Le texte qui suit a été édité par G. A. Runnalls dans la collection des Exeter French Text Studies, en 1980. Il est maintenant épuisé et introuvable. Merci à G. A. Runnalls de nous autoriser à le reproduire ici, merci à K. Cameron, responsable  des Exeter French Text Studies, de nous avoir autorisé à le reprendre. Plusieurs textes littéraires de cette collection sont disponibles on-line, et divers textes médiévaux sont encore au catalogue.
    La saisie et la mise en page ont été assurées à l'Université de Rennes par Christophe Chériaux.
    D.H.

 
TEXTES LITTÉRAIRES 
collection dirigée par Keith Cameron 
XXXVIII
LE MYSTERE DE SAINTE VENICE
Texte établi et
présenté
par
Graham A. Runnalls
University of Exeter 1980

© G. A. Runnalls 1980

ISSN 0309 6998 IBSN 0 85989 186 0
Printed by Exeter University Printing Unit November 1980
 
 
TEXTES LITTÉRAIRES

Collection dirigée par Keith Cameron

XXXVIII
LE MYSTERE DE SAINTE VENICE
Texte établi et
présenté
par
Graham A. Runnalls
University of Exeter 1980

© G. A. Runnalls 1980

ISSN 0309 6998 IBSN 0 85989 186 0
Printed by Exeter University Printing Unit November 1980

TABLE DES MATIERES

 
Avant-propos
Introduction
1 Le Texte
2 Résumé
3 La Source et la Composition
4 La Confrérie
5 La Langue et la Versification
Établissement du Texte
Bibliographie Sommaire
LE MYSTERE DE SAINTE VENICE
Leçons Corrigées
Notes de l’introduction
Notes du texte
Glossaire
 

Avant-Propos

              Le Mystère de Sainte Venice est un texte dramatique de la fin du Moyen Age, qui nous est parvenu dans un exemplaire, apparemment unique, d’une édition gothique imprimée à Paris au début du XVIe siècle, probablement par Jehan Saint Denis. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un mystère de grande envergure ou d’importance historique exceptionnelle, c’est une pièce de théâtre qui mérite une édition et une étude générale à plusieurs titres.

              D’abord, puisque le texte vient d’être redécouvert dans une bibliothèque espagnole, il est inconnu de tous les spécialistes de l’histoire du théâtre francais. Ensuite, le Mystère de Sainte Venice est apparenté à certains épisodes du vaste Mystère de la Vengeance de Jésus Christ, composé par Eustache Mercadé au début du XVe siècle, remanié et représenté à plusieurs reprises au cours du siècle suivant; ce Mystère de la Vengeance, malgré sa popularité on le jouait souvent immédiatement après le Mystère de la Passion et ses qualités dramatiques, n’a toujours pas été l’objet d’une édition critique moderne. En troisième lieu, une comparaison entre le Mystère de Sainte Venice et sa source permet d’étudier de manière très précise les méthodes de travail d’un fatiste du Moyen Age finissant. Enfin, ce petit drame, bien qu’il participe de la tradition théâtrale du Moyen Age, fait preuve d’un changement de direction, le fatiste cherchant une simplicité et une sobriété qu’on ne trouve que rarement dans les mystères médiévaux souvent si spectaculaires et extravagants. Ce faisant, il reflète un courant de pensée qui ouvre la voie vers le théâtre religieux de la Renaissance.

              Je tiens à exprimer ma reconnaissance et ma gratitude très profondes a la Biblioteca Capitular y Colombina de Séville et surtout au Chapitre de la Cathédrale de Séville, qui m’ont autorisé à publier ce texte si rare.

INTRODUCTION

1     LE TEXTE
              Le Mystère de Sainte Venice est un petit drame de 875 vers, qui fut imprimé et publié à Paris au XVIe siècle. Il semble qu’un seul exemplaire de cette édition soit parvenu jusqu’à nous, et que cet exemplaire soit resté inconnu de tous les historiens du théâtre médiéval jusqu’à sa redécouverte récente. Quoi qu’il en soit, le Mystère de Sainte Venice n’est mentionné dans aucun des nombreux ouvrages consacrés à l’histoire du théâtre religieux français de la fin de Moyen Age; de plus, il n’a jamais fait l’objet d`un article ou d’une monographie publiée (1)L’édition du XVIe siècle, en caractères gothiques et de petit format, contient 20 feuillets de texte. L’Incipit et l’Explicit sont les suivants:

              a) S`ensuyt le mystere comment saincte Venice apporta a Vaspasien la Veronique de quoy il fut guery de sa mesellerye. Imprimé nouvellement a Paris par personnages...On les vend a Paris en la rue Neufve Nostre Dame a l’enseigne saint Nicolas.

              b) Cy fine le mystere comment saincte Venice apporta a Vaspasien la Veronique lequel est a sept personnaiges, c’est assavoir Dieu, Gabriel, Vaspasien, Titus, Ferandon, Rodigon et Veronne.

              L’ouvrage est conservé dans la Biblioteca Capitular y Colombina de Séville, coté 15 - 2 - 1. Cette bibliothèque possède un fonds important de livres français du XVIe siècle, et c’est en consultant un des catalogues que j’ai trouvé une brève référence au Mystère de Sainte Venice, titre que je ne connaissais pas (2).

              L’explication du fait surprenant qu’un mystère français du XVIe siècle soit conservé dans une bibliothèque espagnole est révélée par une petite note manuscrite ajoutée après l’Explicit du volume. On lit:

                            Este libro costó tres dineros en Leon a dos de

                            hebrero de 1536 y el ducado vale 570 dineros.

C`est Fernand Colomb, fils naturel du célèbre explorateur espagnol Christophe Colomb, qui acheta le mystère et qui écrivit cette note. Né en 1488, Fernand accompagna son père pendant son deuxième voyage en Amérique et plus tard, après la mort de ce dernier, il voyagea à travers l’Europe, surtout en tant que diplomate au service de Charles-Quint. Mais Fernand n’était pas uniquement un explorateur; c’était également un polymathe, un vrai homme de la Renaissance. En 1527, Charles-Quint lui confia la tâche de diriger une équipe de cartographes qui devait réaliser un nouvel atlas du monde; six ans plus tôt, Fernand avait été missionnaire aux Antilles, où il avait fondé plusieurs églises. Plus tard, toujours grâce à l’appui du monarque espagnol, il établit la célèbre école de mathématiques de Séville.

              Sa carrière de diplomate professionnel représentant le vaste empire espagnol lui permit de séjourner dans presque tous les pays de l’Europe Occidentale; c’est ainsi qu’il entra en contact avec les plus grands humanistes de son époque; par exemple, nous savons qu’il connaissait, entre autres, Erasme. Au cours de ses voyages prolongés, il prit l’habitude de lire et d’acheter des livres. Comme il allait de pays en pays, de capitale en capitale, il se procurait de nombreux ouvrages imprimés, et dans chaque volume il notait, de sa propre main, la date et la ville où il avait acquis le livre, son prix et son équivalent en monnaie espagnole. C’est ainsi qu’on apprend, en consultant ses livres, qu’entre 1530 et 1531 il se rendit à Rome, Turin, Milan, Anvers et Louvain; entre 1535 et 1536 il était en France, passant par Montpellier, Lyon et Avignon. Son goût pour la France et pour la culture française se reflète dans le grand nombre d’ouvrages français qu’il possédait. Il mourut en 1539, âgé de 51 ans.

              Heureusement, la majeure partie de sa collection de livres est restée intacte, dans sa ville natale de Séville et dans la Bibliothèque qui porte son nom, la Bibliothèque Colombine. La section française de la collection de Fernand Colomb contient aujourd’hui 276 ouvrages; Jean Babelon en dressa le catalogue en 1913 (3). On y trouve onze pièces de théâtre, dont cinq mystères, numérotés respectivement de 147 à 151: le Mystère d’une Jeune Fille qui se voulut habandonner a peché (4); le Mystère de Pierre de Provence; la première journée du Mystère de Saint Christofle de Chevalet (5); le Mystère de Sainte Venice; et le Mystère du Jeune Enfant donné au Diable. Les pièces comiques comprennent la Farce de la Confession Margot et cinq sermons joyeux.

              La plupart de ces ouvrages dramatiques, achetés entre 1531 et 1536, ne sont pas particulièrement rares, puisqu’on en trouve d’autres exemplaires dans des bibliothèques françaises; certains d’entre eux ont été réédités au XIXe ou au XXe siècle. Pourtant, il est évident que Jean Babelon croyait - à juste titre - que le Mystère du Jeune Enfant donné au Diable était digne d’attention, puisqu’il consacra l’Appendice de son Catalogue à une édition critique de ce mystère. En revanche, il se contenta de constater l’existence du Mystère de Sainte Venice et de transcrire son Incipit, son Explicit et la note manuscrite qui révèle que Fernand Colomb l’acheta à Lyon en 1536.

              Si le Mystère de Sainte Venice fut acheté à Lyon, l’Explicit prouve qu’il fut imprimé à Paris, "en la rue Neufve Nostre Dame à l’enseigne Saint Nicolas". Il n’y a pas de nom d’imprimeur; mais il est presque certain qu’il s’agit de Jehan Saint-Denis qui travailla à "l’enseigne Saint Nicolas" entre 1521 et 1531 (6). On sait que son atelier se spécialisait dans la publication de textes dramatiques. Par exemple, ce fut Jehan Saint-Denis qui imprima deux autres mystères achetés par Fernand Colomb en 1535, le Mystère de la Jeune Fille qui se voulut habandonner a peché et le Mystère de Pierre de Provence, ainsi que le Mystère de Saint Fiacre qui, comme nous le verrons bientôt, était associé au Mystère de Sainte Venice (7). Dans ces trois éditions, les Explicits fournissent le nom de l’imprimeur.

2       RÉSUMÉ
              Quand on se rappelle que c’est au cours de la première moitié du XVIe siècle que furent représentés les deux Actes des Apostres (60000 vers), les deux Passions de Valenciennes (40000 et 50000 vers) et plusieurs mystères sur des vies de saints comptant chacun entre 10000 et 30000 vers, on se rend compte que le Mystère de Sainte Venice est relativement très court. Il n’y a que sept personnages et le texte n’est pas divisé en journées. Il ne s’agit pas de la dramatisation de toute la vie de la sainte (appelée parfois Venice, parfois Veronne), mais d’un seul épisode, sa guérison de Vespasien.

              Dans son palais, Vespasien, gouverneur romain en Espagne, est malade. Son fils Titus, et ses deux conseillers Rodigon et Ferrandon, l’informent que les médecins qu’ils ont consultés s’avouent impuissants devant sa grave maladie, la lèpre. Son état est désespéré. Au Ciel, cependant, Dieu explique à Gabriel qu’il a l’intention de guérir Vespasien, grâce au pouvoir curatif de la "Véronique", c’est-à-dire du morceau d’étoffe dont Véronique essuya le visage du Christ juste avant sa crucifixion et qui porte l’empreinte de son visage. Dieu envoie Gabriel, déguisé en pélerin, au palais de Vespasien, à qui il doit raconter qu’il a vu en Judée un prophète ayant accompli de nombreux miracles. Bien que ce prophète, Jésus, soit mort, Vespasien peut être guéri s’il touche quelque chose lui ayant appartenu de son vivant. Gabriel fait ce que Dieu lui a commandé de faire; il descend du Ciel et va au palais de Vespasien. II lui explique ce qu’il doit faire pour guérir et lui raconte la vie et la mort de Jésus. Vespasien est très ému par l’histoire de la crucifixion et il promet de se venger de ceux qui en furent responsables. Après le départ du pélerin, Vespasien envoie ses deux serviteurs à Jérusalem apporter une lettre à Pilate, gouverneur de la ville, dans laquelle il lui demande de bien vouloir lui faire don d’un objet ayant appartenu à Jésus.

              Au Ciel, Dieu ordonne à Gabriel de se rendre chez Véronique, qui est également à Jérusalem. L’ange descend et avertit Véronique, pendant son sommeil, de la venue prochaine de deux chevaliers espagnols, qu’elle doit rencontrer dès leur arrivée à la Porte Dorée, afin de les empêcher de voir Pilate. Véronique se réveille, comprend l’importance de son rève et part à la rencontre de Ferrandon et de Rodigon. Elle leur explique qu’elle possède la "Véronique" et que ce morceau d’étoffe est capable de guérir leur maître. Elle refuse de la leur vendre, mais elle accepte de les accompagner en Espagne.

              Les lamentations de Vespasien cessent lorsqu’il apprend que les chevaliers reviennent avec le remède miraculeux. Il sent qu’il se porte mieux dès que Véronique s’approche de lui. Mais celle-ci lui explique que, pour être entièrement guéri, il lui faut renoncer à ses dieux païens et croire uniquement en Jésus. Vespasien accepte volontiers, et du coup sa maladie disparaît. Dans son dernier discours, Vespasien loue son nouveau Dieu et répète le voeu qu’il a fait de détruire ceux qui sont responsables de la mort du Christ. La pièce se termine sur une prière prononcée par Ferrandon qui demande à Dieu et aux saints Fiacre et Venice de protéger les spectateurs et leur "notable confrarie".

3        LA SOURCE ET LA COMPOSITION DU MYSTERE DE SAINTE VENICE
              Plusieurs légendes s’attachent au nom de Véronique. Au début, cette sainte fictive était identifiée par les Apocryphes comme étant l’"Hémorroïsse" des Evangiles, la femme qui fut guérie d’un flux de sang par l’attouchement furtif de la robe de Jésus (Matthieu IX 18-26; Marc V 2I-43; Luc VIII 40-56). Plus tard, dans l’Evangile de Nicodème (8), Véronique témoigne en faveur du Christ pendant son interrogation par Pilate et fait allusion à cette guérison.

              Mais la légende la mieux connue est celle où Véronique apparaît dans un des épisodes de la Passion du Christ. Au cours du Portement de Croix, sur le chemin du Calvaire, elle essuie le visage de Jésus avec un voile, sur lequel les traits du Christ restent imprimés. Ni le miracle ni le nom de Véronique ne figurent dans le texte des Evangiles Canoniques, mais les Evangiles Apocryphes semblent confirmer que Véronique se trouvait parmi les filles de Jérusalem qui se lamentaient sur la mort imminente de Jésus (Luc XXIII 27-28). Pour certains, le nom de Véronique s’expliquerait par une sorte de jeu de mots étymologique; son voile aurait été transformé en une vera icona du Christ.

              Cette deuxième légende était très populaire pendant le Moyen Age. L’histoire de Véronique figura régulièrement dans l’iconographie de la Passion; par exemple, elle est représentée dans une enluminure de Fouquet dans les Heures d’Etienne Chevalier (9). De plus, la plupart des grands Mystères de la Passion du XIVe et du XVe siècle contiennent une mise en scène de cette légende. On constate également que Véronique était la sainte patronne de plusieurs métiers et confréries religieuses français; en 1382, par exemple, Charles VI autorisa la Confrérie des Marchands de Draps à établir une communauté dont la patronne serait Sainte Véronique.

              Il est manifeste, pourtant, que ces deux légendes sont très différentes du Mystère de Sainte Venice. Mais à partir du XIIe siècle le personnage de Véronique commence à figurer dans la légende de la Vengeance de Jésus-Christ; celle-ci, qui constitue en quelque sorte une continuation de la Passion proprement dite, raconte la revanche des disciples et amis de Jésus et la destruction de la ville de Jérusalem et de tous ceux, Romains et Juifs, qui étaient responsables de la mort du fils de Dieu. L’armée des chrétiens vengeurs était placée sous les ordres de Vespasien ancien gouverneur romain d’Espagne. Dans certaines versions de la Vengeance, on trouve non seulement l’amalgame des deux principales légendes de Véronique, mais encore l’addition de nouveaux épisodes où elle joue le rôle essentiel de celle qui réussit à convertir le païen Vespasien au christianisme et qui lui inspire le désir de venger la mort de Jésus (10)Vespasien n’est converti au christianisme qu’au moment où il est guéri de sa maladie, la lèpre, par la "Sainte Face" apportée par Véronique. C’est donc Véronique qui, indirectement, déclenche la vengeance.

              On trouve des versions narratives de la légende de la Vengeance de Jésus-Christ entre le XIIe et le XVIe siècles (11). mais ce n’est qu’au début du XVe siècle qu’en paraît la première dramatisation, dans le Mystère de la Vengeance d’Eustache Mercadé (12). Celui-ci sera suivi plus tard par d’autres mystères sur le même sujet, et c’est dans une des mises en scène de la légende de la Vengeance que nous trouverons la source du Mystère de Sainte Venice.

              Nous avons conservé deux manuscrits et plusieurs éditions gothiques du Mystère de la Vengeance. Ce sont des mystères de grande envergure; ils comptent chacun entre 13000 et 22000 vers, et sont divisés en trois ou quatre journées. Comme l’indique le titre, l’action principale met en scène la manière dont la justice est appliquée aux ennemis du Christ. Bon nombre de Romains et de Juifs continuent de résister à la diffusion rapide de la religion chrétienne, et ceci malgré le fait que Dieu avertit ses adversaires de leur défaite imminente par une série de prodiges et d’événements miraculeux. Enfin, Dieu envoie Véronique de Jérusalem en Espagne pour guérir Vespasien, qui, avec son fils Titus, devient le représentant terrestre de la vengeance de Dieu. Après le suicide à Lyon de Pilate, qui avait provoqué la haine de Tibère, l’empereur romain, Vespasien lance une croisade militaire qui prend la forme de trois grandes batailles. Il attaque tour à tour les trois forteresses de Jonaspare, Jotaspate et Jérusalem. Chacune résiste longuement avant de tomber. Pendant les dernières scènes du mystère, les habitants de Jérusalem meurent de faim, les soldats juifs s’entretuent, et d’autres Juifs, qui ont avalé leur or afin de l’empêcher de tomber entre les mains des envahisseurs, sont éventrés.

              Ce ne sont là que les épisodes de premier plan; d’autres scènes illustrent l’histoire également macabre de l’empire romain - les débauches de Tibère, les actes anormaux et sacrilèges de Caligula, les crimes de Néron contre sa mère, etc.

              Malgré ces excès d’horreur, les Mystères de la Vengeance étaient directement liés aux grands Mystères de la Passion; car la Vengeance était à la fois une suite et un renversement de la Passion. De nombreux personnages étaient communs aux deux groupes de mystères, et ils étaient basés tous les deux sur les mêmes sources apocryphes. De plus, la Vengeance, comme la Passion, étaient placées dans le cadre du Procès de Paradis; tandis que, dans les Mystères de la Passion, l’action commence souvent par une scène où Miséricorde et Paix soutiennent, contre l’opinion de Justice, que Dieu doit faire preuve de pitié envers l’homme déchu et envoyer son fils pour sauver l’humanité, dans les Mystères de la Vengeance c’est Justice qui persuade Dieu, contre les conseils de Miséricorde et Paix, de se venger des Juifs.

              Le rapport étroit entre la Passion et la Vengeance est souligné de deux autres manières. Dans un des deux manuscrits, le texte de la Vengeance, signée par Eustache Mercadé, fait suite immédiatement au Mystère de la Passion qu’on attribue d’habitude à ce même Mercadé. De plus, Petit de Julleville (13) relève quatre exemples de représentations d’un Mystère de la Passion suivi le lendemain d’un Mystère de la Vengeance, à Metz en 1437, à Lille en 1484 et en 1494, et à Reims en 1531. La représentation de Metz est la mieux documentée; le tout dura sept jours, quatre pour la Passion, trois pour la Vengeance (14)C’est pendant cette représentation que les acteurs jouant les rôles de Jésus et de Judas faillirent mourir, le premier dans la scène de la Crucifixion, le second lorsque Judas se suicide.

              Bien qu`il y ait plusieurs familles de Mystères de la Passion, toutes les versions du Mystère de la Vengeance qui nous sont parvenues semblent remonter au drame composé par Eustache Mercadé au début du XVe siècle. Le manuscrit de sa version originale est perdu; il devait dater d’environ 1420. Mercadé mourut en 1440. Le texte du manuscrit 625 de la Bibliothèque d’Arras (ci-après A), rédigé vers le milieu du XVe siècle, contient 13961 vers, divisés en trois journées. Le deuxième manuscrit, conservé dans la Bibliothèque du duc de Devonshire à Chatsworth en Angleterre (ci-après C), copié en 1469, comporte 14972 vers, divisés en quatre journées. Selon E. Ham (15), les différences entre ces deux manuscrits ne sont que superficielles. La première édition imprimée fut publiée par Antoine Vérard (ci-après Vg) en 1491; elle compte 22000 vers, divisés en trois journées. Il s’agit d’une "édition revue et augmentée" du mystère de Mercadé. Ham, qui a pu confronter les trois versions, croit que Vérard a suivi une version plus proche de A que de C. Plusieurs autres éditions imprimées furent publiées après celle de Vérard - par Jehan Petit en 1498, par Jehan Trepperel en 1510, par la veuve Trepperel et Jehan Janot vers 1520 et par Alain Lotrian en 1539. Mais une comparaison textuelle révèle que c’est l’édition de Vérard (16)qu’a suivie le rédacteur du Mystère de Sainte Venice.

              Le drame conservé à la Bibliothèque Colombine de Séville n’est au fond qu’un seul épisode tiré du Mystère de la Vengeance de Vérard. Le fatiste qui l’a composé (on ne peut guère écrire qu’il l’ait créé!) a puisé presque tout son texte, à l’exception d’une cinquantaine de vers, dans le mystère publié par Vérard. Mais il est sélectif; il ne prend que ce qui l’intéresse et il omet tout le reste. D’autre part, nous verrons que ses modifications sont influencées par des considérations littéraires, dramatiques et pratiques; il sait pour qui, et dans quelles conditions spirituelles et matérielles, son mystère va être joué.

              Si le Mystère de Sainte Venice est unique en ce sens que c’est le seul (17), à notre connaissance, qui ait été composé à partir d’un petit épisode d’un autre grand mystère préexistant, l’attitude du fatiste envers sa source et les techniques d’adaptation qu’il emploie sont tout à fait caractéristiques de son époque. L’on sait que le dramaturge médiéval cherchait souvent, non pas à être original, mais à reprendre le travail de ses prédécesseurs et à le modifier selon les besoins d’une nouvelle représentation qui aurait lieu dans des circonstances différentes. Il existe plusieurs exemples de révisions de mystères manuscrits (18)et il semble que l’invention de l’imprimerie et la diffusion de mystères imprimés aient encouragé cette tendance; on pense naturellement aux nombreux remaniements de la Passion de Jehan Michel, imprimée pour la première fois en 1486 et jouée à maintes reprises, et dans des versions différentes, au cours des deux siècles suivants(19).

              Cependant, il est difficile à un fatiste qui veut réaliser une révision autre que superficielle de ne pas laisser de traces du mystère original, et l’auteur du Mystère de Sainte Venice n’a pas tout à fait réussi à cacher la façon dont il a composé son texte.

              C’est dans l’épilogue et l’Explicit du mystère qu’on découvre le but que le fatiste s’est proposé. Il compose une pièce de théâtre "a sept personnages" , dont le sujet est la vie de Sainte Venice et qui sera jouée devant les membres d’une confrérie religieuse établie sous le vocable des saints Fiacre et Venice (vers 863-75). Les modifications qu’il apporte à sa source sont toutes déterminées par le choix de son sujet et par les circonstances de la représentation.

              Pour assurer l’unité d’action du Mystère de Sainte Venice (Vc) il omet tout ce qui, dans le Mystère de la Vengeance (Vg), n’a aucun rapport avec la vie de la sainte. Dans Vg les épisodes concernant Véronique sont entrelacés avec d’autres, mettant en scène Pilate, Caïphe, Anne,Tibère, etc.(20)Ces dernières scènes sont supprimées. En outre, dans Vg l’histoire de Véronique n’est que le prélude à la Vengeance proprement dite, qui est naturellement le vrai sujet du mystère; pour le fatiste de Vc, l’histoire de la sainte est une fin en soi, et il omet les vers où Vespasien réitère son désir de venger la mort du Christ.

              Comme l’auteur envisageait un drame simple et peu exigeant pour ce qui est de la mise en scène, il supprima aussi les rôles de Pilate, de Caïphe et d’Anne (que dans Vg Ferrandon et Rodigon visitent pendant leur voyage à Jérusalem), ainsi que quelques indications d’effets scéniques qui eussent été trop compliqués pour la confrérie. Il lui arrive également de raccourcir les prières et les discours trop répétitifs. Parfois il est moins question de simplification que d’économie, peut-être imposée par la confrérie. Ainsi la scène où les trois médecins discutent de l’état de santé de Vespasien et donnent leur opinion pessimiste est omise. Encore plus significative est la suppression du rôle de Polidamas, l’un des trois chevaliers de Vespasien. Le fatiste est donc obligé de diviser et de redistribuer les répliques de Polidamas pour les partager entre Ferrandon et Rodigon, ce qui lui pose plusieurs problèmes. La seule explication possible est qu’il ne disposait que de sept acteurs; on comprend mal pour quelle autre raison il aurait supprimé le rôle de Polidamas.

              On constate aussi de la part du fatiste un désir de sobriété et de discrétion; il veut éviter tout ce qui est sensationnel ou choquant. C’est ainsi qu’il supprime les diableries qui, dans Vg, avaient pour effet de rendre plus léger le ton généralement sérieux; et ce n’est sans doute pas par accident qu’il omet les vers de Vg où Véronique est accusée d’être "sorciere ou devine".

              En général, le fatiste a fait preuve d’une efficacité considérable en modifiant le texte de Vg, mais son intervention est révélée par deux aspects de son mystère. La versification du Mystère de la Vengeance était extrêmement complexe; en abrégeant les plus longs discours, le fatiste a parfois détruit les séries de rimes et l’arrangement métrique de l’original. En outre, la suppression du rôle de Polidamas et de toutes les références à celui-ci a laissé quelques vers hypométriques. Mais le problème le plus difficile pour l’adaptateur - problème, en fin de compte, qu’il n’a pas réussi à résoudre - est celui du nom du personnage principal du mystère. Dans Vg et dans le corps du texte de Vc son nom est toujours écrit Veronne, attesté à plusieurs reprises par la rime. Or, la forme du nom de la sainte vénérée par la confrérie pour qui le mystère a été écrit est Venice (parfois écrit Venise); c’est ainsi qu’on trouve Venice employé à l’Incipit, à l’Explicit et dans le dernier discours de la pièce où Ferrandon fait une allusion directe à la confrérie. Il s’agit là d’un manque de logique incontestable; mais, étant donné les circonstances dans lesquelles le Mystère de Sainte Venice a été composé, le fatiste n’y pouvait rien.

              Le but du fatiste était évidemment de réduire et d’abréger sa source autant que possible, et, à part quelques vers qu’il a insérés de temps en temps pour souder les scènes de l’original qu’il avait sélectionnées, il n’a ajouté que deux passages importants, chaque fois pour des raisons pratiques. Le premier est l’épilogue que nous avons déjà mentionné. Le deuxième est une prière de Vespasien (651-668) - fait surprenant, puisque normalement il abrège les prières de ses personnages. Mais celle-ci a pour but de remplacer une diablerie "fonctionnelle"; la diablerie occupait le "temps mort" pendant lequel Veronne, Rodigon et Ferrandon voyagent de Jérusalem en Espagne. Puisque toutes les diableries sont supprimées, il fallait quelques vers pour combler la lacune.

              Grâce aux techniques de modification que nous avons analysées dans les paragraphes précédents, notre fatiste a réussi à transformer le vaste Mystère de la Vengeance en un ouvrage très différent. Les 22000 vers de celui-ci, dont la représentation s’étendait sur trois journées entières, est devenu un petit drame de 875 vers, dont la représentation n’aurait guère duré plus d’une heure. La mise en scène aurait été des plus élémentaires; trois décors auraient suffi: le Ciel, Jérusalem et le palais de Vespasien en Espagne. Aucun effet spécial, aucune machinerie compliquée n’auraient été nécessaires. On doit envisager une représentation montée à l’intérieur, dans une salle de dimensions restreintes, par un groupe d’individus peu nombreux.

              Bien qu’il ne fasse pas de doute que le Mystère de Sainte Venice participe de la tradition théâtrale médiévale, tant par son sujet et sa source que par la mise en scène simultanée, on est frappé par sa simplicité et par sa sobriété. Le fatiste a supprimé plusieurs des aspects les plus caractéristiques du théâtre religieux de la fin du Moyen Age - la longueur, la complexité de la trame narrative, la variété de tons, les effets spectaculaires, la musique, l’humour, la vulgarité. Or, c’est précisément ces éléments-là qu’une certaine partie du public cultivé commençait à attaquer pendant le deuxième tiers du XVIe siècle; ces critiques devaient contribuer au déclin des mystères médiévaux, déclin marqué en 1548 par la publication de l’édit du Parlement de Paris interdisant la représentation de "misteres sacrez". On voit donc que le Mystère de Sainte Venice, même si on ne peut pas conclure que c’est un drame de la Renaissance, reflète une attitude d’esprit qui tendait à rejeter les excès du théâtre médiéval.

4       LA CONFRERIE
              Nous avons conservé les textes de plusieurs mystères qui furent composés et imprimés au début du XVIe siècle à la demande de sociétés religieuses parisiennes. Par exemple, le Mystère de Saint Christofle(21) fut probablement composé pour des membres d’un groupe de fidèles qui vénéraient saint Christofle dans l’église du même nom située juste en face de la Cathédrale Notre-Dame; et la Confrérie de Notre-Dame de Liesse fut pour sa part à l’origine de la composition du Mystère de la Jeune Fille laquelle se voulut habandonner a peché (22). Ces deux mystères avaient en commun d’être relativement courts (moins de 2500 vers) et très simples en ce qui concerne la mise en scène, et d’être tous les deux dérivés d’originaux datant de plus d’un siècle.

              Par quelle confrérie le Mystère de Sainte Venice fut-il commandé? Puisque l’édition fut imprimée par Jehan Saint-Denis, la société était sans doute parisienne. D’autre part, nous apprenons dans l’épilogue que la "belle compaignye" qui venait d’assister à la représentation invoquait surtout l’aide de "sainct Fiacre et saincte Venise". L’association de ces deux saints est inattendue, non seulement parce que leurs légendes sont tout à fait distinctes, mais aussi parce que Fiacre n’a rien à voir avec le Mystère de Sainte Venice.

              On sait que Véronique (ou Véronne ou Véronce, ou Venice) était très populaire au Moyen Age et qu’elle était patronne de plusieurs confréries et corporations; déjà au XIVe siècle, elle avait été adoptée comme patronne par les drapiers, les "marchands de toile et les "lingères des Halles. Mais nous n’avons pu trouver qu’une seule société religieuse qui vénérât à la fois Fiacre et Venice, et qui préférât la version la plus rare du nom de la sainte; c’est la Confrérie des Maîtres-Jardiniers de Paris. Leur sanctuaire était établi dans une des chapelles de l’Eglise Saint-Nicolas-des-Champs (23), église qui existe encore aujourd’hui, à quinze minutes de marche de la Bibliothèque Nationale de Paris. La trente-deuxième chapelle, actuellement appelée la Chapelle de l’Agneau, était "autrefois celle de saint Fiacre, patron des jardiniers. Au jour de sa fête, ceux-ci ornaient leur sanctuaire chéri et s’y rendaient avec empressement pour assister à une messe solennelle"(24). L’histoire de l’église est bien documentée (25)et nous savons que "la chapelle Saint Fiacre et Sainte Véronique (sic) fut concédée aux maîtres-jardiniers de Paris" au XVIe siècle (26). Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi les jardiniers avaient choisi saint Fiacre comme patron; selon sa légende, il aurait accompli le miracle d’avoir bêché en quelques instants une immense étendue de terrain (27). Mais le choix de Venice est plus problématique; peut-être les jardiniers avaient-ils absorbé une Confrérie Sainte Venice qui aurait utilisé la même chapelle. Quoi qu’il en soit; il n’y a guère de doute que le Mystère de Sainte Venice doit son existence à la Confrérie de Saint Fiacre et de Sainte Venice des Maîtres-Jardiniers, établie à l’Eglise Saint-Nicolas-des-Champs de Paris.

              Qui plus est, il est probable que celui-ci ne fut pas le seul mystère commandé par cette société. La Bibliothèque Nationale conserve un exemplaire d’un Mystère de Saint Fiacre (28), également imprimé par Jehan Saint-Denis. Il s’agit d’un petit mystère de 1500 vers environ, se terminant par une prière qui ressemble un peu à l’épilogue du Mystère de Sainte Venice (29). Ces coïncidences m’encouragent à conclure que la Confrérie des Maîtres-Jardiniers commanda un diptyque de deux petits mystères, chacun consacré à des épisodes tirés de la légende de leurs deux saints patrons; ils furent représentés vers 1530, peut-être près de l’Eglise Saint-Nicolas-des-Champs, et imprimés plus tard par l’atelier de Jehan Saint-Denis.

5        LA LANGUE ET LA VERSIFICATION
              En gros on peut dire que la langue du Mystère de Sainte Veniceest la même que celle du Mystère de la Vengeance publié par Vérard et bien qu’on relève des différences de graphie de nature superficielle, le fatiste s’est contenté de reproduire tel quel le texte de l’édition de Vérard. Il n’a pas cru nécessaire de moderniser la langue de sa source (30); après tout, les deux textes ne sont séparés que d’une trentaine d’années.

              La langue du Mystère de Sainte Venice n’appelle pas d’analyse détaillée; elle est caractéristique du début du XVIe siècle, et on n’y trouve pas de traits dialectaux remarquables (31)En ce qui concerne la morphologie, le système bicasuel, employé en ancien français et dont on trouve des traces jusqu’au milieu du XVe siècle, a entièrement disparu; on relève pourtant bon nombre d’adjectifs féminins invariables (grant, excellent, etc.) à côté d’exemples auxquels on a ajouté la terminaison analogique (grande, naturelle, etc.). Le lexique est fortement teinté de latininismes, ce qui était également normal à l’époque, par exemple novalité, finance, convalescence, subvenir, admirative, etc.

              La versification du Mystère de la Vengeance était très riche; naturellement, il en est de même dans le Mystère de Sainte Venice. On y est frappé par la variété de mètres et les systèmes de rimes. Comme d’habitude dans le théâtre médiéval, le couplet octosyllabe à rimes plates est la forme de base, et l’auteur relie les répliques par des rimes mnémoniques là où cela est possible. Mais on relève aussi d’autres mètres nettement plus complexes; par exemple:

              En général, pourtant, le fatiste du Mystère de Sainte Venice n’a pas fait particulièrement attention à versification de son modèle, laquelle est souvent détruite ou rendue méconnaissable par les suppressions et les additions. Par exemple l’élimination de 12 vers de dialogue après le vers 714 a pour effet de disloquer un rondeau très complexe de l’édition de Vérard (32)
 

ÉTABLISSEMENT DU TEXTE

              Nous avons respecté autant que possible le texte de l’édition conservée dans la Bibliothèque Colombine de Séville; nous n’avons corrigé que les erreurs les plus évidentes, par exemple, lorsqu’il s’agit de l’omission d’un mot ou d’une lettre. Ces corrections (moins de dix) sont indiquées dans le texte par l’emploi d’un astérisque, qui renvoie à la Liste des Leçons Corrigées, qui suit immédiatement le texte du mystère. En ce qui concerne la ponctuation et l’emploi des signes diacritiques, nous avons en général suivi les recommandations du Congrès des Romanistes de 1925. L’accent aigu sert à indiquer l’accent tonique en position finale, ou devant s dans les polysyllabes. La diérèse indique le hiatus lorsque la mesure des vers le justifie. Nous avons régularisé l’emploi des majuscules et avons transcrit en j et en v les exemples de i et u à valeur consonantique. Les rares abréviations (de nasales, etc.) ont été résolues de la manière traditionnelle.

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

A         MANUSCRITS ET IMPRIMES
Le Mystère de Sainte Venice, Biblioteca Capitular y Colombina, Séville, Espagne, 15 - 2 - 1.

Le Mystère de la Vengeance, d’Eustache Mercadé, Bibliothèque d’Arras, ms. 625

Le Mystère de la Vengeance, Bibliothèque du duc de Devonshire, Chatsworth, Angleterre, ms.

Le Mystère de la Vengeance, publié par Antoine Vérard, Bibliothèque Nationale, Paris, Réserve Yf 72.

Le Mystère de Saint Fiacre, publié par Jehan Saint-Denis, BibliothèqueNationale, Paris, Réserve Yf 1605.

B       ETUDES ET EDITIONS
BABELON,J. La BibIiothèque Française de Fernand Colomb, Paris, 1913.

CHOCHEYRAS, J. Le Théâtre Religieux en Dauphiné du Moyen Age au XVIIIe siècle,Genève,1975.

CHOCHEYRAS, J. Le Théâtre Religieux en Savoie au XVIe siècle, Genève,1971.

CORNAY, A. An Edition of the Second Day of the "Vengeance Jhesuchrist of Eustache Mercadé,Thèse inédite de l’université de Tulane, 1957, Dissertation Abstracts XVIII, 1958, 2133.

DOBSCHUTZ, E. von Christusbilder: Untersuchung zur Christlichen Legende, Leipzig, l899.

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HUGUET, E. Dictionnaire de la Langue Française du XVIe siècle, Paris, 1925-1967.

JAILLOT Recherches historiques et topographiques sur La ville de Paris depuis son commencement jusqu’à présent, Paris, 17ó2.

JODOGNE, 0. Le Mystère de la Passion de Jehan Michel, Gembloux, 1975.

LAZAR, M. "La Dramatisation de la Matière Biblique du Mistere du Viel Testament ,Mélanges Rita Lejeune, Liège, 1969,1433-1451.

LEBEGUE, R. Le Mystère des Actes des Apôtres, Paris, 1929.

LE BEUF Histoire de Paris, éd.Cocheris, Paris, s.d.

LOCEY, M.et L. Le Mistere de la Jeune Fille laquelle se voulut habandonner a peché,Textes Littéraires Français, Genève,1976.

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MASSON, J.B. Le Calendrier des Confréries Parisiennes, Paris, 1971.

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PASCAL, J.B. Notice sur I’Eglise Saint-Nicolas-des-Champs, Paris, 1841.

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PETIT DE JULLEVILLE, L Les Mystères, Paris, 1880.

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RENOUARD, P. Répertoire des Imprimeurs Parisiens, Genève, 1965.

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TISCHENDORF Evangelia Apocrypha, Leipzig, 1876.

TOBLER-LOMMATZSCH Altfranzösischer Wörterbuch, Wiesbaden, 1969-74.

Biblioteca Capitular y Colombina, Séville.

15 - 2 - 1

LE MYSTERE DE SAINTE VENICE

LISTE DES PERSONNAGES

(par ordre d’entrée en scène, avec le numéro du vers de leur première réplique)

VASPASIEN, lieutenant de l’empire" en Espagne (1);

TITUS, son fils (19);

RODIGON, chevalier, serviteur de Vaspasien (28);

FERANDON, chevalier, serviteur de Vaspasien (30);

DIEU (66) ;

GABRIEL, ange, plus tard déguisé en pélerin (89);

VERONNE, appelée aussi Venice et Venise (492).

S’ENSUYT LE
                                                    MYSTERE COM                                             [A i a]
MENT SAINCTE VENICE APPORTA A VASPA
SIEN LA VERONIQUE DE QUOY IL FUT GUERY
DE SA MESELLERYE. IMPRIME NOUVELLEMENT
A PARIS PAR PERSONNAIGES.
(Bois)
ON LES VEND A PARIS EN LA RUE NEUF
VE NOSTRE DAME A L’ENSEIGNE SAINCT NICOLAS.
VASPASIEN estant couché en ung lict                             [A i b]
O griefve maladie nuysante,                note 
Douleur furïeuse et nuysante
Menant mon corps a pourriture,
4        En quoy ma vie est languissante
Et en paouvreté finissante,
Sans trouver remede ne cure !
Celuy n’y a qui me procure
8        Aulcun remede qui me cure
Ma grande douleur execrable
Qui sans terminatïon dure,
S’il ne vient par cas de adventure
12      Quelque medecin honorable.                note 
Mon filz Titus, que j’ayme tant
Mon seul desir, mon cher enfant,
J’ay grant pitié, quant je vous voy,
16      Que je suis ainsi languissant
De mesellerie pourrissant.
Avez vous point pitié de moy ?
TITUS son filz
Helas, mon cher pere, je doy
20      Bien avoir soucy et esmoy
De vous veoir en tel maladie,
Sans trouver qui y remedye,
Et que la chose est incurable.
24      L’adventure est fort admirable,                                                         [A ii a]
Quant on ne vous peult secourir.               note 
VASPASIEN
N’est il possible de guerir ?
Que ont les medecins devisé ?
RODIGON
28      A vostre faict ont advisé,
Mais ilz n’y treuvent apparence
De santé.
FERANDON
              En convalescence
Ne vous sçauroyent jamais remettre.
RODIGON
32      Nous avons parlé a maint maistre
Et maint docteur en medecine,
Lesquelz disent que la racine
De vostre mal est incurable.
TITUS
36      Vostre parler est admirable.
Est il ainsi* qu’on le desclaire ?
FERANDON
C’est une chose toute clere;
Et ont determiné entre eulx
40      Que vous estes si treslepreux,
Si tresactaint de lepre immonde,
Que impossible seroit au monde
De vous remettre en santé pure                                                         [A ii b]
44      Par medecine ne par cure,
Dont on vous puisse faire user.
RODIGON
Il ne vous fault point abuser;
Vostre santé ne sçauroyent rendre.
TITUS
48      Vrayement, mon pere, il vous fault prendre
En gré; car on dit en effect
Que vous estes si tresinfaict
Qu’il n’est homne tant entendu
52      Par qui puissiez estre rendu
A santé, ny avoir support.
VASPASIEN
Mon filz, voicy piteux rapport
Que me rapportez a ceste heure.
56      Helas! Pourquoy ne vient la mort
Me frapper, affin que je meure
Tout soubdain, sans ce que labeure
A penitance si terrible?
TITUS
60      Certes, sire, il est impossible
Que l’on y sceust faire aultre chose.
VASPASIEN
Je vous requier que l’en dispose
Faire ce qui est prouffitable
64      Pour moy, et le plus convenable                                                         [A iii a]
A ma douleur a moderer.
DIEU
Pour plus a plain mes oeuvres demonstrer                note 
Envoyer vueil devers Vaspasïen
68      Ung messagier qui luy dira moyen
D’estre guery de sa mesellerye,
Que impossible est qu’a son faict remedye,
Sans ce qu’il ayt la digne pourtraicture
72      De Jhesuchrist, qu’a une creature
De Judee; et si tost qu’i’l’aura,
Incontinent sa douleur cessera.
Sus, Gabrïel, il vous en fault aller                note 
76      En Espaigne et ce cas reveller
Aux chevaliers dudict Vaspasïen.
Prenez habit de pelerin et bien
Dictes que vous avez passé
80      Par Judee, la ou le temps passé
A conversé ung glorïeux prophete,
Lequel y a mainte belle oeuvre faicte,
Mondé lepreux, ressuscité gens mors
84      Enluminez aveugles, dressez tors,
Et des faictz tant qu’on ne sçauroit compter
Pour ses oeuvres dignes et vertüeuses,
Vaspasïen allez admonnester
88      Pour le guerir de ses playes douloureuses.
GABRIEL                                                                       [A iii b]
Eternel pere createur,
De tout le monde plasmateur,
Vostre divin conmandement
92      Accompliray.
DIEU
Soubdainement
Que la soyez en ung instant.
- Icy descend et se abille en pelerin et cependant parle
VASPASIEN
Helas! Me fault il vivre tant
Si dure douleur endurant
96      Que plus endurer je ne puis?
Ou est celle mort maintenant?
Qu’elle ne me tue? Plus plaisant
Je seroye que je ne suis.
100    Il me fault vivre en languissant,
Nourrir mon corps en pourrissant,
Sans avoir repos jours ne nuyctz,
Sans trouver homme congnoissant
104    Qui fust mon grief mal guerissant.
J’en ay de terribles ennuys.                   note 
FERANDON
Or esse terrible fortune
Qu’on ne trouve façon aulcune
108    De guerir ce malade icy                                                [A iv a]
Il m’en desplaist.
RODIGON
                          A moy aussi;
Car c’est ung homme bien a plaindre.
On ne sçauroit son mal refraindre
112    Aulcunement, dont ce me poyse.                       note 
GABRIEL en pelerin
Seigneurs, mais qu’il ne vous desplaise,
Je vous pry que me vueillez dire
Ou le lieutenant de l’empire
116    Vaspasïen maintenant est.
FERANDON
Helas, mon ami, bien nous plaist
Le vous dire. Que voulez vous?
Nous sonmes ses serviteurs tous.
120    Voullez vous chose qu’on luy puisse
Dire?
LE PELERIN
        Bien parler je voulsisse
Avecques luy, s’il luy plaisoit.
RODIGON
Et mon amy, qui luy diroit
124    Cela que vers luy pourchassez,
Je croy que ce seroit assez,
Car malade est et desconfit.
LE PELERIN
Aussi viens je pour son prouffit,                                                         [A iv b]
128    Et touchant le mal qui le tient,
Car je sçay bien qu’i’appartient
Pour sa santé luy recouvrer.
RODIGON
Si vous y sçavez bien ouvrer,
132    Tresgrant plaisir vous luy ferez,
Et de l’argent vous gaignerez
Assez, et de bonne finance;
Car il est en grant desplaisance
136    D’avoir maladie si nuysante.
LE PELERIN
Vrayement, mes seigneurs, je me vante
Que, s’il faict ce que luy diray,
Ung moyen luy enseigneray
140    Pour luy le meilleur qu’il vit oncques
FERANDON
Soyez seur qu’il le fera doncques               note 
Pour estre du mal interdit.
LE PELERIN
Allez vers luy sans contredit
144    Et luy dictes pour tout de voir
Que sa santé ne peult avoir
Sans ma parolle prouffitable.
- Ilz s’en vont a Vaspasien et dit
FERANDON
Seigneur, il est bien veritable                                                                       [B i a]
148    Qu’en ceste ville est arrivé
Ung pelerin qu’avons trouvé,
Qui dit qu’il vient pour vous guerir.               note 
VASPASIEN
Faictes moy cest homme venir
152    Que je le voye en ceste place!
Advis m’est que mon mal passe
Pour avoir ouÿ seullement
Faire cest advertissement.
156    Dictes luy qu’il vienne vers moy
Pour me compter je ne sçay quoy.
Dieu vueille que guary je soye!
Amenez lay, que je le voye
160    Pour parler a luy devant tous.
RODIGON
Hau, pellerin, aprochez vous
Vistement; mon seigneur vous demande.
LE PELERIN
Voulentiers, puis qu’il le commande.
 
                                   - Il entre.
164    Treshault et excellent seigneur,                    note 
Dieu vous doint santé et honneur,
Car moult estes desconforté!
VASPASIAN
Mon amy, tu as apporté,                                                                       [B i b]
168    Ce m’a l’en dit, une nouvelle
Touchant ma santé qui m’est belle
Et me tourne a felicité.
LE PELERIN
Seigneur, il est bien verité,
172    Ainsi que je l’ay entendu
Que le filz de Dieu descendu
Est* en terre et chair naturelle
A prins au corps d’une pucelle
176    Sans corrompre virginité.
VASPASIEN
C’est une matiere moult belle
Et de grande novalité.
LE PELERIN
Oultre puis sa nativité
180    Bien l’espace d’une trentaine
D’ans a pris grant soucy et peine
En belles oeuvres qu’il faisoit.                note 
Il est certain qu’il guarissoit
184    Toutes gens mallades meseaulx;
Tout pourriz rendoit sains et beaulx,
Tout soubdain sans toucher leurs corps.
Plus fort ressuscitoit les mors
188    Tant seullement par ses parolles.
Il assagissoit folz et folles,
Et guaryssoit demonïacles.
Brief, il faisoit tant de miracles                                                         [B ii a]
192    Que impossible seroit a nous
De les sçavoir desclarer tous
Et ce qui* luy est advenu.
VASPASIEN
Or me ditz, qu’est il devenu?
LE PELLERIN
196    Vous le sçaurez presentement.                   note 
Judas, son servant,traistement
En la main des Juifz le livra.
En la baysant leur delivra
200    Pour l’argent qu’ilz luy en donnerent.
VASPIEN
Qu’en firent ilz?
LE PELLERIN
                        Ilz le menerent
Legierement et a grant haste
Comme pecheur devant Pylate,
204    Lequel est prevost et grant sire
De Judee au nom de l’empire.
Celuy Pylate interrogua
Jesus de ce qu’on allegua
208    Contre luy a tort sans raison
Car il n’y avoit achoison
De luy donner empeschement.
Touteffoys en plein jugement
212    Consentit Pylate prevost                                                                       [B ii b]
Que crucifïé fust bien tost.
Les Juifz le prindrent pour ce faire
Et dessus le mont de Calvaire
216    Une croix luy firent porter
Pour le prendre et le tourmenter.
Mais des faitz de sa passïon
Ce fut une admiratïon.                    note 
220    Le voille du temple fendit,
Lors que Jesus l’ame rendit.
Aprés fut le corps descendu
De la croix ou il fut pendu.
224    Lors Joseph d’Arimathie
Le posa en une partie
D’ung jardin en ung monument,
Qu’on avoit faict nouvellement.                    note 
228    Pylate feist garder le corps,
De peur qu’on ne l’en tirast hors.
Touteffoys, a la verité,
Vray est qu’il est ressuscité.
232    Ceulx mesmes qui le lieu gardoient
Dirent bien qu’ilz le garderoient;
Mais certes non plus que gens mors
N’eussent sceu remüer leur corps.
236    Je vous en dy la vraye histoire.
VASPASIEN
Helas, que ne vit il encore?                                                                       [B iii a]
Ce m’est ung terrible dommaige.
Vrayment les Juifz firent oultraige
240    De le juger, puis qu’il faisoit
Tant de biens et riens n’abusoit.
Pas n’en doibvent estre louez!
LE PELLERIN
Certes, sire, se vous pouez
244    Quelque chose de luy avoir,
Pour certain vous debvez sçavoir
Que ce vous sera medecine
Pour vostre mal, voire si digne
248    Que vous aurez allegement.
VASPASIEN
Vous parlez merveilleusement
Et d’une chose admirative,
Et m’esbahis moult grandement.
252    S’il estoit roy du firmament,
De puissance superlative,
Il donna se consentement
A mourir si honteusement
256    Et de mort si tresexcessive.
A parler veritablement,
Je treuve en mon entendement
La chose fort dubitative.
260    Approchez vous ung peu de nous,
Mon filz Titus; qu’en dictes vous?                                                         [B iii b]
Vous semble le cas vraysemblable
Que ce soit chose veritable,
264    Qu’en ce point il soit advenu?
TITUS
Jamais homme ne fut congneu
Qui eust si grant auctorité
Combien qu’il fust necessité,
268    Ainsi que touche l’escripture,
Que pour humaine creature
Ung honrne souffrist passïon;
Et veu ceste alleguatïon
272    De Jesus, il peult apparestre
Que iceluy homme pourroit estre
Et voullut la mort endurer
Pour delivrance procurer                        note 
276    Aux paouvres souffreteux humains
Qui avoient faict des pechez mains.
Oultre estre peult que ce prophete,
Filz de Dieu, bon, juste et honneste           note 
280    Qui en la croix fut estandu ,
Fut en ce monde descendu
Pour faire celle recompence;
Et brief, il y a apparence
284    De le croire.
LE PELLERIN
                   Ne doubtez point                                                                       [B iv a]
Qu’il ne fust Dieu.
VASPASIEN
                            C’est ung grant point;
Et vrayement je vueil envoyer
En Judee pour essayer
288    A trouver aulcune chosette
De luy, car le cueur m’amonneste,
Se j’en ay, que j’en guariray.
LE PELLERIN
Tenez vous en tout asseuré,
292    Car c’est une chose angelique.
VASPASIEN
Pour en avoir quelque relicque
A Pylate je rescripray,
Et doulcement le suppliray
296    Si aulcune chose il en a.
C’est celluy qui le condamna ;
Par raison il en doibt avoir.
LE PELLERIN
Or en faictes vostre devoir!
300    Seigneur, je prens congié de vous,
En prïant Jesus de cueur doulx
Qu’il vous doint santé briefvement.                note 
 
                                       - Il s’en va.
VASPASIEN
O roy Jesus, de qui si haultement                                                         [B iv b]
304    Bruyt le regnom par tout publicquement,
Vueilles avoir de moy compassïon,
Et s’i’te plaist que j’aye amendement
Je te prometz par foy et par serment
308    Que je feray venger ta passïon                        note 
Vers Pylate, qui le fol jugement
Bailla sur toy par faulx accusement.
Je transmettray une rescriptïon,
312    Par laquelle le priray humblement,
S’il a de toy relique ou vestement,
Qu’il m’en face avoir la visïon.                        note 
Je le feray ainsi comme je pence.
316    Mon filz, Titus, pour ceste dilligence*
Faire deument, il faut que Ferandon
Y voise et aussi Rodigon.                            note 
Prennent charges, car ce sont hommes saiges
320    Qui congnoissent les voyes et passaiges
De Judee. Il* les fault advertir
De preparer leur estat pour partir
Le plus soubdain que possible sera.
TITUS
324    Mon pere, ce qu’il vous plaira!
Les chevaliers sont bien empoint
D’aller - ne contrediront point -
En tous lieux que l’on leur dira.                       note 
VASPASIEN                                                                       [ C i a]
328    J’espoir que mon mal guerira ,
Le sainct prophete de regnom.
Seullement en oyant son nom
Visiblement advis m’estoit
332    Que ma maladie departoit;
Et y ay si grande esperance
Que je croy sans nulle doubtance
Encor une fois recepvoir
336    Ma santé. Mais il fault sçavoir
Se les chevalïers que j’ay dit
Iront.
TITUS
         Sans quelque contredit
Ilz seront tous pretz d’y aller.
VASPASIEN
340    Or les faictes venir parler
A moy, et leur en demandon
Leur voulenté.
TITUS
Ça, Ferandon et Rodigon,                       note 
344    Pour la tresbonne instructïon
Que ce pelerin nous a faicte
En parlant des faictz du prophete,
Mon pere a prins si grant espoir
348    Qu’il a fïance d’eschapper
Encor de sa malle fortune,
S’il peult recouvrer chose aulcune
Qui ayt touché a la personne                                                         [C i b]
352    D’iceluy Jesus,et ordonne
Qu’en Hierusalem vous irez
S’il vous plaist, et luy porterez
A Ponce Pilate unes lettres,
356    Lesquelles seront tantost faictes,                        note 
En luy prïant s’il en a rien
Que mon pere Vaspasïen
En puisse avoir la congnoissance,
360    Car il y a si grant fïance
Qu’il luy semble certainement,
S’il en peult veoir aucunement,
Que aussi soubdain il le verra
364    A santé il retournera.
Par quoy je vous supplie et veult
Que vous allez veoir se l’en peult
Trouver rien propre pour son cas.
FERANDON
368    Sire, ne nous espargnez pas.
A ce faire nous accordon.
RODIGON
Pour aller faire aulcun pourchas,
Sire, ne nous espargnez pas.
FERANDON
372    S’il veult envoyer hault ou bas,
Aultre chose ne demandon.
RODIGON
Sire, ne nous espargnez pas.
A ce faire nous accordon.          note                                    [C ii a]
TITUS
376    La vostre mercy, Ferandon!           note 
VASPASIEN
Or ça, vous voyez, mes amis,
Le paouvre estat ou je suis mis,
Et n’en puis avoir allegeance.
380    Brief, en moy n’a plus d’esperance
De guerir par quelque pratique,
Se je n’ay aulcune relique
De Jesus, dont le pelerin,
384    Qui a passé par ce chemin,
Nous a parlé. Je vous supplye
Que vous allez vers la partie
De Judee ou vous trouverez
388    Pilate.Vous luy baillerez
Mes lettres et direz comment
Malade suis diversement,
Voire le plus que je fus oncques,
392    Et, s’il a relicques quelzconques
De Jesus, que je le requier
Par amour de les m’envoyer.
De ce faire me plaigerez
396    Vers luy et vous obligerez                                                                       [C ii b]
Pour moy se plaisir me veult faire.
FERANDON
Tout ce qui* sera necessaire
Nous ferons pour vous par dela.
400    Ou sont les lettres?
TITUS
                             Les voyla!
Partir pouez quant vous vouldrez.
VASPASIEN
Jamais tant que vous reviendrez
Ne seray parfaictement ayse.
RODIGON
404    Or sus, doncques! Que l’on s’en voyse!
A Dieu vous recommanderon,
Et, le plus tost retourneron
Qu’au monde possible sera.                           note 
FERANDON
408    Le bon seigneur jamais n’aura
Plaisir tant que nous revenon.
RODIGON
Aussi quant nous retourneron,
Il sera joyeulx s’on le cure.
412    De cheminer diligemment.
DIEU
Gabrïel, allez prestement                    note                              [C iii a]
La bas a Veronne, m’amie,
416    Que vous trouverez endormye
Par gracïeuse visïon.
Faictes luy demonstratïon
Qu’en Hierusalem sont venus
420    Et de nully ne sont congneus
Deux chevaliers venans d’Espaigne.
Marché ont longtemps la montaigne.
Ilz sont au duc Vaspasien,
424    Et demandent aulcun moyen                            note 
Pour donner remede a leur maistre;
Et pour empescher que la lettre
Ne soit delivree a Pylate,
428    Que Veronne, m’amie, se haste,
Si tost qu’ele sera levee,
D’aller a la Porte Doree.
La trouvera deux chevaliers,
432    Amis du duc et familiers;
Bien tost congnoistre les pourra.
De par moy elle leur dira:
"Seigneurs, bien soyez vous venus
436    Ou nom du glorïeulx Jesus:
Je sçay bien pourquoy vous venez,
Et si sçay bien que vous querez
Aulcun bon remede et moyen
440    Pour le seigneur Vaspasïen".                                                                 [C iii b]
Ainsi que le sçaurez bien faire,
Vous direz qu’il est necessaire
Qu’elle leur monstre ma figure.
444    Ce sera la cause et la cure
Dont leur maistre sera guery,
Ou aultrement il est pery
De sa maladie incurable.
GABRIEL
448    Dieu immortel et pardurable,                           note 
Je m’en iray tost a Veronne.                       note 
De par la divine personne
Mon messaige feray si bien
452    Que je croy que n’oubliray rien
Les choses a moy commandees
Luy seront en signe monstrees,
Et si voirra par visïon
456    Toute la desclaratïon,
Sy tost que le verray dormir.                               note 
 
                       - Icy va a Veronne.
FERANDON
Quelque part nous fault enquerir
Ou est Pilate demourant,
460    Pour luy presenter promptement
Les lettres qu’a voulu transmettre
Vaspasien, nostre bon maistre
Affin que nous luy presentons.                                                         [C iv a]
RODIGON
464    Parmy ceste ville enquestons
En quel lieu est sa demourance,
A celle fin que l’en s’avance
De nostre besongne parfaire.                           note 
GABRIEL
468    Veronne, le roy debonnaire
M’a envoyé en ce messaige,
Pour rachepter l’humain lignaige,
Devers toy, et par moy te mande
472    Et expressement te commande
Que, sy tost que seras levee
Voyses vers la Porte Doree.
Tu trouveras deux messagiers
476    Estrangiers qui sont chevaliers.                       note 
Dy leur que tu scez le moyen
Parquoy tantost Vaspasïen
Sera guery tout nettement.
480    Aprés leur diras seurement
Comment tu euz la pourtraicture,
Digne et precïeuse figure
De Jesus le souverain roy,
484    Et s’ilz y ont aulcune foy
Ou aulcune ferme creance,
Il sera guery sans doubtance
Seullement a la regarder.                                                                       [C iv b]
488    De ce les pourras asseurer.
Dieu veult guerir Vaspasïen
Par ceste maniere; et sçay bien
Que son mal ne pourra durer.                       note 
VERONNE en se esveillant et en se esmerveillant
492    O vray Dieu, pere droicturier,
Roy singulier,
Qu’ay je veu en mon reposant?
C’est, selon que je puis songer,
496    Ton messagier,
Gabrïel l’ange reluisant
Lequel pres moy estoit disant
Et exposant
500    Que, quant du lieu seroys levee,
La ou mon corps estoit gisant
Las et pesant,
Je alasse a la Porte Doree
504    Pour annoncer* ce qu’il m’a dit-
Je m’y en voys sans contredit-                            note 
Et qu’environ celle contree
Il y avoit deux chevaliers,
508    Desquelz je seroys rencontree;
Et viennent comme messagiers.
Et me dit que ces escuyers                                                                       [ D i a]
A l’habit congnoistre pourroye,                                note 
512    Pour cause qu’ilz sont estrangiers,
Aussi tost que je les verroye,
Et que c’estoit pour chose vroye                              note 
Pour appaiser leurs grans doulleurs.
516    Aprés ce, sans penser ailleurs,
Me dist l’ange que j’emmenasse
Ces chevaliers et leur monstrasse
L’ymaige de Dieu sainct et digne,
520    Et que c’estoit la medecine
Du malade Vaspasïen,
Mais qu’en la foy saincte et tresdigne
Creust tousjours sans aultre moyen.
524    C’est doncques vray, je le sçay bien.
Je m’en voys sans quelque demeure
Pour voir se je trouveray rien.
- Elle s’en va chercher et les treuve puis dit
Or sus; maintenant suis je seure.
528    J’ay trouvé les hommes de bien ;
Je les congnoys a leur maintien.
Salüer les voys a ceste heure.
Seigneurs, le filz Dieu vous sequeure!
532    Bien voy a vostre contenance
Que vous estes en grant doubtance
De Vaspasïen, qu’il ne meure.                                                                       [ D i b]
Mais non fera, je vous asseure.
536    Reposez vous, mes gentilzhommes!
FERANDON
Et que sçavez vous qui nous sommes,
Madame, qui si privement
Parlez a nous?
VERONNE
                      Certainement
540    Je congnois ce que vous querez.
Mais n’en doubtez point, vous l’aurez.
De cela je vous certiffie;
Et vostre bon maistre verrez
544    Guerir de sa mesellerie.
RODIGON
Ha, que dictes vous, doulce amye?
Vous soyez la tresbien trouvee!
Ne doubtez d’en estre accusee
548    Comment nous congnoissez vous bien?
VERONNE
Vous estes a Vaspasïen
Et venez icy pour querir
Quelque chose pour le guerir.
552    Venez vous en avecques moy
Et je vous monstreray de quoy
Chose qui* vous resjouÿra.
FERANDON                                                                       [D ii a]
Or allons voir que ce sera.                                note 
556    C’est la plus grande fantasie
Que je ouÿsse oncques en ma vie.
Oncques mais, ce croy, ne nous veit.
RODIGON
Ce ne fist mon, mais elle dit
560    Que nostre maistre guarira.
Nous verrons qu’elle nous fera;
Inspiree est de Dieu son maistre.
Bailler a Pylate la lettre
564    N’est bon; ce nous pourrait bien nuyre.                       note 
Elle promet de nous conduyre
En tout ce que nous demandons.
VERONNE
Mes seigneurs, or nous en allons,
568    Car point je ne differeray
Qu’en brief temps je vous monstreray.
Et n’ayez quelque souspeçon;
Vous verrez cy bonne façon                                note 
572    Que chascun sera resjouÿ.
Jesus, mon doulx maistre, a ouÿ
La prïere Vaspasïen.
Guery sera, je le sçay bien,
576    Devant toute la compaignie.
Or me suivez, je vous emprye,
Et entrez la ou j’entreray.                          note           [D ii b]
- Icy s’en vont en sa maison puis dit
Mes seigneurs, je vous monstreray
580    La plus noble et doulce figure
Et la plus saincte pourtraicture
Qui fut oncques en quelque lieu.
C’est le propre ymaige de Dieu,
584    Que nous tous appellons Jesus
Quant en ce monde estoit ça jus,
Et par quelque nom qu’on le nomme
Il estoit vray Dieu et vray homme.
588    S’il vous plaist, seigneurs, mettez vous
Treshumblement a deux genoulx
En faisant inclinatïon.
- Elle leur monstre la Veronique en disant
Beaulx seigneurs,c’est la guaryson                        note 
592    Du bon seigneur Vaspasïen,
Et en oultre je vous dy bien
Que Jesus dessus son visaige
Imprima ceste doulce ymaige.
596    Oncques painctre n’y mist coulleur,
Mais seullement le doulx seigneur
Mist mon drap de lin que j’avoye
Sur son vis,car moult desiroye                                                                       [D iii a]
600    D’avoir quelque chose de luy;
Et moult estoye en grant ennuy
Que je n’en pouoye rien avoir.
Il print mon drap de lin pour voir
604    Et le toucha sur son visaige,
Et tantost apparut l’ymaige
Par ceste saincte impression.                       note 
FERANDON
Dictes nous en conclusïon
608    La maniere que nous ferons
Se cest ymaige emporterons
Et pour combien vous le donrez,
Car ce que vous demanderez
612    Vous en donrons quant est a nous.
VERONNE
Vendre, seigneurs? Que dictes vous?
Nenny! Jamais ne la vendroye,                       note 
Car pas ne vous la donneroye
616    Pour toute l’empire de Romme.
RODIGON
Je m’esbahyz bien doncques comme
Ne par quelle voye on pourra
Mettre aulcun remede a nostre homme.
VERONNE
620    Ne vous chaille, dea; si fera!
FERANDON                                                                       [D iii b]
Dictes moy comme ce sera,
Et qu’on y voyse besongner!
VERONNE
Attendez, gentil chevalier!
624    Avecques vous je m’en iray.
La saincte ymaige porteray.
On ne pourroit faire aultrement,
Car je vous dy certainement
628    Que la saincte ymaige suivray
Ne jamais ne la laisseray,
S’on ne me l’oste par contraincte.
RODIGON
C’est bien dit: Apportez l’empraincte
632    Et la mettez honnestement.
VERONNE
Aussi feray je vrayement.
Je suis preste quant serez prest.
RODIGON
Nous enmainerons, se Dieu plaist,
636    Avec nous ceste noble dame,
Car je vous prometz par mon ame
Qu’elle sera tresbien venue.
FERANDON
Bien desire nostre venue.
640    Les dieux vueillent qu’elle soit bonne!
RODIGON                                                                                     [D iv a]
Par vostre foy, dame Veronne,
Nous faictes vous point mal entendre?
Il nous vauldroit mieulx aller pendre
644    Se c’estoit une tromperie.
VERONNE
Mes seigneurs, je vous certiffie
Que verité je vous tiendray.
Vous verrez que ce sera vray
648    Tantost que serons par dela.
Or allons; Dieu nous convoyra,
Et serons la bien briefvement.                           note 
- Ilz s’en vont et ce pendant parle
VASPASIEN
O puissant Dieu, qui le gouvernement
652    Du firmament
Et de la terre avez,
Ouvrez voz yeulx et regardez comment
Honteusement,
656    Sans faulte aulcunement,
De grief tourment
J’ay mes sens agravez!
0, dure laydure,
660    Laquelle j’endure tant jours comme nuyctz,
Paouvre creature,
C’est oultre mesure que si long temps vis!                                                [D iv b]
Helas, mon filz, il m’est advis
664    Que pas ne vivray longuement.
TITUS
Mon pere, croyez fermement
Les messagiers qui sont en voye.
Tantost viendront; c’est chose vroye,
668    Car ja long temps ont demouré.                               note 
RODIGON
Ferandon, je me hasteray
Ung peu plus tost, c’est le meilleur,
Pour aller dire a mon seigneur
672    Que besongné avons tresbien.
FERANDON
Joyeulx sera sur toute rien.
Allez luy dire les nouvelles
Qui luy seront bien et belles.
676    Oncques mais telles n’a ouÿ.
RODIGON a genoulx
Seigneur, soyez tout resjouÿ!
Que bon jour vous doint Apolin!
Nous avons faict tant de chemin
680    Que vostre santé apportons,
Au moins ainsi que nous cuidons,
Et pour tant sommes revenus.
VASPASIEN
Helas, bien soyez vous venus!                                                                       [E i a]
684    Resjouÿ m’avez a planté,
Mes chers amys mes chers tenus
Tous voz propos bien soustenus.                               note 
Est il vray que j’auray santé?
FERANDON
688    Sire, nous avons conquesté
En Hierusalem la cité,
Par le moyen dame Veronne,
Ceste noble et vaillant personne,
692    Remede a l’infortunité.
Femne est pleine de verité.
Jesus le prophete l’aymoit
Grandement au temps qu’il vivoit
696    Et croy en mon entendement
Qu’elle ait vostre guarissement.
Pour tant faictes luy bonne chere!
VASPASIEN
Ha, ma doulce seur, m’amye chere
700    Medïateure singuliere,                                            note 
Vous soyez la tresbien venue,
Car de ma santé tresoriere
Je vous croy. Pour tant, ma treschiere,
704    Benoiste soit vostre attendue;
Si par vous santé m’est rendue                               note 
Je ne prise pas mal l’attente.
VERONNE                                                                                     [E i b]
Cher sire, mettez vostre entente
708    En Dieu seul et en sa puissance!
C’est luy qui a vous me presente,
Voulant vous donner allegeance.
VASPASIEN
Helas, dame, j’ay si bonne fïance
712    En celuy Dieu dont vous fustes amye
En son vivant que je ne doubte mye
Estre guery; car c’est mon esperance.                                note 
Si vous pry, donnez allegeance
716    A ma grande necessité,
Et me dictes quelle ordonnance
Tenir me fault pour ma santé.
VERONNE
Seigneur, je vous ay apporté
720    Vostre santé prochainement,
Se vous avez la voulenté
De croire en Dieu - non aultrement-
Et delaisser totallement
724    Mahom et tous telles ydolles,
Qui ne sont que creances folles
D’eternelle perditïon.
Mais mettez vostre intentïon
728    Au Dieu qui crea ciel et terre,
Et a rachepté l’humain genre
Par souffrir dure mort en croix.                                                                       [E ii a]
Jesus est vray Dieu; tel le croys.
732    Croyez en Dieu!
VASPASIEN
                    Tresfermement                            note 
Je y croys, mais dictes moycomment
Ma santé je recouvreray.
VERONNE
Mon seigneur, je vous monstreray,
736    S’il vous plaist, la propre figure                                  note 
Et la tresvive pourtraicture
De Jesus nostre redempteur.
Adorez la du bon du cueur!
740    La semblance est du sainct prophete;
Luy mesmes propre l’a pourtraicte
Sans ouvraige de corps humain.
Pour tant soyez en seur et certain
744    Que se de bonne intentïon
Vous l’adorez, vous serez sain
Et hors de toute afflictïon.
Mettez vous en devotïon,
748    Vaspasïen, a deux genoulx*
Et faictes deprecatïon
A Dieu qu’il ayt pitié de vous.
VASPASIEN a genoulx
O bon Jesus, roy regnant par sus tous,
752    Sainct prophete, trïumphant roy de gloire                                            [E ii b]
De voz sainctz cieulx, qui regardez sur nous,
Prince tresdoulx, ayez de moy memoire!
VERONNE luy monstre la Veronique
Vaspasïen, tenez, voicy l’hystoire
756    Du filz de Dieu, que sans occasïon
Condampnerent a mort en leur pretoire
Les mauldictz Juifz par grant extortïon.
Le propre jour qu’il souffrit passïon,
760    Je le trouvay lors par compassïon.
Pour essuyer son precïeulx vïaire
De ce linge luy feiz oblatïon,
Lequel il print et ceste impressïon
764    Lors me laissa de son exemplaire.
Cecy est vray; ne croyez le contraire.
Et croy que Dieu, qui mourut en la croix,
Voult tout de gré ceste ymaige pourtraire
768    Pour qu’el vous peust prouffiter une foys.
VASPASIEN
Hé, Jesus, sire, roy des roys,
Je te remercye humblement.
A ceste heure cy je congnois
772    Que tu es celuy Dieu qui doys
Estre loué parfaictement.
O prince du firmament,
Regnant pardurablement,
776    Du bon du cueur te remercye,                                                        [E iii a]
Car je voy certainement
Que par toy suis seullement
Guery de mesellerie.
780    Veronne, ma doulce amye,
Qui par vostre courtoysie
M’annoncés ceste saincte face,
Ja Dieu ne doint que je oublye
784    En aulcun jour de ma vie
La bonté de vostre grace.                                    note 
Helas, jamais je ne cuydasse
Qu’a si grant santé retournasse,
788    Veu les doulleurs que j’ay sentus.
Mais, Dieu mercy, en peu d’espace
Divinement en ceste place
Je sens tous mes maulx abatus.
792    Ou estes vous, mon filz Titus,
Qui m’avez veu en paouvre arroy?
Congnoissez les belles vertus
Que Jesus a faictes sur moy!
TITUS
796    Ha, mon pere, vous dictes vray!
Bien seroit fol demonïacle
Qui ne congnoistroit le miracle
Monstré sur vous, comme le croy.
800    C’est par toy, Jesuchrist, mon roy,
Congneu ce sainct et hault mystere!
Moult grant feste feray de toy,                                                                       [E iii b]
Puis que tu as guery mon pere.
804    Veronne, ma dame, ma mere,
Du bon du cueur graces vous rens,
Car par vous hors de vitupere
D’aspre douleur et de misere
808    Est le choys de tous mes parens.
Les faictz sont clers et apparens:
Mon pere estoit ladre. Il est sain.
VASPASIEN
Veronne, mettez la la main
812    Et pour certain je vous prometz
Que je ne cesseray jamais
De trouver aulcune apparence
Pour venger la malivolence
816    Des faulx Juifz, qui par leur cautelle
Feirent donner une sentence
Sur la divine sapïence
Du hault Dieu qui est immortelle.
VERONNE
820    Quant a la forme naturelle
Croyez qu’il le feirent mourir ;
Mais quant a la spiritüelle
Impossible estoit de perir.
TITUS
824    Mon pere, il vous fault enquerir
Par tout allïance et querir
Pour aller mener dure guerre
Aux faulx Juifz et sur eulx courir
828    Tellement que sans secourir                                                                       [E iv a]
Soyent destruictz, eulx et leur terre.
VASPASIEN
De cela me peut on bien croyre
Que j’ay sur eulx advantaige
832    Qu’ilz recongnoistront leur oultraige,                               note 
Se j’ay sur eulx quelque puissance.
TITUS
Puis que Dieu vous a faict aydance                                   note 
Et aussi la noble Veronne,
836    Qui est tant honneste personne,
Il fault qu’en ayez souvenance,
Puis que Dieu vous a faict aydance.
Au ciel a sainte intelligence.
840    Prïons la que pour nous procure
Car soubz Dieu a faict telle cure
Qu’il ne fault mettre en oubliance,
Puis que Dieu vous a faict aydance.
844    Pour tant, pere, il fault que mandez
Tous voz barons et commandez
Lever par toute vostre terre
Capitaynes et gens de guerre
848    Pour mettre a executïon
Des Juifz toute la natïon.
Vostre serment devez tenir.
FERANDON
Il vous convient faire venir
852    La fleur de toute noblesse
A celle fin de subvenir
A l’estat de vostre haultesse.
RODIGON
Monstrez vous plain de gentillesse!                                                            [E iv b]
856    Abbattez courroux et tristesse,
Puis que vostre mezellerie
Et griefve douleur a pris cesse
Et est totallement guerye.
860    Monstrez par tout vostre noblesse
Et que tout le monde congnoisse
De Dieu la puissance infinye.                                       note 
FERANDON
Dieu ceste belle compaignye
864    Vueille garder totallement
De tout mal et encombrement!
Par le merite des bons sainctz
Maintienne tousjours noz corps sains.
868    S’il vous plaist, vous entretiendrez
Garderez et augmenterez
Ceste notable confrarie,
Affin qu’elle ne soit perye.
872    Dieu, sainct Fiacre et saincte Venise
Nous soit a noz ames propice
Et nous doint en faictz et en dictz
875    Le royaulme de paradis.                                       note 
Amen
-Finis.
CY FINE LE MYSTERE COMMENT SAINCTE VE
NICE APPORTA A VASPASIEN LA VERONIQUE
LEQUEL EST A SEPT PERSONNAIGES, C’EST ASSAVOIR
DIEU GABRIEL VASPASIEN TITUS FERANDON
RODIGON ET VERONNE.
 
  • Este libro costó tres dineros en Leon a dos de hebrero de 1536 y el ducado vale 570 dineros. note
  • Vers:      37               ainsi si qu’on
                  174               Et
                  194               quil
                  316               dillgence
                  321               Ilz
                  398               quil
                  504               annocer
                  554               quil
                  748               genulx

    GLOSSAIRE

    Ce glossaire ne comprend que les mots qui n’ont pas survécu dans la langue moderne, ou dont le sens moderne diffère de celui du texte. Nous ne donnons qu’un ou deux exemples de chaque emploi. En ce qui concerne les verbes, les différentes formes verbales suivent les infinitifs respectifs; les numéros 1 à 6 représentent les trois personnes du singulier et les trois personnes du pluriel.
    ABUSER, v. pron. se tromper: infin.: 46.
    ACHOISON, s. occasion, motif: 209.
    ADMIRABLE, adj. qui provoque l’étonnement: 24; 36.
    ADMIRATIF, adj. qui provoque l’admiration, l’étonnement : 250.
    A(D)MONNESTER, v. conseiller: infin.: 87; prés. 3: A MONNESTE: 289.
    ADVISER, v. considérer, examiner: p. pas.: ADVISE: 28.
    ALLEGEANCE, s. soulagement: 379; 710.
    AMENDEMENT, s. réparation: 306.
    APPARTENIR, v. impers. falloir, être nécessaire: prés. 3: APPARTIENT: 129.
    ARROY, s. condition, disposition: 793.
    AYDANCE, s. aide, secours: 843
    AYSE, adj. content, à l’aise: 403.
    BAILLER, v. donner: prét. 3: BAILLA: 310.
    BON, dans la loc. DU BON DU CUEUR du fond du coeur: 739; 776; 805.
    BRIEFVEMENT, adv. rapidement: 650.
    BRUIRE, v. être ébruité, sujet d’une rumeur: prés. 3: BRUYT: 304.
    CAUTELLE, s. ruse: 816.
    CHALOIR, v. impers. importer, donner souci: prés. subj. 3: CHAILLE: 620.
    COMBIEN QUE, conj. quoique: 267.
    CONQUESTER, v. acquérir: p. pas.: CONQUESTE: 688.
    CONTENANCE, s. visage: 532.
    CONVERSER, v. fréquenter: p. pas.: CONVERSE: 81.
    CUIDIER, v. croire, penser: prés. 4: CUIDONS: 681; impf. subj. 1: CUYDASSE: 786.
    CURE, s. guérison: 6; 412.
    CURER, v. guérir: prés. 3: CURE: 8; 411.
    DEA, excl. qui renforce une affirmation certes: 620.
    DEMONIACLE, s. démoniaque, possédé du démon: 190.
    DEMOURANCE, s.f. demeure, résidence: 46.
    DEPRECATION, s. prière: 749.
    DESCONFIT, adj. en piteux état: 125.
    DESPLAISANCE, s. chagrin, peine: 135.
    DIVERSEMENT, adv. péniblement, douloureusement: 390.
    DOUBTANCE, s. doute, peur: 486; 533.
    DRESSER, v. guérir une difformité: p. pas. pl.: DRESSEZ: 84.
    DROICTURIER, adj. justicier: 492.
    EMPOINT, adv. empressé: 325.
    ENTENDU, adj. intelligent, habile: 51. 37
    JUGER, v. condamner à mort: infin.: 240.
    LADRE, s. lépreux: 810.
    LAY, pron. pers. 3e pers. Après impér.: luy: 159.
    LAYDURE, s.f. laideur, vilenie: 659.
    LEGIEREMENT, adv. rapidement: 202.
    MAIS QUE, conj. pourvu que: 113; 522.
    MEDIATEURE, s. médiatrice: 700.
    MESEAULX, adj. pl. lépreux: 184.
    MESELLERIE, s.f. lèpre: 17; 69.
    MON, adv. certainement, assurément: 559.
    MONDER, v. rendre pur, guérir: p. pas.: MONDE: 83.
    MOULT, adv. beaucoup: 599.
    NENNY, adv. non: 614.
    NOVALITE, s.f. nouveauté: 178.
    OUBLIANCE, s. oubli: 842.
    OUIR, v. entendre: p. pas.: OUY: 573.
    PARDURABLE, adj. éternel: 448.
    PLAIGER, v. engager sa foi: fut. 5: PLAIGEREZ: 395.
    PLANTE, s. abondance: 684.
    PLASMATEUR, s. créateur: 90.
    PORTE DOREE, s. une des portes de l’ancienne ville fortifiée de Jérusalem; c’est la porte qui est la plus proche du Jardin de Gethsémani: 430
    POURCHASSER, v. chercher à obtenir: prés. 5: POURCHASSEZ: 124.
    POURTRAICTURE, s.f. portrait, image: 71; 481.
    POYSE, v.: prés. 3 de PESER causer du chagrin: 112.
    QUI, pron. rel. et conj. si quelqu’un: 123
    REPOSANT, s.m. repos, sommeil: 494.
    RESCRIPRE, v. écrire: fut. 1: RESCRIPRAY: 294.
    RESCRIPTION, s.f. lettre: 311.
    SOUVENANCE, s. souvenir: 837.
    TORS, s.pl. personnes difformes: 84.
    TRAISTEMENT, adv. traîtreusement: 197.
    TRESINFAICT, adj. très infect: 50. 38
    VIAIRE, s.m. visage: 761.
    VIS, s.m; visage: 599.
    VITUPERE, vitupération, blâme: 806.
    VOIR, adj. ou adv. vrai, vraiment: 144.
    VOYSE, v.: subj. prés: 3 de ALLER: 404.

    NOTES DE L’INTRODUCTION

    (1) À l’exception d’un bref article où j`ai annoncé la découverte du Mystère de Sainte Venice et où j’ai indiqué très sommairement son importance: "The Mystère de Sainte Venice: a recently-discovered late French Mystery Play", Treteaux: Bulletin de la Société Internationale pour l’Etude du Théâtre Médiéval, I (1978) 77-87. retour
    (2) Jean Babelon, La Bibliothèque Française de Fernand Colomb, Paris, 1913. retour

    (3) Jean Babelon, op. cit.retour
    (4) Un autre exemplaire de ce mystère a été édité récemment: M. et L. Locey, Mistere d’une Jeune Fille laquelle se voulut habandonner a peché, Textes littéraires français, Genève, 1976.retour
    (5) Inédit, mais voir J. Chocheyras, Le Théâtre Religieux en Dauphiné, Genève 1975, 29-36, 257-285. Ce mystère est tout à fait différent de celui que j’ai publié dans les Textes littéraires de l’Université d’Exeter en 1973: G. Runnalls, Le Mystère de Saint Christofle, Textes littéraires XI, Exeter, 1978. retour
    (6) P. Renoua.rd, Répertoire des Imprimeurs Parisiens, Genève, 1965 retour
    (7) Voir ci-dessous, p. XVII-XVIII. retour
    (8) Tischendorf, éd. Evangelia Apocrypha, Leipzig, 1876, ch. VII. retour
    (9) Pour l’iconographie de Véronique, consultez E. Mâle, L’Art Religieux de la fin du Moyen Age, Paris, 1908, 47; et L. Réau, L’Iconographie de l’Art Chrétien, Paris, 1958, vol. III, 3, 1314 -7. retour
    (10) Un des premiers exemples de cette évolution de la légende de Véronique se trouve dans la Bible en François de Roger d’Argenteuil, qui date probablement du XIIIe siècle; saint Pierre y raconte à Vespasien l’histoire de Véronique: "Sire, il a en Jerusalem une sainte fame qui a non la veronique, qui a un grant cuevrechief ou l’image de nostre seignor Jhesucrist est pourtrete, quar il avint, si com li faus Juis menoient nostre seignor Jhesu crucefier, et li fesoient porter la croiz sus ses espaules, et il suoit si durement que l’eve et la sueur li degoutoit du visage a terre contreval, lors passa cele sainte fame par devant lui qui portoit ce cuevrechief vendre au marchié; et quant ele vit nostre seignor Jhesucrist si mal mener et si suer, si en ot deul et pitié, et li souvint de ce qu’il l’avoit garie el temple de Jerusalem d’une fievre qui l’avoit tenue moult longuement; si desvelopa cel cuevrechief et li tendi et puis li dist: " Sire tenéz cest cuevrechief, si en essuiez vostre visage "; et lors nostre sires prist le cuevrechief et en essuia son visage, et tantost, par la vertu de Dieu, li visages de nostre seignor Jhesucrist i fu ausi pourtret et ausi aparans comme se il fust corporex en char et en os. Lors il li rendi arieres son cuevrechief et li dist et comanda que ele le gardast bien, quar il avroit encore mestier a mainz malades garir.. " Voir P. Meyer, Notices et Extraits des Manuscrits de la Bibliothèque Nationale, vol. XXXVIII, Paris, 1890, p. 74. retour
    (11) Pour les versions narratives, en prose et en vers, de la légende de Véronique, consultez: P. Meyer, Les Légendes Hagiographiques en France, dans l’Histoire Littéraire de la France, vol. XXXIII, Paris, 1906; P. Perdrizet, Seminarium Kondokavanium, V, 1932, 1-15; L. Réau, op. cit.; E. von Dobschütz, Christusbilder: Untersuchung zur Christlichen Legende, Leipzig, 1899. retour
    (12) Il n’existe pas d’édition critique moderne de ce nnystère. Pour un résumé détaillé, consultez L. Petit de Julleville, Les Mystères, vol. II, Paris, 1880, 451- 460; et L. Paris, Toiles Peintes et Tapisseries de la Ville de Reims, Paris, 1843, 606-919. La deuxième des trois journées a été éditée dans une dissertation doctorale non publiée par A. Cornay, An Edition of the Second Day of the Vengeance Jhesucrist of Eustache Marcadé, Tulane University, 1957, Dissertation Abstracts XVIII, 1958, 2133. retour
    (13) L. Petit de Julleville, Les Mystères, vol. II, Paris, 1880.retour
    (14) Op. cit., p. 12-13. retour
    (15) E. Ham, Modern Language Review, XXIX, 1934, 405-420.retour
    (16) L’exemplaire de cette édition que nous avons consulté se trouve à la Bibliothèque Nationale de Paris, coté Réserve Yf 72. retour
    (17) Un autre exemple qu’on serait tenté de citer est la Vendition de Joseph, qui existe en deux versions, un épisode de 6000 vers du Mistere du Viel Testament (ed. Rothschild, SATF, Paris, 1878-91) et une pièce indépendante de 7000 vers représentée par la Confrérie Notre-Dame de Liesse en 1538. Mais il est plus probable que le Mistere du Viel Testament est une sorte d’anthologie de drames originairement indépendants. Voir M. Lazar, "La Dramatisation de la Matière Biblique du Mistere du Viel Testament", Mélanges Rita Lejeune, Liège, 1969, 1433-51.retour
    (18) Par exemple, les différentes versions de la Passion du Palatinus (la Passion d’Autun et le Frament de Sion) et les deux Passions de Valenciennes. retour
    (19) Voir Jehan Michel, Mystère de la Passion, édité par 0. Jodogne, Gembloux, 1959, et J. Chocheyras, Le Théâtre Religieux en Dauphiné, Genève, 1975, et Le Théâtre Religieux en Savoie, Genève, 1971. retour
    (20) Nous avons signalé dans les Notes les plus importantes différences entre Vg et Vc.retour
    (21) Le Mystère de Saint Chrtstofle ,éd.Graham A.Runnalls, Textes Littéraires XI, Exeter University, 1973, XXI-XXIV. retour
    (22) Le Mistere d’une Jeune Fille laquelle se voulut habandonner a peché, éd. M. et L. Locey, Textes Littéraires Français, Genève, 1976. retour
    (23) Masson, Calendrier des Confréries, Paris, 1791, 89, 112. retour
    (24) Abbé J-B Pascal, Notice sur l’Eglise Saint-Nicolas-des-Champs, Paris, 1841,73.retour
    (25) Le Beuf, Histoire de Paris, éd.Cocheris, vol.II, 430-440; Jaillot, Recherches sur Paris, Xe quartier, Paris, 1782, 52-7.retour
    (26) Le Beuf, loc. cit.retour
    (27) Petit de Julleville, op. cit., vol. II, 513. retour
    (28) Bibliothèque Nationale de Paris, Réserve Yf 1605 (inédit).retour
    (29) Par exemple les derniers vers:
    Bien perseverer nous doint Dieu
    Tellement en faitz et en ditz
    Que nous tous puissions veoir le lieu
    Du royaulme de Paradis. retour
    (30) Mais parfois le fatiste comprend mal le texte du Mystère de la Vengeance; voir les Notes des vers 606; 685; 700. Il ne nous a pas semblé utile de signaler dans les Notes toutes les différences de graphies entre les deux textes. Mais à titre d’exemple nous dressons ici une liste des différences relevées dans les dix premiers vers: 1 Vg cuisante; 2 Vg furieux; 5 Vg povreté; 8 Vg aucun medecin; 10 Vg terminacion.retour

    (31) On constate pourtant l’emploi de lay au vers 159; il s’agit d’une forme de lui employée d’habitude après l’impératif, d’origine probablement normande. Dans le texte de l’édition de Vérard, on lit le. Voir Tobler-Lommatzsch, Atlfranzösischer Wörterbuch,Wiesbaden, 1969-74, vol. IV, 1322-3. retour
    (32) Voir la Note du vers 714.retour

    NOTES DU TEXTE

    vers 1               Dans le Mystère de La Vengeance publié par Vérard (ci-Après Vg), la guérison miraculeuse de Vespasien est précédée de quelques épisodes apparemment indépendants: après le prologue, Pilate et Caïphe assistent aux danses des jeunes filles et des jeunes gens de Jérusalem; ils se moquent des prophéties pessimistes de quelques sages qui rappellent les paroles d’Isaïe. Au Ciel, Justice et Vérité demandent à Dieu la punition des Juifs; malgré l’intercession de Miséricorde et de Paix, Dieu décide que les Juifs seront frappés, à l’exception de ceux qui se convertiront; ceux-ci obtiendront le salut dans l’autre monde. Pour avertir et éclairer les Juifs, Dieu va multiplier les signes et les prodiges. Le dramaturge met en scène ces avertissements; dans l’édition de Vérard, les feuillets consacrés à ces scènes ont le titre courant: Des signes qui apparurent en Hierusalem. Cependant, Vespasien, duc d’Espagne, est gravement atteint de la lèpre... (Vg fol. C i recto). retour
    12         Ce vers indique qu’aucun médecin n’a encore visité Vespasien; mais cf. la note du vers 25. retour

    25               Après ce vers le fatiste du Mystère de Sainte Venice (ci-après Vc) omet plusieurs pages du texte de Vg; il s’agit surtout d’épisodes qui ne portent pas sur l’histoire de Vespasien et de Véronique: Pilate, Caïphe et d’autres Romains commencent à s’inquiéter à cause des évènements effrayants qui se produisent à Jérusalem. Pilate en particulier consulte un "devin" qui lui dit qu’il est   " predestiné une fois a mal encourir ". Entretemps, trois médecins, Odo, Antitus et Dan Pultus, ont visité Vespasien, mais s’avouent impuissants devant sa maladie. Afin de compenser l’omission de ce dernier épisode, le fatiste de Vc a composé un passage de transition (vers 25-65), dont plusieurs vers (33-5, 40-6, 27-8, 47-61, 61-5) sont tirés des répliques omises. retour
    66               Le texte de Vc recommence à suivre de très près le texte de Vg, à l’exception de quelques omissions qui ne servent qu’à raccourcir le monologue de Dieu (dix vers après Vc 69; quatre vers après Vc 73).retour
    75               Ici et partout ailleurs, Vc substitue Gabriel à l’anne Uriel de Vg. retour
    105               Vc omet très souvent les indications scéniques de Vg, qui renvoient parfois à des décors ou à des "feintes" que le fatiste de Vc devait considérer comme irréalisables pour la confrérie parisienne. Vg donne l’indication scénique suivante: Nota que celui qui jouera le pellerin doit soudain apparoir devant les chevalliers de Vaspasien lesquelz parlent de leur maistre.retour
    111-2               Le personnage de Pollidamas, le troisième serviteur de Vespasien, qui prononce ces deux vers dans Vg, est supprimé par Vc, sans doute pour des raisons d’économie. Vc est donc obligé de redistribuer et de rediviser très souvent les répliques des serviteurs. retour
    141              Après ce vers, Vc omet une cinquantaine de vers de Vg, qui consistent surtout en un monologue du pélerin qui décrit les nombreux miracles effectués par Jésus au cours de sa vie publique. retour
    150               Omission de 22 vers où Ferrandon répète le message du pélerin. retour
    163-4               L’indication scénique de Vg est: Nota que le pellerin salue Vaspasien lequel est en son lict. retour
    182               Omission de 25 vers sur la trahison de Judas. retour
    196               Vg : Sire,comme j’ay dit devant, modifié par Vc à cause des suppressions précédentes. retour
    219               Omission de 4 vers sur les signes qui accompagnèrent la mort du Christ. retour
    227               Omission de 8 vers sur les gardes du sépulcre de Jésus. retour
    275               Omission de 5 vers sur le péché d’Adam. retour
    276-7; 279               Vers qui n’existent nulle part dans Vg, donc de la main de Vc.retour
    302               L’indication scénique de Vg est plus ambitieuse: Nota que icy s’en part le pellerin et s’esvanouit incontinent comme ung ange. retour
    308               Pour le fatiste de Vc la guérison de Vespasien par Véronique est une fin en soi, un événement miraculeux qui aura pour effet d’encourager le culte d’un des saints patrons de la confrérie. Mais pour Vg il s’agit d’un épisode préliminaire, dont la vraie importance réside dans le fait qu’il inspire à Vespasien son désir de venger la mort du Christ. Ainsi, Vg souligne à plusieurs reprises le serment de Vespasien qui promet de venger la passion de Jesus. En revanche, Vc tend à supprimer les nombreux rappels de cette motivation; voir vers 815-6. retour
    314               Omission de 5 vers répétitifs. retour
    318               Vers hypométrique, résultat de la suppression du troisième serviteur. Vg: Pollidamas et aussi Rodigon. retour
    327               Omission de 12 vers du dialogue entre Vespasien et Titus. retour
    342-3               Rime et mesure faussées à cause de la suppression de Pollidamas; Vg: Leur voulenté - Sa Ferrandon / Rodigon et Pollidamas /.. 0mission de 14 vers répétitifs. retour
    356               Vg: Et pareillement aux grans prestres. Vc supprime toute référence à la visite des serviteurs aux grands prètres. retour
    368-75               Seul exemple d’un triolet, type de rondeau très fréquemment employé dans les mystères; huit vers octosyllabes ABaAabAB. retour
    376               Omission importante d’une centaine de vers contenant deux scènes: la rédaction de la lettre de Vespasien; Pilate exprime son désir d’obtenir la robe de Jésus, gagnée par un des bourreaux au jeu de dés qui eut lieu au pied de la croix. La robe aurait des qualités surnaturelles qui protégeraient Pilate qui se sent de plus en plus menacé. Cette deuxième scène n’a évidemment aucun rapport avec la guérison de Vespasien, d’où sa suppression par Vc. Mais dans le contexte de Vg cet épisode est une contrepartie de la recherche de la "Véronique", qui est également un "vêtement" porté par Jésus, et qui plus tard aura un pouvoir surnaturel. retour
    407               Omission de l’indication scénique de Vg: Nota que les trois chevalliers de Vaspasien se mettent a chemin pour aller en Hierusalem querir la Veronique et disent en partant:     retour
    413               Omission très importante de 1800 vers environ, c’est-à-dire de la dernière partie de la première journée et du début de la deuxième journée de Vg. Les épisodes omis sont les suivants: Pilate et Caïphe se disputent entre eux et s’accusent mutuellement; ils se rendent tous les deux devant l’empereur Tibère. (Fin de la première journée). Lecture publique d’une longue lettre en prose de Pilate (en fait, il s’agit d’un résumé de l’écrit apocryphe, les Acta Pilati) relatant la vie de Jésus. Tibère est presque converti. Ferrandon et Rodigon vont chez les grands-prêtres, sans succès. retour
    424               Omission de 8 vers et addition de 4 vers originaux. Dans Vg, les serviteurs de Vespasien ont l’intention de se rendre d’abord chez les grands-prêtres, ensuite chez Pilate, afin de trouver quelque chose ayant appartenu à Jésus (vers 244); ils ne savent pas que c’est la "Véronique" qu’ils vont trouver. Le fatiste de Vc, cherchant à simplifier l’action de sa source, supprime la visite chez les grands-prêtres (voir la Note du vers 356). Il doit également trouver un moyen d’expliquer pourquoi les serviteurs ne vont pas chez Pilate; c’est pour cela qu’il ajoute les vers 425-8 au discours de Dieu, qui ordonne à Gabriel de dire à Véronique qu’elle doit trouver les serviteurs avant qu’ils n’aillent chez Pilate. Mais le fatiste de Vc manque de conséquence, puisque Gabriel "oublie" de prévenir Véronique sur ce point (vers 468-91). retour
    448               Omission de 10 vers sans importance. retour
    449               Dans le corps du texte le nom de Veronne est trois fois attesté par la rime: ici, vers 640-1, 690-1. Ce n’est que dans l’Incipit, l’Explicit et l’épilogue qu’on trouve Venice. retour
    457               Omission d’une prière de 80 vers prononcée par Véronique. retour
    458-67               Vers originaux, pour "couvrir" le voyage de Gabriel qui doit descendre du Ciel pour aller chez Véronique, à Jérusalem; dans Vg, le voyage était couvert par la prière de Véronique (voir vers 457). retour
    476               Omission de 14 vers dans lesquels Gabriel (ou plutôt Uriel dans Vg) explique à Véronique que les chevaliers qu’elle doit rencontrer auront déjà visité sans succès Pilate et Caïphe (voir la Note du vers 424). retour
    491              Suppression de la visite de Ferrandon et Rodigon chez Pilate (150 vers). retour
    504-5               Vers originaux. retour
    510-1               Vc manque de conséquence. Gabriel n’a pas dit que Véronique pourrait reconnaître ces escuyers / A l’habit; voir les vers 475-6. Mais Dieu l’a dit dans Vg 432: et parce qu’ilz sont estrangiers. retour
    514               Omission de 31 vers de la prière de Véronique. retour
    555               Omission de 8 vers, sans doute parce que Ferrandon (dans Vg Pollidamas) suggère que Véronique est sorcière : je suppose / Qu’elle est devine ou sorciere...,remarque qu’il ne conviendrait certes pas d’inclure dans une représentation devant la confrérie de Sainte Venice. retour
    562-4               Vers originaux, ajoutés pour expliquer pourquoi les serviteurs de Vespasien ne vont pas chez Pilate. Mais la décision paraît sans motivation précise; voir la Note du vers 424. retour
    571-8               Le passage correspondant de Vg a été légèrement modifié. Plusieurs vers ont été omis, peut-être parce qu’ils renvoient aux décors ( je tourneray par ceste rue): un autre vers a été adapté, peut-être en vue de la représentation devant la compaignye des confrères (cf vers 863): le vers 576 dans Vg est: presente en vostre compaignie. retour
    578               L’indication scénique de Vg est: Nota: icy fault faire pause tant qu’ilz vont en la maison, et quant ilz y sont elle dit:   retour
    590-1               Aucune indication scénique dans Vg.   retour
    606               Omission d’une phrase de 4 vers, dont le dernier vers parait corrompu: toutesfois que je suis course (?)   retour
    614               Omission de 8 vers sans importance. retour
    650               Omission d’une diablerie de 44 vers, et de l’indication scénique qui la précède: Nota qu’il fault tirer ung canon en enfer. retour
    651-68               Addition originale de Vc, probablement pour couvrir le déplacement de Véronique, Ferrandon et Rodigon, qui vont de Jérusalem à la demeure de Vespasien. retour
    685-6               Le sens de ces deux vers n’est pas très clair non plus dans Vg: Mes chiers amis, treschiers tenuz / long demourez: bien attenduz.retour
    700               Vg : medicature. retour
    703-5               L’omission d’un vers et l’amalgame de deux autres ont pour effet d’interrompre le système des rimes de Vg. retour
    714               Omission de 12 vers du dialogue entre Vespasien et Véronique; le fatiste de Vc détruit ainsi un rondeau dramatique complexe de Vg: ABCDabABacca ABCD. retour
    722-32               Addition originale de Vc, qui rappelle et souligne que c’est par l’intervention miraculeuse de Véronique que Vespasien va abandonner sa religion paienne. retour
    736               Omission de 24 vers, qui ne font que répéter l’histoire de l’origine et du pouvoir de la "Véronique". retour
    777-85               Neuf vers de sept syllabes dans Vg comme dans Vc; mais 782 est hypermétrique dans Vc; Vg donne: M’avez aporté la face. retour
    832               Omission de 11 vers dans Vg, où l’auteur rappelle le thème de la vengeance (voir la Note du vers 308). retour
    834               A partir de ce vers, Vc s’éloigne de plus en plus de Vg. Seuls les vers 834, 837, 844-5, 851-2, 854-62 se trouvent dans Vg. Ainsi, l’occurrence de Veronne à la rime (vers 835-6) est le fait de Vc; voir la Note du vers 449. retour
    862               Omission de l’indication scénique de Vg : Nota icy menestriers et trompettes cornent. retour
    863-75               L’épilogue est totalement original; de forme et de contenu traditionnels, il révèle le but et l’occasion de la représentation. Le mystère a permis à l’assistance, tous membres de la Confrérie de Saint Fiacre et de Sainte Venise, de se rappeler les hauts faits de leur sainte patronne. (Pour plus de renseignements sur cette confrérie, voir l’Introduction, p. XVI-XVIII.) retour
    Explicit: Este libro...               Note écrite à l’encre par Fernand Colomb: "ce livre coûta trois deniers à Lyon, le 2 février 1536, lorsque le ducat valait 570 deniers". Pour le prix, qui semble assez bas, voir A. Parent, Les Métiers du Livre à Paris au XVIe siècle, Genève, 1974. retour