Brève historiographie du site

Le site archéologique de la colline de l’Incoronata (auparavant dite greca) a été repéré au début des années 1970 par Dinu Adamesteanu, qui dirigeait alors la Soprintendenza alle Antichità. Le site fut fouillé dès 1974 par l’Università degli Studi di Milano, sous la direction de Piero Orlandini. D’après ce dernier, la colline avait connu deux occupations successives : la première était indigène (œnôtre), et datée de la fin du IXe siècle à la fin du VIIIe siècle av. J.-C., et la seconde grecque. Celle-ci se serait installée à la place du précédent village, abandonné, ou détruit par les nouveaux arrivants, vers 700-690 av. J.-C.

    

La première occupation, indigène donc, se caractérisait par la présence de pavements en galets fluviaux qui, pour les chercheurs de l'époque, pouvaient correspondre à des fonds de cabanes, et de multiples fosses de forme circulaire ou ovoïde pouvant soit recevoir de grands pithoi, soit servir de fosses de rejets – contenant alors des tessons céramiques indigènes, des morceaux de fours, des cendres ou encore des os d’animaux (I Greci sul Basento, p. 31) ; la preuve que les indigènes de l’Incoronata greca avaient été en contact avec des Grecs dans la première moitié du VIIIe siècle av. J.-C. consistait notamment en la découverte d’une kotyle corinthienne du Géométrique Moyen. La mise au jour, dans la fosse indigène n.4 du sondage T, d’une kotyle EPC (Early Proto Corinthian), permettait même de donner une limite chronologique relativement basse à l’occupation indigène, à savoir dans le premier quart du VIIe siècle av. J.-C. (Incoronata 1992, p. 30, p. 32-33, et fig. 179). On pouvait alors penser que l’on devait retrouver dans cet établissement indigène des activités agro-pastorales, un artisanat producteur de céramique figuline, ainsi que des activités de filature et de tissage. Ce village indigène aurait été abandonné vers la fin du VIIIe siècle ou au début du VIIe siècle av. J.-C. Cet abandon fut traduit comme la conséquence d’une poussée grecque au moment de la colonisation : les autochtones auraient donc déserté ces centres indigènes côtiers pour des zones plus sûres dans les terres (Incoronata 1991, p.19, Orlandini 1976, p.37).

Pour l’équipe archéologique de l’Université de Milan, on avait donc un établissement grec qui s’installait subséquemment à la désertion du village indigène. Cette occupation grecque était alors caractérisée par des structures quadrangulaires et des fosses de rejet. Les structures quadrangulaires, mesurant entre 2,30 sur 3,30 mètres et 3 sur 4 mètres, contenaient une considérable quantité de céramique brisée, des pierres et parfois des briques ; le matériel céramique comprenait des vases importés de différentes contrées de la Grèce (de Corinthe et de Grèce de l’Est notamment), des vases grecs produits localement, ainsi que quelques vases indigènes. Ces structures furent interprétées comme des oikoi, des maisons-magasins grecques (Fig.3), amenant ainsi à voir dans cet établissement un site d’habitat et de commerce grec. Les arguments étaient les suivants : le nombre important de vases de facture grecque, importés ou fabriqués localement, tous décorés, et également de grands conteneurs, semblait indiquer une sorte d’« entrepôt », servant à stocker des objets destinés à être distribués par la suite sur le marché indigène. L’association, dans ces structures, de pierres et de briques – présentant des traces de feu – avec la céramique brisée, se présentait comme le résultat de l’effondrement – après un incendie – de la structure de l’oikos sur la « marchandise » qu’il contenait . Enfin, cette lecture comme habitat était confirmée par la présence de céramique « culinaire » noircie par le feu (Incoronata 1992, p. 97-98 par exemple), d’ossements animaux, mais aussi de petites « macine » – des meules – indiquant le travail des céréales dans un cadre restreint.

Ces maisons-magasins, selon P. Orlandini, relevaient sans doute d’un établissement de type emporique (Incoronata 1992, p. 21) (du grec emporos, marchand, celui qui arrive, et qui pratique l’emporia ), un lieu d’échanges donc, un comptoir commercial, tenu par des Grecs hors de leur cité d’origine, qui se serait sans doute installé au début du VIIe siècle av. J.-C. Cette période – du milieu du VIIIe siècle au milieu du VIIe siècle av. J.-C. – correspondait dans l’historiographie traditionnelle à une intensification des préoccupations commerciales, de laquelle découlait l’apparition de ces emporia, des comptoirs installés sur les terres indigènes favorisant le contact et les échanges entre les « barbares » et les Grecs (Lévêque 1964, p.197).

Mais cette conception, qui entrait dans une vision différenciant, d’une part, deux vagues  de colonisation – la première relevant de motivations agricoles, et la seconde s’étendant géographiquement et davantage liée à des finalités commerciales – et d’autre part, deux modèles spécifiques et fonctionnels de colonies, à savoir un type de colonie « agraire » et un autre type « commercial » (Lepore 2000, p. 41-42), a amené à ne voir dans la colonisation que des aspirations purement mercantiles et expansionnistes, souvent dans le sens de la « colonisation » moderne ; or, ces dichotomies – trop exacerbées – ne reflétaient pas assez ni l’indépendance politique de ces « colonies » par rapport à la cité-mère, ni le rôle « moteur » qu’a joué l’aristocratie grecque, précédemment engagée dans ce « commerce » plus privé et moins autonome qu’est la prexis (Gras 1995, p.138).


Concernant d'autres interprétations de l’Incoronata greca, on peut mentionner G. Stea (Stea, 1999), qui préfère voir dans le site non pas un emporion, mais une véritable apoikia, une colonie, en pleine formation – le grec apoikein pouvant être traduit par « habiter à distance ». Signalons également les fouilles de l'Université d'Austin, Texas, sous la direction de J. C. Carter, qui ont notamment mis au jour un sanctuaire du VIe siècle av. J.-C., qui ne nous intéressera donc pas ici ; mais ayant excavé le même type de structures que P. Orlandini, J. C. Carter ne voit pas seulement deux phases, mais une phase d'occupation intermédiaire mixte, comprenant donc des éléments indigènes et grecs vivant ensemble sur la colline (Carter 2008).


D’autres chercheurs encore, précisent quant à eux la direction prise par les échanges, et cela au vu de la distribution des découvertes de céramiques dites « coloniales » réputées avoir été produites sur le site de l’Incoronata greca. Cette répartition se développe le long de la côte, et montre ainsi des relations avec Tarente, Métaponte, Siris ou encore Crotone, au VIIe siècle av. J.-C. (Lombardo 1996, p. 15-25).

Mais depuis la reprise des fouilles sur le site de l’Incoronata greca par une équipe de l’Université Rennes 2, des éléments inédits – et des éléments revisités – permettent de mieux comprendre, tout du moins d’appréhender différemment, l’articulation du site et son rôle.

 

Figures

carte italie du sudFig.1. Carte Italie du SudCarte de différents sites de l'âge du Fer en Italie du Sud


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