Le secret des Secrets, Présentation

        Appréhender le monde et ses secrets ainsi que les secrets des choses et des êtres qui le peuplent est une constante à travers le Moyen Âge. De ce fait, non seulement les traités encyclopédiques sur la nature des choses mais aussi les textes occultes, mystérieux, cachés fleurissent jusqu’à l’aube de la Renaissance. Les trois types de secrets que l’on cherche à perçer sont ceux des alchimistes, des femmes et des philosophes. S’il est un texte qui témoigne bien de ces préoccupations, c’est bien le Secret des Secrets , à la frontière entre ces différents types d’œuvres.
        Le Secret des Secrets, tel qu’il a été connu en Europe occidentale à partir du XIIIe siècle, que ce soit en latin ou en langue vernaculaire, se présente sous la forme d’un livre écrit par Aristote à son disciple l’empereur Alexandre après sa victoire sur Darius. Voulant mettre à mort les chefs perses, le jeune conquérant envoie une épître au Stagirite, lui demandant conseil sur la conduite à tenir. Du fait de son grand âge, le philosophe ne peut être présent aux côtés d’Alexandre mais répond à sa demande. Il profite de cette lettre sur le gouvernement pour consigner dans un livre les conseils nécessaires à son disciple pour bien diriger son empire. Aristote prétend y avoir consigné tout ce qu’il est nécessaire au souverain de connaître, de sorte que, si Alexandre lit correctement ce livre, il ne doit plus jamais rien demander à son précepteur.
        Les nombreux manuscrits conservés dans plusieurs langues vernaculaires et en latin attestent de son succès tout au long du Moyen Âge. Car, si c’est au XVe siècle que son succès est le plus important en Europe occidentale, c’est dès le IXe siècle que l’on trouve trace du traité arabe dont il découle après de nombreuses transformations. Voyons brièvement l’histoire avant de s’intéresser au témoin français présenté ici.
 

        Le Secret des Secrets a été diffusé en Europe selon une version courte et une version longue, toutes deux étant issue d’un original archétypal arabe, le Kitâb Sirr al-’asrâr (950-975) , inspiré du plus ancien « speculum principis », le as-Siyâsat al-’ammiyah (c. 724-743) .
La rédaction courte a donné lieu dès la fin du Xe siècle à une version arabe revue, au XIIe siècle à une traduction latine de Johannes Hispalensis (Jean de Séville), le De Regimine sanitatis ou Epistula Alexandro de dieta servanda, et au début du XIIIe siècle à une traduction catalane, la Poridat de la Poridades.
        La rédaction longue a été traduite en latin après 1227 par Philippe de Tripoli. Ce texte, le Secretum secretorum, a donné lieu à de très nombreuses traductions en langue vernaculaire. On trouve des témoins en allemand, anglais, anglo-normand, castillan, croate, français, italien, islandais, persan, portugais et turc. À l’instar du Kitâb Sirr al-’asrâr, le Secretum secretorum se divise en dix parties mais au fil des traductions, certains chapitres se trouvent amplifiés ou supprimés et la structure du texte modifiée, parfois sensiblement. C’est ainsi qu’aux alentours de 1267, Roger Bacon donne une version du texte en quatre parties. Cette mouture servira de base au Secré des Secrés de Jofroi de Waterford et Servais Copale (fin XIIIe-début XIVe siècle) qu’étudie J. Monfrin dans sa thèse de l’École des Chartes . Un autre texte, profondément remanié, est le Secré des Secréz de Pierre d’Abernun . Il propose, en octosyllabes, des remaniements et des emprunts à Rasis, Hippocrate et Celsus. Cette version anglo-normande présente l’intérêt de s’achever sur une conclusion personnelle de l’auteur de La Lumiere as Lais.
Trois versions françaises sont issues du Secretum secretorum de Philippe de Tripoli. La version A (XIVe siècle) est la moins diffusée ; la version B (XIVe-XVe siècle) est conservée dans onze manuscrits ; la version C (XVe siècle) nous est parvenue par vingt-quatre manuscrits.
Le texte de la famille C  a connu le plus grand succès à la fin du Moyen Âge. Il se compose de la sorte :

     Le Secret des Secrets est un texte hétéroclite dont l’immense succès au Moyen Âge suscite des interrogations. À la frontière entre les encyclopédies, les miroirs des princes, les traités de morale, influencé par de nombreuses œuvres auxquelles il a emprunté des passages, influençant d’autres œuvres comme le Placides et Timéo, gravitant parmi une littérature abondante sur Alexandre le Grand ou une littérature aristotélicienne que l’on redécouvre au XIIe siècle et de nombreux apocryphes, le Secret des Secrets pose problème. Qu’est-il ? Pourquoi l’a-t-on autant apprécié ? Il est bon de l'offrir à la lecture.

        Le texte proposé est celui de la Walters Art Gallery de Baltimore (W. 308, De Ricci 508). Il s’agit d’un texte relié chez Antoine Vérard, à Paris, le 15 septembre 1497 comprenant 66 folios et les textes suivants : L’Instruction d’un jeune Prince de Guillebert de Lannoy, le Secret des Secrets, les Enseignements de Saint Louis à sa fille Isabelle, et une lettre de Thibaut V de Champagne sur la mort de Saint Louis.

Denis Lorée