May Plouzeau,
Professeur à l’université de Provence :
Le 30 avril 2002.
 

une recension.

Corbellari (Alain), « Un Fabliau retrouvé. Essai d’édition critique du Chevalier à la poubelle » ; dans Variations 5 (2000), 149-156.

        Après la découverte d’un nouveau fragment tristanesque (voir Romania 113, 289 et suivantes), la matière bédiérienne s’enrichit encore d’un apport spectaculaire. La dynamique revue de l’université de Zurich, Variations, publie en effet dans son numéro 5 une passionnante contribution d’Alain Corbellari, «Un fabliau retrouvé. Essai d’édition critique du Chevalier à la poubelle». Réalisation magistrale, et qui force l’admiration, tant dans le rendu des circonstances qui ont entouré l’invention, que dans la finesse et la richesse des notes et du commentaire, que nourrit un commerce intense avec notre discipline.

        S’appuyant sur des indices relevant de la paléographie (l’écriture est «du début du XIVe siècle» [149]), et des histoires du vocabulaire, des idées, et de la littérature, AlCo assigne la composition du fabliau au «troisième quart du XIIIe siècle» [150] et à «la région de Paris» [ibid.]. Il nous semble toutefois que certains traits linguistiques laissés dans l’Ombre amènent à modifier ces conclusions.

        Avant d’examiner ces traits, je dois dire un mot de l’établissement du texte. Je précise que j’ai consulté le parchemin support du fabliau sur place aux Archives de l’État de Neuchâtel le 29 février 2002, où j’ai reçu le meilleur accueil. Le texte a été parfaitement lu, sauf à deux endroits : au vers 42, le manuscrit porte sanz vile demoree (+1), et non s. nule d. (+1) : en sorte que la correction qui s’impose — vil et non nul (!!) — rétablit le mètre sans faire violence à la grammaire. Au vers 61, ce qui a été imprimé l’en est écrit sen dans le manuscrit, et surtout, le copiste a marqué par de discrets signes d’interversion et d’exponctuation que les séquences de graphèmes éditées issit 61 et et muit 62 sont à lire respectivement muit et issit. Le texte est donc à éditer non pas Car en tel point s’i est il mis Ke plus d’un an aroit cropis {sic} Se un preudome de la jus N’eüst oï ses cris nes hus : Cil de la boiste l’en issit. Li chevaliers tot maz et muit Merchïa le gentil prodome /./, mais Car en tel point s’i est il mis Ke plus d’un an aroit cropis. Se un preudome de la jus N’eüst oï ses cris nes hus, Cil de la boiste s’enmuït. Li chevaliers tot maz issit, Merchïa le gentil prodome /./ : s’enmuït est une forme de s’enmuïst, subjonctif imparfait, postérieure à la disparition de l’s, qui signifie “serait devenu muet (à force de crier)” ; dans le texte du manuscrit, issit ne présente pas l’extravagante construction transitive directe qui est celle de ChevPoubC, et par ailleurs la rime entre la désinence de subjonctif imparfait et de passé simple refait en  it n’a rien de cavalier.

        En ce qui concerne la date de composition, la place du pronom régime dans Cuidant que n’estuet s’estrangier 69 ne laisserait pas d’étonner au 13e siècle : voir Christiane Marchello-Nizia, La langue française aux XIVe et XVe siècles, Paris (Nathan) 1997, 243. On attend naturellement Cuidant que ne s’estuet estrangier, mais le mètre interdit ce vers, et comme le texte ne présente pas d’occurrence de non-expression de que, il ne semble pas acceptable de supposer non plus Cuidant n’estuet soi estrangier comme texte original. (Mais par ailleurs, il ne serait pas impossible d’imputer à un scribe la substitution de un bricon Volut s’en rire 33-34 à uns bricons S’en volut rire antérieur. Naturellement, on peut aussi supposer un texte original qui aurait porté Cuidant que n’estuet estrangier.)

        Pour la localisation, il y a lieu de tenir compte de enmeigne 71, indicatif présent 3 de enmener (pour éditer comme AlCo, mais il faut se demander si en meigne en deux mots ne serait pas préférable), qui rime avec enseigne ; à ma connaissance en effet, ces formes palatalisées de mener ne se trouvent que dans l’Est : cf. Revue de Linguistique Romane 60 (1996), 243-244. Surtout, nous arrête le vers Por i parler et besuchier 9, lequel décrit les objectifs du héros qui se rend en une terre estrange 5 (pour une tentative d’identification de cette terre, voir l’excellente note 17 de l’édition) : dans le contexte, besuchier signifie “visiter”, et ce verbe, homonyme du besuchier de Béroul, n’a rien à voir avec lui, mais est à rapprocher de all. besuchen ; comme il est à prévoir, il ne se rencontre que dans les parties extrême-orientales d’oïl.

        Nous avons donc avec cette pièce un témoignage capital sur les réalisations de l’esprit gaulois au XIVe siècle dans un Grenzgebiet où on ne l’attendait pas nécessairement. Et il va de soi que dans le présent contexte, notre utilisation du vocable Grenzgebiet ne renvoie pas à une idé-topos cache-misère et n’a rien à voir avec l’emploi qu’en fait Alain Corbellari dans Joseph Bédier écrivain et philologue, Genève (Droz) 1997, 544.

Notes de lecture.

P. 149 «ci-après», non «ci après» (sauf si l’article est écrit dans une orthographe non épargnée faisant suite à un décret de tolérance) ; — plutôt que «Classiques français du Moyen Âge», écrire «Classiques français du moyen âge», à l’ancienne : voir par exemple Mario Roques p. VI de la Septième édition revue de La Vie de saint Alexis, /./ texte critique de Gaston Paris (Classiques français du moyen âge 4 ; je cite d’après celui de mes exemplaires qui est daté de 1933) ; — l’édition par Félix Lecoy du Chevalier aux bas résilles n’est pas de 1984 : mon exemplaire est daté de 1967, ce qui renseigne également mal, car, selon le Dictionnaire des Lettres Françaises publié sous la direction du Cardinal Georges Grente. Le Moyen Âge, /./ Édition entièrement revue et mise à jour sous la direction de Geneviève Hasenohr et Michel Zink, sans lieu (Fayard) 1992, 264b, cette édition est de 1955. Il convient de citer avec scrupule les dates de parution, sans quoi il est impossible d’établir une histoire de la diffusion et de la réception des oeuvres ; par exemple, je constate avec amusement que Per Nykrog, p. 24 de Chrétien de Troyes, romancier discutable, Genève (Droz) 1996, écrit : «Jusqu’à la publication du Conte du Graal, par Félix Lecoy, en deux volumes (1978-1981) /./», sans se rendre compte qu’il se trompe, puisque les ouvrages spécialisés datent de 1973-1975 cette publication. Il est vrai que les éditeurs commerciaux s’emploient activement à brouiller les pistes, et l’on est au regret de devoir souligner qu’une Suisse au-dessus de tout soupçon n’est pas en reste dans ces pratiques : consulter May Plouzeau dans les Travaux de Linguistique et de Philologie 37 (1999), 45-46 ; — au vers 20 il est inutile de corriger li en lui, car le copiste peut fort bien confondre les deux formes : cf. Ke ne lui permettoit 13 ; — vers 60 : le manuscrit porte en effet neshus, mais nous croyons cette leçon corrompue ; de toute façon, la copie montre des signes de perturbation dans les parages de ce vers : voir supra nos commentaires aux vers 61-62.

        Nous espérons que nos menues remarques, austèrement philologiques, ne détourneront pas d’un texte que de subtiles procédures éditoriales ont transformé en conte à rire aux éclats.

Abréviations et codes

AlCo = Alain Corbellari ;

— all. = allemand ;
— ChevPoubC : abréviation du texte sous recension proposée au DEAF (Kurt Baldinger, Dictionnaire étymologique de l’ancien français, publié sous la direction philologique de Frankwalt Möhren) ;
— p. = page.
—  /./ : indique que nous pratiquons une coupure dans nos sources ;
— {...} : encadre des interventions que nous faisons à l’intérieur de citations.