Les textes qui suivent ont été présentés et traduits par Gustave Cohen dans son Anthologie du drame liturgique en France au Moyen Âge, publié par les Éditions du Cerf en 1955.
Cet ouvrage est maintenant épuisé et introuvable. Merci aux responsables des Éditions du Cerf
de nous avoir autorisés à reprendre ces textes pour les mettre à la disposition des chercheurs.
    La saisie et la mise en page ont été assurées à l'Université de Rennes par Denis Hüe.
    D.H.



 


VIE DES SAINTS


JEU DE SAINT NICOLAS PAR HILAIRE


LE JEU DE SAINT NICOLAS
par Hilaire (fin du XIIe siècle).

Ms. Bibliothèque nationale Ms. lat. 11331, fol. 11 recto, 12 recto.
Texte dans FULLER, Hilarii versus et ludi, 1929, pp. 87-93; YOUNG, II, pp. 337-341; MARICHAL, pp. 31-34.

 

LE JEU DE SAINT NICOLAS
Pour lequel les personnages suivants sont nécessaires:
Personnage du BARBARE qui confie son trésor à saint Nicolas.
Personnage de la STATUE DU SAINT 1
Personnages de quatre ou six LARRONS
Personnage de SAINT NICOLAS.

 SCÈNE 1

Le BARBARE, la STATUE

Le BARBARE ayant rassemblé ses biens vienne vers la statue et les lui recommandant dise:

LUDUS SUPER ICONIA SANCTI NICOLAI
Ad quem ha persona sunt necessaria :
Persona BARBARI qui commisit ei tesaurum
Persona ICONIÆ.
(Personæ) IIII vel sex LATRONUM
(Persona) SANCTI NICHOLAI




In primis BARBARUS, rebus suis congregatis, ad Ichoniam veniet
et, ei res suas commendans, dicet
Nicolas, tout ce que je possède :
je l'ai placé dans ce coffre
et je te constitue gardien de mes biens:
    Garde ce qui est ici.
Écoute, je t'en supplie, mes prières,
Veille à ce que n'aient nul accès les voleurs.
Mon or et mes vêtements précieux,
    je te les confie.
J'ai résolu de partir au loin.
C'est pourquoi je t'ai fait gardien de mes biens.
Tu me rendras au retour ce que j'ai placé
    sous ta garde.
Je me sens plus en securité qu'a l'ordinaire
T'ayant constitué gardien de mes biens.
Veille à ce qu'au retour
    Je n'aie lieu de me plaindre.

SCÈNE II, muette
Les VOLEURS
Celui-ci parti, des VOLEURS qui passent voient la porte ouverte et nul gardien, qu'ils enlèvent tout.
Nicholæ, quidquid possideo
hoc in meo misi teloneo
te custodem rebus ad(h)ibeo
    serva quae sunt ibi
Meis, precor, adtente precibus ;
Vide, nullus sit locus furibus.
Preciosis aurum cum vestibus
    ego trado tibi.
Proficisci foras disposui;
Te custodem rebus imposui,
revertenti redde quæ posui
    tua sub tutela.
Jam sum magis securus solito,
Te custode rebus inposito,
revertenti vide ne merito
    mihi sit querela.



Illo autem
profecto, FURES transeuntes, cum viderint ostium apertum et nullum custodem,omnia diripient.

SCÈNE III

Le BARBARE

Mais le BARBARE en revenant et ne retrouvant pas son trésor, dise:

Sort dur et cruel,
J'ai laissé ici beaucoup de choses
Mais sous mauvaise garde
Dieu! quel dommage  !
Qui perd sa chose à peu qu'il n'enrage 2 ?

J'ai laissé ici plus de cent objets
Et de l'argent,
Mais rien ne s'est retrouvé
Dieu! quel dommage!
Qui perd sa chose à peu qu'il n'enrage ?

J'ai ici abandonné mes biens
Mais ils n'y sont plus:
La statue est coupable.



BARBARUS vero rediens, non invento tesauro, dicet :

Gravis sors et dura!
Hic reliqui plura
sed sub mala cura.
Des ! quel domage !
Qui pert la sue chose, pur que n'enrage?

Hic res plus quam centum
misi, et argentum ;
sed non est inventum.
Des ! quel domage !
Qui pert (la sue chose, pur que n'enrage) ?

Hic reliqui mea,
Sed hic non sunt ea,
est imago rea.

Dieu ! quel dommage!
Qui perd sa chose à peu qu'il n'enrage?

SCÈNE IV

Le BARBARE, la STATUE DE SAINT

Ensuite s'approchant de la statue [de saint Nicolas], qu'il lui dise:

    J'ai rassemblé mes biens,
    Je te les ai confiés,
    Mais je me suis trompé.
        Ah! Nicolas!
Si tu ne me rends mes biens tu le paieras [cher]3
    Ici j'ai mis mes affaires
    Que je t'ai confiées,
    Mais je les ai perdues.
        Ah ! Nicolas!
Si tu ne [me rends mes biens, tu le paieras cher]

Des! quel do(mage !)
Qui pert (la sue chose, pur que n'enrage) ?



Deinde accedens ad Imaginem, dicet ei :

    Mea congregavi,
    tibi commendavi,
    sed in hoc erravi,
        Ha ! Nicholax!
Si ne me rent ma chose, tu ol comparras.
    Hic reg meas misi,
    quas tibi commisi,
    sed eas amisi
        Ha ! Nicholax !
Si ne (me rent ma chose, tu ol comparras)

Ayant pris un fouet 4 qu'il dise:
    Je t'avais voué
    Un grand culte.
Tu ne l'emporteras pas sans vengeance.
        Or tiens ceci 5.
Rends-moi donc les biens que j'ai placés ici.6
    Je jure ton Dieu
    Que si tu ne me les rends
Je te flagellerai comme coupable.
        Or tiens ceci
Rends-moi donc les biens que j'ai placés ici .

SCÈNE V
SAINT NICOLAS, les VOLEURS

Qu'alors SAINT NICOLAS venant vers les voleurs leur dise:
Misérables, que faites-vous,
A vous qui êtes perdus
Les joies ne seront pas longues.

Sum-[p] to flagello dicet :
    Ego tibi multum
    inpendebam cultum,
    non feres inultum.
        Hore ten ci
Quare me rent me chose que gei mis ci.
    Tuum testor Deum,
    te, ni reddas meum,
    flagellabo reum.
        Hore ten ci
Quare (me rent ma chose que gei mis ci).



Tunc
SANCTUS NICHOLAUS, veniens ad Latrones, dicet eis:
Miseri quid facitis ?
Non longs deperditis
erunt vobis gaudia.

J'avais été constitué gardien
Et je vous ai vus
    Comme vous emportiez tout.

J'ai subi le fouet
Pour n'avoir pu
Comme je devais, les rendre.
J'ai souffert de dures paroles
Et avec les paroles des coups.
    Aussi me suis-je hâté vers vous.

Rapportez, misérables,
Et d'un pas rapide,
Rapportez ce qui est perdu.
Tout était en effet
Sous ma garde
Ce que vous avez emporté.

Si vous le faites point
Vous serez pendus demain
Au gibet de la croix.

Custos eram positus
vosque sum intuitus
    cum portatis omnia.

Flagella sustinui
cum ea non patui,
ut debebam, reddere.
Verba passus aspera,
cumque verbis verbera,
    ad vos veni propere.

Reportate, miseri,
Gressu quidem celeri,
reportare perdita.
Erant enim omnia
sub mea custodia
quæ portasti(s) posita.

Quod si non feceritis,
suspensi cras eritis
crucis in patibulo.

Car vos hontes
Et vos brigandages,
Je les dénoncerai au peuple.
Les LARRONS apeurés rapporteront tout.

SCÈNE VI
Le BARBARE
Ayant retrouvé ses biens, que le BARBARE dise:
Si la vue ne me trompe
        J'en ai ! 7
Le trésor qu'ici j'aperçois.
J'en ai grand merveille. 8
Les biens perdus sont revenus
        J'en ai !
Et non pas pour mes mérites
J'en ai grand merveille.
Quelle bonne garde
        J'en ai !
Par laquelle tout m'est rendu,
J'en ai grand merveille.
Vestra namque turpia,
vestra latrocinia
nunciabo populo.
Latrones timentes omnia reportabunt.



Quibus inventis, BARBARUS dicet :
Nisi visus fallitur .
        jo en ai,
    tesaurus hic cernitur.
De si grant merveille en ai.
Rediere perdita,
        jo en ai,
nec per mea merita.
De si grant mervegle en ai
Quam bona custodia,
        jo en ai,
  qua redduntur omnia!
De si grant (merveille en ai).
SCÈNE VII
Le BARBARE, la STATUE DE SAINT NICOLAS
Puis s'approchant de la statue de saint Nicolas et s'inclinant qu il dise:
Je viens vers toi suppliant,
        Nicolas,
Car par toi je retrouve
Tout ce que tu gardas 9.
Je suis parti au loin,
        Nicolas,
Mais j'ai retrouvé intégralement
Tout ce que tu gardas 1.
Mon esprit est guéri,
        Nicolas,
Rien ne me manque
De tout ce que tu gardas 1.


Tunc accedens ad Imaginem et sup- (p) -licans, dicet :
Su(p)plex ad te venio
        Nicolax,
nam per te recipio
tut icei que tu gardas.
Sum profectus peregre,
        Nicolax,
Sed recepi integre
Tut ice que tu gardas.
Mens mea convaluit,
        Nicholax;
nichil enim defuit
de tut cei que tu gardas.
SCÈNE VIII
Le BARBARE, SAINT NICOLAS
Ensuite lui apparaissant, que SAINT NICOLAS dise:
Ne te prosterne pas devant moi, frère,
Mais devant Dieu seul, ~
C'est lui, le créateur du Ciel,
Le créateur de la mer et de la terre
qui restitua la chose perdue.

Ne sois plus tel que tu as été,
Donne louange au seul nom du Christ, .
Crois à ce seul Dieu
Par qui tu recouvras tes biens,
A moi, aucun mérite.
Lui répondant que le BARBARE dise:
Ici nulle hésitation,
N'y aura nul retard
Pour que du vice de l'erreur
    Je me retire désormais.


Postea ap(p)arens ei, beatus NICHOLAUS dicet :
Su(-p-)licare mihi noli,
frater, imo Deo soli,
ipse namque factor poli,
factor maris atque soli,
restauravit perditum.

Ne sis ultra quod fuisti,
solum laudes nomen Christi,
soli Deo credas isti,
per quem tua recepisti,
mihi nullum meritum.
Cui respondens, BARBARUS dicet :
Hic nulla consultatio,
nulla erit dilatio,
Quin ab erroris vitio
   jam recedam.
En Christ, fils de Dieu,
Auteur de merveilles,
Délaissant la religion des Gentils,
    Moi je croirai.

Lui-même créa toutes choses,
Le ciel et la terre et les mers,
Que par lui le pardon de l'erreur
    Me soit donné.
Lui même, tout-puissant et Seigneur,
    Effacera mon crime
Et son règne n'aura pas
de fin 10.
In Christum, Dei Filium,
factorem mirabilium,
ritum linquens gentilium
    ego credam.

Ipse creavit omnia,
coelum, terram et maria,
per quem erroris venia
    mihi detur.
Ipse potens et Dominus
meum delebit facinus,
cujus regnum ne terminus
    consequetur.

notes
1: Imago peut aussi être une icône peinte retour
2: refrain français dans le texte latin  retour
3: refrain français dans le texte latin  retour
4: la coutume de fouetter les Saints qui n'ont pas comblé les voeux qu'on leur fait avec promesse existe encore dans l'Italie méridionale retour
5: Hore:or retour
6: refrain français dans le texte latin  retour
7: refrain français dans le texte latin  retour
8: refrain français dans le texte latin  retour
9: en français dans le texte latin  retour
10: Manque le Te Deum final retour