Le genre au-delà des langues

À l’heure où l’écriture inclusive fait débat aux quatre coins de la France, laissez-moi donc vous parler du genre dans le domaine linguistique. Une aventure au cœur des mystères de nos langues et de notre inconscient vous attend.

Je tâcherai de répondre à trois questions essentielles : comment attribue-t-on le genre ? Le genre influence t-il notre façon de penser ? Quelles en sont les répercussions actuelles ?

suite

Tout d’abord, revoyons les bases : qu’est-ce que le genre ? Il peut être de deux types : naturel et grammatical. Nous évoquerons au cours de cet article le genre grammatical, qui désigne la catégorisation de mots en différents genres, la plupart du temps masculin et féminin mais aussi parfois neutre. Dans certaines langues, comme le français, le genre grammatical est égal au genre sexuel, lorsque celui-ci est connu. Par exemple, le mot « fille », en français, est féminin tout comme ce qu’il définit. Cependant, ce ne sera pas le cas dans d’autres langues comme l’allemand pour laquelle le mot fille sera neutre « das Mädchen ».

Certains langages n’ont aucun genre grammatical pour les mots, comme l’anglais ou bien les langues scandinaves qui, elles, séparent les mots en deux catégories : les êtres animés et inanimés. Enfin, certains langages ont une façon bien à eux d’attribuer le genre aux mots : en Papouasie-Nouvelle-Guinée, en alamblak, le masculin est tout simplement attribué aux objets longs, grands ou bien étroits… Mais alors, me direz-vous, quelles conséquences ces particularités linguistiques peuvent-elle bien avoir ?

Si je vous dis « pont », quels adjectifs vous viennent à l’esprit ? Laissez-moi deviner. Ne serait-ce pas « fort », « résistant », « gros » ? Et pourtant si je pose cette même question à des locuteurs allemands. Leur réponse sera tout autre : « joli », « fragile », « délicat ». Cette expérience fut réalisée en 2002 sur des locuteurs allemands et espagnols. Ainsi, le mot « clé », féminin en espagnol, évoquait, pour les hispanophones les notions de petitesse, de complexité. En allemand, le mot clé est masculin et évoquait en premier lieu des mots comme « métal » ou « froid ». Selon notre langue maternelle et la « genrification » ou non des mots, notre perception des objets changent.

La langue française, tout comme l’allemand, l’espagnol, l’italien, le portugais ainsi que bien d’autres langues ont comme particularité donc de « genrifier » les mots. Exemple plus concret : lors d’une expérience, on a demandé à des locuteurs russes de personnifier les jours de la semaine. Ainsi, pour eux, les jours féminins étaient des femmes et les jours masculins des hommes, de la même manière que si l’on nous demandait de nommer notre ours en peluche préféré, grandes sont les probabilités que nous options pour un nom masculin. Le plus étonnant fut que lorsqu’on leur demanda les raisons de ces choix, ils furent tout simplement incapables de se justifier ! Cependant, il faut garder à l’esprit que cette façon de penser est tout simplement inexistante chez les locuteurs anglophones ou bien scandinaves !

Cette petite différence dans notre langage engendre ainsi une différence dans notre façon de voir les choses et de percevoir le monde qui nous entoure. Une autre étude va encore plus loin. Jennifer L. Prewitt-Freilino a établi une corrélation entre la genrification des mots dans un langage et la place qu’ont les femmes dans la société du pays où est parlé celui-ci. Dans une première expérience, on a demandé à des élèves de lire un passage en anglais, français et espagnol puis de répondre à un questionnaire.

Les résultats ont démontrés que les élèves répondaient aux questions de manière plus sexiste lorsque le langage était genré. Prewitt-Freilino et ses collègues ont poussé la recherche plus loin en consultant le Gender Gap Index du World Economic Forum qui recense les inégalités homme-femme dans plusieurs domaines, ils ont ainsi découvert que 54 % des pays présents dans l’index étaient des pays où le langage était genré alors que seulement 19,4 % des pays de l’index était des pays au langage neutre. Cependant, comme rien n’est jamais tout blanc ou tout noir, les recherches de Prewitt-Freilino ont aussi démontré que les locuteurs au langage neutre ont tendance à choisir, par défaut, lorsqu’on leur demande, le genre masculin. Le féminisme a la vie dure.

Il est important de souligner que ces recherches ont aussi mis au jour des langages neutres très sexistes comme en Iran. Des exceptions existent. Cette expérience nous incitera plus, espérons-le, à nous questionner sur les mots que nous employons chaque jour. Enfin, elle ouvre la voie à une prise de conscience et, peut-être, à de futures évolutions dans nos langages.

Anaëlle Edon

Laisser un commentaire