ms Rennes Champs Libres 255, f 188v,
                  détail

LA QUÊTE DU SAINT GRAAL
Roman en prose du XIIIe siècle
Traduction
par
Micheline de COMBARIEU du GRES

d'après l'édition établie par Albert PAUPHILET
(Librairie Champion, Paris)
1923

I
Départ pour la quête du Graal

                 [p.1] La veille de la Pentecôte, les compagnons de la Table Ronde se retrouvèrent à Kamaalot où ils entendirent la messe ; alors que, l'après-midi s'avançant, on s'apprêtait à dresser les tables pour le dîner dans la grand-salle, une demoiselle – très belle – y entra ; l'écume dont son cheval était couvert témoignait de l'allure à laquelle on l'avait mené. Dès qu'elle eut mis pied à terre, elle s'avança vers le roi qu'elle salua. "Dieu vous bénisse ! fait-il. – Pour Dieu, seigneur, interroge-t-elle, dites-moi si Lancelot est ici. – Certes, oui. Regardez : c'est lui" dit-il en le lui montrant. Elle se dirige aussitôt de son côté et l'interpelle : "Lancelot, de par le roi Pellès, venez avec moi." Comme il lui demande au service de qui elle est, elle déclare qu'elle vient de nommer son maître. "Et que comptez-vous me demander de faire ? – Vous le verrez bien, se contente-t-elle de répliquer. – Je ne demande pas mieux que de vous suivre."

                 Il ordonne alors à un écuyer de seller son cheval et de lui apporter ses armes : aussitôt dit, aussitôt fait. Le roi et tous ceux qui sont présents dans la salle, eux, sont au regret de sa décision, mais ils le laissent faire parce qu'ils comprennent qu'il serait impossible de le retenir. "Qu'est-ce que cela veut dire, Lancelot ? intervient cependant la reine. Vous allez nous quitter à la veille d'une fête aussi solennelle ? – Il sera de retour demain avant le déjeuner, vous pouvez y compter, dame, le rassure la demoiselle. – En ce cas, qu'il aille ! Mais sinon, c'est contre mon gré qu'il serait parti."

                 Sur ce, Lancelot et la demoiselle montent à cheval…

                 [p.2] … et s'en vont sans demander congé à personne d'autre, accompagnés du seul écuyer de la messagère. A la sortie de Kamaalot, ils prennent la direction de la forêt où ils suivent la grand-route sur une demi-lieue. Là, au fond d'une vallée, une abbaye de moniales se dressait droit devant eux. La demoiselle s'y dirige et, quand ils sont arrivés à la porte, l'écuyer appelle pour qu'on vienne leur ouvrir ; ils peuvent alors entrer et mettre pied à terre. Dès que la venue de Lancelot est connue, on s'empresse d'aller au devant de lui au milieu de grandes manifestations d'allégresse. Puis on le conduit dans une chambre où on l'aide à se désarmer et où c'est à son tour d'éprouver une grande joie à laquelle il ne s'attendait pas : il y voit en effet Lionel et Bohort qui dormaient, chacun dans un lit. Sitôt qu'il les a réveillés et qu'ils l'ont reconnu, ils lui jettent les bras au cou pour l'embrasser et les trois cousins montrent tout le plaisir qu'ils ont à se retrouver. "Quelle aventure vous amène ici, cher seigneur ? demande Bohort. Nous pensions vous rejoindre à Kamaalot." Il leur raconte donc comment une demoiselle l'a fait venir en ce lieu, mais sans lui dire pourquoi.

                 A ces mots, trois religieuses entrèrent dans la pièce où ils étaient ; elles amenaient avec elles un adolescent, si beau et bien fait qu'on aurait eu du mal à trouver son pareil au monde : c'était Galaad. Le tenant par la main, la supérieure s'avança vers Lancelot. "Seigneur, dit-elle avec des larmes d'émotion, je vous présente l'enfant que nous avons élevé : il est toute notre joie, notre réconfort et notre espoir. Nous voulons que vous lui confériez l'ordre de chevalerie parce qu'à notre avis personne n'est plus digne que vous de l'y introduire." Lancelot examina le garçon et se fit la réflexion qu'il n'avait jamais vu, de toute sa vie, autant de beautés réunies chez une seule créature. Et son air franc et modeste lui laissait attendre assez de qualités de cœur [p.3] pour qu'il soit ravi à l'idée de le faire chevalier. Il répondit donc aux dames qu'il accèderait de grand cœur à leur demande et qu'il adouberait le jeune homme, puisque c'est là ce qu'elles désiraient. "Nous voulons que cela se fasse ce soir  ou demain, seigneur" précise celle qui tenait Galaad par la main.

                 La nuit, Lancelot resta sur place, prit soin que l'adolescent la passe à l'église, pour une veillée de prière et, tôt le lendemain, l'arma chevalier : avec Bohort, il lui chaussa ses éperons ; puis, il lui donna la colée et lui ceignit son épée en lui souhaitant que Dieu le fasse aussi vaillant pour l'avenir qu'il l'avait fait beau dans le présent. Après avoir accompli tous les gestes rituels, il lui demanda s'il comptait venir à la cour du roi Arthur. "Non, seigneur, je ne partirai pas avec vous. – Dame, pria Lancelot en se tournant vers l'abbesse, permettez à notre nouveau chevalier de nous accompagner à la cour de monseigneur le roi : il y aura plus d'occasions de progresser qu'en demeurant ici avec vous. – Pas maintenant, seigneur ; mais nous l'y enverrons dès que le moment en sera venu."

                 Sur ce, Lancelot et ses cousins s'en allèrent et ils chevauchèrent ensemble jusqu'à Kamaalot ; quand ils y arrivèrent, au milieu de la matinée, le roi était à l'église où il entendait la messe avec nombre de ses principaux barons. Après avoir mis pied à terre dans la cour, les trois compagnons montèrent dans la grand-salle et se mirent à parler du nouvel adoubé ; Bohort déclara qu'il n'avait jamais vu personne qui ressemblât autant à Lancelot : "On ne me fera pas croire que ce n'est pas Galaad, le petit-fils du roi Pellès : il ressemble trop à ceux de notre lignage et du sien. – Ma foi, dit Lionel, cela pourrait bien être ; il est vraiment tout le portrait de mon seigneur." Ils restèrent longtemps sur ce sujet [p.4] pour essayer de faire parler Lancelot ; mais ils eurent beau dire, il garda le silence.

                 Après en avoir terminé là-dessus, et comme leurs regards se tournaient vers les sièges de la Table Ronde, ils s'aperçurent que, sur chacun d'eux, était écrit : "Un tel doit s'asseoir ici." Ils les passèrent tous en revue jusqu'à celui qu'on appelait le Siège Périlleux : il portait une inscription qui leur parut avoir été faite depuis peu et qui disait : "Quatre cent cinquante-quatre ans après la Passion de Jésus-Christ, le jour de la Pentecôte, ce siège trouvera son maître." Tous trois s'accordèrent à penser qu'il y avait là une aventure des plus mystérieuses. "Par Dieu, dit Lancelot, si on fait le compte des années qui se sont écoulées depuis la Résurrection de Notre-Seigneur, c'est, si je ne me trompe, à cette Pentecôte-ci qu'il va être occupé, car elle remonte précisément à quatre cent cinquante-quatre ans. Et je voudrais bien que personne ne prenne aujourd'hui connaissance de ce message avant la venue de celui à qui l'aventure est réservée." Bohort et Lionel déclarèrent qu'il n'y avait rien de plus facile : ils firent donc apporter un drap de soie qu'ils disposèrent sur le siège de manière à cacher l'inscription.

                 Dès que, au sortir de l'église, le roi vit que Lancelot était de retour, et que Lionel et Bohort étaient revenus avec lui, il leur dit combien il se réjouissait de les savoir là. L'arrivée des deux frères fit très plaisir aux compagnons de la Table Ronde qui leur réservèrent un accueil triomphal. Monseigneur Gauvain leur demanda comment les choses s'étaient passées pour eux depuis qu'ils avaient quitté la cour. "Bien, grâce à Dieu ; nous n'avons jamais eu à nous plaindre de rien. – Tant mieux !" fit le neveu du roi. Tout le monde entoura Lionel et Bohort de grandes manifestations de joie parce qu'on ne les avait pas vus depuis longtemps.

                 Arthur ordonne alors de mettre les nappes :[p.5] d'après lui, c'est l'heure de déjeuner. "Seigneur, intervient le sénéchal Keu, si vous vous mettez déjà à table, j'estime que vous ne respecterez pas la coutume. Les jours de grande fête, vous ne vous y installez jamais avant qu'une aventure se soit produite sous les yeux de tous vos barons. – Vous avez raison. C'est ce que j'ai toujours fait et je m'y tiendrai aussi longtemps que je le pourrai. Mais la joie de voir Lancelot de retour avec ses deux cousins, sains et saufs, m'avait rendu distrait. – Qu'il vous en souvienne donc !"

                 Pendant cet échange, un serviteur était entré dans la salle. "Seigneur, vient-il dire au roi, il faut que je vous raconte quelque chose de pas naturel. – Quoi donc ? Parle vite. – Eh bien, seigneur, en bas du château, sur la rivière, j'ai vu une grosse pierre qui flotte. Venez voir ! Il y a du mystère là-dessous, c'est sûr." Le roi et toute la cour descendent aussitôt pour se rendre compte. Quand ils arrivent sur la berge, la pierre avait abordé : c'était un bloc de marbre rouge où était fichée une épée, une arme magnifique et de grand prix, dont le pommeau était fait d'une gemme qui portait une inscription artistement gravée : "Le meilleur chevalier du monde, à qui je suis réservée, pourra, seul, m'extirper de là." Arthur se tourne immédiatement vers Lancelot. "Cette épée vous revient, cher seigneur, puisque vous êtes, à n'en pas douter, le plus valeureux de tous les chevaliers. – Non, seigneur, répond-il tristement, elle n'est pas pour moi et je ne me risquerais certainement pas à y porter la main, parce que je ne suis ni capable, ni digne de la prendre. Aussi, je me garderai de m'y risquer : ce serait folie de ma part. – Et si, malgré tout, vous y parveniez ? Essayez donc, insiste Arthur. – Non, seigneur.[p.6] Tous ceux qui le tenteront sans succès y seront blessés. – Mais qu'en savez-vous ? – Je le sais de science certaine. Et je peux encore vous annoncer autre chose. C'est à partir d'aujourd'hui, sachez-le, que les grandes aventures du Saint Graal vont se dérouler, et que ses profonds mystères seront révélés."

                 Voyant Lancelot décidé à s'en tenir là, le roi se tourne vers Gauvain : "Tentez l'expérience, mon cher neveu. – Du moment que Lancelot n'a pas voulu le faire, moi non plus, sauf votre grâce, seigneur. J'y perdrais ma peine : vous savez bien qu'il vaut beaucoup mieux que moi comme chevalier. – Essayez quand même, sinon pour avoir l'épée, du moins parce que je le veux." Gauvain tend le bras, saisit l'arme par la poignée et tire, mais sans arriver à l'extirper. "Cela suffit, mon neveu : vous m'avez obéi. – Soyez sûr, monseigneur, intervient Lancelot, que cette épée vous touchera de si près qu'à ce moment là, vous voudrez donner une ville pour ne pas y avoir porté la main. – Tant pis : même si j'avais dû y perdre la vie, je l'aurais fait pour respecter la volonté de mon souverain." Ces mots font regretter au roi d'avoir donné pareil ordre.

                 Il demande alors à Perceval de tenter sa chance. "De grand cœur, dit celui-ci, afin de tenir compagnie à monseigneur Gauvain" ; et, à son tour, il empoigne l'épée qu'il tire, sans succès. Ces deux échecs donnent à penser à tous que Lancelot a raison et que l'inscription dit vrai. Du coup, personne ne se risque plus. "Sur ma tête, seigneur, conclut le sénéchal à l'adresse du roi, vous voilà libre de vous mettre à table quand vous le voudrez : c'est là une aventure qui vous le permet, ou je ne m'y connais pas. – Allons-y donc ; aussi bien, c'en est vraiment l'heure." Les chevaliers laissent le bloc de pierre sur la berge [p.7] et s'en retournent. Après avoir fait porter l'eau dans la grand-salle, pour se laver les mains, Arthur s'assit à la place qui, en son honneur, était surmontée d'un dais, et les compagnons de la Table Ronde s'attablèrent autour de lui, chacun sur le siège qui lui était réservé. Ce jour-là, il y eut jusqu'à quatre rois portant couronne pour assurer le service et tant de grands seigneurs les aidaient à le faire que c'était chose à peine croyable. Lorsque tous les convives se furent installés, on constata que, la compagnie de la Table Ronde étant au complet, un seul siège restait vide, celui qu'on appelait le Siège Périlleux.

                 Une fois le premier plat servi, d'un seul coup, les portes et les fenêtres de la salle où ils déjeunaient se fermèrent d'elles-mêmes, sans l'intervention d'aucune main humaine ; et cependant, la pièce ne se retrouva pas plongée dans le noir, à la stupéfaction générale. Arthur fut le premier à se ressaisir : "Par Dieu, seigneurs, c'est la deuxième fois aujourd'hui que nous sommes témoins d'un mystère : sur la berge tout à l'heure et maintenant ici ; mais je pense que ce n'est pas fini, et que la fin de la journée nous en réserve de plus grands encore."

                 Il n'avait pas achevé de parler qu'un vénérable vieillard, tout vêtu de blanc, arriva parmi eux sans qu'on puisse dire comment il était entré. Il s'avançait, conduisant par la main un chevalier en armes rouges, mais qui ne portait ni épée, ni écu. "La paix soit avec vous !" fit-il, quand il fut parvenu au milieu de la salle. Puis s'adressant au souverain : "Roi Arthur, je t'amène le Chevalier Désiré, celui qui descend du haut lignage du roi David et de Joseph d'Arimathie grâce à qui les mystères qui règnent en ce royaume et ailleurs seront éclaircis. Le voilà !" Cette annonce comble Arthur de joie : "Bienvenue à vous si vous dites vrai, seigneur, et bienvenue au chevalier ! S'il est celui que nous attendons pour qu'il mène à bien les aventures du Saint Graal, nul n'aura jamais reçu accueil plus enthousiaste ![p.8] Mais de toute façon, qu'il soit ou pas celui que vous dites, je ne lui souhaite que du bien, étant donné sa noblesse et celle de son lignage. – Sur ma foi, vous allez tout de suite être le témoin de ses premiers hauts faits." Le vieillard aide alors le chevalier à se désarmer et il lui fait endosser, sur sa tunique de soie rouge, une cape qu'il portait sur l'épaule, de brocard rouge elle aussi et doublée d'hermine.

                 "Suivez-moi, seigneur", lui dit-il, après l'avoir ainsi habillé ; et il le mène droit au Siège Périlleux, à côté duquel Lancelot était assis, soulève le tissu qu'on y avait posé et découvre l'inscription qui disait à présent : "Siège de Galaad." Constatant qu'elle est toute récente, il déchiffre le nom qu'il attendait. "Prenez place, fait-il à voix assez haute pour être entendu de tout le monde : ce siège vous est réservé." Galaad s'assied sans manifester la moindre crainte. "Vous pouvez vous en retourner, seigneur, dit-il au vieillard ; vous vous êtes fidèlement acquitté de la mission dont on vous avait chargé ; saluez de ma part tous ceux de la sainte demeure, en particulier mon aïeul le roi Pellès et mon arrière-grand-père le Roi Mutilé, et dites-leur que j'irai les voir aussitôt que je le pourrai et que j'en aurai le temps." Après avoir recommandé le roi Arthur et toute l'assistance à Dieu, l'homme fit demi-tour. On voulut lui demander qui il était, mais il refusa de répondre, se contentant de déclarer qu'il ne leur en dirait rien pour le moment et qu'ils le sauraient bientôt si, alors, ils osaient s'en enquérir. Sur ce, il se dirigea vers la grand-porte de la salle qui était fermée, il l'ouvrit et descendit dans la cour ; trois chevaliers et une quinzaine d'écuyers qui étaient venus avec lui l'y attendaient ; il monta à cheval et s'en alla, si bien qu'on n'apprit rien de plus sur lui pour cette fois.

                 Quand on voit, dans la salle, le chevalier qui avait pris place sur le Siège Périlleux, celui-là même que tant de vaillants avaient redouté et qui avait déjà été au centre de tant d'aventures,[p.9] cela paraît à tous tenir du mystère : la seule explication qu'ils trouvent à l'exploit de ce tout jeune homme, c'est qu'il y a là une manifestation de la volonté de Dieu et de Sa grâce. La cour est en fête et chacun traite le chevalier avec le plus grand respect, dans la pensée que c'est lui qui doit élucider tous les mystères du Graal ; l'épreuve du Siège le montre à l'évidence, puisqu'avant, tous ceux qui l'avaient tentée s'en étaient mal trouvés. Aussi, on le sert et on lui fait honneur de toutes les façons possibles, parce qu'on voit en lui le maître et le seigneur de la Table Ronde. Dans son étonnement, Lancelot ne le quittait pas des yeux ; il reconnut donc le jeune homme qu'il avait fait chevalier le matin même, ce qui lui donna une grande joie. Aussi lui prodigua-t-il beaucoup d'égards, tout en lui posant force questions, parfois très personnelles ; et le jeune homme qui, de son côté, l'avait reconnu, n'osa guère se dérober.

                 Cependant, Bohort comprend avec un plaisir sans égal que c'est Galaad, le fils de Lancelot, celui qui doit mener à bien les aventures : "Savez-vous, mon frère, demande-t-il à Lionel, qui est ce chevalier sur le Siège Périlleux ? – Ce que je sais, c'est qu'il s'agit de ce garçon que monseigneur Lancelot a fait chevalier de sa main aujourd'hui, celui dont nous avons parlé toute la journée, l'enfant de Lancelot et de la fille du roi Pellès. – Rien de plus vrai, et il est donc notre neveu. Nous avons sujet de nous réjouir de ce qui s'est passé, car il n'y a pas de doute : après un aussi beau début, il fera de plus grandes choses que tous ceux que nous avons connus."

                 Les deux frères ne sont pas les seuls à parler de Galaad ; tout le monde, dans la salle, en fait autant. La rumeur se répand si bien dans le château qu'elle parvient [p.10] à la reine qui déjeunait dans sa chambre. "Dame, vient lui rapporter un écuyer, un prodige vient de se produire. – Et lequel ? Raconte-moi. – Eh bien, dame, un chevalier est arrivé à la cour et il a pris place sur le Siège Périlleux ; il est si jeune que tout le monde se demande ce qui a pu lui valoir un tel privilège. – Est-ce possible ? s'étonne-t-elle. – Mais oui, vous pouvez en être sûre. – Quel beau succès pour lui ! Jusqu'à présent, tous ceux qui s'y étaient risqués y avaient perdu la vie ou s'étaient fait estropier ; aucun n'avait réussi. – Mon Dieu, font les dames, comme il est né sous une bonne étoile ! Les plus valeureux n'avaient pu accomplir ce qu'il vient de faire. Cela révèle à coup sûr que c'est lui qui mènera à bonne fin les aventures de la Grande-Bretagne et qui guérira le Roi Mutilé. – Dis-moi comment il est, mon ami, demande la reine à l'écuyer. – Dieu m'en soit témoin, dame, c'est un très beau chevalier. Mais ce qui est frappant, c'est surtout sa jeunesse et sa ressemblance avec Lancelot : tout le monde est persuadé qu'il est apparenté au roi Ban." Voilà qui augmente le désir qu'a Guenièvre de le voir. Cette ressemblance-là lui donne à penser qu'il pourrait s'agir de Galaad, l'enfant que la fille du roi Pellès avait conçu des œuvres de Lancelot ; c'est un récit qu'elle avait maintes fois entendu rapporter et, assurément, c'est ce dont elle aurait eu la plus grande rancune à son amant s'il n'avait pas été trompé, mais qu'il y ait eu de sa faute.

                 A la fin du déjeuner, le roi et les compagnons de la Table Ronde se levèrent, Arthur s'avança jusqu'au Siège Périlleux, souleva le tissu qui le couvrait et y lut le nom du chevalier, qu'il désirait tant apprendre : Galaad. "Eh bien, mon cher neveu, dit-il à Gauvain en lui montrant l'inscription, nous avons donc Galaad parmi nous,[p.11] le chevalier parfait dont ceux de la Table Ronde et nous-mêmes avons tant espéré la venue. Pensons à nous mettre à son service et à lui faire honneur, pour le temps qu'il sera des nôtres ; il sera vite passé, je n'en doute pas, car la haute quête du Graal ne tardera plus à commencer, selon moi. Lancelot nous l'a laissé entendre tout à l'heure et il ne l'aurait pas dit sans savoir de quoi il parlait. – Nous tous, et vous-même, seigneur, répond Gauvain, nous devons le servir comme l'envoyé de Dieu, chargé de délivrer notre pays des aventures étranges et incompréhensibles qui, depuis si longtemps s'y sont multipliées."

                 "Vous êtes le bienvenu, déclare Arthur au chevalier en s'approchant de lui : nous vous attendions depuis si longtemps ! Et maintenant, vous avez daigné venir parmi nous, vous êtes là : soyez en remercié après Dieu. – Je suis venu, seigneur, parce que c'était mon devoir : la quête du Graal va bientôt commencer et tous ceux qui en seront compagnons partiront d'ici. – Nous avons grand besoin de vous pour plusieurs raisons, seigneur, reprend le roi : nous comptons sur vous pour élucider les mystères dont ce pays est plein et d'abord pour mener à bien une aventure à laquelle les nôtres ont échoué aujourd'hui même. Je suis sûr que vous, vous réussirez, parce que c'est pour cela même que Dieu vous a envoyé parmi nous : accomplir ce dont les autres ne peuvent pas venir à bout. – Montrez-moi de quoi il s'agit, seigneur. J'aurais plaisir à le voir. – Venez avec moi", dit le roi qui, le prenant par la main, le conduit hors de la salle. Les barons les suivent afin de savoir ce qu'il va advenir de la pierre et de l'épée, et tout le monde accourt si bien qu'il ne reste plus un chevalier au château.

                 Dès que la reine apprend ce qui se passe, elle fait desservir les tables et ordonne à quatre [p.12] des plus grandes dames qui l'entouraient de l'accompagner jusqu'à la rivière parce que, dit-elle, "je tiens à assister à la fin de l'aventure, si j'arrive à temps." A son tour, elle descend donc et sort du château au milieu d'une nombreuse escorte de dames et de demoiselles.

                 Aussitôt que les chevaliers les virent s'approcher : "Ecartez-vous, voici la reine !" s'écrièrent-ils et les plus estimés d'entre eux s'empressèrent de lui ouvrir le passage. "Seigneur, dit le roi à Galaad, voici ce dont je vous ai parlé : des chevaliers les plus renommés de ma maison, aucun n'est parvenu à retirer cette épée du bloc de pierre. – Il n'y a aucun mystère là-dedans, seigneur : cette aventure m'attendait, moi et personne d'autre. J'étais si sûr d'avoir cette épée que je n'en ai pas apporté à la cour, ainsi que vous avez pu le voir." Et, tendant la main, il sort la lame du bloc de marbre aussi facilement que si elle n'y avait pas été enfoncée ; puis il prend le fourreau et la met dedans. "Voilà qui est mieux, seigneur, dit-il à Arthur, après l'avoir ceinte. Il ne me manque plus qu'un écu. – Dieu y pourvoira, cher seigneur, comme Il l'a fait pour l'épée."

                 Alors qu'ils tournaient leurs regards vers l'aval de la rivière, ils virent arriver dans leur direction une demoiselle montée sur un palefroi blanc qu'elle menait à vive allure. Quand elle se fut approchée, elle salua le roi et toute sa compagnie, avant de demander si Lancelot était là. "C'est moi, demoiselle", fit-il : il était juste devant elle. Elle le regarda, le temps de le reconnaître : "Hélas, Lancelot ! s'exclame-t-elle en se mettant à pleurer, comme votre situation a changé depuis hier matin ! – Expliquez-moi comment, demoiselle. – Sur ma foi, je vais vous le dire et devant tous ceux qui sont là. Hier matin, on avait raison de vous appeler le meilleur chevalier du monde,[p.13]  car vous l'étiez bel et bien. Mais celui qui vous donnerait ce titre maintenant serait un menteur, parce qu'il y en a un qui vaut mieux que vous, ce qu'a montré à l'évidence l'aventure de cette épée que vous n'avez pas osé tenter. C'est ce changement et cette mutation que je suis venue vous rappeler, afin que vous ne vous imaginiez pas être encore ce que vous n'êtes plus." Cette affaire lui en a ôté jusqu'à l'idée, et pour toujours, répond-il. "Roi Arthur, ajoute la demoiselle en se tournant vers le souverain, l'ermite Nascien m'a chargée de te faire savoir qu'en ce jour tu recevras le plus grand honneur dont un chevalier de Grande-Bretagne ait jamais été gratifié. Tu te demandes lequel ? Eh bien, le Saint Graal apparaîtra aujourd'hui dans ta demeure et y nourrira les compagnons de la Table Ronde." Sur ces mots, elle fit demi-tour et repartit comme elle était arrivée. Beaucoup des chevaliers et des barons présents tentèrent de la retenir afin de savoir qui elle était et d'où elle était venue, mais aucune prière ne put la faire s'arrêter.

                 "Chers seigneurs, dit alors le roi en s'adressant à ceux de sa maison, vous allez bientôt partir à la quête du Graal : nous venons d'en avoir des signes qui ne trompent pas. Et comme je sais à l'évidence que je ne vous verrai plus tous rassemblés comme vous l'êtes maintenant, je veux que se déroule, sans délai, dans les prés de Kamaalot, un tournoi si animé que nos héritiers en parleront encore quand nous ne serons plus." Tous approuvèrent et rentrèrent en ville pour s'équiper. Certains s'armèrent entièrement afin de courir moins de risques dans les joutes, mais la plupart, se fiant à leur prouesse, se contentèrent de leurs écus et de leurs cottes d'armes. Arthur n'avait mis toute cette affaire en marche qu'afin de se faire une idée de la valeur aux armes de Galaad, persuadé qu'une fois parti de la cour, il n'y reviendrait pas avant longtemps.

                 [p.14] Quand tous furent réunis dans la prairie, Galaad s'arma, à la prière du couple royal, mais s'il endossa son haubert et coiffa son heaume, il refusa, quoi qu'on pût lui dire, de prendre un écu. Gauvain, que cela réjouissait au plus haut point, déclara qu'il se mesurerait avec lui ; Yvain et Bohort aussi. Cependant, la reine était montée sur les remparts, en grande compagnie de dames et de demoiselles.

                 Galaad rejoignit les autres dans le pré et se mit à briser des lances avec une fougue et une violence qui laissèrent pantois ceux qui le voyaient faire. Il ne fallut pas longtemps pour que tous les spectateurs, hommes ou femmes, le jugent le meilleur des combattants aux prises : ils n'en revenaient pas des exploits qu'il accomplissait sous leurs yeux. En découvrant ce dont il était capable, ils déclarèrent que c'était vraiment là un beau et grand début et qu'à l'évidence, après ce qu'il était en train de faire, il n'aurait pas de mal, dans l'avenir, à dépasser en prouesse les autres chevaliers : en effet, lorsque le tournoi s'acheva, on constata que, de tous les chevaliers de la Table Ronde qui y avaient pris part, il n'y en avait que deux qu'il n'avait pas désarçonnés : Lancelot et Perceval.

                 Les joutes durèrent jusque vers le milieu de l'après-midi et c'est le roi en personne qui donna le signal de la fin en ordonnant aux participants de se séparer, dans la crainte que les affrontements ne dégénèrent. Il invita Galaad à délacer son heaume qu'il confia à Bohort et le conduisit du pré jusqu'en ville où ils empruntèrent la grand-rue, si bien que tout le monde put le voir à visage découvert. Après l'avoir longuement dévisagé, la reine déclara qu'il était évident que Lancelot était son père : jamais on n'avait observé pareille ressemblance entre deux hommes. Il était donc facile de comprendre pourquoi il était un si valeureux chevalier : il avait de qui tenir ! Une dame qui avait entendu la fin de ses propos s'empressa de demander pourquoi "par Dieu, il devait nécessairement être un chevalier exceptionnel. – C'est évident, répondit la souveraine,[p.15] puisqu'il est issu du plus haut lignage que l'on sache et compte au nombre de ses parents les meilleurs chevaliers."

                 Etant donné la solennité de la fête, les dames descendirent alors pour aller entendre les vêpres. A la fin de l'office, le roi regagna le château, ordonna de dresser les tables et les chevaliers y prirent place, chacun sur le siège qui lui était réservé, comme ils l'avaient fait le matin. Dès qu'ils se furent installés, un coup de tonnerre déchira le calme revenu avec une violence inouïe : ils crurent que les murs de la salle allaient s'effondrer. Un rayon de soleil le suivit immédiatement qui la rendit vingt fois plus claire qu'avant et ceux qui se trouvaient là se sentirent comme illuminés par la grâce du Saint-Esprit ; ne comprenant pas ce qui leur arrivait, ils se regardèrent les uns les autres, mais sans parvenir à articuler le moindre mot : ils étaient muets. Ils demeurèrent un long moment sans pouvoir parler, ne faisant qu'échanger des regards, comme des animaux privés de parole. C'est alors qu'apparut le Saint Graal, couvert d'un tissu blanc et dont le porteur restait invisible. Il passa par la grand-porte de la salle qui fut aussitôt remplie de si bonnes odeurs qu'on y aurait cru répandues toutes les épices du monde. Il traversa la pièce en contournant les sièges et, au fur et à mesure qu'il passait devant les tables, elles se couvraient des mets que chacun des convives désirait manger. Sitôt que tous eurent été servis, le Saint Graal repartit sans que personne puisse dire par où ni ce qu'il était devenu. Les chevaliers, restés jusqu'alors sans voix, retrouvèrent la parole, et ils furent nombreux à remercier Notre-Seigneur de les avoir jugés dignes d'un si grand honneur, en les nourrissant par la grâce de la sainte coupe.[p.16] Mais, parmi tous les assistants, c'est Arthur qui fut le plus rempli de joie et d'allégresse, à l'idée que Dieu lui avait manifesté là plus de bienveillance qu'à aucun autre souverain avant lui.

                 Tous, ses familiers comme les autres, étaient dans la liesse en voyant cette marque de la bonté de Dieu à leur égard : ils se rendaient compte qu'Il ne les avait pas oubliés – et ce fut le sujet de toutes les conversations, aussi longtemps que dura le dîner. Le roi ne fut pas en reste : "Assurément, seigneurs, dit-il à ses voisins de table, nous devons être comblés de joie en voyant le signe éclatant de Son amour que Notre-Seigneur nous a montré : nous rassasier de Sa grâce en ce jour solennel de la Pentecôte ! – Et encore, seigneur, intervient monseigneur Gauvain, il y a quelque chose que vous ne savez pas : c'est que chacun s'est vu servir les mets auxquels il pensait et qu'il avait envie de manger, ce qui ne s'était jamais produit sauf à la cour du roi Pellès. Mais quelque chose nous manque : nous n'avons pas pu voir distinctement cet objet dont un voile nous a dissimulé ce qu'il était réellement. C'est pourquoi je fais le vœu suivant : dès demain, je partirai en quête et je la poursuivrai toute une année, voire plus si c'est nécessaire ; rien ne me fera revenir à la cour, sans en avoir eu une vue plus nette qu'aujourd'hui, si c'est à ma portée et si je suis fondé à y aspirer. Je ne renoncerai qu'en cas d'impossibilité."

                 A ces mots, les compagnons de la Table Ronde se levèrent comme un seul homme et firent le même vœu que Gauvain : ils poursuivraient la quête jusqu'au jour où ils pourraient s'asseoir à la sainte table où, quotidiennement, était servie la savoureuse nourriture à laquelle ils avaient goûté tout à l'heure. Leur engagement plongea le roi dans la tristesse, en ce qu'il témoignait d'une décision irrévocable : "Ah Gauvain ! dit-il à son neveu, [p.17] vous m'avez tué avec votre serment, parce que vous me privez de la plus belle et de la plus fidèle des compagnies dont j'aie jamais joui, celle de la Table Ronde ! Je ne sais au juste quand ils s'en iront, mais ce sera pour ne plus revenir, et nombreux sont ceux qui perdront la vie dans cette quête  dont vous sous-estimez la durée. Oui, ma peine est grande à cette idée. Quel chagrin de les voir me quitter, ceux qui ont été l'objet de toutes mes faveurs et de tous mes bienfaits, eux que j'ai aimés depuis toujours et que je continue d'aimer comme des fils ou des frères ! J'avais pris l'habitude de les voir souvent à mes côtés, de profiter de leur compagnie. Je ne sais pas comment je pourrais me passer d'eux." Arthur n'en dit pas plus, mais se plongea dans de sombres pensées qui lui firent venir les larmes aux yeux, ce dont les convives ne manquèrent pas de s'apercevoir. "Ah ! Gauvain, reprit-il (et sa voix était assez forte pour que toute la salle l'entende), Gauvain, je suis, par votre faute, dans une telle désolation que je n'aurai plus le cœur à la joie tant que je ne serai pas sûr de savoir comment cette quête finira par tourner. J'ai si peur que mes proches n'en reviennent pas. – Au nom de Dieu, seigneur, que dites-vous là ? fait Lancelot. Un homme tel que vous ne doit pas abriter de crainte en son cœur, mais se montrer courageux et faire son devoir en gardant confiance. Consolez-vous en pensant que, même si nous mourions dans cette entreprise, c'est une mort qui serait à notre honneur plus que toute autre. – C'est le profond attachement que j'ai toujours eu pour eux qui me fait parler ainsi ; ma tristesse à les voir partir n'a rien que de naturel. Jamais roi chrétien n'a vu réunis à sa table autant de braves et valeureux que moi en ce jour, ni n'en aura dans l'avenir ; pas même moi, car, lorsqu'ils s'en seront allés, ils ne seront plus jamais tous rassemblés comme ils l'ont été. Voilà surtout ce qui m'afflige." Gauvain ne sut que répondre, car il était conscient [p.18] que le roi était dans le vrai. S'il l'avait osé, il aurait bien voulu revenir sur son vœu ; mais c'était impossible : trop de gens en avaient été les témoins.

                 On fit savoir sans attendre dans tout Kamaalot que c'était le début de la quête du Saint Graal, et que ceux qui devaient y prendre part quitteraient la cour le lendemain. Certains en éprouvèrent plus de tristesse que de joie parce que c'était la prouesse de la Table Ronde qui faisait la redoutable réputation de la maison du roi Arthur. Quand les dames et les demoiselles qui dînaient avec la reine, dans sa chambre, apprirent ce qu'il en était, nombreuses furent celles,  surtout parmi les épouses et les amies des compagnons, qui en conçurent un profond chagrin qu'elles ne cherchèrent pas à dissimuler ; rien que de naturel à cela, puisqu'elles étaient honorées et aimées par des chevaliers dont elles craignaient qu'ils ne perdent la vie au cours de la quête.

                 "Dis-moi" demande la reine à l'écuyer qui était venu apporter la nouvelle et se tenait devant elle, "étais-tu là quand cette quête a été jurée ? – En effet, dame. – Est-ce que monseigneur Gauvain et Lancelot du Lac en sont compagnons ? – Certainement, dame. Monseigneur Gauvain a été le premier à s'y engager par serment, Lancelot du Lac l'a fait ensuite, et tous les autres. La Table Ronde au grand complet y participe." Ces mots lui font si mal, à cause de Lancelot, qu'elle pense en mourir de douleur, et elle ne peut retenir ses larmes. "C'est bien dommage", répond-elle au bout d'un moment, plus désolée que nulle autre, "car beaucoup de vaillants y perdront la vie, puisqu'ils sont si nombreux à l'avoir entreprise. Je ne comprends pas que monseigneur le roi, lui qui est si raisonnable, ne s'y soit pas opposé : l'élite de ses hommes va s'en aller, tout d'un coup et en masse, au point que ceux qui resteront vaudront si peu !" Et elle se prit à pleurer à chaudes larmes,[p.19] ainsi que les dames et demoiselles qui l'entouraient.

                 Toute la cour fut donc mise en émoi par la nouvelle du départ. Lorsqu'on eut enlevé les tables de la grand-salle et de la chambre de la reine, et que dames et chevaliers se retrouvèrent ensemble, les manifestations de chagrin reprirent de plus belle ; dame ou demoiselle, épousée ou amie, chacune déclara à son chevalier qu'elle irait avec lui. Certains, loin de s'y opposer, auraient été très contents de dire oui, sans l'intervention d'un vénérable vieillard, vêtu en religieux, qui arriva alors dans la salle. S'avançant vers le roi, il proclama d'une voix assez forte pour se faire entendre de tous : "Ecoutez-moi, seigneurs chevaliers de la Table Ronde qui avez juré la quête du Saint Graal ! L'ermite Nascien m'envoie vous dire que nul ne doit y emmener dame ou demoiselle sous peine de commettre un péché mortel ; et que nul n'y aille sans d'être d'abord confessé car on ne doit pas s'engager dans un service aussi saint avant de s'être nettoyé et purifié de tous ses péchés mortels et de tout ce qu'on a fait de mal. Dans cette quête, ce ne sont pas des biens matériels qui sont en jeu ; on doit y être à la recherche des plus intimes secrets de Notre-Seigneur et des choses cachées que le Haut Maître dévoilera dans toute leur clarté au bienheureux chevalier qu'Il a choisi, entre ses semblables, pour être Son serviteur, celui à qui Il révèlera les profonds mystères du Saint Graal en lui donnant à contempler ce que les mots des hommes sont impuissants à dire et leurs cœurs à concevoir." Ces propos amenèrent les quêteurs à renoncer à se faire accompagner de leurs épouses ou de leurs amies. Arthur veilla à ce que l'envoyé de Nascien soit bien et richement traité et il lui posa beaucoup de questions sur lui-même qui n'aboutirent qu'à de brèves réponses, car le roi n'était pas le principal souci du vieil homme.

                 Cependant, la reine vint s'asseoir à côté de Galaad et l'interrogea sur ses origines : le pays d'où il vient, la famille dont il est issu. Il répondit en disant ce qu'il savait – et il était assez bien renseigné,[p.20] mais sans parler de son père ; cependant, d'après ce qu'il lui rapporta, elle comprit qu'il était ce fils que Lancelot avait eu de la fille du roi Pellès, comme elle l'avait souvent entendu raconter. Mais comme elle voulait, si possible, l'apprendre de sa bouche, elle lui demanda qui était son père. Il n'en est pas très sûr, déclare-t-il. "Ah ! seigneur, vous ne voulez pas me le dire ! Pourquoi donc ? Dieu m'en soit témoin, il n'est pas homme à vous faire honte ! N'est-il pas le plus beau de tous les chevaliers ? N'est-il pas le descendant de rois et de reines par son père comme par sa mère et son lignage n'est-il pas le plus noble que l'on sache ? Et lui-même n'a-t-il pas eu, jusqu'ici, la réputation d'être le meilleur des chevaliers au monde ? Voilà qui devrait vous assurer de les surpasser tous à votre tour. D'ailleurs, vous êtes son vivant portrait : il faudrait être aussi naïf que distrait pour ne pas s'en rendre compte. – Dame, réplique-t-il aussitôt, embarrassé et honteux, puisque vous le connaissez aussi bien, c'est à vous de le nommer. Si c'est celui que je crois être mon père, j'abonderai dans votre sens ; sinon, vous aurez beau dire, vous ne me convaincrez pas. – Par Dieu, puisque vous ne voulez pas parler, c'est moi qui le ferai. Votre père est monseigneur Lancelot du Lac, le plus beau chevalier, le plus valeureux, le plus aimable de tous ceux de ce temps, celui que l'on désire rencontrer plus que les autres et qu'on aime davantage. Pourquoi le dissimuler à moi et aux autres ? Vous ne pourriez pas avoir été engendré par un meilleur chevalier ou par un homme plus accompli ! – Puisque vous en êtes sûre, dame, à quoi bon vous le dire moi-même ? On le saura assez quand le temps en sera venu."

                 La conversation entre la reine et Galaad se prolongea tard dans la soirée. Quand ce fut l'heure d'aller se coucher, le roi conduisit le jeune homme dans sa propre chambre et il lui donna [p.21] le lit où il avait lui-même l'habitude de dormir, pour faire honneur à sa personne et à sa haute naissance ; puis il alla se coucher ainsi que les autres barons. Arthur passa la nuit en proie aux tristes pensées que lui inspirait son amitié de longue date pour tous ces vaillants qui allaient le quitter et pour un temps qui serait long, il l'imaginait à l'avance. Et encore, s'il avait pu compter sur leur retour, il ne se serait pas autant inquiété, mais il était sûr que bon nombre mourraient dans cette quête, et c'est cela qui le désolait davantage.

                 Jusqu'au matin, les grands barons et les gens de Logres furent mis au supplice par les mêmes réflexions douloureuses. Dès que, par la volonté de Dieu, les ténèbres de la nuit eurent fait place à la clarté du jour, tous les chevaliers qui pensaient avec angoisse à ce qui les attendait se levèrent et s'équipèrent pour partir. Le roi ne quitta son lit qu'un moment plus tard ; quand il se fut préparé, il se rendit dans la chambre que monseigneur Gauvain et Lancelot avaient partagée cette nuit-là, où il les trouva déjà tout habillés et prêts à aller entendre la messe. Arthur qui les aimait comme s'ils avaient été ses propres enfants se hâta vers eux pour les saluer ; et les voyant se lever pour lui souhaiter la bienvenue, il les fit se rasseoir et prit place à côté d'eux. "Ah Gauvain ! Gauvain ! s'exclama-t-il en regardant son neveu, vous m'avez trahi ! Vous venez de faire perdre à ma cour plus que vous ne lui aviez fait gagner. Elle ne retrouvera plus l'honneur que lui valait la présence de ces nobles et vaillants compagnons dont votre initiative l'a privée. Mais c'est surtout à cause de vous deux que je me désole, parce que je vous ai aimés autant qu'un homme peut en aimer d'autres – et cela de longue date, depuis que j'ai vu tout ce qu'il y avait de bon en vous." Arthur n'en dit pas plus,[p.22] mais son visage se couvrit de larmes, au milieu des tristes pensées qui l'accablaient. Le voir en pareil état leur fait plus de peine qu'on ne pourrait dire et leur enleva jusqu'au courage de répondre. Au bout d'un long moment, il retrouva la parole, toujours pour dire sa douleur : "Hélas ! mon Dieu, je n'imaginais pas qu'il me faudrait un jour me séparer de ces compagnons que la Fortune m'avait envoyés !" Puis se tournant vers Lancelot : "Sur la foi et le serment qui nous lie, je vous demande vos conseils et votre aide pour dénouer cette situation. – Que voulez-vous faire, seigneur ? – Ma seule envie c'est, si possible, d'annuler cette quête. – Je l'ai vu jurer par tant de braves, seigneur, que je ne les imagine vraiment pas y renoncer. Ce serait un parjure et le leur demander serait un acte déloyal. – Je sais bien que vous avez raison, mais c'est mon amour pour vous et les autres qui m'amène à parler ainsi. Si ce n'avait pas été chose malséante et honteuse, c'est ce que j'aurais voulu, tant cette séparation va me coûter !"

                 Ils parlèrent ensemble jusqu'à ce qu'il fit grand jour et que le soleil ait séché la rosée. Les barons avaient commencé d'affluer dans la salle. La reine, qui s'était levée elle aussi, vint prévenir son époux : "Seigneur, il y a là des chevaliers, qui vous attendent pour aller à la messe." Arthur se leva, s'essuyant les yeux pour cacher son chagrin. Gauvain et Lancelot réclamèrent leurs armes et, une fois équipés – sauf de leurs écus -, ils descendirent retrouver les autres qui, eux aussi, étaient prêts à partir. Après s'être rendus à l'église et y avoir entendu la messe, ils retournèrent dans la grand-salle où tous ceux qui devaient être compagnons de la quête prirent place côte à côte. "Seigneur, demanda le roi Baudemagus à Arthur,[p.23] puisqu'il n'est plus question de revenir en arrière sur notre décision, je serais d'avis qu'on apporte les reliques pour que ceux qui vont partir en quête puissent prêter dans les formes le serment d'usage. – J'y consens, puisque telle est votre volonté et qu'il ne peut en être autrement." Des clercs allèrent chercher le reliquaire qui servait à la cour en ce cas et on le plaça devant le siège royal. Le souverain s'adressa alors à monseigneur Gauvain. "C'est vous qui avez pris l'initiative de cette quête : avancez-vous et soyez le premier à prêter serment dans les termes qui conviennent. – Sauf votre grâce, intervient Baudemagus, le premier à prêter ce serment, ce sera celui que nous devons considérer comme le maître et le seigneur de cette quête, c'est-à-dire monseigneur Galaad. Quand il aura juré, nous le ferons tous, sans discussion, dans les mêmes termes que lui : voilà ce qu'il faut faire."

                 On appela donc Galaad qui alla s'agenouiller devant le reliquaire et donna sa parole de loyal chevalier qu'il poursuivrait la quête toute une année, et plus si nécessaire, et qu'il ne reviendrait pas à la cour avant de savoir ce qu'était réellement le Saint Graal, si c'était à sa portée. Lancelot prêta ensuite le même serment, puis monseigneur Gauvain, Perceval, Bohort, Lionel et Hélain le Blanc ; tous les compagnons de la Table Ronde leur succédèrent, l'un après l'autre. Quand ce fut fini et que ceux qui avaient dressé la liste des présents les dénombrèrent, ils arrivèrent à cent cinquante – tous des chevaliers dignes de ce nom et parmi lesquels on ne connaissait pas un seul lâche. Après avoir pris quelque nourriture à la prière du roi, ils coiffèrent leurs heaumes ; on fut alors certain qu'ils ne resteraient pas davantage. Cependant, ils recommandèrent encore la reine à Dieu, sans retenir leurs larmes.

                 Lorsqu'elle vit que leur départ [p.24] ne pouvait plus être différé, sa douleur n'aurait pas été plus grande si elle avait eu devant elle, morts, tous ceux qu'elle aimait ; mais comme elle ne voulait pas qu'on se rende compte de la profondeur de son affliction, elle se retira dans sa chambre où elle se laissa tomber sur son lit. Il aurait fallu être complètement insensible pour ne pas avoir pitié d'elle, tant elle faisait peine à voir. Lancelot que son chagrin bouleversait plus que nul au monde l'avait vue s'écarter ; au lieu de se mettre en selle, il la rejoignit dans sa chambre. Dès qu'elle le vit entrer, armé de pied en cap, elle s'écria : "Ah ! Lancelot, vous m'avez trahie ! Je meurs par vous ! Comment pouvez-vous abandonner la maison de monseigneur le roi pour partir dans des pays si lointains que vous n'en reviendrez jamais, sauf par miracle ? – Mais si, dame, je reviendrai, s'il plaît à Dieu, et dans moins longtemps que vous ne pourriez l'imaginer. – Hélas, ce n'est pas ce que mon cœur me dit : il me fait au contraire ressentir toutes les souffrances et les craintes qu'une femme de mon rang ait jamais éprouvées pour un homme. – J'attendrai, pour partir, que vous m'en ayez donné le congé, dame. – Si cela ne dépendait que de moi, je ne vous le donnerais pas. Mais puisqu'il le faut bien, allez en la sainte garde de Celui qui s'est laissé supplicier sur la croix pour sauver les hommes de la mort éternelle ! Qu'Il vous protège partout où vous irez ! – Plaise à Lui de le faire, dame, et qu'Il ait pitié de moi !" Sur ces mots, Lancelot quitte la reine et descend dans la cour : ses compagnons étaient déjà montés à cheval et n'attendaient plus que lui pour partir. Il se met donc lui aussi en selle. Le roi remarque alors que Galaad, qui s'apprêtait à s'en aller comme les autres, n'avait pas d'écu. "Seigneur, il me semble, dit-il en s'approchant de lui, que vous commettez une imprudence en partant sans écu, contrairement à ce que font vos compagnons.[p.25] –  C'est en le prenant ici que je commettrais une faute, seigneur. J'attendrai que l'aventure m'en fournisse un. – En ce cas, à Dieu vat ! Je ne dis plus rien, puisqu'il doit en être ainsi."

                 Chevaliers et barons sortent de la cour à cheval et traversent la ville. A la vue des compagnons partant à la quête du Saint Graal, tous les habitants de Kamaalot sans exception y compris ceux des barons qui devaient rester, du plus modeste au plus puissant, pleuraient à chaudes larmes et montraient le plus grand chagrin du monde. Mais ceux qui partaient, eux, n'en témoignaient aucun regret ; à les regarder, vous auriez au contraire pensé que leur joie était grande – et elle l'était en effet.

                 Quand ils eurent gagné la forêt pour prendre la direction de Château-Vagan, ils firent d'abord halte devant un calvaire. "Seigneur, dit alors monseigneur Gauvain au roi, vous êtes venu assez loin : il faut vous en retourner ; vous ne devez pas nous accompagner davantage. – Le retour me sera plus pénible que l'aller, réplique Arthur car c'est contre mon gré que je vous quitte. Mais je vais le faire, puisqu'il ne peut en être autrement." Gauvain, imité par les autres, enlève son heaume et va embrasser le roi ; puis ils les relacent et se recommandent mutuellement à Dieu en pleurant d'émotion. C'est alors qu'ils se séparent : le roi rentre à Kamaalot et les chevaliers s'enfoncent dans la forêt où ils poursuivent leur chevauchée jusqu'à Château-Vagan.

                 Ce Vagan menait sage et bonne vie après avoir été, en sa jeunesse, un chevalier valeureux. Dès qu'il vit les compagnons entrer dans ses murs, il se dépêcha de faire fermer toutes les portes de l'enceinte [p.26] et déclara que, puisque Dieu lui avait fait l'honneur de les mettre en son pouvoir, il ne les laisserait pas partir avant de les avoir reçus de son mieux. Il les retint donc presque de force, les fit se désarmer et les traita de si belle et luxueuse façon qu'ils se demandaient tous d'où il pouvait tirer autant de richesses.

                 Pendant la soirée, ils délibérèrent sur la conduite qu'ils tiendraient à partir du lendemain et ils tombèrent d'accord pour se séparer et suivre chacun sa route, parce qu'à chevaucher ensemble ils s'entendraient reprocher leur lâcheté. Au matin, dès l'aube, ils se levèrent, prirent leurs armes et allèrent entendre la messe à la chapelle. Après quoi, ils recommandèrent à Dieu le maître de céans, en le remerciant de les avoir accueillis avec autant d'honneur et ils montèrent à cheval. Aussitôt qu'ils furent sortis de Château-Vagan, ils se séparèrent comme ils en avaient décidé et ils s'enfoncèrent dans la forêt, chacun de son côté, recherchant les endroits où elle était la plus touffue et où il n'y avait ni chemin, ni sentier. Au moment de se quitter, tous versèrent des larmes, même ceux qui avaient les cœurs les plus fiers et les plus endurcis.

                 Le conte se tait ici sur eux tous, sauf sur Galaad, parce qu'il avait été à l'origine de la quête.

II
Baudemagus, Mélyant, Galaad

                 Il relate qu'après s'être séparé de ses compagnons, Galaad chevaucha plusieurs jours sans rencontrer d'aventure qui mérite d'être rappelée. Le cinquième jour, comme l'après-midi touchait à sa fin, sa route l'amena droit à une abbaye de moines blancs. Arrivé là, il frappa à la porte ; les frères vinrent ouvrir et, voyant qu'il était un chevalier errant, insistèrent pour qu'il mette pied à terre. L'un d'eux s'occupa de son cheval et un autre le conduisit dans une salle basse [p.27] pour qu'il enlève ses armes. Quand il en fut débarrassé, il vit qu'il y avait déjà là deux des compagnons de la Table Ronde – il s'agissait du roi Baudemagus et d'Yvain le Bâtard. Sitôt qu'ils le reconnurent, ils s'avancèrent vers lui, bras ouverts, pour lui faire fête et lui manifester tout le plaisir que leur causait cette rencontre. Lorsqu'ils lui eurent dit qui ils étaient, ce fut à son tour d'en montrer de la joie et de leur témoigner les égards dus à des compagnons et à des frères.

                 Le soir, après le dîner, ils allèrent faire un tour dans le très beau verger que les moines avaient là et ils s'assirent sous un arbre. Galaad leur demanda quel hasard les avait amenés dans les parages. "Eh bien, ce qui nous a conduits ici, c'est qu'il y a dans cette abbaye, d'après ce qu'on nous a laissé entendre, un écu des plus mystérieux. Si on se le passe au cou et qu'on l'emporte, il vous arrive malheur au bout d'un jour ou deux : vous êtes blessé, mutilé, voire tué. Nous sommes venus voir par nous-mêmes si la rumeur dit vrai. – Je suis décidé à partir avec, demain matin, dit Baudemagus, afin de savoir si l'aventure est conforme à ce qu'on rapporte. – Par Dieu, fait Galaad, si cet écu est comme vous le racontez, c'est en effet quelque chose qui n'est pas naturel. Si vous échouez, je le prendrai ; aussi bien, je n'en ai pas encore. – En ce cas, nous vous le laissons, seigneur, parce que nous sommes sûrs que vous, vous n'échouerez pas. – Je préfère que vous tentiez l'épreuve avant moi pour vérifier si ce qu'on vous a dit est exact." Baudemagus et Yvain acceptèrent. Les frères mirent à la disposition des chevaliers tout ce qui pouvait leur être utile et agréable et ils réservèrent des égards particuliers à Galaad, quand ils eurent entendu ce que les autres rapportaient de lui. Les deux compagnons partagèrent sa chambre, mais on dressa à son usage un magnifique lit d'apparat digne d'un homme comme lui.

                 Le lendemain matin, après qu'ils eurent entendu la messe,[p.28] le roi Baudemagus demanda à l'un des frères où se trouvait cet écu dont on parlait dans tout le pays. "Pourquoi cette question, seigneur ? s'enquit le religieux. – Parce que je souhaite l'emporter avec moi pour me rendre compte de la réalité ou non de ses pouvoirs. – Je vous le déconseille, car je suis persuadé que l'aventure tournera à votre courte honte. – Je veux quand même savoir où il se trouve et à quoi il ressemble." Le frère le fait passer derrière le maître-autel : il y avait là un écu blanc à une croix rouge. "Le voici" dit-il à Baudemagus. Sa vue fait dire aux trois chevaliers que c'est le plus beau et le plus précieux qu'il leur ait jamais été donné de contempler – et il en émanait un parfum aussi capiteux que si on avait répandu sur lui toutes les épices du monde. "Dieu m'en soit témoin, déclare Yvain, voilà bien l'écu que seul le meilleur de tous les chevaliers pourra se passer au cou. Et ce ne sera pas le mien parce qu'assurément je ne suis ni assez valeureux, ni assez exemplaire pour en être digne. – Par Dieu, fait Baudemagus, je vais le prendre, et tant pis pour ce qui m'arrivera !" Il se l'accroche donc au cou pour sortir de l'église, mais avant de monter à cheval, il adresse une prière à Galaad : "Voudriez-vous m'attendre ici, seigneur, jusqu'à ce que je puisse vous raconter la fin de l'aventure ? S'il m'arrivait malheur, j'aimerais que vous le sachiez, parce que je suis persuadé que vous, vous la mènerez à bonne fin sans difficulté. – Je vous attendrai volontiers" acquiesce Galaad. Yvain, pour sa part, décida de rester avec lui jusqu'au moment où on connaîtrait l'issue de l'affaire.

                 Sur ce, Baudemagus se mit en selle et partit, suivi d'un écuyer que les frères avaient chargé de l'accompagner et de rapporter l'écu, s'il en était besoin. Après avoir chevauché deux bonnes lieues, il se trouva [p.29] au fond d'une vallée, à proximité d'un ermitage, où il distingue aussitôt, arrivant à fond de train dans cette direction et galopant droit sur lui, lance couchée, un chevalier en armes blanches. Baudemagus n'attend pas pour le charger à son tour et il brise sur lui sa lance qui vole en éclats. Le Blanc Chevalier, le voyant en difficulté, lui porte un coup si violent que le fer de sa lance s'enfonce à travers le maillage du haubert dans son épaule gauche ; et, poussant la hampe avec toute la fougue et la vigueur dont il était capable, il lui fait mordre la poussière et en profite pour récupérer l'écu : "Seigneur", s'écrie-t-il (l'écuyer lui aussi l'entendit nettement), vous vous êtes conduit comme un sot, et ç'a été une folie de vous passer cet écu au cou ! Personne n'a le droit de l'arborer, sauf le meilleur de tous. Notre-Seigneur m'a donc chargé de vous infliger la punition que mérite votre péché." Puis il s'approche de l'écuyer : "Tiens, va porter cet écu au serviteur de Jésus-Christ, le bon chevalier qui s'appelle Galaad et que tu as laissé à l'abbaye ; préviens-le que le Haut Maître lui envoie dire de le prendre : il le trouvera toujours aussi neuf et solide qu'au premier jour – c'est une bonne raison pour lui de l'apprécier. Et salue-le de ma part dès que tu le verras. – Quel est votre nom, seigneur, pour que je puisse le lui dire ? – Tu n'es pas digne de le savoir, car il n'est pas fait pour l'oreille d'un homme charnel : tu dois donc te résigner à l'ignorer. Contente-toi de faire ce que je t'ai ordonné. – Puisque vous ne voulez pas me dire comment vous vous appelez, seigneur, expliquez-moi, s'il vous plaît, je vous en conjure par l'être qui vous est le plus cher, ce qu'il en est de cet écu, comment il est venu ici [p.30] et pourquoi il a causé tous ces événements qui n'ont rien de naturel, puisqu'il est arrivé malheur à tous ceux qui, en notre temps, l'ont accroché à leur cou. – Ainsi adjuré, je dois te répondre. Mais je ne veux pas parler seulement pour toi. Amène-moi le chevalier à qui tu le porteras." C'est ce qu'il va faire, promet-il. "Mais où pourrons-nous vous retrouver quand nous arriverons ? – Je serai ici même." L'écuyer s'approche alors de Baudemagus et lui demande s'il est sérieusement blessé. "Oui, et si grièvement que je n'en réchapperai pas. – Etes-vous encore en état de chevaucher ?" Il va essayer, dit-il. Malgré son triste état, il se met debout et, soutenu par le jeune homme, marche jusqu'au cheval dont il s'était fait désarçonner et parvient à s'y hisser. L'écuyer monte en croupe afin de l'aider à se maintenir en selle en le tenant contre lui : il pensait que, sans cela, Baudemagus serait tombé, et c'est bien en effet ce qui serait arrivé.

                 C'est en cet équipage qu'ils partirent du lieu du combat, et qu'ils chevauchèrent jusqu'à l'abbaye. Dès qu'on les vit arriver, on s'empressa à leur rencontre, on fit descendre le roi de cheval et on l'emmena dans une chambre où on examina sa plaie dont l'étendue et la profondeur avaient de quoi inquiéter. Galaad demanda à l'un des frères qui s'occupaient du blessé s'il pensait qu'il s'en remettrait, "parce que je trouve que ce serait un bien grand malheur s'il perdait la vie dans cette aventure. – Il faudra que Dieu s'en mêle pour qu'il en réchappe, seigneur. Ce que je peux vous dire, c'est qu'il est très gravement atteint, mais il n'y a pas trop de quoi le plaindre : nous l'avions assez prévenu que cela tournerait mal pour lui s'il emportait cet écu ; il s'est obstiné, malgré nos mises en garde ; maintenant, il peut se rendre compte de sa folie !" Quand les frères eurent fini de prodiguer à Baudemagus leurs soins les plus efficaces, l'écuyer déclara devant tout le monde à Galaad : "Seigneur, le chevalier aux armes blanches [p.31] – celui qui a blessé le roi Baudemagus – vous salue et vous envoie cet écu ; il vous fait savoir, au nom du Haut Maître, qu'il vous revient dorénavant de vous en servir car – ce sont là ses mots – nul à part vous n'est digne de le porter. C'est pour cela qu'il vous l'adresse par mon intermédiaire. Et si vous voulez apprendre l'origine de ces aventures mystérieuses dont il a si souvent été la cause, nous devons aller le trouver : il a promis de nous l'expliquer."

                 L'annonce de cette nouvelle inspire aux frères un grand respect pour Galaad : bénie soit, s'exclament-ils, la bonne fortune qui l'a conduit dans ces parages ! Maintenant, ils sont bien placés pour savoir que les aventures les plus importantes, celles qui sont les plus dangereuses, seront menées à bonne fin. "Monseigneur Galaad, le prie Yvain le Bâtard, passez cet écu à votre cou, puisqu'il a été fait uniquement pour vous, et j'aurai obtenu ce que je voulais : depuis que je l'ai vu, mon plus cher désir a été de connaître le Bon Chevalier qui en deviendrait le maître." Galaad répond qu'il ne manquera pas de le faire, étant donné qu'on le lui a envoyé, mais qu'il veut d'abord qu'on lui apporte ses armes ; aussitôt qu'il en a donné l'ordre, on lui obéit. Une fois équipé, il monte à cheval, suspend l'écu à son cou et se met en route, après avoir recommandé les frères à Dieu. Cependant, Yvain s'était armé lui aussi et mis en selle, dans l'intention de l'accompagner ; mais Galaad déclara que ce n'était pas possible : il irait seul avec l'écuyer. Ils se séparèrent donc et chacun partit de son côté.

                 Tandis qu'Yvain s'enfonçait dans la forêt, les deux autres chevauchèrent jusqu'au lieu où l'écuyer avait vu le Blanc Chevalier la première fois. A l'approche de Galaad, il va au devant de lui et le salue, – salut qui lui est rendu très poliment. Puis ils font connaissance et commencent de parler entre eux, tant et si bien que Galaad en vient à poser des questions sur l'écu qui lui a été envoyé : "J'ai entendu raconter qu'il avait été, en ce pays, à l'origine de beaucoup d'aventures demeurées mystérieuses ; me feriez-vous l'amitié de m'expliquer franchement [p.32] ce qu'il en est ? Comment et pourquoi tout cela s'est-il produit ? Je suis persuadé que vous le savez. – Je le sais, en effet et j'aurai plaisir à vous répondre. Ecoutez bien, voulez-vous ?

                 Alors que quarante-deux années s'étaient écoulées après la Passion de Jésus-Christ, le noble chevalier qui l'avait décloué et descendu de Sa croix, Joseph d'Arimathie, quitta Jérusalem avec une partie des siens sur l'ordre de Notre-Seigneur. Ils aboutirent à Sarraz où régnait Ewalach, un mécréant qui, à ce moment là était en guerre avec son voisin, le puissant roi Tholomer. Comme Ewalach s'apprêtait à marcher sur lui – Tholomer lui avait adressé un ultimatum -, Josephé, le fils de Joseph, le prévint que, s'il partait se battre sans faire plus attention, dans l'état où il se trouvait, il serait mis en déroute, écrasé par un ennemi à qui reviendrait l'honneur de la victoire. 'Mais que me conseillez-vous de faire ? demanda Ewalach. – Ce que je vais vous expliquer.' Il lui exposa alors les articles de foi de la nouvelle religion et ses révélations : l'Evangile, la crucifixion et la résurrection de Notre-Seigneur. Puis il fit apporter un écu sur lequel il apposa une croix taillée dans un tissu de soie : 'Roi Ewalach, je vais te dire comment tu pourras, à l'évidence, avoir la preuve de la puissance et de la vertu du Crucifié. Ce misérable Tholomer l'emportera sur toi durant trois jours et trois nuits au point de te faire craindre la mort. Mais quand tu te verras perdu, découvre la croix et dis : 'Mon Seigneur et mon Dieu, par Votre mort dont je porte le signe, délivrez-moi de ce péril afin que, sain et sauf, je puisse être instruit dans votre foi et la confesser.'

                 Sur ce, Ewalach partit engager les hostilités contre Tholomer. Tout se passa comme Josephé le lui avait annoncé. Quand il se vit [p.33] en danger de perdre la vie, il enleva la housse qui couvrait son écu : on voyait, représenté en son milieu, un homme crucifié et couvert de sang. Ewalach prononça les paroles que Josephé lui avait apprises, ce qui lui valut l'honneur de la victoire : non seulement il échappa aux mains de ses ennemis, mais il l'emporta sur Tholomer et son armée. De retour à Sarraz, il exposa publiquement devant tout le peuple ce que lui avait annoncé Josephé et que les faits avaient avéré, et il parla tant et tant du Crucifié que son beau-frère Séraphe se fit baptiser et prit le nom de Nascien. Pendant la cérémonie, vint à passer un homme à la main coupée qui la tenait dans l'autre. Josephé l'appela pour qu'il s'approche et, dès qu'il eut touché la croix sur l'écu, il fut guéri. Un autre phénomène surnaturel se produisit à cette occasion, puisque la croix alla se fixer sur le bras du mutilé, disparaissant pour toujours de l'écu. A cette vue, Ewalach se fit baptiser et, devenu serviteur de Jésus-Christ sous le nom de Mordrain, il eut désormais Notre-Seigneur en grand amour et en grande révérence. Quant à l'écu, il le fit garder précieusement.

                 Plus tard, après que Josephé et son père eurent quitté Sarraz et qu'ils furent arrivés en Grande-Bretagne, ils y trouvèrent un roi brutal et cruel qui les fit tous deux jeter en prison, en même temps qu'un grand nombre de chrétiens. La nouvelle de l'incarcération de Josephé circula très vite – personne, à l'époque, n'était plus renommé que lui – et parvint jusqu'à la lointaine Sarraz. Aussitôt, Mordrain et son beau-frère rassemblèrent leurs vassaux et leurs hommes et vinrent attaquer son geôlier qu'ils forcèrent à quitter le pays après l'avoir battu à plate couture, ce qui permit à la sainte religion du Christ de se répandre dans tout le royaume. Par amitié pour Josephé, ils renoncèrent tous deux à repartir, préférant rester et le suivre partout où il allait. Lorsqu'il se coucha pour ne plus se relever et que Mordrain comprit qu'il allait quitter ce monde, il lui présenta une requête :[p.34] 'Seigneur, dit-il d'une voix altérée par des larmes d'émotion, puisque vous m'abandonnez, je vais rester seul ici, moi qui avais renoncé pour vous à mon royaume et à ma chère patrie. Au nom de Dieu, puisqu'il vous faut vous en aller, laissez-moi quelque chose que je garderai en souvenir de vous. – C'est entendu, seigneur.'

                 Après avoir longtemps réfléchi il demanda à Mordrain de lui faire apporter l'écu qu'il lui avait donné lors de sa bataille contre Tholomer. 'Rien de plus facile', dit le roi qui ne s'en séparait jamais où qu'il allât. A ce moment, Josephé avait été pris d'un saignement de nez qu'on n'arrivait pas à arrêter ; il se saisit alors de l'écu et y traça, de son propre sang, cette croix que vous voyez figurée ici – et l'écu que vous avez sous les yeux est, soyez-en sûr, celui-là même dont je vous parle. Après avoir dessiné la croix, le mourant déclara à Mordrain : 'Voici l'objet que je vous laisse en souvenir. Vous ne pourrez pas le regarder sans penser à moi puisque vous savez que cette croix est faite de mon sang – et elle restera aussi rouge que si elle venait d'être fraîchement tracée, comme elle l'est aujourd'hui, tant que l'écu durera, ce qui n'est pas peu dire, parce que nul ne pourra se le passer au cou sans avoir à s'en repentir, jusqu'à ce que Galaad, le Bon Chevalier, le dernier descendant de ton beau-frère, en devienne le possesseur. Que personne ne se risque donc à se l'approprier, sauf celui à qui Dieu l'a destiné ! La raison de cette élection, c'est que, de même qu'on aura vu l'écu, plus que tout autre faire des miracles, de la même façon, on verra ce chevalier accomplir des prodiges et mener une vie plus exemplaire que tout autre de ses semblables. – Puisque vous me confiez un si précieux souvenir de vous, dites-moi, s'il vous plaît,[p.35] comment je dois en disposer, parce que je voudrais qu'il soit placé en un lieu où le Bon Chevalier serait sûr de le trouver. – Voici ce que vous ferez : mettez-le là où Nascien se fera ensevelir ; le Bon Chevalier y passera quatre jours après avoir été adoubé.'

                 Tout s'est passé comme il l'avait annoncé, puisque vous êtes arrivé à l'abbaye où repose le corps de Nascien quatre jours, en effet, après votre adoubement. Voilà donc pourquoi ceux qui ont eu l'outrecuidance, malgré les mises en garde, de vouloir emporter l'écu qui vous était destiné, l'ont payé si cher."

                 A la fin de ce récit, le chevalier disparut ; Galaad fut incapable de dire par où il était parti, ni ce qu'il était devenu. Quant au jeune homme qui l'accompagnait, bouleversé, il descendit de cheval et se jeta à ses pieds, en le suppliant, pour l'amour de Celui dont il portait le signe sur son écu, de lui permettre de le servir comme écuyer, avant de le faire chevalier. – Bien sûr, si je ne voulais pas être seul, je ne te refuserais pas. – Au moins, seigneur, je vous en prie, adoubez-moi : je vous assure qu'avec l'aide de Dieu je me comporterai en chevalier digne de ce nom." Les larmes du garçon attendrirent Galaad qui accepta. "Retournez donc là d'où nous venons, seigneur : je m'y procurerai des armes et un cheval. Et ce n'est pas seulement pour moi que vous devez le faire ; mais cette abbaye est le lieu d'une aventure dont personne ne peut venir à bout : je suis sûr que vous, vous y arriverez. – Je la tenterai volontiers", acquiesce-t-il.

                 Quand les frères le virent de retour, ils lui réservèrent un chaleureux accueil et demandèrent à l'écuyer pourquoi il était revenu. "Pour me faire chevalier", dit-il, ce qui leur fut un grand sujet de joie.[p.36] Le Bon Chevalier, lui, s'enquit de l'aventure. "Savez-vous en quoi elle consiste ?" l'interrogent-ils. – Non. – Eh bien, d'une des tombes de notre cimetière sortent des cris qui laissent paralysé pour un long moment quiconque les entend. – Connaissez-vous celui qui les profère ? – D'après nous, ce ne peut être que le démon. – Conduisez-moi jusque là : je voudrais en être sûr. – Alors, suivez-nous." Ils l'emmenèrent derrière le chevet de l'église, tout armé, sauf de son heaume. "Vous voyez ce grand arbre, fait un des frères, avec une tombe dessous ? – Certes. – Alors, voici ce que vous devez faire : allez soulever cette dalle de pierre et je vous garantis que vous verrez quelque chose de bien mystérieux." Comme Galaad s'approchait, des hurlements de douleur insoutenables retentirent et une voix s'éleva, assez haute pour que tous puissent l'entendre : "Arrête-toi, Galaad, serviteur de Jésus-Christ ! Si tu venais plus près, tu me forcerais à quitter ce lieu où je suis depuis si longtemps !" Impavide, Galaad s'avance vers la tombe et, au moment où il veut empoigner la dalle pour la soulever, il en voit sortir de la fumée, puis des flammes, et enfin une forme hideuse qui avait une apparence humaine. Comprenant qu'il a affaire au démon, il se signe. "Ah ! Galaad, s'écrie alors la voix, sainte créature, il y a tellement d'anges autour de toi que ma force ne peut prévaloir contre la tienne : je t'abandonne la place." A ces mots, il se signe une seconde fois en remerciant Notre-Seigneur et soulève la dalle sous laquelle gisait le corps d'un homme en armes avec, à ses côtés, une épée et tous les objets nécessaires pour un adoubement. "Venez voir ce que j'ai trouvé, dit-il aux frères en les appelant, et dites-moi si je dois faire quelque chose d'autre : j'y suis tout prêt." Ils s'approchent aussitôt et, quand ils voient le corps étendu dans la fosse, ils déclarent [p.37] que non : "D'après nous, ce corps demeurera tranquille ici désormais. – "Au contraire", intervient le vieil homme qui avait expliqué l'aventure à Galaad : il faut l'enlever de ce cimetière et le jeter à l'extérieur parce qu'il y a là une terre bénite et consacrée où le corps d'un méchant homme – un faux chrétien ! – n'a pas le droit de reposer." Il ordonne donc aux serviteurs de l'abbaye de sortir le cadavre de la fosse et de le déplacer hors du cimetière, ce qu'ils font aussitôt. "Seigneur, demande alors Galaad au vénérable vieillard, suis-je vraiment quitte maintenant ? – Oui, parce que cette voix qui a causé tant de mal ne se fera plus jamais entendre. – Et connaissez-vous l'origine de tous ces mystères ? –Très bien, seigneur, et je vous l'expliquerai volontiers. Cela vaut la peine que vous la sachiez, car c'est chose de grande portée."

                 Sur ce, ils sortent du cimetière et rentrent dans les bâtiments de l'abbaye. Galaad dit à l'écuyer qu'il lui faut passer la nuit à veiller, en prières, dans l'église et que, demain, il le fera chevalier, comme cela doit être. C'est là tout ce qu'il souhaite, répond-il, et il se prépare comme on vient de le lui recommander, à recevoir le très saint ordre de chevalerie, objet de tous ses désirs. Cependant, le vieil homme conduit Galaad dans une pièce où il le fait se débarrasser de ses armes avant de l'emmener s'asseoir sur un lit.

                 "Seigneur, commence-t-il, vous m'avez interrogé sur le sens de cette aventure que vous avez menée à bien : ce sera un plaisir pour moi que de vous l'expliquer. Elle comprenait trois difficultés redoutables : la dalle de pierre qui était lourde à soulever ; le cadavre du chevalier qu'il fallait sortir de la fosse ; la voix qui faisait perdre à quiconque l'entendait l'usage de ses membres, et aussi la mémoire et la raison. Or, voici ce que ces trois choses représentent.

                 La dalle qui recouvrait le corps signifie la dureté qui régnait sans partage en ce monde lorsque Notre-Seigneur vint sur terre : même les parents et les enfants [p.38] se détestaient au lieu de s'aimer, ce qui permettait au démon d'emporter leurs âmes en enfer sans autre forme de procès. Quand le Père céleste constata que la haine et la méfiance étaient devenues générales entre les hommes et que partout, au lieu d'avoir foi dans les annonces des prophètes, on reconnaissait de nouveaux dieux, Il envoya Son fils pour transformer et attendrir les cœurs. Lorsque Notre-Seigneur fut descendu sur terre, il les trouva tous si endurcis qu'on aurait pu aussi bien chercher à attendrir des pierres. C'est ce qui lui fit dire, en empruntant les mots du prophète David : 'Je suis seul jusqu'à la mort', c'est-à-dire  'Mon père, tu ne verras qu'une petite partie de ce peuple changer de vie avant que je meure.' Or, l'envoi sur terre du fils par son Père vient de se renouveler : de même qu'autrefois Notre-Seigneur a fait fuir la folie et l'erreur par la révélation et la prédication de la vérité, de même aujourd'hui, Il vous a appelé entre tous les chevaliers et vous a envoyé par le monde afin que vous mettiez fin aux aventures qui l'accablent et que vous en révéliez l'origine. On peut donc rapprocher votre venue et celle de Jésus-Christ bien que, si elles revêtent des aspects comparables, elles n'aient pas la même portée. De même que, longtemps avant Sa naissance, des prophètes avaient annoncé Son avènement et prédit qu'Il délivrerait le peuple des liens de l'Enfer, de même, depuis plus de vingt ans, ermites et saints ont annoncé la vôtre. Tous disaient que les aventures du royaume de Logres ne prendraient pas fin avant que vous ne soyez parmi nous ; nous vous avons attendu depuis lors et voilà que, Dieu merci, vous êtes enfin venu. – Pour ce qui est de la dalle de pierre, me voilà éclairé, dit Galaad ; mais qu'en est-il du cadavre ? – Je vais vous le dire. Il représente le peuple qui, à force de s'endurcir, avait perdu la vue et la vie [p.39] sous le poids des péchés accumulés jour après jour. Cet aveuglement apparut à l'évidence, lors de l'avènement de Jésus-Christ, puisque ceux qui avaient parmi eux le Sauveur et le Roi des Rois le considérèrent comme un pécheur et comme un homme semblable à eux. Ils eurent plus foi en la parole du démon qu'en la sienne, et ils le condamnèrent à mort, écoutant le conseil du diable qui, à force de leur chanter sa chanson aux oreilles, s'était insinué en leurs cœurs. C'est ainsi qu'ils se rendirent coupables de l'œuvre qui leur valut la mort ou l'exil dès que l'empereur Vespasien comprit qui était, en vérité, le prophète qu'ils avaient trahi. Finalement, la recommandation diabolique aboutit à leur anéantissement.

                 Nous devons donc examiner comment ce que nous voyons ici et ce qui s'est passé autrefois correspondent. La dalle de pierre représente la dureté de cœur des Juifs et le cadavre symbolise eux-mêmes et leurs descendants qui étaient tous sous le coup de cette mort spirituelle du péché dont il est si difficile de s'affranchir une fois qu'on y est tombé. Quant à la voix qui sortait de la tombe, elle est préfigurée par cette parole, origine de tant de souffrances, qu'ils dirent au prévôt Pilate : 'Que Son sang retombe sur nous et sur nos enfants !' Cette phrase tourna à leur honte, et leur fit perdre leurs biens et leurs vies. Vous pouvez donc lire, dans les éléments de cette aventure, une façon de reproduire l'avènement et la Passion de Jésus-Christ. Une autre correspondance existe encore : jusqu'à maintenant, lorsque les chevaliers errants s'approchaient de la tombe, le démon qui les connaissait pour ce qu'ils étaient, c'est-à-dire de misérables pécheurs, luxurieux et pleins d'iniquité, les terrorisait par ses hurlements épouvantables au point qu'ils en étaient paralysés. Et ils auraient continué de connaître le même sort, si Dieu ne vous avait envoyé. Mais à peine vous approchiez-vous que le Malin, vous sachant vierge et aussi pur de tout péché qu'un homme peut l'être, n'osa pas vous attendre et vous céda la place, privé de tout son pouvoir par votre présence. Ainsi prit fin l'aventure dans laquelle tant de chevaliers renommés s'étaient en vain lancés. Voilà [p.40] donc ce qu'il en est de cette affaire." Elle est beaucoup plus riche de signification qu'il ne le croyait, déclare Galaad.

                 Il fut, ce soir-là, l'objet de tous les soins des frères. Le lendemain matin, il arma chevalier le jeune homme, en respectant les usages alors en vigueur et, après avoir accompli tous les rites, il lui demanda son nom. "Mélyant, dit-il, et je suis le fils du roi de Danemark. – Puisque vous voilà chevalier, mon ami, et que vous êtes de lignage royal, appliquez-vous à vous comporter de façon à faire honneur à votre titre et à votre lignée : dès le moment où le fils d'un roi a reçu l'ordre de chevalerie, il doit se distinguer par sa valeur entre ceux qui le sont aussi, comme le soleil entre les étoiles." Le jeune homme répond qu'avec l'aide de Dieu, l'honneur de la chevalerie sera sauvegardé de son fait, car ce ne sont pas les obstacles à affronter qui le feront renoncer. Sur ce, Galaad réclame ses armes qu'on lui apporte. "Grâce à vous et à Dieu, seigneur, je suis donc chevalier, fait Mélyant : c'est une si grande joie que j'ai du mal à le dire. Mais vous n'ignorez pas – c'est la coutume – que celui qui a présidé à un adoubement ne doit pas repousser la première demande du nouveau chevalier, pourvu qu'elle soit raisonnable. – C'est exact, dit Galaad, mais pourquoi me le rappeler ? – Parce que j'ai une requête à vous présenter : accordez-moi ce don, je vous en prie : c'est une chose qui n'aura aucune conséquence fâcheuse pour vous. – J'accepte, même si cela devait me coûter. – Soyez-en grandement remercié ! Permettez-moi donc de vous suivre dans cette quête, jusqu'au moment où l'aventure en décidera autrement ; et si, plus tard, elle nous réunit à nouveau, ne me privez pas de votre compagnie pour la donner à quelqu'un d'autre."

                 Mélyant ordonna qu'on lui amène un cheval pour s'en aller avec Galaad et, aussitôt fait, ils partirent ensemble de l'abbaye et poursuivirent leur chevauchée pendant toute la semaine. [p.41] Le mardi suivant, pendant la matinée, ils arrivèrent à proximité d'une croix qui marquait une bifurcation de la route ; quand ils se furent assez approchés, ils purent lire une inscription gravée dans le bois : "Attention, chevalier errant ! Deux chemins s'offrent ici à toi : l'un vers la gauche, l'autre vers la droite. Je t'interdis d'emprunter celui de gauche parce que, pour avoir une chance de le parcourir jusqu'au bout sans mal, il faut être sans peur ni reproche, et si tu t'y risques, tu pourrais bien y perdre la vie." "Au nom de Dieu, noble chevalier, supplie Mélyant après avoir lu, laissez-moi aller par là, pour que je puisse mettre ma force à l'épreuve et apprendre si j'ai assez de courage et de prouesse pour mériter qu'on parle de moi. – Si vous y consentiez, je préférerais y aller moi-même, parce qu'il me semble que je m'en sortirais mieux que vous." Mais Mélyant répéta qu'il tenait à s'y engager et à y être le seul. Ils se séparèrent alors et chacun partit de son côté.

                 Le conte cesse maintenant de parler de Galaad et il rapporte ce qui arriva à Mélyant.

III
Sens de l'aventure de Mélyant
Galaad à la Cité aux Pucelles

                 Selon ce qu'il relate, après avoir quitté Galaad, Mélyant chevaucha jusqu'à une très vieille forêt qu'on mettait deux jours à traverser d'un bout à l'autre. Le lendemain matin, il déboucha dans une riante clairière ; en plein milieu du chemin, il y avait un trône, aussi beau que somptueux, sur lequel était posée une précieuse couronne d'or ; devant, plusieurs tables étaient couvertes de mets fort appétissants. Il regarde tout ce qui s'offre à sa vue, mais il n'a vraiment d'yeux que pour la magnifique couronne : celui qui pourrait l'arborer en public, se dit-il, aurait vraiment de la chance ; décidé à l'emporter, il s'en saisit, se la passe au bras et s'enfonce à nouveau dans la futaie. Il n'était guère allé loin quand, en se retournant, il vit arriver derrière lui un chevalier qui montait un destrier de belle taille. "Posez cette couronne par terre, seigneur, dit-il à Mélyant ;[p.42] elle n'est pas à vous et, sachez-le, vous avez eu tort de la prendre."

                 S'entendant interpeller ainsi, Mélyant fait demi-tour, puisqu'il va devoir se battre. "Mon Seigneur et mon Dieu, prie-t-il en se signant, venez en aide à votre nouveau chevalier !" Au bout de sa charge, l'autre lui porte un si rude coup de lance que la pointe, après avoir traversé écu et haubert, s'enfonce dans les chairs ; pesant sur la hampe, il la fait pénétrer à son tour dans la blessure et désarçonne Mélyant qui tombe à terre, l'arme toujours plantée dans son corps ; enfin, il se penche sur le blessé et récupère la couronne : "Laissez-la, seigneur chevalier, vous n'avez pas le droit de la garder." Et sur ce, il s'en retourne comme il était arrivé, cependant que le blessé reste sur place, incapable de se relever ; se voyant déjà à l'article de la mort, il se reproche de ne pas avoir cru Galaad, ce qui n'a pas tardé à lui coûter cher.

                 Alors qu'il gisait dans ce pitoyable état, il se trouva que le chemin du Bon Chevalier l'amena dans les parages. Voir Mélyant étendu au sol et blessé le peina d'autant plus qu'il le crut d'abord mortellement touché. "Ah Mélyant ! s'exclame-t-il en s'approchant, qui vous a fait cela ? Pensez-vous pouvoir vous en remettre ? – Hélas, seigneur", supplie le blessé qui le reconnaît à sa voix, "au nom de Dieu, ne me laissez pas mourir dans cette forêt ; portez-moi jusqu'à une abbaye où je puisse recevoir les derniers sacrements et faire une bonne mort. – Comment cela ? Vous êtes donc si grièvement blessé ? – Oui", souffle-t-il au plus grand chagrin de Galaad qui lui demande où sont ceux qui l'ont pareillement mis à mal.

                 Le chevalier qui avait blessé Mélyant surgit à l'instant du couvert des arbres : "En garde ! intime-t-il à Galaad, et voyez en moi votre ennemi juré. – Ah ! seigneur, s'exclame Mélyant, c'est lui, mon meurtrier. Pour Dieu, faites attention !" Sans répondre, Galaad lance son destrier sur le chevalier à qui la rapidité de sa charge fait manquer son coup et il lui en porte un assez rude [p.43] pour lui enfoncer sa lance dans l'épaule et pour le renverser en même temps que son cheval – dans sa chute, la lance du blessé se brise. Galaad termine sa course sur son élan et, comme il fait demi-tour pour revenir, il voit arriver un autre chevalier, en armes lui aussi, exigeant à grands cris qu'il lui abandonne le cheval de Mélyant. Le nouvel arrivant, lance à l'horizontale, se jette sur Galaad et la brise sur l'écu de son adversaire, mais sans parvenir à l'ébranler sur sa selle. D'un coup d'épée, Galaad lui tranche le poignet gauche ; se voyant mutilé et craignant pour sa vie, le chevalier prend la fuite. Quant à Galaad, l'estimant assez puni, il ne pense pas à le poursuivre et, sans se préoccuper non plus de celui qu'il avait abattu, il retourne auprès de Mélyant.

                 "De quoi avez-vous besoin ? s'enquiert-il. Je ferai tout mon possible pour vous. – Je voudrais que vous me mettiez en selle devant vous et que vous me conduisiez à l'abbaye qui est près d'ici parce que, si je supportais de chevaucher jusque là, j'y recevrais les meilleurs soins qui, peut-être, me permettraient de guérir. – Je le ferai de grand cœur, mais je crois qu'il vaudrait mieux commencer par vous retirer ce fer. – Ah ! seigneur, je préfère ne pas courir ce risque avant de m'être confessé : et si je mourais ! Transportez-moi plutôt tel que je suis." Galaad le hisse le plus doucement qu'il peut sur son cheval et l'installe devant lui, le soutenant dans ses bras à cause de sa faiblesse. Ils se mirent ainsi en route et parvinrent à gagner l'abbaye.

                 Arrivés à la porte, ils appelèrent : les frères – vraiment, c'étaient de bonnes gens – vinrent leur ouvrir, les firent entrer et portèrent Mélyant avec précaution dans une chambre au calme. Après avoir enlevé son heaume, il demanda qu'on lui apporte le viatique et on accéda à sa prière. Lorsqu'il se fut confessé et qu'il eut imploré, en bon chrétien, le pardon de ses fautes, il reçut la communion. "Maintenant, la mort peut venir, seigneur, dit-il à Galaad, je suis prêt à lui faire face. Vous pouvez essayer de me retirer ce fer." A sa première tentative, il réussit à extraire le tronçon de hampe et la pointe de la lance, [p.44] mais le blessé s'évanouit de douleur. "Y a-t-il, parmi vous, quelqu'un qui sache soigner ce genre de blessure ? s'enquiert le Bon Chevalier. – Oui, seigneur" disent-ils. Ils font venir aussitôt un vieux moine qui, en son temps, avait été chevalier et lui montrent la plaie de Mélyant. Après l'avoir examinée, il déclara qu'il ne lui faudrait pas plus d'un mois pour le remettre sur pied, ce qui fit très plaisir à Galaad qui se désarma à son tour et promit de rester deux jours, le temps de se rendre compte si le blessé était en bonne voie de guérison.

                 Une fois ce délai passé, il demanda à Mélyant comment il se sentait : celui-ci répondit que son état s'améliorait. "En ce cas, je pourrai partir demain. – Ah ! monseigneur, proteste Mélyant qui se désole, vous allez donc me laisser ici, alors que nul au monde plus que moi ne désire votre compagnie, si c'était possible ? – Je ne vous suis plus d'aucune utilité en restant. Et j'ai des choses à faire plus importantes que de me reposer, je dois poursuivre la quête du Graal que j'ai initiée. – Vraiment, elle a commencé ? questionne un des frères. – Oui, dit Galaad, et nous en sommes tous deux compagnons. – Alors, seigneur chevalier, si vous avez eu le malheur de vous faire blesser, déclare le religieux à l'adresse de Mélyant, c'est en punition de vos péchés. Et si vous me racontiez ce que vous avez fait depuis le début, je vous expliquerais quelle faute vous a valu ce châtiment."

                 Mélyant expose donc comment Galaad l'a fait chevalier, l'inscription sur la croix qui interdisait de prendre le chemin de gauche et qu'il a cependant emprunté, et tout ce qui lui était arrivé ensuite. Le religieux, qui était un pieux et savant homme, confirma ce qu'il avait d'abord dit : "En vérité, ce sont là des aventures du Saint Graal, seigneur chevalier : tout ce que vous m'avez relaté revêt une grande portée. Voici ce qu'on peut en dire.

                 Avant votre adoubement, vous vous êtes confessé ; quand vous avez accédé à l'ordre de chevalerie, vous vous étiez donc soigneusement lavé [p.45] de tous les péchés et impuretés dont vous vous sentiez souillé : c'est ce que vous deviez faire avant de vous mettre à la quête du Saint Graal. Mais cela n'était pas du goût du diable qui réfléchit à la façon dont il pourrait vous attaquer à la première occasion. Ce qu'il fit en effet, je vais vous expliquer à quel moment. Après avoir quitté l'abbaye où vous avez été adoubé, vous vous êtes tout de suite trouvé face au signe de la Vraie Croix, celui auquel un chevalier doit se fier plus qu'à nul autre. Mieux encore, un message y parlait de deux chemins qui allaient l'un à gauche, l'autre à droite. Par celui de droite, il faut entendre la voie de Jésus-Christ, cette voie de piété sur laquelle sont engagés, corps et âmes, les chevaliers de Notre-Seigneur qui la suivent jour et nuit. Celui de gauche, c'est la voie des pécheurs où l'on s'expose à de grands dangers quand on la suit. Et, comme elle était plus dangereuse que la première, le message recommandait de ne pas la prendre à moins d'être le plus valeureux de tous, c'est-à-dire si solidement ancré dans l'amour de Notre-Seigneur qu'on ne risque pas de tomber dans le péché. L'inscription t'a paru une énigme : à quoi faisait-elle allusion ? Et c'est alors que le Malin t'a décoché un de ses traits. Tu veux savoir lequel ? Il s'agit de l'orgueil : tu t'es en effet imaginé que ta prouesse te permettrait de t'en tirer. Tu t'es donc laissé égarer parce que tu n'as pas compris le sens de l'avertissement : il parlait de chevalerie spirituelle et toi tu songeais à celle qui se pratique ici-bas. C'est ainsi que tu as conçu des pensées d'orgueil et que tu as commis un péché mortel.

                 Quand tu as quitté Galaad, le démon, qui s'était rendu compte de ta faiblesse, t'a suivi en se disant qu'il ne serait pas parvenu à ses fins tant que, de péché en péché, il ne t'aurait pas fait tomber en enfer. Il a donc fait miroiter à tes yeux une couronne d'or pour qu'à sa vue tu commettes, après le péché d'orgueil, celui de convoitise, c'est-à-dire, deux péchés mortels. Dès qu'il eut constaté que tu avais succombé à la tentation et que tu emportais la couronne, [p.46] il se servit d'un chevalier, un pécheur qui était un de ses suppôts et à qui il inspira le désir de te nuire et de te tuer. C'est pourquoi cet homme t'a attaqué à la lance, mais ton signe de croix t'a protégé. Cependant, Notre-Seigneur t'a donné lieu de craindre pour ta vie pour te punir d'avoir abandonné Son service et aussi pour que, une autre fois, tu aies plus foi en Son aide qu'en ta force. Enfin, Il a, très vite, envoyé Galaad, ce saint chevalier, à ton secours contre les deux chevaliers qui représentent tes deux fautes et qui ont été incapables de lui résister parce que lui-même n'avait jamais été en état de péché mortel. Voilà à quoi se résume le sens de vos aventures, à l'un et à l'autre." Elles ont donc une belle et profonde portée, concluent les deux chevaliers qui parlèrent encore longtemps du Saint Graal avec l'homme de Dieu. A force d'insistance, Galaad obtint de Mélyant congé de s'en aller quand il le voudrait et il déclara qu'avec sa permission il le ferait le lendemain. Au matin, après avoir entendu la messe, il s'empressa de s'armer et partit après avoir recommandé le blessé à Dieu.

                 Il passa des jours à chevaucher sans rencontrer d'aventure qui mérite d'être rapportée. Mais, un jour où il était reparti, au matin, de chez un vavasseur qui l'avait hébergé pour la nuit, son chemin l'amena au sommet d'une montagne où s'élevait une vieille chapelle. Il s'y dirigea car il n'aimait pas laisser passer un seul jour sans assister au service divin. Une fois là, il constata que le bâtiment tombait en ruine et qu'il n'y avait pas âme qui vive. Il s'agenouilla cependant et pria Notre-Seigneur de guider ses pas. Une voix se fit alors entendre : "Va tout droit à la Cité aux Pucelles, chevalier errant, et débarrasse-la des mauvaises coutumes qui y règnent."

                 Après avoir remercié Notre-Seigneur pour Son message, il se dépêcha de remonter à cheval et de s'en aller. C'est alors qu'il aperçut, assez loin, dans une vallée au fond de laquelle coulait une impétueuse rivière (c'était la Saverne) un bourg fortifié très bien situé.[p.47] Il se dirigea de ce côté et, comme il approchait, il croisa en chemin un vieil homme pauvrement vêtu qui le salua très poliment. Galaad lui rendit son salut et lui demanda le nom de la cité. "C'est la Cité aux Pucelles, seigneur, un endroit maudit, comme tous ceux qui y habitent ! C'est un lieu où l'on ignore la compassion, le royaume de la cruauté. – Pourquoi dites-vous cela ? – A cause de ce qu'on y fait subir à toutes celles et ceux qui passent par là. Et à ce propos, seigneur, je vous conseillerais vivement de faire demi-tour : à poursuivre plus loin, il ne pourrait que vous en arriver du malheur. – Que Dieu vous garde, mais je m'en voudrais de ne pas aller de l'avant." Et après avoir vérifié qu'il n'y avait rien à reprendre à son équipement, il lance son cheval au galop.

                 Cette fois, ce sont sept jeunes filles chevauchant des montures luxueusement harnachées qui se trouvent sur son passage et le mettent en garde : "Vous avez dépassé les bornes, chevalier !" Ce ne sont pas des bornes, répond-il, qui vont l'arrêter. Il continue donc toujours et rencontre enfin un écuyer qui le prévient : les gens de l'endroit lui interdisent de s'approcher davantage tant qu'ils ne connaîtront pas ses intentions. "Seulement suivre la coutume. – Dans votre propre intérêt, vous feriez mieux de vouloir autre chose : aucun chevalier n'a jamais pu en venir à bout. Mais attendez-moi ici et vous aurez ce que vous êtes venu chercher. – Occupe-toi de mon affaire et dépêche-toi !"

                 Le jeune homme rentre à l'intérieur de l'enceinte d'où Galaad voit, peu après, sortir sept chevaliers – ils étaient tous frères. "En garde, seigneur, font-ils ; sauf la mort, vous n'avez rien à attendre de nous. – Comment ? Vous avez l'intention de combattre tous ensemble contre moi qui suis seul ? – Oui, rétorque l'un d'eux, puisque c'est la coutume." A peine a-t-il fini de parler que Galaad les attaque, lance couchée,[p.48] et désarçonne le premier qui se présente, si brutalement qu'il manque de se briser la nuque dans sa chute. Les autres heurtent de concert son écu sans parvenir à lui faire vider les étriers – mais il s'en faut de peu : la force de leurs lances stoppe l'élan de son cheval qu'ils sont bien près de renverser, et toutes volent en éclats sous le choc, tandis que, de la sienne, Galaad abat trois adversaires. Puis il attaque à l'épée ceux qu'il voit devant lui, cependant qu'ils lui rendent la pareille : c'est une âpre et périlleuse mêlée qui s'engage entre eux, et elle redouble de plus belle quand les cavaliers désarçonnés se sont remis en selle. Mais celui qui était le plus fort de tous les chevaliers réussit finalement à leur faire quitter la place : leurs armures sont impuissantes à les protéger contre le fil de son épée et ne peuvent l'empêcher de les blesser au sang. Sa vigueur et la rapidité de ses mouvements sont telles qu'ils doutent d'avoir affaire à un être humain, car il n'y a pas d'homme au monde qui aurait pu résister à la moitié des efforts qu'il devait soutenir ; et ils s'inquiètent d'autant plus qu'ils ne parviennent même pas à l'ébranler mais qu'il demeure toujours égal à lui-même, aussi frais qu'au début du combat. Et c'est bien ce dont témoigne l'histoire du Saint Graal : jamais on ne vit l'action des armes le fatiguer.

                 La bataille se poursuivit ainsi jusqu'à midi. Mais alors, les sept frères, malgré leur prouesse, se retrouvèrent si épuisés et mis à mal qu'ils n'avaient plus la force de se défendre. Et lui, inlassable, les désarçonnait l'un après l'autre. Se voyant incapables de résister davantage, ils prennent la fuite tandis que Galaad, renonçant à les poursuivre, se dirige vers le pont qui donnait accès à la cité ; un vieil homme, vêtu de l'habit religieux, s'avance à sa rencontre en lui apportant les clefs de la ville : "Prenez ces clefs, seigneur, lui dit-il, et disposez de ce lieu et de ses habitants à votre gré : c'est vous qui êtes, à présent, le maître de la place."

                 [p.49] Après avoir pris les clefs, Galaad pénètre à l'intérieur de l'enceinte ; une telle foule de jeunes filles remplissait les rues qu'il n'aurait pu dire combien elles étaient. "Soyez le bienvenu, seigneur ! s'exclamaient-elles à l'envi. Nous avons attendu si longtemps notre délivrance ! Dieu soit béni de vous avoir conduit ici ! Sinon, nous serions restées à jamais prisonnières de ce lieu de douleur. – Que Dieu vous bénisse, vous aussi !" leur répond-il. Prenant son cheval par la bride, elles l'emmènent en direction du château dans l'intention de le faire se désarmer, malgré ses protestations : selon lui, il était trop tôt pour faire étape. "Que dites-vous là, seigneur ! réplique une des jeunes filles. Si vous vous en allez maintenant, ceux que votre prouesse a fait fuir seront de retour avant la fin de la journée et la méchante coutume qu'ils avaient instaurée depuis si longtemps en ce lieu continuera d'y régner. Toute la peine que vous vous êtes donnée l'aurait donc été pour rien. – Que voulez-vous de moi ? demande-t-il. Je suis prêt à le faire si j'estime que c'est bien. – Nous voulons, explique-t-elle, que vous convoquiez les vavasseurs et les chevaliers des environs (leurs fiefs dépendent de cette seigneurie) et que vous leur fassiez jurer, à eux et à tous ceux d'ici, qu'ils aboliront définitivement la coutume en usage." Galaad accepte. Une fois qu'elles l'ont conduit jusqu'au logis seigneurial, il met pied à terre, enlève son heaume et monte dans la grand-salle. Aussitôt, une demoiselle sort d'une chambre et vient lui tendre un cor d'ivoire richement incrusté de bandes d'or : "Si vous voulez faire venir ceux qui seront désormais vos vassaux, seigneur, vous n'avez qu'à sonner de ce cor : on l'entend à dix lieues. – Voilà qui est bien" dit-il, et il le passe à un chevalier qui se tenait là. Celui-ci l'embouche et le fait retentir si haut que tous les environs en résonnent. Après quoi, toute l'assistance prend place autour de Galaad. "Etes-vous prêtre ?" demande-t-il à celui qui lui avait remis les clefs ; l'homme dit que oui. "Alors, expliquez-moi la coutume du lieu et où [p.50] toutes ces jeunes filles ont été faites prisonnières. – Je ne demande pas mieux.

                 Voilà ce qui s'est passé. Il y a dix ans de cela, les sept chevaliers que vous venez de vaincre sont passés par ici ; le duc Linor – l'homme le plus exemplaire que l'on sût en ce temps – était alors le seigneur du pays ; il leur a donné l'hospitalité mais, après le dîner, une querelle s'est élevée entre les convives et leur hôte à propos d'une de ses filles à qui ils voulaient faire violence. Ils en vinrent aux mains, tant et si bien que le duc fut tué ainsi qu'un de ses fils, et que la demoiselle à l'origine du conflit resta aux mains des frères. Cela fait, ils s'emparèrent du trésor du seigneur, et engagèrent hommes d'armes et chevaliers pour mener la guerre contre les gens du pays qu'ils réussirent à vaincre et dont ils firent leurs vassaux. Ces événements consternèrent la fille de Linor, mais lui inspirèrent cette prédiction : 'Peu nous importe, seigneurs, que vous soyez devenus les maîtres de la place, car si c'est une femme qui est à l'origine de cette seigneurie, c'en est une autre qui vous la fera perdre ; et vous serez, d'autre part, vaincus tous les sept par un seul chevalier.' Humiliés de ces propos, ils déclarèrent que, puisqu'elle le prenait sur ce ton, ils retiendraient prisonnières toutes les demoiselles qui viendraient à passer jusqu'au jour où arriverait ce chevalier qui devait être leur vainqueur. C'est ce qu'ils ont fait depuis lors et c'est pourquoi le nom de "Cité aux pucelles" a été donné à la ville. – Est-ce que la demoiselle qui avait été à l'origine du conflit est encore ici ? interroge Galaad. – Non, seigneur, elle est morte ; mais elle a une sœur cadette qui y vit. – Et comment étaient-elles toutes traitées ? – Fort mal. – Eh bien, les voilà libres, à présent."

                 Vers le milieu de l'après-midi, le château commença de se remplir d'une foule de gens qui avaient appris ce qui s'était passé. Tous firent fête à Galaad en qui ils voyaient leur nouveau seigneur. Celui-ci investit la fille de Linor de la tenure de la ville et des terres qui en dépendaient, et il fit jurer à tous les chevaliers du pays[p.51], devenus les hommes de la demoiselle, qu'ils cesseraient définitivement de maintenir l'ancienne coutume. Quant aux prisonnières, chacune d'elles s'en retourna dans son pays.

                 Galaad passa le reste de la journée sur place où il reçut tous les honneurs possibles. Le lendemain, on apprit que les sept frères avaient trouvé la mort. "Qui donc les a tués ? s'enquiert le Bon Chevalier. – Hier, après que vous les avez eu mis en fuite, seigneur, raconte un jeune homme, ils sont tombés sur monseigneur Gauvain et sur son frère Gaheriet ; il y avait aussi monseigneur Yvain. Ils se sont battus et aucun des sept frères n'a survécu." Galaad a du mal à croire à pareille aventure. Il réclame ses armes qu'on lui apporte et, une fois équipé, il s'en va, escorté par les gens de la cité jusqu'au moment où il les invite à s'en retourner, pour qu'il puisse reprendre sa chevauchée solitaire.

                 Le conte n'en dit pas plus sur lui pour le moment ; il revient à monseigneur Gauvain.

IV
Les erreurs de Gauvain à la Cité aux Pucelles

                 Après s'être séparé de ses compagnons, celui-ci chevaucha pendant des jours sans trouver d'aventure qui mérite d'être rapportée ; il finit par arriver à l'abbaye où Galaad avait pris l'écu blanc à la croix rouge et où on lui raconta ses exploits. Gauvain s'enquit de la direction qu'il avait prise et, sitôt renseigné, il partit sur ses traces ; sa chevauchée le fit passer par une autre abbaye, celle où Mélyant, pas encore remis, était toujours alité. Dès qu'il reconnut le neveu du roi, il lui donna des nouvelles de Galaad qui venait de s'en aller le matin même. "Quel malheur, mon Dieu ! fait Gauvain. Décidément, je joue de malchance : j'arrive toujours juste trop tard pour le rattraper. Pourtant, si Dieu me donnait de le retrouver, je ne le quitterais plus, si, du moins, il prenait autant de plaisir à ma compagnie que je ne manquerais pas d'avoir à la sienne."

                 [p.52] Un des frères avait entendu ce qu'il disait. "Ce serait là, seigneur, fait-il remarquer, une compagnie fort mal assortie que celle d'un chevalier digne de ce nom et d'un serviteur infidèle et déloyal. – Pour vous permettre de parler ainsi, il faut que vous me connaissiez bien ? – Beaucoup mieux que vous ne l'imaginez. – En ce cas, seigneur, vous pouvez m'expliquer, s'il vous plaît, en quoi je mérite ce reproche. – Ce n'est pas moi qui vous le dirai, mais vous rencontrerez bientôt quelqu'un qui s'en chargera."

                 Pendant cet échange de propos, arriva un chevalier armé de pied en cap qui descendit de cheval dans la cour ; les frères s'empressèrent de l'aider à se désarmer et le conduisirent dans la même chambre que Gauvain, lequel reconnut, dès qu'il le vit, son frère Gaheriet vers qui il s'avança, bras ouverts, avec de grandes démonstrations de joie. "Est-ce que vous allez bien ? lui demande-t-il. – Grâce à Dieu, oui."

                 Ce soir-là, les moines furent tout à leur service. Le lendemain, dès le jour levé, ils entendirent la messe, déjà en armes mais sans heaume ; puis, après avoir achevé de s'équiper, ils montèrent à cheval et s'en allèrent. Alors qu'il était encore tôt dans la matinée, ils aperçurent monseigneur Yvain qui chevauchait seul sur le même chemin qu'eux : ses armes leur permirent de savoir qui il était et ils lui crièrent de s'arrêter. S'entendant appeler et reconnaissant leurs voix, il se retourna et fit halte. Tout joyeux de l'avoir rencontré, ils l'interrogèrent sur ce qu'il avait fait entre temps. "Rien, répondit-il, pas la moindre aventure qui en vaille la peine. – Eh bien, continuons tous les trois ensemble, propose Gaheriet, jusqu'à ce que Dieu nous en envoie une." Les deux autres en étant tombé d'accord, ils poursuivirent de concert leur chevauchée qui les à proximité de la Cité aux Pucelles,[p.53] le jour même où Galaad l'avait conquise. Or, les sept frères les aperçurent : "Attaquons-les et tuons-les, se dirent-ils entre eux : ce sont des chevaliers errants, et c'en est un qui nous a chassés de nos terres." Ils éperonnèrent aussitôt dans la direction des trois compagnons en leur criant d'avoir à se garder d'eux : "Vous êtes des hommes morts !" A ces mots, ils chargèrent leurs assaillants et la première joute coûta la vie à trois des frères : Gauvain, Gaheriet et Yvain en tuèrent un chacun. Dégainant alors leurs épées, ils se jetèrent sur les quatre autres qui se défendirent de leur mieux ; mais déjà fatigués et éprouvés par la longue et dure mêlée qu'ils avaient soutenue contre Galaad, ils ne pouvaient pas accomplir des exploits. Aussi, leurs adversaires, qui étaient de très braves et valeureux chevaliers, eurent vite fait de les tuer tous ; et laissant les cadavres sur place, ils s'en remirent au hasard pour guider leurs pas.

                 C'est ainsi qu'en prenant un chemin qui continuait tout droit ils s'éloignèrent de la Cité aux Pucelles et perdirent la trace de Galaad. A la fin de l'après-midi, ils se séparèrent et chacun partit de son côté. Monseigneur Gauvain chevaucha jusqu'à un ermitage où il trouva l'ermite en train de chanter les vêpres de Notre-Dame à la chapelle. Il mit pied à terre pour assister à l'office, puis demanda, au nom de la sainte charité, une hospitalité qui lui fut accordée de grand cœur.

                 Pendant la soirée, son hôte lui demanda qui il était ; Gauvain ne chercha pas à le lui dissimuler, et il lui parla aussi de la quête où il s'était engagé. "Vraiment, seigneur, déclara le saint homme à l'énoncé de son nom, j'aimerais – si vous en étiez d'accord – en savoir plus sur vos façons d'être et de vous comporter." Et il prononce le mot de "confession", cite des passages de l'Evangile ; bref, il insiste pour que le chevalier se confesse, promettant en retour de lui prodiguer ses conseils. "Si vous acceptiez de m'expliquer un propos qu'on m'a tenu hier, seigneur,[p.54] je ne vous cacherais rien de moi : je comprends que vous êtes prêtre et je suis convaincu que vous êtes un homme de bien." Le religieux lui promet à nouveau solennellement de l'aider de ses conseils. Plus Gauvain le considère, plus son âge respectable, son air de vertu et de sagesse lui inspirent le désir de se confesser à lui. Il lui avoue donc toutes les fautes dont il se sentait le plus coupable envers Notre-Seigneur, sans oublier de lui répéter la phrase du premier ermite.

                 Lorsque l'homme de Dieu apprit qu'il ne s'était pas confessé depuis quatre ans, il déclara qu'on avait eu raison de le qualifier de "serviteur infidèle et déloyal", "car lorsque vous avez été introduit dans l'ordre de chevalerie, ce n'était par pour que vous deveniez un suppôt du démon, mais afin de servir votre créateur, de défendre l'Eglise et de rendre en l'état à Dieu le trésor qu'Il vous avait confié en garde, c'est-à-dire votre âme. Voilà pourquoi on vous avait adoubé, mais vous avez dévoyé l'usage que vous deviez faire de la chevalerie : vous avez abandonné votre créateur et vous n'avez pas cessé de vous comporter en serviteur du Malin, en menant la vie la plus basse et la plus indigne qui soit d'un chevalier. Il vous connaissait donc bien, en vérité, celui qui vous a appelé 'serviteur infidèle et déloyal'. Certes, un pécheur moins invétéré que vous n'aurait pas tué les sept frères, ni prêté main-forte à leurs meurtriers ; et ils seraient maintenant en train de faire pénitence pour la mauvaise coutume qu'ils avaient si longuement imposée dans la Cité aux Pucelles, ce qui leur aurait permis de se réconcilier avec Dieu. Galaad, le Bon Chevalier, celui dont vous êtes en quête, s'est comporté tout autrement : il les a vaincus, mais il leur a laissé la vie sauve. Quant à cette coutume instaurée par les sept frères consistant à retenir de force toutes les jeunes filles qui passaient par là, sans aucune considération du droit, elle-même revêt une signification d'une grande portée. – Expliquez-la moi, seigneur, pour que je puisse en faire part à la cour quand j'y reviendrai. – Je ne demande pas mieux, dit l'ermite.

                 [p.55] Par la Cité aux Pucelles, tu dois entendre les Enfers ; les jeunes filles représentent les âmes des justes qui y étaient injustement retenues avant la Passion de Jésus-Christ, et les sept frères sont les sept péchés capitaux qui faisaient alors la loi dans un monde d'où l'équité était bannie. Dès que l'âme quittait un corps, qu'elle ait été celle d'un juste ou d'un méchant, elle allait tout droit en enfer où elle y demeurait enfermée comme les jeunes filles dans la cité. Mais lorsque le Père céleste vit que Sa création prenait un si mauvais chemin, Il envoya Son fils sur terre pour délivrer les âmes qui le méritaient – celles que représentaient les vertueuses pucelles. Et de même qu'Il avait envoyé dans le monde ce Fils engendré de toute éternité, de même, Il a fait élection de Galaad comme de Son serviteur et chevalier, pour qu'il fasse sortir de la cité ces jeunes vierges, aussi pures et fraîches que la fleur du lys, qui demeure insensible à la canicule."

                 Ce discours laissa Gauvain muet de surprise, ce qui permit à l'ermite de reprendre : "Ah! Gauvain, Gauvain, si tu voulais renoncer à cette mauvaise vie que tu as si longuement menée, il serait encore temps de te réconcilier avec Notre-Seigneur. L'Ecriture affirme que même le plus grand des pécheurs est assuré d'obtenir la miséricorde de Dieu, pourvu qu'il l'implore du fond du cœur. Le meilleur conseil que j'aie à te donner, c'est de faire pénitence de tes fautes." Cela lui demanderait trop d'efforts, assure-t-il. L'ermite se tait sans insister, conscient qu'il perdrait sa peine à l'exhorter davantage. Le lendemain matin, Gauvain repartit, chevauchant au hasard, tant et si bien qu'il fit la rencontre d'Agloval et de Girflet, le fils de Doon. Après avoir poursuivi leur chemin ensemble pendant quatre jours, ils se séparèrent pour aller chacun de son côté.

                 Le conte cesse maintenant de parler d'eux et revient à Galaad et à Lancelot.

V
Lancelot réprouvé et pénitent

                

                 [p­.56] Après son départ de la Cité aux Pucelles, de longues étapes conduisirent Galaad jusqu'à la Forêt Perdue où un jour, il tomba sur Lancelot et Perceval qui faisaient route ensemble et qui ne le reconnurent pas parce que son écu ne leur était pas familier. Lancelot fut le premier à l'attaquer – et il y eut sa lance brisée en lui portant un coup en pleine poitrine. Galaad, en retour, le frappa si rudement qu'il le renversa pêle-mêle avec son cheval, mais sans le blesser autrement. Sa lance s'étant cassée sous le choc, il dégaina son épée et l'abattit sur le crâne de Perceval avec une telle violence que le heaume et la coiffe du haubert furent entaillés ; si l'arme ne lui avait pas tourné dans la main, ç'aurait été un coup mortel ; tel qu'il était, il suffit cependant à désarçonner le cavalier qui vola au sol, si hébété et assommé par sa brutalité qu'il ne savait même plus s'il faisait jour ou nuit.

                 Cette joute se déroulait devant l'ermitage d'une recluse ; quand elle vit Galaad s'en aller, elle le salua en ces termes : "Que Dieu vous garde ! Si ces deux hommes avaient su, comme moi, qui vous êtes, ils n'auraient certainement pas eu l'audace de s'en prendre à vous." Ces mots lui firent craindre d'être reconnu ; aussi éperonna-t-il immédiatement son cheval pour qu'il force  l'allure. Lorsque Perceval et Lancelot le virent s'éloigner, ils sautèrent en selle, mais comprirent très vite qu'ils n'arriveraient pas à le rattraper. Ils firent donc demi-tour, pleins de dépit et de regret : plutôt mourir sans attendre que de traîner pareillement leur existence, se disaient-ils, et ils s'enfoncèrent dans la Forêt Perdue.

                 Furieux et consterné d'avoir laissé échapper le chevalier, Lancelot interroge Perceval sur ce qu'ils pourront bien y faire. Il ne le sait vraiment pas, répond-il, puisque l'autre [p.57] va trop vite pour eux. "Et vous voyez vous-même que la nuit nous a surpris dans un endroit tel qu'il nous faudrait compter sur le hasard pour en sortir. D'après moi, le mieux serait de regagner le chemin parce que, si nous commençons à nous en éloigner, je crains que nous ne puissions pas le retrouver de si tôt. Faites ce que vous voulez, mais revenir sur nos pas me paraît plus judicieux que de continuer." Lancelot réplique qu'il ne veut pas en entendre parler et qu'il préfère se lancer immédiatement à la poursuite du chevalier à l'écu blanc, parce qu'il ne sera pas satisfait tant qu'il ignorera qui il est. "Vous pouvez patienter jusqu'à demain, objecte Perceval : alors, il fera jour et nous irons tous les deux après lui." Mais Lancelot s'y refuse. "Alors, que Dieu vous soit en aide ! déclare son compagnon. Je n'irai pas plus loin pour aujourd'hui ; je vais retourner voir la recluse : ce qu'elle a dit montre qu'elle doit bien connaître ce chevalier."

                 Ils partirent donc chacun de son côté. Tandis que Perceval se dirigeait vers l'ermitage, Lancelot chevaucha après le chevalier, pénétrant au plus épais de la forêt, sans suivre voie ni sentier, se fiant au seul hasard. Et comme il faisait nuit noire, il était sans repère aucun pour se diriger, ce qui ne l'aidait pas. Cependant, il finit par arriver devant un calvaire, au milieu d'une lande aride, qui marquait le croisement de deux chemins. Quand il se fut approché, il vit, à côté de la croix, un bloc de marbre où il crut deviner une inscription, mais il faisait trop sombre pour qu'il puisse la déchiffrer. A quelque distance, il aperçut une très vieille chapelle vers laquelle il se dirigea, pensant y trouver quelqu'un. Une fois là, il met pied à terre, attache son cheval à un chêne et ôte son écu qu'il accroche à une branche d'arbre. Puis il s'avance jusqu'à la chapelle qui tombait en ruines, et va pour y entrer ; mais une grille faite d'épais barreaux de fer serrés les uns contre les autres en interdisait quasiment l'accès.[p.58] En regardant à travers, il distingue un autel couvert d'une luxueuse nappe de soie ainsi que d'autres ornements et devant, un chandelier à six branches où brûlaient autant de cierges qui répandaient une vive clarté. Ce spectacle ne lui donne que plus envie d'entrer pour savoir qui vivait là, car il ne s'attendait pas à découvrir des objets aussi précieux dans un endroit à l'écart de tout. Il examine donc les barreaux, mais constate qu'il n'a pas la place de se glisser entre eux et qu'il doit, à son grand regret, renoncer à essayer. Laissant la chapelle derrière lui, il revient auprès de son cheval à qui il ôte selle et mors pour le laisser paître ; puis il enlève son heaume qu'il pose à terre, avec son écu sur lequel il s'allonge au pied du calvaire et ne tarde pas à somnoler, tant il était fatigué ; cependant, la pensée du Bon Chevalier à l'écu blanc ne l'abandonnait pas.

                 Il était dans cet état depuis un long moment quand il vit arriver, porté sur un brancard attelé à deux palefrois, un chevalier qui poussait des gémissements à fendre l'âme. Arrivé à la hauteur de Lancelot, il le regarda, mais sans mot dire, persuadé qu'il dormait profondément. Lancelot, lui non plus, ne dit rien, plongé en fait dans un demi-sommeil : ni vraiment réveillé, ni vraiment en train de dormir. Le chevalier au brancard s'arrêta au pied du calvaire, se répandant en lamentations de douleur : "Hélas, mon Dieu, est-ce que je souffrirai toujours autant ? Hélas, mon Dieu, quand se montrera donc la sainte coupe qui fera cesser mon supplice ? Hélas, mon Dieu, est-ce qu'un homme a jamais enduré de telles souffrances en punition d'une faute pourtant légère ?" Longtemps, il continua de se plaindre ainsi, prenant Dieu à témoin de ses peines et de ses maux. Lancelot restait immobile, sans articuler le moindre mot : il était comme paralysé, bien que voyant parfaitement le chevalier et entendant ce qu'il disait.

                 Celui-ci reste un long moment à attendre. Et c'est alors qu'en levant la tête, Lancelot voit apparaître, sortant de la chapelle, le chandelier avec les cierges [p.59] et il le suit du regard  tandis que l'objet se déplace en direction de la croix ; mais ce qui pour lui reste un mystère, c'est qu'il ne distingue pas son porteur. Venait ensuite, posé sur un plateau d'argent, la coupe qu'il avait vue, jadis, chez le roi Pellès, celle-là même qu'on appelait le Saint Graal. Devant cette apparition, le chevalier se laisse glisser à terre du haut de son brancard et supplie, mains jointes : "Mon Seigneur et mon Dieu, qui avez accompli de si grands miracles, en ce pays et ailleurs, par l'intermédiaire de cette sainte coupe, ayez pitié de moi et faites en sorte que les souffrances par lesquelles j'expie ma faute se calment assez pour que je puisse participer à la quête où les autres chevaliers dignes de ce nom se sont engagés." Et se traînant à la force des bras, il rampe jusqu'au bloc de marbre sur lequel le plateau supportant la coupe était venu se poser et, s'y cramponnant des deux mains, il se soulève et parvient à le toucher des lèvres et des paupières. Aussitôt, il ne ressentit plus aucune douleur. "Ah ! mon Dieu, me voilà guéri !" s'écria-t-il et, presque immédiatement, il tomba endormi. La coupe resta là encore un moment puis, avec le chandelier, il rentra dans la chapelle, sans que Lancelot sache au retour plus qu'à l'aller qui avait pu le porter. Cependant, soit excès de fatigue, soit impuissance due à ses péchés, l'apparition du Saint Graal le laissa sans mouvement et il ne donna aucun signe qu'il lui eût accordé de l'importance. Dans la suite de la quête, on lui en fit honte à maintes reprises et il lui en advint bien des mésaventures.

                 Quand le Saint Graal eut regagné la chapelle, le chevalier au brancard se réveilla, embrassa le pied de la croix et se remit debout : il était entièrement remis. Arriva alors un écuyer qui apportait tout un magnifique armement. Il se dirigea vers le chevalier et lui demanda comment les choses avaient tourné. "Par ma foi, bien, Dieu en soit loué ! La sainte coupe est venue me visiter et j'ai été guéri.[p.60] Mais ce qui demeure un mystère pour moi, c'est ce chevalier qui dort là : l'apparition du Graal ne l'a même pas réveillé. – Sans doute ne s'est-il pas confessé de quelque péché, et sa faute doit être si grave que Notre-Seigneur n'a pas voulu qu'il soit témoin de cette belle aventure. – Qui qu'il soit, c'est un malheureux ; et pourtant, j'imagine que ce pourrait être un compagnon de la Table Ronde et qu'il est à la quête du Graal. – Je vous ai apporté vos armes, seigneur, dit alors l'écuyer : elles sont à votre disposition. – C'est là tout ce dont j'avais besoin", dit le chevalier qui endosse le haubert et passe à ses jambes les chausses de fer. Pendant ce temps, l'écuyer va prendre l'épée de Lancelot et son heaume pour les donner à son maître ; puis il harnache son cheval, lui remettant selle et mors. "Mettez-vous en selle, lui dit-il : voilà une bonne monture et une épée qui l'est aussi ; vous en ferez certainement meilleur usage que ce mauvais chevalier qui est là." Son seigneur lui demande comment il a pu juger de la qualité de l'arme : à sa beauté, répond-il ; il l'avait sortie de son fourreau et l'avait trouvée si magnifique qu'elle lui avait fait envie.

                 Il était plus de minuit et il faisait un splendide clair de lune. Quand le chevalier eut fini de s'équiper et qu'il se fut mis en selle sur le cheval de Lancelot, il tendit la main dans la direction de la chapelle et jura qu'avec l'aide de Dieu et de Ses saints il n'interromprait pas sa quête avant d'avoir appris la raison des apparitions fréquentes du Saint Graal au royaume de Logres, qui l'avait apporté en Grande-Bretagne et dans quel but, à moins que quelqu'un ne réussisse à l'apprendre avant lui. "Que Dieu m'aide, fait l'écuyer, vous vous avancez beaucoup. Qu'Il vous donne de l'achever avec honneur et sans y avoir compromis le salut de votre âme, parce qu'assurément votre vie y sera en danger avant longtemps.[p.61] – Si j'y meurs, ce sera un honneur pour moi et pas une honte. C'est un risque que doivent accepter d'y courir tous les chevaliers dignes de ce nom." Sur ce, il s'éloigna du calvaire en compagnie de son écuyer, arborant les armes de Lancelot et chevauchant à l'aventure.

                 Il avait déjà parcouru au moins une demi-lieue quand Lancelot se redressa et s'assit comme quelqu'un de bien réveillé. Il se demanda alors si ce qu'il avait vu était vrai ou non : avait-il réellement contemplé le Saint Graal ou lui était-il apparu en songe, il l'ignorait. Il se mit debout et regarda : le chandelier était devant l'autel, mais il n'y avait pas trace de l'objet de tous ses désirs, le Saint Graal, dont il aimerait tant savoir ce qu'il est, si c'était à sa portée.

                 Après être demeuré un long moment à regarder à travers la grille pour essayer d'apercevoir quelque chose, il entendit une voix l'interpeller : "Lancelot, toi qui es plus dur que la pierre, plus sec que le bois, plus stérile que le figuier, comment as-tu eu l'audace de vouloir entrer en un lieu que le Saint Graal a élu pour demeure ? Va t'en d'ici ! Ta présence a déjà empuanti cet endroit." Cette parole le plonge dans une telle consternation qu'il ne sait que devenir. Il fait aussitôt demi-tour, les larmes aux yeux, poussant des soupirs à fendre l'âme et maudissant l'heure de sa naissance : au point où il en est, il n'y aura plus d'honneur pour lui, il s'en rend compte, puisqu'il a manqué l'occasion qui lui était donnée d'apprendre ce que le Graal était en réalité. Mais les trois expressions se sont imprimées dans sa mémoire de manière ineffaçable et il restera rongé d'inquiétude tant qu'il ne saura pas pourquoi on l'a appelé ainsi. Il retourne jusqu'au calvaire où il ne retrouve ni son heaume, ni son épée, ni son cheval : il comprend aussitôt que ce qu'il a vu était bien réel et n'en ressent que plus de chagrin. "Misère de moi ! s'écrie-t-il. C'est bien la preuve que je suis un pécheur, un homme de mauvaise vie. Ma faiblesse m'a perdu.[p.62] Alors que j'aurais dû progresser, je me suis laissé anéantir par le Malin et il m'a rendu aveugle au point que je suis incapable de voir ce qui vient de Dieu : comment aurait-il pu en être autrement puisque, dès le moment où j'ai été fait chevalier, je n'ai plus cessé de vivre dans les ténèbres du péché mortel, à cause de la luxure et de toutes les iniquités de ce monde auxquelles je me suis adonné plus que nul autre."

                 Il passa la nuit à se lamenter et à s'adresser d'amers reproches. Quand le jour se leva, il n'y avait pas un nuage ; les oiseaux se mirent à chanter dans les arbres et le soleil à briller à travers les branches. La vue du beau temps, le ramage des oiseaux qui lui avait si souvent réjoui le cœur et l'état où il se voyait lui-même, sans armes ni cheval, démuni de tout, lui firent comprendre à l'évidence qu'il avait encouru la colère de Notre-Seigneur. Comment, se disait-il, pourrait-il jamais retrouver quelque joie en ce monde, puisqu'il avait échoué dans ces aventures du Saint Graal sur lesquelles il comptait justement pour lui valoir tous les honneurs en ce monde et cette joie même ? Tout cela le consternait.

                 Après être resté longtemps à se plaindre et à se lamenter en déplorant son malheur, il quitta le calvaire et partit à pied à travers la forêt, sans heaume, ni écu, ni épée. Au lieu de retourner jusqu'à la chapelle où il avait entendu les trois mystérieuses paroles, il emprunta un sentier qui le mena, tôt dans la matinée, au sommet d'une colline où s'élevait un ermitage ; l'ermite venait de revêtir ses habits liturgiques pour célébrer la messe. Toujours en proie à ses tristes pensées, Lancelot entra dans la chapelle, s'agenouilla dans le chœur et battit sa coulpe en implorant la miséricorde de Notre-Seigneur pour tout ce qu'il avait fait de mal sa vie durant. Puis il écouta l'office que l'homme de Dieu chanta avec son clerc. Lorsque le célébrant eut terminé et qu'il eut enlevé ses vêtements sacerdotaux, Lancelot l'appela, et le prenant à part,[p.63] le pria, au nom de Dieu, de l'éclairer de ses conseils.  L'ermite lui demanda qui il était et il lui répondit qu'il appartenait à la maison du roi Arthur et qu'il était un compagnon de la Table Ronde. "En quoi avez-vous besoin de mes conseils ? Souhaitez-vous que je vous entende en confession ? – Oui, seigneur. – Qu'il en soit ainsi, au nom de Dieu !" fait le religieux en le conduisant s'asseoir devant l'autel. "Comment vous appelez-vous ? poursuit-il. – Lancelot du Lac ; je suis le fils du roi Ban de Benoÿc." Lancelot du Lac ? Comment cet homme dont on chante partout les louanges peut-il avoir l'air pareillement accablé de chagrin, se demande l'ermite avec stupéfaction.

                 "Vous devez montrer à Dieu beaucoup de reconnaissance, seigneur, pour vous avoir fait plus beau et plus vaillant que les autres. Votre intelligence et votre mémoire aussi, c'est à Lui que vous les devez ; vous devez donc en faire bon usage, afin qu'Il ne perde pas la dilection dont Il a fait preuve envers vous, et veiller à ce que le démon ne tire en rien profit des dons qu'Il vous a prodigués. Respectez Ses commandements et consacrez-vous à Son service. Ne gaspillez pas les qualités dont Il vous a gratifié en faveur du Malin – son ennemi mortel. Car si, après avoir été plus généreux avec vous qu'avec quiconque, Il devait y perdre, vous seriez fort à blâmer.

                 Ne ressemblez pas au serviteur infidèle dont Il parle dans l'Evangile. Rappelez-vous la parabole (que rapporte un des évangélistes) : un homme riche confia une grande partie de son or à trois de ses serviteurs, un besant à l'un, deux à un second et cinq au troisième. Celui à qui il avait donné les cinq les fit fructifier si bien que, le moment venu de rendre compte de ses gains à son maître, il déclara : 'Seigneur, tu m'avais remis cinq besants : les voici et en voici cinq autres que j'ai gagnés avec. – Tu es un bon et fidèle serviteur, déclara le maître ; entre chez moi : désormais, tu feras partie de ma maison.'[p.64] Puis ce fut le tour de celui qui avait reçu deux besants et qui, lui aussi, en avait gagné deux de plus ; le maître lui fit exactement la même réponse qu'au premier. Mais il se trouva que celui qui n'en avait eu qu'un l'avait enterré ; il n'osa pas se présenter devant son maître et le regarder en face. C'est lui, le mauvais serviteur, l'infidèle, l'hypocrite dont le cœur ne s'est jamais ouvert au feu du Saint Esprit, ce pourquoi il ne peut ni brûler d'amour pour Jésus-Christ, ni communiquer à ceux à qui il annonce la parole de Dieu une ardeur qu'il n'éprouve pas. Car, ainsi que l'affirme l'Ecriture Sainte, 'Celui qui ne brûle pas lui-même ne peut enflammer autrui', c'est-à-dire : 'Si celui qui prêche l'Evangile n'est pas embrasé par le feu du Saint Esprit, ceux qui l'écoutent demeureront eux-mêmes sans chaleur et sans flamme.'

                 Je vous ai rappelé cette parabole à cause de la générosité de Notre-Seigneur à votre égard, si on en juge, comme je le fais, par votre beauté et votre vaillance que l'on voit être sans égales. Mais si vous dévoyez Ses dons en devenant Son ennemi, sachez qu'Il aura vite fait de vous réduire à rien, à moins que vous n'imploriez bientôt Son pardon par une confession véridique, avec un repentir qui vienne du cœur et une conversion de votre vie. En vérité, Il est si miséricordieux et le repentir sincère du pécheur le réjouit tellement plus que sa chute que, si vous Lui criez merci de cette façon, Il vous relèvera en vous donnant plus de force et de vigueur que jamais.

                 – Seigneur, fait Lancelot, l'histoire de ces trois serviteurs et des besants que vous venez de me rappeler m'accable plus que tout. Je suis conscient que, du temps de ma jeunesse, Jésus-Christ avait mis en moi toutes Ses complaisances. Comme Il m'a tant donné et que je lui ai si peu rendu de ce qu'Il m'avait confié, Il portera sur moi le même jugement que sur le serviteur infidèle qui avait enfoui le besant dans le sol – cela aussi, je le sais, puisque, ma vie  durant, j'ai servi Son ennemi [p.65] et je Lui ai fait la guerre en tombant dans le péché. Je me suis tué moi-même, à prendre la voie qui s'ouvre d'abord devant vous, large et facile – celle, justement, du péché. Le Malin m'a montré combien elle était agréable et douce à emprunter, mais il m'a dissimulé la peine éternelle réservée à qui la suivra jusqu'au bout."

                 Ce propos fait monter les larmes aux yeux de l'ermite : "Tous ceux qui persévèrent dans cette voie dont vous parlez, seigneur, encourent la damnation. Mais de même qu'on peut voir un homme quitter le bon chemin parce qu'il s'est endormi et revenir sur ses pas quand il se réveille, de la même façon, le pécheur qui, plongé dans le sommeil du péché mortel, se fourvoie, peut reprendre le bon chemin, c'est-à-dire revenir vers son créateur, le Haut Maître qui ne se lasse pas de proclamer : 'Je suis la voie, la vérité et la vie.'" Il y avait là une croix sur laquelle était représentée l'image du Crucifié. "Vous voyez ce crucifix ?, fait le religieux en le montrant à Lancelot. – Oui, répond-il. – Eh bien, je vous dis, en vérité, que cette figure est représentée les bras ouverts pour signifier l'accueil promis à tous. Notre-Seigneur lui-même a ouvert les siens pour recevoir tous les pécheurs, vous comme les autres, qui ont recours à Lui, et Il ne cesse de leur crier : 'Venez, mais venez donc !' Et puisque Sa miséricorde s'étend à toutes celles et à tous ceux qui reviennent vers Lui, vous pouvez être sûr qu'Il ne vous repoussera pas, si vous vous présentez comme je vous l'ai dit, en lui offrant véridique confession de bouche, sincère repentir du cœur et conversion de vie. Dites-Lui maintenant ce qu'il en est de vous et de votre vie : je vous écouterai et je vous donnerai tous les conseils et toute l'aide que je pourrai."

                 Lancelot hésite : il n'a jamais avoué à personne sa relation avec la reine et il persistera à n'en rien dire sans une exhortation expresse à le faire : son cœur soupire,[p.66] mais sa bouche reste muette. Il aimerait parler, il n'ose pas s'y résoudre, comme un homme qui manque de courage et cède à la crainte. Cependant, l'ermite insiste : qu'il confesse ses péchés et y renonce : sinon, il est perdu ; il lui promet la vie éternelle s'il avoue ses fautes et l'enfer s'il ne veut pas les reconnaître ; enfin, à force de bonnes paroles et d'exemples édifiants, il le convainc de s'ouvrir à lui.

                 "La vérité, seigneur, c'est que je suis en état de péché mortel, à cause d'une dame que j'ai aimée toute ma vie, l'épouse du roi Arthur, la reine Guenièvre. C'est elle qui m'a donné l'or et l'argent et tous les riches présents que j'ai parfois redistribués aux chevaliers nécessiteux ; c'est elle qui m'a fait vivre dans le faste et les honneurs dont je jouis ; c'est pour elle que j'ai accompli ces exploits dont tout le monde parle. C'est elle qui m'a fait passer de la pauvreté à la richesse , du malheur à toutes les félicités de ce monde. Mais je sais que ce péché a irrité Dieu contre moi : Il me l'a suffisamment montré hier soir." Et il lui raconte comment il avait vu le Saint Graal, mais qu'il n'avait pas esquissé le moindre geste pour lui rendre honneur et manifester son amour envers Notre-Seigneur.

                 Après avoir tout dit à l'ermite, Lancelot le pria de l'aider de ses conseils. "Il n'en est point qui puisse vous être utile, si vous ne promettez pas d'abord à Dieu de renoncer définitivement à ce péché. Mais si vous en preniez l'engagement et que vous demandiez pardon pour le passé en montrant un repentir sincère, je pense que Notre-Seigneur accepterait de vous compter à nouveau au nombre de Ses serviteurs et qu'Il vous ouvrirait la porte du paradis où la vie éternelle attend ceux qui y entreront. En revanche, dans la situation où vous êtes actuellement, aucun conseil ne pourrait vous servir ; cela reviendrait à construire une haute tour fortifiée sur des fondations instables : lorsqu'on a longuement travaillé à la maçonnerie, tout l'édifice s'écroule.[p.67] Je perdrais ma peine avec vous si vous n'accueilliez pas mes avis dans un cœur prêt à les recevoir et à les mettre en œuvre. Ce serait comme de semer sur un rocher : les oiseaux emportent les graines et les laissent tomber n'importe où, les empêchant de fructifier. – Pour peu que Dieu me prête vie, seigneur, je ferai tout ce que vous direz. – Ce que je vous demande, c'est la promesse solennelle de ne plus irriter votre créateur en commettant un péché mortel : avec la reine, avec une autre dame ou de quelque faute qu'il s'agisse." Lancelot lui engage sa parole de chevalier.

                 "Maintenant, poursuit l'ermite, dites-moi ce qui vous est arrivé avec le Saint Graal." Il lui raconte la scène et lui répète les trois expressions par lesquelles la voix dans la chapelle l'a désigné, en le comparant à la pierre, au bois et au figuier. "Expliquez-moi, au nom de Dieu, ce que ces mots signifient : jamais je n'ai rien entendu que j'aie plus envie de comprendre. Et comme je suis persuadé que vous, vous savez ce qu'il en est, je vous supplie de m'éclairer." Le religieux se donna tout le temps de réfléchir avant de reprendre la parole : "Il est naturel qu'on ait employé pareilles formules pour s'adresser à vous, des termes difficiles à comprendre et de grande portée. Et puisque vous souhaitez savoir ce qu'ils veulent dire, je vous le dirai de grand cœur.

                 On vous a donc chassé parce que vous étiez 'plus dur que la pierre, plus sec que le bois et plus stérile que le figuier.' Prenons d'abord 'plus dur que la pierre : cela peut paraître difficile à admettre. La dureté fait partie de la nature de la pierre, même s'il y en a de plus dures que d'autres. La pierre désigne donc le pécheur endurci de longue date, dont le cœur ne peut plus être touché ni par le feu, ni par l'eau : le feu y est impuissant [p.68] parce que l'ardeur du Saint Esprit n'a pas sa place dans ce vase souillé, encombré par les péchés qui s'y sont accumulés en tas ; quant à l'eau, c'est-à-dire la parole du Saint Esprit qui est comme une eau douce, comme une pluie bienfaisante, elle n'y a pas non plus de place. Jamais Notre-Seigneur n'ira élire domicile dans un lieu qui abriterait son ennemi. Il veut descendre dans une maison propre, purifiée des souillures et des vices. Le pécheur mérite donc le nom de 'pierre' à cause de la dureté que Dieu trouve en lui. Mais il faut aussi examiner en quoi tu es 'plus' dur que la pierre, c'est-à-dire plus pécheur que tous les autres pécheurs." Après avoir à nouveau réfléchi, il reprend :

                 "Je vais te l'expliquer. Je t'ai rappelé l'histoire de ces trois serviteurs à qui un homme riche remettait des besants pour qu'ils les fassent fructifier. Les deux qui en avaient reçu davantage s'étaient comportés en bons et fidèles serviteurs, sages et prévoyants ; le troisième, celui qui en avait reçu moins, n'avait fait preuve ni de bon sens, ni de loyauté. Demande-toi donc si tu comptes au nombre de ces serviteurs à qui Notre-Seigneur a confié cinq besants pour qu'ils en accroissent le nombre. Selon moi, Il t'a même donné beaucoup plus, car, à considérer tous les chevaliers ici-bas, je crois qu'on ne pourrait pas en trouver un seul qu'Il ait, autant que toi, comblé de Ses grâces. Il t'a donné la beauté sans te la mesurer ; Il t'a donné la raison et l'esprit de discernement pour que tu saches faire la différence entre le bien et le mal ; Il t'a donné courage et prouesse. Et pour finir, Il ne t'a pas ménagé la chance puisque tu as toujours réussi dans tes entreprises. Il t'a octroyé tous ces privilèges pour que tu deviennes Son serviteur et Son chevalier : tu devais accroître en toi  toutes ces qualités, les développer et non pas les laisser se perdre. Et toi, tu as agi comme un serviteur infidèle et déloyal : tu L'as abandonné, tu t'es mis au service de Son ennemi et tu n'as pas cessé de Lui faire la guerre. Tu t'es comporté comme le soldat [p.69] qui trahit celui qui l'a engagé en passant dans l'autre camp dès qu'il a touché sa solde. C'est ainsi que tu as agi avec Notre-Seigneur : aussitôt perçu le magnifique salaire qu'Il t'avait accordé tu L'as quitté pour aller servir Son ennemi de toujours. Et je crois, pour ma part que personne d'aussi bien payé que toi ne se serait jamais conduit de cette façon. Tu peux donc considérer que tu es réellement le plus grand de tous les pécheurs et donc 'plus dur que la pierre'.

                 Mais si on veut, la comparaison avec la pierre peut renvoyer à une autre histoire. Il n'est pas sans exemple qu'on ait vu quelque chose de doux en sortir : c'est ce qui arriva au peuple d'Israël quand, après la traversée de la Mer Rouge, il vécut au désert pendant des années. Comme ils étaient accablés de soif et se lamentaient, Moïse s'approcha d'un rocher – la dureté même, vu son âge ! – en disant, comme si c'était là chose impossible : 'Comment de l'eau pourrait-elle en couler ?' Et aussitôt, l'eau se mit à jaillir à flots, si bien que tous eurent de quoi boire et qu'une fois désaltérés, ils cessèrent de murmurer. On est donc fondé à dire que la pierre n'est pas toujours incompatible avec la douceur, alors que toi, tu n'as jamais été que dureté, ce qui te permet de voir à l'évidence que tu es 'plus dur que la pierre'.

                 – Et maintenant, seigneur, expliquez-moi, pourquoi on m'a dit que j'étais 'plus sec que le bois.' – Compte sur moi pour le faire et sois attentif. Je t'ai montré qu'il n'y a que dureté en toi : il n'y a donc pas la moindre place pour la douceur ni, par conséquent, pour autre chose que la sécheresse qui occupe toute celle qui devait revenir à la douceur. Autrement dit, tu es semblable au tronc pourri et mort, tout sec, au cœur duquel ne subsiste aucune trace de sève. Voilà pourquoi on peut dire que tu es 'plus dur que le pierre et plus sec que le bois.'

                 Il reste à comprendre comment tu es 'plus stérile que le figuier.' Il s'agit de cet arbre dont parle l'Evangile [p.70] à propos de la fête des Rameaux, quand Notre-Seigneur est entré dans Jérusalem monté sur l'ânesse et que les enfants des Hébreux saluaient Sa venue avec ces doux chants que l'Eglise entonne en souvenir chaque année, le jour de Pâques Fleuries. A cette occasion, le plus grand des prophètes, le Haut Maître, Jésus-Christ prêcha dans la ville au milieu d'un auditoire de gens endurcis. A la fin, après s'être toute la journée évertué à parler, Il ne trouva personne nulle part pour Lui donner l'hospitalité, – ce pourquoi il s'en alla. Une fois hors les murs, Il trouva sur son chemin un très beau figuier, qui ne manquait ni de branchages, ni de feuilles, mais sans trace de figues. Notre-Seigneur s'approcha et quand il vit que l'arbre ne portait pas de fruits, Il se mit en colère et le maudit pour sa stérilité. Examine donc si tu n'es pas semblable à ce figuier, voire pire que lui. En effet, Le Haut Maître aurait pu cueillir de ses feuilles s'Il l'avait voulu. Alors que, quand le Saint Graal t'est apparu, il n'a trouvé en toi ni bonne pensée, ni bonne volonté et, de surcroît, ni feuilles, ni fleurs, c'est-à-dire pas de bonnes œuvres : l'impureté et la luxure t'avaient dépouillé des unes comme des autres. Voilà pourquoi on t'a interpellé dans les termes que tu m'as rapportés : 'Lancelot, plus dur que la pierre, plus sec que le bois, plus stérile que le figuier, va-t-en d'ici !'

                 – Assurément, seigneur, vous m'avez clairement expliqué en quoi je mérite d'être qualifié ainsi, puisque la dureté, la sécheresse et la stérilité remplissent tout mon cœur. Mais comme vous m'avez dit qu'il était encore temps pour moi de reprendre le droit chemin, si j'étais décidé à me garder de retomber en état de péché mortel, je m'engage devant Dieu et devant vous à renoncer à la vie que j'ai si longtemps menée : désormais, je respecterai la chasteté [p.71] aussi scrupuleusement que je le pourrai. Mais pour ce qui est de la chevalerie et des armes, je serai incapable de m'en abstenir, tant que j'aurai la force nécessaire pour m'y adonner." L'ermite se réjouit d'entendre Lancelot tenir ces propos : "Si vous renonciez à pécher avec la reine, en vérité, je vous le dis, l'amour de Notre-Seigneur vous serait rendu ; Il aurait pitié de vous, viendrait à votre secours et vous donnerait la force d'accomplir bien des exploits que vos fautes vous interdisent. – Jamais plus je ne pécherai avec la reine, ni avec une autre femme, j'y suis résolu."

                 L'ermite lui impose alors une pénitence telle, à son avis, qu'il pourra s'en acquitter ; puis il lui donne l'absolution, le bénit et l'invite à passer le reste de la journée avec lui. "Je ne pourrais guère faire autrement, dit Lancelot, puisque je n'ai ni écu, ni épée, ni cheval. – J'y aurai pourvu d'ici demain soir : j'ai un frère qui habite tout près et qui est chevalier. Il m'enverra des armes, un cheval et tout ce dont vous avez besoin dès que je le lui aurai demandé. – En ce cas, je resterai de bon cœur", déclare-t-il, à la plus grande joie du religieux qui mit à profit son séjour pour l'exhorter à demeurer fidèle à ses bonnes résolutions. Ses paroles édifiantes augmentèrent le repentir de Lancelot ; il comprenait que, s'il avait dû se défendre par les armes contre une accusation d'adultère à propos de la reine, il aurait pu y perdre la vie et que, du coup, il aurait aussi perdu le salut de son âme. Oui, il se repent de cet amour coupable où il a passé toute sa vie. Il se le reproche et s'en fait honte, se promettant en son cœur de ne plus y retomber.

                 Le conte cesse maintenant de parler de lui et revient à Perceval.

VI
Aventures de Perceval

                

                 Après avoir quitté Lancelot, Perceval fit demi-tour afin de revenir voir la recluse,[p.72] espérant avoir auprès d'elle des renseignements sur le chevalier qui leur avait échappé, mais il fut incapable de trouver un sentier qui l'y ramène tout droit. Il s'efforça cependant d'aller dans la bonne direction et, quand il fut arrivé à la chapelle, il frappa à la lucarne de la cellule que son occupante lui ouvrit aussitôt – elle ne dormait pas. Sortant la tête, elle lui demanda qui il était ; il répondit qu'il appartenait à la maison du roi Arthur et qu'il s'appelait Perceval le Gallois. Entendre ce nom lui fit très plaisir : elle avait beaucoup d'affection pour celui qui le portait, ce qui était bien normal puisqu'il était son neveu. Elle appela ses gens, leur ordonna d'ouvrir la porte au chevalier qui attendait dehors, de lui donner à manger s'il avait faim et de se mettre de leur mieux à son service : "C'est, dit-elle, l'être qui m'est le plus cher au monde." S'empressant d'obéir, ils accueillent le chevalier qu'ils débarrassent de ses armes et lui apportent de quoi souper. "Est-ce que je pourrais parler ce soir à la recluse ? questionne-t-il. – Non, seigneur ; mais demain, après la messe, cela ne devrait pas faire de difficulté." Il se résout à patienter jusque là et va se coucher dans le lit qu'on lui avait préparé ; fatigué et éprouvé comme il était, il ne fit qu'un somme jusqu'au matin.

                 Dès qu'on y vit clair, il se leva et assista à la messe que l'ermite célébra à son intention. Puis il s'arma avant d'aller voir la recluse : "Au nom de Dieu, dame, parlez-moi de ce chevalier qui est passé par ici hier, celui à qui vous avez dit que vous le connaissiez bien : il me tarde de savoir qui il est. – Pourquoi le cherchez-vous ? lui demande-t-elle. – Parce que je ne serai pas satisfait tant que je ne l'aurai pas retrouvé pour me battre avec lui. Après tout ce qu'il m'a fait, j'aurais honte de renoncer. – Que dites-vous là, Perceval ? Vous battre avec lui ? Avez-vous donc envie de mourir comme [p.73] vos frères qui se sont fait tuer à cause de leur outrecuidance ? Si c'est le sort qui vous attend, ce sera un grand malheur et qui laisserait votre famille affaiblie. Et vous, savez-vous ce que vous perdriez à vous mesurer à ce chevalier ? Je vais vous le dire. Je n'ignore pas que la sainte quête du Graal a commencé – plaise à Dieu qu'elle ne dure pas trop longtemps ! – et sans doute en êtes-vous compagnon. Eh bien, à la seule condition que vous renonciez à ce combat, un honneur beaucoup plus grand que vous ne l'imaginez vous y attend. Tout le monde sait qu'à la fin il ne restera que trois chevaliers exemplaires pour se partager la récompense et la gloire au détriment des autres : deux auront gardé leur virginité – il s'agit de ce chevalier que vous cherchez et de vous-même ; le troisième n'aura manqué qu'une fois à la chasteté – c'est Bohort de Gaunes. A vous trois, vous mènerez la quête à bien. Puisque Dieu vous a réservé pareil privilège, il serait regrettable que, d'ici-là, vous mettiez sciemment votre vie en danger. Or, vous la perdrez à coup sûr si vous affrontez ce chevalier, car il est beaucoup plus fort non seulement que vous, mais que quiconque.

                 – D'après ce que vous m'avez dit, dame, il me semble que vous me connaissez. – Bien sûr, et c'est tout naturel puisque nous sommes, vous et moi, neveu et tante. Ne vous méprenez pas, à me voir vivre aussi pauvrement ; autrefois, j'étais reine de la Terre Perdue  – oui, c'était le titre qu'on me donnait – et vous m'avez vue dans un tout autre appareil que maintenant, car peu de femmes au monde étaient plus riches que moi. Et pourtant, jamais je ne me suis complu dans ce luxe comme dans ma pauvreté d'aujourd'hui."

                 Ces propos rappellent des souvenirs à Perceval : de reconnaître sa tante en cette femme l'attendrit aux larmes. S'asseyant à ses pieds, il lui demande des nouvelles de sa mère [p.74] et du reste de sa famille. "Comment, mon cher neveu, vous ignorez ce que votre mère est devenue ? – Complètement, dame. Je ne sais même pas si elle est encore en vie. Je l'ai souvent vue en rêve : elle me disait qu'elle avait plus sujet de se plaindre que de se louer de moi, parce que je l'avais quasiment tuée. – Malheureusement, répond la recluse avec tristesse, il n'y a plus qu'en songe que vous pouvez la voir : elle est morte sitôt après votre départ pour la cour du roi Arthur. – Comment est-ce arrivé ? – La vérité, c'est que votre séparation lui avait causé tant de chagrin que, le jour même, après s'être confessée, elle est morte. – Je n'en avais rien su. Dieu ait pitié de son âme ! Cela me fait beaucoup de peine ; mais puisqu'il en est ainsi, je ne peux que m'y résigner : c'est la fin qui nous attend tous… Et ce chevalier dont je suis en quête, pour Dieu, savez-vous qui il est, d'où il est issu et si c'est celui qui est venu à la cour en armes rouges ? – C'était bien lui ; et ces armes, il lui revenait de les arborer : je vais vous expliquer leur portée et leur sens.

                 Vous n'ignorez pas que, depuis l'avènement de Jésus-Christ, trois tables ont compté dans l'histoire du monde. La première fut celle où Notre-Seigneur mangea à plusieurs reprises avec ses apôtres, celle qui  restaurait les corps et les âmes avec la nourriture du Ciel. Y prirent place les frères qui n'étaient qu'une âme et qu'un corps, ceux dont le prophète David avait écrit dans son livre cette magnifique formule : 'C'est une très bonne chose quand des frères habitent ensemble, réunis dans la même volonté et l'accomplissement de la même œuvre.' Ils furent des agents de paix, de concorde et de patience, et on les vit toujours œuvrer pour le bien de toutes les façons possibles. Cette table eut pour fondateur l'Agneau immaculé qui fut sacrifié pour notre rédemption.

                 Celle qui lui succéda fut établie en souvenir de la première et elle eut une fonction comparable. Ce fut la table du Saint Graal [p.75] où, lorsque l'Evangile fut prêché par chez nous, à l'époque de Joseph d'Arimathie, on a vu se produire de si grands miracles que tous, gens de bien ou non, les gardaient en mémoire. Quand Joseph arriva dans le pays, il amenait beaucoup de monde avec lui : il pouvait bien y avoir quatre mille hommes, dont aucun n'était riche. Une fois débarqués, la crainte de manquer de nourriture, vu leur grand nombre, fit naître un certain découragement parmi eux. Un jour, ils s'engagèrent dans une forêt où ils ne rencontrèrent pas âme qui vive et où ils ne trouvèrent rien à manger, ce qui les plongea dans une grande inquiétude parce que cela ne leur était pas encore arrivé. Ils prirent leur mal en patience pour cette fois et, le lendemain, à force de chercher, ils tombèrent sur une vieille femme qui rapportait du fournil une douzaine de miches de pains qu'ils lui achetèrent. Mais au moment de se les partager, comme ils n'arrivaient pas à se mettre d'accord sur la façon de s'y prendre, loin de montrer de la bonne volonté, ils se mirent en colère. On l'apprit à Joseph et ce qui était en train de se passer l'irrita profondément. Il ordonna qu'on lui apporte les miches, ce qui fut fait ; et ceux qui les avaient achetés vinrent lui rendre compte de la contestation qui s'était élevée à propos du partage. Il invita alors tout le peuple à s'asseoir, comme s'ils étaient à la Cène. Il rompit les pains, les répartit autour de la table et posa au bout le Saint Graal qui, par sa présence, les fit se multiplier, tant et si bien que l'assistance – quatre mille convives ! – eut miraculeusement de quoi manger à satiété. A cette vue, chacun remercia Notre-Seigneur et Lui rendit grâce pour ce secours qui venait à l'évidence de Lui.

                 Au nombre des sièges qui entouraient la table, il y en avait un réservé au pasteur suprême du peuple chrétien que Notre-Seigneur lui-même – comme l'historien le rapporte – avait béni et consacré ; cette charge, Il l'avait confiée à Josephé, le fils de Joseph d'Arimathie,[p.76] et Il lui avait attribué ce siège, interdit à tout autre et que nul n'avait eu l'audace de lui disputer. Ce siège rappelait celui de Notre-Seigneur lors de la Cène quand Il se montra comme le maître et le pasteur de Ses apôtres. De la même façon, Josephé devait servir de guide à tous ceux qui s'asseyaient à la table du Saint Graal : il était leur maître et leur pasteur. Or, quand, au bout de longs voyages en des terres lointaines, il débarqua chez nous avec les siens, il arriva que deux frères qui étaient de ses parents, à force d'avoir sous les yeux le haut degré d'élévation où Notre-Seigneur l'avait placé parce qu'Il l'avait estimé le meilleur de tous, en conçurent de la jalousie. Après en avoir parlé entre eux, ils décidèrent de ne pas reconnaître son autorité : puisqu'ils étaient d'aussi noble lignage que lui, ils refuseraient de se considérer comme ses disciples et de lui donner le titre de "maître". Le lendemain, quand on eut dressé les tables au sommet d'une colline et qu'ils le virent prêt à s'asseoir à la place d'honneur, les deux frères lui disputèrent la préséance et l'un d'eux s'assit sur le siège devant toute l'assemblée. Aussitôt, la terre se fendit miraculeusement et engloutit l'audacieux. Le bruit de ce miracle se répandit très vite dans le pays et il a valu au siège son nom de "Siège redouté" : depuis lors, nul ne s'est plus risqué à y prendre place sauf celui que Notre-Seigneur avait désigné pour l'occuper.

                 Une troisième table succéda à celle du Saint Graal ; ce fut la Table Ronde dont l'instaurateur fut Merlin – et sa forme est riche de sens, puisqu'elle représente rien moins que l'univers : sa rondeur est à l'image de celle de la terre, mais aussi à celle des cercles des planètes et, elle renvoie, au-delà, au ciel des étoiles et des autres corps célestes. C'est pourquoi vous pouvez constater que, de tous les pays chrétiens ou païens où la chevalerie existe, on se rassemble autour d'elle. Et lorsque Dieu accorde à tel et tel chevalier d'en devenir compagnons,[p.77] ils s'en estiment plus comblés que s'ils avaient conquis le monde entier et, du coup, ils quittent père et mère, épouse et enfants. Vous en êtes le vivant exemple puisque, depuis que vous êtes parti de chez votre mère et que vous êtes devenu compagnon de la Table Ronde, vous n'avez jamais eu envie de revenir ; l'affection fraternelle qui est de règle entre tous les membres de la compagnie vous a aussitôt attiré et ne vous a plus laissé repartir.

                 Lorsque Merlin eut présidé à l'établissement de la Table Ronde, il prédit que la vérité du Saint Graal – lequel ne se manifestait plus de son temps – serait révélée par ceux qui en seraient les compagnons. Et comme on lui demandait comment reconnaître ceux qui réussiraient le mieux dans sa quête, il répondit qu'ils seraient trois à aller plus loin que tous les autres. Deux auront gardé leur virginité et le troisième n'aura manqué à la chasteté qu'une fois dans sa vie. L'un des trois surpassera son père en bravoure et par ses exploits autant que le lion l'emporte sur le léopard ; c'est lui en qui on devra voir le maître et le pasteur de tous les compagnons qui ne comprendront pas comment progresser dans la quête du Graal jusqu'au jour où Notre-Seigneur l'enverra parmi eux – et sa venue aura tout l'éclat d'un miracle.  'Eh bien, Merlin, lui fit-on remarquer, puisque ce chevalier sera aussi accompli que tu le dis, tu devrais fabriquer à son intention un siège qui lui soit réservé, où nul sauf lui ne pourrait s'asseoir et qu'on ne confondrait pas avec un autre. – C'est ce que je vais faire', promit-il. Il fabriqua en effet un siège remarquable par sa taille et la façon dont il était travaillé :  une vraie merveille ! Quand il l'eut achevé, il se prit à y poser les lèvres en disant qu'il avait ainsi œuvré par amour pour le Bon Chevalier qui s'y reposerait. 'Qu'en adviendra-t-il dans l'avenir, Merlin ? lui demanda-t-on alors. – Toutes sortes d'aventures prodigieuses puisque, jusqu'à la venue du Bon Chevalier, tous ceux qui s'y assiéront s'y feront tuer ou mutiler. – Mon Dieu, on courra donc un grand risque à y prendre place ? – Assurément, ce sera très dangereux [p.78] et c'est pourquoi ce siège méritera le nom de Siège Périlleux.'

                 Mon cher neveu, conclut la dame, je vous ai expliqué quel plan a inspiré l'instauration de la Table Ronde et pourquoi le Siège Périlleux a été fait, sur lequel bien des chevaliers ont trouvé la mort, parce qu'ils ne méritaient pas de l'occuper. Il me reste à vous dire pourquoi le chevalier dont vous m'avez parlé arborait des armes rouges lors de son arrivée à la cour. Vous vous rappelez que Jésus-Christ a présidé la table de la Cène en tant que maître et pasteur de Ses apôtres ; puis Joseph d'Arimathie a assuré une fonction comparable pour celle du Saint Graal ; il en est de même avec ce chevalier de la Table Ronde. Avant Sa Passion, Notre-Seigneur avait promis à Ses disciples de revenir parmi eux et, bien que plongés dans la tristesse et l'inquiétude, ils restèrent à attendre l'accomplissement de cette promesse. Or, à la Pentecôte, alors qu'ils se trouvaient réunis dans une maison dont toutes les issues étaient fermées, le Saint Esprit descendit sur eux sous forme de feu et leur rendit courage en dissipant leurs doutes. Après quoi, Il les envoya, chacun de son côté, prêcher l'Evangile partout dans le monde et enseigner la parole de Dieu. C'est ainsi que, ce jour-là, Notre-Seigneur se manifesta à Ses disciples. Je considère que la venue parmi vous de ce chevalier en qui vous devez voir votre maître et votre pasteur est comparable. De même que Notre-Seigneur avait revêtu l'apparence du feu, le chevalier s'est présenté en armes rouges, c'est-à-dire de la couleur du feu ; de même que les portes de la maison où se tenaient les disciples étaient fermées lors de l'apparition de Notre-Seigneur, celles de la grand-salle l'étaient avant l'arrivée du chevalier, et il est entré si soudainement qu'aucun de vous, si observateur soit-il, n'a pu dire par où il était passé. De ce jour, a commencé la quête du Saint-Graal qui se poursuivra jusqu'à ce qu'on sache ce qu'il est et pourquoi il a été à l'origine de si nombreuses aventures au royaume de Logres. Si je vous ai expliqué qui est vraiment ce chevalier, c'est afin que vous renonciez à l'affronter : vous devez vous en garder [p.79] d'abord parce que vous êtes son frère dans la chevalerie de la Table Ronde, et aussi parce que vous ne seriez pas de force contre lui.

                 – Vous m'avez ôté toute envie de me battre contre lui, dame. Mais, pour Dieu, dites-moi comment faire pour le retrouver : si j'étais à ses côtés, je ne le quitterais plus, aussi longtemps que je serais capable de le suivre. – Je vais faire de mon mieux pour vous satisfaire. Je ne suis pas capable de vous dire où il est, mais je peux vous donner des indications qui vous permettront de le rejoindre plus vite ; et quand vous y aurez réussi, restez en effet avec lui autant que faire se peut. D'ici, rendez-vous à Château-Got : une cousine germaine à lui y vit et je pense qu'il a dû y faire étape hier soir par amitié pour elle ; si elle sait quelle direction il a prise ensuite, suivez-la sans attendre ; sinon rendez-vous directement à Corbenyc où demeurent le roi Pellès et le roi Mutilé. Si vous ne l'y trouvez pas non plus, on pourra en tout cas vous renseigner sur lui."

                 Perceval et la recluse restèrent à parler du chevalier jusqu'à midi. "Mon cher neveu, lui dit-elle alors, si vous passez la journée avec moi, cela me ferait plaisir : je ne vous ai pas vu depuis si longtemps que votre départ me causera de la peine. – Avec tout ce qui m'attend, dame, demeurer davantage me retarderait ; au nom de Dieu, laissez-moi m'en aller maintenant ! – N'y comptez pas pour aujourd'hui. Mais je vous donnerai volontiers congé demain, dès que vous aurez entendu la messe." Dans ces conditions, il restera, dit-il. Elle le fit aussitôt se désarmer et, quand ses gens eurent dressé la table, ils partagèrent le repas qu'elle avait fait préparer.

                 Durant la soirée, ils continuèrent de parler du chevalier et de beaucoup d'autres sujets.[p.80] "Mon cher neveu, en vient-elle à lui dire, il se trouve que, jusqu'à présent, vous n'avez jamais connu charnellement de femme, et que vous êtes encore vierge et pur ; c'est tant mieux pour vous parce que, si la corruption du péché avait souillé votre corps, vous n'auriez pu compter au nombre des principaux compagnons de la quête : c'est ce qui est arrivé à Lancelot à qui désir charnel et luxure ont tant porté tort, en l'empêchant, de longue date, de mener à bien ce que tous les autres ne sont encore point parvenus à achever. Gardez donc, je vous en prie, votre corps aussi pur qu'il l'était le jour où Notre-Seigneur vous a fait entrer en chevalerie, afin que vous puissiez vous présenter devant le Graal vierge et sans trace de luxure. Assurément, ce sera là une des plus grandes prouesses qu'un chevalier ait jamais accomplie car, de tous ceux de la Table ronde, vous n'êtes que deux à pouvoir en être encore capables : vous et Galaad, le Bon Chevalier dont je vous ai parlé." Plaise à Dieu, répond-il, qu'il se garde jusque là comme il faut.

                 Pendant tout le temps qu'il resta avec elle, sa tante lui prodigua ses conseils et l'exhorta à bien se conduire en le priant surtout d'éviter les fautes contre la pureté, ce qu'il lui promit de faire. Après qu'ils eurent encore longuement parlé du Bon Chevalier et de la cour du roi Arthur, Perceval l'interrogea sur les raisons qui l'avaient poussée à quitter sa terre pour venir vivre dans un lieu aussi écarté. "Dieu m'en soit témoin, c'est la peur de la mort qui m'a amenée ici. Vous savez, n'est-ce-pas, qu'au moment où vous êtes parti à la cour mon mari était en guerre contre le roi Libran. Or, il advint qu'il y fut tué. La crainte me saisit alors – les femmes sont peureuses ! – que son vainqueur ne s'empare de moi et ne me fasse connaître le même sort. Je me suis donc dépêchée de me réfugier, en emportant avec moi tout ce que je pouvais de mes richesses, dans un endroit assez sauvage pour ne pas risquer d'y être retrouvée. J'ai fait construire l'enclos et la maison que vous voyez, j'y ai installé mon chapelain [p.81] et mes gens et j'en ai fait ma demeure ; et je compte y rester, s'il plaît à Dieu, jusqu'à la fin de mes jours pour y vivre et y mourir en servant Notre-Seigneur. – C'est là, ma foi, une aventure comme il en est peu, dit Perceval. Mais dites-moi encore ce qu'est devenu votre fils, Dyabeau. Cela me ferait très plaisir de le savoir. – Ce dont je suis sûre, c'est qu'il est allé se mettre au service d'un roi qui est de vos parents et qui l'a fait chevalier, d'après ce qu'on m'a dit, mais je ne l'ai pas vu depuis deux ans ; il va de tournoi en tournoi, dans toute la Grande-Bretagne et je pense que vous le trouverez à Corbenyc si vous vous y rendez. – Si je n'avais d'autre raison d'y aller, elle me suffirait, tant j'ai envie de devenir son compagnon. – Par Dieu, j'aimerais beaucoup que vous vous rencontriez : vous savoir ensemble me comblerait d'aise."

                 Après avoir passé toute la journée avec sa tante, Perceval partit le lendemain matin, dès qu'il eut entendu la messe et se fut armé. Il chevaucha à travers la forêt, qui était vaste comme il en est peu, sans rencontrer âme qui vive. Comme l'après-midi touchait à sa fin, il entendit, sur sa droite, le son d'une cloche et se dirigea de ce côté, persuadé de trouver là un monastère ou un ermitage. Il arriva en effet très vite en vue d'un couvent, entouré d'une muraille et de profonds fossés. Quand il se fut assez approché, il appela pour qu'on vienne lui ouvrir la porte. La vue de ce cavalier en armes donna aussitôt à penser qu'il s'agissait d'un chevalier errant ; on lui fit donc bon accueil : on s'occupa d'emmener son cheval à l'écurie où on lui apporta une copieuse ration de foin et d'avoine ;  quant à lui, on le débarrassa de ses armes et un des frères l'emmena dans une chambre pour qu'il s'y repose.  Il avait trouvé là si bon  gîte que la matinée était déjà entamée quand il se réveilla ; il se rendit aussitôt à l'église, dans l'abbaye même, pour y entendre la messe.

                 Dans le bas-côté droit, un frère, déjà revêtu des vêtements liturgiques,[p.82] s'apprêtait à la dire. Perceval se dirige donc vers lui dans l'intention d'assister à l'office ; mais quand il veut pénétrer à l'intérieur de la chapelle qui était fermée par une grille de fer, il constate qu'il ne le pourra pas : aucun portillon n'y donnait accès. En prenant son parti, il s'agenouille à l'extérieur ; cependant, il distingue, devant l'autel, un lit somptueusement dressé avec des draps de soie et tout ce qu'il fallait – mais rien que des étoffes blanches. Il l'examine assez pour se rendre compte que quelqu'un y est couché – homme ou femme, il ne sait, car la personne allongée avait le visage couvert d'un fin voile blanc, si bien qu'on ne pouvait pas voir ses traits. Comprenant qu'il perdrait son temps à vouloir s'y essayer, il détourne les yeux et consacre son attention au service que l'officiant avait commencé de célébrer. Juste avant l'élévation, la silhouette étendue sur le lit se redressa et s'assit en découvrant son visage : c'était un vieillard aux cheveux blancs ; il portait une couronne d'or sur la tête et tout le haut de son corps, nu jusqu'au nombril, était, Perceval put le constater, couvert de plaies ; son visage et ses bras n'en étaient pas non plus épargnés. Quand le prêtre présenta le corps de Jésus-Christ à l'adoration de l'assistance, il tendit les mains en s'écriant : "Cher et doux père, n'oubliez pas ma part !" Et il resta assis jusqu'à la fin de la messe, en prières, les mains levées vers son créateur, toujours sa couronne d'or en tête. Perceval garda longtemps ses regards fixés sur lui, frappé par son grand âge – il lui aurait donné plus de trois cents ans ! – et par toutes ces plaies qui, pensait-il, devaient le faire tant souffrir ! C'était là un assez grand mystère pour retenir son attention. Il vit encore qu'à la fin de la messe le prêtre alla donner la communion au vieillard qui ôta alors sa couronne et la fit poser sur l'autel ; puis il se rallongea comme il l'était au début,[p.83] en se couvrant le corps et le visage, cependant que, de son côté, le célébrant enlevait ses vêtements liturgiques.

                 Sur ce, Perceval quitta l'église, retourna dans la chambre où il avait dormi et appela un des frères : "Au nom de Dieu, seigneur, répondez à la question que je vais vous poser : je suis persuadé que vous en êtes capable. – De quoi s'agit-il, chevalier ? Je vous apprendrai volontiers ce que vous désirez savoir, si je le peux et si rien ne me l'interdit. – Eh bien, voici : je reviens d'entendre la messe à l'église et j'y ai vu, à travers la grille d'une chapelle, un vieillard couché dans un lit devant l'autel, une couronne d'or sur la tête ; et quand il s'est assis, je me suis aperçu que son corps était couvert de plaies. A la fin de l'office, le prêtre lui a donné la communion ; après quoi, l'homme a enlevé sa couronne et s'est recouché. Il me semble qu'il y a là quelque chose qui n'est pas ordinaire ; j'aimerais beaucoup comprendre ce dont il s'agit, et c'est pourquoi je vous prie de me l'expliquer. – Je ne demande pas mieux, déclare le religieux.

                 Vous savez évidemment, pour l'avoir entendu rapporter maintes fois, que Joseph d'Arimathie, le pieux et vrai chevalier, fut le premier à être envoyé par le Haut Maître dans ce pays pour y implanter et y faire croître, avec l'aide du créateur, notre sainte religion. Une fois sur place, il fut en butte à la haine et aux persécutions des ennemis de la foi car, en ce temps-là, il n'y avait ici que des païens. Le roi Cruel régnait sur la contrée ; c'était un homme violent, à l'image de son nom : impitoyable et orgueilleux. Lorsqu'il apprit l'arrivée des chrétiens sur ses terres et qu'ils avaient apporté avec eux une précieuse coupe qui – ô prodige ! – les nourrissait presque tous de sa grâce, il prit cela pour une histoire. Mais comme on persistait à lui affirmer [p.84] que c'était la pure vérité, il déclara qu'il ne tarderait pas à savoir ce qu'il en était. Il fit donc appréhender et jeter en prison Josephé, le fils de Joseph ainsi que deux de ses neveux et une centaine de ceux qu'il avait choisis pour être les maîtres et les pasteurs des croyants. Il les garda ainsi quarante jours durant, sans leur envoyer à boire, ni à manger, et il avait sévèrement interdit que personne n'intervienne avant l'expiration de ce délai. Toutefois, ils avaient avec eux la sainte coupe : ils ne craignaient donc pas de manquer de nourriture.

                 Partout où Josephé était passé, on apprit que  Cruel le retenait prisonnier avec un grand nombre d'autres chrétiens, tant et si bien que la nouvelle en parvint jusqu'au roi Mordrain qui résidait à Sarraz, près de Jérusalem : c'était un de ceux que les paroles et les sermons de Josephé avaient convertis. Il en fut d'autant plus chagriné qu'il devait aux conseils de Josephé (et à l'aide de son beau-frère Nascien, qui s'appelait encore Séraphe) de ne pas avoir perdu son royaume dont le roi Tholomer entendait le dépouiller. Aussi, lorsqu'il sut son emprisonnement, décida-t-il de faire tout ce qui était en son pouvoir pour le délivrer. Il se hâta de rassembler autant de troupes qu'il put, prit la mer avec armes et chevaux  et fit la traversée jusqu'ici. Dès qu'il eut débarqué à la tête de ses gens, il fit savoir à Cruel que, s'il ne lui remettait pas Josephé, il s'emparerait de ses terres et l'en chasserait. L'autre se moqua de l'ultimatum, marcha contre lui et les deux armées s'affrontèrent. De par la volonté de Notre-Seigneur, les chrétiens furent vainqueurs et, dans l'autre camp, il n'y eut pas de survivants. Le roi Mordrain (avant son baptême, il avait porté le nom d'Ewalach) s'était si bien distingué au cours de la bataille que tous ses hommes virent là quelque prodige. Après l'avoir désarmé, on constata qu'il avait le corps couvert de plaies : tout autre en serait mort mais, quand on lui demanda comment [p.85] il allait, il répondit qu'il n'avait mal nulle part et qu'il ne se ressentait pas de ses blessures. Il fit sortir Josephé de prison et montra beaucoup de joie de le revoir, à cause de la profonde affection qu'il avait pour lui. Josephé lui ayant demandé ce qui l'avait amené là, il dit qu'il était venu le libérer.

                 Le lendemain, les chrétiens se rassemblèrent devant la table du Saint Graal pour prier. Lorsque Josephé, leur pasteur, eut passé les vêtements réservés à cette cérémonie et qu'il eut commencé la célébration, le roi Mordrain qui désirait depuis longtemps avoir l'occasion de contempler le Graal sans le voile qui le recouvrait habituellement, s'approcha plus qu'il n'aurait dû. Une voix se fit aussitôt entendre : 'Roi, ne va pas plus loin : cela t'est interdit.' Mais son désir était tel qu'il continua d'avancer et vit ce que les mots de l'homme sont impuissants à dire et leurs cœurs à concevoir. Aussitôt, une nuée s'abattit devant lui : il se retrouva plongé dans le noir et incapable de se mouvoir. Devenu aveugle et presque complètement paralysé, il comprit que Notre-Seigneur punissait ainsi sa désobéissance. 'Jésus-Christ, mon Seigneur et mon Dieu, proclama-t-il publiquement, Vous venez de me montrer combien il est insensé de ne pas respecter Vos commandements. Je me soumets du fond du cœur au châtiment que Vous m'avez infligé ; mais accordez-moi, si Vous le voulez bien, en échange de mes services, de ne pas mourir jusqu'au jour où viendra le Bon Chevalier, mon descendant à la neuvième génération, lui qui aura le droit de contempler face à face les mystères du Graal, pour que je puisse le serrer contre moi et l'embrasser !' Dès que Mordrain eut adressé cette requête au Tout-Puissant, la voix se fit à nouveau entendre : 'Sois tranquille, ô roi ! Notre-Seigneur a entendu ta prière et elle sera exaucée : tu ne mourras pas avant que le Bon Chevalier ne soit venu te voir ;[p.86] tu recouvreras alors la vue et tu le verras clairement ; quant à tes plaies, qui ne se refermeront pas jusque là, elles seront guéries.'

                 Tels furent les mots exacts par lesquels la voix annonça à Mordrain qu'après avoir longtemps espéré l'arrivée du chevalier, il serait là pour y assister. Et il me semble que c'est la pure vérité : il y a plus de quatre cents ans que tout cela lui est advenu et, depuis, il est demeuré aveugle et impotent, et ses plaies ne se sont pas cicatrisées, mais maintenant, d'après ce qu'on dit, le chevalier qui doit mener à bien cette aventure est dans les parages et assez de signes me donnent à penser que le roi va retrouver la vue et l'usage de ses membres ; après quoi, il ne lui restera plus longtemps à vivre.

                 Voilà l'histoire du roi Mordrain : tout s'est passé comme je vous l'ai raconté, et c'est lui que vous avez vu tout à l'heure. Depuis quatre cents ans, sa piété ne s'est pas démentie et il a vécu comme un saint ; sa seule nourriture a été l'hostie consacrée que le prêtre nous donne à adorer pendant la messe, c'est-à-dire le corps de Jésus-Christ. Vous avez remarqué qu'à la fin de l'office, le célébrant lui a donné la communion. C'est ainsi que, depuis l'époque de Josephé jusqu'à maintenant, il a espéré la venue de ce chevalier, l'objet de tous ses désirs. C'est ce qu'avait fait Siméon qui attendit celle de Notre-Seigneur jusqu'au jour où Il fut présenté au temple ; le vieillard l'y accueillit et le prit dans ses bras tout à sa joie devant l'accomplissement de la promesse qui lui avait été faite : le Saint Esprit lui avait en effet révélé qu'il ne mourrait pas avant d'avoir vu le Messie. Aussitôt, il entonna le beau cantique dont le prophète David avait déjà écrit les paroles. Tout de même que cet homme appelait de ses vœux l'avènement du Fils de Dieu, le plus grand des prophètes et le souverain Pasteur, de même le roi Mordrain attend la venue de  Galaad, le bon et parfait chevalier. Maintenant que j'ai répondu [p.87] à vos questions, en toute vérité dites-moi, s'il vous plaît, qui vous êtes."

                 Il répond qu'il appartient à la maison du roi Arthur, qu'il est compagnon de la Table Ronde et s'appelle Perceval le Gallois. Quand il apprend son nom, le religieux manifeste beaucoup de joie car il avait souvent entendu parler de lui, et le prie de rester, pour la journée, au monastère : les frères lui feront fête et auront tous les égards pour lui, comme il se doit. Mais il répond que ce qu'il a à faire est trop important pour qu'il puisse s'attarder : il faut qu'il s'en aille. Il réclame donc ses armes et, une fois équipé, il monte à cheval après avoir pris congé et part.

                 Il chevaucha à travers la forêt pendant toute la matinée. A midi, son chemin l'avait amené dans une vallée où il tomba sur une vingtaine d'hommes en armes qui transportaient sur un brancard à chevaux un chevalier qui venait de se faire tuer. "D'où êtes-vous ?" demandent-ils à Perceval. Et comme il répond qu'il appartient à la maison du roi Arthur : "Sus à lui !" s'écrient-ils d'une seule voix. Il s'apprête donc à se défendre de son mieux et charge celui qui arrivait en tête : le coup qu'il lui porte est si rude qu'il n'en faut pas plus pour le faire tomber au sol, son cheval sur lui. Alors qu'il pense poursuivre sur son élan, il en est empêché parce qu'une partie de ses assaillants viennent heurter son écu tandis que les autres lui tuent sa monture. Précipité à terre, il ne pense qu'à se relever et, dégainant son épée, le voilà prêt à poursuivre le combat, en preux qu'il était. Mais ses assaillants se jettent sur lui si brutalement que toute résistance lui devient impossible : ils abattent sur son heaume et sur son écu une nuée de coups qui lui font perdre l'équilibre ; touchant terre d'un genou, il finit par s'effondrer de tout son long. Comme ils continuaient de s'acharner sur lui – ils l'avaient déjà sérieusement blessé et lui avaient arraché son heaume -, ils auraient fini par le tuer sans le chevalier aux armes rouges que l'aventure ramena par là. Voyant un chevalier tout seul, réduit à combattre, à pied, un tel nombre d'adversaires décidés à en finir avec lui, il s'élance sur eux [p.88] au grand galop de son cheval. "Laissez-le !" leur crie-t-il. Lance couchée, il se jette au milieu d'eux et commence par en frapper un si brutalement qu'il lui fait mordre la poussière. Une fois sa lance brisée, il met la main à l'épée et, chargeant en tous sens, frappe ceux qui se trouvent sur son passage avec une force et une adresse si rares qu'il désarçonne tous ceux qu'il atteint. Très vite, la rapidité de ses mouvements et la violence de ses coups découragent même les plus hardis de l'affronter ; ils prennent la fuite, chacun pour soi, et s'égaillent en s'enfonçant dans la forêt ; il n'en reste plus que trois : celui que Perceval avait désarçonné et deux qu'il avait lui-même blessés. Constatant que tous les autres ont disparu et que Perceval n'a plus rien à craindre, il regagne aussitôt le couvert de la forêt, en homme qui voulait surtout éviter d'être suivi.

                 "Seigneur chevalier !" lui crie Perceval de toutes ses forces en le voyant s'en aller si vite, "pour Dieu, attendez un peu ! Le temps de me parler !" Mais le Bon Chevalier, qui n'avait aucune intention de rebrousser chemin, fait comme s'il ne l'entendait pas et force l'allure. Quant à Perceval, qui n'avait plus de monture puisqu'on la lui avait tuée, il se lance sur ses traces au pas de course. C'est alors que son chemin croisa celui d'un écuyer monté sur un cheval vif et vigoureux qu'il menait à bonne allure tout en conduisant par la bride un grand destrier noir. A cette vue, Perceval hésite : d'un côté, comme ce destrier lui permettrait de se lancer sur les traces du chevalier, il serait prêt à faire presque n'importe quoi pour l'avoir ; de l'autre il voudrait que son conducteur le lui cédât de bon gré car, à se l'approprier de force, il passerait pour un rustre… mais s'il ne manquait à la courtoisie que contraint et forcé ? Quand il est suffisamment près, il commence par saluer l'écuyer qui répond en lui souhaitant que Dieu le bénisse. "Ami, le prie-t-il, je te le demande comme un grand service et comme une récompense que tu m'accorderais d'avance : je m'engage à être ton chevalier à la première requête que tu m'adresseras, pourvu que tu me prêtes ce destrier, juste le temps que [p.89] je rattrape ce chevalier qui s'en va là-bas. – Il n'en est pas question, seigneur, si je ne le ramenais pas, son maître me le ferait payer trop cher. – Je t'en prie, mon ami, insiste Perceval ; si je perds la trace de ce chevalier, faute de monture, je n'aurai jamais connu pareil chagrin. – Sur ma foi, j'en reste à ce que je vous ai dit. Je ne vous le céderai jamais de bon gré, tant qu'il sera sous ma garde ; mais vous pouvez me le prendre de force." Ce propos accable Perceval au point qu'il pense en devenir fou. Il voudrait ne pas faire d'affront à l'écuyer ; mais si, pour cela, il voit le chevalier lui échapper, il perdra toute envie de vivre. Bouleversé de ne pas avoir d'autre choix, il sent ses jambes se dérober sous lui ; le cœur lui manque et il tombe au pied d'un arbre, le visage livide, quasi sans force, accablé au point  d'appeler la mort de ses vœux. Otant alors son heaume, il tend son épée à l'écuyer : "Puisque tu ne veux point me tirer de ce mauvais pas qui me tuera à coup sûr, je t'en prie, prends mon épée et achève-moi tout de suite : ce sera la fin de mes souffrances. Si le Bon Chevalier dont j'étais en quête apprend que je suis mort de chagrin à cause de lui, il aura la bonté de prier Notre-Seigneur pour le salut de mon âme. – A Dieu ne plaise que je porte la main sur vous, proteste le jeune homme : vous n'avez rien fait pour le mériter." Et il part au galop, laissant Perceval en proie à une douleur telle qu'il pense en mourir. Quand il a perdu de vue l'écuyer et comme personne d'autre ne se montre, il laisse éclater toute sa peine, se lamentant à grands cris sur son malheur : "Hélas ! pauvre misérable ! Ce que tu avais entrepris se termine par un échec, puisque l'objet de ta quête est perdu pour toi. Jamais tu ne retrouveras une aussi bonne occasion de le rattraper."

                 Sa douleur ne l'empêcha pas d'entendre un bruit de sabots de cheval ; relevant la tête, il voit un chevalier en armes qui suivait [p.90] la grand-route traversant la forêt, monté sur le destrier que menait auparavant l'écuyer : il reconnaît l'animal, sans imaginer que le cavalier ait eu recours à la force pour s'en emparer et dès qu'il les a perdus de vus, il reprend ses plaintes. Mais bientôt, c'est le jeune homme qu'il voit arriver, à cheval et se lamentant. "Ah ! seigneur, s'écrie-t-il à la vue de Perceval, est-ce qu'un chevalier en armes est passé par ici avec le destrier que vous m'avez demandé tout à l'heure ? – En effet ! Pourquoi cette question ? – Parce qu'il me l'a pris de force. C'est vouloir ma mort, parce que mon seigneur me tuera quand il m'aura retrouvé. – Que veux-tu que j'y fasse ? Comment pourrais-je te ramener ce destrier puisque je suis à pied ? Si j'avais un cheval, en revanche, il ne me faudrait pas beaucoup de temps. – Prenez le mien, seigneur, et si vous pouvez ravoir le destrier, gardez-le ! – Et ton cheval ? Comment feras-tu pour le récupérer si je peux m'emparer de l'autre ? – Je vous suivrai à pied, seigneur. Si vous venez à bout du chevalier, je reprendrai mon cheval et que le destrier soit pour vous !" Voilà qui lui convient tout à fait, déclare Perceval.

                 Après avoir rattaché son heaume, il se met en selle, prend son écu et se lance sur les traces du chevalier aussi vite que sa monture le lui permet. Sa chevauchée l'amène dans une petite clairière (elles étaient nombreuses dans la forêt) d'où il aperçoit le chevalier qui s'éloignait au grand galop de son destrier. "Seigneur !" lui crie-t-il d'aussi loin qu'il le voit, "revenez ! Et rendez à l'écuyer ce destrier qui ne vous appartient pas !" S'entendant interpeller, l'autre se retourne pour charger, lance couchée, tandis que Perceval, comprenant qu'il n'évitera pas l'affrontement, dégaine son épée. Pressé d'en finir, l'inconnu s'élance de toute la vitesse de son destrier et vient frapper le cheval de son adversaire en plein poitrail si violemment qu'il le transperce de part en part. Mortellement atteint, l'animal s'effondre, tandis que le cavalier est projeté par-dessus l'encolure.[p.91] Voyant le résultat de son coup, le chevalier n'achève pas sa course et repart en sens inverse dans la clairière avant de s'enfoncer au plus épais de la forêt. Furieux de l'issue de l'aventure, Perceval ne sait que dire ni que faire. "Lâche !" crie-t-il à celui qui s'éloigne. "Vous fuyez la bataille ! Demi-tour ! Et battons-nous, vous à cheval, moi à pied !" ; mais l'autre, qui ne le craint pas assez pour se donner la peine de répondre se contente de regagner, toujours au galop, le couvert des arbres. Perceval est si consterné de le perdre de vue qu'il jette son épée et son écu par terre, enlève son heaume et recommence de se lamenter de plus belle. Il éclate en sanglots et se met à pousser les hauts cris : "Hélas, malheur à moi qui suis le plus malchanceux de tous les chevaliers ! Je ne suis bon à rien !"

                 Il resta là toute la journée, en proie au dépit et au chagrin, et sans personne pour lui rendre courage. A la tombée de la nuit, il se sentit si fatigué et si faible que, lui semblait-il, il était incapable de bouger. Saisi d'une envie de dormir, il s'assoupit et ne se réveilla que vers minuit pour voir une femme qui se tenait juste devant lui. "Que fais-tu là, Perceval ?" lui demande-t-elle sur un ton propre à susciter l'effroi.  Ni bien, ni mal, répond-il, ajoutant que, s'il avait un cheval, il n'y resterait pas. "Si tu t'engageais à faire ce que je voudrais à ma première sommation, je t'en procurerais un tout de suite, beau et bon, qui te permettrait d'aller là où tu le souhaiterais." Cette promesse le réjouit tellement qu'il ne se soucie pas de qui la lui fait ; mais s'il est persuadé de parler à une femme, il se trompe parce qu'il a affaire au Malin qui n'aspire qu'à l'abuser et à lui faire perdre à jamais son âme. S'entendant proposer ce qui est l'objet de son plus cher désir, il répond que,[p.92] si elle lui amène ce beau et bon cheval, il fera pour elle tout ce qu'elle exigera, si c'est en son pouvoir : il est prêt à lui en fournir toutes les assurances qu'elle voudra. – M'en donnez-vous votre parole d'honneur de chevalier ? – Vous pouvez en être sûre. – Alors, attendez-moi : je ne serai pas longue." Elle s'enfonce sans attendre dans la forêt, pour revenir aussitôt avec un cheval si grand et si noir que cela ne semblait pas naturel.

                 A l'examiner, Perceval conçut une grande crainte, mais il eut quand même le courage de l'enfourcher, sans penser qu'il pouvait y avoir là un piège du démon. Une fois en selle, il prit son écu et sa lance. "Vous partez, Perceval ? l'interroge la femme. N'oubliez pas que vous me devez le prix de ce service." Il s'en acquittera, dit-il, profitant du clair de lune pour s'éloigner au galop. Le cheval l'emportait à si vive allure qu'il se retrouva bientôt sorti de la forêt – il lui aurait fallu normalement au moins trois jours pour parcourir une telle distance. Il finit par déboucher dans une large vallée au fond de laquelle coulait un gros torrent. Le cheval s'y dirige tout droit et va pour s'y engager ; mais la largeur du cours d'eau inquiète d'autant plus Perceval qu'il faisait nuit et qu'il n'apercevait aucun pont, même rudimentaire ;  levant la main, il se signe alors le front. Quand le diable sentit le poids de la croix augmenter sa charge, incapable de le supporter – c'en était trop pour lui -, il s'ébroua pour se débarrasser de son cavalier et plongea dans l'eau, poussant des hurlements et faisant un épouvantable vacarme. Aussitôt, des flammes s'élèvent du torrent, on aurait dit qu'il était en feu.

                 L'issue de l'aventure fait aussitôt comprendre à Perceval, que  le Malin lui a tendu un piège et l'a amené là pour le perdre, corps et âme. Faisant le signe de croix, il se recommande à Dieu et Le prie de ne pas le laisser succomber à une tentation qui l'empêcherait de faire partie des chevaliers spirituels. Puis, élevant ses mains vers le ciel, il Lui rend grâce du fond du cœur pour être si bien [p.93] venu à son secours car, s'il s'était engagé dans le torrent, le démon l'aurait assurément fait tomber à l'eau où il aurait risqué de se noyer, au grand dam du salut de son âme. La crainte d'une nouvelle attaque diabolique le pousse à s'éloigner de la berge ; il s'agenouille alors en se tournant vers l'orient et commence à réciter toutes les prières qu'il savait par cœur. Cependant, il attendait avec impatience le lever du jour, pour voir où il était, persuadé que le Malin l'avait transporté très loin de l'abbaye où, la veille, il avait rencontré le roi Mordrain.

                 Il passa donc la nuit en prière, attendant que le soleil, après avoir fait le tour du firmament, revienne éclairer le monde. Lorsqu'il commença de briller et de sécher la rosée, Perceval regarda autour de lui et constata qu'il se trouvait sur une haute montagne aride, qu'il ne connaissait pas et que la mer entourait de tous côtés – à peine s'il apercevait à l'horizon quelque autre terre. Il comprit donc qu'il avait été transporté sur une île, mais laquelle ? Il aurait aimé le savoir, mais comment y parvenir puisque, d'après ce qu'il voyait, il n'y avait là ni ville, ni château, ni quelque construction qui soit susceptible de servir d'habitation. Cela dit, il n'était pas seul : des animaux sauvages, eux, vivaient là : ours et lions, léopards et dragons. Loin de le réjouir, leur vue lui paraît redoutable : comment pourrait-il être rassuré au voisinage de ces bêtes qui, il en est persuadé, trouveront en lui une proie facile parce qu'incapable de se défendre. Cependant, si Celui qui sauva Jonas dans le ventre de la baleine et protégea Daniel dans la fosse aux lions consent à s'interposer et à lui servir d'écu, il est sûr de n'avoir rien à craindre : il a plus confiance dans Son aide que dans sa propre épée parce qu'il se rend compte que, si Notre-Seigneur ne vient pas à son secours, les exploits d'une chevalerie purement humaine ne suffiront pas à le tirer d'affaire.

                 En regardant autour de lui, il constata que le sommet de l'île était fait d'un amas de rochers très hauts et très escarpés où, se dit-il, s'il s'y réfugiait, il serait à l'abri des bêtes sauvages. Malgré le poids de ses armes, il entreprit l'ascension.[p.94] Comme il grimpait la pente, il vit un dragon qui emportait un lionceau en le tenant dans sa gueule par le cou ; l'animal alla se poser en haut des rochers ; un lion courait après lui, en poussant des rugissements si lugubres qu'ils résonnaient aux oreilles de Perceval comme des cris de chagrin pour l'enlèvement de son petit.

                 A ce spectacle il presse l'allure ; mais le lion, qui était plus libre que lui de ses mouvements, l'avait déjà dépassé et, avant qu'il ait pu atteindre le sommet, avait commencé de se battre avec le dragon. Malgré tout, une fois en haut, voyant les deux bêtes aux prises, il se dit qu'il allait aider le lion parce que c'était un animal d'une espèce plus noble et d'un meilleur naturel. Dégainant son épée et se protégeant de son écu contre le feu que vomit le dragon, il l'attaque et lui assène un rude coup entre les oreilles. La bête réagit en crachant des flammes qui calcinent son écu et le devant de son haubert ; le dommage aurait même été plus grave sans la rapidité de mouvement et l'agilité de Perceval qui réussit à éviter d'être frappé de plein fouet ; il ne reçut guère que des tisons et eut donc moins à en souffrir. Ce fut suffisant pour lui faire peur car il craignait que le feu ne soit imprégné de venin, mais ne l'empêcha pas de repartir à l'attaque et de frapper le dragon encore et encore, dès qu'il le voyait à sa portée. Il eut la chance de pouvoir l'atteindre à nouveau exactement là où il l'avait touché la première fois : l'épée, légère mais solide, s'enfonça facilement dans le crâne après avoir tranché la peau, parce que les os n'étaient pas durs, et le dragon tomba mort sur place.

                 Le lion qui se voit débarrassé de lui grâce à l'aide du chevalier se garde de montrer des signes d'hostilité, bien au contraire : il s'approche en baissant la tête et en faisant fête à Perceval qui comprend facilement que la bête n'a pas l'intention de lui faire du mal. Il remet donc son épée au fourreau, jette son écu qui était tout carbonisé et enlève son heaume [p.95] que le feu du dragon avait rendu brûlant, pour que l'air lui rafraîchisse le visage. Cependant, le lion restait auprès de lui, battant de la queue et toujours lui faisant fête. De son côté, Perceval se met à lui caresser la tête et l'encolure, en se disant que Notre-Seigneur le lui a envoyé pour lui tenir compagnie, ce qu'il considère comme une très belle aventure. L'animal resta avec lui jusqu'au milieu de l'après-midi, donnant tous les signes de contentement qu'une bête privée de parole peut manifester à un homme. Puis il descendit du rocher, emportant dans sa gueule son petit qu'il tenait par le cou et il regagna sa tanière. Quand Perceval se vit livré à lui-même, au sommet de ces roches solitaires, inutile de demander s'il se sentit inquiet ; il l'aurait d'ailleurs été bien davantage sans la confiance profonde qu'il plaçait en Son créateur. C'était un homme de foi comme il en existait peu, ce en quoi il se distinguait des gens de son pays, car, à cette époque, les Gallois étaient des gens sans loi ni morale au point que, lorsqu'un fils avait vu son père garder le lit à cause d'une infirmité ou d'une maladie, il l'en aurait tiré par la tête et les bras et se serait dépêché de le tuer, parce qu'on lui aurait fait honte de le laisser mourir de sa belle mort. En revanche, les familles des parricides comme des infanticides, celles où les parents s'entretuaient, étaient réputées se comporter noblement.

                 Perceval passa la journée en haut des rochers à guetter l'apparition d'un navire à l'horizon ; mais il eut beau observer la mer de tous les côtés, il n'en aperçut aucun. Il puisa donc courage et consolation dans la pensée de Notre-Seigneur qu'il pria de veiller sur lui pour qu'il ne succombe pas à une tentation induite par le diable ou par ses mauvaises pensées : qu'Il le nourrisse et le protège comme un père !

                 "Mon Seigneur et mon Dieu, supplie-t-il en tendant ses mains vers le ciel, Vous qui m'avez permis d'entrer dans ce très saint ordre de chevalerie, et qui m'avez, malgré mon indignité, choisi pour être Votre serviteur,[p.96] par pitié, ne me laissez pas abandonner Votre service ; faites que je sois semblable au bon et fidèle champion qui soutient jusqu'au bout la cause de son suzerain quand il le voit injustement attaqué. Cher Seigneur, donnez-moi la force de défendre mon âme – votre bien et votre légitime querelle – contre celui qui cherche à s'en emparer sans y avoir aucun droit. Père, qui avez dit de Vous dans l'Evangile : 'Je suis le bon pasteur, celui qui donne sa vie pour ses brebis, alors que le berger à gages les abandonne sans surveillance dès qu'il aperçoit le loup, lequel a vite fait de les égorger et de les dévorer', soyez mon berger, conduisez-moi et défendez-moi comme une de vos brebis. Et s'il advient, mon Dieu, que je sois la centième du troupeau, celle qui a eu le malheur et la folie de quitter les quatre vingt dix neuf autres et d'aller s'égarer dans le désert, ayez pitié de moi, ne m'abandonnez pas, ramenez moi à Vous – c'est-à-dire à la vraie foi et à Votre Eglise – là où se rassemblent les bonnes brebis qui sont les chrétiens fidèles, afin que le Malin qui veut s'emparer de la substance même de mon être – je veux dire mon âme – ne me trouve pas seul."

                 Lorsque Perceval eut achevé cette prière, il vit arriver dans sa direction le lion pour lequel il avait combattu le dragon. Comme l'animal ne montrait aucun signe d'hostilité mais au contraire lui faisait fête, il l'appela et, dès que la bête fut assez près, il lui caressa la tête et le cou. Le lion se coucha alors à ses pieds comme s'il était apprivoisé et Perceval en vint à s'asseoir appuyé contre lui, la tête sur son encolure. A la nuit noire, il s'endormit dans la même position, sans avoir éprouvé le besoin de manger car il avait de tout autres idées en tête.

                 Une fois plongé dans le sommeil, il fit un rêve des plus mystérieux. Il voyait deux dames se présenter devant lui, l'une à l'évidence très âgée,[p.97] l'autre encore assez jeune pour être belle, toute deux chevauchant de singulières montures : un dragon pour la première, un lion pour la seconde ; ce qu'il ne comprenait surtout pas, c'est comment elles arrivaient à faire avancer les deux bêtes. La plus jeune allait en tête : "Perceval, lui disait-elle, mon seigneur te salue et il te fait savoir que tu dois te préparer de ton mieux parce que, demain, tu auras à combattre le plus redouté de tous les champions. Et si tu es vaincu, tu ne seras pas quitte en y laissant un membre, car tu ne t'en remettras pas. – Qui donc est votre seigneur, dame ? interroge-t-il. – Il n'y a pas plus puissant que lui. Aussi, fais en sorte de te montrer assez déterminé et assez valeureux pour que l'honneur de la victoire te revienne." Sur ce, elle disparaît si soudainement qu'il est incapable de dire ce qu'elle est devenue.

                 C'était alors le tour de l'autre dame, celle qui montait le dragon : "Perceval, j'ai à me plaindre de vous : vous m'avez causé du tort, à moi et aux miens, et sans que je l'aie en rien mérité. – Dame, répond-il, très surpris de cette accusation, je n'ai jamais à mon escient manqué à quelque dame au monde que ce soit, et en particulier pas à vous. Dites-moi donc, je vous prie,  en quoi j'ai pu, sans le vouloir, me mettre dans mon tort : si c'est une faute que je sois capable de réparer, je m'en acquitterai à votre gré. – Je vais vous le dire. J'avais élevé chez moi de longue date une bête – un dragon – qui me rendait plus de services que vous l'imagineriez. Par hasard, hier, son vol l'a amené dans cette île où il a trouvé un lionceau qu'il a transporté en haut de ce rocher. Et vous, vous avez couru après lui et vous l'avez tué d'un coup d'épée, alors qu'il ne vous avait rien fait. Expliquez-moi pourquoi vous avez agi ainsi. Est-ce que, moi, je vous avais causé quelque dommage dont vous ayez voulu vous venger en tuant mon dragon ? Est-ce que le lion était à vous ou sous votre dépendance [p.98] pour que vous ayez voulu combattre pour lui ? Les animaux de l'air méritent-ils si peu de considération que vous ayez le droit de les tuer sans raison ? – Je ne sache pas que vous soyez coupable de rien vis-à-vis de moi, dame, le lion ne m'appartenait pas et je n'ai aucun droit de vie et de mort sur les animaux de l'air. Mais, se défend-il, le lion est d'un rang plus élevé que le dragon et de plus noble nature que lui ; de plus, c'est le dragon que j'ai vu se montrer malfaisant, et pas le lion ; voilà pourquoi je lui ai couru après et l'ai tué. Je n'ai donc pas l'impression de m'être mis dans mon tort aussi gravement que vous l'affirmez. – Vous vous en tiendrez donc là, Perceval ? – Que voulez-vous que je fasse d'autre ? – Je veux qu'en réparation vous deveniez mon vassal. – Il n'en est pas question. – Pourtant, vous l'avez été autrefois. Avant que votre seigneur actuel ne vous ait pris à son service, vous étiez à moi. Je ne vous estime donc pas quitte ; je vous garantis au contraire que, à la première occasion où je vous trouverai sans défense, je vous reprendrai comme celui qui a été mien avant de s'engager à un autre."

                 A ces mots, elle disparaît à son tour. Quant à Perceval à qui cette vision avait valu, le temps qu'elle durait, un sommeil troublé, il dormit d'une traite tout le reste de la nuit. Le lendemain, quand il fit clair et que le soleil se fut levé, un de ses chauds rayons, en lui tombant sur la tête, lui fit ouvrir les yeux. Il constata qu'il faisait grand jour, se mit sur son séant et, après avoir fait le signe de croix, pria Notre-Seigneur de l'aider à sauver son âme ; le corps, il n'y pensait guère, parce qu'il s'était résigné à ne plus repartir de cette île. Cependant, il regarde tout autour de lui et comme il ne voit ni le dragon qu'il avait tué, ni le lion qui lui avait tenu compagnie, il reste là à se demander comment ils ont pu s'évanouir aussi mystérieusement.

                 Tandis qu'il avait cela en tête, en tournant ses regards vers la mer,[p.99] il voit une nef arriver du fond de l'horizon, toutes voiles dehors, droit vers le lieu où il était à attendre que Dieu veuille bien lui envoyer quelque aventure. Elle avançait très vite parce qu'elle avait le vent en poupe et elle accosta juste à l'aplomb des roches où il se tenait ; sa vue lui causa une grande joie parce qu'il était persuadé qu'il y avait beaucoup de monde à son bord. Il se met donc debout, prend ses armes et descend vers le rivage, pour savoir qui étaient ces gens. Au fur et à mesure qu'il s'approche, il constate que le navire est entièrement tendu de voiles et, à l'intérieur, de tissus de soie blanche : on ne voyait que du blanc partout. Un homme vêtu d'une aube et d'un surplis comme en portent les prêtres, s'y trouvait ; sa tête était ceinte d'un bandeau de soie blanche, large de deux doigts, sur lequel étaient tracés les saints noms dont on bénit Notre-Seigneur. "Bienvenue, seigneur", fait Perceval sans comprendre qui il peut être. "C'est Dieu qui vous amène ! – Qui êtes-vous donc, mon ami ? – Quelqu'un qui appartient à la maison du roi Arthur. – Et comment êtes-vous arrivé jusqu'ici? – Je ne le sais pas moi-même. – Que cherchez-vous ? Que voulez-vous ? – S'il plaisait à Notre-Seigneur, j'aimerais bien m'en aller et accompagner mes frères de la Table Ronde à la quête du Saint Graal : je n'avais pas d'autre but quand j'ai quitté la cour du roi. – Quand telle sera la volonté de Dieu, vous n'aurez pas de mal à vous en aller : Il aura vite fait de vous faire sortir d'ici quand Il l'aura décidé. S'Il savait pouvoir compter sur vous et s'Il vous voyait capable de Le servir ailleurs, Il ne vous ferait pas attendre davantage. Mais s'Il vous a envoyé en ce lieu, c'est pour vous mettre à l'épreuve, afin d'être sûr que vous êtes Son fidèle serviteur, Son loyal chevalier comme l'exige l'ordre de chevalerie.[p.100] Dès lors que vous vous êtes élevé aussi haut, aucune crainte, aucun danger ici-bas ne doit plus vous faire reculer. Un chevalier est tenu de se montrer inébranlable face à l'ennemi de son seigneur. S'il se laisse effrayer, il n'est pas un champion digne de ce nom, de ceux qui se font tuer plutôt que de ne pas défendre jusqu'au bout la cause de celui qu'ils représentent."

                 Perceval lui demande alors d'où il est et d'où il vient ; l'homme répond qu'il n'est pas du pays et qu'il vient de loin. "Et quel hasard vous a amené dans cet endroit qui me paraît si écarté et si sauvage ? – Sur ma foi, je suis venu pour vous voir, et pour vous réconforter, si vous vous confiez à moi. Si vous avez besoin d'un conseil, ouvrez-vous à moi : vous ne trouverez personne qui soit mieux à même de vous le donner. – Je ne comprends rien à ce que vous me dites. Vous êtes venu m'aider de vos avis ? Mais comment est-ce possible, puisque personne, sauf  Dieu et moi, n'était au courant de ma présence dans cette île ? En tout cas, vous ignorez mon nom puisque, ou je me trompe fort, ou vous ne m'avez jamais rencontré. Décidément, cela tient du mystère. – Ah ! Perceval, je vous connais plus intimement que vous ne l'imagineriez. Il y a longtemps que tout ce que vous faites, je le sais mieux que vous-même." De s'entendre appeler par son nom le stupéfie. Plein de regret de ce qu'il a dit, il en demande pardon : "Au nom de Dieu, seigneur, ne m'en veuillez pas ! Je m'imaginais être un inconnu pour vous. Je comprends maintenant que vous en savez plus long sur moi que moi sur vous. J'ai parlé comme un sot alors que vous étiez dans le vrai. La raison parlait par votre bouche et moi, je n'ai dit que des bêtises."

                 Tous les deux accoudés sur le bastingage, ils entament une longue conversation. Perceval est si étonné de la sagesse des propos de son visiteur qu'il se demande décidément [p.101] qui il peut être ; il éprouve tant de plaisir  à se trouver en sa compagnie et à l'écouter parler – comme ses paroles étaient douces et bonnes à entendre ! – que, s'il pouvait ne plus le quitter, il en perdrait le boire et le manger. "Seigneur, lui demande-t-il finalement, expliquez-moi donc une vision que j'ai eue la nuit dernière pendant que je dormais : je la trouve si bizarre que mon esprit ne sera pas en paix tant que je ne saurai pas ce qu'elle veut dire. – Racontez-la moi, et je vous éclairerai sur son sens, vous pouvez y compter. – Eh bien, voici, commence Perceval. Dans mon sommeil, je voyais deux dames s'avancer vers moi, l'une montée sur un lion (c'était la plus jeune et c'est elle qui a été la première à m'adresser la parole), l'autre sur un dragon." Et il lui rapporte en détail ce que les deux lui avaient dit – il se rappelait tout avec beaucoup d'exactitude. Après quoi il demande à nouveau que son visiteur lui explique le sens de ce songe. Celui-ci répond qu'il ne demande pas mieux.

                 "Ces deux dames, sur leurs bizarres montures, comme vous me les décrivez, sont les images de tout autres réalités – voici ce qu'il en est. Celle qui montait le lion figure la Nouvelle Foi dont le fondateur est Jésus-Christ (le lion, c'est Lui) qui l'a édifiée et présentée à tous les chrétiens, miroir et lumière de vérité pour tous ceux qui croient du fond du cœur en la Trinité. Elle représente la fidélité, la foi, l'espérance et la conversion de vie. Elle est la pierre solide et dure dont Jésus-Christ a dit : 'Sur cette pierre, je bâtirai mon église.' Elle est cette Nouvelle Foi [p.102] qui doit à Notre-Seigneur sa force et sa vigueur, comme l'enfant les tient de son père. Qu'elle ait eu l'air plus jeune que l'autre n'a rien que de naturel : n'étant pas du même âge, elle ne peut avoir la même apparence. Sa naissance remonte à la Passion et à la Résurrection de Jésus-Christ ; or, à cette époque, le règne de son aînée durait depuis longtemps déjà. Elle est venue te parler comme à son fils – tous les vrais chrétiens sont ses enfants – et ses paroles étaient bien celles d'une mère, puisqu'ayant peur pour toi, elle t'a prévenu, de la part de son seigneur Jésus-Christ, de ce qui allait t'arriver, c'est-à-dire que tu aurais un combat à soutenir. Tu peux m'en croire : si elle ne t'avait pas chéri, elle ne se serait pas donné la peine de t'avertir parce que ta défaite lui aurait été indifférente. Et si elle est venue bien à l'avance, c'est pour que tu aies le temps de te préparer en vue de cette bataille. Une bataille contre qui ? Contre le champion le plus à craindre en ce monde, celui à cause de qui Enoch et Elie, ces deux vaillants, ont été enlevés au ciel d'où ils redescendront au jour du Jugement dernier, afin de l'affronter. Ce champion, c'est le Malin qui s'acharne sans cesse à faire tomber les hommes en état de péché mortel pour les conduire en enfer. C'est lui que tu devras combattre, et si tu es vaincu, tu n'en seras pas quitte avec la perte d'un membre, mais, comme la dame te l'a dit, c'en sera fait de toi. Juges-en par toi-même : si ton adversaire parvient à prendre le dessus, ta défaite te coûtera non seulement la vie mais le salut de ton âme, parce que ton vainqueur t'emportera dans la demeure  où règnent les ténèbres – l'enfer – où tu endureras humiliations, souffrances et supplices pendant tout le règne de Jésus-Christ.

                 Voilà : je t'ai expliqué ce que représente la dame que tu as vue en songe, montée sur un lion. Et cela te met à même de comprendre qui l'autre peut être.

                 – Pour la première, seigneur, ce que vous m'avez dit me suffit en effet.[p.103] Mais parlez-moi maintenant de celle qui chevauchait le dragon : sinon, je ne trouverais pas ce qu'elle signifie. – Eh bien, écoute-moi ; je vais te le dire. Elle est l'image de la synagogue, la première Foi, qui a dû reculer dès que Jésus-Christ a fait connaître la sienne, la Nouvelle Foi. Le dragon qui lui sert de monture, c'est l'Ecriture mal comprise et mal interprétée, ce sont l'hérésie sournoise et l'iniquité des péchés mortels, et le Malin lui-même ; c'est le mauvais ange qui a été précipité du haut du ciel dans l'abîme à cause de son orgueil ; et aussi le serpent qui a dit à Adam et à son épouse : 'Si vous goûtez de ce fruit, vous deviendrez comme Dieu' – parole qui leur fit commettre le péché de convoitise : ils firent confiance à ce démon et tombèrent dans le péché en voulant s'élever au dessus de leur condition, ce qui leur valut d'être chassés et exilés du paradis. Tous leurs descendants ont été entachés par cette faute et continuent de la payer. Quand cette dame s'est présentée devant toi, elle s'est plainte que tu avais tué son dragon. As-tu compris de quel dragon il s'agissait ? Ce n'était pas celui que tu venais de mettre à mort, mais celui qu'elle chevauche, le Malin. Et quand lui as-tu infligé cette perte, à ton avis ? Eh bien, c'est au moment où, alors que le démon t'emportait pour t'amener ici, tu as fait le signe de croix : en le traçant sur toi, tu lui as fait si peur qu'il a cru sa dernière heure venue, et comme il n'était pas de taille, il s'est dépêché de prendre la fuite, incapable de supporter ta présence. Alors qu'il pensait t'avoir vaincu, te conduisant à son gré et te soumettant à son pouvoir, tu as réduit ses forces à rien et tu l'as pour ainsi dire tué. Voilà la raison de sa grande douleur. Puis, quand tu te fus défendu de ton mieux, la dame t'a demandé de devenir son vassal en réparation du tort que tu lui avais causé. Tu as refusé et elle a répliqué que tu l'avais été avant de prêter hommage à celui que tu reconnaissais maintenant comme ton seigneur.[p.104] Cela t'a donné beaucoup à penser ; et pourtant, tu aurais dû comprendre ce qu'elle voulait dire, car, évidemment, avant de devenir chrétien en recevant le baptême, celui dont tu dépendais, c'était le Malin ; mais, sitôt marqué du sceau de Jésus-Christ, en même temps que tu as reçu l'onction sacramentale et que tu as prêté hommage à ton créateur, tu as renié le démon et tu as été affranchi de son pouvoir. Voilà ce que représentent l'une et l'autre dame. Maintenant je vais m'en aller parce que j'ai beaucoup à faire. Toi, tu resteras ici ; et pense bien au combat qui t'attend : si tu es vaincu, tu connaîtras le sort qu'on t'a prédit.

                 – Pourquoi partir si vite, cher seigneur ? Votre compagnie et vos propos me font tant de plaisir que je voudrais ne plus vous quitter. Ne pouvez-vous pas rester encore, pour Dieu ? Je suis persuadé que je tirerai profit, ma vie durant, de ce que vous m'avez dit. – Il faut que je m'en aille : beaucoup de gens m'attendent. Toi, tu resteras… et fais attention à ne pas te laisser surprendre par celui que tu dois affronter. S'il te prenait au dépourvu, un malheur serait vite arrivé."

                 Comme il achevait ces mots, le vent gonfla les voiles et emporte la nef : le temps d'un regard, elle était déjà loin. Très vite, elle disparaît complètement aux yeux de Perceval qui remonta la pente, toujours armé. Quand il fut arrivé au sommet, il retrouva le lion qui lui avait tenu compagnie la veille ; et comme l'animal lui faisait fête, il se mit à le caresser.

                 Il resta là jusqu'à midi passé, et c'est alors qu'il vit, arrivant de l'horizon, un tourbillon qui agitait la mer et soulevait des vagues dans tous les sens : c'était une nef qui fendait les flots, poussée par les vents en tempête. Mais comme le tourbillon qui la précédait lui en cachait la vue, il resta d'abord sans comprendre. Quand elle se fut assez rapprochée, il se rendit compte qu'il s'agissait [p.105] d'un navire, entièrement tendu de tissus noirs – de soie ou de lin, je l'ignore -, et qui voguait sous voiles noires, elles aussi. Dès qu'il la vit près d'accoster, poussé par la curiosité, il descendit de la colline : il espérait retrouver le saint homme avec qui il s'était entretenu le matin même. Il eut la chance, grâce à Dieu ou pour une autre raison, qu'aucune des bêtes sauvages qui vivaient dans l'île ne se risque à l'attaquer. Une fois sur le rivage, il se dépêcha d'aller vers le bateau ; une demoiselle, fort séduisante, se tenait assise à la proue.

                 A sa vue, elle se lève aussitôt et l'interpelle sans même le saluer : "Que faites-vous là, Perceval ? Qui vous a amené dans cette île si éloignée de tout qu'il faudrait un grand hasard pour qu'on y vienne à votre secours, et où vous mourrez de faim et de misère parce que vous n'y trouverez personne pour s'occuper de vous ? – Si j'y mourais de faim, demoiselle, c'est que je ne me serais pas comporté en bon serviteur. Nul ne sert un maître aussi puissant que le mien – pourvu que ce soit avec fidélité et d'un cœur sincère – sans obtenir ce qu'il demande. Il dit lui-même que sa porte n'est fermée à personne, qu'il suffit d'y frapper pour entrer et de demander pour recevoir. Et quand on l'appelle, loin de se cacher, il se laisse facilement trouver." L'entendant citer l'Evangile, elle ne répond pas et change de sujet. "Sais-tu d'où je viens, Perceval ? – Mais, demoiselle, qui vous a appris mon nom ? – Oh ! je le sais, et je te connais mieux que tu ne l'imagines. – Eh bien, oui, d'où venez-vous ? – De la Forêt Perdue où j'ai vu le Bon Chevalier : il lui est arrivé une  aventure à laquelle il ne pouvait guère s'attendre. – Ah ! demoiselle, parlez-moi de lui, au nom de l'être qui vous est le plus cher ! – Je ne vous dirai rien,[p.106] tant que vous ne m'aurez pas donné votre parole de chevalier de faire ce dont je vous requerrai à ma première sommation." Il le fera, dit-il, si c'est à sa portée. "Cela me suffit. Voici ce qui s'est passé. Je me trouvais au fin fond de cette forêt du côté où coule cette grande rivière qu'on appelle La Marqueuse. C'est là que j'ai vu le Bon Chevalier : il en poursuivait deux autres avec l'intention de les tuer. Comme ils craignaient pour leur vie, ils se sont engagés dans le courant et ils ont réussi à traverser. Mais lui n'a pas eu de chance : son cheval s'est noyé, et il aurait connu le même sort, s'il n'était sorti de l'eau au plus vite : avoir fait demi-tour lui a sauvé la vie. Voilà, tu sais ce qui lui est arrivé. Maintenant, je veux que tu me racontes ce que tu as fait depuis que tu es là, sur cette île perdue où tu le seras toi-même, si on ne t'en fait pas sortir : tu te rends bien compte que personne ne passe par ici qui soit susceptible de t'aider et que, pourtant, si tu y restes, tu mourras à coup sûr. Autrement dit, si tu ne veux pas finir ainsi, il faut que tu t'entendes avec quelqu'un qui te fournira le moyen de partir. Or, il n'y a que moi pour en être capable. C'est pourquoi, si tu es raisonnable, tu dois t'arranger pour que j'accepte de le faire, parce que, selon moi, il n'y a pas pire lâcheté que de ne pas s'aider soi-même quand on le peut.

                 –  Si je pensais que telle est la volonté de Notre-Seigneur, demoiselle, je m'en irais, à condition d'en avoir la possibilité, mais autrement, je préfèrerais rester ici parce que je ne voudrais rien faire sans être sûr que cela Lui agrée : j'aurais reçu la chevalerie en un triste jour si je m'opposais à Lui. – Laissez-là tous ces discours, réplique-t-elle, et dites-moi si vous avez mangé aujourd'hui. – Je suis à jeun, bien sûr. Mais un saint homme est venu me réconforter et ses bonnes paroles m'ont si bien nourri et rassasié que je n'aurai plus ni faim, ni soif tant que je me souviendrai de lui ![p.107] – Savez-vous qui il est ? C'est un magicien. Certes, il n'est pas avare de paroles, mais il n'y en a pas une de vraie quand cela dépend de lui. Si vous lui faites confiance, vous êtes perdu : vous ne sortirez jamais de cette île ; vous y mourrez de faim et les bêtes sauvages dévoreront votre cadavre. D'ailleurs, vous pouvez déjà en juger : il y a deux nuits et presque deux jours que vous êtes ici ; celui dont vous me parlez, de tout ce temps, ne vous a pas apporté la moindre nourriture, et ce n'est pas lui qui viendra à votre secours. Pourtant, ce sera un grand malheur et une grande perte, si vous laissez la vie dans cette aventure, alors qu'un jeune et bon chevalier comme vous pourrait se rendre très utile à d'autres, et à moi, si on vous faisait quitter ce lieu – et je vous affirme que j'en ai le pouvoir, si vous dites oui.

                 –  Mais, qui êtes-vous, demoiselle, pour mettre tant de bonne volonté à me délivrer, si j'accepte votre offre ? – Quelqu'un qu'on a déshérité ; si on ne m'avait dépouillée de ce qui devait me revenir, aucune dame au monde n'aurait pu rivaliser avec moi. – On vous a privée de votre héritage, demoiselle ? Mais qui donc vous a ainsi spoliée ? Ce que vous me dites là m'inspire de la pitié pour vous. – Eh bien, voici mon histoire. La vérité, c'est qu'autrefois j'appartenais à la maison d'un puissant seigneur qui m'avait prise à son service – c'était le plus grand roi qu'on connaisse ici-bas. Et moi, j'étais d'une beauté si rayonnante et sans exemple que tous me regardaient avec émerveillement. Je conviens que j'étais un peu plus fière de cette beauté que je n'aurais dû et j'en vins à prononcer des mots qui déplurent à mon seigneur et l'irritèrent au point qu'il ne voulut plus de moi : il me chassa, me priva de mon héritage et me réduisit à la misère ; et depuis, il s'est toujours montré impitoyable avec moi et avec ceux qui avaient pris mon parti. C'est ainsi qu'il nous a bannis, moi et mes gens, dans un lieu loin de tout et de tous. Il pensait bien m'avoir ôté tout pouvoir et ç'aurait été le cas si je n'avais pas appliqué mon intelligence – qui est grande ! – à ouvrir sans attendre les hostilités contre lui.[p.108] Les choses ont bien tourné pour moi, car j'ai remporté beaucoup de succès : je lui ai pris une partie de ses hommes qui l'ont quitté et sont passés dans mon camp parce qu'ils voient que je ne les abandonne jamais ; je leur donne tout ce qu'ils me demandent, et même beaucoup plus. C'est ainsi que je suis sans cesse en guerre contre celui qui m'a spoliée. J'ai rassemblé chevaliers, hommes d'armes et tous ceux que j'ai pu. Je ne connais pas de chevalier, ni d'homme de mérite à qui je n'offre assez d'avantages pour qu'il se range de mon parti. Et comme je savais que vous en étiez un, je suis venue vous prier de me prêter main-forte. Vous ne ferez là que votre devoir, puisque vous êtes compagnon de la Table Ronde et qu'ils doivent ne jamais manquer de venir en aide à toute demoiselle qui les en requiert. Vous savez que je dis la vérité : lorsque le roi Arthur vous a choisi pour y prendre place, c'est le premier serment que vous avez prêté." Il a, en effet, prêté ce serment, convient-il, et donc, il l'aidera de grand cœur – ce qui lui vaut tous les remerciements de la demoiselle.

                 Ils continuèrent de parler ensemble jusqu'au début de l'après-midi ; le soleil était brûlant. "Perceval, lui propose alors la demoiselle, il y a dans ce bateau la plus magnifique tente en soie que vous ayez jamais vue ; si le cœur vous en dit, je la ferai dresser ici pour que la chaleur ne vous incommode pas. – C'est une bonne idée "répond-il. Elle rentre aussitôt dans le navire et ordonne à deux serviteurs de monter la tente sur la place, ce qu'ils s'appliquent à faire. "Venez donc vous y reposer jusqu'à la tombée de la nuit, Perceval, l'invite-t-elle. Mettez vous à l'abri du soleil : vous avez trop chaud." Il pénètre à l'intérieur, tombant de sommeil. Mais avant de le laisser s'endormir, elle prend soin de lui faire ôter épée, heaume et haubert : il n'avait plus sur lui que sa tunique.

                 [p.109] Après une longue sieste, il se réveille et demande à manger ; la demoiselle ordonne de mettre la table ; Perceval constate qu'on la couvre aussitôt d'une quantité de mets qui tient du prodige, et qu'il partage avec son hôtesse. Puis il réclame à boire ; le vin qu'on lui apporte est, trouve-t-il, le plus capiteux et le meilleur qu'il ait jamais bu – mais il comprend d'autant moins sa provenance qu'à cette époque on n'en voyait que sur les plus riches tables de Grande-Bretagne et qu'ordinairement on se contentait de cervoise et d'autres boissons du cru. A force d'en boire, le vin lui monte à la tête et la demoiselle lui paraît si belle qu'il croit bien n'avoir jamais vu sa pareille. L'élégance de sa tenue, les douces paroles qu'elle lui prodigue lui sont si agréables et lui font tant de plaisir qu'il s'enflamme plus qu'il n'aurait dû. Il devient bavard et finit par la prier d'amour : si elle accepte d'être à lui, il sera à elle. Elle s'en défend, afin d'exciter encore plus son désir, tandis qu'il continue de la supplier. "Perceval, dit-elle en le voyant échauffé, vous devez savoir que je ne ferai rien pour vous être agréable, tant que vous ne m'aurez pas juré d'être mon chevalier servant, de m'aider contre tous mes ennemis et de n'obéir qu'à mes ordres. – Je ne demande pas mieux. – M'en donnez-vous votre parole d'honneur de chevalier ? – Oui, l'assure-t-il. – Pour l'instant, cela me suffira et je ferai ce que vous voulez. D'ailleurs, sachez que, moi aussi, je vous désire, et plus que vous, vous ne me désirez : vous êtes un des chevaliers au monde que j'ai le plus souhaité avoir pour mien."

                 Sur ce, elle ordonne à ses serviteurs de dresser, au milieu de la tente, le lit le plus beau et le plus somptueux qu'ils pourront ; ils n'y manqueront pas, promettent-ils.[p.110] Après quoi, ils aident la demoiselle et Perceval à se déshabiller et à se coucher. Lorsqu'il fut allongé à côté d'elle et qu'il voulut tirer la couverture sur lui, son regard tomba par hasard sur son épée qu'on avait mise là, par terre, après l'en avoir débarrassé. Il tend la main pour la prendre et l'appuyer contre le chevet et, ce faisant, ses yeux se posent sur la croix gravée sur son pommeau. Aussitôt, il retrouve ses esprits et trace le signe de croix sur son front ; la tente s'écroule en dégageant des nuages de fumée qui lui bouchent la vue tandis qu'une véritable puanteur se répand tout autour : il se serait cru en enfer. "Cher seigneur et père Jésus-Christ, implore-t-il à voix haute, ne me laissez pas périr ici, secourez-moi par Votre grâce, ou je suis perdu !" Dès qu'il a prononcé cette prière, il a beau regarder de tous côtés, il ne voit plus trace de la tente. Mais, tournant les yeux vers le bord de l'eau, il y distingue toujours la nef comme elle était auparavant, ainsi que la demoiselle. "Vous m'avez trahi, Perceval" lui crie-t-elle. Aussitôt, le navire s'éloigne vers le large, poussé par un ouragan qui semblait prêt à le faire dériver loin de sa route. Toute la mer s'embrase et n'est plus que feu et flammes ; quant au bateau, il voguait plus vite que le vent, ronflant de toutes ses voiles.

                 L'aventure laisse Perceval si consterné qu'il croit en mourir de chagrin. Il suit la nef du regard jusqu'à l'horizon et, quand elle disparaît à sa vue, il lui souhaite toutes sortes de malheurs et de calamités. Dans sa désolation – il voudrait ne plus être de ce monde -, il dégaine son épée et s'en porte, à la cuisse gauche, un coup qui fait jaillir le sang. "C'est en expiation de ma faute, mon Dieu" dit-il. Puis il retire l'arme de la plaie et la remet au fourreau, mais penser qu'il a pu irriter Dieu le préoccupe plus que sa blessure.[p.111] Ses armes d'un côté, ses vêtements de l'autre, il n'avait plus que ses braies sur le corps. "Hélas ! malheureux que je suis ! s'exclame-t-il en se voyant quasiment nu. Faut-il que j'aie été un misérable pécheur pour m'être si vite retrouvé sur le point de commettre une faute irréparable en m'exposant à perdre ma virginité !"

                 Il enfila sa chemise, sa tunique et acheva de s'habiller avant de s'allonger à même les rochers où il resta à prier Notre-Seigneur de lui inspirer ce qu'il pourrait faire afin de trouver pitié et miséricorde auprès de Lui, car il se sentait si gravement coupable qu'il ne croyait pas pouvoir retrouver la paix sans faire appel à Sa compassion. Il demeura sur la plage jusqu'à la fin de la journée parce que sa blessure ne lui permettait pas de se déplacer, ne cessant d'implorer Jésus-Christ de veiller au salut de son âme : c'était là tout ce qu'il demandait. "Mon seigneur et mon Dieu, même s'il y allait de ma vie, je n'essaierai jamais de m'en aller, à moins que telle ne soit Votre volonté."

                 Il resta donc là, continuant de perdre son sang en abondance à cause de sa blessure. Le soir venu, quand la nuit tomba, il se traîna jusqu'à son haubert dont il se fit un oreiller, traça le signe de croix sur son front et pria Notre-Seigneur de ne pas permettre que le Malin puisse l'induire en tentation. Une fois cette prière achevée, il s'assit le temps de couper un pan de sa chemise et d'en comprimer sa plaie pour l'empêcher de trop saigner. Après quoi, il passa la nuit à réciter toutes les prières qu'il savait, attendant le lever du jour. Quand la volonté du Tout-Puissant ramena la clarté sur le monde et que le soleil toucha de ses rayons l'endroit où il était couché, le paysage de mer et de rochers qui l'entourait lui rappela le démon[p.112] – il était persuadé d'avoir eu affaire à lui – qui, la veille, avait revêtu l'apparence d'une demoiselle pour se rendre maître de lui. A ce souvenir, il se laissa aller à tout son chagrin, proclamant qu'il est un homme mort si la grâce du Saint-Esprit ne venait pas lui rendre des forces.

                 Tout en se parlant ainsi à lui-même, il regardait l'horizon vers l'orient et il distingua la nef qu'il avait vue la première fois, celle qui était tendue de voiles et de tissus blancs avec, à son bord, le saint homme habillé en prêtre. Dès qu'il le reconnut, il se sentit rasséréné, à cause des bonnes paroles que l'homme lui avait dites et de la sagesse qu'il avait trouvée en lui. Aussitôt que le navire eut accosté et qu'il y vit le religieux; il se redressa comme il le put et lui souhaita la bienvenue ; le passager descendit à terre, vint s'asseoir sur les rochers à ses côtés et lui demanda comment il s'était comporté entre temps. "Plutôt mal, seigneur : une demoiselle a failli me faire commettre un péché mortel." Et il raconta tout ce qui lui était arrivé. "Sais-tu qui elle est? l'interrogea l'homme de Dieu. – Non, seigneur, mais ce dont je suis sûr, c'est que le démon l'avait envoyée pour me tromper et pour causer ma perte. C'est le sort que j'aurais connu, sans le signe de croix qui m'a rendu jugement et mémoire. Aussitôt après, elle a disparu et je ne l'ai plus revue. C'est pourquoi, je vous en supplie au nom de Dieu, dites-moi ce qu'il faut que je fasse : je n'ai jamais eu autant besoin de conseils. – Ah ! Perceval, tu seras toujours le même ! Comment peux-tu être assez naïf pour ne pas reconnaître cette demoiselle dont tu es le premier à dire qu'elle allait te faire commettre un péché mortel quand un signe de croix t'a débarrassé d'elle ? – Non, je ne sais pas vraiment qui elle est. Aussi, je vous prie, au nom de Dieu, de m'éclairer sur elle, sur le pays d'où elle vient et sur ce puissant seigneur qui l'a déshéritée injustement et contre qui elle me demandait de l'aide. – Je vais te l'expliquer clairement. Ecoute bien.

                 [p.113] Cette demoiselle avec qui tu as parlé, c'est le Malin, le maître de l'enfer qui commande à tous les autres démons. La vérité, c'est qu'au commencement, il avait le ciel pour demeure et les anges pour compagnons ; il était d'une beauté si lumineuse et si rayonnante qu'il en conçut de l'orgueil et voulut se faire l'égal de la Trinité. 'Je m'élèverai, déclara-t-il, et je serai semblable au Très-Haut.' A peine avait-il prononcé cette parole que Notre-Seigneur, qui ne voulait pas voir Sa maison souillée par le poison de l'orgueil, le précipita du trône d'honneur où Il l'avait installé, dans cette sombre demeure qui a pour nom Enfer. Lorsqu'il se vit dégradé de son haut rang et que, déchu de la position qui avait été la sienne, il fut ravalé au sein des ténèbres éternelles, il résolut de mener une guerre de tous les instants à Celui qui l'avait ainsi rabaissé ; mais il eut du mal à en trouver le moyen. Finalement, il se servit de l'épouse d'Adam, la première femme de la lignée humaine. A force de l'observer et de lui raconter des mensonges, il réussit à allumer en elle cette convoitise qui l'avait lui-même mis en état de péché mortel et l'avait fait tomber de la gloire des cieux au fin fond de l'abîme, et il parvint à la convaincre de désobéir à l'interdiction qui lui avait été faite de la propre bouche de Son Créateur de toucher aux fruits d'un certain arbre : elle en cueillit donc un, y goûta et en donna à manger à Adam – tous leurs descendants en ressentent encore les mortels effets. L'auteur de ce conseil, tu l'as vu avant-hier sous la forme du dragon que chevauchait la vieille dame, et hier sous celle de la demoiselle dont tu as eu la visite. Quand elle t'a dit qu'elle menait une guerre sans fin ni cesse, elle ne t'a pas menti ; et tu es bien placé pour le savoir : elle cherche continuellement à prendre en défaut les gens de bien, les chevaliers de Jésus-Christ et tous ceux en qui habite le Saint-Esprit. Après s'être entendu avec toi à force de ruses et de mensonges, elle a fait dresser une tente à ton usage et elle t'a invité à t'y reposer jusqu'à la tombée de la nuit : 'Abrite-toi du soleil, t'a-t-elle dit : je trouve que tu as trop chaud.'[p.114] Ces paroles avaient un tout autre sens que celui que tu leur as prêté, et bien plus profond. La tente, avec sa forme circulaire, représente à l'évidence le monde, et le péché qui en est inséparable. C'est la raison pour laquelle elle avait donné l'ordre de monter cette tente pour toi : elle voulait que tu t'installes dans la demeure du péché – là et pas ailleurs. Puis elle a précisé : 'Viens t'y reposer'… C'était, en réalité, une invite à vivre dans la paresse et la goinfrerie, à ne pas faire d'effort ici-bas, à ne pas te soucier de semer le grain que les justes moissonneront au jour du Jugement dernier. Et elle a ajouté … 'jusqu'à la tombée de la nuit', c'est-à-dire jusqu'à ce que la mort vienne te surprendre, puisqu'elle mérite ce nom lorsqu'elle frappe à l'improviste un homme en état de péché mortel. Elle craignait, prétendait-elle, que le soleil ne te donne trop chaud. Qu'elle en ait eu peur est facile à comprendre : lorsque le soleil, c'est-à-dire Jésus-Christ, lumière de vérité, embrase le pécheur du feu du Saint-Esprit, le froid et le gel du Malin ne peuvent pas grand-chose contre lui, s'il garde son cœur enté dans celui du Soleil. Voilà : je t'en ai assez dit pour que tu saches qui était cette demoiselle, et qu'elle te voulait plus de mal que de bien.

                 – Je comprends en effet, seigneur : c'était elle le champion que je devais affronter. – Sur ma foi, tu as raison. Alors, demande-toi comment tu as combattu. – Bien mal, d'après moi : j'aurais été vaincu sans la grâce du Saint Esprit qui m'a sauvé la vie – qu'Il en soit remercié ! – Quoi qu'il en soit du passé, à l'avenir, méfie-toi ! Si tu succombes une autre fois, tu ne trouveras pas aussi facilement quelqu'un qui t'aide à t'en sortir."

                 L'homme de Dieu parla encore longuement à Perceval, l'exhortant à [p.115] bien se conduire, promettant que Dieu ne l'oublierait pas mais viendrait à son secours prochainement. Puis il lui demanda comment il se ressentait de sa blessure. "Sur ma foi, depuis que vous êtes là, je n'ai plus éprouvé aucun mal, ni aucune douleur : on dirait que je n'ai rien. Et c'est toujours pareil en ce moment : vos regards, vos paroles me procurent tant de douceur et de paix que je ne peux croire que vous soyez une créature terrestre – vous devez plutôt être un pur esprit. Si vous ne me quittiez pas, je le sais en vérité, je n'aurais plus jamais faim, ni soif ; et si je l'osais, je dirais que vous êtes le Pain vivant descendu du ciel, dont nul ne mange, s'il en est digne, qui ne reçoive la vie éternelle."

                 A peine avait-il achevé ces mots, que l'homme disparut sans que Perceval puisse comprendre ce qu'il était devenu. Une voix se fit alors entendre : "Tu as vaincu, Perceval, et tu es sauvé. Monte dans cette nef et va au gré de l'aventure. Ne te laisse troubler par rien de ce que tu pourras voir car, où que tu ailles, Dieu te conduira. Tu auras la chance de retrouver bientôt ceux qui te manquent le plus, tes compagnons Bohort et Galaad."

                 Ces propos le mirent au comble de la joie et, tendant les mains au ciel, il remercia Notre-Seigneur que tout se termine si bien pour lui. Il prit aussitôt ses armes, s'en équipa et monta à bord. Le vent qui se levait gonfla les voiles et le bateau s'éloigna de la côte pour gagner le large.

                 Le conte cesse ici de parler de Perceval ; il revient à Lancelot et à l'ermite qui lui avait si bien expliqué le sens des trois expressions que la voix avait employées pour s'adresser à lui dans la chapelle.

VII
Aventures de Lancelot

                 [p.116] Il raconte que l'ermite garda Lancelot auprès de lui trois jours durant qu'il passa à le chapitrer, et à lui donner des conseils sur la conduite qu'il devait adopter : "Il serait vain de poursuivre cette quête si vous n'êtes pas fermement résolu à vous abstenir de tout péché mortel et à ne plus penser aux choses du monde et à ses plaisirs. Pénétrez-vous de cette idée que votre chevalerie ne vous y sera d'aucune utilité si le Saint-Esprit ne vous ouvre la voie dans toutes les aventures que vous y rencontrerez. Vous n'ignorez pas en effet que son but est d'apprendre quelque chose des mystères du Saint Graal que Notre-Seigneur a promis de révéler au Vrai chevalier, celui dont la valeur et les mérites dépassent ceux de tous ses émules, passés ou à venir. Ce chevalier, vous l'avez rencontré à la Pentecôte quand il a pris place à la Table Ronde sur le Siège Périlleux où personne, jusque là, ne s'était assis sans y trouver la mort, comme vous en avez été témoin une fois. De son vivant, il sera le plus beau fleuron de la chevalerie terrestre. Et quand il aura tant fait qu'en lui l'esprit aura pris le pas sur le corps, il quittera son enveloppe charnelle et sera admis dans les rangs de la chevalerie spirituelle. C'est ce qu'a prédit Merlin qui savait tant de choses sur l'avenir, à propos de ce chevalier que vous avez vu quelquefois. Et pourtant, avec tout son courage et toute sa valeur qui sont sans pareils au monde, s'il lui arrivait de commettre un péché mortel – que Notre-Seigneur, dans Sa pitié, l'en garde ! -, sachez bien qu'il ne ferait rien de plus dans cette quête qu'un chevalier ordinaire. Car ce service où vous êtes engagé n'a rien à voir avec le monde d'ici-bas et tout avec celui d'en haut ; vous comprenez donc que celui qui veut y connaître une certaine réussite doit d'abord se purifier de toutes les souillures dont sa vie sur terre l'a entaché, de telle manière que le démon n'ait plus de part en lui. Une fois qu'il aura renié le Malin, et qu'il aura fait place nette de tous ses péchés mortels, alors il pourra prendre part sans crainte à ce haut service de la Quête. Mais si c'est un homme [p.117] de si peu de foi qu'il s'imagine faire plus par sa prouesse que par la grâce de Notre-Seigneur, soyez sûr qu'il ne s'en sortira qu'à sa courte honte et qu'à la fin il n'aura rien obtenu de ce qu'il était venu chercher."

                 Voilà le langage que l'ermite tint à Lancelot pendant les trois jours que le chevalier demeura avec lui. Quant à Lancelot, il pensa que c'était une bénédiction de Dieu que d'avoir rencontré ce saint homme dont les leçons, se disait-il, le rendraient meilleur pour toute sa vie.

                 Le quatrième jour, l'ermite fit demander à son frère de lui envoyer des armes et un cheval pour un chevalier dont il était l'hôte, ce qu'il fit de grand cœur. Le lendemain, après avoir entendu la messe et s'être armé, Lancelot le quitta, non sans verser des larmes, le suppliant, au nom de Dieu, de prier Notre-Seigneur de ne pas l'abandonner, afin qu'il ne retombe pas dans sa mauvaise vie d'avant. Dès que le religieux le lui eut promis, il partit.

                 Après avoir chevauché à travers la forêt pendant une partie de la matinée, il fit la rencontre d'un écuyer qui lui demanda d'où il était. "J'appartiens à la maison du roi Arthur. – Dites-moi aussi votre nom. – Lancelot du Lac. – Eh bien, Lancelot, ce n'est pas vous que je cherchais ; je n'ai pas besoin d'un misérable comme vous ! – Qu'est-ce qui vous fait dire cela, ami ? – Oh ! je parle en connaissance de cause. N'êtes-vous pas l'homme qui a assisté à une apparition du Saint Graal et qui l'a vu, de ses yeux, opérer un miracle, sans pour autant réagir plus qu'un mécréant ? – En effet, j'étais là et je n'ai pas fait le moindre mouvement ; loin de m'en vanter, je le regrette profondément. – Il y a de quoi ! réplique l'écuyer. C'était faire la preuve que vous n'êtes ni un vrai chevalier, ni un homme de bien, mais un infidèle, un impie. Et puisque, de vous-même, vous n'avez pas voulu l'honorer, ne soyez pas surpris si cela attire la honte sur vous [p.118] au cours de cette quête où vous avez pour compagnons des vaillants et des gens de mérite. Vous avez certes raison de vous désoler ; on vous considérait jusqu'à présent, comme le meilleur chevalier au monde, et vous voilà déchu et dégradé de ce titre : vous êtes devenu le pire et le plus déloyal de tous."

                 Lancelot est bien embarrassé pour répondre, parce qu'il se sent coupable de ce dont le jeune homme l'accuse. "Ami, se contente-t-il de dire, tu peux parler à ton gré, je t'écouterai puisqu'un chevalier ne doit pas se mettre en colère à cause des propos d'un simple écuyer, sauf s'ils sont par trop insultants. – Voilà à quoi vous êtes réduit,  maintenant que vous ne pouvez plus rien faire de bon, vous qui étiez le plus beau fleuron de la chevalerie ici-bas. Malheur à vous, qui vous êtes laissé ensorceler par une femme qui ne vous aime pas plus qu'elle ne vous estime, une femme qui vous a fait perdre, après les honneurs en ce monde, la joie du paradis et la compagnie des anges dans l'autre ; c'est elle qui vous a ravalé à cette misérable condition !" Lancelot n'a pas le courage de répondre – il préférerait être mort, tant sa peine est grande  –  et il reste interdit, la tête basse, à écouter l'écuyer qui continue de le couvrir d'injures, avec les mots les plus humiliants et méprisants qu'il peut, et ne s'en va que lorsqu'il est fatigué de parler et qu'il comprend qu'il n'obtiendra pas de réponse. Lancelot repart de son côté sans lui jeter un regard, en versant des larmes amères et en priant Notre-Seigneur de le ramener dans la bonne voie : il se rend compte en effet qu'il a tant commis de péchés en ce monde et tant offensé son créateur qu'il ne pourra jamais se faire pardonner si la miséricorde divine ne l'y aide pas. Il en est au point où la voie dans laquelle il s'engage a plus d'attrait pour lui que celle d'avant.

                 Il poursuivit sa chevauchée jusqu'à midi et aperçut alors devant lui, un peu à l'écart du chemin, une construction d'humble apparence vers laquelle il se dirigea, sûr que c'était un ermitage. Quand il fut assez près, il vit qu'il y avait une chapelle et une maison, petite l'une et l'autre. Devant l'entrée, un vieil homme était assis, vêtu de blanc comme certains religieux,[p.119] et qui montrait tout le chagrin du monde : "Mon Dieu, se lamentait-il, pourquoi avoir permis cela ? Il vous avait si longtemps servi, et avec tant de zèle !" De le voir pleurer d'émotion fait pitié à Lancelot, qui le salue : "Que Dieu vous garde, seigneur ! – Qu'Il vous entende, chevalier, parce que s'Il m'abandonne, je crains de devenir une proie pour le Malin. Et qu'Il vous délivre de l'état de péché où vous vivez, car vous êtes vraiment le chevalier le plus à plaindre que je connaisse."

                 En entendant ses propos, Lancelot réfléchit qu'au lieu d'aller plus loin il va s'arrêter là pour prendre conseil auprès de ce saint homme qui a tout l'air de bien le connaître, s'il se fie à ce qu'il lui a dit. Aussi, après avoir mis pied à terre, il attache son cheval à un arbre et se dirige vers la chapelle ; à l'intérieur, tout près de la porte, il voit, étendu à terre, un homme aux cheveux blancs – mort, selon toute apparence – qui portait une fine chemise blanche ; à côté de lui, était posée une haire, rêche et piquante. Très étonné de ce qu'il voit, Lancelot s'assied et demande à l'ermite ce qui est arrivé à cet homme. "Je l'ignore, seigneur chevalier ; mais, je le vois bien, ce n'était pas en respectant la loi de Dieu et de son ordre, car il faut avoir enfreint la règle pour mourir habillé comme il l'est quand on est moine ou ermite. C'est ce qui me donne à penser qu'il a succombé à une attaque du Malin. Quel malheur, vraiment ! Alors qu'il a servi Notre-Seigneur pendant plus de trente ans ! – C'est, en effet, un bien grand malheur d'avoir été surpris par le démon à un âge aussi avancé et d'avoir ainsi perdu tant d'années et d'efforts !"

                 L'ermite entre alors dans la chapelle, passe une étole à son cou, prend un livre, ressort et commence à conjurer le démon. Il dut poursuivre longtemps ses lectures et ses adjurations pour voir le Malin se manifester devant lui, sous un aspect si hideux qu'il aurait effrayé le plus brave. "Tu me tourmentes trop, p.120] mais, maintenant que tu m'as, que me veux-tu ? –  Que tu me dises comment est mort mon compagnon, et s'il est damné ou sauvé. – Il est sauvé, répond l'apparition d'une voix à faire peur. – Comment est-ce possible ? Tu dois mentir, car la règle de notre ordre nous interdit strictement les chemises de lin. On lui désobéit quand on en porte une et il me semble que celui qui meurt en enfreignant la règle ne fait pas une bonne mort. – Je vais te dire ce qui lui est arrivé, déclare le démon.

                 Tu n'ignores pas qu'il était de famille noble et de haut lignage et qu'il a encore des neveux et des nièces dans le pays. Or, il y a quelque temps, le comte du Val a déclaré la guerre à un de ses neveux, Agaran. Dès que les hostilités furent engagées, Agaran qui avait le dessous, se vit dans l'embarras ; il vint donc chercher de l'aide auprès de son oncle – dont le corps gît ici – et le persuada, à force de prières, de quitter son ermitage et de partir avec lui pour lui prêter main-forte dans sa guerre contre le comte. C'est ainsi qu'il retourna à la première activité qui avait été la sienne, celle des armes. Avec l'aide des siens, il accumula si bien les exploits qu'après deux jours de combats le comte fut fait prisonnier ; Agaran et lui firent alors la paix et le comte donna toutes les garanties qu'il ne renouvellerait pas ses attaques.

                 Dès que la guerre fut terminée et que la paix eut été conclue, l'oncle d'Agaran regagna son ermitage et reprit la vie qu'il avait si longtemps menée. Mais lorsque le comte apprit que c'était à lui qu'il devait sa défaite, il demanda à deux de ses neveux de le venger, ce qu'ils promirent de faire. Ils vinrent aussitôt par ici mais, quand ils eurent mis pied à terre, ils trouvèrent l'ermite en train de célébrer la messe et, n'osant pas l'attaquer à ce moment-là, ils décidèrent d'attendre qu'il ait fini et, pendant ce temps, de dresser une tente sur place. Lorsque, l'office achevé,[p.121] le religieux sortit de la chapelle, ils s'emparèrent de lui et, dégainant leurs épées, lui dirent qu'il était un homme mort. Toutefois, alors qu'ils pensaient n'avoir plus qu'à lui couper la tête, Celui que cet homme avait si longtemps servi accomplit en sa faveur un éclatant miracle : aucun des coups qu'ils lui assénaient ne lui faisait de mal ; alors pourtant qu'il ne portait sur lui que sa robe, leurs épées rebondissaient comme s'ils avaient frappé sur une enclume ; à force de s'obstiner, leurs lames se retrouvèrent tout ébréchées et eux n'en pouvaient plus – mais ils n'avaient pas réussi à lui tirer la moindre goutte de sang.

                 A cette vue, ne se connaissant plus de dépit et de rage, ils allumèrent un feu devant la chapelle (ils avaient avec eux des amorces et des pierres à fusil) : il ne résisterait pas aux flammes, disaient-ils, et ils allaient donc le brûler vif. C'est alors qu'ils lui enlevèrent tous ses vêtements, jusqu'à sa haire que vous voyez ici. Gêné et honteux de sa nudité, il les pria de lui donner quelque vêtement qui lui permette de garder sa dignité, ce qu'ils eurent la cruauté de lui refuser : il mourrait, lui déclarèrent-ils, avant qu'il ait eu le temps d'enfiler lin ou laine. 'Comment ? fit-il non sans sourire. Vous vous imaginez que ce feu auquel vous me destinez sera l'instrument de ma mort ? – Vous n'en avez rien d'autre à attendre. – Si la volonté de Notre-Seigneur est que je meure, c'est aussi la mienne. Mais c'est Sa volonté qui en sera la cause, et pas ce feu ; il n'aura pas le pouvoir de brûler ne serait-ce qu'un de mes cheveux et si j'y entrais vêtu de la plus fine des chemises, elle ne serait même pas abîmée, ni roussie.' Ils pensèrent d'abord qu'il leur racontait des histoires et l'un d'eux déclara qu'ils allaient bien voir s'il y avait quelque chose de vrai là-dedans : il ôta sa chemise qu'ils firent revêtir à leur victime avant de le jeter dans le brasier qui brûla tout hier, du matin jusqu'au soir tard.[p.122] Quand il fut éteint, certes ils y trouvèrent le cadavre de l'ermite mais, comme vous pouvez en juger, sa chemise ne portait pas trace de brûlure et son corps non plus : il était intact. A cette vue, saisis d'épouvante, ils retirèrent le mort du bûcher, le transportèrent là où il est encore, déposèrent sa haire à côté de lui et se dépêchèrent de s'en aller. Le miracle opéré en sa faveur par Celui qu'il avait si longuement servi montre à l'évidence que, loin d'être damné, il est sauvé. Sur ce, moi aussi je m'en vais, puisque j'ai éclairci tes doutes."

                 A peine avait-il achevé qu'il partit, renversant les arbres sur son passage et soulevant une tempête, à croire que tous les démons de l'enfer traversaient la forêt.

                 Ce récit avait rendu toute sa joie à l'ermite. Après avoir rangé son étole et le livre, il s'approche du corps sur lequel il pose les lèvres : "Par ma foi, dit-il à Lancelot, Notre-Seigneur a fait un grand miracle pour cet homme dont je craignais qu'il ne fût mort en état de péché mortel ; Dieu merci, il n'en était rien : au contraire, il est sauvé, comme vous-même l'avez entendu raconter. – Qui est ce personnage qui vous a tant parlé, seigneur ?", s'enquiert Lancelot ; je n'ai pas pu le voir, mais j'ai entendu tout ce qu'il disait de cette voix discordante et insupportable qui ferait peur à n'importe qui. – C'est le sentiment que celui qui en use doit susciter, car il n'existe pas d'être aussi redoutable : c'est lui qui pousse l'être humain sur la voie de perdition, celle où l'on perd sa vie et son âme." Lancelot comprend ainsi de qui il s'agit. L'ermite lui demande alors de veiller le corps avec lui et de l'aider à l'enterrer le lendemain, ce que, répond-il, il fera d'autant plus volontiers qu'il se réjouit que Dieu lui ait donné l'occasion en l'amenant là, de rendre hommage à un homme aussi saint.

                 Après avoir enlevé ses armes et les avoir déposées à l'intérieur de la chapelle, il va s'occuper de son cheval à qui il ôte selle et mors ; puis il retourne tenir compagnie à l'ermite.[p.123] "N'êtes-vous pas Lancelot ?" lui demande le religieux, une fois qu'ils sont assis côte à côte. C'est bien lui, acquiesce-t-il. "Et que recherchez-vous, armé comme vous voilà ? – Mes compagnons et moi, nous sommes en quête des aventures du Saint Graal.

                 – Rien ne vous empêche en effet de les chercher, mais ne comptez pas les trouver. Si le Saint Graal vous apparaissait, je ne crois pas que vous pourriez le voir, pas plus qu'un aveugle ne distingue une épée qu'il aurait sous les yeux. Mais nombreux sont ceux qui ont longtemps vécu dans l'obscurité et les ténèbres du péché et que Notre-Seigneur a ramenés à la lumière de vérité dès qu'Il constate que leurs cœurs y aspirent. Il ne tarde jamais à venir au secours des pécheurs : dès qu'Il les voit se tourner vers lui, en pensée ou par quelque bonne action, Il est là. Et si le fautif a nettoyé sa maison et l'a rangée comme il doit le faire, Notre-Seigneur y descend et y établit Sa demeure (c'est-à-dire qu'Il repose en lui), tant qu'on ne L'en chasse pas. Mais si le pécheur y appelle quelqu'un qui Lui soit hostile, Il s'en va, parce qu'Il ne peut pas rester là où on accueille Son ennemi juré.

                 Si je t'ai donné cette leçon, c'est à cause de la vie que tu as si longtemps menée depuis que tu es tombé dans le péché, autrement dit depuis que tu as été admis dans l'ordre de chevalerie. Auparavant, tu étais doué naturellement de toutes les vertus – je ne vois pas de jeune homme de ton âge que l'on ait pu te comparer. D'abord, tu étais chaste et cela de façon si intime que tu n'avais jamais manqué de l'être ni en actes, ni en pensée. Oui, pas même en pensée car il t'était souvent arrivé, quand tu songeais à la bassesse de la faute charnelle qui porte atteinte à la virginité, de cracher de mépris en disant que tu n'aurais jamais le malheur d'en arriver là ; et tu affirmais alors qu'il n'est pas d'aussi bel exploit pour un chevalier que de demeurer vierge, et d'éviter la luxure en veillant à préserver la pureté de son corps.

                 [p.124] En plus d'être chaste – ce qui est très important -, tu étais humble. L'humilité s'avance à petits pas, la tête modestement baissée, contrairement au pharisien qui disait, quand il priait au temple : 'Mon Seigneur et mon Dieu, je te rends grâce de ne pas m'avoir fait mauvais et perfide comme mes voisins'. Loin de te comporter comme lui, tu ressemblais plutôt au publicain qui se tenait loin de l'autel et qui, craignant que Dieu ne s'irrite contre lui à cause de ses péchés, n'osait même pas lever les yeux sur Son image : 'Seigneur Jésus-Christ, suppliait-il en battant sa coulpe, ayez pitié de moi, pauvre pécheur.' Voilà comment doit se conduire celui qui veut pratiquer comme il convient l'humilité. Et c'est ce que tu faisais dans ton adolescence car tu aimais et craignais ton créateur par-dessus tout et tu disais que rien, sur terre, ne méritait de faire peur, mais qu'il fallait redouter celui qui peut nous faire périr, corps et âme et nous faire tomber en enfer.

                 Chaste et humble comme je viens de le dire, tu étais aussi patient. La patience est semblable à l'émeraude qui reste toujours verte : elle résiste à toutes les tentations, si grandes soient-elles ; elle conserve  toujours la même verdeur et la même force et il n'est pas d'adversaire contre qui elle ne remporte l'honneur de la victoire parce qu'il n'y a pas de plus sûr moyen de vaincre un ennemi que d'avoir recours à elle. Même si tu donnais parfois, extérieurement, l'impression de commettre quelque faute contre elle, elle faisait partie de ta nature : si tu y réfléchis, tu n'en douteras pas.

                 Il y avait encore une autre vertu qui était si bien ancrée en toi qu'elle semblait tenir de ta nature même : c'est l'équité. L'équité est assez puissante pour tout diriger comme il le faut ; elle est immuable et rend à chacun selon son mérite et son droit : jamais elle n'accorde un avantage par amitié, ni ne lèse personne par haine ; elle n'épargne ni ami, ni parent et suit le droit chemin de justice sans jamais s'en écarter, quoi qu'il advienne.

                 [p.125] Enfin, tu étais charitable, et cela d'une façon si exceptionnelle qu'on pouvait parler de prodige : si tu avais eu entre tes mains toutes les richesses du monde, tu les aurais données sans hésiter pour l'amour de ton créateur.

                 Le feu du Saint-Esprit brûlait en toi de toute son ardeur et, au fond de ton cœur et de ton âme, tu étais fermement résolu à demeurer fidèle à ces vertus.

                 Quand tu es entré dans le haut ordre de chevalerie, tu étais donc  pourvu de toutes les qualités que peut posséder un être humain. En te voyant si bien armé et à couvert, le Malin, celui qui, dès l'origine, a mené l'homme au péché et à la damnation, eut peur de ne pas arriver à te prendre par surprise. Il comprenait évidemment que ce serait un grand avantage pour lui de te priver d'un de tes moyens de défense. Mais il savait que tu avais été préparé pour être un serviteur de Jésus-Christ : élevé si haut, comment te serais-tu abaissé à le servir, lui ? Il hésitait donc à t'attaquer, craignant d'y perdre sa peine. Après avoir envisagé plusieurs façons de te tromper, il lui sembla finalement qu'une femme serait le meilleur moyen de te faire succomber : il se disait que le premier homme avait été trompé par une femme ; Salomon aussi, qui était pourtant le plus sage des hommes ; il en était de même du plus fort d'entre eux, Samson, et du plus beau, Absalon, le fils de David : 'Puisque tous ceux-là se sont fait abuser et déshonorer, je pense que cet enfant ne devrait pas résister longtemps.'

                 Il s'insinua alors dans le cœur de la reine Guenièvre qui ne s'était pas confessée comme elle l'aurait dû depuis son mariage, et il fit en sorte qu'elle prenne plaisir à te regarder, tant que tu demeuras auprès d'elle, le jour où tu fus fait chevalier. Quand tu t'aperçus qu'elle avait les yeux fixés sur toi, cela te donna à penser ; aussitôt, le Malin profita de ce moment où tu étais sans défense pour te décocher un de ses dards, et le coup fut assez rude pour te faire chanceler et sortir du droit chemin, et passer dans celui que tu n'avais jamais emprunté : le chemin [p.126] de la luxure qui corrompt le corps et l'âme si profondément qu'il faut l'avoir suivi pour le savoir. Dès lors, le Malin te rendit aveugle car, aussitôt que tes yeux brûlèrent de luxure, l'humilité fit en toi place à l'orgueil : tu entrepris de marcher la tête haute, fier comme un lion et tu te dis  en ton cœur que plus rien ne comptait ni ne compterait pour toi, sauf de posséder cette femme que tu trouvais si belle. Lorsque le Malin qui comprend tout, à peine l'a-t-on exprimé, sut que tu péchais mortellement par pensée et par intention, il prit possession de toi et en chassa Celui que tu avais si longtemps hébergé en ton cœur.

                 C'est ainsi que Notre-Seigneur te perdit, Lui qui, après t'avoir donné toutes les qualités possibles, t'avait élevé pour, finalement te faire l'honneur de te prendre à Son service. Mais, alors qu'Il pensait pouvoir compter sur toi et que tu emploierais pour Lui toutes les vertus dont Il t'avait gratifié, tu t'es dépêché de Le trahir ; de serviteur de Jésus-Christ tu es devenu serviteur du démon, et à la place des vertus que tu tenais de Notre-Seigneur, tu as accueilli tous les défauts qui sont le fait du démon. La virginité et la chasteté ont été remplacées par la luxure qui les anéantit l'une et l'autre. L'humilité a été mise dehors par l'orgueil, puisque, dès lors, tu t'es cru supérieur aux autres. Et ainsi de suite : tu as expulsé de toi toutes les bonnes dispositions que je t'ai énumérées et tu as hébergé en toi toutes celles qui leur étaient contraires. Toutefois, Notre-Seigneur avait été si généreux avec toi que, de cette abondance, il devait rester quelque chose ; et c'est grâce à ce qui en a subsisté que, depuis, tu as accompli les prouesses qui font tant parler de toi jusqu'en de lointains pays. Pense à ce que tu aurais donc pu faire si tu avais préservé toutes ces vertus dont Notre-Seigneur t'avait doué. Au lieu d'être aveuglés, tes yeux seraient demeurés ouverts devant la face de ton Seigneur ; tu n'aurais pas échoué à ces aventures du Saint Graal que tous les autres sont à présent en peine de mener à bien et tu en aurais achevé plus que quiconque, à part le Vrai Chevalier.[p.127] Je te dis tout cela parce que je me désole de te savoir si avili, si dégradé que désormais, où que tu ailles, on ne parlera plus en bien de toi ; mais au contraire, tous ceux qui sauront ce qui t'est arrivé pendant la quête du Saint Graal tiendront sur toi des propos insultants.

                 Malgré tout, tu peux encore obtenir ton pardon, à condition d'implorer du fond du cœur la pitié de Celui qui t'avait si heureusement doué et t'avait appelé à son service. Tous ceux qui s'y engagent sans avoir fait une bonne et sincère confession n'y récolteront qu'humiliations, parce qu'il ne s'agit pas d'y rechercher des avantages matériels, mais des biens spirituels. Or, celui qui prétend avoir accès au ciel avant de s'être purifié des souillures qui l'entachent en est si rudement précipité qu'il ne s'en remettra pas de toute sa vie. C'est pourquoi, ceux qui se sont lancés dans cette aventure en étant salis et corrompus par les péchés de ce monde ne seront pas capables de trouver le bon chemin : ils s'égareront et ne feront que s'éloigner de leur but. C'est ce qu'annonçait la parabole de l'Evangile. 'En ce temps-là, un grand seigneur avait fait préparer un banquet pour ses noces où il avait convié parents, amis et voisins. Une fois les tables mises, il envoya des messages aux invités, leur demandant de venir, car tout était prêt. Mais ils tardèrent tant que l'hôte s'en irrita ; quand il comprit qu'ils ne se rendraient pas à son invitation, il dit à ses serviteurs : 'Allez par monts et par vaux, et invitez familiers et inconnus, pauvres et riches à venir se restaurer car les tables sont dressées et le festin est prêt.' Ils obéirent et ramenèrent tant de monde que la demeure était pleine. Quand tous eurent pris place, le maître de maison remarqua parmi eux un homme qui n'était pas en habits de fête : 'Qu'êtes-vous venu chercher ici, mon ami ? alla-t-il lui demander. – Ni plus, ni moins que les autres, seigneur. – Certainement pas : eux sont venus la joie et l'allégresse au cœur, habillés comme on doit l'être pour célébrer des noces,[p.128] alors que vous n'avez rien de tout cela.' Et il le fit aussitôt jeter dehors ; puis il déclara à tous les convives qu'il avait invité dix fois plus de gens qu'il n'en était venu, ce qui permet de dire qu'en vérité il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus.

                 Cette parabole trouve son illustration dans la quête que tu as entreprise. Par le repas de noces que fit annoncer le seigneur, nous pouvons entendre la table du Saint Graal où mangeront les justes, les vrais chevaliers, ceux que Notre-Seigneur trouvera en habits de fête, c'est-à-dire revêtus des grâces et des vertus qu'Il prête à Ses serviteurs. Mais ceux qu'Il en verra dépourvus, ceux qui n'auront à leur actif ni confession sincère, ni bonnes œuvres, Il refusera de les accueillir et les chassera, si bien qu'ils recevront autant d'opprobre et de honte que les autres d'honneur."

                 Sur ces mots, l'ermite se tait et regarde Lancelot qui pleurait aussi amèrement que s'il avait vu morte devant lui la personne qu'il chérissait le plus au monde, – sa douleur était telle qu'il ne savait plus que devenir. Au bout d'un long moment, le religieux lui demanda s'il s'était confessé depuis qu'il s'était engagé dans la quête et c'est à peine s'il put répondre que oui ; puis il lui raconta tout ce qui lui était arrivé et les trois paroles dont on lui avait expliqué le sens. Après l'avoir écouté, l'ermite lui demanda encore de lui dire, en chrétien et en chevalier qu'il était depuis longtemps, quelle vie il préférait : celle qu'il menait auparavant ou celle qu'il venait d'embrasser. "Sur mon créateur, je peux vous affirmer que ma nouvelle façon de vivre me plaît cent fois plus que ne l'a jamais fait la précédente, et je n'ai pas l'intention d'en changer quoi qu'il m'arrive. – En ce cas, sois sans inquiétude. Si Notre-Seigneur sait que tu implores Son pardon du fond du cœur, Il te fera la grâce de devenir la maison et le temple où Il viendra demeurer."

                 [p.129] Après avoir passé toute la journée à s'entretenir ainsi, ils se restaurèrent, le soir venu, avec le pain et la cervoise qu'il y avait à l'ermitage ; puis ils allèrent se coucher près du corps, mais ils restèrent éveillés une grande partie de la nuit, car leurs pensées étaient plus pour le ciel que pour la terre. Le lendemain matin, après avoir enseveli le cadavre devant l'autel, le religieux rentra dans l'ermitage, disant qu'il n'en partirait plus et y servirait jusqu'à sa mort son divin maître. Et comme il voyait Lancelot s'apprêter à prendre ses armes : "Je vous ordonne, lui dit-il, au nom du sacrement de pénitence, de porter désormais la haire de ce saint homme. Le bien qui vous en adviendra c'est que, aussi longtemps que vous l'aurez sur vous, vous ne commettrez plus de péché mortel : voilà qui doit vous donner confiance. Je vous ordonne aussi, pour la durée de cette quête, de ne plus manger de viande, ni de boire de vin et d'aller tous les jours à la messe, si vous en avez la possibilité." Lancelot accepta cette pénitence et, après s'être déshabillé, reçut humblement la discipline des mains de l'ermite. Puis il endossa la haire qui était rêche et piquante et remit sa tunique par-dessus. Enfin, après avoir achevé de s'équiper, il prit ses armes, monta à cheval et demanda à l'ermite un congé que celui-ci lui donna volontiers, le priant encore de se bien conduire et de ne pas oublier de se confesser toutes les semaines afin de ne pas donner prise aux assauts du Malin. Après avoir promis de le faire, Lancelot s'en alla et reprit sa chevauchée dans la forêt jusqu'au soir sans trouver d'aventure qui mérite d'être rapportée.

                 Comme la nuit tombait, il rencontra une demoiselle montée sur un palefroi blanc, et qui allait à vive allure. Dès qu'elle le vit, elle le salua et lui demanda où il se rendait. "Je l'ignore, demoiselle ; là où l'aventure me conduira, car je ne sais trop par où aller pour trouver ce que je cherche. – Je sais ce que vous cherchez.[p.130] Vous en avez été autrefois plus près que vous n'en êtes maintenant ; et pourtant vous en êtes plus près que vous ne l'avez jamais été, si vous persévérez dans le chemin où vous vous êtes engagé. – Il me semble, demoiselle, que vous me dites là deux choses contradictoires. – Ne vous inquiétez pas : vous le verrez un jour plus distinctement que vous ne l'avez jamais fait jusqu'à maintenant, et tout ce que je vous ai dit s'éclairera le moment venu." Sur ce, comme elle voulait s'en aller, il lui demanda où il pourrait faire étape pour la nuit. "Ce soir, vous ne trouverez pas de gîte où coucher ; mais demain, vous en aurez un conforme à votre attente où vous recevrez l'aide dont vous aurez besoin pour calmer vos doutes et vos craintes." Après s'être recommandés l'un l'autre à Dieu, ils se séparèrent. Lancelot poursuivit sa chevauchée dans la forêt ; la nuit le surprit à l'embranchement de deux chemins où était plantée une croix de bois qui lui fit plaisir à voir : "C'est là que je coucherai", se dit-il. S'inclinant devant la croix, il mit pied à terre, ôta selle et mors à son cheval pour qu'il puisse paître en liberté ; puis, après s'être débarrassé de son écu et de son heaume, il alla s'agenouiller au pied de la croix où il récita prières et oraisons, suppliant le Crucifié en l'honneur et en mémoire de qui elle avait été érigée là, de le garder de tout péché mortel : y succomber à nouveau était sa hantise.

                 Après avoir longuement prié et imploré Notre-Seigneur, il posa sa tête sur une pierre qui était devant la croix et comme le jeûne et le manque de sommeil l'avaient épuisé, il s'endormit aussitôt qu'il se fut allongé. Dès qu'il eut fermé les yeux, il vit s'approcher de lui un homme tout environné d'étoiles qui portait une couronne d'or sur la tête ; sept rois et deux chevaliers le suivaient. Une fois arrivés près de lui, ils s'arrêtaient pour adorer [p.131] humblement la croix. Après être restés longtemps à genoux, ils s'asseyaient et, tendant les mains vers le ciel, disaient en chœur à voix haute : "Père céleste, viens nous visiter et rendre à chacun selon son mérite ; et reçois-nous dans Ta maison où nous avons si grand désir d'entrer !" Puis tous se taisaient. Lancelot, levant la tête, voyait les cieux s'ouvrir et un homme en sortir au milieu d'une nuée d'anges ; il descendait vers ceux qui l'avaient imploré, leur donnait à chacun Sa bénédiction en les appelant "bons et fidèles serviteurs" : "Ma maison est prête à vous accueillir tous, disait-il aux rois. Entrez dans la joie de la vie éternelle." Il s'approchait ensuite du plus vieux des chevaliers : "Va-t-en, parce que j'ai perdu tout ce que j'avais placé en toi. Tu t'es conduit comme un fils indigne ! Au lieu de me servir fidèlement, tu m'as fait la guerre. Si tu ne me rends pas mon trésor, je te confondrai." En entendant ces paroles, le chevalier s'écartait aussitôt du groupe et au comble de l'affliction, implorait son pardon. "Il dépend de toi que je t'aime ou te haïsse" lui disait l'homme. Et sur ce, le chevalier s'éloignait, sans ses compagnons. Enfin, l'homme descendu des cieux s'approchait du plus jeune, le changeait en lion ailé et lui disait : "Mon cher fils, tu peux maintenant parcourir le monde en dépassant, dans ton vol, tous les autres chevaliers." Et lui, prenait son essor, et l'envergure de ses ailes, d'une façon qu'on ne s'expliquait pas, devenait assez grande pour couvrir la terre. Après avoir donné à tous le temps de contempler ce prodige, il s'élevait dans les nues et le ciel s'ouvrait pour l'accueillir en son sein.

                 Telle fut la vision que Lancelot eut pendant son sommeil. Quand il vit que le jour était levé, il traça le signe de croix sur son front et se recommanda à Notre-Seigneur : "Cher père Jésus-Christ, toi qui es le vrai réconfort et le vrai sauveur de tous ceux qui t'invoquent du fond de leur cœur, Seigneur, je T'adore et [p.132] Te rends grâce de m'avoir, dans Ta grande bonté, protégé et délivré des tourments et des humiliations auxquels je m'étais exposé. Mon seigneur et mon créateur, Tu m'as témoigné assez d'amour et de miséricorde pour arracher mon âme à l'enfer et à la damnation qui la guettaient, et pour la ramener à la crainte et à la connaissance de Toi. Seigneur, aie pitié de moi et ne me laisse plus me fourvoyer, mais tiens-toi à mes côtés si près que le Malin, qui ne cherche qu'à me tromper, me trouve toujours entre Tes mains !"

                 Après avoir fait cette prière, il se met debout, va jusqu'à son cheval à qui il remet selle et mors. Puis il lace son heaume, prend son écu et sa lance, enfourche sa monture et se met en route comme la veille, préoccupé par ce qu'il avait vu en songe : comme la signification lui en échappait, il aurait bien voulu avoir la possibilité de l'apprendre. Il chevaucha jusqu'à midi et il commençait à souffrir de la chaleur quand il tomba, au fond d'une vallée, sur le chevalier qui, quelques jours auparavant, lui avait pris ses armes. Dès que celui-ci le vit arriver, il le défia, sans même le saluer : "En garde, Lancelot ! Si tu ne peux te défendre contre moi, tu es un homme mort !" Il le charge aussitôt, lance couchée, et lui porte un coup assez rude pour transpercer son écu et son haubert, mais sans parvenir à le blesser. De toute sa force, Lancelot le frappe en retour et si violemment qu'il le renverse à terre avec son cheval : la chute est si brutale que le cavalier manque de s'y briser la nuque ; il achève sa course sur son élan, fait demi-tour et, voyant que l'animal se relevait déjà, le prend par la bride et va l'attacher à un arbre pour que son maître le trouve à sa disposition quand il se sera remis debout à son tour. Après quoi, il reprend sa route et poursuit sa chevauchée jusqu'au soir. Il se sentit alors à bout de force : il y avait deux jours qu'il jeûnait et ses deux longues étapes l'avaient épuisé.

                 Il finit par arriver à proximité d'un ermitage, au sommet d'une colline. A son grand plaisir, il vit [p.133] un ermite, un très vieil homme, qui était assis devant la porte, et lui adressa un salut que le vieillard lui rendit fort poliment. "Pourriez-vous accorder l'hospitalité à un chevalier errant, seigneur ? – Si vous le souhaitez, vous trouverez ici le meilleur gîte que je serai capable de vous offrir et nous partagerons la nourriture que Dieu m'a envoyée." Comme Lancelot répond que c'est là tout ce qu'il demande, le religieux conduit son cheval dans un appentis, devant la maison, prend soin de lui ôter selle et mors, et lui apporte des brassées d'herbe qui poussait là en abondance. Puis il prend l'écu et la lance du chevalier qu'il porte dans la maison. Pendant ce temps, Lancelot avait déjà délacé son heaume et rabattu sa ventaille ; il enlève aussi son haubert qu'il va déposer à l'intérieur. Quand il se fut complètement désarmé, l'ermite lui demanda s'il avait entendu les vêpres et il répondit que non : de toute la journée, dit-il, il n'avait vu ni château ni maison, ni âme qui vive, à part un homme qu'il avait rencontré vers midi. Le religieux appela alors son clerc et se rendit à la chapelle pour les célébrer. A la fin de l'office, il demanda à Lancelot qui il était  et de quel pays. Celui-ci lui répondit et raconta, sans rien en dissimuler et sans retenir ses larmes, ce qui lui était arrivé avec le Saint Graal. De le voir pleurer en lui faisant le récit de cette aventure émut l'ermite au plus haut point, et il le pria, au nom de la Sainte Vierge et sur sa foi en Dieu, de lui faire une confession générale, ce que Lancelot accepta volontiers, "puisque vous le voulez" dit-il. L'ermite le ramena donc à la chapelle où Lancelot lui relata toute sa vie comme il l'avait déjà fait précédemment et le supplia, au nom de Dieu, de l'aider de ses conseils.

                 Après avoir écouté tout ce qu'il avait à lui avouer, l'homme de Dieu le réconforta et le rassura, et ses bonnes paroles mirent du baume au cœur du chevalier. "Seigneur, le prie-t-il alors, éclairez-moi, si vous le pouvez, sur ce que je vais vous demander.[p.134] – Parlez, et je ferai tout mon possible. – Pendant que je dormais, un homme m'est apparu : il était environné d'étoiles et il était accompagné de sept rois et de deux chevaliers." Et il lui rapporta en détail sa vision. "Ah ! Lancelot" s'exclama l'ermite quand il eut achevé, "ce que tu as vu là, c'est la haute lignée de tes ancêtres, et cette scène a un sens plus profond que beaucoup ne pourraient l'imaginer. Ecoute-moi, si tu veux bien : je t'expliquerai d'où vient ta famille, en remontant loin, parce que c'est nécessaire.

                 C'est un fait avéré que, quarante-deux ans après la Passion de Jésus-Christ, Joseph d'Arimathie, cet homme exemplaire, ce vrai chevalier partit de Jérusalem, sur l'ordre de Notre-Seigneur, pour annoncer la Bonne Nouvelle et prêcher les commandements de l'Evangile. Quand il arriva à Sarraz, il y trouva un roi païen – il s'appelait Ewalach – à qui un de ses riches et puissants voisins faisait la guerre. Il fit sa connaissance et lui permit grâce à ses conseils et avec l'aide de Dieu, de remporter la victoire : aussitôt de retour à Sarraz, le vainqueur reçut le baptême de la main de Josephé, le fils de Joseph, et prit le nom de Mordrain. Or, il avait un beau-frère, appelé Séraphe tant qu'il fut païen, puis Nascien lorsqu'il se convertit ; devenu chrétien, sa foi en Dieu et son amour pour Son créateur firent de lui comme un mur de fondation et un pilier de la Nouvelle Foi. Ce qui rendit évidentes sa fidélité et sa sainteté, c'est que Notre-Seigneur lui permit de contempler les profonds et secrets mystères du Saint Graal, auxquels, Joseph mis à part, aucun chevalier n'avait guère eu accès en ce temps-là et que nul, depuis, n'a vu davantage, si ce n'est en songe, comme toi.

                 [p.135] A la même époque, Mordrain eut une vision : un grand lac sortait du ventre d'un de ses neveux, qui était le fils de Nascien ; neuf fleuves y prenaient leur source ; mais si huit d'entre eux étaient d'une largeur et d'une profondeur semblables, le dernier était beaucoup plus large et plus profond que tous les autres, et si rapide et torrentueux qu'il emportait tout sur son passage. Son courant était d'abord trouble et boueux, puis propre et limpide et finissait par devenir incomparablement plus clair et transparent qu'au début ; et son eau était si bonne qu'on en aurait bu jusqu'à plus soif. Voilà donc comment se présentait le neuvième fleuve. Puis le roi voyait descendre du ciel quelqu'un qu'on aurait pu prendre pour Notre-Seigneur : il s'approchait du lac, s'y lavait les mains et les pieds, et faisait de même dans les huit premiers cours d'eau ; mais quand il arrivait au neuvième, il s'y lavait le corps tout entier.

                 C'est pendant son sommeil que le roi Mordrain vit tout cela. Maintenant, je vais t'expliquer le sens de sa vision. Le neveu du roi, celui qui donnait naissance au lac, c'était Célidoine, le fils de Nascien que Notre-Seigneur a envoyé chez nous pour vaincre et anéantir les mécréants. Ce fut un vrai serviteur de Jésus-Christ, un vrai chevalier de Dieu. Il connaissait aussi le cours des étoiles et des planètes et la configuration du firmament autant ou plus que les philosophes. Et c'est à cause de son intelligence et de sa science en astronomie que tu l'as vu, dans ton rêve, se présenter à toi sous la forme d'un homme environné d'étoiles. Il a été le premier roi chrétien d'Ecosse, vrai lac en ce sens qu'on pouvait puiser en lui la compréhension et la connaissance de tous les attributs de Dieu et de ce qui fait Sa puissance.

                 De ce lac sortaient neuf fleuves, c'est-à-dire neuf de ses descendants, non qu'ils fussent tous ses fils, mais ils représentaient neuf générations successives issues de lui en filiation directe. Sept d'entre eux ont régné.[p.136] Le premier s'appelait Narpus et ce fut un homme de bien, un vrai fidèle de l'Eglise.  Le second portait le nom de Nascien en souvenir de son aïeul ; Notre-Seigneur habita si bien en lui qu'en son temps on ne connaissait pas d'homme plus exemplaire. Le troisième roi fut Elyan le Gros : il aurait mieux aimé mourir que d'offenser son créateur. Ysaye lui succéda : sage et loyal, il vécut dans la crainte de Dieu et fit en sorte de ne jamais irriter sciemment son maître céleste. Vint ensuite Jonaan, un bon chevalier, loyal et d'une bravoure sans égale ; lui non plus n'accomplit jamais aucun acte dont il pût penser qu'il provoquerait le courroux de Notre-Seigneur ; il est parti d'ici pour aller en Gaule où il a épousé la fille du roi Maronex, ce qui lui a permis d'hériter du royaume ; c'est lui qui a été le père de Lancelot, ton aïeul qui, lui-même, a quitté la Gaule pour s'établir par ici, après avoir épousé la fille du roi d'Irlande. Tu sais tout le bien qu'il y a à dire de lui : tu l'as appris à la source où les deux lions gardaient son corps. Lui-même a engendré ton père, le roi Ban, qui a vécu et est mort plus saintement que beaucoup ne se le sont imaginé ; on a prétendu qu'il avait péri de chagrin parce qu'il avait perdu son royaume, mais c'est faux : en réalité, il avait, sa vie durant, prié Notre-Seigneur de le laisser partir de ce monde quand il le lui demanderait ; et Dieu fit clairement voir qu'Il avait entendu sa prière car, dès qu'il souhaita la mort corporelle, il l'obtint et trouva la vie de l'âme.

                 Les sept rois que je viens de t'énumérer et qui sont tes ancêtres sont ceux que tu as vu t'apparaître en songe, et ce sont les sept premiers fleuves que le roi Mordrain, dans le sien, voyait prendre leur source dans le lac, ceux dans lesquels Notre-Seigneur se lavait les mains et les pieds.

                 Maintenant, je dois te dire qui sont les deux chevaliers qui étaient avec eux. L'aîné, qui faisait partie de leur compagnie, c'est-à-dire qui était de leur descendant, c'est toi, puisque tu es né du roi Ban qui était le dernier des sept rois.[p.137] Alors qu'ils étaient tous devant toi, ils disaient : 'Père céleste, viens nous visiter et rendre à chacun de nous selon ses mérites et reçois-nous dans ta demeure.' En disant 'Père, viens nous visiter' ils t'accueillaient en leur compagnie et priaient Notre-Seigneur de venir te chercher en même temps qu'eux parce qu'ils sont la souche dont tu es sorti. Par 'Rends à chacun selon ses mérites', tu dois comprendre que la justice seule les inspirait et que, malgré tout leur amour pour toi, ils ne voulaient pas demander à Dieu plus que ce qui était légitime, c'est-à-dire de donner à chacun son dû. Ensuite, tu as vu descendre des cieux un homme qui les bénissait l'un après l'autre et qui était accompagné d'une foule d'anges : il y a longtemps que cela s'est accompli – ils sont tous en effet dans la compagnie des anges.

                 Après avoir tenu à l'aîné des deux chevaliers les propos dont tu te souviens bien – et que tu dois t'appliquer : ils l'ont été, en effet, à ton usage et te concernent, puisque celui à qui ils ont été adressés te représente -, l'homme s'approchait du jeune chevalier, qui est ton fils (tu l'as engendré de la fille du roi Pellès), et il le changeait en lion, c'est-à-dire qu'il le mettait au dessus de toutes les créatures humaines de telle sorte que personne ne puisse rivaliser avec lui en puissance et en assurance ; et il lui donnait des ailes afin que nul ne soit aussi vif et rapide que lui et ne puisse l'égaler en prouesse, ou en quoi que ce soit. 'Cher fils, lui disait-il, tu peux parcourir le monde et t'élever dans ton vol plus haut que tous les chevaliers.' Et lui prenait son essor et ses ailes devenaient – ô prodige ! – assez grandes pour recouvrir le monde. Tout cela s'est déjà produit en la personne de Galaad, ce chevalier qui est ton fils : personne, pas même toi, ne peut lui être comparé comme chevalier et la sainteté de sa vie tient du mystère. Parce qu'il s'est élevé si haut que [p.138] nul ne pourrait le rejoindre, nous sommes fondés à dire que Notre-Seigneur lui a donné des ailes pour qu'il vole au dessus de tous les autres ; et ce chevalier, c'est aussi le neuvième fleuve dans le songe du roi Mordrain, celui qui était plus large et plus profond que tous les autres ensemble.

                 Tu sais maintenant qui sont les sept rois que tu as vus en rêve, ainsi que les deux chevaliers : celui qui s'écartait des autres et celui à qui Notre-Seigneur accordait la grâce de le faire voler plus haut qu'eux.

                 – Dans tout ce que vous m'avez dit, seigneur, il y a une chose qui me surprend beaucoup : le Bon Chevalier est donc mon fils ? – Il n'y a pas de quoi être surpris ; rien que de naturel, au contraire : tu es bien placé pour savoir que tu as connu charnellement la fille du roi Pellès, et on t'a souvent dit que tu avais alors engendré Galaad. C'est lui le chevalier qui a pris place sur le Siège Périlleux à la Pentecôte et c'est lui que tu recherches. Si j'ai tenu à te le faire comprendre, c'est parce que je ne voulais pas que tu te battes contre lui car, s'il te tuait, il commettrait un péché mortel ; or, si tu en venais là, tu peux être sûr que c'en serait fait de toi, parce que sa prouesse n'a pas d'égale au monde. 

                 – Ce que vous me dites m'est d'un grand réconfort : puisque Notre-Seigneur a permis que je donne naissance à un si beau fruit, un être si saint ne devrait pas, me semble-t-il, souffrir que son père, quoi qu'il ait fait, aille à sa perdition ; il devrait bien plutôt prier Dieu nuit et jour pour qu'Il ait pitié de moi et m'arrache à la mauvaise vie que j'ai si longtemps menée. – Je vais te dire ce qu'il en est : le père et le fils supportent, chacun pour soi, le poids de leurs propres péchés ; le fils n'aura point part aux iniquités de son père, ni le père à celles de son fils, tous deux recevront leur juste salaire. C'est pourquoi, tu ne dois pas mettre ton espoir en ton fils, mais en Dieu seul ;[p.139] car si tu Le supplies de t'aider, Il viendra à ton secours chaque fois que tu te trouveras en difficulté. – Puisque je ne peux compter que sur Jésus-Christ pour me prêter main-forte, je Le supplie de le faire : qu'Il ne me laisse pas tomber aux mains du Malin, afin que je puisse Lui rendre le trésor – je veux dire mon âme – qu'Il me réclamera le Jour d'épouvante où Il déclarera aux méchants :  'Allez-vous en d'ici, race maudite, dans les flammes infernales', alors qu'aux justes il fera entendre cette douce parole : 'Venez, les héritiers et les fils bénis de mon père, entrez dans la joie éternelle.'"

                 Lancelot et l'ermite parlèrent longtemps ensemble ; quand ce fut l'heure de dîner, ils quittèrent la chapelle et allèrent s'attabler dans la maison du religieux où ils mangèrent du pain et burent de la cervoise. Après le repas, son hôte qui n'avait pas préparé d'autre lit, fit coucher Lancelot sur de l'herbe ; mais, comme il était recru de fatigue et se souciait moins qu'auparavant de ses aises, il passa une bonne nuit ; sinon, il n'aurait pas pu dormir, car la terre était dure et la haire qu'il portait à même la peau était rêche et piquante. Mais il en était au point où il n'avait jamais éprouvé autant de satisfaction qu'à supporter la rudesse de cette vie qui ne lui pesait même pas.

                 Il passa donc la nuit chez l'ermite et s'y reposa jusqu'au jour. Après s'être levé et avoir entendu la messe, il prit ses armes, recommanda son hôte à Dieu et monta à cheval. Le saint homme le pria avec instance de persévérer dans ses bonnes résolutions, ce qu'il promit de faire si Dieu le gardait en bonne santé. Une fois parti, il chevaucha à travers la forêt, sans suivre de chemin précis ; il réfléchissait à la vie qu'il avait menée et se repentait des péchés qui l'avaient fait exclure de la sainte compagnie de ceux qu'il avait vus en songe.[p.140] Cette pensée lui causait une telle douleur qu'il avait grand peur de tomber dans le désespoir ; mais comme il s'en remettait entièrement à Jésus-Christ, il se disait qu'il pourrait peut-être revenir là d'où il avait été banni et réintégrer la lignée de ses ancêtres.

                 Vers midi, sa chevauchée l'amena dans une très vaste clairière où s'offrit à sa vue un château-fort de belle apparence, ceint de remparts et de douves. Dans un pré, au pied de la forteresse, on avait dressé une centaine de tentes faites en tissus de soie de couleurs variées, devant lesquelles cinq cents chevaliers au moins, montés sur de puissants destriers, avaient entamé un tournoi acharné qui avait déjà laissé sur le terrain beaucoup de cavaliers désarçonnés. Les uns qui arboraient des armures blanches, se tenaient du côté de la forêt ; celles des autres  – le camp du château – étaient noires ; aucun n'en portait qui fût d'une couleur différente.

                 Lancelot s'arrête un long moment à contempler l'affrontement ; lorsqu'il constate que le camp du château a le dessous et commence de reculer, alors pourtant que les combattants y étaient beaucoup plus nombreux, il se dirige de leur côté, bien décidé à se ranger de leur parti. Lance couchée, il met son cheval au galop et frappe un premier adversaire si rudement qu'il le renverse pêle-mêle avec sa monture ; sur sa lancée, il en frappe un second qu'il renverse lui aussi, bien que sa lance se casse sous le choc. Dégainant alors son épée, il en assène de tous côtés, en pleine mêlée, des coups dignes du preux qu'il était ; il ne faut pas longtemps pour que tous ceux qui le voient faire jugent qu'il mérite d'être considéré comme le meilleur des tournoyeurs aux prises. Et pourtant, il ne parvient pas à donner la victoire à son camp, tant il se voit opposer une résistance qui le laisse stupéfait. Il a beau assommer les autres de coups comme il en martèlerait une pièce de bois, on dirait qu'ils ne les sentent pas et, loin de céder du terrain, ce sont eux qui ne cessent d'en gagner sur lui.[p.141] Très vite, il se fatigue au point qu'il a du mal à tenir son épée et il se retrouve dans un tel état d'épuisement qu'il pense devoir renoncer à se battre plus longtemps. Ils s'emparent de lui et l'entraînent dans la forêt avec eux. Quant à ceux aux côtés de qui il s'était rangé, ils se firent vaincre dès qu'il ne fut plus là pour leur prêter main-forte. "Lancelot, lui disent alors ceux qui l'emmenaient, nous nous sommes donné assez de mal pour y arriver : vous voilà en notre pouvoir. Si vous voulez partir, vous devez en passer par ce que nous déciderons." Aussitôt qu'il le leur a promis, ils ne le retiennent pas davantage et il s'en va par un chemin différent de celui qui l'avait conduit là.

                 Une fois loin de ceux qui s'étaient emparés de lui, il se fait la réflexion que, jamais auparavant, il n'avait connu pareille mésaventure : ne pas être vainqueur dans un tournoi et y être fait prisonnier ; cette idée, qu'il remâche, le fait se lamenter ; il comprend bien, se dit-il, qu'il est le plus grand des pécheurs, puisque ses fautes sont la cause de ses mésaventures : avoir  perdu la vue, puis partie de ses forces. Pour ce qui est de la vue, la preuve en est son indifférence devant l'apparition du Saint Graal. Quant à la diminution de ses forces, il vient d'en faire l'expérience : jamais des adversaires, même aussi nombreux qu'à ce tournoi, n'avaient réussi à le réduire à un pareil état d'épuisement ; au contraire, c'est lui qui leur faisait vider la place, que cela leur plaise ou non. Il chevaucha en proie à ces tristes et pénibles pensées jusqu'à ce que la tombée de la nuit le surprenne au fond d'une large vallée ; voyant qu'il n'aurait pas le temps de remonter le versant, il mit pied à terre sous un grand peuplier, ôta selle et mors à son cheval, se débarrassa de son écu et de son heaume et rabattit sa ventaille. Cela fait, il se coucha sur l'herbe et n'eut guère de mal à trouver le sommeil, car il était recru de fatigue comme il ne l'avait pas été depuis longtemps.

                 A peine était-il endormi qu'il lui sembla voir un homme, dont le visage respirait la sagesse et la vertu, descendre du ciel vers lui ; il s'approchait [p.142]  et lui disait sur un ton de colère : "Homme de peu de foi, comme il suffit d'un rien pour t'ébranler ! Pourquoi as-tu si facilement changé d'intention envers ton ennemi mortel ? Si tu n'y prends pas garde, il te fera tomber dans le puits sans fond d'où il est impossible de sortir." Cela dit, il s'évanouissait sans que Lancelot comprenne ce qu'il était devenu. L'inquiétude où le mettaient ces propos ne suffit pas à l'éveiller et il dormit d'une traite jusqu'au jour. Après s'être levé, il traça le signe de croix sur son front et se recommanda à Dieu. Il constata alors que son cheval avait disparu et il dut le chercher longtemps avant de le retrouver ; après lui avoir remis sa selle, il l'enfourcha dès qu'il se fut lui-même équipé.

                 Comme il était prêt à partir, il remarqua à droite du chemin, tout au plus à une portée d'arc, une chapelle : une recluse vivait là, dont la réputation de sainteté était grande. Vraiment, se dit-il, il faut que ses péchés le tiennent à l'écart de tout ce qui serait bon pour lui : lorsqu'il est arrivé hier au soir, n'avait-il pas encore le temps de venir jusque là, où il aurait pu demander conseil sur ce qu'il devait faire ? Il se dirigea donc vers la chapelle, y mit pied à terre et laissa devant la porte son écu, son heaume et son épée. Une fois à l'intérieur, il vit les ornements sacerdotaux prêts, posés sur l'autel devant lequel un chapelain agenouillé achevait de dire ses prières ; puis, après s'être revêtu des vêtements liturgiques, le religieux célébra la messe en l'honneur de la Mère de Dieu. Quand il en eut terminé et se fut dévêtu, la recluse, dont la cellule ouvrait dans l'église par une lucarne lui permettant de voir l'autel, appela Lancelot, pensant que c'était un chevalier errant qui avait besoin de conseils. Il s'approcha d'elle et elle lui demanda qui il était, d'où il venait et ce dont il était en quête. Lorsqu'il eut répondu avec précision à toutes ses questions,[p.143]  il lui raconta ce qui lui était arrivé la veille au tournoi, comment les chevaliers en armes blanches l'avaient fait prisonnier, ce qu'ils lui avaient dit et, pour finir, la vision qu'il avait eue pendant son sommeil. Son récit achevé, il la pria de l'aider de ses avis du mieux qu'elle le pourrait.

                 "Lancelot, ah ! Lancelot, répond-elle aussitôt, tant que vous avez combattu dans les rangs de la chevalerie terrestre, rien ne vous a fait reculer et vous avez été un chevalier sans égal. Mais dès lors que vous aspirez à faire partie de la chevalerie spirituelle, il est naturel que vous vous trouviez confronté à des aventures qui sont, pour vous, des mystères. Je vais quand même vous expliquer le sens profond de ce tournoi où vous étiez car, sans risque d'erreur, tout ce que vous avez vu là était un message de Jésus-Christ. Certes, il mettait aux prises des chevaliers qui étaient bien de ce monde – il n'y a pas à s'y tromper -, mais la portée de leur combat était beaucoup plus grande que celle qu'eux-mêmes lui donnaient. Je commencerai par vous dire qui ils étaient et pour quelle raison le tournoi avait été organisé. Il s'agissait de savoir qui, du roi Elyezer, le fils du roi Pellès ou d'Arguste, celui du roi Herlain aurait dans son camp le plus grand nombre de participants ; pour qu'on puisse les distinguer des autres, Elyezer avait fait revêtir les siens de blanc. Or, bien que vous vous soyez rangé dans le camp des chevaliers noirs et qu'ils aient été plus nombreux que leurs adversaires, ce sont eux qui ont été vaincus.

                 Voici ce que cela veut dire. Il y a quelque temps, à la Pentecôte, chevaliers terrestres et chevaliers spirituels convinrent d'un tournoi, c'est-à-dire qu'ils partirent ensemble, les uns – ceux qui étaient en état de péché mortel – comme les autres – les vrais chevaliers, ceux dont les vertus étaient restées pures de péché – chercher le Saint Graal : c'est là le tournoi où ils se sont trouvés aux prises. Les chevaliers selon le monde, ceux qui n'avaient de regards et de pensées que pour la terre, prirent le noir comme couleur,[p.144] celle-là même des abominables péchés dont ils étaient couverts. Les autres, les chevaliers spirituels, adoptèrent le blanc qui représente l'éclat immaculé de la chasteté virginale. Quand le tournoi – autrement dit la quête du Saint Graal – eut commencé, tu comparas les deux camps, celui des pécheurs et celui des justes, et il te sembla que les premiers avaient le dessous. Comme tu étais toi-même l'un d'entre eux, puisque tu te trouvais en état de péché mortel, tu t'es rangé à leurs côtés et tu t'es battu contre ceux qui incarnaient le Bien ; c'est ce que tu as fait quand tu as voulu jouter contre ton fils Galaad, le jour où il avait abattu ton cheval et celui de Perveval. Tu prenais part depuis longtemps au tournoi quand les forces te firent défaut et que les bons chevaliers s'emparèrent de toi et t'entraînèrent dans la forêt : après être entré dans la quête du Saint Graal depuis un certain temps, lorsque celui-ci t'est apparu, tu t'es vu tellement souillé et dégradé par le péché que tu as cru ne plus jamais être en état de porter les armes, c'est-à-dire que tu as craint que Notre-Seigneur ne veuille plus de toi comme serviteur et comme chevalier. Mais aussitôt, ces hommes de Dieu que sont les pieux ermites t'ont accueilli et t'ont ramené dans la voie de Dieu, voie pleine de vie, comme l'est la forêt verdoyante. Ils t'ont conseillé pour le bien de ton âme et, quand tu les as quittés, tu n'es pas reparti par le même chemin ; autrement dit, tu n'es pas retombé dans l'état de péché mortel où tu te trouvais auparavant. Cependant, dès que les souvenirs de la vaine gloire du monde te revinrent et que tu te rappelas l'orgueil que t'inspiraient tes exploits, tu te pris à te lamenter, parce que tu venais de connaître la défaite, ce qui irrita Notre-Seigneur à juste titre ; c'est ce qu'Il te signifia pendant ton sommeil, quand Il vint te dire que tu étais un homme de peu de foi, et te mettre en garde contre le Malin qui te ferait tomber dans ce puits sans fond qu'est l'enfer, si tu n'y prenais pas garde. Voilà la signification du tournoi, et du songe que tu as fait. Si je t'ai donné ces explications, c'est pour que la pensée de la vaine gloire du monde ne te fasse plus trébucher sur la voie de vérité :[p.145] car tu as déjà tellement offensé ton créateur que, si tu persistes à le faire, sache qu'Il te laissera te fourvoyer de péché en péché jusqu'à ce que tu encoures le châtiment sans fin des peines infernales." Tels furent ses derniers mots. "Vous m'en avez tant dit, dame, vous et les hommes de Dieu avec qui je me suis entretenu que, si je retombais en état de péché mortel, je serais plus à blâmer que nul autre pécheur. – Dieu fasse, dans Sa miséricorde, que cela ne vous arrive pas ! Cette forêt est très vaste, ajoute-t-elle, il est facile de s'y égarer. On peut la traverser pendant une journée sans y rencontrer ni maison, ni abri. C'est pourquoi je voudrais que vous me disiez si vous avez mangé depuis ce matin ; sinon, nous partagerons ce que la charité de Dieu nous a envoyé." Il y a deux jours qu'il n'a rien pris, répond-il. Elle fait donc apporter du pain et de l'eau, et il se rend dans la maison du chapelain pour y recevoir la nourriture qu'il doit à l'amour de Dieu. Après avoir mangé, il recommanda la dame à Dieu et reprit sa chevauchée qu'il poursuivit jusqu'au soir.

                 Il fit étape au sommet de très hauts rochers, sans autre compagnie que celle de Dieu, et passa la nuit à prier d'abord, puis à dormir. Le lendemain matin, au lever du jour, après avoir tracé le signe de croix sur son front, il se prosterna en direction de l'orient et pria comme il l'avait fait la veille. Puis il sella son cheval, lui mit le mors et l'enfourcha ; après quoi, il reprit son chemin. Sa chevauchée aboutit dans une profonde et riante vallée que dominaient des rochers à pic et très élevés. Quand il se trouva en bas, il fut fort embarrassé : devant lui coulait la rivière qu'on appelait la Marqueuse, qui divisait la forêt en deux ; il se demanda comment il allait faire, puisqu'à l'évidence il devait la traverser et que le courant était rendu dangereux par sa profondeur[p.146] – ce qui ne laissait pas de l'inquiéter ; cependant, il mettait son espérance et sa confiance en Notre-Seigneur et, cessant de se faire du souci, se dit qu'avec Son aide il  réussirait à passer.

                 Il en était là de ses pensées quand un mystérieux phénomène se produisit : il vit surgir de l'eau un chevalier en armes plus noires que les mûres et monté sur un grand cheval, noir lui aussi. Sans dire un mot, le cavalier le charge à la lance et lui tue sa monture d'un coup brutal, mais sans le toucher, lui, puis il s'éloigne si rapidement que Lancelot le perd de vue presque aussitôt. Son cheval mort sous lui, il se relève, prenant son parti de l'aventure puisque telle est la volonté de Dieu ; et sans un regard pour l'animal, il s'en va à pied, armé comme il l'était. Arrivé sur la berge et ne voyant pas comment traverser la rivière, il fait halte, se débarrasse de son heaume, de sa lance, de son écu et de son épée, et se couche à côté d'un rocher, décidé à attendre que Notre-Seigneur vienne à son secours.

                 Le voilà donc cerné de trois côtés, par le cours d'eau, les rochers et la forêt ; et il a beau regarder, il constate qu'aucune voie de salut ne s'offre à lui s'il reste livré à ses propres moyens : s'il grimpe par les rochers, lorsqu'il aura faim, il ne trouvera personne  pour lui donner à manger – il devra compter sur un miracle ; s'il passe par la forêt – la plus impénétrable qu'il ait jamais vue – il aura vite fait de s'y égarer ; s'il essaie de traverser la rivière, il risque d'y perdre la vie parce que ce courant, si noir, est trop profond pour qu'il y ait pied. Toutes ces raisons le font rester sur la berge à prier Notre-Seigneur de le prendre en pitié, de venir le visiter et le réconforter, et de le guider pour que les ruses du Malin ne puissent l'induire en tentation et qu'il ne cède pas au désespoir.

                 Mais le conte cesse ici de parler de lui et revient à monseigneur Gauvain.

VIII
Songes de Lionel et de Gauvain

                 [p.147] Selon ce qu'il relate, après avoir quitté ses compagnons, Gauvain chevaucha pendant des jours et des jours en tous sens, sans rencontrer d'aventure digne d'un récit. Il en était de même des autres : là où, d'habitude, une dizaine d'aventures s'offraient à eux, c'est à peine s'ils en trouvaient une : la quête commença donc de leur peser. Gauvain, quant à lui, chevaucha en vain de la Pentecôte à la Sainte-Madeleine : ce qui lui paraissait un mystère, car il s'était imaginé qu'au cours de la quête du Saint Graal, les aventures plus difficiles et surprenantes abonderaient plus qu'en une autre. Un jour, il tomba par hasard sur Hector des Marais qui chevauchait seul, lui aussi ; ils se reconnurent aussitôt, et ce furent de joyeuses retrouvailles. Monseigneur Gauvain demanda à Hector comment il allait. "Fort bien, mais il y a longtemps que je n'ai pas rencontré d'aventure. – Ma foi, c'est tout justement ce dont j'allais me plaindre à vous : moi non plus – Dieu m'en soit témoin ! – il ne m'est rien arrivé depuis mon départ de Kamaalot. Je ne me l'explique pas, car ce n'est pas faute d'être allé loin et dans des endroits que je ne connaissais pas, ni d'y avoir passé mes jours et mes nuits. Je vous en donne ma parole d'honneur, à vous qui êtes mon compagnon, en me contentant de suivre mon chemin, j'ai tué une bonne dizaine de chevaliers dont le pire était plutôt valeureux, mais sans trouver la moindre aventure. Et dites-moi", poursuit-il, cependant qu'Hector se signe d'étonnement, "avez-vous rencontré quelqu'un de nos compagnons ? –  Oh oui ! Plus de vingt, chacun en route de son côté, rien que ces quinze derniers jours, et pas un qui ne se soit lamenté de cette même absence d'aventures. – Ma foi, je n'y comprends décidément rien. Et monseigneur Lancelot, avez-vous entendu parler de lui ? – Non, en vérité.[p.148] Personne n'a rien su me dire : c'est comme si un abîme l'avait englouti. Aussi, je suis très inquiet pour lui : j'ai peur qu'il ne soit retenu prisonnier quelque part. – Et Galaad, Perceval et Bohort, savez-vous ce qu'ils sont devenus ? – Pas davantage. Ils ont disparu tous les quatre sans laisser de traces. – Que Dieu les guide, où qu'ils puissent être ! Si eux échouent aux aventures du Saint Graal, les autres n'y réussiront pas, parce que ce sont eux les meilleurs."

                 "Seigneur", finit par proposer Hector lorsqu'ils eurent encore parlé un long moment, nous chevauchons depuis des jours, chacun de notre côté, sans être arrivés à rien. Continuons ensemble : peut-être aurons-nous plus de chance à deux. – C'est une bonne idée, répond Gauvain, je suis d'accord : faisons comme vous dites, et que Dieu nous conduise en un lieu où nous pourrons progresser dans notre quête ! – Nous ne trouverons rien là d'où vous êtes venu, et pas plus là d'où je viens. – C'est vraisemblable, en effet. – Je suis donc d'avis que nous allions dans une troisième direction." Comme Gauvain l'approuve, ils abandonnent la grand-route et Hector s'engage dans un sentier qui serpentait à travers la plaine où ils s'étaient rencontrés.

                 Ils poursuivirent ainsi leur chemin pendant une semaine, mais sans rencontrer d'aventures pour autant, à leur grand regret. Un soir, après avoir chevauché toute la journée à travers une vaste et sauvage forêt où ils ne rencontrèrent pas âme qui vive, ils arrivèrent en vue d'une très vieille chapelle qu'on avait construite entre deux rochers au sommet d'une colline ; elle tombait en ruine et il était évident que l'endroit était abandonné. Ils y mirent pied à terre, et posèrent leurs lances et leurs écus appuyés contre le mur ; puis ils ôtèrent selles et mors à leurs chevaux pour les laisser paître à leur aise;[p.149] enfin, après s'être débarrassés de leurs épées, ils allèrent réciter leurs prières comme de bons chrétiens doivent le faire. Après quoi, ils s'assirent dans le chœur, sur un banc, et se mirent à parler de choses et d'autres… mais pas de nourriture, parce qu'ils savaient bien que gémir sur son absence ne les avancerait à rien. Comme il faisait très sombre à l'intérieur de la chapelle où ne brûlait ni lampe, ni cierge, ils finirent par s'endormir, chacun de son côté.

                 Ils eurent chacun dans leur sommeil une vision si pleine de mystère et dont la signification était si importante et de si grande portée qu'il ne faudrait surtout pas omettre de les rapporter.

                 Voici celle de monseigneur Gauvain : il se voyait au milieu d'un pré verdoyant et tout fleuri, au milieu duquel des taureaux mangeaient à un râtelier ; c'étaient de puissants animaux à la robe tachetée, sauf pour trois d'entre eux dont l'un avait un pelage qui portait seulement quelque ombre de tache, alors que les deux autres étaient d'un blanc immaculé ; tous les trois étaient solidement assujettis par le cou à un joug. "Allons chercher ailleurs une meilleure pâture", disaient-ils en chœur. Et quittant le pré, ils s'égaillaient dans la lande. Quand ils revenaient, longtemps après, beaucoup manquaient et ceux qui étaient de retour étaient si fatigués et si amaigris qu'ils pouvaient à peine se tenir sur leurs pattes. Des trois à la robe sans tache, un seul était de retour. Tous s'approchaient du râtelier où ils se disputaient la nourriture, et comme il n'y en avait pas assez, ils devaient se séparer à nouveau et partaient dans des directions différentes.

                 La vision d'Hector fut très différente de celle de monseigneur Gauvain. Il voyait Lancelot et lui-même descendre d'une cathèdre sur laquelle ils trônaient et enfourcher deux destriers, en disant : "Mettons-nous en quête de ce [p.150] que nous ne réussirons pas à trouver." Sur ce, chacun partait de son côté et ils allaient longtemps à l'aventure, jusqu'au moment où Lancelot tombait de son cheval, désarçonné par un homme qui lui enlevait tous ses vêtements et qui, après l'avoir habillé d'une tunique hérissée de piquants de houx, lui faisait enfourcher un âne. Il poursuivait longtemps sa chevauchée sur cette monture et finissait par arriver à une source, la plus belle qu'il ait jamais vue ; mais quand il se penchait pour y boire, elle disparaissait à ses yeux ; il comprenait qu'il ne pourrait pas s'y désaltérer et  retournait sur ses pas. Pendant ce temps, lui-même chevauchait sans relâche, loin de tout chemin frayé, et il se retrouvait devant la maison d'un puissant seigneur qui donnait une grande fête pour célébrer des noces. "Ouvrez, ouvrez !" criait-il à la porte, mais le maître de maison venait à lui et lui déclarait : "Seigneur chevalier, allez chercher un gîte ailleurs ! Vous êtes trop haut juché sur ce cheval pour entrer chez moi !" Consterné de ce refus, il faisait demi-tour et regagnait le trône qu'il avait quitté.

                 Hector fut si troublé par ce songe qu'il se réveilla et que, incapable de se rendormir tant il était inquiet, il se mit à se tourner et à se retourner. Monseigneur Gauvain que, lui aussi, la pensée de son rêve tenait éveillé, l'entendant bouger, lui demanda s'il dormait. "Non, seigneur. J'ai fait un songe auquel je ne comprends rien et qui m'a tiré du sommeil. – Il m'est arrivé exactement la même chose. Et je peux vous assurer que je ne retrouverai pas la tranquillité d'esprit tant que je n'en saurai pas la signification. – Moi non plus, aussi longtemps que j'ignorerai ce qu'il en est de mon frère, monseigneur Lancelot." Tandis qu'ils échangeaient ces propos, ils virent entrer par la porte de la chapelle, un bras visible jusqu'au coude, couvert d'un tissu de soie rouge ; à son poignet, pendait un mors assez ordinaire,[p.151] et sa main tenait un gros cierge qui répandait une vive clarté. Le bras passa devant eux, pénétra dans le chœur et disparut sans qu'ils puissent savoir comment. Sur ce, une voix se fit entendre : "Chevaliers de peu de foi, disait-elle, ces trois choses que vous venez de voir vous manquent ; et c'est pourquoi vous ne pouvez participer aux aventures du Saint Graal." Ils en restèrent muets de surprise pour un long moment ; Gauvain fut le premier à retrouver la parole : "Vous comprenez ce que cela veut dire ? demanda-t-il à Hector. – Certes non, et pourtant j'ai bien entendu. – Par Dieu, avec tout ce que nous avons vu cette nuit, en rêve ou éveillés, le mieux que nous ayons à faire est de nous mettre en quête d'un ermite qui saura nous expliquer nos songes et nous dire le sens de ce qu'on nous a dit. Après quoi, nous suivrons ses conseils : autrement, je crains que nous ne continuions de perdre notre temps comme nous l'avons fait jusqu'ici." Hector répondit qu'il trouvait cette décision très sage. Les deux compagnons restèrent donc à la chapelle toute la nuit, sans arriver à se rendormir, trop préoccupés l'un et l'autre par leurs rêves.

                 Une fois le jour levé, ils durent chercher leur chevaux un certain temps avant de les retrouver. Après leur avoir remis selle et mors, ils prirent leurs armes, enfourchèrent leurs montures et descendirent de la colline. Parvenus dans la vallée, ils tombèrent sur un écuyer à cheval ; il était seul. "Mon ami", s'enquit Gauvain après qu'ils se furent salués tous les trois, "pourriez-vous m'indiquer un monastère ou un ermitage qui ne serait pas loin ? – Oui, seigneur", répondit le jeune homme en leur indiquant un étroit sentier qui partait sur la droite. "Ce chemin mène directement à un ermitage, en haut de la colline : elle n'est pas très élevée, mais la pente est trop raide [p.152] pour des chevaux : vous devrez aller à pied. Vous trouverez là l'ermite le plus sage et le plus saint de tout le pays. – Dieu te garde, mon ami ! Tu nous a rendu un grand service avec ces renseignements."

                 Sur ce, l'écuyer reprit son chemin et les deux chevaliers le leur. Ils étaient encore dans la vallée quand ils virent arriver un chevalier armé de pied en cap qui, d'aussi loin qu'il les aperçut, leur cria : "En garde !" "Ma foi, fait Gauvain, c'est la première fois que j'entends cela depuis que j'ai quitté Kamaalot. Puisqu'il veut jouter, il va être satisfait ! – Laissez-moi y aller, seigneur ! le prie Hector. – Certainement pas ; mais s'il me désarçonne, je ne vois pas d'inconvénient à ce que vous tentiez votre chance à votre tour." Lance calée, écu au bras, il charge le chevalier qui galope à fond de train droit sur lui. Ils se portent des coups assez rudes pour que heaumes et hauberts n'y résistent pas ; tous deux sont blessés, mais pas avec la même gravité : Gauvain est légèrement touché au côté gauche, alors que le chevalier, transpercé de part en part, est mortellement atteint. L'un et l'autre sont désarçonnés et leurs lances se cassent dans la chute, si bien que son adversaire reste avec un tronçon de celle de Gauvain enfoncé en pleine poitrine ; incapable de se relever, il se rend compte qu'il n'en réchappera pas.

                 En revanche, sitôt à terre, Gauvain est debout ; il met la main à l'épée et, se protégeant le visage de son écu, s'apprête à montrer tout ce dont il est capable  – et assurément, c'était un vrai preux ; mais voyant que celui qui l'avait défié reste à terre, il pense bien qu'il est blessé à mort. "Si vous ne reprenez pas le combat, chevalier, lui dit-il, je vais vous tuer. – Ah ! seigneur, sans mentir, je suis déjà un homme mort ! Aussi, je vous en prie, ne repoussez pas ma prière !"[p.153] S'il peut l'exaucer, ce sera volontiers, répond-il. "Je vous en supplie, transportez moi jusqu'à une abbaye – c'est tout près – et faites en sorte que je puisse recevoir les sacrements et qu'on m'y enterre religieusement, comme un chevalier doit l'être. – Je ne connais pas d'abbaye qui soit dans les parages. – Ah ! seigneur, aidez-moi à monter sur votre cheval et je vous guiderai : moi, j'en connais une, et elle n'est pas loin." Gauvain le hisse alors devant lui et confie son écu à Hector afin de pouvoir le soutenir dans ses bras et l'empêcher de tomber ; le chevalier le conduit en effet tout droit jusqu'à un monastère situé dans les environs, au fond d'une vallée.

                 Une fois arrivés, ils appelèrent jusqu'à ce que les moines les entendent et viennent leur ouvrir la porte ; on les accueillit avec empressement et, après avoir descendu le blessé de cheval, on le fit s'allonger, en prenant toutes les précautions possibles. Il demanda aussitôt qu'on lui apporte le viatique ; à la vue de son Sauveur, il fondit en larmes et s'inclina, mains jointes ; puis il fit une confession publique et générale des péchés dont il se sentait coupable envers son créateur, implorant Sa miséricorde avec émotion : lorsqu'il eut avoué toutes les fautes qu'il se rappelait, le prêtre lui donna la communion qu'il reçut avec beaucoup de piété. Après quoi, il pria monseigneur Gauvain de lui retirer de la poitrine la pointe de sa lance ; celui-ci lui demanda alors qui il était et de quel pays. "J'appartiens à la maison du roi Arthur, seigneur, et je suis un compagnon de la Table Ronde. Je m'appelle Yvain le Bâtard : mon père est le roi Urien. Je m'étais engagé dans la quête du Graal en même temps que les autres; mais voilà que vous m'avez tué, à cause de mes péchés et parce que Notre-Seigneur en a décidé ainsi. Je vous pardonne du fond du cœur, et que Dieu, Lui aussi, vous fasse miséricorde !" Ce qu'il apprend là plonge Gauvain dans la désolation : "Ah ! mon Dieu, s'écrie-t-il la mort dans l'âme, quel grand malheur ! Hélas, Yvain, que j'ai de peine pour vous ! – Qui êtes vous donc, seigneur ?  – Le neveu du roi Arthur, Gauvain.[p.154] – En ce cas, je n'ai pas de regret de mourir, puisque c'est de la main d'un homme comme vous.  Pour Dieu, quand vous serez rentré à la cour, saluez de ma part tous ceux de nos compagnons que vous y retrouverez – je sais qu'ils seront nombreux à ne pas revenir de cette quête – et dites-leur, au nom de la fraternité qui nous unit, de se souvenir de moi dans leurs prières ; qu'ils supplient Notre-Seigneur d'avoir pitié de mon âme." A ces mots, Hector et Gauvain ne peuvent retenir leurs larmes, puis Gauvain prend le fer de lance qui était resté fiché dans la poitrine d'Yvain et l'en extrait ; le blessé se raidit sous l'effet de la douleur ; il meurt dans les bras d'Hector et son âme abandonne aussitôt son corps.

                  Sa mort leur causa d'autant plus de chagrin qu'ils avaient souvent été témoins de ses exploits. Ils le firent ensevelir magnifiquement dans un beau drap de soie que les moines se hâtèrent d'apporter quand ils apprirent qu'il était le fils d'un roi ; après avoir célébré l'office des morts, on l'inhuma devant le maître autel et on recouvrit la fosse d'une dalle sur laquelle on grava son nom et celui de Gauvain, qui l'avait tué.

                 Quand ce fut fait, monseigneur Gauvain et Hector quittèrent l'abbaye, accablés de cette navrante mésaventure : décidément, le sort s'acharnait sur eux. Ils chevauchèrent jusqu'au pied de la colline où se trouvait l'ermitage ; ils y attachèrent leurs chevaux à deux chênes et montèrent au sommet par un étroit sentier, si raide et si difficile qu'ils étaient épuisés avant d'être arrivés en haut. L'ermitage où vivait le saint homme était tout près : il se composait d'une humble chapelle et d'une maisonnette. En s'approchant, ils voient, dans un jardin potager attenant à la chapelle, un vieillard d'aspect vénérable qui cueillait des orties pour sa soupe – c'était, depuis longtemps toute sa nourriture.[p.155] Comme ils étaient en armes, il devine qu'il s'agit de chevaliers errants partis à cette quête du Graal dont il avait entendu parler de longue date. Interrompant sa tâche, il va au devant d'eux et leur adresse un salut qu'ils lui rendent respectueusement. "Quelle aventure vous amène par ici, chers seigneurs ? s'enquiert-il. – C'est le grand désir et le besoin que nous avions de nous entretenir avec vous, afin d'être instruits sur ce que nous ne comprenons pas ou qui nous fait hésiter" déclare Gauvain. Lorsqu'il l'entend tenir ces propos, l'ermite se dit qu'il a affaire à un homme qui a une grande expérience des choses de ce monde. "Seigneur, répond-il, vous pouvez compter sur mes conseils et sur mon aide."

                 Tout en les conduisant à la chapelle, il leur demande qui ils sont ; ils se présentent donc à lui et se nomment. Ainsi renseigné, il les invite à lui faire part de ce qui les embarrasse : il fera de son mieux, promet-il, pour les éclairer. Gauvain prend aussitôt la parole : "Mon compagnon et moi, seigneur, nous avons passé toute la journée à chevaucher dans une forêt où nous n'avons pas rencontré âme qui vive ; finalement, notre chemin nous a conduits à une chapelle en haut d'une colline ; nous avons mis pied à terre parce que nous préférions dormir à l'abri et, après nous être débarrassés de nos armes, nous sommes entrés et nous nous sommes endormis, chacun de notre côté. Pendant mon sommeil, j'ai fait un rêve dont le sens m'échappe." Et il le raconte en détail ; puis c'est au tour d'Hector. Ils parlent encore de la main qu'ils ont vue après leur réveil et rapportent ce que la voix leur a dit. Et ils finissent en le priant, au nom de Dieu, de leur dire tout ce que cela signifie, car ces rêves ne peuvent qu'avoir une grande portée.

                 Dès que l'ermite a entendu le récit de ce qui les avait amenés pour le consulter, il répond en s'adressant d'abord à Gauvain : "Eh bien, cher seigneur, dans ce pré que votre songe vous a montré, il y avait un râtelier :[p.156] il représente la Table Ronde, parce qu'un râtelier est divisé par des barreaux comme, à la Table Ronde, il y a des colonnes pour séparer les sièges. Le pré vert signifie l'humilité et la patience, vertus toujours vivaces et assez vigoureuses pour que personne ne puisse les vaincre. C'est cette invincibilité qui a servi de base à la Table Ronde : la force de ceux qui en ont été compagnons est fondée sur la douceur et la fraternité qui les unissent et les font triompher de tout et de tous. Des cent cinquante taureaux qui étaient rassemblés là, tous avaient, sauf trois, un pelage tacheté. Les animaux sont l'image des compagnons de la Table Ronde qui ont commis de si graves péchés d'orgueil et de luxure que leurs vices ne peuvent plus rester cachés mais apparaissent au grand jour : ces souillures sont autant de taches que figurent celles du pelage des taureaux. Cependant, trois avaient une robe unie – d'un blanc immaculé pour deux d'entre eux et avec quelque ombre de tache pour le troisième : ce sont les trois compagnons demeurés sans péché. Les deux premiers représentent Galaad et Perceval qui sont les plus beaux et les plus purs de tous. Beaux et purs, parce qu'ils sont l'incarnation de toutes les vertus, et qu'ils n'ont jamais commis de faute charnelle dont ils soient entachés, ce qui est à peu près sans exemple. Le troisième taureau, celui dont la robe était moins parfaitement unie, c'est Bohort, qui n'est plus vierge mais qui a, dès lors, mené une vie d'une chasteté si exemplaire qu'elle lui a valu d'être pardonné. Ces trois taureaux étaient assujettis par le cou à un joug qui les empêchait de porter la tête haute : ils figuraient en cela les trois mêmes chevaliers qui ont l'humilité si enracinée dans le cœur que l'orgueil n'a aucun moyen d'entrer en eux. Puis les taureaux disaient : 'Allons ailleurs chercher une meilleure pâture' ; à leur instar, les compagnons de la Table Ronde, le jour de la Pentecôte, ont déclaré :[p.157] 'Partons à la quête du Graal : nous y aurons notre content des honneurs de ce monde et nous serons aussi rassasiés de cette divine nourriture que le Saint Esprit envoie aux convives de la table du Saint Graal. Voilà le festin qui nous attend ! Allons-nous en d'ici où nous sommes loin d'être aussi bien traités !' En quittant la cour, la plupart allèrent 'par la lande et non par le pré', c'est-à-dire qu'ils ne se confessèrent pas, comme doivent pourtant le faire ceux qui entrent au service de Notre-Seigneur ; ils ne se mirent pas en route dans un esprit de patience et d'humilité – ce que signifie le pré -, mais ils prirent par la lande, par des terres arides et sauvages, en empruntant cette voie où ne viennent ni fleurs, ni fruits, où tout ce qui est mauvais achève de se gâter. Au retour, il en manquait beaucoup ; cela veut dire qu'un grand nombre des quêteurs mourront en cours de route ; et ceux qui revenaient étaient si maigres et épuisés qu'ils pouvaient à peine se tenir sur leurs pattes : il faut entendre que ceux qui rentreront de la quête y auront si bien perdu tout discernement qu'ils auront le meurtre des autres sur la conscience ; et la faiblesse des animaux sentant leurs membres se dérober sous eux signifie que les hommes de retour seront complètement dépourvus de ces vertus qui nous soutiennent et nous empêchent de tomber en enfer ; ils seront au contraire souillés par tous les péchés mortels qu'ils auront commis. Des trois taureaux à la robe unie, un seul revenait : c'est-à-dire que, des trois bons chevaliers, il n'y en aura qu'un pour regagner la cour, non certes pour manger au râtelier, mais pour témoigner de cette autre nourriture à laquelle n'ont pu goûter ceux qui vivaient en état de péché mortel. Ses deux compagnons ne rentreront pas, car ils auront trouvé trop douce saveur à la nourriture dispensée par le Saint Graal pour y renoncer. Quant à la fin de votre songe, je ne vous en parlerai pas, parce que cela ne vous servirait à rien : il ne serait pas bon de s'opposer à ce qu'elle annonce. – Puisque telle est votre volonté, j'en prendrai mon parti, comme il est normal, car vous m'avez si bien expliqué ce qui m'embarrassait que le sens de mon rêve est maintenant clair pour moi."

                 [p.158] L'ermite s'adresse ensuite à Hector : "Vous vous êtes vus, Lancelot et vous, descendre d'une cathèdre, siège qui signifie l'autorité et le pouvoir, et qui désigne ici les honneurs et le respect que vous vaut votre appartenance à la Table Ronde que vous avez quittée en même temps que la cour du roi Arthur. Vous avez enfourché deux grands chevaux, c'est-à-dire l'arrogance et l'orgueil, les deux montures du Malin. Et vous déclariez : 'Mettons nous en quête de ce que nous ne trouverons pas', autrement dit le Saint Graal, les mystères de Notre-Seigneur qui ne vous seront pas révélés parce que vous n'en êtes pas dignes. Un moment après que vous vous étiez séparés, Lancelot se faisait désarçonner et tombait de cheval : c'est-à-dire qu'il renonçait à son orgueil pour embrasser l'humilité. Sais-tu qui opéra en lui cette transformation ? Celui qui précipita l'orgueil du haut du ciel : c'est Jésus-Christ qui, en le dévêtant des péchés qui le couvraient, lui permit de se voir comme il était, dépourvu de toutes les vertus qui conviennent à un chrétien, et l'amena à implorer humblement son pardon. Notre-Seigneur lui fit aussitôt enfiler un autre habit, – de quoi était-il fait, diras-tu ? De patience et d'humilité : c'est ce que signifiait cette tunique avec les piquants de houx, rêche comme une haire. Puis il le fit monter sur un âne, la bête d'humilité, comme Il l'a montré en la choisissant pour faire son entrée dans Jérusalem : Lui, le roi des rois, qui avait à sa disposition toutes les richesses du monde, Il n'a voulu ni d'un destrier, ni d'un palefroi ; il a préféré la monture la plus grossière et la plus méprisée – un âne – pour donner une leçon qui s'adresse aussi bien aux puissants qu'aux autres. Voilà pourquoi, dans votre rêve, vous avez vu Lancelot chevaucher un âne. Puis il arrivait à une source, la plus belle qu'il ait jamais vue, il mettait pied à terre pour s'y désaltérer, mais quand il se penchait sur l'eau, elle disparaissait à ses yeux, et lorsqu'il comprenait qu'il ne pourrait y étancher sa soif, il revenait alors à la cathèdre qu'il avait quittée. La nature d'une source consiste [p.159] en ce qu'on peut y boire autant qu'on veut sans la tarir ; il en est de même pour la grâce du Saint-Esprit, c'est-à-dire le Saint Graal : elle est semblable à l'eau douce de la pluie, à la bonne parole de l'Evangile où le cœur repentant trouve tant de douceur à boire que, plus il s'y désaltère, plus il en est assoiffé ; il en est comme de la grâce du Saint Graal : plus celui-ci la prodigue en abondance, plus elle est inépuisable. C'est pour cela qu'elle mérite le nom de 'source'. Comme il arrivait devant elle, il mettait pied à terre, c'est-à-dire qu'en présence du Saint Graal, il adoptera une attitude humble, conscient que ses péchés le rendent indigne de l'approcher ; mais quand il se penchera pour boire, la source disparaîtra – autrement dit, quand il s'agenouillera pour être nourri et rassasié de sa grâce, le Saint Graal se dérobera devant lui : dans ce face-à-face avec la sainte coupe, il perdra l'usage de ses yeux, souillés à contempler les iniquités du monde, et celui de ses membres, dès longtemps devenus des instruments du Malin. Ce châtiment durera vingt quatre jours pendant lesquels il restera sans boire, ni manger, ni parler et sans faire le moindre mouvement, mais avec le sentiment de vivre dans le même état de béatitude qu'au moment où il avait cessé de voir. Revenu à lui, il racontera une partie de ce qui lui aura été révélé, puis quittera le pays et rentrera sans attendre à Kamaalot.

                 Et vous, Hector, qui aurez continué de monter votre grand destrier, vous qui n'aurez pas cessé de vivre en état de péché mortel, orgueilleux, envieux, vous adonnant à tous les vices, vous ne ferez que vous égarer jusqu'au moment où vous arriverez chez le roi Pellès, là où les vrais chevaliers, les justes célèbreront le bel et heureux aboutissement de leur quête. Mais quand vous voudrez entrer à votre tour, il vous dira qu'il n'a que faire d'un homme aussi haut juché que vous l'êtes sur ce cheval, c'est-à-dire qui se comporte orgueilleusement et vit en état de péché mortel. Vous retournerez alors à Kamaalot, sans avoir guère [p.160] tiré profit de votre quête. Je vous ai donc expliqué une partie de ce qui vous adviendra.

                 Mais il faut encore que vous sachiez clairement tous les deux ce que signifie la main portant un cierge et un mors que vous avez vue passer devant vous, trois choses qui vous font défaut selon ce qu'une voix vous a dit. La main est l'image de la charité et le tissu de soie rouge celle de la grâce du Saint Esprit dont elle brûle continûment ; et quiconque a la charité en lui est embrasé de l'amour de notre divin maître, Jésus-Christ. Le mors, lui, représente l'abstinence ; car, de même que le cavalier dirige sa monture là où il le décide en utilisant le mors, de même l'abstinence, lorsqu'elle est solidement ancrée dans le cœur du chevalier, l'empêche de succomber au péché mortel et de divaguer à sa fantaisie : elle ne lui autorise que la voie des bonnes œuvres. Quant au cierge, il représente la vérité de l'Evangile : c'est Jésus-Christ qui rend la vue à tous ceux qui se détournent du péché pour revenir à Lui. Donc, lorsque Charité, Abstinence et Vérité t'apparurent à la chapelle, c'est-à-dire quand Notre-Seigneur vint dans Sa demeure, qui n'a pas été édifiée à l'usage de pécheurs endurcis et adonnés à tous les vices, mais pour que la Vérité y soit prêchée, et qu'Il vous y a vus, Il s'en est retiré, parce que votre présence l'avait souillée ; et c'est alors qu'Il vous a déclaré : 'Chevaliers de peu de foi, ces trois choses vous manquent : charité, abstinence et vérité. Voilà pourquoi vous ne pouvez participer aux aventures du Saint Graal.' Tel est le sens de vos songes, et celui de la main.

                 – Vos explications ont été si claires, fait Gauvain, que je comprends tout à présent. Mais, s'il vous plaît, dites-moi encore pourquoi nous rencontrons beaucoup moins d'aventures qu'autrefois. – Pour la raison suivante : celles qui surviennent pendant cette quête sont des manifestations [p.161] et des signes du Saint Graal, qui ne peuvent être mis sous les yeux de pécheurs invétérés. Vous n'en verrez donc pas trace car vous en êtes trop indignes. Cessez de penser qu'elles consistent à tuer des chevaliers ou d'autres hommes ; elles sont d'un ordre plus élevé et d'une tout autre portée : ce sont des aventures spirituelles. – D'après ce que vous me dites, seigneur, fait Gauvain, dès lors que nous sommes en état de péché mortel, il ne nous servirait à rien de poursuivre cette quête ? Si je vous ai bien compris, pour ma part, je n'y connaîtrais que des échecs. – Vous êtes dans le vrai, et nombreux sont ceux qui n'y récolteront qu'humiliations. – Vous seriez donc d'avis, intervient Hector, que nous rentrions à Kamaalot ? – C'est ce que je vous conseille. Je peux vous assurer en effet que, tant que vous serez en état de péché mortel, vous n'y ferez rien dont vous ayez sujet d'être fier." Sur ces mots de l'ermite, ils s'en vont ; mais quand ils se sont un peu éloignés, le religieux rappelle monseigneur Gauvain qui rebrousse chemin. "Ah ! Gauvain, lui dit le saint homme, voilà des années que tu es chevalier et depuis tout ce temps tu as négligé le service de ton créateur. Tu es un vieil arbre qui a perdu ses feuilles et ne donne plus de fruits. Fais donc en sorte que Notre-Seigneur ait au moins ton écorce et ta moelle, si les fleurs et les fruits ont été pour le Malin. – Si j'en avais le loisir, seigneur, je resterais volontiers à parler avec vous ; mais vous voyez, mon compagnon est déjà loin sur la pente ; il faut que je m'en aille. Soyez sûr que je reviendrai dès que je le pourrai ; j'ai vraiment grande envie d'avoir un entretien seul à seul avec vous;" Sur ce, il repartit ; les deux chevaliers descendirent la colline en bas de laquelle ils retrouvèrent leurs chevaux qu'ils enfourchèrent et ils chevauchèrent jusqu'au soir. Ils passèrent la nuit chez un garde forestier pour qui ce fut un plaisir de leur donner l'hospitalité. Le lendemain, ils se remirent en route et continuèrent pendant des jours sans rencontrer d'aventure qui mérite d'être rapportée.

                 [p.162] Mais le conte cesse ici de parler d'eux et revient à monseigneur Bohort de Gaunes.

IX
Aventures de Bohort et de Lionel

                 Il rapporte que, après s'être séparé de Lancelot et des autres compagnons de la quête, Bohort rencontra, vers le milieu de l'après-midi, un vieillard qui portait l'habit religieux ; monté sur un âne, il allait son chemin tout seul, sans écuyer ni autre serviteur. "Que Dieu vous garde, seigneur !" fait Bohort en le saluant. – Qu'Il vous garde aussi !" répond l'homme, comprenant à le voir qu'il est en présence d'un chevalier errant. "D'où venez-vous, seul comme vous voilà ? répond Bohort. – De rendre visite à un de mes serviteurs. D'habitude, c'est lui qui se déplace pour mes affaires, mais il est tombé malade. Et vous-même, qui êtes-vous ?  Où allez-vous ? – Je suis un chevalier errant parti pour une quête où je voudrais pouvoir compter sur l'aide de Dieu, car c'est la plus haute qu'on ait jamais entreprise, celle du Graal ; celui qui sera capable de la mener à bien en retirera plus d'honneur que personne ne pourrait l'imaginer.

                 – Vous avez raison, approuve le religieux : ce sera un grand honneur pour lui, et tout à fait mérité, puisqu'il s'y sera montré tout au long le plus fidèle et le plus vrai serviteur de Dieu. Il n'y entrera pas souillé, plein d'abjection comme des misérables pécheurs qui s'y sont engagés sans amender leur conduite, alors qu'il s'agit du service même de Notre-Seigneur. Regardez-les, ces insensés ! Ils savent pourtant – ils l'ont assez souvent entendu dire ! – que nul ne peut se présenter devant son créateur sans passer par la porte de pureté, c'est-à-dire par une confession sincère : c'est le seul moyen de se nettoyer l'âme et d'expulser de soi le Malin. Car lorsqu'un chevalier, ou quelqu'un d'autre, commet un péché mortel, il reçoit le démon et se l'incorpore, mais il ne peut plus le chasser. Cependant,[p.163] même après dix ans, vingt ans, ou plus, s'il se confesse, il le fait sortir de lui en le vomissant, et il accueille un hôte qui lui fait plus d'honneur, en la personne de Jésus-Christ.

                 Depuis longtemps, Notre-Seigneur a nourri corporellement les chevaliers. Mais voici qu'Il se montre encore plus généreux et plus bienveillant avec eux, en leur donnant part à cette nourriture du Saint Graal qui rassasie l'âme en même temps qu'elle soutient le corps, semblable à la manne dont Il a si longtemps nourri le peuple d'Israël au désert. Sa largesse change en promesse d'or le plomb qu'ils recevaient auparavant. Mais de même que les aliments matériels se sont changés en nourriture spirituelle, de même ceux qui, jusqu'alors, n'ont vécu que pour les choses d'ici-bas – autrement dit les pécheurs – doivent maintenant ne penser qu'à celles de l'autre monde : ils doivent se repentir de leurs péchés et de leurs iniquités, les confesser et y renoncer pour devenir des chevaliers de Jésus-Christ, et arborer Son écu qui est de patience et d'humilité. Il n'en portait pas d'autre pour affronter le démon, quand Il se sacrifia pour sauver Ses chevaliers de leur servitude et de la mort de l'enfer. C'est par cette porte de confession qui, seule, mène à Jésus-Christ, qu'il faut passer pour entrer dans cette quête, et changer de conduite et de vie, tout comme la nourriture qu'on y recevra a été transformée. Tous ceux qui prétendent en emprunter une autre, c'est-à-dire qui se donnent beaucoup de mal, mais sans s'être d'abord confessés, ne trouveront rien de ce qu'ils cherchent : ils reviendront sans avoir jamais pu goûter à la nourriture promise. Pire encore : parce qu'ils se présenteront comme des chevaliers spirituels et des compagnons de la quête, ce qu'ils ne seront pas réellement, mais seront restés de plus grands pécheurs que je ne peux même l'imaginer, ils se rendront coupables, les uns d'adultère, les autres de fornication ou d'homicide. Les ruses du démon et leurs péchés leur vaudront railleries et insultes,[p.164] et de revenir à la cour en n'ayant trouvé que le salaire réservé par le Malin à ses serviteurs, à savoir la honte et le déshonneur, dont ils auront leur large part avant d'être de retour. Je vous ai dit tout cela, seigneur chevalier, parce que vous vous êtes engagé dans la quête du Graal ; et certes, je ne vous conseillerai pas d'aller plus avant, si vous n'êtes pas tel que vous ayez le droit d'y participer. – Je suis persuadé comme vous que, pour être admis à assurer un aussi saint service que celui de Jésus-Christ, il faut commencer par se confesser et qu'autrement on ne peut qu'échouer à trouver si précieux trésor que le Saint Graal. Mais il me semble donc qu'il dépend de chacun de pouvoir être un vrai compagnon de cette quête. – Vous avez raison" déclare le religieux.

                 Bohort lui demanda alors s'il était prêtre et il répondit que oui. "En ce cas, je vous requiers, au nom de la sainte charité, de m'entendre en confession et de m'éclairer de vos avis paternels ; car le prêtre tient la place de Jésus-Christ qui est un père pour tous ceux qui ont foi en Lui. Je vous prie donc de me conseiller pour l'honneur de la chevalerie et pour le salut de mon âme. – Par Dieu, c'est une chose grave que vous me demandez là. Mais, si je refusais et que vous fassiez ensuite des erreurs, voire que vous tombiez en état de péché mortel, vous pourriez m'en accuser devant la face de Jésus-Christ au jour épouvantable du Jugement Dernier. Je ferai donc de mon mieux pour vous aider. Comment vous appelez-vous ? interroge-t-il son pénitent. – Bohort de Gaunes : je suis le fils du roi Bohort et le cousin de Lancelot du Lac.

                 – Si l'Evangile dit vrai en ce qui vous concerne, fait le religieux, vous devriez être un bon chevalier, digne de ce nom. Si, en effet, comme l'a déclaré Notre-Seigneur, 'un bon arbre donne de bons fruits', vous ne pouvez qu'être bon, puisque l'arbre dont vous êtes issu l'était lui-même : le roi Bohort,[p.165] votre père, était un des meilleurs hommes que j'ai connus, un souverain plein d'humilité et de piété ; quant à la reine Evaine, votre mère, c'était une femme comme je n'en avais pas vu depuis longtemps. Leur mariage a fait d'eux une seule chair – un seul arbre dont vous êtes le fruit, qui devrait être bon comme ils l'étaient eux-mêmes. – Seigneur, proteste Bohort, même si l'arbre ne vaut rien, c'est-à-dire si le père et la mère sont de méchantes gens, d'amer son fruit devient savoureux, dès lors que l'enfant reçoit l'onction du baptême. Il me semble donc qu'il ne dépend pas de ses parents qu'un homme soit bon ou mauvais, mais de lui-même : le cœur de l'homme est comme l'aviron qui fait avancer la barque et la mène à bon port ou jusqu'au naufrage. – Il y a un rameur pour le tenir, réplique le prêtre : c'est lui qui gouverne à son gré la course du bateau. Il en est de même du cœur de l'homme : le bien qu'il fait lui est inspiré par la grâce du Saint-Esprit et le mal vient des suggestions du Malin."

                 Ils poursuivirent leur discussion jusqu'au moment où ils arrivèrent devant un ermitage. Le religieux s'y dirigea en disant à Bohort de le suivre : il l'hébergera pour la nuit et, le lendemain matin, il s'entretiendra, seul à seul avec lui, de ce qui le préoccupe. Le chevalier accepta de grand cœur. Une fois arrivés, ils mirent pied à terre ; un serviteur vint s'occuper du cheval, lui ôter selle et mors ; puis il aida son cavalier à se désarmer. Quand ce fut fait, l'ermite demanda à son invité de venir entendre les vêpres. "Ce sera volontiers", dit-il. Après avoir célébré l'office à la chapelle, le religieux fit mettre la table et il offrit à son convive du pain et de l'eau, en lui disant que c'était là nourriture qui convenait aux chevaliers préoccupés des choses du ciel – ils devaient s'abstenir de ces aliments trop riches qui prédisposent à la luxure et à tous les péchés mortels. "D'ailleurs – et que Dieu m'assiste ! – si je vous croyais disposé à faire quelque chose pour moi, j'aurais une requête à vous présenter. – De quoi s'agit-il ?[p.166] – De quelque chose qui vous rendra plus fort et qui sera bon pour votre âme." Bohort lui promet de ne pas se dérober. "Grand merci ! Vous m'avez donc accordé de vous contenter de pain et d'eau jusqu'au jour où vous mangerez à la table du Saint Graal. – Mais comment savez-vous si j'y serai admis ? – Oh ! Je le sais sans risque d'erreur ; vous y prendrez place ainsi que deux autres compagnons de la Table Ronde. – Alors, je vous donne ma parole d'honneur de chevalier de ne prendre que du pain et de l'eau jusqu'au moment où je me trouverai à cette table dont vous me parlez." Le religieux le remercia d'accepter de faire abstinence pour l'amour du Crucifié.

                 Cette nuit-là, Bohort coucha sur l'herbe fraîche que le serviteur de l'ermite avait ramassée près de la chapelle et, le lendemain, il se leva au point du jour. Son hôte vint aussitôt le trouver : "Seigneur, lui dit-il, voici une tunique blanche que vous porterez, au lieu de votre chemise, en signe de pénitence, pour vous mortifier." Bohort se déshabille, enfile la tunique dans l'esprit où elle lui a été donnée et passe par-dessus un vêtement de drap rouge. Puis il va à la chapelle où, après s'être signé, il fait une confession générale des péchés dont il se sent coupable envers son créateur. Le prêtre est saisi d'admiration en apprenant quelle pieuse et sainte vie il a menée, et qu'il n'a jamais manqué à la chasteté sauf quand il a engendré Elyan le Blanc, ce dont il doit rendre grâce à Notre-Seigneur. Après que son confesseur lui eut imposé la pénitence appropriée et qu'il lui eut donné l'absolution, Bohort demanda à recevoir la communion : il se sentira ainsi plus tranquille, où qu'il aille, puisqu'il ignore s'il reviendra vivant de cette quête ou s'il y mourra. Qu'il entende d'abord la messe, exige l'ermite – ce qu'il accepte sans difficulté.

                 Le prêtre commence par chanter l'office de matines ; puis il revêt les ornements sacerdotaux, et célèbre la messe.[p.167] Après la bénédiction finale, il prend le pain consacré et fait signe à Bohort de s'approcher. Le chevalier s'avance et s'agenouille devant lui. "Vois-tu ce que je tiens, Bohort ? questionne-t-il. – Oui, seigneur. Vous tenez mon Sauveur et Rédempteur, présent sous les apparences du pain. C'est tout ce que mes yeux me permettent de distinguer parce qu'ils sont faits pour regarder les choses de ce monde et non les réalités spirituelles. Mais si je ne vois que du pain, je crois fermement que c'est là le corps du Christ, vrai homme et vrai Dieu, dit-il sans retenir ses larmes. – Quel insensé tu serais donc si, recevant en toi le Saint des Saints et devenu son hôte, tu ne lui demeurais pas fidèle ta vie durant. – Je vous promets de rester son serviteur obéissant jusqu'à mon dernier jour." Le prêtre lui donne alors la communion qu'il reçoit avec beaucoup de piété et dans un tel état de joie que, lui semble-t-il, rien ne pourra désormais le rendre malheureux. Après avoir consommé le pain consacré et être resté à genoux aussi longtemps qu'il en éprouva le désir, il alla dire à l'ermite qu'il était temps pour lui de partir. "Vous pouvez le faire quand vous le voudrez : vous êtes armé comme doit l'être un chevalier spirituel et l'on ne saurait être mieux protégé que vous ne l'êtes contre les assauts du Malin." Une fois équipé et armé, il s'apprêta à se mettre en route, après avoir recommandé son hôte à Dieu. Le religieux lui demanda encore de prier pour lui quand il se trouverait devant le Saint Graal ; de son côté, le chevalier insista pour qu'il ne l'oublie pas dans ses prières : que Notre-Seigneur fasse que le démon ne parvienne pas à l'induire en tentation et à le faire succomber au péché ; l'ermite l'assura qu'il pouvait compter sur lui.

                 Bohort reprit son chemin sans attendre et chevaucha d'une traite jusqu'au milieu de l'après-midi. C'est alors qu'en levant la tête, il remarqua un grand oiseau qui volait en cercles au dessus d'un vieil arbre [p.168] tout desséché, sans feuilles ni fruits. Au bout d'un long moment, il le vit se poser sur l'arbre où se trouvaient ses petits – je ne peux dire leur nombre, mais aucun ne donnait signe de vie. Lorsqu'après les avoir couvés un moment, il s'aperçut qu'ils restaient inanimés, il s'ouvrit la poitrine d'un coup de bec de manière à en faire jaillir le sang. Réchauffés à ce contact, les oisillons revinrent à la vie, tandis que le grand oiseau mourait au milieu d'eux ; son sang les avait fait renaître. Incapable de comprendre ce que voulait dire cette aventure, mais pressentant qu'elle avait un sens surnaturel, Bohort resta saisi d'étonnement. Il s'attarda pour voir si le grand oiseau allait se relever, mais comment l'aurait-il pu, puisqu'il était mort ? Il se remit donc en route et poursuivit sa chevauchée jusqu'à la tombée du jour.

                 Le soir venu, le hasard de l'aventure l'amena à un château fortifié où il demanda une hospitalité qu'on se fit un plaisir de lui accorder. Après l'avoir débarrassé de ses armes, on le conduisit dans la grand-salle, en haut, où se tenait la maîtresse de céans : elle était jeune et belle, mais habillée comme une pauvresse. Dès qu'elle vit entrer Bohort, elle s'empressa d'aller vers lui avec des paroles de bienvenue. Lui la salua avec respect. Elle lui réserva un accueil chaleureux, l'invita à s'asseoir à côté d'elle et lui fit toutes sortes de fêtes. Au dîner, il fut son voisin de table. Voyant qu'on apportait des plats chargés de viandes, Bohort se dit qu'il n'y toucherait pas ; il appela donc un serviteur à qui il réclama de l'eau qu'on lui apporta dans un hanap d'argent, et le posant devant lui, il y trempa trois tranches de pain. "Est-ce-que les mets qu'on vous a servis ne sont pas de votre goût ? s'enquit l'hôtesse en le voyant faire. – Oh si ! dame. Mais ce soir je ne mangerai rien d'autre que ce que vous voyez." Comme elle craignait de se montrer importune, elle n'insista pas. Après le dîner,[p.169] une fois les nappes ôtées, les convives se levèrent et allèrent s'installer dans l'embrasure des fenêtres ; Bohort y prit place à côté de la dame et ils se mirent à parler ensemble. Au cours de leur conversation, un serviteur s'approcha : "Mauvaise nouvelle, dame ! Votre sœur s'est emparée de deux de vos châteaux, elle a fait prisonniers tous ceux à qui vous en aviez confié la garde et elle vous fait savoir qu'elle ne vous laissera pas un arpent de terre si vous n'avez pas trouvé, avant demain matin, un chevalier qui se batte pour vous contre Priadan le Noir, son seigneur." A ces mots, la dame éclata en lamentations : "Hélas ! mon Dieu, pourquoi m'avez-Vous donné des terres à tenir, si je devais en être dépouillée sans raison ?" Comme Bohort l'interrogeait sur ce qui lui arrivait : "Une chose incroyable, seigneur. – Expliquez-moi ce qu'il en est, s'il vous plaît. – Je ne demande pas mieux.

                 Le roi Amant, on le sait, de qui dépendaient ce royaume, et beaucoup d'autres terres encore, s'est épris, autrefois, de ma sœur, qui est beaucoup plus âgée que moi et il lui a donné tout pouvoir sur sa terre et ses hommes ; elle en a profité pour instaurer force mauvaises et méchantes coutumes, contraires au droit et d'une injustice évidente ;  et elle a fait mettre à mort beaucoup des gens du roi. Lorsqu'il s'est aperçu du mal qu'elle faisait, il l'a bannie de ses terres et me les a confiées à sa place. Mais dès qu'il a été mort, elle m'a déclaré la guerre et depuis, elle a réussi à m'enlever une grande partie de mon royaume et à faire passer dans son camp nombre de mes hommes. Encore cela ne lui suffit-il pas, puisqu'elle proclame qu'elle est décidée à ne rien me laisser. Elle y est déjà si bien arrivée qu'il ne me reste que ce château, que je vais perdre à son tour d'ici demain, si je ne trouve personne qui se batte pour moi contre Priadan le Noir, lequel est résolu à entrer en champ clos pour défendre sa cause.

                 – Et qui est ce Priadan ? s'enquiert-il.[p.170] – Le champion le plus redouté de la région : il n'y a pas plus valeureux que lui. – Et votre bataille doit avoir lieu demain ? – Exactement, dit-elle. – Eh bien, vous pouvez faire savoir à votre sœur que vous avez trouvé un chevalier qui vous représentera : c'est à vous que la terre doit revenir, puisque le roi Amant vous l'a donnée, et votre sœur n'a aucun droit d'y prétendre, puisqu'il l'en a bannie."

                 Ces paroles mirent la dame au comble de la joie : "Ah ! seigneur, quelle chance que vous vous trouviez là ! s'exclame-t-elle dans son contentement. Votre promesse me fait tant plaisir ! Que Dieu vous donne la force dont vous aurez besoin pour soutenir ma cause, dans la mesure où elle est juste ; sinon, je ne demande rien." Bohort fit de son mieux pour la rassurer : tant qu'il sera en état de porter les armes, dit-il, elle n'a pas à craindre de perdre ce qui lui revient de droit. La dame prévint sa sœur que, le lendemain, son champion serait prêt à faire ce que les chevaliers du pays décideront et on s'entendit pour fixer le combat le jour même.

                 Pendant la soirée, la dame fit fête à Bohort et lui montra toute la joie qu'elle avait de sa présence. Quand ce fut l'heure du coucher, on le conduisit dans une belle et vaste chambre où on l'aida à enlever ses chausses. A la vue du lit somptueux que son hôtesse lui avait fait préparer, il renvoya tous ceux qui l'entouraient ; ils sortirent donc, puisque telle était sa volonté. Après s'être dépêché d'éteindre les cierges, il se coucha à même le sol, avec un coffret pour oreiller et dit ses prières : il y demanda à Dieu de bien vouloir, dans Sa miséricorde, lui apporter Son aide contre ce chevalier qu'il devait affronter, puisqu'il le faisait pour que le droit et la justice l'emportent et non pas la force.

                 Après quoi, il s'endormit. Dès qu'il fut plongé dans le sommeil, il eut un rêve : deux oiseaux s'approchaient de lui. L'un avait tout l'air d'un cygne : même taille, même plumage blanc. Dans l'autre, qui était d'un noir étonnamment profond,[p.171] et plus petit, il croit bien reconnaître une corneille, mais que ses plumes noires n'auraient pas empêché d'être belle, au contraire. L'oiseau blanc s'avançait vers lui et lui déclarait : "Si tu voulais me servir, je te donnerais toutes les richesses du monde, et je te rendrais aussi blanc et beau que moi." Bohort lui demandait qui il était. "Ne le vois-tu donc pas ? Je suis la blancheur et la beauté mêmes." Mais comme il restait sans répondre, l'oiseau s'envolait. Puis c'était au tour du noir : "Il faut que, demain, tu te mettes à mon service ; ne va pas me mépriser parce que je suis noir : mieux vaut être noir comme moi, sois en sûr, que blanc comme certains." Puis, il s'envolait, lui aussi.

                 Après ce rêve, il en fit un second, des plus mystérieux. Il se voyait entrer dans un vaste et bel édifice, on aurait dit une église. A l'intérieur, un homme d'aspect vénérable trônait sur un siège d'apparat. Sur sa gauche, à une bonne distance, il y avait un tronc d'arbre pourri et vermoulu, si fragile qu'il était prêt à s'effondrer. Sur sa droite, poussaient deux pieds de lys en fleur ; l'un des deux se penchait vers l'autre comme pour faire tomber ses corolles blanches, mais l'homme les séparait pour qu'ils ne puissent pas se toucher et, peu après, chaque lys donnait naissance à un arbre chargé de fruits. "Bohort, disait alors l'homme de Dieu au chevalier, ne se comporterait-il pas en insensé, celui qui laisserait ces fleurs se faner pour empêcher ce tronc desséché de s'écrouler ? – Certainement, seigneur, car je ne vois pas à quoi il pourrait servir, alors qu'elles donnent encore plus que leur vue ne promettait. – Prends donc garde, si tu vois pareille aventure se produire, à ne pas les laisser mourir pour venir en aide au tronc pourri, car si une chaleur trop intense les menace, elles n'y résisteront pas. – Je me le rappellerai, si l'occasion m'en est donnée", approuve-t-il.

                 [p.172] Tels furent les deux rêves qu'il fit cette nuit-là, et ils le laissèrent si perplexe qu'il ne parvint pas à en comprendre le sens. L'inquiétude qu'il en conçut alla jusqu'à le tirer de son sommeil ; après s'être signé le front et s'être recommandé à Dieu, il attendit l'aurore. Lorsqu'il fit grand jour, il monta sur le lit et le découvrit pour qu'on ne s'aperçoive pas qu'il n'y avait pas couché. Son hôtesse vint alors le saluer et il répondit en souhaitant que Dieu lui soit favorable. Puis elle le conduisit à la chapelle où il entendit les matines et la messe du jour.

                 Il était encore tôt quand il sortit et se dirigea vers la grand-salle, suivi de tous les chevaliers et d'hommes d'armes que la dame avait fait venir pour assister au combat. Lorsqu'il y arriva, elle l'invita à se restaurer avant de s'armer : cela lui donnerait des forces ; mais il répondit qu'il ne prendrait rien tant qu'il n'en aurait pas fini. "Il ne vous reste alors qu'à vous armer et à vous équiper, lui dit-on ; Priadan doit déjà se trouver, en armes, sur le lieu fixé pour le combat." Il demanda donc qu'on lui apporte ses armes, ce qui fut fait sans délai. Lorsqu'il eut achevé de se préparer, il enfourcha son cheval et pria la dame et sa suite d'en faire autant pour l'accompagner jusqu'au champ clos. Ils se mirent aussitôt en selle et le conduisirent dans une prairie, au fond d'une vallée, où une foule de gens l'attendaient, ainsi que celle qui était la cause du combat. Ils descendirent la colline et quand les deux dames s'aperçurent, elles s'avancèrent l'une vers l'autre. "Dame, déclara la plus jeune (celle dont Bohort était le champion), je vous accuse et j'ai le droit pour moi : vous m'avez, en effet, spoliée contre toute justice de l'héritage que m'avait légué le roi Amant ; et vous n'avez aucun titre pour y prétendre, puisqu'il vous avait déshéritée de sa propre bouche." L'autre dame réplique qu'elle n'a jamais été déshéritée [p.173] et qu'elle est prête à le prouver, si sa sœur a l'audace de s'en défendre. Lorsque la cadette constate qu'il ne lui reste pas d'autre issue, elle en appelle à Bohort : "Que pensez-vous de la cause de cette demoiselle, seigneur ? – Mon opinion est qu'elle s'en prend à vous de façon injuste et perfide, et que tous ceux qui se rangent à ses côtés pour vous faire la guerre agissent en hommes déloyaux. J'en ai suffisamment appris, de vous ou d'autres personnes, pour savoir, sans risque de me tromper, qu'elle est dans son tort et que le droit est de votre côté. Si un chevalier prétend soutenir le contraire, je suis tout prêt à le combattre à outrance jusqu'à ce qu'il se rétracte." Le champion de l'aînée bondit alors en disant qu'il se moque de ces menaces et qu'en effet il est disposé, quant à lui, à défendre sa dame. "Eh bien, moi, rétorque Bohort, je ne demande qu'à me battre contre vous en faveur de celle qui m'a amenée ici. C'est à elle que la terre doit revenir puisqu'elle la tient du roi lui-même ; le droit exige que sa sœur n'y ait pas de part."

                 L'assistance dégage alors l'espace où le combat doit se dérouler et se range de part et d'autre. Les deux chevaliers prennent du champ, puis se chargent au grand galop de leurs chevaux ; sous la force que l'élan donne à leurs coups, les écus sont transpercés et le maillage des hauberts cède ; si les lances n'avaient pas volé en éclats, les deux champions se seraient entretués ; mais le choc des écus et des corps est si violent qu'ils sont projetés à terre par-dessus la croupe de leurs montures. Cependant, ils se relèvent très vite, comme les preux qu'ils sont ; ils dégainent leurs épées et, la tête à l'abri des écus, cherchent à atteindre les points faibles de l'adversaire, ceux où les coups seront les plus dangereux. Les écus sont en pièces (de grands morceaux, arrachés aux bords, en jonchent le sol) ; le maillage des hauberts s'est rompu sur les bras et les hanches ; du fil de leurs épées brillantes et acérées, les deux hommes s'infligent de larges et profondes blessures qui font jaillir leur sang. Bohort rencontre beaucoup plus de résistance chez son adversaire qu'il ne s'y attendait ; mais, comme il sait qu'il défend une cause juste et légitime, il garde confiance. Se couvrant de son écu, il laisse Priadan se fatiguer lui-même à force de le frapper à coups redoublés ;[p.174] puis, après s'être contenté de les subir, dès qu'il le voit à bout de souffle, il passe à l'attaque, aussi rapide et dispos que s'il en était à son premier assaut. Il lui assène de si rudes coups d'épée que, très vite, le chevalier n'est même plus capable de se défendre, tant ses blessures lui ont fait perdre de sang. Le voyant épuisé, Bohort  presse de plus belle un adversaire qui cherche à éviter le contact et finit par tomber à la renverse. Il le saisit alors par son heaume qu'il lui arrache à force de tirer dessus et jette par terre ;  il le frappe à la tête, du pommeau de son épée, si brutalement que les mailles du haubert s'incrustent dans le crâne d'où le sang jaillit et, menaçant de l'achever s'il ne s'avoue pas vaincu, il fait mine de vouloir lui couper la tête. A la vue de l'arme brandie au dessus de lui, Priadan, craignant pour sa vie, demande grâce : "Au nom de Dieu, pitié, noble chevalier ! Laisse-moi la vie sauve ! Je te promets de cesser définitivement les hostilités contre la jeune dame : je me tiendrai tranquille."

                 Aussitôt, Bohort le laisse. Lorsque la vieille dame constate la défaite de son champion, elle prend la fuite aussi vite qu'elle peut, craignant le sort qu'on pourrait lui réserver. Bohort s'approche alors de tous ceux qui tenaient leurs terres d'elle et menace de les tuer s'ils n'y renoncent pas ; du coup, bon nombre d'entre eux viennent prêter hommage à la cadette ; ceux qui s'y refusèrent furent dessaisis de leurs fiefs et bannis ou mis à mort. La prouesse de Bohort permit donc à la dame de retrouver la royauté à laquelle Amant l'avait élevée. Mais cela n'empêcha pas sa sœur de lui mener une guerre acharnée sa vie durant, mue qu'elle était par une jalousie envieuse de sa haute situation.

                 Une fois la paix ramenée dans le pays (pour un moment, les ennemis de la jeune dame n'osaient plus relever la tête), Bohort s'en alla et reprit sa chevauchée dans la forêt : il réfléchissait à ce qu'il avait vu en songe et son plus cher désir était que Dieu le conduise là où il pourrait en apprendre la signification. Le premier soir,[p.175] il fit étape chez une veuve à qui sa venue fit très plaisir, surtout quand elle sut qui il était, et qui lui réserva une généreuse hospitalité.

                 Le lendemain, il repartit au point du jour par la grand-route qui traversait la forêt. Il était à peu près midi quand il lui arriva une aventure qui le prit par surprise. Comme il atteignait un carrefour, il tomba sur deux chevaliers qui emmenaient son frère de force ; monté sur un grand et fort roussin, Lionel n'avait que ses braies sur le corps et on lui avait attaché les mains sur la poitrine ; ses deux ravisseurs tenaient, chacun, une pleine poignée de branches d'épines dont ils le cinglaient si brutalement que son dos n'était plus qu'une plaie et que le haut de son corps était tout couvert de sang. Assez courageux pour ne pas souffler mot, il supportait tout ce qu'on lui faisait comme s'il avait été insensible aux coups. Juste au moment où il allait lui venir en aide, un coup d'œil jeté de l'autre côté montra à Bohort un chevalier en armes qui s'était emparé, malgré elle, d'une jolie demoiselle et s'apprêtait à l'entraîner au plus épais de la forêt pour que ceux qui auraient été à sa recherche afin de la secourir aient plus de mal à la trouver. Dans sa frayeur, elle poussait des cris : "Sainte Marie, à l'aide ! N'abandonnez pas votre enfant !" A la vue de Bohort qui chevauchait tout seul, elle se dit qu'il doit être un des chevaliers errants à la quête du Graal et, se tournant vers lui, elle l'appelle de toutes ses forces : "Ah ! chevalier, je t'en conjure sur la foi de Celui au service de qui tu t'es engagé et dont tu es l'homme-lige, ne me laisse pas déshonorer par ce chevalier qui m'a enlevée !"

                 Adjuré en ces termes, Bohort se sent si partagé qu'il ne sait ce qu'il doit faire : s'il laisse emmener son frère par ceux qui le tiennent, il craint de ne plus le revoir vivant ; et s'il ne vient pas en aide à la jeune fille, elle va être violée et déshonorée par le chevalier – et cela parce qu'il n'aura pas répondu à son appel. "Cher seigneur et père Jésus-Christ dont je suis l'homme-lige, prie-t-il en levant les yeux vers le ciel et sans retenir ses larmes, veillez sur mon frère :[p.176] faites en sorte que ces hommes ne le tuent pas ! Et moi, par amour pour Vous et par compassion pour cette jeune fille, je la préserverai du déshonneur, puisque ce chevalier, d'après ce que je vois, a l'intention de lui faire violence." Eperonnant son cheval au sang, il le lance dans la direction prise par le ravisseur. "Lâchez cette demoiselle ou vous êtes un homme mort !" s'écrie-t-il dès qu'il se trouve à portée de voix. S'entendant ainsi interpeller, le chevalier laisse glisser la jeune fille à terre et, comme il était armé de pied en cap mais n'avait pas de lance, il dégaine son épée et, l'écu au bras, charge Bohort qui le frappe assez rudement de sa lance pour la lui enfoncer dans le corps, au travers de l'écu et du haubert ; sous la douleur, le chevalier perd conscience. "Demoiselle, fait Bohort en s'approchant d'elle, vous voilà délivrée, je pense, de votre agresseur. Souhaitez-vous autre chose de moi ? – Puisque vous m'avez sauvée du déshonneur, ramenez-moi, je vous en prie, là où j'ai été enlevée. – Je ne demande pas mieux." Il la fait monter sur le cheval du blessé et la suit. "Seigneur chevalier" lui dit-elle quand ils se trouvèrent à une certaine distance, "en venant à mon secours, vous avez fait plus et mieux que vous ne pourriez l'imaginer, parce que la perte de ma virginité aurait coûté la vie à cinq cents hommes qui sont maintenant assurés de la garder. – Qui est votre ravisseur ? s'enquiert-il. – C'est un cousin germain qui, excité par je ne sais quelle ruse du démon, est venu m'enlever de chez mon père, à l'insu de tous, et m'a emmenée dans cette forêt pour me violer. S'il y avait réussi, il l'aurait payé de sa vie et aurait péri en état de péché mortel ; et moi, j'aurais été déshonorée à tout jamais."

                 Tandis qu'il parlaient ainsi, ils voient s'approcher une douzaine de chevaliers en armes qui fouillaient la forêt à la recherche de la demoiselle ; leur joie de la retrouver fait plaisir à voir ; mais elle les prie de surtout faire fête au chevalier qui l'accompagne et de l'emmener avec eux : sans Dieu et sans son aide, elle aurait perdu son honneur. "Seigneur, lui disent-ils en prenant son cheval par la bride,[p.177] il faut que vous veniez avec nous. C'est une prière que nous vous adressons là, car vous nous avez rendu un tel service que nous aurions de la peine à vous le revaloir. – Il n'en est pas question : j'ai tant à faire ailleurs que je ne saurais m'attarder. N'en soyez pas fâchés, s'il vous plaît : j'aurais eu plaisir à accepter, n'en doutez pas, mais on a si grand besoin de moi et mon retard causerait une perte si douloureuse que Dieu seul pourrait la réparer." Comprenant qu'une affaire urgente l'appelle, ils n'osent pas insister davantage et le recommandent à Dieu ; quant à la demoiselle, elle le prie très courtoisement de revenir dès qu'il en aura le temps et elle lui explique où il pourra la trouver. Si l'aventure le ramène dans les parages, il s'en souviendra, promet-il. Et c'est sur ces mots qu'il les quitte, cependant qu'eux emmènent la jeune fille en lieu sûr.

                 Sur ce, Bohort retourne du côté où il avait vu Lionel. Parvenu là où il avait disparu à ses yeux, il regarde de tous côtés, aussi loin que la forêt lui permet de distinguer quelque chose. Il tend l'oreille, guettant le moindre bruit. Mais comme rien ne lui donnait le plus petit espoir de le retrouver, il s'engage dans le chemin par où il l'avait vu s'éloigner. Au bout d'un long moment, il rattrape un homme, vêtu comme un religieux et qui montait un cheval plus noir que  mûre. "Que cherchez-vous ?" demande-t-il à Bohort quand il entend qu'on le suit. "Un frère à moi qui a été emmené de force, il n'y a pas longtemps, par deux chevaliers qui le battaient. – Hélas ! fait l'homme. Si je ne craignais pas de vous causer une peine qui vous fasse tomber dans le désespoir, je vous dirais ce que j'en sais et je vous montrerais ce qui lui est arrivé."

                 Bohort pense aussitôt que ses deux ravisseurs ont tué Lionel et il s'abandonne à son chagrin. "Ah ! seigneur", demande-t-il quand il peut à nouveau parler, "s'il est mort,[p.178] faites-moi voir où est son corps : je le ferrai enterrer avec tous les honneurs dus au fils d'un roi, car, assurément, son père et sa mère étaient gens de haut rang. – Eh bien, vous n'avez qu'à regarder : il est là." Le cadavre ensanglanté d'un homme qui venait d'être tué, dans lequel il croit reconnaître celui de son frère, gisait sur le sol sous ses yeux. De douleur, ses jambes se dérobent sous lui et il tombe à terre où il demeure étendu un long moment évanoui. "Ah ! cher seigneur" se lamente-t-il quand il trouve la force de se relever, "qui vous a traité ainsi ? En vérité, c'en sera fini pour moi des joies de la vie si Celui qui soutient les pécheurs dans leurs souffrances et leurs tribulations ne vient me rendre courage. Puisque nous voilà séparés pour toujours, mon frère aimé, que Celui que j'ai pris pour maître et pour compagnon soit mon seul guide et mon sauveur au milieu des dangers ! Si vous avez quitté ce monde, je ne dois plus penser qu'au salut de mon âme."

                 Puis il soulève le corps – qui lui paraît bien léger – et le hisse sur sa selle. "Seigneur", demande-t-il à celui qui était à ses côtés, "dites-moi, pour Dieu, s'il y a près d'ici, une église ou une chapelle pour y enterrer ce chevalier. – Oui, il y a une chapelle, au pied d'une tour, et qui n'est pas loin, où vous pourrez le faire inhumer. – Je vous en prie, conduisez-moi jusque là. – Ce sera de grand cœur. Vous n'avez qu'à me suivre." Bohort saute sur la croupe de son cheval, portant devant lui ce qu'il croit être le cadavre de son frère. Ils n'ont pas loin à aller pour se trouver en vue d'une haute tour fortifiée en bas de laquelle il y avait une vieille maison en ruines qu'on pouvait prendre pour une chapelle. Ils mettent pied à terre devant l'entrée, pénètrent à l'intérieur et déposent le corps au milieu de l'édifice, sur une grande dalle de marbre ; mais Bohort a beau chercher, il ne voit ni bénitier, ni croix, ni rien qui fasse penser à Jésus-Christ. "Laissons ce corps ici, fait l'homme, et allons nous installer dans cette tour jusqu'à demain. Je reviendrai alors célébrer l'office pour votre frère.[p.179] – Comment cela, seigneur ? Vous êtes donc prêtre ? – Je le suis, en effet. – En ce cas, j'ai une requête à vous présenter : expliquez-moi la signification du songe que j'ai fait la nuit dernière, et aussi d'autres choses que je ne comprends pas. – Dites-moi ce qui vous préoccupe." Bohort s'empresse alors de lui raconter la scène de l'oiseau dans la forêt ; il lui parle ensuite des deux oiseaux, le blanc et le noir, ainsi que du tronc pourri et des pieds de lys. "Je vais t'expliquer une partie de tout cela maintenant, et je terminerai demain.

                 Le cygne blanc est l'image d'une demoiselle, amoureuse de toi depuis longtemps, et qui viendra, sous peu, te prier de la prendre pour amie et de devenir son amant. Ton silence face à l'oiseau signifie que tu l'éconduiras, et son départ veut dire que la demoiselle, elle, en mourra de chagrin, sauf si tu finis par la prendre en pitié. Quant à l'oiseau noir, il représente le grave péché qui te la fera repousser. Car ce n'est point par vertu ou par crainte de Dieu que tu agiras ainsi, mais afin de t'attirer les louanges et la vaine gloire du monde en passant pour chaste. Et cette chasteté aura de bien funestes conséquences : non seulement elle sera responsable de la mort de la demoiselle, mais aussi de celle de ton cousin Lancelot qui sera tué par ses parents. On sera donc fondé à dire que tu es leur meurtrier, comme tu l'as déjà été de ton frère qu'il t'aurait pourtant été facile de sauver, si tu l'avais voulu, quand tu l'as abandonné pour aller au secours d'une jeune fille qui n'était rien pour toi. Réfléchis : qu'est-ce qui était le plus grave ? Qu'elle perde sa virginité ? Ou que ton frère, valeureux chevalier comme il l'est, se fasse tuer ? C'est évident : sa vie  était plus précieuse que la virginité de toutes les filles du monde."

                 Lorsque Bohort s'entend reprocher sa conduite par quelqu'un qui, à ses yeux, ne pouvait être qu'un modèle de vertu, il ne sait que répliquer et se contente d'acquiescer quand l'homme lui demande s'il a compris le sens de son rêve. "Le sort de ton cousin dépend de toi,[p.180] poursuit l'interprète ; selon ce que tu choisiras de faire, il sera sauvé ou il périra. A toi de décider. – Tout plutôt que de causer la mort de monseigneur Lancelot. – Eh bien, c'est ce qu'on va voir."

                 L'homme le mène alors dans la tour où il se trouve aussitôt entouré de jeunes filles, de dames et de chevaliers qui, tous, lui souhaitent la bienvenue en le saluant par son nom. Puis on le conduit dans la grand-salle où on l'aide à se désarmer ; une fois qu'il est en tunique, on lui met sur les épaules un somptueux manteau fourré d'hermine et on le fait asseoir sur un lit tout blanc ; on s'efforce de le consoler et de le distraire, tant et si bien qu'il en oublie un peu son chagrin. Pendant qu'on s'occupait de le réconforter, une demoiselle entra : elle réunissait en elle toutes les beautés et les grâces de ce monde et, à voir la richesse de ses vêtements, on aurait dit qu'elle n'avait eu que l'embarras du choix pour s'habiller. "Voici notre châtelaine, dit un des chevaliers à Bohort ; il n'y a pas plus belle dame, ni plus puissante – et nulle ne vous aime autant. Elle ne voulait pas avoir d'autre ami que vous ; elle a préféré vous attendre – même si vous avez tardé à venir." Très surpris de cette déclaration, Bohort salue la dame qui fait de même et vient s'asseoir à côté de lui. Ils se mettent à parler de choses et d'autres jusqu'au moment où elle lui demande d'être son ami parce qu'elle l'aime plus que tout autre homme au monde ; et s'il veut bien lui accorder son amour, elle le rendra plus puissant que nul de son lignage ne l'a jamais été.

                 Cette proposition embarrasse beaucoup Bohort qui était fermement décidé à continuer de vivre dans la chasteté. "Qu'y a-t-il ? poursuit-elle devant son silence. Allez-vous repousser ma prière ? – Pour aucune dame au monde, si puissante soit-elle, je n'accepterais de faire ce que vous voulez. Et vous ne devriez pas m'adresser pareille demande [p.181] alors que je suis en deuil de mon frère qui vient de se faire tuer par je ne sais qui et que son corps gît tout près d'ici. – Ah ! Bohort, n'y pensez pas ! Faites ce dont je vous ai prié, il le faut. Et soyez sûr que je ne vous aurais pas parlé de cette façon si je ne vous aimais pas plus qu'une autre n'a jamais aimé, car ce n'est ni habituel, ni convenable qu'une femme se déclare la première même si elle est amoureuse ; mais la passion que j'ai toujours éprouvée pour vous me force à vous avouer ce que j'avais tu jusque là. C'est pourquoi, accédez à ma requête, ami très cher, et partagez mon lit la nuit prochaine." Il n'en est pas question, proteste-t-il. A ces mots, elle se livre à de telles manifestations de chagrin qu'il croit à la sincérité de sa douleur et de ses larmes ; il s'en tient cependant à ce qu'il a dit.

                 "Bohort", lui déclare-t-elle lorsqu'elle a compris qu'elle ne le ferait pas céder, "votre refus me réduit à en finir sans attendre, et sous vos yeux." Et le prenant par la main, elle le mène à la l'entrée de la salle : "De là vous verrez comment je mourrai par amour pour vous." Comme il proteste, elle ordonne à ses gens de le tenir de force, ce qu'ils promettent de faire ; puis, se faisant accompagner de douze demoiselles, elle monte au sommet de la tour, sur les créneaux ; lorsqu'elles y sont, l'une d'elles – mais pas la dame – supplie Bohort : "Aie pitié de nous ! Consens à ce que veut notre maîtresse ! Si tu refuses, nous nous jetterons du haut de cette tout avant elle, parce qu'assister à sa mort nous serait insupportable. Si tu nous laisses mourir pour si peu de chose, il est sûr qu'on n'aura jamais vu chevalier commettre pareille traîtrise." Bohort les regarde, mais malgré la compassion que lui inspirait celles qu'il prend pour de nobles et grandes dames, sauver son âme lui paraît préférable : plutôt les laisser perdre les leurs. Il répète donc qu'il ne cédera pas, qu'il y aille de leur vie ou de leur mort.[p.182] D'un même mouvement, elles sautent dans le vide. Abasourdi, Bohort se signe ; à l'instant même, des hurlements s'élèvent, faisant un vacarme qui lui donne l'impression de se trouver au milieu de tous les démons de l'enfer – et ils étaient nombreux, en effet, à l'entourer ! Il a beau regarder partout, il n'y a plus trace de tour, ni de la dame qui le priait d'amour, ni de tout ce qu'il avait vu auparavant – sauf les armes qu'il avait apportées avec lui et l'édifice où il pensait avoir laissé le corps de son frère.

                 Devant ce spectacle, il comprend qu'il a été victime d'une ruse du Malin qui entendait causer sa perte, corps et âme, mais à laquelle il avait échappé par la grâce de Dieu. "Mon père et cher seigneur Jésus-Christ, dit-il en tendant ses mains vers le ciel, béni soyez-vous de m'avoir donné la force nécessaire pour combattre le démon et pour triompher de lui." Puis il va là où il croyait avoir déposé le cadavre de Lionel, mais il avait disparu ; du coup, il se sent rasséréné parce qu'il se dit qu'il a dû voir un fantôme et que son frère, sans doute, n'est pas mort. Il prend donc ses armes, s'équipe, se met en selle et s'en va aussitôt de cet endroit où il ne veut pas s'attarder davantage parce que c'est, comme il dit, "la maison du diable."

                 Après avoir chevauché un certain temps, il eut le plaisir d'entendre le son d'une cloche qui venait de sa gauche. Il se dirigea de ce côté et arriva bientôt en vue d'une abbaye entourée de solides murailles – les moines qui l'occupaient portaient l'habit blanc. Il frappa à la porte jusqu'à ce qu'on lui ouvre. Le voyant en armes, on pensa aussitôt qu'il devait être un des compagnons de la quête du Graal ; aussi, on s'empressa de l'aider à descendre de cheval et on le conduisit dans une chambre où il se désarma : bref, on s'occupa de lui au mieux. "Seigneur", demande-t-il à un de ceux qui se trouvent là et en qui il avait cru reconnaître un prêtre, je voudrais rencontrer celui de vos frères qui, d'après vous, est le plus sage, car il vient de m'arriver une aventure dont le sens m'échappe et sur laquelle j'aimerais être éclairé [p.183] par lui… et par Dieu. – En ce cas, je pense que vous devriez consulter notre abbé : c'est le plus savant, et le plus pieux et vertueux d'entre nous. – Conduisez-moi donc auprès de lui, au nom de Dieu. – Ce sera volontiers." Il emmène Bohort à  l'église où se trouvait le saint homme et, après le lui avoir montré, il se retire. Le chevalier s'avance et salue l'abbé qui s'incline devant lui en retour et lui demande qui il est. "Un chevalier errant", répond Bohort qui lui raconte tout ce qui lui était advenu le jour même.

                 "Seigneur", fit le religieux quand il en eut terminé, je ne sais qui vous êtes, mais je n'aurais jamais imaginé qu'un aussi jeune chevalier puisse être à ce point avancé dans les voies de la grâce. Aujourd'hui, je n'aurai pas le temps de vous parler comme je le voudrais à propos de ce que vous m'avez dit : il est trop tard. Mais allez vous reposer et demain matin, je vous éclairerai de mon mieux."

                 Bohort quitte donc l'église en recommandant à Dieu l'abbé qui, lui, y reste, réfléchissant à ce qui vient de lui être rapporté ; puis le religieux va ordonner qu'on soit aux petits soins pour ce chevalier "qui est quelqu'un de beaucoup plus de mérite qu'on ne croit." Bohort se vit donc entouré de plus de luxe et de confort qu'il ne l'aurait souhaité. Au dîner, on lui servit du poisson et de la viande auxquels il ne toucha pas ; il se contenta de prendre du pain et de l'eau, juste pour apaiser sa faim, parce qu'il ne voulait surtout pas enfreindre la pénitence qui lui avait été imposée ; pour la même raison, il ne voulut pas d'un lit pour dormir. Le lendemain, aussitôt après les matines et la messe, l'abbé, qui n'avait garde de l'oublier, vint lui donner le bonjour "de par Dieu", et Bohort fit de même. Puis il l'emmena à l'écart, au pied d'un autel et lui demanda de lui dire tout ce qui lui était arrivé depuis qu'il s'était engagé dans la quête du Graal. Bohort lui raconta en détail ce qu'il avait vu et entendu alors qu'il était éveillé ou endormi, et le pria de lui expliquer tout ce que cela voulait dire. L'abbé répondit qu'il le ferait volontiers et commença aussitôt :

                 [p.184] "Avant de vous engager dans cette quête pour savoir si Notre-Seigneur vous accorderait la révélation promise aux chevaliers exemplaires, ceux qui sont des serviteurs de Jésus-Christ, vous avez accueilli le Haut Maître, le Saint compagnon, c'est-à-dire que vous avez reçu la communion. Vous n'étiez pas allé très loin quand Il vous est apparu sous la forme d'un oiseau et Il vous a fait témoin des souffrances et des tourments qu'Il avait endurés pour nous. Voici comment : lorsque l'oiseau s'est posé sur l'arbre sans feuilles, ni fruits, il a regardé ses oisillons et constaté que pas un ne donnait signe de vie ; il s'est alors placé au milieu d'eux et s'est ouvert la poitrine à coups de bec ; il en est mort, mais son sang a rendu la vie à ses petits, comme vous l'avez vu. Je vais vous expliquer le sens de cette scène.

                 L'oiseau représente notre créateur qui a formé l'homme à Son image. Lorsque celui-ci fut chassé du paradis à cause de son péché, il arriva sur terre pour y trouver la mort, car c'était un espace sans vie. L'arbre sans feuilles ni fruits est l'image évidente de ce monde où ne régnaient que la pauvreté, la disette et le malheur. Les oisillons, ce sont les hommes qui, de ce temps, bons ou méchants, étaient voués à l'enfer : tous connaissaient le même sort. Quand le fils de Dieu vit cela, Il se posa sur l'arbre, c'est-à-dire qu'Il fut élevé sur la croix et Il fut frappé du bec – ou plutôt de la pointe de la lance, au côté droit -, et du sang en jaillit. Ce sang rendit la vie à ceux des oisillons qui avaient respecté Ses commandements, puisqu'Il les fit sortir de l'enfer qui était, comme il l'est toujours, le royaume de la mort. Ce bienfait dont le monde – vous, moi, tous les pécheurs – lui est redevable, voilà ce qu'Il est venu vous montrer sous la figure de l'oiseau, afin que vous n'hésitiez pas à mourir pour Lui comme Il l'a fait pour vous.

                 Puis vous êtes arrivé chez la dame à qui le roi Amant avait confié la garde de ses terres. Par ce roi, vous devez entendre Jésus-Christ, le plus aimant de tous les rois,[p.185] qui est plus compatissant et plus doux que nul ici-bas. La sœur aînée, celle qui avait été bannie du royaume, menait à sa cadette une guerre acharnée. Je vais maintenant vous expliquer ce que signifie le rôle que vous avez joué dans ce conflit et votre victoire.

                 Notre-Seigneur vous avait donc montré qu'Il avait répandu Son sang pour nous et vous, en retour, vous vous êtes battu pour Lui – c'est ce que vous avez fait en réalité quand vous êtes devenu le champion de la plus jeune des deux dames, puisqu'elle représente l'Eglise qui garde les chrétiens – c'est-à-dire la terre que Jésus-Christ détient en légitime héritage – dans la vraie foi et la vraie religion. L'autre dame, celle qui menait une guerre à outrance contre sa sœur, après avoir été déshéritée, c'est l'Ancienne Foi, le Malin qui ne laisse aucun répit à l'Eglise ni aux siens. Lorsque la cadette vous eut dit que son aînée s'en prenait à elle, vous vous êtes battu pour elle comme vous le deviez ; en tant que chevalier de Jésus-Christ, vous étiez, en effet, tenu de défendre l'Eglise. Le soir où elle vous a reçu chez elle, la tristesse et la contrariété se lisaient sur son visage, comme il est normal chez une personne qui a été spoliée de ses droits ; elle ne portait pas de vêtements de fête, mais une noire robe de deuil. Si elle avait cet air sombre et chagrin, c'est à cause de la peine que lui causent ses fils – les mauvais chrétiens -, fils indignes qui, au lieu de la respecter comme une mère, ne cessent de l'affliger. Et si elle s'est présentée à vous sous cet aspect d'une femme désolée, accablée de soucis, c'était pour que vous la preniez d'autant plus en pitié.

                 L'oiseau noir est, lui aussi, une image de l'Eglise, lorsqu'elle dit : 'Je suis noire, mais je suis belle ; mieux vaut, sachez-le, être noire comme moi que blanche comme d'autres'. Quant à l'oiseau blanc comme un cygne, il représente le Malin, et voici comment : le cygne est blanc au dehors, mais noir à l'intérieur ; il est comme l'hypocrite dont le visage pâli et l'apparence extérieure [p.186] annoncent un serviteur de Jésus-Christ, et qui réussit à tromper le monde alors qu'au fond de lui, il est envahi par les ténèbres et les souillures du péché. Cet oiseau s'est montré à toi pendant ton sommeil, mais aussi lorsque tu étais éveillé : comprends-tu quand cela s'est passé ? C'est lorsque le démon s'est manifesté à toi sous la forme d'un religieux qui t'a dit que tu étais responsable de la mort de ton frère ; il t'a menti : ton frère est toujours vivant. Son intention était de t'égarer et de t'induire à pécher contre la chasteté ou contre l'espérance. Dans les deux cas, tu te serais mis en état de péché mortel, ce qui t'aurait empêché d'aller plus loin dans les aventures du Saint-Graal. Voilà ce qu'il en est des deux oiseaux ainsi que de la dame dont tu as été le champion et de celui contre qui tu t'es battu.

                 Venons-en maintenant au tronc pourri et aux lys. Le bois desséché, prêt à tomber en morceaux, c'est ton frère Lionel dont la faiblesse provient de ce qu'il n'y a pas trace en lui des vertus qui sont le fait d'un serviteur de Jésus-Christ. La pourriture représente tous les péchés mortels qu'il n'a cessé d'accumuler de jour en jour : l'appellation de 'bois pourri et vermoulu' lui convient donc bien. Les deux lys, à sa droite, figurent deux êtres vierges : le chevalier que vous avez blessé hier et la jeune fille que vous avez protégée. Dans votre songe, l'une des tiges se penchait vers l'autre ; c'est le chevalier qui voulait faire violence à la jeune fille : en lui ravissant sa virginité, il aurait porté atteinte à sa candeur liliale. Mais l'homme d'accès vénérable les séparait, ce qui veut dire que Notre-Seigneur n'acceptait pas la perte de leur double innocence ; Il vous a donc conduit là pour que vous vous interposiez entre eux et que, grâce à vous, leur pureté soit préservée. 'Bohort, vous disait-il, ne se comporterait-il pas en insensé celui qui laisserait ces fleurs se faner sans empêcher ce tronc de s'écrouler ?  Prends donc garde, si tu assistes à pareille aventure, à ne pas laisser périr ces fleurs pour venir en aide au tronc pourri.' Tel fut Son ordre, et tu Lui as obéi, ce dont Il t'a la plus grande reconnaissance. En effet, tu as vu en même temps ton frère emmené de force par deux chevaliers [p.187] et la demoiselle enlevée par un autre ; or, elle t'a imploré si humblement que, pour l'amour de Jésus-Christ, tu as fait passer la pitié qu'elle t'inspirait avant l'affection naturelle que tu portais à ton frère ; c'est elle que tu as secourue et tu t'es détourné de Lionel alors qu'il était en danger. Celui que tu avais choisi de servir est allé le sauver à ta place et Il a accompli un miracle éclatant en récompense de l'amour que tu avais témoigné au roi des cieux : les ravisseurs de ton frère sont tombés morts sur place ; il s'est détaché, a pris les armes et le cheval de l'un d'eux pour continuer la quête comme les autres. D'ailleurs, tu apprendras sous peu les détails de l'aventure.

                 Tu as vu aussi les deux lys donner naissance à des arbres qui se couvraient de feuilles et de fruits : cela veut dire que le chevalier aura encore le temps de fonder une noble lignée qui comptera nombre de gens de mérite et de vrais chevaliers – c'est en cela qu'il fructifiera. Et il en sera de même de la jeune fille. En revanche, s'ils avaient perdu leur virginité en se livrant de si honteuse façon au péché de chair, Notre-Seigneur, dans Sa colère, les aurait fait périr de mort subite, sans leur laisser le temps de se repentir : ils auraient ainsi perdu l'un et l'autre la vie et le salut de leur âme. C'est ce que tu leur as évité ; tu mérites donc d'être tenu pour un bon et loyal serviteur de Jésus-Christ. Que Dieu m'aide, si tu n'étais qu'un chevalier selon le monde, si haute aventure ne te serait jamais arrivée : délivrer les fidèles de Notre-Seigneur, protéger leurs corps des douleurs terrestres et leurs âmes de celles de l'enfer ! Te voilà donc éclairé sur le sens de tout ce qui t'est arrivé.

                 – Vous avez raison, seigneur, et vos explications ont été si claires que j'en tirerai profit jusqu'à la fin de mon existence. – Il me reste à vous demander de prier pour moi, dit l'abbé, car, Dieu m'en soit témoin, j'ai bonne raison de croire qu'Il vous écouterait plus volontiers." Bohort ne répondit rien, tout confus que le religieux ait si haute opinion de lui.

                 Puis ils parlèrent encore longtemps ensemble avant que Bohort ne s'en aille, après avoir recommandé l'abbé à Dieu. Dès qu'il se fut armé,[p.188] il se remit en route jusqu'au soir et fit étape chez une veuve qui lui donna l'hospitalité de grand cœur. Le lendemain matin, il repartit et chevaucha jusqu'aux abords du château de Tubèle qui était situé dans une vallée. Son chemin y croisa celui d'un écuyer qui menait son cheval au galop dans la direction de la forêt. Bohort s'approcha pour lui demander s'il était porteur de quelque nouvelle. "Oui, dit le jeune homme ; demain, il y aura ici même, un tournoi exceptionnel. – Et qui opposera-t-il ? – Le comte des Plains et la dame qui est la suzeraine du château." Il décide aussitôt de rester : sûrement, il y aura là des compagnons de la quête ; peut-être l'un d'eux pourra-t-il lui dire ce que son frère est devenu ; peut-être même que Lionel viendra, s'il ne se trouve pas loin et qu'il est en état de se battre. Il se dirige donc vers un ermitage, sur la lisière de la forêt, et il y tombe justement sur son frère qui était assis, désarmé, devant la porte de la chapelle ; Lionel s'était hébergé là afin de participer, le lendemain, au tournoi annoncé. Sa vue met Bohort dans une joie impossible à décrire. Il saute à terre, et s'empresse de lui demander depuis quand il est arrivé. Lionel reconnaît sa voix, mais reste sans bouger : "Ce n'est pas votre faute, accuse-t-il, si je n'ai pas été tué l'autre jour, quand vous m'avez laissé, sans me venir en aide, aux mains de ces deux chevaliers qui m'emmenaient de force en me rouant de coups ; vous avez préféré porter secours à la jeune fille qu'on était en train d'enlever et vous m'avez abandonné alors que j'étais en danger de mort. Jamais un frère n'a commis pareille traîtrise. Je vous tuerai pour ce crime et vous l'aurez mérité. En garde donc ! Car, dès lors que je serai armé, la mort, c'est tout ce que vous avez à attendre de moi, où que je vous trouve." La colère de son frère plonge Bohort dans la consternation.[p.189] Il se jette à ses genoux et, mains jointes, implore sa pitié, le suppliant, au nom de Dieu, de lui pardonner. Mais Lionel refuse et répète qu'il le tuera s'il peut triompher de lui – et que Dieu l'assiste ! Décidé à ne pas en entendre davantage, il rentre dans l'ermitage où il avait déposé ses armes, les prend et s'équipe au plus vite. Une fois armé, il monte à cheval et crie à Bohort d'avoir à se garder de lui : "Si, avec l'aide de Dieu, je suis vainqueur, je vous réserverai le sort dû aux traîtres et aux perfides, car jamais un homme de bien comme l'était notre père n'a pu engendrer un fils aussi déloyal que vous. En selle ! Cela vaudra mieux pour vous ; sinon je vous tuerai à pied, comme vous l'êtes. On m'en fera honte, mais je suis prêt à voir mon honneur entaché et à me faire blâmer par bien des gens, plutôt que de ne pas vous infliger le châtiment que vous méritez."

                 Comprenant qu'il ne pourra pas éviter de se battre, Bohort ne sait que faire, parce qu'il ne peut se résigner à affronter son frère. Aussi, avant de se mettre à cheval, pour se sentir plus sûr de lui, il veut tenter une dernière fois de le fléchir. Il s'agenouille donc devant son cheval et implore sa pitié en pleurant : "Pardonnez-moi le mal que je vous ai fait et ne me tuez pas, au nom de Dieu ! N'oubliez pas l'amour que deux frères se doivent !"

                 Mais tout ce que Bohort peut dire laisse Lionel indifférent parce que le Malin avait fait naître en lui la volonté arrêtée de le tuer, même si celui-ci le supplie à genoux, les mains jointes. Aussi, le voyant décidé à rester là, il éperonne son cheval qui vient heurter Bohort [p.190] assez rudement pour le faire tomber à la renverse, sérieusement atteint sous le choc ; puis il lui fait passer sa monture sur le corps : blessé et meurtri de toutes parts sous les sabots de la bête, Bohort s'évanouit de douleur, croyant mourir sans confession. Se rendant compte qu'il est trop mal en point pour pouvoir se relever, Lionel met pied à terre, résolu à lui couper la tête.

                 Il allait lui arracher son heaume quand, malgré son grand âge, l'ermite qui avait entendu les paroles échangées par les deux hommes, se précipita. Comme Lionel allait décapiter son frère, il se laissa tomber sur Bohort : "Ah ! noble chevalier, s'écrie-t-il, aie pitié de ton frère et de toi-même ! En le tuant, tu commettrais un péché mortel et ce serait une trop grande perte : peu sont aussi valeureux que lui, et aussi vertueux. – Dieu m'en soit témoin, si vous ne vous écartez pas, je vous tuerai et il n'en sera pas quitte pour autant. – En vérité, mieux vaut que je meure à sa place : ma mort sera de moindre conséquence que la sienne. Qu'il en soit donc ainsi, j'y consens." Il s'étend alors de tout son long sur Bohort qu'il tient étroitement embrassé par les épaules. Lionel dégaine aussitôt son épée et, d'un seul coup violemment asséné, brise la nuque de l'ermite qui se raidit dans les affres de la mort.

                 Toujours en proie à la même fureur, il saisit son frère par le heaume et le lui délace pour pouvoir le décapiter ; il en aurait eu vite fini si Calogrenant, qui appartenait à la maison du roi Arthur et à la compagnie de la Table Ronde, n'était pas arrivé juste à temps par la volonté de Notre-Seigneur. A la vue du corps sans vie de l'ermite, il reste stupéfait ; et c'est alors qu'il voit Lionel qui avait détaché le heaume de son frère et s'apprêtait à l'achever. Calogrenant reconnaît Bohort pour qui il avait beaucoup d'amitié. Il saute à bas de son cheval, attrape Lionel par les épaules [p.191] et le tire violemment en arrière, le forçant à reculer. "Qu'est-ce qui se passe ? Etes-vous devenu fou pour vouloir tuer votre frère, un des meilleurs chevaliers que l'on sache ? Par Dieu, aucun homme d'honneur ne pourrait vous laisser faire. – Comment ? Vous avez l'intention de venir à son aide ? Si vous vous en mêlez, je le laisse et c'est à vous que je m'en prendrai d'abord. – Mais vous voulez donc vraiment le tuer ?" dit Calogrenant qui reste sans comprendre. "Oui, c'est ce que je veux et je le ferai : nul ne m'en empêchera, ni vous, ni personne ; et avec tout le mal qu'il m'a causé, il n'aura que ce qu'il mérite." Il se précipite donc à nouveau sur Bohort pour le frapper à la tête, mais Calogrenant s'interpose : s'il essaie seulement de porter la main sur son frère, Lionel devra compter avec lui, déclare-t-il.

                 Sans hésiter, celui-ci prend son écu et demande son nom à Calogrenant qui se nomme ; dès qu'il sait à qui il a affaire, il le défie, se jette sur lui, l'épée haute, et lui en assène un coup où il met toute sa force. Contraint de se défendre, l'autre court prendre son écu et met l'épée au clair ; c'était un chevalier valeureux, remarquable par sa vigueur et capable de résister avec acharnement. Le combat durait toujours quand Bohort parvint à se redresser pour s'asseoir, mais il se sent si mal en point que, pense-t-il, sans l'aide de Notre-Seigneur, il lui faudra des mois pour se remettre. La vue de Calogrenant aux prises avec Lionel le plonge dans l'angoisse : si son frère est tué sous ses yeux, il n'aura plus de goût à vivre et si Lionel est le vainqueur, c'est lui, Bohort, qui sera déshonoré car, il le sait bien, ce chevalier s'est engagé dans ce combat pour le secourir. Ce qu'il voudrait, c'est aller les séparer, s'il en avait la force ; mais il souffre tant qu'il ne peut ni assurer sa propre défense ni attaquer quelqu'un. Il est donc réduit à regarder Lionel, dont la hardiesse et la valeur au combat étaient grandes, prendre l'avantage sur son adversaire : il lui avait mis en pièces son écu et son heaume et l'avait tant mis à mal que Calogrenant se voyait près de mourir ; avec tout le sang qu'il avait perdu comment pouvait-il encore se tenir debout ?[p.192] A se sentir si près de la fin, la crainte de la mort le saisit ; c'est alors que, cherchant quelque aide du regard, il aperçoit Bohort, toujours assis. "Au secours ! lui crie-t-il. Sauvez-moi la vie comme j'ai risqué la mienne pour vous, alors que vous étiez en danger de la perdre encore plus que moi maintenant. Si je meurs ainsi, on aura raison de vous le reprocher. – Inutile, réplique Lionel : si vous vous en mêlez, vous mourrez aussi. Personne ne pourrait m'empêcher de vous tuer tous les deux de cette épée."

                 Ce propos n'est pas fait pour rassurer Bohort : si Calogrenant perd la vie, il sait parfaitement qu'il se trouvera lui-même en danger de mort. Non sans de grands efforts, il parvient à se relever, à récupérer son heaume et à le coiffer. Puis il découvre le cadavre de l'ermite. Accablé, il prie Notre-Seigneur pour le salut de son âme car jamais homme de cœur ne mourut, comme lui, pour une raison qui n'avait pas lieu d'être. "Bohort ! crie Calogrenant de plus belle, ne ferez-vous donc rien ? Eh bien, j'accepte volontiers de sacrifier ma vie, si vous me le demandez, parce que je ne saurais la perdre pour sauver meilleur que vous." D'un coup d'épée, Lionel fait alors voler son heaume. Comprenant qu'avec sa tête sans protection il n'a aucune chance d'en réchapper : "Doux Jésus, s'écrie-t-il, mon divin père, puisque Vous avez bien voulu de moi pour serviteur, malgré toutes mes imperfections, ayez pitié de moi ! Puisse cette souffrance que mon corps va endurer, parce que j'ai voulu accomplir une bonne action et me montrer charitable me soit comptée comme pénitence et serve au salut de mon âme !" Comme il achevait cette prière, Lionel le frappe si brutalement qu'il l'étend à terre raide mort.

                 D'avoir tué Calogrenant ne lui suffit pas : il se retourne contre son frère et lui porte un coup qui le fait basculer en avant. Mais Bohort avait l'humilité si chevillée au cœur qu'il le pria seulement, au nom de Dieu, de lui épargner ce combat, "car, s'il arrive que l'un de nous tue l'autre,[p.193] nous serons en état de péché mortel. – Que Dieu m'abandonne, riposte Lionel, si j'ai jamais pitié de vous et si je ne fais pas tout pour parvenir à vous tuer ! Tout comme ce n'est pas de votre faute si je ne l'ai pas été moi-même." Bohort tire alors son épée : "Doux Jésus, mon divin père, prie-t-il d'une voix entrecoupée de larmes, si je défends ma vie contre mon frère, que cela ne me soit pas imputé à péché !" Mais, comme il brandissait son arme, prêt à frapper, il entendit une voix qui lui disait de fuir plutôt que de porter la main sur Lionel, car il le tuerait à coup sûr. Au même instant, un trait de feu, pareil à la foudre, s'abattit entre eux du haut du ciel et il en jaillit une flamme si brûlante – cela tenait du prodige – qu'elle carbonisa leurs écus. Leur effroi fut tel que, précipités à terre, ils y demeurèrent longtemps sans connaissance. Quand ils se relevèrent, ils virent que la terre était toute rouge du feu qui l'avait calcinée, et ils échangèrent un long regard ; mais dès que Bohort eut constaté que son frère n'avait rien, il tendit ses mains vers le ciel et remercia Dieu du fond du cœur.

                 Et voici qu'à nouveau il entendit la voix : "Pars d'ici, Bohort, ne reste pas avec ton frère. Prends la direction de la mer et ne t'attarde pas en chemin. Perceval t'y attend !" Il répondit à ce message en s'agenouillant. "Mon divin père, dit-il en tendant les mains vers le ciel, béni sois-Tu de m'appeler à Ton service !" Puis il se releva et s'approcha de Lionel à qui la tête tournait encore : "Vous avez commis une grande faute, mon frère, en tuant cet ermite et ce chevalier qui était un de nos compagnons. Pour Dieu, ne vous en allez pas avant d'avoir fait inhumer leurs corps avec tous les honneurs auxquels ils ont droit. – Et vous ? Resterez-vous à attendre qu'ils aient été enterrés ? – Non, j'irai vers la mer, où Perceval m'attend, comme la voix divine me l'a annoncé."

                 Il partit aussitôt en suivant le chemin qui allait en direction de la mer et chevaucha à longues étapes jusqu'à ce qu'il arrive à une abbaye [p.194] qui se dressait au bord de l'eau et où on lui donna l'hospitalité pour la nuit. Mais la voix vint le tirer de son sommeil. "Lève-toi, Bohort, et va rejoindre Perceval sur le rivage : il t'attend." Il saute de son lit, trace le signe de croix sur son front et prie Notre-Seigneur de le guider. Il va prendre ses armes dans la pièce où il les avait déposées et s'en équipe aussitôt ; puis il selle son cheval, lui passe mors et bride. Comme il ne veut pas qu'on sache qu'il s'en va à pareille heure, il se met en quête d'une issue et finit par trouver, derrière les bâtiments, une brèche dans le mur d'enceinte. Il enfourche son cheval et sort par là.

                 Personne ne remarqua son départ ; il gagna le rivage et y découvrit une nef toute tendue de voiles et de tissus de soie blanche. Il mit pied à terre et monta à bord en se recommandant à Jésus-Christ. Aussitôt, il vit le vent gonfler les voiles et le bateau s'éloigner de la côte à si vive allure qu'il semblait voler sur les flots. Il dut se résigner à se séparer de son cheval qu'il n'avait pas eu le temps de faire embarquer. Comme la nuit était trop sombre pour qu'on puisse distinguer quelque chose à l'intérieur de la nef, il alla s'accoter contre le bastingage en priant Notre-Seigneur de le conduire en un lieu où il pourrait faire le salut de son âme. Sa prière achevée, il s'endormit et ne fit qu'un somme jusqu'au lever du jour.

                 A son réveil, ses regards tombèrent sur un chevalier, armé sauf de son heaume, qui se tenait devant lui et en qui il n'eut pas de peine à reconnaître Perceval qu'il se dépêcha d'aller embrasser en lui faisant fête. Celui-ci est satisfait de voir un chevalier à bord : mais comment a-t-il pu arriver là ? Il lui demande qui il est. "Alors, fait Bohort, vous ne me reconnaissez pas ? – Ma foi non, et votre venue est pour moi un vrai mystère [p.195] à moins que Notre-Seigneur en personne ne vous ait amené sur ce bateau." Cette remarque fait sourire Bohort qui enlève son heaume, ce qui permet à Perceval de le reconnaître aussitôt. Il serait difficile de décrire la joie qu'ils montrèrent de s'être retrouvés. Puis Bohort se met à lui raconter comment il était arrivé jusqu'à la nef et à quelle invite il avait répondu pour s'y diriger. C'est ensuite au tour de Perceval de retracer les aventures qu'il avait connues sur l'île aux rochers, là où le démon lui était apparu sous les traits d'une femme qui avait failli lui faire commettre un péché mortel.

                 Ainsi, les deux amis se trouvent réunis sur la nef que Notre-Seigneur leur avait destinée. Dans l'attente des aventures qu'Il voudra leur envoyer, ils voguent sur la mer au gré des vents, parlant de mainte chose et s'encourageant l'un l'autre. Il ne manque plus que Galaad, déclare Perceval, pour que soit accomplie la promesse qui lui avait été faite.

                 Mais le conte cesse ici de parler d'eux et revient au Bon Chevalier.

X
Bohort, Perceval et Galaad à bord de la nef merveilleuse
(1) : histoire de l'épée

                

                 Lorsque, selon ce qu'il rapporte, le Bon Chevalier eut quitté Perceval après l'avoir sauvé des mains des chevaliers qui s'étaient mis à vingt pour l'attaquer, il prit la grand-route qui traversait la Forêt Perdue qu'il parcourut en tous sens pendant des jours et des jours, se laissant guider par le hasard. Il y trouva de nombreuses aventures qu'il mena à bien, mais dont le conte ne fait pas état, parce qu'il aurait été trop long de les relater toutes en détail. Après avoir longtemps sillonné le royaume de Logres à la recherche de toutes celles dont il entendit parler, il quitta le pays et, suivant son inspiration, prit la direction de la mer. En chemin, il passa devant un château au pied duquel se livrait un tournoi qui rassemblait un nombre exceptionnel de participants. Les assaillants avaient déjà réussi à mettre en fuite les gens de la place, parce qu'ils étaient à la fois plus nombreux et meilleurs chevaliers qu'eux.

                 [p.196] Voyant ceux qui avaient le dessous réduits à se faire massacrer devant la porte de l'enceinte, Galaad résolut de se ranger dans leur camp et de leur prêter main-forte. Lance couchée, il éperonne son cheval et frappe le premier qui se trouve sur son passage si rudement qu'il l'envoie à terre. Sa lance s'étant brisée sous le choc, il dégaine son épée, s'enfonce au plus fort de la mêlée et se met à renverser chevaux et cavaliers – exercice auquel il était passé maître -, accomplissant de telles prouesses qu'à les voir, tous considéraient leur auteur comme un jouteur de première force. Monseigneur Gauvain était venu avec Hector prendre part au tournoi, et tous deux combattaient aux côtés des assiégeants. Dès qu'ils virent l'écu blanc à la croix rouge, ils se dirent l'un à l'autre : "C'est le Bon Chevalier ! Il faudrait être fou pour l'affronter : aucune armure ne résiste à son épée." Comme ils échangeaient ces mots, le hasard fit que Galaad arriva au galop sur Gauvain et lui porta un coup assez violent pour fendre son heaume et la coiffe de son haubert. Gauvain, persuadé d'avoir reçu un coup mortel, vide les étriers et son adversaire, incapable de retenir son arme, atteint le cheval à l'encolure, devant l'arçon de la selle, et l'abat, mort, sous son cavalier.

                 Hector, voyant la façon dont Gauvain s'est retrouvé sans monture, recule et s'écarte, conscient qu'il faudrait avoir perdu la tête pour rester sur le passage de quelqu'un qui est capable de porter de tels coups, son neveu, de surcroît, avec qui il doit donc se montrer amical, et non agressif. Cependant, Galaad continuait d'attaquer de plus belle, si bien qu'au bout de peu de temps ceux qui avaient été mis en déroute avaient recouvré l'avantage ; ils frappent et renversent si bien leurs adversaires que c'est à leur tour de connaître la déconfiture et de fuir à la recherche d'un lieu sûr. Galaad les poursuit longuement ; puis, voyant qu'ils ne pensent plus à revenir, il s'en va, si discrètement que personne ne peut dire par où il est parti, mais on s'accorde, dans les deux camps, pour lui décerner le prix du tournoi.

                 Gauvain, lui, se ressentait si cruellement du coup reçu [p.197] qu'il craignait d'en mourir. "Sur ma tête", dit-il à Hector qu'il voit devant lui, "ce qu'on m'avait annoncé à la Pentecôte était vrai : cette épée dans le bloc de pierre, que j'avais touchée, devait, avant un an, me porter un coup si rude que j'aurais donné un château pour ne pas l'avoir reçu. Eh bien, c'est avec elle que le chevalier m'a frappé aujourd'hui, et je peux donc dire que les choses se sont passées comme on me l'avait prédit. – Votre blessure est si grave que cela, seigneur ? – Certes oui, au point que j'aurai du mal à m'en remettre, si Dieu ne vient pas à mon aide. – Que pouvons-nous faire, en ce cas ? Blessé comme vous l'êtes, notre quête est finie. – La vôtre, non, seigneur ; mais la mienne, oui, tant que Dieu ne me permettra pas de vous suivre."

                 Comme ils achevaient de parler, les chevaliers du château arrivèrent auprès d'eux. Lorsqu'ils eurent reconnu monseigneur Gauvain et appris la gravité de son état, ils furent très nombreux à s'en désoler, car personne n'était aimé plus que lui par ceux qui n'étaient pas du royaume de Logres. On le transporta au château où on le désarma, et on le coucha dans une chambre tranquille, à l'écart des gens. Puis on fit venir un médecin pour qu'il examine sa plaie et qu'il donne son avis : le blessé avait-il une chance de guérir ? Il assura que, d'ici un mois, il serait complètement rétabli, et donc en état de chevaucher et de porter les armes. On lui promit, s'il obtenait ce résultat, de le faire riche jusqu'à la fin de ses jours. Ils pouvaient être tranquilles, il le répéta : il tiendrait sa promesse. C'est ainsi que Gauvain resta au château avec Hector qui ne voulut pas s'en aller avant qu'il ne soit guéri.

                 Après avoir quitté le tournoi, le Bon Chevalier chevaucha à l'aventure ; il finit par arriver à deux lieues de Corbenyc. Comme la nuit tombait,[p.198] il se trouva devant un ermitage ; voyant qu'il se faisait tard, il mit pied à terre et appela jusqu'à ce que l'ermite vienne lui ouvrir la porte. Reconnaissant en lui un chevalier errant, le religieux lui dit qu'il était le bienvenu ; après s'être occupé de son cheval, il le fit se désarmer ; puis il lui servit à manger ce que Dieu, dans Sa charité, lui avait donné. Galaad, qui n'avait rien pris de la journée, dîna de grand appétit ; après quoi, il s'étendit pour dormir sur une botte de foin.

                 Comme ils étaient tous deux couchés, une demoiselle frappa à la porte en appelant Galaad, avec tant d'insistance que l'ermite alla demander qui voulait entrer à pareille heure. "Quelqu'un qui désire parler au chevalier qui est là, seigneur Ulfin. Il faut que j'aie recours à lui." L'ermite va donc le réveiller : "Chevalier, il y a, à la porte, une demoiselle qui vous réclame ; je crois qu'il s'agit de quelque chose d'important." Galaad se lève et va demander à la demoiselle ce qu'elle lui veut. "Que vous vous armiez, Galaad, que vous montiez à cheval et que vous me suiviez. Je vous assure que je mettrai sous vos yeux la plus belle aventure dont un chevalier ait jamais été le témoin." Il n'en faut pas plus pour qu'il aille prendre ses armes et s'équiper. Puis il selle son cheval et l'enfourche, après avoir recommandé l'ermite à Dieu. "Allez où vous avez décidé, dit-il à la demoiselle ; je vous suivrai, où que vous me conduisiez." Elle partit à bride abattue, de toute la vitesse de son palefroi, Galaad juste derrière elle, et ils continuèrent du même train jusqu'à l'aube ; quand le jour fut tout à fait levé – il faisait très beau temps -, ils entrèrent dans la forêt de Célibe qui s'étendait jusqu'à la mer et ils poursuivirent leur chevauchée par la grand-route, toute la journée, sans boire ni manger.

                 A la nuit tombante, ils arrivèrent à proximité d'un château construit dans une vallée ;[p.199] protégé à la fois par la rivière, par de hautes et solides murailles et par des fossés larges et profonds, il ne manquait par ailleurs de rien. La demoiselle qui allait toujours en tête pénétra à l'intérieur de l'enceinte, suivie de Galaad. Dès qu'on la vit, on lui souhaita la bienvenue avec de grandes manifestations de joie – c'était elle la suzeraine du lieu. Elle demanda à ses gens de réserver le meilleur accueil au chevalier, "car jamais plus valeureux que lui n'a porté les armes." On s'empressa donc de l'aider à descendre de cheval et à se désarmer. "Passerons-nous la nuit ici, dame ? demanda-t-il. – Non, nous nous contenterons de dîner et de dormir un peu avant de repartir." Après avoir mangé, ils allèrent se reposer, mais, passé le premier somme, son hôtesse appela Galaad : "Debout, seigneur !" lui ordonna-t-elle. Quand il se fut levé, on apporta des cierges et des torches afin qu'il voie assez clair pour s'armer. Puis il se mit en selle et elle en fit autant, calant devant elle un très beau et luxueux écrin qu'elle avait pris pour l'emporter.

                 Ils quittèrent le château à vive allure et maintinrent le même train toute la nuit jusqu'à la mer. La nef était là ; appuyés au bastingage, Bohort et Perceval, qui ne dormaient pas, attendaient. "Soyez le bienvenu, seigneur ! crièrent-ils de loin à Galaad. Dieu merci, vous voilà ! Il y a si longtemps que nous vous espérions ! Montez à bord : nous n'avons plus qu'à partir pour la plus grande aventure que Dieu nous a préparée. – Qui êtes-vous ? interroge Galaad, surpris de leurs propos, et pourquoi dites-vous que vous m'attendez depuis longtemps ?" Et il demande à la demoiselle si elle a l'intention de mettre pied à terre. "Oui, seigneur ; mais il faut que vous laissiez votre cheval ici, comme j'y laisserai le mien." Il descend aussitôt, et ôte selle et mors à sa monture, ainsi qu'au palefroi de la demoiselle. Puis, après avoir tracé le signe de croix sur son front et s'être recommandé à Dieu, il embarque, suivi de celle qui l'avait amené là. Les deux compagnons les accueillirent avec de grandes manifestations d'allégresse et leur firent fête, cependant que la nef gagnait très vite le large,[p.200] poussée par un vent violent qui gonflait ses voiles : bientôt, ils eurent perdu la terre de vue et comme le jour s'était levé, Galaad reconnut les deux autres et tous trois pleurèrent de joie de se trouver réunis.

                 Bohort enlève alors son heaume ; Galaad en fait autant et détache son épée, mais tient à garder son haubert. Se voyant sur un aussi beau bateau, il demande à ses compagnons s'ils savent d'où il vient. Bohort répond qu'il n'en a aucune idée et Perceval raconte ce qu'il en sait : tout ce qui lui était arrivé sur l'île aux rochers, et comment un homme d'aspect vénérable – un prêtre, d'après lui – l'avait invité à monter à bord. "Il m'a précisé que vous ne tarderiez pas à me rejoindre tous les deux, mais il ne m'a pas parlé de cette demoiselle. – Ma foi, dit Galaad, je crois bien que, si je ne l'avais pas eue pour guide, je n'aurais jamais pris ce chemin dont j'ignorais tout ; c'est grâce à elle que je suis là, beaucoup plus que de mon propre chef ; quant à vous, mes deux compagnons, je n'aurais jamais imaginé fût-ce entendre parler de vous dans un endroit aussi perdu !" Cette remarque les fit rire ; puis ils se racontèrent leurs aventures, tant et si bien que Bohort en vint à dire à Galaad que "si votre père, monseigneur Lancelot, était avec nous, je trouve que plus rien ne nous manquerait." – Il faudrait que Notre-Seigneur en décide ainsi, répond-il, et visiblement telle n'est pas Sa volonté."

                 Ils poursuivirent cette conversation jusqu'au milieu de l'après-midi ; ils devaient déjà être loin du royaume de Logres car la nef avait cinglé toutes voiles dehors depuis son départ, la nuit d'avant. Ils arrivèrent alors dans un goulet, entre deux falaises, un endroit si sauvage et caché qu'on le distinguait à peine depuis la côte : dans cette anse, ils virent une seconde nef, au-delà d'une barre rocheuse, ce qui la rendait inaccessible autrement qu'à pied. "Chers seigneurs, explique la demoiselle, c'est sur ce navire que vous trouverez l'aventure pour laquelle Notre-Seigneur vous a réunis ; il faut donc que vous quittiez celui-ci pour vous y rendre."[p.201]  Ils ne demandent pas mieux, assurent-ils. Ils sautent à terre, aident la demoiselle à débarquer et prennent soin d'amarrer le bateau pour que la marée ne risque pas de l'emporter. Puis ils traversent les rochers, l'un derrière l'autre, en se dirigeant vers la nouvelle nef qui était – ils s'en rendirent compte dès qu'ils s'en furent approchés – plus splendide encore, et de beaucoup, que la première. A leur très grande surprise, ils n'y apercevaient âme qui vive ; ils s'approchèrent encore, regardant avec plus d'attention et découvrirent, sur le bordage de la nef, une inscription en chaldéen bien faite pour épouvanter ceux qui auraient voulu aller plus avant. Voici ce qu'elle disait :

                 "Attention ! Qui que tu sois, toi qui veux monter à mon bord, prends garde d'être plein de foi, car je suis la foi même. Avant de te risquer, demande-toi si la tienne est assez ferme. Car si tu en manques, il ne faudra pas compter sur mon aide et mon soutien ; je t'abandonnerai dès lors qu'on sera fondé à t'en adresser, si peu que ce soit, le reproche."

                 Après l'avoir vue, ils se regardèrent. "M'avez-vous reconnue ? demanda la demoiselle à Perceval. – Vraiment pas, et je crois même ne vous avoir jamais rencontrée. – Eh bien, mon père est le roi Pellehan : je suis donc votre sœur ; et si j'ai tenu à vous rappeler notre lien de parenté, c'est pour que vous me fassiez plus confiance. Ma première recommandation, au nom de toute mon affection pour vous, sera de ne surtout pas monter à bord de ce navire si votre foi en Jésus-Christ n'est pas exemplaire : vous y péririez immédiatement, soyez-en sûr, parce que son caractère sacré met en danger de mort tous les impies qui l'approchent."

                 Perceval dévisagea la jeune fille avec attention et, lorsqu'il finit par la reconnaître, montra beaucoup de joie de leur rencontre. "Je vous garantis, ma chère sœur, affirme-t-il, que je vais monter sur cette nef. Pourquoi ? me direz-vous.[p.202] Eh bien, afin d'y mourir comme un mécréant si je ne suis qu'un homme de peu de foi, ou d'y être sauvé si ma foi est vraiment celle d'un chevalier. – Entrez donc sans crainte, et que Dieu vous ait en Sa sainte garde !"

                 Elle n'avait pas achevé de parler que Galaad, qui les précédait, fait le signe de croix et monte à bord où il se met à regarder de tous côtés, cependant que la demoiselle, après s'être signée elle aussi, y monte à son tour ; ce que voyant, Perceval et Bohort, sans plus hésiter, les imitent. Après avoir tout soigneusement examiné, ils déclarent qu'ils n'imaginaient pas qu'une nef aussi belle, aussi somptueuse puisse exister nulle part. Quand ils en ont bien fait le tour, ils reviennent au centre du navire : il y avait là un large lit, d'un beau et précieux travail, sur lequel était étendu, en guise de courtepointe, un drap splendide.

                 Galaad s'approche, le soulève et contemple le lit. Il n'en avait jamais vu d'aussi grand, d'aussi beau, ni d'aussi riche ; à son chevet était posée une couronne d'or de grand prix et au pied, posée en travers, une belle épée dont la lame qui sortait un peu du fourreau étincelait.

                 Cette épée était présentait une facture singulière. D'abord, son pommeau était taillé dans une pierre qui réunissait toutes les couleurs de l'arc-en-ciel ; chose encore plus remarquable, chacune de ces couleurs avait un pouvoir particulier. Le conte précise aussi que la poignée était faite de deux côtes provenant de deux bêtes extraordinaires. L'une, appartenait à un reptile qui vit surtout en Calédonie et qu'on appelle "papaluste" ; elle rend insensible aux brûlures celui qui la tient, elle ou un autre os de cet animal – voilà pour la nature et la vertu de la première côte. La deuxième était celle d'un poisson, pas très gros, qu'on ne trouve que dans l'Euphrate : l'"ortenat" ;[p.203] aussi longtemps qu'on garde à la main une de ses côtes on oublie toutes les joies et les peines qu'on a pu éprouver, on ne se rappelle que la raison qui vous l'a fait prendre ; mais dès qu'on la repose, on retrouve tous ses souvenirs, comme un homme normal. Telles étaient donc les vertus des deux côtes. Enfin, sur le luxueux drap rouge qui la couvrait, la poignée portait l'inscription suivante :

                 "Je suis un prodige à voir et à connaître, car jamais nul n'a pu m'empoigner, si large que fût son empan, et nul n'en sera capable sauf un seul, qui dépassera, dans son domaine, tous ceux qui l'auront précédé et tous ceux qui viendront après lui."

                 Voilà ce que disait l'inscription. Les compagnons n'eurent pas de mal à la déchiffrer : ils lisaient couramment. "Nous sommes en plein mystère, dirent-ils en se regardant. – Par Dieu, fait Perceval, je vais essayer de prendre cette épée." Il pose sa main sur la poignée, mais ne peut rien faire de plus. "Ma foi, dit-il, je pense que cette inscription dit vrai." Bohort essaie à son tour, sans plus de succès, si bien que tous deux se tournent vers Galaad : "Tentez l'aventure, seigneur ! Si nous avons échoué, vous, vous réussirez, nous en sommes sûrs. – Pas pour le moment, parce que cet objet recèle d'autres énigmes, encore plus difficiles à comprendre." La lame de l'épée, qui sortait en partie du fourreau comme il vous a été dit, laissait en effet apparaître une autre inscription, tracée en lettres rouges comme le sang :

                 "Que nul n'ait l'audace de me dégainer, à moins que personne ne puisse l'égaler en courage et en prouesse. Sinon, celui qui se risquera à le faire n'échappera pas, qu'il le sache, à la mutilation ou à la mort, et il ne sera pas le premier à qui cela arrivera."

                 "Ma foi, dit Galaad après avoir lu, j'avais l'intention de sortir cette épée de son fourreau, mais, devant pareille mise en garde,[p.204] je m'abstiendrai d'y porter la main." Perceval et Bohort approuvent. "Chers seigneurs, intervient la demoiselle, je vais vous raconter ce qui est arrivé il y a un certain temps et qui est un bon exemple de ce qu'affirme cette inscription.

                 Cette nef – le fait est avéré – est arrivée au royaume de Logres à l'époque où une guerre sans merci opposait le roi Lambar – le père de celui qu'on appelle le Roi Mutilé – et le roi Verlan qui était païen de naissance mais venait de se faire baptiser et que l'on tenait pour un homme de bien comme il en est peu en ce monde. Un jour, leurs armées s'affrontèrent sur la plage où la nef avait accosté ; celle de Verlan fut mise en déroute et lui-même, à la vue de ses hommes morts et de sa défaite, craignit pour sa vie ; il courut se réfugier dans la nef mais, y ayant découvert cette épée, il la dégaina et repartit au combat. Il s'y trouva face à face avec Lambar en personne : c'était un chrétien modèle par sa foi en Notre-Seigneur et par sa considération pour Lui. A sa vue, Verlan brandit l'épée et l'abattit sur le heaume de son adversaire si violemment qu'il fendit en deux cavalier et cheval. Tel fut, au pays de Logres, le premier coup porté par cette arme. Il s'ensuivit de tels fléaux et de telles calamités dans les deux royaumes que, depuis, les paysans y perdent leur peine : tout pousse mal dans les champs, à commencer par le blé ; les arbres fruitiers donnent peu ; il n'y a presque plus de poissons à pêcher dans les rivières. C'est de là que vient le nom de Terre Stérile qu'on a donné aux deux pays que ce coup funeste avait mis en si triste état.

                 Quant au roi Verlan, qui avait apprécié à sa juste valeur le fil de l'épée, il voulut retourner prendre le fourreau. Il remonta donc à bord de la nef mais, à peine avait-il rengainé la lame, qu'il tomba mort au pied du lit.[p.205] Son cadavre demeura un temps sur place parce qu'aucun homme du pays n'osait pénétrer à l'intérieur de la nef à cause de la mise en garde inscrite sur le bordage ; finalement, ce fut une jeune fille qui descendit le corps à terre. C'est ainsi que la preuve fut faite : celui qui touchait l'épée y risquait jusqu'à sa vie.

                 – Ma foi, dit Galaad, c'est vraiment là une aventure digne de ce nom. Et je crois volontiers que tout s'est passé comme vous venez de nous le raconter, car je suis persuadé qu'il n'y a pas d'épée plus prodigieuse au monde." Sur ce, il va pour la dégainer, mais la demoiselle l'arrête : "Attendez encore un peu, Galaad ; donnez-nous le temps d'examiner en détail tous les mystères qu'elle recèle." Il suspend donc son geste et c'est le fourreau qui retient alors leur attention. En quoi est-il fait ? se demandent-ils, perplexes. En peau de serpent sans doute, bien qu'il soit aussi rouge que peuvent l'être des pétales de rose ; et il porte une inscription en lettres couleur d'or et d'azur. Puis ils en viennent au baudrier – et là, le mystère ne fait que croître : ils constatent en effet que, loin d'être en accord avec la magnificence de l'épée, il  était fait d'étoupe de chanvre, une matière bien pauvre et bien grossière ; de plus, il paraissait si peu résistant qu'à leur avis il n'aurait pas pu supporter plus d'une heure le poids de l'épée sans se casser. Lui aussi portait une inscription :

                 "Pour me porter dignement, il faut être d'une valeur et d'une loyauté à toute épreuve, parce que je ne dois pas être exposé à la souillure du péché. Sinon, celui qui le fera sera le premier à s'en repentir, qu'il n'en doute pas ! En revanche, s'il veille à me garder sans tache, il pourra bannir toute crainte : car celui au côté de qui je pendrai, ne pourra être vaincu au combat, aussi longtemps qu'il sera ceint du baudrier qui me soutient. Mais que personne, surtout, ne s'avise de vouloir en changer : nul homme n'en a, ni n'en aura le droit. Cette tâche revient à une femme, fille de roi et de reine, qui en fabriquera un autre, pour le mettre à sa place,[p.206] en utilisant ce qu'elle aura de plus précieux sur elle, à son goût. Elle devra être vierge de corps et en esprit, et le rester sa vie durant ; si elle enfreint ce vœu de virginité, elle doit savoir qu'elle connaîtra la mort la plus humiliante qui puisse être réservée à une femme. Cette jeune fille donnera aussi leurs vrais noms à l'épée et au baudrier – et nul ne saura le faire avant elle."

                 Cette lecture les mit en joie : décidément, c'étaient mystères sur mystères, dirent-ils. "Seigneurs, demande Perceval à Galaad, retournez donc cette épée pour voir ce qu'il y a de l'autre côté. Ce fut l'affaire d'un instant : l'autre face de l'épée était rouge sang, et on y lisait :

                 "Celui qui me prisera le plus aura plus sujet de me blâmer, quand il aura besoin de moi, qu'il ne pourrait le croire, et ma plus grande cruauté s'exercera aux dépens de celui à qui je devrais montrer le plus de bienveillance. Cela est inévitable et ne se produira qu'une fois."

                 Voilà ce qui était inscrit sur le revers de l'épée… et qui fit redoubler l'embarras des chevaliers. "Par Dieu, dit Perceval à Galaad, je comptais vous inciter à prendre cette arme, mais comme cette inscription affirme qu'elle sera cruelle lorsqu'on attendra de la bienveillance de sa part, je ne vous conseille pas d'y toucher : elle pourrait, d'un coup, causer votre mort, et ce serait trop grand dommage. – Cela est du passé, mon frère, intervient la sœur de Perceval : je vais vous raconter quand et à qui ces choses sont arrivées ; maintenant, on peut prendre cette épée sans crainte, à condition d'en être digne.

                 Il y a longtemps de cela, une quarantaine d'années après la Passion de Jésus-Christ, Nascien, le beau-frère du roi Mordrain, fut emporté [p.207] dans une nue, sur l'ordre de Notre-Seigneur, jusque dans une île située du côté du couchant, à quinze journées au moins de son pays : on l'appelait l'Ile Tournoyante. Il y découvrit la nef où nous sommes, accostée au pied d'une falaise. Il monta à bord et il vit, posée sur ce lit, l'épée que nous avons sous les yeux, et qu'il examina longuement. Il désirait passionnément l'avoir à lui, mais il n'osa pas la tirer du fourreau. Cependant, son envie de la posséder – il en avait presque perdu le boire et le manger – le fit rester huit jours sur le bateau, au bout desquels une tempête s'éleva qui l'entraîna très loin toujours vers le couchant ; la nef aborda, là encore, dans une île au pied d'une falaise. Il débarqua, mais ce fut pour se trouver face à un géant d'une taille prodigieuse. 'Vous êtes un homme mort !' cria-t-il aussitôt à Nascien qui, à la vue de ce démon se précipitant vers lui, craignit pour sa vie. Ne sachant avec quoi se défendre, poussé par l'angoisse et la peur de mourir, il courut prendre l'épée et la sortit de son fourreau. Une fois dégainée, elle lui parut plus belle et plus précieuse que tout au monde. Mais, dès qu'il l'eut brandie, elle se cassa en deux. Il s'écria alors qu'il pouvait à juste titre blâmer cette arme dont il avait fait tant de cas, puisqu'elle ne lui avait été d'aucune utilité juste au moment où il avait besoin d'elle.

                 Il remit donc les deux morceaux de la lame sur le lit, descendit de la nef et alla se battre contre le géant qu'il tua. Puis il remonta à bord. Le vent s'étant levé, Nascien vogua à l'aventure sur les flots jusqu'au jour où il rencontra sur une autre nef, le roi Mordrain, qui avait dû faire face aux assauts du Malin, lequel s'était acharné sur lui à la falaise du Port Périlleux. Quand ils s'aperçurent, ils laissèrent éclater la joie qu'ils avaient de se retrouver, car c'étaient de grands amis. Chacun questionna l'autre sur les aventures par lesquelles ils avaient passé et qui les avaient amenés là.[p.208] Nascien déclara qu'il ignorait ce que son compagnon allait lui raconter, mais que, quant à lui, il lui en était assurément arrivé une des plus mystérieuses et, croyait-il, unique en son genre. Il lui retraça alors l'histoire de la splendide épée qui s'était cassée juste au moment où il avait besoin d'elle pour tuer le géant. 'Ma foi, c'est en effet quelque chose de difficile à comprendre. Et qu'avez-vous fait de cette épée ? – Je l'ai replacée là où je l'avais prise. Si vous en avez envie, vous pouvez la voir : elle est sur ce bateau'. Le roi Mordrain passa donc de son navire sur celui de Nascien ; quand il s'approcha du lit et vit l'épée brisée, il assura qu'il ne s'agissait pas là d'un accident dû à un défaut de fabrication de l'arme, ni à sa mauvaise qualité, mais que la vraie cause en était un péché de Nascien, ou que cela présentait un sens caché. Et, prenant les deux morceaux, il les ajusta l'un avec l'autre : immédiatement, la lame se ressouda aussi facilement qu'elle s'était cassée. 'Par Dieu, commenta Mordrain en souriant, on n'imagine pas, quand on ne l'a pas vu, avec quelle aisance Il peut séparer ou réunir.' Puis il remit l'épée dans le fourreau et la posa là où vous la voyez.

                 C'est alors qu'une voix se fit entendre : 'Quittez cette nef et passez dans l'autre, leur dit-elle. En restant davantage, vous commettrez une faute et si vous vous trouvez en état de péché, vous n'échapperez pas à la mort.' Ils passèrent donc dans l'autre navire, mais au moment où Nascien montait à bord, il reçut un coup d'épée à l'épaule, assez violent pour le faire tomber à la renverse : 'Ah ! mon Dieu, je suis blessé, et même gravement !' s'écria-t-il, en se retrouvant par terre. La voix se fit à nouveau entendre : 'C'est le châtiment de ton forfait : tu as sorti l'épée de son fourreau, alors que tu n'étais pas digne d'y toucher. Une autre fois, fais plus attention à ne pas désobéir à ton créateur.'

                 [p.209] C'est ainsi qu'a été avérée la première partie de l'inscription : 'Celui qui me prisera le plus aura le plus sujet de me blâmer au moment où il aura besoin de moi.' Car celui qui avait fait le plus de cas de cette épée, c'est Nascien et elle lui a fait défaut dans les circonstances que je vous ai rapportées.

                 – Par Dieu, dit Galaad, nous voilà, grâce à vous, en effet, complètement éclairés sur la première partie de l'inscription. Mais qu'en est-il de l'autre ? – Je ne demande qu'à vous l'expliquer maintenant.

                 Le roi Parlan, on le sait, celui que l'on a ensuite surnommé le Roi Mutilé, se battit à maintes reprises pour la gloire de notre sainte religion, tant qu'il put monter à cheval ; il honorait les pauvres gens plus que personne et menait une vie si édifiante qu'aucun autre chrétien n'aurait pu lui être comparé. Mais, un jour où il chassait dans une de ses  forêt qui s'étendait jusqu'à la mer, il perdit de vue chiens, veneurs et ses chevaliers, sauf un seul, qui était son cousin germain. Quand il se vit loin de ses gens, son embarras fut grand : il s'était enfoncé si avant dans le bois qu'il ne savait pas comment en sortir, parce qu'il ne connaissait pas le bon chemin. Il continua d'avancer, suivi de son parent, et finit par arriver à la côte qui donne en direction de l'Irlande. Il y découvrit la nef où nous sommes. Il s'approcha et lut l'inscription que vous avez vue sur le bordage ; elle ne suffit pas à l'effrayer, persuadé qu'il était d'avoir toujours servi Jésus-Christ autant qu'un chevalier peut le faire en ce monde. Il monta donc, seul parce que son compagnon, lui, n'osa pas s'y risquer. Il vit l'épée et entreprit de la dégainer – jusqu'alors, elle ne dépassait pas du fourreau comme elle le fait à présent. Mais il n'eut pas le temps d'achever son geste : une lance apparut, qui lui traversa les deux cuisses de part en part, l'atteignant dans ses parties viriles ; sa blessure l'a laissé invalide et il n'a jamais pu en guérir ; seule, votre venue (elle s'adressait à Galaad) pourra lui rendre la santé.[p.210] Voilà comment son audace s'est retournée contre lui. Ce châtiment a fait dire que l'épée a été cruelle, alors qu'elle aurait dû lui être bienveillante puisqu'il était le meilleur chevalier de son temps et l'homme le plus vertueux qui fût.

                 – Par Dieu, demoiselle, disent-ils, vos explications nous montrent qu'en effet ce n'est pas cette inscription qui doit nous empêcher de prendre  l'épée."

                 Puis, ils examinent le lit : un cadre de bois sans literie.

                 Sur un des longs côtés du lit – celui devant lequel ils se tenaient -, était fixé, tout droit et juste au milieu, un barreau de bois ; sur l'autre montant, à l'aplomb du premier, il y en avait un second : ils étaient donc séparés par la largeur du lit, mais reliés entre eux par un troisième barreau finement et soigneusement taillé, et qui leur était étroitement chevillé. Le premier barreau était plus blanc que neige fraîchement tombée, le deuxième rouge comme des gouttes de sang et celui qui les réunissait était d'un vert d'émeraude. Les trois couleurs, il faut que vous le sachiez, étaient purement naturelles ; elles n'avaient pas été appliquées au pinceau. Et comme beaucoup de ceux qui l'entendent rapporter pourraient croire qu'il s'agit d'un mensonge, si on ne leur expliquait pas comment c'était possible, le conte s'écarte un peu de son sujet principal pour parler à loisir de ces trois barreaux et de leurs différentes couleurs.

XI
La nef merveilleuse (2) : sa construction

                 Le conte du Graal rapporte ici comment Eve, la première femme et la première pécheresse, prêta l'oreille aux conseils de notre ennemi mortel – le Malin,[p.211] qui, dès lors, commençait de tendre des pièges aux humains pour les tromper. Il l'incita à commettre le péché mortel de convoitise, celui-là même qui lui avait valu d'être chassé du paradis et précipité du haut de la gloire des cieux dans l'abîme ; et il encouragea si bien son coupable désir qu'il lui fit cueillir le fruit mortel. Comme cela se produit souvent, le rameau qui le portait lui resta dans la main ; dès qu'elle eut apporté à Adam, son époux, le fruit qu'elle insista pour lui faire goûter, il le prit en l'arrachant du rameau qu'elle garda à la main, comme il arrive qu'on tienne un objet sans y faire attention, et il  en mangea, pour son malheur et pour le nôtre, et pour notre commune perdition.

                 Aussitôt qu'ils eurent goûté de ce fruit – qui mérite, certes, d'être appelé mortel, puisque c'est lui qui les assujettit à la mort, et leurs descendants après eux -, ils se trouvèrent transformés : ils se virent nus, enfermés dans leur corps qui, jusque là, ne les avait pas empêchés de vivre en êtres spirituels. Le conte ne veut pas dire qu'ils étaient de purs esprits car ce qui a été formé d'un matériau aussi grossier que le limon de la terre, ne peut être d'une grande pureté, mais ils avaient été créés immortels et devaient le rester aussi longtemps qu'ils ne pécheraient pas. La vue de leurs parties honteuses leur fit éprouver de la gêne à se montrer nus l'un à l'autre (c'est ainsi qu'ils prirent conscience de leur faute) et ils les cachèrent de leurs mains ; cependant, Eve tenait toujours le rameau auquel le fruit avait été suspendu et elle continua de le garder.

                 Lorsque Celui qui connaît le secret des pensées et des cœurs [p.212] sut qu'ils avaient péché, Il vint à eux et interpella d'abord Adam ; il était juste en effet qu'il fût considéré comme plus coupable que sa femme, parce que, formée d'une de ses côtes, elle était plus faible : c'est donc elle qui lui devait obéissance, et pas le contraire. Voilà pourquoi Notre-Seigneur commença par s'adresser à Adam. Mais lorsqu'Il eut prononcé contre l'homme sa dure sentence "Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front", Il ne voulut pas que la femme fût quitte et, afin qu'elle partageât le châtiment comme elle avait partagé la faute, Il ajouta pour elle : "Tu enfanteras dans la tristesse et dans la douleur." Après quoi, Il les bannit de ce paradis que l'Ecriture appelle "le Jardin des Délices". Lorsqu'ils se retrouvèrent dehors, Eve s'aperçut qu'elle tenait toujours le rameau à la main – elle n'y avait pas prêté attention jusque là – et qu'il ne s'était pas fané depuis qu'elle l'avait cueilli. Comprenant que l'arbre d'où il provenait était la cause de son malheur et de son exil, elle déclara que, en souvenir de tout ce qu'il lui avait fait perdre, elle voulait conserver la branche aussi longtemps que possible et la mettre dans un endroit où elle la verrait souvent afin de ne pas oublier ce qu'elle avait été.

                 Elle s'avisa alors qu'elle n'avait ni huche, ni coffret où  ranger le rameau –  l'homme n'avait encore rien fabriqué de tel. Elle le planta donc en terre, bien droit, en disant qu'ainsi elle l'aurait sans cesse sous les yeux ; et par la volonté du Créateur à qui toutes choses sont soumises, la bouture prit racine et grandit.

                 Cette branche que la première pécheresse emporta du paradis était chargée de signification. C'était comme un message de joie adressé à ses futurs descendants,[p.213] une façon de leur dire : "Ne vous laissez pas ébranler si nous avons été exilés de chez nous ; ce n'est pas pour toujours : voilà un signe que nous reviendrons." Et si l'on cherche dans le livre d'où le conte du Graal tire sa source pourquoi ce n'est pas l'homme qui portait le rameau – puisqu'il est supérieur à la femme -, la réponse est que cette tâche lui revenait à elle, et non à lui ; cela voulait dire que la vie, perdue par une femme serait redonnée par une de ses semblables : l'héritage qu'Eve venait de perdre serait recouvré par la Vierge Marie.

                 Le conte revient maintenant au rameau planté en terre, qui poussa si bien et si vite qu'en peu de temps il devint un grand arbre. Lorsqu'il se fut assez développé pour donner de l'ombre, ses branches et ses feuilles devinrent blancs comme neige, en signe de virginité, vertu qui garde le corps pur et l'âme immaculée. Cette blancheur sans tache représente la virginité de celle qui avait planté le rameau ; car lorsqu'Adam et Eve avaient été chassés du paradis, ils étaient encore purs et vierges. Mais sachez qu'il y a une grande différence entre la virginité du corps et celle de l'âme, la première étant de beaucoup inférieure à la seconde. Voici en quoi : la virginité du corps, autrement dit le pucelage, est seulement l'état de tous ceux qui n'ont jamais eu de rapports charnels ; celle de l'âme est une vertu bien plus haute : pour la posséder, il faut, homme ou femme, ne jamais avoir éprouvé le désir d'un commerce charnel. C'est cette virginité-là qu'avait encore Eve au moment où elle avait été chassée du Jardin des Délices [p.214] et quand elle avait planté le rameau ; mais ensuite, Dieu commanda à Adam de connaître sa femme, c'est-à-dire de s'unir à elle charnellement, comme la nature exige que l'époux connaisse son épouse et la femme son mari. Dès lors, ils se connurent charnellement et Eve perdit sa virginité.

                 Or, longtemps après ce que vous venez d'entendre raconter, un jour où tous deux s'étaient assis au pied de l'arbre, Adam, à le regarder, se prit à se plaindre amèrement de son exil et ils commencèrent à pleurer à chaudes larmes l'un pour l'autre. Eve fit remarquer qu'il était naturel qu'ils se souviennent en cet endroit de leur malheur et de leurs peines, parce que l'arbre en portait la mémoire en lui-même : on avait beau être gai quand on s'installait à son ombre, on était triste quand on s'en allait – et avec raison puisque c'était l'Arbre de la Mort. Elle avait à peine fini de parler qu'une voix se fit entendre : "Malheureux, disait-elle, pourquoi penser qu'il ne vous reste que la mort à attendre ? Ne désespérez pas, mais réconfortez-vous l'un l'autre : la vie est plus forte que la mort." Ces paroles leur redonnèrent du courage ; dès lors, ils appelèrent l'arbre "Arbre de Vie" et, dans leur joie, ils en plantèrent beaucoup d'autres, tous issus de lui : en effet, chaque fois qu'ils coupaient un rameau et le plantaient en terre, il prenait racine tout seul et poussait rapidement, en conservant la même couleur.

                 L'arbre continua de grandir et de profiter, ce qui fait qu'Adam et Eve prenaient plus de plaisir qu'avant à venir se reposer à  son  ombre. Un   jour – c'était un vendredi, précise la version authentique de l'histoire  -, alors qu'ils y étaient assis depuis un bon moment, ils entendirent une voix qui leur ordonna de s'unir charnellement. Saisis tous les deux d'embarras à l'idée de se voir accomplir si basse besogne, ils n'osaient cependant désobéir à Notre-Seigneur,[p.215] car ils se rappelaient comment ils en avaient été punis la première fois. Devant les regards gênés qu'ils se jetaient l'un à l'autre, Il eut pitié d'eux ; il fallait cependant que Son ordre soit exécuté : Il avait, en effet, décidé que, de ces deux êtres, naîtrait une lignée humaine afin de restaurer la dixième légion des anges qui avaient été précipités du haut du ciel dans l'abîme en punition de leur orgueil. Afin d'apaiser leurs réticences, Il les enveloppa d'une obscurité si profonde qu'ils ne pouvaient même pas se distinguer. Ils s'appelèrent et se touchèrent à tâtons. Et comme il faut que la volonté de Dieu s'accomplisse en tout, ainsi durent-ils s'unir charnellement puisque le divin Père le leur avait ordonné. De cette union de leurs corps, naquit un nouveau surgeon, ce qui compensa en partie leur premier péché, puisqu'Adam y avait engendré et Eve conçu Abel, le juste que Son créateur prit en gré avant tout autre, parce qu'il s'acquitta fidèlement des sacrifices qu'Il lui devait.

                 Après qu'il eut été engendré, un vendredi et sous l'Arbre de Vie, comme on vient de le dire, l'obscurité se dissipa, et Adam et Eve purent à nouveau se voir ; ils comprirent bien que Notre-Seigneur avait fait en sorte de ménager leur pudeur, ce dont ils se réjouirent. Au même moment, ils furent témoins d'un prodige : l'Arbre qui, jusque là, avait été tout blanc, devint aussi vert que l'herbe des prés et, dorénavant, tous ceux qui naquirent de lui eurent non seulement un feuillage vert, mais aussi une écorce et un bois de la même couleur.

                 C'est ainsi que l'Arbre passa du blanc au vert, mais ceux à qui il avait donné naissance auparavant gardèrent leur couleur originelle :[p.216] il fut le seul à être transformé. Devenu tout vert, il se mit à donner des fleurs et des fruits, ce qu'il n'avait jamais fait jusque là. La perte de sa couleur blanche signifiait que celle qui l'avait planté avait cessé d'être vierge et qu'il soit devenu vert représentait le surgeon bouturé à son pied qui devait demeurer viride en Notre-Seigneur, c'est-à-dire plein de bonnes pensées et d'amour pour Lui. La floraison de l'Arbre voulait dire que la créature engendrée sous son ombre serait chaste et veillerait à la pureté de son corps ; sa fructification, qu'elle s'efforcerait d'agir en tout avec piété et vertu.

                 L'Arbre, comme tous ceux qui étaient nés après l'engendrement d'Abel, garda longtemps cette couleur verte, jusqu'au moment où, parvenu à l'âge adulte, le jeune homme commença de montrer tout son amour et toute sa dévotion envers son créateur à qui il dédiait toujours les prémisses et la dîme de ses plus belles récoltes. En revanche, son frère Caïn prenait ce qu'il avait de plus grossier et de plus misérable pour le Lui offrir. Tous les deux en étaient récompensés selon leur mérite : lorsqu'Abel montait dans les collines où il avait l'habitude de brûler ses offrandes comme Notre-Seigneur le lui avait ordonné, la fumée montait droit vers le ciel, alors que celle du sacrifice de Caïn se répandait au ras des champs, aussi noire et nauséabonde que celle d'Abel était blanche et odorante. Lorsque Caïn s'aperçut que les sacrifices de son frère étaient plus agréables à Dieu que les siens et qu'Il les recevait avec plus de faveur, il en fut si fâché qu'il en vint à lui vouer une haine implacable et qui dépassait toute mesure. Il chercha donc comment [p.217] se venger et résolut de le tuer parce qu'il ne voyait pas d'autre moyen de parvenir à ses fins.

                 Longtemps, il couva cette haine dans son cœur, sans rien en laisser paraître devant son frère qui, lui, ne pensait pas à mal. Enfin, un jour où Abel était allé, assez loin de la maison paternelle, faire paître ses brebis dans le champ où se trouvait l'Arbre de Vie, il s'assit à son ombre pour s'abriter de la chaleur et du soleil qui brûlait de façon insupportable. Pris d'une envie de dormir, il s'allongea et s'assoupit. Son frère qui méditait son crime de longue date, l'avait guetté et suivi. Quand il le vit s'étendre sous l'arbre, il s'approcha par derrière, pensant le tuer avant qu'il se soit rendu compte de sa présence. Mais Abel, qui avait entendu un bruit de pas, se retourna, et quand il vit que c'était son frère, il se leva pour le saluer car il l'aimait du fond du cœur. "Soyez le bienvenu !" dit-il à Caïn qui lui rendit son salut et l'invita à se rasseoir ; mais il profita de son mouvement pour lui plonger en plein cœur la lame courbe dont il s'était muni.

                 C'est ainsi qu'Abel fut tué de la main perfide de son frère, à l'endroit même où il avait été conçu, et les deux événements eurent également lieu le même jour, un vendredi comme en témoigne l'Ecriture qui est parole de vérité. Cette mort en trahison, alors qu'il n'y avait encore que trois hommes sur terre, annonçait celle du Crucifié – représenté par Abel – causée par Judas, cet autre Caïn. De même que celui-ci salua son frère avant de le tuer, de même Judas salua son seigneur alors qu'il avait ourdi sa mort. Ces deux morts se répondent, sinon en portée, du moins par leurs circonstances et leur signification. Elles eurent lieu l'une et l'autre, un vendredi, et si l'un tua avec un couteau,[p.218] l'autre le fit par des paroles. Caïn préfigure aussi Judas à bien es égards : celui-ci n'avait que de mauvaises raisons pour haïr Jésus-Christ car, loin d'avoir vu quelque mal chez Lui, il n'avait trouvé que du bien. Mais il est fréquent que les méchants détestent les gens de bien et s'en prennent à eux ; si Judas avait rencontré autant de perfidie et de méchanceté en Jésus-Christ qu'en lui-même, loin de le lui reprocher, il ne l'en aurait aimé que davantage parce qu'il aurait vu en Lui son semblable. De cette trahison de Caïn envers son frère, Notre-Seigneur parle par la bouche du roi David, dans le psaume où le prophète, sans comprendre toute la portée de ses mots, prononce ces paroles redoutables, qui pourraient s'adresser à Caïn : "Tu pensais et disais du mal de ton frère, et tu te préparais à faire tomber le fils de ta mère dans le piège que tu lui avais tendu. Je n'ai rien dit quand tu as accompli ton dessein, et tu as cru que, si je me taisais, c'est parce que j'étais semblable à toi ; mais il n'en est rien, et c'est pourquoi je te réprimande et te châtierai durement."

                 Justice avait d'ailleurs été rendue bien avant que David l'évoque, lorsque Notre-Seigneur vint à Caïn et lui dit : "Où est ton frère ?" A cette question, il répondit en homme qui, se sentant coupable, avait déjà recouvert le cadavre d'Abel des feuilles de l'Arbre pour qu'on ne le trouve pas : "Je ne sais pas, seigneur. Suis-je le gardien de mon frère ? – Qu'as-tu fait ? La voix du sang d'Abel t'accuse de là où tu l'as fait couler. A cause de ton crime, tu seras maudit sur la terre et elle-même le sera quand tu voudras la travailler, parce qu'elle a bu un sang que tu as répandu en trahison."

                 [p.219] Si Notre-Seigneur maudit la terre, Il n'en fit pas autant de l'Arbre sous lequel Abel avait été tué, ni de ceux auxquels il avait donné naissance et qui avaient poussé par Sa volonté. En revanche, dès l'assassinat commis, un prodige eut lieu : de vert qu'il était, l'Arbre devint entièrement rouge, en souvenir du sang versé à son pied. Dès lors aussi, toutes les boutures qu'on en fit dépérirent et avortèrent : aucun de ses surgeons ne donna d'arbre. Mais lui continua de croître en force et en beauté de façon unique : jamais on ne revit aussi magnifique que lui et qui fût autant un plaisir pour les yeux.

                 Il conserva longtemps tout l'éclat de sa beauté et cette couleur rouge dont je vous ai parlé, sans jamais s'abîmer ou se dessécher, – si ce n'est que, dès le moment où le sang d'Abel eut été répandu, il ne donna plus ni fleurs ni fruits ; en revanche, ceux qui, jusque là, étaient nés de lui fleurissaient et fructifiaient comme des arbres ordinaires. Cependant que l'Arbre de Vie demeurait le même, l'humanité croissait et se multipliait, et tous les descendants d'Adam et Eve continuaient de le tenir en grand respect et de l'honorer, chaque génération racontant à la suivante comment leur aïeule l'avait planté. Lorsqu'ils étaient dans l'affliction, jeunes et vieux venaient chercher réconfort auprès de lui, parce que son nom était, pour eux, symbole de joie, et ils y trouvaient un allègement à leurs peines. Si l'Arbre de Vie grandit et prospéra, il en fut de même pour tous les surgeons auxquels il avait donné naissance, les blancs comme les verts, mais personne ne se risquait à y prélever branche ou feuille.

                 Il fit encore l'objet d'un autre prodige. Lorsque Notre-Seigneur eut envoyé le déluge sur terre, pour punir les hommes de leur malignité,[p.220] les produits de la terre – des champs comme des forêts – en furent altérés et ne retrouvèrent pas leur bon goût d'avant : tous gardèrent un fond d'amertume ; seuls les arbres issus de l'Arbre de Vie avaient conservé la même couleur et leurs fruits étaient demeurés aussi savoureux.

                 A l'époque où Salomon succéda à son père, le roi David, ces arbres vivaient toujours. Le nouveau souverain était très savant dans toutes les sciences licites et accessibles à un esprit humain : il savait les pouvoirs des pierres précieuses et les vertus des herbes, et sa connaissance du firmament et du cours des étoiles était si approfondie que Dieu seul aurait pu lui en remontrer. Pourtant, toute son intelligence ne lui servit de rien contre les ruses de son épouse qui l'abusa aussi souvent qu'elle voulut s'en donner la peine. Rien que de normal à cela, puisque, c'est un fait avéré, quand une femme a dans l'idée de tromper quelqu'un et qu'elle s'y applique – cela ne date pas d'aujourd'hui mais de notre première mère -, aucun homme, aussi sage soit-il, ne pourrait la prendre en défaut.

                 Lorsque Salomon comprit qu'il n'arriverait pas à se défendre des ruses de sa femme, il s'en irrita et il chercha à comprendre pourquoi elle se conduisait ainsi, mais il n'osa pas aller plus loin. C'est sous le coup de cette colère et de son impuissance qu'il déclara, dans son Livre des Proverbes : "J'ai fait le tour du monde et j'ai mis en œuvre, dans mes recherches, toutes les ressources de l'esprit humain, mais au cours de mes voyages, je n'ai jamais pu découvrir une seule femme de bien." Il essaya, de beaucoup de façons, de changer les dispositions d'esprit de son épouse, mais en vain. Ce que voyant, il en vint à se demander pourquoi les femmes se complaisaient à chercher querelle aux hommes. Comme il s'interrogeait ainsi, une voix lui répondit : "Salomon, si la femme a été et demeure une source de tristesse pour l'homme, prends-en ton parti, car il en viendra une [p.221] qui lui apportera une joie cent fois plus grande que ne l'est cette tristesse – et elle naîtra de ton lignage."

                 Cette annonce amena Salomon à considérer qu'il avait été fou de blâmer son épouse et il se mit à réfléchir sur ce qu'il voyait autour de lui ou dans ses rêves : y aurait-il là des indices qui lui permettraient d'apprendre, sans risque de se tromper, l'avenir de sa descendance ? Il chercha si bien, il se posa tant de questions que le Saint-Esprit lui annonça l'avènement de la glorieuse Vierge Marie et lui révéla une partie de ce qui lui arriverait. Il demanda si elle serait sa dernière descendante. "Non, fit la voix : ton dernier descendant sera un homme vierge, meilleur chevalier que ton beau-frère Josué, autant que la Vierge Marie sera une meilleure femme que ton épouse. Te voilà donc renseigné sur ce que tu demandais depuis si longtemps."

                 Salomon exprima son contentement à l'idée que le dernier représentant de son lignage serait un chevalier d'autant de mérite et de prouesse, et il commença de réfléchir au moyen de faire savoir à cet ultime descendant que son lointain aïeul avait eu connaissance de sa venue ; il s'ingénia à y penser, mais il ne voyait pas comment son message aurait pu parvenir à quelqu'un qui vivrait si longtemps après lui. Son épouse ne manqua pas de s'apercevoir qu'il avait en tête quelque chose dont il ne parvenait pas à venir à bout. Au fond, elle l'aimait bien, même si elle n'était pas un modèle d'amour conjugal. Elle ne voulut pas le questionner de but en blanc et elle attendit adroitement un moment favorable, un soir où elle le vit de bonne humeur et bien disposé envers elle. Elle en profita pour le prier de répondre à la question qu'elle lui poserait, et il y consentit sans façon, loin d'imaginer à quoi elle pensait. "Seigneur, lui dit-elle aussitôt, depuis deux semaines – en réalité, cela fait plus longtemps -, vous êtes plongé dans vos pensées : je comprends bien que quelque chose vous préoccupe et que vous ne trouvez pas de solution. J'aimerais beaucoup savoir [p.222] ce dont il s'agit. Si j'ajoute mon adresse à votre intelligence, je suis persuadée de pouvoir résoudre n'importe quelle difficulté."

                 En l'entendant, Salomon se dit que, si quelqu'un en ce monde était capable de l'aider efficacement, ce serait elle : son ingéniosité lui était connue et il allait jusqu'à penser qu'elle n'avait pas, en ce domaine, sa pareille au monde. Il décida donc de la mettre au courant, sans rien lui cacher de son incertitude. "Ainsi, fit-elle après quelques instants de réflexion, vous ne voyez pas de quelle façon faire savoir à ce chevalier que vous avez appris à l'avance sa venue ? – Exactement. Comment serait-ce possible ? Un temps si long nous sépare que cela me paraît insurmontable. – Ma foi, puisque vous ne savez pas quoi faire, je vais vous le dire. Mais d'abord, à combien estimez-vous ce temps ? – Deux mille ans au moins, je pense. – Eh bien, faites construire une nef du bois le plus solide et le plus résistant que vous pourrez trouver, qui soit imputrescible à l'eau et à tout ce qui pourrait l'attaquer. – Je vais y pourvoir", dit-il.

                 Le lendemain, il fit venir tous les charpentiers de son royaume et leur passa commande d'un navire qui devait être le plus beau qu'on eût jamais vu et construit dans un bois dont la pourriture ne pourrait pas venir à bout. Ils s'engagèrent à honorer le contrat et dès qu'ils eurent réuni le bois de charpente et les troncs pour les mâts, ils se mirent à l'ouvrage. "Seigneur, dit alors sa femme à Salomon, puisque celui dont vous m'avez parlé doit surpasser en chevalerie tous ceux qui l'ont précédé ou qui viendront après lui, vous devriez, pour lui faire honneur, lui léguer une épée qui l'emporte sur toutes les autres, par sa qualité et sa facture, comme lui-même l'emportera sur tous les autres chevaliers par son courage et sa prouesse. Il objecta qu'il ne savait pas [p.223] où trouver pareille arme. "Je vais vous l'apprendre, reprit-elle. Dans le temple que vous avez fait ériger pour votre Dieu, se trouve l'épée de votre père, le roi David ; jamais chevalier n'en a tenu en main de plus rare ou dont le fil soit plus coupant. Prenez-la, ôtez-en le pommeau et la poignée pour n'en garder que la lame. Puis, vous qui connaissez le pouvoir des pierres, les vertus des plantes et de tout ce qui existe sur terre, fabriquez un pommeau de pierres précieuses si habilement serties que nul regard humain après le vôtre ne puisse les distinguer mais qu'on croie voir une seule et même gemme. Prévoyez aussi une poignée, si chargée de pouvoirs et de vertus qu'elle n'ait pas sa pareille, et un fourreau qui soit digne de l'épée. Quand vous aurez fini, j'y adjoindrai un baudrier de ma façon."

                 Il fit tout ce qu'elle avait dit, sauf pour le pommeau où il n'employa qu'une seule pierre, mais qui brillait de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel et il y adapta la poignée dont on a déjà parlé.

                 Quand la construction de la nef fut achevée et qu'on l'eut lancée à la mer, la dame y fit installer un grand et beau lit qu'elle garnit de plusieurs courtepointes pour le rendre plus magnifique encore. Au chevet, Salomon déposa sa couronne qu'il recouvrit d'une étoffe de soie blanche. Comme il avait confié l'épée à sa femme pour qu'elle y attache le baudrier, il la lui redemanda pour la placer au pied du lit ; il constata alors que le baudrier était fait d'étoupe et il allait se mettre en colère lorsqu'elle lui dit qu'elle ne possédait rien d'assez précieux et qui soit digne de soutenir pareille arme. "Mais que faire, alors ? – Vous la laisserez comme elle est, parce que ce n'est pas à nous qu'il revient de fournir le baudrier ; c'est une jeune fille qui s'en chargera, mais j'ignore quand ce sera." Salomon se contenta donc [p.224] de déposer l'épée, en l'état, sur le lit. Après quoi, sa femme et lui firent entièrement tendre la nef d'un tissu de soie blanche imputrescible. Enfin, la dame regarda le lit et déclara qu'il y manquait encore quelque chose.

                 Elle descendit du bateau et, emmenant deux charpentiers avec elle, se rendit à l'Arbre de Vie, là où Abel avait été assassiné. "Coupez-moi, leur ordonna-t-elle, un morceau de bois assez gros pour en faire un barreau. – Nous n'oserions pas, dame. Ne savez-vous pas que c'est l'Arbre qu'a planté notre première mère ? – Obéissez, répliqua-t-elle, sinon je vous fais mettre à mort." Ce sera bien malgré eux, répondent-ils, parce qu'ils préfèrent encore commettre ce forfait plutôt que de perdre la vie. Mais à peine avaient-ils frappé leurs premiers coups de hache qu'ils furent saisis d'épouvante : de l'arbre suintaient des gouttes d'un sang rouge comme pétales de rose. Ils voulaient s'arrêter, mais elle les força à se remettre à l'ouvrage. Quand ils eurent détaché un morceau de la bonne taille, elle leur ordonna d'en faire autant avec un des arbres verts nés de l'Arbre de Vie et enfin avec un de ceux qui étaient blancs.

                 Une fois munis de ces trois morceaux de bois, chacun d'une couleur différente, ils regagnèrent la nef ; la dame les fit monter à bord avec elle : "Je veux, leur expliqua-t-elle, que vous tailliez trois barreaux : vous en fixerez un de part et d'autre de ce lit et vous chevillerez le troisième au sommet des deux premiers, de manière à les réunir." Ils firent comme elle avait dit et installèrent les barreaux qui allaient garder leur couleur d'origine aussi longtemps que durerait le navire. Quand ils eurent terminé, Salomon examina tout le navire : "Ce que tu as réussi là, dit-il à sa femme, tient du prodige. Personne au monde, pas même toi qui l'as fait construire, ne pourrait comprendre ce que cette nef signifie,[p.225] à moins que Notre-Seigneur ne le lui explique. Avec tout ce que tu as prévu, le chevalier aura encore besoin de l'aide divine pour comprendre que j'ai entendu parler de lui. – N'y touchez plus, lui recommande-t-elle, mais vous n'êtes pas au bout de vos surprises."

                 Salomon passa la nuit dans une tente qu'il avait fait dresser à proximité du navire, avec seulement quelques-uns de ses gens. Pendant son sommeil, il eut la vision d'un homme qui descendait du ciel et se posait sur la nef au milieu d'une immense cohorte d'anges. Là, il puisait de l'eau dans un seau d'argent que lui présentait l'un d'eux et en aspergeait tout le bateau ; puis, s'approchant de l'épée, il traçait une inscription sur son pommeau ainsi que sur sa poignée, et une troisième sur le bordage de la nef ; après quoi, il allait s'allonger sur le lit mais, dès lors, Salomon ne savait plus ce qu'il devenait, car il disparaissait et les anges avec lui.

                 Le lendemain, au point du jour, dès que le roi fut réveillé, il s'approcha de la nef et découvrit l'inscription sur le bordage :

                  "Attention ! Qui que tu sois, toi qui veux monter à mon bord, prends garde d'être plein de foi, car je suis la foi même. Avant de te risquer, demande-toi si la tienne est assez ferme. Car si tu en manques, il ne faudra pas compter sur mon aide et mon soutien ; je t'abandonnerai dès lors qu'on sera fondé à t'en adresser, si peu que ce soit, le reproche."

                 Cet avertissement laissa Salomon si interdit qu'il n'osa pas se risquer plus avant. Et comme il reculait, la nef partit aussitôt vers le large à si vive allure qu'il l'eut bientôt perdue de vue. Une voix venue du ciel se fit alors entendre : "Salomon, le dernier chevalier de ton lignage se reposera sur le lit et il saura ainsi ce que tu as fait pour lui." Tout content de cette annonce, il réveilla sa femme [p.226] et ses gens, leur raconta ce qui venait de lui arriver et expliqua à tous, qu'ils soient ou non de ses familiers, comment son épouse avait mené à bien ce qu'il n'avait pas su accomplir lui-même.

                 En se fondant sur le livre qui lui sert de source, le conte vous a relaté dans quel but la nef avait été construite et ce qu'il en était de la couleur – blanche, verte et rouge – des barreaux de bois qui ne devait rien à la peinture mais était d'origine. Il revient maintenant à son sujet principal.

XII
Aventures de Bohort, Perceval et Galaad :
Château Carcelois,
guérison de la lépreuse par la sœur de Perceval.
Départ de Bohort

                  

                 Les trois compagnons restèrent assez longtemps à examiner le lit avec ses barreaux pour se rendre compte que le bois en était teint dans la masse, ce qui les laissa stupéfaits parce qu'ils ne comprenaient pas comment c'était possible. Au bout d'un moment, ils soulevèrent l'étoffe de soie et découvrirent la couronne d'or avec, posée en dessous, une luxueuse aumônière. Perceval la prend, l'ouvre : dedans, il y avait une lettre. Plaise à Dieu, font les deux autres, qu'elle leur explique ce qu'il en est réellement de cette nef, d'où elle vient et qui l'a fait construire. La lecture que Perceval leur en fait leur apprend en effet son histoire et celle des trois barreaux de bois, comme le conte l'a déjà relaté. Tous pleuraient en l'écoutant car il évoquait devant eux le souvenir d'une grande histoire et d'un noble lignage.

                 "Chers seigneurs" dit Galaad lorsqu'il eut terminé, il nous faut donc partir à la recherche de cette demoiselle qui remplacera ce baudrier par un autre, puisque nul ne doit y toucher avant." Ils font remarquer qu'ils ne savent où la trouver mais que, puisqu'il faut le faire, ils sont prêts à se mettre en quête d'elle. "Seigneurs, les rassure la sœur de Perceval en les entendant se désoler,[p.227]  ne vous inquiétez pas : s'il plaît à Dieu, nous n'aurons pas besoin d'aller plus loin pour avoir ce baudrier, et il sera aussi beau et précieux qu'il convient." Et, ouvrant l'écrin qu'elle avait apporté jusque là avec elle, elle en sort un baudrier somptueusement travaillé d'or et de soie, ainsi que de cheveux si beaux, si brillants qu'on avait du mal à les distinguer des fils d'or. Il était aussi incrusté de pierres précieuses de grande valeur et se terminait par deux boucles en or d'une richesse difficilement égalable. "Chers seigneurs, leur dit-elle, voici le baudrier qui va avec cette épée. Je l'ai confectionné, soyez-en sûrs, avec ce que j'avais de plus précieux sur moi, mes cheveux. Et si j'y tenais, c'était bien naturel, car, lorsque vous avez été fait chevalier à la Pentecôte – elle s'adressait à Galaad -, j'avais la plus belle chevelure que femme ait jamais eue. Mais, dès que j'ai su que cette aventure m'était réservée et qu'il me fallait en passer par là, je me suis fait raser la tête et mes tresses ont servi à fabriquer le baudrier.

                 – Par Dieu, demoiselle, fait Bohort, grâce à vous, nous allons éviter toutes les difficultés et les soucis que nous aurions sûrement connus si vous n'aviez pas été là." S'avançant alors vers l'épée, elle enlève le baudrier d'étoupe et le remplace par l'autre aussi adroitement que si elle n'avait fait que cela toute sa vie. "Et maintenant, dit-elle aux compagnons, connaissez-vous le nom de cette épée ? – Non, demoiselle. L'inscription affirme que c'est à vous de nous le dire. – On l'appelle "l'Epée à l'étrange baudrier", et son fourreau a pour nom "Mémoire de sang" : comment, à le voir, quand on sait qu'il a été fabriqué avec le bois de l'Arbre de Vie, ne pas se rappeler le sang d'Abel, à moins d'avoir perdu le sens ?

                 – Seigneur, disent-ils alors à Galaad, nous vous prions, au nom de Jésus-Christ [p.228] et pour la gloire de la chevalerie, de ceindre l'Epée à l'étrange baudrier, celle-là même que le royaume de Logres a plus attendue que les apôtres ne l'ont fait de Notre-Seigneur lui-même." On y était en effet persuadé que, par son entremise, les dangereuses aventures auxquelles on y était quotidiennement exposé seraient menées à bonne fin et que les mystères du Saint Graal seraient révélés. "Laissez-moi d'abord tenter l'épreuve. Puisqu'elle doit revenir à celui qui sera capable de l'empoigner, si je n'y arrive pas, c'est qu'elle n'est pas pour moi." Il a raison, approuvent-ils. Il pose sans hésiter sa main sur la poignée dont ses doigts font facilement le tour. "Seigneur, déclarent alors ses compagnons, nous voilà sûrs qu'elle vous est destinée : plus rien ne s'oppose à ce que vous la ceigniez." Galaad sort du fourreau la lame claire comme un miroir, puis l'y remet, plein d'admiration pour ce véritable joyau. La demoiselle lui enlève celle qu'il portait et lui ceint la nouvelle avec son baudrier. "Maintenant, je mourrai en paix, seigneur, lui dit-elle : je m'estime bénie entre toutes les jeunes filles, pour avoir fait chevalier celui qui, plus que les autres, méritait de l'être et qui, jusqu'alors, ne l'était pas vraiment, sans l'épée qui avait été apportée pour lui en ce royaume. – Merci de vos paroles, demoiselle : avec tout ce que vous avez fait pour moi, je demeurerai à jamais votre chevalier servant. – Nous pouvons donc partir à présent, fait-elle, et poursuivre notre tâche." Ils descendent aussitôt de la nef et traversent les rochers pour regagner celle qui les avait amenés. "En vérité, seigneur, dit Perceval à l'adresse de Galaad, je remercierai Dieu tous les jours de ma vie de m'avoir permis de voir s'accomplir une aussi belle aventure : je n'avais jamais été témoin de pareil prodige !"

                 [p.229] Dès qu'ils eurent embarqué, le vent gonfla les voiles et le navire s'éloigna rapidement vers le large. Lorsqu'il fit nuit noire, ils se demandèrent les uns aux autres s'ils se trouvaient ou non à proximité de quelque terre, mais chacun avoua son ignorance. Ils passèrent la nuit en mer, sans boire ni manger, parce qu'ils n'avaient pas emporté de provisions. Le lendemain, ils accostèrent en vue d'une place-forte, Château Carcelois, qui était située sur les frontières de l'Ecosse. Une fois à terre, après avoir rendu grâce à Notre-Seigneur de les avoir conduits à l'aventure de l'Epée et de les en avoir ramenés sains et saufs, ils pénétrèrent à l'intérieur de l'enceinte, malgré la mise en garde de la demoiselle : "Nous jouons de malchance, seigneurs : si on apprend que nous sommes de la maison du roi Arthur, on nous attaquera, car les gens d'ici ne détestent personne plus que lui. – Ne vous inquiétez pas, intervient Bohort : Celui qui vient de nous sauver saura bien nous délivrer d'eux à Son gré."

                 Tandis qu'ils échangeaient ces quelques mots, un écuyer s'approcha d'eux : "Qui êtes-vous, seigneurs chevaliers ? – Nous appartenons à la maison du roi Arthur. – Eh bien, tant pis pour vous !" Comme il retournait au donjon, les compagnons ne tardèrent pas à entendre une sonnerie de cor retentir dans toute la place. Ce fut alors au tour d'une demoiselle de venir leur demander qui ils étaient. "Ah ! seigneurs", s'exclame-t-elle aussitôt qu'ils lui eurent répondu, dépêchez-vous de partir, au nom de Dieu, si vous en avez encore le temps ! Le meilleur conseil que j'aie à vous donner, c'est de vous en aller avant que les gens d'ici ne vous surprennent dans leurs murs. Sinon, vous êtes des hommes morts !" Mais eux répliquent qu'ils ne s'en iront pas. " Vous voulez donc mourir ? s'étonne-t-elle. – Soyez tranquille pour nous. Celui que nous servons ne nous abandonnera pas." Pendant ce temps, une dizaine de chevaliers en armes [p.230] étaient arrivés par la grand-rue. "Rendez-vous, exigent-ils, ou nous vous tuerons. – Il n'en est pas question, protestent-ils. – Alors, c'en est fait de vous !" s'écrient les chevaliers en lançant leurs chevaux sur eux. Pas effrayés pour autant, bien que leurs adversaires soient plus nombreux, et à cheval alors qu'eux-mêmes sont à pied, ils mettent l'épée au clair. Perceval frappe l'un d'eux, le désarçonne et lui prend son cheval ; Galaad en avait déjà fait autant. Une fois en selle, ils continuent de plus belle et donnent un cheval à Bohort. Leurs assaillants, se voyant si malmenés, prennent la fuite, poursuivis par les compagnons jusqu'au donjon où ils s'engouffrèrent.

                 L'alarme y avait été donnée ; aussi, dans la grand-salle, des chevaliers et des hommes d'armes se préparaient au combat. A cette vue, Galaad, Perceval et Bohort qui avaient donné la chasse aux fuyards jusque là sans mettre pied à terre, les attaquèrent à l'épée, les abattant et les tuant en masse. Les gens du château essayèrent bien de se défendre, mais ils durent vite reculer devant les exploits de Galaad qui tenaient du prodige ; vu le nombre de ceux qu'il avait tués, ils en vinrent à penser qu'ils n'avaient pas affaire à un être humain mais à un démon qui aurait juré leur perte. Enfin, voyant qu'ils n'avaient plus aucune chance, ils s'enfuirent, ceux qui le purent, par les portes, les autres en sautant par les fenêtres, se brisant bras et jambes et, parfois, le cou.

                 Une fois maîtres de la salle, les trois compagnons, devant tant de cadavres, se reprochent cette tuerie qui leur apparaît comme un péché. "Malgré tout, dit Bohort, pour que Notre-Seigneur les ait laissé massacrer ainsi, Il ne devait pas les porter dans Son cœur. C'étaient sans doute des impies, des renégats qui L'avaient tant offensé qu'Il ne voulait pas les voir vivre plus longtemps. Il nous a donc envoyés ici pour en finir avec eux. – Rien de moins sûr, objecte Galaad.[p.231] S'ils avaient commis des fautes, ce n'était pas à nous de faire justice, mais à Celui qui laisse aux pécheurs tout le temps de se repentir. C'est pourquoi, je vous le dis, je n'aurai pas l'esprit en paix tant que je ne connaîtrai pas le véritable sens de ce que nous venons d'accomplir – si Dieu y consent."

                 Pendant qu'ils parlaient, un homme d'aspect vénérable, un vieillard habillé de blanc, sortit d'une pièce et entra dans la salle ; c'était un prêtre et il tenait entre ses mains un ciboire. Sidéré à la vue de tous ces cadavres et ne sachant que faire, il a un mouvement de recul. Galaad qui a bien vu qu'il portait le corps du Seigneur enlève son heaume en signe de respect et, comprenant qu'il a peur, fait signe à ses compagnons de rester là où ils sont. "Pourquoi vous arrêter, seigneur ? fait-il en s'approchant de l'homme de Dieu. Vous n'avez rien à craindre de nous. – Qui êtes-vous ?" interroge le prêtre. Dès qu'il sait qu'ils appartiennent à la maison du roi Arthur, rassuré, il reprend ses esprits et demande à Galaad de lui expliquer comment les chevaliers ont été tués. Celui-ci raconte dans quelles circonstances ses deux compagnons et lui, en quête du Saint Graal, sont arrivés ici où on les a attaqués, "mais comme vous pouvez le voir, nous avons eu le dessus dans le combat qui s'en est suivi. – Sachez, seigneurs, dit aussitôt le vieil homme, que vous avez accompli l'action la plus méritoire que firent jamais des chevaliers et si vous viviez jusqu'à la fin des temps, je ne crois pas que vous puissiez faire œuvre aussi charitable : assurément, c'est Notre-Seigneur qui vous a envoyés, car personne ne Le haïssait autant que les trois frères qui tenaient cette place ; et dans leur grande déloyauté, ils avaient fait de ses habitants des gens pires que des païens, dont tous les actes étaient dirigés contre Dieu et contre Son Eglise. – Et moi, fait Galaad qui me repentais [p.232] de les avoir exterminés parce que je les prenais pour des chrétiens ! – Réjouissez-vous plutôt de l'avoir fait ! En vérité, Notre-Seigneur vous en sait bon gré, parce que ce n'étaient pas de vrais chrétiens, mais des hommes d'une perfidie sans pareille ;  je vais vous dire comment je le sais.

                 Il y a un an, le comte Arnoul était le seigneur de cette place. Il avait trois fils, valeureux aux armes, et une fille, la plus belle de tout le pays. Les trois frères s'éprirent d'une passion coupable pour leur sœur au point que, bravant l'interdit, ils couchèrent avec elle et la déflorèrent ; après quoi, comme elle avait eu le courage de les accuser devant son père, ils la tuèrent. Et quand il voulut les bannir pour leurs crimes, loin de se soumettre, ils  portèrent la main sur lui et seraient allés jusqu'à attenter à ses jours si un de ses frères ne l'avait pas secouru ; finalement, ils se contentèrent de le jeter en prison. A partir de ce moment, ils commirent tous les forfaits possibles, détruisant les chapelles et les églises à l'intérieur de l'enceinte, assassinant clercs et prêtres, moines et abbés. Comment Dieu a-t-Il pu tolérer tant de crimes sans anéantir leurs auteurs ? Ce matin même, leur père qui est à l'agonie, d'après ce que je sais, m'a demandé de venir le voir et de lui apporter la communion ; j'ai d'autant plus volontiers répondu à son appel qu'autrefois il m'avait témoigné beaucoup d'amitié. Mais, dès qu'ils m'ont vu là, ils m'ont traité comme ne l'auraient pas fait des païens, si j'étais tombé entre leurs mains. J'ai tout enduré sans me plaindre pour l'amour de ce Seigneur qui me valait leurs insultes. Quand j'ai retrouvé le comte dans sa prison, je lui ai raconté ce que j'avais dû subir, et il m'a dit : 'Prenez patience : justice nous sera rendue, à vous comme à moi par trois serviteurs de Jésus-Christ ; le divin Maître me l'a annoncé.' Voilà qui doit vous persuader [p.233] que Notre-Seigneur ne vous en voudra pas de ce que vous avez fait ; tout au contraire, soyez-en sûr, c'est Lui qui vous a envoyés pour vaincre et tuer ces hommes. Et vous en verrez aujourd'hui même un signe plus manifeste encore."

                 Galaad appelle alors ses compagnons et leur répète ce que le prêtre venait de lui dire : ceux qu'ils avaient tués étaient des pécheurs endurcis qui tenaient leur père en prison ; il leur apprend aussi pourquoi et comment ils en étaient arrivés là. "Je vous le disais bien, monseigneur, fait Bohort à l'adresse de Galaad, que Notre-Seigneur nous avait conduits là pour les châtier de leurs crimes. Si nous n'avions pas été les instruments de Sa volonté, jamais, à nous trois nous n'aurions pu venir à bout d'autant d'hommes en si peu de temps." Ils s'occupèrent alors de faire sortir le comte Arnoul de sa prison ; mais quand on l'eut transporté dans la grand-salle, ils comprirent qu'il était à l'article de la mort. Cependant, dès qu'il vit Galaad, il le reconnut : il ne l'avait jamais rencontré, mais Notre-Seigneur lui avait révélé qui il était. "Seigneur, lui dit-il en versant des larmes d'émotion, nous vous avons si longtemps attendu ! Grâce à Dieu, vous voilà enfin ! Je vous en prie, serrez-moi contre votre poitrine pour que j'aie la joie de mourir dans vos bras !" Dès que Galaad l'eut pris contre lui, il s'affaissa, en proie aux affres de la mort. "Cher et divin Père, dit-il, je remets mon âme et mon esprit entre Tes mains." Puis tout son corps se détendit et il resta si longtemps sans bouger ni rien dire que tous le croyaient mort. Pourtant, au bout d'un long moment, il reprit : "Galaad, le Haut Maître te fait dire que tu Lui as si bien fait justice de Ses ennemis, en ce jour, que les cieux s'en réjouissent. Il faut maintenant que tu te dépêches de te rendre chez le Roi Mutilé afin qu'il trouve la guérison qu'il attend depuis si longtemps [p.234] et que, seule, ta venue pourra lui donner. Désormais, suivez chacun votre chemin, sitôt que l'aventure le requerra."

                 Ce furent ses derniers mots avant que son âme ne quitte son corps. Sa mort suscita de très grandes manifestations de deuil parmi les gens qui vivaient à Château Carcelois où il avait été très aimé. Après lui avoir fait des funérailles dignes d'un homme de son rang, on fit savoir dans le pays ce qui lui était arrivé et tous les moines des environs vinrent chercher le corps pour l'enterrer dans un ermitage.

                 Le lendemain, les trois compagnons s'en allèrent et reprirent leur chemin, toujours en compagnie de la sœur de Perceval. Ils chevauchèrent jusqu'à la Forêt Perdue où ils croisèrent le Cerf Blanc et les quatre lions que Lancelot avait rencontrés auparavant. "Voilà un vrai mystère, fait Perceval : je n'ai jamais vu chose pareille. On dirait vraiment que ces lions veillent sur le cerf ! Pour ma part, je n'aurai de cesse de savoir ce que cela veut dire. – Moi non plus, déclare Galaad. Suivons-le donc jusqu'à son gîte. Je suis persuadé que cette aventure est un signe que Dieu nous envoie." Perceval et Bohort approuvent.

                 Le cerf les amena dans une vallée où ils trouvèrent un ermitage construit au milieu d'un petit bois ; un saint homme vivait là. Le cerf et les lions pénétrèrent dans l'enclos et se dirigèrent vers la chapelle : le religieux avait revêtu les ornements liturgiques et s'apprêtait à célébrer la messe du Saint-Esprit, ce qui fit dire aux chevaliers qu'ils arrivaient juste au bon moment ; ils allèrent donc assister à l'office chanté par l'ermite. Pendant qu'il récitait la secrète,[p.235] les trois compagnons furent témoins d'un prodige qui dépassait encore ce qu'ils avaient vu jusque là. Il leur sembla que le cerf se changeait bel et bien en homme, sous leurs yeux, et allait s'asseoir sur un magnifique siège qui trônait sur l'autel ; quant aux lions, ils se transformaient l'un en homme, le second en aigle, le troisième gardait son apparence de lion et le dernier prenait celle d'un bœuf ; tous avaient des ailes qui leur auraient permis de voler, si Dieu en avait décidé ainsi. Ils prenaient la cathèdre, deux par les pieds, deux par le dossier et s'en allaient en passant à travers un des vitraux de la chapelle, sans le briser ni lui causer le moindre dégât. Quand ils eurent disparu à la vue des compagnons, une voix se fit entendre : "C'est ainsi, leur dit-elle, que le Fils de Dieu s'est incarné dans le sein de la bienheureuse Vierge Marie sans que sa virginité ait eu à en souffrir."

                 A ces mots, ils tombèrent à terre, tout étourdis car la voix avait été accompagnée d'une lumière si éblouissante et d'un tel fracas de tonnerre qu'ils crurent que la chapelle s'écroulait. Lorsqu'ils furent revenus à eux, ils virent que l'ermite avait fini de chanter la messe et qu'il était en train d'enlever ses vêtements sacerdotaux. S'approchant de lui, ils lui demandèrent de leur expliquer ce qu'ils avaient vu. "Et qu'avez-vous donc vu ? s'enquit-il. – Un cerf qui prenait peu à peu la forme d'un homme et des lions qui se métamorphosaient, eux aussi. – Ah ! seigneurs, soyez donc les bienvenus ! D'après votre récit, je reconnais en vous des gens de grand mérite, de ces vrais chevaliers qui mèneront à bonne fin la quête du Saint Graal, après avoir été beaucoup éprouvés et beaucoup à la peine. Notre-Seigneur vous a déjà révélé une partie de Ses secrets et de Ses mystères : la transformation du cerf, non pas en homme mortel mais en être de gloire,[p.236] est à l'image de celle qu'Il accomplit sur la croix : revêtu d'une enveloppe terrestre – son corps mortel -, il vainquit la mort en mourant et restaura la vie éternelle. Les deux métamorphoses sont comparables : de même que le cerf retrouve sa jeunesse en abandonnant partie de sa peau et de sa toison, de même, Notre-Seigneur ressuscita en quittant son corps terrestre, cette chair périssable qu'Il avait revêtu dans le ventre de la Sainte Vierge ; et s'il apparaît sous la forme d'un cerf au pelage d'un blanc immaculé, c'est que sa bienheureuse mère a été préservée du péché. Quant à ceux qui l'accompagnaient, ils figurent les quatre évangélistes qui eurent le privilège de coucher par écrit certains des actes qu'accomplit Jésus-Christ tant qu'il vécut parmi nous. Le Très-Haut (béni soit-Il !) s'est souvent manifesté en ce pays ou ailleurs, sous l'apparence d'un cerf escorté par quatre lions, à des clercs ou à des chevaliers pour que, frappés par cette apparition, ils en cherchent le sens, mais nul avant vous, sachez-le, n'en avait appréhendé la portée ; et dorénavant, personne ne le reverra sous cette forme."

                 Ces mots firent pleurer de joie les compagnons qui rendirent grâce à Notre-Seigneur de leur avoir donné une vue si claire de ce mystère. Ils restèrent toute la journée chez l'ermite et, le lendemain, après avoir entendu la messe, ils se préparèrent à s'en aller. Perceval prit l'ancienne épée de Galaad, déclara que, désormais, il la porterait, et laissa la sienne sur place.

                 Ils chevauchèrent toute la matinée et, un peu après midi, ils passèrent à proximité d'une place-forte, très bien située et défendue, mais où ils n'entrèrent pas car leur chemin menait ailleurs. Ils étaient déjà à une certaine distance de la porte principale lorsqu'ils furent rattrapés par un chevalier :[p.237] "Seigneurs, leur demanda-t-il, la demoiselle qui vous accompagne est-elle une pucelle ? – C'est ce qu'elle est en effet", répond Bohort. Le chevalier saisit alors le cheval de la jeune fille par la bride : "Par la croix du Christ, je ne vous laisserai pas partir tant que vous n'aurez pas satisfait à la coutume. – Seigneur chevalier, intervient Perceval, fort mécontent de le voir retenir ainsi sa sœur, vous ne savez pas ce que vous dites ! Où qu'elle aille, une pucelle est exempte de ces obligations-là, surtout si la noblesse de sa lignée lui a donné un roi et une reine pour parents." Pendant cette discussion, une dizaine de chevaliers en armes étaient sortis de la place-forte, avec une demoiselle qui tenait une écuelle d'argent à la main. "Seigneurs, déclarent-ils, il faut absolument que votre compagne se plie à la coutume. – En quoi consiste-t-elle ? s'enquiert Galaad. – Eh bien, répond un des chevaliers, quand une pucelle veut qu'on la laisse passer, elle doit remplir cette écuelle du sang de son bras droit. – Celui qui a instauré cette coutume – maudit soit-il ! – ne méritait pas son titre de chevalier ! C'est une honte et une indignité ! Aussi, ne comptez pas – et que Dieu m'assiste ! – sur la demoiselle qui est avec nous. Si elle veut m'en croire, tant que je serai en état de porter les armes, elle n'accèdera pas à votre requête. – Par Dieu, approuve Perceval, j'aimerais mieux être mort. – Et moi aussi, confirme Bohort. – Ma foi, rétorque le chevalier, vous allez donc y perdre tous la vie : même si vous étiez les plus forts au monde, vous ne seriez pas capables de nous résister."

                 Sans attendre, ils s'élancèrent les uns contre les autres. Les trois compagnons réussirent à désarçonner leurs adversaires avant de voir leurs lances se casser. Mettant la main à l'épée, ils entreprirent de tuer ceux qui restaient comme on abat des animaux.[p.238] Ils n'auraient pas eu trop de mal à en venir à bout, si une soixantaine d'autres chevaliers en armes n'étaient alors sortis de l'enceinte pour leur porter secours. Un vieillard les précédait : "Ayez pitié de vous, seigneurs, déclare-t-il aux trois. Ce serait un grand malheur que de braves et valeureux chevaliers comme vous se fassent tuer. C'est pourquoi, nous vous implorons de nous donner ce que nous vous demandons. – Inutile d'insister, réplique Galaad. Je le répète, tant que cette jeune fille me fera confiance, il n'en sera pas question. – Vous êtes donc décidés à mourir ? – Nous n'en sommes pas encore là, mais nous sommes prêts à sacrifier notre vie plutôt que de souffrir pareille infamie."

                 Un combat acharné et d'une violence inouïe s'engage alors. Les trois compagnons sont noyés sous un flot d'assaillants ; mais Galaad, armé de l'Epée à l'étrange baudrier, l'abat à droite, à gauche, tuant tous ceux qu'il atteint ; ses exploits tiennent si bien du prodige qu'ils font penser non pas à ceux d'un être humain, mais plutôt à ceux d'un être surnaturel. Il va toujours de l'avant, sans jamais reculer, et forçant ses adversaires à céder du terrain, aidé par ses compagnons qui se tiennent à ses côtés de sorte qu'on ne peut l'attaquer que de face.

                 La bataille se prolongea assez tard dans l'après-midi, sans que les trois compagnons aient dû se replier ou perdre l'avantage. Il fallut la nuit pour contraindre les combattants à se séparer – ceux de la place déclarèrent qu'il fallait suspendre les hostilités. Le vieillard qui avait parlementé la première fois avec Galaad, Perceval et Bohort revint alors vers eux : "Seigneurs, nous vous prions de nous faire la courtoisie et l'amitié d'accepter notre hospitalité pour ce soir. Vous avez notre parole d'honneur que nous vous ramènerons ici demain et que  nous ne tenterons rien contre vous entre temps. Si je vous fais cette proposition, c'est que, j'en suis persuadé,[p.239] quand vous saurez la raison de notre demande, vous serez d'accord pour que la demoiselle la satisfasse. – Allez-y, seigneurs, dit-elle, puisqu'il vous en prie." Ils acceptèrent donc et, après avoir convenu d'une trêve, entrèrent tous à l'intérieur de l'enceinte où on leur réserva le plus chaleureux accueil. On les aida à descendre de cheval et à se désarmer ; puis, on les mena se restaurer. Après le dîner, ils posèrent des questions sur la coutume : comment avait-elle été instaurée ? quel était son but ? "Nous allons vous l'expliquer", fit un de leurs hôtes.

                 En vérité, comme tous les gens du pays, nous dépendons d'une demoiselle qui est la maîtresse de cette place-forte et de beaucoup d'autres. Il y a deux ans, Notre-Seigneur a permis qu'elle tombât malade. Comme elle ne se remettait pas, nous nous sommes demandé ce qu'elle avait et nous nous sommes rendu compte qu'elle était atteinte de la lèpre. Nous avons fait venir, de la région ou de loin, tous les médecins que nous avons pu trouver, mais aucun n'a été capable de nous indiquer comment la soigner. Finalement, un homme plein de science et d'expérience nous a dit que, si nous pouvions nous procurer une pleine écuelle du sang d'une jeune fille, vierge de corps et en esprit (fille de roi et de reine, elle aurait pour frère un chevalier, vierge lui aussi, appelé Perceval), il suffirait d'en oindre le corps de la malade pour qu'elle soit aussitôt guérie. Nous avons donc décidé que les demoiselles qui passeraient par ici, si elles étaient pucelles, devraient nous donner une écuelle de leur sang et nous avons placé des gardes aux portes de l'enceinte pour les arrêter toutes. Voilà comment nous en sommes venus à établir cette coutume. Maintenant, c'est à vous de décider.

                 – Seigneurs, dit alors la demoiselle aux trois compagnons, donnez-moi votre avis : il y a là une malade [p.240] que je suis seule à pouvoir guérir ; si je ne fais rien, elle est condamnée. – Par Dieu, dit Galaad, si vous acceptez, jeune et fragile comme vous l'êtes, c'est vous qui n'en réchapperez pas. – Mais si je sacrifiais ma vie pour lui rendre la santé, c'est un acte qui ferait honneur à moi et à tous mes parents. Et je le ferais aussi pour vous, parce que, si vous reprenez le combat demain, les pertes qui s'ensuivront seront bien plus graves que ne le serait ma mort. Je vais donc en passer par ce qu'ils veulent pour mettre fin à cette querelle et c'est pourquoi, je vous prie, au nom de Dieu, de me donner votre accord." Malgré leur chagrin, ils y consentirent.

                 "Soyez contents ! alla-t-elle annoncer aux gens du château : demain, vous n'aurez pas à vous battre. Je m'engage à me plier à la coutume comme les autres demoiselles." A cette nouvelle, ils se confondirent en remerciements et laissèrent éclater une joie dont ils n'avaient guère témoigné jusque là. Ils s'empressèrent de leur mieux au service des compagnons et leur préparèrent des lits magnifiques. Ce soir-là, Galaad, Perceval et Bohort n'eurent rien à désirer et ils auraient pu être encore mieux traités, s'ils avaient accepté tout ce qu'on leur offrait.

                 Le lendemain, après la messe, la demoiselle se rendit dans la grand-salle et demanda qu'on fasse venir la malade que son sang devait guérir. On s'empressa de lui obéir et on alla chercher la dame dans la chambre où elle se tenait. A la voir, les compagnons demeurèrent saisis : elle avait le visage si déformé, si couvert de pustules, en un mot si altéré par la lèpre que c'était un vrai mystère qu'elle fût encore en vie au milieu de tant de souffrances ; ils se levèrent devant elle et la firent asseoir à côté d'eux. Tout de suite, elle demanda à la jeune fille de tenir sa promesse.[p.241] "De grand cœur" fit la sœur de Perceval qui réclama l'écuelle. Quand on la lui eut apportée, elle tendit le bras au dessus et se fit ouvrir une veine avec une petite lame très pointue et aussi tranchante qu'un rasoir. Le sang jaillit aussitôt. Après avoir fait le signe de croix, elle se recommanda à Notre-Seigneur, ajoutant à l'adresse de la malade : "Je meurs pour vous guérir, dame. Au nom de Dieu, priez pour le salut de mon âme, car ma dernière heure est venue."

                 Elle s'évanouit en achevant ces mots, car elle avait déjà perdu beaucoup de sang : l'écuelle était pleine à ras bord. Soutenue entre les bras des compagnons qui étanchèrent sa plaie, elle resta un long moment sans conscience. "Mon frère aimé", dit-elle à Perceval quand elle retrouva la parole, "la guérison de cette dame va me coûter la vie. S'il vous plaît, ne me faites pas inhumer ici ; dès que je serai morte, mettez mon corps dans une barque au port d'à côté et laissez-le voguer à l'aventure. Quand vous arriverez à Sarraz, où la quête du Saint Graal vous mènera, vous trouverez le bateau accosté au pied de la principale tour de l'enceinte. Là, faites-moi le grand honneur de m'enterrer dans la Salle du Saint-Esprit. Si je vous le demande, c'est que Galaad et vous-même y reposerez."

                 Il aura à cœur de le faire, répond un Perceval en larmes. Elle ajouta encore à l'usage des trois compagnons : "Demain, vous vous séparerez, et que chacun suive son chemin jusqu'à ce que l'aventure vous réunisse chez le Roi Mutilé : telle est la volonté du Haut Maître qu'Il m'a chargée de vous faire connaître." Ils promettent d'obéir. Puis elle demanda qu'on lui apporte la communion et ils allèrent chercher un saint ermite qui vivait non loin dans un petit bois,[p.242] et qui se hâta de venir parce qu'il avait compris que le temps pressait. Lorsque la demoiselle le vit s'approcher, elle tendit les mains vers son Sauveur qu'elle reçut avec une grande piété. Et aussitôt après, elle trépassa, ce qui rendit les trois compagnons presque inconsolables de chagrin.

                 La dame fut guérie le jour même. Dès qu'elle eut été lavée avec le sang de la sainte pucelle, elle fut purifiée et débarrassée de la lèpre, et sa peau qui était devenue toute noire et affreuse à voir, retrouva tout son éclat, ce qui réjouit les trois chevaliers ainsi que les gens du château. Quant à la morte, on fit comme elle avait demandé : après l'avoir éviscéré, on embauma son corps aussi somptueusement que si ç'avait été celui d'un empereur ; puis les compagnons firent construire une barque sur laquelle on tendit une luxueuse étoffe de soie et on y plaça un magnifique lit sur lequel on déposa le cadavre lorsque tous les préparatifs eurent été achevés. Enfin, on lança le bateau à la mer. Bohort exprima alors son regret qu'on n'ait pas mis une lettre à côté du corps, pour faire savoir qui était la jeune morte et comment elle avait quitté la vie. "Soyez tranquille, répondit Perceval, j'en ai déposé une au chevet du lit : elle relate en détail de quelle famille ma sœur était née, toutes les aventures qu'elle a aidé à mener à bien et les circonstances de sa mort, de sorte que, si on la retrouve, serait-ce dans un pays loin d'ici, on saura qui elle est." Galaad lui dit qu'il avait très bien fait, "car si on découvre le corps, savoir tout cela fera qu'il sera traité avec plus d'honneur."

                 Aussi longtemps que la barque fut en vue, les gens du lieu restèrent sur le rivage et la plupart pleuraient d'émotion car, disaient-ils, cette jeune fille qui avait donné sa vie pour guérir une étrangère avait montré beaucoup de grandeur d'âme ;[p.243] selon eux, aucune autre pucelle n'en avait fait autant avant elle et ils ne rentrèrent dans l'enceinte que lorsque la barque eut disparu à l'horizon. Les compagnons, eux, déclarèrent qu'ils n'y retourneraient jamais, pour l'amour de celle qu'ils y avaient perdue ; ils restèrent donc sur place et demandèrent qu'on leur apporte leurs armes, ce qui fut fait sans délai.

                 Une fois en selle et prêts à se mettre en route, ils virent le ciel s'obscurcir et les nuages se changer en pluie. Ils se dirigèrent donc vers une chapelle en bordure du chemin et s'y abritèrent, laissant leurs chevaux sous un appentis. Le temps se gâtait de plus en plus : il se mit à faire des éclairs et à tonner, et la foudre s'abattit sur la citadelle : on aurait dit une averse de feu. La tempête fit rage toute la journée avec une telle violence que la moitié au moins de l'enceinte s'écroula, à la stupéfaction des trois compagnons : ils ne comprenaient pas comment, en si peu de temps, elle avait pu causer autant de dégâts, d'après ce qu'ils en apercevaient du dehors ; il leur semblait qu'un an n'aurait pas dû y suffire.

                 Lorsque, vers le soir, le temps se leva, ils virent arriver vers eux un chevalier armé et grièvement blessé : il fuyait en appelant à l'aide : "Ah, mon Dieu ! Secourez-moi ! J'en ai bien besoin." Un autre chevalier, ainsi qu'un nain, le poursuivaient en criant : "Vous êtes un homme mort ! Vous ne nous échapperez pas !" Et lui tendait les mains vers le ciel en répétant : "Mon Seigneur et mon Dieu, secourez-moi ! Ne m'abandonnez pas ! Que ma vie ne s'achève pas d'aussi triste manière !"

                 En entendant le blessé supplier ainsi Notre-Seigneur, les trois compagnons furent touchés de pitié, et Galaad déclara qu'il allait se porter à son secours. "Laissez-moi plutôt m'en charger, fait Bohort, ne vous mettez pas en peine pour un seul chevalier." C'est d'accord, puisqu'il le veut, concède Galaad.[p.244] Bohort va donc se mettre en selle et salue les deux autres : "Si je ne reviens pas, chers seigneurs, n'interrompez pas pour autant votre quête : mettez-vous en route demain matin, chacun de votre côté, et continuez jusqu'à ce que Notre-Seigneur nous réunisse tous les trois chez le Roi Mutilé." Qu'il aille donc à la garde de Dieu, répondent-ils ; Quant à eux, ils se sépareront le lendemain. Sur ce, Bohort les quitte pour aller prêter main-forte au chevalier qui implorait Notre-Seigneur, et se lance à la poursuite de son agresseur.

                 Mais le conte n'en dit pas plus sur lui pour le moment ; il revient aux deux compagnons restés dans la chapelle.

XIII
Séparation de Perceval et Galaad

                 Il rapporte que Galaad et Perceval y passèrent la nuit en prière, à implorer Notre-Seigneur de guider Bohort en tous lieux et de veiller sur lui. Quand le jour se fut levé, – un beau temps, clair et calme avait succédé à la tempête -, ils se mirent en selle et se dirigèrent vers la forteresse pour voir ce qu'il était advenu de ses occupants. Arrivés à la porte, ils virent que les murailles s'étaient effondrées et que tout avait brûlé. A l'intérieur de l'enceinte, ils n'en  crurent pas leurs yeux : ils eurent beau fouiller partout, ils ne trouvèrent que des  cadavres, d'hommes et de femmes. Quelle catastrophe et quel malheur que tous ces morts ! se disaient-ils. Enfin, parvenus au donjon, ils découvrent, au milieu des murs et des cloisons écroulés, les corps des chevaliers épars qui jonchaient le sol à l'endroit où Notre-Seigneur les avait foudroyés en punition de leur mauvaise vie. A cette vue, ils s'écrièrent que la justice de Dieu était passée, car "si tout cela était arrivé, ce ne pouvait être que pour apaiser le courroux du créateur." Une voix se fit alors entendre : "Tel est le châtiment de ceux qui ont fait couler le sang [p.245] de vertueuses pucelles pour la guérison corporelle d'une pécheresse endurcie." Cette parole leur donna à penser que la justice de Notre-Seigneur était chose redoutable et qu'il fallait avoir perdu le sens pour tenter de rester en vie en allant contre Sa volonté.

                 Après avoir parcouru l'enceinte en tous sens pour se rendre compte du nombre des morts, ils découvrirent derrière le chevet d'une chapelle, un cimetière tout verdoyant où poussaient quantité de jeunes arbres à l'épais feuillage et où on voyait une soixantaine de tombes en bon état. L'endroit était si beau et plaisant à l'œil que la tempête semblait l'avoir épargné – ce qui était exact ; c'est là que reposaient les corps des pucelles qui étaient mortes à cause de la dame. Galaad et Perceval y entrèrent sans descendre de cheval et s'approchèrent des tombes : sur chacune d'elles, un nom était inscrit. Après les avoir tous lus, ils comptèrent qu'étaient enterrées, parmi les autres, une douzaine de jeunes filles issues de grandes familles, nées de rois et de reines. Ce qui leur fit dire qu'on avait instauré là une coutume par trop indigne et cruelle, et que les gens du pays l'avaient tolérée trop longtemps, car ces morts avaient causé l'affaiblissement, voire l'anéantissement, de nombreux et puissants lignages.

                 Quand les deux compagnons furent restés assez longtemps pour avoir tout vu, ils repartirent et gagnèrent la lisière d'une forêt que, dans le pays, on appelait la forêt d'Aube. "Seigneur, dit alors Perceval à Galaad, c'est aujourd'hui que nous devons nous quitter et suivre chacun notre chemin. Que Dieu vous ait en Sa sainte garde et qu'Il nous accorde de nous retrouver bientôt ! Certes, je n'ai jamais rencontré quelqu'un dont la compagnie me soit douce et chère comme la vôtre : aussi, notre séparation me coûte-t-elle beaucoup plus que vous ne l'imaginez ; mais puisque telle est la volonté de Notre-Seigneur, il nous faut l'accepter." Tous deux ôtent leur heaume et s'embrassent,[p.246] en témoignage de la grande amitié qu'ils se portaient l'un à l'autre et qui se vit bien au moment de leur mort, puisqu'ils ne se survécurent guère l'un à l'autre. Après quoi, chacun partit de son côté.

                 Le conte cesse ici de parler d'eux et revient à Lancelot, parce qu'il y a longtemps qu'il n'a rien dit de lui.

XIV
Navigation de Lancelot et Galaad ; Lancelot à Corbenyc ;
retour de Lancelot à la cour

                

                 Arrivé à la rivière Marqueuse, Lancelot fut saisi d'inquiétude parce que des obstacles lui barraient le chemin dans toutes les directions : la forêt, immense, où il craignait de se perdre ; les deux falaises à pic et le cours d'eau, noir et profond. Ainsi cerné, il décida de rester sur place et d'attendre que Notre-Seigneur le prenne en pitié. Après avoir patienté jusqu'au soir, lorsque la lumière du jour fit peu à peu place à l'obscurité de la nuit, il enleva ses armes, s'allongea à côté d'elles et récita ses prières ; il se recommanda à Dieu en Le suppliant de ne pas l'oublier, mais de lui envoyer l'aide dont Il savait que son corps et son âme avaient besoin. Puis il s'endormit, le cœur guère tourné vers les choses d'ici-bas, mais plein de la pensée de Notre-Seigneur. Dans son sommeil, il entendit une voix : "Lancelot, lui disait-elle, lève-toi, prends tes armes et, dès que tu verras un bateau, monte à bord." Tiré brusquement de son sommeil, il ouvre les yeux et se voit baigné dans une clarté si vive qu'il se croit en plein jour ; mais elle ne tarde pas à s'effacer sans qu'il puisse s'expliquer comment. Après avoir fait le signe de croix, il se recommande à Notre-Seigneur et s'équipe ; une fois armé et l'épée ceinte, il tourne ses regards vers la rive : une barque sans voiles [p.247] ni avirons est accostée, non loin. Il s'y dirige et embarque. Aussitôt, il lui semble que toutes sortes de bonnes odeurs viennent flatter ses narines et il se sent comme rassasié des mets les plus succulents qu'il ait jamais goûtés ici-bas. Plus content qu'il ne l'a jamais été, car il a l'impression que tous les désirs de sa vie sont comblés et que plus rien ne lui manque, il s'agenouille pour en rendre grâce à Notre-Seigneur : "Divin père Jésus-Christ, je ne sais d'où tout ceci peut venir sinon de Toi. Mon cœur est si pénétré de joie et de douceur que je me demande si je ne suis pas au paradis terrestre." Et après s'être allongé contre le bastingage, il s'endort, tout à sa joie : il se sentait si bien qu'il avait l'impression d'être transformé, comme s'il n'était plus le même.

                 Il ne fit qu'un somme de toute la nuit et, le lendemain à son réveil, en regardant autour de lui, il vit au milieu de la nef, un lit somptueux sur lequel reposait le corps sans vie d'une jeune fille dont on ne voyait que le visage. Il se leva aussitôt et fit un signe de croix en remerciant Notre-Seigneur de lui avoir donné cette compagnie. Comme il aurait aimé savoir qui elle était et à quel lignage elle appartenait, il s'approcha et l'examina avec attention, tant et si bien qu'il remarqua une lettre sous sa tête. Il la prend, la déplie et lit : "Cette demoiselle est la sœur de Perceval le Gallois ; toute sa vie, elle est demeurée vierge de corps et en esprit. C'est elle qui a fourni et mis en place le baudrier de l'Epée que porte à présent Galaad, le fils de Lancelot du Lac." La lettre relatait ensuite toute l'histoire de sa vie, ainsi que les circonstances de sa mort, et la manière dont les trois compagnons, Galaad, Perceval et Bohort avaient enseveli son corps dans un suaire avant de le placer sur un bateau, selon l'ordre d'une voix venue du ciel. Ce qu'il apprend là redouble son contentement, car il se réjouit à l'idée que Galaad et Bohort soient ensemble. Il repose la lettre et retourne vers le bastingage, en priant [p.248] Notre-Seigneur de lui permettre de retrouver son fils avant la fin de la quête, pour qu'il ait la joie de le voir et de parler avec lui.

                 Tandis qu'il faisait cette prière, il s'aperçut que le bateau longeait une falaise, qui était là depuis le début des temps, et qu'il allait accoster ; non loin, on voyait une humble chapelle et, assis à sa porte, un vieillard aux cheveux blancs. Dès que Lancelot fut à portée de voix, il le salua et l'homme lui répondit d'une voix plus sonore qu'il ne l'en aurait cru capable ; puis il se leva, s'approcha de l'embarcation et, s'asseyant sur un talus, demanda à Lancelot quelle aventure l'avait amené dans ces parages. Le chevalier raconta son histoire et comment le hasard l'avait conduit dans cet endroit où il croyait bien n'être jamais venu auparavant ; après quoi, le vieillard s'enquit de son nom. Lorsqu'il sut qu'il s'agissait de Lancelot, le voir dans ce bateau lui parut tenir du mystère. Il lui demanda alors qui était avec lui. "Venez voir vous-même, seigneur, si vous le voulez." Le vieil homme s'empresse de monter à bord et découvre la demoiselle et la lettre qu'il lit sans rien en omettre. "Ah ! Lancelot, s'écrie-t-il après avoir parcouru le passage sur l'Epée à l'étrange baudrier, je ne m'imaginais pas vivre assez vieux pour apprendre le nom de cette épée ! Tu peux dire que les choses ont mal tourné pour toi, puisque tu n'as pas participé à l'avènement de cette grande aventure où se trouvaient ces trois chevaliers exemplaires auxquels, pourtant, on te jugeait parfois supérieur. Or, c'est maintenant un fait avéré et indiscutable qu'ils ont plus de mérite que toi et qu'ils sont, plus que tu ne l'as jamais été, de vrais chevaliers devant le Tout-Puissant. Cependant, malgré toutes tes fautes passées, je suis persuadé que si, désormais, tu étais décidé à t'abstenir de tout péché mortel et à chérir ton créateur, tu pourrais encore obtenir la miséricorde et le pardon de Celui qui est la compassion même et qui t'a déjà rappelé sur le chemin de vérité. Mais raconte-moi à présent comment tu es monté à bord de ce bateau." Le récit de Lancelot émeut le saint homme aux larmes. "Sache bien, reprend-il, que Notre-Seigneur a montré une grande bienveillance envers toi,[p.249] en te donnant la compagnie d'une aussi vertueuse et sainte pucelle. Fais en sorte dorénavant de rester pur de corps et en esprit, pour que ta chasteté s'accorde avec sa virginité. A ce prix, vous pourrez rester ensemble." Lancelot lui promet du fond du cœur de ne plus offenser sciemment son créateur. "Tu peux donc partir maintenant : tu n'as plus rien à faire ici. Et, s'il plaît à Dieu, tu ne tarderas pas à arriver dans la demeure où tu aspires tant à te trouver. – Et vous, seigneur, resterez-vous là ? – Oui, car il doit en être ainsi."

                 Comme il achevait ses mots, le vent se mit à souffler et le bateau s'écarta des falaises. Voyant la distance grandir entre eux, l'homme de Dieu cria encore au chevalier : "Ah ! Lancelot, serviteur de Jésus-Christ, au nom de Dieu, ne m'oublie pas et demande à Galaad, le vrai chevalier, auprès de qui tu seras bientôt, de prier Notre-Seigneur pour moi : qu'Il me prenne en pitié et me fasse miséricorde !" Lancelot fut tout content de l'entendre dire que Galaad serait, sous peu, son compagnon ; il alla se prosterner au bord de l'embarcation, implorant Notre-Seigneur de le conduire en un lieu où il pourrait accomplir quelque action qui Lui soit agréable.

                 Il passa ainsi plus d'un mois sur le bateau, sans avoir l'occasion d'en sortir. Et si on se demande comment il put subsister tout ce temps, puisqu'il n'y avait pas trouvé de provisions, le conte répond que le Très-Haut, qui nourrit de Sa manne le peuple d'Israël au désert et qui fit jaillir l'eau du rocher pour le désaltérer, le soutint si bien que, chaque matin, dès qu'il avait achevé sa prière où il demandait au Tout-Puissant de ne pas l'oublier mais de lui envoyer ce pain quotidien qu'un père doit donner à son fils, il se sentait aussitôt si rassasié et comblé [p.250] par la grâce du Saint-Esprit qu'il avait l'impression d'avoir été nourri des mets les plus délicats qu'on peut trouver ici-bas.

                 Après avoir navigué tout ce temps, une nuit, il accosta à la lisière d'une forêt. Le bruit d'un cheval et de son cavalier qui s'approchaient parvint à ses oreilles. C'était un chevalier qui, arrivé à l'orée du bois, mit pied à terre dès qu'il vit le bateau ; il enleva selle et mors à sa monture qu'il laissa aller en liberté. Puis il s'avança jusqu'à la barque, fit le signe de croix et monta à bord, armé de pied en cap.

                 Lancelot, en le voyant venir, ne courut pas prendre ses armes, convaincu que, selon la promesse du vieillard, c'était Galaad et qu'il lui tiendrait compagnie quelque temps. "Seigneur chevalier, fit-il en se levant, je vous souhaite la bienvenue." S'entendre saluer ne laissa pas de surprendre le nouvel arrivant qui se croyait seul. "Bonne aventure à vous, seigneur ! Mais, ajoute-t-il avec étonnement, dites-moi qui vous êtes, si rien ne vous l'interdit : j'aurais plaisir à l'apprendre." Lancelot s'étant nommé, le chevalier reprend aussitôt : "Oui, vraiment, seigneur, quelle heureuse rencontre ! Dieu m'en soit témoin, je n'avais pas de plus cher désir que de vous retrouver et de vous avoir pour compagnon – comme il est naturel, puisque c'est à vous que je dois la vie. – Ah ! Galaad, c'est donc vous ? – Oui, seigneur, c'est bien moi", dit-il en enlevant son heaume qu'il pose par terre. A ces mots, Lancelot se précipite vers lui, bras ouverts, et tous deux s'embrassent au milieu de transports de joie tels que j'aurais du mal à les décrire.

                 Puis ils s'interrogent l'un l'autre sur ce qu'ils ont fait et se racontent les aventures par où ils sont passés depuis leur départ de la cour. Ils avaient tant de choses à se dire que cela leur prit toute la nuit,[p.251] jusqu'au lendemain, quand le soleil se leva. La lumière du jour – il faisait très beau temps – leur permit de se voir et de se reconnaître, ce qui mit leur joie à son comble. Dès que Galaad vit le corps couché sur le lit, il reconnut aussi, au premier coup d'œil, la jeune fille qu'il avait déjà rencontrée et il demanda à son père s'il savait qui elle était. "Oui, dit-il, grâce à la lettre glissée sous sa tête, et qui l'explique très clairement. Mais, pour Dieu, dites-moi si vous avez mené à son terme l'aventure de l'Epée à l'étrange baudrier. – En effet, mon père ; et si vous ne l'avez jamais vue, la voici." La regarder suffit à Lancelot pour être convaincu que c'est elle et pas une autre. Il la prend par la poignée, baise le pommeau, le fourreau et la lame et demande à son fils de lui expliquer où et comment il l'a trouvée. Galaad relate comment il a découvert la nef, qu'il décrit, et parle de la lettre trouvée à son bord qui lui a appris toute l'histoire : comment la femme de Salomon a fait construire le navire et, en remontant jusqu'à Eve, comment notre première mère avait planté un arbre qui avait donné naissance à d'autres d'où provenaient les trois barreaux, avec leurs trois couleurs naturelles et teintées dans la masse – blanc, vert et rouge. Quand il a terminé son récit, Lancelot déclare que jamais chevalier n'a vécu si haute aventure.

                 Lancelot et Galaad passèrent au moins la moitié d'une année ensemble sur le bateau. Tous deux ne pensaient qu'à servir leur créateur. Il leur arriva souvent de faire escale dans des îles lointaines où ne vivaient que des bêtes sauvages et où ils menèrent à bien de mystérieuses aventures grâce à leur prouesse et à l'aide du Saint-Esprit qui ne leur faisait jamais défaut. Mais le conte du Saint Graal ne les retrace pas, car il serait trop long de rapporter tout ce qui leur arriva.

                 Après Pâques, quand le printemps arrive et que tout reverdit, tandis que les bois retentissent du chant des oiseaux qui célèbrent le retour de la belle saison [p.252] et que tout respire la joie plus que jamais, ils accostèrent à la lisière d'une forêt, au pied d'un calvaire. Juste à ce moment, un chevalier en armes blanches qui montait un cheval richement harnaché et en menait, par la main droite, un autre tout blanc, sortit du bois. A la vue du bateau, il s'approcha à vive allure et salua les deux chevaliers au nom du haut Maître. "Seigneur, fit-il en s'adressant à Galaad, vous êtes suffisamment resté avec votre père. Descendez à terre, prenez ce beau cheval blanc et allez droit devant vous à la recherche des aventures du royaume de Logres qu'il vous appartient de mener à bonne fin."

                 A ces mots, Galaad va étreindre Lancelot qu'il embrasse très tendrement : "Mon cher père, je ne sais si je vous reverrai jamais, lui dit-il d'une voix entrecoupée de larmes. Que Jésus-Christ vous ait en Sa sainte garde afin qu'Il trouve toujours en vous un serviteur fidèle !" Tous deux pleuraient. Quand Galaad eut débarqué et se fut mis en selle, une voix se fit entendre : "Que chacun de vous ait à cœur de bien faire, car vous ne vous reverrez pas avant le Jugement Dernier, en ce jour de colère où Notre-Seigneur rendra à chacun selon ses mérites." A cette annonce, les larmes de Lancelot redoublent : "Puisqu'il me faut te quitter pour toujours, mon fils, prie le haut Maître pour moi : qu'Il ne me laisse pas abandonner Son service et qu'Il veille à ce que je sois Son fidèle serviteur sur la terre comme au ciel. – Pour cela, aucune prière ne vaudra la vôtre, seigneur. Qu'il vous souvienne donc de vous !"

                 Sans plus tarder, ils se séparent. Galaad s'enfonce dans la forêt, cependant qu'un vent violent, que rien ne laissait présager, emporte le navire ; très vite, Lancelot se retrouva loin de la côte.

                 Demeuré dans la seule compagnie de la jeune fille morte, il vogua un mois durant sur la mer, dormant peu, mais veillant et priant [p.253] Notre-Seigneur avec des larmes d'émotion de le conduire en un lieu où il puisse contempler quelque chose des mystères du Graal.

                 Un soir, vers minuit, il arriva en vue d'une impressionnante place-forte, aussi bien située que défendue. Une des portes de l'enceinte qui donnait sur l'eau restait ouverte de nuit comme de jour et on ne se préoccupait pas de la faire autrement garder, parce que deux lions s'y tenaient, l'un en face de l'autre, et en interdisaient l'accès, et qu'il fallait passer entre eux pour pénétrer à l'intérieur. Quand le bateau accosta, il faisait un beau clair de lune qui permettait de voir comme en plein jour. Une voix se fit alors entendre : "Descends de ce navire, Lancelot, disait-elle, et entre dans cette cité où te sera révélée une grande partie de ce que tu as tant désiré voir." A ces mots, il courut prendre ses armes, ayant soin de ne rien laisser de ce qu'il avait apporté avec lui. Une fois à terre, il se dirigea vers la porte et, à la vue des deux lions, il pensa qu'il devrait s'ouvrir un passage par la force. Il mit donc la main à l'épée et s'apprêta à se défendre. Mais à peine a-t-il dégainé que, levant les yeux, il voit descendre une main de feu qui le frappe si violemment au bras que son arme lui échappe. Aussitôt, la voix se fait à nouveau entendre : "Ah ! Homme de peu de foi, pourquoi as-tu plus confiance en tes armes qu'en ton créateur ? Faut-il que tu sois misérable pour douter encore que Celui que tu sers soit plus puissant que toi."

                 Cette main qui l'a frappé, ces paroles de la voix lui font si bien tourner la tête qu'il perd l'équilibre et tombe par terre, ne sachant plus où il en est, et qu'il lui faut un bon moment avant de pouvoir se relever. "Ah ! Jésus-Christ, mon divin père, s'écrie-t-il, je Vous adore et je Vous rends grâce de bien vouloir me reprendre de mes fautes. Puisque vous m'envoyez un signe pour me montrer combien ma foi en Vous est faible, c'est que Vous me considérez comme Votre serviteur."

                 [p.254] Il ramasse donc son épée et la remet au fourreau, résolu à ne plus l'en tirer : "A la grâce de Dieu ! dit-il. Si j'en réchappe, ce sera un grand honneur pour moi, et si Sa volonté est que je meure, mon âme sera sauvée." Il fait le signe de croix, se recommande à Dieu et marche sur les lions qui, à son approche, loin de l'attaquer, se couchent à terre : il passe ainsi entre eux sans encombre. Il s'engage dans la grand-rue qu'il remonte jusqu'au château et gravit l'escalier menant à la grand-salle, toujours en armes. Etant donné l'heure – minuit, au moins -, tout le monde était au lit. Mais il a beau regarder partout, il ne voit personne, ce qui ne laisse pas de l'étonner car, d'habitude, un aussi beau château, d'aussi belles salles ne sont pas inoccupées. Il traverse donc les pièces les unes après les autres, avec l'intention de continuer tant qu'il n'aura pas trouvé des gens pour lui dire où il est, puisqu'il ignore jusqu'au nom du pays où il a abordé.

                 Il finit par arriver devant la porte d'une chambre qui était soigneusement fermée et que, malgré tous ses efforts, il ne put ouvrir. Comme il prêtait l'oreille, une voix lui parvint, si mélodieuse qu'elle lui parut être celle d'un ange plutôt que d'un être humain : "Louange à Toi, Père des cieux, chantait-elle, tout honneur et toute gloire à Toi !" Ces paroles touchèrent Lancelot au cœur, au point de le faire pleurer ; persuadé que le Saint Graal était là, derrière cette porte, il se mit à genoux : "Père Jésus-Christ, si je t'ai jamais été agréable, cher Seigneur, aie pitié de moi et ne me repousse pas ; laisse moi ne serait-ce qu'entrevoir l'objet de ma quête !"

                 [p.255] A peine avait-il achevé ces mots, qu'il vit la porte de la chambre s'ouvrir : une lumière aussi éblouissante que celle du soleil en rayonnait qui illumina la salle comme si tous les cierges du monde s'y étaient trouvés. La joie qu'il ressentit à cette vue et son désir ardent de savoir d'où provenait cette clarté lui firent oublier tout le reste. Mais au moment où il allait franchir le seuil, une voix l'arrêta : "Recule, Lancelot ! Garde-toi d'entrer : tu n'en as pas le droit. Si tu enfreins cette interdiction, tu t'en repentiras." Malgré tout le regret qu'il en a – il aurait tellement aimé s'avancer davantage -, il fait quelques pas en arrière, retenu par la défense qui lui en avait été faite ; puis il regarde à l'intérieur de la chambre. La sainte coupe, couverte d'une étoffe de soie rouge, était posée sur une table d'argent tout entourée d'anges, les uns tenant des encensoirs ou des cierges allumés, d'autres des croix ou des ornements d'autel – pas un qui n'eût son office. Devant elle, se tenait un vieillard en vêtements sacerdotaux et qui, à l'évidence, célébrait la messe. Mais, au moment de l'élévation, Lancelot vit, de ses yeux, apparaître trois hommes au dessus des mains du prêtre ; deux d'entre eux lui remettaient le plus jeune qu'il élevait comme pour le montrer au peuple.

                 Ce qu'il contemple là lui paraît des plus mystérieux : l'officiant, accablé sous le poids de Celui qu'il porte dans ses mains, paraît sur le point de tomber. Dans son vif désir de lui venir en aide – puisque ceux qui l'entourent n'ont pas l'air de s'en soucier -, il ne tient plus compte de l'interdiction d'entrer qui lui avait été intimée et il s'avance rapidement vers la porte : "Père Jésus-Christ, prie-t-il,[p.256] que je ne sois ni damné, ni puni si je vais prêter assistance à ce vieillard qui en a grand besoin." Et, franchissant le seuil, il se dirige vers la table d'argent. Mais comme il s'en approche, il a l'impression qu'un vent chargé de feu vient le frapper au visage et le lui brûle entièrement. Incapable de bouger bras ou jambes comme s'il était frappé de paralysie, sourd et aveugle, il sent des mains se poser sur lui, et qu'on le traîne hors de la chambre par les pieds et les épaules avant de le laisser là.

                 Le lendemain, quand le jour parut, beau et clair, et qu'on se fut levé dans le château, on trouva Lancelot gisant devant la porte de la chambre. La stupéfaction fut grande ; on lui dit de se lever, mais il resta immobile, paraissant ne rien entendre. On le crut mort mais on se dépêcha quand même de le désarmer pour vérifier s'il l'était réellement. Après l'avoir examiné de la tête aux pieds, on se rendit compte qu'il était, au contraire, tout ce qu'il y a de plus vivant, bien qu'il fût incapable d'articuler un mot et qu'il demeurât inerte comme une motte de terre. Ils se mirent à plusieurs pour le transporter dans une chambre à l'écart pour que le bruit ne l'incommode pas, où on le coucha dans un beau lit. On s'occupa très bien de lui : on se garda de le laisser seul et on l'interrogea à maintes reprises pour savoir s'il aurait retrouvé la parole, mais il ne répondait rien, comme s'il était muet de naissance ; on lui tâta le pouls, on observa le battement de ses veines : les uns disaient ne pas comprendre que ce chevalier, pourtant plein de vie, ne puisse pas parler ; d'autres avançaient que son état ne pouvait être dû qu'à une intervention divine : punition, ou signe, mais de quoi ?

                 Pendant toute la journée, puis deux, puis trois, puis quatre, on se relaya à son chevet. Les uns affirmaient qu'il était mort,[p.257] les autres qu'il était toujours vivant. "Par Dieu, assure un vieil homme qui était dans l'assistance et connaissait la médecine, je vous garantis qu'il n'est pas mort, il est même aussi plein de vie que le plus robuste d'entre nous. C'est pourquoi, je suis d'avis de lui prodiguer les meilleurs soins jusqu'à ce que Notre-Seigneur lui ait rendu la santé dont il jouissait naguère. Alors nous saurons qui il est, d'où il est originaire et ce qui lui est arrivé. D'ailleurs, ou je ne m'y connais pas, ou il a été un chevalier exceptionnel, et il le redeviendra si telle est la volonté de Dieu. D'après moi, il n'est pas en danger de mort, mais il peut rester encore longtemps dans cet état de langueur." Voilà ce que l'expérience de ce savant homme l'amena à penser. Et tout ce qu'il avait dit se révéla exact. Pendant vingt-quatre jours et vingt-quatre nuits, Lancelot resta sans boire ni manger, sans prononcer un seul mot ni faire le moindre mouvement, ni donner aucun signe de vie ; et pourtant, quand on le touchait, on se rendait compte qu'il était vivant. Tout le monde le plaignait beaucoup : "Hélas ! disait-on, quel malheur pour un si beau chevalier, qui semblait le courage et la valeur même, que Dieu l'ait privé de tous ses moyens !" On ne cessait de se lamenter et de pleurer sur son sort ; mais ils avaient beau le regarder, aucun d'entre eux n'était capable de le reconnaître ; on aurait pourtant pu s'attendre à ce que nombre de chevaliers qui se trouvaient là et qui l'avaient souvent rencontré en soient capables.

                 Il demeura dans le même état pendant vingt-quatre jours, si bien que tous s'attendaient à le voir mourir. Mais, au bout de ce temps, vers midi, il ouvrit les yeux et, voyant des gens autour de lui, ce fut du chagrin qu'il montra : "Ah ! mon Dieu, s'exclame-t-il, pourquoi m'avoir réveillé si vite ? Comment retrouver pareille félicité ? Ah ! Jésus-Christ, mon divin Père,[p.258] qui pourrait avoir le privilège, grâce à ses mérites et à Votre faveur, de se voir révéler face à face Vos profonds mystères, puisque mes yeux de pécheur et ma vue obscurcie par les impuretés de ce monde en ont été privés ?" En l'entendant parler de nouveau, et tenir pareil discours, ceux qui se trouvaient là lui demandèrent ce qu'il avait vu. "J'ai contemplé de si grands mystères et entrevu de telles félicités que je serais incapable de les décrire et que mon cœur échouerait même à en concevoir au moins la grandeur, car ce n'étaient pas choses de ce monde, mais du monde spirituel. Et si, pour mon malheur, je n'avais pas commis autant de péchés, j'aurais vu davantage, au lieu de perdre l'usage de mes yeux et de mes membres, pour m'être montré un serviteur infidèle.

                 Seigneurs, ajoute-t-il, je ne comprends pas comment j'ai pu me trouver ici, car je n'ai aucun souvenir de la façon dont je suis arrivé." On put seulement lui raconter ce qu'on avait vu, c'est-à-dire les vingt-quatre jours qu'il avait passés là entre la vie et la mort. Il réfléchit à ce que pouvaient signifier la nature et la durée de l'état dont il venait de se réveiller et il s'avisa qu'il avait été au service du Malin pendant vingt-quatre ans et que c'était la raison pour laquelle Notre-Seigneur lui avait infligé une pénitence d'autant de  jours pendant lesquels il avait été privé de l'usage de ses sens et de ses membres. En regardant autour de lui, il découvrit la haire qu'il avait portée pendant plus de la moitié d'une année et qu'on lui avait ôtée, ce qu'il regretta, car il eut l'impression d'avoir enfreint son vœu. Puis, comme on lui demandait comment il se sentait : "On ne peut mieux, grâce à Dieu ! Mais dites-moi où je me trouve. – A Corbenyc", lui apprend-on.

                 Une demoiselle vint alors lui apporter une tunique de lin neuve et toute fraîche, mais il refusa de l'enfiler avant d'avoir repris sa haire. Ce que voyant,[p.259] on lui dit qu'il pouvait la laisser, parce que sa quête était terminée : "C'est en vain que vous poursuivriez vos efforts pour rechercher le Saint Graal : sachez-le, vous n'en verrez rien de plus. Que Dieu nous amène maintenant ceux qui doivent aller plus loin que vous !" Cependant, il ne voulut rien entendre : il revêtit sa haire et passa par-dessus la tunique de lin et un vêtement d'écarlate qu'on lui avait aussi apporté. Lorsqu'il fut tout habillé, une foule de gens vinrent le voir et restèrent bouche bée : comment Dieu avait-Il pu le changer à ce point ? Il ne leur fallut pas longtemps pour le reconnaître : "Ah, monseigneur Lancelot, c'est bien vous ?" C'est bien lui, assure-t-il. Dans la liesse qui s'ensuit, la nouvelle circule de bouche en bouche et parvient rapidement au roi Pellès : "Seigneur, le prévient un chevalier, j'ai quelque chose d'extraordinaire à vous annoncer. –Et quoi donc ? – Sur ma foi, ce chevalier qui était couché comme mort depuis si longtemps, est maintenant sur pied et il se porte fort bien… et c'est monseigneur Lancelot du Lac." Ravi, le souverain se rend auprès de lui. Lancelot se lève à son approche et le salue. Après lui avoir fait un chaleureux accueil, Pellès lui apprend la mort de sa fille, la belle Amite, qui avait porté Galaad et l'avait mis au monde ; la fin de cette si noble demoiselle, descendante d'un si haut lignage, fit beaucoup de peine au chevalier.

                 Lancelot resta quatre jours à Corbenyc, à la plus grande joie de Pellès qui désirait depuis longtemps l'avoir auprès de lui. Le cinquième jour, ils s'apprêtaient à déjeuner, et le Saint Graal avait déjà couvert la table de mets si abondamment servis qu'on n'aurait pu rêver plus grande profusion. Mais, alors que les convives commençaient de manger, se produisit une aventure qu'ils s'entendirent à considérer comme un mystère : ils virent, de leurs propres yeux, les portes de la salle se fermer sans que personne y ait touché, ce qui les laissa stupéfaits. Un chevalier armé de pied en cap [p.260] et qui montait un puissant cheval se présenta alors devant l'entrée principale en criant : "Ouvrez ! Ouvrez !" Et comme on refusa de le faire, il continua à importuner tout le monde de ses cris, tant et si bien que le roi en personne se leva de table, s'approcha d'une des fenêtres du côté où était le chevalier et, quand il le vit qui attendait toujours à la porte, il lui déclara : "Vous n'entrerez pas, seigneur. Quand on est juché sur un aussi grand cheval que le vôtre, on n'est pas admis en présence du Saint Graal, dont c'est ici la demeure. Retournez d'où vous venez, car vous ne faites pas partie des vrais compagnons de la quête : vous êtes de ceux qui ont abandonné le service de Jésus-Christ pour celui du Malin."

                 Ce discours plonge le chevalier dans le plus grand trouble et il en est si dépité qu'il ne voit pas ce qu'il pourrait faire sauf s'en aller. "Seigneur", ajoute Pellès avant qu'il ait eu le temps de rebrousser chemin, "puisque vous êtes venu jusqu'ici, dites-moi votre nom, s'il vous plaît. – Je suis du royaume de Logres, répond-il, je m'appelle Hector des Marais et je suis le frère de monseigneur Lancelot du Lac. – Par Dieu, maintenant je vous reconnais et vous me voyez fâché de ce qui vous arrive alors que, jusque là, je ne l'étais guère ; désormais, je le regrette, par amitié pour votre frère qui, lui, est des nôtres."

                 En apprenant que son frère est là, ce Lancelot qu'il aimait et craignait par-dessus tout, parce qu'il se savait tant aimé de lui, Hector s'écrie que sa honte n'en est que plus grande : "Quelle humiliation pour moi ! Je n'oserai plus jamais me montrer devant lui, puisque j'ai échoué là où les chevaliers dignes de ce nom réussissent. Certes, il avait dit la vérité, l'ermite de la colline, quand il nous a expliqué, à Gauvain et à moi, le sens de nos songes."

                 Sur ce, il quitte la cour et se lance à travers l'enceinte au grand galop de son cheval, sous les huées des habitants qui, le voyant s'enfuir, le couvrent de malédictions [p.261] et le traitent de lâche qui ne mérite pas le titre de chevalier : "J'aimerais mieux être mort", se dit-il ; et dès qu'il est sorti de Corbenyc, il s'enfonce au plus épais de la forêt.

                 Cependant, le roi Pellès était retourné dire à Lancelot, qui en resta comme paralysé de chagrin, ce qui était arrivé à son frère ; en le voyant pleurer à chaudes larmes, tous ceux qui étaient là se rendirent compte de sa douleur, qu'il ne pouvait dissimuler, ce qui donna beaucoup de regret au souverain : s'il avait imaginé que Lancelot dût en éprouver tant de peine, il ne lui aurait rien dit.

                 Après le repas, Lancelot demanda à Pellès de lui faire apporter ses armes, parce qu'il voulait rentrer au royaume de Logres qu'il avait quitté depuis toute une année. "Je vous en prie, au nom de Dieu, supplie le roi, pardonnez-moi de vous avoir parlé de votre frère comme je l'ai fait. – Je ne vous en veux pas, seigneur", dit Lancelot. Alors qu'il ne lui restait plus qu'à se mettre en selle, le roi fit amener dans la cour un cheval à la fois rapide et vigoureux, et l'invita à y monter, ce qu'il fit aussitôt ; puis, après avoir pris congé de tous, il partit et reprit une chevauchée qui l'entraîna, à longues étapes, dans des pays qu'il ne connaissait pas.

                 Un soir, il demanda l'hospitalité dans une abbaye de moines blancs où on le traita avec de grands égards parce qu'il était un chevalier errant. Le lendemain matin, comme il allait sortir de l'église après la messe, il aperçut, sur sa droite, un tombeau magnifique qui lui parut être récent ; il s'approcha pour voir ce qu'il en était et devina sans mal, à voir la beauté du travail, qu'un puissant prince reposait là. Une inscription gravée disait : "Ci-gît le roi Baudemagus de Gorre qu'a tué Gauvain, le neveu du roi Arthur." Son chagrin fut d'autant plus vif qu'il aimait beaucoup le roi,[p.262] et si le meurtrier n'avait pas été monseigneur Gauvain, il l'aurait payé de sa vie. Emu aux larmes, Lancelot laisse éclater tout son chagrin. "C'est une bien grande perte, dit-il, pour la maison du roi Arthur et pour la chevalerie."

                 Il resta toute la journée à l'abbaye, en proie aux tristes et douloureuses pensées que lui inspirait son amitié pour ce vaillant, cet homme de bien qui l'avait si souvent traité avec honneur. Le lendemain, une fois armé, il monta à cheval et reprit sa route, après avoir recommandé les frères à Dieu. Allant à l'aventure, il parvint au cimetière où se trouvaient les tombes avec les épées dressées et il le traversa à cheval sans encombre en les examinant longuement. Puis il continua son chemin et finit par regagner la cour du roi Arthur où tout le monde lui fit fête, dès qu'on l'aperçut, car on l'attendait avec impatience, ainsi que d'autres compagnons de la quête, car ils étaient peu nombreux, alors, à être de retour – et ceux-là, à leur grande honte n'étaient arrivés à rien.

                 Mais le conte cesse ici de parler d'eux pour revenir à Galaad, le fils de Lancelot du Lac.

XV
Retrouvailles de Bohort, Perceval et Galaad ;
liturgies de Corbenyc et de Sarraz

                

                 Après avoir quitté Lancelot, rapporte-t-il, Galaad chevaucha pendant des jours à l'aventure, sans suivre de chemin arrêté, et il finit par arriver dans les parages de l'abbaye où se trouvait le roi Mordrain. Lorsqu'il sut que celui-ci attendait le Bon Chevalier, il décida d'aller le voir et, le lendemain, à la sortie de la messe, il se rendit auprès de lui. Dès qu'il s'approcha, le souverain qui était, depuis longtemps, paralysé et aveugle, de par la volonté de Notre-Seigneur, retrouva la vue et, se redressant pour s'asseoir dans son lit, il le salua : "Galaad, serviteur de Dieu, toi qui es le vrai chevalier dont j'ai si longtemps désiré [p.263] la venue, prends-moi dans tes bras, afin que je puisse reposer sur ta poitrine et y expirer, parce que ta pureté virginale surpasse celle de tous les autres chevaliers comme la blancheur du lys, symbole de virginité, l'emporte sur celle de toutes les autres fleurs. Lys de virginité, vraie rose de vertu rouge comme le feu, voilà ce que tu es, et le feu du Saint-Esprit t'anime d'une ardeur si vive que mon corps décrépit et moribond en est, à ton contact, tout rajeuni et retrouve, à ton contact, jeunesse et vigueur."

                 Galaad lui répond en s'asseyant à son chevet ; il le prend dans ses bras et le serre contre sa poitrine, comme le vieil homme en avait exprimé le désir. Mordrain se laisse aller contre lui en l'étreignant. "Tu m'as exaucé, Seigneur et Père Jésus-Christ, dit-il. Je t'en prie avec instance, viens me chercher maintenant, car je ne pourrais trépasser en lieu plus agréable et plus délicieux. Cette grande joie après laquelle j'ai tant langui n'est que lys et que roses." A peine avait-il achevé cette prière, il fut évident que Notre-Seigneur l'avait entendue puisqu'il mourut dans les bras de Galaad, rendant son âme à Celui qu'il avait si longtemps servi. Après son décès, ceux qui vinrent faire la toilette du corps s'aperçurent qu'il ne portait plus trace de ses blessures qui n'avaient jamais pu se cicatriser, ce qu'ils considérèrent comme un miracle ; et quand ils eurent rendu à sa dépouille les honneurs funèbres dus à un roi, ils l'enterrèrent sur place.

                 Galaad resta deux jours à l'abbaye ; puis il repartit et reprit sa chevauchée dans la Forêt Périlleuse où il découvrit la source bouillante dont le conte a déjà parlé ; aussitôt qu'il y eut plongé la main, l'eau redevint fraîche, parce que lui-même n'avait jamais connu le feu de la luxure. Les habitants du pays virent là un grand mystère [p.264] et, dès lors, on ne parla plus que de la Fontaine Galaad.

                 Après avoir mené cette aventure à bien, il se retrouva à la frontière du pays de Gorre et, guidé par l'aventure, passa par l'abbaye où Lancelot avait fait étape longtemps auparavant, celle où il avait trouvé la tombe de Galaad, fils de Joseph d'Arimathie et roi de Hoselice, ainsi que celle de Siméon dont il n'avait pu éteindre le feu. Une fois là, Galaad eut son regard attiré par la crypte sous l'église et quand il vit le tombeau dans son incompréhensible brasier, il demanda aux frères ce dont il s'agissait. "C'est une aventure bien mystérieuse, seigneur et seul pourra l'accomplir le compagnon de la Table Ronde qui surpassera tous les autres par sa prouesse et ses mérites. – J'aimerais que vous me conduisiez à la porte qui donne accès à ce caveau." Ils ne demandent pas mieux, répondent-ils. Ils l'y accompagnent donc et lui montrent l'escalier par où descendre. Aussitôt qu'il s'approcha, le feu diminua et les flammes, qui brûlaient depuis si longtemps avec une inextinguible ardeur, s'éteignirent en présence de celui qui n'avait jamais connu la chaleur mauvaise du péché. Puis il alla soulever la pierre tombale et découvrit, dans la fosse, le cadavre de Siméon. Dans la fraîcheur revenue, une voix se fit entendre : "Galaad, Galaad, disait-elle, que de reconnaissance vous devez à Notre-Seigneur, pour vous avoir permis d'arracher les âmes, grâce à la sainteté de votre vie, aux souffrances de ce monde et de les introduire dans la joie du paradis. Je suis Siméon, votre ancêtre, et je suis resté trois cent cinquante ans dans cette fournaise pour expier un péché d'orgueil que j'ai commis jadis envers Joseph d'Arimathie. Mais, étant donné la gravité de ma faute, mon âme aurait été perdue et j'étais promis à la damnation, si le Saint-Esprit, qui a plus d'efficace en vous que la chevalerie et les armes, ne m'avait, dans Sa grâce, considéré avec compassion, eu égard à votre profonde humilité. Il a mis fin – qu'Il en soit remercié ! – à mon supplice et m'a donné part à la joie des cieux, et cela seulement à cause de vous."[p.265] Les moines, qui étaient descendus dès l'extinction des flammes, entendirent eux aussi la voix et virent un grand miracle dans ce qui s'était passé. Galaad sortit le corps de la tombe où il était si longtemps resté et le déposa dans l'église où les religieux vinrent le prendre pour l'ensevelir comme doit l'être un chevalier – car Siméon l'avait été -, et ils célébrèrent l'office des morts avant de l'inhumer au pied du maître-autel. Cela fait, ils revinrent auprès de Galaad, lui témoignèrent les plus grandes marques d'honneur et lui demandèrent quels étaient sa famille et son pays, ce à quoi il répondit en toute franchise.

                 Le lendemain, après avoir entendu la messe et recommandé les frères à Dieu, il s'en alla et reprit sa chevauchée. Cinq années entières devaient s'écouler avant qu'il n'arrive à la demeure du Roi Mutilé. Pendant ces cinq années, Perceval lui tint constamment compagnie où qu'il allât et, au bout de ce temps, ils avaient mené tant d'aventures à bien au royaume de Logres qu'on n'en rencontrait plus guère, sauf lorsque Notre-Seigneur entendait se manifester de quelque mystérieuse et éclatante façon. Et jamais, où que ce fût et si nombreux qu'aient été leurs adversaires, ils ne purent être vaincus, ni même inquiétés ou effrayés.

                 Un jour, alors qu'ils arrivaient à la lisière d'une immense forêt dont les dangers n'étaient pas que naturels, leur chemin croisa celui de Bohort qui chevauchait tout seul. Inutile de demander s'ils furent contents de le retrouver, quand ils l'eurent reconnu, car ils étaient séparés depuis longtemps et désiraient beaucoup le revoir. Ils échangèrent de joyeux propos de bienvenue, tout en se saluant avec respect ; puis Galaad et Perceval demandèrent à Bohort ce qui lui était arrivé, et il leur raconta en détail et sans rien en cacher tout ce qu'il avait fait depuis qu'ils ne s'étaient plus vus : en cinq ans, il n'avait pas couché quatre fois dans un lit ni dans une maison habitée, mais toujours dans des forêts sauvages ou des montagnes lointaines où il serait mort cent fois si la grâce du Saint-Esprit n'était venue lui rendre courage et le soutenir dans toutes ses épreuves.[p.266] "Et avez-vous trouvé ce dont nous sommes en quête ? – Non, certes ; mais je crois que nous ne nous séparerons plus avant d'avoir atteint notre but. – Que Dieu nous permette en effet de rester ensemble ! fait Galaad : rien n'aurait pu me faire autant de plaisir que de vous retrouver, tant je désirais votre compagnie et tant je tiens à la garder !"

                 C'est ainsi que l'aventure, qui avait séparé les trois compagnons, les réunit. Après avoir chevauché ensemble pendant des jours et des jours, ils arrivèrent à Corbenyc où, dès que le roi Pellès les eut reconnus, on les accueillit avec des transports de joie, car on savait bien que leur venue marquerait la fin des aventures qui avaient commencé depuis si longtemps ; la nouvelle circula si bien que tout le monde se rassembla autour d'eux, cependant que Pellès pleurait de joie à la vue de son petit-fils, Galaad ; et ceux qui l'avaient connu quand il était tout petit en faisaient autant.

                 Lorsqu'ils se furent désarmés, Elyezer, le fils de Pellès, leur apporta l'épée brisée dont le conte a déjà parlé, celle qui avait blessé Joseph à la cuisse. Après l'avoir sortie de son fourreau, il leur raconta dans quelles circonstances la lame s'était cassée ; Bohort la prit pour savoir s'il pourrait la ressouder, mais en vain. Constatant qu'il n'y arrivait pas, il la tendit à Perceval : "Peut-être est-ce vous, lui dit-il, qui mènerez à bonne fin cette aventure. – Je ne demande pas mieux que d'essayer." Perceval prend les deux tronçons de l'épée et les place bout à bout, mais sans parvenir, lui non plus, à les faire tenir ensemble. "Seigneur, dit-il alors à Galaad, nous avons échoué tous les deux. C'est à votre tour et si vous ne pouvez rien faire, je ne crois pas qu'un être humain en soit capable." Galaad prend donc en main les deux morceaux et les ajuste l'un avec l'autre ; aussitôt – prodige ! -, ils ne font plus qu'un : on ne voyait plus trace de la cassure et il semblait même qu'il n'y en eût jamais eu.

                 [p.267] A cette vue, les compagnons déclarent que, grâce à Dieu, c'est un beau début et qu'ils n'auront pas de mal, ils en sont persuadés, à terminer ce qu'ils ont si bien commencé. L'heureuse issue de l'aventure réjouit toute l'assistance et on remit l'épée à Bohort : de l'avis de tous, elle ne pouvait être mieux employée que par un chevalier aussi vaillant et accompli que lui.

                 Vers la fin de l'après-midi, le temps changea et s'assombrit. Un vent qui n'avait rien de naturel se leva en tempête et s'engouffra dans la grand-salle ; il était si brûlant que beaucoup de ceux qui étaient là crurent sentir sur leur corps la morsure du feu, et certains s'évanouirent d'épouvante. Une voix se fit alors entendre : "Que ceux qui n'ont pas le droit de prendre place à la table de Jésus-Christ se retirent ! Les vrais chevaliers, eux, vont recevoir le pain céleste."

                 A cet ordre, tous quittèrent aussitôt la salle, sauf le roi Pellès qui était un homme de bonne et sainte vie, Elyezer son fils et une nièce du roi, une jeune vierge, la plus pieuse et la plus sainte fille que l'on connût en ce temps. Les trois compagnons restèrent aussi afin d'apprendre quelle révélation Notre-Seigneur avait décidé de leur faire. Ils n'eurent pas longtemps à attendre pour voir neuf chevaliers en armes franchir le seuil, qui, après s'être débarrassés de leurs heaumes et de leurs armures, s'avancèrent vers Galaad pour le saluer: "Nous avions hâte, seigneur, de nous trouver avec vous à cette table où nous sera partagé le pain céleste." Ils ne sont pas en retard, leur répond-il, car ses deux compagnons et lui, eux aussi, ne sont là que depuis peu. Une fois que tous ont pris place, Galaad leur demande d'où ils viennent : "De la Gaule" disent trois d'entre eux. Trois autres étaient Irlandais et les trois derniers Danois.

                 C'est alors qu'ils virent quatre demoiselles sortir d'une pièce qui donnait sur la salle ; elles portaient un lit de bois [p.268] sur lequel était étendu un vieil homme, couronne d'or en tête, et qui avait l'air très malade ; elles posèrent le lit au milieu de la salle et firent demi-tour. A ce moment, le vieillard souleva la tête et salua Galaad : "Bienvenue à vous, seigneur ! J'espérais votre venue depuis si longtemps ! Comment ai-je pu supporter pareil supplice ? Mais s'il plaît à Dieu, je vais en voir la fin, en quittant ce monde selon la promesse qui m'en a été faite jadis."

                 La voix se fit alors entendre à nouveau : "Que ceux qui n'ont pas été compagnons de la quête du Saint Graal s'en aillent ! Il ne leur est pas permis d'assister à ce qui va suivre." Le roi Pellès, son fils Elyezer et la jeune fille sortirent et seuls restèrent dans la salle ceux qui estimèrent en avoir le droit. Les douze chevaliers – et le vieux roi – virent alors, de leurs yeux, descendre du ciel un homme habillé comme un évêque, crosse à la main, mitre en tête ; il trônait sur une somptueuse cathèdre portée par quatre anges qui la déposèrent, avant de se retirer, à côté de la table où se trouvait le Saint Graal. L'homme avait sur son front un bandeau où on lisait l'inscription suivante : "Voici Josephé, le premier évêque des chrétiens, que Notre-Seigneur a sacré de sa propre main à Sarraz dans la Salle du Saint-Esprit." Les chevaliers n'eurent pas de mal à la déchiffrer, mais elle les laissa pleins d'incompréhension, car le Josephé dont elle parlait était mort depuis plus de trois cents ans. S'adressant alors à eux, il leur dit : "Ah ! chevaliers de Dieu, serviteurs de Jésus-Christ, ne vous demandez pas pourquoi vous me voyez devant vous à côté de cette sainte coupe. Rien de plus normal : je l'ai servie quand j'étais sur terre et je continue de le faire maintenant que je vis en esprit dans le ciel."

                 Ces mots achevés, il alla se prosterner au pied de la table d'argent devant le Saint Graal. Au bout d'un long moment,[p.269] le bruit d'une porte qui claquait les fit tous se retourner ; ils virent alors s'avancer dans la salle les anges qui avaient escorté Josephé : deux d'entre eux portaient des cierges, le troisième une étoffe de soie rouge et le quatrième une lance : elle saignait si abondamment qu'il tenait, dans son autre main, un coffret où recueillir le sang. Les deux premiers anges posèrent les cierges sur la table, le troisième en fit autant avec le linge qu'il posa à côté de la sainte coupe et le quatrième tint la lance juste au dessus pour que le sang qui s'en écoulait y tombe. Lorsque ce fut fait, Josephé se leva, écarta un peu la lance du Saint Graal et le recouvrit du linge. Puis il commença d'accomplir les rites de la consécration, comme pendant la messe ; quand fut venu le moment de l'élévation, il prit dans la coupe une hostie qui avait toute l'apparence d'un pain : un être – on aurait dit un enfant et son visage était rouge embrasé comme le feu – descendit du ciel et se fondit si bien dans le pain, que tous ceux qui étaient dans la salle virent clairement qu'il avait pris forme humaine. Après l'avoir tenu longtemps élevé, Josephé le remit dans la sainte coupe.

                 Enfin, après avoir achevé la célébration, à l'instar du prêtre qui dit la messe, il vint à Galaad, l'embrassa et l'invita à embrasser à son tour tous ses frères – ce qu'il fit. "Serviteurs de Jésus-Christ, leur déclara alors Josephé, vous qui avez enduré tant de fatigues et de peines pour connaître une partie des mystères du Saint Graal, prenez place à cette table où votre Sauveur Lui-même vous servira la nourriture la plus savoureuse et la plus sainte que vos semblables aient jamais goûtée. Vous ne vous êtes pas donné tout ce mal pour rien, puisque vous recevrez aujourd'hui la plus haute récompense que des chevaliers se soient jamais vu accorder." Il disparut à ces mots, sans qu'ils sachent comment. Ils s'assirent alors à la table,[p.270] remplis à la fois de crainte et d'une douce émotion qui couvrait de larmes leurs visages.

                 Comme ils gardaient les yeux fixés sur la sainte coupe, ils en voient sortir un homme nu dont les mains, les pieds et le corps étaient tout ensanglantés : "Mes chevaliers et mes serviteurs, leur dit-il, mais aussi, mes fidèles enfants, vous qui avez vécu dans le monde comme n'en étant pas, vous m'avez tant cherché que je dois me révéler à vous ; vous avez mérité de connaître une partie de mes secrets et de mes mystères, puisque vos hauts faits vous ont valu d'être admis à ma table où nul chevalier n'a mangé depuis le temps de Joseph d'Arimathie. Parfois, certains ont eu ce qui revient à de bons serviteurs, c'est-à-dire que des chevaliers d'ici, et beaucoup d'autres, ont été rassasiés de la grâce de la sainte coupe ; mais jamais ils n'en ont été aussi proches que vous l'êtes aujourd'hui. Prenez donc et mangez la sainte nourriture que vous avez tant désirée et pour laquelle vous avez été si longuement à la peine."

                 Tenant Lui-même la sainte coupe, Il vint à Galaad et lui donna Son Sauveur que le chevalier reçut à genoux et mains jointes, le cœur rempli de joie. Puis chacun des compagnons fit de même et tous sentirent dans leur bouche un morceau du pain consacré. Lorsqu'ils eurent reçu la divine nourriture, si mystérieusement savoureuse qu'ils n'éprouvaient plus que douceur en eux, Celui qui les en avait rassasiés s'adressa à Galaad : "Mon fils, toi qui es pur entre les purs, sais-tu ce que je tiens entre mes mains ? – Vous êtes le seul à pouvoir me l'apprendre. – C'est la coupe où Jésus-Christ a partagé l'agneau avec Ses disciples pour la Pâque, celle qui a servi ce qu'ils voulaient à ceux en qui j'ai trouvé de fidèles serviteurs – et c'est parce qu'elle les sert à leur gré qu'elle a droit au nom de Saint Graal ; mais aucun impie n'a pu l'approcher sans qu'il lui en coûtât. Tu as donc vu ce que tu cherchais depuis si longtemps [p.271] et avec tant d'ardeur. Encore ne l'as-tu pas contemplé aussi clairement et distinctement que tu es appelé à le voir. Sais-tu où ? Ce sera à Sarraz dans la Salle du Saint-Esprit. Il te faut donc partir d'ici et suivre cette sainte coupe qui, ce soir même, quittera pour longtemps le royaume de Logres où on ne verra plus de ces aventures dont elle était la cause. Pourquoi ce départ, demanderas-tu ? Parce qu'elle n'est pas servie et honorée comme elle le devrait par les gens de ce pays qui sont retombés dans les errements de leur vie mondaine, bien qu'elle leur ait toujours dispensé sa grâce ; je les punis donc de leur ingratitude en leur enlevant l'honneur que je leur avais accordé. Quant à toi, je veux que, demain, tu gagnes le rivage où tu retrouveras la nef à bord de laquelle tu as pris l'Epée à l'étrange baudrier. Emmène Perceval et Bohort avec toi pour n'être pas seul. Mais avant de t'en aller, tu dois guérir le Roi Mutilé ; prends du sang de cette lance pour lui en frotter les jambes ; c'est le seul remède capable de lui rendre la santé. – Ah ! Seigneur, dit Galaad, pourquoi ne permettez-vous pas que tous viennent avec moi ? – Parce que je veux qu'il en soit de vous comme de mes apôtres : de même qu'ils ont partagé la Cène avec moi, de même vous avez mangé avec moi à la table du Saint Graal ; vous êtes douze, tout comme ils l'étaient – et je suis le treizième, moi qui dois être votre pasteur et votre maître, comme j'ai été le leur ; enfin, de même que je les ai dispersés pour qu'ils aillent prêcher la vraie foi dans le monde entier, de même je vous envoie dans des directions différentes. De cette mission, un seul d'entre vous reviendra ; tous les autres y mourront." Puis Il leur donna sa bénédiction et disparut sans qu'ils sachent ce qu'Il était devenu, sinon qu'ils Le virent s'élever dans le ciel.

                 Galaad s'approcha de la lance qui était posés sur la table, prit un peu du sang qui en coulait avec le bout de ses doigts et alla en frotter l'aîne du Roi Mutilé [p.272] à l'endroit de sa blessure, ce qui suffit pour le guérir complètement : il sauta du lit, tout en rendant grâce à Notre-Seigneur pour ce rétablissement subit. Il vécut encore longtemps, loin du monde car il se retira aussitôt dans un monastère de moines blancs où, par amour pour lui, Notre-Seigneur accomplit de nombreux et éclatants miracles que le conte ne relate pas ici, parce que ce n'est pas vraiment nécessaire.

                 Au milieu de la nuit, après que les compagnons eurent longuement prié Notre-Seigneur de bien vouloir, dans Sa miséricorde, les guider où qu'ils aillent, pour le salut de leurs âmes, une voix se fit entendre : "Mes fidèles amis, leur disait-elle, mes vrais fils, partez et allez là où l'aventure vous conduira et où vous penserez pouvoir mieux servir. – Père des cieux, répondent-ils d'une seule voix, béni sois-Tu de nous considérer comme Tes amis et comme Tes fils. Nous savons maintenant que nos efforts n'ont pas été vains."

                 Sans s'attarder davantage, ils descendirent dans la cour où, trouvant armes et chevaux, ils se mirent en selle après s'être équipés. Une fois sortis de l'enceinte, ils se demandèrent les uns aux autres qui ils étaient afin de se mieux connaître. Il s'avéra que, des trois qui venaient de Gaule, l'un était Claudin, le fils du roi Claudas et que tous les autres, d'où qu'ils fussent, appartenaient à de nobles familles, et même à de hauts lignages. Au moment de se séparer, ils s'embrassèrent fraternellement sans retenir des larmes d'émotion. "Seigneur, dirent-ils tous à Galaad, sachez-le, la plus grande joie de notre vie a été d'apprendre que nous serions vos compagnons et notre plus grand chagrin est de vous quitter si vite. Mais nous voyons bien que telle est la volonté de Notre-Seigneur et qu'il nous faut donc garder notre peine pour nous. – Chers seigneurs, répondit-il, moi aussi, j'aurais aimé rester en votre compagnie ; mais, comme vous le voyez, c'est impossible.[p.273] Je vous recommande donc à Dieu et je vous prie, si vous passez par la cour du roi Arthur, de saluer de ma part monseigneur Lancelot, mon père et tous ceux de la Table Ronde." Ils n'oublieront pas de le faire, s'ils en ont l'occasion, disent-ils, et ils se séparent sur cette promesse. Il ne fallut pas quatre jours à Galaad et à ses deux compagnons pour atteindre la mer à l'endroit indiqué. Encore seraient-ils allés plus vite s'ils avaient connu le chemin direct au lieu de perdre du temps en tours et détours.

                 La nef où ils avaient découvert l'Epée à l'Etrange baudrier les attendait sur le rivage. Ils revirent l'inscription sur son bordage qui en interdisait l'accès à tous ceux dont la foi en Jésus-Christ n'était pas assez ferme. Ils s'approchèrent et aperçurent à l'intérieur, au milieu du lit, le plateau d'argent qu'ils avaient laissé chez le Roi Mutilé ; le Saint Graal y était posé, couvert d'un tissu de soie rouge qui le dissimulait en partie aux regards. Chacun des compagnons prit les deux autres à témoin de l'aventure : "Vous avez vu ?" C'était un privilège dont ils se réjouissaient que d'avoir avec eux, jusqu'à la fin de leur voyage, l'objet de tous leurs désirs et de tout leur amour. Après avoir fait le signe de croix et s'être recommandés à Dieu, ils montèrent à bord et, aussitôt, le vent qui, jusque là, n'avait été qu'une brise légère, se mit à souffler avec une force telle que, toutes voiles gonflées, la nef s'éloigna de la côte et gagna le large, filant à vive allure, toujours poussée par le vent qui forcissait de plus en plus.

                 Ils voguèrent ainsi longtemps sur la mer sans savoir où Dieu les conduisait. Tous les jours, au moment de se coucher et à son réveil, Galaad priait Notre-Seigneur de lui permettre de quitter ce monde quand il le lui demanderait. A force de répéter cette prière matin [p.274] et soir, il obtint une réponse : "Sois tranquille, Galaad, lui dit la voix qui venait du ciel : Notre-Seigneur t'exaucera et tu recevras la vie de l'âme et la joie éternelle." Perceval entendit la requête que son compagnon faisait si souvent et, comme il n'en comprenait pas la raison, il lui demanda de la lui expliquer, au nom de leur amitié et de la confiance qui devait régner entre eux. "Je ne demande pas mieux que de vous le dire. L'autre jour, quand nous avons contemplé cette partie des mystères du Saint Graal que Notre-Seigneur, dans Sa miséricorde, nous a révélée, quand j'ai eu sous les yeux ces secrets qui ne sont dévoilés qu'aux serviteurs de Jésus-Christ, ce que l'homme n'a pas de mots pour dire et que son cœur ne peut même pas concevoir, j'ai été pénétré d'une joie et d'une douceur si profondes que, à ce moment-là, si j'avais quitté ce monde, personne, je le sais, n'aurait pu mourir dans une telle félicité. Je me suis cru transporté de la terre au paradis, je me suis vu partager la béatitude des glorieux martyrs et des amis de Notre-Seigneur. Et c'est parce que je pense qu'il me sera donné à nouveau de connaître pareille joie, ou peut-être plus grande encore, que j'adresse cette prière à Dieu. J'espère ainsi quitter ce monde, quand Il le voudra, en contemplant les mystères du Saint Graal."

                 Voilà comment il mourrait : Galaad répéta à Perceval ce que la voix divine lui avait annoncé. C'est aussi de cette façon – je vous l'ai expliqué – que leur péché fit perdre aux habitants du royaume de Logres le Saint Graal qui les avait tant de fois nourris et rassasiés. De même que Notre-Seigneur l'avait envoyé à Joseph, puis à ses descendants, à cause de leurs vertus, de même il en dépouilla leurs indignes héritiers [p.275] à cause de leur bassesse et de leur malignité : manifestement, les uns perdirent, parce qu'ils n'en étaient pas dignes, ce que les autres avaient su garder, grâce à l'éclat de leurs mérites.

                 Les compagnons voguaient depuis longtemps sur la mer lorsqu'un jour ils dirent à Galaad : "Seigneur, vous ne vous êtes jamais couché sur le lit qui, d'après la lettre que nous avons trouvée autrefois, vous est pourtant destiné. Vous devez le faire pour que la prophétie soit accomplie. – Je vais donc m'y reposer", accepte-t-il. Après s'y être allongé, il dormit longtemps et, à son réveil, la cité de Sarraz s'offrit à ses regards. Une voix se fit alors entendre : "Descendez de la nef, chevaliers de Jésus-Christ, leur dit-elle ; prenez ce plateau d'argent et, à vous trois, portez le en ville comme il est, mais ne le déposez pas avant d'être dans la Salle du Saint-Esprit, là où Notre-Seigneur a consacré le premier évêque en la personne de Josephé.

                 Comme ils s'apprêtaient à le soulever pour l'emporter, ils virent arriver du large le bateau où, cela faisait longtemps, ils avaient placé, après sa mort, la sœur de Perceval. "Par Dieu, remarquèrent-ils à cette vue, elle nous avait annoncé qu'elle nous suivrait jusqu'ici : elle a été fidèle à sa parole." Puis Bohort et Perceval prirent le plateau par un bout, Galaad par l'autre ; ils le sortirent de la nef et se dirigèrent vers la ville. Mais lorsqu'ils arrivèrent devant la porte de l'enceinte, Galaad se sentit épuisé par le poids de son fardeau. Il y avait là un infirme – il portait des béquilles – qui demandait l'aumône aux passants, et beaucoup la lui faisaient pour l'amour de Jésus-Christ. Lorsque Galaad arriva à sa hauteur, il l'interpella : "Brave homme, viens donc m'aider pour que nous puissions monter ce plateau jusqu'au château. – Pour Dieu, que me demandez-vous là, seigneur ? Cela fait dix ans que je suis incapable de marcher sans aide. – Peu importe : lève-toi [p.276] sans crainte, tu es guéri." Le mendiant essaya aussitôt de se mettre debout, et ce fut pour se retrouver aussi solide sur ses pieds que s'il n'avait jamais été impotent. Il s'empressa d'aller empoigner le plateau du côté que tenait Galaad et, une fois en ville, il raconta à tous ceux qui se trouvaient sur son chemin quel grand miracle Dieu avait fait pour lui. Une fois dans la grand-salle du château, les compagnons virent la cathèdre que Notre-Seigneur avait, jadis, réservée à Josephé pour qu'il y siégeât. Cependant, tous les gens de Sarraz arrivaient en foule pour voir ce prodige : le paralytique marchait à nouveau. Lorsque les compagnons eurent accompli ce qui leur avait été ordonné, ils retournèrent au rivage et montèrent à bord du bateau où se trouvait la dépouille de la sœur de Perceval. Laissant le corps sur le lit, ils le transportèrent au château et firent à la morte des funérailles dignes d'une fille de roi.

                 Lorsque le souverain de Sarraz, qui s'appelait Escorant, vit les trois compagnons, il leur demanda qui ils étaient et ce qu'était l'objet sur le plateau d'argent. Ils répondirent à ses questions en toute franchise et lui apprirent ce prodige qu'était le Graal avec le pouvoir que Dieu lui avait conféré, mais il crut qu'ils mentaient et les traita d'imposteurs. Comme c'était un homme cruel et perfide, ce qu'il devait à la lignée de païens – maudite engeance ! – dont il était issu, il attendit qu'ils aient retiré leurs armes pour les faire appréhender et jeter en prison par ses gens. Un an se passa, et ils y étaient toujours sans avoir jamais eu la permission de sortir. Cependant, ils eurent de la chance dans leur malheur : Notre-Seigneur ne les avait pas oubliés et, dès qu'ils furent enfermés, Il leur envoya le Saint Graal pour qu'ils ne soient pas seuls et, tout le temps que dura leur incarcération, ils furent nourris de Sa grâce.

                 Quand toute l'année se fut écoulée, Galaad en vint à se plaindre à Notre-Seigneur : "Il me semble que ma vie a assez duré ; s'il Vous plaît, mon Dieu, ne me laissez pas plus longtemps en ce monde."[p.277] Or, ce jour-là, Escorant était à l'agonie. Il fit venir les prisonniers devant lui et leur demanda pardon de les avoir persécutés sans raison. "Nous le faisons de bon cœur", dirent-ils, et il mourut aussitôt.

                 Quand on l'eut enterré, les gens de Sarraz se trouvèrent dans un grand embarras car ils ne savaient qui lui donner comme successeur. Après qu'ils eurent longuement discuté sans parvenir à se décider, une voix se fit entendre : "Choisissez le plus jeune des trois compagnons, leur dit-elle : il se montrera de bon conseil et saura vous protéger de vos ennemis, tant qu'il sera parmi vous." Obéissant à l'injonction de la voix, ils allèrent chercher Galaad, firent de lui leur seigneur – à son corps défendant – et le couronnèrent roi. Cela fut loin de lui plaire, mais comprenant que, sinon, ils le tueraient, il s'y résigna.

                 Devenu maître du royaume, il fit faire et poser sur le plateau d'argent un coffrage d'or et de pierres précieuses pour y abriter la sainte coupe devant laquelle, chaque matin, Perceval, Bohort et lui venaient faire leurs dévotions.

                 Au bout d'un an, le jour anniversaire du couronnement de Galaad, les trois compagnons se levèrent de bonne heure. En arrivant dans la salle du Saint-Esprit, comme on l'appelait, ils virent un homme de belle prestance, en habits d'évêque, qui battait sa coulpe, agenouillé devant le Graal. Une foule d'anges l'entouraient, aussi nombreux que s'il avait été Jésus-Christ en personne. Après être longuement demeuré à genoux, il se releva et commença de célébrer la messe de la glorieuse mère de Dieu. Au moment de la secrète, après avoir ôté la patène qui couvrait la sainte coupe, il appela Galaad : "Approche-toi, serviteur de Jésus-Christ et vois ce que tu as tant désiré connaître." Galaad s'avança et plongea ses regards à l'intérieur du Graal ; il fut aussitôt saisi d'un violent tremblement [p.278] parce que c'étaient des mystères spirituels qu'il contemplait de ses yeux de chair. "Seigneur, fit-il en tendant ses mains vers le ciel, je Vous adore et je Vous rends grâce de m'avoir exaucé, car je vois clairement ce que l'homme n'a pas de mots pour dire et que son cœur ne peut même pas concevoir : l'origine des hauts faits, la source des prouesses ; je vois les mystères des mystères. Maintenant que Vous ne m'avez plus rien laissé à désirer, je vous en prie, cher Seigneur, acceptez que, dans cet état de félicité, je passe sans attendre de la vie terrestre à la vie du ciel."

                 Dès que Galaad eut présenté sa requête à Notre-Seigneur, le saint homme habillé en évêque qui se tenait devant l'autel prit le pain consacré et le lui présenta. Quand le chevalier eut communié –  ce qu'il fit avec beaucoup de piété et d'humilité -, l'officiant lui demanda s'il savait qui il était. – Non, et vous seul pouvez me l'apprendre. – Sache que je suis Josephé, le fils de Joseph d'Arimathie et que Notre-Seigneur m'a envoyé à toi, plutôt qu'un autre, parce que nous avons deux points en commun : nous avons l'un et l'autre contemplé les mystères du Saint Graal et nous sommes demeurés vierges : nous sommes donc tout désignés pour être compagnons."

                 Voyant qu'il n'ajoutait rien, Galaad alla embrasser Perceval, puis Bohort à qui il demanda de saluer Lancelot, son père, dès qu'il le verrait. Puis il revint s'agenouiller devant le Graal ; mais à peine y était-il resté quelques instants qu'il tomba face contre terre sur le dallage : son âme avait déjà quitté son corps, et les anges en liesse l'emportèrent, bénissant Notre-Seigneur.

                 [p.279] Perceval et Bohort furent alors les témoins d'un autre prodige : ils virent clairement une main descendre du ciel – mais pas le corps dont elle faisait partie -, prendre la coupe et la lance et les faire disparaître avec elle dans le ciel. Dès lors, nul ne put prétendre avoir revu le Saint Graal.

                 La mort de Galaad causa une douleur sans borne à ses deux compagnons : s'ils n'avaient pas été d'aussi haute vertu et d'aussi sainte vie, ils auraient pu céder au désespoir, tant ils l'aimaient. Quant aux gens du pays, ils en furent profondément affligés et menèrent grand deuil. Sitôt le corps enterré  – on creusa une fosse sur place -, Perceval se retira dans un ermitage, à l'extérieur de la cité, où il prit l'habit religieux. Bohort l'accompagna, mais garda ses habits de chevalier parce qu'il désirait toujours retourner à la cour du roi Arthur. Après avoir vécu un an et trois jours à l'ermitage, Perceval mourut. Bohort le fit alors enterrer au château, dans la Salle du Saint-Esprit, à côté de sa sœur et de Galaad.

                 Lorsqu'il se vit tout seul dans des terres aussi lointaines que le royaume de Babylone, il s'arma, quitta Sarraz et embarqua ; la chance voulut qu'il atteigne très vite le royaume de Logres ; de là, il chevaucha jusqu'à Kamaalot où le roi Arthur séjournait alors. Jamais on ne vit fête semblable à celle qui l'accueillit, car la durée de son absence avait fait croire à sa disparition.

                 Après le repas, le roi Arthur fit venir les clercs qui étaient chargés de mettre par écrit les aventures des chevaliers de la cour et Bohort raconta celles du Saint Graal dont il avait été le témoin. Les clercs transcrivirent son récit et leurs notes furent archivées [p.280] à la bibliothèque de Salisbury. C'est là que maître Gautier Map les consulta afin de rédiger son livre sur le Saint Graal, pour l'amour du roi Henri, son seigneur, qui fit traduire l'histoire du latin en français.

                 Ainsi se termine le conte qui n'en dit pas davantage sur les aventures du Saint Graal.