Le miroir à Amiens

    On sait que s'est tenu à Amiens un Puy de Poésie marial qui fut longtemps plus important que celui de Rouen1. Le Ms BnF 146 nous a conservé un ensemble intéressant des tableaux conservés dans la cathédrale d'Amiens, ainsi que des chants royaux qui avaient été primés l'année de présentation de ces tableaux. Il n'est pas certain, G. Gros le souligne, que les textes que propose le ms soient ceux qui ont été effectivement primés, et il se peut que, perdus, ils aient été composés lors de la confection du manuscrit, destiné à Louise de Savoie.

    Nous proposons ci-dessous une transcription du chant royal, accompagnant le tableau de 1458 qui a pour refrain Miroir de foy, d'amour et d'esperance.    Les éditions Pierre Mabire ont publié récemment la reproduction photographique de ce manuscrit, précédée de plusieurs études importantes de Maurice Duvanel, Pierre Leroy et Matthieu Pinette : La Confrérie Notre Dame du Puy d'Amiens. (ISBN 2-912410-01-0). Pour une bonne reproduction des superbes illustrations, on pourra s'y reporter avantageusement, et ce qui suit vise simplement à mettre en appétit. Le texte qui nous est conservé est défectueux, et pose de sérieuses difficultés de métrique, sans compter la multitude des allusions religieuses. On en a éclairci le minimum en note.
 

Ieu ung miroir faire predisposa
En la chambre de son eternité,
Que en fin des temps forma et composa
De matere de preciosité.
Ce miroir est de Dieu mere et figure,
Luysant en gloire en grace et en nature.
Le miroir a soubz misticque valeur
Douce (?) et rondeur et de tous les splendeur ;  note1
Les trois en ung font vive demonstrance
Que la Vierge est dicte par son acteur
Miroir de foy, d'amour et d'esperance. note2
 
 

Ce miroir fut splendeur. Foy qui passa
Ciel terre enfer, des cieulx sublimité,
Passa de terre ou celle apprehenda
Par foy en sens plus que angles deité ;
Enfer passa submarchant par foy pure note3
L'infernel prince et toute forfaicture
Par foy de mere et de Vierge l'honneur
En terre obtint ; puis son fils et salveur
Morir veant seule eust de foy constance,
Dont resplendist fors sus terreste (sic) erreur
Miroir de foy, d'amour et d'esperance.
 
 
 

Orme en rondeur que sans fin miroir a
En Marie est d'Amour l'infinité,
Laquelle amour l'infini limita
Soubz parvité de nostre humanité.     note 4 
Ens adora son facteur et facture. note 5
La Vierge adoncq le veant en mixture
Comprehenseur, Dieu, homme, et viateur
D[e] grande amour qui compris en rondeur
Nature humaine et divine substance,
Qui fit la Vierge en sempiternel eur
Miroir de foy, d'amour et d'esperance.
 

 
 

E witre en fin qui parfeist et orna note6
De ce miroir la speciosité
Fut Espoir, que le Vierge advironna
De sept vertus gardant sa saincteté. note7
Cest espoir fut sus pois nombre et figure  note8
Le pois soubstint de toute l'escripture
Nombre d'eslus rejoinct au createur
De Dieu haulteur basseur longueur largeur
Bien mesura d'espoir de souffisance
Quant porta Christ sans fracture et doleur
Miroir de foy, d'amour et d'esperance.

 
 
Ce miroir sus quatre bestes fonda
le sainct esprit.  Licorne eut d'un costé
Qui d'or couronne et balance porta,
Pesant Justice en droit equalité.
Puis ung serpent tenant livre ou lecture
De Prudence eust contre Ignorance obscure.
Leon portant tour fut Force en vigueur
Que immobile eust la Vierge en tout labeur,
Boeuf grave portint l'aiguiere d'Attrempance
Clarifiant de l'eaue de doulceur
Miroir de  foy d'amour et d'esperance.
 

 

 
aistre au miroir mirez nostre seigneur
Que Simeon en joye et en cremeur
Recheupt et vict soubz l'egale ordonnance
Que a Dieu offrist pour le juste et pecheur
Miroir de foy, d'amour et d'esperance.
 
 
 
 

Notes
1 Le vers est défectueux retour
2 : On reconnaît les trois vertus théologales retour
3 : Submarcher : piétiner ; on reconnaît l'allusion à Gn 3, 15 :« Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ton lignage et le sien, il t'écrasera la tête, et tu l'atteindras au talon » :  « Inimicitias ponam inter te et mulierem, et semen tuum et semen illius : ipsa conteret caput tuum, et tu insidiaberis calcaneo ejus  ».retour
4 : parvité : petitesse retour
5 : je comprends ens comme ains : au contraire.retour
6 : le vitre : trait picard, normal dans un poème composé à Amien retour
7 : Sept vertus. Il ne s'agit sans doute pas des quatre  cardinales et des trois théologales, présentes dans le reste du chant royal. Les vertus morales et sociales sont trop nombreuses pour qu'on puisse les énumérer ou les identifier ici. retour
8 : Cf Sg 11, 21 : « Tu as tout réglé avec nombre, poids et mesure » retour

 
 
 

1 : Cf pour plus de détails G. Gros, Le poète, la Vierge et le Prince du Puy, Étude sur les Puys marials de la France du Nord, du XIVe siècle à la Renaissance, Klincksieck, 1992, et sp. p. 50-106.retour