. – Ma foi, intervient Galegantin le Gallois, qui il est, je l'ignore ; mais ce que je peux vous assurer, c'est que, lorsqu'il a quitté le lieu du tournoi, il était très grièvement blessé et il perdait tellement de sang qu'on pouvait le suivre à la trace, à cause d'une blessure que lui avait infligé monseigneur Bohort à la joute. – C'est bien vrai ? interroge le roi. – Tout ce qu'il y a de plus vrai, seigneur. – Alors, sachez, dit le roi à Bohort, que vous n'aurez jamais, de toute votre vie, à vous repentir davantage d'avoir blessé un chevalier ; et s'il en meurt, cela se retournera contre vous !" Hector, s'imaginant qu'il avait tenu ces propos pour accabler Bohort, intervient vivement : "Seigneur, dit-il à Arthur sur un ton de colère et plein de ressentiment, si ce chevalier doit mourir de cette blessure, eh bien, qu'il meure ! Il n'y a pas là de quoi nous faire peur et aucun ennui ne nous en adviendra !" Le roi ne répondit pas, mais son visage se crispa d'inquiétude et de chagrin à la pensée que Lancelot avait quitté le tournoi sérieusement blessé car il craignait qu'il ne fût en danger de mort.

25        Ce soir-là, le chevalier à la manche, qui avait remporté le tournoi, fut l'objet de toutes les conversations. On avait grande envie de savoir qui il était, mais les curieux demeurèrent dans l'ignorance : le roi garda si bien pour lui ce qu'il savait [p.22] qu'il ne souffla mot de rien avant d'être de retour à Kamaalot.

          Le lendemain de la rencontre, tout le monde quitta Winchester et, avant de partir, on fit crier un autre tournoi qui devait se tenir dans un mois à partir du lundi suivant, devant Tannebourg, une ville forte très bien située et défendue, à la frontière du royaume de Norgales.

          De Winchester, Arthur gagna Escalot où il avait aperçu Lancelot à l'aller et se logea  au château avec nombre de ses chevaliers. Mais le hasard fit que monseigneur Gauvain descendit dans la maison où Lancelot avait passé la nuit, et on dressa son lit justement dans la chambre où il avait laissé son écu accroché. Ce soir là, comme il était un peu fatigué, il ne se rendit pas à la cour, mais resta dîner chez son hôte avec son frère Gaheriet, ainsi que Mordret et un groupe de chevaliers assez nombreux pour lui tenir compagnie. Quand ils se furent attablés, la jeune fille qui avait donné sa manche à Lancelot demanda à Gauvain ce qui s'était passé au tournoi, si ç'avait été une rencontre digne d'intérêt et si on y avait frappé de beaux coups. "Je peux vous assurer, demoiselle, que nous avons eu le tournoi le plus réussi que j'aie vu depuis longtemps. Le vainqueur a été un chevalier à qui j'aimerais ressembler, car j'ai rarement rencontré jouteur aussi brave et valeureux que lui. Mais j'ignore qui il est et comment il s'appelle. – Et quelles armes portait-il ? – Elles étaient rouges unies et il avait sur son heaume la manche - je ne sais si c'était d'une dame ou d'une demoiselle -[p.23] et je vous assure que, si j'étais une femme, je voudrais que cette manche là fût la mienne, et que celui qui l'arborait m'aimât d'amour, parce que, de toute ma vie, je n'en ai jamais vu dont il ait été fait meilleur usage." Ces propos mirent la jeune fille au comble de la joie, mais elle n'osa pas le montrer devant ceux qui étaient là. Elle assura le service de table pendant tout le repas, parce que telle était la coutume à cette époque au royaume de Logres : lorsque des chevaliers errants recevaient l'hospitalité chez un homme de haut rang, s'il y avait une demoiselle dans sa maisonnée, elle était d'autant plus tenue de servir les invités qu'elle était elle-même de plus noble lignée - et elle ne devait pas s'asseoir à table avant qu'ils aient fini de manger. C'est donc ce qu'elle fit pour monseigneur Gauvain et ses compagnons. Elle était si belle et si joliment faite qu'on n'aurait guère pu trouver plus séduisante jeune fille. Aussi, Gauvain prit grand plaisir à la regarder tout le temps qu'elle assura son service et il se disait que le chevalier qui pourrait obtenir ses faveurs et prendre son plaisir avec elle aurait bien de la chance.

26        Après le dîner, le maître de maison alla prendre l'air dans le pré, derrière chez lui ; sa fille l'accompagnait. Il y retrouva Gauvain et les siens qui se divertissaient ensemble, et qui se levèrent pour la saluer. Gauvain les invita tous deux à s'asseoir, le chevalier à sa droite et la jeune fille à sa gauche, et ils se mirent à parler à bâtons rompus ; puis Gaheriet entraîna leur hôte un peu plus loin, tout en lui posant des questions sur les coutumes du lieu, auxquelles il répondit en détail. De son côté, Mordret s'était écarté de Gauvain [p.24] pour lui permettre de s'entretenir en tête-à-tête avec la demoiselle, s'il en avait envie. Dès qu'il se vit seul avec elle il lui adressa en effet la parole pour la prier de lui accorder son amour. "Qui êtes-vous ? s'enquit-elle. – Un chevalier du nom de Gauvain, et je suis le neveu du roi Arthur. Si vous le vouliez bien, je serais votre amoureux : aussi longtemps que notre sentiment partagé durera, je m'engage à n'aimer que vous, à me comporter comme votre chevalier servant et à faire tout ce que vous voudrez. – Ne vous moquez pas de moi, monseigneur, réplique-t-elle. Je sais bien que vous êtes un trop puissant baron pour aimer une humble demoiselle comme moi ; cela étant, si, malgré tout, vous étiez épris de moi, c'est plutôt pour vous que j'en serais fâchée. – Et pourquoi cela, demoiselle ? – Parce que, même si vous m'aimiez à en mourir, vous n'obtiendriez rien de moi, vu que j'aime un chevalier à qui, pour rien au monde, je ne serais infidèle ; je suis encore pucelle et, avant de le voir, je n'avais jamais été amoureuse ; mais lui, je l'ai aimé au premier regard ; je l'ai prié de combattre pour l'amour de moi au tournoi de Winchester et il m'a promis de le faire. Et qu'il en soit remercié : il s'y est si bien distingué qu'il faudrait être une fille sans vergogne pour l'abandonner et vous prendre en échange ; car il n'est ni moins bon chevalier que vous, ni moins renommé aux armes, ni moins beau, ne vous en déplaise. Sachez donc que ce serait peine perdue de me prier d'amour : il est le seul que je ne repousserai pas, lui que j'aime de tout mon cœur [p.25] et que j'aimerai tous les jours de ma vie." Ce fier refus eut le don de dépiter Gauvain : "Donnez-moi au moins une chance, par amitié et par courtoisie, de faire la preuve que je vaux mieux que lui aux armes : et si je l'emporte, laissez-le et prenez-moi plutôt à sa place. – Comment, seigneur chevalier ! Vous imaginez-vous que j'irais risquer d'être responsable de la mort de deux des meilleurs chevaliers en ce monde ? – Compte-t-il vraiment parmi eux, demoiselle ? – Il n'y a pas longtemps, j'ai entendu témoigner qu'il était même le meilleur de tous. – Et comment s'appelle-t-il, votre ami, demoiselle ? – Son nom, je ne vous le dirai pas, mais je vous montrerai son écu qu'il a laissé ici quand il est parti pour Winchester. – J'aimerais le voir, en effet, parce que si ce chevalier est aussi valeureux que vous le dites, il est impossible que je ne le reconnaisse pas à l'écu qu'il porte. – Vous n'aurez qu'à regarder quand vous irez vous coucher : il est accroché dans votre chambre, à côté du lit." Il n'aura donc pas longtemps à attendre, répond-il.

27        Il se lève aussitôt et tout le monde en fait autant quand on le voit prêt à s'en aller. Tenant la jeune fille par la main, il rentre dans la maison, suivi des autres ; elle le conduit dans la chambre, où cierges et torches brûlaient à foison : on y voyait si clair qu'on se serait cru à une illumination. "Voici, dit-elle en le montrant à Gauvain, l'écu de [p.26] mon bien-aimé. Regardez si vous le connaissez et si, en ce cas, vous êtes d'accord pour le considérer comme le meilleur chevalier au monde."

          Au premier coup d'œil, Gauvain reconnut l'écu de Lancelot. Stupéfait, il eut un mouvement de recul. Comme il regrettait ce qu'il avait dit ! "Et si Lancelot venait à l'apprendre !" se disait-il non sans crainte. Malgré tout, s'il pouvait se réconcilier avec la jeune fille, il serait tiré d'affaire. "Au nom de Dieu, demoiselle, ne m'en veuillez pas pour les propos que je vous ai tenus : je reconnais que j'avais tort et que vous étiez dans le vrai. Celui que vous aimez est bien le premier des chevaliers en ce monde, et n'importe quelle demoiselle qui voudrait vraiment aimer d'amour devrait me le préférer, car il est meilleur chevalier que moi, plus beau, plus aimable, en un mot, plus exemplaire en tout que je ne le suis. Si j'avais imaginé qu'il s'agissait de lui et que vous ayez placé si haut votre cœur, jamais je n'aurais eu l'audace de vous prier d'amour et de vous demander vos faveurs. Cependant, je vous affirme sincèrement que, sans cet obstacle, nul amour ne m'aurait comblé comme le vôtre, si vous me l'aviez accordé. Certes, si monseigneur Lancelot vous aime autant que, je le crois, vous, vous l'aimez, jamais dame ou demoiselle n'a eu autant de chance. Et s'il m'est arrivé de prononcer des paroles qui vous aient déplu, je vous en supplie, pardonnez-moi au nom de Dieu et n'en dites rien, ni à lui, ni à personne. – Je le fais du fond du cœur, n'en doutez pas."

28        Se voyant assuré de son silence, Gauvain l'interroge : "S'il vous plaît, demoiselle, voudriez-vous me dire [p.27] quelles armes monseigneur Lancelot portait au tournoi ? – Un écu rouge, seigneur ; le caparaçon de son cheval l'était également, et il avait une manche de soie sur son heaume, que je lui avais donnée en gage d'amour. – Sur ma tête, voilà des indications qui ne trompent pas ! Il y était et je l'ai vu exactement comme vous venez de me le décrire. Maintenant, je suis plus persuadé qu'avant de son amour pour vous : sinon, il n'en aurait pas arboré pareille enseigne. Je pense que vous devez être fière d'être aimée de quelqu'un d'aussi accompli ; et je suis d'autant plus content de savoir ce qu'il en est qu'il s'est toujours montré si discret avec tout le monde qu'à la cour on n'était même pas sûr qu'il fût amoureux. – Cela vaut mieux, seigneur : vous n'ignorez pas que les amours dont on parle au grand jour ont moins de prix."

29        La demoiselle se retira alors, escortée de Gauvain qui alla se coucher. Il passa une grande partie de la nuit à penser à Lancelot : il avait du mal à imaginer que celui-ci aspirât à aimer quelqu'un qui ne fût pas une très grande dame et du plus haut rang. "Cependant, je ne peux pas le blâmer, s'il est amoureux de cette demoiselle car elle est si belle et si séduisante à tous égards que, le plus grand seigneur en ce monde lui eût-il donné son cœur, à mon avis, il l'aurait bien placé."

30        Ces pensées le tinrent longtemps éveillé ; il se leva dès l'aube, ainsi que les autres, et monta à cheval : c'était un ordre du roi qui ne voulait pas s'attarder davantage.[p.28] Quand tous furent prêts, monseigneur Gauvain se rendit auprès de son hôte qu'il remercia beaucoup pour son chaleureux accueil et recommanda à Dieu ; puis il vint à la jeune fille : "Demoiselle, je vous recommande à Dieu. Comptez sur moi pour être votre chevalier servant partout où je me trouverai : si loin que je sois, si vous avez besoin de mon aide, je ferai tout pour accourir à votre demande. Et saluez monseigneur Lancelot de ma part : je suis sûr que vous le verrez avant moi." Elle ne manquera pas de le faire, promet-elle, dès qu'elle en aura l'occasion. Après l'avoir remerciée, il partit à cheval. Son oncle l'attendait dans la cour, en selle lui aussi, au milieu d'une foule de chevaliers. Ils se saluèrent et partirent aussitôt tout en parlant de choses et d'autres.

          "Seigneur, demande Gauvain, savez-vous qui est le vainqueur du tournoi, ce chevalier aux armes rouges avec la manche sur son heaume ? – Pourquoi cette question ? – Parce que je crois que vous n'en connaissez pas la réponse. – Mais si ! Je sais qui il est et c'est vous qui l'ignorez ; et pourtant, à voir les prodiges qu'il faisait, vous auriez dû le reconnaître, car il n'y a que lui pour en être capable. – Je l'aurais dû, en effet : ce n'était pas la première fois que je le voyais accomplir autant d'exploits ; mais ses armes de nouveau chevalier m'en ont empêché. Cela étant, ce que j'ai appris depuis fait que, maintenant, je sais, à coup sûr, de qui il s'agit. – Et de qui donc ?[p.29] Je saurai si vous dites vrai. – De monseigneur Lancelot du Lac, seigneur. – C'est exact. Il est venu incognito au tournoi pour éviter qu'on ne refuse de jouter contre lui si on le reconnaissait. Il est bien vrai qu'il est le meilleur chevalier de notre temps et l'homme le plus exemplaire qui soit. Quand je pense ! Si j'avais écouté Agravain, je l'aurais fait mettre à mort. J'aurais été déshonoré aux yeux de tous, si je m'étais rendu coupable d'une aussi perfide trahison. – Assurément ! Mais répétez-moi donc ce que vous avait dit mon frère. – Volontiers : il est venu me trouver l'autre jour et il s'est déclaré stupéfait que je supporte de garder Lancelot auprès de moi, alors qu'il me couvrait de honte en me trompant avec ma femme ; il m'a affirmé sans ménagement qu'il avait partagé son lit et que, je pouvais en être sûr, la seule raison qui l'avait fait rester à Kamaalot, c'était de pouvoir la retrouver librement quand je serais parti pour le tournoi. Voilà tout ce dont votre frère a essayé de me persuader. Quelle honte pour moi, si j'avais fait crédit à ce mensonge ! En effet, s'il avait été amoureux d'elle, il n'aurait pas bougé tout le temps de mon absence, pour pouvoir faire ce qu'il voulait avec elle ; au lieu de quoi, il est allé à Winchester. – S'il est resté après notre départ, c'était seulement pour y venir en passant inaperçu. Vous pouvez désormais vous rendre compte que c'est bien là la vérité. Gardez-vous de faire confiance à qui vous tient pareils propos :[p.30] Lancelot, je vous en donne ma parole, n'a jamais pensé à aimer la reine. Il est amoureux, je le sais, d'une demoiselle dont la beauté n'a guère d'égale au monde : elle est encore pucelle et partage ses sentiments. Et on se rappelle aussi son grand amour pour la fille du roi Pellès, la mère de Galaad, ce parfait chevalier qui a mené à bonne fin les aventures du Saint Graal. – Même s'il était vrai qu'il fût épris de la reine, j'aurais peine à croire qu'il soit assez déloyal pour me déshonorer avec elle ; comment le cœur d'un tel preux s'abaisserait-il à trahir ? Il faudrait assurément que le diable et toute son engeance s'en mêlent."

          Voilà ce que le roi Arthur disait de Lancelot. Quant à Gauvain, il répétait à son oncle qu'il pouvait être tranquille : jamais Lancelot n'avait conçu pour la reine cette passion coupable dont Agravain l'avait accusé. "Et j'irai jusqu'à dire, ajouta-t-il, que si quelqu'un, si fort chevalier soit-il, se présentait pour lui demander de s'en défendre, je soutiendrais sa cause par les armes, tant je suis convaincu de son innocence. – On aurait beau y revenir tous les jours, si je n'avais pas de preuves plus convaincantes qu'à présent, je n'en croirais rien. Qu'en dites-vous ?" Gauvain lui conseilla vivement de rester dans ces bonnes dispositions…

31        … et ils s'en tinrent là. Ils rentrèrent à Kamaalot par petites étapes et, dès qu'ils eurent mis pied à terre, nombreux furent ceux qui leur posèrent des questions sur le tournoi : qui avait été le vainqueur ? demandaient-ils. Seuls, le roi, Gauvain et Girflet auraient été en mesure de leur répondre, mais ils ne voulaient pas encore le révéler, sachant que Lancelot souhaitait qu'on ignorât que c'était lui. C'est pourquoi [p.31] Gauvain déclara à la reine qu'ils ne savaient pas vraiment qui il était, "sans doute un chevalier étranger. Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il portait des armes rouges et, sur son heaume, une manche de dame ou de demoiselle en guise d'oriflamme." Guenièvre en conclut aussitôt que ce n'était pas Lancelot, parce qu'elle ne l'imaginait pas, arborant à un tournoi un emblème qui ne serait pas venu d'elle. Elle ne chercha donc pas à en savoir plus, mais demanda à Gauvain si Lancelot avait participé à la rencontre. "S'il y était et si je l'ai vu, dame, je ne l'ai pas reconnu ; et pourtant, nous connaissons si bien ses armes que nous n'aurions pas eu de mal à le faire, s'il s'était trouvé là - à moins qu'il ne soit venu incognito. D'ailleurs, s'il y avait été, je suis persuadé que ç'aurait été lui le vainqueur. – Je vous assure qu'il s'y est rendu, mais qu'il a, en effet, pris toutes ses précautions pour n'être pas reconnu. – Alors, dame, moi je vous assure que c'est lui le chevalier en armes rouges et le vainqueur du tournoi. – Voyons, c'est impossible, objecte la reine : il n'est pas assez lié à quelque dame ou demoiselle que ce soit pour arborer son emblème.

32        – Dame, fait Girflet en intervenant dans leur discussion, vous pouvez être sûre que ce chevalier est bel et bien Lancelot : quand il s'est retiré, après avoir été reconnu comme le vainqueur du tournoi, je l'ai suivi pour en avoir le cœur net ; armé comme il l'était, il avait si bien réussi à donner le change que, jusque là, il me restait des doutes. Mais lorsqu'il est parti - en compagnie d'un chevalier qui portait les mêmes armes que lui -, il était gravement blessé et j'ai réussi à entrevoir son visage.[p.32] – Croyez-vous qu'il dise vrai ? demande la reine à Gauvain. Sur la foi que vous devez à monseigneur le roi, parlez, si, par hasard, vous êtes au courant de quelque chose. – Ainsi adjuré, dame, je ne peux rien vous cacher. C'était bien Lancelot en personne, ce chevalier aux armes rouges avec la manche sur son heaume, qui a remporté le tournoi."

          Sans en écouter davantage, Guenièvre, en larmes, se réfugie dans sa chambre. "Hélas, mon Dieu, gémissait-elle, comme il m'a bassement trompée, celui que je croyais incapable d'être infidèle, et pour l'amour de qui je suis allée jusqu'à déshonorer le meilleur des époux en ce monde ! Hélas, mon Dieu, sur la loyauté de quel homme, de quel chevalier pourra-t-on compter quand la trahison s'est logée dans le cœur du meilleur parmi les meilleurs ?" Si elle disait tout cela, c'est parce qu'elle était persuadée que Lancelot l'avait délaissée pour l'amour de celle dont il arborait la manche au tournoi. Elle en était si bouleversée que tout ce qu'elle voyait à faire, c'était de se venger, à la première occasion, de lui ou de la demoiselle. Ce que lui avait appris Gauvain la remplissait de chagrin parce qu'elle n'aurait jamais imaginé que Lancelot pût penser à aimer une autre femme qu'elle. Elle fit triste mine pendant toute la journée ; c'en était fini pour elle des jeux et des rires.

33        Dès le lendemain, de retour du tournoi, Bohort, Lionel, Hector et les autres compagnons arrivèrent à la cour et allèrent s'héberger au château royal : c'étaient toujours chez le souverain qu'ils trouvaient gîte [p.33] et couvert quand ils y venaient. Hector se mit à demander à tous ceux qui étaient restés avec la reine quand eux-mêmes étaient partis pour Winchester ce que Lancelot était devenu depuis qu'ils l'avaient laissé à Kamaalot. "Il nous a quittés le lendemain, en emmenant avec lui un seul écuyer ; depuis, nous ne l'avons plus revu et nous sommes sans nouvelles de lui."

34        Lorsque Guenièvre apprit que le frère de Lancelot et ses cousins étaient de retour, elle fit venir Bohort : "Etiez-vous à cette rencontre ? demanda-t-elle. – Oui, dame. – Et y avez-vous vu votre cousin Lancelot ?  – Non, dame, il n'y était pas. – Oh si ! Je vous l'affirme. – Sauf votre respect, il n'y était pas, dame ; sinon, je l'aurais reconnu et il m'aurait parlé. – Eh bien, il y était quand même, à telle enseigne qu'il portait des armes rouges unies et une manche de dame ou de demoiselle sur son heaume ; c'est le chevalier qui a remporté le tournoi. – Mon Dieu, pourvu que ce ne soit pas mon cousin ! D'après ce qu'on m'a dit, celui dont vous parlez a quitté le tournoi grièvement blessé, par suite d'un coup que je lui ai porté au côté gauche, en joutant contre lui. – Dommage que vous ne l'ayez pas tué, parce qu'il s'est montré avec moi d'une déloyauté dont je ne l'aurais jamais cru capable. – Comment cela ?" La reine lui expliqua alors ce qu'elle croyait être la vérité. "Dame", rétorqua-t-il, quand elle lui eut dit tout ce qu'elle avait sur le cœur, "ne croyez pas que les choses se soient passées ainsi [p.34] tant que vous n'en aurez pas de meilleures preuves. Car - Dieu m'assiste ! - je ne peux me persuader qu'il vous ait pareillement manqué de parole. – La vérité, c'est qu'une dame ou une demoiselle a dû le surprendre en usant de sortilèges ou en lui faisant boire quelque breuvage magique ; et le résultat, c'est que, de toute ma vie, il ne sera pas question de nous réconcilier : si par hasard, il revenait à la cour, je lui refuserais l'accès de la demeure de monseigneur le roi et je lui interdirais d'avoir jamais l'audace d'y remettre les pieds. – Faites comme vous l'entendez, dame, mais je vous garantis que mon seigneur n'a jamais songé à faire ce dont vous l'accusez. – Il a pourtant bien montré, à ce tournoi, qu'il en était capable, et je regrette que la preuve en soit si manifeste. – S'il est tel que vous le décrivez, il n'a jamais rien fait qui me désole autant ; quitte à offenser quelqu'un, vous êtes la dernière à qui il aurait dû s'en prendre."

          Bohort et ses compagnons demeurèrent deux semaines au château ; contrairement à leur habitude, ils faisaient triste figure et ne parlaient guère, parce qu'ils voyaient combien la reine était affligée. Pendant tout ce temps, parmi ceux qui passèrent par la cour, nul ne put donner des nouvelles de Lancelot : on ne l'avait aperçu nulle part ; le roi Arthur n'y comprenait rien !

35        Un jour où, assis dans l'embrasure d'une fenêtre, il parlait de choses et d'autres avec Gauvain, il exprima son étonnement: "Je ne vois vraiment pas, mon cher neveu, où Lancelot peut s'attarder pareillement ; il y a longtemps qu'il ne s'est pas tenu éloigné de ma cour comme cette fois-ci. – Seigneur, fit Gauvain un sourire sur les lèvres,[p.35] croyez bien que, là où il se trouve, il n'a garde de s'ennuyer ; sinon, nous n'en serions pas à l'attendre encore ; d'ailleurs, rien là que de naturel, car ce lieu aurait de quoi plaire au plus grand seigneur qui soit, s'il y avait mis son cœur comme Lancelot y a mis le sien, d'après ce que je pense." A ces mots, brûlant de curiosité, Arthur demande à Gauvain de lui parler franchement, sur sa foi - qu'il lui a engagée par serment. "Je vais vous dire ce que je crois être la vérité, seigneur, mais que cela reste entre nous : si je pensais que quelqu'un d'autre puisse venir à l'apprendre, je me tairais." Le roi lui promet qu'il ne répètera rien. "La vérité, c'est que monseigneur Lancelot est resté à Escalot à cause d'une demoiselle dont il est amoureux. Quand nous y sommes passés en revenant du tournoi, il n'y a pas longtemps, j'ai trouvé que, vraiment, il y avait peu de pucelles, au royaume de Logres, qui soient capables de rivaliser en beauté avec elle, et je l'ai jugée  si séduisante que je l'ai priée d'amour ; mais elle m'a éconduit en m'affirmant qu'un chevalier plus beau et plus valeureux que moi l'aimait. Je n'avais qu'une envie : savoir de qui il s'agissait, mais j'ai eu beau insister, elle s'est refusée à me dire son nom ; elle a seulement consenti à me montrer son écu, qu'au premier coup d'œil j'ai reconnu pour celui de Lancelot. Je lui ai demandé, par amitié, de me confier quand cet écu avait été laissé là et elle m'a répondu que son ami l'y avait déposé [p.36] en se rendant au tournoi de Winchester, et qu'il avait emporté à la place les armes d'un de ses frères qui étaient rouges unies ; quant à la manche qu'il arborait sur son heaume, c'est elle qui la lui avait donnée."

36        La reine, plongée dans ses pensées, se tenait accoudée à une fenêtre voisine et elle avait entendu toute la conversation. "Qui est cette jeune personne que vous trouvez si belle, cher neveu ? vint-elle demander à Gauvain. – La fille du vavasseur d'Escalot, dame. Que Lancelot soit amoureux d'elle est facile à comprendre : elle est vraiment d'une beauté sans pareille. – C'est entendu ! Mais, objecte Arthur, je serais quand même surpris qu'il ait donné son cœur à une femme qui ne fût pas de très haute noblesse, ni de très haut rang. La vérité, c'est qu'il tarde à revenir pour une autre raison : d'après ce que je sais du coup que son cousin Bohort lui a porté au tournoi, il doit être obligé de garder le lit, parce qu'il n'est pas remis de sa blessure.  – Ma foi, c'est très possible, admet Gauvain, et je me demande qu'en penser, sauf que, s'il allait mal, il nous l'aurait fait savoir ; ou, du moins, il aurait prévenu son frère Hector et ses cousins qui sont ici."

          Ils continuèrent leur discussion jusqu'au moment où la reine les quitta, au comble de l'inquiétude et du chagrin, persuadée que Gauvain avait dit vrai au sujet de la demoiselle et de Lancelot ; quand elle se fut retirée dans sa chambre, elle pria Bohort de venir lui parler, ce qu'il fit aussitôt. "Bohort", lui dit-elle dès qu'elle le vit entrer, je sais la vérité sur votre seigneur, je veux dire votre cousin : il est resté à Escalot auprès d'une demoiselle qu'il aime d'amour. Nous pouvons considérer qu'il est perdu, pour vous comme pour moi, car elle l'a si bien séduit que,[p.37] même s'il le voulait, il serait incapable de se séparer d'elle. C'est ce que vient d'affirmer, devant le roi et en ma présence, un chevalier à la parole duquel vous-même feriez crédit ; il nous a garanti que c'était la pure vérité. – Assurément, dame, j'ignore qui est ce chevalier qui a dit tout cela ; mais, eût-il l'habitude de ne jamais mentir, je suis sûr que, sur ce point, il l'a fait, parce que, je suis bien placé pour le savoir, mon seigneur est un trop noble cœur pour s'abaisser à pareille vilenie. Je vous en prie, dites-moi qui a tenu ces propos : je me charge de lui infliger sans attendre le plus sanglant des démentis. – Vous n'en apprendrez pas plus de moi, mais - je le répète -  jamais je ne me réconcilierai avec Lancelot. – Vous m'en voyez navré, dame ; mais, puisque vous haïssez tant mon seigneur, nous n'avons pas de raison, Lionel, Hector et moi, de demeurer ici. Je vous recommande donc à Dieu et prends congé de vous ; nous partirons demain matin. Nous irons à sa recherche et, s'il plaît à Dieu, nous parviendrons à le retrouver ; nous nous mettrons au service de quelque grand seigneur, en ce pays, si cela lui agrée ; et s'il ne veut pas s'y attarder davantage, nous rentrerons sur nos terres auprès de nos hommes qui nous attendent avec impatience, parce qu'il y a longtemps qu'ils ne nous ont pas vus. Il faut que vous le sachiez, dame, nous ne serions pas restés aussi longtemps au royaume de Logres, si ce n'avait été pour l'amour de lui ; et lui-même n'y serait pas resté aussi longtemps après la quête du Saint Graal, si ce n'avait été pour l'amour de vous. Soyez sûre qu'il vous a aimée plus fidèlement que jamais chevalier n'a aimé dame ni demoiselle."[p.38] Ces paroles bouleversent tant la reine qu'elle ne peut retenir ses larmes, et quand elle arrive à parler, c'est pour maudire le moment où elle a appris ces nouvelles qui, dit-elle l'ont anéantie. Puis s'adressant à Bohort : "Comment, seigneur, vous allez me quitter ainsi ? – Oui, dame, c'est tout ce qu'il me reste à faire."

          Sur ce, il se retire et s'en va retrouver son frère et Hector à qui il rapporte ce que la reine lui a dit. Comme ils ne savaient à qui s'en prendre, leur embarras était grand ; ils s'entendaient seulement pour maudire le jour où Lancelot avait fait la connaissance de la reine. "Prenons congé du roi, leur dit Bohort, partons d'ici et mettons-nous en quête de monseigneur Lancelot jusqu'à ce que nous le retrouvions ; si nous pouvions le ramener au royaume de Benoÿc ou de Gaunes, ce serait la meilleure action de notre vie, parce que, dès lors, nous n'aurions plus de soucis à nous faire, s'il pouvait vivre sans la reine." Hector et Lionel approuvèrent, et ils allèrent demander congé au roi pour se mettre en quête de Lancelot, ce qu'il leur accorda bien à contrecœur, car il aimait beaucoup les avoir auprès de lui, de même que Bohort qui, à cette époque, jouissait dans le royaume d'une renommée sans égale, pour ses qualités et ses exploits de chevalier, et pour la sainteté de sa vie.

37        Le lendemain, le lignage du roi Ban quitta la cour, et ils prirent le chemin le plus direct vers Escalot ; ils s'enquirent de Lancelot partout où ils pensaient avoir une chance d'obtenir des renseignements, mais nul ne put les informer. Ils avaient beau le chercher, plus ils posaient de questions, moins ils obtenaient de réponses.[p.39] Au bout de huit jours, ils n'avaient rien appris. "Inutile de nous obstiner, dirent-ils en voyant ce qu'il en était, nous n'arriverons pas à le trouver avant le prochain tournoi, mais là, il viendra sans faute s'il est dans les parages et libre de ses mouvements." Comme la rencontre devait avoir lieu dans six jours, ils s'hébergèrent en attendant au château d'Athéan qui se trouvait à une étape de Tannebourg.

          Le roi de Norgales séjournait alors dans l'un de ses châteaux, à huit lieues de là. Dès qu'il apprit l'arrivée de la parentèle du roi Ban - ces chevaliers d'une renommée sans égale qui dépassaient tous les autres par leur bravoure et leurs exploits -, il alla leur rendre visite car il désirait vivement devenir leur ami et, si cela avait été possible, il aurait beaucoup aimé pouvoir compter sur eux lors du tournoi, contre le roi Arthur et ceux de son camp. Quand ils surent qu'il venait les voir, ils y virent un geste d'amabilité à leur égard et ils l'accueillirent avec toute la courtoisie d'hommes bien élevés. Ils l'invitèrent à passer la nuit au château et, de son côté, il réussit, à force de prières, à les convaincre de partir avec lui le lendemain. Il leur donna l'hospitalité chez lui, où ils bénéficièrent d'un chaleureux accueil, jusqu'à la date du tournoi, et il insista tellement qu'ils lui promirent de se ranger dans son camp pendant la rencontre : au comble de la joie, le souverain se confondit en remerciements.

          Le conte cesse ici de parler de Bohort et de ses compagnons ; il revient à Lancelot qui était resté, le temps de guérir, chez la tante du jeune chevalier d'Escalot.

                                           

III Tournoi de Tannebourg

38        [p.40] Le conte rapporte donc qu'une fois arrivé, Lancelot dut s'aliter pendant un mois au moins, à cause de la blessure que lui avait infligée son cousin Bohort au tournoi de Winchester. Celui qui l'y avait accompagné avait d'abord cru qu'il en mourrait, ce qui le consternait : avec tous les exploits qu'il lui avait vu accomplir, il estimait que c'était le meilleur chevalier qu'il eût jamais rencontré  - mais il ignorait toujours qu'il s'agissait de Lancelot.

          Environ un mois plus tard, la demoiselle qui avait donné sa manche à Lancelot vint à passer par là ; lorsqu'elle constata qu'il n'était toujours pas remis, cela lui fit peine et elle demanda à son frère comment il allait. "Il est en bonne voie de guérison, mais, j'ai vu le moment, il n'y a pas quinze jours, où je l'ai cru sur le point de trépasser. Je pensais vraiment qu'il allait mourir : sa plaie n'arrivait pas à se cicatriser. – Mourir ! s'exclame la jeune fille. Que Dieu l'en garde ! Ce serait une perte irréparable car, avec lui, c'est l'homme le plus brave et le plus valeureux en ce monde qui disparaîtrait. – Vous le connaissez donc, ma chère sœur ? – Très bien, mon frère : c'est Lancelot du Lac, le meilleur de tous les chevaliers. Monseigneur Gauvain en personne me l'a dit, le neveu du roi Arthur. – Sur ma tête, il y a des chances pour que ce soit vrai : je n'ai jamais vu personne accomplir autant de hauts faits que lui à la rencontre de Winchester et, certes, jamais manche de dame ni de demoiselle n'a été, autant que la vôtre, l'objet de tous les regards, tant elle était bien placée."

          [p.41] La demoiselle resta là avec son frère jusqu'à ce que Lancelot soit suffisamment remis pour circuler à l'intérieur du château. Lorsqu'il fut presque complètement guéri et qu'il fut redevenu aussi beau qu'avant, la jeune fille qui, de nuit comme de jour, ne le quittait guère, devint si amoureuse à cause du bien qu'on disait de lui et de sa beauté dont elle pouvait juger par elle-même, qu'elle pensa mourir s'il se refusait à elle. Passionnément éprise comme elle l'était, vint le moment où elle fut incapable de taire ses sentiments. Ce jour-là, elle revêtit ses plus beaux atours, se para comme elle ne l'avait jamais fait - elle était resplendissante ! - et alla trouver Lancelot. "Seigneur, fit-elle, est-ce qu'il ne serait pas discourtois à un chevalier de m'éconduire, si je le priais d'amour ? – Si son cœur était libre et qu'il pût en disposer à son gré, demoiselle, ce serait en effet très discourtois de sa part ; mais si son cœur était déjà pris, on ne pourrait lui reprocher de vous opposer un refus. C'est d'abord en pensant à moi que je parle. Si j'étais libre et sans attache comme pourraient l'être beaucoup d'autres et que vous daigniez m'offrir votre amour, je m'en estimerais comblé car, Dieu m'en soit témoin, il y a longtemps que je n'ai vu dame ou demoiselle qui méritât, autant que vous, d'être aimée.  – Voulez-vous dire, seigneur, que vous ne puissiez [p.42] disposer de votre cœur à votre volonté ? – Oh si, demoiselle ! Il est là où je veux qu'il soit et je ne voudrais surtout pas qu'il fût nulle part ailleurs, car je ne saurais lui trouver de meilleure place. Dieu fasse qu'il ne souhaite jamais faire élection d'une autre, parce que je n'y retrouverais pas la même plénitude. – Assurément, seigneur, vous m'en avez assez dit pour me donner une idée de vos sentiments et ils me plongent dans la désolation. Les quelques mots que vous venez de prononcer hâteront ma mort, alors que, si vous m'aviez tenu un langage un peu moins direct, vous auriez mis mon cœur dans une rêverie toute remplie d'espérance, dont la pensée m'aurait fait vivre dans cette joie et cette douceur où un cœur amoureux trouve sa subsistance."

39        Elle se rendit alors auprès de son frère à qui elle confia le fond de sa pensée : elle lui déclara qu'elle était si passionnément éprise de Lancelot que, s'il ne répondait pas à son désir, elle en mourrait. "Ma chère sœur, lui répond-il, consterné de son aveu, il vous faut aspirer à quelque autre amour, car vous n'arriverez à rien avec celui-là ; je sais que ce chevalier aime une si grande dame qu'il ne pourrait songer à la quitter pour une humble fille comme vous, malgré toute votre beauté ; si vous devez être amoureuse, il vous faut viser moins haut : les fruits d'un si grand arbre ne sont pas à votre portée. – J'en suis désolée, mon frère, et plût à Dieu que je ne tienne pas plus à lui qu'à un autre chevalier, ou que je ne tenais à lui [p.43] avant de le rencontrer. Mais c'est impossible, parce que mon destin est de mourir pour lui - vous ne tarderez pas à le voir."

          La demoiselle décrivit d'avance les circonstances de sa mort qui se produisit exactement comme elle l'avait annoncé : c'est bel et bien par amour pour Lancelot qu'elle perdit la vie, ainsi que le conte le relatera plus loin.

40        Ce même jour, un écuyer qui arrivait du Northumberland demanda l'hospitalité ; Lancelot le fit venir et l'interrogea sur sa destination. "Je vais à Tannebourg, seigneur, là où se tiendra, dans deux jours, le tournoi qu'on avait décidé d'y organiser. – Sais-tu quels chevaliers y participeront ? – Ceux de la Table Ronde, seigneur, et tous ceux qui étaient à la rencontre de Winchester ; on dit aussi que le roi Arthur y amènera la reine Guenièvre pour qu'elle assiste aux joutes." Cette dernière nouvelle bouleversa Lancelot au point qu'il crut en mourir. Toute l'assistance l'entendit s'exclamer à haute voix : "Ah ! dame, vous ne pourrez pas voir votre chevalier servant puisque je ne fais que me traîner ici ! Ah ! chevalier qui m'a infligé cette blessure, que Dieu m'accorde de me trouver face à face avec toi et de te reconnaître ! Aucune compensation au monde ne pourrait me satisfaire, sauf la male mort que je te réserve !" - et cela était dit dans le feu d'un emportement qu'il ne maîtrisait pas. Tout son corps se contracta de douleur et, dans ce mouvement, sa plaie se rouvrit ; un flot de sang en jaillit, semblable à celui qui sort du flanc d'un animal dont on transperce le cœur, et il s'évanouit. "Vos paroles l'ont tué", reprocha son médecin à l'écuyer. Rapidement, il le fit déshabiller, allonger [p.44] et il s'efforça par tous les moyens d'arrêter l'écoulement du sang qui n'aurait pas tardé à lui être fatal.

41        Lancelot resta toute la journée entre la vie et la mort, sans parler ni ouvrir les yeux. Mais le lendemain, il rassembla ses forces dès qu'il en fut capable et fit mine de ne plus avoir mal, comme s'il était complètement remis. "Maître, dit-il au médecin, grâce à Dieu et à vous qui m'avez prodigué vos soins avec tellement d'attention, j'ai retrouvé toutes mes forces et je suis en état de chevaucher sans avoir à en souffrir. Je voudrais prier la maîtresse de céans et ce chevalier qui a été mon compagnon et m'a traité avec tant d'égards pendant ma maladie de me donner congé afin que je puisse assister à ce tournoi où l'élite de la chevalerie sera présente. – Que dites-vous là, seigneur ? Même si vous montiez le cheval le plus doux du monde, rien ni personne ne pourrait vous empêcher d'y laisser la vie, à peine auriez-vous chevauché une lieue : vous êtes encore si faible et si mal en point que Dieu seul peut répondre de votre guérison. – Pour l'amour du Tout-Puissant, cher maître, c'est là tout ce que vous avez à me dire ? - Exactement : si vous bougez d'ici, vous êtes un homme mort. – Mais si je ne me rends pas à la rencontre qui va se dérouler à Tannebourg, je ne guérirai pas non plus, parce que je mourrai de chagrin. Et tant qu'à mourir, je préfère que ce soit à cheval plutôt que dans un lit.[p.45] – Faites donc ce que le cœur vous en dit, puisque je ne réussirai pas à vous convaincre. Mais comme vous ne tenez pas compte de mes conseils, je vais vous quitter, vous et votre compagnie : si vous mourez en chemin, je ne veux pas qu'on puisse dire que ce soit de ma faute ; et si vous en réchappez - Dieu fasse qu'il en soit ainsi ! -, je ne veux pas non plus qu'on m'en attribue le mérite. – Ah ! mon maître, vous êtes donc résolu à m'abandonner maintenant, vous dont l'aide et les soins m'ont été si précieux, tout le temps que j'allais mal ? Comment votre bon cœur pourrait-il s'y résigner ? – Il faut bien que je le fasse, parce que je ne veux pas risquer de voir un brave et valeureux chevalier comme vous passer de vie à trépas, alors que je suis chargé de veiller sur lui. – Mon maître, mon ami, parlez-vous sincèrement quand vous me dites que je mourrais si je me mettais en route pour Tannebourg actuellement ? – Il faudrait un miracle pour que vous soyez encore en vie après avoir chevauché deux lieues, je vous en donne ma parole. Tous les moyens humains échoueraient à vous la garder. Restez plutôt ici avec nous, quinze jours encore. Je vous garantis qu'à ce moment là  - avec l'aide de Dieu ! -, je vous aurai rendu assez de forces et de santé pour que vous soyez en état de chevaucher autant que vous le voudrez. – Alors, je resterai, mais quels n'en seront pas mes regrets et mon chagrin !" Et, se tournant vers l'écuyer qui lui avait donné la nouvelle du tournoi, et qui était là parce qu'il l'avait retenu, le matin même, pour l'y accompagner (il était, alors, persuadé de s'y rendre) :[p.46] "Vous pouvez partir, mon ami, puisque je vais devoir rester, j'en ai peur. Quand vous serez à Tannebourg et que vous assisterez à la rencontre, saluez monseigneur Gauvain et madame la reine de la part du chevalier qui a été vainqueur à Winchester. Et s'ils vous demandent de mes nouvelles, ne leur dites rien, ni de mon état, ni de là où je me trouve." Il s'acquittera au mieux de ce message, assure-t-il ; puis il se met en selle sans attendre et gagne le lieu fixé pour le tournoi. Comme il connaissait assez bien le roi de Norgales, il se rendit chez lui afin d'y passer la nuit précédant la rencontre.

          Pendant la soirée, monseigneur Gauvain vint à la cour du roi et y resta un moment afin de voir Bohort et ceux qui l'accompagnaient, et de parler avec eux : tous l'accueillirent chaleureusement et lui firent fête. L'écuyer assurait le service du vin ; lorsqu'il mit un genou en terre devant Gauvain pour le servir, il eut un grand sourire, car sa vue lui rappela immédiatement le chevalier qui prétendait faire la folie de se rendre au tournoi. Gauvain remarqua sa mimique et se dit qu'elle devait avoir une raison ;  aussitôt après avoir bu, il lui adressa donc la parole : "Réponds à la question que je vais te poser, s'il te plaît. – Très volontiers ! si je suis en mesure de le faire, vous pouvez compter sur moi. – Alors, pourquoi donc viens-tu de sourire ? – Ma foi, c'était au souvenir du chevalier le plus fou que j'aie jamais vu et entendu : il avait reçu une blessure qui l'avait mis à l'article de la mort [p.47] et, dans l'état où il était, si mal en point qu'on avait peine à lui tirer un mot, il entendait venir au tournoi, sans écouter son médecin. Faut-il avoir perdu la tête pour en arriver là, n'est-ce-pas ? – Ah ! mon ami, mon très cher ami, quand avez-vous vu ce chevalier ? D'après moi, c'est un brave, et je suis persuadé que, pour renoncer, il a vraiment fallu qu'il soit à bout de forces. Que Dieu lui rende la santé ! C'est trop dommage qu'un bon et valeureux chevalier ne puisse accomplir de prouesses parce qu'il se porte mal. – Par Dieu, seigneur, je ne peux pas vous dire de qui il s'agit, mais j'ai entendu témoigner qu'il était le meilleur de tous. Et la dernière chose qu'il m'ait demandée, quand je l'ai quitté hier matin, c'est de vous saluer 'au nom de celui qui a été le vainqueur à Winchester', et il envoie aussi force saluts à madame la reine." Gauvain comprend aussitôt que ce chevalier n'est autre que Lancelot : "Ah ! mon ami, s'exclame-t-il, dites-moi où vous l'avez laissé. – Je ne peux pas, seigneur, ce serait manquer à ma parole. – Vous m'avez pourtant dit qu'il est blessé. – Je me repens de l'avoir fait, parce que je vous ai ainsi révélé plus de choses que je ne l'aurais dû ; mais, s'il vous plaît, si vous voyez madame la reine avant moi, veuillez la saluer de sa part." Il aura à cœur de le faire, promet-il.

42        [p.48] Les trois cousins avaient entendu, eux aussi, tout ce qu'avait dit l'écuyer ; ses propos les avaient plongés dans l'inquiétude parce qu'ils avaient compris que ce chevalier qui saluait la reine et monseigneur Gauvain, c'était Lancelot ; ils pressèrent donc le jeune homme de questions, mais il leur répondit qu'ils auraient beau l'en prier, il ne leur dirait rien de plus. "Tu peux au moins nous confier où tu l'as laissé", insistèrent-ils ; il leur indiqua alors un endroit qui n'était pas le bon.  "Nous nous mettrons en quête de lui dès la fin du tournoi, décidèrent-ils, et nous parviendrons bien à le retrouver."

43        Le lendemain, les chevaliers de quatre royaumes se rassemblèrent contre ceux de la Table Ronde dans les prés sous Tannebourg. Ce fut l'occasion de nombreuses et magnifiques joutes à la lance, et les échanges à l'épée ne le furent pas moins. Tout le champ clos était couvert de chevaliers étrangers qui affrontaient ceux du royaume de Logres et de la Table Ronde qui étaient connus pour leur courage et leurs prouesses ; de tous les participants, ceux qui remportèrent le prix furent les parents du roi Ban (en particulier Bohort) et monseigneur Gauvain.  Lorsque le roi Arthur constata l'absence de Lancelot, (car c'était surtout pour le voir et parler avec lui qu'il était venu), il s'en désola et fit annoncer avec l'accord de la majorité des siens, un autre tournoi qui se tiendrait, un mois plus tard, dans les prés de Kamaalot. Le reste de l'assistance approuva. Telle fut la fin de cette rencontre, après quoi ceux qui y avaient participé se dispersèrent.

44        Ce même jour, Arthur invita Bohort à revenir à la cour avec lui, mais il répondit qu'il n'en ferait rien tant qu'il serait sans nouvelles de Lancelot.[p.49] Le roi n'osa donc pas insister.

          De son côté, monseigneur Gauvain répéta à la reine les propos de l'écuyer : Lancelot avait eu l'intention d'aller au tournoi, mais son médecin l'en avait dissuadé parce qu'il n'était pas en état de s'y rendre. Mais Guenièvre se refusait à croire qu'il ne soit toujours pas guéri et elle était persuadée que la vraie raison de sa longue absence, c'était cette jeune fille dont Gauvain lui avait tellement vanté la beauté : il était resté auprès d'elle plutôt que de rentrer à la cour, ce dont elle lui en voulait mortellement ; et elle souhaitait que tous les déshonneurs du monde viennent l'accabler. En revanche, le départ de Bohort et des siens qui avaient quitté Kamaalot à cause de l'absence de Lancelot la touchait au plus haut point, et elle était si désolée de les avoir perdus qu'elle ne savait que devenir. Comme elle aurait aimé les voir à nouveau là, si ç'avait été possible ! Elle se plaisait tellement dans leur compagnie où elle puisait un grand réconfort, qu'elle les appréciait plus que tous les autres. En privé, elle affirmait parfois qu'elle ne connaissait pas en ce monde un chevalier qui fût plus digne et plus capable que Bohort de Gaunes de régner sur un vaste empire ; et son amitié pour lui faisait qu'elle regrettait aussi que ses compagnons ne soient plus auprès d'elle.

          Le roi resta trois jours à Tannebourg pour se reposer, puis il demanda à Bohort et aux siens, qui avaient élu domicile chez le roi de Norgales, de venir le voir, ce à quoi ils se refusèrent ; ils ajoutèrent qu'ils ne remettraient pas les pieds à la cour tant qu'ils ne sauraient pas ce que Lancelot était devenu.

          Le lendemain, Arthur partit de Tannebourg avec l'ensemble de sa maison, et ils regagnèrent Kamaalot. Le même jour, Bohort et ceux de sa compagnie prirent congé du roi de Norgales :[p.50] Gauvain les suivit, disant qu'il irait avec eux tant qu'on n'aurait pas retrouvé Lancelot. Ils prirent la direction de l'endroit indiqué par l'écuyer mais, une fois là, ils ne trouvèrent personne pour leur donner le moindre renseignement. "Seigneur, dit alors Gauvain à Bohort, ce que je vois de mieux à faire, c'est de nous rendre à Escalot ; il y a là une maison où, selon moi, on aura des informations sur celui qui est l'objet de notre quête. – Je voudrais déjà y être, répondit Bohort, tant il me tarde que nous ayons retrouvé monseigneur Lancelot". Ils se remirent aussitôt en route et, après avoir chevauché toute la journée, couchèrent dans un petit bois. Le lendemain, ils partirent dès le lever du jour, afin de profiter de la fraîcheur. Et ainsi jusqu'à ce qu'ils arrivent à Escalot.

          Monseigneur Gauvain alla loger là où il l'avait déjà fait et il conduisit Bohort dans la pièce où il avait vu l'écu de Lancelot qui y était toujours suspendu. "Avez-vous déjà vu cet écu ? demanda Gauvain. – Oui. La dernière fois, c'était à Kamaalot, avant de partir pour le tournoi de Winchester." Gauvain fit donc demander au maître des lieux de venir lui parler, ce que celui-ci s'empressa de faire. "Mon cher hôte, je vous prie et vous adjure, au nom de l'être que vous chérissez le plus au monde, de m'accorder une faveur : dites-moi où se trouve le chevalier qui a déposé cet écu ici. Je suis persuadé que vous le savez et qu'il ne dépend que de vous de nous l'apprendre. Mais si nos prières ne suffisent pas à vous convaincre de nous répondre,[p.51] sachez que nous ne laisserons pas passer la moindre occasion de vous nuire et de vous traiter en ennemi. – Si je pensais que vous le demandiez pour son bien, fait l'hôte qui était un homme de cœur, je vous le confierais volontiers ; mais autrement, vous perdriez votre temps à insister. – Je vous donne ma parole, sur tout ce que je dois à Dieu, affirme solennellement Gauvain, qu'il n'a pas de meilleurs amis que nous, ni qui soient prêts à faire davantage pour lui. Nous sommes à sa recherche depuis plus de huit jours, parce qu'il y a longtemps que nous ne l'avons pas vu et que nous ignorons si nous avons lieu ou non de nous inquiéter pour lui. – En ce cas, restez ici aujourd'hui et demain ; avant que vous ne partiez, je vous indiquerai où vous pourrez le trouver, si vous le souhaitez, et je chargerai quelqu'un de ma maison de vous y conduire par le chemin le plus direct.

45        Les compagnons passèrent donc la nuit sur place ; ce qu'ils avaient appris leur avait mis le cœur en joie et en fête, en leur apportant une tranquillité d'esprit dont ils avaient perdu l'habitude. Le lendemain, ils se levèrent au point du jour et quand ils entrèrent dans la grand-salle, ils y trouvèrent leur hôte qui les attendait. Celui de ses fils qui était malade lors du passage de Lancelot avait complètement retrouvé la santé et il leur dit qu'il les accompagnerait là où se trouvait celui dont ils étaient en quête. Voilà qui leur plaisait, dirent-ils. Après avoir recommandé leur hôte à Dieu, ils montèrent à cheval et partirent de concert. Ils pressèrent si bien l'allure que, le soir même, ils étaient arrivés à la demeure de la dame chez qui Lancelot séjournait - il était alors suffisamment remis pour circuler à l'intérieur de l'enceinte. Après avoir franchi la porte, ils mirent pied à terre dans la cour : Lancelot était en train de s'y promener et de se détendre [p.52] en compagnie du médecin qui lui avait prodigué des soins si attentifs ; il y avait aussi le chevalier qui était allé avec lui au tournoi et qui, tout le temps de sa convalescence, lui avait constamment tenu compagnie, ne le quittant ni de jour, ni de nuit. Dès qu'il eut reconnu les arrivants, inutile de demander si Lancelot fut content de les voir ! Il courut aussitôt souhaiter la bienvenue à Bohort, mais aussi à Hector et Lionel, ainsi qu'à Gauvain à qui il réserva un accueil particulièrement chaleureux. "Soyez tous les bienvenus, chers seigneurs ! répéte-t-il. – Que Dieu vous bénisse ! lui souhaitent-ils en retour. Nous nous étions mis à votre recherche parce que nous avions très envie de vous voir et que nous avions peur pour vous, étant donné que vous n'étiez pas à ce tournoi de Tannebourg. Mais, grâce à Dieu, nous avons eu de la chance, puisque nous vous avons retrouvé plus facilement que nous ne le craignions. Il faut que vous nous racontiez ce que vous avez fait entre temps, et comment vous vous portez, parce qu'on nous a dit, l'autre jour, que vous n'alliez pas bien du tout. – Dieu soit loué, à présent tout est au mieux pour moi, puisque je suis en bonne voie de guérison ; mais il est vrai que je suis passé par de mauvais moments et que j'ai beaucoup souffert ; on m'a laissé entendre que j'avais failli mourir. – Et savez-vous d'où cela vous est venu ? – Certainement ! C'est à cause d'une blessure très grave que m'a infligé un chevalier au tournoi de Winchester, pendant une joute. Elle était plus dangereuse que je ne me l'imaginais, puisque je n'en suis pas encore assez remis pour être en état de chevaucher sans m'en ressentir. – Du moment que vous êtes sur le chemin de la guérison, seigneur, fait Gauvain, peu importe la douleur passée :[p.53] celle-là, vous n'avez plus à vous en soucier. Dites-moi plutôt quand vous pensez être capable de rentrer à la cour. – Bientôt, s'il plaît à Dieu. – Seigneur, intervient le médecin, vous pouvez être sûr que, d'ici huit jours, il sera complètement guéri : il pourra chevaucher et porter les armes avec autant de vigueur qu'au tournoi de Winchester." Voilà une nouvelle qui les réjouit, assurent-ils.

46        Le lendemain, pendant qu'ils étaient à table pour déjeuner, monseigneur Gauvain demanda en riant à Lancelot s'il savait qui était le chevalier qui l'avait blessé. "Non, mais si je le rencontrais dans un autre tournoi et que je le reconnaisse, je crois qu'il serait très vite payé de retour : avant qu'il ait quitté le champ, je lui aurais fait tâter du fil de mon épée à travers l'acier de son heaume ; et s'il a fait couler le sang de mon côté, je ferai tout autant ou plus ruisseler celui de sa tête !" Gauvain applaudit et laisse éclater sa joie : "Voyons comment vous allez réagir, dit-il en se tournant vers Bohort : certes, ce n'est pas le dernier des pleutres qui menace de s'en prendre à vous, et si j'étais à votre place, je ne serais pas tranquille tant que je n'aurais pas fait la paix avec lui." Lancelot n'en revient pas d'étonnement : "Comment, Bohort, c'est vous qui m'avez blessé ?" Bohort, lui, est si consterné qu'il ne sait quoi dire : il n'ose pas reconnaître que c'est bien lui, mais il ne peut pas non plus le nier. "Seigneur, finit-il par déclarer, si je l'ai fait, je le regrette, mais personne ne pourrait m'en blâmer ; car, si c'est moi qui vous ai blessé dans les circonstances où monseigneur Gauvain me le reproche,[p.54] vous étiez si méconnaissable sous ces armes de nouveau chevalier, alors que vous l'êtes depuis largement vingt cinq ans, que je n'aurais jamais pu penser que c'était vous. Il me semble donc que vous ne devez pas m'en vouloir." Etant donné la façon dont les choses se sont passées, il ne lui en veut pas en effet, assure-t-il. "Par Dieu, mon frère, intervient Hector, au cours de cette journée, moi aussi j'ai eu affaire à vous : vous m'avez fait sentir combien la terre est dure, à un moment où je ne le demandais guère. – Si vous avez à vous plaindre de moi, réplique Lancelot en riant, j'ai pire à vous reprocher : je sais maintenant que Bohort et vous êtes les deux adversaires qui, ce jour-là, m'avez opposé la plus vive résistance ; je vous trouvais toujours devant moi, à vouloir vous en prendre à moi et me couvrir de honte. Je considère qu'à vous deux vous m'avez ôté le prix de cette journée. Je vous assure que je n'ai nulle part fait face à deux adversaires qui m'aient porté des coups aussi rudes. Sur ce, je vous pardonne ce qui s'est passé et il n'en sera plus jamais question. – A présent, seigneur, vous savez ce qu'ils valent à la lance et à l'épée. – Assurément, et d'expérience ! J'en porte encore des traces visibles".

47        La conversation se prolongea encore là-dessus, parce que monseigneur Gauvain prenait plaisir à la relancer en voyant la confusion et l'abattement de Bohort : on aurait dit qu'il avait commis un crime ! Ils passèrent toute la semaine à s'amuser et à fêter un Lancelot qui se portait de mieux en mieux.[p.55] Tant qu'ils furent là, Bohort n'osa pas révéler à son cousin les propos que la reine avait tenus sur lui, parce qu'il craignait que ces mots cruels ne lui causent trop de peine.

          Mais le conte cesse ici de parler d'eux et retourne au roi Arthur.

IV Arthur chez Morgue ; il découvre la "Salle aux images"

48        Il rapporte que, le jour où le roi quitta Tannebourg avec la reine, il chevaucha jusqu'à Château-Tauroc, une place qui lui appartenait et où il passa la nuit ainsi que les chevaliers qui l'accompagnaient. Le lendemain, il invita son épouse à regagner Kamaalot ; quant à lui, il reprit la route trois jours plus tard, quoi qu'il ne se sentît pas au mieux. Le chemin qu'il emprunta le fit passer par ce bois où la perfidie de Morgue avait, autrefois, retenu Lancelot prisonnier chez elle pendant deux hivers et un été ; elle vivait toujours dans cette demeure à longueur d'année et elle y était très entourée. Le roi s'enfonça si bien dans la forêt avec les gens de sa maison qu'ils s'écartèrent du bon chemin et finirent par être complètement perdus. Ils persistèrent à avancer jusqu'à la nuit noire, quand Arthur fit halte : "Qu'allons-nous faire ? demanda-t-il aux siens. Nous sommes égarés. – Il vaut mieux nous arrêter ici, seigneur ; à continuer, nous ne ferions que nous fatiguer pour rien, car, à notre connaissance, il n'y a, dans ce bois, ni maison, ni autre endroit où trouver l'hospitalité. Nous avons des provisions ; nous allons monter votre tente dans cette clairière et nous nous reposerons. Demain, nous repartirons et, s'il plaît à Dieu, nous trouverons un chemin qui amènera hors de la forêt." Le roi se rangea à leur avis,[p.56] mais, dès qu'ils eurent commencé de dresser la tente, ils entendirent, à deux reprises, une sonnerie de cor, toute proche. "Ma foi, fait Arthur, il y a du monde près d'ici. Allez voir ce qu'il en est." Sagremor le Démesuré monte immédiatement à cheval et se dirige tout droit du côté d'où provenait le bruit. Il n'eut pas à aller loin pour distinguer une grande tour fortifiée, tout entourée de hauts remparts crénelés. Il avance jusqu'à la porte devant laquelle il met pied à terre et il appelle. Lorsque le portier se rend compte qu'il y a quelqu'un dehors, il demande qui est là et ce qu'on veut. "Je m'appelle Sagremor le Démesuré et je suis un chevalier dépêché par le roi Arthur qui se trouve dans le bois, non loin d'ici. Il fait savoir aux gens de ce château qu'il veut y coucher cette nuit ; préparez-vous à l'accueillir comme vous le devez : je vais l'y conduire avec toute sa compagnie. – Seigneur, répond le portier, veuillez patienter un peu, le temps que je prévienne ma dame, là-haut, dans sa chambre, et je reviendrai aussitôt vous donner sa réponse. – Comment ? dit Sagremor, il n'y a point de seigneur ? – Non, il n'y en a pas. – Alors, dépêche toi d'aller et de revenir ; je n'ai pas l'intention de rester ici à attendre."

          Le portier monte l'escalier, va trouver sa dame et lui répète fidèlement le message transmis par Sagremor ; le roi Arthur veut passer la nuit au château. Quelle ne fut pas sa joie ! "Hâte toi d'aller dire à ce chevalier qu'il amène le roi et que nous ferons de notre mieux pour bien le recevoir." L'homme retourne dire à Sagremor ce qu'elle lui fait savoir, et le chevalier s'en va immédiatement [p.57] prévenir Arthur : "Vous avez de la chance, seigneur : je vous ai trouvé un lieu d'hébergement où on m'a promis que vous aurez tout ce dont vous pouvez  avoir envie. – En selle, dit Arthur à ses compagnons, et allons-y !"

          Sagremor les conduisit tout droit au château ; à leur arrivée, comme la porte était ouverte, il entrèrent : à voir une si belle demeure, si bien construite, si plaisante et si luxueusement agencée, ils furent d'avis qu'ils n'en avaient jamais vu de semblable. Les murs étaient tous tendus de soieries et on avait allumé tant de cierges qu'il régnait là une clarté à peine croyable et qui laissait ébloui. "Aviez-vous remarqué cet apparat tout à l'heure ? demande le roi à Sagremor. – Absolument pas, seigneur." Sidéré, Arthur se signe : il n'avait jamais vu d'église, ni d'abbatiale qui fût tapissée de plus somptueuses tentures que la cour où il se trouvait. "Ma foi, dit-il, d'après ce qu'indique l'extérieur, qui dépasse l'imaginable, on peut s'attendre à ce que l'intérieur ne le démente pas."

          Après avoir mis pied à terre, ainsi que tous ceux qui l'accompagnaient, le roi pénétra dans la grand-salle où se tenait Morgue, au milieu d'une suite qui comprenait une bonne centaine de dames et de chevaliers, toutes et tous si magnifiquement habillés que même lorsqu'il donnait des fêtes, Arthur n'avait jamais vu de gens aussi richement parés que ceux-là. Dès qu'ils le virent entrer, ils s'écrièrent d'une seule voix :[p.58] "Soyez le bienvenu, seigneur, car jamais nous n'avons été honorés comme nous le sommes par votre visite." Et lui répond en souhaitant que Dieu les mette tous en joie. On l'entoure et on l'emmène dans une pièce si belle et si somptueuse qu'à son avis il n'en avait jamais vu d'aussi agréable.

49        Lorsqu'il se fut assis et se fut lavé les mains, on dressa rapidement des tables et on invita les chevaliers de sa suite à y prendre place. Des demoiselles se mirent incontinent à apporter des plats, comme si la venue d'Arthur et des siens avait été  prévue de longue date. C'était la première fois que le souverain voyait réunie autant de riche vaisselle d'or et d'argent ; et même s'il s'était trouvé à Kamaalot, et qu'il se fût efforcé d'organiser le plus plantureux des festins, il n'aurait pas pu renchérir sur celui qu'on lui offrit ce soir-là, et il n'aurait été ni mieux, ni plus élégamment servi. L'abondance qui régnait en ce lieu leur parut, à lui et aux siens, un vrai mystère.

50        Quand tous eurent été rassasiés, le roi entendit résonner à ses oreilles, venant d'une pièce voisine, les instruments les plus divers qui jouaient ensemble sans la moindre fausse note et de façon si harmonieuse que, jamais, il n'avait entendu plus douce et plus plaisante musique ; dans cette chambre aussi, il régnait une clarté éblouissante. Presque aussitôt, en sortirent deux séduisantes demoiselles, portant chacune un chandelier en or avec un gros cierge allumé : "Seigneur, vinrent-elles proposer au roi, si tel était votre bon plaisir, il serait grand temps d'aller vous reposer ;[p.59] vous devez être fatigué : nous croyons savoir que vous avez fait une chevauchée épuisante, et la nuit est déjà avancée. – Je voudrais être déjà au lit, tant j'en ai besoin ! – On nous a justement chargées de vous y conduire. – Je ne demande pas mieux." Il se lève aussitôt de table et les deux jeunes filles l'emmènent dans la chambre qui avait longtemps été celle de Lancelot, et sur les murs de laquelle il avait peint l'histoire de son amour avec la reine Guenièvre. C'est là qu'elles le firent se coucher ; puis, quand il fut endormi, elles se retirèrent et retournèrent auprès de leur maîtresse.

          Pendant la nuit, Morgue ne cessa guère de penser au roi : elle désirait lui faire savoir le fin mot des relations entre la reine et Lancelot ; mais, d'un autre côté, elle craignait, si elle lui révélait la vérité et que Lancelot entende dire qu'il l'avait  apprise de sa bouche, que personne ne puisse l'empêcher de la tuer. Elle n'arrivait pas à se décider : parlerait-elle ou non ? Si elle parle au roi et que Lancelot le sache, elle se met en danger de mort ; si elle garde le silence, elle ne retrouvera jamais une aussi bonne occasion. En proie à ces réflexions, elle finit par s'endormir.

          Le lendemain, elle se leva dès qu'il fit jour et alla saluer Arthur très courtoisement. "En récompense de tous mes services, j'ai un don à requérir de vous, seigneur. – Considérez-le comme accordé, si c'est quelque chose qu'il soit en mon pouvoir de vous donner. – Vous n'y aurez pas de mal, puisqu'il s'agit de rester deux jours chez moi ; et sachez-le, si vous vous trouviez dans la meilleure de vos villes, vous ne seriez pas mieux traité,[p.60] ni mieux servi que vous ne le serez ici : en un mot, on ne vous refusera rien." Puisqu'il a donné sa parole, il restera, dit-il. "Seigneur, déclara-t-elle en renchérissant, vous êtes dans la demeure en ce monde où l'on désirait le plus votre venue ; et soyez assuré que nulle femme, ici-bas, ne vous aime plus que moi, ce qui est naturel, sauf à méconnaître l'affection que des parents se doivent. – Mais qui êtes-vous donc, dame, pour m'aimer autant que vous le dites ? – Votre plus proche parente, seigneur, puisque je suis votre sœur, Morgue. Comment se fait-il que vous ne m'ayez pas reconnue ?" Après l'avoir bien regardée, il constata que c'était elle, en effet. Il s'empressa aussitôt de sauter de son lit et de lui manifester toute la joie qu'il avait de la voir, en lui disant qu'il était ravi que Dieu lui ait destiné pareille aventure. "Je dois vous avouer, ma chère sœur, que je m'imaginais que vous nous aviez quittés : oui, je vous croyais morte ; mais puisque Dieu a permis que je vous retrouve vivante et en bonne santé, je vous emmènerai avec moi à Kamaalot quand je partirai d'ici, afin que, désormais, vous viviez à la cour : vous y tiendrez compagnie à ma femme, la reine Guenièvre, et je sais d'avance qu'elle sera au comble de la joie et de la satisfaction, quand elle apprendra ce que vous êtes devenue. – Ne me demandez pas cela, mon frère ! Lorsque je m'en irai, ce ne sera certes pas pour me rendre à votre cour, mais pour gagner l'île d'Avalon, là où vivent les plus savantes de toutes les magiciennes."

          Après s'être préparé et habillé, le roi s'installa sur le lit, fit asseoir sa sœur à côté de lui et l'interrogea sur la vie qu'elle menait - elle ne fut pas sans lui cacher certains de ses agissements. Le début de la matinée se passa ainsi.

51        [p.61] Il faisait un très beau temps, et les rayons du soleil entraient à flots dans toute la chambre qui resplendissait de lumière. Morgue et le roi étaient là sans autre compagnie : s'entretenir tête-à-tête était pour eux un grand plaisir. Lorsqu'ils se furent longuement raconté l'un à l'autre ce qu'ils étaient devenus, Arthur commença de regarder autour de lui et il remarqua les personnages et les scènes que Lancelot avait peints pendant qu'il avait été retenu prisonnier. Comme il connaissait assez bien ses lettres pour lire couramment, il déchiffra les légendes qui en expliquaient la signification et n'eut donc pas de mal à comprendre que le décor des murs représentait la vie de Lancelot, et en particulier ses exploits de jeune chevalier. Tous ceux qu'il voyait figurés là, il en avait eu connaissance par les nouvelles qu'on rapportait quotidiennement à la cour, dès que c'était chose faite.

52        Ainsi, en s'aidant des légendes qui sous-titraient les tableaux, il identifiait les hauts faits dont Lancelot avait été l'auteur. Mais quand il arriva à ceux qui mettaient en scène Galehaut, il eut du mal à en croire ses yeux et s'absorba dans ses pensées ; après avoir soigneusement examiné les scènes représentées, il murmura pour lui-même que, si ce qu'il lisait et regardait était vrai, Lancelot l'avait déshonoré avec la reine, "puisque je vois qu'ils ont eu des rendez-vous ensemble ; si ce qui est écrit et dessiné là est exact, rien ne saurait me causer plus de douleur, parce qu'il ne pouvait pas m'offenser plus gravement qu'en me trompant avec ma femme. "Je vous en prie, ma sœur, demande-t-il à Morgue, répondez [p.62] franchement à la question que je vais vous poser." Elle le fera, dit-elle, si elle connaît la réponse. "Promettez-le-moi", exige-t-il, et elle lui en donne sa parole. "Je vous requiers, sur la foi que vous me devez et sur l'engagement que vous venez de prendre, de me dire, si vous le savez, qui a peint ces fresques. Et pas question de vous dérober ! – Que me demandez-vous là, mon frère ! proteste-t-elle. Si je vous révélais de qui il s'agit et qu'il vienne à l'apprendre, il faudrait un miracle pour que je lui échappe. – Par Dieu, vous êtes obligée de me répondre, si je vous donne ma parole de roi que je ne vous dénoncerai pas. – Vraiment, vous ne me dispenseriez de parler à aucun prix ? – A aucun, en effet ; vous devez tout me dire. – Je vais donc le faire, et sans mentir d'un mot. La vérité (peut-être l'avez-vous ignorée jusqu'ici), c'est que Lancelot est amoureux de la reine depuis le jour où il a été fait chevalier, et c'est pour l'amour d'elle qu'il a accompli tous ses premiers exploits. Vous avez eu l'occasion de vous en rendre compte à la Douloureuse Garde. Quand vous vous y êtes présenté en premier, on ne vous a pas laissé passer : vous avez dû vous arrêter à la rivière, et il en a été de même pour les chevaliers que vous avez envoyés ; mais il a suffi que Keu se présente - lui est chevalier de la reine - pour y entrer. Vous n'y avez pas fait attention, mais d'autres l'ont remarqué. – Les choses se sont en effet passées comme vous me le dites, mais je n'y avais pas fait attention ; cela étant, j'ignore s'il a agi ainsi par amour pour la reine, ou parce que Keu est mon sénéchal.[p.63] – Il y a plus, seigneur. – Dites donc. – Lancelot aimait la reine plus que nul homme au monde ne saurait aimer une femme ; toutefois, jamais il ne le lui avait avoué, ni de sa propre bouche, ni par celle d'un ami ; seulement, c'est pour elle qu'il avait accompli tous les exploits que vous voyez représentés ici.

53        Pendant longtemps, il ne fit que languir, comme celui qui aime sans être aimé, n'osant pas révéler son amour, jusqu'à ce qu'il fasse la connaissance de Galehaut, le fils de la Belle Géante, le jour où, en armes noires, il remporta le prix, lors de la rencontre qui vous opposait tous les deux. Comme le retrace la fresque que vous avez sous les yeux, il s'arrangea aussi pour que l'honneur de la victoire vous revienne et que vous fassiez la paix avec Galehaut ; mais lorsque celui-ci s'aperçut qu'il allait de plus en plus mal, au point d'en avoir perdu le boire et le manger, tant son amour pour la reine le rendait malheureux, il le pressa si bien de se confier à lui que Lancelot finit par avouer qu'il se mourait d'amour pour elle. Galehaut le supplia de ne plus se tourmenter : il ferait en sorte, lui promit-il, que ses désirs soient comblés. Et il tint sa promesse : à force de prières, il persuada votre épouse d'exaucer Lancelot et de lui accorder son amour dont un baiser fut le gage. – Vous m'en avez assez dit : cette peinture montre à l'évidence à la fois mon déshonneur et la trahison de Lancelot. Mais dites-moi encore qui a peint tout cela. – Lancelot lui-même. Je vais vous expliquer dans quelles circonstances.

          Vous rappelez-vous le tournoi à Kamaalot, quand les compagnons de la Table Ronde ne voulaient plus l'avoir dans leurs rangs parce que c'était toujours à lui et à lui seul qu'on attribuait l'honneur de la victoire ?[p.64] Lorsqu'il l'apprit, il se mit dans l'autre camp et il leur fit si bien vider les lieux qu'il les força à se réfugier dans la ville. Est-ce que vous vous souvenez ? – Certes oui ! Il me semble que j'ai encore tout cela sous les yeux : je n'avais encore jamais vu un chevalier accomplir autant d'exploits que lui ce jour-là. Mais pourquoi cette question ? – Parce que, après son départ de la cour, il a disparu pendant près de deux ans ; personne ne savait ce qu'il était devenu. – Rien de plus vrai, en effet. – Eh bien, je l'ai tenu enfermé ici durant tout ce temps et c'est alors qu'il a peint ces fresques. J'étais bien décidée à ne plus le laisser repartir, mais il m'a joué un tour de sa façon, comme le démon qu'il est. – Qu'a-t-il donc fait ? – Il a réussi à briser les barreaux de fer de cette fenêtre à mains nues." Et, ce disant, elle lui montrait les barreaux qu'elle avait fait réparer et remettre en place. "Un homme n'en aurait jamais eu la force, approuve-t-il ; c'est bien là l'œuvre d'un démon."

          Le roi resta longtemps, plongé dans ses pensées, à regarder les peintures, sans prononcer un mot. "Agravain m'a raconté la même chose l'autre jour, finit-il par dire, mais je ne voulais pas le croire ; je pensais que c'était un mensonge. Mais ce que je vois là lève une grande partie de mes hésitations et vous pouvez être sûre que je n'aurai de cesse de savoir le fin mot de la chose. Si ces fresques disent vrai, et que Lancelot me déshonore avec mon épouse, je réussirai à le prendre sur le fait. Et si, alors, je ne leur réserve pas un châtiment dont on parlera jusqu'à la fin des temps,[p.65] je consens à ne plus porter la couronne. – Si vous agissiez autrement vous mériteriez le mépris des gens - et le blâme de Dieu - car il n'est pas de souverain ni d'homme, qui doive tolérer qu'on porte pareillement atteinte à son honneur."

          Le roi et sa sœur poursuivirent longuement leur entretien pendant la matinée. Morgue recommanda vivement à son frère de faire justice au plus tôt, et il lui donna à nouveau sa parole de roi que, s'il pouvait surprendre Lancelot et la reine en flagrant délit, il leur ferait payer si durement leur conduite qu'on en parlerait à tout jamais. "Si vous voulez vous en donner la peine, dit-elle, voilà qui ne devrait pas demander beaucoup de temps. – Je vais prendre des dispositions pour que, s'ils s'aiment d'amour coupable, comme vous me le dites, ce soit chose faite dans un mois, à condition que Lancelot vienne à la cour d'ici-là."

54        Arthur passa une semaine chez sa sœur. Durant tout ce temps, Morgue qui détestait Lancelot plus que nul homme au monde parce qu'elle savait que la reine l'aimait, ne cessa d'inciter le roi à se venger de l'offense qu'on lui avait faite à la première occasion qu'il trouverait dès qu'il serait de retour à Kamaalot. "Ma chère sœur, lui dit-il, inutile d'y revenir : je ne renoncerais pas, pour la moitié de mon royaume, à faire ce que j'ai prévu."

          Pendant son séjour, il profita de la beauté et des agréments du lieu. Comme le gibier abondait, il fit nombre de parties de chasse, où ses prises furent abondantes. Avant de cesser de parler de lui et de Morgue, le conte ajoute encore que, pendant toute cette semaine, Arthur interdit à quiconque l'accès de la chambre aux peintures, sauf à sa sœur, parce qu'elles racontaient [p.66] clairement son déshonneur : il voulait rester le seul à connaître la vérité et il craignait qu'autrement sa honte ne s'ébruite partout.

          Le conte revient maintenant à Lancelot et à Bohort ainsi qu'à leurs compagnons.

V Lancelot et Bohort quittent la cour d'Arthur

55        Bohort, Gauvain et les autres demeurèrent auprès de Lancelot jusqu'à ce qu'il soit complètement remis et qu'il ait retrouvé toutes ses forces. Dès qu'il se sentit guéri et en état de porter les armes sans avoir rien à craindre, il interrogea son médecin : "N'êtes-vous pas d'avis que je peux désormais faire ce que je veux sans me ressentir de cette blessure qui m'en a empêché si longtemps ? – Vous vous portez en effet tout à fait bien, je vous le garantis, et vous ne gardez aucune séquelle. – Voilà qui me plaît ! Je peux donc m'en aller quand j'en aurai décidé."

56        Ce jour-là, les compagnons, mis en joie, firent la fête. Le soir, Lancelot prévint son hôtesse qu'il partirait le lendemain et il la remercia du bel accueil et de l'agréable compagnie qu'il avait trouvés chez elle ; puis il lui remit des présents ainsi qu'à l'homme qui avait soigné sa blessure, si généreux que leur fortune s'en trouva augmentée pour jusqu'à la fin de leur vie.

          Ce même jour, les deux frères d'Escalot prièrent Lancelot de les admettre dans sa maisonnée comme chevaliers combattant sous sa bannière ; ils s'engageaient à ne jamais le quitter pour un autre seigneur. Il accepta sans difficulté parce qu'ils étaient,[p.67] l'un comme l'autre, de braves et bons chevaliers. "Je le fais très volontiers, leur dit-il, mais il m'arrivera souvent de partir seul pour des expéditions lointaines, pendant lesquelles vous serez sans nouvelles de moi jusqu'à mon retour. – Cela nous est égal, seigneur, pourvu que vous nous considériez comme vos hommes et que nous puissions nous réclamer de vous." Il répondit que cela lui convenait tout à fait, et qu'il leur donnerait biens et fiefs, au royaume de Gaunes ou de Benoÿc. C'est ainsi qu'ils devinrent ses chevaliers.

57        Le même jour encore, leur sœur vint trouver Lancelot : "Vous êtes sur le départ, seigneur, et votre retour est rien moins que sûr. Comme il vaut mieux plaider soi-même sa cause, si on veut être entendu, que charger quelqu'un d'autre de la présenter, voici l'extrémité où je me trouve. Je veux que vous le sachiez : la vérité, c'est que, si vous ne faites rien pour moi, je vais mourir. – Mourir, demoiselle ? Certainement pas, si cela ne dépend que de moi. – Assurément, seigneur, dit-elle en sanglotant, je peux affirmer que je vous ai rencontré pour mon malheur. – Pourquoi cela, demoiselle, dites-moi ? – Dès que je vous ai vu, je vous ai aimé d'un amour sans limite, j'en ai perdu le boire et le manger, le repos et le sommeil ; depuis, je n'ai cessé, nuit et jour, d'être en proie aux pires tourments - ma vie n'a été qu'un supplice. – Cela a été folie de m'avoir voué pareil sentiment, d'autant plus que, je ne vous l'avais pas caché, mon cœur n'était pas libre et que, sinon, je me serais tenu pour très fortuné [p.68] qu'une demoiselle comme vous veuille bien m'aimer ; dès lors, vous auriez dû renoncer à cet amour, car vous pouviez comprendre, d'après mes propos, que j'aimerais uniquement celle à qui j'ai dédié mon cœur, et pas vous, ni une autre. – Ah ! seigneur, est-ce là tout ce que mon malheur vous inspire ? – Qu'ajouter, demoiselle, puisque, fût-ce au prix de ma vie, je n'y pourrais rien changer ? – Hélas ! Il ne me reste donc plus qu'à mourir, puisque seule la mort mettra fin à l'amour que je vous porte. Voilà comment vous récompenserez mon frère de vous avoir tenu si bonne compagnie depuis que vous êtes arrivé dans ce pays."

           Sur ce, la jeune fille se retira ; elle alla se coucher dans sa chambre et ne devait plus se relever, comme l'histoire ne le dissimulera pas. Désolé des propos qu'elle lui avait tenus, Lancelot fut, ce soir-là, plus silencieux et moins animé que d'ordinaire : ses compagnons n'y comprenaient rien, car ils n'étaient pas habitués à le voir si triste.

58        Pendant la soirée, Bohort dépêcha au roi de Norgales le chevalier qui avait guéri Lancelot, en le priant de le traiter de façon à rendre reconnaissant cet homme qui, disait-il, lui avait rendu un fier service.

          Le lendemain, Lancelot partit d'Escalot au lever du jour avec ceux qui l'accompagnaient, après avoir recommandé son hôtesse à Dieu. Ils gagnèrent Kamaalot en plusieurs étapes et se rendirent au château où ils mirent pied à terre dans la cour. Au moment où Lancelot arriva, la reine se tenait dans l'embrasure d'une fenêtre ;[p.69] dès qu'elle l'aperçut, elle alla se retirer dans sa chambre où Gauvain la rejoignit sitôt qu'il fut descendu de cheval : il la trouva installée sur son lit avec tout l'air d'une femme chagrinée en même temps qu'irritée. Il la salua, tandis qu'elle se levait pour l'accueillir et lui souhaitait la bienvenue. "Dame, fait-il, nous vous ramenons Lancelot du Lac après une longue absence." Mais elle répond qu'elle se sent trop mal pour le recevoir immédiatement. Gauvain se garde donc de s'attarder et va prévenir les autres : "Madame la reine est malade, chers seigneurs ; nous ne pouvons aller lui parler à présent. Restons donc ici à nous reposer en attendant le retour du roi et, si nous trouvons le temps long, nous pourrons aller chasser - ce ne sont pas les bois qui manquent près d'ici." Ils marquèrent leur accord.

59        Pendant la soirée, Bohort eut l'occasion de s'entretenir avec la reine et il en profita pour lui demander ce qu'elle avait. "Je n'ai rien, mais je ne mettrai pas les pieds dans cette salle tant que Lancelot y sera, parce que je n'ai pas envie de le voir et que je n'ai pas le cœur à lui parler. – Le haïssez-vous donc tellement, dame ? – Certes, oui. Je n'ai jamais détesté personne en ce monde autant que lui maintenant, et la haine que je lui voue à présent surpasse l'amour dont je l'ai jadis aimé. – C'est grand  dommage, pour  nous  deux, dame, et pour tout notre lignage ; si je me désole de ce qui arrive, c'est que tels y perdront qui ne l'avaient pas mérité. Fortune ne vous aura unis dans cet amour que pour nous nuire.[p.70] Je sais bien que monseigneur mon cousin dont la beauté et la valeur sont sans égales et qui n'a nul adversaire à redouter, doit cependant craindre une chose, et une seule : votre colère, qui lui enlèverait sa supériorité. Oui, c'en serait fini pour lui des aventures et des victoires, parce que, s'il apprenait ce que vous venez de dire, je ne pense pas que j'arriverais à temps pour l'empêcher de se tuer. D'après moi, c'est un bien grand malheur que lui, le meilleur des meilleurs, vous aime, alors que vous, vous le haïssez. – Si j'éprouve une haine mortelle pour lui, il l'a bien mérité !

          – Que peut-on dire à cela, dame ? Je ne connais pas d'hommes de bien qui, amoureux de longue date, n'aient fini par y perdre la vie. Regardez les vieilles histoires des juifs et des païens : combien y trouverait-on de témoignages avérés qui attestent que des femmes les ont menés à leur perte. Considérez par exemple celle du roi David : il avait un fils, Absalon – Dieu n'avait jamais créé si beau jeune homme - qui fit la guerre à son père à l'instigation d'une femme et qui en mourut dans des circonstances peu glorieuses. Ainsi, c'est une femme qui causa la mort du plus beau des juifs. Dans le même livre, vous pouvez aussi lire l'histoire de Salomon : cet homme, à qui Dieu avait donné une intelligence qui semblait dépasser les facultés de l'esprit humain, et qu'Il avait fait si savant, renia Celui à qui il devait tous ses dons à cause d'une femme. Quant à Samson Fortin, ainsi surnommé parce qu'il était l'homme le plus fort du monde, c'est aussi une femme qui fut à l'origine de sa mort. Le preux Hector, et Achille, qui, pour ce qui est des faits d'armes et de chevalerie, furent unanimement reconnus pour les meilleurs de toute l'Antiquité, moururent, eux aussi, du fait d'une femme ; et il n'y eut pas qu'eux deux à être tués dans cette querelle : plus de cent mille hommes y perdirent la vie ;[p.71] et tout cela à cause de cette Hélène que Pâris était allé enlever en Grèce. Cela continue de notre temps : il n'y a pas encore cinq ans que Tristan, le neveu du roi Marc a péri à cause d'Iseut la Blonde qu'il avait fidèlement aimée sa vie durant, sans jamais la tromper. Tous ceux qui tiennent trop à une femme sont pris dans un piège mortel.

          Quant à vous, dame, votre conduite aura, pour ce royaume et pour beaucoup d'autres, de plus funestes conséquences que celle de toutes vos semblables parce que vous anéantirez, avec un seul chevalier, toutes les belles qualités qui font aimer et honorer un homme : beauté et prouesse, courage, valeur et noblesse - il n'en manque aucune à mon seigneur. Vous savez bien, dame, qu'il est le plus beau et le plus preux au monde, qu'on ne connaît pas plus courageux et meilleur chevalier que lui et, avec cela, issu, par sa mère comme par son père, de si hauts lignages que personne ne peut prétendre lui être supérieur par l'ascendance. Mais, de toutes ces vertus qui maintenant l'habillent et le parent, vous le dépouillerez et le laisserez nu. Vous pouvez certes dire qu'en agissant ainsi vous ferez disparaître le soleil d'entre les étoiles, c'est-à-dire le plus beau fleuron de la chevalerie ici-bas d'entre les chevaliers du roi Arthur. Voilà le bienfait que nous attendons de cet amour ! – Si les choses devaient se passer comme vous le dites, réplique-t-elle, c'est moi qui y perdrais le plus : j'en mourrais [p.72] et je serais damnée. Maintenant, laissez-moi tranquille ; je n'ai rien d'autre à vous dire pour l'instant. – Soyez sûre, dame, que je n'aborderai plus jamais ce sujet avec vous, sauf si vous-même m'en parlez."

          Sur ce, Bohort se retire et va trouver Lancelot qu'il entraîne à l'écart des autres. "Seigneur, lui confie-t-il, je serais d'avis de nous en aller d'ici, parce que nous n'y sommes pas les bienvenus. – Que voulez-vous dire ? – Madame la reine nous a interdit sa demeure, à vous et à moi, ainsi qu'à tous ceux qui s'y présenteront de votre part. – Mais pourquoi donc ? Le savez-vous ? – Je le sais fort bien et je vous l'expliquerai quand nous serons partis. – Alors, reprenons nos chevaux et vous me direz ce qu'il en est : je veux l'apprendre au plus vite."

60        Lancelot alla aussitôt prévenir Gauvain : "Nous devons partir, moi et les miens, pour une affaire qui ne souffre pas de délai. Quand vous verrez monseigneur le roi, saluez-le de ma part et dites-lui que je reviendrai le plus tôt possible. – Vous ne pouvez pas partir ainsi, au nom de Dieu, sans attendre monseigneur le roi !" Mais Lancelot déclara qu'il n'en ferait rien et il monta aussitôt à cheval avec tous ceux qui l'accompagnaient. Gauvain l'escorta à une certaine distance et le prévint qu'un tournoi, exceptionnel par le nombre et la valeur de ses participants, aurait lieu prochainement devant Kamaalot : "Veillez à vous y trouver, lui recommande-t-il, parce que presque tous les bons chevaliers du royaume y seront." Lancelot répondit qu'il y viendrait s'il était maître de le faire.

          Sur ces propos, ils se séparèrent [p.73] et Gauvain rentra à Kamaalot, fâché que Lancelot soit parti si vite, cependant que les deux cousins poursuivaient leur chevauchée. Dès qu'ils furent à couvert de la forêt, Lancelot pria Bohort de lui dire pourquoi la reine était en colère contre lui. "Je vais vous l'expliquer tout au long, seigneur", promit Bohort qui parla d'abord de "cette manche que vous avez portée au tournoi de Winchester, ce qui a tellement fâché la reine que, dit-elle, elle ne vous le pardonnera jamais." Lorsqu'il eut fini, Lancelot fit halte, suffoqué par les larmes : impossible de lui tirer un mot ! Ce n'est qu'au bout d'un long moment qu'il put à nouveau parler. "Hélas ! Amour, voilà bien ce qu'on gagne à vous servir ! Celui qui se consacre à vous reçoit la mort en récompense : c'est ainsi que vous gratifiez les cœurs fidèles. Hélas ! Bohort, mon cher cousin, vous qui connaissez aussi bien que moi le fond de mon cœur, et qui êtes bien placé pour savoir que je n'aurais trahi ma dame pour rien au monde, pourquoi n'avez-vous pas pris ma défense devant elle ? – J'ai fait tout ce que j'ai pu, seigneur, mais elle n'a rien voulu entendre. – Alors, conseillez-moi et dites-moi que faire, parce que, si elle ne veut pas se réconcilier avec moi, je ne survivrai pas longtemps. Oui, si elle oubliait sa colère et son ressentiment, pour me pardonner, je partirais le cœur plus content ; mais dans l'état où je suis à présent, sachant qu'elle m'en veut et qu'elle est irritée contre moi, et n'ayant pas même la permission de lui parler, je crois qu'il me reste peu de temps à vivre. Je mourrai de douleur et de chagrin. C'est pour cela que j'ai recours à vos conseils, ami très cher : je ne sais pas que faire de moi, après ce que vous venez de m'apprendre.[p.74] – Si vous pouviez vous imposer de ne pas vous rendre auprès d'elle, je ne donne pas un mois pour que, ne vous voyant pas et sans nouvelles de vous, elle soit plus désireuse et plus impatiente de votre compagnie que vous ne l'avez jamais été de la sienne ; si elle ne savait pas où vous êtes, elle vous enverrait chercher. Aussi, le meilleur conseil que je puisse vous donner, c'est de parcourir le pays sans autre but que de vous divertir et d'aller de tournoi en tournoi, chaque fois que vous en aurez l'occasion. Vous avez avec vous une belle et noble maisonnée, de nombreux parents : cela devrait vous faire plaisir parce que, si vous le voulez, ils vous suivront partout où vous irez." Lancelot répondit que c'était assurément là une remarque judicieuse, mais qu'il n'avait nul besoin de compagnie : il voulait aller tout seul, n'emmenant avec lui qu'un écuyer qui l'accompagnerait partout. "Et vous, dit-il à Bohort, vous irez de votre côté, jusqu'à ce que nous nous retrouvions ou que je vous envoie chercher par un messager. – Vous voulez vous séparer de nous et vous contenter d'une si mince compagnie ? J'ai du mal à m'y résigner. Et s'il vous arrivait quelque mésaventure un de ces jours, comment le saurions-nous ? – N'ayez pas peur : Celui qui, jusqu'à présent, m'a permis d'être victorieux partout où je suis passé ne voudra pas qu'il m'arrive malheur où que je sois ; et si, cependant, c'était le cas, vous seriez le premier à l'apprendre, comptez-y."

61        Sur ce, Lancelot rejoignit ses compagnons restés à l'attendre sur la lisière du bois, et il leur déclara qu'il était appelé pour une affaire [p.75] où il ne pouvait pas emmener grand monde. Il désigna donc un de ses écuyers et lui ordonna de le suivre. Content d'avoir été choisi, le jeune homme répondit que ce serait un plaisir pour lui que de l'accompagner. Avant que Lancelot ne s'éloigne, ses parents lui recommandèrent de venir au tournoi de Kamaalot et d'y porter des armes qui leur permettent de le reconnaître. Il leur promit de s'y trouver, sauf impossibilité de sa part, en précisant, pour Bohort, que s'il était là, ses armes seraient blanches, en signe de reconnaissance. Après s'être longuement recommandés à Dieu, les deux cousins se séparèrent.

          Le conte n'en dit pas plus long, pour le moment, sur eux et ceux qui les accompagnaient ; il revient au roi Arthur.

VI Empoisonnement du frère de Mador de la Porte

62        Après être resté chez Morgue aussi longtemps qu'il en eut envie, le roi s'en alla, avec tous ceux qui faisaient route avec lui -  ils étaient nombreux ! Au sortir de la forêt, il prit tout droit en direction de Kamaalot où on lui dit que Lancelot n'avait passé qu'une journée avant de repartir, ce qui lui donna beaucoup à penser. Il se disait en effet que, si celui-ci avait éprouvé une passion coupable pour la reine, comme on l'en avait accusé, il se serait gardé de quitter la cour aussi vite et de partir au loin, ce qui lui mettait du baume au cœur, en le faisant douter que sa sœur lui eût dit la vérité. Cependant, ses propos l'avaient rendu plus méfiant qu'auparavant à l'égard de son épouse.

          Le lendemain de son retour, comme monseigneur Gauvain déjeunait [p.76] à la table de la reine avec bon nombre d'autres chevaliers, se trouvait là, dans une pièce voisine, un chevalier du nom d'Avarlan, qui avait voué à Gauvain une haine mortelle, et qui avait apporté avec lui des fruits empoisonnés dans l'intention de l'assassiner. Il se dit que, s'il les faisait parvenir à la souveraine, Gauvain serait le premier à qui elle voudrait en faire goûter et que, s'il y touchait, il mourrait aussitôt. Guenièvre, qui ne soupçonnait pas la trahison, prit un fruit et le tendit à un compagnon de la Table Ronde, Gaherien de Karaheu qui, flatté de ce présent à cause de celle qui en était la donatrice, s'empressa d'y mordre ; dès qu'il eut avalé la première bouchée, il tomba par terre, mort, sous les yeux de la reine et de tous les convives qui, ne comprenant pas ce qui s'était passé, se levèrent précipitamment de table. Lorsque Guenièvre vit que le chevalier était mort, sa consternation fut telle, devant ce grand malheur, qu'elle ne sut comment réagir : trop de gens à qui on pouvait se fier avaient été témoins de la scène pour qu'elle puisse nier la part qu'elle y avait prise. Un des convives alla prévenir le roi : "Un drame vient de se produire, seigneur ! Un vrai mystère ! Madame la reine a causé la mort d'un compagnon de la Table Ronde, le frère de Mador de la Porte." Et il lui raconte comment les choses se sont passées. Arthur marque sa surprise d'un signe de croix et se précipite pour aller vérifier si ce qu'on lui a dit est vrai ; tous ceux qui étaient dans la salle en firent autant. Quand il eut constaté que l'homme était bel et bien mort, il déclara que c'était un grand malheur et que la reine avait commis rien moins qu'un crime, [p.77] si elle avait agi en connaissance de cause. "Certes, dirent certains de ceux qui se trouvaient là, si elle savait que ce fruit était empoisonné, elle mérite d'être condamnée à mort." Bouleversée de se trouver aussi fâcheusement compromise, Guenièvre ne sut que répliquer : "J'en atteste Dieu solennellement : loin de me réjouir de ce qui est arrivé, je suis la première à en être consternée. Si j'avais eu le moindre soupçon que ce fruit devait servir à une perfidie, je ne l'aurais pas donné à ce chevalier pour tout l'or du monde. – Quelle qu'ait été votre intention, dame, rappelle le roi, le résultat est détestable et criminel ; et j'ai grand peur que vous-même n'ayez à en pâtir plus que vous ne pourriez l'imaginer. Seigneurs, ajoute-t-il à l'adresse de ceux qui entouraient le cadavre, la mort de ce chevalier est une grande perte ; veillez donc à ce qu'on lui rende les honneurs dus à quelqu'un d'aussi accompli : j'en témoigne, c'était un homme de bien, un des valeureux chevaliers de ma cour, et je n'ai jamais connu plus fidèle et plus loyal que lui. Oui, sa mort m'afflige plus que  beaucoup ne pourraient le penser." Sur ces mots, le roi quitta la pièce et retourna dans la grand-salle en multipliant les signes de croix : comment ce chevalier pouvait-il avoir péri dans d'aussi tragiques circonstances ?

          La reine était sortie après le roi, avec toute sa suite de dames et de demoiselles ; mais c'était pour aller dehors, dans le pré sur lequel donnait le château, où elle laissa éclater sa douleur : "Il a fallu que Dieu se détourne de moi pour que j'aie le malheur de causer la mort d'un brave et vaillant chevalier, et cela alors que, en lui donnant ce fruit à goûter, je ne pensais qu'à lui faire plaisir."

63        Cependant que la reine se lamentait de se trouver dans cette situation sans issue, les dames de la cour [p.78] enveloppèrent le corps dans le suaire le plus beau et le plus riche qui soit et elles réservèrent au défunt les honneurs dus à un homme de grand mérite ; le lendemain, on enterra le chevalier à l'entrée de l'église Saint-Etienne, à Kamaalot. Lorsqu'on eut posé sur la fosse la plus magnifique pierre tombale qu'on pût trouver dans le pays, les compagnons de la Table Ronde, d'un accord unanime, décidèrent d'y faire graver l'inscription suivante : "Ci-gît Gaherien le Blanc de Karaheu, le frère de Mador de la Porte, empoisonné par la reine." Voilà donc ce qu'on put lire sur la dalle qui recouvrait le corps. Le roi Arthur et toute la cour étaient dans la désolation, au point qu'ils ne parlèrent guère de l'événement jusqu'au tournoi.

          Mais le conte cesse ici de parle du roi Arthur et de son entourage ; il revient à Lancelot afin d'expliquer pourquoi il fut dans l'impossibilité de se rendre à la rencontre organisée dans les prés autour de Kamaalot.

VII Lancelot blessé par la flèche d'un chasseur

64        Le conte rapporte qu'après s'être éloigné de son frère Hector et de Bohort, Lancelot parcourut en tous sens la forêt de Kamaalot ; il couchait chez un ermite à qui il lui était arrivé de se confesser et qui le traitait avec beaucoup d'égards. Trois jours avant le tournoi, il appela son écuyer : "Tu vas te rendre en ville et m'en rapporter un écu blanc avec trois bandes rouges en diagonale, et un caparaçon blanc pour mon cheval. J'ai très souvent porté des armes semblables ; si Bohort vient, il n'aura donc pas de mal à me reconnaître. C'est surtout pour lui que le fais,[p.79] parce que je ne voudrais vraiment pas que nous risquions de nous affronter et de nous blesser."

          Tandis que l'écuyer se rendait à Kamaalot pour en rapporter des armes conformes à cette description, Lancelot sortit de l'ermitage et partit, seul, faire un tour dans la forêt ; il n'était armé que de sa seule épée. Il faisait, ce jour-là, une vraie canicule. Accablé par la chaleur, Lancelot mit pied à terre, ôta selle et mors à son cheval qu'il attacha près de lui, à un chêne ; après quoi, il alla s'allonger à côté d'une source (la fraîcheur du lieu lui paraissait d'autant plus agréable qu'il avait eu trop chaud) et il s'endormit aussitôt. Il se trouva que les veneurs du roi donnaient, au même moment, la chasse à un cerf de belle taille qu'ils avaient débusqué dans la forêt ; l'animal, qui avait été longtemps poursuivi, s'approcha pour boire. Comme il atteignait la source, un archer qui, grâce à son grand destrier, avait largement devancé tous les autres chasseurs, arriva à portée du cerf à qui il décocha une flèche, en le visant au poitrail ; un brusque saut de la bête lui fit manquer son coup, mais au lieu d'aller se perdre dans le vide, la flèche atteignit Lancelot à la cuisse gauche : la pointe du trait et une partie du bois s'enfoncèrent en pleine chair, lui causant une très grave blessure. Lancelot, se sentant touché, fut aussitôt debout, malgré la violente douleur qu'il ressentait, et il vit le veneur qui s'apprêtait à se lancer sur les traces du cerf : "Misérable vaurien, pourquoi m'avoir frappé dans mon sommeil alors que je ne vous avais rien fait ? Vous le regretterez, comptez-y bien : l'aventure se terminera mal pour vous !" Et, dégainant son épée, il entreprit de lui courir après, tout blessé qu'il était. Mais quand l'archer le vit s'approcher, il le reconnut [p.80] et se hâta de prendre la fuite. "Seigneurs", dit-il à ses compagnons quand il les eut rejoints, "n'allez pas plus loin, si vous voulez rester en vie ! Monseigneur Lancelot est à côté de la source : une flèche que je destinais au cerf l'a atteint ; j'ai peur de l'avoir touché à mort et qu'il ne soit après moi.

65        – Vous voilà bien avancé ! lui font-ils remarquer. Si le roi apprend que vous l'avez blessé, nous serons tous déchus de nos fonctions et bannis. Et s'il ne s'en mêlait pas, il faudrait un miracle pour que nous échappions aux parents de Lancelot s'ils viennent à savoir qu'il lui est arrivé malheur par ici." Ils se dépêchent donc de faire demi-tour et de s'enfuir à travers la forêt.

          Pendant ce temps, Lancelot que la gravité de sa blessure avait empêché de s'éloigner de la source avait extrait la flèche de sa cuisse, non sans mal, ni douleur : il put alors juger de la taille et de la profondeur de la plaie, causée par un fer aussi gros. Après avoir coupé un pan de sa chemise pour arrêter le sang qui ruisselait de la blessure et après l'avoir étanché de son mieux, il alla remettre selle et mors à son cheval et l'enfourcha au prix de grandes souffrances. Il parvint ainsi, non sans difficulté, à regagner l'ermitage où il avait dormi toutes les nuits depuis qu'il avait quitté Bohort. Lorsque le saint homme le vit, il n'en crut pas ses yeux et lui demanda qui l'avait mis dans cet état. "Un rustre, dont tout ce que je sais, c'est qu'il appartient à la maison de monseigneur le roi Arthur." Et il raconta à l'ermite dans quelles circonstances il avait été blessé. "Vraiment, seigneur, vous avez joué de malchance. – Ce n'est pas tant la blessure en elle-même [p.81] qui me cause du souci, mais le fait qu'elle va m'empêcher d'aller au tournoi de Kamaalot ; déjà, je n'avais pas pu me rendre à celui de Tannebourg, à cause d'une autre blessure dont je souffrais à ce moment-là. Et comme j'avais manqué celui-là, je désirais d'autant plus participer au prochain. Voilà ce qui me donne le plus de regret et de tourment. – Au point où vous en êtes, il faut en prendre votre parti. Si vous y alliez, vous ne pourriez rien faire qui soit à votre honneur. C'est pourquoi, vous resterez ici, si vous m'en croyez. "Qu'il le veuille ou non, dit-il, il y sera obligé : à l'impossible, nul n'est tenu. Sa blessure le retint donc, mais dans un tel état de dépit et de contrariété qu'il se voyait près d'en mourir. Quand son écuyer revint à la fin de la journée, il fut stupéfait de le retrouver blessé comme il était. Lancelot lui ordonna de déposer les armes et le caparaçon à l'intérieur et lui annonça qu'il était contraint de ne pas bouger de l'ermitage, où il demeura quinze jours avant de pouvoir, à nouveau, chevaucher à sa guise.

          Le conte n'en dit pas plus sur lui pour l'instant et revient au roi Arthur.

VIII Mador accuse la reine d'avoir empoisonné son frère. Mort de la demoiselle d'Escalot

66        Après la mort de Gaherien le Blanc, le roi Arthur ne quitta pas Kamaalot jusqu'au tournoi. Au jour dit, on vit, rassemblés sur la prairie, vingt mille hommes dans chaque camp, tous ayant la réputation d'être de braves et valeureux chevaliers. Dès que les affrontements furent commencés, on ne compta pas les jouteurs qui se firent désarçonner. C'est Bohort de Gaunes qui remporta le prix de cette journée à l'unanimité,[p.82] pour les deux partis aux prises. Le roi, qui l'avait reconnu, vint lui parler : "Je vous emmène avec moi, Bohort. Il faut que vous veniez à la cour et que vous y demeuriez, pour nous tenir compagnie, aussi longtemps que vous en aurez envie. – Il n'est pas question que j'y aille en l'absence de mon cousin, seigneur. S'il avait été là, ç'aurait été volontiers ; et je serais resté tant qu'il aurait, lui, décidé de le faire. D'ailleurs - et que Dieu m'assiste ! -, je ne serais pas venu participer à cette rencontre, si je n'avais pas escompté l'y trouver, parce qu'il m'avait promis d'y être : il faudrait qu'il fût dans l'impossibilité absolue de s'y rendre pour y renoncer, m'avait-il assuré. – Vous allez rester avec moi, insiste le roi, et vous l'attendrez jusqu'à ce qu'il revienne à la cour. – Je perdrais mon temps, seigneur, parce que je ne pense pas que vous le revoyiez de longue date. – Et pourquoi donc ? A-t-il quelque reproche à nous faire ? – Ne comptez pas sur moi pour vous en apprendre davantage, seigneur. Si vous voulez savoir ce qu'il en est vraiment, adressez-vous à quelqu'un d'autre. – Si je connaissais quelqu'un à la cour qui puisse m'éclairer, je le questionnerais ; mais comme ce n'est pas le cas, je dois en prendre mon parti et me contenter d'attendre le retour de celui dont je m'enquérais auprès de vous."

          Sur ce, Bohort quitta le roi et repartit en même temps que son frère Lionel, Hector des Marais et tous ceux qui étaient venus avec eux ; monseigneur Gauvain les accompagna un bon moment : "Je suis très surpris, dit-il, de l'absence de Lancelot au tournoi. – Assurément, répondit Bohort, il faut qu'il ait été empêché de venir, que ce soit parce qu'on le retient prisonnier ou parce qu'il va trop mal ; sinon, où qu'il soit, il aurait fait en sorte d'être présent, si cela n'avait dépendu que de lui, j'en suis sûr."

          Après qu'ils eurent pris congé l'un de l'autre, Bohort se dirigea du côté où il pensait trouver le roi de Norgales, tout en confiant [p.83] à son frère et à Hector qu'il craignait que Lancelot ne soit en grande peine parce que la reine s'était fâchée contre lui : "Maudite soit l'heure qui a vu naître cet amour : j'ai grand peur que le pire ne soit pas encore arrivé. – Oui, approuve Hector, ou je me trompe fort, ou une guerre comme il n'y en a jamais eu ne tardera pas à éclater entre le roi Arthur et notre lignage, et pour ce seul motif." Ainsi parlaient de Lancelot ceux qui l'aimaient le plus et craignaient davantage pour lui.

67        Après les avoir quittés, monseigneur Gauvain retourna à Kamaalot ; dès qu'il eut mis pied à terre, il monta dans la grand-salle parler avec le roi : "Vous pouvez être sûr, seigneur, que si Lancelot n'est pas venu au tournoi, c'est parce que son état de santé l'en a empêché. Il n'est rien que j'aimerais autant savoir : est-il blessé , est-ce une maladie qui l'a retenu ? – Certes, approuve Arthur, je regrette que sa santé - si c'en est la cause  -  ne lui permette pas d'être des nôtres, tant sa présence et celle des siens augmentent la puissance de ma maison de façon inestimable." Voilà en quels termes le roi parlait de Lancelot et du lignage de Ban de Benoÿc, en présence de tous les chevaliers qui l'entouraient.

          Deux jours plus tard, Mador de la Porte arriva par hasard à la cour où personne n'osa le prévenir de ce qui était arrivé à son frère : on connaissait sa fierté et on savait que, dès qu'il saurait la vérité, il n'aurait de cesse d'avoir lui-même fait justice. Le lendemain, en entrant dans la cathédrale, il vit la tombe toute récente [p.84] et pensa que c'était celle d'un compagnon de la Table Ronde : il s'approcha donc pour savoir de qui il s'agissait. Quelle ne fut pas sa stupeur de lire : "Ci-gît, Gaherien de Karaheu, le frère de Mador de la Porte, empoisonné par la reine." : il n'en croyait pas ses yeux. Comme il regardait derrière lui, il aperçut un chevalier écossais, un compagnon de la Table Ronde qu'il s'empressa d'interpeller, l'adjurant, sur la foi qu'il lui devait, de répondre franchement à la question qu'il allait lui poser. "Je sais ce que vous avez l'intention de me demander, Mador : vous voulez savoir si la reine a réellement tué votre frère. Cette inscription dit vrai, il n'y a pas à en douter. – C'est là une grande perte, assurément : Gaherien était un chevalier valeureux et je l'aimais du fond du cœur, comme on doit aimer un frère. Eh bien, je ferai tout pour obtenir justice."

          Mador resta auprès de la tombe jusqu'à la fin de la messe, menant son deuil pour la mort de son frère. Lorsqu'il sut qu'Arthur s'était mis à table, il sortit de l'église en pleurant et gagna la grand-salle où il s'adressa au souverain à voix assez haute pour que toute l'assistance l'entende : "Roi Arthur, si tu es respectueux du droit comme tu dois l'être, rends-moi justice en ta cour, en procédant ainsi : je me justifierai de la façon que tu décideras de toute accusation dont je serais l'objet ; et si je porte plainte contre quiconque, que justice soit faite conformément à la décision de la cour." Le roi répond qu'il ne peut qu'exaucer sa requête ; que Mador dise donc ce qu'il a à dire, et lui-même  ne négligera rien pour que justice lui soit rendue. "Seigneur, reprend Mador, cela fait quinze ans que je vous sers en tant que chevalier et que vous m'avez confié un fief ; aujourd'hui, je dénonce l'hommage qui me liait à vous et je vous rends ma terre [p.85] que je ne souhaite plus tenir de vous." Et, s'avançant, il accomplit le geste par lequel il se dessaisit de tous ses fiefs, puis il poursuit : "Seigneur, je vous requiers de me faire justice, en tant que roi, de la trahison de la reine qui a tué mon frère. Si elle prétend nier le fait et refuse de reconnaître sa perfidie et sa déloyauté, je suis prêt à me justifier face au plus fort champion qu'elle voudra m'opposer."

          A ces mots, une clameur s'éleva dans la cour. La plupart affirmaient que les choses se présentaient mal pour la reine : elle ne trouvera personne, disait-on, qui veuille défendre sa cause contre Mador, parce que tout le monde sait, sans risque d'erreur, qu'elle a tué ce chevalier comme il l'en accuse. Quant au roi, consterné de cette plainte, parce qu'il ne peut refuser de faire droit au chevalier et que, il ne l'ignore pas, la procédure aboutira à la condamnation à mort de son épouse, il  lui fait dire d'avoir à se présenter devant lui pour répondre à l'accusation du chevalier. Elle obéit, au comble de l'inquiétude et de la désolation, persuadée qu'elle ne trouverait pas de chevalier pour la défendre, puisque tous avaient vu qu'elle avait en effet causé la mort de Gaherien.

          Lorsqu'on eut débarrassé les tables, elle arriva, la tête basse, au milieu de toute cette assemblée de chevaliers et de grands seigneurs. Son angoisse était visible. Elle était conduite par monseigneur Gauvain et par Gaheriet, le chevalier le plus renommé par sa prouesse  - après son frère - de tout le lignage du roi. "Dame", lui annonça-t-il lorsqu'elle se fut présentée devant lui, ce chevalier vous accuse de la mort de son frère que, dit-il, vous avez tué par trahison. – Où est ce chevalier ? demande-t-elle en relevant la tête. – C'est moi, fait Mador qui s'empresse de s'avancer. – Comment ?  proteste-t-elle. Vous soutenez que j'ai causé sciemment la mort de votre frère ?[p.86] – J'affirme que vous l'avez tué en le prenant en traître, de façon déloyale. Et s'il y a ici un chevalier qui ose vous défendre contre moi par les armes, je suis prêt à combattre à outrance jusqu'à le tuer ou lui faire reconnaître sa défaite - et cela aujourd'hui même, demain ou le jour fixé par la cour."

68        Le voyant proposer avec tant d'assurance de faire la preuve de sa trahison, et cela contre le meilleur chevalier présent, elle commence par regarder tout autour d'elle, pour savoir si quelqu'un était prêt à accepter de la défendre contre cette accusation, mais quand elle constate que personne ne bouge et que tous se contentent d'attendre en baissant les yeux, elle est tellement prise au dépourvu, tellement bouleversée qu'elle ne savait plus ce qu'elle allait devenir : que pouvait-elle dire ou faire ? Au comble de l'anxiété et prise de panique, elle parvient quand même à articuler : "Seigneur, je vous prie de me faire rendre justice conformément à la procédure en usage dans votre cour. – L'usage veut que, si vous reconnaissez votre crime, la cause est entendue ; mais nous n'avons pas le droit de vous refuser un délai de quarante jours pour réfléchir avant de vous décider et pour chercher un homme brave et valeureux qui vous défendrait de l'accusation portée contre vous en se faisant votre champion. – Est-ce là, seigneur, toute l'aide sur laquelle je puisse compter de votre part ? – Oui, parce que je veux m'en tenir au droit quelles que soient les parties en présence. – En ce cas, je prends le délai de quarante jours ; s'il plaît à Dieu, d'ici là, je trouverai quelqu'un qui accepte de combattre pour moi, et si je n'y parviens pas, vous déciderez de mon sort." Arthur lui donne donc le répit demandé,[p.87] ce qui n'est pas du goût de Mador : "Est-il conforme au droit que vous accordiez à la reine un répit aussi long ? – N'en doutez pas. – En ce cas, je vais me retirer et je reviendrai le jour où il expirera, si Dieu me garde de la mort. – Je vous rappelle, fait Arthur, que si vous n'êtes pas prêt, alors, à respecter votre engagement, votre plainte ne pourrait plus être reçue." Mador assure qu'il sera là, à moins que la mort ne l'en empêche "parce qu'en pareille affaire, même la prison n'y suffirait pas."

69        Il quitte aussitôt la cour, montrant un tel chagrin pour la mort de son frère que tous ceux qui le voyaient en demeuraient frappés. Quant à la reine, elle était toujours en proie à la même affliction et au même égarement, persuadée d'avance qu'elle ne pourra trouver aucun chevalier qui accepte de se battre pour elle, sauf parmi ceux qui appartenaient au lignage du roi Ban. Oh ! certes, elle aurait pu compter sur eux, s'ils avaient été présents ; mais elle les avait chassés et n'avait plus voulu entendre parler d'eux, ce qui se retournait maintenant contre elle ; dans le regret et le repentir qu'elle en éprouve, elle aurait été prête à faire n'importe quoi - sauf à y exposer son honneur - pour qu'ils soient de nouveau à la cour, comme ils l'étaient naguère.

70        Le lendemain du jour où Mador avait accusé la reine, aux environs de midi, un bateau accosta au bas du donjon : ses voiles étaient de soie et il était tapissé de tentures à l'identique. Le roi avait déjeuné en compagnie des nombreux chevaliers qu'il avait priés à sa table ; puis il s'était installé dans l'embrasure d'une des fenêtres de la salle d'où il contemplait l'amont de la rivière ; il était plongé dans de tristes pensées à l'idée que la reine ne trouverait pas d'aide auprès des chevaliers de la cour, puisque tous en avaient été témoins : elle avait tendu au chevalier le fruit qui avait causé sa mort ; et comme tous savaient à l'évidence ce qui c'était passé, nul n'oserait risquer sa vie dans de telles conditions.[p.88] Le spectacle du beau et somptueux navire vint le tirer de ses réflexions."Mon cher neveu, fit-il remarquer à Gauvain, je n'ai jamais vu d'aussi magnifique bateau. Allons voir ce qu'il nous amène. – Allons-y !" opine Gauvain.

          Ils descendent de la salle et, une fois arrivés en bas, peuvent admirer de près l'embarcation dont l'élégante décoration les fit s'interroger. "Ma foi, déclara Gauvain, si l'intérieur vaut l'extérieur, nous pourrons parler de prodige. Encore un peu, et je dirais que nous revoilà au temps des aventures. – J'allais le dire", fait le roi. Le bateau était recouvert d'un tissu tendu sur une armature en forme de voûte dont monseigneur Gauvain souleva un pan : "Entrons, seigneur, dit-il à Arthur ; nous verrons de quoi il retourne." Le roi saute à l'intérieur, suivi de son neveu : un lit somptueux s'offre à leurs yeux, garni d'une luxueuse literie et paré des plus beaux ornements qu'on ait pu lui assortir. Le corps d'une demoiselle y était étendu ; il n'y avait pas longtemps qu'elle était morte, et elle avait dû être très belle, à en juger par les traces qu'elle en portait encore.

          "Hélas ! seigneur, s'exclame Gauvain en prenant son oncle à témoin, ne trouvez-vous pas que la mort a été trop basse et trop cruelle en se saisissant d'une jeune fille aussi belle que celle-ci l'était encore il y a peu de temps ? – Oui, approuve  le roi, elle était trop jeune pour mourir et elle a dû être bien belle, en effet, je le pense comme vous. Sa beauté me donne envie de savoir qui elle était et qui elle avait pour parents."

          Ils restèrent un long moment à la contempler et monseigneur Gauvain finit par reconnaître en elle la séduisante demoiselle qu'il avait priée d'amour, celle qui lui avait répondu qu'elle n'aimerait jamais [p.89] que Lancelot. "Je sais qui elle est, seigneur, apprend-il aussitôt au roi. – Et qui donc ? Dites-le moi. – Je ne demande pas mieux : vous vous rappelez cette si jolie jeune femme dont je vous ai parlé l'autre jour ? Celle dont je vous ai raconté que Lancelot était amoureux ? – Fort bien, fait Arthur : vous m'avez expliqué que vous lui aviez fait des avances, mais qu'elle vous avait purement et simplement éconduit. – C'est celle-là même, seigneur. Je crois qu'elle est morte de chagrin, mais j'aimerais en être sûr."

71        Pendant qu'ils échangeaient ces propos, monseigneur Gauvain avait continué d'examiner la demoiselle et il avait remarqué qu'elle portait, accrochée à sa ceinture, une aumônière qui semblait contenir quelque chose ; il l'ouvrit, y plongea la main et en retira une lettre qu'il s'empressa de tendre au roi ; celui-ci lut à haute voix la missive : "La demoiselle d'Escalot salue tous les chevaliers de la Table Ronde. Je dépose plainte devant votre tribunal, je n'attends pas que vous m'apportiez réparation - vous ne le pourriez pas -, mais comme je reconnais en vous ceux qui incarnent au mieux les vertus de la prouesse et de l'amour, je vous fait savoir sans détour que j'ai perdu la vie pour avoir fidèlement et sincèrement aimé. Si vous demandez pour l'amour de qui j'ai souffert les affres de la mort, je vous répondrai que c'est à cause d'un chevalier qui se distingue autant par sa bassesse que par sa prouesse - j'ai nommé Lancelot du Lac – et qui a poussé la vilenie (je n'en connais pas de pire) jusqu'à refuser d'avoir pitié de moi, malgré mes prières et mes larmes. Mon cœur ne l'a pas supporté : j'en suis morte."

          [p.90] Voilà ce que disait la lettre, et tel fut le commentaire d'Arthur : "Assurément, demoiselle, vous avez raison d'affirmer que le responsable de votre mort est à la fois le plus vaillant des chevaliers et le moins courtois ; car la grossièreté dont il a fait preuve à votre égard est si grande et si cruelle que tout le monde ne peut que le blâmer. Moi qui suis roi et qui devrais me garder de pareille conduite, je n'aurais jamais accepté de vous voir mourir pour moi, fût-ce au prix de la meilleure de mes villes. – Cela vous montre, seigneur, que je me trompais quand je disais l'autre jour, qu'il tardait à revenir à la cour parce qu'il se trouvait en compagnie d'une dame ou d'une demoiselle dont il était épris ; et c'est vous qui aviez raison de penser qu'il n'aurait pas daigné s'abaisser à aimer une personne d'aussi modeste famille. – Maintenant, dites-moi ce que nous allons faire du corps de cette jeune fille. Aucune idée qui me satisfasse ne me vient à l'esprit. Elle était noble malgré tout, et sa beauté était quasiment sans rivale. Et si nous la faisions enterrer avec honneur dans la cathédrale et gravions sur sa tombe une inscription qui rappelle les circonstances de sa mort, afin que ceux qui viendront après nous les aient toujours en mémoire ? Qu'en pensez-vous ?" Gauvain approuve ce projet.

          Pendant qu'ils lisaient la lettre et contemplaient la demoiselle en déplorant son infortune, les grands seigneurs de la cour étaient, eux aussi, descendus au pied de la tour pour voir ce qu'il y avait dans l'embarcation. Le roi fit aussitôt enlever le tissu qui la recouvrait et ordonna de porter le corps dans la grand-salle. Après quoi, il se mit à raconter à Yvain et à Gaheriet l'histoire de la demoiselle et comment elle était morte parce que Lancelot avait refusé de lui accorder son amour ;[p.91] ceux-ci la répétèrent aux autres qui brûlaient du désir de savoir ce qu'il en était, tant et si bien que la reine fut mise au courant, de divers côtés, de ce qui s'était réellement passé. Monseigneur Gauvain l'admit lui-même : "Dame, me voilà donc convaincu de ne pas avoir dit la vérité sur monseigneur Lancelot, quand je vous ai assuré qu'il aimait la demoiselle d'Escalot et qu'il s'attardait auprès d'elle. Evidemment, s'il l'avait aimée autant que je le prétendais, il aurait exaucé sa requête, et elle serait encore vivante. – Les gens de bien sont souvent en butte à la calomnie, répond Guenièvre, et c'est grand dommage, car ils le paient cher plus souvent qu'on ne l'imagine."

72        Sur ce, Gauvain quitte la reine en la laissant dans une affliction encore plus grande. "Hélas ! se lamente-t-elle, pauvre sotte, infortunée ! Misérable créature ! comment as-tu osé croire que Lancelot se soit montré infidèle et qu'il en ait aimé une autre ? Pourquoi t'être ainsi abusée et trompée toi-même ? Tu peux constater que tous, à la cour, se sont détournés de toi et te font défaut, alors que tu es en danger de mort si tu ne trouves pas quelqu'un pour te défendre contre Mador ; ne compte pas sur eux : nul ne viendra à ton aide parce que, ils le savent, le droit est de son côté et pas du mien. Tous vont t'abandonner et ne feront rien pour t'éviter une mort ignominieuse. Et pourtant, malgré mes torts, si mon ami était là - lui, le fidèle d'entre les fidèles, qui m'a déjà sauvée de la mort -, je suis sûre qu'il me délivrerait de ce péril. Ah ! mon Dieu, pourquoi ignore-t-il la détresse où je me trouve, à cause de ce que je risque mais aussi de ce que je lui ai fait ? Ah ! mon Dieu, il l'apprendra trop tard et je devrai en passer [p.92] par ce supplice honteux. Et lui aussi, il en perdra la vie : il mourra de chagrin dès qu'il saura que je ne suis plus de ce monde, parce que nul n'a aimé une femme plus que lui, ni plus fidèlement."

73        La reine s'afflige ainsi de sa conduite et se la reproche : c'est une honte que d'avoir repoussé et banni loin d'elle celui qu'elle aurait dû aimer et chérir entre tous, se dit-elle.

          Cependant, le roi s'occupait de faire enterrer la demoiselle dans la cathédrale de Kamaalot ; on plaça sur la fosse une magnifique pierre tombale sur laquelle on grava, en lettres soigneusement peintes d'or et d'azur : "Ci-gît la demoiselle d'Escalot qui mourut d'amour pour Lancelot."

          Mais le conte s'arrête ici de parler du roi Arthur, de la reine et de la demoiselle ; il revient à Lancelot.

IX Lancelot apprend l'accusation portée contre la reine

74        Celui-ci resta chez l'ermite jusqu'à ce qu'il soit à peu près guéri de la blessure que le veneur lui avait faite. Un jour, vers le milieu de la matinée, il monta à cheval pour aller se promener dans la forêt. Au départ de l'ermitage, il emprunta un étroit sentier qui le mena, sans qu'il ait dû beaucoup chevaucher, jusqu'à une belle source qui coulait entre deux arbres ; un chevalier était allongé là, endormi ; ses armes posées à côté de lui et son cheval attaché à un arbre. Lancelot se dit qu'il allait le laisser se reposer tranquillement et qu'il attendrait son réveil pour lui parler et lui demander qui il était. Il mit donc pied à terre, attacha sa monture à côté de l'autre et s'étendit, lui aussi, au bord de l'eau.[p.93] Le chevalier ne tarda guère à être tiré de son sommeil par le bruit que faisaient les deux bêtes en se chamaillant ; lorsqu'il vit Lancelot à côté de lui, le dormeur ne comprit guère quelle aventure l'avait amené là. Ils se redressèrent, se saluèrent et se demandèrent leur nom. Constatant que l'autre ne le connaissait pas, Lancelot répondit qu'il était du royaume de Gaunes, parce qu'il ne voulait pas se découvrir. "Et moi, déclara le chevalier, je suis du royaume de Benoÿc. – Et d'où venez-vous ? – De Kamaalot où j'ai quitté le roi au milieu d'une compagnie fort nombreuse, mais qui, croyez-moi, n'était guère à la fête. Une aventure qui venait de se produire avait plongé dans la désolation quasiment toute la cour : c'est qu'elle mettait en cause la reine elle-même. – Madame la reine ? Que lui est-il arrivé ? Pour Dieu, dites-le moi, j'ai grand hâte de le savoir. – Je vais vous l'expliquer. Il y a quelques jours, elle était en train de manger dans sa chambre et il y avait, à sa table, beaucoup de dames et de chevaliers dont je faisais moi-même partie. Après le premier service, un écuyer est venu lui présenter des fruits qu'elle a fait goûter à un chevalier, lequel s'est écroulé, à peine en eut-il porté un à sa bouche. Ce ne fut qu'un cri dans toute la salle, et on se précipita pour voir de plus près ce prodige. Quand il s'avéra que le chevalier était mort, nombreux furent ceux qui murmurèrent contre la reine ;  toutefois, les choses n'allèrent pas plus loin et on enterra le défunt. Mais, la semaine dernière, son frère, Mador de la Porte est passé à la cour ; lorsqu'il a découvert la tombe et qu'il a été sûr que l'épouse du roi Arthur avait causé la mort de son parent, il s'est présenté [p.94] devant le souverain et l'a accusée d'assassinat. La reine a regardé tout autour d'elle pour voir si un chevalier s'avancerait afin de la défendre, mais aucun ne voulut se risquer à relever le défi. Le roi lui a donné un délai de quarante jours : si elle ne pouvait alors amener un chevalier qui acceptât de se battre contre Mador, elle serait reconnue coupable et mise à mort. Et c'est ce qui désole le plus tout le monde à la cour, parce que, bien sûr, elle ne trouvera pas de chevalier qui accepte de soutenir sa cause en champ clos. – Mais dites-moi, seigneur, quand madame la reine a été accusée comme vous me le racontez, n'y avait-il pas là des chevaliers de la Table Ronde? – Si, et même ils étaient nombreux : les cinq neveux du roi, dont monseigneur Gauvain et Gaheriet, monseigneur Yvain, le fils du roi Urien, Sagremor le Démesuré et beaucoup d'autres de renom. – Et comment ont-ils pu tolérer que madame la reine soit déshonorée en leur présence, sans que nul d'entre eux ne soit intervenu pour l'en défendre ? – Ma foi, ils ont tous eu peur de s'y aventurer… et ils ont eu raison : ils ne voulaient pas se faire les complices d'une trahison, parce qu'ils avaient la certitude qu'elle avait tué le chevalier. Je pense, moi aussi, qu'ils se seraient comporté de façon déloyale s'ils avaient soutenu une cause en la sachant mauvaise. – Pensez-vous que ce Mador reviendra à la cour pour conclure cette affaire ? – Oh oui, sur ma foi ! Je suis sûr qu'il sera là le quarantième jour afin de répéter l'accusation qu'il a portée ; et je suis persuadé que la culpabilité de la reine sera reconnue, parce qu'elle ne trouvera personne à qui sa supériorité aux armes donnerait le courage de prendre son écu pour la défendre.[p.95] – Moi, je pense le contraire. Avec tous les bienfaits qu'elle a prodigués aux chevaliers qui ne sont pas de ce royaume, il faudrait qu'elle n'ait eu affaire qu'à des ingrats si aucun n'acceptait d'être son champion. Je vous assure que certains seraient prêts à risquer leur vie pour l'arracher à ce péril. Dites-moi aussi, je vous en prie, quand le délai des quarante jours expirera." Le chevalier le lui indique. "Eh bien, reprend Lancelot, sachez qu'il y a, en ce pays, au moins un chevalier qui ne renoncerait pour rien au monde - dût-on lui donner toutes les terres du roi Arthur - à se trouver à la cour, à la date fixée, afin de défendre madame la reine contre Mador. – Et moi je vous dis que celui qui se risquerait dans pareille aventure ne pourra pas s'en tirer avec honneur : s'il était vainqueur, tout le monde à la cour n'en saurait pas moins que le droit n'était pas de son côté et qu'il n'avait pas agi loyalement."

          Ce furent les derniers mots qu'ils échangèrent, mais ils restèrent auprès de la source jusqu'à la fin de l'après-midi. Alors, le chevalier alla se remettre en selle et prit congé de Lancelot après l'avoir recommandé à Dieu. Quand il fut à une certaine distance, Lancelot vit arriver dans sa direction un chevalier en armes suivi d'un écuyer, qu'à bien regarder il reconnut pour son frère, Hector des Marais. Content de cette rencontre, il va au devant de lui à pied : "Hector ! s'écrie-t-il assez haut pour être entendu, soyez le bienvenu ! Quelle aventure vous amène par ici ?" Dès qu'Hector le voit, il met pied à terre et, aussi content que Lancelot, s'empresse d'enlever son heaume pour lui rendre son salut. "Seigneur, répond-il, je me rendais à Kamaalot pour défendre madame la reine contre Mador de la Porte qui l'a accusée d'assassinat. – Vous allez rester avec moi ce soir [p.96] et attendre que je sois complètement guéri. Lorsque le jour de la bataille sera venue, nous irons ensemble à la cour ; et si le chevalier qui a porté cette accusation ne trouve pas là des gens qui soient prêts à soutenir la cause de ma dame contre lui, il n'en trouvera nulle part !"

75        Tous deux en tombèrent d'accord et, après s'être remis en selle, ils allèrent tout droit à l'ermitage où Lancelot était hébergé depuis si longtemps. L'ermite accueillit chaleureusement Hector parce qu'il l'avait déjà rencontré, ainsi que par amitié pour Lancelot. Comme le nouvel arrivant avait hâte de savoir qui avait blessé son frère, celui-ci passa la soirée à raconter en détail ce qui lui était arrivé. "Voilà bien une aventure qui sort de l'ordinaire !" fit Hector. Ils demeurèrent huit jours sur place, jusqu'à ce que Lancelot soit complètement guéri de sa blessure et qu'il ait retrouvé toutes ses forces. Il partit alors de chez le saint homme et reprit ses chevauchées dans le pays en la seule compagnie d'Hector et de deux écuyers ; encore prenait-il toutes les précautions possibles pour qu'on ne puisse pas le reconnaître.

          Ils tombèrent un jour sur Bohort qui était à la recherche de Lancelot : il essayait de savoir où il avait une chance de le rencontrer ; cela faisait une semaine qu'il avait quitté son frère Lionel, demeuré chez le roi de Norgales qui l'avait retenu auprès de lui  pour qu'il soit de sa compagnie. Ce furent de très joyeuses retrouvailles." Avez-vous su l'accusation portée contre madame la reine ? demanda Bohort à Lancelot en le prenant à part. – Oui, je suis au courant. – Tant mieux, seigneur ; comme elle n'arrive pas à trouver quelqu'un qui la défende, il faudra bien que l'un de nous s'en charge… et qu'elle se réconcilie avec vous.[p.97] – Même si elle devait m'en vouloir ma vie durant et refusait de faire la paix avec moi, je ne voudrais pas pour autant son déshonneur, parce que nulle dame autant qu'elle ne m'a traité avec autant d'égards depuis que je porte les armes ; je prendrai donc le risque de la défendre, bien que l'assurance dont j'ai fait preuve en d'autres circonstances me manque ici puisque, d'après ce qu'on m'a dit, dans cette bataille, le droit sera du côté de Mador et non du mien."

          Ce soir-là, les trois compagnons firent étape au château d'Alfain ; il ne restait plus que quatre jours avant l'expiration du délai. "Vous deux, dit alors Lancelot à Bohort et à Hector, vous allez vous rendre à Kamaalot et y rester jusqu'à mardi prochain : c'est la date fixée pour ma dame ; d'ici-là, demandez-lui si j'ai une chance de rentrer en grâce auprès d'elle. Si Dieu m'accorde l'honneur de la victoire, vous viendrez me porter sa réponse à la fin du combat." Ils le feront de grand cœur, promettent-ils. Le lendemain matin, ils quittèrent Lancelot et il leur interdit de prévenir quiconque de son intention de venir à la cour. "Mais, pour que vous me reconnaissiez quand je serai arrivé, et que vous soyez les seuls à pouvoir le faire, je vous préviens que je porterai des armes blanches et un écu à une bande en diagonale." Sur ce, ils s'en vont tous les deux, laissant Lancelot au château en compagnie d'un unique écuyer ; il lui restait à faire préparer des armes conformes à la description qu'il en avait donnée.

          Mais le conte n'en dit pas plus sur lui pour le moment et il revient à son cousin Bohort.

X Lancelot défend la reine par les armes contre Mador ; il est victorieux. Agravain dénonce les amants à Arthur. Agravain tend un piège aux amants ;  Lancelot réussit à s'échapper

76        [p.98] Il rapporte qu'à ce moment de l'histoire, Hector et Bohort, après avoir quitté Lancelot, gagnèrent Kamaalot où ils arrivèrent au milieu de l'après-midi, sans avoir dû forcer l'allure parce que le château d'Alfain n'en était distant que de quatre lieues anglaises. Lorsqu'ils eurent mis pied à terre et se furent désarmés, le roi arriva pour leur souhaiter la bienvenue : peu de chevaliers étaient aussi hauts placés qu'eux dans son estime. Monseigneur Gauvain et les meilleurs des chevaliers qui se trouvaient là en firent autant et les accueillirent avec tous les égards que méritaient des preux de leur sorte. Quant à la joie de la reine à apprendre leur venue, ce fut la plus grande qu'elle ait eue dans son existence. "Demoiselle, confia-t-elle à une de ses suivantes, puisque ces deux-là sont à la cour, j'ai la certitude de ne pas mourir abandonnée : des braves comme eux risqueront leur vie et le salut de leur âme plutôt que de me voir périr. Dieu soit béni de les avoir conduits ici à temps : sans eux, j'étais perdue !"

77        Comme elle achevait ces mots, Bohort, qui avait hâte de s'entretenir avec elle, arriva. Dès qu'elle le vit entrer dans la pièce, elle se leva pour venir au devant de lui et elle lui souhaita la bienvenue. "Que Dieu vous mette en joie ! répondit-il. – Rien de plus sûr, puisque vous voilà. Pourtant, je m'en croyais loin, mais j'espère la recouvrer bientôt, grâce à Dieu et à vous. – Que voulez-vous dire par là, dame ?", fait-il, comme s'il n'était au courant de rien. "Ne savez-vous donc pas, seigneur,[p.99] ce qui m'est arrivé depuis votre départ ? – Non, prétend-il. – Non ? Alors, je vais vous l'expliquer sans détour." Et elle lui raconte en détail comment les choses se sont passées. "Mador, conclut-elle, m'accuse donc d'assassinat et il n'y a pas un seul chevalier qui ait le courage de se risquer à me défendre contre lui. – Il n'y a rien que de naturel, dame, à ce que tous vous fassent défaut, quand vous-même avez manqué au meilleur d'entre eux ; et d'après moi, ce sera justice qu'il vous arrive malheur, puisque vous avez causé sa perte. Mieux, je m'en réjouis, plus que je ne l'ai fait depuis longtemps, de ce dont j'ai pu être le témoin, car vous allez prendre intimement conscience de ce que vous avez perdu avec lui, ce vaillant qui, s'il était là, n'hésiterait pour rien au monde à se battre contre Mador, même en étant assuré de ne pas avoir le droit pour lui. Vous en êtes au point, et j'en remercie Dieu - que vous ne trouverez personne pour venir à votre secours, ce qui, je le crois, va vous exposer à subir le sort le plus ignominieux qui soit. – Même si les autres m'abandonnent jusqu'au dernier, je sais bien que je peux compter sur vous, Bohort. – Que Dieu se détourne à jamais de moi, s'il en est ainsi, dame ! Depuis que vous m'avez ravi celui que j'aimais par-dessus tout, je ne suis plus tenu de vous venir en aide ; au contraire, mon devoir est de tout faire pour vous nuire. – Que voulez-vous dire ? Je vous l'ai ravi ? – Oui, puisque je ne sais pas où il est allé, ni ce qu'il est devenu après que je lui ai répété vos propos : il a disparu comme s'il était mort."

78        [p.100] Ces propos ne font qu'augmenter l'embarras de la reine et son angoisse (Que va-t-elle devenir ? se demande-t-elle) et elle éclate en sanglots. Quand elle parvient à parler assez clairement pour que Bohort la comprenne, elle ne fait que se lamenter : "Hélas, mon Dieu, pourquoi suis-je née si c'était pour qu'un pareil supplice me soit finalement réservé ?" Bohort quitte alors la pièce, satisfait des paroles vengeresses qu'il avait prononcées.

          Lorsqu'il est parti et qu'elle se voit abandonnée à elle-même, elle se laisse aller à tout son chagrin : on aurait dit qu'elle voyait mort devant elle l'être qui lui était le plus précieux au monde. "Ami très cher, murmure-t-elle, je sais maintenant que si les parents du roi Ban se montraient bienveillants à mon égard, c'était uniquement à cause de vous, puisqu'ils se détournent de moi, dès lors que vous l'avez fait vous-même. Oui, j'ai bien lieu de dire que vous allez cruellement me manquer."

79        Sa désolation et ses larmes ne s'arrêtaient plus ; sa douleur et sa peine ne lui laissaient aucun répit et empiraient de jour en jour. Le roi, lui aussi, était consterné de ne pas trouver un chevalier qui accepte de prendre les armes pour défendre son épouse contre Mador ; tous disaient qu'ils ne voulaient pas s'en mêler parce qu'ils étaient sûrs et certains que c'était Mador qui avait le droit pour lui. Arthur finit par en parler à monseigneur Gauvain : "Je vous en prie, mon cher neveu,  pour Dieu et par amitié pour moi, acceptez de défendre la reine et battez-vous pour elle. – Je suis tout prêt à faire ce que vous me demandez, seigneur, à condition que vous me donniez votre parole de roi que vous m'adressez là une requête conforme au droit, comme il se doit quand on a affaire à un chevalier loyal. Or, nous savons bien que votre épouse a causé la mort de cet homme, comme on l'en accuse :[p.101]  je l'ai vu et je n'étais pas le seul. Examinez donc si je peux la défendre sans manquer à la loyauté. Si c'est le cas, je ne demande pas mieux que d'entrer en champ clos pour elle ; sinon, je vous déclare solennellement que, fût-elle ma mère, je ne le ferais pas, car il n'est pas encore né celui pour qui j'accepterais de commettre une injustice." Arthur ne put rien obtenir d'autre de Gauvain, ni d'aucun des chevaliers qui se trouvaient à la cour, si braves et valeureux fussent-ils : ils se refusaient à soutenir une mauvaise cause, pour qui que ce soit, le roi y compris, et ils ne voulaient pas en démordre. L'embarras et l'angoisse du souverain ne faisaient donc que grandir.

          La veille au soir du combat, les plus grands seigneurs du royaume de Logres étaient réunis au château royal : ils voulaient savoir quelle serait l'issue de la bataille. "Je ne sais que faire, dame", dit le roi que la situation de son épouse bouleversait. "Tous les meilleurs chevaliers de ma cour se sont dérobés ; vous devez donc vous attendre pour demain à une mort infamante et indigne d'une reine. J'aurais donné mon royaume pour que cela ne se produise pas de mon vivant,  car je n'ai jamais aimé personne autant que je vous ai aimée et que je vous aime encore." A ces mots, Guenièvre éclate en sanglots, et Arthur lui aussi se met à pleurer à chaudes larmes. Après qu'ils se furent longuement, l'un et l'autre, abandonnés à leur chagrin, le roi voulut savoir si elle avait demandé à Hector et à Bohort de se battre pour elle. "Oh non, seigneur ! Je ne pense pas qu'ils se dévoueraient à ce point pour moi, ils ne tiennent pas leurs terres de vous : ce sont des étrangers. – Je vous conseille quand même de vous adresser à eux. Si ces deux-là vous abandonnent, je ne vois pas quel autre recours je pourrais vous indiquer."[p.102] La reine répond qu'elle ira donc faire appel à eux : elle verra bien ce qu'ils lui répondront.

80        Tandis qu'au comble de la désolation le roi quittait la pièce, Guenièvre se hâta de faire dire à Bohort et Hector de venir lui parler. Dès qu'elle les vit entrer, elle se laissa tomber à leurs pieds en pleurant : "Ah ! seigneurs, vous dont la noblesse de cœur comme de lignage est bien connue, si vous avez jamais aimé celui d'entre vous qui a pour nom Lancelot, venez à mon aide et secourez-moi dans cette extrémité, par amitié, non pour moi, mais pour lui. Si vous refusez, sachez bien qu'avant demain soir, je serai déshonorée et condamnée à un supplice ignominieux, parce que tous les gens de cette cour m'ont fait défaut au moment où j'avais le plus besoin d'eux." Quand Bohort la voit à ce point bouleversée d'angoisse, touché de pitié, il la relève : "Dame, lui dit-il, ému aux larmes, rassurez-vous : si, d'ici demain matin, vous n'avez pas trouvé meilleur secours que le mien, je prendrai les armes pour vous contre Mador. – Meilleur que le vôtre ? De qui pourrait-il me venir ? – Ce n'est pas à moi de le dire, dame, mais je tiendrai ma promesse." Le propos de Bohort mit du baume au cœur de Guenièvre, parce qu'elle pensa aussitôt que le secours auquel il avait fait allusion ne pouvait être que Lancelot. Sur ce, Hector et Bohort se retirèrent dans une chambre du château où ils avaient l'habitude de coucher quand ils étaient de passage à la cour.

81        Le lendemain, tôt dans la matinée, la grand-salle était comble : chevaliers et barons attendaient tous l'arrivée de Mador,[p.103] et certains d'entre eux avaient très peur pour la reine, parce qu'ils pensaient qu'elle n'avait pas de champion pour la défendre. Mador ne tarda pas à se présenter, suivi d'une nombreuse escorte de chevaliers, tous de ses parents ; il mit pied à terre et monta dans la grand-salle, en armes mais sans heaume, ni lance, ni écu. C'était presque un géant et sa force était quasi sans rivale parmi tous les hommes appartenant à la cour d'Arthur. Il s'avança devant le roi et déclara, comme la première fois, qu'il proposait de se battre. "Mador, répondit le souverain, voici la procédure à suivre en cette affaire : si la reine ne trouve personne aujourd'hui pour la défendre, la cour décidera de la sentence à appliquer. Patientez donc jusqu'à la fin de l'après-midi : si, d'ici là, nul ne s'est présenté pour être son champion, sa culpabilité sera reconnue et vous aurez gagné." Il attendra donc, déclare-t-il, et il s'assied au milieu de tous les chevaliers de sa parentèle. Il y avait foule dans la salle - une véritable cohue ! -, mais le silence était général, et tout le monde demeura ainsi un long moment.

82        Vers le milieu de la matinée, Lancelot arriva dans la cour, armé de pied en cap, mais seul - aucun chevalier, aucun serviteur ne l'accompagnait. Il portait des armes blanches et un écu blanc à une bande diagonale rouge. Lorsqu'il eut mis pied à terre, il attacha son cheval à un orme qui avait poussé là et il suspendit son écu à une de ses branches ; après quoi, il monta jusqu'à la salle,[p.104] sans ôter son heaume et il s'avança ainsi, de telle sorte que ni Arthur, ni aucun des barons qui se trouvaient là ne purent le reconnaître, sauf Hector et Bohort. Quand il fut devant le roi, il déclara assez haut pour que toute l'assistance puisse clairement l'entendre : "Je suis venu dans votre cour à cause d'une rumeur invraisemblable qui court dans le pays. On m'a laissé entendre qu'aujourd'hui même doit s'y présenter un chevalier qui accuse madame la reine d'assassinat ; si c'est exact, c'est bien là l'homme le plus insensé dont on ait jamais entendu parler. Nous savons tous, ceux qui la connaissent comme ceux qui ne sont pas de ses familiers, qu'il n'y a pas au monde dame de plus grand mérite qu'elle. C'est à ce titre que je suis venu, dans l'intention de la défendre, s'il y avait ici un chevalier qui l'accusât en effet de ce crime."

83        Mador s'avance aussitôt : "Seigneur chevalier, je suis prêt à faire la preuve qu'elle a tué mon frère en le prenant en traître, comme la perfide qu'elle est. – Et moi, je suis prêt à soutenir qu'elle n'avait aucune intention cachée de nuire." Mador ne change pas pour autant de décision : il tend son gage au roi, imité par Lancelot, et Arthur les prend tous les deux. "Je croirais volontiers, fait remarquer Gauvain à son oncle, qu'il s'est engagé dans une affaire fâcheuse pour lui : certes, son frère est mort, mais, quant à moi, je jurerais sur les reliques que la reine ne pensait pas à mal et qu'elle n'a commis aucun acte qui mérite le nom de déloyauté, ni de trahison. Les choses pourraient mal tourner pour Mador, si son adversaire n'est pas dépourvu de prouesse. – Je ne sais qui il est, mais j'espère que l'honneur de la victoire lui reviendra, et je pense que c'est ce qui va se produire."

84        La salle commence alors de se vider ; tout le monde descend et gagne les prés à l'extérieur de l'enceinte [p.105] où un vaste emplacement bien dégagé servait habituellement pour les combats. Monseigneur Gauvain prit la lance du chevalier et déclara qu'il la porterait, tandis que Bohort se chargeait de son écu et que Lancelot se mettait à cheval et prenait la direction du champ clos. Cependant, le roi avait fait venir la souveraine : "Dame, il y a ici un chevalier qui va risquer sa vie pour vous ; et, vous devez le savoir, s'il est vaincu, c'en sera fait de vous : vous serez mise à mort. – Que Dieu fasse justice et défende le droit, seigneur, aussi vrai que je n'ai eu ni intention de nuire, ni volonté de trahir." Elle prend alors par la bride le cheval de son champion qu'elle introduit dans le champ : "Allez de par Dieu, cher seigneur, dit-elle, et qu'Il vous soit en aide dans ce combat !"

          Les deux cavaliers reculent aussitôt pour mieux lancer leurs chevaux à fond de train ; le premier coup qu'ils échangent est si rude que ni écu, ni haubert ne peuvent leur éviter de profondes et graves blessures. Mador est précipité à bas de sa monture et fait une chute qui le laisse d'autant plus meurtri à cause de sa taille et de son poids, mais il se dépêche de se relever, tenaillé par l'inquiétude que lui inspire un adversaire qu'il a trouvé de première force à la joute et difficile à dominer. Lors que Lancelot le voit à pied, il se dit qu'on le blâmerait, si lui-même poursuivait le combat à cheval ; aussi met-il pied à terre, laissant l'animal libre d'aller où il veut; puis il dégaine son épée et, se protégeant la tête de son écu, il marche sur Mador qu'il attaque, lui assénant sur son heaume des coups assez violents pour l'étourdir ; cependant, son adversaire se défend de son mieux, faisant pleuvoir sur lui une grêle de coups précipités, mais c'est en vain : il n'était pas midi [p.106] que Lancelot l'avait mis dans un triste état et que le sang ruisselait sur son corps d'une dizaine de blessures. Il l'a tant fait courir dans tous les sens, ne lui laissant aucun répit, que Mador a le dessous et qu'il ne tient plus qu'à son adversaire de le tuer.

          Tous ceux qui assistent au combat font l'éloge du champion de la reine car il y a longtemps, d'après eux, qu'ils n'ont pas vu quelqu'un d'aussi brave et valeureux que lui. De son côté, Lancelot se rend compte qu'il peut désormais faire ce qu'il veut de Mador, mais il le connaissait bien et ne souhaitait pas sa mort, parce qu'ils avaient parfois été compagnons d'armes. Aussi, le prenant en pitié, il lui fait une proposition : "Je peux t'obliger à t'avouer vaincu, et la honte en retombera sur toi. Je vois bien que tu es perdu, si le combat continue. C'est pourquoi, je te conseille de retirer ta plainte avant qu'il ne t'arrive malheur. Je ferai en sorte que madame la reine te pardonne de l'avoir accusée d'un crime, et le roi te déclarera quitte."

85        A cette offre si noble et généreuse, Mador reconnaît aussitôt Lancelot : "Seigneur", dit-il en mettant un genou en terre devant lui et en lui tendant son épée, "je me rends à merci et sachez que je n'en suis pas honteux parce que je ne peux me comparer à quelqu'un de votre valeur - ce n'est pas la première fois que vous en avez apporté la preuve." Et se tournant vers le roi : "Seigneur, vous vous êtes joué de moi en me faisant affronter Lancelot." A ce nom, Arthur se précipite en courant vers lui sans attendre qu'il ait quitté le champ et il le prend dans ses bras, tout armé comme il était, tandis que Gauvain va lui délacer son heaume au milieu d'une liesse indescriptible.

          [p.107] L'innocence de la reine fut ainsi reconnue et elle se tint désormais pour une sotte et une écervelée de s'être emportée contre Lancelot. Un jour où elle se trouvait seule avec lui et où ils parlaient de choses et d'autres, elle en vint à dire : "J'ai eu tort de vous soupçonner à propos de la demoiselle d'Escalot, parce qu'assurément, si vous l'aviez aussi passionnément aimée que beaucoup me le laissaient entendre, elle serait toujours de ce monde. – Comment, dame ? Elle est donc morte ? – Mais oui, on l'a enterrée à l'église Saint-Etienne. – Mon Dieu, quel malheur ! Elle était si belle ! Vraiment, cela me fait beaucoup de peine." Après quoi, ils poursuivirent longuement leur conversation.

          Si Lancelot avait été, jusque là, très épris de la reine, sa passion ne fit dès lors qu'augmenter, et il en était de même pour Guenièvre. Ils se montrèrent si imprudents que beaucoup de gens, à la cour, se rendirent compte qu'ils s'aimaient, y compris monseigneur Gauvain qui n'eut plus de doute à ce sujet, et ses quatre frères. Un jour qu'ils se trouvaient ensemble dans la grand-salle, ils abordèrent la question ; c'est surtout Agravain qui la prenait à cœur. Pendant qu'ils en parlaient, Arthur sortit de la chambre de la reine. "Taisez-vous, fit Gauvain à ses frères en le voyant s'approcher, c'est monseigneur le roi qui arrive !" Mais Agravain répliqua que ce n'était pas pour cela qu'il allait se taire, et le souverain l'entendit : "De quoi parliez-vous si fort, cher neveu ? lui demanda-t-il. – Ah ! pour Dieu, intervient Gauvain, laissez cela ! Agravain fait des histoires et il a tort.[p.108] Ne cherchez pas à savoir ce dont il s'agit : il n'en sortirait rien de bon, ni pour vous, ni pour personne de sensé. – Mais si, par Dieu ! Je veux être au courant. – Voyons, seigneur, vous n'en seriez pas plus avancé ! proteste à son tour Gaheriet. Ce qu'il raconte n'est qu'un tissu de mensonges, un ramassis de paroles perfides. Le conseil que je vous donne, comme à mon seigneur-lige, c'est de ne pas poser davantage de questions. – Sur ma tête, je vous requiers au contraire de me dire à propos de quoi vous étiez en train de vous disputer. – Mais pourquoi cette curiosité et cette insistance ? C'est à ne rien comprendre, réplique Gauvain. Même si vous deviez m'en vouloir au point de me bannir de votre royaume après m'avoir réduit à la misère, je ne vous répondrais pas. Si vous ajoutiez foi à ces menteries - et elles défient la vraisemblance ! -, de telles calamités pourraient en advenir que ce temps n'en a pas connu d'aussi graves." Ces propos ne firent que piquer la curiosité du roi et il menaça de les faire tous mettre à mort s'ils persistaient à se taire. "Ne comptez pas sur moi pour parler, fait Gauvain. Dieu m'en soit témoin, vous finiriez par m'en vouloir et je serais le premier, mais pas le seul, à me repentir de l'avoir fait." Sur ce, il sortit de la salle avec Gaheriet et Arthur eut beau les rappeler à plusieurs reprises, ils ne voulurent pas revenir et s'en allèrent en se maudissant d'avoir entamé cette conversation parce que, si le roi apprend ce dont il est question et qu'il se brouille avec Lancelot pour en venir à lui déclarer la guerre, ce sera la ruine et la fin de la cour, étant donné que Lancelot pourra compter sur l'appui de toutes les forces de la Gaule et de beaucoup d'autres pays.

86        Quand les deux frères furent partis, accablés au point de ne pas savoir quoi faire,[p.109] Arthur qui était resté avec ses trois autres neveux les emmena dans une pièce dont il ferma la porte sur eux. Il exigea alors, au nom de la foi qu'ils lu devaient, de répondre à ses questions. Il s'adressa d'abord à Agravain qui refusa de parler ; qu'il interroge plutôt ses frères, dit-il ; mais ils protestèrent qu'eux non plus ne diraient rien. "En ce cas, ce sera affaire de vie ou de mort entre nous !" s'écria le roi qui courut se saisir d'une épée, qui se trouvait là, posée sur un lit ; et, la dégainant, il menaça Agravain de le tuer s'il ne lui disait pas ce qu'il brûlait de savoir - et il brandissait  l'épée comme pour l'en frapper en plein sur la tête. "Arrêtez, seigneur !" s'exclame son neveu en voyant qu'il ne se maîtrisait plus. "Je vais vous répondre. Je disais à Gauvain et à Gaheriet, ainsi qu'à mes deux autres frères qui sont là, qu'ils n'agissaient pas de façon loyale avec vous et que c'était vous trahir que de tolérer depuis si longtemps que Lancelot vous couvre de honte et vous déshonore comme il le fait. – Lancelot me couvre de honte ? Que voulez-vous dire ? Je n'aurais jamais cru que pareille idée puisse lui venir, et il est bien le dernier qui aurait dû s'en mêler, étant donné l'attachement et les égards que j'ai toujours eus pour lui. – Eh bien, seigneur, il vous est si loyal qu'il vous déshonore avec votre épouse : il couche avec elle." A ces mots le roi change de couleur : son visage devient blême : "J'ai peine à le croire", dit-il avant de rester un long moment silencieux, plongé dans ses pensées. "Nous vous l'avons tu aussi longtemps que nous l'avons cru possible, seigneur, dit à son tour Mordret ; mais, à présent, il faut que nous vous disions ce qu'il en est et que la vérité éclate ; aussi bien, en gardant le silence comme nous l'avons fait,[p.110] nous avons manqué à la loyauté que nous vous avions jurée. C'est pour réparer notre faute que nous vous révélons ce qu'il en est. Maintenant, c'est à vous de recouvrer votre honneur en faisant justice." La chagrin du roi et l'embarras qu'il éprouve le bouleversent au point qu'il ne sait à quoi se résoudre ; finalement, il se décide : "Si vous avez quelque amitié pour moi, dit-il à ses neveux, faites en sorte de les prendre sur le fait et alors, si je ne me venge pas comme on doit le faire d'un traître, je renonce à porter plus longtemps la couronne. – Qu'attendez-vous exactement de nous, seigneur ? Ce n'est pas rien que de s'en prendre à un homme tel que Lancelot, un brave à qui ce n'est pas non plus la force qui manque ; quant à son lignage, c'est un des plus puissants qui soient. Le résultat, vous ne l'ignorez pas, c'est que, si lui-même meurt, toute la parentèle du roi Ban vous mènera une guerre à outrance dont les plus puissants seigneurs de tout votre royaume auront de la peine à soutenir l'effort. Votre vie même, si Dieu n'y veille, risquerait de se trouver en danger parce que vos adversaires penseront plus à venger Lancelot qu'à se protéger. – Ne vous inquiétez pas pour moi, réplique Arthur, et faites ce que je vous ai dit : prenez-les sur le fait, si vous y arrivez. Je vous le demande sur le serment que vous m'avez prêté en devenant compagnons de la Table Ronde." Tous trois lui promirent solennellement de lui obéir et d'agir en sorte que ses désirs soient satisfaits. Après quoi, ils sortirent de la pièce où cette conversation s'était tenue et retournèrent dans la grand-salle.

87        Ce jour-là, Arthur se montra plus préoccupé que d'habitude : on se rendait compte que quelque chose le tourmentait. Pendant l'après-midi, Gauvain et Gaheriet arrivèrent et, dès qu'ils virent l'expression de son visage, ils comprirent que leurs trois frères l'avaient mis au courant pour Lancelot ; aussi, au lieu de s'approcher de lui,[p.111] ils allèrent s'installer dans l'embrasure d'une fenêtre. Dans la salle, on n'entendait pas de bruit: personne n'osait souffler mot, tant le souverain avait l'air irrité.

          L'arrivée d'un chevalier en armes revenant d'un tournoi qui s'était déroulé à Karaheu brisa le silence. "Seigneur, annonça-t-il au roi, les gens du Sorelois et de la Terre Perdue ont été mis en déroute. – Et y avait-il quelqu'un de nos chevaliers ? – Oui, seigneur : Lancelot y a participé et c'est lui qui a remporté le prix pour les deux camps." Le visage du roi s'assombrit encore à cette nouvelle et il baissa la tête. Après être longuement resté plongé dans ses pensées, il se leva et déclara assez haut pour être entendu tout autour de lui : "Mon Dieu, quelle tristesse et quel malheur que la trahison soit allée se loger dans le cœur d'un preux tel que lui !" Sur ce, il se retira dans sa chambre où il se laissa tomber sur son lit : il était obsédé à l'idée que, si Lancelot était surpris et tué dans cette affaire, jamais le royaume n'aurait été, à cause d'un seul homme, en proie aux calamités qui s'abattraient sur lui. Et pourtant, il aimait mieux mourir plutôt que de renoncer à se venger. Il convoqua donc Agravain, Guerrehet et Mordret, les assura que Lancelot serait là pour le prochain tournoi et leur demanda comment, d'après eux, on pourrait le surprendre "à propos de ce dont vous m'avez parlé." – Ma foi, je n'ai pas d'idée, répond Guerrehet. – Mais moi, par Dieu, j'en ai une, intervient Agravain. Voici ce qu'il faut faire : annoncez à vos gens que vous avez l'intention d'aller à la chasse et invitez tous les chevaliers, sauf Lancelot, à vous y accompagner. Il ne demandera pas mieux que de rester et, j'en suis sûr, dès que vous serez parti, il ira retrouver la reine dans son lit. Nous, nous serons demeurés ici pour vous faire savoir la vérité ;[p.112] nous nous tiendrons cachés dans une pièce voisine afin de le prendre sur le fait et nous le retiendrons de force jusqu'à votre retour." Le roi ne trouve rien à redire à ce plan. "Mais, veillez, précise-t-il, à ce que personne ne sache rien avant que tout soit terminé."

          Alors qu'ils étaient encore en conciliabule, monseigneur Gauvain arriva. "Dieu fasse, seigneur, dit-il au roi, quand il les vit s'entretenir en catimini, que cette discussion tourne à votre profit, bien que je n'en attende que du mal, surtout pour vous ! Je vous en prie, Agravain, ne vous lancez pas dans une entreprise dont vous ne pourriez pas venir à bout et ne dites rien de Lancelot dont vous ne soyez pas vraiment sûr, parce qu'il n'y a pas plus fort et meilleur chevalier que lui. – Sortez, Gauvain, lui intime Arthur ! Je ne vous ferai plus jamais confiance, parce que vous ne vous êtes pas bien conduit avec moi : vous connaissiez mon déshonneur et, au lieu de me prévenir, vous fermiez les yeux sur ce qui se passait. – En tout cas, riposte Gauvain, ma "trahison" ne vous a pas fait mal !" En sortant de la pièce, il tomba sur Gaheriet : "De toute façon, lui dit-il, maintenant Agravain a raconté au roi ce que nous n'osions pas lui avouer, et je suis sûr qu'il n'en retirera que du malheur. – Je souhaite le contraire, mais je ne m'en mêlerai pas. Jamais je n'irai accuser un noble cœur comme Lancelot de pareille vilenie. Laissons Agravain agir comme il l'entend ; si les choses tournent bien pour lui, qu'il en profite ; et sinon, il ne pourra pas prétendre que c'est de notre faute."

88        Sur ce, ils quittèrent la cour et retournèrent là où Gaheriet s'était hébergé. En chemin, ils rencontrèrent Lancelot et ses compagnons ; d'aussi loin qu'ils l'aperçurent, ils laissèrent éclater la joie qu'ils avaient de se revoir. "Monseigneur, déclare Gaheriet en s'adressant à Lancelot, j'ai un don à vous demander.[p.113] – De grand cœur, pourvu que ce soit à ma portée. – Mille mercis, donc : je souhaite que vos compagnons et vous veniez partager mon logis. Soyez sûr que je ne cherche pas à vous imposer quoi que ce soit qui vous pèse ; je n'ai en vue que ce qui peut être bon pour vous." Convaincu par son propos, Lancelot accepte ; il fait demi-tour avec les siens et tous se rendent immédiatement jusque chez leur hôte où ils mettent pied à terre. Aussitôt, écuyers et serviteurs s'empressent de venir désarmer Lancelot et ceux qui arrivaient avec lui au tournoi. Quand ce fut l'heure de dîner, ils allèrent à la cour de concert, entourant Lancelot à qui ils étaient très attachés. Mais une fois qu'ils furent entrés dans la salle, celui-ci ne s'expliqua pas l'accueil qui lui fut réservé par Arthur ; d'habitude, le souverain se montrait aimable et chaleureux avec lui et voilà qu'il détourna la tête sans lui dire un mot dès qu'il le vit s'approcher ; il ne comprit pas qu'il avait sujet d'être irrité contre lui, n'imaginant pas ce qu'on lui avait appris. Il s'assit au milieu des chevaliers et commença de plaisanter, mais moins gaiement qu'à l'accoutumée parce qu'il voyait le roi préoccupé. A la fin du dîner, quand on eut débarrassé les nappes, Arthur invita les chevaliers à venir chasser avec lui, le lendemain. "Je serai des vôtres, seigneur, promit Lancelot. – Pour cette fois, vous pouvez rester ici ; j'aurai tant d'autres chevaliers pour me tenir compagnie que je pourrai facilement me passer de la vôtre." A cet instant, Lancelot se rendit compte que le roi lui en voulait, ce qui le peina beaucoup - mais il n'en voyait pas la raison.

89        A la fin de la soirée, quand ce fut l'heure d'aller se coucher, Lancelot quitta l'assemblée au milieu d'un grand concours de chevaliers et, lorsqu'ils eurent regagné le lieu de leur hébergement, il demanda à Bohort s'il avait remarqué [p.114] le regard sombre qu'Arthur lui avait                        jeté. "Je pense, dit-il, qu'il est en colère contre moi. – Il faut que vous le sachiez, seigneur : on lui a parlé de vous et de la reine. Montrez-vous prudent : c'est une guerre dont nous ne verrons pas la fin qui nous menace. – Et qui a osé nous dénoncer ? – Si c'est un chevalier, c'est Agravain, et Morgue, si c'est une femme." Les deux cousins poursuivirent longtemps encore cette conversation.

          Le lendemain, quand le jour se leva, monseigneur Gauvain proposa à Lancelot de les accompagner à la chasse, Gaheriet et lui. "J'aime mieux rester ici : je ne me sens pas assez dispos pour vous suivre", fit-il. Gauvain et Gaheriet partirent donc sans lui avec le roi.

          Sitôt qu'Arthur se fut éloigné, la reine envoya un messager à Lancelot qui était encore au lit : elle lui faisait savoir qu'il ne manque surtout pas de venir la retrouver. La venue du messager ravit son destinataire qui le renvoya en lui disant qu'il allait le suivre. Tout en s'habillant et en se préparant, il se demandait comment il pourrait rejoindre Guenièvre assez discrètement pour que personne ne le remarque. Il interrogea Bohort qui le supplia, au nom de Dieu, de ne pas se rendre à l'invitation de la souveraine : "Si vous y allez, il vous arrivera malheur ; mon cœur me le dit, et c'est la première fois que j'ai peur pour vous." Mais Lancelot protesta en assurant que rien ne le ferait renoncer. "Puisque vous êtes décidé, seigneur, je vais vous montrer un itinéraire. Le verger que vous voyez d'ici va jusqu'à la chambre de la reine : passez par là, c'est le chemin le plus tranquille que je sache - personne ne l'emprunte :[p.115] mais je vous en prie, au nom de Dieu, n'oubliez surtout pas d'emporter votre épée." Lancelot suivit exactement les indications de son cousin : il prit l'allée qui traversait le verger et menait jusqu'à la demeure royale. Sa venue n'échappa pas à Agravain qui avait placé des gens pour faire le guet un peu partout. "Il arrive par là, vint le prévenir un des garçons. – Pas un bruit !" lui recommanda Agravain qui alla aussitôt jeter un coup d'œil par une fenêtre qui donnait sur le verger d'où il put voir Lancelot se dépêchant de gagner le château. Puis il fit venir les nombreux chevaliers dont il s'était entouré, et le leur désignant : "Le voilà ! Quand il sera entré dans la chambre de la reine, faites en sorte qu'il ne vous échappe pas !" Comment le pourrait-il, répondent-ils, puisqu'ils attendront qu'il soit tout nu pour s'emparer de lui. Lancelot, qui ne se méfiait pas, atteint la porte qui, du château, donnait accès au verger, l'ouvre, entre, la verrouille derrière lui (le destin voulait qu'il ne trouve pas la mort cette fois-là), traverse plusieurs pièces et finit par rejoindre la reine qui l'attendait.

90        Une fois dans sa chambre, après s'être déchaussé et déshabillé, il se couche à côté d'elle. Presqu'aussitôt, ceux qui s'étaient postés pour le surprendre arrivèrent à la porte qu'ils eurent la surprise de trouver fermée ; comprenant que leur tentative tournait court, ils demandèrent à Agravain comment faire pour entrer, et il leur fit signe d'enfoncer le vanteau :  c'était le seul moyen. A force de donner des coups et de pousser, le bruit qu'ils faisaient attira l'attention de la reine :[p.116] "Mon bien cher ami, nous sommes trahis ! s'exclame-t-elle. – Comment cela ? Que se passe-t-il ?" Prêtant l'oreille, il comprend que ce qu'il entend provient de la porte qu'on s'efforce d'enfoncer sans y parvenir. "Hélas ! reprend Guenièvre, le déshonneur et la mort, voilà le sort que nous n'éviterons pas, dès que le roi saura ce qu'il y a entre nous. C'est un coup d'Agravain ! – Ne vous inquiétez pas, dame ! C'est sa mort qu'il est venu chercher, et il sera le premier à perdre la vie."

          Tous deux sautent à bas du lit, se rhabillent et se préparent de leur mieux à faire face. "Dame, interroge Lancelot, avez-vous dans cette chambre un haubert et ce dont j'aurais besoin pour m'armer ? – Hélas, non ! Le sort est contre nous ; il ne nous reste plus qu'à mourir, vous comme moi. Dieu m'en soit témoin, c'est surtout votre mort qui m'afflige, parce qu'elle sera une perte bien plus grande que la mienne. Cependant, si Dieu consentait à ce que vous puissiez vous échapper d'ici sans être blessé, je suis sûre que nul, vous sachant de ce monde, n'oserait me faire payer de ma vie la faute que j'ai commise." A ces mots, Lancelot, intrépide, se dirige vers la porte et crie à ceux qui tapaient dedans : "Misérables lâches, attendez donc que je vienne vous ouvrir ! On verra alors qui aura le courage de m'affronter !" Il dégaine son épée, écarte le vanteau et leur dit qu'ils n'ont qu'à s'avancer. Un chevalier du nom de Tanaguin, qui lui vouait une haine mortelle se met devant les autres ; mais Lancelot, qui tenait son épée brandie, la lui abat de toutes ses forces sur le crâne : le heaume et la coiffe du haubert ne suffirent pas à le protéger : la lame lui fendit la tête jusqu'aux épaules et, en pesant sur son arme pour la récupérer, le vainqueur fit s'écrouler le cadavre à terre.

          Lorsque les autres le voient dans un pareil état,[p.117] ils reculent, laissant vide l'accès à la chambre. "Dame, déclare Lancelot à cette vue, l'assaut est terminé ! Je m'en irai quand vous le voudrez : ce ne sont pas ces gens-là qui m'en empêcheront." Elle répond qu'elle voudrait le voir déjà en sécurité, et tant pis pour ce qui lui arriverait à elle ensuite. Le chevalier mort était tombé en travers du seuil. Lancelot tira le corps à l'intérieur et verrouilla à nouveau la porte ; puis il lui enleva ses armes et s'en revêtit de son mieux. "Dame, assure-t-il à la reine, maintenant que je suis en état de me défendre, je devrais, s'il plaît à Dieu, pouvoir m'en aller sans risque." S'il le peut, qu'il le fasse donc, répond-elle. Il réplique qu'en effet ils ne seront pas de force à le retenir plus longtemps et va ouvrir la porte. Bondissant au milieu d'eux, l'épée au clair, il en frappe le premier qui se trouve sur son passage et le fait tomber brutalement de tout son long, le laissant incapable de se relever. A cette vue, tous les autres reculent ; même les plus courageux s'écartent devant lui. Comme personne ne s'oppose plus à son passage, il regagne son logis en passant par le verger.  Bohort l'y attendait, craignant fort qu'il soit empêché de rentrer librement, parce qu'il soupçonnait que les neveux du roi Arthur le guettaient pour s'emparer de lui. A le voir revenir tout armé, alors qu'il était parti sans armes, il comprend qu'il s'est battu : "Que vous-est il arrivé, seigneur ? Pourquoi avez-vous dû vous armer ?" s'enquiert-il en s'avançant à sa rencontre. Lancelot lui raconte donc comment Agravain et deux de ses frères l'avaient épié dans l'intention de le prendre sur le fait avec la reine et qu'ils avaient amené avec eux un grand nombre de chevaliers. "Ils auraient pu réussir à s'emparer de moi, parce que je ne me méfiais pas, mais je me suis défendu autant que je l'ai pu [p.118] et, avec l'aide de Dieu, je suis arrivé à leur échapper. – Hélas, seigneur, voilà mis au grand jour ce que nous avions tant caché ! Tout va de mal en pis. Ce qui nous attend, c'est une guerre dont nous ne verrons pas la fin. Si vous avez été jusqu'ici plus en faveur que personne auprès du roi, dès qu'il sera sûr que vous l'avez offensé au point de le déshonorer avec son épouse, sa haine n'en sera que plus grande. Réfléchissez donc à ce que nous pourrions faire de notre côté parce que, j'en suis sûr, il sera désormais notre ennemi mortel ; quant à madame la reine, que Dieu m'aide, je ne peux pas me résigner à la voir mise à mort à cause de vous. Mon plus cher désir serait, si nous en sommes capables, que nous mettions un plan au point pour la délivrer et lui assurer la vie sauve."

91        Lorsqu'Hector, qui était arrivé sur ces entrefaites, constata la tournure prise par les événements, sa consternation fut grande : "Le mieux que je voie à faire, dit-il, c'est que nous partions d'ici. Allons nous réfugier dans la forêt, mais en évitant d'y croiser le chemin du roi qui s'y trouve en ce moment ; quand madame la reine sera passée en jugement, on la conduira hors-les-murs, pour être exécutée, il n'y a aucun doute à avoir là-dessus ; et alors nous l'arracherons de gré ou de force à ses bourreaux. Une fois qu'elle sera avec nous, nous pourrons quitter le pays et nous rendre au royaume de Benoÿc ou à celui de Gaunes. Si nous réussissons à l'y amener saine et sauve, nous n'aurons plus rien à craindre de toutes les forces royales." Bohort et Lancelot approuvent sa proposition ; ils ordonnent aussitôt à leurs hommes d'armes et à leurs chevaliers (ils étaient trente-huit en tout) de se mettre en selle ; et après être sortis de la ville, ils gagnent [p.119] la lisière de la forêt où ils s'enfoncent au plus épais afin de courir moins de risques d'être aperçus tant que la nuit ne serait pas tombée. Lancelot commande alors à un de ses écuyers de retourner à Kamaalot : "Arrange-toi pour apprendre ce qu'on veut faire de ma dame la reine ; et si on l'a déjà condamnée à mort, reviens vite me le dire ; quoi que cela doive nous coûter d'efforts et de peines pour la secourir, nous ne reculerons devant aucun obstacle et nous ferons tout pour la sauver." Le jeune homme part aussitôt, monté sur son roussin et gagne Kamaalot aussi directement qu'il le peut.

          Mais le conte n'en dit pas plus sur lui pour le moment ; il revient aux trois frères de monseigneur Gauvain, au moment où Lancelot leur avait faussé compagnie après qu'ils l'avaient surpris dans la chambre de la reine.

XI La reine est condamnée au bûcher ; Lancelot et les siens l'enlèvent et l'emmènent à la Joyeuse Garde

92        Lorsque Lancelot, laissant la reine dans la chambre, eut échappé à ceux qui s'étaient massés à la porte dans l'intention de s'emparer de lui, ils entrèrent et se saisirent d'elle, la couvrirent d'injures, sans la moindre retenue afin de l'humilier, proclamant que sa culpabilité était chose prouvée et que c'était la mort qui l'attendait. Ils s'acharnaient à lui faire honte, alors que la douleur que lui causaient leurs propos et les larmes amères qu'elle versait auraient plutôt dû leur inspirer de la pitié, s'ils n'avaient été aussi cruels.

          Le roi fut de retour de la chasse vers le milieu de l'après-midi ; dès qu'il eut mis pied à terre en bas, dans la cour, il apprit que son épouse avait été surprise en compagnie de Lancelot. Atterré par la nouvelle,[p.120] il demanda si celui-ci avait été appréhendé. "Non, seigneur, lui répondit-on, il s'est défendu comme personne d'autre n'aurait pu le faire. – Puisqu'il n'est plus là, nous le trouverons à son logis. Faites armer des gens en nombre et allez l'arrêter ; après quoi, vous me l'amènerez et je ferai justice de lui en même temps que de la reine."

          Une quarantaine de chevaliers s'armèrent donc à contrecœur, mais ils y étaient obligés, puisque le roi en personne leur en avait donné l'ordre. Une fois arrivés à la maison où demeurait Lancelot, ils furent très contents de ne pas l'y trouver, parce que, nul d'entre eux ne l'ignorait, dans le cas contraire, et s'ils avaient voulu se saisir de lui en usant de la force, ils n'auraient pu éviter un affrontement difficile et sanglant. Ils revinrent donc annoncer au souverain qu'ils avaient manqué Lancelot, parce qu'il était parti depuis longtemps déjà, en emmenant avec lui tous ses chevaliers. Arthur exprima son mécontentement et déclara que, puisqu'il ne pouvait pas lui faire subir le sort qu'il méritait, il en réservait un à son épouse dont on garderait éternellement le souvenir. "Quelle est votre intention, seigneur ? interroge le roi Yon. – Je tiens à ce que son forfait reçoive un châtiment exemplaire. Sur le serment d'allégeance que vous m'avez prêté, je vous requiers et vous ordonne d'abord à vous - parce que vous êtes roi - et aux autres seigneurs d'ici par ordre de préséance, d'en délibérer entre vous : comment doit-elle être exécutée ? Car elle ne s'en tirera pas à moins, et même si vous preniez son parti et disiez qu'elle ne doit pas être condamnée à mort, elle mourra ! – Seigneur, réplique Yon,[p.121] la coutume du pays interdit de décider d'une condamnation à mort, qu'il s'agisse d'un ou d'une coupable, lorsque la journée est aussi avancée ; mais demain matin, s'il le faut, nous nous prononcerons."

93        Arthur n'insista pas. Sa douleur était telle que, le soir, il ne put ni boire, ni manger, et il se refusa absolument à ce qu'on lui amène son épouse. Le lendemain matin, aussitôt que les barons furent réunis dans la grand-salle, il leur reposa la question : "Quelle est, selon vous, la sentence méritée par la reine ?" Ils se retirèrent pour délibérer et demandèrent à Agravain, et à ses deux frères, Guerrehet et Mordret, ce que, d'après eux, on devait décider. Ceux-ci répondirent qu'ils estimaient juste que la coupable connaisse le déshonneur d'une condamnation à mort : c'était une trahison trop grave que d'avoir laissé entrer dans son lit un autre homme que le roi, ce chevalier sans peur ni reproche. "Nous affirmons donc que seule la mort est un châtiment équitable pour une telle conduite." Les autres approuvèrent mais à contrecoeur, uniquement parce qu'ils étaient conscients que telle était la volonté du roi.

          Lorsque monseigneur Gauvain comprit que la condamnation à mort de Guenièvre était une chose entendue, il déclara que - il en attestait Dieu - il n'aurait jamais le cœur d'assister au supplice de celle qui l'avait toujours traité avec autant d'honneur. "Seigneur, vint-il dire au roi, je vous restitue tout ce que je tiens de vous ; ne comptez plus jamais sur moi pour vous servir si vous permettez cette déloyauté." Arthur resta sans répondre car il avait la tête ailleurs. Gauvain partit donc immédiatement de la cour et rentra tout droit à son logis ; s'il avait vu le monde entier périr devant lui, il n'aurait pas montré plus de tristesse ni de peine.

          Cependant, le roi avait ordonné à ses serviteurs d'élever,[p.122] dans les prés à l'extérieur de Kamaalot, un grand bûcher, plus haut qu'on n'en avait jamais vu, afin d'y faire jeter son épouse : c'était le supplice réservé à une reine qui a reçu l'onction du sacre, lorsqu'elle se rend coupable de trahison. Cris et clameurs s'élèvent dans la cité à cette nouvelle, tous les habitants pleurent la souveraine comme si elle était leur mère. Ceux qui avaient reçu l'ordre d'allumer le brasier lui avaient donné des dimensions si exceptionnelles que, depuis la ville, tout le monde voyait les flammes. Arthur ordonna qu'on fasse comparaître Guenièvre devant lui ; elle se présenta, en larmes, habillée d'une tunique et d'un manteau de taffetas rouge. Elle était si belle et si séduisante qu'on aurait en vain cherché, de son temps, une dame qui l'égalât. Lorsque le roi la vit s'approcher, son trouble fut tel qu'il ne put supporter de la regarder, et il se contenta d'ordonner qu'on l'emmène et que la sentence de la cour soit exécutée. On fit donc sortir la condamnée de la salle et on la conduisit le long des rues à travers la ville. Quand les habitants la virent arriver, ce ne fut qu'un cri : "Hélas, dame bienveillante et généreuse entre toutes, toi, la plus aimable des reines, qui, maintenant, aura pitié des pauvres gens ?  Hélas, roi Arthur, toi qui as été assez déloyal pour vouloir la faire mettre à mort, puisses-tu t'en repentir ! Et que les traîtres qui sont parvenus à leurs fins puissent, à leur tour, être condamnés par voie de justice, pour leur plus grande honte !" Voilà ce que tout le monde disait et la foule escortait la souveraine, pleurant et poussant des cris, comme hors du sens.

          Le roi ordonna alors à Agravain de prendre quarante chevaliers avec lui et de monter la garde autour du bûcher, afin qu'ils soient en force si Lancelot se mêlait d'intervenir. "Vous voulez donc que j'y aille, seigneur ? fait Agravain. – Oui, confirme Arthur. – En ce cas, dites à mon frère Gaheriet de venir avec nous."[p.123] Gaheriet protesta qu'il n'en ferait rien ; mais, à force de menaces, le roi lui arracha la promesse d'y aller. Il alla donc s'armer ainsi que tous les autres. Quand ce fut fait et qu'ils furent sortis de Kamaalot, ils constatèrent qu'ils étaient quatre-vingt. "Ainsi, Agravain, dit Gaheriet, vous vous imaginez que je suis venu me battre contre Lancelot, s'il entend porter secours à la reine ? Il n'en est pas question, sachez-le bien ; j'aimerais mieux qu'il la garde auprès de lui sa vie durant, plutôt que de la voir mourir de cette façon."

94        Tout en continuant de discuter, les deux frères étaient arrivés près du bûcher.

          Quant à Lancelot, qui s'était embusqué avec les siens à la lisière de la forêt, dès que son messager fut de retour, il lui demanda quelles nouvelles il lui apportait de la cour et du roi. "Mauvaises, seigneur : madame la reine a été condamnée à mort et le feu que vous voyez d'ici, c'est celui qu'on prépare pour l'y brûler vive. – En selle, seigneurs ! s'exclame Lancelot. Tel qui pense la faire périr, périra avant elle ! Que Dieu, s'Il a jamais écouté la prière d'un pécheur, m'accorde de trouver d'abord Agravain qui a ourdi ce complot contre moi !     " Eux aussi se comptèrent : ils étaient trente-deux. Ils montèrent à cheval, prirent écus et lances, et se dirigèrent du côté du bûcher. Lorsque ceux qui surveillaient le pré les virent, tous poussèrent le même cri : "C'est Lancelot ! Sauve qui peut ! Sauve qui peut !" Lancelot qui s'avançait en tête chargea Agravain : "Traître, vous n'êtes qu'un lâche ! Votre dernière heure est arrivée !" Il lui porte un coup si brutal que, malgré le haubert, il lui enfonce sa lance en plein corps ;[p.124] puis, poussant de toutes ses forces, il le fait tomber de cheval - dans la chute, sa lance se brise. De son côté, Bohort qui arrivait à fond de train crie à Guerrehet de se garder de lui ; il charge et le frappe si violemment qu'aucune armure n'aurait pu empêcher le fer de pénétrer dans la poitrine, et il l'abat à terre, dans un tel état qu'un médecin ne lui serait d'aucun secours. Les autres dégainent leurs épées et commencent de s'escrimer.

          Lorsque Gaheriet voit deux de ses frères gisant au sol, persuadé qu'ils sont morts, il se laisse submerger par le chagrin et par la colère - comment pourrait-il en être autrement ? Il s'avance sur Méliadus le Noir qui s'efforçait de prêter main-forte à Lancelot et de venger le déshonneur de la reine ; du rude coup qu'il lui porte, il le fait tomber dans le brasier ; puis, tirant l'épée, en brave qu'il était, il attaque un autre chevalier qu'il renverse juste devant Lancelot. Quand Hector, qui ne le quittait pas des yeux, le voit accomplir de tels exploits, il se dit en lui-même qu'il y a là un adversaire qui ne recule devant rien : "Si on lui en laisse le temps, il nous causera du tort. Mieux vaut le tuer avant qu'il ne nous fasse pis que jusqu'à présent !" Lâchant la bride à son cheval, il charge Gaheriet, l'épée au clair, et, d'un coup violent, lui fait voler le heaume de la tête. Celui-ci, sentant ce qui lui arrive, ne sait plus comment réagir ; juste à ce moment, Lancelot qui parcourait les rangs arriva mais ne le reconnut pas et, d'un seul et brutal coup d'épée, il lui fendit le crâne jusqu'aux dents.

95        Lorsqu'ils virent Gaheriet tomber - abattu par quel coup ! -, les gens du roi se débandèrent et prirent la fuite ; mais les autres se jetèrent à leur poursuite, les serrant de si près que seuls trois en réchappèrent :[p.125] Mordret et deux autres qui étaient chevaliers de la Table Ronde. Quand Lancelot constata qu'il ne restait plus aucun chevalier appartenant à la maison d'Arthur pour lui résister, il s'approcha aussitôt de la reine : "Que faire de vous, dame ?" Au comble de la joie que Dieu l'ait sauvée, elle répondit qu'elle souhaiterait qu'il la conduisît en sûreté dans un lieu qui ne dépendrait pas du pouvoir du roi. "Mettez-vous en selle, dame : vous viendrez avec nous dans cette forêt ; là, nous aviserons." Guenièvre s'empressa d'acquiescer.

96        Après l'avoir aidée à monter sur un palefroi, ils s'enfoncent au plus épais de la forêt où ils vérifient si aucun d'eux ne manque : trois de leurs compagnons n'étaient plus là. "Savez-vous ce qu'ils sont devenus ? s'interrogent-ils les uns les autres. – Sur ma foi, j'en ai vu trois périr de la main de Gaheriet. – Comment ? fait Lancelot. Gaheriet était des leurs ? – Que demandez-vous là, seigneur ? C'est vous qui l'avez tué. – Dieu m'en soit témoin, confirme Hector, c'est bien vous. – Alors, nous pouvons dire sans risque de nous tromper que le roi Arthur et monseigneur Gauvain ne viendront jamais faire la paix avec nous : ils tenaient trop à lui pour y consentir. Oui, c'est une guerre sans fin qui va commencer !"

          Lancelot lui-même était désolé de la mort de Gaheriet, un des chevaliers pour qui il avait le plus d'amitié. "Seigneur, lui rappelle Bohort, il faudrait prendre les dispositions nécessaires pour conduire madame la reine en lieu sûr. – Je pense à une citadelle que j'ai conquise autrefois : si nous réussissions à l'y amener, je crois qu'elle n'aurait plus grand-chose à craindre du roi Arthur,[p.126] parce que la situation et les fortifications de la place la rendent quasiment imprenable, par assaut ou par siège. Une fois que nous y tiendrions garnison, je ferais appel aux chevaliers à qui j'ai eu maintes occasions de rendre service un peu partout : ils sont si nombreux de par le monde à m'avoir engagé leur parole ! Je suis sûr de pouvoir compter sur leur aide. – Où est cette place-forte dont vous parlez ? Et comment s'appelle-t-elle ? – C'est la Joyeuse Garde ; mais à l'époque où je l'ai prise, quand j'étais un tout jeune chevalier, elle avait pour nom la Douloureuse Garde. – Hélas, mon Dieu ! s'exclame la reine, je voudrais que nous y soyons déjà !"

97        Comme tous étaient d'accord, ils continuèrent leur chevauchée par la grand-route qui traversait la forêt, affirmant qu'ils tueraient tous les gens du roi qui viendraient à les poursuivre, si nombreux soient-ils.

          Alors qu'ils poursuivaient leur chemin, ils passèrent par Château Calec dont le seigneur, un puissant comte et un vaillant chevalier, avait plus d'amitié que personne pour Lancelot. Sa venue lui fit donc très grand plaisir ; il l'accueillit avec beaucoup d'égards et l'entoura de tous les honneurs qu'il put, promettant de lui apporter son aide contre n'importe qui, même contre le roi Arthur : "Seigneur, propose-t-il, si vous en étiez d'accord, je vous remettrais cette place, à vous et à madame la reine ; il me semble que vous auriez intérêt à accepter car l'endroit est très bien fortifié et, si vous voulez vous y installer, aucune armée au monde, fût-ce celle du roi Arthur, ne pourra rien contre vous." Lancelot se confondit en remerciements, mais déclara qu'il n'était pas question pour lui de rester. Ils repartirent donc et continuèrent leur chevauchée jusqu'à quatre lieues de la Joyeuse Garde. Lancelot dépêcha alors des messagers pour annoncer son arrivée. Dès qu'elle fut connue,[p.127] les habitants vinrent à sa rencontre : la foule en liesse l'accueillit comme s'il avait été le Messie et on lui prodigua des honneurs qu'on n'aurait pas eus pour le roi Arthur. Lorsqu'on sut qu'il avait l'intention de rester sur place et la raison qui l'avait conduit là, on lui jura sur les reliques des saints une fidélité indéfectible; Il fit aussi appel aux chevaliers du pays qui affluèrent en grand nombre.

          Mais le conte cesse ici de parler d'eux pour revenir au roi Arthur.

XII Arthur décide de faire la guerre à Lancelot

98        Lorsque le souverain vit refluer vers la ville Mordret et quelques uns seulement de ceux qui étaient partis avec lui, il ne comprit pas ce qui se passait ; il demanda donc aux premiers arrivés pourquoi ils fuyaient. "J'ai de mauvaises nouvelles pour vous, seigneur, et pour ceux d'ici, lui expliqua un jeune homme : de tous les chevaliers qui ont escorté la reine jusqu'au bûcher, seuls trois en sont réchappés. L'un d'eux est Mordret, je ne sais pas qui sont les deux autres. Je ne crois pas qu'il y ait davantage de survivants. – C'est donc que Lancelot est intervenu ? – Oui, seigneur ; et pire, il a délivré la reine et l'a emmenée avec lui : ils ont disparu dans la forêt." Le roi est si bouleversé par ces événements qu'il ne sait comment réagir. C'est alors que Mordret lui-même survient : "Cela va mal pour nous, seigneur : Lancelot nous a tous battus et il a enlevé la reine. – Poursuivez-les ! ordonne Arthur. Ils n'iront pas loin, si je peux l'empêcher." Il fait immédiatement s'armer chevaliers, sergents d'armes et tous les hommes qu'il avait sous la main ; aussitôt en selle,[p.128] ils sortent de la cité dans leurs armures de fer et gagnent la forêt qu'ils fouillent en tous sens, pour tenter de retrouver ceux dont ils étaient en quête. Mais ce fut en vain. Le roi proposa qu'ils se séparent et prennent des chemins différents afin d'avoir plus de chance d'aboutir. "Par Dieu, intervient le roi Karadoc, je ne partage pas votre avis. S'ils vont par petits groupes et que Lancelot les rencontre, étant donné qu'il a beaucoup de chevaliers avec lui, tous braves et aguerris, ceux qui se trouveront sur son passage n'auront aucune chance de s'en tirer : ils se feront tuer jusqu'au dernier. – Que faut-il faire, en ce cas ? interroge Arthur. – Envoyez des messagers dans tous les ports pour prévenir les marins que nul d'entre eux ne doit avoir l'audace de faire traverser la mer à Lancelot et aux siens. Qu'il le veuille ou non, il sera contraint de rester dans le pays, ce qui nous permettra d'apprendre facilement où il se trouve et donc de marcher sur lui avec assez de gens pour le faire prisonnier sans difficulté. Alors, vous pourrez faire justice de lui. Voilà ce que je vous conseille."

          Le roi convoqua ses messagers et les dépêcha dans tous les ports du royaume pour qu'ils publient l'interdiction faite aux marins.  Après quoi, il reprit le chemin de Kamaalot. En passant là où gisaient les cadavres de ses chevaliers, il vit, sur sa droite, celui de son neveu Agravain, que Lancelot avait tué ; il avait reçu un coup de lance qui lui avait traversé le corps de part en part. Arthur le reconnut au premier coup d'œil, et le chagrin qu'il en éprouva lui ôta jusqu'à la force de se tenir en selle : il tomba sur le mort, privé de conscience, et il lui fallut longtemps pour retrouver le souffle et la parole : "Hélas ! mon cher neveu, certes il vous haïssait celui qui vous a frappé ainsi ! Je veux que tous le sachent :[p.129] mon cœur souffre - ô combien ! - à cause de celui qui a diminué mon lignage en le privant d'un chevalier tel que vous." Et, lui ôtant son heaume, il contempla le visage et baisa ses paupières et ses lèvres glacées. Puis il le fit porter, comme il était, à l'intérieur de la cité.

99        Sans retenir ses pleurs, Arthur parcourut l'endroit, en montrant une peine profonde. A force de chercher, il trouva le corps de Guerrehet, que Lancelot avait tué, lui aussi. Son chagrin ne fit que redoubler : il fallait le voir frapper l'une contre l'autre ses mains encore armées de gantelets - il n'avait enlevé que son heaume ; et toutes ses paroles étaient des paroles de deuil : "J'ai trop vécu, s'écrie-t-il, puisque c'est pour voir morts, aussi cruellement frappés, ceux que j'ai élevés avec tendresse !" Après avoir fait étendre sur son écu le corps de Guerrehet pour le transporter dans Kamaalot, il continuait de s'abandonner à sa douleur, cherchant encore. Et voilà que, sur sa gauche, il distingua le cadavre de Gaheriet que Lancelot, toujours lui, avait tué. Gauvain mis à part, c'était celui de ses neveux qu'Arthur chérissait le plus. Quand il vit le corps de celui qu'il avait tant aimé depuis toujours, sa douleur ne connut plus de mesure. Il se jeta sur lui d'un seul élan et le serra dans ses bras à l'étouffer - hélas ! Il s'évanouit de nouveau et resta si longuement sans conscience (un homme à pied aurait eu le temps de parcourir plus d'une demi-lieue !) que ses barons craignaient de le voir mourir sous leurs yeux. "Hélas, mon Dieu, j'ai trop vécu !" répète-t-il à voix haute - et tous l'entendaient. "Hélas, Mort, si vous tardez davantage, je vous reprocherai votre lenteur. Hélas, Gaheriet, si je dois mourir de chagrin, ce sera pour vous. Maudits soient celui qui a forgé l'épée dont vous avez été frappé et celui qui s'en est servi pour vous tuer ! Il a anéanti mon lignage autant que moi." Arthur baise les lèvres et les paupières du cadavre ensanglanté. Ceux qui étaient là éprouvaient de la peine pour la mort de Gaheriet parce qu'il était très aimé de tous ; quant à la douleur manifestée par le roi, elle renchérissait assez sur la leur [p.130] pour qu'ils s'en étonnent.

100        Le tumulte et les cris firent sortir Gauvain ; il était persuadé que la reine était morte et qu'on la pleurait. Mais lorsqu'il fut descendu dans la rue, les premiers habitants qui le virent le détrompèrent : "Monseigneur, si vous voulez connaître l'étendue de votre malheur en voyant de vos yeux comment ceux de votre sang ont été massacrés, montez donc au château, dans la grand-salle : la pire désolation de votre vie vous y attend." Trop bouleversé par cette annonce pour pouvoir répondre, il reprend son chemin, la tête basse, imaginant toujours que les gens manifestaient leur deuil pour la mort de la reine et non pour celle de ses frères dont il ne savait rien. Tandis qu'il passe de rue en rue, il jette des coups d'œil à droite et à gauche et voit partout des gens en larmes, jeunes et vieux qui, tous, lorsqu'ils le croisent, lui répètent : "Allez, monseigneur, allez donc contempler votre malheur !" La répétition de ces propos augmente encore un trouble qu'il n'ose cependant pas montrer. A son entrée dans la grand-salle, il est frappé par l'accablement de l'assistance : on aurait dit, à voir ces gens, que tous les grands de ce monde étaient morts. "Gauvain ! Ah, Gauvain ! s'exclame le roi Arthur à sa vue. Voici notre commun malheur ! Regardez : c'est le cadavre de votre frère Gaheriet, le plus vaillant de notre lignage." Et il le lui montre, tout couvert de sang, tel qu'il le tenait entre ses bras, serré contre lui.[p.131] La nouvelle laisse Gauvain sans voix ; ses jambes se dérobent sous lui, le cœur lui manque et il tombe évanoui. Le voir en pareil état cause tant de tristesse et de peine aux barons qu'ils pensent ne plus jamais avoir le cœur en fête ; ils vont le soutenir entre leurs bras, pleurant sur lui à chaudes larmes. "Hélas, mon Dieu, c'est trop de malheur !" se lamentent-ils. Une fois revenu à lui, Gauvain se relève et court vers Gaheriet qu'il arrache au roi, le serre à son tour contre sa poitrine et le couvre de baisers ; ce faisant, le cœur lui manque à nouveau et il reste gisant au sol, inconscient, plus longtemps que la première fois. Quand il revient enfin à lui, il s'assied à côté du corps qu'il se met à examiner. "Ah, mon frère aimé !" s'écrie-t-il à la vue de la profonde blessure qui l'avait atteint, "maudit soit le bras qui vous a porté ce coup ! Comme il vous haïssait, mon tendre frère, pour vous avoir frappé ainsi ! Comment a-t-il eu le cœur de vous mettre à mort ! Comment Fortune a-t-elle pu tolérer que vous soyez massacré de façon si basse et si misérable, elle qui vous avait doté d'autant de qualités ? Elle dont vous étiez le favori, le préféré au point qu'elle vous avait élevé au sommet de sa Roue ! C'est moi qu'elle visait, mon frère aimé : elle voulait que je meure de douleur à cause de vous. Il est juste que cela m'arrive, et j'y aspire ; dès lors que vous n'êtes plus, je ne garderai le goût de vivre que le temps nécessaire pour vous venger du traître qui vous a assassiné."

101       Monseigneur Gauvain aurait poursuivi sur le même ton, si la voix n'était venue à lui manquer, tant il avait le cœur serré. Après un long et douloureux silence,[p.132] ses regards se portèrent sur sa droite, et c'est alors qu'il vit Agravain et Guerrehet étendus morts devant le roi sur les écus qui avaient servi à les transporter. Il les reconnut au premier coup d'œil : "Hélas, mon Dieu !" s'écrie-t-il (et tous l'entendirent, tant sa voix résonnait claire) : "vraiment, j'ai trop vécu puisque c'est pour voir ceux de mon sang sauvagement massacrés !"  Il se laisse tomber sur les corps et ne se relève que pour mieux retomber, puis se relever et retomber encore. La souffrance de son cœur est si profonde et si visible que les barons, autour de lui, en viennent à craindre qu'il ne meure entre leurs bras. Le roi leur demande ce qu'il peut faire pour lui, "parce que, s'il reste encore ici longtemps, je crois qu'il va en mourir de chagrin. – Seigneur, proposent-ils, nous sommes d'avis de l'emmener s'allonger ailleurs et de ne pas le laisser tout seul, tant que ses frères n'auront pas été enterrés. – Faites donc", approuve Arthur. Profitant de ce qu'il n'avait toujours pas repris connaissance, on le transporta dans une autre pièce où il demeura couché, sans qu'on puisse lui tirer un mot.

102       Le soir, le deuil fut général dans la ville : tout Kamaalot pleurait. On enleva leurs armes aux chevaliers morts et chacun fut enveloppé dans un suaire digne de son lignage, puis déposé dans un sarcophage que l'on recouvrit d'une pierre tombale. Ceux destinés à Guerrehet et Agravain étaient d'une magnificence royale et les deux corps furent enterrés l'un près de l'autre dans l'église Saint-Etienne qui était alors la cathédrale de Kamaalot. Enfin, entre ces deux tombeaux, le roi en fit placer un autre, le plus beau et le plus splendide de tous où l'on mit le corps de Gaheriet. Au moment de l'inhumation, que de larmes furent versées ! Tous les évêques et archevêques du royaume,[p.133] tous les grands seigneurs étaient réunis afin de rendre les honneurs les plus solennels aux défunts, et en particulier à Gaheriet qui avait été un si bon et courageux chevalier ; on fit donc graver sur sa tombe l'inscription suivante : "Ci-gît Gaheriet, le neveu du roi Arthur, que Lancelot a tué." Sur les deux autres dalles, on inscrivit aussi le nom du mort et celui de son meurtrier.

103       Lorsque les prêtres eurent célébré l'office des morts, le roi retourna au château et prit place au milieu de ses vassaux, accablé de douleur et de tristesse : avoir perdu la moitié de son royaume l'aurait moins bouleversé ; et il en était de même pour tous les barons dont la foule silencieuse remplissait la grand-salle : on aurait cru qu'il n'y avait personne. Lorsqu'Arthur les vit silencieux, il prit la parole - et sa voix résonna assez haut pour que toute l'assistance l'entende : "Hélas, mon Dieu, pendant longtemps Vous avez fait de moi un homme puissant et honoré, mais il a suffi d'un moment pour que le malheur me frappe et que je sois réduit à rien : nul n'a jamais subi une perte comme la mienne. Car, lorsqu'on se voit ravir sa terre par la force ou par la ruse, on a une chance d'arriver à la reconquérir, mais lorsqu'on en vient à perdre un parent, c'est une perte définitive, puisque personne ne peut vous le rendre ; on subit ainsi un dommage si irréparable que rien ne peut le compenser. Cette perte, ce n'est pas la justice du Tout-Puissant qui me l'a valu, mais l'orgueil de Lancelot. S'il fallait y voir un châtiment divin, nous n'aurions pas été atteints dans notre honneur et nous aurions dû nous résigner à la supporter sans nous plaindre, avec la douleur qui l'accompagne ; mais le responsable en est celui-là même [p.134] que nous avons élevé, à maintes reprises, en rang et en dignité, au sein de notre royaume - comme s'il avait été de notre propre sang : oui, c'est lui et pas un autre qui nous inflige ce dommage et ce déshonneur. Vous êtes tous mes hommes-liges et vous tenez vos fiefs de moi : c'est pourquoi, sur le serment que vous m'avez prêté, je vous requiers de me conseiller, comme un vassal doit consulter son seigneur, en vue de venger ma honte."

104       Sur ce, il se tait, attendant leur réponse. Ils commencèrent par se jeter des regards en s'incitant à parler, sans qu'aucun ne se décide à le faire. Finalement, c'est le roi Yon qui se leva pour prendre la parole : "Etant donné que je suis un de vos hommes-liges, seigneur, je dois avoir en tête, lorsque je vous donne un avis, à la fois votre honneur et celui du royaume. Le vôtre consiste à vous venger, cela ne fait aucun doute. Mais, si on veut aussi considérer l'intérêt général, je ne crois pas qu'il serait judicieux d'aller déclarer la guerre au lignage du roi Ban car nous savons parfaitement que Notre-Seigneur lui a conféré une puissance éminente qui le met au dessus de tous les autres, si bien que selon moi, il n'existe pas d'homme capable d'éviter la défaite, s'il avait l'idée de les attaquer - vous mis à part, seigneur. Aussi, je vous en prie, au nom de Dieu, n'entreprenez une guerre contre eux que si vous êtes sûr d'être le plus fort car ils seront, je le pense, des adversaires très difficiles à battre." Ces propos soulevèrent des cris de protestation dans la salle : ils furent nombreux, parmi l'assistance, à critiquer le roi Yon pour les avoir tenus et à l'accuser publiquement d'avoir parlé en lâche. "Ce que j'en ai dit, se défendit-il, ce n'est nullement parce que je serais plus timoré que vous ; en revanche, ce dont je suis sûr, c'est que, si on leur déclare la guerre, mais qu'ils peuvent rentrer dans leur pays[p.135] sains et saufs, dès lors, ils craindront moins votre armée que vous le croyez. – Vraiment, monseigneur, réplique Mordret, je n'ai jamais entendu un homme aussi vaillant et sage que vous en avez l'air donner si mauvais conseil. Si le roi m'en croit, il marchera contre eux, et vous le suivrez, bon gré, mal gré. – Je le ferai de meilleur cœur que vous, Mordret. En ce qui me concerne, le roi peut partir quand il le voudra. – A quoi bon cette querelle ? intervient Mador de la Porte. Si vous voulez entrer en guerre, vous n'aurez pas besoin d'aller chercher bien loin : Lancelot n'a pas passé la mer ; on m'a assuré qu'il s'était rendu à la Joyeuse Garde, une place qu'il avait conquise autrefois, quand il a commencé de courir les aventures. Je sais où elle se trouve parce que j'y ai été, un temps, prisonnier, et j'y serais sans doute mort, si Lancelot ne nous avait pas délivrés, mes compagnons et moi. – Moi aussi, je connais bien cet endroit, déclare Arthur. Et d'après vous, y aurait-il emmené la reine avec lui ? – Bien sûr, seigneur ; mais je ne vous conseillerais pas de vous y risquer, parce que la Joyeuse Garde est si solidement fortifiée qu'elle ne craint pas un siège, et sa garnison est constituée de braves à qui vos assauts ne feraient guère peur ; en revanche, dès qu'ils en verraient l'occasion, ils ne manqueraient pas de venir vous attaquer. – Ce que vous dites sur la force de cette place est exact, Mador ; et quant à la fierté de ceux qui l'occupent, vous ne vous trompez pas davantage, répond Arthur ; mais vous n'ignorez pas non plus - comme tous ceux qui sont ici - que, depuis mon couronnement, dans toutes les guerres que j'ai entreprises, l'honneur de la victoire a été pour moi et pour mon royaume. Je vous garantis que rien ne me fera renoncer à déclarer la guerre à des gens qui m'ont tué mes parents[p.136] et je somme d'y participer d'abord ceux qui sont ici ; je vais également convoquer tous ceux qui tiennent une terre de moi - proche ou lointaine : qu'ils se rassemblent à Kamaalot ! Nous partirons dans un délai de quinze jours. De plus, comme je veux être sûr que nul d'entre vous ne se désistera, j'exige que, tous, vous juriez sur les reliques des saints de poursuivre cette guerre jusqu'à ce que notre honneur soit vengé."

105       On apporta aussitôt les reliquaires et ceux qui étaient réunis dans la salle prêtèrent le serment demandé - personne n'en fut dispensé. Après quoi, Arthur dépêcha des messagers, par tout son royaume, à ceux à qui il avait confié la tenure d'un fief : ils devaient se trouver à Kamaalot à temps pour faire partie de l'armée qui réunirait toutes les forces royales et irait attaquer la Joyeuse Garde. Personne ne fit de difficulté et tous se préparèrent à gagner le pays de l'Hombre. C'est ainsi que fut engagée une guerre qui devait tourner au désavantage du roi Arthur parce que, si les siens commencèrent par y remporter des succès, à la fin, ils furent vaincus.

          Mais la Rumeur, qui court si vite de par le monde, fit connaître dès le lendemain à la Joyeuse Garde ce qui venait d'être décidé. Le porteur de la nouvelle fut un écuyer qui était au service d'Hector des Marais et qui partit de la cour aussitôt. Lorsqu'il eut rejoint ceux qui attendaient avec impatience de savoir ce qui s'y passait, il leur dit qu'il était trop tard pour pouvoir éviter la guerre, parce que les seigneurs les plus importants du royaume l'avaient jurée et qu'on avait aussi convoqué tous les autres vassaux du roi Arthur. "Vraiment, les choses en sont là ? demanda Bohort. – Oui, seigneur, répond le messager ;[p.137] vous ne tarderez pas à voir arriver le roi Arthur à la tête de son armée. – Tant pis pour eux, par Dieu ! Ils s'en repentiront !" assure Hector.

106       Lorsque Lancelot apprit la nouvelle, il fit venir un messager et le dépêcha aux royaumes de Benoÿc et de Gaunes pour ordonner à ses vassaux de mettre les places-fortes en état de défense : s'il se trouvait quitter la Grande-Bretagne et décidait de gagner une de ces deux terres, il voulait les trouver capables de soutenir un siège contre le roi Arthur, en cas de besoin. Puis il fit demander à tous les chevaliers à qui il avait rendu des services dans le Sorelois et la Terre Etrangère de venir lui prêter main-forte et comme il était très aimé partout, ils furent si nombreux à répondre à son appel que, même s'il avait eu tout un royaume à sa disposition, peu de gens l'auraient cru capable de réunir autant d'hommes qu'il le fit cette fois-là.

          Mais le conte cesse ici de parler de lui et revient au roi Arthur.

XIII Echec d'Arthur devant la Douloureuse Garde. Arthur reprend Guenièvre auprès de lui, mais décide de poursuivre  la guerre contre Lancelot qui rentre en Gaule avec les siens

107       Il rapporte que les vassaux du roi vinrent à Kamaalot au jour fixé, en si grand nombre qu'on n'avait jamais vu une telle foule de chevaliers. Monseigneur Gauvain, remis d'une récente maladie, y était : "Je vous conseillerais, recommanda-t-il à son oncle, de choisir, avant votre départ, parmi vos barons, autant d'hommes accomplis qu'il y en a eu de tués, l'autre jour, quand on a enlevé la reine, et faites les prendre place à la Table Ronde pour remplacer ceux qui sont morts,[p.138] afin que le nombre des compagnons reste le même, c'est-à-dire que nous soyons toujours cent cinquante. Je vous garantis que, si vous procédez ainsi, la compagnie en sera renforcée et plus redoutée." Arthur approuve l'idée et, après avoir déclaré qu'il ne voyait que des avantages à la mettre en œuvre, il ordonne qu'il en soit fait ainsi ; il convoque aussitôt ses grands vassaux et les invite, sur le serment qu'ils lui ont prêté, de choisir, parmi les meilleurs chevaliers, le nombre nécessaire pour que la Table Ronde soit au complet - et cela sans tenir compte de leur fortune. C'est une tâche dont ils se chargeront volontiers, disent-ils. Ils se retirent donc au fond de la salle et, après s'être assis, font le décompte des absents : il en manquait soixante douze. Ils en désignèrent immédiatement le même nombre et leur attribuèrent les sièges de ceux qui étaient passés de vie à trépas ou qui étaient partis avec Lancelot ; mais nul n'osa occuper le Siège périlleux. Le chevalier qui prit celui de Lancelot était le plus fort de toute l'Irlande ; fils de roi, il s'appelait Elian. Le successeur de Bohort qui avait pour nom Belynor était fils du roi des Iles Etrangères ; c'était, lui aussi, un très valeureux chevalier. Un Ecossais, puissant grâce à sa force aux armes et au nombre de ses amis prit la place d'Hector et celle de Gaheriet revint à un neveu du roi de Norgales.

          Lorsque l'idée de Gauvain eut été mise à exécution, on dressa les tables et tous s'y assirent ; ce jour-là, le service fut assuré, tant à la Table Ronde qu'à celle du roi, par sept princes qui étaient les hommes-liges d'Arthur et tenaient leurs terres de lui. Ce même jour, les chevaliers qui devaient partir à la guerre passèrent une partie de la soirée et de la nuit à faire leurs préparatifs.

108       [p.139] Au matin, dès l'aube, ils furent un millier à se mettre en route, tous n'ayant qu'une envie : en finir avec Lancelot. Sitôt après avoir entendu la messe dans la cathédrale de Kamaalot, le roi monta à cheval avec ses barons. Leur première étape fut Château-Lambourg. Le lendemain, ils firent encore un long bout de route et ils continuèrent sans désemparer jusqu'à se trouver à une demi-lieue de la Joyeuse Garde. Constatant que la citadelle n'avait rien à craindre d'un assaut, ils dressèrent leur camp sur les berges de l'Hombre, mais à une bonne distance. Ils passèrent toute la journée à s'installer, tandis que les chevaliers, en armes, montaient la garde afin de recevoir comme ils devaient l'être les gens de la cité pour le cas où ils auraient tenté une sortie afin d'en découdre.

          Voilà où en était l'armée royale. Mais ceux à qui ils avaient affaire n'étaient pas des novices ; dès le soir précédent, ils avaient envoyé une partie de leurs hommes prendre position dans un bois à proximité du camp adverse afin, le moment venu, de surprendre leurs adversaires en les attaquant à la fois à partir de la cité et à partir du bois. Loin de se laisser impressionner par les préparatifs du siège, ils convinrent de ne rien tenter la première nuit mais d'attaquer le lendemain, dès qu'ils en auraient l'occasion. Ils étaient quarante chevaliers à s'être mis en embuscade, Bohort et Hector à leur tête. Ils avaient reçu la consigne, lorsqu'ils verraient un étendard rouge flotter en haut du donjon, de charger de front l'armée du roi ; ceux qui étaient restés à l'intérieur de l'enceinte feraient alors eux-mêmes une sortie [p.140] afin de prendre les gens d'Arthur à revers.

109       Pendant toute la journée, les gens de Bohort et d'Hector guettèrent l'apparition de l'étendard qui devait leur donner le signal de l'attaque, mais en vain : Lancelot n'avait pas voulu ouvrir les hostilités le premier jour ; il laissa donc à l'armée du roi le temps de se reposer : pas une flèche, ni un carreau d'arbalète ne fut tiré. La confiance des royaux en fut accrue ; ils se disaient que, si Lancelot avait disposé de forces importantes, il n'aurait pas manqué d'ordonner une sortie en masse pour en découdre avec eux, car il n'était pas chevalier à attendre qu'on l'attaque pour riposter.

          Voir la Joyeuse Garde assiégée par le roi Arthur, l'homme au monde qu'il avait le plus aimé et qui le traitait à présent comme son ennemi mortel consternait Lancelot au point qu'il ne savait que faire, non parce qu'il craignait pour sa vie, mais à cause de son amour pour le souverain. Il fit donc venir une jeune fille à qui il confia discrètement une mission : "Rendez-vous auprès du roi Arthur, demoiselle, et dites-lui de ma part que je ne comprends pas pourquoi il m'a déclaré la guerre : je ne croyais pas l'avoir offensé à ce point. S'il répond que je l'ai déshonoré avec ma dame la reine, comme on le lui a fait entendre, annoncez-lui que je suis prêt à m'en défendre contre un des plus valeureux chevaliers de sa cour, car il s'agit d'une accusation mensongère ; afin de retrouver sa bienveillance et son amitié que j'ai perdues pour un motif sans fondement, je m'en remettrai au jugement de sa cour. Et s'il affirme qu'il s'est lancé dans cette guerre à cause de la mort de ses neveux, faites-lui valoir [p.141] que cela ne mérite pas qu'il me voue une pareille haine : s'ils se sont fait tuer, ils l'ont bien cherché ! S'il n'est pas convaincu pour autant, dites-lui que notre querelle me désole à un point difficile à dire et que le sort des armes décidera entre nous. Une fois les hostilités engagées, il faut qu'il le sache, je ferai tout pour me défendre. Cependant, lui personnellement - je le considère toujours comme mon seigneur et mon ami, même s'il est venu vers moi non en suzerain, mais en ennemi mortel -, je lui garantis que je ne porterai pas la main sur lui et qu'au contraire je ferai tout pour le protéger de ceux qui s'en prendraient à lui. Répétez-lui tout cela de ma part, demoiselle." Elle s'acquittera fidèlement du message, promet-elle.

110       Elle partit aussitôt et sortit de la Joyeuse Garde sans se faire remarquer à la fin de l'après-midi ; lorsqu'elle pénétra dans le camp, personne ne chercha à l'arrêter car on voyait qu'elle était porteuse d'un message ; on la conduisit donc à la tente du roi Arthur qui était attablé pour dîner. Elle n'eut pas de mal à le reconnaître au milieu de ses barons et elle lui répéta, en propres termes, ce que Lancelot l'avait chargée de dire. Monseigneur Gauvain qui se trouvait assez près pour l'entendre devança tous les autres convives : "Seigneur" daclara-t-il d'une voix forte, alors que personne n'avait encore soufflé mot, "au départ de Kamaalot, vous avez juré d'anéantir le lignage du roi Ban. Si je dis cela,[p.142] c'est que vous avez l'occasion, ici et maintenant, de venger votre honneur et la mort de vos proches en faisant justice de Lancelot ; en revanche, si vous faisiez la paix avec lui, ce serait la déchéance pour votre famille et, pour vous, un déshonneur qui vous marquerait définitivement jusqu'à votre mort. – Gauvain, le rassure le roi, les choses en sont venues au point que Lancelot aura beau dire et beau faire, je ne me réconcilierai jamais avec lui ; certes, il a plus droit que quiconque à mon indulgence, parce qu'il a plus fait pour moi, c'est sûr, que n'importe quel chevalier ; mais il a fini par me le faire payer trop cher en m'ôtant ceux de mes proches que j'aimais le plus, vous seul excepté. Cela rend toute paix impossible entre nous, et il n'y en aura pas, je vous en donne ma parole de roi." Et, se tournant vers la demoiselle, il ajoute : "Répondez à votre seigneur qu'il n'obtiendra rien de moi, sauf la garantie d'une guerre à outrance. – Tant pis, seigneur, et surtout pour vous ! Avec toute votre puissance et votre renommée sans égale, vous irez droit à la ruine et à la mort - ou les sages auront été nombreux à se tromper ! Et vous monseigneur Gauvain, qui devriez être le plus raisonnable de tous, vous parlez comme un insensé : je n'aurais jamais cru cela de vous. C'est votre mort que vous cherchez, il vous est facile d'en juger. Pensez-y : avez-vous oublié ce que vous avez vu autrefois, dans la Salle des Aventures, chez le roi Pellès, quand vous avez assisté au combat du léopard contre le dragon ? Si vous aviez gardé en mémoire ces scènes mystérieuses dont vous avez été le témoin et les explications de l'ermite, cette guerre n'aurait jamais eu lieu, aussi longtemps que vous auriez pu l'empêcher. Mais l'endurcissement de votre cœur vous pousse dans cette entreprise, pour votre plus grand malheur.[p.143] Vous vous en repentirez, mais alors, il sera trop tard." Et de nouveau à l'adresse du roi : "Seigneur, conclut-elle, puisque votre dernier mot, c'est la guerre, je vais retourner dire à mon seigneur ce que vous lui faites savoir. – Vous pouvez vous retirer, demoiselle" dit Arthur.

111       Sur ce, elle quitta le camp de l'armée et regagna la Joyeuse Garde où Lancelot l'attendait ; lorsqu'elle lui eut rapporté qu'il n'avait aucune chance de pouvoir faire la paix avec le roi, il en fut consterné, non parce qu'il craignait Arthur, mais parce qu'il avait pour lui tant d'amitié ! Il se retira dans une chambre où il s'abandonna à d'amères réflexions qui lui faisaient pousser de profonds soupirs et lui tiraient des larmes qui inondaient son visage. Il y avait longtemps qu'il était dans cet état quand le hasard amena la reine dans cette pièce : il était si absorbé dans ses pensées qu'elle resta un grand moment devant lui sans qu'il remarque sa présence ; en le voyant pareillement accablé, elle lui demanda pourquoi il faisait si triste figure. Il répondit qu'il était obsédé par l'idée qu'il ne pouvait pas obtenir le pardon du roi, ni se réconcilier avec lui : "Je ne dis pas cela parce que nous aurions sujet de craindre le mal qu'il pourrait nous faire, mais parce qu'il m'a toujours traité avec tant de bienveillance et d'égards que je ne supporterais pas qu'il lui arrivât malheur. – Il ne faut pas négliger les forces dont il dispose, seigneur. Mais dites-moi quelles sont vos intentions. – Combattre demain, et que Dieu donne l'honneur de la victoire à qui Il voudra ! Moi, je ferai tout pour que l'armée qui assiège cette place lève le camp au plus tôt.[p.144] Et puisque je ne peux attendre d'eux ni paix, ni amitié, je n'épargnerai personne, sauf le roi Arthur." Ils n'en dirent pas davantage et Lancelot retourna dans la grand-salle où il s'assit au milieu de ses chevaliers, s'efforçant de montrer un visage plus joyeux que ne l'était son cœur. Puis il donna l'ordre de dresser les tables et de servir un festin digne même de la cour du roi Arthur.

          Après le dîner, ses intimes lui demandèrent ce qu'ils auraient à faire le lendemain : "N'avez-vous pas l'intention d'attaquer l'armée ? – En effet, et très tôt le matin. – Certes, si nous restions plus longtemps à l'intérieur des murs, ils auraient piètre opinion de nous. – Soyez tranquilles ! Notre immobilité leur a donné confiance et du coup, ils nous craignent moins : ils s'imaginent que, si nous n'avons pas tenté de sortie, c'est parce qu'il n'y a personne dans la place. Mais, s'il plaît à Dieu, d'ici demain soir ils auront appris si je suis seul ici, et je leur aurai fait regretter autant que j'en suis capable, de s'être lancés dans pareille entreprise. Comptez-y : demain, nous irons les attaquer. J'insiste donc pour que vous vous teniez tous prêts afin que nous puissions y aller au moment qui me paraîtra le plus favorable." Tous en tombent d'accord parce qu'ils ne demandaient qu'une chose : affronter les gens du roi. De plus, avoir à leurs côtés Lancelot et Bohort dont la bravoure et les faits d'armes étaient si renommés leur donnait courage et ardeur. Pendant la soirée, ils s'occupèrent à préparer tout leur équipement et à vérifier que rien n'y manquait ; mais ils eurent garde de ne pas faire trop de bruit, au point que les assiégeants en parlèrent entre eux et allèrent dire au roi qu'il pouvait être sûr qu'il y avait bien peu de monde dans la citadelle,[p.145] ce qui lui permettrait de s'en emparer sans mal. Arthur répondit qu'il avait du mal à y croire. "Il est évident qu'ils ont beaucoup de gens avec eux l'approuva Mador de la Porte, et pas n'importe lesquels : les plus beaux fleurons de la chevalerie ! – Comment le savez-vous ? demande Gauvain. – J'en suis sûr et je vous donne ma tête à couper, si vous ne les voyez pas faire une sortie avant demain soir." Les hommes de l'armée continuèrent une grande partie de la soirée à parler de la garnison à l'intérieur de la place et, au moment d'aller se coucher, ils installèrent des sentinelles tout autour du camp, en si grand nombre qu'une attaque par surprise n'aurait pu qu'échouer.

112       Le lendemain, lorsqu'à l'intérieur de la cité on se fut équipé, et que les hommes eurent été répartis en six bataillons, on hissa l'étendard rouge au sommet du donjon ; dès que ceux qui étaient en embuscade dans le bois le virent, ils avertirent Bohort : "Il n'y a plus qu'à y aller, fit-il ; maintenant, mon seigneur et les siens sont à cheval, et ils vont attaquer ; il nous reste à nous jeter au milieu du camp : après notre passage, tout doit avoir été saccagé et mis par terre." Ils s'y emploieront de leur mieux, assurent-ils. Sortant alors du bosquet où ils étaient dissimulés, ils s'avancent à découvert, essayant de faire marcher leurs chevaux le plus silencieusement possible ; mais ils ne purent empêcher le bruit des sabots de parvenir jusqu'au camp. "Aux armes !", cria-t-on, aussitôt qu'on aperçut les cavaliers qui s'approchaient. La clameur retentit assez haut pour être entendue jusqu'à la Joyeuse Garde où on comprit que la troupe en embuscade avait commencé l'assaut et qu'il ne restait plus qu'à attaquer l'armée à partir de la cité. On passa sans attendre à l'action : Lancelot commanda [p.146] d'ouvrir la grande porte et rappela à tous d'avoir à sortir en bon ordre, comme prévu, ce qu'ils se hâtèrent de faire, tant ils en avaient assez d'attendre.

          Lorsqu'en chevauchant à découvert Bohort atteignit les abords du camp, il trouva sur son chemin le fils du roi Yon, monté sur un destrier de belle taille. Au premier coup le jeune homme eut sa lance brisée ; quant à Bohort, il frappa si violemment son adversaire que ni écu, ni haubert ne purent le protéger : la lance - fer et hampe - s'enfonça dans sa poitrine et le cavalier, désarçonné, tomba à terre, comme mort.

          Les compagnons de Bohort avaient commencé de mettre le camp à sac, renversant toutes les tentes et tuant leurs occupants : clameurs et hurlements s'élèvent de tous côtés dans un bruit de tonnerre. Ceux qui étaient désarmés se précipitent pour s'équiper. Monseigneur Gauvain, au vu de la situation, réclame ses armes au plus vite et on se hâte de lui obéir. Le vacarme qui règne partout pousse le roi en personne à s'armer sans attendre, ainsi que tous les barons. A peine se fut-il mis en selle avec les siens qu'il vit sa tente s'effondrer avec le dragon qui la sommait, puis toutes les autres alentours : c'étaient Bohort et Hector qui voulaient faire Arthur prisonnier. Quand Gauvain les vit accomplir pareil saccage, il les lui désigna: "Voyez, seigneur, ce sont Hector et Bohort qui causent tous ces dégâts !" Et, chargeant Hector, il lui asséna en plein heaume un coup assez rude pour le laisser assommé ; Hector dut se rattraper à l'encolure de son cheval pour éviter la chute ; le voyant hébété, Gauvain qui lui avait voué une haine mortelle,[p.147] ne voulut pas s'en tenir là et lui porta habilement un second coup qui le fit se coucher sur l'arçon avant de la selle. Bohort s'aperçut que Gauvain serrait Hector de si près qu'il allait le désarçonner, et il avait trop d'amitié pour lui pour ne pas venir à son aide. Il s'élance sur Gauvain, l'épée haute, et l'abat si brutalement sur son heaume qu'elle s'y enfonce de deux doigts ; tout étourdi sous le choc, Gauvain éperonne son cheval pour se dégager, laissant derrière lui à la fois Hector et Bohort, sans même se rendre compte de la direction dans laquelle sa monture l'emporte.

113       C'est ainsi que s'engage, devant la tente royale, une bataille où les gens de Bohort auraient fini par se faire tuer, sans l'intervention de Lancelot et des chevaliers de la Joyeuse Garde qui arrivèrent à temps pour leur prêter main-forte en chargeant au milieu de la mêlée. Que de coups donnés et reçus ! Que de souffrances et de morts ! La haine mortelle que se vouaient les deux camps apparut clairement : le grand nombre des blessés et des tués aurait ému de pitié les cœurs les plus endurcis.

          De tous ceux qui prirent part à la bataille ce jour-là, Gauvain et Lancelot se distinguèrent particulièrement. Le conte assure que le premier, toujours sous le coup de son chagrin pour la mort de Gaheriet, tua trente chevaliers aux autres et que, depuis le matin, il ne prit aucun repos, accomplissant exploit sur exploit jusqu'à la fin de l'après-midi. A la tombée de la nuit, les chevaliers du roi Arthur, épuisés par les efforts qu'ils avaient dû fournir, se hâtèrent d'aller se mettre à l'abri et leurs adversaires en firent autant en regagnant la cité où, une fois à l'intérieur de l'enceinte,[p.148] ils dénombrèrent leurs pertes et constatèrent qu'il leur manquait une centaine de chevaliers, auxquels il fallait ajouter les hommes d'armes dont le conte ne dit rien… et tout cela pour n'avoir fait que dix prisonniers, qu'ils avaient ramenés avec eux.

114       Après être allés se désarmer, ils se réunirent pour dîner dans la grand-salle du logis seigneurial, blessés ou non, selon qu'ils avaient eu de la chance ou pas. Après s'être restaurés, ils parlèrent longuement de monseigneur Gauvain : ils étaient d'accord pour dire que, Lancelot et Bohort mis à part, c'est lui qui s'était montré le meilleur.

          De leur côté, les hommes de l'armée royale, après avoir regagné leurs tentes, comptèrent le nombre de chevaliers qu'ils avaient perdus et ils arrivèrent au total de deux cents, ce qui les plongea dans la consternation. Quand ils eurent fini de manger, ils passèrent la soirée à parler de leurs adversaires, qui disposaient de forces nombreuses, convinrent-ils, et il y avait, dans leurs rangs, une proportion importante de forts et braves chevaliers ; pour eux, le prix de la journée revenait à monseigneur Gauvain et à Lancelot qui avaient été les meilleurs au combat. A l'heure du coucher, ceux que les efforts prodigués avaient le plus épuisés allèrent se reposer, tandis que les autres passèrent la nuit à monter la garde : si, comme ils le craignaient, les assiégés attaquaient le camp, ils ne pourraient pas les surprendre et les trouveraient prêts à les recevoir.

115       Après le dîner, Lancelot avait pris la parole : "Seigneurs, avait-il dit à ses compagnons, vous savez maintenant ce que valent à l'épée ceux de l'armée,  puisqu'aujourd'hui nous avons pu nous mesurer de près avec eux. Mais ils ne peuvent se flatter d'avoir remporté un grand succès sur nous, bien qu'ils aient bénéficié de l'avantage du nombre. Grâce à Dieu, la journée s'est bien terminée pour nous,[p.149] puisqu'avec peu de gens nous avons résisté à l'ensemble de leurs forces. D'après vous, quelle conduite adopter pour l'avenir ? Et d'abord, que ferons-nous demain ? J'aimerais - puisse Dieu nous accorder d'y réussir ! - que l'issue de cette guerre nous fasse autant honneur que son début. Dites-moi donc ce que vous souhaitez que je fasse, car je m'en remets à vos conseils." Ils répondirent qu'ils voulaient à nouveau se battre le lendemain. "Puisqu'il en est ainsi, seigneurs, reprend Lancelot, choisissez celui qui mènera l'avant-garde." Bohort déclara que ce serait lui et personne d'autre, et qu'il sortirait de l'enceinte dès l'aube, armé de pied en cap, pour affronter les chevaliers de l'armée royale. Hector dit alors qu'il le suivrait avec le second bataillon, puis ce fut au tour d'Eliezer, un brave et valeureux chevalier, fils du roi Pellès, d'affirmer qu'il conduirait le troisième bataillon qui était constitué de gens de son pays. Un chevalier du Sorelois, qui était un combattant particulièrement accompli, réclama qu'on lui confie le quatrième, ce qui lui fut volontiers accordé, à cause de son courage et de sa science de la guerre. Finalement, il y eut assez de monde pour constituer huit bataillons de cent chevaliers chacun. A la tête du dernier, celui qui rassemblait les hommes les plus aguerris et les plus sûrs, tous furent d'accord pour placer Lancelot.

          Ainsi, dès la veille, l'organisation des corps de troupe avait été mise au point et chacun avait reçu un chef capable d'assurer cette fonction. Au cours de la soirée, on examina aussi les blessés qui allaient profiter de la nuit pour se reposer et récupérer des forces ; quand Bohort constata qu'Hector en faisait partie et que le responsable était Gauvain, il laissa éclater sa colère et déclara devant tous qu'il le vengerait à la première occasion.

          [p.150] Le lendemain, dès qu'il fit jour, avant même le lever du soleil, après qu'ils se furent habillés et chaussés, ils se hâtèrent de s'armer et sortirent de la Joyeuse Garde en bon ordre. Lorsque les gens du roi les virent descendre, ils se précipitèrent sur leurs armes et sortirent des tentes, fin prêts pour le combat. Comme monseigneur Gauvain conduisait leur premier bataillon, il se trouva face à face avec Bohort qui menait celui de l'autre camp, et il fut loin d'en être fâché car, s'il y avait au monde un homme qu'il détestât, c'était bien lui. Dès qu'ils furent à la bonne distance l'un de l'autre, ils abaissèrent leurs lances, mirent leurs chevaux au galop et se frappèrent avec tant de force que l'armure ne leur servit de rien : ils furent tous les deux jetés au sol, la poitrine transpercée, et incapables de se relever, ce qui était bien normal, puisque les pointes des lances ressortaient dans leurs dos.

           Après cet échange, les deux premiers bataillons émergèrent, de part et d'autre, du bois et se chargèrent ; la haine que les deux partis se vouaient donnait tant de violence aux coups portés que, bientôt, un certain nombre de cavaliers gésirent à terre sans plus pouvoir se relever, blessés ou morts. A ce moment, les gens du roi eurent le malheur de se voir mis en déroute : il y avait en effet, dans l'autre camp, un chevalier de la Terre Etrangère qui accomplit, à lui seul, assez d'exploits pour user leur résistance ; lorsqu'ils eurent un peu reculé, ceux de la Joyeuse Garde se précipitèrent vers Bohort et Gauvain qui étaient toujours à terre et, ramassèrent les deux blessés.[p.151] Ils auraient emmené monseigneur Gauvain malgré lui - il était incapable de leur opposer la moindre résistance -, sans l'intervention des siens qui vinrent à son secours ; et ils firent si bien que leurs adversaires furent contraints de le laisser entre leurs mains. Cependant, quoique durement éprouvés et accablés de toutes parts, à leur tour, les chevaliers de la Joyeuse Garde redoublèrent d'efforts et réussirent à transporter Bohort sur son écu, blessé comme il était, et à lui faire remonter la pente jusqu'à l'enceinte. Jamais il n'y eut de chagrin pareil à celui de la reine quand elle le vit tout ensanglanté et si gravement touché. On fit venir des médecins qui retirèrent de sa plaie le fer de la lance avec un tronçon de sa hampe, et qui, après avoir examiné ce qu'ils pouvaient voir de la blessure, estimèrent qu'elle serait difficile à guérir ; ils pensaient cependant pouvoir le sauver et le remettre sur pied, avec l'aide de Dieu, dans un délai assez bref. Et ils mirent toute leur science et leur peine pour y arriver.

          Pendant ce temps, ceux qui se faisaient face dans les prés au bord de l'Hombre s'étaient engagés dans des affrontements qui, commencés dès le matin, durèrent jusqu'à la tombée de la nuit - et c'était l'été ! Le nombre des morts et des blessés dans les deux camps permet de dire que nul n'avait jamais vu bataille si acharnée et si brutale. Arthur en personne y participa et ce qu'il accomplit ce jour-là, aucun homme de son âge n'en aurait été capable ; le conte va jusqu'à assurer que personne dans son camp, ni jeune, ni vieux, n'en fit autant ; l'exemple qu'il donnait ainsi à ses hommes et qui les incitait à l'imiter leur aurait permis de remporter une victoire complète sur leurs adversaires, si Lancelot n'avait pas été là. Lorsque le roi, qui l'avait reconnu à ses armes, fut témoin de ses exploits, il se dit à lui-même : "Si personne ne le tue,[p.152] à lui l'honneur de la victoire, à nous la honte de la défaite !" L'épée au clair, il se rue sur lui sans hésiter ; mais Lancelot, qui l'avait vu venir, ne fait pas mine de riposter ; il se contente de se protéger car il l'aimait trop pour aller plus loin. Le coup du roi fut si violent qu'il trancha l'encolure du cheval et que son cavalier se retrouva à terre. Hector, n'était pas loin et avait vu ce qui se passait ; la colère le saisit à l'idée que Lancelot puisse être blessé. Chargeant le souverain - qu'il avait reconnu - il le frappa sur son heaume si rudement qu'Arthur, hébété, ne savait même plus si c'était le jour ou la nuit. Puis il lui assène un second coup : incapable de se maintenir en selle, le roi tombe au sol, à côté de Lancelot. "Coupez-lui la tête, seigneur ! s'écrie Hector à l'adresse de son frère. Ce sera la fin de la guerre ! – Que dites-vous là, Hector ? Et n'insistez pas, ce serait peine perdue."

116       Cette parole lui sauva la vie, car, sans elle, Hector l'aurait tué. Après que Lancelot en personne eut aidé Arthur à se remettre en selle, tout le monde quitta le champ de bataille. Une fois revenu au camp, le souverain prit son entourage à témoin : "Vous avez vu ce que Lancelot vient de faire ? Il s'est refusé à porter la main sur moi, alors qu'il pouvait me tuer. Sur ma foi, je n'ai jamais vu un chevalier se comporter avec autant de générosité et de respect. Comme je voudrais que cette guerre n'eût pas commencé, parce qu'aujourd'hui la bonne volonté dont il a fait preuve s'est gagné mon cœur plus qu'aucune force au monde n'aurait pu le vaincre." A entendre ces propos, et même s'ils n'étaient tenus que dans l'intimité, monseigneur Gauvain, tout blessé qu'il était, ne laissa pas de s'en irriter.

          Lorsque Lancelot eut regagné la Joyeuse Garde,[p.153] ceux qui l'aidèrent à se désarmer constatèrent qu'il avait reçu plusieurs blessures dont la plus légère aurait été considérée comme fâcheuse par beaucoup d'autres chevaliers. Une fois désarmés, Hector et lui se rendirent au chevet de Bohort et demandèrent au médecin s'il était gravement atteint ; celui-ci répondit qu'il l'était, et même davantage, mais que, malgré tout,  il croyait qu'il s'en remettrait sans avoir trop longtemps à attendre.

117       Le roi poursuivit le siège de la Joyeuse Garde pendant plus de deux mois. Les gens de la place ne cessaient de multiplier les sorties, ce qui causa des pertes importantes dans leurs rangs, parce qu'ils n'étaient pas aussi nombreux que leurs adversaires.

          Au cours de cette période, le pape apprit qu'Arthur s'était séparé de sa femme et qu'il menaçait de la faire mettre à mort s'il pouvait s'emparer d'elle ; quand le pontife sut qu'on l'accusait d'un crime pour lequel elle n'avait pas été prise sur le fait, il fit savoir aux évêques et aux archevêques du pays que l'excommunication et l'interdit devaient être jetés sur toutes les terres qui dépendaient du roi si celui-ci ne reprenait pas la vie commune et ne vivait pas en bonne intelligence avec son épouse, en la traitant avec tous les honneurs qu'on doit à une reine. Lorsqu'Arthur prit connaissance de ce mandement, son irritation fut grande ; pourtant, il aimait tellement sa femme que, même persuadé de sa culpabilité, il céda sans faire de difficulté ; mais il déclara que, si elle revenait auprès de lui, il ne mettrait pas fin pour autant à cette guerre contre Lancelot, dont il avait pris l'initiative.

          Sur ces entrefaites, l'archevêque de Rochester alla trouver la reine : "Dame, lui dit-il, vous devez retourner auprès de votre époux - le pape l'exige ; il s'engagera solennellement, devant tous ses vassaux, à vous traiter [p.154] dorénavant en reine, comme c'est son devoir de le faire ; d'autre part, ni lui, ni personne à la cour, où que vous soyez, ne parlera plus de ce qui a été dit sur Lancelot et sur vous. – Je vais prendre conseil, seigneur, et je ne vous ferai pas attendre longtemps ma réponse."

118       Guenièvre fit alors dire à Lancelot, ainsi qu'à Lionel, Bohort et Hector de la rejoindre en privé. "Seigneurs", leur expliqua-t-elle, vous êtes les hommes au monde en qui j'ai le plus confiance ; c'est pourquoi je m'adresse à vous pour vous demander votre avis sur la conduite qui s'avérera pour moi la plus avantageuse et la plus honorable. Je viens d'apprendre une nouvelle qui a de quoi me réjouir - et vous aussi : le roi, en homme de mérite qu'il est - comme vous êtes les premiers à me le répéter tous les jours -, m'a priée de revenir auprès de lui, en promettant d'oublier mes torts passés, si graves qu'ils soient, et de me rendre toute son affection. C'est un grand honneur qu'il me fait là ; vous aussi, vous y trouverez votre intérêt, car il n'est pas question que je parte d'ici sans avoir obtenu, sinon qu'il vous pardonne son ressentiment, au moins que vous puissiez quitter le pays sans avoir rien à y perdre. Dites-moi donc ce que vous souhaitez que je fasse : si vous aimez mieux que je reste ici avec vous, je resterai, et si vous voulez que je m'en aille, je m'en irai. – Dame, fait aussitôt Lancelot, si vous faisiez ce que mon cœur désire, vous resteriez ; mais comme je veux que l'issue de cette affaire soit à votre honneur, vous allez retourner auprès de votre époux - dût cela m'en coûter ! Car si vous refusez son offre, il deviendra évident aux yeux de tous que vous l'avez déshonoré et que je l'ai trahi ;[p.155] et c'est pourquoi mon conseil est que vous lui fassiez dire que vous le rejoindrez demain.  Soyez sûre que, lorsque vous me quitterez, l'escorte qui vous accompagnera sera digne d'une grande dame : nulle n'en aura jamais eu de plus imposante ; et si je vous aime plus que, de votre vivant, chevalier n'aima sa dame, ce que je dis là n'est pas une preuve d'amour mais une marque de l'honneur qui vous revient." Les larmes lui montèrent alors aux yeux et la reine, elle aussi, se mit à pleurer.

          Lorsque Bohort comprend que Lancelot accepte de laisser Guenièvre retourner auprès du roi Arthur, il proteste : "Vous avez parlé sans réfléchir, seigneur. Dieu veuille que cette décision vous soit bénéfique ! Mais je suis persuadé que vous n'avez jamais rien fait dont vous risquez de vous repentir autant. Vous irez en Gaule et madame la reine restera ici où vous ne pourrez plus la revoir. Or, je connais assez le fond de votre cœur pour savoir que, avant un mois, vous aurez un tel désir de la retrouver que vous regretterez de ne pas avoir tout fait - jusqu'à donner le monde, à supposer qu'il ait été vôtre ! - pour ne pas avoir consenti à cet accord." Lionel et Hector déclarent qu'ils approuvent ce que dit Bohort : "Vous avez donc peur du roi, lui reprochent-ils, au point de lui rendre notre dame, la reine ?" Lancelot répète qu'il le fera, quelles qu'en soient les conséquences pour lui, et même s'il doit en mourir parce qu'elle lui manquera trop. La discussion cessa quand ils se rendirent compte que rien ne le ferait revenir sur sa décision.

          La reine retourne donc dans la grand-salle où l'évêque l'attendait. "Seigneur, lui dit-elle, vous pouvez aller trouver monseigneur le roi ; saluez-le de ma part [p.156] et dites-lui que je ne m'en irai jamais d'ici, à moins qu'il ne laisse Lancelot libre de partir avec les siens et qu'il ne porte atteinte ni à leurs vies, ni à leurs biens." Le prélat rend grâce à Dieu de tout son cœur pour cette réponse, car il comprend qu'elle signifie la fin de la guerre. Après avoir recommandé Guenièvre à Dieu ainsi que toute l'assistance, il sort de la cité et descend en hâte jusqu'à la tente du roi, pour lui apporter la nouvelle. Lorsqu'Arthur apprend qu'on ne fait pas de difficultés pour lui rendre son épouse, il prend à témoin son entourage : "Par Dieu, si ce qu'on m'a donné à croire de Lancelot et de ma femme était exact, et s'il éprouvait pour elle une passion coupable, il pourrait la retenir pendant des mois : il n'a, jusqu'à présent, subi aucune défaite assez écrasante pour l'y contraindre. Puisqu'il a si généreusement accepté ma requête, de mon côté, j'accèderai sans réserve à celle de la reine : je ne m'opposerai pas à ce qu'il quitte le pays et je ne tolérerai pas que quiconque s'en prenne à lui en cours de route, si peu que ce soit : je compenserai au double de sa valeur toute perte qu'il pourrait subir." Puis il ordonne à l'évêque de retourner à la Joyeuse Garde et de faire savoir à la reine que - parole de roi ! - Lancelot est libre de s'en aller ; afin de le remercier d'avoir satisfait sa requête avec autant de bonne volonté, il lui fournira même des navires pour rentrer en Gaule. Le prélat se met aussitôt en selle et repart pour la Joyeuse Garde où il rapporte à Guenièvre le message de son époux. Les deux parties se mettent donc d'accord pour que sa femme soit rendue à Arthur le lendemain et que Lancelot et ses cousins quittent le royaume de Logres pour celui de Gaunes dont ils étaient les héritiers et seigneurs légitimes.

          Ce soir-là, la nouvelle de la fin de la guerre mit l'armée royale en joie,[p.157] parce que nombreux y étaient ceux qui avaient craint que la prolongation des hostilités ne tournât à leur désavantage. Mais si, dans le camp, on était plus satisfait que les jours précédents et si la liesse régnait, c'était tout le contraire à la Joyeuse Garde : des plus humbles aux plus puissants, tous avaient le cœur lourd et ils ne retenaient pas leurs larmes. Vous vous demandez pourquoi ? Parce qu'ils voyaient Bohort, Lancelot, Lionel et Hector en proie à un tel chagrin qu'on les aurait crus à la fin du monde.

119       La soirée et la nuit y furent donc lugubres. Lorsque, le lendemain, le jour se fut levé, Lancelot déclara à la reine : "C'est aujourd'hui que nous allons nous séparer, dame, et qu'il me faudra quitter ce pays sans savoir si je vous reverrai jamais. Vous voyez cet anneau ? C'est celui que vous m'avez donné autrefois en gage d'amour et je l'ai toujours gardé en souvenir. Je vous prie de le porter désormais pour l'amour de moi, aussi longtemps que vous vivrez. Moi, j'aurai celui que vous avez au doigt." Elle ne demanda pas mieux que de le lui donner en échange. Sans rien ajouter, ils allèrent revêtir leurs plus beaux atours. Les quatre cousins se retrouvèrent, somptueusement parés. Lorsqu'ils se furent mis en selle ainsi que tous les autres chevaliers de la place, ils gagnèrent, sous sauf-conduit, le camp royal : ils étaient plus de cinq cents, sur des chevaux caparaçonnés de soie, faisant mine de plaisanter et d'avoir le cœur en fête. Le roi vint à leur rencontre, au milieu d'une nombreuse escorte. Lorsque Lancelot le vit arriver, il mit pied à terre et prit le cheval de Guenièvre par la bride : "Voici la reine, votre épouse, dit-il ; si je n'avais pas risqué ma vie pour la sauver, il y a longtemps qu'elle serait morte à cause de la perfidie des gens de votre maison.[p.158] Et si j'ai agi ainsi, ce n'est pas à cause des bontés qu'elle aurait eues pour moi, mais uniquement parce que je la considère comme une dame qui n'a pas sa pareille au monde, et que ç'aurait été un bien grand malheur et une perte irréparable, si ceux de votre entourage qui ont poussé la déloyauté jusqu'à la condamner à mort étaient parvenus à leurs fins. Mieux vaut qu'elle ait été sauve et que ces perfides y aient perdu la vie." C'est au tour du roi, abattu et troublé par ces paroles, de prendre le cheval de Guenièvre par la bride. "Seigneur, ajoute Lancelot, si j'avais eu un amour coupable pour la reine, comme on a voulu vous en persuader, je ne vous l'aurais pas ramenée de sitôt et l'usage de la force n'aurait pas pu vous la rendre. – Je vous sais gré de ce que vous avez fait pour moi, Lancelot, et je vous le revaudrai peut-être un jour."

          C'est alors que Gauvain s'avance : "Monseigneur le roi vous sait gré de ce que vous avez fait, déclare-t-il à Lancelot ; mais il a encore quelque chose à vous demander. – De quoi s'agit-il ? Vous n'avez qu'à dire, et si j'en suis capable, c'est chose faite. – Il vous demande, reprend Gauvain, de vider sa terre et de ne plus jamais y revenir. – Seigneur, interroge Lancelot en s'adressant à Arthur, est-ce là votre décision ? – Puisque Gauvain le veut, je suis d'accord. Quittez mon royaume, passez la mer, et allez dans le vôtre : c'est une très belle et riche contrée. – Et quand je m'y trouverai, seigneur, qu'aurai-je à attendre de vous : la guerre ou la paix ? Pourrai-je être tranquille ? – Ce qui vous attend à coup sûr, intervient Gauvain, c'est la guerre, une guerre toujours plus rude et plus acharnée et qui durera jusqu'à ce que vous ayez payé de votre vie la mort de mon frère Gaheriet que vous avez lâchement tué : le monde entier ne vous suffirait pas [p.159]pour racheter votre tête. – Cessez vos menaces, monseigneur, intervient Bohort, vous ne faites pas peur à mon cousin, je peux vous l'assurer, et si vous vous risquiez à nous suivre au royaume de Gaunes ou de Benoÿc, votre tête serait plus en danger que la sienne. D'autre part, vous prétendez que mon seigneur a tué votre frère en le prenant en traître. Si vous vouliez loyalement faire la preuve de ce que vous avancez, je serais prêt à le défendre contre vous : si je suis vaincu en champ clos, il sera déshonoré ; et si je peux vous réduire à merci, vous serez convaincu d'avoir menti en portant une fausse accusation contre lui. Du coup, la guerre serait finie. Si vous acceptiez, notre affrontement, à vous et à moi, suffirait à trancher le différend qui nous oppose ; cela vaudrait mieux que de faire se battre quarante mille hommes. – Seigneur, dit Gauvain en tendant son gage au roi, dès lors qu'il fait cette proposition, il ne peut se dérober parce que, moi, je suis prêt à faire la preuve par les armes, que Lancelot n'a pas tué mon frère Gaheriet dans un combat loyal." Bohort s'avance aussitôt et répète qu'il est prêt à soutenir le contraire. La bataille aurait été chose entendue, si le roi l'avait permise puisque Gauvain ne demandait rien d'autre et que Bohort souhaitait, lui aussi, l'affronter en duel. Mais Arthur refusa leurs gages à tous deux et déclara qu'il n'autoriserait pas le combat ; en revanche, lorsqu'ils ne seraient plus dans les limites du royaume que chacun montre ce dont il était capable ! Quant à Lancelot, dès qu'il serait rentré dans son pays on lui mènerait - qu'il en soit sûr ! - une guerre plus terrible qu'il ne pouvait l'imaginer. "Assurément, seigneur, fait-il remarquer au roi, vous ne seriez pas en état de la soutenir aussi facilement si, au lieu de prendre votre parti [p.160] comme je l'ai fait autrefois, je m'étais rangé dans le camp de Galehaut, le seigneur des Iles Etrangères. Il s'est reconnu votre vassal au moment même où il pouvait vous vaincre, s'emparer de vos terres et vous infliger la pire des hontes : la perte de votre couronne et de la royauté. Si vous aviez gardé le souvenir de cette journée, comme c'était normal, jamais vous ne m'auriez déclaré la guerre ; et si je vous le dis, ce n'est pas que j'aie peur de vous, mais à cause de l'amitié que vous devriez avoir pour moi, si vous saviez vous montrer reconnaissant comme un roi se doit de l'être. Dès que nous serons de retour dans notre pays, au milieu de nos vassaux, nous rassemblerons nos amis et tous les hommes dont nous pouvons disposer, nous mettrons nos places-fortes et nos châteaux en état de défense et je vous garantis que, si vous venez nous attaquer et que nous décidons de vous mener une guerre à outrance, vous n'aurez jamais rien entrepris dont vous ayez plus à vous repentir. Sachez-le, vous n'en retirerez ni profit, ni honneur. Et vous, monseigneur Gauvain, qui avez la cruauté de pousser le roi à renchérir, vous ne devriez pas agir ainsi parce que, si vous vous souveniez comment, jadis, je vous ai fait sortir de la Tour des Douleurs en tuant Karadoc le Grand, qui vous y retenait prisonnier – vous n'étiez même pas loin d'y perdre la vie ! – vous ne me haïriez pas. – Tout ce dont je vous suis redevable, Lancelot, vous avez fini par me le faire payer cher. Quelle perte et quelle douleur vous m'avez infligées en tuant ceux qui m'étaient le plus chers : vous avez causé la déchéance de notre famille et mon déshonneur. Après cela, il ne saurait être question de paix [p.161] entre vous et moi, et il n'y en aura pas tant que je vivrai. – Seigneur, déclare alors Lancelot au roi, demain je quitterai vos terres, sans rien emporter pour tous les services que je vous ai rendus."

120       Ce furent les derniers mots qu'ils échangèrent. Arthur retourna au camp en emmenant la reine avec lui, et la liesse y fut générale, comme si on fêtait la venue du Messie !

          Mais si l'armée royale était dans la joie, les autres repartirent tristement, inquiets de voir leur seigneur moins loquace que d'habitude. Après avoir mis pied à terre, il ordonna à tous ses hommes de faire leurs préparatifs, car il avait l'intention de s'en aller le lendemain : il gagnerait la côte et ferait la traversée jusqu'au royaume de Gaunes. Puis il appela un de ses écuyers : "Prends mon écu dans cette chambre, lui dit-il, va tout droit à Kamaalot et dépose-le à la cathédrale Saint-Etienne, dans un endroit bien en vue et d'où on ne le déplacera pas, afin qu'il rappelle à tous ceux qui l'auront sous les yeux les hauts faits que j'ai accomplis dans ce royaume. Sais-tu pourquoi j'honore ainsi cette église ? C'est parce que j'y ai été fait chevalier et que la ville où elle s'élève m'est, pour cela, plus chère que tout autre. Aussi, je veux que mon écu m'y représente, car j'ignore si le hasard me ramènera jamais là quand j'aurai quitté le pays."

121       L'écuyer prit l'écu et Lancelot lui confia aussi quatre chevaux de bât lourdement chargés d'objets précieux, afin que le clergé dépendant de l'église s'en serve pour l'embellir ; il voulait également que, chaque jour, on y prie pour lui.[p.162] Ceux qui apportaient ces présents reçurent un chaleureux accueil, et lorsque les prêtres virent l'écu de Lancelot, leur joie ne se démentit pas, bien au contraire : ils le firent suspendre au milieu de la nef à une chaîne d'argent - on n'en aurait pas utilisé de plus somptueuse pour une relique. Quand les habitants du pays furent au courant, ils vinrent en foule et ils s'en faisaient une fête à l'avance ; mais beaucoup se mettaient à pleurer quand ils regardaient l'écu, parce que Lancelot n'était plus là.

          Le conte cesse ici de parler d'eux pour revenir à Lancelot.

XIV Adieux de Lancelot au royaume de Logres ; couronnement de Bohort et de Lionel

122       Il rapporte maintenant qu'après avoir ramené son épouse au roi, Lancelot quitta la Joyeuse Garde. Avec la permission d'Arthur, il confia la place à un de ses chevaliers qui avait longtemps été à son service, en précisant que les rentes devaient lui en être versées sa vie durant, même s'il n'y résidait pas en permanence. Lorsqu'il fut sorti de l'enceinte avec tous ceux qui l'accompagnaient, ils se comptèrent : il y avait quatre cents chevaliers auxquels il fallait ajouter les écuyers et les simples hommes d'armes, tant à pied qu'à cheval. Arrivé à la côte, Lancelot embarqua et, de là, il tourna ses regards vers la terre ; à la vue de ce pays où il avait connu la fortune et les honneurs, son visage changea de couleur, et il se mit à pousser de profonds soupirs, tandis que ses yeux se remplissaient de larmes. Il resta longuement ainsi, puis murmura à voix si basse que seul, sur le bateau, Bohort put l'entendre :

123       [p.163] "Ah ! douce terre, lieu de toutes les félicités, seule dépositaire de mon esprit et de ma vie, que Jésus-Christ en personne te bénisse, toi et tous ceux que je laisse derrière moi, amis ou ennemis ! Qu'Il leur accorde l'honneur de la victoire sur tous ceux qui voudraient s'en prendre à eux ! Qu'Il leur donne plus de joie que je n'en éprouve ! La paix soit avec eux ! Et le repos ! Et certes, ils en jouiront parce que vivre dans un si doux pays vous procure plus de contentement que tout autre séjour. Je parle d'expérience : tant que j'y ai vécu, j'y ai connu une vie débordante de joies qu'aucun autre n'aurait pu me donner."

124       Telles furent les réflexions de Lancelot quand il quitta le royaume de Logres ; aussi longtemps que la terre fut en vue, il garda les yeux fixés sur elle et, lorsqu'elle eut disparu, il se réfugia sur un lit où les manifestations de chagrin auxquelles il s'abandonna sans répit pendant la traversée émurent de pitié tous ceux qui les voyaient. Quand ses compagnons et lui eurent débarqué, ils montèrent à cheval et gagnèrent la lisière d'un bois où il mit pied à terre et demanda qu'on monte sa tente car il voulait faire étape à cet endroit ; ceux dont c'était la tâche s'empressèrent d'obéir et il s'installa pour la nuit ; le lendemain, il se remit en route et poursuivit sa chevauchée jusqu'au moment où il entra sur ses terres. Lorsque les habitants du pays apprirent son arrivée, ils se portèrent à sa rencontre et lui firent fête comme à leur seigneur.

125       Le lendemain, après avoir entendu la messe, il alla trouver Bohort et Lionel. "Accordez-moi un don, s'il vous plaît, leur demanda-t-il.[p.164] – Vous n'avez pas à nous en prier, seigneur. Un ordre de votre part nous suffit : nous l'exécuterons immédiatement, dussions-nous y perdre un membre, voire la vie. – Je vous demande donc, Bohort, d'assurer la tenure des terres qui dépendent de Benoÿc ; et à vous, Lionel, de faire de même pour celles de Gaunes sur lesquelles votre père a régné. Quant à la Gaule, étant donné que je la tiens du roi Arthur, je n'en dirai rien car, m'eût-il remis le monde entier, à présent je le lui rendrais." Ils feront comme il veut, répondent-ils ; Lancelot ajoute qu'il a décidé que leur couronnement aurait lieu à la Toussaint.

126       Tous deux plient le genou devant lui et ils reçoivent de ses mains la seigneurie sur ces terres ; il ne restait plus qu'un mois et deux jours avant la Toussaint. Lorsque les habitants surent que Bohort et Lionel seraient couronnés rois, l'un du royaume de Benoÿc et l'autre de celui de Gaunes, ce fut partout la fête : la joie du peuple était débordante. Le seul à se montrer triste et abattu au milieu de toute cette allégresse était Lancelot : on avait peine à lui arracher un sourire ; et encore se forçait-il, car il était loin de laisser voir tout l'accablement et la désolation dont son cœur était plein.

127       Les seigneurs des deux royaumes se rassemblèrent à Benoÿc pour la Toussaint. Le jour même où le couronnement des deux frères eut lieu, Lancelot apprit que le roi Arthur avait décidé d'ouvrir les hostilités contre lui et qu'il arriverait à coup sûr dès la fin de l'hiver, car il avait déjà entamé ses préparatifs - tout cela à l'instigation de Gauvain. Lorsqu'il sut la nouvelle, il répondit à celui [p.165] qui la lui avait apportée : "Eh bien, laissez donc venir le roi, et qu'il soit le bienvenu ! Il sera reçu comme il faut, si Dieu le veut : nos villes sont solidement fortifiées et ne manquent de rien ; vivres et chevaliers abondent sur cette terre ! Il n'a d'ailleurs pas de crainte à avoir : sa vie ne sera jamais en danger tant que je serai là, à condition que je le reconnaisse. Mais pour ce qui est de monseigneur Gauvain qui nous montre tant d'animosité - et cela sans raison -, et qui s'acharne sur nous, je vous garantis que, s'il vient, il ne repartira pas frais et gaillard comme à son arrivée : si cela ne dépend que de moi, jamais il n'aura eu à se repentir d'une guerre qu'il ait entreprise comme de celle-là." Telle fut la réponse de Lancelot - et il insista sur le fait qu'Arthur serait accueilli tout autrement qu'il ne le croyait ; quant au messager, il confirma que, sans l'insistance de son neveu, le roi n'aurait pas pris l'initiative de la guerre.

          Mais le conte cesse ici de parler de Lancelot pour revenir à monseigneur Gauvain et au roi Arthur.

XV Siège de Gaunes par Arthur

128       Il rapporte que le souverain passa tout l'hiver au royaume de Logres, content au possible parce qu'il n'avait aucun sujet de contrariété, allant de ville en ville et s'arrêtant pour se reposer dans ceux de ses châteaux qu'il savait être les mieux installés. Mais Gauvain ne cessait pas de l'inciter à reprendre la guerre contre Lancelot ; Arthur finit donc par lui donner sa parole de roi que, sitôt après Pâques, il rassemblerait son armée, l'attaquerait et dût-il y perdre la vie, s'acharnerait à détruire toutes les places-fortes de Benoÿc et de Gaunes [p.166] jusqu'à ce qu'il n'en reste plus pierre sur pierre. Voilà ce qu'il promit à Gauvain - promesse qu'il fut incapable de tenir.

129       Après Pâques, quand le froid fut tombé avec l'arrivée de la belle saison, le roi convoqua tous ses vassaux à Londres et fit armer la flotte pour traverser la mer. Alors qu'ils étaient sur le départ, Gauvain demanda à son oncle à qui il allait confier la garde de la reine. Tandis qu'il y réfléchissait, Mordret intervint : "Seigneur, dit-il à Arthur en s'avançant, si vous en étiez d'accord, je resterais pour veiller sur votre épouse ; elle sera ainsi plus en sécurité et vous-même serez plus tranquille que si tout autre s'en chargeait." Le souverain accepte : surtout, qu'il ait soin d'elle comme de la prunelle de ses yeux. Mordret donne sa parole que la vie de Guenièvre ne lui sera pas moins chère que la sienne propre. Arthur prend la reine par la main et la lui confie, en lui recommandant encore de la garder fidèlement, comme un homme-lige doit le faire avec la femme de son seigneur, et Mordret la reçoit, en reprenant ses termes mêmes. La reine, elle, était très mécontente de ce choix, parce que, connaissant toute la perfidie et la méchanceté de Mordret, elle était convaincue qu'il ne lui en adviendrait que chagrin et tourment et elle ne se trompait pas, mais ce qu'il fit fut bien pire que tout ce qu'elle aurait pu imaginer. Le roi lui remit aussi les clefs de tous ses coffres, afin que, s'il avait besoin d'or ou d'argent quant il serait rendu au royaume de Gaunes, Mordret pût lui en envoyer, s'il lui demandait de le faire. Enfin, il ordonna à tous d'obéir à Mordret sans hésitation ni murmure, et il leur fit jurer sur les reliques des saints de ne transgresser aucun de ses ordres ; ils prêtèrent donc ce serment que le roi se repentit [p.167] amèrement d'avoir exigé, puisqu'il lui valut de se faire battre au cours de la bataille mortelle qu'il dut soutenir dans la plaine de Salisbury, comme le récit le rapportera plus loin en détail.

130       Après cela, Arthur quitta Londres sans attendre, emmenant avec lui une armée nombreuse de combattants aguerris et valeureux ;  la reine l'accompagna jusqu'à la côte, bien que cela ne plût guère à son époux. Lorsqu'il fut sur le point d'embarquer, elle laissa voir un très profond chagrin et c'est d'une voix entrecoupée de larmes qu'elle lui dit, comme il l'embrassait : "Je n'ai jamais eu si peur pour vous, seigneur. Que Jésus-Christ vous guide là où vous devez aller et qu'Il vous ramène sain et sauf ! Mais quoi qu'il en soit de votre retour, le cœur me dit que nous ne nous reverrons plus. – Bien sûr que si, dame, s'il plaît à Dieu. Et n'ayez pas peur : cela ne sert à rien."

          Sur ce, il monta à bord ; les marins se mirent à la manœuvre et larguèrent les voiles. Le vent les eut bientôt poussés en pleine mer et, comme il leur était favorable, la traversée fut brève, ce dont ils rendirent grâce à Notre-Seigneur. Quand ils eurent accosté, le roi ordonna de sortir les équipements des bateaux et de dresser les tentes sur le rivage, parce qu'il voulait se reposer. On obéit exactement à ses ordres et il passa la nuit dans un pré proche de la plage.

          Le lendemain matin, au moment de partir, il fit dénombrer ses effectifs qu'on estima à plus de quarante mille hommes. Ils gagnèrent sans encombre le royaume de Benoÿc,[p.168] mais lorsqu'ils eurent franchi la frontière, ils trouvèrent sur leur chemin des places-fortes qui avaient été mises en état de défense : Lancelot y avait fait faire les travaux qui s'imposaient, voire les avait fait rebâtir à neuf. Arthur demanda donc conseil à ses hommes sur l'itinéraire à suivre. "Nous irons tout droit à Gaunes, seigneur, répond Gauvain : c'est là que les rois Bohort et Lionel, ainsi que Lancelot et Hector, se sont installés avec le gros de leurs troupes. Si, d'aventure, nous arrivions à les prendre par surprise, la guerre sera vite finie. – Par Dieu, objecte monseigneur Yvain, c'est une folie de commencer par attaquer une place où l'essentiel des forces du pays ont été concentrées ; mieux vaudrait détruire d'abord les cités et les châteaux des environs, de sorte que nous n'ayons plus rien à craindre d'eux quand nous mettrons le siège devant Gaunes. – Allons donc, riposte Gauvain, vous vous inquiétez pour rien : nul n'aura l'audace de tenter une sortie et de nous attaquer : notre présence suffira à les effrayer. – Eh bien, Gauvain, décide le roi, allons assiéger Gaunes, puisque c'est ce que vous voulez." Arthur prend donc la direction de la cité à la tête de son armée. Lorsqu'il n'en fut plus loin, il fit la rencontre d'une très vieille dame : elle était somptueusement vêtue et montait un palefroi blanc. Dès qu'elle reconnut le souverain, elle lui adressa la parole :

131       "Roi Arthur, la cité que tu es venu attaquer est là, sous tes yeux. Sache que tu t'apprêtes à commettre une folie en prêtant l'oreille aux conseils d'un insensé. Tu ne te sortiras pas avec honneur de ce que tu as entrepris, parce que tu ne réussiras pas à prendre cette place et tu devras repartir sans être parvenu à rien. Voilà toute la gloire que tu en retireras. Quant à vous, monseigneur Gauvain, à l'instigation de qui cette guerre a été déclarée et qui avez poussé le roi à s'y lancer, sachez que vous travaillez à votre perte,[p.169] et avec quel acharnement ! Lorsque vous reverrez le royaume de Logres, vous serez en piètre état. Vous ne vous tromperiez pas en disant que vous êtes très près d'atteindre le terme qui vous a été annoncé autrefois, quand vous avez quitté la cité du roi Pellès où vous vous êtes fait insulter et humilier."

132       Sur ce, elle repartit à vive allure, sans rester à attendre ce que le roi et monseigneur Gauvain auraient pu lui répondre. Elle regagna Gaunes directement et mena son cheval au galop jusqu'au château où se tenaient, dans la grand-salle, les deux rois et une foule de chevaliers. Elle monta l'escalier et alla prévenir Lionel et Bohort qu'Arthur était à une demi-lieue de la ville et que l'on apercevait déjà leur premier corps de troupes qui comprenait plus de dix mille hommes. Voilà qui leur était bien égal et ne leur faisait pas peur, dirent-ils, et se tournant vers Lancelot : "Quelle tactique adopter, seigneur ? Le roi Arthur est en train d'établir son camp sous nos murs. Nous devrions l'attaquer avant que ses hommes soient installés." Lancelot répondit que c'était ce qu'il ferait le lendemain, décision qui eut l'approbation de Bohort et des autres : il fit proclamer par la cité que, le lendemain, tout le monde devait être à cheval au lever du jour, ce qui eut l'heur de plaire à tous ceux – et c'était la majorité – qui avaient envie d'en découdre plutôt que de rester à attendre.

          Cette nuit-là, la tranquillité régna aussi bien dans le camp que dans la ville. Dans Gaunes, on se leva à l'aube et on se hâta de s'armer, tant le désir de voir arriver l'heure de l'affrontement était vif. Lorsqu'ils furent prêts, ils se rassemblèrent à cheval devant le château où ils attendirent le signal de l'attaque. Lancelot et Hector les répartirent en bataillons, chacun ayant à sa tête un chef compétent.

          [p.170] L'armée royale, elle aussi, fut organisée en différents corps de troupes, au nombre de vingt. Dans celui qui assurait l'avant-garde, on trouvait Gauvain et Yvain, parce qu'ils avaient appris que Bohort et Lancelot seraient dans le premier bataillon du camp adverse. Lorsque ces deux unités se rencontrèrent, Gauvain et Lancelot d'une part, Yvain et Bohort de l'autre se heurtèrent, et si rudement que les quatre cavaliers furent désarçonnés. Yvain manqua de se casser un bras. Les deux bataillons qui arrivaient au galop derrière eux entamèrent sur place un affrontement général qui laissa beaucoup d'hommes au sol. Cependant, Lancelot était remonté à cheval et, dégainant son épée, il en assénait de grands coups autour de lui ; de leur côté, les gens du roi avaient aidé Gauvain à se remettre en selle : ceux de Gaunes n'avaient pas réussi à les en empêcher. Bientôt, tous les bataillons furent aux prises et la mêlée qui s'ensuivit coûta la vie à beaucoup de braves et valeureux chevaliers. Lorsque Lionel entra dans la bataille, les hommes d'Arthur furent saisis d'effroi devant les prodiges qu'il accomplissait, et la journée se serait mal terminée pour eux sans l'intervention du roi qui se distingua particulièrement au cours de cet affrontement : c'est lui qui atteignit Lionel à la tête, et la gravité de sa blessure fit si peur aux assiégés qu'ils retournèrent se réfugier à l'abri de l'enceinte. Le combat s'interrompit donc alors qu'il faisait encore jour.

133       En une semaine, assiégeants et assiégés se mesurèrent à quatre reprises. Blessés et morts furent nombreux des deux côtés, mais les pertes furent plus graves chez les gens d'Arthur, à cause des exploits de Lancelot, Bohort et Hector,[p.171] qui étaient toujours là quand on avait besoin d'eux pour accabler l'ennemi ; de plus, la présence des trois cousins - qu'on croyait voir partout - donnait confiance aux assiégés, alors qu'elle semait l'épouvante dans l'autre camp.

          Mais le conte cesse ici de parler d'eux et revient à Mordret.

XVI Mordret tente de prendre le pouvoir au royaume de Logres et d'épouser Guenièvre qui se barricade dans la tour de Londres

134       Lorsque le roi Arthur lui eut confié la garde de la reine et qu'il fut parti faire la guerre à Lancelot, ainsi que le conte l'a rapporté précédemment, Mordret se retrouva investi de tout le royaume de Logres ; il réunit autour de lui les grands seigneurs du pays, se mit à tenir des cours somptueuses et à couvrir de généreux cadeaux ceux qui y étaient priés ; il parvint ainsi à conquérir les cœurs de tous les barons qui étaient restés sur place, au point qu'on obéissait au moindre de ses ordres comme s'il avait été le roi Arthur en personne.

          A force de tenir compagnie à la reine, il s'éprit d'elle si passionnément qu'il n'imaginait plus pouvoir continuer de vivre si elle se refusait à lui. Cet amour était réellement si violent qu'il était à la limite de ce qu'un être humain peut supporter, mais Mordret n'osait rien dire à Guenièvre. Il imagina alors un stratagème dont la profonde perfidie ne devait plus cesser de faire parler : il fit en effet écrire une lettre qu'il cacheta avec un sceau imitant celui du roi Arthur, lettre qu'on apporta à la souveraine et qui fut lue, par les soins d'un évêque irlandais, devant l'ensemble des grands barons. Voici ce qu'elle disait :

135       "Je vous salue et vous fais savoir que j'ai reçu, de la main de Lancelot, une blessure dont je vais mourir ; tous mes hommes ont été taillés en pièces et massacrés ;[p.172] je pense à vous, les fidèles d'entre les fidèles, avec beaucoup d'affection et je vous prie, pour que la paix continue de régner au royaume de Logres, de choisir Mordret - je me trompais en croyant qu'il n'était que mon neveu - pour me succéder, puisqu'assurément vous ne me reverrez plus : après avoir tué Gauvain, Lancelot, je vous le redis, m'a blessé mortellement. Je vous requiers aussi, sur le serment que vous m'avez prêté, de donner la reine comme épouse à Mordret ; sinon, vous vous exposerez à de grands dangers parce que, si elle reste sans mari et que Lancelot vienne à l'apprendre, il vous attaquera et l'épousera - et c'est bien là le plus grand tourment que mon âme pourrait connaître."

136       Tel était le contenu de cette supposée lettre d'Arthur, qu'on lut, mot pour mot, en présence de Guenièvre. A sa lecture, Mordret qui avait machiné cette trahison à l'insu de tous (le jeune homme qui avait apporté la missive était le seul, avec lui, à être au courant) fit semblant d'éprouver une profonde douleur : il alla jusqu'à se laisser tomber, comme évanoui, au milieu des barons. Quant à la reine, qui était persuadée qu'il n'y avait là que du vrai, on ne vous trompera pas en disant que son chagrin aurait fait pitié à n'importe qui. La grand-salle tout entière résonnait de cris de douleur - on n'aurait pas entendu le bruit du tonnerre. Lorsqu'on sut, dans la ville, que le roi était à l'agonie et que tous ceux qui étaient partis en même temps que lui avaient péri, sa mort prochaine consterna les habitants, du plus modeste au plus puissant : nul prince au monde n'était plus aimé que lui, parce qu'il avait toujours été plein de bienveillance et de générosité avec tous. Pendant une longue semaine, la cité fut plongée dans un deuil comme on n'en avait jamais vu et qui n'avait de cesse ni le jour, ni la nuit : c'est à peine si on arrivait à dormir un peu. Lorsque le calme commença de revenir,[p.173] Mordret alla consulter les barons - en tout cas, les plus puissants d'entre eux - et il leur demanda s'ils pensaient prendre les dispositions que le roi leur avait fait connaître. Ils répondirent qu'ils allaient en discuter et ils s'entendirent, à l'issue de cette délibération, pour choisir Mordret comme roi et devenir ses vassaux, ainsi que pour lui faire épouser la reine. Deux raisons les y incitaient : la demande d'Arthur lui-même et le fait qu'ils ne voyaient personne, parmi eux, qui fût, autant que Mordret, digne de tant d'honneur.

137       Ils lui déclarèrent donc, ce dont il les remercia chaleureusement, qu'ils feraient exactement tout ce dont Arthur les avait requis. "Puisque vous êtes d'accord pour que tout se passe conformément à la volonté du roi, il ne reste qu'à faire venir la reine : l'archevêque ici présent procédera à notre union." On alla donc chercher Guenièvre. "Dame, lui dit-on, les grands vassaux du royaume vous attendent dans la salle : ils vous prient de les y rejoindre pour entendre ce qu'ils ont à vous dire ; si vous ne voulez pas vous déplacer, ce sont eux qui viendront à vous." Elle ira, puisqu'ils le souhaitent, répond-elle. Et elle se dirige aussitôt là où ils étaient réunis. A son entrée, les barons se levèrent, l'accueillirent avec de profondes marques de respect et celui d'entre eux qui était le plus habile orateur lui tint ce discours.

138         "Dame, nous vous avons demandé de venir pour vous parler d'un projet - Dieu fasse qu'il se réalise pour notre bien commun, à nous et à vous, c'est notre vœu le plus cher ! Nous allons vous expliquer de quoi il retourne. Le roi Arthur, votre époux, est mort maintenant, nous ne pouvons en douter, lui qui était un homme si accompli et qui a fait régner la paix parmi nous si longtemps. Quel chagrin pour nous que son trépas ! Et voilà que ce royaume,[p.174] riche de tant de seigneurs, se retrouve sans personne à sa tête. C'est donc à nous qu'il revient d'y pourvoir et de trouver quelqu'un qui soit digne de diriger un aussi puissant empire et à qui vous soyez donnée en mariage, car l'un ne va pas sans l'autre ; celui à qui Dieu accordera la souveraineté sur le royaume doit en même temps vous avoir comme épouse. Voilà donc ce que nous avons fait : étant donné que la situation l'exigeait, nous avons cherché un homme de mérite qui soit en même temps un chevalier valeureux et capable de gouverner le royaume, et nous nous sommes entendus entre nous pour lui faire hommage et qu'il devienne votre mari. Qu'en pensez-vous, dame ?"

139       Abasourdie, la reine répond, en pleurant à chaudes larmes au porte-parole des barons qu'elle n'a aucune intention de se remarier. "Impossible, dame ! Nul ne peut vous en dispenser : il n'est pas question que le royaume reste sans personne à sa tête. Si on nous déclarait la guerre, nous serions mis en difficulté ; il faut donc que vous en passiez par là, bon gré, mal gré." Mais elle réplique qu'elle aimerait mieux s'exiler du royaume de Logres et vivre ailleurs, dans la misère, sans se fixer nulle part, plutôt que de prendre un autre époux. "Savez-vous pourquoi je dis cela ? C'est que je ne pourrai jamais retrouver un mari qui vaille le premier. Aussi, je vous prie de ne plus m'en parler, parce que je n'en ferai rien et que je vous en voudrai si vous insistez." Cela n'empêche pas les autres de revenir à la charge : "Votre excuse ne vaut rien, dame ; vous devez faire votre devoir, c'est tout !" Ces propos ne font que la bouleverser davantage. "Eh bien, dites-moi", demande-t-elle à ceux qui la harcelaient, "quel est l'homme que vous me destinez.[p.175] – Mordret, répondent-ils, parce que nous ne voyons personne parmi nous qui soit digne autant que lui de gouverner un royaume ou un empire ; de plus, c'est un homme de bien, ainsi qu'un chevalier valeureux et de grand courage."

140       Quand elle entend ce nom, la reine croit s'évanouir, mais elle n'ose pas le montrer parce qu'elle veut éviter que les barons s'aperçoivent de son trouble : elle a bien l'intention de trouver une échappatoire qui ne leur sera pas venue à l'esprit. Après un long moment de réflexion, elle assure qu'elle ne conteste pas les mérites d'homme et de chevalier qui sont ceux de Mordret : "Aussi, je ne dis pas non, mais je ne suis pas non plus prête à accepter. Laissez-moi le temps d'y penser, je vous donnerai ma réponse demain matin. – Dame, s'empresse Mordret, vous aurez un répit plus long que vous ne l'avez demandé : on vous accordera huit jours, à condition que vous vous engagiez à faire, dès lors, ce qu'on vous demandera." Guenièvre ne vit aucune difficulté à accepter parce que, tout ce qu'elle cherchait, c'était à être débarrassée d'eux.

141       La discussion en resta là et elle se retira dans sa chambre où elle s'enferma en la seule compagnie d'une de ses suivantes. Du moment que plus personne n'était là, elle pouvait se laisser aller à tout son chagrin : on aurait dit que, pour elle, c'était la fin du monde. "Hélas ! Malheureuse que je suis !" se lamente-t-elle en se tordant les mains et se meurtrissant le visage. Après avoir longuement donné libre cours à sa peine, elle ordonna à la jeune fille qui était restée avec elle d'aller chercher un certain Labour afin qu'il vienne lui parler ; c'était un chevalier de première force [p.176] et qui avait accompli maints hauts faits ; il était cousin germain de Guenièvre qui lui faisait plus confiance qu'à personne, Lancelot mis à part, dans les circonstances difficiles. Lorsque Labour fut arrivé, la reine ordonna à sa suivante de se retirer et referma elle-même la porte. Quand elle se vit seule, en tête-à-tête, avec cet homme sur qui elle savait pouvoir compter, elle ne lui dissimula pas l'étendue de sa douleur : "Mon cher cousin, le supplia-t-elle d'une voix entrecoupée de larmes, au nom de Dieu, venez à mon secours !" A la voir sangloter, Labour lui-même fut saisi d'une profonde émotion. "Pourquoi vous tourmentez-vous ainsi, dame ? Dites-moi ce que vous avez : si je peux vous être d'une aide quelconque, je vous donne ma parole de chevalier que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour mettre fin à votre peine. – Je suis la plus malheureuse des femmes, mon cousin, répond Guenièvre toujours en larmes : on veut me marier à ce traître, ce perfide qui est - je vous l'affirme - le fils du roi Arthur, mon époux ; et même s'il ne l'était pas, sa déloyauté m'interdirait une fois pour toute de le prendre comme mari - plutôt être brûlée vive ! Mais je vais vous dire ce à quoi j'ai pensé, et vous me donnerez votre avis. Mon intention est d'entreposer des vivres dans la tour maîtresse de la cité et d'y rassembler des hommes d'armes et des arbalétriers que je vous chargerai de recruter ; vous ferez jurer à chacun d'eux, sur les reliques des saints, de ne confier à personne pourquoi ils s'y rendent. Si on m'interroge à ce sujet avant la fin du délai qui m'a été fixé, je dirai qu'il s'agit de préparatifs de fête pour mon mariage. – Je suis prêt à tout faire pour vous protéger, dame ;[p.177]  je vais en effet enrôler pour votre compte des chevaliers et des hommes d'armes prêts à défendre la tour ; pendant ce temps, vous vous occuperez des vivres. Quand elle sera en état de soutenir un siège, si vous m'en croyez, dépêchez un messager à Lancelot en lui demandant de venir à votre secours. Je suis sûr que, dès qu'il apprendra votre triste situation, il accourra à votre aide avec des forces suffisamment nombreuses pour vous tirer sans difficulté du mauvais pas où vous êtes, et cela en dépit de tous les seigneurs d'ici ; quant à Mordret, je le sais bien, il n'aura même pas le courage de l'affronter en bataille rangée. D'autre part, s'il se trouvait que monseigneur le roi fût encore en vie - car je ne crois pas à sa mort - et si votre messager avait la chance de le trouver en Gaule, il reviendrait ici avec les troupes qu'il a emmenées, sitôt qu'il serait au courant… et vous seriez débarrassée de Mordret."

142       La reine déclara que ce conseil lui paraissait fort bon car, de cette manière, elle pensait être délivrée du danger auquel l'exposait l'exigence des barons. Leur entretien ne se prolongea pas davantage. Labour se mit en quête des chevaliers et hommes d'armes qui lui paraissaient, plus que d'autres, dignes de confiance et, avant qu'une semaine se fût écoulée, il en avait engagé pas moins de deux cents qui, tous, lui avaient juré de se rendre à la tour de Londres et d'y défendre la reine contre Mordret, à la vie, à la mort. Tout cela se fit si discrètement que seuls ceux qui étaient partie prenante  dans l'entreprise  savaient de quoi il retournait. Pendant ce temps, la reine avait utilisé les ressources du pays pour entreposer dans la tour tout ce qui pouvait servir à ses occupants.

          Le jour arriva où elle [p.178] devait tenir ses engagements ; les grands vassaux qui avaient été convoqués à cette occasion étaient réunis dans la grand-salle. La souveraine n'avait pas perdu son temps : elle avait déjà fait entrer dans la tour ceux qui devaient rester à ses côtés et dont l'armement ne laissait rien à désirer. Lorsqu'il ne manqua plus personne, elle les rejoignit, fit aussitôt remonter le pont-levis et du haut des créneaux, elle s'adressa à Mordret qui, resté en bas, s'était rendu compte qu'elle était perdue pour lui : "Vous avez fait un bien mauvais usage de vos liens avec mon mari en voulant me contraindre à vous épouser. D'y avoir seulement pensé vous coûtera cher : sachez-le, vous paierez ce dessein de votre vie." Et quittant son poste, elle descendit demander conseil à ceux qui l'avaient suivie et qui la rassurèrent : "Ne vous inquiétez pas, dame : si Mordret se mêle d'attaquer cette tour, nous saurons la défendre ; il ne nous fait pas peur et, tant que nous aurons des vivres, ni lui, ni aucun de ses hommes ne pourra y pénétrer." Ces propos tranquillisèrent Guenièvre.

          Cependant, Mordret, toujours dehors avec les siens et qui avait compris que la reine s'était jouée de lui et avait réussi à lui échapper, consultait les barons : "Qu'en pensez-vous, seigneurs ? Cette tour est bien fortifiée, facile à défendre et ses réserves de vivres débordent ; de plus, ceux qui s'y sont enfermés sont gens braves et valeureux. – Il n'y a qu'à l'assiéger de toutes parts et à multiplier les assauts.[p.179] Elle ne pourra pas résister longuement, c'est évident, parce qu'aucun secours ne viendra de l'extérieur aux assiégés. – Pour que je m'y décide, il faudrait que je sois vraiment sûr de pouvoir compter sur vous. – En quels termes voulez-vous que nous nous y engagions ? Vous n'avez qu'à le dire. – Je vous prie donc de me prêter serment de fidélité et de promettre, sur les reliques des saints, que vous combattrez à mes côtés jusqu'à la mort tous mes ennemis jurés, même le roi Arthur, si par hasard, il revenait. – Nous ne demandons pas mieux", disent-ils. S'agenouillant alors devant lui, ils se déclarent ses hommes-liges et jurent sur les reliques de lui prêter main-forte contre quiconque, au risque de leur vie. "Je vous remercie, seigneurs, dit-il après avoir reçu leur serment. C'est assez que de m'avoir fait hommage et de m'avoir choisi comme seigneur-lige. Avec les assurances que vous m'avez données, dorénavant, il n'y a pas d'homme au monde, si puissant soit-il capable de me faire reculer, à partir du moment où vous êtes à mes côtés. Il vous reste seulement à reconnaître ma suzeraineté sur vos châteaux et place-fortes." Chacun lui tend aussitôt son gant en gage de saisine - et il les prend tous. Après quoi, il donne l'ordre d'assiéger la tour en l'encerclant ; il fait armer ses hommes, dresser des machines de guerre et des échelles pour monter aux créneaux. De leur côté, ceux qui étaient à l'intérieur coururent s'armer.

          Quel assaut ce fut ! On avait du mal à en croire ses yeux ! Confiants dans leur nombre, les assaillants prétendaient monter en force, mais les assiégés, loin de les laisser faire, les tuaient et les culbutaient dans les fossés [p.180] où plus de deux cents se retrouvèrent gisant avant la fin de l'attaque, tant ils se heurtaient à une défense acharnée. Lorsque les assiégeants virent les pertes infligées aux leurs, ils ordonnèrent de mettre fin à l'assaut et rappelèrent ceux qui l'avaient lancé, qui s'empressèrent de se replier parce que la résistance qu'ils s'étaient vu opposer les avait effrayés.

          Le siège se poursuivit et les assauts se répétèrent, mais tout se passait bien pour la reine, parce qu'elle avait avec elle des hommes capables de fort bien la défendre. Un jour, elle appela un de ses serviteurs qui lui servait de messager, un garçon de confiance qu'elle chargea de se rendre en Gaule "pour savoir si monseigneur le roi est mort ou s'il est toujours en vie. S'il est vivant, tu lui exposeras ma situation et tu le supplieras au nom de Dieu, de venir à mon secours le plus rapidement possible, et cela toutes affaires cessantes ; sinon, c'est la mort qui m'attend parce que cette tour ne pourra pas tenir indéfiniment contre Mordret et tous ceux qui ont pris son parti. Et si mon mari se trouve avoir perdu la vie et que tu sois sûr de sa mort, et de celle de monseigneur Gauvain, tu te rendras directement à Gaunes ou à Benoÿc : là, tu trouveras Lancelot ; salue-le pour moi et transmets-lui mon amitié ; et demande-lui instamment d'accourir au plus vite avec toutes les forces qu'il pourra amener des deux royaumes. Tu peux ajouter que, sans son aide, c'en est fait de moi et de mon honneur, parce que je ne pourrai plus longtemps résister à Mordret qui peut compter sur l'appui de tous les barons d'ici. – Je m'acquitterai au mieux de ce message, dame, s'il plaît à Dieu que je parvienne sain et sauf dans la terre de Gaunes, mais ce qui m'inquiète, c'est de savoir [p.181] comment quitter cette tour sans être pris : nos ennemis l'encerclent de si près que je me demande de quelle façon m'y prendre. – Il faut que vous vous arrangiez pour sortir et pour acheminer le message que je vous ai confié ; sinon, je ne serai jamais délivrée de ces traîtres."

143       Quand le jour commença de baisser, le jeune homme prit congé ; il réussit à sortir de la tour et à traverser le camp des assiégeants sans être arrêté par personne, parce que tous ceux qui le voyaient passer le prenaient pour un des leurs. Dès qu'il se fut un peu éloigné, il alla se loger en ville et parvint, le soir même, à se procurer un vigoureux cheval pour son voyage. Au matin, il se mit en route, gagna la côte et fit la traversée. Il apprit alors, à sa grande joie, qu'Arthur n'était pas mort et qu'il avait mis le siège devant la cité de Gaunes.

          Mais le conte cesse ici de parler de ce messager ; il revient au roi Arthur et à ses compagnons.

XVII Duel de Gauvain et de Lancelot qui l'emporte. Arthur lève le siège de Gaunes. Guerre contre les Romains : Arthur est vainqueur

144       Après avoir assiégé Gaunes pendant à peu près deux mois, le roi Arthur comprit à l'évidence que cette tactique ne tournerait pas à son avantage : il avait sous-estimé les capacités de résistance de la cité et les siens déploraient quotidiennement des pertes. Un jour où il se trouvait en tête-à-tête avec Gauvain, il lui adressa des reproches : "Vous m'avez fait me lancer dans une entreprise dont nous ne parviendrons pas à nous tirer avec honneur - je veux parler de cette guerre contre le lignage du roi Ban où vous m'avez entraîné - car nous avons affaire [p.182] à des preux avec qui personne au monde ne peut rivaliser. D'après vous quelle conduite adopter ? Nous avons plus à perdre qu'à gagner dans ce conflit, je n'hésite pas à le dire, parce qu'ils sont ici chez eux, entourés d'amis, et qu'ils ont un très grand nombre de chevaliers avec eux. Assurément, mon cher neveu, si leur haine envers nous était aussi grande que la nôtre, il y a longtemps que nous aurions tout perdu, étant donné qu'ils sont plus forts et plus puissants que nous. Aussi, je le répète, que pouvons-nous faire ? – Je vais y penser, seigneur, et je vous apporterai ma réponse ce soir ou demain matin."

          Ce jour-là, monseigneur Gauvain se montra plus silencieux que d'habitude. Après avoir pris tout le temps de réfléchir, il appela un de ses serviteurs : "Tu vas te rendre à Gaunes et dire à Lancelot du Lac que, s'il est assez hardi pour soutenir par les armes qu'il n'a pas tué mon frère par  traîtrise, je suis prêt à faire la preuve contre lui qu'il ment et qu'il ne s'est pas comporté de façon loyale. S'il peut me vaincre et, donc, se disculper, mon oncle regagnera, avec toute son armée, le royaume de Logres, et il ne sera plus jamais question du différend qui nous a opposés. Si c'est moi le vainqueur, je ne demanderai rien pour moi et, à condition que les deux rois se reconnaissent comme les vassaux d'Arthur, ce sera la fin de la guerre : mais s'ils s'y refusent, nous resterons ici jusqu'à ce qu'ils soient vaincus ou morts." Cette proposition émeut aux larmes le jeune homme : "Qu'allez-vous entreprendre, seigneur ? proteste-t-il. Avez-vous tant envie de vous faire battre, ou même tuer ? Monseigneur Lancelot est un si fort chevalier, si aguerri ! Si vous perdiez la vie,[p.183] nous serions trop gravement affaiblis parce que vous êtes à la fois le meilleur chevalier de notre armée et le plus puissant seigneur qu'on trouve dans ses rangs. Plaise à Dieu que je n'aie pas à porter un message où je vois clairement votre mort : ce serait pure vilenie et déloyauté de ma part que de me faire le complice de votre fin en parole ou en action. – Tu parles pour rien, réplique Gauvain ; tu dois porter ce message, sinon cette guerre durera tant et plus. Or, il est légitime que lui et moi décidions de son terme, puisque nous avons été, l'un et l'autre, à son origine, lui d'abord, moi ensuite ; et quand elle a été suspendue, c'est moi qui ai poussé mon oncle à la reprendre. Que la première joie ou la première peine m'en revienne, voilà donc qui est juste. Je te le garantis, si je n'étais pas sûr de mon bon droit dans cette querelle, je ne me risquerais pas à l'affronter, même pour la plus belle cité du monde, parce que je me rends parfaitement compte que je ne me suis jamais mesuré à aussi fort que lui. Mais tout le monde sait que s'être mis dans son tort en commettant une perfidie peut amoindrir les ressources du plus grand des champions, alors qu'au contraire la conscience d'avoir le droit pour soi puisqu'on a agi loyalement est capable de transformer un champion médiocre en un preux sûr de lui. Cela me rassure quand je pense à Lancelot, parce que je sais qu'il est dans son tort et que j'ai le droit de mon côté. Ni toi, ni les autres vous ne devez donc avoir peur pour moi, puisque Notre-Seigneur soutient toujours le droit : c'est là ce que je crois et qui me donne confiance." A force de bonnes paroles, Gauvain obtient du jeune homme la promesse de se rendre à Gaunes porter son message à Lancelot. "Ne perds pas de temps, lui recommande-t-il encore ; vas-y demain à la première heure." Il n'y manquera pas, assure-t-il.

145       [p.184] Une semaine plus tôt, les deux camps avaient conclu une trêve de dix jours. Le lendemain de celui où Gauvain avait donné ses ordres à l'écuyer, le garçon se rendit à Gaunes à l'heure dite et il attendit pour parler à Lancelot qu'après s'être levé, il ait assisté à la messe, ainsi que Lionel et Bohort. Lorsqu'ils furent arrivés dans la grand-salle et eurent pris place sur les sièges d'honneur, le messager s'approcha de Lancelot : "Seigneur, je suis envoyé par monseigneur Gauvain, mon maître ; il m'a chargé de vous dire que, si vos gens et les nôtres continuent de s'affronter, les deux camps auront nécessairement de lourdes pertes à déplorer. Il y a mieux à faire, d'après lui. Il vous fait savoir que, si vous êtes assez hardi pour relever le défi, il est prêt à faire publiquement la preuve, les armes à la main, que vous avez tué ses frères par traîtrise ; s'il vous force à reconnaître votre défaite, c'est la mort qui vous attend : le monde entier ne suffirait pas à racheter votre tête ; mais si vous parvenez à vous défendre de cette accusation en le réduisant à merci, son oncle retournera au royaume de Logres et ne vous cherchera plus querelle de toute sa vie à propos du différend qui vous a opposés. Si vous refusez sa proposition et n'avez pas le courage de l'affronter, tout le monde vous considérera comme un homme déshonoré parce qu'on serait sûr, alors, que vous êtes coupable de ce dont il vous accuse. Voilà ce qu'il m'a envoyé vous dire. Maintenant, c'est à vous de décider."

          La réponse de Lancelot fut empreinte de toute la tristesse que lui causait le message de Gauvain : jamais il n'avait envisagé qu'il lui faudrait un jour se battre contre lui. "Ce que vous me dites là, ami, me fait peine à entendre :[p.185] à aucun moment de ma vie, je n'ai eu de raison de vouloir affronter monseigneur Gauvain, cet homme de bien qui s'est montré pour moi un compagnon fidèle depuis mes débuts en chevalerie, et je ne croyais pas en avoir jamais une. Mais cette accusation de trahison est trop grave : si je ne m'en défendais pas, je serais pour toujours un homme déshonoré, parce que ne pas tout faire pour s'en laver est la pire des vilenies. Répondez-lui donc que, s'il veut garantir le respect de cet accord, il me trouvera armé en champ clos au moment qu'il choisira. Vous pouvez vous retirer maintenant. Et répétez-lui, mot pour mot, ce que je vous ai dit : il ne me fait pas peur, mais à cause de mon amitié pour lui j'aurais préféré ne pas l'avoir comme adversaire en duel." L'écuyer répond qu'il s'acquittera fidèlement et au plus vite de ce message.

          Dès qu'il fut parti, Bohort prit la parole : "il faut être fou pour formuler pareille accusation contre vous, dit-il à Lancelot. Monseigneur Gauvain a perdu la raison ! Tout le monde sait parfaitement que vous n'avez pas tué ses frères en les prenant en traître, mais à la loyale ; plus de cent chevaliers peuvent en témoigner. – Je vais vous dire pourquoi il agit ainsi, intervient Lionel. Il est si malheureux de la mort de ses frères qu'il n'a plus de goût à la vie ; s'il a porté contre Lancelot une accusation aussi mensongère, c'est parce qu'il aimerait se venger de lui plus que de tout autre et que mourir lui est égal. – Je pense, dit Lancelot, qu'il se passera peu de temps avant notre combat. Je ne sais à l'avantage de qui il tournera mais ce dont je suis sûr, c'est que, si c'était moi qui avais le dessus, et que j'aie à lui couper la tête, je ne le ferais pour rien au monde : un homme de bien comme lui ne mérite point pareil sort et,[p.186] parmi tous ceux qui ne sont pas de mes parents, je n'ai aimé et n'aime encore personne autant que lui, sauf le roi. – Ma foi, vous êtes vraiment étrange, fait Bohort : comment pouvez-vous montrer tant d'amitié pour quelqu'un qui vous déteste à mort ? – Il faut vous y faire : toute sa haine ne m'empêchera pas de l'aimer. En temps normal, je ne l'aurais pas affirmé avec autant de force mais je peux bien le dire maintenant que me voilà entre la vie et la mort, puisque nous allons nous battre."

146       Ce propos de Lancelot stupéfia tous ceux qui l'entendirent et le fit grandir dans leur estime.

          Le messager sortit de Gaunes avec la réponse qu'il était venu chercher et retourna auprès de Gauvain à qui il rendit immédiatement compte de sa mission : "Vous aurez votre combat, seigneur, si vous donnez à monseigneur Lancelot la garantie que, si lui-même parvient à vous vaincre, le roi repartira dans son royaume. – Ma foi, si je n'obtiens pas qu'Arthur s'y engage, je consens à dire adieu aux armes. Pour le moment, tais-toi et n'en parle pas : j'en fais mon affaire." Gauvain s'approche alors de son oncle et plie le genou devant lui : "Je vous supplie de m'accorder un don, seigneur". Tout en le prenant par la main pour le faire se relever, Arthur le lui octroie de bonne grâce : il était loin de se douter de ce que son neveu allait lui demander. Gauvain l'en remercie et précise : "Vous voulez savoir en quoi consiste ce don ? Vous garantirez à Lancelot que s'il peut me vaincre en champ clos, vous lèverez le siège [p.187] et retournerez au royaume de Logres ; vous promettrez aussi de ne plus jamais déclarer la guerre au lignage de Ban." Cette requête plonge Arthur dans la stupéfaction. "Ainsi, vous avez convenu d'un duel avec Lancelot ? Mais qui vous y a autorisé ? – Seigneur, réplique Gauvain, au point où en sont les choses, on ne peut plus revenir là-dessus : l'un de nous deux s'avouera vaincu ou sera tué. – Ce que vous vous apprêtez à faire, mon cher neveu, me chagrine plus que je ne l'ai été depuis longtemps par tout ce qui a pu m'arriver. Si au moins vous aviez choisi un autre adversaire ! Mais lui, - que nous connaissons tous pour le plus vaillant et le plus aguerri de tous, pour le plus accompli que l'on puisse trouver ! J'ai si peur pour vous que  - vous pouvez me croire - j'aurais donné la meilleure de mes villes pour que vous n'ayez jamais parlé de ce projet. – Seigneur, répète Gauvain, au point où en sont les choses, on ne peut pas revenir là-dessus. Et même si c'était possible, je m'y refuserais parce que ma haine est telle que j'aimerais mieux mourir que de renoncer à avoir une chance d'en finir avec lui. Si Dieu me permettait de venger mes frères en le tuant, tout le reste me serait égal. Et s'il se trouve que c'est lui qui me tue, c'en sera fini de la douleur qui m'accable nuit et jour. Car si j'ai arrangé ce combat, il faut que vous le sachiez, c'est pour ne plus souffrir, qu'elle qu'en soit l'issue pour moi. – Que Dieu vous vienne en aide, mon cher neveu ! Vous n'avez jamais rien entrepris qui m'inquiète autant,[p.188] et à juste titre : Lancelot est aussi brave qu'expert aux armes, vous en savez quelque chose, d'après ce que vous m'avez raconté."

          Gauvain se tourne alors vers le messager : "Va demander à Lancelot de venir parlementer avec moi et avec le roi : nous nous retrouverons entre le camp et la cité, et qu'il soit sans armes, comme le seront mon oncle et sa suite." Le jeune homme quitte son seigneur pour retourner à Gaunes où il trouve Lancelot, Bohort et Hector qui se tenaient seuls, tous les trois, dans l'embrasure d'une fenêtre de la salle et commentaient encore la proposition de Gauvain. Lancelot répétait combien ce combat lui pesait et qu'il n'y avait pas deux chevaliers dans l'armée contre qui il n'aurait préféré se battre, plutôt que contre monseigneur Gauvain à cause de l'amitié qu'il lui portait.

          Dès qu'il les aperçut, le messager se dirigea droit vers eux. "Seigneur, dit-il en pliant le genou devant Lancelot, monseigneur Gauvain et le roi vous demandent de venir parlementer hors-les-murs ; présentez-vous désarmés, vous et vos compagnons : le roi et les siens le seront, eux aussi. Les deux partis s'engageront là de façon à ne plus jamais se dédire." Lancelot répond qu'il accepte volontiers et qu'il sera accompagné de son frère Hector et du roi Bohort. L'envoyé fait aussitôt demi-tour et va rendre compte de sa mission à Gauvain et à Arthur…

147       … qui se met sans attendre en selle et ordonne au roi Karadoc de le suivre, monseigneur Gauvain étant le troisième. Montés sur leurs destriers, ils se dirigèrent vers la porte de la ville, sans armes et vêtus de légers vêtements de soie, car il faisait très chaud.[p.189] Comme ils approchaient, ils virent sortir de l'enceinte le roi Bohort, Hector et Lancelot. Lorsqu'ils furent arrivés à portée de voix les uns des autres, Lancelot dit à Hector et à Bohort : "Voilà le roi : mettons pied à terre devant lui, afin de lui rendre hommage." Mais les deux rétorquent que, n'en déplaise à Dieu, ils ne s'abaisseront pas ainsi devant quelqu'un qui les traite comme ses ennemis mortels. Lancelot réplique que lui le fera, par amour pour le roi , et même si celui-ci est son ennemi. Dès qu'il est descendu de cheval, Hector et Bohort l'imitent. "Par Dieu, dit Arthur à Karadoc et à Gauvain, ces trois-là sont dignes de tous les éloges : il n'y a pas plus courtois et plus généreux, et ce sont des chevaliers si accomplis qu'ils n'ont pas leurs pareils. Plût à Dieu que notre vieille amitié fût toujours aussi vive ! Je L'en prends à témoin, j'en aurais plus de joie que si on me donnait la plus belle ville du monde !" Après avoir mis pied à terre, Lancelot s'avance    vers le roi et lui adresse un salut gêné et honteux qui reste sans réponse : Arthur s'était rendu compte que Gauvain aurait très mal pris qu'il en fût autrement. "Seigneur, déclare Lancelot, vous m'avez fait demander de venir parlementer avec vous : me voici prêt à vous écouter. – Lancelot, répond Gauvain qui devance Arthur, monseigneur le roi est venu à cause de la condition que vous avez mise à notre combat. Nous allons, comme vous le savez, nous affronter en duel, vous et moi, pour une raison des plus graves : la trahison que vous avez commise en tuant mes frères [p.190] non pas à la loyale, mais de façon perfide - tout le monde est au courant. Dans cette affaire, je suis l'accusateur et vous l'accusé. Mais, pour éviter que les hostilités se poursuivent après notre combat, vous souhaitez, si j'ai bien compris, que monseigneur le roi s'engage, en cas de victoire de votre part, à lever le siège, à retourner dans son royaume avec son armée et à ne plus jamais s'en prendre à vous. – Monseigneur, dit Lancelot, si vous le vouliez, je renoncerais à ce duel, tout en sachant qu'on verra là une lâcheté dont on me fera honte. Vous avez tant fait pour moi, vous et monseigneur le roi ici présent que je ne me résigne pas à me battre contre vous, surtout dans une bataille à outrance. C'est l'amitié que j'ai pour vous qui me fait parler, et rien d'autre ; je n'ai pas peur de vous et je ne suis pas un couard : une fois que je serai armé et en selle sur mon destrier, je saurai fort bien, avec l'aide de Dieu, me défendre contre vous - cela sans me vanter et sans méconnaître en vous le meilleur chevalier qui soit ; mais je voudrais tant, si vous aussi en étiez d'accord, faire la paix avec vous que, pour l'obtenir, je suis prêt - à la garde de Dieu ! - à tout ce que vous exigeriez de moi : par exemple, devenir vos vassaux, Hector et moi ; tous les hommes de mon lignage vous prêteront hommage, sauf les deux qui sont rois, parce que je ne voudrais pas qu'ils se retrouvent inféodés à quiconque. Je ferai tout cela et encore plus : si vous le désirez, je vous jurerai séance tenante sur les reliques des saints que je quitterai Gaunes, demain dès l'aube, et que je partirai seul, à pied et en chemise [p.191] pour un exil de dix ans. Si je meurs avant, je vous pardonne d'avance ma mort et je vous en tiens quitte au nom de toute ma parenté. Si je reviens au bout de ces dix ans, et que vous soyez encore en vie, ainsi que monseigneur le roi ici présent, je souhaite seulement vivre avec vous sur le même pied d'amitié qu'autrefois. Je vous ferai encore un autre serment - que vous n'avez pas eu l'idée de me demander - pour effacer tout soupçon de trahison entre nous : je jurerai sur les reliques des saints que j'ai tué votre frère Gaheriet sans savoir qui il était, et que j'ai eu plus de regret que de satisfaction de l'avoir fait. Je ferai tout cela, je le répète, non parce que j'aurais peur de vous plus que de raison mais parce que, d'après moi, si l'un de nous tue l'autre, ce sera un bien grand malheur !"

148       Le roi reste stupéfait lorsqu'il entend tout ce à quoi Lancelot est prêt pour faire la paix ; il n'aurait jamais cru le voir aller jusque là. "Mon neveu, dit-il à Gauvain sans retenir ses larmes, acceptez, au nom de Dieu : Lancelot vous a proposé toutes les réparations que peut offrir un chevalier à un autre pour avoir tué un membre de son lignage. Jamais homme de son rang ne s'est montré aussi généreux. – Toutes ces prières sont inutiles, réplique Gauvain. Plutôt recevoir un coup de lance en pleine poitrine ou me faire arracher le cœur que de renoncer à ce que je vous ai dit, même au prix de ma vie ! Seigneur, ajoute-t-il en tendant son gage au roi, je suis prêt à faire la preuve par les armes que Lancelot a tué mes frères en traître. Fixez vous-même le jour." Lancelot s'avance à son tour vers le roi : "Seigneur, dit-il d'une voix pleine de larmes, puisque, je le vois,[p.192] le combat ne peut être évité, voici mon gage : si, dans ces conditions, je renonçais à me défendre de pareille accusation, je ne serais plus considéré comme un chevalier. Je regrette d'être obligé d'en venir là. Que la bataille ait lieu demain, si monseigneur Gauvain en est d'accord." Celui-ci s'empresse d'accepter et le roi prend les gages de deux adversaires. Lancelot s'adresse alors à nouveau à Arthur : "Seigneur, je vous demande de me donner votre parole de roi que, si Dieu m'accorde l'honneur de la victoire, vous lèverez le siège et retournerez au royaume de Logres avec toute votre armée et que, de votre vivant, ni vous ni aucun de vos hommes ne s'en prendra à l'un des nôtres. sauf offense de notre part." Après que le souverain s'y est engagé, les deux groupes vont pour se séparer.

          Mais au moment où ils allaient se quitter, Hector déclara à Gauvain qu'il avait "refusé la plus belle compensation et l'offre la plus généreuse qu'un grand seigneur comme Lancelot ait jamais présentées à un de ses pairs ; je souhaite quant à moi que cela vous porte malheur et je suis persuadé que c'est ce qui va vous arriver. – Cela suffit ! Taisez-vous maintenant !" intime Lancelot à son frère qui n'en dit pas plus. Sur ce, ils se séparent définitivement, se mettent en selle et regagnent, les uns la ville et les autres le camp.

          Lorsque monseigneur Yvain fut assuré que le duel entre Lancelot et Gauvain avait été décidé d'un commun accord et qu'on ne pouvait plus y revenir, il se mit à pousser les hauts cris et montra sans aucune retenue toute la douleur qu'il en éprouvait, éclatant en durs reproches contre le neveu du roi : "Pourquoi avez-vous fait cela, seigneur ? Etes-vous si malheureux de vivre que vous ayez exigé de vous battre contre le meilleur de tous les chevaliers [p.193] à qui on ne peut, tout au plus, que résister quelques moments ? Oui, pourquoi avoir pris cette initiative, et cela alors que vous êtes dans votre tort, puisque le droit est de son côté ? Vraiment, je ne vous ai jamais rien vu faire d'aussi insensé. – Soyez tranquille, monseigneur : je suis bien placé pour savoir qu'au contraire j'ai le droit pour moi et c'est la raison pour laquelle, même s'il était deux fois plus fort qu'il n'est, je me battrais en toute confiance. – Je vous assure, Yvain, l'approuve Arthur, que j'aimerais mieux avoir perdu la moitié de mon royaume plutôt que d'avoir vu les choses en venir là ; mais puisqu'on n'y peut plus rien, nous allons attendre la suite des événements et espérer en la miséricorde de Notre-Seigneur. Mon neveu est d'ailleurs encore allé plus loin : pour obtenir la paix, Lancelot lui a proposé de devenir son vassal ainsi que tous les siens, à la seule exception des deux qui portent le titre de roi ; et si cela ne lui suffisait pas, il acceptait de s'exiler pendant dix ans, demandant seulement de rentrer en grâce auprès de nous à son retour. – C'était si généreux de sa part que refuser est de la folie pure : Dieu fasse que cela ne nous porte pas malheur. Jamais je n'ai éprouvé pareille crainte que maintenant, parce que je constate à l'évidence qu'ils ont le droit pour eux et que nous sommes dans notre tort."

149       Dans le camp, le roi Arthur et toute l'armée se désolaient du dessein de Gauvain ; même les plus belliqueux pleuraient et leur douleur était telle qu'ils n'osaient pas dire ce qu'ils  ressentaient au fond de leurs cœurs.

          En revanche, les gens de Gaunes n'étaient guère préoccupés et lorsqu'ils apprirent [p.194] tout ce que Lancelot avait, en vain, offert à Gauvain à titre de réparation, ils souhaitèrent que Dieu punisse son orgueil et son outrecuidance par l'humiliation de la défaite.

          Lancelot passa la nuit en prières à la cathédrale, entouré des siens, après s'être confessé à un archevêque de tous les péchés dont il se sentait le plus coupable envers Notre-Seigneur, car il craignait qu'il ne lui arrivât malheur dans son combat contre Gauvain parce  qu'il avait tué ses frères. A l'aube, il alla dormir un moment ainsi que tous ceux qui avaient partagé sa veille. Lorsqu'il fit grand jour, il se leva, angoissé à l'idée de ce qu'il allait devoir faire, s'habilla et vit qu'on l'attendait. Il réclama aussitôt qu'on lui apporte ses armes : c'étaient de belles et bonnes armes, à la fois solides, résistantes et légères. Ses amis l'aidèrent à les revêtir ; il fallait voir combien il y avait là de grands seigneurs qui, tous, s'appliquaient à le servir, veillant à ce qu'il ne lui manque rien et mettant tout leur zèle à l'équiper au mieux. Puis ils descendirent de la grand-salle dans la cour où Lancelot enfourcha un vif et vigoureux destrier, caparaçonné de fer jusqu'aux sabots. Lorsqu'il se fut mis en selle, ceux qui l'entouraient en firent autant, afin de l'escorter. Ils étaient bien dix mille à l'accompagner, quand il franchit l'enceinte, tous prêts à sacrifier leur vie pour lui, s'il avait besoin d'eux.

150       Ils gagnèrent le pré hors-les-murs où le combat devait avoir lieu ; ils n'étaient pas armés, Lancelot mis à part,[p.195] et ne pénétrèrent pas dans le champ clos, se contentant de se masser en bordure, du côté de Gaunes. Lorsque, dans le camp, on les vit sortir de la cité, on amena son destrier à monseigneur Gauvain que les grands seigneurs de l'armée avait déjà aidé à s'équiper et ils s'avancèrent comme leurs vis-à-vis l'avaient fait. Le roi prit son neveu par la main et l'introduisit dans le champ, non sans verser des larmes amères comme s'il s'était vu à la fin du monde. De son côté, Bohort en fit autant pour son seigneur : "Allez, lui dit-il, et que Dieu vous donne l'honneur de la victoire !" En pénétrant dans le champ, Lancelot se signa et se recommanda instamment à Dieu.

151       C'était une belle journée ensoleillée et la lumière faisait briller les armes. Pleins de bravoure et d'assurance, les deux chevaliers chargèrent, lances couchées ; le choc des écus et des corps fut si rude que les cavaliers se retrouvèrent au sol, assommés et comme morts. Allégés du poids de ceux qui les montaient, leurs chevaux s'enfuirent, chacun de leur côté, sans que personne cherche à les arrêter ; tous avaient bien autre chose en tête : la chute des deux champions avait suscité beaucoup d'inquiétude et fait couler beaucoup de larmes.

          Au bout d'un long moment, un des cavaliers se releva : c'était Lancelot. Encore étourdi par sa chute, il dégaine son épée, tandis que Gauvain se dépêche, à son tour, de ramasser son écu qui s'était détaché de son cou, et de mettre Escalibur au clair, la bonne épée du roi Arthur : il se précipite sur Lancelot [p.196] et lui en assène de tels coups sur son heaume qu'il le lui endommage sérieusement ; mais son adversaire, qui n'en était pas à son premier coup reçu ou donné, ne se laisse pas faire et riposte avec tant de violence que Gauvain a beaucoup de mal à soutenir le choc.

          C'est alors que s'engage entre eux la mêlée la plus féroce et la plus acharnée à laquelle on ait jamais assisté ; les coups qu'ils échangeaient ne laissaient pas de doute sur leur prouesse. L'affrontement fut long. A force de s'escrimer avec leurs épées tranchantes, et de faire tomber une grêle de coups sur écus et hauberts, ils fendirent les uns (on aurait pu passer la main au travers) et leur arrachèrent de haut en bas des morceaux, et entaillèrent les autres (bras et hanches étaient à découvert) ; quant aux heaumes, même s'ils restaient en place, grâce à la solidité de leurs attaches, ils ne servaient plus à grand-chose, à moitié mis en pièces qui tombaient sur les épaules, à force d'avoir reçu des coups d'épée. Si les adversaires avaient encore disposé de toute leur énergie, ils ne seraient pas longtemps restés en vie ; mais éprouvés comme ils l'étaient, la fatigue leur faisait souvent glisser l'épée dans les mains, au moment où ils croyaient se frapper. L'un et l'autre avait reçu de multiples blessures dont la moins grave aurait été mortelle pour n'importe qui ; mais, bien qu'affaiblis par la perte de sang, eux poursuivirent leur assaut jusqu'au milieu de la matinée ; à ce moment là, se sentant à bout de forces, ils furent obligés de s'arrêter un moment. Gauvain fut le premier à rompre le contact, pour reprendre haleine en s'appuyant sur son écu, aussitôt imité par Lancelot.

152       Lorsque Bohort vit son cousin suspendre ses attaques, il déclara à Hector que c'était la première fois qu'il avait peur pour lui,[p.197] parce qu'il avait besoin de se reposer avant de vaincre un adversaire :  "Le voilà qui s'est arrêté au milieu de son assaut ! Oui, cela m'inquiète beaucoup. – Il ne l'a fait que par amitié pour monseigneur Gauvain, vous pouvez m'en croire ; lui n'en avait pas vraiment besoin. – J'ignore comment il compte s'y prendre, mais si le monde m'appartenait, je voudrais l'avoir donné et me trouver à sa place : certes, le combat serait terminé."

153       Les deux chevaliers demeurèrent ainsi sur le champ, à une certaine distance l'un de l'autre. Mais lorsque monseigneur Gauvain eut constaté qu'il était midi, redevenu aussi frais que s'il ne s'était pas battu de la journée, il appela Lancelot pour reprendre le combat et l'attaqua avec une violence si prodigieuse que son adversaire resta stupéfait : "Il faut, ma foi, que j'aie affaire à un démon ou à quelque être surnaturel : je croyais, quand je l'ai laissé respirer, qu'il était sur le point de reconnaître sa défaite, et le voilà aussi dispos que s'il n'avait pas porté un seul coup depuis ce matin !" C'était ce que se disait Lancelot en voyant que Gauvain avait repris force et agilité aux environs de midi. Sa constatation était exacte et ce n'était pas la première fois que cela se produisait ; partout où il s'était battu, on avait vérifié qu'il reprenait des forces à cette même heure. Comme certains considèrent malgré tout que c'est une pure invention, je vais vous raconter l'origine de ce don.

154       Aussitôt après sa naissance - en Orcanie, dans la ville de Nordelone -, le roi Loth son père, tout à la joie d'avoir un fils,[p.198] le fit conduire chez un ermite qui vivait non loin dans la forêt, un homme de si sainte vie que Notre-Seigneur faisait quotidiennement pour lui des miracles, redressant des contrefaits, rendant la vue à des aveugles, et bien d'autres encore. Le roi lui envoya l'enfant parce qu'il tenait à ce qu'il soit baptisé de sa main. Lorsque l'ermite vit le nourrisson et sut qui il était, il lui donna volontiers le baptême, avec le nom de Gauvain qui était le sien. Or, il était midi quand le petit reçut le sacrement. Après la cérémonie, un des chevaliers de l'escorte demanda au religieux de faire en sorte que le royaume et l'enfant aient à se louer de lui et que celui-ci, lorsqu'il aurait l'âge de porter les armes reçoive, par son intercession un don particulier. "Evidemment, la grâce ne vient pas de moi, mais de Jésus-Christ, répondit l'ermite : sans Lui, elle n'a pas d'efficace. Mais si ma prière pouvait valoir à cet enfant d'être mieux doué qu'un autre, elle ne lui ferait pas défaut. Passez la nuit chez moi et demain je vous dirai quel homme il deviendra et ce qu'il vaudra comme chevalier." Les messagers du roi restèrent donc à l'ermitage jusqu'au lendemain. Quand il eut chanté la messe, il alla les retrouver : "Je peux vous annoncer, sans risque de me tromper, que ce nourrisson deviendra plus renommé pour sa prouesse que l'ensemble de ses compagnons. D'autre part, sa vie durant, il ne pourra être vaincu aux environ de midi, parce que, grâce à ma prière, chaque jour, quand cette heure arrivera - celle où il a reçu le baptême -, sa force et son énergie grandiront, où qu'il soit ;[p.199] même épuisé par les efforts fournis, il se sentira à nouveau frais et dispos." L'avenir donna raison à l'ermite : à l'heure dite, il n'était pas de journée où Gauvain ne se sentît plus vigoureux et plein d'ardeur, ce qui lui permit de vaincre, voire de tuer nombre d'adversaires, tout le temps qu'il porta les armes. Lorsqu'il se trouvait affronter un chevalier émérite, il l'attaquait sans répit jusque vers midi, si bien que l'autre n'en pouvait plus et n'aspirait qu'à se reposer un moment ; c'est alors que Gauvain se jetait sur lui en profitant de l'heure où sa force et sa rapidité de mouvement étaient les plus grandes, et de cette façon, il avait vite fait de venir à bout de son adversaire ; c'est pourquoi beaucoup de chevaliers répugnaient à se battre contre lui en champ clos quand il n'était pas plus de midi.

155       C'est ainsi que, sur la prière du saint homme, il avait été gratifié de ce don - et on le vit clairement le jour où il affronta le fils du roi Ban. Avant midi, il était éreinté et si près de la défaite qu'il fut contraint de s'arrêter ; mais dès qu'il eut retrouvé ses forces comme d'habitude, il se rua sur Lancelot avec une rapidité telle qu'à le voir on aurait dit qu'il portait ses premiers coups de la journée, tant il était vif et prompt. Il se mit à harceler son adversaire et le blessa au sang à plus de dix reprises, afin de le réduire à merci, se doutant que, s'il n'arrivait pas à venir à bout de lui à cette heure-là, il n'y parviendrait jamais. Du tranchant de son épée, il fit donc pleuvoir sur Lancelot une grêle de coups qui usent sa résistance,[p.200] sans toutefois la briser. A voir son cousin réduit à la défensive, le roi Bohort s'exclama à haute voix - et beaucoup l'entendirent : "Hélas, mon Dieu, que se passe-t-il ? Hélas, Prouesse, qu'êtes-vous devenue ? Hélas, mon seigneur, êtes-vous victime d'un sort, pour qu'un unique chevalier réussisse à l'emporter sur vous ? Je vous ai pourtant toujours vu capable de prendre l'avantage sur deux adversaires, même les plus forts en ce monde. Et vous voilà mis à mal par un seul !"

156       Tant que midi ne fut pas largement passé, Lancelot se contenta de se tenir à couvert des attaques de Gauvain - il ne pouvait pas faire plus -, mais cela lui donna le temps de reprendre haleine et de recouvrer ses forces ; une fois un peu reposé, il se précipita sur lui et lui asséna en plein heaume un coup qui le fit chanceler et le força à reculer, hébété sous le choc. C'était maintenant au tour de Lancelot de faire pleuvoir une grêle de coups sur son adversaire et de gagner du terrain sur lui. Gauvain éprouva la peur de sa vie, à se voir réduit à s'avouer vaincu s'il ne parvenait pas à riposter ; la crainte de mourir lui fit rassembler toutes son énergie et, le cœur battant, il se jeta dans le combat sans compter : le sang lui en jaillit du nez et de la bouche, et toutes ses blessures saignaient aussi en abondance.

          Au milieu de l'après-midi l'affrontement des deux chevaliers durait toujours. Le sol, autour d'eux, était jonché des mailles de leurs hauberts et des morceaux de leurs écus ; quant à eux, ils étaient conscients du triste état dans lequel ils se trouvaient.[p.201] Les blessures de Gauvain ne lui laissaient plus que la mort à attendre ; mais il avait tant harcelé et serré de près son adversaire qu'il l'avait touché au sang à une dizaine de reprises, le mettant dans un état qui, plus que la poursuite du combat, lui rendait, à lui aussi, le repos nécessaire. D'ailleurs, à leur place, d'autres chevaliers n'auraient pas pu résister et seraient morts depuis longtemps. Mais leur grand cœur les pousse à penser qu'ils n'en ont pas assez fait tant que l'un d'eux n'a pas été tué ou réduit à s'avouer vaincu, de telle façon que l'on sache lequel est le plus fort.

157       C'est ainsi que la lutte des deux chevaliers continua jusqu'à la fin de l'après-midi. Gauvain était alors si épuisé qu'il avait du mal à tenir son épée ; Lancelot, en revanche, loin d'être à bout de résistance, gardait une partie de ses forces : il en profite pour accabler son adversaire de coups, tantôt le laissant avancer, tantôt le faisant reculer ; se protégeant avec ce qui restait de son écu, Gauvain subit mais ne cède pas. Quand Lancelot constate qu'il a pris un avantage décisif sur lui – comme peuvent en juger tous ceux qui l'ont vu faire -, au point que son adversaire n'a même plus guère la force de parer ses attaques, il s'écarte un peu de lui : "Ah monseigneur, il serait raisonnable de renoncer à m'accuser, puisque je me suis bien défendu contre vous jusqu'ici et que nous ne sommes plus loin de l'heure légale à laquelle celui qui accuse quelqu'un de trahison doit avoir remporté la victoire pour gagner son procès ; sinon, il a perdu. Si je vous dis cela, c'est pour que vous ayez pitié de vous-même car, si vous poursuivez ce combat, inévitablement l'un de nous mourra dans des circonstances qui ne lui feront pas honneur et l'opprobre retombera sur son lignage.[p.202] Je vous en conjure, tenons-nous en là, pour que je puisse faire ce que vous n'oseriez pas me demander." Mais Gauvain proteste qu'avec l'aide de Dieu, il n'est pas question pour lui d'accepter. "L'un de nous mourra, il n'y a pas d'autre issue possible."  Lancelot se désole de cette réponse, car il ne voudrait à aucun prix être amené à tuer Gauvain. Nul autant que lui n'estimait les bons chevaliers ; or, il avait mis sa vaillance à rude épreuve pendant toute la journée, et il l'avait trouvée plus grande à la fin que ce à quoi il s'était d'abord attendu. C'est pourquoi il alla consulter le roi : "Seigneur, je viens de prier monseigneur Gauvain de mettre fin à ce combat car, si nous le poursuivions, l'un de nous deux aurait tout à y perdre." Arthur, conscient que son neveu a le dessous, mesure la générosité de Lancelot. "Gauvain, dit-il, ne renoncera pas, sa décision est arrêtée. Mais vous, vous le pouvez, puisque l'heure limite est maintenant passée et que vous avez fait ce que vous deviez. – Si j'étais sûr que vous n'y verriez pas lâcheté de ma part, seigneur, je laisserais monseigneur Gauvain sur le champ clos et je m'en irais. – Assurément, vous n'avez jamais rien fait dont je vous serais plus reconnaissant. – Je m'en vais donc me retirer, avec votre permission. – Que Dieu vous ait en Sa sainte garde et qu'Il vous conduise sur la voie du salut, comme le meilleur des chevaliers, selon moi, et le plus généreux !"

158       Lancelot revient alors vers les siens : "Qu'avez-vous fait ! s'exclame Hector à son approche. Vous aviez pris le dessus sur votre ennemi mortel [p.203] et au lieu de faire justice de lui, vous le laissez s'en tirer, un homme qui vous a accusé de trahison ! Faites demi-tour, cher seigneur, et allez lui couper la tête. Vous n'aurez plus à faire la guerre. – Que  dites-vous, mon frère ? Que Dieu m'aide, je préférerais recevoir un coup de lance en plein corps plutôt que d'avoir tué un preux comme lui. – Lui n'aurait pas hésité, si vous lui en aviez laissé la possibilité. Alors, pourquoi ne pas en faire autant ? – Parce que ce n'est pas ce que mon cœur me dicte. – Eh bien, moi, je le regrette et je pense que vous vous repentirez un jour de vous en être abstenu."

          Sur ce, Lancelot monta à cheval - on lui avait harnaché une nouvelle monture - et rentra dans Gaunes. Après qu'il eut mis pied à terre dans la cour et se fut désarmé, on constata qu'il était sérieusement touché : il avait perdu tellement de sang que tout autre en serait mort. La vue de ses plaies inquiéta beaucoup Hector et lorsque les médecins eurent fini d'examiner le blessé, il leur demanda s'il avait une chance de s'en remettre. "Oh oui, dirent-ils, il n'est pas en danger de mort. Certes, il a perdu beaucoup de sang et ses blessures sont très profondes : il y a de quoi s'inquiéter, mais nous sommes quand même persuadés qu'il guérira." Ils s'occupèrent alors de traiter ses plaies en les enduisant avec une pommade qui devait, selon eux, être efficace, et mirent des pansements. Puis ils lui demandèrent comment il se sentait. "Bien", dit-il. Et il ajoute en s'adressant à Bohort et Lionel qui se tenaient à son chevet. "Depuis que je porte les armes, monseigneur Gauvain est le premier adversaire qui m'ait fait peur, et même la plus grande peur de ma vie : à midi, je l'avais quasiment mis hors d'état de résister [p.204] et c'est alors qu'il s'est montré si plein de fougue et de rapidité dans ses mouvements que, s'il les avait conservées plus longtemps, c'en était fait de moi. Je ne comprends pas comment cela a pu se produire : je suis bien placé pour savoir qu'il était sur le point de devoir s'avouer vaincu et, tout d'un coup, il a retrouvé des forces qui lui ont donné une vaillance et un allant qu'il n'avait même pas au début. – Vous avez raison, fait Bohort : à l'heure que vous dites, je n'avais jamais eu aussi peur pour vous et s'il avait continué comme il a recommencé à ce moment-là, vous n'en auriez pas réchappé parce qu'il ne se serait pas montré aussi généreux avec vous que vous l'avez été avec lui. Avec tout ce que je vous ai vu faire, à l'un et à l'autre, vous êtes vraiment les deux meilleurs chevaliers qui soient en ce monde."

          De leur côté, les gens de Gaunes parlaient de la bataille et s'étonnaient que Gauvain ait pu résister si longtemps à Lancelot dont on savait qu'il était le plus fort de tous les chevaliers et qu'il avait une vingtaine d'années de moins que son adversaire ; Gauvain avait alors soixante seize ans (et le roi Arthur quatre vingt douze).

159       Lorsque, dans l'armée royale, on vit que Lancelot était rentré dans Gaunes, on alla entourer Gauvain qui était appuyé à son écu : c'est à peine s'il avait la force de rester debout. On le hissa sur un cheval et, après l'avoir conduit directement auprès du roi, on le débarrassa de ses armes : il était si mal en point qu'il s'évanouit entre les bras de ceux qui l'aidaient. Le médecin qu'on avait appelé examina ses blessures et déclara qu'il aurait eu vite fait de le remettre sur pied, sans cette plaie profonde qu'il avait à la tête. "Votre orgueil vous a perdu, mon neveu, lui dit Arthur,[p.205] et c'est grand dommage, parce que jamais votre lignage ne donnera naissance à un chevalier tel que vous l'avez été et tel que vous l'êtes encore." Monseigneur Gauvain ne pouvait répondre car il se sentait au plus mal et pensait ne pas passer la nuit. A le voir entrer en agonie, tous, humbles et puissants, riches et plus modestes étaient en larmes, larmes amères versées pour celui qu'ils aimaient de tout leur cœur. Ils restèrent toute la nuit à le veiller pour savoir ce qui allait advenir de lui et dans la crainte de le voir mourir entre leurs bras. De tout ce temps, il garda les yeux fermés, sans prononcer un mot, ni faire un mouvement : on l'aurait dit mort, sans les gémissements qu'il poussait de loin en loin.

          Alors qu'on y voyait encore à peine, le roi ordonna de démonter les tentes : il ne voulait pas s'attarder là davantage, mais son intention était de rester en Gaule tant qu'il ne saurait pas si Gauvain pourrait guérir ou non. Dès qu'il fit grand jour, il leva le camp, non sans tristesse ; il emmenait avec lui, porté sur un brancard à chevaux, son neveu dont le médecin jugeait l'état désespéré.

160       Il alla s'installer à Meaux et il y demeura jusqu'à ce que le blessé soit convalescent. Après ce long séjour, il déclara qu'il allait rentrer au royaume de Logres. Mais c'est alors, qu'un matin, comme il était à peine levé, on vint lui apprendre des nouvelles qui ne pouvaient que lui déplaire. "Les Romains sont entrés sur vos terres, seigneur ; ils ont déjà mis toute la Bourgogne à feu et à sang :[p.206] ils ont ravagé le pays et massacré les habitants. Je sais de source sûre qu'avant la fin de la semaine, leur armée sera là, prête à affronter la vôtre en bataille rangée… mais la leur est, semble-t-il, innombrable." Dès que le roi fut au courant, il ordonna au garçon de ne rien répéter, parce que certains de ses hommes risquaient de se laisser impressionner plus que de raison, s'ils l'entendaient raconter ce qu'il venait de lui apprendre. Le jeune homme promit de ne rien dire. Puis Arthur se rendit auprès de monseigneur Gauvain qui était à peu près remis de ses blessures, sauf de celle à la tête (qui devait finalement causer sa mort). "Comment vous sentez-vous ? lui demande-t-il. – Bien, grâce à Dieu : je suis en état de porter les armes. – Vous allez en avoir besoin, parce que nous venons de recevoir des nouvelles plutôt alarmantes. – Lesquelles donc ? Dites-moi ce qu'il y a, voulez-vous ? – Voici : on vient de m'apprendre que l'armée des Romains est entrée dans le pays et qu'avant la fin de la semaine ils seront là pour nous affronter en bataille rangée. Il faut donc aviser. – Ce que je vois de mieux à faire, c'est de nous mettre en route demain et de nous porter à leur rencontre pour nous battre. D'après moi, ce sont des gens assez peu courageux et nombreux pour être capables de nous résister longtemps." Arthur acquiesce et demande à nouveau à Gauvain comment il se sent." Je ne me suis jamais senti aussi dispos, ni aussi fort - n'était cette blessure à la tête qui ne guérit pas comme je le voudrais, mais qui ne m'empêchera pas de combattre dès qu'il le faudra."

          Le lendemain,[p.207] Arthur mit fin à son séjour à Meaux et partit avec tous ses gens, à la limite de la Champagne et de la Bourgogne ; il arriva au contact des forces romaines que commandait leur empereur : les chevaliers qui commandaient l'armée étaient très nombreux, mais loin de valoir ceux de Grande-Bretagne. Avant d'ouvrir les hostilités, le roi Arthur dépêcha quelques uns de ses hommes aux Romains, avec mission de demander à l'empereur pourquoi il était entré sans son congé sur une terre qui dépendait de lui." Cette terre n'est pas de sa mouvance, mais de la mienne, répliqua-t-il, puisqu'il n'en peut tenir qui ne dépende de moi. C'est pourquoi je suis venu venger un de nos princes, Frolle d'Allemagne, qu'il a tué autrefois de sa propre main ; à cause de cette trahison, nous ne le laisserons pas en paix tant qu'il n'aura pas accepté de nous faire hommage et de devenir notre vassal en nous versant un tribut annuel dont ses héritiers devront s'acquitter après lui. – Puisque c'est là toute votre réponse, seigneur, déclarèrent les messagers, nous vous défions de sa part ; tenez-vous pour assuré que vous perdrez la bataille et que tous vos hommes s'y feront tuer. – Je ne sais quelle en sera l'issue, fit l'empereur; mais c'est pour la livrer que nous sommes venus avec, pour enjeu, la possession de cette terre." Sur ce, les envoyés d'Arthur se retirèrent et retournèrent lui rendre compte de leur mission. "Il ne nous reste donc plus qu'à nous battre, dit-il : plutôt mourir que d'être inféodé aux Romains !"

161       Le lendemain matin, les gens de Logres allèrent s'armer. Arthur les répartit en dix bataillons. Sitôt fait, ceux qui composaient le premier attaquèrent les Romains avec une fougue qui les prit par surprise ;[p.208] au cours des affrontements qui s'ensuivirent, les corps des chevaliers désarçonnés ne tardèrent pas à couvrir le sol ; il y en avait des deux camps, mais les Romains étant moins entraînés et moins aguerris que leurs adversaires, ils tombaient en masse, comme bêtes à l'abattoir.

          Lorsque le roi Arthur fut entré dans la mêlée, à la tête du dernier bataillon, on put le voir, lui aussi, massacrer des Romains et accomplir des exploits dont tout autre chevalier de son âge eût été incapable.

          De son côté, monseigneur Gauvain, qui était avec le sénéchal Keu et avec Girflet, se comportait si bien que nul n'aurait pu lui adresser de reproche ; en parcourant le champ de bataille, qui était très étendu, il se trouva face-à-face avec l'empereur et avec un de ses neveux qui, l'un et l'autre, avaient occasionné de très lourdes pertes chez les gens de Logres qu'ils renversaient et tuaient sur leur passage. "Si ces deux-là sont encore longtemps de ce monde, se dit-il à lui-même en les voyant accomplir pareils prodiges, bons chevaliers comme ils sont, ce sera mauvais pour nous." Il charge alors le neveu de l'empereur et lui assène un coup d'épée qui lui arrache l'épaule gauche ; le cavalier, se sentant mortellement atteint, se laisse tomber du haut de sa monture. A cette vue, les Romains encerclent Gauvain et l'attaquent tous en même temps, à la lance ou à l'épée, lui infligeant d'effroyables blessures, mais ce qui le faisait le plus souffrir, c'étaient les coups qui en s'abattant sur son heaume, firent se rouvrir sa blessure à la tête, ce qui devait être la cause de sa mort.

          Lorsque l'empereur voit l'état de son neveu, il charge le sénéchal Keu, lui enfonce brutalement sa lance en plein corps et le renverse à terre, si grièvement blessé qu'il ne devait pas survivre plus de trois jours.[p.209] Dégainant son épée, il se retourne contre Girflet et lui assène, sur son heaume, un coup qui le laisse assommé : incapable de se tenir en selle, le blessé tombe de cheval. Le roi Arthur qui avait vu ces deux coups, comprit à qui ils étaient dûs ; mettant son cheval au galop, il alla frapper l'empereur sur le sommet de son heaume en y mettant toutes ses forces ; son épée, qui étincelait, était si acérée que rien ne put empêcher son tranchant de fendre jusqu'aux dents le crâne de son adversaire, dont le cadavre s'écroula à terre quand Arthur arracha son arme de la blessure. Quelle perte ce fut que la mort d'un homme si jeune et qui était un si bon chevalier !

162       Lorsque les Romains virent que leur seigneur avait péri, ils se débandèrent rapidement et s'enfuirent de tous les côtés ; les hommes d'Arthur les poursuivirent et les mirent en pièces ; ils s'acharnèrent tant sur eux qu'ils les tuèrent tous, n'épargnant qu'une centaine de prisonniers qu'ils amenèrent devant le roi : "C'est la mort qui vous attend, les menaça-t-il, si vous ne me promettez pas de m'obéir." Quand ils s'y furent engagés, il fit déposer le cadavre de l'empereur sur un brancard : "Vous l'emporterez à Rome et vous direz aux gens de là-bas qu'à la place du tribut qu'ils me réclamaient, je leur envoie le corps de leur maître, et que le roi Arthur ne leur en acquittera jamais d'autre." Après l'avoir assuré qu'ils transmettraient fidèlement le message, ils partirent, cependant qu'Arthur restait maître du champ de bataille qu'il ne voulut pas quitter de toute la nuit.

          Le conte n'en dit pas plus ici sur les Romains et sur le roi Arthur ; il revient au messager que la reine Guenièvre avait envoyé à son époux afin de lui faire savoir la trahison de Mordret et comment elle-même se retrouvait assiégée dans la tour de Londres.

XVIII Arthur apprend la trahison de Mordret et rentre en Grande-Bretagne. Agonie de Gauvain

163       [p.210] Le jour même où, ainsi qu'on l'a rapporté, les Romains avaient été battus, l'écuyer que la reine Guenièvre avait dépêché depuis le royaume de Logres jusqu'à Gaunes, pour qu'il fasse savoir au roi ce qui s'était passé avec Mordret, arriva à destination. Arthur se réjouissait que, grâce à Dieu, l'aventure se soit aussi bien terminée, et sa joie aurait été complète sans la blessure de Gauvain dont il comprenait qu'elle lui serait fatale : c'était celle à la tête, qu'il devait à Lancelot et dont il se plaignait le plus, parce que les Romains avaient ravivé la douleur qu'elle lui causait avec les coups violents qu'ils lui avaient assénés sur son heaume pendant la journée - et elle saignait à nouveau abondamment. Il faut dire qu'il s'était particulièrement distingué pendant la bataille et que, sans ses exploits, les Romains n'auraient pas eu le dessous, malgré toutes les forces qu'on aurait pu leur opposer.

          "Seigneur", dit le messager lorsqu'il se trouva devant Arthur, "c'est votre épouse, la reine Guenièvre, qui m'envoie à vous. Elle m'a chargé de vous dire que vous l'avez trahie et laissée sans défense : si elle-même et ses proches ont, jusqu'à présent, échappé au déshonneur, ce n'est certes pas à vous qu'elle le doit." Et il raconte tout ce qu'a fait Mordret : comment il s'est fait couronner roi, comment tous les grands barons qui étaient les vassaux d'Arthur lui ont prêté hommage, si bien que, s'il s'avisait de revenir, il serait accueilli non pas en seigneur, mais en ennemi mortel. Il explique aussi comment Mordret assiégeait la reine qui s'était retranchée dans la tour de Londres et comment il multipliait quotidiennement les attaques. "Madame la reine vous demande de venir à son secours au plus vite parce qu'elle a peur qu'il ne parvienne à la prendre d'assaut, si vous tardez trop et à la détruire.[p.211] Quant à elle, il lui a voué une telle haine qu'il la fera mettre à mort et que la honte en retombera sur vous."

164       Le roi est si bouleversé par ce récit qu'il ne trouve rien à répondre. Il éclate en sanglots et se contente de dire qu'avec l'aide de Dieu, il saura quoi faire. Au bout d'un long moment, quand il est à nouveau maître de sa voix et de ses mots, il s'exclame : "Ah ! Mordret, ce que tu es en train de faire me prouve que c'est bien toi le dragon que j'ai vu autrefois sortir de mon ventre et qui incendiait ma terre avant de s'en prendre à moi. Mais jamais un père n'a traité son fils comme je vais m'y employer, car je te tuerai de mes propres mains - j'en prends l'univers à témoin - ; à Dieu ne plaise que tu meures de celles d'un autre !" Nombreux furent les barons qui, ayant entendu ces propos, en restèrent stupéfaits : ce que le roi avait dit leur révélait que Mordret était son fils.

          Arthur ordonna à ceux qui se trouvaient là de faire savoir, par toute l'armée, qu'on devait être prêt à partir le lendemain matin : il regagnerait la côte et prendrait la mer afin de rentrer dans son royaume ; dès que la décision fut connue, on commença de démonter les tentes. Il donna également l'ordre de préparer un brancard à chevaux pour transporter monseigneur Gauvain dont il ne voulait pas se séparer : s'il survivait, lui-même serait au comble de la joie ; mais s'il venait à mourir, il souhaitait être à ses côtés à ce moment-là. Ses ordres furent scrupuleusement obéis.

165       L'armée se mit en route au point du jour et poursuivit sa chevauchée jusqu'à la côte. C'est alors que monseigneur Gauvain prononça ces mots d'une voix faible : "Ah, mon Dieu, où suis-je ?"[p.212] Un des chevaliers qui l'entouraient lui répondit qu'ils étaient arrivés au bord de la mer. "Et où avez-vous l'intention de vous rendre ? reprit-il. – Nous voulons faire la traversée pour regagner le royaume de Logres. – Ah ! mon Dieu, soyez béni, de consentir à ce que je meure dans mon pays que j'ai tant désiré revoir. – Vous pensez donc que vous allez mourir, seigneur ? s'enquit le chevalier. – Je suis sûr que je n'ai pas plus de quinze jours à vivre. Mais ce qui surtout  me fait peine, c'est de ne pas revoir Lancelot d'ici là ; s'il était à mes côtés, lui que je sais être le meilleur et le plus courtois des chevaliers, je pourrais lui demander pardon de m'être si mal comporté avec lui dans mes derniers jours : je suis persuadé qu'ainsi je mourrais l'âme en paix." Le roi arriva comme Gauvain prononçait ces paroles, qu'il entendit fort bien. "Vous vous êtes montré impitoyable, mon neveu, et je le paie cher : je vous perds vous que j'aimais par-dessus tout ; et je perds aussi Lancelot : redouté comme il était, jamais Mordret n'aurait eu l'audace de me trahir comme il vient de le faire, s'il avait su que notre entente était toujours la même. Voilà que, à commencer par vous, les vaillants en qui j'avais confiance viennent à me manquer juste au moment où j'aurais le plus besoin d'eux, quand ce traître, ce perfide a mobilisé contre moi toutes les ressources de mon royaume. Ah ! mon Dieu, si j'avais à mes côtés ceux qui s'y trouvaient naguère, le monde entier ne me ferait pas peur !"

166       Les paroles d'Arthur ne firent qu'augmenter la douleur de Gauvain : "Seigneur, répond-il en faisant appel à ses dernières forces pour tenir un long discours, si ma folie vous a fait perdre Lancelot, regagnez-le par votre sagesse. Vous y arriverez sans mal,[p.213] pour peu que vous le vouliez, car c'est le plus grand cœur que j'aie jamais rencontré, et le plus généreux. De plus, il vous est si attaché que, si vous faites appel à lui, je suis sûr qu'il viendra ; or, il me semble que vous avez en effet d'autant plus besoin de lui que vous ne devez plus compter sur moi : j'en ai fini avec les armes." En entendant Gauvain parler de sa mort comme d'une chose certaine, le roi ne se connaît plus de douleur et il la manifeste avec tant d'éclat qu'il fait grand pitié à toute l'assistance. "Dites-vous vrai, mon cher neveu ? Vous allez nous quitter ? – Oui, seigneur, il ne me reste que quelques jours à vivre. – Comment ne pas m'en affliger ! C'est à moi que vous manquerez le plus. – Je vous le répète, seigneur : envoyez demander à Lancelot de venir à votre secours ; il a plus d'amitié pour vous que vous ne pourriez le penser. – Non, réplique le roi, je n'en ferai rien : je suis si coupable envers lui que l'en prier ne servirait de rien, d'après moi."

167       Sur ces entrefaites, les marins vinrent lui annoncer qu'il pourrait embarquer quand il le voudrait. "Nous sommes prêts à appareiller ; le vent s'est levé et il nous est favorable. Tarder davantage serait une erreur." Aussitôt, Arthur fait installer Gauvain à bord ; ceux qu'il avait chargés de l'y transporter le mirent au lit de façon à ce qu'il ait toutes ses aises. Les seigneurs les plus importants embarquèrent à leur tour,[p.214] avec armes et chevaux, suivis, dans d'autres navires, des autres barons et de leurs hommes.

          C'est ainsi que le roi Arthur s'en alla, irrité contre Mordret et sa perfidie, mais plus affecté encore à cause de monseigneur Gauvain dont l'état empirait de jour en jour, et qui était près de sa fin : c'était là, pour lui, un crève-cœur, un chagrin qui le rongeait jour et nuit et lui faisait perdre le boire et le manger.

          Mais le conte cesse ici de parler de lui, pour revenir à Mordret…

XIX Mordret apprend le retour d'Arthur  et décide de l'affronter

168       … lequel avait assez longtemps assiégé la tour de Londres pour lui causer beaucoup de dégâts à force de l'avoir fait bombarder par les mangonneaux et les pierrières. Il fallut tout l'acharnement des assiégés - il y avait de quoi crier au prodige ! - pour continuer de résister. Pendant toute la durée du siège, il n'arrêta pas de faire venir les grands seigneurs qui tenaient leurs terres de lui, d'Irlande, d'Ecosse et d'autres pays étrangers. Lorsqu'ils avaient répondu à son appel, il les couvrait de cadeaux plus généreux que tout ce à quoi ils se seraient attendus. Il eut ainsi l'adresse de s'assurer leurs bonnes grâces au point qu'ils devinrent ses plus ardents partisans, et tous affirmaient aussi bien publiquement qu'entre eux, qu'ils seraient pour lui des soutiens inconditionnels - même contre le roi Arthur, si le hasard le ramenait dans le pays. Il était donc arrivé à se faire des alliés de ses anciens vassaux et il les retint longtemps auprès de lui ; ce ne lui était pas difficile parce qu'avant de s'en aller, le souverain lui avait confié l'ensemble de ses réserves en or, argent et objets précieux ;[p.215]  d'autre part, on ne cessait de lui faire des présents, considérant qu'il en ferait bon usage en les redistribuant.

          Un jour qu'il avait ordonné un nouvel assaut contre la tour, un de ses messagers vint le prendre à part : "J'ai une nouvelle incroyable à vous annoncer, seigneur : le roi Arthur a débarqué et il marche contre vous avec son armée ; si vous décidez de l'attendre sur place, vous le verrez arriver d'ici deux jours et vous ne pourrez pas éviter l'affrontement car il n'a rien d'autre en tête. Réfléchissez à ce que vous allez faire, parce que, si vous prenez la mauvaise décision, vous risquez de tout perdre." La nouvelle plongea Mordret dans l'embarras et dans la consternation, tant il craignait le roi Arthur et ses hommes ; il redoutait aussi que sa propre perfidie ne se retournât contre lui. Il consulta donc ceux à qui il se fiait le plus et leur demanda que faire. "Le seul conseil que nous puissions vous donner, seigneur, c'est de rassembler vos gens et de marcher contre le roi ; intimez-lui l'ordre de quitter cette terre dont les barons vous ont investi ; et s'il s'y refuse, étant donné que vous avez avec vous plus d'hommes qu'il n'en a - ce sont des fidèles sur qui compter -, vous pouvez l'affronter avec assurance ; les siens ne seront pas de taille à vous résister, soyez-en sûr, parce qu'ils sont fatigués et affaiblis, alors que nous, nous sommes frais et reposés, puisqu'il y a longtemps que nous n'avons pas porté les armes. Avant de partir, demandez leur accord à vos vassaux, et nous sommes persuadés que tout se passera comme nous vous l'avons dit." Mordret déclara qu'il allait suivre leurs conseils.

          Il convoqua donc les grands seigneurs du pays et ceux de ses vassaux qui se trouvaient en ville. Lorsqu'ils se furent rassemblés,[p.216] il leur annonça que le roi Arthur marchait contre eux à la tête de son armée et qu'il serait à Londres dans deux jours. "Que nous importe, seigneur ? lui dirent-ils. Vos troupes sont plus nombreuses que les siennes ; et vous avez d'autant moins à craindre de l'affronter que nous sommes prêts à risquer nos vies plutôt que de ne pas défendre la terre dont vous nous avez fait dépositaires et que nous ne vous ferons pas défaut tant que nous serons en état de combattre." Lorsqu'il les vit rivaliser d'ardeur à l'idée de la bataille, il se réjouit grandement et, après les avoir remerciés, il leur ordonna d'aller chercher leurs armes car ils n'avaient pas de temps à perdre et il aurait voulu ouvrir les hostilités avant qu'Arthur n'ait commencé à ravager le pays.

          La nouvelle se répandit partout qu'ils se mettraient en route le lendemain matin pour affronter l'armée royale. Ils passèrent la soirée à faire leurs préparatifs, ne ménageant pas leur peine pour être équipés au mieux au moment du combat. Le matin venu, ils furent dix mille, selon leur estimation, à quitter Londres au point du jour.

          Mais le conte cesse ici de parler d'eux et retourne à la femme du roi Arthur, la reine Guenièvre.

XX Guenièvre réussit à fuir Londres et trouve asile dans un monastère

169       Lorsque Mordret eut quitté Londres avec son armée, les occupants de la tour apprirent que le roi Arthur arrivait et que c'était pour en découdre avec lui que les assiégeants étaient partis ; ils allèrent prévenir la reine que la nouvelle laissa partagée entre joie et inquiétude ; joie parce qu'elle se voyait délivrée ; inquiétude parce qu'elle craignait que son époux ne périsse au cours de la bataille. Comme elle était plongée dans ses pensées, désemparée au point de ne savoir que faire, un de ses cousins vint à passer par hasard. Troublé de la voir en larmes,[p.217]  il lui demanda ce qu'elle avait : "Pour Dieu, confiez-le moi, dame, et je ferai tout mon possible pour vous aider. – Je vais vous le dire. J'ai deux raisons d'être angoissée. La bataille entre Mordret et monseigneur le roi est décidée. Or, si Mordret a le dessus, il me fera mettre à mort ; mais si l'honneur de la victoire revient à mon époux, il ne pourra jamais croire que Mordret ne m'ait pas connue charnellement, étant donné tout ce qu'il a fait pour s'emparer de moi. Je suis donc sûre qu'il me tuera dès que je serai en son pouvoir. Ainsi, vous pouvez voir clairement que, d'un côté comme de l'autre, je n'éviterai pas la mort. Comment voudriez-vous que je sois tranquille ?" Lui aussi pensait qu'aucune autre issue ne lui serait laissée ; tout ce qu'il trouva à lui répondre, ce fut : "S'il plaît à Dieu, dame, le roi se montrera plus miséricordieux que vous ne le croyez.  Ne soyez pas aussi anxieuse, mais priez Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ, qu'Il accorde à votre époux l'honneur de la victoire, et que celui-ci vous pardonne, si tant est qu'il soit en colère contre vous." De toute la nuit, la reine ne prit guère de repos ; incapable de trouver le calme, elle était terrorisée parce qu'elle ne se voyait aucun moyen de sauvegarde.

170       Dès l'aube venue, elle réveilla deux de ses suivantes, celles en qui elle avait le plus confiance ; lorsqu'elles furent habillées et prêtes à partir, elle leur ordonna de monter chacune sur un palefroi,  prit aussi avec elle deux écuyers et fit sortir de la tour deux chevaux de bât chargés d'or et d'argent. Et c'est dans cet équipage qu'elle quitta Londres. Elle gagna une forêt proche où elle se réfugia dans une abbaye de religieuses qui avait été fondée par sa mère [p.218] et où elle fut reçue avec les honneurs dus à son rang. Elle fit décharger tout ce qu'elle avait apporté de précieux et déclara à celles qui l'avaient accompagnée qu'elles étaient libres de repartir ou de rester. "Quant à moi, les assura-t-elle, je demeurerai ici et je me ferai religieuse comme les femmes qui y vivent ; j'agirai ainsi que le fit ma mère, qui était reine de Tarmélide (sa piété et sa vertu étaient bien connues) et qui s'y est retirée à la fin de sa vie." Les propos de la reine émurent aux larmes ses suivantes : "Nous partagerons l'honneur de cette vie avec vous, dame." Guenièvre répondit qu'elle se réjouissait de les garder auprès d'elle.

          L'abbesse arrivait juste à ce moment là ; elle accueillit chaleureusement la souveraine qui la pria aussitôt de la recevoir dans la communauté. "Si monseigneur le roi n'était plus de ce monde, vraiment, nous n'aurions demandé qu'à vous avoir comme compagne et comme dame ; mais tant qu'il est en vie, nous n'oserions pas accepter parce qu'assurément il nous ferait mettre à mort dès qu'il vous saurait ici. Et puis, il y a un autre obstacle, dame : vous ne pourriez pas supporter les austérités de notre règle qui sont très grandes, et qui le seraient encore plus pour qui, comme vous, a connu les plaisirs du monde. – Si vous ne m'acceptez pas, ce sera encore pire pour moi, et pour vous. Si je m'en vais et qu'il m'arrive malheur, je serai la première à en pâtir, mais le roi vous demandera compte de ce qui me sera arrivé  - vous pouvez en être sûre -, puisque votre secours m'aura fait défaut." A force de plaider sa cause, la reine réduit l'abbesse au silence ; la prenant à part, elle lui confie surtout la peur et l'angoisse qui la poussent à souhaiter entrer en religion.[p.219].

           "Voici donc ce que je vois de mieux à faire, déclare la supérieure. Vous resterez ici, c'est entendu. Si, par malheur, Mordret arrive à vaincre le roi Arthur, alors il sera toujours temps pour vous de prendre notre habit et d'être admise dans notre ordre. Mais si le Dieu de gloire accorde à votre époux l'honneur de la victoire, et que le roi arrive ici sain et sauf, je saurai m'arranger pour qu'il fasse la paix avec vous, et même pour que vous soyez en meilleurs termes que jamais avec lui. – Dame, répond la reine, je pense que c'est là un sage et loyal conseil. Je vais suivre vos recommandations." C'est ainsi qu'elle demeura au monastère avec les religieuses, à cause de la crainte que lui inspiraient tant Mordret que le roi Arthur.

          Mais le conte cesse ici de parler d'elle et revient, justement, au roi Arthur.

XXI Mort de Gauvain et de la dame de Beloé

171       Selon ce qu'il rapporte, lorsque celui-ci eut pris la mer afin de rentrer dans son royaume et d'y écraser et anéantir Mordret, il bénéficia d'un fort vent favorable qui leur assura, à lui et aux siens, une traversée rapide ; ils accostèrent à Douvres où ils débarquèrent après avoir pris leurs armes avec eux. Le souverain réclama qu'on lui ouvre les portes de la ville pour y faire son entrée. Les habitants obéirent avec joie et lui apprirent qu'ils le croyaient mort. "C'est Mordret le responsable de ce mensonge et de cette perfidie, leur expliqua-t-il. Si cela ne dépend que de moi, ses actes lui vaudront la mort due à qui se comporte en traître et en parjure avec Dieu et son seigneur-lige."

172       [p.220] Ce même jour, comme l'après-midi touchait à sa fin, Gauvain demanda à ceux qui l'entouraient de prier son oncle de venir lui parler. Un chevalier alla donc prévenir Arthur que son neveu le réclamait. Une fois à son chevet, le roi le trouva si affaibli que personne ne pouvait lui tirer un mot. Ses larmes et ses gémissements de douleur permirent au mourant de le reconnaître. "Je me meurs, seigneur", fit-il, en ouvrant les yeux et d'une voix qu'on avait du mal à entendre. "Au nom de Dieu, si vous pouvez éviter d'affronter personnellement Mordret, faites-le car, je vous le dis en vérité, si quelqu'un doit vous tuer, ce sera lui. Saluez pour moi madame la reine. Et vous, seigneurs, l'un ou l'autre de vous - s'il plaît à Dieu - reverra Lancelot : dites-lui que je le salue entre tous les hommes de ma connaissance et que je lui demande pardon. Je prie Dieu de le garder dans l'état où il était quand je l'ai quitté, et lui, je le supplie de se rendre sans faute sur ma tombe dès qu'il apprendra ma mort - il est impossible qu'il n'ait pas un peu pitié de moi." Et revenant au roi : "Je vous prie de me faire enterrer à Kamaalot avec mes frères et je veux que mon corps soit mis dans le tombeau où repose Gaheriet, parce que c'était mon préféré. Faites-y graver ceci sur la pierre tombale : 'Ici reposent Gaheriet et Gauvain que Lancelot a tués à cause de la démesure de Gauvain'. Je veux que ce soit inscrit, de telle sorte que l'on me blâme de ma propre mort, comme je l'ai mérité." Le roi continuait de donner libre cours à son chagrin, mais en entendant ce que son neveu disait, il s'enquit : "Comment cela ?[p.221] Comment Lancelot a-t-il pu vous tuer ? – Je meurs des suites de la blessure qu'il m'a faite à la tête ; j'aurais pu en guérir, mais la plaie s'est rouverte pendant la bataille contre les Romains." Ce furent là les derniers mots qu'on lui entendit prononcer, à part cette prière : "Jésus-Christ, mon divin père, n'aie pas égard à mes péchés quand Tu me jugeras." Et croisant ses mains sur sa poitrine, il trépassa.

          Le roi éclata en sanglots et montra tout son chagrin, perdant conscience à plusieurs reprises et gémissant sur son malheur. "Ah ! Fortune, se plaint-il en la prenant à partie, inconstante et perverse. Fortune, ta perfidie est sans exemple ! Pourquoi m'avoir tant et si longtemps souri, si c'était pour me faire payer à ce prix tes faveurs ? Tu t'es montrée une mère pour moi ; à présent tu es devenue une marâtre ; pour me faire mourir de douleur, tu as appelé la Mort à ton aide, et tu m'as fait perdre et ma terre et mes amis. Ah ! Mort, comment as-tu pu commettre pareille vilenie ? T'en prendre à un homme tel que mon neveu, qui était le meilleur de tous !"

173       Le roi Arthur est si affligé de cette mort et il en a le cœur si lourd qu'il ne trouve plus ses mots ; à force de ne le voir reprendre ses esprits que pour s'évanouir à nouveau, ses barons en viennent à craindre qu'il ne meure entre leurs bras, et ils l'emportent dans une autre pièce pour lui éviter de voir le corps ; tant qu'il l'aurait sous les yeux, ses plaintes ne cesseraient pas, ils s'en rendaient compte.

          Pendant toute la journée, de bruyantes manifestations de deuil remplirent la ville, qui auraient couvert jusqu'au bruit du tonnerre. Toutes et tous pleuraient Gauvain d'un seul et même cœur, comme s'il avait été le cousin germain de chacune et de chacun ; il n'y avait là rien que de naturel car aucun chevalier n'avait jamais été aimé comme lui par tant de gens, et de si divers. On réserva à son corps tous les honneurs que l'on put, on l'enveloppa dans un suaire de soie lamée d'or, incrusté de pierres précieuses et, toute la nuit,[p.222] on fit brûler tant de cierges à l'intérieur du château qu'il semblait être en feu.

          A l'aube, le roi Arthur, au milieu de tous ses soucis, donna l'ordre à une centaine de chevaliers de s'armer, puis, après avoir fait préparer un brancard sur lequel on plaça le corps, il leur dit : "Vous allez conduire mon neveu jusqu'à Kamaalot où vous l'enterrerez, comme il l'a demandé, dans le tombeau de Gaheriet." Tout en prenant ces dispositions, il pleurait à chaudes larmes, au point qu'on n'était pas moins affligé de son chagrin que de la mort de Gauvain. Les cent chevaliers se mirent alors en  selle, mais il y en eut plus de mille autres pour escorter le défunt - et tous poussaient des cris et se lamentaient : "Ah bon chevalier, courtois et généreux, vous sur qui on pouvait compter, maudite soit la Mort qui nous prive de votre compagnie !" C'est ainsi que tout le peuple suivait en pleurant la dépouille de Gauvain. Lorsqu'on eut parcouru une certaine distance, le roi fit halte et déclara à ceux qu'il avait chargés de convoyer le corps : "Je ne peux pas aller plus loin ; vous, continuez jusqu'à Kamaalot et faites ce que je vous ai dit." Et il rebroussa chemin, toujours en proie au plus profond des chagrins : "Seigneurs, dit-il à ses hommes, maintenant on va voir ce dont vous êtes vraiment capables, car vous avez perdu celui qui était comme un père et un écu pour vous, chaque fois que vous aviez besoin de l'un ou de l'autre. Ah mon Dieu, je crains que nous n'ayons pas longtemps à attendre pour qu'il nous manque !" Voilà ce qu'il disait tout en chevauchant.

174       Les hommes de l'escorte poursuivirent leur chemin toute la journée, le cœur lourd. Le hasard les amena au château de Beloé dont le seigneur n'avait jamais porté Gauvain dans son cœur - au contraire, il le détestait et le jalousait parce qu'il se rendait compte que celui-ci le surpassait aux armes.[p.223] Le cortège mit pied à terre devant le logis seigneurial. La maîtresse de céans vint demander qui était le défunt et on lui répondit que c'était monseigneur Gauvain, le neveu du roi Arthur. A ce nom, elle se précipita vers le brancard, comme hors d'elle, et s'évanouit sur le corps. "Ah ! monseigneur Gauvain !" se désola-t-elle quand elle fut revenue à elle, c'est un bien grand malheur que votre mort, surtout pour les dames et les demoiselles ! Et pour moi plus que pour nulle autre, car je perds avec vous l'homme que j'aimais par-dessus tout. Je veux que personne ne l'ignore, je n'ai jamais aimé que lui et je n'aurai pas d'autre amour aussi longtemps que je vivrai."

          Comme elle prononçait ces mots, le seigneur du château arriva : furieux de voir sa femme manifester une telle douleur, il se précipita à l'intérieur, alla prendre son épée et revint en frapper son épouse, toujours prostrée sur le cadavre : sous la violence du coup, la lame lui coupa net l'épaule et s'enfonça d'un grand demi-pied dans le corps de Gauvain. "Ah ! monseigneur, s'écria-t-elle, je meurs pour vous ! Au nom de Dieu, vous tous qui êtes ici présents, je vous prie de transporter ma dépouille au même endroit que la sienne, afin que tous ceux qui verront nos sépultures sachent que je suis morte pour lui." Trop peinés par le drame dont ils venaient d'être les témoins pour faire attention aux paroles de la mourante, les chevaliers de l'escorte se précipitent sur le seigneur du château pour lui arracher son épée des mains : "Certes, lui dit l'un d'eux sur un ton de colère, vous nous avez déshonorés en tuant cette dame sous nos yeux - et sans raison. Mais - que Dieu m'aide ! - je crois que ce sera la dernière fois où vous aurez fait preuve de tant d'empressement !" Et prenant l'épée du meurtrier, il lui en porte un coup qui aurait pu lui ôter la vie ;[p.224] se sentant en danger de mort, le seigneur cherche à s'enfuir, mais l'autre le devance et lui assène un second coup qui l'étend raide mort. "Hélas, malheur ! s'écrie, à cette vue, un des chevaliers du château : cet homme a tué notre seigneur !" Et il fait savoir la nouvelle dans toute la ville. Aussitôt, on court aux armes, on s'exclame que les coupables ne s'en tireront pas ainsi et qu'on leur fera payer leur forfait. L'assaut est donné au logis seigneurial ; mais les chevaliers qui escortaient le corps de Gauvain étaient des combattants aguerris et ils se connaissaient entre eux ; ils repoussent donc avec succès les attaques dont ils sont l'objet et font rapidement vider les lieux aux gens de Beloé qui en viennent à considérer leur entreprise comme une folie.

175       Les vainqueurs passèrent la nuit au château, mangeant et buvant ce qu'ils avaient trouvé sur place. Le lendemain, ils fabriquèrent un brancard pour emmener avec eux le corps de la dame et ils chevauchèrent jusqu'à Kamaalot. Lorsqu'on y apprit que la dépouille de monseigneur Gauvain arrivait, la tristesse et l'accablement furent grands : les habitants furent anéantis - ce sont là leurs propres mots. On accompagna le corps jusqu'à la cathédrale et on le déposa au milieu de l'édifice. Quand le peuple sut qu'il y avait été amené, une foule innombrable accourut. Pendant la matinée, on célébra l'office des morts conformément au rite, on plaça le cadavre dans le tombeau de Gaheriet et l'on grava l'inscription suivante sur la dalle : "Ici reposent monseigneur Gauvain et Gaheriet, deux frères que Lancelot a tués à cause de la démesure de Gauvain." C'est ainsi qu'ils furent enterrés ensemble, cependant que tout le pays se désolait de la mort de Gauvain.

          [p.225] Mais le conte cesse ici de parler de la dame de Beloé et de monseigneur Gauvain : l'histoire revient au roi Arthur et à ceux qui sont avec lui.

XXII Mauvais présages avant la bataille (songes d'Arthur ; vision de Gauvain ; la Roue de la Fortune ; l'inscription de Merlin). Bataille de Salisbury : les deux armées sont anéanties ; Arthur et Mordret s'entretuent. Arthur à la Chapelle Noire :  il tue Lucan ; disparition d'Escalibur ; il part sur le navire des fées ; son corps est enterré à la Chapelle Noire. Bataille de Winchester entre Lancelot et les fils de Mordret  qui y sont tués, ainsi que Lionel. Lancelot ermite

176       Selon ce qu'elle relate, après avoir quitté l'escorte chargée de conduire à Kamaalot la dépouille de monseigneur Gauvain, le roi revint à Douvres où il passa la journée. Le lendemain, il se mit en route pour aller affronter Mordret, chevaucha tout le jour à la tête de son armée et le soir venu, fit dresser les tentes sur la lisière d'une forêt. Une fois couché et endormi, monseigneur Gauvain lui apparut dans son sommeil ; il était plus beau qu'il ne l'avait jamais vu, et une foule d'humbles et pauvres gens le suivaient qui proclamaient d'une seule voix : "Roi Arthur, nous avons obtenu que votre neveu soit reçu dans la maison de Dieu en raison des bienfaits dont il nous a comblés. Imite-le, ce sera sage." Il répondait en exprimant son contentement et son accord ; puis il courait prendre dans ses bras Gauvain qui l'accueillait avec des propos entrecoupés de larmes : "Gardez-vous de vous battre avec Mordret, seigneur : si vous le faites, soit vous serez mortellement blessé, soit vous serez tué. – Même si je devais y perdre la vie, je l'affronterais, cela est sûr : si je ne défendais pas mes terres contre un traître, je ne serais qu'un lâche." Alors, Gauvain se retirait en montrant un profond chagrin : "Ah seigneur, disait-il à son oncle, quelle peine et quel malheur de vous voir ainsi hâter votre fin !" Puis il revenait vers le roi et ajoutait : "Faites appel à Lancelot, seigneur ! Si vous l'aviez à vos côtés, soyez-en sûr,[p.226] Mordret ne vous résisterait pas longtemps, mais si vous ne lui demandez pas de venir dans cette extrémité, vous n'échapperez pas à la mort." Arthur répondait que, malgré tout, il n'aurait pas recours à lui : il s'était trop mis dans son tort pour oser le faire. Monseigneur Gauvain repartait alors, toujours pleurant : "Sachez, seigneur, disait-il, que ce sera un grand malheur pour tous les hommes de bien." Telle fut la vision du roi pendant son sommeil.

          Quand, le matin venu, il se réveilla, il fit le signe de croix : "Ah ! doux seigneur Jésus-Christ, Vous qui m'avez si souvent accordé l'honneur de la victoire depuis que j'ai été couronné roi en ce royaume, cher Seigneur, ayez pitié de moi : ne permettez pas que je sois vaincu dans cette bataille, mais donnez-moi la victoire sur mes ennemis qui m'ont trahi et sont des parjures." Après avoir fait cette prière, il se leva et alla assister à la messe du Saint-Esprit qu'il entendit de bout en bout. Puis il dit à ses hommes de manger un peu parce qu'il ignorait à quel moment de la journée aurait lieu la rencontre avec les troupes de Mordret. Ils se mirent ensuite en route et chevauchèrent sans forcer l'allure afin de ne pas fatiguer leurs destriers ; le soir venu, ils établirent le camp tout à leur aise dans les prés de Lovedon.

          Le roi dormit dans sa tente en la seule compagnie de ses chambellans. Il vit, dans son sommeil, une dame s'avancer vers lui - il n'avait jamais rencontré pareille beauté ; elle le soulevait de terre, le transportait au sommet d'une très haute montagne où elle le juchait sur une roue en mouvement : certains des sièges qui y étaient accrochés montaient, tandis que les autres descendaient, et il constatait que le sien était tout en haut de la roue.[p.227] "Où es-tu Arthur ? lui demandait la dame. – Au sommet d'une grande roue, répondait-il, c'est tout ce que je sais. – C'est la Roue de Fortune", lui expliquait-elle ; puis elle lui posait une autre question : "Que vois-tu, Arthur ? – Le monde entier, à ce qu'il me semble. – C'est en effet ce que tu vois. Tu as été le roi le plus puissant qui ait jamais dominé l'univers que tu contemples et ton règne s'est étendu jusqu'à ses confins. Mais voici le sort qui attend les orgueilleux sur cette terre : si haut qu'ils trônent, vient le moment où ils connaissent la déchéance." Elle se saisissait alors de lui et le précipitait au sol si brutalement qu'il se retrouvait les os brisés, incapable de se remettre debout ni de faire un mouvement.

177       C'est ainsi que le roi Arthur eut la vision des malheurs qui allaient lui arriver. Au matin, après s'être levé et avant de s'armer, il assista à la messe ; puis il se confessa à un archevêque, le plus sincèrement et le plus complètement qu'il put, des péchés dont il se sentait coupable envers son créateur, implorant miséricorde ; après quoi, il raconta au prélat les songes qu'il avait eus les deux nuits précédentes. Ah seigneur, le supplia l'homme de Dieu, pour le salut de votre âme et pour celui du royaume, retournez à Douvres avec votre armée et envoyez dire à Lancelot qu'il vienne vous porter secours ; il ne demandera pas mieux que de répondre à votre appel. Mais si vous affrontez Mordret tout de suite, vous mourrez dans la bataille ou des suites de vos blessures, et ce sera une si grande perte pour nous qu'à la fin des temps nous ne nous en serons pas remis. Voilà ce qui va se produire, roi Arthur, si vous engagez la bataille sans attendre. – Je ne comprends rien à ce que vous me dites : comment pouvez-vous m'interdire de faire ce que je ne peux éviter ?[p.228] – C'est pourtant la seule façon pour vous d'échapper à la honte de la défaite." Par ces propos, le saint homme escomptait réfréner l'ardeur du roi, mais il n'obtint rien. Arthur jura au contraire, sur l'âme de son père, Uterpendragon, qu'il ne retournerait pas à Douvres et qu'il affronterait Mordret. "Je regrette de ne pas pouvoir vous faire changer d'avis, seigneur", insista l'archevêque ; mais Arthur lui dit de se taire, parce que rien ne le ferait revenir sur sa décision.

178       Ce jour-là, le roi dirigea sa chevauchée tout droit vers la plaine de Salisbury; sachant bien que là devait avoir lieu cette grande et mortelle bataille que Merlin et d'autres prophètes avaient annoncée. Sitôt arrivé, il ordonna à ses gens de dresser leur camp car il avait l'intention d'attendre Mordret en ce lieu. Ils obéirent aussitôt et il ne leur fallut pas beaucoup de temps pour s'installer de leur mieux. Après dîner, Arthur alla faire un tour en compagnie de l'archevêque à qui il s'était confessé, et leur promenade les conduisit jusqu'à un rocher abrupt qui dominait la plaine. En levant la tête, le roi remarqua une inscription qui y était gravée et il attira l'attention du prélat sur ce qui, à ses yeux, tenait du prodige : "Regardez, seigneur, on voit des lettres qui ont été taillées dans la pierre, - et cela ne date pas d'hier ! Que disent-elles ?" Le texte de l'inscription était le suivant : "Dans cette plaine, aura lieu le combat à outrance qui laissera le royaume de Logres orphelin." "Voici leur sens répondit l'archevêque : si vous affrontez Mordret, votre royaume restera orphelin parce que vous serez tué ou mourrez de vos blessures - il n'y a pas d'autre issue. Et afin que vous me fassiez plus confiance quand je vous affirme que ce message ne nous dit que la pure vérité,[p.229] sachez qu'il a été écrit de la main même de Merlin, et il n'a jamais rien annoncé qui ne se soit vérifié, parce que l'avenir n'avait pas de secret pour lui. – Avec tout ce que je vois, si je n'étais pas allé si loin, j'aurais rebroussé chemin, malgré ma volonté d'en finir. Mais que Notre-Seigneur Jésus-Christ nous vienne en aide, car je ne m'en irai pas avant qu'Il ait donné la victoire à Mordret ou à moi. Et comme j'ai à mes côtés beaucoup plus de chevaliers accomplis que lui, si les choses tournent à mon désavantage, ce sera à cause de mes péchés et de mon orgueil." Voir autant de présages de sa mort inspirait au roi une inquiétude et même un effroi dont il n'était pas coutumier et qui transparaissaient dans ses paroles. Sur ce, il regagna sa tente, tandis que l'archevêque, consterné de ne pouvoir le faire changer d'avis, ne retenait pas des larmes de pitié.

          Dès qu'il fut de retour, un jeune homme se présenta devant lui : "Je ne te salue pas, roi Arthur, car je suis au service de ton ennemi mortel Mordret, qui règne sur le pays de Logres. Il te fait dire, par ma bouche, que tu t'es conduit comme un insensé en entrant sur ses terres ; cependant, si tu veux lui donner ta parole de roi que tu te retireras, dès demain matin, avec tes gens, il en restera là et ne s'en prendra pas autrement à toi ; mais si tu refuses, il te livrera bataille. Voilà son message. Dis-lui quelles sont tes intentions, car il n'est pas dans les siennes de s'acharner à ta perte, si tu acceptes d'évacuer ses terres.

179       – Va dire à ton seigneur, réplique Arthur après avoir écouté jusqu'au bout, que je suis l'héritier légitime de ce royaume et qu'il n'est pas question que je le lui abandonne ; au contraire, je m'y tiendrai pour l défendre comme mien et pour en chasser l'imposteur qu'il est. Qu'il sache, ce parjure,[p.230] que je le tuerai de mes propres mains ! Et dis-lui aussi de ma part que j'aime mieux l'affronter que d'y renoncer même s'il devait me tuer." Le messager se contenta de cette réponse qu'il alla fidèlement rapporter à Mordret : "Soyez sûr, seigneur, conclut-il, que vous aurez la bataille dès demain, si vous attendez le roi jusque là. – C'est ce que je vais faire, sans aucun doute : tout ce que je désire, c'est en découdre avec lui en rase campagne."

180       C'est ainsi que fut décidée la bataille qui allait coûter la vie à tant de preux, dans une querelle où ils n'étaient pour rien.

          Les hommes du roi Arthur passèrent la soirée et la nuit dans l'inquiétude : ils n'ignoraient pas qu'ils étaient bien moins nombreux que les gens de Mordret et craignaient beaucoup d'avoir à se battre contre eux. Pour sa part, à force de prières, Mordret avait convaincu les Saxons (c'étaient des hommes grands et vigoureux, mais moins aguerris que leurs adversaires) de lui prêter main-forte, en tirant parti de la haine qu'ils vouaient au roi Arthur ; leurs plus puissants seigneurs s'étaient donc rangés dans son camp et lui avait prêté hommage, parce que c'était l'occasion pour eux de se venger de tous les revers qu'Arthur leur avait infligés autrefois, - ce qui était leur plus cher désir ; cela faisait beaucoup de monde, de part et d'autre.

          Dès qu'on y vit clair, le roi Arthur se leva et alla à la messe ; puis il s'arma, en ordonnant à ses hommes d'en faire autant. Il les répartit en dix bataillons qui avaient à leur tête, respectivement monseigneur Yvain, les rois Yon, Karadoc, Kabenrentin et Aguisant, Girflet, Lucan l'échanson, Sagremor le Démesuré [p.231] et Guivret ; lui-même conduisait le dixième et dernier dans lequel étaient réunies leurs forces les plus importantes ; c'est dans ce corps de troupes que les royaux plaçaient tous leurs espoirs parce qu'il était surtout constitué de combattants si braves et valeureux qu'il aurait été difficile d'en venir à bout, sauf à les écraser sous le nombre.

181       Après avoir ainsi organisé ses hommes, le roi Arthur exhorta ceux qui les commandaient à se distinguer car, s'il remportait la victoire, plus personne n'oserait se rebeller contre lui. Tel était donc l'ordre de bataille qu'il avait mis en place.

          Mordret procéda de même, mais comme il disposait de forces plus nombreuses, il les répartit en vingt bataillons, chacun réunissant autant d'hommes que nécessaire et tous ayant, pour les commander, de braves et valeureux chevaliers ; dans le dernier, il rassembla l'élite de ses gens, ceux en qui il avait le plus confiance, et il s'en réserva le commandement : il voulait, à leur tête, se mesurer au roi Arthur, car ses espions l'avaient prévenu qu'il conduirait le dernier des bataillons adverses. Les deux premiers bataillons de Mordret rassemblaient les chevaliers saxons ; les deux suivants, ceux d'Ecosse ; les cinquième et sixième, ceux du pays de Galles - et il y en avait trois pour les gens de Norgales. En tout, il avait réuni des chevaliers provenant de dix royaumes, qui chevauchèrent en bon ordre jusqu'à la plaine de Salisbury où ils découvrirent les bataillons du roi Arthur, étendards flottant au vent ; déjà en selle, ses hommes attendaient ceux de Mordret. Et dès qu'ils furent à bonne distance les uns des autres, on les vit incliner leurs lances.

            En tête du premier bataillon saxon,[p.232] c'est Arcan, le frère de leur roi, qui menait la charge, armé de pied en cap sur son destrier. Dès que monseigneur Yvain le vit, chevauchant devant ses compagnons et guettant la première occasion de jouter, il mit sa monture au galop, lance à l'horizontale. Arcan eut la sienne brisée dans le coup qu'il lui porta, celle d'Yvain traversa l'écu de son adversaire et pénétra dans ses chairs ; poussant sur la hampe, il le désarçonna et le fit s'affaler à terre, mortellement blessé. "Voilà la Saxe privée de son plus brillant héritier !" constata un parent d'Yvain à voix assez haute pour que beaucoup l'entendent.

          Sur ce, les bataillons chargèrent - le premier du côté du roi contre les deux corps saxons. Combien de beaux coups de lance furent alors échangés ! Combien de vaillants chevaliers se firent désarçonner ! Combien de chevaux sans maître galopaient à travers le champ, sans personne pour les arrêter ! En peu de temps, le sol fut couvert de blessés et de morts. C'est ainsi que s'engagea, dans la plaine de Salisbury, la bataille qui devait aboutir à la déchéance et à la ruine du royaume de Logres - et de maint autre, car dans l'avenir on ne retrouva plus autant de braves et de vaillants ; après leur mort, leurs terres furent ravagées et mises à feu et à sang, faute de seigneurs capables de les défendre : ils avaient péri dans cet abominable carnage.

182       Dès le début, la bataille fut d'une violence inouïe. Lorsque les cavaliers en tête eurent brisé leurs lances, ils dégainèrent leurs épées qu'à grands coups, fendant les heaumes, ils enfoncèrent jusqu'à la cervelle dans le crâne de leurs adversaires. Monseigneur Yvain, au cours de la journée, accomplit des exploits [p.233] aux dépens des Saxons ; après l'avoir un temps regardé faire, leur roi se dit à lui-même :  "S'il vit encore longtemps, c'en est fini de nous !" Lançant son cheval à fond de train dans sa direction, il va le frapper si brutalement que son écu ne peut le protéger, et que le roi lui plonge son épée dans le côté gauche, mais sans le blesser à mort ; Yvain profite alors du moment où le Saxon arrive à sa hauteur et va continuer sur son élan pour lui porter un coup de son épée aiguisée qui lui fait voler la tête des épaules, tandis que son corps vient heurter le sol.

          Lorsque les Saxons virent leur seigneur à terre, ils se livrèrent à d'extraordinaires manifestations de deuil qui n'émurent pas leurs adversaires et ne les retinrent nullement de se précipiter sur eux, épées à la main, et de les mettre à mal : très vite, ils furent contraints de prendre la fuite parce qu'aucun d'eux n'était indemne. Ce fut la mort de leur chef, plus que toute autre raison, qui entraîna leur déconfiture. Quand ils se furent débandés, laissant le champ libre aux gens de Logres, ceux-ci leur donnèrent la chasse jusqu'au moment où les fuyards atteignirent les bataillons irlandais qui vinrent à leur secours en lançant leurs chevaux au galop contre les hommes de monseigneur Yvain ; frais et reposés comme ils l'étaient, ils réussirent, sous la violence de leurs coups, à presque tous les tuer. Ils avaient pourtant affaire à des braves et qui, aimant mieux mourir sur place que reculer, firent face autant qu'ils le purent ; mais ils avaient déjà beaucoup payé de leur personne et se retrouvaient épuisés. Yvain lui-même fut désarçonné au cours de la charge et reçut deux coups de lance ; il en serait mort et tous ses compagnons auraient été mis en pièces, sans l'intervention du roi Yon qui commandait le deuxième bataillon et se hâta de venir à leur secours avec toutes les forces dont il disposait.

          Ce fut un combat à outrance.[p.234] Dans les deux camps, les cavaliers tombés de cheval, parfois la poitrine traversée d'une lance, blessés ou morts, ne tardèrent pas à couvrir l'espace du champ. Lorsque tous les Irlandais et les hommes du roi Yon furent aux prises, on ne compta plus les coups échangés, ni les chevaliers désarçonnés. Le roi Yon qui parcourait les rangs en tous sens finit par trouver monseigneur Yvain, à pied, au milieu de ses ennemis, et qui s'efforçait de remonter à cheval, mais sans y parvenir, parce qu'il était serré de trop près. A cette vue, Yon lance son cheval sur ceux qui voulaient le tuer et fait pleuvoir sur eux une grêle de coups dont la violence les force à s'écarter et à s'égailler suffisamment loin pour qu'Yvain puisse se remettre en selle sur un destrier que son compagnon lui amène.

183       Aussitôt, courageux s'il en est, il va pour reprendre le combat, tandis que le roi Yon le met en garde : "Soyez prudent, seigneur, si vous avez l'intention de rester en vie." Yvain répondit que c'était la première fois où la mort lui faisait peur : "Je ne sais pas ce qui m'arrive, dit-il : jusqu'ici c'est une inquiétude que je n'avais jamais éprouvée." Et tous deux s'enfoncent à nouveau au cœur de la mêlée, distribuant force coups, aussi vifs que s'ils en avaient été à leur premier assaut de la journée. Leur prouesse allait venir à bout des Irlandais qui tournaient déjà le dos, lorsqu'un chevalier de leur camp les chargea et, de sa lance acérée, vint porter au roi Yon un coup si brutal que son armure fut impuissante à le protéger :[p.235] l'arme - fer et bois - lui traversa le corps et la pointe en ressortit dans son dos. L'Irlandais, poussant sur la hampe, le renversa de son cheval : quand il toucha le sol, il n'avait plus besoin de médecin. Sa fin laissa Yvain consterné. "Ah mon Dieu ! Quelle perte que la mort d'un brave comme lui, et survenue avant le temps ! Ah Table Ronde, combien votre grandeur sera abaissée en ce jour : je pressens que vous allez perdre tous vos enfants, tous ceux qui vous ont valu jusqu'ici la haute renommée dont vous jouissiez." Voilà ce que lui fit dire la vue du roi Yon gisant à terre. Et chargeant sans attendre celui qui l'avait tué, il le fit s'effondrer mort, d'un seul coup assez violent pour lui fendre le crâne jusqu'aux dents. "Pour celui-là, c'est fini ! dit-il. Mais la vie n'est pas rendue  pour autant à notre brave et valeureux compagnon."

184       Lorsque les hommes du roi Yon virent que leur seigneur était mort, ils suspendirent la poursuite pour se rassembler autour du cadavre, pleurant et se lamentant sur leur malheur. Les fuyards comprirent qu'un grand prince s'était fait tuer et ils profitèrent de la situation pour rebrousser aussitôt chemin et se ruer sur le groupe en deuil qu'ils taillèrent en pièces : il n'y aurait même eu aucun survivant sans l'intervention du troisième bataillon, avec Karadoc à sa tête, qui se précipita à la rescousse, dès qu'il les vit se faire massacrer ; lorsque leur chef eut compris que ces manifestations de douleur avaient pour cause la mort du roi Yon que l'ennemi venait de tuer, il dit à ses hommes : "Seigneurs, c'est à notre tour d'y aller ! j'ignore ce qu'il adviendra de moi ; si, par hasard, je suis tué, gardez-vous au nom de Dieu, de montrer la moindre émotion : cela risquerait de donner du courage et de l'assurance à nos adversaires."[p.236] Tels furent ses propos avant de s'engager dans la mêlée ; et lorsqu'il s'y fut enfoncé, ses exploits le firent juger unanimement comme un brave ; par sa prouesse, il fit tourner bride aux Irlandais qui, se voyant en danger de mort, prirent la fuite ; le temps qu'ils reçoivent des renforts, les hommes du roi Karadoc les avaient tués en assez grand nombre pour que le sol soit couvert de leurs cadavres.

          Mais lorsque les grands barons écossais virent comment leurs alliés se faisaient tailler en pièces, ils n'attendirent pas et se lancèrent à leur tour dans la mêlée. Héliadès, à qui Mordret avait donné l'Ecosse en fief, chargea Karadoc que la beauté de son destrier et la richesse de ses armes désignaient à l'attention au milieu de ses gens. Celui-ci ne se déroba pas - le courage ne lui aurait pas manqué pour se mesurer au meilleur chevalier du monde. Sous la violence du choc, les lances fendirent les écus et traversèrent les corps de part en part ; leurs fers acérés sortaient dans le dos des deux cavaliers qui, désarçonnés, s'effondrèrent, mortellement blessés : ni l'un, ni l'autre n'avait sujet de railler son adversaire ! Chaque bataillon se précipita à la rescousse de son chef, cherchant en même temps à en finir avec l'autre. Des hommes de Karadoc parvinrent à s'emparer d'Héliadès, mais ce fut pour s'apercevoir qu'il avait rendu l'âme : le coup de lance (reçu en pleine poitrine) lui avait été fatal ; d'autres, tout en débarrassant leur seigneur de ses armes, lui demandèrent comment il se sentait. "La seule prière que j'ai à vous faire, répondit-il, c'est de venger ma mort : je sais que je n'ai plus que quelques heures à vivre ; mais pour Dieu, faites comme si de rien n'était : sinon, les nôtres pourraient perdre courage [p.237] et cela ne ferait que coûter plus de vies. Contentez-vous de m'enlever mon haubert et de me transporter sur mon écu au sommet de cette butte : j'y serai plus tranquille pour mourir." Ils obéirent à son ordre, bouleversés d'assurer pareille tâche, tant ils avaient d'attachement pour lui et ils l'installèrent sous un arbre. "Laissez quatre écuyers avec moi, leur dit-il. Et faites tout ce que vous pourrez pour me venger ; si quelqu'un d'entre vous en réchappe, portez mon corps à Kamaalot, dans l'église où se trouve déjà celui de monseigneur Gauvain." Après avoir promis d'accomplir fidèlement ses dernières volontés, ils lui demandèrent s'il pensait vraiment que la bataille serait le carnage qu'il avait laissé entendre. "Je vous le dis en vérité, depuis la conversion du royaume de Logres, il n'y en a pas en qui ait coûté la vie à autant de vaillants qu'elle le fera. Et elle marquera la fin du règne d'Arthur."

185       Sans en écouter davantage, ils le quittèrent et retournèrent au combat. Leurs prouesses et celles des hommes du roi Yon mirent en déroute Ecossais, Irlandais et Saxons. Quant aux gens du roi Arthur - ceux qui constituaient les trois premiers bataillons -, plus de la moitié gisaient à terre, morts ; c'est qu'ils avaient soutenu un rude effort pour venir à bout des six bataillons de Mordret qu'ils avaient trouvés en face d'eux ; puis ils s'étaient jetés sur les deux corps de troupe formés de Gallois dans lesquels il y avait nombre de combattants braves et valeureux, impatients d'avoir dû attendre aussi longtemps pour participer au combat ;[p.238] se trouvant aux prises avec des adversaires à qui leur inaction avait permis de garder toutes leurs forces, alors qu'eux-mêmes étaient épuisés d'avoir donné et reçu tant de coups, ils se firent presque tous désarçonner.

          C'est au cours de cet affrontement que monseigneur Yvain fut renversé de son cheval et qu'il resta à terre évanoui pendant un long moment, éreinté de fatigue et épuisé par les combats qu'il avait menés. Comme les gens d'Arthur se faisaient alors prendre en chasse, plus de cinq cents cavaliers qui chargeaient le piétinèrent : s'il n'avait pas été déjà recru de souffrance pour la journée, cela seul aurait suffi à l'accabler ; ce fut d'ailleurs ce qui contribua le plus à lui ôter toute force et toute énergie, et à le laisser grandement affaibli.

          Les hommes d'Arthur en étaient donc réduits à fuir lorsque, voyant qu'ils avaient le dessous, Karabantin de Cornouailles s'écria à l'adresse des siens : "Sus à l'ennemi ! Les nôtres sont mis en déroute." Le quatrième bataillon s'ébranla alors : sur son passage, on entendit s'élever des cris de guerre, tandis que les chevaliers désarçonnés, blessés ou morts, s'entassaient les uns sur les autres. La haine mortelle qui animait les deux camps fit de cette mêlée la plus effroyable qu'on eût jamais vue.

          Après le bris des lances, on tira les épées qui mirent les heaumes en pièces et trouèrent les écus ; chaque cavalier s'efforçait de faire tomber de cheval celui qu'il avait en face de lui et de hâter sa mort.

          Très vite, Mordret dut envoyer deux nouveaux bataillons pour prêter main-forte aux précédents. Lorsque le roi Aguisant, qui conduisait le cinquième bataillon pour Arthur, les vit investir le champ, il exhorta ses hommes : "Allez-y ! et sur eux seuls : évitez tous ceux qui se trouvent sur votre passage jusque là ! Et quand vous serez à portée,[p.239] attaquez-les avant qu'ils aient le temps de se ressaisir." Ils firent exactement ce qu'il avait dit, dépassèrent ceux qu'il leur avait indiqués sans rien leur faire et s'abattirent sur les deux derniers bataillons dépêchés par Mordret. Le fracas des lances aurait couvert celui de la foudre et la charge laissa plus de cinq cents cavaliers à terre - les pertes furent d'abord plus graves du côté de Mordret. Dès lors, la bataille était engagée sur deux fronts, ce qui la rendit encore plus meurtrière.

186       Après avoir brisé leurs lances, les hommes d'Aguisant mirent l'épée au clair et se jetèrent sur leurs ennemis, les frappant dès qu'ils voyaient une occasion de les atteindre ; mais ils avaient affaire à forte partie et beaucoup d'entre eux y trouvèrent la mort. Cependant, Aguisant, en arpentant les rangs, l'épée à la main, distingua devant lui monseigneur Yvain qui, tout blessé qu'il était, s'efforçait de remonter à cheval, bien qu'à deux ou trois reprises ses adversaires l'en aient déjà empêché. A sa vue, Aguisant lança son destrier à fond de train sur les quatre hommes qui voulaient le tuer et frappa le premier d'entre eux si brutalement que son heaume ne put arrêter la lame qui s'enfonça en plein dans son crâne. Puis il se jeta sur les trois autres avec un courage dont ils se demandaient où il pouvait aller le chercher. A force de prouesse, il parvint à arracher Yvain à ses assaillants, et il lui amena un cheval sur lequel il l'aida à se hisser. Aussitôt, malgré son épuisement, le blessé se jeta à nouveau dans la bataille où ses exploits, renchérissant sur ceux qu'il avait accomplis auparavant, parurent des prodiges aux yeux de tous ceux qui en furent les témoins.

          Au milieu de la matinée, tous les corps de troupe étaient aux prises, à l'exception des derniers,[p.240] ceux que commandaient respectivement Mordret et le roi Arthur.     Celui-ci avait envoyé un soldat observer, depuis le sommet d'une colline, à combien pouvaient s'élever les effectifs de son adversaire ; après s'être acquitté de sa mission, l'homme revint lui dire qu'il y avait, dans le bataillon d'en face, au moins deux fois plus de gens que dans le sien. "Vraiment, nous jouons de malchance, dit Arthur. Que Dieu nous soit en aide ! Sinon, la défaite et la mort, voilà ce qui nous attend." Et déplorant l'absence de Gauvain, il ajoute : "Ah, mon cher neveu, comme vous allez me manquer, Lancelot et vous ! Ah, si vous étiez tous deux à mes côtés et en armes, avec l'aide de Dieu - et grâce à votre prouesse, que je connais bien -, nous serions assurés d'obtenir l'honneur de la victoire. Ah, mon ami, j'ai grand peur de m'être conduit comme un insensé en refusant de vous croire quand vous me disiez d'appeler Lancelot à l'aide pour qu'il me prête main-forte contre Mordret ; je suis sûr que, si je l'avais fait, il serait venu sans faire de difficulté, n'écoutant que son grand cœur."

187       C'était son angoisse qui lui dictait ces paroles, et il pressentait en effet au fond de lui-même une partie des malheurs qui allaient les accabler, lui et les siens. Paré de l'éclat somptueux de ses armes, il va s'adresser aux soixante douze chevaliers qui étaient à ses côtés : "Seigneurs, déclare-t-il, cette bataille est la plus difficile à laquelle j'aie jamais assisté. Au nom de Dieu, vous qui êtes frères dans la compagnie de la Table Ronde, restez ensemble les uns avec les autres - ainsi, il sera difficile de vous vaincre ; mais ils sont deux contre un des nôtres, donc d'autant plus à craindre.[p.241] – Ne vous inquiétez pas, seigneur, et chevauchez sans crainte. Mordret sera bientôt là : vous le voyez qui s'approche ; mais n'ayez pas peur : s'appesantir ainsi ne peut rien valoir de bon ni à vous, ni à nous." On déploya l'étendard royal et on préposa à sa garde une centaine de chevaliers.

          De son côté, Mordret avait désigné quatre cents hommes de son bataillon, choisis parmi les plus braves : "Seigneurs, leur ordonne-t-il, vous allez vous séparer de nous et vous rendre droit vers cette colline ; une fois là, faites demi-tour et revenez sans vous faire remarquer en passant par cette vallée, là-bas. Alors, donnez de l'éperon, chargez à bride abattue les chevaliers qui gardent l'étendard du roi et faites en sorte que pas un ne reste en selle. Si vous y arrivez, je vous garantis que tous les hommes d'Arthur en seront si désemparés que, privés de point de ralliement, ils seront incapables de résister plus longtemps et prendront la fuite." Puisque tels sont ses ordres, répondent-ils, ils auront à cœur de s'y conformer.

188       Pendant qu'ils s'éloignent, le gros du bataillon de Mordret attaque celui d'Arthur. Lances couchées, les chevaliers se heurtent et se frappent. On aurait dit un tremblement de terre : le fracas que faisaient les cavaliers en s'abattant s'entendait à deux lieues à la ronde.

          Le roi Arthur, qui avait reconnu Mordret, se dirigea vers lui, et Mordret en fit autant. Ce sont deux combattants braves et valeureux qui vont se mesurer. Le premier coup est porté par Mordret : il fend l'écu d'Arthur mais ne peut faire sauter la moindre maille du haubert, trop résistant pour céder. Sous le choc, la lance de Mordret se brise, sans réussir à ébranler Arthur sur sa selle. C'était un homme fort et endurant que le roi, et expert dans le maniement des armes : son coup fit s'affaler pêle-mêle cheval et cavalier, mais sans autrement blesser son adversaire,[p.242] trop bien protégé par son armure.

          Les royaux s'avancèrent alors sur Mordret afin de le faire prisonnier, mais ils furent bien deux mille, tous bardés de fer, à venir à sa rescousse, tous prêts à risquer leur vie. Que de coups échangés autour de lui ! On ne peut compter les chevaliers qui y périrent, mais, très vite, la mêlée en laissa plus de cent à terre, mortellement atteints ou déjà morts. Cependant, les gens de Mordret ne cessaient d'affluer et ils parvinrent à le remettre en selle, malgré tout l'effort de ses ennemis ; toutefois, avant qu'ils y arrivent, il avait reçu, de la main même d'Arthur, trois blessures dont la moindre aurait mis à mal tout autre que lui. Mais c'était, on l'a dit, un chevalier brave et valeureux. Aussi, dépité de s'être fait désarçonner au vu et au su des siens et brûlant de se venger, il charge aussitôt le roi qui ne se dérobe pas et fait face. Les coups qu'ils s'assènent, de leurs épées au fil acéré, les laissent hébétés au point qu'ils ont du mal à se maintenir en selle, et tous deux seraient tombés s'ils ne s'étaient pas raccrochés à l'encolure de leurs chevaux qui se montrèrent assez vigoureux pour emporter leurs cavaliers en poursuivant leurs course, les entraînant loin l'un de l'autre, à plus d'un arpent de distance.

189       La bataille continuait de faire rage. Galegantin le Gallois, un chevalier digne de ce nom, charge Mordret qui, furieux, le frappe à la tête de toutes ses forces, la lui tranchant d'un seul coup – hélas pour ce fidèle du roi Arthur qui, consterné de le voir mort, se promet de faire l'impossible pour le venger. A son tour, il lance son cheval sur Mordret,[p.243] mais alors qu'il allait l'atteindre, un chevalier du Northumberland le surprend à découvert en arrivant de côté et l'atteint au flanc gauche ; la blessure eût été très grave, si le maillage du haubert n'avait pas résisté ; cependant, l'assaillant, en poussant sur sa lance fait glisser le cavalier sous le ventre de sa monture. "Seigneur Dieu !" s'exclame Yvain qui n'était pas loin et avait tout vu, "quel triste spectacle ! Un preux comme le roi, être renversé d'aussi honteuse façon !" Et, chargeant le chevalier, il lui porte, de sa lance courte à la hampe épaisse, un coup si rude que le haubert ne peut empêcher l'arme - fer et bois - de s'enfoncer en plein corps, même si elle se brise dans la chute du blessé. Yvain aida alors Arthur à se remettre en selle en dépit de tous ses ennemis. Le voir de nouveau à cheval rendit Mordret quasiment fou de rage : il lança son destrier sur Yvain et, brandissant son épée à deux mains, il l'abattit, en y mettant toute sa force, sur le heaume de son adversaire, entaillant la coiffe de fer et lui fendant le crâne jusqu'aux dents : le cadavre s'écroule - et c'est bien là une perte consternante pour la chevalerie car, à cette époque, on considérait monseigneur Yvain comme un preux émérite et à aucun plus qu'à lui on ne reconnaissait de qualités aussi diverses.

190       "Ah ! mon Dieu ! s'exclame Arthur à cette vue, pourquoi  permettez-Vous que le pire des traîtres puisse tuer un preux comme lui ? – Seigneur, explique Sagremor, ce sont là les jeux de Fortune. Vous voyez quel prix elle vous fait payer en vous arrachant vos plus fidèles amis, et tous les biens et les honneurs dont vous avez longtemps joui. Dieu fasse que le pire ne soit pas encore à venir !"

          Comme ils parlaient de monseigneur Yvain,[p.244] ils entendirent une clameur s'élever derrière eux : c'étaient les quatre cents hommes de Mordret qui, arrivés jusqu'à l'étendard royal, poussaient ces hurlements ; et ceux qui le gardaient leur faisaient écho. Que de lances brisées et de cavaliers désarçonnés on put voir, quand les deux partis se rencontrèrent ! Les assaillants perdirent plus d'une centaine d'hommes dans la charge, parce que les hommes du roi étaient des chevaliers courageux et aguerris. Dans les deux camps, on dégaina les épées : les coups se mirent à pleuvoir et le nombre des morts ne fit que croître avec l'acharnement des combattants. Les gardiens de l'étendard ripostèrent si bien à l'attaque qu'avant le milieu de l'après-midi, des quatre cents chevaliers que Mordret y avait envoyés en masse, il n'y avait même pas trente rescapés : tous les autres s'étaient fait tailler en pièces et avaient péri.

          Si vous aviez été sur le champ de bataille, vous l'auriez vu tout jonché de morts et de nombreux blessés qui le seraient bientôt. Au milieu de l'après-midi, le combat touchait à sa fin : de tous ceux qui y avaient pris part dans la plaine  - et ils étaient plus de cent mille -, il n'en restait plus guère que trois cents ;  tous les compagnons de la Table Ronde étaient morts, sauf quatre : ils s'étaient d'autant moins ménagés qu'ils avaient compris l'importance de l'enjeu. Les derniers survivants étaient le roi Arthur, Lucan l'échanson, Girflet et Sagremor le Démesuré (mais qui était si grièvement touché qu'il avait du mal à se tenir en selle).

          Mordret et Arthur rassemblent leurs derniers hommes en disant qu'ils aiment mieux mourir que de renoncer au combat avant que l'un des camps ait remporté la victoire. Mordret lance son destrier sur Sagremor et lui porte un coup si brutal qu'il lui fait voler la tête loin au milieu du champ. Arthur en gémit de douleur :[p.245] "Ah ! mon Dieu, pourquoi me réduire à pareil abaissement ? Je jure solennellement devant Vous que ma mort ou celle de Mordret, vengera cette fin !" Sa forte et grosse lance empoignée, il charge à fond de train Mordret qui, de son côté, ne se dérobe pas et, comprenant qu'Arthur n'a plus qu'un seul désir - le tuer -, il fait face et dirige son cheval vers lui. De toute la force que lui donne son élan, le roi vient le frapper si violemment que la pointe de sa lance lui transperce la poitrine ; et l'histoire rapporte qu'une fois l'arme retirée de la plaie, un rayon de soleil s'y enfonça : Girflet fut témoin du phénomène que, dans le pays, on interpréta comme un signe de la colère de Notre-Seigneur. Lorsque Mordret se vit si gravement atteint, il ne douta pas que se mort ne fût proche. Il abattit alors son épée sur le heaume d'Arthur qui ne résista pas à la violence du coup. La lame s'enfonça dans le crâne dont elle arracha un morceau Assommé sous le choc, le roi Arthur tomba de cheval, tout comme Mordret. Trop grièvement touchés pour pouvoir se relever, ils restent étendus par terre, l'un à côté de l'autre.

191       C'est ainsi que le père tua son fils et que le fils blessa mortellement son père. Lorsque les hommes du roi Arthur le virent gisant au sol, ils en éprouvèrent un chagrin qu'on ne saurait même concevoir. "Ah ! mon Dieu, répétaient-ils, pourquoi ne pas avoir interrompu ce combat ?" Ils lancèrent alors leurs destriers sur les gens de Mordret qui les imitèrent, et la lutte à mort reprit ; avant la fin de l'après-midi, il n'y avait plus que deux survivants : Lucan l'échanson et Girflet. Lorsqu'ils virent ce qu'il en était, ils éclatèrent en sanglots :[p.246] "Ah ! mon Dieu, un être humain a-t-il jamais contemplé pareille désolation !  Ah ! Bataille, combien de veuves et d'orphelins avez-vous fait en ce royaume ! Ah ! Jour, pourquoi t'es-tu levé, si c'était pour tant appauvrir la Grande-Bretagne, pour la priver de ses enfants dont la prouesse portait si haut la renommée, et que voilà suppliciés jusqu'au dernier ? Ah ! mon Dieu, que pouvez-Vous nous enlever encore, puisque tous nos amis sont là, morts, sous nos yeux ?" Après avoir longuement laissé libre cours à leur chagrin, ils s'approchèrent du roi Arthur pour lui demander comment il se sentait. "Je sais que ma fin approche, leur dit-il, et comme je ne veux pas mourir au milieu de mes ennemis, je n'ai plus qu'à monter à cheval et à partir d'ici." Après s'être mis en selle sans trop de difficulté, il quitta le champ de bataille en leur compagnie et se dirigea droit vers la côte jusqu'à cette Chapelle Noire (comme on l'appelait) près de laquelle vivait, dans un bois, un ermite qui y chantait quotidiennement les offices. Le roi et ses compagnons mettent pied à terre et enlèvent selles et mors à leurs chevaux ; puis Arthur entre dans la chapelle, s'agenouille devant l'autel et se met en prière. Il ne bougea pas de toute la nuit, implorant la miséricorde de Notre-Seigneur pour les âmes de ceux qui étaient morts dans la bataille. Et ce faisant, il pleurait si fort que le bruit de ses sanglots n'échappait pas à ses compagnons.

192       Le lendemain matin, comme Lucan l'échanson qui se tenait derrière lui, le voyait demeurer immobile, il s'exclama d'une voix entrecoupée de larmes : "Ah roi Arthur, quelle douleur de vous perdre !"[p.247] A ces mots, le souverain se redressa non sans mal - le poids de ses armes gênait ses mouvements - et, le prenant dans ses bras, il le serra contre lui ; comme Lucan ne portait pas d'armure, l'étreinte d'Arthur lui fit éclater le cœur dans la poitrine : avant qu'il ait pu dire un mot, il avait rendu l'âme. Ce n'est qu'au bout d'un long moment que le roi ouvrit les bras, loin d'imaginer qu'il ne tenait plus qu'un cadavre. Mais lorsque Girflet eut remarqué que Lucan, qui avait glissé à terre, restait inerte, il comprit ce qui était arrivé, et que le roi l'avait étouffé. Ce fut à son tour de se lamenter : "Ah ! seigneur, comment avez-vous pu le tuer !" En l'entendant, Arthur sursaute, regarde à ses pieds et voit son échanson mort. Dans un redoublement de souffrance, il prend Girflet à témoin de son malheur : "Jusqu'ici, Fortune s'était montré une mère pour moi ; maintenant, elle se conduit en marâtre : elle me fait terminer ma vie dans la douleur, le chagrin et la désolation." Il ordonna alors à Girflet de remettre mors et selle aux chevaux. Sitôt que ce fut fait, il enfourcha sa monture et prit la direction de la mer ; à midi, il arriva à la côte, y mit pied à terre et, détachant son épée, la tira du fourreau : "Ah ! Escalibur, dit-il après l'avoir longuement contemplée, belle et bonne épée, la meilleure en ce monde à part celle à l'Etrange baudrier, tu vas perdre ton maître. Où retrouveras-tu quelqu'un qui sache faire aussi bon usage de toi - je ne vois que Lancelot, mais comment pourrais-tu parvenir entre ses mains ? Ah ! Lancelot, le plus fort chevalier ici-bas et le plus exemplaire ! Que n'a-t-il plu à Jésus-Christ que vous l'ayez en votre possession, et que j'aie pu le savoir ! Assurément, mon âme en serait à jamais plus tranquille." Puis s'adressant à Girflet, il ajoute : "Montez au sommet de la colline ; de là, vous verrez un lac où vous jetterez mon épée,[p.248] parce que je ne veux pas qu'elle demeure dans ce royaume et qu'elle tombe entre les mains de ceux qui me succéderont, et qui ne seront pas dignes d'en hériter. – Je vous obéirai, seigneur, mais j'aimerais mieux que vous acceptiez de m'en faire présent. – Non, vous ne la méritez pas."

          Girflet grimpa donc en haut de la colline et quand il fut arrivé au lac, il tira l'épée de son fourreau et se prit à la regarder : c'était vraiment une belle et bonne arme ! Dommage qu'elle soit perdue, s'il s'en débarrasse comme le roi le lui a ordonné. "Mieux vaudrait, réfléchit-il, que je jette sans le dire la mienne à la place."Il pose alors l'épée d'Arthur dans l'herbe et détache la sienne qu'il lance dans l'eau. Puis il s'en retourne et déclare au roi qu'il lui a obéi : "J'ai jeté votre épée dans le lac, affirme-t-il. – Et qu'as-tu vu ? – Rien de particulier, seigneur. – C'est que tu ne l'as pas jetée ! Ah ! pourquoi me tourmenter ainsi ? Retourne et fais ce que je t'ai dit." Girflet revient là où il avait laissé l'épée qu'il dégaine à nouveau, et il recommence de se lamenter avec éclat : "Oui, vraiment, la laisser se perdre serait trop dommage." Il imagine alors de jeter seulement le fourreau et de conserver l'épée qui pourrait lui servir, à lui ou à quelqu'un d'autre. Il se dépêche donc de se débarrasser du fourreau en le lançant à l'eau, puis va cacher l'épée sous un arbre et redescend aussitôt auprès du roi : "Cette fois, seigneur, j'ai exécuté votre ordre. – Et qu'as-tu vu ? – Toujours rien que de normal, seigneur. – Ah ! proteste le roi, tu ne m'as toujours pas obéi. Pourquoi t'obstines-tu à me tourmenter ? Va et jette cette épée : tu verras ce qui va se passer, car sa disparition sera entourée de mystère."[p.249] Obligé de s'exécuter, Girflet retourne une fois de plus jusqu'à l'épée ; il la prend en main et s'attarde encore à la contempler et à se lamenter : "Ah ! belle et bonne épée, quel dommage qu'un preux digne de ce nom n'hérite pas de vous !" Il la jette alors le plus loin qu'il peut, afin qu'elle tombe là où le lac était le plus profond ; mais alors qu'elle allait s'y engloutir, il vit une main surgir de l'eau, visible seulement jusqu'au coude - du reste du corps, il n'aperçut rien. La main saisit l'épée par la garde et la brandit vers le ciel à plusieurs reprises.

193       Lorsque Girflet eut bien vu son geste, la main replongea dans l'eau avec l'arme ; il attendit pour savoir si elle allait réapparaître, mais lorsqu'il constata qu'il perdait son temps, il tourna le dos au lac et revint au roi à qui il raconta ce qu'il avait vu. "Par Dieu, fait Arthur, j'avais donc raison de croire que ma fin était proche." Pendant un long moment, il resta plongé dans des pensées qui lui firent monter les larmes aux yeux ; puis il déclara à Girflet : "Maintenant, il faut vous en aller et me quitter pour toujours : vous ne me reverrez plus de votre vivant. – Dans ces conditions, seigneur, je refuse de partir. – Il le faut pourtant, si vous ne voulez pas que je vous haïsse de tout mon cœur.  – Mais, seigneur, comment pourrais-je vous abandonner ici, tout seul ? Et, de surcroît, pour ne plus jamais vous revoir, d'après ce que vous me dites ? – Il le faut, insiste le roi. Ne vous attardez pas davantage, c'est un ordre… et aussi une prière que je vous adresse au nom de notre vieille amitié. – Seigneur, accepte Girflet, touché par la douceur de ces paroles,[p.250] je vais donc vous obéir, bien à contrecœur. Mais, s'il vous plaît, dites-moi, vous croyez vraiment que je ne vous reverrai jamais ? – J'en suis sûr, et vous devez vous en persuader. – Et où pensez-vous aller, cher seigneur ? – Cela, je ne vous le dirai pas." Lorsque Girflet comprend qu'il n'apprendra rien de plus, il monte à cheval et s'éloigne.

          Dès qu'il fut parti, une pluie qui n'avait rien de naturel se mit à tomber en abondance. Quand il eut atteint une colline, à une demi-lieue de son point de départ, il fit halte sous un arbre pour laisser passer l'averse et il tourna ses regards vers l'endroit où il avait quitté le roi. C'est alors qu'il vit arriver, fendant les flots, une nef avec de nombreuses dames à son bord ; quand le navire eut accosté, elles s'approchèrent du bastingage : celle qui était leur maîtresse - et qui tenait par la main la sœur du roi, Morgue - héla le roi et l'invita à monter à bord. Dès qu'il aperçut sa sœur, Arthur se leva de là où il était assis, prit ses armes et, tirant son cheval après lui, il embarqua. Depuis la colline, Girflet avait vu toute la scène ; il rebroussa aussitôt chemin, faisant forcer l'allure à son cheval ; lorsqu'il arriva sur la plage, il put voir le souverain au milieu des dames et reconnaître Morgue la fée qu'il avait rencontrée à plusieurs reprises, mais, bien qu'il se fût écoulé peu de temps, le navire était déjà loin : une dizaine de portées d'arbalète le séparaient de la côte, et Girflet comprit qu'il avait décidément perdu le roi. Il mit pied à terres au bord de l'eau et laissa éclater tout son chagrin ; il resta là toute la journée et toute la nuit, sans boire, ni manger - et déjà, la veille, il n'avait rien pris.

194       [p.251] Au matin, quand il fit clair et que les oiseaux se mirent à chanter jusqu'au lever du soleil, Girflet, le cœur toujours en peine, se décida malgré tout à monter à cheval et à s'en aller. Non loin de l'endroit où il avait passé la nuit, il atteignit un bois où vivait un ermite de sa connaissance ; il passa deux jours chez lui, malade de chagrin, et lui raconta ce qu'il était advenu du roi Arthur et dont il avait été le témoin. Il repartit le troisième jour en se disant qu'il irait à la Chapelle Noire pour savoir si on y avait déjà enterré Lucan l'échanson. Il arriva vers midi, mit pied à terre devant l'entrée et, après avoir attaché son cheval à un arbre, pénétra à l'intérieur de la chapelle. Devant l'autel, deux tombes s'offrirent à ses regards, toutes les deux belles et richement ornées, bien que l'une l'emportât sur l'autre de beaucoup. Sur la moins remarquable des deux, on pouvait lire l'inscription suivante : "Ci-gît Lucan l'échanson que le roi Arthur a étouffé contre lui." Sur l'autre, celle dont la magnificence tenait du prodige, on lisait : "Ci-gît le valeureux roi Arthur, le conquérant de douze royaumes." A cette vue, il tomba évanoui sur la dalle ; quand il revint à lui, il y posa les lèvres avec beaucoup de tendresse et resta là jusqu'au soir, menant grand deuil. Lorsque le desservant arriva, Girflet s'enquit : "C'est bien le roi Arthur qui est enterré ici ? – Oui, mon ami, c'est exact : des dames dont j'ignore tout ont apporté son corps ici." Il supposa que c'étaient les mêmes qui l'avaient fait monter dans le bateau et se dit que,[p.252] puisque son seigneur n'était plus de ce monde, lui-même allait s'en retirer ; à force de prières, il obtint donc que l'ermite accepte de le garder auprès de lui.

195       Voilà comment Girflet se fit ermite à la Chapelle Noire et en devint, lui aussi, le desservant ; mais il n'eut pas à s'acquitter longtemps de cet office, puisqu'il ne survécut que dix-huit jours au roi Arthur.

          Pendant que Girflet demeurait à l'ermitage, les deux fils de Mordret vinrent à passer : il les avait laissés à Winchester pour qu'ils gardent la ville en cas de besoin, et c'est ce qu'ils avaient fait jusque là. C'étaient, tous les deux, des chevaliers valeureux et aguerris ; aussi, lorsqu'ils apprirent la mort de leur père, ainsi que celle du roi Arthur et de tous ces braves qui avaient pris part à la bataille, ils prirent avec eux tous les gens de la place et parcoururent tout le pays afin de l'occuper ; ce qui n'était pas difficile, puisqu'ils ne trouvaient personne pour leur résister, étant donné que tous les chevaliers dignes de ce nom avaient péri à Salisbury.

          Quand la reine apprit à son tour la mort du roi Arthur, et qu'on lui eut raconté comment les fils de Mordret investissaient le royaume, elle eut peur de se faire tuer s'ils s'emparaient d'elle ; elle n'attendit donc pas davantage pour prendre l'habit religieux.

196       Pendant ces événements, un messager parti du royaume de Logres s'était rendu à Gaunes où se trouvait Lancelot qu'il mit au courant de ce qui s'était passé : comment le roi avait trouvé la mort dans la bataille et comment les deux fils de Mordret en avaient profité pour occuper ses terres. Quand il eut appris ces nouvelles, Lancelot, qui avait tant aimé le roi Arthur et vouait une haine sans égale à Mordret et à ses fils entra dans une violente colère que partagèrent tous les bons et vrais chevaliers de Gaunes. Il consulta donc ses cousins : "Voici mon conseil, fit Bohort :[p.253] nous convoquerons tous nos hommes et, quand ils auront répondu à notre appel et se seront rassemblés, nous quitterons le royaume de Gaunes et passerons en Grande-Bretagne. Une fois que nous y serons, si les fils de Mordret veulent échapper à la mort, ils n'auront qu'à chercher leur salut dans la fuite. – C'est là ce que vous proposez ? insiste Lancelot. – Comment faire justice autrement ?"

          Ils convoquèrent donc tous les hommes qui dépendaient d'eux dans les royaumes de Benoÿc et de Gaunes, tant et si bien qu'au bout de deux semaines ils étaient plus de vingt mille, en comprenant les fantassins et les cavaliers. Le rassemblement se fit dans la cité de Gaunes ; tous les chevaliers de valeur que comptait le pays, tous les hommes sans peur ni reproche en faisaient partie. Les deux rois, Bohort et Lionel, ainsi qu'Hector et Lancelot partirent aussitôt à la tête de leurs compagnons et ils chevauchèrent jusqu'à la côte où leurs bateaux, prêts à appareiller, les attendaient : ils n'avaient plus qu'à monter à bord. Le vent leur fut si  favorable que la traversée se fit dans la journée. Très satisfaits d'être facilement arrivés à bon port, ils s'installèrent sur la plage où ils firent la fête.

          Le lendemain, les fils de Mordret apprirent le débarquement de Lancelot à la tête d'une très nombreuse armée. La nouvelle ne laissa pas de beaucoup les inquiéter, parce que, s'ils craignaient quelqu'un, c'était bien lui. Ils délibérèrent entre eux sur la conduite à adopter et décidèrent d'un commun accord de réunir leurs hommes pour aller lui livrer bataille. Et que la victoire revienne à celui que Dieu choisirait, parce qu'ils aimeraient mieux mourir les armes à la main que de trouver leur salut dans la fuite ! Ils passèrent aussitôt à l'action,[p.254] convoquèrent leurs gens sans délai (il ne leur avait fallu que peu de temps pour que les plus forts chevaliers du pays leur aient prêté hommage) et fixèrent le rassemblement à Winchester. Quand ce fut fait, ils quittaient la ville, un mardi matin, au moment où un messager vint leur apprendre que Lancelot marchait sur eux avec son armée et qu'il n'était pas à plus de cinq lieues anglaises : la bataille serait engagée dans la matinée, ils pouvaient y compter.

197       Comme elle était donc devenue inévitable, ils déclarèrent qu'ils attendraient sur place et que la confrontation aurait lieu devant la cité ; et ils mirent aussitôt pied à terre pour permettre aux chevaux de se reposer.

          Tandis que les gens de Winchester faisaient halte, Lancelot poursuivait sa chevauchée avec les siens, le cœur en proie à une tristesse sans nom : il avait appris le matin même, que la reine, sa dame, était morte : elle avait quitté ce monde deux jours auparavant. Guenièvre n'était plus, mais jamais femme de son rang ne fit plus belle fin, ne témoigna d'un plus profond repentir, ni n'implora avec plus d'humilité la miséricorde de Notre-Seigneur. Quand Lancelot sut ce qu'il en était, la douleur, mais aussi la colère se saisirent de lui, et c'est le cœur sombre qu'il avançait vers Winchester.

          Lorsque ceux qui l'attendaient le virent s'approcher, ils enfourchèrent leurs montures et la mêlée devint aussitôt générale. Dès le premier choc, on ne compta plus les chevaliers qui tombaient de leurs destriers pour mourir, ni les chevaux morts ou sans maître, dont les cavaliers [p.255] gisaient sans vie.

          La bataille dura jusqu'au milieu de l'après-midi parce que les deux armées étaient très nombreuses. A peu près à ce moment-là, le fils aîné de Mordret (celui qui s'appelait Melehan), armé d'une lance dont la hampe était épaisse et courte et le fer aussi bien affilé qu'acéré, chargea le roi Lionel à bride abattue et lui porta, en y mettant toute sa force, un coup auquel ni l'écu, ni le haubert ne purent résister : la pointe de l'arme pénétra dans les chairs. D'une brutale poussée sur la hampe, Melehan renversa son adversaire, et sa lance se brisa, laissant un long tronçon de bois enfoncé dans le corps de Lionel.

          Bohort, qui avait tout vu, comprit que son frère était mortellement atteint et crut en mourir de chagrin. Brandissant son épée, il lance son cheval sur Melehan et le frappe en pleine tête (il avait une longue expérience de ce genre de coups) : sa lame entaille le heaume et la coiffe de fer avant de fendre le crâne jusqu'aux dents. Puis arrachant son arme de la blessure, il fait s'affaler le cadavre à terre. "Perfide ! s'exclame-t-il en lui jetant un dernier regard. Traître ! Ta mort me paie bien mal de la perte que tu m'as infligée, qui, elle, est, pour moi, un crève-cœur qui n'aura pas de fin." Sur ces mots, il s'enfonce dans la mêlée, là où la presse est la plus grande et il s'acharne à renverser et tuer tous ceux qui se trouvent à sa portée, d'une façon qui laisse sans voix les témoins de ses prouesses.

          Lorsque les chevaliers de Gaunes virent tomber Lionel, leur roi, ils mirent pied à terre autour de lui et le portèrent à l'écart de la mêlée, sous un orme. La gravité de ses blessures les consternait tous, mais ils n'osaient pas le montrer par crainte que leurs ennemis ne s'en aperçoivent.

198       [p.256] Jusqu'au milieu de l'après-midi, la violence et l'acharnement des deux camps laissèrent le sort de la bataille indécis : il aurait été difficile de dire lequel avait l'avantage. C'est alors que Lancelot se trouva face-à-face, sur le champ, avec le plus jeune fils de Mordret, qu'il reconnut sans mal parce qu'il portait les mêmes armes que son père ; animé d'une haine mortelle à son égard, il le charge, l'épée haute ; le jeune homme ne se dérobe pas et brandit son écu pour se protéger, mais Lancelot jette toutes ses forces dans le coup qu'il lui assène : l'écu éclate jusqu'à la bosse qui en marquait le centre, et la main qui le tenait est emportée. Mutilé comme il est, le blessé prend la fuite mais Lancelot le serrait de si près qu'il n'a ni le temps, ni la force de se défendre ; au contraire, son poursuivant, d'un violent coup d'épée, lui fait voler la tête des épaules, et elle va tomber, encore coiffée du heaume, loin du tronc, à plus d'une demi-longueur de lance.

          Lorsque les autres voient qu'après son aîné, voilà le cadet mort à son tour, ils ne savent plus à qui en appeler ; cherchant leur salut dans la fuite, ils se dirigent vers une forêt distante d'à peine deux lieues anglaises, poursuivis par leurs ennemis qui, emportés par la haine, tuent tous ceux qu'ils peuvent, ni plus ni moins que s'ils avaient affaire à des bêtes. Quant à Lancelot, il les désarçonne et les massacre en si grand nombre que, derrière lui, les corps renversés dessinaient la trace de son passage. Il poursuivit ainsi jusqu'au moment où il rattrapa le comte de Gorre dont il connaissait la perfidie et la déloyauté, et qui s'en était souvent pris à des gens de bien : "Ah ! traître, s'exclame-t-il, c'en est fini de vous ! Vous allez mourir : rien ne pourra vous sauver !" Le comte se retourne et à la vue de Lancelot qui le menace et le talonne, l'épée au clair, il comprend que, si son poursuivant l'atteint, il est un homme mort. Piquant des deux, il s'enfuit à fond de train. Il montait, lui aussi, un coursier rapide. Tous deux pénétrèrent dans la forêt au grand galop sur une bonne demi-lieue. Une fois là, le cheval du comte tomba mort d'épuisement sous son cavalier. Lancelot, qui le suivait de près, aperçut aussitôt le cavalier resté lui aussi, à terre ; il se précipita, armé comme il l'était, et d'un coup d'épée en plein heaume, lui fendit le crâne jusqu'aux dents. Sans plus le regarder, il poursuivit sa chevauchée à bride abattue, mais alors qu'il pensait rejoindre ses hommes, il s'éloignait d'eux de plus en plus et s'enfonçait davantage au cœur de la forêt.

199       A force de s'écarter du bon chemin et d'aller au hasard, il parvint, comme le soir tombait, dans une lande où il rencontra un jeune homme qui arrivait, à pied du côté de Winchester et à qui il demanda d'où il venait. "Seigneur, répond-il, pensant avoir affaire à un fuyard du royaume de Logres, je reviens de la bataille ; nous y avons eu bien des malheurs : je crois qu'il n'y a pas un seul survivant ; cela dit, nos adversaires, eux aussi, ont de quoi s'affliger : Lionel, leur roi, s'est fait tuer. – Comment cela ? Vous en êtes sûr ? – Oui, seigneur : j'ai vu son cadavre de mes propres yeux. – Quelle perte que la sienne ! Un noble et valeureux chevalier comme lui !", s'exclame-t-il fondant en larmes - et il en avait le visage tout mouillé sous son heaume. "Seigneur, interroge alors le jeune homme, il se fait tard et vous ne trouverez personne dans les environs chez qui vous puissiez faire étape. Où avez-vous l'intention de coucher ?[p.258] –Je ne sais pas, mais peu m'importe." Comprenant qu'il n'obtiendra rien de plus, le garçon reprend aussitôt son chemin, tandis que Lancelot poursuit sa chevauchée à travers la forêt, ne pensant qu'à son grand chagrin :" Il ne me reste plus rien, puisque j'ai perdu ma dame et mon cousin", se disait-il en lui-même.

200       Il passa toute la nuit à errer au hasard, à l'écart des chemins frayés, toujours en proie à la même souffrance et à la même peine. Au matin, il arriva au pied d'une colline rocailleuse sur laquelle s'élevait un ermitage, loin de tout et du monde, et il décida d'aller voir qui vivait là ; il fit prendre à son cheval le sentier qui y montait et déboucha sur un humble et pauvre enclos, avec une toute petite chapelle en mauvais état. Il mit pied à terre sur le seuil et enleva son heaume avant d'entrer ; devant l'autel, se tenaient deux ermites vêtus en blanc, qui avaient tout l'air d'être des prêtres et c'était en effet le cas. Il leur adressa un salut qu'ils lui rendirent aussitôt et, quand ils l'eurent bien regardé, ils coururent le prendre dans leurs bras et l'embrassèrent en lui faisant fête. Et comme il leur demandait qui ils étaient : "Ne nous reconnaissez-vous pas ?" font-ils. Après les avoir dévisagés attentivement, il reconnut en l'un d'eux cet archevêque de Cantorbéry qui s'était donné tant de mal pour réconcilier le roi Arthur et la reine ; l'autre était Bléobéris, un de ses cousins. Ce fut au tour de Lancelot de se réjouir : "Comme je suis content de cette rencontre ! Quand êtes-vous arrivés ici, chers seigneurs ?" Ils lui répondirent qu'ils y étaient venus le jour même - jour cruel s'il en fut ! - où on avait livré bataille dans la plaine de Salisbury : "D'après ce que nous croyons savoir, de tous nos compagnons,[p.259] il n'y a eu que trois survivants : le roi Arthur, Girflet et Lucan l'échanson, mais nous ignorons ce qu'ils sont devenus. C'est le hasard qui nous a amenés ici ; il y avait un ermite qui nous a accueillis ; entre temps, il est mort et nous, nous sommes restés ; s'il plaît à Dieu, nous y passerons le reste de notre vie à prier Notre-Seigneur Jésus-Christ de nous pardonner nos péchés et à Le servir. Et vous, seigneur, que comptez-vous faire, vous qui avez été jusqu'ici le meilleur des chevaliers ? – Je vais vous le dire : vous avez été mes compagnons dans les plaisirs de ce monde ; désormais, je partagerai ici votre vie et je ne quitterai plus ce lieu jusqu'à ma mort ; mais si vous ne voulez pas de moi, je me retirerai ailleurs." Ses propos les mirent au comble de la joie et, tendant les mains au ciel, ils remercièrent Dieu du fond du cœur de les lui avoir inspirés. Voilà comment Lancelot en vint à partager la vie des deux ermites.

          Mais le conte le délaisse ici pour revenir à Bohort et Hector.

XXIII Hector rejoint Lancelot à l'ermitage. Mort d'Hector, de Lancelot (ses funérailles à la Joyeuse Garde). Bohort meurt après s'être fait ermite

201       Après la fin de la bataille, selon ce qu'il rapporte, lorsque les hommes des fils de Mordret eurent pris la fuite - ceux, du moins, qui étaient encore en état de le faire -, le roi Bohort fit son entrée dans Winchester à la tête de ses troupes, au grand dam de ses habitants. Lorsqu'il fut certain que son frère était mort, le chagrin qu'il en montra serait difficile à décrire. Il le fit enterrer dans la ville avec tous les honneurs dus à un roi ; après quoi, il fit rechercher Lancelot par tout le pays, mais sans succès. Voyant qu'on n'arrivait pas à le retrouver, il déclara à Hector que,[p.260] puisque son cousin avait disparu, il voulait rentrer dans son pays. "Vous allez venir avec moi, lui dit-il ; là-bas, vous choisirez celui des deux royaumes que vous préférez, et vous en disposerez à votre gré." Mais Hector objecta que, pour le moment, il ne voulait pas quitter le royaume de Logres où il comptait rester encore quelque temps. "Mais, quand j'en partirai, j'irai tout droit vous rejoindre, parce que je n'aime personne plus que vous, ce qui est bien naturel."

          C'est donc ainsi que Bohort quitta le royaume de Logres et rentra sur ses terres avec les siens, cependant qu'Hector parcourait le pays dans tous les sens, tant et si bien que le hasard finit par l'amener à l'ermitage où vivait Lancelot. L'archevêque avait déjà pu lui conférer le sacrement de l'ordre ; il célébrait donc quotidiennement la messe et il pratiquait l'abstinence : il ne buvait plus que de l'eau et se nourrissait seulement de pain et de légumes sauvages qu'il ramassait dans les taillis. Les retrouvailles des deux frères leur firent verser beaucoup de larmes, tant ils s'aimaient avec tendresse. "Seigneur, déclara Hector à Lancelot, puisque je vous ai retrouvé et que, je le vois, vous avez l'intention de persévérer dans ce haut et saint service de Notre-Seigneur, moi aussi, je suis décidé à passer ici le restant de mes jours et à y partager votre vie. "Entendre un chevalier tel que lui proposer de consacrer sa vie au service de Dieu fut une grande joie pour ceux qui l'avaient précédé là, et ils l'admirent aussitôt dans leur communauté. Les deux frères vécurent côte à côte, en ermites, toujours pleins de zèle pour le service divin. Hector passa trois ans à l'ermitage avant de trépasser et d'y être enterré. Quant à Lancelot, il vécut ces années en s'infligeant des austérités que personne d'autre n'aurait pu supporter : jeûnes, veilles, prières prolongées et levers à l'aube.

202       [p.261] La quatrième année, à la mi-avril, la maladie le força à s'aliter ; lorsqu'il sentit que sa fin était proche, il pria l'archevêque et Bléobéris de faire transporter son corps à la Joyeuse Garde, dès qu'il serait mort, et de l'y déposer dans le tombeau où on avait enseveli celui de Galehaut, le seigneur des Iles Etrangères. Ils lui promirent en frères de se conformer à sa volonté. Après leur avoir présenté cette requête, Lancelot ne survécut que quatre jours au bout desquels il s'éteignit. Au moment où son âme quitta son corps, ni Bléobéris, ni l'archevêque ne se trouvaient là : tous deux dormaient dehors, sous un arbre. Bléobéris fut le premier à se réveiller et il remarqua que le prélat, encore endormi, devait avoir quelque vision dans son sommeil parce qu'il donnait tous les signes d'une joie sans égale. "Ah ! mon Dieu, soyez béni ! disait-il. Je contemple cela même que je désirais voir !" Bléobéris ne fut pas peu surpris de l'entendre parler et rire, et il eut même peur que le Malin n'eût pris possession du dormeur qu'il réveilla tout doucement. Mais, dès que l'archevêque ouvrit les yeux, la présence de son compagnon le fit se récrier : "Ah ! mon frère, pourquoi m'avoir arraché à semblable félicité ? – Quelle félicité ? – Celle que donne la compagnie des anges ; ils étaient si nombreux que je n'ai jamais vu pareille foule, et ils emportaient au ciel l'âme de notre frère Lancelot. Allons vite voir s'il est mort. – Allons-y", approuve Bléobéris. Ils se rendirent en toute hâte au chevet de Lancelot pour constater qu'en effet il avait rendu l'âme. "Ah ! mon Dieu, s'exclame l'archevêque, soyez béni ![p.262] Maintenant, je sais tout ce que peut la pénitence (aussi, je la pratiquerai ma vie durant) et c'est bien à cause d'elle que les anges faisaient fête à l'âme de cet homme, comme je l'ai vu de mes yeux. Mais il faut maintenant que nous acheminions son corps jusqu'à la Joyeuse Garde, puisque nous le lui avons promis quand il était encore en vie. – Vous avez raison", approuve Bléobéris.

          Ils confectionnèrent un brancard sur lequel ils étendirent le cadavre et se mirent en route en le tenant chacun d'un côté.  Ce n'est pas sans difficultés, ni fatigues qu'ils finirent par arriver dans les parages de la Joyeuse Garde, d'où on vint à leur rencontre quand on apprit qu'ils amenaient la dépouille de Lancelot. Tous pleuraient à chaudes larmes et tant de cris de douleur s'élevaient autour du brancard qu'ils auraient presque pu couvrir le bruit du tonnerre. On déposa le corps dans l'église principale de la cité et on lui réserva les plus grands honneurs, ceux qu'avait mérités un chevalier exemplaire comme lui.

203       Le jour même où ses restes furent amenés à la Joyeuse Garde, le roi Bohort venait d'y arriver en la seule compagnie d'un autre chevalier et d'un écuyer. Dès qu'il apprit que le corps reposait dans l'église, il s'y rendit, le fit découvrir et resta à le regarder le temps d'être sûr que c'était bien celui de son seigneur. Il tomba alors évanoui sur le cadavre et ne revint à lui que pour pousser des gémissements à fendre l'âme et pour se livrer à des manifestations de chagrin comme on n'en avait jamais vu.

          La cité passa toute la journée en deuil. Le soir venu, on fit ouvrir le tombeau de Galehaut, qui était le plus somptueux à avoir jamais existé. Le lendemain, on y déposa le corps de Lancelot et on grava sur la dalle funéraire l'inscription suivante : "Ci-gît Galehaut, le seigneur des Iles Etrangères.[p.263] Et, à ses côtés, repose Lancelot du Lac, le meilleur chevalier, à part son fils Galaad, de tous ceux qui vinrent au royaume de Logres." Une fois le corps enseveli, quel spectacle ce fut de voir tous les habitants de la cité venir embrasser le tombeau !

          On demanda alors à Bohort comment il avait pu se trouver à la Joyeuse Garde juste pour l'enterrement de Lancelot. "La vérité, expliqua-t-il, c'est qu'un ermite, un saint homme, qui vit au royaume de Gaunes m'a annoncé que, si j'y étais à cette date, j'y retrouverais Lancelot, mort ou vif - et ce qu'il m'avait dit s'est vérifié. Mais, au nom de Dieu, si vous savez où il a vécu depuis que je ne l'avais plus revu, dites-le moi." L'archevêque s'empressa de lui raconter ce qu'avait été la vie de son cousin et comment il était mort. "Seigneur, reprit Bohort après l'avoir écouté attentivement, puisqu'il a passé la fin de sa vie auprès de vous, je vais le remplacer et vous tenir compagnie à mon tour : je partirai avec vous et je vivrai le restant de mes jours à l'ermitage." Le prélat remercia humblement Notre-Seigneur de sa décision.

204       Le lendemain, après avoir envoyé le chevalier et l'écuyer qui l'avaient escorté prévenir ses gens d'avoir à se choisir un autre roi parce que lui-même ne reviendrait pas, il quitta la Joyeuse Garde avec l'archevêque et Bléobéris : il devait vivre avec eux jusqu'à sa mort dans l'amour de Notre-Seigneur.

          C'est ainsi que maître Gautier Map acheva son Histoire de Lancelot, après en avoir rapporté fidèlement tous les épisodes. Et c'en est vraiment la fin : tout ce qu'on pourrait ajouter ne serait que mensonges.