Cette moralité a été présentée à l'issue du banquet qui concluait la cérémonie du Puy de la Conception de la Vierge, dit aussi Puy de Palinods, à Rouen, en 1520. Elle est intéressante en ce qu'elle s'efforce de mettre en place, après le Triumphe des Normands de Tasserie, une dramaturgie moins normande (apparaissaient, dans le Triumphe, Guillaume le Conquérant et le Commun Peuple de Normandie) et qui vise à une sorte d'universalité. Cet aspect se voit entre autres par la présence de personnages allégoriques généraux comme Noble Coeur. Toutefois, l'allégorie cache mal l'actualité et la localisation de ce texte : il faut savoir lire, derrière les armes de cette dame à l'agneau, le blason de la ville de Rouen; il faut discerner, derrière l'aspic certes le serpent diabolique du jardin d'Eden la guivre des Visconti, contre qui François Ier est parti en guerre. Le renvoi, implicite, à divers  arts libéraux (géométrie, arithmétique, musique) préfigure le motif essentiel de la Moralité a dix personnages qui sera jouée en 1544 (Moralité encore inédite et dont je prépare l'édition ). J'ai choisi de reproduire ici le texte et les notes de l'édition de 1908, sans ajout. J'ai simplement numéroté les vers de 4 en 4. note
Denis Hüe

DE LA DAME À L'AGNEAU

ET DE LA DAME À l'ASPIC

MORALITÉ  PRÉCÉDÉE D'UNE BALLADE

PAR Me GUILLAUME THIBAULT

Édition P. Le Verdier,
Société des Bibliophiles Normands,
Rouen imprimerie de Léon Gy, 1908.
1520,

[Bibl. de Rouen, Ms. Y, 18, anc, fonds.]
[Folio 88, verso]
L'an mil VC et xx le ixe jour de decembre, au puy de l'immacullee conception tenu au couvent des Carmes de Rouen par scientificque personne monseigneur maistre Guillaume Dantyny, pryeur du Mont aux mallades et chanoaine de nostre Dame de Rouen, auquel puy aprez tous les chantz royaulx, ballades, rondeaux et epigrammes presentees audict puy, et iceulx bien leues, visités et debatus par la grande et noble assistence, princes dudict puy, Senateurs, chanoines, docteurs en theologie, poetes, orateurs et autres notables personnages, fut adjugé la palme a Me Guillaume Cretin pour avoir faict le premier chant royal qui eust, et pour le second cy aprez escript fut donné le lis a Damp Nicolle Lescarre, relligieux de Sainct Ouen de Rouen. Et pour la ballade escripte aprés lesdictz chantz royaulx fut donné la roze a maistre Guillaume Thibault. Et pour le rondeau escript aprés ladicte ballade fut donné le Signet a Me Pierre Avril. Et pour le bon epigramme fut donné le chappeau de laurier a Loys Osmont. Et pour le debatu fut donné audict Thibault une estoille.

 

[F. 92, r°]
Argument.

Deux dames, dont l'une a l'aigneau,
L'autre, ung serpent, en l'armarie,
Assemblerent en la prarye
4        Deux gendarmes en ung troppeau,
Mais l'ung d'eux y laissa la peau.
 
BALLADE DE MAISTRE GUILLAUME THIBAULT.
 
Une dame portant pour armes
En son escu l'aspic divers
Vexoit, par l'ung de ses gendarmes,

4        Une dame a qui sont ouvers
De grace les jardins tous verdz,
Que le serpent ord ne rnaculle,
Descripte en l'Eglise par vers,

8        La dame a l'aigneau sans maculle.
Cette dame plongee en larmes,
Ou Dieu tous biens a descouverts,
Se retira au mont des Carmes,

12       Ou maint homme a recouvers.
Noble cueur, l'ung, sault au travers,
Disant : celuy qui tout speculle
Preserve du serpent pervers

16      La dame a l'aigneau sans maculle.
Le bon vassal crueulx alarmes
Livra, sur le temps des hyvers,
A cil qui mouvoit telz vacarmes
20      Pour la dame trouver envers,
Et le feist tumber d'un revers,
Prouvant, par foy qu'il articule,
Triumpher sur aspicz et vers
24      La dame a l'aigneau sans macule. 
Envoy.
Prince, les misteres couvers
En l'aigneau, qui tout bien calculle,
Monstrent a tous laiz et convers
28      La dame a l'aigneau sans macule.
MORALITÉ

 

[F. 93 v°]

MORALITÉ qui a iiij personnages, c'est assavoir la Dame a l'aigneau et Son champion nommé Noble Coeur, La Dame a l'aspic et Son champion nommé Ceur villain. Et fut laditte moralité composée sur ladicte ballade cy devant escripte par ledict Thibault. Et fut jouee au bancquet desdictz princes ce dict an.
 

LA DAME A L'ASPIC.
Pour clorre, pour ouvrir, pour fendre,
Pour le tort contre droict deffendre,
Je ne tiens risme ne raison.
LA DAME A L'AIGNEAU.
4        Pour bien vivre et mourir apprendre,
Pour le bien contre le mal rendre,
Qui a fors que moy la saison ?
LA DAME A L'ASPIC.
Je fais mourir.
LA DAME A L'AIGNEAU.
                        Et je fais vivre.
LA DAME A L'ASPIC.
8         Je condempne.
LA DAME A L'AIGNEAU.
                        Et je delivre.
Je faictz ce qu'onques ne fut faict.                [F. 94]
LA DAME A L'ASPIC.
Dieu me faict mectre en ung grant livre
Les noms de tous, pour a la livre
12      Poyser leur bien et leur mal faict.
LA DAME A L'AIGNEAU.
Et Dieu escript en ung libelle
Ceulx qui me tiennent toute belle
Entre humains, chef d'oeuvre parfaict.
LA DAME A L'ASPIC.
16      Regardés la dame cy belle
Qui contrefaict l'agne qui belle,
Cuydant faire faict et deffaict.
LA DAME A L'AIGNEAU.
Si belle suys que ordre angelicque
20      M'adore comme une relicque,
M'apelant dame par raison.
LA DAME A L'ASPIC.
Fussés vous cent foys plus relique,
Si avez le chemyn oblique
24      Passé, goustant de ma poison.
LA DAME A L'AIGNEAU.
O perverse et orde vipere,
Ainsy t'aprint ton propre pere
Depuys qu'il eust Adam deceu.
LA DAME A L'ASPIC.
28      Sais tu pas bien le vitupere
Qu'encourt, en son grant impropere,
L'homme d'homme et femme conceu ?
LA DAME A L'AIGNEAU.
Ouy bien, mais Dieu m'a preeslue.
LA DAME A L'ASPIC.
32      Comment ?
LA DAME A L'AIGNEAU.
                    Ainsy.
LA DAME A L'ASPIC.
                                    Tu es pollue.
LA DAME A L'AIGNEAU.
C'est mal parlé.
LA DAME A L'ASPIC.
                            Et qui es tu ?
LA DAME A L'AIGNEAU.
Dieu pour sa mere me salue.
LA DAME A L'ASPIC.
Neantmoins tu es dissolue.
LA DAME A L'AIGNEAU.
36      Non suys.
LA DAME A L'ASPIC.
                Quoy?                                     [F. 95]
LA DAME A L'AIGNEAU.
                            Dieu est ma vertu.
LA DAME A L'ASPIC.
Soubz ceste terrible figure
Tous, sans ung seul, je defigure
En concept, par premiere loy.
LA DAME A L'AIGNEAU.
40      L'aigneau pur, que Dieu prefigure,
Par maint texte sainct, me figure
Que j'auroys la force sur toy.
LA DAME A L'ASPIC.
Quel aigneau?
LA DAME A L'AIGNEAU.
                        Quel aspic !
LA DAME A L'ASPIC.
                                                Quelz armes,
44      Quel champion pour tenir termes ?
LA DAME A L'AIGNEAU.
Suffisant contre tes effors.
LA DAME A L'ASPIC.
Ou sont tes suppotz et gendarmes ?
LA DAME A L'AIGNEAU.
Cent pour ung prestz mourir a l'ermes
48       Contre toy.
LA DAME A L'ASPIC.
                    Sont ilz assez fors ?
CEUR FELON.
Arriere, ciel ! arrierre, terre !
Arriere ! Car je voys a l'erre
Frappant a tort et a travers.
NOBLE CEUR.
52      Trembles, discorde ! Trembles, guerre !
Trembles ! Je voys sur vous conquerre,
Se vous n'estes clos et couvers.
CEUR FELON.
Cestuy la faict bien le pervers,
56      Fusse ung diable de la vatyne.
NOBLE CEUR.
Cestuy la faict bien le divers
Pour tyrer d'une serpentine.
CEUR FELON.
Penses, s'on tire la courtine,
60      Que l'en verra de beaulx portraictz.
NOBLE CEUR.
Penses, se le chien se mutine,
Qu'on le jectera aux retraictz.
CEUR FELON.                             [F. 96]
Sont ce picques, fleches ou traictz
64      Dont tu veulx rompre la bastille ?
NOBLE CEUR.
Dieu m'a pieça mes dartz pourtraictz
Pour rendre ta force inutille.
CEUR FELON.
Tu veulx donc, par vertu hostille,
68      Esprouver ta force sur moy ?
NOBLE CEUR.
Je pretendz ma dame gentille
Prouver avoir force sur toy.
CEUR FELON.
Et de ma dame au serpent quoy,
72      Qui sur tous humains seigneurye ?
NOBLE CEUR.
Sur tous ?
CEUR FELON.
                Voire.
NOBLE CEUR.
                            Bien, c'est la loy.
Mais Dieu en exempta Marie.
CEUR FELON.
Dieu donc en ses effaictz varie ?
NOBLE CEUR.
76      Non faict; il est juste en ses faitz.
CEUR FELON.
Ton dict a sa loy contrarye.
NOBLE CEUR.
Non faict ; je prends pour luy le fais.
CEUR FELON.
Mais moy.
NOBLE CEUR.
                Mais moy.
CEUR FELON.
                                   Voy que tu faictz.
NOBLE CEUR.
80      Je puisse venir beste mue,
Ce au jourdhuy je ne defsaictz.
CEUR FELON.
Il a la face fort esmue.
LA DAME A L'ASPIC.
Ha ! Noble ceur, noble ceur, mue
84      Ton propos ; il n'est pas saison.
NOBLE CEUR.
Or paix ! Que ame ne se remue ;
Je le tiendray comme ung oison.
LA DAME A L'AIGNEAU.         [F. 97]
Non feras, car meux blason ;
88      L'en doibt tout different debastre,
Puys, s'on ne vient a la raison,
Un peult a bon droict se combastre.
LA DAME A L'ASPIC.
Si vous nous voullés doncques bastre
92      Par raison, j'auray intention.
CEUR FELON.
Il ne faut que ung mot pour l'abastre,
Sceust il cent foys plus que Platon.
LA DAME A L'AIGNEAU.
La raison monstre le mouton
96      Par qui je suys pure afsermee.
NOBLE CEUR.
De vostre sang, bien le sçaict on,
Fut sa chair pure formee.
LA DAME A L'ASPIC.
Sa conception deformee
100     A eue, dont elle despent.
NOBLE CEUR.
Et ne rendit l'homme suspent ?
Et Marie en grace l'afferme.
LA DAME A L'ASPIC.
Et ne le bien d'humains despent,
104     Que soulz le pied je garde et ferme ?
LA DAME A L'AIGNEAU.
Mon Filz par raison me conferrne
Le bien dont tu me veulx priver.
CEUR FELON.
Le peult il ?
NOBLE CEUR.
                    Voici ung beau terme !
108     Il quiert s'il faict froict en yver !
LA DAME A L'ASPIC.
Adam devint plus nud que ung ver,
Dont provint la loy generalle.
LA DAME A L'AIGNEAU.
Pour mon innocence prouver
112     Dieu me feist par loy specialle.
LA DAME A L'ASPIC.
     Loy par tout s'espant,
     Tout homme occupant
     En sa geniture.
LA DAME A L'AIGNEAU.
116          Je suys, non ostant
     Droict ce recitans,
     Belle creature.
LA DAME A L'ASPIC.
    Le souffre nature ?                                     [F. 98]
LA DAME A L'AIGNEAU.
120          Ouy, par l'ornature
     Ou Dieu triumphant,
     Qui n'eut pas d'ordure,
     Permyt une impure
124          Nourrir son enfant.
CEUR FELON.
Si auray je sur vous pourtant,
Par raison, naturelle ataincte.
LA DAME A L'ASPIC.
Geometrye, hault montant,
128     A ma vertu si hault actainte,
Qu'elle a toute matiere astraincte
Dessoubz ma loy par son compas.
NOBLE CEUR.
Si hault est des sainctes la saincte
132     Que geometrye y pert ses pas,
La mesurant.
CEUR FELON.
                    Le peult non pas?
NOBLE CEUR.
Non, sa grace est immensurable.
CEUR FELON.
Tu me paiz d'estrange repas.
NOBLE CEUR.
136     C'est ung euvre a l'homme admirable.
LA DAME A L'ASPIC.
Paix ! J'ay raison insuperable
Que arismeticque me produict,
Disant le nombre innumerable
140     Des hommes que peché seduict.
NOBLE CEUR.
Jamais il ne fut introduit
A jardin de la toute belle.
CEUR FELON.
Le nombre donc n'est pas reduict
144     A tout, comme dit le libelle ?
NOBLE CEUR.
Si est ; mais ceste collumbelle
N'est point du nombre que tu dis.
LA DAME A L'ASPIC.
Musique te sera rebelle
148     Pour monstrer que vrays sont mes dictz.
NOBLE CEUR.
Vray est que dedens paradis
Tu mis, par ton oultrecuydance,
L'homme et Dieu, accordés jadis,
152     En ennuyeuse discordance.                         [F. 99]
LA DAME A L'AIGNEAU.
Mais j'ay chanté par temperence,
Avec Dieu accordant mon son,
Que j'ay sans quelque dissonnance
156     L'homme et Dieu mis en unisson.
CEUR FELON.
Et dy nous donc une chanson.
LA DAME A L'ASPIC.
Mais fondons nous en medecine.
NOBLE CEUR.
Comment donc, tu as la courson ?
LA DAME A L'ASPIC.
160     Non, mais de tousjours je crachys.
CEUR FELON.
Or la raison que je machine
C'est que ton Dieu te racheta :
A ung malade on luy assigne
164     Medecine, dont support a.
NOBLE CEUR.
D'autre sorte Dieu supporta
Marie, sa tres digne mere;
D'autre sorte a l'homme apporta
168     Medecine a sa playe amere.
LA DAME A L'AIGNEAU.
Car Dieu, mon enffant et mon pere,
Par grace a sa mere prevint,
Et, pour oster le vitupere
172     Des humains, sa grace subvint.
CEUR FELON.
Je ne sçay donq que loy devint
Qui est estandue a tout homme.
NOBLE CEUR.
Marie, dont grace provint,
176     N'est point comprinse au mors de pomme.
LA DAME A L'AIGNEAU.
Pour commencer l'eglise de Romme
Dieu feist de moy les fondemens.
Plus te di mon concept en somme
180     Trespasse tous entendemens
LA DAME A L'ASPIC.
Je sçauray tantot se tu mens :
Or regarde ceste figure. 1
NOBLE CEUR.
Se tu fondes tes argumens
184     En ce, tu ne nous faictz injure.
LA DAME A L'AIGNEAU.
Ton serpent est trouvé parjure;
Mon aigneau est si cordial                         [F. 100 ]
Que grace en concept ne procure
188     Contre ton pere Belial.
LA DAME A L'ASPIC.
Dieu m'a faict ce don special
Que mon serpent sur tous domine.
LA DAME A L'AIGNEAU.
Mon aigneau tient sceptre royal
192     Dont pour moy ton serpent fulmine.
LA DAME A L'ASPIC.
Mon serpent desrumpt et myne;
Par la pomme le monde ront.
LA DAME A L'AIGNEAU.
Mon aigneau le monde illumyne,
196     Et ta force enerve et desrumpt.
LA DAME A L'ASPIC.
Le serpent par moy tout corrumpt.
LA DAME A L'AIGNEAU.
Mon aigneau tous ces faictz reforme.
NOBLE CEUR.
Marie son chef brise et rompt ;
200     Tu le sçauras ains que je dorme.
LA DAME A L'AIGNEAU.
Mon Dieu ce bel escu me forme,
Dedens imprimant son aigneau
De ceur bening, de blanche forme;
204     Jamais il n'en fut de plus beau.
LA DAME A L'ASPIC.
Mon serpent se nourrist au preau.
NOBLE CEUR.
Voire de la chair, pour surprendre
Et fondre en infernal tumbeau
208     L'humanité, fragille et tendre.
LA DAME A L'AIGNEAU.
Mon aigneau a voullu champ prendre
En la maison de charité,
Champ de gueulles le faict comprendre,
212     La laine blanche, en purité.
LA DAME A L'ASPIC.
Les troys langues d'auctorité
Denotent ma grande puissance :
Hebrieu, grec, latin, en verité
216     M'en faict avoir l'obaïssance.
LA DAME A L'AIGNEAU.
Les trois fleurs de lys d'esperance,
Sur champ d'azur de dignité,
D'ung seul Dieu donnent congnoissance
220     Que j'ay comprins en trinité.
CEUR FELON.                             [F. 101]
Lequel a mis en unité
Ses troys langues soubz ma loy forte.
LA DAME A L'ASPIC, .
Soubz moy ply toute humanité.
LA DAME A L'AIGNEAU.
224     Ta force est soubz mon escu morte.
CEUR FELON.
Encor y a quelque cohorte
Conduicte par le dieu Momus.
NOBLE CEUR.
Dieu tant vous que mauvaiz supporte;
228     Si sont ilz tous sourtz meutz.
LA DAME A L'AIGNEAU.
Et ilz furent tous bien connus
Au concille qu'on tint à Balle. 2
CEUR FELON.
Et c'est du temps de Cademusl
232     Le temps tout devore et avalle.
NOBLE CEUR.
Combien que ceulx qui tenoient salle
Dedens Balle soient trespassés,
Si est ce que foy qui devalle
236     De Balle en a mainctz amassés.
CEUR FELON.
Et par ou seroient ilz passés?
LA DAME A L'AIGNEAU.
Par la voye d'inspiration,
CEUR FELON.
Et ou ce sont ilz atassés?
LA DAME A L'AIGNEAU.
240     A Rouen, seconde Sion. 3
CEUR FELON.
Qui les maine?
LA DAME A L'AIGNEAU.
                        Devotion.
CEUR FELON.
Ont ilz rellevé ung concille?
NOBLE CEUR.
O la noble convention
244     Ou maint facteur, prompt et docille,
Monstre par maint beau codicille
Que Dieu a voullu ordonner
A Marie son domicille,
248     Pour le serpent envers tourner.
CEUR FELON.
Qui a faict ce bien la ?
LA DAME A L'AIGNEAU.
                                    Donner.4             [F. 102]
LA DAME A L'ASPIC.
Donner! c'est ung estrange compte.
NOBLE CEUR.
Tu faictz maintz avares danner :
252     Dieu d'homme liberal tient compte.
LA DAME A L'ASPIC.
Esse ung bailly ou ung viconte?
LA DAME A L'AIGNEAU.
L'ung des deux.
NOBLE CEUR.
                            Dieu luy pardonna,
Ainsi que nostre foy racompte,
256     Quant ce riche veue luy donna.
LA DAME A L'AIGNEAU.
     Ce donneur
     Tant d'honneur
     Me ordonna;
260          Son seigneur,
     Enseigneur
     Ce don a
Prins pour moy si tres agreable
264     Qu'en lieu ort et inabitable
Il ne l'eust laissé esgaré.
Donner, c'est en latin Daré.
CEUR FELON.
Quels gens fors pour donner ce sont?
LA DAME A L'AIGNEAU.
268     Deux, que l'aigneau parsigne au front 5
De thau, signe trés salutaire.
LA DAME A L'ASPIC.
Y a il nul qui les confort?
LA DAME A L'AIGNEAU.
Chacun se monstre voluntaire
272     Assistant, de ceur debonnaire,
A nopces du tres pur aigneau,
Qui donne, de loy ordinaire,
A son espouse ung bel aneau.
NOBLE CEUR.
276     C'est grace, le riche joiau,
Qui previent ton orde chimere.
LA DAME A L'ASPIC.
Di nous, puys que tu es la mere
De l'aigneau, qui sont tes suppotz.
LA DAME A L'AIGNEAU.         [F. 101]
280     J'ay ung beau livre a mon aulmere
Ou sont tous leurs noms et leurs motz,
Coeuillis par le prophete Amos 6
Qui les porte au divin pretoire ;
284     Et Jehan de l'isle de Pathemos
Les mect en escript pour memoire.
LA DAME A L'ASPIC.
Et tu ne m'as pas dict encore
Quelz gens ce sont.
LA DAME A L'AIGNEAU.
                                Diverse sorte
288     De gens s'i assemble et assorte
Pour toute belle me tenir.
NOBLE CEUR.
Pour en honneur la maintenir
Mainctz Aristes et mainctz Plines 7
292     Y apportent leurs discipline.
LA DAME A L'AIGNEAU.
Pour corriger les loix enormes
Y sont Bertholles et Panormes. 8
NOBLE CEUR.
Pour entretenir ton renom
296     Mainctz y alleguent droict canon ;
LA DAME A L'AIGNEAU.
Et, a mon loz seigneurial,
Plusieurs le droict imperial.
NOBLE CEUR.
Theologie en termes latins
300     Y fict parler mainctz Augustins.
LA DAME A L'AIGNEAU.
Et astrologie y repaire
Pour mon honneur, tenant sa spere.
NOBLE CEUR.
Et, pour vous tenir sans vice,
304     Y sont les enfans de Justice ;
LA DAME A L'AIGNEAU.
Pour garder que erreur ne me blesse,
Ses vrais paragons de noblesse.
Plus y a rethoriciens,
308     Phisitiens, logiciens,
Parfaictz orateurs passans Tulles,
Musiciens, geometriens,
Poetes et grammariens,
312     Et le pape y transmet ses bulles. 9
CEUR FELON.
Ce sont mes gens, tes malles mulles !
LA DAME A L'AIGNEAU.
Qui les conduict ?
CEUR FELON.
                            Opinion.
NOBLE CEUR.
Ilz ne me sont pas a unyon :                     [F. 104]
316     Sans opinion ilz se fondent
Et par ce les miens les confondent.
CEUR FELON.
Et qui conduict les tiens ?
NOBLE CEUR.
Foy.
CEUR FELON.
        Et je me faictz fort de la loy
320     Qui me presente ce grant vouge
Pour te faire le collet rouge.
NOBLE CEUR.
Et foy est ma lance ferree
Pour tenir ta force serree
324     Dessoulz mon pied.
CEUR FELON.
Or te deffend,
Pour veoir comme mon vouge fent.
LA DAME A L'AIGNEAU.
Dieu éternel, seul ouvrant surnature,
Aigneau tout pur, sacrement de l'autel,
328     Toy, createur, qui te feis creature,
D'immortel Dieu te feis homme mortel,
Se j'ay trouvé envers toy quelque grace,
Tourne vers moy ta gracieuse face,
332     Aiant regart a ma briefve oraison,
Fondee en droict et en toute raison :
C'est de garder de perilleuse yssue
Mon champion, qui me tient sans poeson
336     De pur aigneau pure mere consue.
Ung ceur felon a ce garder l'adjure,
Qui le poursuict comme Cayn Abel;
Mais gardes lay d'encourir telle injure,
340     En recepvant son sacrifice a bel.
Il offre corps a paine, a froict, a glace;
Jusques a la mort pour moy veult tenir place
Sans espargner rente, argent ou maison,
344     Solennisant ma feste en la saison
Qui fut, sans si, en mon concept receue
Et declaree, oultre infernal blason,
Du pur aigneau pure mere conceue.
348     Gardes de mal et de griefve adventure
Du pur aigneau l'escu, secte et hostel,
Ceulx qui, par vers, par prose ou escripture, 10
Pour mon honneur acroistre font ostz tel
352     Contre envyeux et leur dannable race :
Qu'ilz soient contrainctz, nonobstant leur menace, [F. 105]
De me nommer la tres pure toyson
Dont fut couvert l'aigneau sans mesprison,
356     Par Gedeon, soubz figure, presceue 11
Que je seroys, pour donner garison,
Du pur aigneau pure mere conceue.
Prince des cieulx, donnes grace a foyson
360     A mes servantz de faire garnyson
De hymmes et vers contre l'orde sangsue,
Et puys me veoir au celeste orizon
Du pur aigneau pure mere conceue.
CEUR FELON.
364     Or sus ! es tu prest, champion ?
NOBLE CEUR.
Que proteste ton scorpion ? 12
CEUR FELON.
Ma dame, soubz le mors de pomme,
Infecter en concept tout homme,
368     Mesmes la mere Jesuscrit.
NOBLE CEUR.
O faulx heretique proscript,
Je veulx soustenir le contraire,
Et vers saincte eglise me traire
372     Et foy, qui me donnera pour theme
Le trenchant couteau d'anatheme,
Duquel te voys baillé ce coup
Dont jamais ne seras absoult
376     Sans repentir.
CEUR FELON, prosterné a terre.
                        O toute belle
Vierge, se j'ay esté rebelle,
Pardonnés moy. Dieu est pour vous,
Et, combien que la loy sur tous
380     Est, de ceste heure je proteste
Que plus tost je perdray la teste
Que missiés ung servant a moy.
Noble ceur, je me rendz a toy.
EXPLICIT

MORALITÉ DE G. THIBAULT.

La moralité de Thibault est un petit drame adroitement conçu, qui mérite être lu ; c'est un, bon -propos, écrit pour le Puy de l'Immaculée Conception. La Dame a l'aspic crie ses talents, or elle rencontre la dame à l'agneau, qui, avec plus de modestie et plus de raison, lui répond en vantant ses oeuvres. Les deux dames se querellent assez aigrement, quand viennent à passer Cur félon et Noble Coeur, qui prennent fait et cause pour elles ; le dialogue est vif, et la discussion se continue entre tous quatre, jusqu'à ce que, pour en finir, Cur félon défie Noble Cur. La dame à l'agneau adresse alors une prière à Dieu pour qu'il protège son champion, et, sans combattre, Coeur félon s'avoue vaincu et se prosterne devant la Vierge toute belle. Ces champions militaires venant à l'aide du faible, l'Eglise, la B. Vierge Marie, ou simplement la femme, ou tout autre personnage réel ou allégorique en péril, et lui apportant le réconfort de son argumentation ou de son épée, sont dans la tradition de notre ancienne poésie. Je n'en citerai que deux exemples.
    Les batailles et victoires du chevalier céleste contre le chevalier terrestre, l'un tirant à la maison de Dieu et l'autre à la maison du prince du Monde, etc., par Artus Désiré, mettent aux prises le défenseur de la cité de Jérusalem figurant l'Eglise, et l'apostat terrestre genevois (Cf. Brunet, v° Desiré). Dans le poème Le Chevalier aux dames, c'est une femme, Noblesse féminine, qui doit défendre son sexe contre la calomnie, et elle trouve le secours d'un champion qui se nomme, comme dans la moralité de Thibault, Noble Coeur, et qui combat contre Vilain Cueur. (Voy. Bibl. Franç, de Goujet, t. X, p, 139.) [Le Chevalier des dames a été édité par P. Miquet,  P. U. Ottawa, 1990 D.H.]
182. Elle montre le serpent figuré sur son écu. retour
230, C'est le concile de Bâle qui proclama la doctrine de l'Immaculée Conception. retour
240. C'est à Rouen, nouvelle Sion, Que se donnent rendez-vous les dévots de la dame à l'agneau, les confrères de l'Immaculée Conception. Tout ce passage est une allusion à leur puy, à ceux qui le
fréquentent et au fondateur Louis Daré. retour
249. Donner, traduction de Dare, nom du lieutenant général au baillage Loys Daré, fondateur du
palinod. retour
268. Il y a au texte deux : il semble qu'il faille lire ceuz. retour
282. Ce passage parait une allusion au chapitre IX du prophète Amos : le Seigneur frappera les impies, sans qu'aucun puisse échapper, puis il relèvera le tabernacle de David et fera cesser, au milieu de la joie, la captivité d'Israël. C'est également la vision du triomphe final des justes que Saint Jean a prophétisée dans l'Apocalypse écrite à Patmos.retour
291. Ariste pour Aristote, sans doute. retour
294. Bertholle, pour Bartole ; Panormes pour Panormitanus, nom par lequel on désigne Alexandre de Tudesch, archevêque de Palerme, légiste fameux. (Voy. Panzer, t. VII.) retour
312. Les bulles d'approbation du pape Léon X en 1520. retour
350. Gracieuse allusion aux amis du juy, princes et poètes, en faveur de qui la Dame à l'agneau sollicite la protection divine. retour
356. Judic., VI, 37. retour
365. Le scorpion, emblème de l'écu de Coeur félon. retour
 

Pour une mise en perspective de ces textes, on pourra consulter D. H. « de la disputatio à l'effusio », in J.-P. Bordier, L'économie du dialogue dans l'ancien théâtre européenn, Champion, 1999, p. 69-87.retour