Der Hürnen Seyfried

(XIIIe siècle)

texte présenté, édité et traduit par Claude Lecouteux

mise en page Denis Hüe




 

Seyfried à la Peau de Corne fut imprimé pour la première fois à Nuremberg, vers 1530, chez la célèbre Cunégonde Hergotin, et nous possédons aujourd'hui encore douze exemplaires du texte plusieurs fois réédité entre 1561 et 1642. En septembre 1557, Hans Sachs en tire une tragédie en sept actes, et Cyrus Spangenberg en fait une adaptation en 1594. Tobias Mourenin procure une traduction en tchèque qui est publiée à Prague en 1615. En 1641 paraît un livre populaire néerlandais qui est une adaptation assez libre du texte original accompagnée d'un changement du nom des personnages. En 1657, le Seyfried est dérimé, mis en prose, augmenté de quelques épisodes et imprimé à Hambourg. En 1660, on lui adjoint une suite, Louhardus, l'histoire du fils de Seyfried et de Kriemhild, qui s'appelle ici Florigunda. Devenu livre populaire, le Seyfried est sans cesse réédité sous sa nouvelle forme de 1726 au XIXe siècle. Nous constatons donc que les jugements que la critique a portés sur le texte ne correspondent pas à la popularité du texte qui n'a pas cessé de plaire à un large public pendant quatre cents ans, justement parce qu'il faisait la part belle au merveilleux.

Il est extrêmement difficile de dater avec précision le Seyfried, mais on s'accorde sur le fait qu'au cours du XIIIe siècle, un auteur a réuni, assez maladroitement du reste, des traditions anciennes colportées en marge de la Chanson des Nibelungen. Tel qu'il nous est parvenu, le texte comporte 179 strophes de huit vers courts, qui laissent distinguer trois parties :

Dans un autre manuscrit de la Chanson des Nibelungen, écrit en 1449 par Johannes Lang et aujourd'hui conservé à Darmstadt, deux vers font une allusion directe à cet enlèvement. Kriemhild justifie ainsi son amour pour Siegfried :
... car il m'a tirée d'une terrifiante détresse, sur la montagne du dragon où j'aurais dû trouver la mort1.
Plus intéressant encore est le texte intitulé Le Jardin des Roses de Worms 2, qui date peut-être de 1250 : il met en scène la rencontre de Siegfried et de ses preux avec Dietrich de Vérone et ses guerriers. Là, Kriemhild n'est encore que la fiancée de Siegfried, son personnage est démonisé et l'auteur en souligne l'aspect guerrier : "Le jeu de Kriemhild est le combat", écrit l'anonyme poète qui nous la montre aussi riant à la vue du sang qui coule. Voici un court résumé du texte :
A Worms règne Gibich ; ses trois fils sont Gunther, Gernot et Hagen. Sa fille Kriemhild organise une rencontre qui tourne au désavantage des Burgondes : tous sont vaincus, et Dietrich de Vérone terrasse Siegfried, ne l'épargne qu'à la demande de Kriemhild. Or Hildebrand, le maître d'arme de Dietrich, déclare : "Devant une montagne, Siegfried occit un terrible dragon que tous les princes ensemble n'avaient pu abattre... Il porte une épée si dure qu'elle tranche tous les liens et qu'aucune cuirasse ne l'arrête. Elle s'appelle Menung"3

 

 

La Chanson de Seyfried à la Peau de Corne

Voici la belle chanson de Seyfried à la Peau de Corne. Elle est composée sur le même rythme que celle de Hildebrand. Je n'en ai jamais entendue de pareille et, si vous me permettez de la déclamer, vous me ferez plaisir.



 

(1)     En Néerlande vivait un roi bien connu, riche et très puissant, qui se nommait Sigmund. Son épouse lui avait donné un fils appelé Seyfried. C'est de lui dont vous entendrez parler dans cette chanson 1. Es saß im Niderlande  Ein Künig sowol bekandt
Mit grosser macht vnd gewalte,  Sigmund was er genant,
 Der hett mit seyner frawen  Ein sun, der hieß Seyfrid,
Des wesen werdt jr hören  Alhie in disem Lied.
(2) C'était un enfant si difficile, si grand et si fort que ses parents s'en inquiétèrent. II ne voulait être soumis à quiconque tant qu'il vivrait. Il n’aspirait, en son cœur et en ses pensées, qu'à partir au loin.
2. Der knab was so mutwillig,  Darzu starck vnd auch groß,
Das seyn vatter vnd muter  Der ding gar seer verdroß,
Er wolt nie keynem menschen  Seyn tag sein vnderthon.
Im stund seyn synn vnd mute,  Das er nur züg daruon.
(3) Les conseillers royaux dirent à Sigmund : « Laissez-le donc partir ! C'est la meilleure solution, puisqu'il ne veut pas rester, et si vous le laissez exercer ses capacités, il sera adroit, deviendra un intrépide guerrier et vivra longtemps ». 3. Do sprachen des Künigs Räthe  "Nun last in ziehen hyn,
So er nicht bleyben wille  Das ist der beste syn.
Vnd last in etwas nieten,  So wirdt es bendig zwar.
Er wirdt ein Held vil küne  Vnd lebt er etlich Jar."
(4) Le hardi jouvenceau quitta donc les lieux. Un village se dressait à l'orée d'une forêt ; il s'en approcha et arriva chez un forgeron. Il voulait se mettre à son service et battre le fer comme tout autre compagnon. 4. Also schied er von dannen,  Der junge, küne man.
Do lag vor eynem walde  Ein Dorff, das lieff er an,
Do kam er zu eym Schmide,  Dem wolt er dienen recht,
Im schlahen auff das eysen,  Als ein ander Schmidtknecht.

Wie Seyfrid zu eynem Schmid kam vnd den Ampoß in die erden schlug vnd das eysen entzwey,
vnd den meyster vnd knecht schlug.
 (5) Il fendait le fer, enfonçait l'enclume dans la terre. Quand on le lui reprochait, il n'acceptait aucune leçon, frappait maître et compagnons, les malmenait. Le forgeron réfléchissait souvent à la façon dont il s'en débarrasserait. 5. Das eysen schlug er entzweye,  Den Ampoß inn die erdt,
Wenn man in darumb straffet,  So nam er auff keyn leer.
Er schlug den knecht vnd meyster  Vnd trib sie wider vnd für.
Nun dacht der meyster offte,  Wie er seyn ledig wür.

Hie schickt der meyster Seyfrid auß, in meinung, das er nit wider sol kummen.
(6) Un énorme dragon fréquentait sans cesse un tilleul. Le forgeron y envoya Seyfried afin qu'il périsse. Un charbonnier habitait la forêt, et Seyfried devait l'attendre derrière ce même tilleul, il lui apporterait du charbon.  6. Do lag ein mercklich Trache  Bey eyner Linden all tag,
Do schickt jn hin seyn meyster,  Das er solt haben frag.
Ein koler saß im walde,  Des solt er warten eben,
Hinder derselben Linden,  Der solt im Kolen geben.

Hie kam Seyfrid zu der Linden da der Trach lag vnd erschlug in zu todt
(7) Le forgeron pensait qu'ainsi le dragon le tuerait, Quand Seyfried arriva près du tilleul, il se heurta au dragon. L'intrépide jeune homme l'eut vite abattu. Il songea alors au charbonnier et s'enfonça dans la forêt de sapins pour aller à sa rencontre. 7. Damit so meynt der Schmide,  Der wurm solt in ab thon.
Als er kam zu der Linden,  Den wurm that er beston.
Er thet in bald erschlagen,  Der junge, küne man.
Do dacht er an den Koler,  Zu dem gieng er in den than.


Hie bedecket Seyfrid das gewürme mit baumen, vnd bringt ein fewr vom Koler, vnd wil sie all verbrennen.

(8) II parvint dans une contrée sauvage, pleine de dragons, de reptiles, de serpents et de crapauds. De toute sa vie, il n'en avait jamais vu autant. C'était dans un val encaissé, II arracha les arbres alentour et les rassembla. 8. Do kam er in ein gwilde,  Da so vil Trachen lagen,
Lindtwürm, Krötten vnd Attern,  Als er bey seynen tagen
Het ye gesehen ligen,  Zwischen bergen in eym thal.
Da trug er zam die baumen,  Ryß die auß vberal.
(9) II les jeta sur les dragons, si bien qu'aucun ne put se dresser et qu'ils durent rester là, aussi nombreux qu'ils étaient. Seyfried courut chez le charbonnier où il trouva du feu. Il mit le feu au bois et fît brûler les reptiles. 9. Die warf er auff die würme,  Das keyner auff mocht farn,
Das sie all musten bleyben,  Als vil als jr da warn.
Da lieff er hin zum Koler,  Da fand er fewr bey jm,
Das holtz thet er an zünden,  Vnd ließ die würm verbrinn.

Hie nympt Seyfrid ein fewr bey dem Koler, vnd will die würme verbrennen.
(10) La corne des dragons se ramollit et un ruisseau se mit à couler. Seyfried en fut bien étonné et y mit le doigt : quand celui-ci se refroidit, il était couvert de corne. Seyfried puisa dans ce [suc] et s'enduisit le corps. 10. Das horn der würm gund weychen,  Ein bechlein her thet fließ.
Das wundert Seyfrid sere,  Ein finger er dreyn stieß.
So jm der finger erkalte,  Do was er jm hürneyn.
Wol mit demselben bache  Schmirt er den leybe seyn,


Hie schmirt sich Seyfrid vnd wirdt aller hürnen, dann zwischen den schultern nicht.

(11) II en fut tout couvert, sauf entre les épaules. C'est à cet endroit qu'il reçut la mort, comme vous l'entendrez narrer dans d'autres poèmes et ci-après. II gagna la cour du roi Gybich, plein de courage. 11. Das er ward aller hürnen,  Dann zwischen den schultern nit,
Vnd an der selben statte  Er seynen tode lidt,
Als jr inn andern dichten  Hernach werdt hören wol.
Er zoch an Küng Gybichs hoffe  Vnd was auch manheyt vol.
(12) Par ses bons services, il conquit la fille du roi, et Gybich la lui donna pour épouse. Elle le resta huit ans, Oyez donc ce qui arriva avant qu'elle fût sienne, et quelles merveilles Seyfried accomplit. 12. Er dienet willigklichen  Dem Künig seyn tochter ab,
Vnd das der Künig Gybich  Im die zum weybe gab.
Die het er wol acht Jare.  Nun hört, was da ergieng,
Ee sie jm ward zu thayle,  Was wunders er anfieng.
(13) Vous aimerez entendre, maintenant, comment fut découvert le trésor des Nibelungen, d'une richesse que ne posséda nul empereur. Le hardi Seyfried le trouva près d'une falaise dans laquelle l'avait enfermé un nain qui s'appelait Nybling. 13. Nun mügt jr hören gerne:  Wie der Nyblinger hort
Gefunden ward so reyche  Bey keynem Kayser fort
Den fand Seyfrid der küne  Bey eyner staynen wandt,
Den het ein Zwerg verschlossen,  Der was Nybling genant.
(14) Quand la mort se saisit du nain Nybling dans la montagne, il laissa trois très jeunes fils qui aimaient aussi le trésor. Ils habitaient dans la montagne, ces gardiens du trésor de Nybling. A cause du trésor se fit le lamentable massacre chez les Huns. 14. Do den gezwerg Nyblinge  Im berg der todt vertryb,
Er ließ drey sün vil junge,  Den was der schatz auch lieb.
Sie sassen in dem berge,  Hütten Nyblinges hort,
Darumb sich von den Hewnen  Hub jämmerlicher mordt
(15) Maints héros très vaillants furent alors abattus lors de rudes combats, comme vous l'entendez encore dire, si bien que personne n'en réchappa, je vous l'apprends aussi, sauf Dietrich de Vérone et maître Hildebrand. 15. An manchem Held vil küne,  Die da wurden erschlagen
Wol in den herten streyten,  Als jr noch hörend sagen.
Das niemand kam daruone,  Das thu jch euch bekandt,
Wan Dieterich von Berne  Vnd meyster Hiltebrandt.
(16) II y a une ville sur le Rhin, Worms elle se nomme. Un roi appelé Gybich y demeurait. Sa femme lui avait donné trois fils de haute naissance et une fille qui fut cause du trépas de maints preux. 16. Ein Stadt leyt bey dem Reyne,  Dieselb ist Wurms genant,
Darinn da was gesessen  Ein Künig, Gybich gnant.
Der het mit seyner frawen  Drey sün so hoch geporn,
Ein tochter, durch die warde  Manch küner Held verlorn.
(17) Les trois jeunes garçons étaient rois, comme je le dis ; leur sœur était belle. Un jour, à midi, alors qu'elle était à la fenêtre, un sauvage dragon arriva en volant dans les airs et l'emporta.
17. Der jungen waren dreye  Zu künig, als jch sag.
Jr schwester die was schöne,  Die thet vmb ein mittag
Wol in ein fenster stane.  Do kam ein wilder Trach
Geflogen inn den lüfften,  Vnd nam die schöne magdt.

Hie kumpt der Trach geflogen, vnd füret die Junckfraw Krimhilden mit jm dahin
(18) Le château fut illuminé comme s'il était en feu. Le monstre s'envola aussitôt avec la pucelle : il s'élança haut dans les airs, vers les nuages. On vit père et mère affligés de tristesse. 18. Die Bürg die ward erleuchtet,  Als ob sie war entprant,
Da flog der vngehewre  Mit der Junckfraw zu handt,
Er schwang sich in die lüffte  Hoch gen dem gwülcken an.
So sach man vatter vnd muter  Gar trawrigklichen stan.
(19) Le dragon l'emporta dans les montagnes, sur un sommet si élevé qu'il jetait son ombre à un quart de mille sur les autres monts. Par sa beauté, la pucelle gagna l'amour du dragon : chez lui, elle ne manqua ni de manger, ni de boire. 19. Er fürt sie in das gepirge  Auff eynen stayn so lang,
Das er ein vierteyl meyle  Den schat auffs birge zwang.
Die Junckfraw durch jr schöne  Dem Trachen so lieb was,
Mit essen vnd trincken  Ir bey jm nichts gebrast.
(20) II la détint sur la montagne pendant quatre ans, sans qu'elle vit quiconque, je vous dis la vérité, croyez-moi ! Elle était toute seule, douze semaines ou plus, pleurant chaque jour, souffrant de son enlèvement. 20. Er het sie auff dem steyne  Biß in das vierdte Jar,
Das sie gesach keyn menschen,  Das glaubet mir fürwar.
Sie was auch alters eynig  Zwölff wochen oder mee,
Sie waynete täglichen,  Ir ellendt thet jr wee.


Hie legt der Trach seyn haupt in der Junckfrawen schoß, als er sie auff den stain het bracht, vnd ruet.

 (21) Le dragon posait sa tête dans le giron de la pucelle. Pourtant, sa force était si grande que, lorsqu'il inspirait ou expirait, le roc tremblait fort sous sa respiration.
21. Der Trach legt da seyn haupte  Der Junckfraw inn jr schoß
Dannocht so was seyn stercke  So gar vnmassen groß,
Wenn er den athem auß ließ,  Oder den an sich zoch,
Das der stayn dann erzittert  Vnder dem Trachen hoch.
(22) Un jour de Pâques, le dragon se transforma en homme, et la demoiselle lui dit : « Vous causâtes du tort à messire mon père et à ma mère. Elle souffre, se lamente et pleure, la noble reine.
22. An eynem Ostertage  Ward der Trach zu eym man.
So sprach die Junckfraw reyne  "Wie vbel habt jr than
An meynem vatter, herre,  Vnd an der muter meyn,
Das sie leydt jamer vnd layde,  Die edel Künigein.
(23) Hélas ! Très cher seigneur, il y a bien longtemps que je n'ai malheureusement vu mon père et ma mère et mes frères chéris. Si cela pouvait se faire, j'aimerais les voir et vous en serais reconnaissante.
23. O wee, vil lieber herre,  So ist es mancher tag,
Das jch meyn vatter vnd muter  Doch layder nie gesach,
Vnd auch meyn liebsten brüder.  Möcht es mit fuge seyn,
Ich sech sie also gerne,  Wölt jch euch dancken feyn.
(24) Si vous vouliez me laisser rentrer chez moi et m'y reconduire, je vous jurerais, sur ma tête, que je reviendrais sur la montagne. Accordez-moi cela ! Noble sire, pour l'amour du Dieu vaillant, et je serai toujours prête à vous obéir ».
24. Wölt jr mich hayme lassen  Vnd füren wider haym
Ich gib euch meyn haupt zu pfande,  Kum wider auff den stayn.
Des gwert mich, edler herre,  Wol durch den werden Got.
Des wil jch ymmer mere  Gern laysten ewer gpot."
(25) Alors le monstre dit à la demoiselle si auguste : « Tu ne reverras jamais plus ton père et ta mère, ni aucune autre créature ne contempleras. Tu descendras, en enfer, corps et âme »
25. Do sprach der vngehewre  Zu der magdt also her
"Deyn vatter vnd deyn muter  Gesichst du nymmer mer,
Noch auch keyn creature  Sichst du doch nymmer an.
Mit leyb vnd auch mit seele  Must du zur hellen gan.
(26) Belle pucelette, n'aie pas peur de moi, je n'en veux ni à toi ni à ta vie. Dans cinq ans, jour pour jour, je serai un homme. Alors je te ravirai ton pucelage, jolie demoiselle.
26. Du schönes magetleyne,  Du darffst dich meyn nit schemen.
Deyn leyb vnd auch deyn leben  Das wil jch dir nicht nemen,
Von heut vber fünff Jare  Wird ich zu eynem man,
So nym jch dir deyn magthumb,  Junckfraw gar wol gethan.
(27) Tu dois donc m'attendre cinq ans et un jour, alors tu seras ma femme, si je le peux, et tu descendras au fond de l'enfer, corps et âme. Tu es la fille du roi auquel je ferai savoir cela.
27. Also must du mir beyten  Fünff Jar vnd eynen tag,
So wirst du dann ein frawe,  Ob jch das schicken mag,
So muß deyn leyb vnd seele  Hin zu der hellen grund.
So bist du des Künigs tochter,  Dem jch es noch mach kund.
(28) Ce que je te dis là est vérité vraie. Un jour possède en enfer la longueur d'une année. Tu y resteras jusqu'au Jugement dernier. Si Dieu veut avoir pitié de toi, c'est encore dans la balance »
28. Was jch dir hie nun sage,  Das ist endtlichen war,
Das ein tag in der helle  Leng hat ein gantzes Jar.
Da must du immer seyne  Biß an den jüngsten tag.
Wil sich Gott deyn erbarmen,  Das steet gleych auff der wag."
(29) « Si, de ma vie, j'ai jamais entendu dire, puissant Jésus-Christ, que tu régnerais sur tout ce qui existe dans le ciel et sur terre, un mot de ta bouche détruirait l'enfer.
29. "Hort jch meyn tag ye sagen,  Gewaltiger Jhesu Christ,
Das du gewaltig werest  Vber alles, das da ist
Im hymel vnd auff erden,  Vnd vber alle Ding.
Ein wort zersprach die helle,  Das von deym munde gieng.
(30) Ô, pure vierge Marie, impératrice des cieux, je m'en remets à ta bonté, moi, pauvre fille. Puisque les livres te disent, dame très vertueuse, aide-moi à quitter ce mont, j'ai tant confiance en toi ! 30. O reyne mayd Maria,  Du hymel Kayserein,
Ich empfilch mich in deyn gnade,  Ich armes megetlein,
Seyd von dir sagen die bücher,  Vil tugentreyche Junckfraw,
Hilff mir von disem stayne,  Als wol jch dir vertraw.
(31) Si mes frères me savaient sur cette montagne creuse, ils me ramèneraient à la maison, mon père aussi, tous me tireraient de cette détresse. »  Tous les jours des larmes de sang rouge ruisselaient de ses yeux. 
31. Westen mich meyne brüder,  Auff diesem holen stayn,
Vnd gült es jn jr leben,  Sie brechten mich wider heym,
Darzu meyn lieber vatter,  Sie hülffen mir auß not."
Sie waynt auß jren augen  All tag das blut so rot.


Hie sendet der Künig potten auß inn alle land, Krimhilden seyn tochter zu suchen.

(32) Le roi envoya des messagers au loin, dans tous les pays, à la recherche de sa belle fille pour savoir si quelqu'un savait quelque chose. Ce fut le plus grand tourment de par le vaste monde, en attendant qu'un gentil preux la libère de la montagne.
32. Der Künig potten auß sandte  Gar weyt inn alle land
Nach seyner schönen tochter,  Obs yemandt wurd bekandt.
Das was das gröste leyden  Inn aller welte weydt,
Biß das sie von dem stayne  Erlöst ein degen gmeyt.
(33) En ce temps-là vivait un fier jouvenceau appelé Seyfried, fils d'un puissant roi. Il était d'une force telle qu'il attrapait les lions et, en manière de dérision, les suspendait au sommet des arbres.
33. Do was zu den gezeyten  Ein stoltzer Jüngeling,
der was Seyfrid geheyssen,  Eyns reychen Künigs kind.
Der pflag so grosser stercke,  Das er die Löwen fieng
Vnd sie dann zu gespötte  Hoch an die baumen hieng.
(34) Quand ledit Seyfried devint un homme, il partit, un beau matin, chasser et chevaucher dans la forêt de sapins, avec faucons et chiens, le guerrier fier et vaillant. Il pourchassa les robustes animaux dans les bois.  34. Und do derselb Seyfride  Gewuchs zu eynem man,
Er wolt eyns morgens jagen  Vnd reyten zu dem than
Mit Habich vnd mit hunden,  Der stoltze degen bald.
Er het den starcken thieren  Verzogen da den wald.
(35) L'un de ses brachets s'enfonça devant lui sous les sapins. Aussitôt Seyfried, homme d'une merveilleuse hardiesse, tomba sur la trace étrange qu'avait faite le dragon en emportant la noble demoiselle, et que les chiens tenaient. 35. Do lieff seyner Bracken eyner  Vor jm hin in den than.
Bald reyt Seyfrid hinache,  Der wunder küne man.
Auff ein seltzam gespore,  Do der Trach was gefarn
mit der edlen Junckfrawen,  Do dann die hunde warn.
(36) Seyfried la suivit prestement, quatre jours durant, sans manger, ni boire, ni se reposer jusqu'au quatrième matin où il vit la montagne si haute. Il n'en fut pas contrarié et continua sa poursuite. 36. Seyfrid eylt nach jn balde  Vntz auff den vierdten tag,
Das er essens vnd trinckens  Vnd auch nie ruge pflag
Biß an den vierdten morgen,  Vber das birg so hoch.
Seyfrid des wunders nicht verdroß,  Er eylt jn hinden nach.

Seyfrid reyt in wald vnd will jagen.
(37) II se perdit une nouvelle fois dans cette sombre sapinière, si bien que toute voie et toute sente lui firent presque défaut. Il se dit : « Christ tout-puissant, pourquoi me suis-je risqué en ces lieux ? » Des nouvelles de la demoiselle royale ne lui apportaient pas encore de réconfort.  37. Er was da new verirret  Jnn disem finstern than,
Das jm all straß vnd steyge  Begunden fast abgan.
Er sprach "O reycher Christe,  Was hab ich her gewagt?"
Er west noch nicht zu troste  Der Kayserlichen magdt.
(38) Seyfried avait passé sa jeunesse à se battre comme un chevalier, c'est pourquoi cinq mille nains étaient à son service. Ils donnaient volontiers leurs biens au valeureux héros car il avait tué un dragon qui ne les laissait pas en repos.  38. Nun hat Seyfrid gefochten  Gar Ritterlich sey jar,
Des dienten jm vil gerne  Fünff tausent Zwerge zwar.
Sie gaben dem werden Helden  Gar willigklich jr gut.
Er het ein wurm erschlagen,  Vor dem hettens keyn hut.
(39) Le courageux Seyfried arriva donc devant la montagne du dragon. De sa vie il n'en avait vue de pareille. Lui et son cheval étaient las. Alors le hardi preux descendit de sa monture au pied de la montagne.  39. Do kam der lieb Seyfride  Wol für den Trachen stayn,
Er het bey seynen zeyten  Deß gleych gesehen kayn.
Des war gar müde worden  Beyde Roß vnd auch man.
Do beyst der degen küne  Wol von dem stayn hindan.
(40) Quand le vaillant Seyfried vit le dragon, oyez ce que dit ce héros : « Ô puissant Dieu du ciel ! Qu'est-ce qui m'a poussé ici ? Le diable s’est joué de moi » 40. Do Seyfride der Helde  Den Trachen ane sach,
Nun mügt jr hören gerne,  Vnd wie der Degen sprach:
"O reycher Got von hymel,  Was hat mich her tragen?
Der Teuffel hat mich betrogen,  Wer sol von wunder sagen."
(41) Que dire de la rapidité étonnante avec laquelle l'obscurité se fit autour de Seyfried et avec quelle vitesse il prie tous ses brachets dans ses bras. « Sauf si Dieu le veut, dit l'auguste guerrier, je ne sortirai jamais de cette forêt. »
41. Wie bald es vmb Seyfride  Finstern alda began.
Wie bald er seyne Bracken  All an seyn arme nam!
"Es wöl dann Got von hymel",  So sprach der degen herr,
"Auß disem finstern walde  So kum jch nymmer mer."
(42) II retourna à son cheval, voulant s'en aller, mais il aperçut alors se précipiter à travers la forêt un nain du nom d'Eugleyne, sur un cheval aussi noir que charbon. Il portait des habits de soie brodés d’or. 42. Er gieng zu seynem Rosse  Vnd wolt reyten daruon.
Do sach er gen jm jagen  Her durch den finstern than
Ein Zwerg, der hieß Eugleyne,  Seyn Roß schwartz als ein kol
Fürt ein gewand pfelreyne  Mit gold beschlagen wol.

Hie kumpt das Zwerg Euglein zum Hörnen Seyfrid im wald, vnd zeigt jm den Trachenstein.
(43) Il avait sur le corps une ceinture de  zibeline ornée d'or et était accompagné d'une riche suite, comme on me l'a dit. Il n'y eut jamais roi aussi puissant auquel elle n'aurait convenu et qui l'aurait bien portée, assurément, avec honneur.
43. Er fürt an seynem leybe  Zobel porten beschlagen
Vnd ein herlich gesinde,  Als jch das höret sagen.
Es was nie Künig so reyche,  Es het jm wol bhagen,
Er het es sicherlichen  Mit ehren wol getragen. 
(44) Sur sa tête était posée une couronne d'une grande richesse : jamais on n'en vit de pareille sur cette terre. Maintes pierres précieuses y étaient enchâssées, d'une beauté telle qu'aucune autre sur terre ne peut leur être comparée.
44. Er fürt auff seynem haupte  Ein kron von reicher art,
Das nie auff diser erden  Der gleych gesehen wardt.
Es lag jm inn der krone  Vil mancher Edler stayn,
Die nie auff erd so schöne  Der möcht geleychet seyn.
(45) Eugleyne, le nain, s'adressa au héros quand il le vit, et il vous plaira d'entendre comment il lui parla. II accueillie courtoisement l'extraordinaire guerrier et dit : « Apprenez-moi, messire, ce qui vous amène dans les bois ? » 45. Do sprach das Zwerg Eugleyne,  Do es den Held an sach,
Nun mügt jr hören gerne,  Wie es da zu ihm sprach.
Er empfieng jn tugentlichen,  Den außerwelten man,
Er sprach "nun saget, here,  Was bringt euch in den than?"
(46) Seyfried répondit : « Dieu te garde ! petit homme. Fais-moi profiter de ta valeur et de ta loyauté Puisque tu me connais, dis-moi comment s'appelait mon père. Dis-le moi, je t'en prie, ainsi que le nom de ma mère . » 46. "Nun danck dir Got", sprach Seyfrid  "Vnd du vil kleyner man,
Deyner tugent vnd trewe  Solt mich geniessen lan,
Seyd das du mich erkennest,  Wie hieß der vatter meyn,
Ich bitt das du jn nennest,  Vnd auch die muter meyn."
(47) Le vaillant Seyfried avait passé sa jeunesse de telle sorte qu'il ignorait tout de ses parents. Il fut envoyé au loin, dans une noire sapinière, où un maître l'éleva jusqu'à ce qu'il ait atteint l'âge d'homme.
47. Nun was der Held Seyfride  Gewesen seyne Jar,
Das er vmb vatter und muter  Nicht west als vmb ein har.
Er ward wol ferr versendet  Inn eynen finstern than,
Darinn zoch jn ein meyster  Biß er ward zu eym man.
(48) II acquit la force de vingt-quatre hommes et tout ce qui fait un guerrier. Le nain lui répondit:  « Je vais te le révéler. Ta mère s'appelait Sieglinde et était de noble souche ; ton père était le roi Sigmund. Tu descends de lui.  48. Er gwan vier vnd zwentzig stercke  Vnd yegklich sterck ein man.
Do sprach zu jm das Zwerge  "Will dir zu wissen thon:
Deyn muter hieß Siglinge  Vnd was von Adel geporn,
Deyn vatter Künig Sigmund,  Von den so bist du wordn.
(49) Seyfried, vaillant: guerrier, pars vite d'ici ! Si tu ne le fais vite, tu devras perdre la vie. Sur la montagne habite un dragon, ici, devant nous, et s'il t'aperçoit, tu es perdu.  49. Du solt von hynnen keren,  Seyfrid, du werder man,
Vnd thust du das nicht balde,  Deyn leben must du lan.
Auff dem stayn ist gesessen  Ein Trach, wont da hie vorn,
Vnd wirdt er deyn hie innen,  Deyn leyb hast du verlorn.
(50) Sur ce mont demeure la plus belle Jouvencelle de toutes, sache-le assurément, et je t'en instruis. Elle est chrétienne et fille de roi. Si Dieu n'a pitié d'elle, elle ne sera jamais plus délivrée. 50. Es wont auff disem stayne  Die aller schönste magdt,
Das wiß auch sicherlichen,  Vnd sey dir hie gesagt,
Sie ist von Christen leuten,  Eyns Künigs tochter her.
On Gottes erbarmunge  Wirdts erlößt nymmer mer.
(51) Son père se nomme Gybich et réside sur les bords du Rhin ; la reine son épouse s'appelle Kriemhild, et c'est leur fille. » Le valeureux Seyfried répondit ; «Je la connais bien. Nous nous aimions tous deux, au pays de son père. »
51. Ir vatter der heyst Gybich  Vnd sitzet bey dem Reyn,
Krimhilt heyst die Künigin  Vnd ist die tochter seyn."
Da sprach der held Seyfride  "Die ist mir wol bekandt,
Wir warn eynander holde  In jres vatters landt."
(52) Quand l'intrépide Seyfried apprit cette nouvelle, il planta son épée dans le sol et s'approcha de la montagne. Il prononça trois serments, cet homme d'exception, il jura d'abord qu'il ne partirait pas et voulait bien délivrer la demoiselle.   52. Do Seyfride der küne  Die mär da recht vernam,
Seyn schwert stieß er in die erden  Vnd zu dem stayne kam,
Darauff schwur er drey ayde,  Der außerwelte man,
Das er nicht kem von dannen,  Die Junckfraw wolt er han.
(53) Le nain Eugel dit : « Seyfried, hardi preux, si tu veux entreprendre pour rien de telles choses, si tu fais trois serments et si tu veux libérer la jouvencelle, permets que je me retire vite de cette sombre forêt.  53. Do sprach das Zwerge Eugel  "Seyfrid, du küner man,
Wilt du dich solcher dinge  Vmb sunst hie nemen an,
Vnd schwürest des drey ayde,  Die Junckfraw wöltest han,
Des geb mir vrlaub balde  Auß disem finstern than.
(54) Si tu avais vaincu la moitié de la terre et que soixante-douze pays de langue différente te servaient et que chrétiens et païens t'étaient soumis, il te faudrait pourtant laisser la belle là-haut, sur la montagne. »  54. Ja hettest du bezwungen  Das halbe teyl der erden
Vnd zwo vnd sibentzig zungen,  Das sie dir dienten gern,
Christen vnd auch die Heyden  Die wern dir vnderthan:
Dannocht must du die schönen  Hoch auff dem stayne lan."
(55) Seyfried répliqua vivement : « Oh que non minuscule homme. Tu vas me faire profiter de ta valeur et de ta loyauté et m'aider à conquérir la jolie jouvencelle, sinon je te tranche la tête avec ta couronne ! » 55. Do sprach Seyfrid behende  "Neyn, du vil kleyner man,
Deyner tugent vnd trewe  Solt mich geniessen lan.
Vnd hilff mir hie gewinnen   Das hübsche megetleyn,
Sunst schlag jch dir das haupte  Ab mit der krone deyn.
(56) « Si je perdais alors la vie à cause de cette belle demoiselle, je serais mal payé de ma loyauté puisque j'y laisserais la vie. Personne ne pourrait t'aider, je te le dis franchement, sauf Dieu qui peut toute chose. »
56. Verlür jch dann hie meyn leben  Wol durch das schöne weyb,
So entgült jch meyner trewe  Vnd reds bey meynem leyb,
On außgenummen Gotte,  Der alle ding vermag,
Sunst kan jr niemandt helffen,  Fürwar jch euch das sag."


Hie nympt der Hürnen Seyfried den Zwerg bey dem har, vnd schlecht jn umb die staynen wand.

(57) Le vaillant Seyfried fut pris d'un violent courroux et saisit le nain par les cheveux. Le guerrier fier et bon le battit violemment contre une falaise, si bien que la splendide couronne vola aussitôt en éclats. 57. Do ward der Held Seyfride  So grimmigklich gemut.
Den Zwerg nam er beym hare,  Der stoltze degen gut,
Vnd schlug es krefftigklichen  An eynes staynes wandt,
Das jm seyn reyche krone  Zu stück fiel alle sandt.   
(58) Eugel dit : « Apaise ta colère, ô valeureux preux ! Noble Seyfried, je vais te conseiller autant que je le peux. Je vais, de toute ma loyauté, te mettre sur la piste. » – « Cette forêt est celle des diables ! Pourquoi ne l'as-tu pas fait plus tôt ? » 58. Er sprach "still deynen zoren,  Du tugenthaffter man,
Ich wil dir, edler Seyfrid,  Rathen alles, was jch kan,
Vnd wil mit gantzen trewen  Dich weysen auff das gspor."
"Des walt seyn doch der Teuffel,  Warumb thetst duß nicht vor?"
(59) Eugel répondit : « Près d'ici demeure un géant, Kuperan. Il règne sur mille géants et sur ces vastes espaces. Il possède la clé qui ouvre les portes de la montagne. » – « Montre-le moi ! » s'écria Seyfried ; « ainsi la demoiselle sera sauvée ». 59. Er sprach "hie ist gesessen  Ein Ryß, heyst Kuperan,
Dem ist das weyt gefilde,  Tausent Rysen vnderthan.
Derselbig hat den Schlüssel,  Dauon der stayn auffgat."
"Den zeyg mir", sprach Seyfride  "So wirdt der Junckfraw rat.
(60) Montre-le moi tout de suite, et tu resteras en vie ! » Le noble nain répondit : « Tu dois combattre pour une femme, si loin [ardemment] et sous peu, comme je n'ai jamais vu quiconque le faire. » – « Je me réjouis, dit Seyfried, d'avoir entendu cela. » 60. Den solt du mir hie zeygen,  So beheltst du deyn leyb."
Do sprach das edel Zwerge  "Must fechten vmb das weyb
So seer in kurtzer zeyte,  Als ich gesach keyn man."
"Ich frew mich", sprach Seyfride  Das jchs vernummen han."
(61) Eugleyne désigna la montagne à Seyfried et lui montra où était l'antre du géant. Seyfried cria dans cette direction et sa voix pénétra jusqu'à l'intérieur, invitant fort amicalement le géant à venir le rejoindre dehors. 61. Do weyset er Seyfride  Hin bey dem berg fürbaß
Vnd bey des staynes wande,  Da des Rysen hauß was.
Do rüfft Seyfrid hineyne  Wol in des Rysen hauß
Vnd hieß jn gar freundtlichen  Den Rysen zu jm herauß
(62) Le géant félon bondit alors de la falaise, armé d'une barre de fer qu'il tenait à la main. « Qu'est-ce qui t'a amené ici, tout petit gars ? Ta mort ne va pas tarder dans cette forêt ! 62: Do sprang der vngehewre  Rauß für die staynen wand
Mit eyner stähleyn stangen,  Trug er in seyner hand.
"Was hat dich her getragen,  Du vil junges bübelein?
Gar bald in disem walde  Sol es deyn ende seyn.
(63) Je t'en donne ma parole, tu es perdu ! » Messire Seyfried rétorqua : « Dieu est né pour nous secourir. Qu'il veuille me prêter sa force et sa puissance aussi afin que tu sois obligé de me remettre la demoiselle bien faite. 63. Des geb jch dir meyn trewe,  Deyn leyb hast du verlorn."
Do sprach der Held Seyfride  "Gott ist zu hilff geporn,
Der wöll mir yetz verleyhen  Seyn sterck vnd auch seyn macht,
Das du mir müssest geben  Die Junckfraw so geschlacht.
(64) On ne cessera jamais de te traiter de meurtrier pour avoir enfermé la demoiselle, là, dans la montagne creuse, et de l'avoir fait tant souffrir, plus de quatre années pleines. »

64. Darumb wir ymmer mere  Vber dich schreyen mordt,
Das du in solch ellende  Beschleust die Junckfraw dort
In disem holen stayne  Mit so grosser arbeyt,
Mer dann vier gantze Jare  Gelegen in grossem layd."
(65) Le félon fut pris de rage et abattit violemment sa barre de fer sur le héros. C'est sans doute à cause de sa longueur qu'on la voyait plus qu'à demi au-dessus des arbres. 65. Do ward dem vngetrewen  So grimmigklich seyn mut,
Auff den Held neydigklichen  Schlug er die stangen gut.
Wol von der stangen lenge  Dasselbig da geschach,
Das man sie mer dann halbe  Wol ob den baumen sach.


Hie ficht der Hürnen Seyfrid mit dem Rysen Kuperan vmb den Schlüssel.
(66) Le géant Kuperan déversa une grêle de coups et enfonça son arme d'une bonne toise dans le sol, en déchargeant à Seyfried un coup rapide et puissant, mais le valeureux Seyfried fit en arrière un bond de cinq toises. 66. Also schlug der Ryß Kuperan  Vil manich schleg on zal,
Die stangen wol ein klaffter  Nider in die erd zu thal,
Nach Seyfrid so geschwinde  Ein schlag so krefftigklich.
Seyfrid sprang als ein helde  Fünff klaffter hinder sich.
(67) II en fit un autre en avant, de cinq toises, le très vaillant. Quand le géant se baissa pour ramasser sa barre de fer, Seyfried lui infligea plusieurs blessures, si bien qu'il fut couvert de sang et qu'on ne vit oncques sur terre causées blessures plus profondes. 67. Vnd fünff klaffter herwider  Sprang zu jm der vil werd,
Do sich der Ryß thet bucken,  Die stang nam von der erd,
Seyfrid schlug jm vil wunden,  Das jm das blut her lieff,
Das nie auff erd ward gschlagen  Doch wunden also tieff.
(68) L'énorme se releva d'un bond et courut sus à Seyfried, le menaçant de sa barre d'acier. « Cela ne va pas être long avant que tu perdes la vie ! » Seyfried rétorqua : « Tu mens ! si Dieu le veut. » 68. Auff sprang der vngehewre  Vnd lieff Seyfriden an
Mit seyner Stählein stangen  Vnd sprach "du kleyner man,
Du hast deyn leyb verloren  So gar in kurtzem zyl."
Do sprach zu jm Seyfride  "Du leugst, ob es Got wil."
(69) Quand le félon sentit ses blessures, il lâcha son arme et s'enfuit dans la grotte. Seyfried lui avait sans doute donné un avant-goût de la mort. Il pensait à la jouvencelle qui était prisonnière. 69. Vnd do der vngetrewe  Der wunden do empfand,
Die stangen ließ er fallen,  Floch in die staynen wand.
Do hat jn wol Seyfride  Bracht in des todes peyn.
Do dacht er an die mayde,  Die müst gefangen seyn.
(70) Le géant pansa ses blessures et s'arma. Il passa une excellente cuirasse : elle était très précieuse, faite d'or durci au sang de dragon. Hormis celle du roi Ortnit aucune ne fut aussi bonne. 70. Der Ryß verband die wunden  Vnd wapnet balde sich
Inn ein vil gute Brinne,  Die was gar köstenlich
Von eytel klarem golde,  Gehert mit Trachen blut.
On Kaysers Ornit Brinne,  So ward nie Brinn so gut.
(71) Le géant ceignit une excellente épée faite pour sa taille et sa force, pour sa main, tranchante : on l'aurait échangée contre un royaume. Quand il la dégainait pour se battre, il ne laissait personne en vie.
71. Der Ryß an seyne seyten  Ein vil gut schwerdt er band,
Nach seyner leng vnd stercke  Gemacht nach seyner hand
Das was nach seyner schneyden,  Ein land wolt man drumb geben.
Wenn ers zum streyt auß zoge,  Keyn man ließ er da leben.
(72) II couvrit son chef d'un heaume d'acier dur, brillant comme le soleil sur les flots de la mer. Il prit un bouclier grand comme le vantail d'une porte et d'un pied d'épaisseur. Croyez-le, c'est vrai. 72. Er setzet auff seyn haupte  Von stahel ein helm hert,
Der leuchtet, als die Sonne  Auff Meeres flute fert.
Er nam zu seyner hende  Ein schildt als ein stadel thor,
Vnd der was eyns schuchs dicke,  Das glaubet hie fürwar.
(73) Le géant sortit d'un bond de la grotte, tenant une autre masse d'acier, à quatre tranchants plus acérés que rasoir et résonnant d'un son clair comme la cloche dans son clocher. 73. Do sprang der vngehewre  Her auß der staynen wandt,
Ein andre stählein stangen  Trug er in seyner handt,
Die schneyd zu den vier orten,  Als ye thet keyn Scharsach,
Vnd klang auch also helle,  Als ein Glock in thurnes tach.
(74) Le géant déclara : « Dis donc, homuncule ! Puisque le diable t'a amené ici, que t'ai-je fait pour que tu veuilles m'assassiner dans ma propre demeure ? » – « Tu mens, dit Seyfried, je t'ai demandé de me rejoindre à l'extérieur. » 74. Do sprach der vngehewre  "Sag an, du kleyner man,
Das dich der Teuffel hin füre!  Was het jch dir gethan,
Das du mich woltst ermörden  In meynem eygen hauß?"
"Du leugst", sprach Seyfride  "Ich hieß dich zu mir rauß."
(75) Le robuste géant répondit : « Sois donc maudit ! Je vais te faire payer de m'avoir cherché. Si tu avais évité de le faire, cela aurait mieux valu pour toi. Eh bien, tu vas apprendre à être pendu pour ton orgueil ! » 75. So sprach der starcke Ryse  "Das du her seyst verflucht!
Ich wil dir wol vergelten,  Das du mich hast gesucht;
Vnd hetst du das vermiden,  Es wer dir villeycht als gut.
Nun must du lernen hangen  Vmb deynen vbermut."
(76) « Dieu te l'interdira, malfaisant sans vertus ! Ce n'est vraiment pas pour me faire pendre que je suis venu ici. Permets-moi de délivrer la jeune fille de la montagne, sinon je t'assure que ta vie ne vaudra pas cher ! » 76. "Das sol dir Got verbieten,  Du bößwicht tugent leer,
Ich bin durch henckens willen  Warlich nit kummen her.
Thu du mir hie gewinnen  Die maget von dem stayn,
Sunst sag jch dir fürware,  Deyn leben das wirdt kleyn."
(77) Le monstre rétorqua : « Sache que je ne t'aiderai jamais à libérer cette jouvencelle. Je vais t'en empêcher et m'arranger pour que jamais plus tu ne jouisses d'une gente demoiselle ! 77. Do sprach der vngehewre  "Das sey dir hie gesayt,
Das jch dir nymmer mere  Hilff gewinnen dise maydt.
Ich wil dirs vnder brechen,  Du weyst nicht meynen mut,
Ich bring, das dich nymmer mer  Glust keyner Junckfraw gut.
(78) C'est pourquoi cela t'est interdit et pour toujours. » Seyfried  répliqua : « J’étais prêt ce matin. » Ils se jetèrent l'un sur l'autre, ces hommes hardis, se donnant de grands coups, là, dans la sombre forêt. 78. Darumb so sey dir heute  Vnd ymmer widerseyt."
Do sprach Seyfrid hinwider  "Ich was heut frü bereyt."
Do lieffen sie zusammen,  Die zwen vil künen man,
Mit also schweren schlegen  Da inn dem finstern than.
(79) Ils étaient si forts que le combat fut tel qu'on vit le feu sauvage jaillir de leurs casques. Bien que le géant portât un solide bouclier, Seyfried le mit prestement en morceaux.

79. Wol von jr beider stercke  Ein solcher streyt geschach,
Das man das wilde fewre  Do auff den helmen sach.
Wie gut der schilt auch wase,  Vnd den der Ryse trug,
Seyfrid doch gar behende  Im den zu stücken schlug.
(80) Puis il passa sous la garde du géant et lui détrancha du corps sa bonne broigne d'acier. Le géant Kuperan fut tout couvert du sang coulant de seize blessures profondes infligées par Seyfried. 80. Darzu dem Rysen lange  Seyn wehr jm vnderrandt.
Er schriet jm von dem leybe  Seyn gut stählein gewandt.
Da stund mit blut berunnen  Der Ryse Kuperan
Mit sechtzen tieffen wunden,  Die er vom Seyfrid nam.
(81) Dans sa détresse, Kuperan s'écria : « Noble preux, messire, laisse-moi la vie ! Tu combats de toutes tes forces et avec tout ton courage. Tu possèdes les qualités d'un guerrier sans peur. 81. Laut rüfft auß seynen nötten  Der Ryse Kuperan
"Du edler degen Herre  Solt mich geniessen lan.
Du fichst auß gantzem leybe  Vnd von gantzer manheyt,
Du bist von allen ehren  Eyn Degen vnuerzeyt.
(82) Te voilà tout seul, tout petit comparé à moi, et je ne peux te vaincre. Laisse-moi vivre et je te donnerai cuirasse, épée et, moi-même, je serai ton homme lige. » 82. Du stehest hie alters eyne  Vnd bist ein kleyner man
Hie gegen mir zu schätzen,  Ich dich nicht gwinnen kan.
Du solt mich lassen leben,  So wil jch geben dir
Brinne, schwerdt vnd mich selber  Solt du haben von mir."

(83) « Je le ferai très volontiers,  dit le preux, si tu m'aides à délivrer la délicieuse demoiselle de la montagne, je t'en donne ma parole. » – « N'en doute point, je tirerai pour toi de la montagne la belle demoiselle. »

83. "Das wil jch thun vil gerne"  Sprach Seyfrid, der werde man
"Wilt du mir vom stayn gewinnen  Die maget wunnesam."
So schwer jch dir hie trewe.  Du solt on zweyffel sein,
Ich gewinn dir von dem stayne  Das schöne magetleyn.
(84) Tous deux prêtèrent alors serment, ces hôtes étrangers. Le magnifique Seyfried tint le sien. Le félon ne put vaincre Seyfried, si bien qu'il profita bien peu de sa vie. 84. Da schwuren sie zusammen  Zwen ayd die frembden gest.
Seyfrid der degen herre  Der hielt den seynen vest.
Dannoch ward der vntrewe  An Seyfrid sigelloß,
Des er an seynem ende  Gar lützel da genoß.


Hie schwerdt der Ryß Kuperan dem Hürnen Seyfrid, er wöll jm die Junckfraw helffen gewinnen von dem stayn.
(85) Le vaillant Seyfried, le valeureux chevalier ajouta : « Fidèle compagnon, Dieu sait combien tes blessures m'affligent. » Il arracha de son corps son excellent vêtement de soie afin de panser lui-même les blessures du félon.
85. Do sprach der starcke Ryse  Zum werden Ritter mee
"Nun weyß Got, traut geselle,  Mir thun meyn wunden wee."
Do reyß er von seym leybe  Sein vil gut seyden gewandt,
Damit er dem vngetrewen  Seyn wunden selber bandt.
(86) Ce déloyal [félon] déclara : « Sache, cher compagnon, que la falaise est là. Nous allons chercher où peut bien être la porte, homme vertueux Ce qui est fait est fait. » 86. Do sprach der vngetrewe  "Wiß, trawt geselle meyn,
Da ligt des staynes wende.  Wo mag die thüre seyn,
Das sollen wir besehen,  Vil tugenthaffter man.
Was eyner dem andern thet,  Das sey verrichtet schon."
(87) Ils partirent ensemble vers une rivière. Le félon saisit vivement son arme et, alors que Seyfried marchait devant lui dans la forêt, le déloyal bondit tout à coup sur lui.

87. Sie giengen mit eynander  Wol für eyns wassers thamm.
Vil bald der vngetrewe  In seyn hand das schwerdt nam,
Vnd do der held Seyfride  Vor jm gieng in den wald,
Do sprang der vngetrewe  Auff Seyfriden gar bald.
(88) Il asséna à messire Seyfried un coup énorme qui laissa le noble chevalier étendu sous son bouclier, sans plus de mouvement que s'il était mort : du sang rouge jaillissait de son nez et de sa bouche. 88. Er gab dem held Seyfride  Ein vngefügen schlag,
Das da der Ritter edel  Vnder seynem schildte lag.
Inn allen den geberden,  Als ob er were todt
Auß nasen vnd auß munde  Schoß jm das blut so rot.


Hie wirdt der Ryß Kuperan trewloß an dem Hürnen Seyfrid vnd schlecht jn hinderwertling,
das er zu der erden fiel.
(89) Alors que Seyfried gisait sous son large bouclier, le nain Eugel fut prêt en un instant. Il prit une cape folette et la jeta sur lui. Malgré toute son hostilité, le géant fut obligé de perdre Seyfried (des yeux). 89. Do nun der held Seyfride  Lag vnder seym schilt preyt,
Do was das Zwerge Eugel  Zu hand da wol bereyt.
Er nam ein nebel kappen  Vnd warffs vber den man.
Wie feyndt der Ryß jm ware,  Noch müst er jn verloren han.

Hie setzt das Zwerglein dem Hürnen Seyfrid ein Nebelkappen auff, das jn der Rys Kuperan nicht sehen mocht.
(90) Le géant courut vers les arbres, cherchant le preux. « Le diable t'a-t-il emporté ou est-ce Dieu ? Est-ce un signe ? Il y a un instant, tu étais là, étendu de tout ton long, et je ne te vois plus ! »

90. Der Rys lieff zun baumen  Vnd sucht den werden man.
"Hat dich der Teuffel hin gefürt,  Oder hats Got gethan,
Mit dir gethan ein zeychen?  Nun thetst du erst hie stan,
Vnd lagest erst gestrackte,  Vnd jch dich verloren han."  
(91) Le nain aimable se mit à rire en entendant cela. II redressa Seyfried et l'assit sur le sol. Ce nain, excellent entre tous, resta un bon moment assis, jusqu'à ce que l'intrépide guerrier reprît un peu ses esprits. 91. Der red begund zu lachen  Das Zwerglein wunnesam.
Es richtet auff Seyfriden  Vnd setzt jn auff den plan.
Da saß er ein gut weyle,  Der außerwelte man,
Biß das der degen küne  Ein wenig sich versan.
(92) Quand messire Seyfried revint à lui, il vit, assis à ses côtés, le nain si aimable. « Dieu te le rende ! dit-il, homme d'une extraordinaire petitesse. Je ne peux rien dire d'autre : tu m'as été secourable. » 92. Vnd do der Held Seyfride  Wider zu jm selber kam,
Do sach er neben jm sitzen  Den Zwerg so wunnesam.
"Nun lon dir Got", sprach Seyfrid  "Du wunder kleyner man.
Ich kan nicht anderst sprechen,  Du hast mir wol gethan."
(93) Eugel répondit : « Tu dois bien le reconnaître. Si je n'étais pas venu, il te serait arrivé pire. Suis ma leçon maintenant : oublie la pucelle et, sous la cape folette, éloigne-toi afin que le géant ne t'aperçoive point. » 93. Do sprach der Zwerge Eugel  "Das must du mir veriehen.
Vnd wer jch dir nicht kummen,  Dir wer noch wirsch geschehen.
Volg nach hie meyner lere,  Verwig dich der mayd gar,
Kum inn der kapp von dannen,  Das der Rys nicht werd gewar."
(94) Messire Seyfried lança : « Cest impossible ! Si J'avais mille vies, sache que ma loyauté me les ferait risquer pour la demoiselle bien faite. Quelles que soient les conséquences, je vais renier de nouveau en m'y prenant mieux. » 94. Do sprach der Held Seyfride   "Vnd das mag nicht geseyn.
Vnd het jch tausent leybe,  So wiß die trewe meyn,
Die wölt jch alle wagen  Durch die magdt wolgethan.
Ich wils noch baß versuchen,  Wie es mir wöll ergan."
(95) Valeureusement, il jeta la cape folette loin de lui, saisit son épée à deux mains et infligea huit profondes blessures au géant, puis cria à la demoiselle que le solide géant Kuperan venait d'être frappé à mort. 95 Wie er so degenliche  Die kappen von jm rieff!
Das schwerdt zu beyden henden  Hieb jm acht wunden tieff,
Dem vngefügen manne.  Laut rüfft er zur maget,
Der starck Ryß Kuperane  Wer schier zu todt erschlagen.
(96) « Tu combattis de toutes tes forces et de tout ton courage, et pourtant je vois que tu es seul, preux sans peur, Mais si tu m'abats. ô très vaillant, personne sur terre ne pourra parvenir jusqu'à la jeune fille. » 96. "Du fichtest auß dem leybe  Mit deyner gantzen macht.
Nun sich jch dich doch eynig  Vor mir stan vnuerzagt.
"Vnd schlechst du mich zu tode,  Du außerwelter man,
So ist auff erden niemandt,  Der zu der Junckfraw kan."
(97) Le courageux Seyfried était agité de mille pensées certainement inspirées par l'amour qui le poussait vers la jouvencelle. II fallait qu'il laissât vivre le félon. Il dit : « En route, et marche devant moi. 97. Darumb der held Seyfride  Het vil manchen gedanck
Wol von der grossen liebe,  Die jn zur mayde zwangk.
Er müst in genesen lassen,  Den vngetrewen man.
Er sprach "heb dich deyn strassen,  Du must vor mir hingan.
(98) Montre-moi vite aussi le chemin qui mène vers la gente pucelle, sinon je te décolle la tête des épaules, le monde dût-il disparaître ! » Le félon dut obéir à l'ordre du preux Seyfried, le jeune chevalier, car sa situation était sans issue. 98. Vnd weyse mich auch balde  Hin zu der maget fron.
Ich schlach dir ab deyn haupte,  Vnd solt die welt zergon."
Do müst der vngetrewe  Vnd durch die rechten not,
Das jm der held Seyfride  Der jungen Ritter pot.
(99) Tous deux gagnèrent le pied du mont du dragon. Le félon eut tôt fait de prendre la clé dans sa main : la montagne fut déverrouillée et ouverte par le bas, car la porte était dissimulée huit toises sous terre. 99. Sie giengen mit eynander  Für den Trachenstain beyd sand.
Wie bald nam der vngetrewe  Den schlüssel inn die hand!
Der steyn ward auffgeschlossen  Vnd vnten auff gethan.
Acht klaffter vnter der erden  Was die thür verporgen schon.
(100) Quand le mont fut déverrouillé et ouvert par le bas, le vaillant Seyfried tint solidement la clé qu'il avait vivement arrachée de la serrure, et il dit : « Montre-moi le chemin, et passe devant ! » 100. Als der stain ward entschlossen  Vnd vnten auff gespert,
Wie bald der held Seyfride  Den schlüssel hielt gar hert.
Er het jn von dem schlosse  Gerissen bald herdan,
Er sprach "heb dich deyn strasse,  Du must vor anhin gan."

(101) Ils furent fatigués avant de déboucher en haut de la montagne. Quand Seyfried aperçut la demoiselle si pure, elle se mit à sangloter, comme on nous l'a dit, et elle déclara : « Chevalier, je t'ai vu chez mon père »
101. Sie wurden beyde müde,  Ee sie kamen auff den stayn.
Vnd do der held Seyfride  Ersach die maget reyn,
Do begundt sie seer waynen,  Als wir noch hören jehen,
Sie sprach "jch hab dich, Ritter,  In meynes vatters hauß gesehen."
(102) Voici ce que dit la demoiselle : « Bienvenue, messire Seyfried ! Comment vont mon père, ma mère et mes trois frères, les trois rois dignes de louanges ? Aie la courtoisie de me faire profiter de cette nouvelle. » 102. Also sprach die Junckfrawe  "Biß willkumm, Seyfrid, herre meyn.
Wie lebt meyn vatter vnd muter,  Zu Wurms wol an dem Reyn,
Vnd meyn vil lieben brüder,  Die drey Künig lobesan?
Das sag mir durch deyn trewe,  Solt michs geniessen lan."
(103) Messire Seyfried lui répondit : « Tais-toi et cesse de pleurer ! Je vais t'emmener d'ici, belle jouvencelle pure, je vais te tirer de cette poignante détresse ou bien, par ma foi, j'y laisserai la vie ! »
103. Do sprach der Held Seyfride  "Schweyg, laß dein waynen seyn.
Du solt mit mir von hinnen,  Du schöne Junckfraw reyn,
Wan jch dir hilff gar balde  Von diser grossen not,
Oder jch muß sicherlichen  Darumb hie sterben todt."
(104) « Dieu ce récompense, Seyfried, chevalier bien fait. Je crains cependant que tu ne puisses résister au dragon. C'est le diable le plus atroce que j'aie jamais vu et, si tu l'aperçois, tu diras que c'est bien la vérité. » 104. "Nun lon dir Got, Seyfride,  Du Ritter wolgethan.
Ich fürcht aber, du mögest  Dem Trachen nicht wider stan.
Es ist der grewlichst Teuffel,  Den jch han ye gesehen.
Vnd wirst du jn ansichtig,  Die warheyt must du jehen."
(105) Messire Seyfried répliqua : « II ne peut être aussi atroce. Je n'aimerais pas avoir souffert en vain tant d'épreuves. J'ai rudement bataillé contre l'énorme géant. Même si le dragon était le diable, je le vaincrai ! » 105. Do sprach der Held Seyfride  "Er mag so scheutzlich nicht seyn.
Ich hab nicht gern verloren  Die grosse arbeyt meyn.
Ich hab so seer gestritten  Mit dem vngefügen man.
Vnd wenn er wer der Teuffel,  So will ich jn bestan."
(106) « Dieu te récompense ! Seyfried. C'est pour moi que tu as souffert ces épreuves et les a acceptées. Si Dieu m'aide à retourner chez moi, sache sans faute que je te donnerai ma foi, et à nul autre qu'à toi. » 106. "Nun lon dir Got, Seyfride,  Du hast die groß arbeyt
Durch meynent willen erlitten  Vnd durch mich angeleyt.
Vnd hilfft mir Got zu lande,  Das wisse one won,
Des gib jch dir meyn trewe,  Keyn andern für dich han."
(107) Kuperan, le solide géant, se détacha de la falaise et dit : « Une excellente épée est cachée ici afin qu'un noble chevalier tue le dragon, car aucune lame sur terre ne peut entamer sa peau. »
107. Do trat fürbaß den stayne  Der starcke Ryß Kuperan,
Er sprach "hie ist geporgen  Ein schwerdt vil wol gethan,
Damit ein Ritter edel  Dem Trachen siget an.
Sunst ist keyn kling auff erden,  Die den Trachen gwinnen kan."
(108) Ce qu'il dit de l'épée était la vérité. Mais Seyfried ne se garda point du félon. Le robuste géant blessa le noble chevalier de telle sorte que celui-ci n'eut plus qu'un pied sur la montagne du dragon. 108. Als er sagt von dem schwerdte,  Da was die warheyt an.
Als er sich do nicht hute  Vor dem vngetrewen man,
Do schlug der starcke Ryse  Dem Ritter edel ein wund,
Das er kaum mit eym bayne  Auff dem Trachenstain stund.
(109) Seyfried enlaça le géant. La lutte qui s'ensuivit fut si rude que la montagne en trembla. La peur de la demoiselle était grande, elle pleurait et se tordait les mains, la douce pucelle de libre naissance. Elle s'écria : « Dieu du ciel, assiste le Juste ! 109. Do begriffe er den Rysen,  Sich hub ein ringen groß,
Das der Trachenstain erzittert.  Der junckfraw schreck ws groß.
Sie waynt vnd wand jr hende,  Die zart Junckfraw reyn,
Sie sprach "ach Got von hymel,  Stehe heut dem rechten bey!"


Hie het der Ryß den Hürnen Seyfrid schier von dem stayn gestossen.
(110) Si, à cause de moi, tu devais perdre la vie, mon cœur serait affligé de chagrin et, à cause de cette grande détresse, je me jetterais de cette haute montagne pour trouver la mort, 110. "Vnd solt du vmb meynent willen  Deyn leib verloren han,
So muß jch an meym hertzen  Jämerlichen kummer han,
So wil jch mich verfallen  Von diser grossen not
Vber disen holen stayne,  Das jch gelige todt.
(111) Donc, vaillant Seyfried, garde-toi, pense à ce que tu dois faire et à moi, pauvre femme.» Le preux répondit : « Noble demoiselle splendide, je compte être victorieux, ne ce fais pas de soucis pour moi ! » 111. Darumb, du held Seyfride,  Bewar den deynen leib
Vnd denck an deyn arbeyte  Vnd an mich armes weib."
Do sprach der held Seyfride  "Du schöne magt vil her,
Ich traw mich zu erweren,  Sorg nur für mich nicht mer."
(112) Ils luttèrent ensemble, la belle demoiselle le vit. Le félon devait perdre la vie. Seyfried saisit le géant là où il était blessé et se mit à déchirer ses blessures, L'autre ne put résister. 112. Sie rungen mit eynander,  Das sach das schöne weib.
Do must der vngetrewe  Verlieren seynen leyb.
Seyfrid greyff jm in die wunden,  Dem vngefügen man,
Vnd zert jms von eynander;  Da mocht er nymmer stan.
(113) Le géant s'inclina devant Seyfried : « Laisse-moi la vie, vertueux guerrier ! Je t'en supplie, intrépide chevalier ! J'ai par trois fois rompu mon serment. Dieu me le pardonne ! »

113. Der Ryß begundt sich neygen  Für Seyfrid auff den plan.
"Du solt mich leben lassen,  Du tugenthaffter man,
Das bitt jch dich vil sere,  Du Ritter vnuerzagt.
Ich bin drey mal trewloß worden,  Das sey Got ymmer klagt."
(114) Messire Seyfried rétorqua : « Ce sont paroles perdues. j'ai, de mes yeux, vu la demoiselle de haute naissance. » II saisit Kuperan par le bras et le précipita en bas de la montagne, Le géant tomba et éclata en cent morceaux. La jouvencelle en rit. 114. Do sprach der held Seyfride  "Deyn red ist nun verlorn.
Ich hab mit augen gsehen  Die maget hoch geporn."
Er nam jn bey dem arme,  Warff jn vom stayn hindan.
Er sprang zu hundert stücken.  Des lacht die Junckfraw schon.


Hie wirfft der Hürnen Seyfrid den Rysen vber den Trachenstain ab.
(115) Quand messire Seyfried gagna le sommet de la montagne, il se présenta courtoisement à la belle demoiselle : « Toi, la plus belle des femmes, cesse de pleurer ! Je m'en suis sorti, pour toi, gente demoiselle.
Hie wirfft der Hürnen Seyfrid den Rysen vber den Trachenstain ab.
 
115. Do nun der held Seyfride  Den öbern stain gewan,
Do gieng er gezogenliche  Wol für die maget schon.
"Du schöne vber alle weybe,  Du solt deyn waynen lon.
Ich bin yetzund genesen  Durch dich, du maget fron.
(116) Je vais te tirer vivement de cette mauvaise situation ou, par ma foi, je tomberai mort devant toi ! » – « Dieu te récompense ! Seyfried, hardi chevalier. En vérité, je crains que ne nous menace un grand péril. » 116. Nun hilff jch dir auch balde  Auß diser grossen not,
Oder jch muß sicherlichen,  Für dich hie ligen todt."
"Nun lon dir Got, Seyfride,  Ein Ritter vnuerzagt.
Ich fürcht do auff meyn trewe,  Vns nahet grosses layd."
(117) Messire Seyfried répondit : « Si une rude épreuve nous attend, je le regrette de tout mon cœur au fond de moi. Il y a maintenant quatre jours que je n'ai mangé ni bu ni ne me suis reposé. » 117. Do sprach der held Seyfride  "Nahet vns dann groß arbeyt,
Das ist mir innigklichem  Von gantzem hertzen layd.
Nun bin jch doch genesen  Biß an den vierdten tag
Vngessen vnd vntruncken,  Vnd keyner rhu nie pflag."
(118) A ces mots, le petit Eugel, le nain si gentil, et la noble demoiselle furent effrayés par la morosité de Seyfried. Le nain dit au preux : « Je vais vous apporter ici, au sommet de la montagne creuse, les meilleures nourritures, à vous, Seyfried, pour que vous mangiez. 118. Darumb erschrack der kleyne  Eugel, der Zwerg so gut,
Vnd auch die Junckfraw here  Vmb Seyfrids vngemut.
Der Zwerg sprach zu Seyfride  "Bring euch die besten speyß
Her auff den holen stayne  Euch Seyfrid hie zu preyß.
(119) Je vais vous donner à manger et à boire suffisamment pour quinze jours. »  Il tira les victuailles de la montagne creuse. Bien des nains servirent Seyfried à table et la demoiselle s'occupa bien de lui. 119. Ich gib euch essen vnd trincken  Viertzehen tag genug."
Her auß dem holen berge  Es da das essen trug.
Im dienten da zu tische  Vil manich Zwerg so gut,
Darzu auch die Junckfrawe  Het Seyfrid wol in hut.
(120) Avant d'avoir commencé à manger, ils entendirent un vacarme, comme si les hautes montagnes s'effondraient à cet instant. La jeune jouvencelle en fut tout effrayée et dit : « Très cher seigneur, c'est maintenant que votre heure a sonné. 120. Ee das sie angebissen,  Da hörten sie ein schall,
Als ob das hoch gebirge  Do alles fiel zu thal.
Darumb erschrack vil sere  Das schöne magetleyn.
Sie sprach "vil lieber herre,  Erst wirdts ewer ende seyn.
(121) Même si le monde entier était entre nos mains, nous serions perdus tous deux, sache-le, hardi guerrier ! » Le vaillant Seyfried répliqua : « Qui veut nous ravir la vie que nous a donnée sur terre Dieu en Sa bonté ? » 121. Vnd das auch alle welte  Stünde in vnser handt,
So wer wir zwey verloren,  Das wiß, küner weygandt."
Do sprach der held Seyfride  "Wer wil vns nemen das leben,
Das vns Got durch seyn güte  Auff erden hat gegeben?"
(122) Seyfried lui essuya sa sueur avec sa chemise de soie : l'adorable jouvencelle brûlait de peur. Seyfried lui dit : « Ne te lamente pas tant que je suis près de toi ! » Les nains qui avaient dressé la table s'enfuirent. 122. Seyfrid nam seyn hembd seyden  Vnd wischt jr ab den schwaiß,
Der Junckfraw minnigklichen,  Der was vor engsten haiß.
Seyfrid sprach "solt nit trauren,  Dieweyl jch bey dir bin."
Die Zwerg, die hetten gdienet  Zu Tisch, die fluhen hin.
(123) Alors que Seyfried parlait à la demoiselle, à trois milles de là s'approcha le dragon. On le vit à cause du feu ardent qu'il crachait devant lui à une longueur qui devait être celle de trois lances. 123. Als die zwei hertzen liebe  Inn jrem gespreche warn,
Do kam bey dreyen meylen  Der Trach daher gefarn.
Das sach man bey dem fewre,  Das von jm da thet gan.
Wol dreyer rayß spieß lange  Vor her das fewre pran.


Hie sitzt Seyfrid vnd die Junckfraw auff dem Trachenstain vnd wöllen essen, so kumpt der Trach gefaren, vnd bringt sechtzig jung Trachen mit jm.

(124) Ce feu, ensorcelé d'une façon diabolique, venait du fait que le démon l'accompagnait toujours sous la forme d'un dragon de feu ; pourtant, il ne lui faisait pas mal à l'âme, ni à l'entendement, ni aux sens, qui lui obéissaient.
124. Das macht, er was verfluchte  Inn ein Teuffelische art,
Darumb zu allen zeyten  Der Teuffel bey jm war
Inn gestalt eyns fewrin Trachen,  Doch was es jm on peyn.
Seyner seel vernunfft vnd synne   Das must alles willig seyn.
(125) II devait utiliser sa raison, conformément à sa nature humaine, cinq ans et un jour, jusqu'à ce qu'il devînt un homme, beau damoiseau recherché comme il le fut. Ses amours lui valurent cela : une femme lui jeta un sort. 125. Do braucht er seyn vernunffte  Nach menschlicher natur
Ein tag vnd auch fünff Jare,  Biß er zum menschen wur,
Ein schöner Jüngelinge,  Als er ye was gesucht.
Das kam jm von bulschaffte,  Ein weyb jn da verflucht.
(126) Parce que la jouvencelle était belle, le dragon l'avait traitée humainement. Quand les cinq années seraient révolues, il la dépucellerait et le pourrait parce qu'il était un dragon et qu'elle lui avait échu, ce qui n'arrive plus jamais. 126. So durch schön der Junckfrawen  Der Trach menschlichen het,
Wenn die fünff jar hin kemen,  Das er sie nemen thet
Vnd sie also möcht haben,  Weyl er ein Trache wer,
So wurd sie jm zu theyle.  Das sunst gschech nymmer mer.
(127) Comme Seyfried voulait lui ravir la demoiselle qu'il avait nourrie longtemps et était allé chercher à Worms, il se précipitait, furieux, vers la montagne. Il voulait réduire en cendres par son ardeur ceux qui étaient sur le mont. 127. Vnd da jm nun Seyfride  Die Junckfraw nemen wolt,
Die er het lang gespeyset  Vnd sie zu Wurms het gholt,
Darumb was er so grymmig  Hyn an den stayn gefarn.
Mit hitz wolt er verbrennen,  Die auff dem stayne warn
(128) La demoiselle était soucieuse et conseilla à Seyfried, pour que le dragon ne puisse les heurter en volant et les précipiter (en-bas) de la montagne, qu'ils se cachent dans une grotte qui s'enfonçait sous le mont du dragon, dans la montagne, croyez-le !
128. Nun hat die Junckfraw sorge  Vnd Seyfrid rathe gab,
Sie wölten sich verbergen,  Das er sie nicht hinab
Am flug beyde thet stossen,  In ein hölen, die do was
Vnder dem Trachenstayne  Inn berg gieng, glaubet das,
(129) jusqu'à ce que le dragon s'arrête, et pour se protéger de la chaleur. Le dragon arriva, environné de feu. En brûlant comme un démon, il atteignit la montagne qu'il ébranla : elle qui s'élevait depuis que le monde existe, fut disloquée. 129. Biß das der Trach gefriste  Vnd auch vor seyner hitz.
Do kam er her mit fewre,  Nach Teuffelischer witz
Kam er an stayn gefaren,  Das sich der stayn erschütt,
Das seyd die welt was gestanden,  Der stayn so was zerrüt.
(130) Seyfried avait emporté l'épée du dragon, que Kuperan lui avait montrée quand il cherchait à l'assassiner au sommet de la montagne, en le poussant dans le vide, quand il dut se pencher pour saisir l'épée au bout du rocher.
130. Nun het mit jm genummen  Seyfrid des Trachen schwerdt,
Das Kuperan jm weyset,  Do er jn zu mörden gert
Hoch auff dem Trachenstayne,  Do er sich bucken solt
Am end des stayns zum schwerdte,  In abher stossen wolt.
(131) D'un bond, Seyfried sortit de la caverne tenant cette épée avec laquelle il asséna au dragon de grands coups furieux. Avec ses griffes, le dragon arracha à Seyfried son bouclier. Le preux sentit couler sa sueur brûlante tant il eut peur. 131. Nun sprang her auß der hölen  Seyfrid mit disem schwerdt.
Mit grossen grymmen schlegen  Er da des wurmes gert.
Der wurm mit seynen krappen  Seyfrid den schildt ab reyß
Das jm von grossen engsten  Ab ran das wasser hayß.


Hie ficht der Hürnen Seyfrid auff dem stayn mit dem Trachen.
(132) La montagne fut bientôt d'une chaleur de fournaise, comme un fer rouge qu'on retire du foyer, telle était l'ardeur du monstrueux serpent, et le feu infernal bondissait sans cesse vers Seyfried. 132. Der stayn gewan ein hitze  Oben aller wie ein glut,
Als wie ein glüyg eysen  Man auß der Esse thut,
Macht der wurm vngehewre  Die hitze also groß,
Vnd ymmer gen Seyfride  Das hellisch fewre schoß.
(133) Sur le roc, sur la montagne creuse, ils se livrèrent un combat si furieux que les nains sauvages s'enfuirent vers la forêt, chacun croyant que la montagne allait s'effondrer et qu'il y perdrait la vie. 133. Do hettens auff dem stayne  Vnd auff dem holen berg
Ein vngestümes wesen,  Vnd das die wilden Zwerg
All luffen hin gen walde,  Vnd nam jm yedes für,
Der berg der müst einfallen,  Das es esyn leben verlür.
(134) Deux des fils de Nybling, les frères d'Eugel, s'étaient tenus dans la montagne, avaient vaillamment gardé le trésor de leur père Nybling. Quand la montagne se mit à vaciller, ces deux rois en firent sortir le trésor,
134. Nun waren Nyblings söne  Zwen in dem berg gewest,
Die waren Eugels brüder,  Hetten gehütet vest
Jrs vatters Nyblings schatze.  Do nun der berg thet wagen,
Da liessen die zwen Künge  Den schatz außher tragen.
(135) puis ils le portèrent dans une caverne s'ouvrant dans la paroi rocheuse, sous le mont du dragon. Seyfried l'y trouva par la suite, comme vous allez l'entendre bientôt par Eugel, le nain, qui ignorait leur fuite et ne savait pas que la montagne était vide
135. Vnd stiessen jn in ein hölen  Da inn ein staynen wandt
Vnder den Trachenstayne.  Darnach jn Seyfrid fand,
Als jr hernach werdt hören,  Von Eugel dem Gezwerg.
Das west nicht von der fluchte,  Das leer da was der berg.
(136) du trésor qu'ils y avaient caché. Eugel s'y était tenu par crainte du dragon. Tous avaient peur qu'il fasse périr Seyfried et tue ensuite tous les nains,
136. Darinn auch von dem schatze,  Den sie hetten verporgen.
Es het sich auch behalten  Des wurms halb mit sorgen.
Sie hetten all sampt forchte,  Es wurde Seyfrid nötten,
So wurd der wurm die Zwerge  Darnach all sampt ertödten.
(137) quand il aurait perdu la jeune fille à cause d'eux. Ce dragon connaissait le sentier et la porte de la montagne. Quand il voulait se refroidir, il couchait dans le couloir ; quand dormait la pucelle, et il n'était pas loin d'elle.
137. So er das magtlich bilde  Durch die Zwerge so verlür.
Wann der Trach west den steyge  Vnd auch des staynes thür,
Wenn er sich külen wolte,  So lag er inn dem gang,
Wenn das die Junckfraw schlieffe.  Von jr was er nicht lang.
(138) Quand il allait chercher de la nourriture et que c'était l'hiver, elle résidait à bien cinquante toises sous la montagne ; lui bouchait l'entrée et la protégeait du froid. Il nous faut reprendre notre récit, si vous voulez en entendre la fin.
138. Wann er dann speyß ye holte,  So es was winters zeyt,
So saß sie vnder dem stayne  Wol fünfftzig klaffter weyt.
So lag er vor dem loche  Vnd hielt jr auf die kelt.
Nun müß wirs wider anfahen,  So jrs auß hören wölt.
(139) Le mont fut tout illuminé. Le preux Seyfried dut fuir cette chaleur brûlante dont il souffrait à cause du dragon ; le monstre jetait des flammes bleues et rouges.
Seyfried dut se cacher, le péril l'y obligea.
139. Do ward der stayn erleuchtet.  Do muß der held Seyfrid
Fliehen die grosse hitze,  Die er vom Trachen lid,
Die vor jm here triben  Die flammen blaw vnd rot.
Des must sich Seyfrid verbergen,  Des zwang jn grosse not.
(140) La pucelle et Seyfried s'enfuirent au pied de la montagne, jusqu'à ce que fût dissipée quelque peu l'ardeur qui régnait au sommet. Seyfried s'écarta et tomba sur le trésor ; il crut que le dragon l'avait accumulé à cet endroit. 140. Die Junckfraw vnd Seyfride  Flohen vnden inn den berg,
Biß sich des Trachen hitze  Ein wenig droben verzert.
Er tratt beseyts hynumbe  Vnd kam vber den schatz,
Er meynt, jn het der Trache Gesamlet auff dem platz.
(141) Le trésor lui fut indifférent. La demoiselle dit : « Seyfried, noble héros, voici qu'approche de nous rude peine. Le dragon est revenu avec soixante autres, tous sont venimeux. S'ils sont encore sur la montagne, cela dépasse vos forces. » 141. Der schatz was jm vnmere.  Do sprach das magetlein
"Vil edler herr Seyfride,  Erst nahet vns groß peyn.
Er ist mit sechtzig geflogen,  Die haben alle gifft.
Seind sie noch auff dem stayne,  Ewer krafft es vbertrifft."


Hie fleucht Seyfrid die grossen hitz des Trachen herab in ein hölen vnd kült sich vnd ruet vnd findt vngeferd ein schatz, der was gewest Nyblings des Künigs der Zwerg.
(142) Seyfried, le bien-né, répondit : « J'ai entendu dire que celui qui fait confiance à Dieu n'est jamais perdu. Si nous devions périr tous deux, que Dieu sache que je m'occupe de toi, demoiselle excellente entre toutes. » 142. "Nun hab jch ye gehöret",  Sprach Seyfrid hochgeporn,
"Wer sich an Got hin liesse,  Der ward doch nie verlorn.
Müß wir denn beyde sterben,  So sey es Got geklagt,
Das ich mich deyn an neme,  Du außerwelte magdt."


Hie kumpt Seyfrid auff den Trachen stayn vnd ficht mit dem Trachen, so fliegen die andern Trachen all daruon.
(143) Messire Seyfried fut pris de colère et de fureur. Il saisit son épée et gagna le sommet de la montagne. Les dragons en tombèrent, eux qui avaient accompagné l'autre, ils s'envolèrent et partirent pour là d'où ils étaient venus.
143. Do ward der held Seyfride  So grimmig vnd so feyg.
Seyn schwerdt das gundt er fassen  Vnd zu dem stayne steyg.
Do fielen ab die Trachen,  Die mit jm kamen gfaren,
Vnd flugen wider jr strassen,  Da sie her kummen waren.
(144) Le vieux dragon resta seul et mit Seyfried en péril, vomissant de sa gueule des flammes bleues et rouges, attaquant souvent et vivement Seyfried qui tomba. Jamais de sa vie il ne connut tel labeur.
144. Der alt Trach bleyb alleyne  Vnd thet Seyfriden not.
Im gieng auß seynem halse  Groß flammen blaw vnd rot.
Er stieß gar offt vnd dicke  Seyfriden, das er lag.
Er kam bey seyner zeyte  Nie inn so grosse klag.
(145) Le dragon combattait si diaboliquement avec sa queue qu'il en enlaçait souvent messire Seyfried, voulant le précipiter au pied de la haute montagne. Seyfried échappa à son étreinte et l'autre ne put l'emporter.
145. Der Trach so Teuffelischen  Mit seynem schwantze facht,
Das er den held Seyfriden  Gar offte dareyn flacht
Vnd meynt jn ab zu werffen.  Wol von dem stayn so hoch.
Seyfrid sprang auß der schlingen,  Daß er jn nicht dreyn zoch.  
(146) Seyfried frappa violemment la corne du dragon. Ne pouvant frapper le monstre de face, il lui frappa les flancs, cogna comme sur un toit de corne, mais le dragon lui infligea mille souffrances.
146. Seyfrid der schlug mit grymmen  Den wurm wol auff das horn.
Er mocht nicht lenger bleyben  Vnd schlahen den wurm vorn.
Er schlug jn auff die seyten  Wol auff ein hürnen dach,
Yedoch so must er leyden  Vom wurme vngemach.
(147) II frappa tant avec sa bonne épée que la corne du dragon s'amollit. Il souffrit de l'ardeur draconienne, semblable à celle d'un brasier fait d'une charretée de charbon. Alors la corne fondit et se mit à couler de lui.
147. Er schlug so weych das horen  Mit seynem schwerdt so gut.
Vnd auch die hitz vom Trachen,  Als wer gemacht ein glut
Mit eynem fuder kolen,  Die alle wern ein brandt.
Erst ward das horn weychen,  Das es ab von jm randt.
(148) Seyfried fendit le dragon en deux, si bien qu'une moitié tomba de la montagne (et explosa) en mille morceaux, puis il poussa l'autre moitié dans le vide. La gente demoiselle courut rejoindre Seyfried car elle en avait très envie. 148. Er hieb jn von eynander  Wol inn der mit entzwey,
Das er fiel von dem stayne  Zu stücken mancherley.
Do stieß er darnach balde  Das ander auch hin nach.
Da lieff die Junckfraw here,  Zum Seyfrid was jr gach.


Hie hat der Seyfrid den Trachen zerhawen, vnd wirfft die stück hinab.

(149) A cause de la chaleur, Seyfried tomba de tout son long et ne sut plus où il se trouvait. Sa faiblesse et sa fatigue énormes étaient telles qu'il ne voyait ni n'entendait plus rien et ne reconnaissait plus personne. II avait perdu ses couleurs et sa bouche avait la couleur du charbon. 149. Er fiel vor grosser hitze  Vnd west nicht, wo er was,
Das er vor grosser onmacht  Vnd müde kaum genaß,
Das er nicht sach noch höret  Vnd niemand kennen kundt.
Seyn farb was jm entwichen,  Kol schwartz was jm sein mundt.


Hie ligt Seyfrid in eyner onmacht vor grosser hitz vnd müde.
(150) Quand il eut longtemps reposé et repris ses forces, il put s'asseoir, et il chercha celle qu'il aimait. Il la vit étendue près de lui, comme morte, quelle tristesse ! Seyfried dit : « Dieu du ciel, quelle peine enduré-je hélas ! » 150. Do er nun lang gelage  Vnd wider sterck gerucht,
Do gundt er wider sitzen,  Seyn hertzen lieb er sucht.
Do sach er sie dort ligen  So jämmerlich für todt.
Seyfrid sprach "Got von hymel,  O wee meyner grossen not!"
(151) II se coucha à côté d'elle et ajouta : « Que Dieu ait pitié de toi ! Devrai-je donc te ramener morte chez toi ? » Il la prit dans ses bras. Eugel le nain, survint et lui dit sur l'heure : « Je vais donner une herbe à la demoiselle, qui la guérira.» 151. Er legt sich an jr seyten  Vnd sprach "Got müß erbarm,
Sol ich dich todt heym füren?"  Er legt sie an seyn arm.
Do kam der Zwerge Eugel  Vnd sprach da zu der stund
"Ich gib ein wurtz der maget,  Das sie bald werd gesund."


Hie ligt Seyfrid vnd die Junckfraw, vnd sie ist von seynet wegen kranck worden vnd seer betrübt, in dem so kumpt der Zwerg Eugel vnd gibt jr ein wurtz in mund, so wirdt sie gesund.
(152) Quand la pure jouvencelle eut pris l'herbe dans sa bouche, elle fut prompte à se redresser et à revenir à elle. « Très noble Seyfried, dit-elle, fais-moi savoir comment tu m'a sauvée ? » Elle l'enlaça amoureusement et le baisa sur la bouche.
152. Vnd do die Junckfraw reyne  Die wurtz in mund genam,
Do ward sie bald auff sitzen   Vnd zu jr selber kam.
Sie sprach "Seyfrid vil werde,  Thu mir deyner hilffe kundt!"
Sie halßt in minnigklichen  Vnd küßt jn an seyn mundt.
(153) Eugel, le noble nain, dit à messire Seyfried : « Kuperan, le géant félon, vainquit cette montagne où résident bien mille nains : ils durent se soumettre à lui et payer tribut à cet homme déloyal. 153. Do sprach zum held Seyfride  Eugel, das edel Zwerg
"Kuperan, der falsch Ryse,  Bezwang den vnsern berg,
Darin wol tausent Zwerge  Müsten jm seyn vnderthan
Vnd zinßten vnser eygen land  Dem vngetrewen man.
(154) Maintenant, vous nous avez débarrassés de lui et libérés. Nous sommes donc à votre service tous autant que nous sommes, et nous vous montrerons comment regagner votre demeure, à vous et à la mignonne demoiselle. Je vais vous montrer sentes et chemins jusqu'à Worms, au bord du Rhin. » 154. Nun habt jr vns erlöset  Vnd hie gemachet frey,
Des wöll wir euch gern dienen,  Als vil als vnser sey,
Vnd will euch heym beleyten,  Euch vnd die maget feyn.
Ich weyß euch weg vnd steyge  Biß gen Wurms an den Reyn."
(155) Le nain les conduisit chez lui, dans la montagne creuse. II leur donna volontiers nourriture et vin, le meilleur que on puisse se procurer et s'imaginer : tout ce que Kriemhild désirait, la montagne en était pleine. 155. Der Zwerg fürts heym zu hause  Inn den holen berg hineyn.
Er gab jm willigklichen  Sein speiß vnd auch den weyn.
Das best so mans mag haben  Oder erdencken woll;
Als das jr hertz begerte,  Des was der berge vol.
(156) Seyfried prit congé d'Eugel, le splendide roi, et de ses deux frères, rois eux aussi. Ces valeureux souverains déclarèrent : « Seyfried, aimable guerrier, notre père Nybeling est mort de douleur. 156. Seyfrid der nam vrlaube  Von Eugel, dem Künig herr,
Vnd von seyn zewyen brüdern,  Die waren Künig, als er.
Do sprachen die werden Künig  "Seyfrid, ein degen gemeyt,
Vnser vatter Nyblinge  Ist gestorben vor leyd.
(157) Si le géant Kuperan vous avait navré ici, les nains auraient dû mourir dans la montagne, parce que nous vous avons montré la clé (de l'antre) de Kuperan, qui allait dans le mont où gisait la demoiselle. 157. Hat euch der Ryß Kuperan  Bracht hie in todes not,
So müsten alle Zwerge  Seyn all im berge todt,
Drumb das wir euch den schlüssel  Beym Kuperan hand zeygt,
Der zu dem stayn gehöret,  Darauf dann lag die meyd.
(158) Maintenant, votre main courageuse y a mis fin, nous vous en avons grand merci, noble roi au grand nom. Nous allons donc vous accompagner, vous et la gente pucelle, afin que nulle peine ne vous advienne, mille d'entre nous seront à vos côtés. » 158. Nun hat das vnter kummen  Ewer edle werde handt,
Des sol wir auch ymmer dancken,  Edler Künig hochgenant,
Des wöll wir euch beleyten,  Euch vnd die Junckfraw fron,
Das euch geschech keyn layde,  Vnser tausent mit euch gan."

Hie setzt Seyfrid die Junckfraw hinder jn, vnd will mit jr heym reyten, so wöllen jm die Zwerg das geleyt geben. Die schickt er wider heim vnd behelt nur das Zwerge Eugel bey jm,
das weyset jm den weg.

(159) « Non, déclara le preux, restez ici ! » Il mit la pucelle sur la croupe de son cheval, derrière lui, et renvoya les nains chez eux, sauf le roi Eugel. Le nain l'accompagna à cheval, et Seyfried lui dit : « Raconte-moi, aimable héros,
159. "Neyn" sprach der held Seyfride  "Ir solt hie beleyben."
Er setzt die Junckfraw hinder sich  Vnd thet die Zwerg heym treyben.
Dann alleyn Künig Eugel  Das Zwerg do mit jm reyt.
So sprach zu jm Seyfride  "Nun sag mir, held gemeyt,
(160) fais-moi profiter de ta science que l'on appelle astronomie. Ce matin, sur le mont du dragon, tu as appris des choses et ce qu'elles signifient, ce qu'il adviendra de moi, de moi et de ma belle femme. Combien de temps la posséderai-je ? » 160. Laß mich deyner kunst geniessen,  Astronomey genant.
Dort auff dem Trachenstayne  Heut frü du hast erkandt
Die Stern vnd jr anzeygen,  Wie es mir sol ergan,
Mir vnd meym schönen weybe,  Wie lang sol jch sie han?"
(161) Le nain Eugel répondit : « Je vais te le dire. Tu ne la garderas que huit années, je t'ai bien vu. Alors ta vie te sera ravie par un meurtre, sans que tu le mérites, et c'en sera fait de toi.
161. Do sprach das Zwerge Eugel  "Das wil jch dir veriehen,
Du hast nur acht Jare,  Das hab jch wol gesehen,
So wirdt dir dann dein leybe  So mörderlich genummen,
So gar on alle schulde  Da vmb dein leben kummen.
(162) Ton épouse à la merveilleuse beauté vengera alors ta mort, et de ce fait périront maints preux, si bien qu'il n'en restera plus en vie nulle part sur terre, où vécut jamais héros sur cette marié à une telle femme ? » 162. So wirdt deyn todt dann rechen  Deyn wunder schönes weib.
Darumb so wirdt verlieren  Manch held den seynen leib,
Das nyndert mer keyn helde  Auff erden lebendig bleybt.
Wo lebt ye Held auff erden,  Der also ist beweybt?"
(163) Seyfried répliqua vivement : « Si je suis bientôt abattu et si bien vengé, je ne te demanderai pas qui m'assassinera. » Eugel répliqua immédiatement : « Eh oui, même ta belle épouse connaîtra la mort d'un guerrier. » 163. Seyfrid der sprach behende  "Wird jch in kürtz erschlagen
Vnd wird so wol gerochen,  So wil jch nit fragen,
Von wem jch wird erschlagen."  Sprach Eugel zu jm drat:
"Ja, auch deyn schönes weybe  Leyt auch des krieges todt."
(164) « Rentre chez toi maintenant », dit Seyfried au nain. Ils se séparèrent tristement. Eugel, le splendide roi, retourna à la montagne. Seyfried songea alors qu'il y avait laissé le trésor.
164. "Nu thu dich heyme keren"  Sprach Seyfrid zu dem Zwerg.
Sie schieden sich so harte.  Sich keret zu dem berg
Eugel der Künig herre.  Nun dacht Seyfrid daran,
Wie er dort in dem stayne  Den schatz het ligen lan.
(165) II pensait à deux choses à cet instant, à Kuperan et au dragon. Qui avait placé là le trésor? Il fut d'avis que le dragon l'avait rassemblé, comme l'aurait fait un homme, lorsqu'il reprenait forme humaine et en avait alors possession. 165. Nun hat er zwen gedancken:  Den ein auff Kuperan,
Den andern auff den wurme,  Welcher den schatz het gelan.
Er meynt, jn het gesamlet  Der wurm nach menschen witz,
Wenn er würd zu eym menschen,  Thet er den schatz besitz.
(166) II se dit : « Puisque j'ai conquis à grand-peine cette montagne, ce que j'y ai trouvé me revient de droit. » Avec sa belle femme, il courut tirer le trésor qu'il chargea sur le cheval qu'il poussait devant lui. 166. Er sparch "sol jch mit note  Den stayn gewunnen han,
Was jch dann drinnen funde,  Das erbt von recht mich an."
Er randt vnd holt den schatze,  Er vnd sein schönes weyb,
Er lud jn auff seym Rosse,  Das er vor jm her treyb.
(167) II arriva alors sur les bords du Rhin et une pensée lui traversa l'esprit : « Si Je dois vivre si peu de temps, à quoi peut bien me servir cette richesse ? Et si tous les guerriers doivent périr à cause de moi, qui en profitera ? » Il jeta le trésor dans le Rhin. 167. Do kam er an den Reyne,  Do dacht er in seym mut
"Leb jch so kurtze zeyte,  Was soll mir dann das gut?
Vnd sollen alle Recken  Vmb mich verloren seyn,
Wem solt dann dises gute?"  Vnd schüt das in den Reyn.


Hie versenckt Seyfrid den schatz in den Reyn, den er gefunden het in dem Trachenstayn.

(168) II ignorait que les héritiers du trésor étaient les rois de la montagne, qui avaient jeté là le trésor de Nybling. Le vieux nain Eugel, le nain son fils, ne savait rien de cela et croyait que le trésor était encore dans la montagne.

168. Er west nicht, das die erben  Waren die Künig im berg,
Die da hetten verstossen  Nyblings schatz, des alten Zwerg,
Eugel, das Zwerg, seyn sune,  Der west nicht vmb die ding.
Er meynt, der schatz der lege  Im berg noch gar gering.
(169) Puis on reçut du roi Gybich le noble pain du messager quand on lui annonça que sa fille allait être bientôt là, qu'elle était délivrée des griffes de l'impur dragon.
Gybich fît prestement rassembler les grands et le peuple.
169. Nun gewan man an Küng Gybich  Das werde Potten brodt,
Wie das seyn schöne Tochter  Hernach kem also drat,
Vnd wie sie wer erlöset  Wol von dem wurm vnreyn.
Gybich ließ bald auff bieten  Dem Adel vnd der gmeyn.
(170) Tous se portèrent à cheval à la rencontre de Seyfried, le noble guerrier, l'honorant comme jamais empereur ne le fut. Le roi fît proclamer partout, dans tous les royaumes et les pays, aux rois, princes et seigneurs, 170. Seyfrid dem edlen degen  Yederman entgegen ritt,
Als kein Kayser auff erden  Deß gleych geehret nit.
Der Künig ließ auß bieten  Inn alle Reych vnd landt,
Künig, Fürsten und Herren  Thet man die mär bekandt,
(171) que chacun vienne à Worms, sur le Rhin, pour les splendides noces. Quinze princes arrivèrent qui furent bien reçus, comme il sied à leur rang. II y eut grande presse. Le pays fut rempli de nobles gens.
171. Das yederman da keme  Gen Wurms ja an den Reyn
Wol auff die werden hochzeyt.  Fünfftzehen Fürsten ritten ein
Die wurden wol empfangen,  Als man denn Fürsten sol.
Da hub sich an freud gar drate.  Das landt was herren voll.
(172) La fête dura plus de quinze jours, on y courut, tournoya et se livra aux jeux chevaleresque. Il y eut seize tournois. Puis chacun partit. On offrit nourriture et clous aux chevaux et aux hommes.
172. Nun weret die hochzeyte  Mer dann viertzehen tag,
Das man rendt vnd thurnieret  Vnd Ritterspil da pflag.
Man het sechtzehen Thurniere.  Darnach reyt yeder dann,
Man schencket futer vnd nagel  Beyde Roß vnd dem mann.
(173) Seyfried accorda une protection telle, renforçant les tribunaux, que si quelqu'un avait transporté de l'or, il n'aurait rien eu à craindre. C'est ainsi qu'il organisa tout avec grande vigueur.
173. Seyfrid gab solche geleyte  Vnd stercket das gericht.
Het eyner Gold getragen,  Er dorfft sich fürchten nicht,
Also mit grosser stercke   Er alle ding bestelt.
"Das wöll der Teuffel," sprach Günther  "Das man so werdt hie held
(174) « C'est bien le diable, dit Gunther, qu'on préfère ici ce preux à d'autres héros aussi hardis qui sont maintenant outragés, et d'aussi bonne noblesse que son lignage. Il porte toujours sur lui armes et cuirasse et fait peu de cas des preux de ce pays ! »
174. Für ander Held so küne,  Die hie nun seind geschmecht,
Die also gut von Adel,  Als er ist von geschlecht
Er tregt an jm all tage  Die wappen vnd die ring,
Damit helt er die Helden  Inn disem land gering."
(175) Le farouche Hagen prit la parole : « C'est mon beau-frère. S'il veut régner sur les contrées rhénanes, qu'il prenne bien garde à lui car je serai le premier à venger cela. »
175. Do sprach der grymmig Hagen  "Er ist der schwager meyn.
Will er die land regieren  Herniden an dem Reyn,
So sol er eben schawen,  Das ers nicht vbersech,
Wann jch war ye der erste,  Vnd der ein solches rech."
(176) Gernot parla alors : « Devrais-je donner de ma main la meilleure partie de mes terres, celle de Gybich notre père, à Seyfried, mon beau-frère ? Je le dis tout net : Seyfried n'en aura pas un pouce ! »
176. Do sprach Gyrnot der degen  "Meyn schwager der Seyfrid,
Ich geb auß meyner hande  Das aller beste glid,
Das vnser vatter Gybich  Het hie den meynen mut,
So sag jch, hie Seyfride  Thet jm die leng keyn gut."
(177) C'est ainsi que les trois jeunes rois exprimèrent leur hostilité envers Seyfried. Avant de se taire, ils convinrent tous deux que Seyfried trouverait la mort. Près d'une froide fontaine, le féroce Hagen le transperça, là-bas, dans l'Odenwald.
177. Also die drey jung Künge  Seyfriden trugen haß,
Biß das die zwar geschwigen,  Vollendeten beyde das,
Das Seyfrid todt gelage.  Ob eynem prunnen kalt
Erstach jn der grymmig Hagen  Dort auff dem Otten waldt
(178) entre les épaules, là où il n'y avait pas de corne, alors qu'il se rafraîchissait dans la fontaine, buvant et s'aspergeant. En parlant, ils s'étaient écartés des autres chevaliers, Alors Hagen reçut l'ordre de transpercer Seyfried.
178. Zwischen den seynen schultern;  Vnd da er fleyschend was,
Do er sich kült im prunnen  Mit mund vnd auch mit naß.
Sie warn der Ritterschaffte  Geloffen in ein gsprech,
Do wurd es Hagen befolhen,  Das er Seyfrid erstech.
(179) Les frères de Kriemhild : qui veut en entendre plus (sur eux) je vais lui dire où il le peut. Qu'il lise Les Noces de Seyfried, il sera instruit de ce qui se passa pendant les huit années. Ainsi s'achève ce poème.
179. Die drey brüder Krimhilde  Wer weyter hören wöll,
So wil jch jm hie weysen,  Wo er das finden söl.
Der leß Seyfrides hochzeyt,  So wird er des bericht,
Wie es die acht jar gienge.  Hie hat ein end das dicht.

Texte de l’édition de Nuremberg, Georg Wachter, s.d. (vers 1540)

 

Hierinn findt jr ein schönes Lied
Von dem Hürnen Seyfrid,
Vnd ist in des Hiltebrandes thon.
Deßgleychen jch nie gehört han.
Vnd wenn jr das leßt recht vnd eben,
So werdt jr mir gewunnen geben.



[1] J. Vorderstemann, "Eine unbekannte Handschrift des Nibelungenliedes", Zeitschrift für deutsches Altertum 105 (1976), p. 115-122, ici p. 121.

[2] Der Rosengarten zu Worms, éd. par G. Holz, Halle, 1893, str. 329-333.

[3] Déformation de Mimung, nom de l'épée de Witege.